REVUE INTERNATIONALE DE PHILOSOPHIE
numéro 4 – 2016
Mise en page corrigée et revue, le 27 juin 2018
Editée par www. [Link]
ISSN 2311-6145
Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
[Link], 2016
22 BP 1266 Abidjan 22 (Côte d’Ivoire)
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
ORIENTATIONS DE LA REVUE
RESPETH est une Revue (en version électronique et papier) de recherches sur
Martin HEIDEGGER. Elle est rattachée aux Universités d’Abidjan-Cocody
(Université Félix HOUPHOUËT-BOIGNY) et de Bouaké (Université Alassane
OUATTARA) de la République de Côte d’Ivoire. C'est une revue internationale à
caractère philosophique qui paraît une fois l'an (en édition régulière). En dehors de
cette édition régulière, pourront apparaître, en éditions spéciales, les Actes de
Colloques, les Conférences et Ateliers. Les textes que la revue publie proviennent
des divers horizons qui composent le vaste champ des disciplines littéraires,
artistiques et des sciences humaines et sociales ayant été influencées par la pensée
du philosophe Martin HEIDEGGER.
La revue se propose de promouvoir et soutenir le développement et la
compréhension de la pensée de M. HEIDEGGER. Elle encourage la production de
textes de synthèse, de réflexions critiques qui valorisent les contributions et les
limites de la philosophie de Martin HEIDEGGER, des façons améliorées, novatrices
ou des commentaires et des analyses critiques explicitant des questions d'ordre
théorique, méthodologique, éthique, épistémologique ou idéologique se rapportant à
la pensée du philosophe :
* Des réflexions d’ordre théorique axées sur des études portant sur les thèmes
liés à la philosophie de Martin HEIDEGGER ;
* Des travaux de phénoménologie restituant les influences aristotéliciennes,
kantiennes, hégéliennes, husserliennes, etc., sans oublier celles des penseurs
matinaux grecs, subies par Martin HEIDEGGER et ses héritiers ;
* Des apports de type herméneutique interprétant, dans un sens plus ou moins
heideggérien, les textes philosophiques ;
* Des critiques de portée éthique ou/et idéologique de la philosophie de Martin
HEIDEGGER, en ses rapports à la société contemporaine et aux mondes non-
occidentaux.
* Des articles synthétisant ou établissant l’état des connaissances, retraçant
l’évolution de la pensée de HEIDEGGER, ou inclinant la philosophie héritée de
Martin HEIDEGGER vers de nouveaux horizons ;
* Des comptes rendus d'ouvrages portant sur Martin HEIDEGGER.
RESPETH se propose aussi de publier les travaux primés dans le cadre du
concours pour le Prix d'Excellence DIBI Kouadio Augustin.
Il existe des revues scientifiques traitant spécifiquement de la philosophie de
Martin HEIDEGGER, certes. Et s’il existe des espaces de débats sur les possibilités
qu’ouvrent la pensée de HEIDEGGER et ses influences dans le monde actuel, il
convient de souligner qu’ils ne sont pas en assez grand nombre. La revue RESPETH
se présente ainsi comme une ressource importante pour les chercheurs, les
professeurs et étudiants qui s'intéressent au devenir de la philosophie d’influence
heideggérienne.
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COMITÉ SCIENTIFIQUE
Andrius Darius VALEVICIUS, Université de Sherkrooke, Québec, Canada
Antoine KOUAKOU, Prof. Titulaire, Université Alassane Ouattara, Bouaké,
Côte d’Ivoire
Augustin DIBI Kouadio, Prof. Titulaire, Université Félix HOUPHOUËT-
BOIGNY d'Abidjan-Cocody, Côte d’Ivoire
Franklin NIAMSI, Prof. Agrégé de Philosophie, Université de ROUEN, France
Jacques NANÉMA, Maître de Conférences, Université de Ouagadougou,
Burkina Faso
Jean Gobert TANOH, Prof. Titulaire, Université Alassane Ouattara, Bouaké,
Côte d’Ivoire
Jean-Luc AKA-EVY, Prof. Titulaire, Université Marien NGOUABI, Congo-
Brazaville
Sophie-Jan ARRIEN, Prof. Titulaire, Université de Laval, Canada
COMITÉ DE LECTURE
Andrius Darius VALEVICIUS, Université de Sherkrooke, Québec, Canada
Antoine KOUAKOU, Prof. Titulaire, Université Alassane Ouattara, Bouaké,
Côte d’Ivoire
Raoul KOUASSI Kpa Yao, Université Félix HOUPHOUËT-BOIGNY d'Abidjan-
Cocody, Côte d’Ivoire
Augustin DIBI Kouadio, Prof. Titulaire, Université Félix HOUPHOUËT-
BOIGNY d'Abidjan-Cocody, Côte d’Ivoire
Jacques NANÉMA, Maître de Conférences, Université de Ouagadougou,
Burkina Faso
Jean Gobert TANOH, Prof. Titulaire, Université Alassane Ouattara, Bouaké,
Côte d’Ivoire
Jean-Luc AKA-EVY, Prof. Titulaire, Université Marien NGOUABI, Congo-
Brazaville
Sophie-Jan ARRIEN, Prof. Titulaire, Université de Laval, Canada
COMITÉ DE RÉDACTION
DIRECTEUR DE PUBLICATION :
Antoine KOUAKOU, Prof. Titulaire, Université Alassane OUATTARA, Bouaké,
Côte d’Ivoire
REDACTEUR EN CHEF :
Jean Gobert TANOH, Prof. Titulaire, Université Alassane Ouattara, Bouaké,
Côte d’Ivoire
SECRÉTAIRE DE RÉDACTION :
Séverin YAPO, Université Félix HOUPHOUËT-BOIGNY d'Abidjan-Cocody,
Côte d’Ivoire
Léonard KOUASSI Kouadio, Institut National du Supérieur des Arts et de
l’Action Culturelle, Côte d’Ivoire
II
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MEMBRES :
Alexis KOFFI Koffi, Université Alassane OUATTARA, Bouaké, Côte d’Ivoire
Christophe PERRIN, Université Paris-Sorbonne, France
Élysée PAUQUOUD Konan, Université Catholique de l’Afrique de l’Ouest, Côte
d’Ivoire
Oscar KONAN Kouadio, Université Alassane OUATTARA, Bouaké, Côte
d’Ivoire
Pascal ROY-EMA, Université Alassane OUATTARA, Bouaké, Côte d’Ivoire
Sylvain CAMILLERI, Université Catholique de Louvain, Belgique
RESPONSABLE TECHNIQUE :
Raoul KOUASSI Kpa Yao, Université Félix HOUPHOUËT-BOIGNY d'Abidjan-
Cocody, Côte d’Ivoire
III
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SOMMAIRE
Avant-Propos : POURQUOI HEIDEGGER ?.........................................2
MARTIN HEIDEGGER, CRITIQUE DE L’ONTOLOGIE
CLASSIQUE ...............................................................................................11
KOUAHO (Marcel Silvère Blé), Le substantialisme cartésien à
l’épreuve de l’ontologie heideggérienne ...........12
SANGARÉ (Abou), Dialectique et ontologie : sens et enjeux du
procès heideggérien de la métaphysique ….......30
MÉTAPHYSIQUE ET SENS ..................................................................48
YÉO (Kolotioloma Nicolas), L’homo mensura de Protagoras : une
proposition métaphysique fondamentale …......49
AKANOKABIA (Akanis Maxime), Nietzsche et la métaphysique de
la présence.................................................................66
MARTIN HEIDEGGER ET NOTRE HUMANITÉ ...........................85
ROY-EMA (Pascal Dieudonné), Solidarité et souci chez Martin
Heidegger……………………..................................86
BAMBARA (Romuald Évariste), L’“insomnie” comme expression du
philosopher chez Emmanuel Levinas …............110
YAPO (Séverin), Phénoménologie de l’humanité mariale. Réflexion
à partir de Whitehead ….......................................131
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POURQUOI HEIDEGGER ?
Dans la langue de sa pensée, Heidegger dit que l’Être est la présence
du présent ; cela apparaît comme une explicitation de cette catégorie
fondamentale de la métaphysique occidentale. Qu’une Revue scientifique, en
terre africaine, soit consacrée à rendre explicite l’intuition du dernier des
grands penseurs de l’être, n’implique pas moins une question importante qu’il
faudrait immédiatement poser, à savoir : Y a-t-il un intérêt à réfléchir, avec
Heidegger, sur le sens et la vérité de l’être, pour des êtres dont l’histoire
consciente demeure encore très problématique dans l’imaginaire de beaucoup
de blancs ? Cette question, en se la posant, ne s’inscrit nullement dans un
conflit d’identité ou de capacité historiale ; elle vise plutôt à scruter un
implicite qui structure tout grand philosopher : Le rapport de la conscience
aux choses. Ce rapport ne peut être esquivé, sous aucun prétexte, pour autant
que l’homme, quelle que soit sa particularité individuelle ou collective, ne
peut pas ne pas comprendre que le point de départ de l’histoire s’inscrit
nécessairement dans ce rapport. Au fond, au-delà de tout ce qui nous
préoccupe, et qui peut parfois devenir objet de divergences ou même de
conflits, souvent violents, il y a une chose qui nous détermine tous : nous
sommes des consciences devant les déterminités. Et la conscience ne parvient
à sa vérité que dans une appartenance essentielle au Concept, comme
expression d’une pensée substantielle de son rapport aux choses. De ce point
de vue, ce rapport n’est pas un simple rapport, il est si complexe qu’une
complaisance à son égard influence négativement la marche dans l’histoire
de tout peuple. La qualité de cette marche est donc déterminée par le sérieux
et la profondeur avec lesquels l’on se pense dans la présence des choses.
Husserl, dont la philosophie est une réappropriation de la conscience, dans
son essentialité, nous permet de bien comprendre qu’une pensée rigoureuse
ne peut se dispenser de la vérité de la conscience dans son rapport aux choses,
d’où la nécessité fondamentale de l’époché, pour accéder au moi
transcendantal ; car une conscience encombrée de psychologisme rend
impossible l’effectivité exacte de celle-ci dans son intentionnalité. C’est la
réduction transcendantale pour désobstruer le rapport de la conscience aux
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choses. Le retour aux choses ou "droit aux choses mêmes", comme idée
substantielle de la phénoménologie husserlienne, est le retour de la
conscience dans sa pureté originelle, seul gage pour rendre la philosophie,
c’est-à-dire le Concept, à sa propre vérité, comme science rigoureuse. Le
célèbre article de Husserl, La philosophie comme science rigoureuse, paru en
1911, en donne la pleine mesure. La conscience, étant le fondement premier
de toute science, y compris la philosophie en premier, exige d’être pensée en
soi, comme conscience transcendantale, pour donner au Concept toute la
rigueur de son sens. La rigueur de la conscience, qui s’atteste dans la
réduction phénoménologique, chez Husserl, traverse toute la pensée de
Heidegger, qui l’enracine dans une expérience plus originaire et plus
originelle, celle avec l’Être.
Quand j’essaie de faire attention à mon environnement, je vois les
choses-ci : à côté, un chien ; devant, une maison ; plus loin, un arbre. Ces
choses seraient-elles spécifiques à mon environnement ? N’existeraient-elles
pas ailleurs, à des milliers de kilomètres, à Katmandou au Népal par
exemple ? Si, mais, on pourrait objecter que mon chien n’est pas le même que
celui du Népal. Sans doute, mais si on admet que mon chien et celui du Népal
sont des chiens, il va sans dire que quelque chose de plus profond les
détermine, de telle manière que, malgré l’évidente différence, ils demeurent
des chiens. Notre pensée, qui les identifie comme chiens, se pose sur la réalité
non perceptible, qui, dans sa profonde vérité, permet de déterminer le chien
comme chien. Ainsi, la pensée, dans son propre, se conçoit et se fonde sur le
non-présent, en tant qu’il est l’indéterminable dans le déterminable-présent.
Et c’est là toute la pertinence du penser heideggérien. La tentation constante
d’être envahie par le présent empêche la pensée de se déployer
rigoureusement pour donner à la conscience toute sa vérité.
Penser la pensée, dans son appartenance à l’Être, pour la préserver de
l’invasion de l’étance, reste une idée éternellement "jeune", qui implique, sans
aucun doute, la préservation absolue de l’identité essentielle, sans laquelle, de
toute évidence, rien de substantiel ne peut être construit, pour donner à
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
l’histoire la plénitude de son sens. La question de la pensée est une question
d’humanité qui ne saurait être circonscrite à une aire géographique, dans la
mesure où le rapport de l’homme à l’étant est un rapport qui structure, de
manière universelle, son existence.
Mieux, penser la pensée pour mieux la rendre à l’homme, afin de lui
permettre d’habiter, dans la sérénité, la terre, où l’étant devient absolu, exige
une méditation sur le rapport de l’étant à l’être. Un rapport dans lequel l’étant
est dans la dépendance de l’être. L’étant se structure dans une articulation
nécessaire à l’être. Cette nécessaire articulation, disloquée par la métaphysique
de l’étant, est si absolue que Heidegger, dès les premières pages de Être et
Temps, fait le constat suivant : « La question de l’être est aujourd’hui tombée
dans l’oubli » (Heidegger, 1986, p. 25). Mais au préalable, il n’a pas manqué
de dire ceci, dont la gravité permet de mesurer tout l’enjeu de sa pensée :
« Avons-nous une réponse à la question de savoir ce que nous voulons dire
exactement avec le mot « étant » ? Aucunement. Dans ces conditions, il faut
poser en termes tout à fait neufs la question du sens de l’être. Sommes-nous
donc seulement aujourd’hui encore dans l’aporie de ne pas entendre
l’expression « être » ? Aucunement. Dans ces conditions, le plus urgent, c’est
de réveiller une entente pour le sens de cette question » (Idem, p. 21). Il s’agit,
alors, de pousser à fond le rapport de l’homme au savoir pour qu’advienne et
se maintienne, sans prétention et de manière définitive, son essence pensante,
si tant est que rien ne peut possibiliser son existence, s’il n’est radicalement
établi dans cette essence. Car, dit Heidegger, « savoir est la sauvegarde
pensante de la garde de l’être » (Heidegger, 1958, p. 420). Cette garde, dans
laquelle l’homme accomplit la splendeur de son humanité, n’est spécifique à
aucune race et à aucun continent, sauf si nous admettions que la pensée ne serait
pas le propre de l’homme. Pour avoir commencé en Grèce que Hegel qualifie
comme le point lumineux de l’histoire universelle, la pensée, dans
l’appartenance à son essence, comme objectivation rigoureuse et profonde de
la conscience dans son rapport aux choses, déborde la seule Grèce, et poursuit
sa marche radicale, vers le lieu essentiel où l’homme est pleinement chez soi.
Peu importe la manière avec laquelle elle parvient aux peuples, qu’elle soit
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embastillée dans un impérialiste colonial, il nous faut l’accueillir, avec grande
sérénité et lui permettre de croître dans le secret de sa puissance, qui rend
puissants les peuples qui savent la contempler dans la splendeur de sa vérité.
Là se trouve, paradoxalement, l’authentique chemin de liberté, parce qu’est
libre celui qui se déploie dans la Libre-Étendue, où sont brisées les idoles de
nos excessifs particularismes et de nos primitivités, dénuées du saut qualitatif,
nous empêchant ainsi de saisir la profondeur de cette idée heideggérienne : Là
où croît le péril, là aussi croit ce qui sauve. Ce qui suppose qu’il faut, dès la
départ, écarter, avec une violence salutaire, l’idée d’une rationalité multiple,
comme si "un plus un" feraient, ailleurs, autre chose que deux. La logique n’est
ni culturelle, ni géographique, c’est le propre de l’esprit ; et l’essence de l’esprit,
selon Hegel, réside dans la conscience de soi, conscience parvenant à son
contenu comme Concept. Ce Concept est grec ; et nous sommes, pour ainsi
dire, des Grecs. Serait-il scandaleux d’affirmer pareille chose ? Ne faudrait-il
pas revendiquer autre chose que la grécité, surtout que la Grèce actuelle est
menacée de faillite, en raison de profondes difficultés économiques ? Aussi,
pourrions-nous ironiser, de telles difficultés ne trouvent-elles pas leur
fondement ultime dans un certain « oubli de l’Être » ? Y a-t-il donc,
aujourd’hui, honneur à défendre une filiation grecque ? En bonne logique non,
pas pour des raisons de grandeur économique, mais parce qu’un Noir ne peut
pas avoir un ancêtre Blanc, alors qu’il n’est pas mulâtre. Alors que veut dire
"nous sommes des Grecs ?" Heidegger nous donne l’excellente réponse : «
Grec, cela ne signifie pas, dans notre façon de parler, une propriété ethnique,
nationale culturelle ou anthropologique ; grec est le matin du destin sous la
figure duquel l’être même s’éclaircit au sein de l’étant et en laquelle une
futurition de l’homme, qui en tant qu’historial, a son cours dans les différents
modes selon lesquels elle est maintenue dans l’être ou délaissée par lui, sans
pourtant jamais en être coupée » (Heidegger, 1958, p. 405).
Dans une Afrique, où, cinquante ans après les indépendances, pour la
plupart des pays francophones, la question des États modernes demeure
encore très préoccupante, en raison d’une appropriation non encore suffisante
des concepts fondamentaux comme la justice, la liberté, l’égalité sociale et
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politique, la rigueur au travail, concepts à partir desquels se construit tout
peuple viable, une entreprise comme RESPETH, qui s’élève dans l’horizon
de la pensée de l’Être, n’apparaît pas seulement juste mais nécessaire. Bien
qu’elle ne soit pas au centre de la pensée heideggérienne, la pensée des
valeurs et des exigences sociales et politiques ne sous-tend pas moins la
question de l’être, si tant est que c’est au cœur d’un humanisme fondamental,
comme pensée de l’Être, qu’émerge et acquiert consistance tout humanisme
classique, comme valeurs humaines à promouvoir et à sauvegarder. Il serait,
alors, prétentieux, de croire que la présente œuvre donnerait des directives à
l’action de l’homme ; une telle orientation est, simplement, aux antipodes de
la pensée de Martin Heidegger, pour qui la pensée est en soi une action
radicale : « La pensée n’est pas d’abord promue au rang d’action du seul fait
qu’un effet sort d’elle ou qu’elle est appliquée à La pensée agit en tant qu’elle
pense. (…) Cet agir est probablement le plus simple en même que le plus
haut, parce qu’il concerne la relation de l’homme à l’être » (Heidegger, 1966,
p. 68). Pourquoi ? Parce que là où existent des distorsions sociales et des
horizons historiques confus, la pensée ne s’est pas suffisamment accomplie,
c’est-à-dire l’homme n’a pas, avec vigueur et rigueur, porté son essence dans
la seule relation, qui lui donne tout son contenu, celle de l’être. Ne serait-il
pas alors bien étonnant de montrer, avec rage, comme l’a fait Emmanuel
Faye, que Heidegger est un théoricien du nazisme ? Ne serait-il pas tout à fait
injuste d’enfermer le grand penseur de l’Être dans une courte séquence de sa
vie (Six mois rectorat sous le régime des nazis), alors même que la
commission de « Dénazification » (France-Lanord, 2013, p. 320-326) a eu
lieu depuis le courant des années 1945-1949 ! L’image intime du philosophe
de la Forêt Noire, qu’il convient tenir fermement, détruit radicalement le
rectorat sous le nazisme. Pas plus que son génie de pensée ne peut être
discrédité par son son histoire d’amour avec Hannah Arendt, pas plus les
accointances avec le nazisme ne peuvent remettre en cause la profondeur de
pensée du dernier des grands philosophes de notre temps. Le génie n’est pas
Dieu ; et la grande intelligence n’est pas canonisation.
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« Le présent est le rassemblement ordonnant et sauvegardant du présent
en sa présence chaque fois séjournante » (Heidegger, 1958, p. 444). Apprendre
à sauvegarder le présent pour habiter, de manière sereine l’humanité de
l’homme, telle est, pour nous, l’absolue nécessité inesquivable. Apprendre à
penser, avec Martin Heidegger, ce n’est pas apprendre à spéculer, c’est
apprendre à être radicalement humain ; seul l’humain pense en poète, c’est-à-
dire la pensée qui élève l’homme dans une harmonie intégrale, parce que
pensée de l’Être. Alors, reprenant Hölderlin, Heidegger pouvait écrire : « Plein
de mérites, c’est pourtant poétiquement que l’homme habite la terre ». Puissent
nos présents « Pas » demeurer dans l’ouvert irradiant de l’Être, pour
qu’advienne l’effectivité historique du Concept Vivant.
Jean Gobert TANOH
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MARTIN HEIDEGGER,
CRITIQUE DE L’ONTOLOGIE CLASSIQUE
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
LE SUBSTANTIALISME CARTÉSIEN À L’ÉPREUVE
DE L’ONTOLOGIE HEIDEGGÉRIENNE
Marcel Silvère Blé KOUAHO
Maître de Conférences, Université Alassane OUATTARA
kouahoblemarcelsilvere@[Link]
Résumé : Une lecture de l’ontologie fondamentale de Heidegger permet de
saisir l’histoire de la philosophie comme celle de l'oubli de la question de
l'Être initiée par les penseurs matinaux. Cet oubli dénote d’une confusion
indifférenciant l’Être et l’étant à partir de la métaphysique traditionnelle Si la
métaphysique cartésienne n’échappe pas à cette critique heideggérienne,
cependant, la différence ontologique qu’elle établit entre la substance infinie
et la substance finie, (laquelle différence ne laisse pas indéterminé le sens
d’être du « sum ») et la mise en évidence des similitudes que présente l’Être
heideggérien avec le Dieu de révélation induisent à une remise en question de
l’ontologie fondamentale.
Mots-clés : COGITO, MÉTAPHYSIQUE TRADITIONNELLE, ONTOLOGIE
FONDAMENTALE OUBLI DE L’ÊTRE, SUBSTANTIALISME.
Abstract : A reading of Heidegger's fundamental ontology allows us to grasp
the history of philosophy as the forgetting of being question initiated by
morning thinkers. This oblivion denotes an undifferentiating confusion of to
be and being through traditional metaphysics. If Cartesian metaphysics does
not escape from this heideggerian criticism, therefore the ontological
difference that it establishes between the infinite substance and the finite
substance (which difference does not leave undetermined the being sense of
the “sum”) and the highlighting of the similarities, that heideggerian being
presents with the god of revelation, induce to a questioning of the
fundamental ontology
Keywords: COGITO, TRADIONNAL METAPHYSICS, FUNDAMENTAL ONTOLOGY,
BEING OBLIVION, SUBSTANTIALISM.
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
Introduction
Le conflit entre Heidegger et Descartes a lieu autour de la période
dite Moderne que J.-M. Vaysse (2000, p. 57), pastichant Heidegger, présente
ainsi :
Les Temps Modernes (Neuzeit) désignent la configuration historiale
se caractérisant par la détermination de l’être de l’étant comme
subjectivité et recoupant l’époque qui va de Descartes à Nietzsche.
Ils marquent une grande étape de questionnement, avec l’apogée de
la science techniciste, en tant que contemporanéité de la
métaphysique et du nihilisme lié au subjectivisme.
De cette définition des Temps Modernes, on retient que le phénomène,
la question qui fait l’objet de débat entre Heidegger et ses prédécesseurs
métaphysiciens, est celui de l’être, ce fil conducteur qui gouverne tacitement
l’ontologie depuis l’Antiquité grecque. Sur une grande partie de son œuvre,
Heidegger s’est référé suffisamment à Descartes, pour engendrer des
commentaires et susciter des disputes, de très loin, plus longues et abondantes
que les références ou les allusions à Descartes.
Dans l’entendement du philosophe allemand, Descartes serait ainsi le
point de départ de ce qu’on appelle « la philosophie du sujet » dont
l’aboutissement (ou l’impasse) est la phénoménologie de Husserl, puis
l’ontologie phénoménologique sartrienne. Il est celui dont l’ontologie
classique du sujet, nourrissant l’espoir et l’optimisme placés dans la science
et la technique, liquide la question du sens de l’Être qui, dans l’ordre de
préséance des soucis du Dasein, reste prioritaire, urgente. Et c’est cette
question posée, depuis des lustres, que Heidegger s’est résolue à faire
resurgir, et ce, en procédant à une dé-construction des classiques, laquelle
déconstruction se veut comme une propédeutique nécessaire à la construction
de son ontologie fondamentale.
Ce que Heidegger veut donc détruire, ce sont ces métaphysiques ayant
consolidé, solidifié, figé une interprétation de l’Être comme présence
permanente qui ressortit à un « oubli de l’Être, c’est-à-dire de l’histoire du
dévoilement et du retrait de ce qui donne à être » (M. Heidegger, 1990, p.
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
248). Dit autrement, ce qu’il déplore, c’est la lecture de l’être de l’étant
comme substance permanente parce qu’elle obstrue la question de l’Être. Et
de la sorte, c’est le substantialisme cartésien, voire le subjectivisme moderne
qui se trouve particulièrement visé, convoqué au tribunal de la pensée
heideggérienne. Le Cogito, c’est-à-dire le sujet humain rationnel, placé au
fondement de la métaphysique par Descartes, sera substitué par le Dasein vu,
par M. Heidegger (1964, p. 101), comme « le berger de l’Être ». L’Être dont
il dit qu’il n’est ni Dieu ni l’Étant suprême.
Au regard de cette analyse, des questions se posent. Comment Heidegger
justifie-t-il l’oubli de l’Être, voire la confusion de l’Être et de l’étant par
Descartes ? La différence ontologique opérée par Descartes entre l’Être divin et
le cogito rend-elle encore possible cette confusion imputée à la métaphysique
traditionnelle ? L’Être, tel que perçu par Heidegger, n’a-t-il pas quelque chose de
divin ? Ne porte-t-il pas l’empreinte de l’héritage judéo-chrétien ?
Ainsi donc, nous exposerons, dans un premier moment, l’argumentaire
heideggérien contre le subjectivisme moderne. Dans un deuxième temps, il
s’agira de montrer que la métaphysique cartésienne ne saurait confondre
l’Être et l’étant.
Dans un troisième temps, enfin, nous montrerons l’existence d’une
analogie entre l’Être de Heidegger et le Dieu de la révélation que Descartes,
d’ailleurs, ne rejette pas.
1. CRITIQUE HEIDEGGÉRIENNE DU CARTÉSIANISME : DE
L'ÉVIDENCE DU COGITO COMME OUBLI DE LA QUESTION
DE L'ÊTRE
Chez Heidegger, penser l'Être implique de dépasser la métaphysique et
l'humanisme qui recèlent un même destin historial dissimulant l'essence
destinale même de la pensée authentique. C’est pour n’avoir donc pas perçu
cette essence destinale de la pensée authentique que la métaphysique moderne
de la subjectivité, qui débute avec Descartes, s’est reposée sur la
détermination de l’essence de la vérité comme certitude. M. Heidegger (1962,
p. 79) dira, à cet effet, que « la métaphysique moderne entière, Nietzsche y
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
compris, se maintiendra dorénavant à l’intérieur de l’interprétation de
l’étant et de la vérité initiée par Descartes ». Autrement dit, l’Être demeure
manquant dans la métaphysique moderne, car l’essence moderne de la vérité
voile la manifestation de celui-ci.
Descartes a, en réalité, remis en question tout l’héritage de la tradition
scolastique pour s’engager dans la recherche d’un fundamentum inconcussum,
à partir duquel il pourra déduire les vérités du savoir humain. « L’exigence de
la certitude vise à un fundamentum absolutum et inconcussum, soit à une
substructure qui ne dépende plus du rapport à une autre substructure, mais
qui, à l’avance dégagée de ce rapport, repose en soi-même » (M. Heidegger,
1971, p. 343-344). Mais, quel est ce fondement ou encore cette certitude ?
S’interroge Heidegger ! Ce fundamentum inébranlable, Descartes ne le trouve
pas dans les choses, car elles sont changeantes et leur réalité a été mise en doute,
mais plutôt dans la pensée elle-même, qui, ayant beau douté et être trompée
autant qu’on voudra, se maintient tout de même comme ‘‘être pensant’’. M.
Heidegger (1958, p. 84) affirme :
Pour Descartes, l’ego cogito est, dans toutes les cogitationes, ce
qui est déjà présenté et pro-duit, ce qui est présent, hors de
question, indubitable, ce qui est déjà dans toute science, la chose
proprement certaine, solidement établie avant toute autre.
Ainsi, le début métaphysique des temps nouveaux est un changement
du foyer de déploiement de la vérité, changement dont le fond reste en retrait.
Au concept traditionnel de vérité, selon lequel la vérité qui repose sur la
concordance de la pensée avec son objet (la chose), se substitue le concept de
vérité en tant que certitude chez Descartes. Pour Heidegger, c’est justement
la transformation de la vérité en certitude qui met en marche le mouvement
conduisant au subjectivisme moderne.
Ce qui perdure, ce qui se trouve constamment en position de sujet, c’est
le cogito, pensé comme l’exercice fondamental et essentiel de l’ego que je
suis. C’est ainsi que l’ego devient, en germe, le sujet par excellence et,
finalement, le seul. Le point de vue du Je et le subjectivisme de l’époque
moderne prennent leur source dans la proclamation du ‘‘Je’’, de la
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subjectivité humaine comme centre de la pensée. Le subjectum, c’est
dorénavant l’homme, pensé, bien sûr, à partir de sa pensée.
Cependant, des questions demeurent : Qu’est-il advenu de l’Être pour
que se développe une pensée de la subjectivité ? « Dans quel sol les racines
de l’arbre de la philosophie trouvent-elles leur point d’attache ? » (M.
Heidegger, 1968, p. 23).
Pour le philosophe de la forêt noire, plutôt que de parler de racines
métaphysiques, le gentilhomme-poitevin aurait dû sonder le sol d’où se
trouvent les racines de la philosophie, lequel sol est resté impensé, et donc
tombé dans l’oubli. La vérité de l’arbre de la philosophie qu’est la
métaphysique n’est le fondement de l’arbre que parce qu’elle prend sa source
dans le sol en question. Celui-ci est le fondement abyssal ou sans fond du
fondement, c’est-à-dire la vérité de l’Être qui laisse être les racines de la
philosophie. Dès lors, M. Heidegger 1962, p. 288) affecte une certaine
distance vis-à-vis de « la métaphysique des temps modernes qui commence et
déploie son essence en ceci qu’elle cherche l’absolument indubitable, le
certain, la certitude ». Comme M. Haar (1990, p. 20) pouvait le souligner,
« la question réflexive "qui suis-je ?" cache l’accès à l’Être ».
De ce fait, la métaphysique cartésienne est non seulement vouée à
l’explication de l’étant et étrangère au mystère de l’Être, mais aussi elle ignorerait
l’Être en le confondant au véritablement étant. Elle fait donc passer l’étant pour
l’Être et réduit l’Être, comme tel, à l’étantité de l’étant. Et c’est cette méprise
qu’on retrouve chez Descartes. M. Heidegger (1976, p. 50) écrit :
Avec le « cogito sum », Descartes prétend munir la philosophie
d’un sol nouveau et assuré. Ce qu’il laisse indéterminé ; dans le
commencement radical de la philosophie, c'est le genre d'être de
la res cogitans, plus précisément le sens d'être du « sum ».
Dit autrement, il y a un « sum » qui apparaît avec l'évidence de l'ego
cogito, mais ce « sum » est inquestionné, laissé hors du débat. Comment alors
Heidegger explique-t-il cette mise de côté, voire l’occultation, par Descartes,
de la question de l’Être ?
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En effet, si, conformément à ce que dit Descartes, la métaphysique est la
racine de cet arbre qu’est la philosophie, la question sur l’essence de la
métaphysique, selon Heidegger, ne peut pas se poser à l’intérieur de la
métaphysique, mais suppose une question plus fondamentale concernant non
plus l’étantité de l’étant, mais l’Être, en tant que tel, ouvrant la voie à un autre
commencement de la pensée. Une pensée qui pense la vérité de l’Être ; d’où un
retour au fondement de la métaphysique. Il ne s’agit pas pour autant, selon les
mots mêmes de Heidegger, de penser contre la métaphysique et d’arracher la
racine de la philosophie, mais d’en explorer le fondement.
Pour Heidegger, la métaphysique classique a conçu l’Être comme
présence constante, précisément sous l’angle de la seule clarté. Elle a oublié,
selon M. Heidegger (1959, p. 8), que « c’est dans la sombre-clairière,
l’obscurité que l’Être se donne en tant qu’éclaircie » ou fait advenir l’étant
à l’existence. Par la mutation de l’Être en être-certain, Descartes s’écarterait
du bon chemin, donc détournerait la philosophie de sa préoccupation
majeure en appréhendant l’Être sous le mode de la représentation. L’Être se
réduit à la représentation devenue, par elle-même, instauration et
détermination de l’essence de la vérité et de l’Être. Contre l’idéalisme de
Descartes et surtout celui de Husserl qui appréhende la vérité comme une
construction transcendantale définie par l’activité d’une subjectivité
constituante, Heidegger pense que ce ne sont pas les hommes qui font la
vérité, c’est plutôt elle qui se donne, se révèle à eux. C’est donc à cette
critique heideggérienne de la subjectivité égotique, du substantialisme
cartésien qu’il nous faut répondre.
2. DE LA DIFFÉRENCE ONTOLOGIQUE ENTRE LA SUBSTANCE
INFINIE ET LA SUBSTANCE FINIE : LE « SUM » À L’HONNEUR
Descartes a-t-il réellement laissé le « sum » inquestionné ? A-t-il
confondu l’Être à l’étant ? La contingence existentielle éprouvée par le cogito,
voire le problème de la condition humaine permet d’assister à l’éclosion de
l’Être divin dans toute sa fulgurance. Autrement dit, la temporalité du cogito
mène résolument à l’ontologie. En ce sens, M. Heidegger (1976, p.71)
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n’affirmait-il pas que « l’homme ou le Dasein est, de tous les étants, le seul
qui s’interroge, le lieu où l’être lui-même se met en question ». La
métaphysique cartésienne est une méditation sur l’être, une ontologie, et
contrairement à ce qu’affirme Heidegger, elle n’est donc pas éloignée de la
question de l’être. Pour G. Rodis-Léwis (1990, p. 120), « Descartes n’a pas
complètement laissé de côté la question de l’Être ».
En effet, c’est dans le Discours de la méthode et les Méditations
métaphysiques que la question de l’Être chez Descartes se pose ; et ce, à partir
de la découverte de la substance pensante sur laquelle achoppe le doute, en tant
que démarche méthodique devant conduire au savoir, à la vérité. Alors que
Descartes doutait de tout, à savoir de la connaissance acquise à l’école
scolastique et à l’existence du monde, il se rendit compte qu’il y a une chose
dont il ne pouvait douter : c’est le fait qu’il soit lui-même en train de douter, de
penser, d’où la remarque de cette vérité : « Je pense, donc je suis », (R.
Descartes, 2000, p. 110). Cette vérité, si ferme et si assurée, le gentilhomme
poitevin « jugeait qu’il pouvait la recevoir, sans scrupule, pour le premier
principe de la philosophie, qu’il cherchait » (Id., p. 110).
Si l’existence du Je échappe au doute et s’impose comme une certitude
absolue, c’est en raison du fait qu’il pense. La pensée a ceci de propre que
rien de ce qu’elle est ne lui est extérieur, c’est-à-dire n’échappe à sa propre
saisie, que son être se confond avec son apparaître Le « Je pense donc je
suis » ou encore « je suis une chose qui pense » (R. Descartes, 1979, p. 81)
traduit l’existence de la pensée, de l’âme. L’existence de l’homme tient à la
spiritualité, à l’intemporalité de l’âme, de la pensée et c’est d’ailleurs pour
cette raison que Descartes trouve en cette faculté, l’essence de l’homme.
Comme pouvait le signifier V. Sahi (2003, p. 47), « l’âme est en l’homme,
ce qui est universel et échappe au temps, elle est ce qui reste identique à
l’homme à travers le temps ». Elle est l’« identité métaphysique » (N.
Grimaldi, 1988, p. 23) ou encore l’« identité spirituelle » (R. Lefèvre, 1965,
p. 40) maintenue comme permanence, à travers la durée et ses changements.
À partir du seul cogito, R. Descartes (2000, p. 111) affirme la substantialité
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de l’âme : « Je connus de là que j’étais une substance dont toute l’essence
ou la nature n’est que de penser ».
Cela étant, si dans l’ordre logique ou de la connaissance, la substance
pensante est le premier principe dont la primauté est certifiée par l’expérience
du doute, cependant se suffit-elle à elle-même dans l’ordre de l’existence.
Autrement dit, le cogito peut-il, de lui-même, poser son existence ?
L’évidence première n’est-elle pas celle à partir de laquelle se pose la
question du sens de cette existence ? Telles sont, pourrait-on dire, les
questions ontologiques qui taraudent Descartes et qui seront plus tard reprises
par Heidegger lui-même concernant le Dasein en tant que le là de l’Être. À
partir du moment où Descartes tenait entre ses mains l’identité métaphysique
du sujet, en l’occurrence l’âme se situant par-delà le temps, à l’image du
concept d’Être, pouvait-il se poser, à lui, la nécessité de trouver un fondement
au fondement comme le recommandait Heidegger ?
Ces questions permettent de saisir, chez Descartes, deux ordres distincts :
un ordre atemporel et un ordre soumis au temps, voire à la durée. Partant de cette
distinction, on peut penser que le cogito se suffit à lui-même si on le situe dans
l’instant, si on le saisit comme une certitude présente à l’esprit.
Expliquons : R. Descartes (1979, p. 73) écrivait que la proposition « je
suis, j’existe est nécessairement vraie toutes les fois que je la prononce, ou
que je la conçois dans mon esprit ». Si à chaque fois que je pense, je suis
obligé de reconnaître que j’existe, en ce sens le cogito n’a pas besoin d’autre
chose que soi-même pour fonder son existence. Et, ici, il n’est pas question
de savoir d’où lui vient cet acte de penser. Toutefois, les choses changent
quand il s’agit d’inscrire le cogito dans la durée : « Je suis, j’existe : cela est
certain ; mais combien de temps ? à savoir autant de temps que je pense : car
peut-être se pourrait-il faire, si je cessais de penser, que je cesserais en même
temps d’être ou d’exister » (Ibid., p. 77).
Tant que je pense, je suis certain de mon existence ; quand je ne
pense pas, rien ne m’assure que j’existe. Or, à coup sûr, nous ne pensons
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pas toujours, car il arrive souvent que nous marchons et que nous
mangeons sans penser en aucune façon à ce que nous faisons. Ma
conscience me révèle cette radicale contingence ou impuissance à assurer
moi-même mon existence. Il faut alors chercher en dehors de l’ipséité de
l’ego, la condition de sa durée. Cette condition, c’est la substance infinie
qui n’a besoin d’aucune conservation par autre chose, puisqu’elle est à elle
seule sa propre cause ou raison d’exister. Et c’est ici que l’ontologie
cartésienne, qui permet de montrer la différence ontologique existant entre
l’être fini et l’Être infini.
Cette différence ontologique, chez Descartes comme chez Heidegger,
n’a aucun caractère historique : l’idée d’un péché originel, temporellement
situé, et appelant à une incarnation rédemptrice, ne joue aucun rôle chez ces
philosophes. Cette différence ontologique tient, d’abord, à la conception
cartésienne de Dieu : « Par le nom de Dieu, j’entends une substance infinie,
éternelle, immuable, indépendante, toute connaissante, toute puissante, et par
laquelle moi-même, et toutes les autres choses qui sont ont été créées et
produites ». (Ibid., p. 115).
Ensuite, elle révèle la non-suffisance, la contingente du sujet pensant
par rapport à la substance infinie. R. Descartes, (1973, p. 104) soulignait en
ces termes :
De ce que nous sommes maintenant, il ne s’ensuit pas
nécessairement que nous soyons un moment après, si quelque
chose, à savoir la même qui nous a produit, ne continue pas à nous
produire, c’est-à-dire ne nous conserve. Et nous connaissons
aisément qu’il n’y a point de force en nous par laquelle nous
puissions subsister ou nous conserver un seul moment et que celui
qui a tant de puissance qu’il nous fait subsister hors de lui et qui
nous conserve, doit se conserver soi-même, ou plutôt n’a besoin
d’être conservé par qui que ce soit, et enfin qu’il est Dieu
Du fait qu’une chose existe à un instant donné, on ne peut conclure qu’elle
exister dans l’instant suivant, car « les instants du temps n’ont, entre eux, aucune
connexion intrinsèque » (J. Walh, 1920, p. 71). Autrement dit, les moments de la
durée étant indépendants les uns des autres, ils se succèdent sans jamais
coexister, et je n’ai pas, en moi, le principe qui me maintient en vie. Il suffirait
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donc que la substance infinie cessât de vouloir nous conserver ou renouveler à
chaque instant notre existence pour que nous retombions dans le néant.
Ainsi, à partir de sa théorie discontinuiste du temps ou théorie de la
création continuée, Descartes en vient à rattacher, connecter la temporalité
des êtres à l’éternité de la substance infinie. Il montre, par-là, la défaillance
de l’ego au regard de la durée (combien de temps suis-je, moi qui suis ?) et la
défaillance de tout être créé à subsister sans l’Être divin un seul moment. Il y
a, ici, une articulation de l’ontique à l’ontologique au sens heideggérien. R.
Lefèvre (1965, p. 52), commentant Descartes, notait que « la temporalité
phénoménologique inhérente aux créatures se rencontre avec l’intemporalité
ontologique inhérente à l’Être ».
On peut le dire, contre la critique heideggérienne, Descartes ne laisse
nullement indéterminé le « sum » du cogito. Ce « sum » implique une liaison
transcendantale, celle de l’âme humaine avec l’Être comme fondement de
la substance pensante. Ainsi, Descartes n’a non seulement pas laissé
complètement chômée la question de l’Être, mais il en est venu à montrer
que la certitude du cogito ne le dispensait de poser la question du genre
d’être de la res cogitans, plus précisément du sens d’être du « sum » comme
Heidegger le lui reprochait à tort d’ailleurs. Cependant, une question
demeure. Le divin est-il, dans l’entendement cartésien, un Étant suprême ?
Est-ce oublier, occulter le problème de l’Être que de chercher l’origine de
tous les étants dans la substance infinie que Descartes appelle Dieu ? Qu’est-
ce donc que l’Être ?
Si, pour M. Heidegger, (1987, p. 88) l’Être, ce « pleinement-
indéterminé, éminemment déterminé » est celui qui fonde l'étant comme
monde de la représentation, des objets et des sujets, ne pourrait-on pas en dire
autant concernant l’Être divin et ses créatures chez Descartes. La cause étant
ce qui produit l’effet, il va sans dire que le fondement ne saurait avoir les
mêmes attributs ou déterminations que ce qui dépend et diffère
ontologiquement de lui. Dans ces conditions, au nom de quelle ontologie le
Dieu tel que perçu par Descartes ne pourrait-il pas être saisi comme l’Être ?
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L’assimiler à un étant alors qu’il est cause et fondement de toutes choses,
n’est-ce pas commettre un paralogisme ? Les propos confus tenus par M.
Heidegger (1976, p. 131) illustrent bien ce paralogisme :
Par substance, nous ne pouvons rien entendre d’autre qu’un étant
qui est tel qu’il n’a besoin d’aucun autre étant pour être (…) L’être
d’une substance se caractérise par une absence de besoin (…) Tout
étant qui n’est pas Dieu (ens creatum) a besoin d’être produit au
sens le plus large du mot et conservé…mais nous donnons
cependant le titre d’étant au créé aussi bien qu’au créateur (…)
Aussi pouvons-nous avec un certain droit nommer aussi substance
un étant créé. Cet étant est relatif à Dieu dont il dépend pour sa
production et sa conservation.
Le fossé ontologique entre cet Être divin et ses créatures chez Descartes
est là pour, sans cesse nous, rappeler l’impossibilité d’une confusion
indifférenciant l’Être et l’étant. De ce fait, le caractère ontothéologique de la
métaphysique traditionnelle, dénoncé par Heidegger, ne saurait suffire à court-
circuiter, supprimer cette différence ontologique entre l’Être divin et ses
créatures. N’est-ce pas cette même différence ontologique qui, d’ailleurs, prévaut
dans le rapport entre l’Être et l’étant chez le philosophe de la forêt noire ?
Plutôt que d’approuver la dénomination heideggérienne d’Étant
suprême attribuée à l’Être cartésien, on est à se demander hic et nunc s’il
n’existe pas quelque chose de divin en l’Être heideggérien en tant que tel.
3. DE L’ANALOGIE ENTRE L’ÊTRE DE HEIDEGGER ET LE DIEU
DE LA RÉVÉLATION : L’ONTOLOGIE FONDAMENTALE EN
DIFFICULTÉ
Comme F. Alquié (1950, p. 108) pouvait l’écrire, « la métaphysique est
découverte de l’Être préexistant à tout objet et qui réalise, hors de nous, notre
continuité existentielle ». N’est-ce pas l’idée qui se dégage de l’ontologie
fondamentale de Heidegger ?
À proprement dit, le cheminement suivi par Descartes, conduisant
au surgissement de l’Être et celui suivi par Heidegger, procèdent d’une
même source : celle de la finitude, voire de la temporalité du Cogito et
celle du Dasein, impuissant, se tenant dans le néant. L’identification de
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la question du sens de l’Être en général à celle de la finitude qu’est pour
lui-même le Cogito et le Dasein est fort remarquable. C’est cette réalité
que W. Schulz (1978, p. 50) exprime en ces termes : « Si nous portons
notre attention sur l’événement fondamental que présente la philosophie
des deux penseurs, alors nous percevons une parenté intime et
fondamentale. Descartes et Heidegger veulent tous deux montrer
l’homme comme essence de la finitude ».
Comme Descartes, Heidegger a compris la finitude à partir de ce qui en
est la mesure opposée, il a déterminé le Dasein fini par opposition à la
transcendance qui ne pouvait plus être Dieu, l’étant le plus élevé. Toutefois,
le rapport de l’Être au Dasein est le même que celui de la substance infinie à
la substance finie Si, pour Heidegger, l’Être et Dieu ne sont pas identiques et
qu’il n’y a de confusion possible entre l’un et l’autre que dans la
métaphysique, par ce que Dieu y est interprété comme un étant suprême,
toutefois, à y voir de plus près, l’Être heideggérien, n’en déplaise à Heidegger,
recèle quelque chose de divin. De ce fait, on pourrait retourner, à Heidegger,
le reproche qu’il adresse à la métaphysique traditionnelle la taxant
d’ontothéologique.
En effet, dans sa tentative de dépasser la métaphysique, et d’en éclairer
l’impensé, la philosophe de la forêt noire a débouché sur des énonciations qui
présentent d’étroites analogies avec ce qui se trouve déposé dans la tradition
judéo-chrétienne. Ce constat est celui de M. Zarader (1986, p.21) défendant
l’idée selon laquelle « on peut trouver dans les textes heideggériens, des
traces d’un héritage qu’il n’a pas reconnu » ou même ajoutons qu’il a
dissimulé au profit de celui hellénique. Heidegger, lui-même, n’arrive pas à
faire l’économie de la tradition hébraïco-biblique, voire de l’ontothéologie
dans son ontologie fondamentale. Expliquons :
Descartes fut élève des Jésuites de la Flèche, et s’est résolu à se
maintenir dans la religion dans laquelle il a été élevé dès sa jeunesse par la
grâce de Dieu. Heidegger vient également de la tradition chrétienne, et, M.
Zarader, évoquant la dette de Heidegger à l’égard de la théologie, faisait cette
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révélation : « [Il] reconnut que sans la provenance théologique, [il] ne
serai[t] jamais arrivé sur le chemin de [sa] pensée ». (Ibid., p. 139)
Si, le philosophe de la forêt noire remet en question le plus radicalement
la personnalité du Dieu chrétien, toutefois il montre de la manière la plus nette,
en parlant du tournant, combien il est si proche de l’évènement fondamental de
l’existence chrétienne. Le tournant, en effet, c’est le passage du néant à l’Être.
C’est la forme sécularisée de la conversion chrétienne. En effet, M. Heidegger
(1990, p. 449) comprend que le néant ou le rien, loin d’être « la simple négation
de l’étant », est l’Être lui-même. Et c’est ce néant, comme lieu de surgissement
de l’Être, qui s’adresse au Dasein à travers des dispositions affectives,
l’angoisse spécialement.
À la faveur de l’angoisse, le Dasein se trouve plongé dans un état de
solitude, laquelle le porte vers son acheminement, vers la région sourcière de
l’Être. L’Être se dévoile dans une éclaircie, il se manifeste comme vérité dont
l’étymologie grecque « alètheia » signifie avant tout dé-voilement, révélation
de l’Être. Et c’est cela qui marque sa Présence, sa Transcendance et son
Historicité. Mais, en même temps qu’il illumine les étants, l’Être se dérobe
lui-même dans son être, il se retire, s’enfonce et demeure dans le mystère.
Résumons pour dire que quelque chose qui était caché nous est donné,
quelque chose qui se dissimulait se dévoile, se manifeste à nous.
À rigoureusement parler, l’Être heideggérien a quelque chose de
sacré, de divin. Certes, le Dieu annoncé, chanté poétiquement à partir du
« chaos sacré » de Hölderlin, - identifié à la béance primordiale d’où peut
surgir toute ouverture et, par là, tout étant, - et qui intéresse uniquement la
pensée, a pour trait principal, la pure présence, mais les termes utilisés par
Heidegger pour décrire la révélation, l’épiphanie de l’Être, dont-il s’efforce
de nous faire retrouver mémoire, sont si proches de ceux consignés dans les
Écritures saintes. Par exemple, l’exclamation d’Ésaïe (45, 15, 1999) « Dieu
d’Israël, toi qui sauves, tu es vraiment un Dieu caché ! » est une affirmation
sur le mode de la présence propre. C’est cette présence qui décide de
l’attitude de l’homme à son égard-, attitude de confiance malgré le mystère,
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d’attente du salut malgré le silence et la nuit, comme on le voit encore en
Ésaïe: « J’attends le Seigneur. Pour l’instant, il se détourne des descendants
de Jacob ». (Ibid., 8,17)
Aussi, l’importance de la parole dans la Bible ne passe pas inaperçue
chez Heidegger. Dans la Genèse (1,2, 1999), il est écrit ceci : « Dieu dit alors :
" Que la lumière paraisse !" et la lumière parut ». Cette proximité entre la
création de l’univers et la parole qui n’a pas statut d’instrument est également
mise en évidence dans l’Évangile selon Jean (1,1-6) : « Au commencement,
lorsque Dieu créa le monde, la Parole existait déjà ; celui qui est la Parole
était avec Dieu, et était Dieu (…) Cette lumière était la seule véritable, celle
qui vient dans le monde et qui éclaire tous les hommes ». Cette dimension à
la fois créatrice et éclairante de la parole, en sa pureté, on la retrouve dans
l’ontologie heideggérienne.
En effet, le regard tout à fait nouveau que le philosophe de la forêt noire
porte sur le langage et qui consiste en l’appréhension de l’essence du langage
dans son rapport essentiel à l’Être est très proche de ce que nous apprend la
Bible. En la parole, se joue l’ouverture de la présence éclaircissante de l’Être
lui-même. M. Heidegger, (1986, p. 212) souligne : « C’est le mot seul qui
accorde la venue en présence, c’est-à-dire l’être - en quoi quelque chose peut
faire apparition comme étant ». La parole constitue la maison de l’Être, elle
est bien la demeure de toute présence, elle dit, dévoile la vérité de l’Être et
constitue le signe du mystère de l’homme, en tant qu’elle révèle le Dasein
dans son ouvertude à cette vérité. « Dans son abri [le langage], habite
l’homme ». (M. Heidegger, 1986, p. 244)
À y bien observer, le renouvellement décisif de l’interprétation
heideggérienne de la question de l’Être est dû, en partie au moins, à des
catégories de pensée et d’appréhension qui trouvent précisément leur origine
dans l’approche biblique de Dieu : ce Dieu caché, qui se révèle dans l’histoire,
qui s’abrite dans la parole, qui est à tout instant en danger d’oubli, etc. C’est
dire que Heidegger se sert des traces religieuses pour penser la question
héritée des Grecs. Et, c’est là tout le paradoxe qui apparaît problématique.
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Heidegger a toujours soutenu que la théologie, (la foi) n’avait strictement rien
à faire de la philosophie, (l’être) ni avec lui, et le penseur, en retour, n’avait
fondamentalement rien à dire au croyant.
Aussi, la relecture heideggérienne du concept fondamental du retrait
décrédibilise l’œuvre du philosophe allemand. D’abord imputé à la pensée,
aux métaphysiciens classiques, le retrait, origine essentielle et fondement de
l’oubli (de l’être) fut ensuite reconnu comme procédant de l’Être même :
Pour Heidegger, la pensée ne se caractérise par l’oubli que parce que l’être
déploie son essence comme retrait. Dit autrement, l’acte par lequel l’être se
soustrait ou se dérobe est reconnu comme constitutif de son déploiement :
c’est en se retirant qu’il peut donner lieu à l’étant, en se voilant qu’il peut
rendre possible tout dévoilé, et ainsi, à proprement parler, être. Comment
donc expliquer un tel retournement ?
En tout état de cause, ce revirement sonne comme un aveu d’échec et
met à nu les insuffisances contenus dans la philosophie de Heidegger. Comme
quoi, la tâche du philosophe, qui consistait à débarrasser la métaphysique
traditionnelle de ses alluvions, à la décaper de ses revêtements au nom d’une
reprise de la question de l’Être, a plutôt conduit à obstruer, à déconstruire son
ontologie fondamentale.
Conclusion
Que retenir au terme de notre réflexion sur la querelle suscitée par
Heidegger contre Descartes et la métaphysique traditionnelle ? Il convient de
signifier que celle-ci a consisté à requalifier la critique heideggérienne portée
contre la métaphysique cartésienne, traditionnelle cette forme de pensée dont
Heidegger prend congé, car substituant à l’Être, comme tel, un Étant divin,
confondant l’Être et l’étant.
Une lecture patiente et attentionnée des œuvres de Heidegger, nous a
permis de comprendre que l’invocation de l’Être divin qui, chez Heidegger,
est un argument de constitution ontothéologique de la métaphysique, -
laquelle constitution demeure une preuve de l’oubli de l’Être - ne saurait
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prospérer. D’abord, au regard de la différenciation ontologique présente
chez Descartes entre l’Être et ses créatures, et qui lève toute suspicion sur
la confusion de l’étantité à l’être ou encore de l’Être à l’étant ; ensuite, au
regard des similitudes que l’ontologie heideggérienne partagent avec la
tradition judéo-biblique, et, enfin, au regard de la nouvelle approche du
retrait opérée par Heidegger au crépuscule de sa vie. Cette nouvelle
approche du retrait de l’être, qui rend confuse son ontologie, pose un
problème éthique : celui de la crédibilité du procès intenté par Heidegger
contre la métaphysique traditionnelle, laquelle a besoin d’être
solennellement réhabilitée.
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HEIDEGGER Martin, 1968, Qu’est-ce que la métaphysique ? dans Questions
I et II, trad. fr. H. Corbin, Paris, Gallimard, 591 p.
HEIDEGGER Martin, 1986, Achèvement de la métaphysique et poésie, trad.
Fr. Jean Beaufret, Paris, Gallimard, 187 p.
HEIDEGGER Martin, 1987, Introduction à la métaphysique, trad. Fr. W
Brokmeier, Paris, Gallimard, 236 p.
HEIDEGGER Martin, 1990, Questions III et IV, trad. fr. André Préau, Jean
Hervier, Roger Munier, Paris, Gallimard, 543 p.
HEIDEGGER Martin., 1976, Être et temps, trad. Fr. Francois Vezin, Paris,
Gallimard, 590 p.
La Sainte BIBLE, 1999, Paris, le Cerf, 370 p.
LEFÈVRE Roger, 1965, La pensée existentielle de Descartes. Paris, Bordas,
176 p.
RODIS-LÉWIS Géneviève, 1950, L’Individualité selon Descartes, Paris,
Vrin, 247 p.
RODIS-LÉWIS Géneviève, 1990, L’Anthropologie cartésienne, Paris, PUF,
297 p.
SCHULZ Walter, 1978, Le Dieu de la métaphysique moderne, Paris, CNRS,
154 p.
VAYSSE Jean-Marie, 2000, Le vocabulaire de Martin HEIDEGGER, Paris,
Ellipses, 64 p.
28
Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
VOHO Sahi Alphonse, 2003, DESCARTES le philosophe et le temps,
Abidjan, PUCI, 123 p.
WALH Jean, 1920, Du rôle de l’idée de l’instant dans la philosophie de
Descartes, Paris, Alcan, 68 p.
ZARADER Marlène, 1986, La dette impensé Heidegger et l’héritage
hébraïque, Paris, Éditions du Seuil, 245 p.
29
Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
DIALECTIQUE ET ONTOLOGIE : SENS ET ENJEUX
DU PROCÈS HEIDEGGÉRIEN DE LA MÉTAPHYSIQUE
Abou SANGARÉ
Maître de Conférences, Université Alassane OUATTARA
abou_sangare02@[Link]
Résumé : Le procès, dans le langage courant, désigne le moment où, dans
une juridiction, les juges procèdent publiquement à l’instruction
contradictoire d’un fait litigieux. Tout comme cette instance judiciaire,
Heidegger, dans une explication ouverte avec Hegel dans Questions I et II,
procède à une remise en cause de la logique dialectique, expression utilisée
par Hegel pour désigner la métaphysique, ouvrant ainsi la voie à un procès de
cette discipline. Les questions de fondement se décidant, selon Heidegger lui-
même, cette contribution se propose d’analyser les tenants et aboutissants de
ce procès, afin de comprendre pourquoi Heidegger qui fonde pourtant sa
pensée sur la question de l’être, thème central de la philosophie première,
s’est livré à un questionnement qui doit, selon lui, prendre ses distances vis-
à-vis de la métaphysique pour aboutir à des conclusions non métaphysiques
sur l’être.
Mots-clés : DIALECTIQUE, ONTOLOGIE, PROCÈS DE LA MÉTAPHYSIQUE, ÊTRE,
ONTO-THÉO-LOGIE.
Abstract: The trial, in everyday language, refers to the moment when, in a
court, the judges publicly proceed to the trial of a contentious matter. Like
this judicial instance, Heidegger, in an open explanation with Hegel in
Questions and I and II, calls into question the dialectical logic, Hegel's
expression of metaphysics, thus paving the way for a process of this
discipline. The basic questions deciding, according to Heidegger himself, this
contribution proposes to analyze the ins and outs of this process in order to
understand why Heidegger, who nevertheless bases his thought on the
question of being, the central theme of the first philosophy, has engaged in a
questioning which, according to him, must distance himself from metaphysics
and lead to non-metaphysical conclusions about being.
Keywords: DIALECTICS, ONTOLOGY, TRIALS OF METAPHYSICS, BEING, ONTO-
THEO- LOGY.
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
Introduction
Jadis appelée la reine de toutes les sciences en raison de l’importance
capitale de son objet, la métaphysique, pour sa prétention à étendre son champ
savant au-delà des cadres spatio-temporels, a été, depuis la Critique de la
raison pure, sommée de revoir ses capacités réelles de connaître. « La
métaphysique, connaissance rationnelle spéculative tout à fait isolée qui
s’élève entièrement au-dessus des leçons de l’expérience en ne s’appuyant
que sur de simples concepts » (E. Kant, 1987, p. 40), doit, désormais, étudier
l’étendue de son pouvoir de connaître, si elle veut, selon le philosophe de
Königsberg, comme la physique newtonienne et la logique aristotélicienne,
« emprunter la voie sûre de la science » (Ibidem). Cette soumission de la
toute puissante métaphysique à des critères de scientificité l’a désanctifiée au
point où mêmes les penseurs qui ont conçu les systèmes métaphysiques les
plus élaborés de l’histoire de la philosophie, se sont largement gardés de
présenter leur pensée sous le titre de métaphysique, lui préférant nettement
d’autres appellations. C’est le cas de Heidegger qui, après avoir promu la
cause de la métaphysique au 20è siècle, son projet essentiel ayant été
d’investir la question de l’être, en a définitivement pris congé en faisant
inscrire sa pensée sous la bannière de l’ontologie fondamentale. Mais
pourquoi le philosophe de la forêt-noire, pour qui l’affaire de la philosophie,
c’est la question de l’être, par ailleurs question fondamentale de la
métaphysique, a-t-il préféré l’appellation "ontologie fondamentale" et non
métaphysique pour qualifier sa pensée ? Si Heidegger s’est gardé de présenter
sa pensée sous un tel titre, c’est certainement parce que la métaphysique, dans
ses investigations, se voue à une recherche du fondement de l’étant ou à celle
de l’étant le plus haut dans l’ordre des causes, laissant ainsi l’être lui-même
dans l’impensé. Mais pourquoi et comment la métaphysique peut-elle
dévoyer le sens de sa recherche pour ne s’occuper que de l’étant ? Cette
question, interpellante de par son enjeu, demande que soit levé un coin du
voile sur la cause profonde de ce dévoiement. Ainsi, on peut s’interroger : le
primat que la métaphysique accorde à l’étant n’est-il pas l’œuvre de la
dialectique ? Autrement dit, n’est-ce pas parce qu’elle pense sur le mode de
31
Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
la logique dialectique, la science de la logique de Hegel étant visée, que la
métaphysique privilégie l’étant ? Ces questions, dont l’arrière-fond révèle des
lacunes de la dialectique, ne constituent-elles pas, du même coup, un procès
à la métaphysique ? Quels peuvent être les sens et enjeux de ce procès ? Et
que peut-on espérer de la dialectique dans un tel procès ?
1. DU CONFLIT D’INTÉRÊTS ENTRE ONTOLOGIE ET
MÉTAPHYSIQUE : HEGEL ET HEIDEGGER EN DÉBATS
Le projet d’un renouveau de la question de l’être ne peut parvenir à la
pleine mesure de son déploiement que s’il s’accomplit dans une explication
de fond avec la dialectique. Mais mettre en débat dialectique et ontologie,
n’est-ce pas convoquer deux figures, celles de Hegel et Heidegger, qui en
sont, dans l’histoire de la philosophie, les représentants les plus illustres ?
Ainsi, se comprend pourquoi Heidegger, pour ressusciter la question de l’être,
s’est livré à une explication très ardue avec Hegel au sujet de la dialectique.
Cette explication, qui prend tantôt la forme d’une vénération, tantôt celle d’un
procès, dénote de la complexité des rapports entre les deux penseurs. « Tantôt
Hegel incarne le pire recouvrement de l’être à l’époque de la représentation,
tantôt il s’élève à une grandeur inégalée et fait signe vers une véritable pensée
de l’être » (S. Lindberg, 2010, p. 56). Dans ce dialogue aux contours très
instables, le tome 63 de l’édition intégrale des œuvres de Heidegger, intitulé
Herméneutique de la factivité, constitue une pièce maîtresse. Dans cet
ouvrage, on peut lire :
La question du rapport entre dialectique et « ontologie » doit se
décider au vu de l’objet de la philosophie, plus précisément au
contact de cette tâche fondamentale qui vise à configurer
concrètement la question sur cet objet et la façon de la trancher
(M. Heidegger, 2012, p. 71).
C’est donc autour de la question de l’objet de la philosophie et du mode
d’accès susceptible de le laisser apparaître que dialectique et ontologie
s’affrontent. Mais si leur différend, comme le suggère ce texte, porte sur
l’affaire de la pensée et le mode d’y accéder, peut-il y avoir un terrain qui puisse
mieux se prêter à cet affrontement que celui de l’intuition immédiate ?
32
Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
Pour les dialecticiens, l’ontologie, par la phénoménologie qui en
constitue la méthode d’approche, demeure enchaînée à la donation immédiate
de l’être. Elle faillit ainsi à concevoir un degré plus éminent d’immédiateté,
celui de l’immédiat médiatisé. En d’autres termes, l’ontologie se satisfait d’une
simple présentation, celle de l’être, alors que la dialectique seule accéderait à
une véritable connaissance de celui-ci. Cette idée de la dialectique comme
apothéose de la connaissance est bien perceptible chez Platon avec qui, en
dehors de toute interprétation, le concept se trouve formulé et développé
systématiquement pour la première fois. Dans son œuvre, la dialectique prend
sens dans un double système d’opposition. Elle est d’abord la connaissance
vraie par opposition à la connaissance sensible ; ensuite la connaissance
anhypothétique des réels intelligibles par opposition à la connaissance
hypothétique ou symbolique des mathématiques. À partir de là, la dialectique
est perçue comme le vrai savoir, distinct du savoir scientifique et discursif qui
procède par intermédiaire et est incapable de déterminer en lui-même ce qui le
fonde. Dans le livre VII de la République, où la dialectique désigne la démarche
par laquelle l’Esprit s’élève jusqu’à l’Idée du Bien, et où cette ascension est
présentée sous une forme concrète et imagée avec la célèbre allégorie de la
caverne, on peut lire :
Il faut assimiler le monde visible au séjour de la prison, et la
lumière du feu dont elle est éclairée à l’effet du soleil ; quant à la
montée dans le monde supérieur et à la contemplation de ses
merveilles, vois-y la montée de l’âme dans le monde intelligible
(Platon, 1966, pp. 275-276).
L’ontologie, en sa démarche phénoménologique, s’enliserait dans son
point de départ et ne parviendrait jamais à s’élever à une compréhension
englobante des plus hautes sphères de l’esprit. De cette façon, elle échouerait
à pénétrer, de manière compréhensive, l’irrationnel, si on entend par cette
expression ce qui, hors de la science rigoureuse, relève de la transcendance,
de la métaphysique, mais aussi de l’art et de la religion. À cet égard, la
dialectique serait plus apte à penser l’infinie richesse de la vie que ne le serait
l’ontologie dont l’ambition se trouverait constamment entravée par un
excédent de scrupules méthodologiques. Pour Hegel dont la philosophie est,
33
Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
de part en part, nourrie par ce mouvement, l’immédiateté intuitive, parce
qu’elle est, dans son expression, cette immédiateté pure qui ne peut rien
présupposer, se distingue par sa pauvreté, sa subordination et sa finitude, et
ne peut se qualifier qu’en tant que résultat de la médiation totale. « Elle se
révèle expressément comme la plus abstraite et la plus pauvre vérité. De ce
qu’elle sait, elle exprime seulement ceci : il est ; et sa vérité contient
seulement l’être de la chose » (F. Hegel, 1941, p. 81). Cela signifie qu’elle
n’est appelée à révéler sa véritable valeur qu’en s’inscrivant dans un ensemble
complexe de relations susceptibles de pallier son incomplétude. La stricte
immédiateté a sa vérité au-delà d’elle-même, de sorte que bien loin de pouvoir
fonder la science, elle ne reçoit plutôt de sens qu’à la lumière du tout vivant
que constitue déjà cette dernière.
La vraie figure dans laquelle la vérité existe ne peut être que le
système scientifique de cette vérité. Collaborer à cette tâche,
rapprocher la philosophie de la forme de la science, ce qui revient
à dire que c’est dans le concept seul que la vérité trouve l’élément
de son existence, c’est là ce que je me suis proposé (Idem p. 8).
Suivons maintenant les réponses que Heidegger va formuler pour réagir
à ce réquisitoire dressé contre l’intuition, terrain de prédilection de la
phénoménologie, méthode d’approche de l’ontologie. Pour commencer, il
définit formellement la tâche traditionnelle de la philosophie comme
détermination ou classification thématique de l’étant, envisagé sous l’angle de
sa totalité. Et la dialectique, dont l’affaire est celle d’une unification
constamment sursumante, ne saurait se soustraire à cette exigence initiale. La
vocation que la métaphysique se donne, en cherchant à ordonner les unes aux
autres les catégories avec lesquelles elle compose, l’oppose nécessairement à
d’autres modes de classification dont la tendance consiste plutôt à juxtaposer
de manière statique ces mêmes catégories, tendance à laquelle l’ontologie
appartient. Heidegger, dans un bref chapitre du cours sur l’herméneutique de
la factivité (2012, p. 65), met en scène, sur un ton singulièrement sévère, et
extraordinairement radical, les enjeux du débat qui oppose dialectique et
phénoménologie. « Chercher, comme on le fait aujourd’hui, à mettre en
relation la tendance fondamentale véritable de la phénoménologie avec la
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
dialectique, c’est comme vouloir marier le feu et l’eau ». Et, comme pour
ajouter de l’huile sur ce feu, il déclare la dialectique fondamentalement non
philosophique, ajoutant, au passage, que « si la mode hégélianisante
aujourd’hui naissante réussit à s’imposer, elle finira par saper la possibilité
d’avoir la moindre entente de la philosophie » (Op. cit., p. 70).
Si Heidegger se sent justifié de déclarer ainsi la dialectique non
philosophique, c’est qu’il est d’avis qu’un regard radical et originaire porté
sur l’objet de la philosophie lui fait défaut. Pour lui, la dialectique, en tant que
résorption du négatif au profit du positif, par l’entremise de la sursomption,
ne saurait caractériser le mouvement qui anime la pensée de l’être, car l’accès
à la chose même s’opère par une intuition originaire. Comment peut-on, à ce
niveau, occulter la dette que Heidegger n’a cessé de reconnaître à Husserl
pour la découverte d’une présence intuitive de catégorie de l’être à même
l’expérience concrète, et source de toute légitimation possible ? C’est dire que
la stabilité de tout ensemble de connaissances complexes tient au fait qu’il
puisse être assuré, en son fondement, par une donation immédiate et évidente ;
donation dont la philosophie, dès lors qu’elle entend assumer son rôle de
science première, doit décrire les structures antéprédicatives. Fort de cette
conviction, Heidegger s’inscrit dans la perspective d’une critique réaliste,
d’inspiration aristotélicienne, de la philosophie spéculative, qu’il est possible
de faire remonter jusqu’à Trendelenburg1. Ce dernier, au nom d’une relecture
d’Aristote, reprochait à Hegel de n’avoir pas reconnu, au sein de ses
considérations sur la genèse du concept, la dette que celui-ci contracte
nécessairement à l’égard d’une intuition présupposée première et au contenu
indépendant. « Hegel hypostasie le mouvement de réflexion et fait comme si
la succession des figures de pensée pouvait se passer de l’intuition ».
En se privant ainsi d’une véritable matière à travailler, la dialectique
produirait un discours qui tournerait en quelque sorte à vide. Ainsi, elle apparaît
1
Friedrich Adolf Trendelenburg est philosophe et philologue allemand du XIXe
siècle. Attiré par les études de Platon et d’Aristote, il produit en 1826 une thèse de
doctorat intitulé « L’éclairage des idées de Platon et d’Aristote à partir de la doctrine
des nombres », dans laquelle il est parti des critiques d'Aristote pour aboutir à une
connaissance plus précise de la philosophie platonicienne.
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
comme une connaissance sans contenu, puisque les idées sur lesquelles elle se
fonde sont purement des concepts auxquels ne correspond aucun objet. Elle
désigne l’illusion de la raison à connaître par elle-même et sans recours à
l’expérience. En ce sens, elle est un usage erroné de la raison qui ne peut
effectivement connaître que lorsqu’elle est appliquée aux données sensibles
desquelles elle tire son contenu. Écoutons, à ce propos, Kant dont les arguments
semblent ici servir la cause de l’ontologie heideggérienne :
Sans la sensibilité, nul objet ne nous serait donné ; sans
l’entendement, nul serait pensé. Des pensées sans matière sont
vides ; des intuitions sans concepts sont aveugles. Aussi est-il tout
aussi nécessaire de rendre sensibles les concepts (…), que de
rendre intelligibles les intuitions (E. Kant, 1987, p. 110).
Ainsi, il est affirmé de la métaphysique qu’elle doit vivre en n’ayant
rien à mettre sous la dent. C’est qu’en acquérant un ensemble de concepts
prédéfinis, le dialecticien, comme un sophiste, parviendrait à discourir
indistinctement à propos de toute chose. S’il est vrai que la dialectique excelle
à une telle loquacité, il faut bien qu’elle puise les concepts, avec lesquels elle
jongle, quelque part.
En outre, au dialecticien qui reprocherait à l’ontologie son manque de
portée métaphysique, le chantre de l’ontologie pourrait répondre que cette
tendance que présente l’ontologie à séjourner, avec prudence et patience, auprès
de son objet, loin d’être un défaut, relève plutôt d’une retenue salutaire. Par ces
vertus, elle arrive à saisir l’essentiel que la précipitation excessive de la
dialectique, à vouloir exprimer le tout de la vie au sein d’un système achevé,
laisse dans l’oubli. En faisant écran à la question de l’être, la cause de la pensée,
la métaphysique ne s’expose-t-elle pas à un procès légitime ?
2. L’AFFAIRE DU PROCÈS DE LA MÉTAPHYSIQUE : L’OUBLI DE
L’ÊTRE ET LA CONSTITUTION ONTO-THÉO-LOGIQUE
Dans Questions I, précisément dans les articles intitulés « Qu’est-ce que
la métaphysique ? » où la métaphysique est interrogée en son essence, et
« Identité et différence » où un dialogue est ouvert avec Hegel sur la cause de
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
la pensée, Heidegger s’emploie, non pas à une remise en cause radicale de la
métaphysique, puisqu’il en reconnaît lui-même la valeur fondatrice, mais à la
déchoir du piédestal sur lequel elle se trouvait depuis sa naissance.
Une pensée qui pense la vérité de l’Être, dit-il, ne se contente plus
de la métaphysique ; mais elle ne pense pas pour autant contre la
métaphysique. Pour parler en image, elle n’arrache pas la racine
de la philosophie (…). La métaphysique demeure l’élément
premier de la pensée (M. Heidegger, 1968, p. 20).
Mais, s’interroger sur l’essence de la métaphysique, n’est-ce pas déjà
se y consent lorsqu’il écrit : « La question « Qu’est-ce que la métaphysique ? »
questionne par-delà la métaphysique. Elle surgit d’une pensée qui est déjà
entrée dans le dépassement de la métaphysique ».
Passer de la métaphysique à la pensée qui pense la vérité de l’Être, tel
est le projet que Heidegger assigne à Sein und Zeit. Dépasser la métaphysique
pour une autre forme de pensée, n’est-ce pas, d’une certaine manière, montrer
qu’elle n’a pas pu ou su se rendre digne de soi dans la saisie de la cause de la
pensée ? Cette question, dont la réponse doit cristalliser les attentions dans
l’accomplissement de ce projet, ne peut qu’ouvrir la voie d’un procès de la
métaphysique, puisque pour que sa cause soit entendue, elle doit mettre en
avant ce qu’elle considère être les plus grosses tares ou lacunes de cette
discipline. Les questions de mise en lumière devant se décider, il convient de
saisir le fond de ce procès pour en savoir la cause qui en est aussi, selon un
texte du philosophe de la forêt-noire, l’affaire. « La cause ou l’affaire de la
pensée est un différend dans ce qu’il a de litigieux » (Idem, p. 277).
Mais, y a-t-il, en régime heideggérien, meilleure question interrogeant
en direction du fondement, que la question pourquoi ? La question « pourquoi
y a-t-il l’étant et non pas plutôt rien ? » (M. Heidegger, 1967, p. 13), par
laquelle il ouvre l’Introduction à la métaphysique, n’est-elle pas, selon ses
propres termes, la question la plus originaire ? Ainsi, quiconque veut
approfondir une question doit faire l’épreuve de la question "pourquoi". Nous
sommes donc, dans cette partie, en dette de cette question. C’est pourquoi
nous nous interrogeons ainsi qu’il suit : Pour-quoi le projet heideggérien d’un
37
Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
dépassement de la métaphysique se mue-t-il en procès ? Cette question, en
prenant en compte le trait d’union de l’adverbe interrogatif pourquoi, qui
ramasse deux questions en une, questionne en direction du sens que peut
revêtir ce projet-procès.
La question que nous voulons résoudre, en utilisant ce mot à géométrie
variable qu’est le mot sens, est la suivante : pour quelles raisons Heidegger
entend-il opérer un dépassement de la métaphysique ? Ici, le mot "raison",
qui doit restituer au mot sens son lieu propre, questionne aussi en direction
du mot "fin" qui, dans sa double acception allemande de Zweck (but) et de
Ziel (destination), renvoie au fondement. Ainsi, sens et fondement se trouvent
liés, et cela, parce que le sens lui-même n’est saisi pour ce qu’il est qu’en vue
d’un fondement. Relançons alors la question du fondement de cette entreprise
par cette autre question : que reproche Heidegger à la métaphysique qui,
pourtant, est définie comme la science de l’être en tant qu’être et que lui-
même reconnait comme « l’édifice doctrinal de la philosophie » (M.
Heidegger, 1968, p. 27), pour qu’il lui soit venu l’idée de la dépasser ?
La métaphysique est, en effet, restée, selon lui, un mode de pensée
confiné dans l’explication de l’étant, sans aucun égard à l’être. Elle substitue
à la question ontologique une double question ontique, laissant l’être lui-
même non questionné. Elle s’interroge, en tant que science du fondement, sur
le fond ultime en lequel s’enracine tout étant ; et comme recherche des causes
ou des principes premiers, elle questionne sur l’étant suprême, fondement de
la totalité de l’étant.
La métaphysique pense l’étant comme tel, c’est-à-dire dans sa
généralité. La métaphysique pense l’étant comme tel, c’est-à-dire
dans sa totalité. La métaphysique pense l’être de l’étant, aussi bien
dans l’unité approfondissante de ce qu’il y a de plus universel,
c’est-à-dire de ce qui est également valable partout, que dans
l’unité, fondatrice en raison, de la totalité, c’est-à-dire de ce qu’il
y a de plus haut et qui domine tout. Ainsi d’avance l’être de l’étant
est pensé comme le fond qui fonde (M. Heidegger, 1968, p. 292).
De cette manière, la métaphysique ne peut être appréhendée autrement
que comme fondation qui rend à la fois compte et raison du fond auquel elle
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
demande constamment raison. Dans cette double substitution, l’être lui-même
reste impensé, puisque l’étant, même pensé dans son être, demeure toujours
un étant. Cette subreptice substitution qui, depuis Aristote, fait écran à la «
question de l’être » en le confondant soit au fondement d’un étant, soit à
l’étant le plus haut dans l’ordre des causes, c’est-à-dire Dieu, fait se renverser
la métaphysique en une « onto-théo-logique ». « La métaphysique, pensée
d’une façon plus vraie et plus claire, est une onto-théo-logique » (Op. cit., p.
293). Et c’est cette constitution onto-théo-logique qui est au fondement du
projet-procès heideggérien d’un dépassement de la métaphysique.
Mais que suggère cette thèse éponyme d’une constitution onto-théo-
logique de la métaphysique ? Ce qualificatif ne peut se comprendre, pour ce
qu’il est dans l’économie de la pensée heideggérienne, sans un recours à Kant
qui s’avère être le premier à en user. L’auteur de la Critique de la raison pure
écrit dans la septième section du chapitre III de la Dialectique
transcendantale, intitulé « Critique de toute théologie issue de principes
spéculatifs de la raison » :
La théologie transcendantale, ou bien pense dériver l’existence
d’un être premier d’une expérience en général sans rien
déterminer de plus sur le monde auquel elle appartient, et elle
s’appelle cosmothéologie ; ou bien elle croit pouvoir connaître son
existence sans le moindre concours de l’expérience, et elle se
nomme alors ontothéologie (E. Kant, 1987, p. 497).
Pour le philosophe de Königsberg, l’ontothéologie désigne cette branche
de la théologie qui prétend conclure à l’existence de Dieu a priori. Le même
terme, sous la plume de Heidegger, consiste, essentiellement, en l’articulation
de deux moments : le moment où l’on pense l’étant en le réduisant au seul fait
qu’il est, et le moment où l’on le pense sous la figure de l’étant le plus parfait,
le tout aboutissant à un discours qui porte sur tous les étants à partir et en vue
de l’étant premier et nécessaire qui est l’étant divin. Comment Heidegger
pouvait-il s’empêcher d’utiliser un tel terme qui renvoie, de par sa constitution,
à la fois à l’étant - onto -, au divin - théo -et à la logique, pour qualifier le type
de discours que véhicule la métaphysique, un discours qui met au premier plan
39
Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
l’étant suprême ? Mais la métaphysique ne pouvait-elle pas fonctionner
autrement que sous cette forme ?
Apparemment non ! Parce qu’elle pense sur le mode de la logique
dialectique qui, elle-même, est, par définition, une pensée par prédication ou
par représentation. « La logique est la représentation de Dieu tel qu’il est dans
son essence éternelle, avant la création de la nature et d’un esprit fini » (F.
Hegel, 1972, p. 19). La logique, justement parce qu’elle est un mode de pensée
par représentation, ne peut garder sa validité que, s’il y a un étant, un étant
suprême qui subsiste, identique à lui-même, dans la présence. Voilà comment
Dieu entre en philosophie. Dieu entre en philosophie, en métaphysique, non
pas parce qu’il l’aurait décidé ou parce que la pensée chrétienne l’aurait imposé
à la métaphysique, mais parce que la métaphysique a besoin de Lui. Dans « La
constitution onto-théo-logique de la métaphysique », thème qui vient clore un
ensemble de travaux consacrés à la Science de la logique de Hegel, et qui
constituera, par ailleurs, la deuxième partie de son œuvre intitulée Identité et
différence, M. Heidegger (1968, p. 290) fait remarquer : « Dieu ne peut [...]
entrer dans la philosophie que dans la mesure où celle-ci, d’elle-même et
conformément à son essence exige que Dieu entre en elle et précise comment
il le fera ». Mais, en quel sens peut-on dire que la métaphysique a besoin que
Dieu soit et y soit ?
La réponse vient, selon Heidegger, du fait que la métaphysique, et c’est
là ce que montre Hegel, pense l’être comme fondement. La métaphysique est
onto-théo-logique, et cela, essentiellement, parce que l’être de l’étant se
dévoile comme le fondement qui détermine le fond ultime des choses. Ainsi,
« toute métaphysique apparaît, dans son fond et à partir de son fond, comme
la fondation qui rend compte du fond, qui lui rend raison et qui, finalement,
lui demande raison » (M. Heidegger, 1968, p. 292-293). Si l’être est toujours
abordé, par la métaphysique, comme fondement de l’étant, on ne s’étonnera
pas de l’irruption de Dieu comme causa sui, c’est-à-dire comme cause
déployant la causalité efficiente sans aucune exception, en étant à la fois cause
des autres étants et cause de lui-même. Dans ce registre où l’être est cause
40
Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
première, son identité conceptuelle au néant est établie, puisqu’en tant que
substantif, il ne renvoie à rien de déterminé, selon la métaphysique
hégélienne. « L’être, l’immédiat indéterminé, est en fait néant, et ni plus ni
moins que néant » (F. Hegel, 1972, p. 58). Dans cette évocation, il faut, selon
Heidegger, par "être", entendre "étant".
La métaphysique, dit-il, vise l’étant dans sa totalité et parle de
l’Être. Elle nomme l’Être, et vise l’étant en tant qu’étant. L’énoncé
de la métaphysique, de son commencement à sa consommation, se
meut d’étrange façon dans une confusion permanente d’étant et
d’Être (Heidegger, 1968, p. 29).
C’est un fait que pour Hegel, l’affaire de la pensée, c’est la pensée de
l’étant absolu qui ne peut être atteint que dans un mouvement dialectique qui
consiste à relever le niveau de la représentation par le niveau du concept.
C’est pourquoi, à la question : par quoi la Science devrait-elle commencer ?
Hegel répondait :
Dans la mesure où l’on réfléchit sur le fait qu’à partir du premier
vrai doit être déduit tout ce qui suit, sur le fait que le premier vrai
doit être le fondement du tout, alors il semble nécessaire d’exiger
que l’on commence par Dieu, par l’absolu, et que l’on comprenne
tout à partir de lui (Hegel, 1972, p. 48).
Pareille confusion ne permet pas d’établir la différence ontologique. De
tout cela, Heidegger conclut que la métaphysique, pensée d’une façon plus
vraie et plus claire, est une onto-théologie, c’est-à-dire une logique qui
confond être et étant (au sens de l’étant suprême), donc une pensée qu’il faut
dépasser au profit d’une autre qui, elle, peut saisir la vérité de l’être.
3. DIFFÉRENCE ONTOLOGIQUE ET VERITÉ DE L’ÊTRE : LES
ENJEUX DU PROCÈS DE LA MÉTAPHYSIQUE
Le mode de pensée de la métaphysique est, nous l’avons dit, la re-
présentation. En tant que telle, elle ne peut penser sans présenter, sans placer
devant elle ce à quoi elle pense. De cette manière, elle ne peut penser que des
étants, même si elle en élève un au rang d’étant parfait comme fondement des
autres. Mais, en prenant l’étant parfait comme l’être ou le fondement des
autres étants, la métaphysique tombe dans une certaine impasse. Elle pense la
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différence ontologique en la laissant impensée. Ce n’est pas en élevant un
étant à un principe qui porte le nom de substance, de sujet, de concept ou de
volonté de puissance qu’on pourra accéder à l’être. Il est impossible, avec un
étant, de faire un pas en direction de l’être. Heidegger, après s’être interrogé
plusieurs fois si son « chemin » de pensée était le bon, entérine définitivement,
dans « La constitution onto-théo-logique de la métaphysique », que l’étude
de l’étant, même celle d’un étant insigne, n’est jamais un « modèle » pour la
question de l’être. Seul semble propice à approcher ce dernier le fait d’insister
sur sa séparation d’avec l’étant. « Nous ne pensons l’être tel qu’il est que si
nous le pensons dans la différence qui le distingue de l’étant » (M. Heidegger,
1968, p. 296).
En vérité, la métaphysique établit bien une différence : différence entre
l’ontologie, qui considère tous les étants égaux en tant qu’ils sont, et la
théologie, qui envisage l’étant suprême en tant qu’il permet à tous les autres
étants d’être. Cette différence est, certes capitale, puisqu’elle rejoint celle de
la possibilité et de l’effectivité, du conditionné et de l’inconditionné, mais pas
encore radicale, car malgré sa propension à se faire passer pour une différence
entre les étants et l’être, elle demeure une différence entre les étants et cet
autre étant qui les fonde, et non entre les étants et l’être véritable. Si nous
représentons cette différence que la métaphysique établit entre les étants
qu’elle hiérarchise, nous sommes tentés de la concevoir comme une relation
que notre représentation produit entre l’être et l’étant. La différence
ontologique se trouve, par-là, rabaissée à n’être plus qu’une simple
distinction, une fabrication de notre entendement. Il convient donc, selon
Heidegger, de sortir de cette habitude de pensée métaphysique qui ne peut
rien produire d’autre qu’une pensée de l’étant, et d’en adopter une qui, elle,
peut lever sur l’être l’oubli que la métaphysique fait peser sur lui.
La métaphysique a oublié, non par faute d’attention ni par manque de
mémoire, de poser la question de l’être. Cet oubli dû à sa confusion avec
l’étant, « il faut assurément le penser comme évènement et non comme faute »
(M. Heidegger, Op. cit., p. 29). Au fond, si elle l’a oublié, ce n’est pas parce
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qu’elle n’a pas pu le voir, mais c’est parce que l’être lui-même ne se déploie
dans la phénoménalité que sur un mode où il se donne d’abord comme caché.
Comment comprendre cela ? Pour parler de la présence d’une chose, ne
disons-nous pas, la plupart du temps, que cette chose est là ? Cette expression,
bien intuitionnée, révèle qu’en elle, "est" n’est pas simplement une copule, au
sens d’un verbe d’état dont la tâche est simplement de qualifier la réalité à
laquelle il est attaché. Le mot prend le sens fort d’être dans la position
d’existence ou de subsistance, selon le mode d’être de l’étant dont il est
question. Pourtant ce "est" lui-même est complètement caché par la chose
dont nous disons qu’elle est. Imaginons ce qui suit : au moment où je me rends
au bureau de mon Directeur de Thèse pour faire signer mon dossier de bourse,
je ne l’y trouve pas, parce qu’il est envahi, dans le bureau contigu au sien,
alloué au Département pour la gestion des examens, par un groupe d’étudiants
venus faire des réclamations de notes. Je demande ainsi, d’une voix grave, à
mes camarades étudiants en Thèse que je trouve sur place, venus, eux aussi,
pour la même raison : où est le Professeur ? Qu’un étudiant venu pour les
réclamations de notes réponde : "Il est là, le Professeur !" Assurément, au
moment même où j’entends une telle phrase, je ne considère pas le fait que le
Professeur est, mais le fait qu’il s’agit bien de celui dont j’ai besoin. Ce n’est
pas le "est" qui m’intéresse quand je réussis à voir le Professeur après
plusieurs heures d’attente. Pourtant, c’est ce "est" qui me permet de le
recouvrer, puisque si le "est" n’était pas, le Professeur ne serait tout
simplement pas là où je l’ai trouvé. A-t-on besoin de grande instruction pour
comprendre comment l’être, dans ce cas, est aussitôt oublié. Et c’est là l’une
de ses caractéristiques essentielles à savoir que nul n’y prête attention, chacun
ne se préoccupant, dans ce qui est, que de ce qui est, à savoir l’étant. Tentons,
avec notre exemple, d’en dire davantage sur lui en le considérant, ainsi que le
suggère Heidegger, comme un verbe transitif. Le professeur est là. Ce qui est,
c’est le Professeur. Le "est" produit le Professeur, le dévoile. Ainsi, le
Professeur n’est là que lorsque l’être se déploie. Mieux, c’est l’être qui rend
le Professeur présent et visible. L’être, en effet, fait bien événement, puisqu’il
fait que le Professeur est. Dès lors, si l’être survient, c’est le Professeur qui
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advient. En un mot, c’est l’être qui fait être l’étant. Être, en ce sens, n’est pas
ce verbe d’état que l’on croit, mais un verbe d’action et, plus précisément, un
verbe transitif, puisqu’il implique un passage, celui du néant de l’étant à
l’étant qui est. Quand l’être survient, c’est l’étant qui advient. Mais comment
se fait exactement ce passage ? Heidegger (Idem, p. 298-299) le précise en
ces termes : « L’être passe au-delà et au-dessus de ce qu’il découvre, il
survient à ce qu’il découvre et qui, par cette Sur-venue seulement, arrive
comme ce qui de soi se dévoile ».
Rapportons cette description phénoménologique à notre exemple.
Quand on me dit : "Il est là le Professeur", le "est", en arrivant, pour ainsi dire,
dévoile le Professeur. Quand le "est" se produit, c’est le Professeur que je
vois. L’être fait ainsi surgir l’étant tout en se mettant lui-même en retrait.
Ainsi, tant que l’on ne peut employer le verbe être au présent, l’étant n’est
pas là, mais sitôt qu’on le peut, l’étant est découvert, mieux, il est à découvert ;
il apparaît. À strictement parler, l’être survient de on ne sait où et, survenant,
fait découvrir l’étant qui, découvert, arrive lui-même comme pour la première
fois. Par conséquent, il y a entre l’être et l’étant un jeu qui est celui d’une
venue qui vient dévoiler ce qui, sans cela, ne serait pas. Cette venue, c’est
l’être. L’être se manifeste alors « comme la survenue qui découvre » (M.
Heidegger, Op. cit., p. 299). L’étant, lui, apparaît comme tel « dans le mode
de cette arrivée qui s’abrite dans la non-occultation » (Ibidem). Cela veut
dire que quand l’être est survenu, il a révélé l’étant, tant et si bien que l’étant,
une fois arrivé ou pleinement dévoilé, est la seule réalité qu’on voit. On ne
voit plus que lui, tant son dévoilement ou sa présence occulte le fait qu’il lui
a fallu arriver. Et comme tout "arriviste", l’étant qui est arrivé, pour ainsi dire,
par l’être, fait croire qu’il est arrivé tout seul ou, ce qui revient au même, qu’il
est le seul à être.
Voilà comment l’étant dissimule, dans l’évidence de sa présence, le fait
que celle-ci provient d’une advenue qui est due à la survenue de l’être. Et
c’est là qu’il faut voir le lieu où l’être disparaît. L’étant n’est rien sans l’être,
mais il n’en montre rien, du moins, il ne peut rien en montrer, puisque l’être
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a cette particularité que, du point de vue des étants, il n’est pas. On pourrait
dire, pour utiliser une expression de Hegel dans la Phénoménologie de
l’esprit, (1941, p. 6), qu’être et étant « sont mutuellement incompatibles ».
Cette mutuelle incompatibilité fait penser aussi à ce texte d’Épicure qui disait,
parlant du rapport entre l’homme et la mort, que l’homme ne doit nullement
avoir peur de la mort parce que les deux ne peuvent jamais cohabiter.
Familiarise-toi, dit Épicure, avec l’idée que la mort n’est rien pour
nous, car tout bien et tout mal résident dans la sensation : or la
mort est la privation complète de cette dernière. Si une chose ne
nous cause aucun trouble par sa présence, l’inquiétude liée à son
attente est sans fondement puisque quand nous existons, la mort
n’est pas, et que quand la mort est là, nous ne sommes plus
(Épicure, dans J. Brun, 1964, p. 126).
Comme le Dasein (mien) et la mort qui ne subsistent guère au même
moment, l’être et l’étant ne peuvent surgir conjointement. C’est pourquoi,
lorsque l’étant occupe la scène, l’être, le metteur en scène, lui, se dissimule.
Ainsi, ils ne peuvent être pensés que sous le rapport d’une différence
ontologique entendue comme la différence nécessaire à opérer entre eux,
même si l’être est toujours l’être d’un étant.
Conclusion
Rien ne saurait dispenser de soumettre les thèses heideggériennes à
l’épreuve d’un examen attentif des textes hégéliens, entreprise qui va peut-
être prendre la forme d’une tentative de sauver Hegel de Heidegger. Mais
puisqu’il est question, dans ce texte, de montrer les sens et enjeux du projet
heideggérien d’un dépassement de la métaphysique, peut-être conviendrait-il
simplement de conclure en formulant juste quelques interrogations. La relève
de la question de l’être, tombée dans l’oubli sous les auspices de la logique
dialectique, enjeu fondamental du procès heideggérien de la métaphysique, a-
t-elle pu véritablement s’opérer en faisant fi de la dialectique ? Le mode
d’expression qui qualifie la pensée heideggérienne, bien qu’il ne soit en rien
celui d’une dialectique exacerbée, ne demeure-t-il pas néanmoins celui d’un
dé-couvrement sur le mode de la traversée discursive, animé par la force
productrice de la négation critique ? Procédant par dénonciation critique,
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critique qui est l’œuvre de la dialectique, Heidegger n’a-t-il pas, malgré lui,
réhabilité ce contre quoi il voulait construire son édifice ontologique : la
métaphysique ? Cette réhabilitation involontaire de la dialectique, fille de la
métaphysique, confirme la difficulté qu’il y a, pour une philosophie
quelconque, à sortir de la dialectique, poumon de la philosophie de Hegel.
Comme Hegel qui, dans une déclaration touchant le temps présent, disait
qu’« il est aussi fou de s’imaginer qu’une philosophie quelconque dépassera
le monde contemporain que de croire qu’un individu sautera au-dessus de
son temps » (F. Hegel, 1940, p. 43), ne pouvons-nous pas dire que toute
tentative de se défaire du langage de la dialectique demeure une véritable
gageure ? Cette difficulté à dépasser Hegel et la dialectique, c’est Michel
Foucault qui en a véritablement pris la mesure à travers ce texte :
Échapper réellement à Hegel suppose d’apprécier exactement ce
qu’il en coûte de se détacher de lui ; cela suppose de savoir
jusqu’où Hegel, insidieusement peut-être, s’est approché de nous ;
cela suppose de savoir, dans ce qui nous permet de penser contre
Hegel, ce qui est encore hégélien ; de mesurer en quoi notre
recours contre lui est encore peut-être une ruse qu’il nous oppose
et au terme de laquelle il nous attend, immobile et ailleurs (M.
Foucault, 1971, p. 74-75).
Références bibliographiques
BRUN Jean, 1964, Épicure et les épicuriens, Paris, P.U.F., 176 p.
FOUCAULT Michel, 1971, L’ordre du discours, Paris, Gallimard, 82 p.
HEGEL Georg Wilhelm Friedrich, 1940, Principes de la philosophie du
droit, trad. André Kaan, Paris, Gallimard, 380 p.
HEGEL Georg Wilhelm Friedrich, 1941, Phénoménologie de l’esprit, T1,
trad. Jean Hyppolite, Paris, Montaigne, 540 p.
HEGEL Georg Wilhelm Friedrich, 1941, Phénoménologie de l’esprit, T1,
trad. Jean Hyppolite, Paris, Montaigne, 540 p.
HEGEL Georg Wilhelm Friedrich, 1972, Science de la logique, T1, trad. Jean
Hyppolite, P. J. Labarrière et G. Jarczyk, Paris, Aubier-Montaigne, 414 p.
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HEIDEGGER Martin, 1967, Introduction à la métaphysique, trad. Gilbert
Kahn, Paris, Gallimard, 237 p.
HEIDEGGER Martin, 1968, Questions I et II, trad. Kostas Axelos et Jean
Beaufret, Paris, Gallimard, 582 p.
HEIDEGGER Martin, 1986, Être et temps, trad. Emmanuel Martineau, Paris,
Gallimard, 594 p.
HEIDEGGER Martin, 2012, Herméneutique de la factivité, trad. Alain
Boutot, Paris, Gallimard, 166 p.
KANT Emmanuel, 1987, Critique de la raison pure, trad. Jules Barni, Paris,
Flammarion, 725 p.
LINDBERG Suzanna, 2010, Entre Heidegger et Hegel. Eclosion de l’être,
Paris, L’Harmattan, 194 p.
PLATON, 1966, République, Paris G F, Trad. Robert Baccou, 672 p.
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MÉTAPHYSIQUE ET SENS
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L’HOMO MENSURA DE PROTAGORAS :
UNE PROPOSITION MÉTAPHYSIQUE FONDAMENTALE
Kolotioloma Nicolas YÉO
Maître-Assistant, Université Alassane OUATTARA
nicolasyeo@[Link]
Résumé : L’idée générale qui ressort des interprétations classiques de la
théorie protagoréenne de l’homo mensura (homme-mesure) est que celle-ci
est l’expression d’un relativisme. Pourtant, à bien la méditer, la théorie de
l’homo mensura de Protagoras se révèle être une proposition métaphysique
fondamentale. Elle suppose que l’être a un caractère ambivalent et que la
vérité est dévoilement, d’une part, et, d’autre part, elle met en exergue l’être-
soi de l’homme ainsi que la modération dont celui-ci doit faire preuve dans
son approche des étants et de l’être.
Mots-clés : ÊTRE-SOI, MÉTAPHYSIQUE, MODÉRATION, RELATIVISME, VÉRITÉ.
Abstract : According to the classical interpretations of Protagorean theory of
homo mensura (man-measure), the main idea is that this one is a relativism
expression. Therefore, through its good meditation, Protagoras’s homo
mensura theory proves to be a "fundamental metaphysical proposition". It
supposes, on the one hand, that being has an ambivalent character and that
the truth mean revealing ; on the other hand, it respectively shows the
human’s own-being and the moderation that he has to give the proof as far as
his conception of beings and being is concerned.
Keywords: OWN-BEING, METAPHYSICS, MODERATION, RELATIVISM, TRUTH.
Introduction
Sur la base de la philosophie de Platon et de son disciple Aristote, l’on
conçoit généralement la théorie de l’homo mensura (homme-mesure) de
Protagoras comme l’expression d’un relativisme. D’après ces philosophes,
Protagoras, en énonçant sa maxime de l’homme-mesure, a voulu signifier que
la connaissance varie en fonction du sujet-connaissant. Dans le Théétète,
précisément, Platon (2011, 152a) mentionne que la maxime de Protagoras
signifie que « telles chacun sent les choses, telles, pour chacun, elles ont
chances aussi d’être ». Abondant dans le même sens, Aristote (2009, 1062 b)
écrit que la théorie de l’homo mensura de Protagoras ne traduit « rien d’autre
que : ce que chacun croit est aussi fermement établi ». Ces différents propos
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renvoient incontestablement à l’idée que le penser protagoréen aboutit à la
thèse selon laquelle la connaissance est relative à chaque individu.
Mais, cette approche aristotélo-platonicienne, en tant qu’elle considère
la théorie de l’homme-mesure de Protagoras comme l’expression d’un
relativisme, rend-elle compte, de manière adéquate, de la pensée de
Protagoras ? Précisément, quel est le véritable sens de cette pensée de
Protagoras : exprime-t-elle un relativisme ou une vérité métaphysique
fondamentale ? Tel est le problème central de la présente contribution.
L’intention fondatrice est de montrer que, contrairement aux thèses de
Platon et d’Aristote, la théorie de l’homme-mesure de Protagoras nous plonge
au cœur de la métaphysique. Elle rend manifeste les idées que l’être a le
double caractère de la présence et de l’absence, et que la vérité est
dévoilement. Qui plus est, elle donne à comprendre que les termes « homme »
et « mesure » signifient respectivement l’être-soi de l’homme et la modération
de celui-ci dans ses prétentions à cerner les étants et l’être.
L’approche argumentative adoptée, en tant qu’elle analyse les
conceptions de Platon et d’Aristote de l’homo mensura en vue de les dépasser,
se veut critique. Elle s’organise autour de trois points. Le premier montre que,
par-delà les divergences de points de vue entre Platon et son disciple Aristote,
leurs pensées gravitent autour de l’idée que de l’homo mensura est l’expression
d’un relativisme. Le deuxième montre que la théorie de l’homme-mesure est
l’expression de l’ambivalence de l’être et de la vérité comme dévoilement. Le
troisième soutient que les termes « homme » et « mesure » de l’homo mensura
renvoient respectivement à l’être-soi de l’homme et à la modération de celui-ci
dans son rapport aux choses.
1. L’HOMO MENSURA : UNE EXPRESSION DU RELATIVISME
CHEZ PLATON ET ARISTOTE
Aristote est souvent considéré, non sans raison, comme « le meilleur
ennemi de son maître » (C. Godin, 2008, p. 95) Platon, tant il s’oppose
farouchement à l’essentiel de ses idées. Mais, si ce rapport d’antagonisme
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entre le disciple et le maître est incontestable pour des idées telles que la
distinction radicale entre le monde sensible et le monde intelligible, la place
du mythe dans le penser philosophique, ou encore la critique de la
sophistique, il ne l’est pas pour la question spécifique de l’interprétation de
l’homo mensura de Protagoras. Platon et Aristote, loin de s’opposer, pensent
plutôt, dans un rapport d’analogie, que l’homo mensura de Protagoras est
l’expression d’un relativisme.
Rappelons la maxime de l’homo mensura de Protagoras. Elle est
formulée comme suit : « L’homme est la mesure de toutes choses, de celles
qui sont en tant qu’elles sont ; de celles qui ne sont pas en tant qu’elles ne
sont pas » (J.-F. Pradeau, 2009, p. 69). Cette maxime apparaît, dans
l’économie générale des pensées de Platon et d’Aristote, comme l’expression
d’un relativisme. En fait, d’après ces deux philosophes, l’idée que véhicule
l’homo mensura est que toute connaissance est relative à l’homme, en tant
que subjectivité autonome. Cette conception a fait autorité au point que H.
Moysan-Lapointe (2010, p. 533) a fini par conclure que l’on n’admet plus
communément qu’une interprétation individualiste de la doctrine, où
l’homme mesure est individuel et particulier.
Pour se faire une idée de cette interprétation individualiste de l’homo
mensura de Protagoras que développent Platon et Aristote, il convient de
prêter attention à leurs propos suivants : « Voici, [écrit Platon (2011, 152a)],
à peu près ce que Protagoras dit : telle m’apparaît chaque chose, telle elle
est pour moi, et telle elle t’apparaît à toi, telle à nouveau elle est pour toi ; or
tu es homme et moi aussi ». Quant à Aristote (2009, 1062 b), il note :
Protagoras […] disait que l’être humain est la mesure de toute
chose, en quoi il ne disait rien d’autre que : ce que chacun croit est
aussi fermement établi ; dans ces conditions, il en résulte que la
même chose est et n’est pas, est mauvaise et bonne, et ainsi de suite
pour tout ce qu’on exprime par les affirmations opposées, parce que
souvent telle chose semble bonne à ceux-ci, le contraire à ceux-là,
et que la mesure est ce qui paraît à chacun. Cette difficulté peut être
levée si on étudie d’où est venu le principe de cette conception ; en
effet, elle est née probablement, pour certains, de l’opinion des
physiologues, mais, pour d’autres, elle vient de ce que tous n’ont pas
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la même appréhension des mêmes choses : les uns trouvent telle
chose agréable, les autres trouvent le contraire.
À première vue, la proposition aristotélicienne « la même chose est et
n’est pas, est bonne et mauvaise, et ainsi de suite pour tout ce qu’on exprime
par des affirmations opposées » peut donner à penser que son propos suppose
l’abolition du principe de non-contradiction. En effet, affirmer que « la même
chose peut être bonne et mauvaise », cela peut signifier que le même
appartient et n’appartient pas « en même temps à la même chose et du même
point de vue » (Aristote, 2009, 1005 b).
Mais, lus attentivement, il convient de reconnaître que, tout comme
ceux de Platon, ces propos d’Aristote expriment fondamentalement le
caractère relativiste de l’homo mensura de Protagoras. En font foi, leurs
expressions suivantes : « Ce que chacun croit est fermement établi », « telle
chose semble bonne à ceux-ci, le contraire à ceux-là », « telle m’apparaît
chaque chose, telle elle est pour moi », « les uns trouvent telle chose agréable,
les autres trouvent le contraire ». En effet, tenir de tels propos, c’est
reconnaître que les choses sont relatives aux individus.
Bien comprises, les affirmations de Platon et d’Aristote revêtent un
double intérêt. Le premier est que la vérité, au sens où l’entend Protagoras,
n’est pas de l’ordre de l’universellement admis, mais du personnellement
perçu. Elle demeure dans la sphère de la multiplicité, reléguant celle de l’unicité
à un plan secondaire. Il s’ensuit que le nombre de vérités reste tributaire du
nombre d’individus. Autrement dit, autant il existe d’individus, autant il
existerait de vérités, dans la mesure où chacun détient sa vérité. C’est dans ce
sens que Platon (2011, 161c-162b) tourne en dérision la pensée de ce sophiste
en allant jusqu’à la position extrême attribuant même aux animaux des pans de
vérités : « J’en reste étonné : il [Protagoras] n’a pas commencé La vérité en
disant : de toutes choses, mesure est le "cochon", ou "le babouin", ou, parmi
les êtres pourvus de sensation, quelque autre plus étrange ». Cela signifie qu’au
nom du relativisme dont Protagoras serait le héraut, la vérité peut s’étendre
même jusqu’aux animaux.
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Le deuxième intérêt des déclarations platonico-aristotéliciennes est que,
dans la perspective protagoréenne, il n’existerait pas de vérité objective. En
effet, dans la mesure où la vérité est multiple, au sens du « à chacun sa vérité »
(L. Pirandello, 1975, p. 75), elle ne saurait être objective. En fait, à partir de
la maxime de Protagoras, il
n’y a rien que l’on puisse dénommer ou qualifier de quelques
manières avec justesse. Si tu désignes une chose comme grande,
elle apparaîtra aussi petite, et légère si tu l’appelles lourde, et ainsi
du reste, parce que rien n’est un, ni déterminé, ni qualifié de
quelque façon que ce soit (Platon, 1975, 152b-153b).
En prêtant attention à cette affirmation, l’on comprend que, selon Platon
et Aristote, Protagoras aurait soutenu qu’il n’existe que des vérités non-
objectives ; car, lorsqu’une chose est désignée par un individu comme grande,
l’on doit admettre qu’un autre individu ait le droit d’émettre un avis contraire.
La même réalité peut, de ce point de vue, apparaître à la fois grande et petite,
dans la mesure où sa perception est relative à l’individu qui la perçoit.
T. Gomperz (2008, p. 88) relève, avec éloquence, cette vision commune
entre Platon et son disciple Aristote sur le sens à accorder à l’homo mensura
de Protagoras. Il fait remarquer qu’en
deux endroits de sa Métaphysique, [Aristote] mentionne la
proposition homo mensura de façon à laisser supposer que Platon,
dans son Théétète, et en se répétant presque mot pour mot dans le
Cratyle, frère jumeau du Théétète, en avait donné une
interprétation authentique.
Autrement dit, selon Gomperz, Aristote donne son assentiment à
l’interprétation platonicienne de l’homo mensura comme l’expression d’un
relativisme.
Ainsi que l’on peut s’en apercevoir, aux yeux de Platon et d’Aristote,
la théorie de l’homo mensura de Protagoras conduit à un relativisme de type
individualiste. Cependant, une telle interprétation de la maxime de Protagoras
ne paraît pas vraiment authentique ; car, en supposant que Protagoras ait
voulu signifier que l’individu est le canon des choses, la suite de la maxime
de l’homo mensura, c’est-à-dire des choses « qui ne sont pas en tant qu’elles
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ne sont pas », n’a plus de signification rationnelle. En effet, il est difficile de
s’enquérir des qualités des choses qui n’ont pas d’existence. Dans ce sens, à
l’encontre des partisans de la position selon laquelle la maxime de Protagoras
est une thèse en faveur du relativisme de type individualiste, en l’occurrence
Platon et Aristote, Gomperz (2008, p. 77) affirme : « On peut faire (…)
remarquer que (…) le membre de phrase négatif (de celles qui ne sont pas,
comme elles ne sont pas) n’aurait aucun sens raisonnable ». Il va sans dire
qu’interpréter la maxime de Protagoras comme le fondement d’un relativisme
de type individualiste, c’est s’exposer à l’errance. Il convient donc de
rechercher la vraie signification de l’homo mensura dans un autre registre. Ne
faut-il pas percevoir cette théorie de Protagoras comme une position
métaphysique fondamentale ?
2. L’HOMO MENSURA : EXPRESSION DES SPÉCIFICITÉS DE
L’ÊTRE ET DE L’ESSENCE DE LA VÉRITÉ
À analyser attentivement la maxime protagoréenne de l’homo mensura,
il est possible de retenir qu’elle dévoile les spécificités de l’être et de l’essence
de la vérité. À proprement parler, la théorie de l’homme-mesure de Protagoras
montre, d’une part, que l’être a un caractère ambivalent et, d’autre part, elle
articule l’idée que la vérité est dévoilement. C’est pourquoi elle doit se saisir
comme une proposition métaphysique fondamentale.
Pour s’en apercevoir, soulignons d’emblée les caractéristiques
essentielles de ce qu’il convient d’entendre par cette expression. C’est le
métaphysicien allemand M. Heidegger (1962, p. 135) qui nous en fournit
l’une des réponses les plus précises. En substance, il écrit que la proposition
fondamentale métaphysique est déterminée par quatre éléments essentiels :
1. Par la manière dont l’homme est lui-même tout en se sachant
lui-même ; 2. par le projet de l’étant sur l’être ; 3. par la
délimitation de l’essence de la vérité de l’étant ; 4. par la manière
selon laquelle à chaque fois l’homme prend la "mesure" et la donne
pour la vérité de l’étant.
Il en résulte que la position métaphysique fondamentale est une thèse
métaphysique dont le but est de révéler l’être dans toutes ses dimensions. Elle
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
rend explicite le rapport de l’être aux trois entités que sont : l’homme, l’étant
et la vérité.
Cet éclairage fait, analysons l’homo mensura à l’aune des deuxième et
troisième caractéristiques de la proposition métaphysique fondamentale, à
savoir celle du projet de l’étant sur l’être et celle de la délimitation de
l’essence de la vérité. En considérant la deuxième partie de la maxime de
l’homo mensura, c’est-à-dire « de celles qui sont en tant qu’elles sont ; de
celles qui ne sont pas en tant qu’elles ne sont pas », l’on constate qu’elle
traduit parfaitement l’ambivalence de l’être et l’occultation de la vérité.
Pour ce qui est de l’ambivalence de l’être, elle est traduite par le
substantif « choses » de l’homo mensura. En effet, « les choses », dont
l’homme est la mesure dans la pensée de Protagoras, possèdent la double
capacité d’être et de ne pas être. Or, seul l’être, à en croire M. Heidegger
(1976, p. 243), possède cette spécificité. Voici ce qu’il écrit à ce sujet : L’être
est « ce qui précisément montre, rend visible, sans se montrer soi-même ».
C’est dire que l’être possède la double spécificité de se montrer et de ne pas
se montrer ». Selon J.-P. Faye (2004, p. 19), « en visant l’être, l’on rencontre
l’étant. […] L’être ne se présente jamais sans l’existant ». Il convient donc
de retenir que, l’être et « les choses » de Protagoras, en tant que
potentiellement invisibles et visibles, possèdent les mêmes caractéristiques.
Il s’ensuit, comme l’on peut s’y attendre, que « les choses » dont parle
Protagoras ne traduisent rien d’autre qu’une allusion à l’être. C’est pourquoi,
la bonne entente, qu’il convient d’avoir sur « les choses » de la maxime de
Protagoras est qu’elles ne sont que l’autre nom de l’être. En d’autres termes,
la maxime de Protagoras ne signifie rien d’autre que l’idée selon laquelle, tout
en se laissant découvrir, « les choses » ou l’être demeurent dans un retrait à
travers lequel il n’est pas percevable.
L’on l’aura comprise, la voie d’intelligibilité de l’approche de l’homo
mensura comme une expression de l’être demeure l’analogie qu’il convient
d’établir entre l’être et l’expression « toutes choses ». Autant l’être a le
caractère essentiel de l’ambivalence de la présence et de l’absence, autant
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« les choses » dont parle Protagoras sont à la fois présentes et absentes. « Les
choses » et l’être sont, soit présents dans le ce-qui-se-donne-à-voir à travers
l’étant, soit absents parce que retirés dans la clairière de l’être. Dans ce sens,
si M. Heidegger (1976, p. 234) rappelle qu’à toute pensée de l’être s’imposent
deux tâches : celle « de penser l’être de façon telle que le retrait lui
appartienne essentiellement », mais aussi celle de la pensée de l’être dans son
rapport à l’étant, il est possible de tenir aussi le même propos à l’égard « des
choses » de la maxime protagoréenne. Précisément, la capacité de se retirer
ou de ne pas se retirer appartient essentiellement aux « choses » qui se
déploient grâce à l’être.
À partir de là, nous ne pouvons qu’être d’avis avec M. Heidegger (1971,
p. 110) lorsqu’il retraduit l’homo mensura de Protagoras de la manière
suivante : « De toutes choses […] l’homme […] est la mesure des choses en
présence, en sorte qu’elle se présencifient ainsi qu’elles se présencifient, mais
aussi de celles auxquelles il demeure refusé de se présencifier, en sorte qu’elles
ne se présencifient point ». L’enjeu de cette retraduction réside dans l’idée que,
d’après Protagoras, les choses ont la double possibilité de se présencifier et de
ne point se présencifier. En tant que telles, elles peuvent se présenter et
s’absenter. Et, dans la mesure où « ce qui se présencifie se tient à l’avance en
tant que tel dans un district de l’accessible, district de la non-occultation » (M.
Heidegger, Op. cit., p. 112), « toutes choses » sont inscrites, à la fois, dans le
district de la non-occultation, c’est-à-dire dans l’ouvert, mais également dans
le retrait de l’être.
Le rapprochement que nous établissons ici, entre « les choses » de la
maxime de Protagoras et l’être, est loin de recueillir l’assentiment de penseurs
tels que T. Gomperz et C. Godin. Pour T. Gomperz (2008, p. 79), par « les
choses », Protagoras a voulu mettre l’accent sur leur existence. En effet, selon
lui, « les choses » de Protagoras traduisent le réel existant. Ce qui le conduit à
reconstruire la maxime de Protagoras de la manière suivante : « L’homme est
la mesure de l’existence des choses. Ce qui revient à dire : le réel seul peut être
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
perçu par nous ». Si Gomperz identifie « les choses » au réel tel qu’il se donne
aux sens, C. Godin (2008, p. 54), quant à lui, considère que
le mot grec utilisé par Protagoras renvoie plutôt aux actions et aux
œuvres humaines, donc au domaine pratique. Selon cette lecture,
le soleil par exemple ne fait pas partie "des choses", mais la
décision d’engager une guerre, oui.
Somme toute, ces deux pensées montrent qu’au fond, la deuxième
partie de la maxime de Protagoras, « de celles qui sont en tant qu’elles sont ;
de celles qui ne sont pas en tant qu’elles ne sont pas » aboutit à l’idée que la
connaissance n’est possible qu’en dehors de toute transcendance, de tout
absolu et de toute ontologie. Nous retrouvons, à ce niveau, l’idée selon
laquelle « les choses » dont parle Protagoras ne sauraient renvoyer à l’être.
Elles traduiraient le réel et les choses humaines contraires à l’être.
Pourtant, il est bien difficile que, dans la perspective de Protagoras,
« l’homme soit la mesure des choses qui ne sont pas », et que ce même homme
renonce aux enseignements fournis par cette forme particulière de choses.
Plus précisément, affirmer que « l’homme est la mesure des choses qui ne
sont pas, en tant qu’elles ne sont pas » suppose, à tout le moins, une
familiarisation, un souci fondamental de celui-ci à s’élever vers les choses qui
ne sont pas. De ce point de vue, il ne saurait raisonnablement être question,
pour cet homme, de tourner le dos aux leçons fournies par les choses qui ne
sont pas. Il ne s’agit donc pas de réduire la pensée de Protagoras à
l’appréhension du réel et des actions humaines, comme le pensent Gomperz
et Godin, mais de cerner les étants comme des prétextes pour la pensée de
l’être authentique.
Quant à la vérité, il est évident que Protagoras ne cherche nullement à
la saisir à partir de sa conception classique fondée sur une relation de
correspondance. En effet, il est connu que la vérité a été conçue comme une
« adaequatio intellectus et rei », c’est-à-dire une adéquation entre la pensée
et le réel. Dans cette optique, l’on parle de vérité lorsque la pensée traduit
fidèlement ce qui se produit dans le réel. En soutenant l’idée que les choses
peuvent être et ne pas être, Protagoras ouvre une autre voie de compréhension
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
de ce que peut être une chose vraie. En effet, mentionner, dans un ouvrage
intitulé La Vérité, que des choses « sont en tant qu’elles sont » et que certaines
« ne sont pas en tant qu’elles ne sont pas » (Protagoras, 2009, p. 69), c’est
reconnaître que la vérité est à rechercher dans le dévoilement et le voilement.
La vérité, dans ce sens, ne se laisse découvrir qu’au terme d’un dévoilement
à travers lequel la chose qui disparaît laisse apparaître la vérité.
M. Heidegger (1976, p. 137) exprime bien cette orientation
protagoréenne de la vérité lorsqu’il fait remarquer la chose suivante :
« La sophistique [protagoréenne] n’est possible que sur le fond de
la σoφία [sophia : sagesse], c’est-à-dire de l’acception grecque
[…] de la vérité comme ouvert sans retrait, lequel reste à son tour
une détermination essentielle de l’être ».
C’est dire qu’en son étoffe fondamentale, la théorie de l’homme-mesure
de Protagoras nous renvoie à l’idée selon laquelle la vérité se dé-couvre, en se
présentant pleinement dans une sorte d’ouvert. Plus précisément, en mettant
l’accent sur l’idée que les choses pour lesquelles l’homme est la mesure ont la
possibilité de se présenter ou de ne pas se présenter, Protagoras montre que la
vérité d’une chose relève du voilement et du dévoilement. Elle ne consiste
nullement dans une adéquation de la pensée et du réel, mais dans une équation
de voilement et de dévoilement à résoudre.
C’est pourquoi, à la compréhension traditionnelle de la vérité comme
adéquation de la chose et de l’intellect, il convient de substituer « une entente
plus originelle de la vérité comme non-occultation à partir de ce que les
Grecs ont nommé aléthéia » (J.-M. Vaysse, 2001, p. 60). En d’autres termes,
la vérité ne saurait être entendue en son sens courant, c’est-à-dire au sens
d’« accord ou de concordance d’une représentation et de son objet » (A.
Boutot, 1989, p. 44). Elle n’est nullement « adaequatio intellectus et rei ».
Au contraire, la vérité est le dévoilement de l’étant conduisant à la dé-
couverte de l’être.
Ainsi entendue, la vérité, au sens où l’entend Protagoras, est logée dans
un "ouvert sans retrait". Dans cet ouvert sans retrait, « advient à soi la φαντασία
[phantasia : ce qui apparaît], c’est-à-dire le venir au paraître […] du présent
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
comme tel pour l’homme qui est, de son côté, présent pour ce qui apparaît »
(M. Heidegger, 1968, p. 138). Ce qui sous-entend que "l’ouvert sans retrait"
articule "le venir au paraître" conduisant à ce que M. Heidegger (1971, p. 112)
a baptisé comme « le district de la non-occultation ». Ce qu’il faut surtout
retenir de ces propos, c’est que, chez Protagoras, en considérant l’homo
mensura, l’on est ramené inéluctablement à l’essence de la vérité comme non-
occultation, donc à la vérité en tant que dévoilement. Autrement dit, il est
impossible de concevoir l’homo mensura en dehors de l’idée qu’il conduit à la
thèse selon laquelle la vérité est dévoilement.
De ce qui précède, il ressort que l’homo mensura exprime deux idées
fondamentales. La première, découlant du projet de l’étant sur l’être, montre
que l’être a le caractère essentiel de la présence et de l’absence. La seconde,
en tant qu’elle est relative à la délimitation de l’essence de la vérité de l’étant,
révèle que la vérité est non-occultation, c’est-à-dire qu’elle réside dans le
dévoilement. Mais, si cela ne convainc pas de ce que la théorie de l’homme-
mesure de Protagoras est « une position métaphysique fondamentale » niant
l’idée de relativisme que l’on en déduit couramment, il convient de considérer
les concepts d’« homme » et de « mesure » qui, pour nous, renvoient
respectivement à « l’être soi de l’homme » et à une sorte de « modération »,
quant à l’appréhension de l’étant en totalité.
3. L’HOMO MENSURA OU LA MODÉRATION DE « L’ÊTRE SOI »
DE L’HOMME
Si la deuxième partie de la maxime de l’homo mensura exprime les
spécificités de l’être ainsi que l’essence de la vérité, répondant ainsi aux
deuxième et troisième caractéristiques de la position métaphysique
fondamentale, les concepts d’« homme » et de « mesure » traduisent, quant à
eux, « l’être soi de l’homme » et la « modération » de celui-ci dans l’abord
de l’être et des étants. Ces concepts répondent aux première et quatrième
caractéristiques de la position métaphysique fondamentale.
S’agissant du concept « homme » de l’homo mensura, il convient de le
considérer comme une expression de l’être-soi de l’homme, c’est-à-dire
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
comme l’essence de l’homme. Pour s’en convaincre, référerons-nous au sens
de l’expression « les choses », tel que précisé plus haut. Nous avons indiqué
que « les choses » de la maxime de Protagoras ne sont pas à appréhender
physiquement, mais méta-physiquement. Or, ce n’est pas à la dimension
physique de l’homme qu’il convient de faire appel pour cet exercice de saisie
suprasensible des choses, mais à sa dimension transcendante, à son être-soi.
Donc, il y va ici de l’être soi de « l’homme ». Présenté simplement, ce propos
revient à ceci : étant entendu que l’affirmation « l’homme est la mesure des
choses qui ne sont pas, en tant qu’elles ne sont pas » présuppose que l’homme
doit s’élever vers l’essence des choses, cet homme doit posséder la capacité
d’entrer en lui-même pour pouvoir appréhender les choses en elles-mêmes.
Bien entendu, ce qu’il faut retenir, c’est que, « pour Protagoras, le "moi"
se détermine par l’appartenance chaque fois délimitée, au non-occulté de
l’étant. L’Être-soi de l’homme se fonde dans la confiance qu’inspirent l’étant
non-occulté et son ambiance » (M. Heidegger, 1971, p. 114). En d’autres
termes, le « moi », renvoyant au concept d’« homme » dans la théorie
protagoréenne de l’homo mensura, est un « moi » qui s’affilie au non-occulté
de l’étant, c’est-à-dire à l’être-soi de l’homme. Ainsi, à partir de l’homo
mensura, l’ « homme » dont il s’agit, chez Protagoras, c’est l’homme dans
son être, en tant qu’il ek-siste (existe authentiquement) dans la clairière ou
dans le se montrer de l’être, pour parler comme Heidegger.
Concevoir « l’homme » de l’homo mensura de Protagoras comme
l’être-soi de l’homme pourrait apparaître comme une méprise, tant les thèses
développées sur cette question sont éloignées d’une telle interprétation. En
effet, à partir de la pensée de Platon et d’Aristote, deux thèses s’opposent sur
le sens à donner au substantif homme de la maxime protagoréenne. La
première est celle défendue par des penseurs tels que O. Dillhy et B. Piettre
(2007, p. 13). Elle résulte d’une retranscription littérale de la pensée
platonicienne donnant à comprendre que l’homme de Protagoras est
l’individu pris isolément. Ils affirment : « C’est l’homme seul qui, par son
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
jugement, détermine ce qui est et ce qui n’est pas. Il y a donc autant de vérités
que de jugements ou d’opinions humaines diverses ».
La deuxième thèse, défendue par des penseurs comme T. Gomperz et
C. Godin, ne se contente plus de retranscrire littéralement la pensée de Platon.
Elle se situe à un degré supérieur d’explication consistant à ne plus lire
« l’homme » de Protagoras comme l’individu de l’espèce humaine, mais
comme l’espèce humaine en tant qu’individu. Concrètement, « l’homme »
dont il est question chez Protagoras n’est pas tel ou tel élément de l’espèce
humaine, mais l’espèce humaine elle-même. Ce qui sous-entend que
« Protagoras n’était pas un subjectiviste ; pour lui, c’est l’homme en général
qui est la mesure de toutes choses » (C. Godin, 2008, p. 54). Bien comprises,
ces deux thèses renvoient à l’idée qu’à partir de sa maxime de l’homo
mensura, Protagoras serait un penseur réduisant l’homme à son apparaître, au
détriment de son essence. « L’homme » dont parle Protagoras serait un être
purement physique, nullement métaphysique.
À l’analyse, accorder du crédit à ces lectures, c’est faire une
mésinterprétation de l’expression « choses » de Protagoras. En fait, O. Dillhy,
B. Piettre, T. Gomperz et C. Godin, en se contentant de lire « les choses »
uniquement en leurs dimensions physiques, se sont privés, eux-mêmes, de
tirer toutes les conséquences de la deuxième partie de l’affirmation de
Protagoras (2009, p. 69) : « De celles qui sont, en tant qu’elles sont ; de celles
qui ne sont pas, en tant qu’elles ne sont pas ». Étant entendu que ces penseurs
n’ont pas compris que « les choses » de la maxime protagoréenne renvoyaient
aux essences, ils ne pouvaient pas non plus comprendre que l’homme devait
être saisi en tant qu’être métaphysique.
À vrai dire, il s’agit de concevoir l’homme comme cet être possédant la
capacité de se transcender pour contempler l’être. C’est pourquoi nous
sommes victimes d’une funeste illusion, si nous concevons que l’« homme »
de Protagoras est « "chacun" (moi et toi, lui et eux) [où] chacun peut dire
"moi" [et que] l’homme à chaque fois est le "moi" de chacun » (M. Heidegger,
1971, p. 111). Cela signifie que « l’homme », au sens où l’entend Protagoras,
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
ne devrait pas être « compris en tant qu’égoïté » (Ibidem). Au contraire, il
doit être cerné comme cet « être-soi » demeurant dans l’ouvert de l’être.
Une fois la signification de « l’homme » fondée par sa demeurance dans
l’ouvert de l’être, la question du sens à attribuer au concept de « mesure »,
employé par Protagoras, se décante aisément. En effet, « mesure » ne doit plus
être comprise au sens de « critère », ainsi que le pensait J.-P. Dumont (1988, p.
990), lorsqu’il affirmait : « Par mesure, il [Protagoras] veut dire critère ».
Toute interprétation qui laisse accroire l’idée selon laquelle « mesure »
signifierait « critère » est une erreur, une errance. Ce qu’il faut retenir, c’est que
« mesure a le sens de modération / juste mesure / de la non-occultation » (M.
Heidegger, 1971, p. 114). En d’autres termes, « mesure » doit revêtir le sens de
modération, c’est-à-dire de modestie de l’homme, quant à la saisie rationnelle
de l’étant en totalité et de l’être.
C’est pourquoi nous sommes d’avis avec B. Cassin (1995, p. 108)
lorsqu’elle fait observer que l’homo mensura « consiste à entendre la mesure
non comme une mainmise du sujet souverain sur les objets, mais comme une
restriction, une modération, voire une juste mesure de la non-occultation ». En
fait, « mesure » nie la prétention humaine à cerner l’être de manière souveraine.
Elle met plutôt l’accent sur l’humilité que doit avoir tout homme abordant l’être
en totalité. Cette modération dans l’abord des étants et de leur ouverture
suppose un renoncement à l’excessivité, à la prétention, à l’orgueil et à la
vanité, au profit de la retenue, de la circonspection et de la modestie. Au fond,
la seule qualité capable de servir de pont entre l’être-soi de l’homme et l’ouvert
de l’être est la reconnaissance de ses limites.
En tant que « mesure » modératrice, l’homme doit prendre
sur soi de ne pas outrepasser la sphère du dévoilement limitée au
rayon de présence d’un je, reconnaissant ainsi le retrait de l’être
avec son indécidabilité quant à la présence ou à l’absence de celui-
ci, quant au visage, tout aussi bien, de l’ainsi présent-absent (M.
Heidegger, 1968, pp. 136-137).
Il en résulte que, dans la mesure où l’être possède le double caractère
de la présence et de l’absence, et que l’homme, en tant qu’être-soi, n’est offert
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à l’ouvert de l’être qu’à la manière d’un rayon, il est indiqué qu’il soit humble
dans son abord de l’être. En un mot, « l’homme est certes "mesure de toutes
choses", mais il obéit à la loi d’une sophia qui lui enjoint les strictes frontières
de son règne et de son savoir » (M. Haar, 1990, p. 96). Tel est le sens qu’il
convient de donner à la « mesure » de Protagoras.
Au total, à partir des caractéristiques de la « position fondamentale
métaphysique », l’on aboutit à l’idée que les termes « homme » et « mesure »,
perceptibles dans l’homo mensura, doivent être respectivement compris
comme l’être-soi de l’homme et comme la modération qui impose une
reconnaissance de ses propres limites.
Conclusion
L’interprétation de l’homo mensura de Protagoras comme l’expression
d’un relativisme n’est absolument pas dénuée de fondements textuels. Les
œuvres de Platon et d’Aristote nous fournissent des indices solides allant dans
le sens de rapprocher sémantiquement cette maxime de Protagoras du
relativisme. Seulement, cette interprétation ne nous fournit pas une
explication assez convaincante de la deuxième partie de l’homo mensura à
savoir « des choses qui sont, en tant qu’elles sont et des choses qui ne sont
pas, en tant qu’elles ne sont pas ».
Dès lors, il convient d’émettre des réserves quant à l’interprétation de
l’homo mensura comme l’expression d’un relativisme. Ce qui apparaît plus
conforme à la pensée du penseur antique, c’est de considérer cette maxime,
pour reprendre les termes du philosophe de Fribourg, comme une
« proposition fondamentale métaphysique ». La raison d’une telle prise de
position est simple. C’est que la maxime de Protagoras suppose quatre idées
essentielles que l’on pourrait réduire à deux : d’une part, l’être a le double
caractère de la présence et de l’absence et que la vérité est dévoilement ; et
d’autre part, les termes « homme » et « mesure » renvoient respectivement à
l’être-soi de l’homme et à la modération de celui-ci dans l’abord des étants.
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Une telle interprétation se veut authentique dans la mesure où elle
donne un sens, on ne peut plus clair, à la deuxième partie de l’homo mensura.
Quoique relativement peu adoptée, cette interprétation a le mérite d’ouvrir la
voie à l’inscription du sophiste Protagoras dans la classe des philosophes et
non dans celle des philodoxes dans laquelle les sophistes sont généralement
rangés.
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NIETZSCHE ET LA MÉTAPHYSIQUE DE LA PRÉSENCE
Akanis Maxime AKANOKABIA
Maître-Assistant, Université Marien NGOUABI de Brazzaville
akanismaxime@[Link]
Résumé : Ce travail se veut une contribution à la question liée au statut de la
métaphysique, car il s’agit de repenser à nouveaux frais, le concept
nietzschéen de la métaphysique. La métaphysique se rapporte à un ensemble
spécifique de questions philosophiques, qui la distingue essentiellement des
autres théories du savoir. Avec Nietzsche, et contrairement à ses
prédécesseurs, la métaphysique s’assigne une autre ambition. Elle n’est plus
comprise comme la volonté de vérité, la recherche effrénée du Bien, de
l’Absolu, etc., mais plutôt la science qui s’occupe du concret, de ce qui est,
c’est-à-dire de ce qui est présent. C’est ici, tout le sens du concept nietzschéen
de métaphysique de la présence, entendue comme l’expression de ce qui est
et non l’objet d’une expression contemplative. Avec Nietzsche, le concept de
métaphysique devient tout un programme à exécuter qui placerait l’homme
au centre de ce qu’on pourrait appeler ″destin de la métaphysique″ .
Mots-clés : MÉTAPHYSIQUE, PRÉSENCE, VÉRITÉ, APPARENCE, VIE.
Abstract: This work is a contribution to the issue related to the status of
metaphysics, because it is a matter of rethinking, by new ways, Nietzschean
concept of metaphysics. Metaphysics refers to a specific set of philosophical
questions, which essentially differs from other theories of knowledge. With
Nietzsche, and unlike his predecessors, metaphysics assigns itself another
ambition. It is no longer understood as the will to truth, the unrestrained
search of the Good, of the Absolute, ... but rather the science that deals with
the concrete, of what exist, that is to say what is present. It is here, the whole
meaning of nietzschean concept of metaphysical presence, understood as the
expression of what is and not object of a contemplative expression. With
Nietzsche, the concept of metaphysics becomes an entire program to run
which would place man at the center of what could be called ″destiny of
metaphysics″.
Keywords: METAPHYSICS, PRESENCE, TRUTH, APPEARANCE, LIFE.
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Introduction
Pour certains esprits mal informés, la question ˝qu’est-ce que la
métaphysique ? ˝ ne sert à rien, et par conséquent, son objet relève d’un débat
sans intérêt. D’autres parleront même de sa disparition pure et simple, comme
si la science peut, à elle seule, répondre aux questions liées à la finitude, au
sens, voire à la question qu’est-ce que l’homme ? Un tel raisonnement n’est
que le reflet d’une certaine ignorance, parce que le concept de métaphysique, à
en croire Nietzsche, est probablement le plus important et certainement le plus
célèbre, pour la simple raison qu’il s’intéresse aussi aux réalités concrètes.
Cependant, l’objet de notre interrogation est celui des modes d’accès à la
métaphysique de la présence. Autrement dit, pourquoi métaphysique de la
présence, et en quoi consiste-t-elle ? En définissant sa philosophie comme du
"platonisme inversé", tout en faisant de l’art "l’activité métaphysique" par
excellence, Nietzsche trace les grandes orientations de son projet
métaphysique. Il s’agit, en d’autres termes, d’un véritable programme
métaphysique qui se donne à lire comme un véritable mot d’ordre. Ce
programme consiste à revisiter l’argument largement avancé qui affecte les
conditions essentielles sur lesquelles reposent notre manière de vivre et notre
attachement à la notion de vie. Il s’agit, plus précisément, de la montée d’un
sentiment de détresse, de l’absurdité de vivre et malheureusement de la
conviction selon laquelle la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. Là, naît le
dégoût de la vie, tout en voulant en finir avec elle. En clair, la volonté du néant
et le goût effréné de la vérité ont avili et méprisé l’ici-bas au profit d’un au-delà
sans fondement. C’est de là que naît le nihilisme. Comme le souligne P.
Wotling (2009, p. 94),
combattre cette montée du nihilisme qui s’empare de l’Europe,
rend l’homme malade et le pousse à désirer l’extinction de
l’existence, tel est l’objectif fondamental du philosophe, tâche qui
ne s’identifie plus à la connaissance ou à la recherche de la vérité,
mais est bien plutôt de nature pratique et artistique.
Ce que nous envisageons proposer, à partir de ce projet nietzschéen,
c’est de rendre à l’apparence ce qui lui appartient ; autrement dit, réhabiliter
la vie longtemps dénigrée, dégradée et humiliée. Il s’agit, en termes clairs, de
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
rendre compte des erreurs de la métaphysique du néant, tout en réhabilitant
l’apparence telle qu’elle s’offre à nous, c’est-à-dire sous toutes ses formes.
1. MÉTAPHYSIQUE ET NOSTALGIE DE LA VÉRITÉ
E. Balibar (1994, p. 7) disait : « L’entreprise d’un discours
philosophique sur la vérité, n’a pas besoin de justification particulière,
puisqu’il fait corps avec l’existence même de la philosophie… la question de
la vérité, sous une forme ou sous une autre, n’est jamais séparable des
entreprises philosophiques ». Cela voudrait dire que la question ″qu’est-ce
que la vérité ? ″ n’est pas une question étrangère en philosophie, en ce sens
qu’elle fait partie des préoccupations majeures du discours métaphysique.
Mais notre rapport à la vérité, souligne Nietzsche, est un rapport ambigu,
parce qu’il n’est toujours pas aisé, lorsqu’il s’agit de dégager du sens à ce
concept même de vérité. La notion de vérité torture les esprits. Cela est dû
aux conflits de légitimité qui semblent surgir entre des champs à la fois
multiples et différents, par exemple entre la philosophie décadente, qui se
donne pour objet l’idée d’une vérité absolue ou d’une volonté de vérité, et la
philosophie de la vie, qui réhabilite l’apparence, tout en faisant d’elle le lieu
par excellence de la vérité. Nous saisissons ainsi le projet nietzschéen de la
métaphysique de la présence, entendue comme la réhabilitation de l’ici-bas.
Cela dit, qu’entendons-nous par métaphysique ? Et pourquoi le concept de
vérité, s’invite-t-il dans le programme nietzschéen de la métaphysique ?
Il serait en effet absurde de cerner ce mot d’ordre nietzschéen, sans pour
autant circonscrire, le plus précisément possible, ce que nous entendons par
métaphysique. Autrement dit, qu’est-ce que la métaphysique ? Concept
étonnant d’ailleurs, puisqu’il fait l’objet d’un revirement extraordinaire. Du
Grec : meta, trans, exprimé par le terme allemand ‘’Űber’’, renvoyant, en
français, à ″au-delà″, la métaphysique est un concept qui n’apparaît pas ex-
nihilo, car il dérive d’un travail de classement et de rangement1:
1
. Cf aussi, J-L Aka-Evy (2011, p. 40), lorsqu’il soulignait, « La métaphysique a
d’abord été un terme bibliographique : il s’agissait de cataloguer les écrits
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
Au contraire du terme physis, le terme métaphysique ne nous
apprend rien sur l’objet dont il traite. Au commencement, il s’agit
d’un terme de classement. Il a été mis en circulation peu après la
mort d’Aristote, c’est-à-dire à une époque où la philosophie
commençait à institutionnaliser son enseignement sous la forme de
différentes académies (J. Greisch, 1998, p. 7-9 ).
Il est en réalité question d’un travail réalisé par Andronicos de Rhodes,
éditeur d’Aristote, qui, en séparant les écrits de ce dernier traitant de la
physique et d’autres qui n’avaient pas de titre, a proposé le titre
« métaphysique ». Cela voudrait dire, en d’autres termes, qu’il s’agissait, au
départ, d’un travail d’éditeur visant à donner un titre, à ce qui était sans titre.
Mais ce ‘’titre’’ (la métaphysique) a pu acquérir, par la suite une valeur
sémantique et philosophique propre. On a lu la préposition méta, ″après″
comme signifiant méta, trans, ″au-delà″. Par conséquent, il ne s’agit plus
seulement des écrits venant après la physique, mais désormais d’un au-delà
de la physique. Comme le dit M. Heidegger (1953, p. 66),
on sait que l’expression ta méta ta phusika, qui désignait
l’ensemble des traités d’Aristote faisant matériellement suite à
ceux du groupe de la physique, n’avait primitivement qu’une
valeur de classification, mais se transforme plus tard en une
dénomination expliquant le caractère philosophique du contenu de
ces traités. Cette altération de sens n’est cependant pas aussi
insignifiante qu’on le dit habituellement. Elle a, au contraire,
orienté l’interprétation de ces traités dans une direction bien
déterminée, et fait qu’il faudra désormais comprendre comme
″métaphysique″ ce dont traite Aristote. On peut néanmoins douter
que le contenu des écrits aristotéliciens réunis sous le titre de
métaphysique soit vraiment une métaphysique.
Mais, la métaphysique, telle qu’elle se donne à voir comme la science
d’un au-delà, d’un arrière monde, assigne à la philosophie un autre statut,
consistant à se mettre au service de la théologie chrétienne où la
préoccupation n’est plus celle de la recherche de la vérité à méditer, à
questionner et à dévoiler, mais celle d’une vérité venant d’en haut, c’est-à-
dire d’un monde supposé supra sensible. Un tel argument ne peut que
ontologiques d’Aristote qui venaient après (meta) sa « physique ». Or, métaphysique
est devenue irrésistiblement un nom commun banalisé au point d’être pour la
philosophie greco-occidentale de départ pour instruire les questions de forme, de
l’« éidos », de « ce par quoi, quoi est quoi ».
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
déprécier et humilier l’ici-bas, qualifié de simple copie et de simple
apparence. Cette hostilité à la vie terrestre, du fait de son impureté, et de son
statut de copie, a finalement permis à Nietzsche de mettre en place son projet
métaphysique, qui constitue essentiellement à rehausser la vie, c’est-à-dire à
sortir du nihilisme décadent qui n’est rien d’autre que l’expression de la
volonté de vérité. Comme on peut le constater,
« la croyance que le monde qui devrait être est, existe réellement,
est une croyance des improductifs qui ne veulent pas créer un
monde tel qu’il doit être. Ils le posent comme donné, ils recherchent
les moyens et les voies pour y accéder ‘’volonté de vérité’’ en tant
qu’impuissance de la volonté de créer » F. Nietzsche, (1887,
9[60]).
Croire en une vérité dans l’au-delà, c’est croire en Dieu, c’est croire en
l’existence d’un monde meilleur que celui-ci (sensible) ; c’est nier et
condamner le monde tel qu’il est, et poser l’existence idéale du monde tel
qu’il devrait être, parce qu’on est incapable de créer et de redonner goût à la
vie. Cela revient à appréhender la réalité, l’être comme devenir tout en
admettant le monde comme changeant et mouvant. Par conséquent, il n’y a
rien de stable d’immuable et d’éternel. La vie est un processus dynamique qui
ne dépend pas de quelqu’un d’autre, d’une autre force, d’une autre énergie.
La vie est vie, parce que nous la façonnons, nous la créons. Dès que nous
imaginons que notre existence, que notre monde dépend d’une force
supérieure à la nôtre, alors, nous créons les conditions d’un nihilisme
décadent, ainsi que le réaffirme F. Nietzsche (1887, 9 [91]) :
Dès que nous imaginons quelqu’un qui est responsable de ce que
nous sommes tels ou tels, etc. (Dieu, la nature), donc lui imputons
et lui attribuons en tant qu’intention notre existence, notre bonheur
et notre misère, nous nous gâchons l’innocence du devenir. Nous
avons alors quelqu’un qui à travers nous et avec nous veut
atteindre quelque chose.
C’est dans cette optique que Nietzche s’en prend non seulement au
christianisme, qu’il considère d’ailleurs comme le sommet même de l’idéal
ascétique, mais aussi et surtout à Socrate, qui est le symbole par excellence
de la décadence. Mais, pourquoi la figure de Socrate comme problème
métaphysique ? Socrate n’est-il pas le symbole par excellence de la
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
dépréciation des valeurs ? Que dire finalement de Platon qui célèbre sans
cesse la volonté de vérité ?
Dans son projet métaphysique, Nietzsche pense que pour vivre,
l’homme a besoin de permanence, de stabilité, de vérité, donc il projette un
monde stable, permanent et vrai. Or, la croyance en un au-delà illusoire est
un signe d’affaiblissement, voire d’épuisement. C’est bien en cela que
Nietzsche s’en prend aux illusionnistes de l’arrière monde :
‘’Le monde vrai’’ une idée qui ne sert plus de rien, qui n’oblige
même plus à rien, une idée devenue inutile et superflue, par
conséquent, une idée réfutée : supprimons-là ! (…) Le ‘’monde
vrai’’, nous l’avons aboli : quel monde nous est resté ? Le monde
des apparences peut-être ? Mais non ! Avec le monde vrai nous
avons aussi aboli le monde des apparences ! (F. Nietzsche, 1993,
II, p. 968 § 5 et 6).
Le propos nietzschéen consistant à légitimer l’effondrement du monde
supra sensible, du monde de la vérité, se justifie par le fait que toute prétention
à vouloir ériger la vérité dans un monde supposé vrai s’efface d’elle-même.
Il n’y a pas de vérité qui serait dans l’au-delà, car il faut, dit-il, affirmer le
retour éternel, tout en faisant du physique l’objet d’une métaphysique. Une
métaphysique qui, au lieu de dénigrer l’ici-bas, accorde au contraire une vraie
place à l’apparence, car
l’apparence, au sens où je l’entends, est la véritable et l’unique
réalité des choses − ce à quoi seulement s’appliquent tous les
prédicats existants et qui dans une certaine mesure ne saurait être
mieux défini que par l’ensemble des prédicats, c’est-à-dire aussi
par les prédicats contraires. Or, ce mot n’exprime rien d’autre que
le fait d’être inaccessible aux procédures et aux distinctions
logiques : donc une « apparence » si on la compare à la « vérité
logique » − laquelle n’est elle-même possible que dans un monde
imaginaire. Je ne pose donc pas « l’apparence » en opposition à la
réalité, au contraire, je considère que l’apparence, c’est la réalité,
celle qui résiste à toute transformation en un imaginaire « monde
vrai ». Un nom précis pour cette réalité serait la volonté de
puissance (F. Nietzsche, 1982, XI, 40 [53] ).
Ce qui nous semble plus intéressant dans ce fragment posthume, c’est
le fait qu’il assimile et n’opère aucune différence entre réalité et volonté de
puissance ; combien dire que la réalité est, selon Nietzsche, à la fois apparence
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
et volonté de puissance. Par conséquent, il se démarque des philosophes
nihilistes qui ont dénigré l’apparence en la faisant passer pour une simple
copie de ce qui existerait là-haut, alors que le présupposé « là-haut », nous dit
Nietzsche, n’existe plus, ce qui veut dire que l’autorité qui fonderait ce monde
suprasensible s’est éteinte.
Nietzsche identifie apparence et réalité et rejette la théorie des
deux mondes sous toutes ses formes, caractéristique de la pensée
métaphysique. Dans ces conditions, le rêve, avec sa logique
propre, devient un modèle d’intelligibilité privilégié pour penser la
réalité comme apparence : « Qu’est-ce pour moi à présent que
l’apparence ! Certainement pas le contraire d’une quelconque
essence, - que puis-je énoncer d’une quelconque essence sinon les
seuls prédicats de son apparence ! (…) L’apparence, c’est pour
moi cela même qui agit et qui vit, qui pousse la dérision de soi-
même jusqu’à me faire sentir que tout est ici apparence, feu follet,
danse des esprits et rien de plus,- que parmi tous ces rêveurs, moi
aussi, l’homme de connaissance, je danse ma propre danse, que
l’homme de connaissance est un moyen de faire durer la danse
terrestre, et qu’il fait partie en cela des grands intendants des fêtes
de l’existence (P. Wotling, 2013, p. 17).
Ce quelque chose qui a disparu s’appelle Dieu, et ce quelque chose
s’inscrit désormais dans les registres du passé. C’est ce que Nietzsche lui-
même appelle « la mort de Dieu » ou la perte de l’Absolu. Comme le souligne
très justement M. Heidegger (1962, p. 261-262),
ainsi le mot « Dieu est mort » signifie : le monde suprasensible est
sans pouvoir efficient. Il ne prodigue aucune vie. La métaphysique,
c’est-à-dire pour Nietzsche la philosophie occidentale comprise
comme platonisme, est à son terme. Quant à Nietzsche, il conçoit
lui-même sa philosophie comme un mouvement anti-métaphysique,
c’est-à-dire pour lui, anti-platonicien.
Or, l’Absolu est, par définition, ce qui n’a besoin que de soi-même pour
exister, ce qui a en soi-même sa raison d’être. Il est l’ultime degré de l’être,
c’est-à-dire, ce par quoi se tient l’échelle des valeurs, étant entendu qu’une
telle échelle se tient par le haut. Il est aussi l’horizon que l’homme est
contraint de poser s’il veut penser ou donner un sens à sa vie. C’est le sens
même de l’argument platonicien, qui souligne, à juste titre, que notre vie n’a
de sens que d’avoir, en dehors d’elle, ce quelque chose qui l’anime. Ce
quelque chose est bel et bien l’Absolu, considéré aux yeux de Platon comme
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
l’incarnation même de toutes nos valeurs. L’Absolu, c’est bien le soleil qui
brille hors de la caverne, il est considéré comme l’axe et le pivot autour
desquels tourne l’univers. Mais, paradoxalement, cet absolu s’est éteint, il
n’existe plus, il a été assassiné occasionnant, par conséquent, l’effacement de
tout horizon. Comme dit M. Heidegger (Idem, p. 262) :
Si Dieu, comme Cause suprasensible et comme Fin de toute réalité,
est mort, si le monde suprasensible des idées a perdu toute force
d’obligation et surtout d’éveil et d’élévation, l’homme ne sait plus
à quoi s’en tenir, et il ne reste plus rien qui puisse l’orienter. (…)
Ainsi le mot « Dieu est mort » constate qu’un néant commence à
s’étendre. Néant veut dire : absence d’un monde suprasensible à
pouvoir d’obligation.
Cela voudrait dire, en d’autres termes, que l’idéal n’est plus, que le désir
ne sait plus vers quoi tendre. Par conséquent, des expressions du type « au nom
de Dieu », « le royaume des cieux », « l’au-delà » s’effondrent d’elles-mêmes,
puisque l’échelle des valeurs qui se trouvait dans ce monde imaginaire n’existe
plus. La parole du prêtre et toutes les recommandations du christianisme
tombent d’elles-mêmes. Comme nous pouvons le constater,
les idées ″d’au-delà″ , ″de jugement dernier″, ″d’immortalité de
l’âme″, ″l’âme″ elle-même, sont des instruments de torture, des
systèmes de cruauté dont le prêtre se servit pour devenir maître,
pour rester maître (…) et tout le christianisme roule dans le néant
– Regardé de haut, ce fait, le plus étrange de tous, une religion non
seulement fondée sur des erreurs qui mettent la vie en danger et
empoisonnent le cœur, demeure un spectacle pour les dieux (F.
Nietzsche, 1993, II, p. 1071-1072, § 38 et 39).
Toujours dans l’Antéchrist, § 38, nous pouvons aussi lire :
Je regarde autour de moi : il n’est plus resté un mot de ce qui
autrefois s’appelait « vérité », nous ne supportons plus qu’un
prêtre prononce seulement le mot de « vérité ». Même avec les plus
humbles exigences de probité, il faut que l’on sache aujourd’hui
qu’un théologien, un prêtre, un pape, à chaque phrase qu’il
prononce, ne commet pas seulement une erreur, mais fait encore
un mensonge (Idem, § 38).
La métaphysique de l’éternel retour, c’est la métaphysique de ceux qui
sont restés fidèles à la terre, c’est la métaphysique de la présence, de ce qui
est, et existe réellement. Comme le stipule Zarathoustra :
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
Je vous en conjure, mes frères, restez fidèles à la terre et ne croyez
pas ceux qui vous parlent d’espérances supraterrestres ! Ce sont
des empoisonneurs, qu’ils le sachent ou non. Ce sont des
contempteurs de la vie, des moribonds et des empoisonnés eux-
mêmes, de ceux dont la terre est fatiguée : qu’ils s’en aillent donc !
(F. Nietzsche, 1993, II, p. 290, § 2).
Le projet nietzschéen d’une réhabilitation du sensible se donne à voir
clairement, en ce sens qu’il dénonce non seulement les égarements des
philosophes décadents à l’instar de Socrate, Platon, Schopenhauer et autres,
mais aussi donne ici le là d’une vraie métaphysique de la vie, c’est-à-dire
d’une réhabilitation de tout ce qui est, d’un retour de l’homme à lui-même,
d’une désaliénation, d’une restitution à l’homme de son honneur perdu. Le
temps n’est plus d’accorder de l’importance, de la valeur aux idées creuses et
insensées. C’est tout le combat de Nietzsche contre Socrate. D’où le problème
Socrate sinon Socrate en tant que problème. Cela revient à dire qu’en
méconnaissant la valeur de la réalité sensible, la vie réelle des choses, Socrate
sombre dans une forme d’antinomies et devient en même temps un réel
problème métaphysique. Ainsi, Socrate entant que problème se présente à la
fois comme une succession d’antinomies et comme une épreuve.
2. SOCRATE COMME PROBLÈME MÉTAPHYSIQUE
Dans Les philosophes préplatoniciens, on peut lire :
Les philosophes de la Grèce antique étaient des individus
d’exception, qui avaient su passer du mythe à la science, qui
avaient su vivre pour la vérité, pour leur propre vérité, même au
prix de l’isolement ou du conflit avec la communauté (F. Nietzsche
1994, p. 13).
Pourquoi une telle déclaration, et à quoi sert-elle ? Le projet nietzschéen
de la métaphysique du concret peut-elle rendre compte d’une telle
déclaration ? En quoi consiste l’exception des philosophes présocratiques ?
Pour répondre à ces interrogations, relisons Nietzche : « Socrate, simple aveu
de ma part, m’est si proche que je suis en un perpétuel combat avec lui » F.
Nietzsche (1991, p. 144.)
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
La déclaration de Nietzsche contre Socrate dans ″la science et la
sagesse en conflit″ montre jusqu’à quel point Socrate est devenu pour lui une
difficulté à résoudre. Contrairement aux philosophes présocratiques et
notamment à Héraclite, avec Socrate et Platon par la suite, la métaphysique
s’assigne un programme ambitieux, qui est celui de la radicalité en matière de
pensée à savoir le mépris du sensible au profit de la recherche de l’essence,
de la vérité. Socrate, quant à lui, accepte de mourir sous prétexte que la vraie
vie, la vraie justice se situe dans l’au-delà, et que le corps qui est signe
d’impureté, de contre vérité est le berceau de nos malheurs. Par conséquent,
tout ce qui relève de l’ici-bas est sans intérêt, car
pour la psychologie de la métaphysique, ce monde est apparence,
par conséquent il y a un monde vrai. Ce monde est conditionnel,
par conséquent il y a un monde inconditionnel. Ce monde est
rempli de contradictions, par conséquent il y a un monde sans
contradictions. Ce monde est en devenir, par conséquent il y a un
monde de l’étant. Rien que des contradictions fausses (confiance
aveugle dans la raison : si A est, son concept opposé B doit être
aussi) (F. Nietzsche, 1885-1887. p. 318).
Finalement, en adorant la vérité et l’éternité, tout en niant l’apparence,
Socrate vivrait dans une espèce de nostalgie de l’être à tel point que nous
comparons même son existence à celle d’une personne vivant sur une terre
d’exil. C’est tout le sens du combat de Nietzsche qui va jusqu’à qualifier
Socrate de monstre et d’homme dangereux pour l’avenir de la philosophie,
car l’homme, pour vivre, a besoin de permanence, de stabilité et de vérité.
Mais, la stabilité et la vérité ne se trouvent pas dans le monde supposé
intelligible, plutôt dans le réel, le monde sensible, c’est-à-dire le monde de
l’apparence. Alors qu’avec Socrate, ce monde ci est faux et ennuyeux, et que,
la vérité, loin d’être l’expression même de ce qui est, relève d’abord et avant
tout de la contemplation. Comme disait G. Deleuze (1962, p. 149) :
Si quelqu’un veut la vérité, ce n’est pas au nom de ce qu’est le
monde, mais au nom de ce que le monde n’est pas. Il est entendu
que ″ la vie vise à égarer, à duper, à dissimuler, à éblouir, à
aveugler″. Mais celui qui veut le vrai veut d’abord déprécier cette
haute puissance du faux : il fait de la vie une ″erreur″, de ce monde
une ″apparence″(…), il oppose au monde un autre monde, un
outre-monde, précisément le monde véridique. Le monde véridique
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n’est pas séparable de cette volonté, volonté de traiter ce monde-
ci comme une apparence.
C’est de là que naît la confusion, et que toute prétention à vouloir
humilier l’apparence relève d’un non-sens, car
les raisons qui firent appeler ‘’ce’’ monde un monde d’apparence
prouvent au contraire sa réalité, une autre réalité est absolument
indémontrable. (…) les signes distinctifs que l’on a donnés de
‘’l’être’’ véritable « des choses » sont les signes caractéristiques
du non-être, du néant ; de cette contradiction, on a édifié le
‘’monde vrai’’ par opposition au monde réel : (…) Fabuler à
propos d’un autre monde que celui-ci n’a aucun sens, à moins que
nous n’ayons en nous un instinct dominant de calomnie, de
rapetissement, de mise en suspicion de la vie : dans ce dernier cas,
nous nous vengeons de la vie avec la fantasmagorie d’une
« autre », d’une vie « meilleure » (…) Séparer le monde en un
monde « vrai » et un monde des « apparences », soit à la façon du
christianisme, soit à la façon de Kant, ce n’est là qu’une suggestion
de la décadence, un symptôme de la vie déclinante (F. Nietzsche,
1993, II, p. 965-966, § 6).
Le combat de Nietzsche contre Socrate consiste essentielle à mettre en
cause l’argument privilégiant l’au-delà au détriment du réel. La vie digne de
ce nom se trouve dans le monde sensible, dans le monde de l’apparence. Par
conséquent, vouloir surestimer l « ’idée », le « vrai », le « Bien » au détriment
de ce qui existe réellement, relève d’une véritable absurdité. C’est dans cette
optique que tous ceux qui voudront tuer la vie, tout en militant pour sa
disparition, ne sont en réalité que des criminels, c’est-à-dire des décadents, à
commencer bien sûr par Socrate lui-même :
Enfin de compte Socrate était-il un Grec ? La laideur est assez
souvent l’expression d’une évolution croisée, entravée par le
croisement. Autrement dit, elle apparaît comme le signe d’une
évolution déclinante. Les anthropologues qui s’occupent de
criminologie nous disent que le criminel type est laid (…). Mais le
criminel est un décadent. Socrate était-il un criminel type ? (…).
En passant par Athènes, un étranger qui se connaissait en
physionomie dit, en pleine figure, à Socrate qu’il était un monstre,
qu’il cachait en lui tous les mauvais vices et désirs. Et Socrate
répondit simplement : Vous me connaissez, monsieur ! (F.
Nietzsche, Idem, p.957, §3).
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Socrate n’est pas le seul criminel, il n’est pas non plus le seul
philosophe décadent qui a tenté de juger et d’évaluer la vie, car nous avons
aussi Platon qui
représente le début de quelque chose de tout à fait nouveau ; ou,
comme il est tout aussi juste de le dire, depuis Platon, il manque aux
philosophes quelque chose d’essentiel lorsqu’on les compare à cette
République des génies qui va de Thalès à Socrate. Si l’on veut être
malveillant à l’égard de ces vieux maîtres, on peut dire d’eux qu’ils
sont bornés, et de leurs épigones, Platon en tête, qu’ils sont plus
complexes. (…) Platon lui-même fait figure de premier grand
hybride, et cela est inscrit aussi bien dans sa personnalité que dans
sa philosophie… C’est pourquoi il ne présente pas un type pur. (…)
Le philosophe protège et défend sa patrie. Or, désormais, depuis
Platon, le philosophe est en exil et conspire contre sa patrie. Il est
vraiment malheureux qu’il nous reste si peu de chose de ces
premiers maîtres de la philosophie et que tout ce qui était achevé
nous ait échappé (F. Nietzsche, 1975, §.2).
Dans le corpus nietzschéen, Platon est considéré comme le continuateur de
la nostalgie de l’être, le philosophe de la volonté de vérité, à tel point qu’il taxe
de moins sérieux tout ce que l’on peut observer ici et là, et aucune des choses
humaines ne mérite qu’on y accorde une attention particulière. Nietzsche n’est
d’ailleurs pas surpris d’entendre de tels propos venant de Platon, qui, à ses yeux,
ne font que confirmer sa propre maladie ; une maladie qui semble vouloir
s’emparer de l’Europe entière. Comme on le constate d’ailleurs dans une de ses
promenades à Gênes, lorsque Nietzsche entend le son des cloches dans l’air du
soir, chargé de toute cette dimension symbolique, cela a été pour lui l’angoissante
représentation sonore du nihilisme, c’est-à-dire un véritable retentissement
célébrant l’absence de valeurs de l’existence terrestre. Comme l’écrivait Platon
lui-même, « aucune des choses humaines ne mérite qu’on n’y attache beaucoup
d’importance et que ce qui devrait venir le plus vite possible à notre secours dans
ces circonstances en est empêché par le chagrin » (Platon, 1950, C, 604 b 10-c
3).
Ces propos platoniciens montrent bien la volonté de cette métaphysique
nihiliste à vouloir dévaster le monde tout en se l’appropriant. Il s’agit bien
d’une entreprise métaphysico-classique, qui est en train d’humilier la vie, et
qu’il faille, absolument en découdre, c’est-à-dire opérer un autodépassement.
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Or, cet autodépassement, c’est ce que Nietzsche nomme « l’inversion de
toutes les valeurs », car il faut, dit-il, instaurer de nouvelles valeurs, mettre en
place une nouvelle table des valeurs, c’est-à-dire, recréer le monde en lui
donnant un autre sens qui n’est rien d’autre que la valorisation du devenir. À
ce propos, relisons M. Dixsaut (2015, p. 25) :
Nietzsche ne parle pas ici de monde vrai, mais d’étant vrai. Selon
Heidegger, il veut pourtant dire que pour lui « le monde vrai est le
devenant, le monde apparent ce qui est fixe et constant. (…) de
l’étant vrai, il faut s’éloigner, non pour aller vers du « plus vrai »,
mais vers du meilleur. (…) Si le monde apparent est pour Nietzsche
le monde vrai, la vie la meilleure serait celle vécue dans la vérité,
nommée par Nietzsche ″apparence″, et le monde vrai de Platon
serait un monde faux ou non existant, un monde apparent où il ne
faudrait pas vivre : l’apparence s’opposerait à l’apparent.
L’inversion permuterait les contenus mais conserverait les valeurs,
en particulier celle attribuée au vrai. L’apparence serait mise « en
haut » parce qu’elle serait le « vrai monde vrai », de sorte que ce
qu’elle mettrait en bas… ne serait qu’apparence. La présenter
ainsi est pourtant nécessaire pour que l’inversion du platonisme
relève de la métaphysique.
La lecture de Monique Dixsaut ne fait que confirmer la thèse selon
laquelle le monde que Platon qualifierait d’apparence et de sans épaisseur est
en réalité le vrai monde, et que son monde imaginaire reste comparable à cette
pièce de monnaie sans effigie, qui, en réalité, n’est pas utile, puisqu’elle n’est
que du métal sans valeur ; car nous ne pouvons cautionner l’existence de
quelque chose que nous n’avons pas encore vu, et qu’une simple imagination
servirait de caution pour valider son existence. C’est pour cette raison que F.
Nietzsche (1991, p. 123) disait :
Ces vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des
métaphores qui ont été usées et qui ont perdu leur force sensible,
des pièces de monnaie qui ont perdu leur empreinte et qui entrent
dès lors en considération, non plus comme pièces de monnaie, mais
comme métal.
Cela prouve à suffisance que tous ceux qui ont toujours milité pour
l’existence de ce monde inexistant ne sont en réalité que des décadents c’est-
à-dire des malades. Autrement dit, pourquoi vouloir en découdre avec
l’existence, alors que nous savons qu’il n’y a rien là-haut, et que Dieu avait
78
Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
été assassiné ? Pourquoi toute cette haine contre la vie ? Pourquoi vouloir
toujours l’appréhender comme signe d’assombrissement ?
Tout ceci constitue ce que nous appelons nihilisme métaphysique, parce
qu’il s’agit de la guerre contre la vie, de la haine et du mépris de la vie. C’est
d’ailleurs tout le sens de notre interrogation sur le sens que l’on pourrait
établir entre le dépassement et la création. Cela revient à poser la question
suivante : comment la création de valeurs nouvelles peut-elle rendre possible
l’élaboration d’une métaphysique de la vie ?
3. DU DÉPASSEMENT À L’ACCOMPLISSEMENT DE LA
MÉTAPHYSIQUE
Si la volonté de vérité n’est rien d’autre que la dernière fumée d’une
réalité inexistante, Nietzsche pense, que l’homme doit se surpasser ou se
dépasser soi-même afin de mettre en place une nouvelle échelle des valeurs.
Il s’agit bel et bien des valeurs de la vie, c’est-à-dire de la volonté de
puissance, entendue comme
« un principe qui, comme la « vie », n’exclut ni ne restreint rien ;
c’est une formule pour désigner des êtres vivants et en particulier
des êtres humains qui, en tant que foyers de force vitale,
déterminent par eux-mêmes les choses et les valeurs au lieu d’être
déterminés par elles » (F. Nietzsche, 1993, II, p. 557).
Le projet nietzschéen du dépassement de soi-même, se donne à voir au
travers du souci constant de vouloir réaffirmer sans cesse la grandeur du
sensible, pour et par le devenir entendu comme l’axe et le pivot de la pensée
métaphysique. Ainsi, se réalise le dépassement du dualisme, qui, à l’image d’un
aigle qui volerait très haut dans un autre monde qui vaudrait bien mieux que
celui-ci, et d’un serpent qui pourrait ramper sur ce monde-ci, seul existant et
sans valeur. C’est dans ce sens que se donne à lire le coup d’envoi de tout le
renversement métaphysique qui, au lieu de diviser le monde en deux, c’est-à-
dire de parler d’un monde qui serait apparent et d’un autre qui serait parfait,
célèbre l’existence d’un seul et unique monde, à savoir le monde de la vie.
Autrement dit, le monde de la volonté de puissance, de celui qui agit et impose
sa force active au réel, domine et transforme le réel et non celui-là qui assume
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
passivement et accepte le réel tel qu’il est. C’est pour cela qu’il a besoin des
compagnons, non pas pour être passif, mais plutôt pour se dépasser soi-même,
tout en se réalisant eux-mêmes.
Dans cette perspective, se dépasser soi-même, c’est se prolonger,
s’épanouir, se réaliser, s’enfanter et enfanter. Se dépasser soi-même, c’est ne
plus suivre Dieu, puisqu’il n’existe plus, c’est renoncer aux tables de la loi,
directement gravées par une force extérieure que l’on impose aux hommes.
Le destin de l’homme ne se trouve plus, comme certains le croyaient, entre
les mains d’un divin, d’une force extérieure qui dicterait notre conduite, mais
bien plutôt entre les mains de l’homme lui-même, considéré comme un pont
et un passage : c’est pour cela qu’il est appelé créateur. Comme nous pouvons
le lire dans Ainsi parlait Zarathoustra, « j’ai besoin (…) de compagnons
vivants − non de compagnons morts et de cadavres, que j’emporte avec moi
ou que j’aille. (…) des compagnons vivants, qui me suivent où que j’aille,
parce qu’ils veulent se suivre eux-mêmes » (F. Nietzsche, 1993, §. 7).
Le surpassement de soi-même s’entend ici comme l’acte à partir
duquel s’opère en tout être humain, une espèce de métamorphose où l’on
s’élève de l’inférieur vers le supérieur, et dont le mouvement n’est pas
provoqué de l’extérieur, mais plutôt de l’intérieur même, c’est-à-dire à partir
d’un principe interne de l’être. Avec la volonté de puissance, Nietzsche crée
les conditions de la mise en place d’une nouvelle échelle des valeurs, car l’être
est ici pensé comme expression du devenir, c’est-à-dire comme ce qui
advient : « Imprimer au devenir le caractère de l’être – c’est la forme
supérieure de la volonté de puissance (…) Dire que tout revient, c’est
rapprocher au maximum le monde du devenir et celui de l’être : cime de la
contemplation » (F. Nietzsche. 1995, I, p. 251).
Le dépassement de soi-même, compris comme élaboration d’une nouvelle
métaphysique, se donne à voir à partir de la revalorisation du concept de vie,
entendu comme volonté de puissance. En ce sens, c’est à partir de la vie et dans
la vie que doit s’élaborer la philosophie comme expression même de la vie. Ce
qui voudrait dire, en d’autres termes, que la notion de vie chez Nietzsche est
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inséparable de la notion de volonté de puissance, et qui dit volonté de puissance
met en exergue ce qui veut vivre, ce qui favorise la vie. C’est ce qui justifie la
naissance d’un nouveau type d’homme, c’est-à-dire la naissance d’un homme
nouveau avec de nouvelles valeurs.
Conclusion
Nous voulons, au terme de notre travail, rappeler que la métaphysique
est un concept qui fait preuve d’une histoire mouvementée et complexe, à
telle enseigne qu’il n’est toujours pas aisé de répondre à la question liée à son
statut. La mission que nous nous sommes assignée, c’était de répondre à un
appel, c’est-à-dire à ce que nous avons qualifié de mot d’ordre nietzschéen. Il
s’agit plus précisément, de ce que Nietzsche entend par métaphysique de la
présence. Autrement dit, il est question de la philosophie de la vie, celle qui
réhabilite l’homme, la terre, c’est-à-dire le concret. C’est l’interrogation sur
ce qui est, sur l’être sous toutes ses formes, c’est-à-dire, sur l’être comme
devenir. La vie, la seule et l’unique réalité, loin d’être jugée, humiliée et
méprisée, mérite ici une attention particulière, car il s’agit de la vie en tant
que volonté de puissance, en tant que création d’une nouvelle table des
valeurs. Ainsi, se réalise enfin la réconciliation de l’homme avec lui-même.
Il s’agit pour Nietzsche de rendre au monde ce qui lui appartient. La vraie vie,
c’est celle de la présence, celle qui se présente à nous, c’est-à-dire la vie dans
l’apparence comme valeur.
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MARTIN HEIDEGGER ET NOTRE HUMANITÉ
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SOLIDARITÉ ET SOUCI CHEZ MARTIN HEIDEGGER
Pascal Dieudonné ROY-EMA
Maître-Assistant, Université Alassane OUATTARA (Côte d’Ivoire)
roypascal2007@[Link] / royema@[Link]
Résumé: On apprend, avec Heidegger, notamment dans son traité de 1927,
que le monde est un réseau de relation : il est le sens. C’est dans ce périmètre
que se construisent nos repères et nos références, et si nous pouvons partager
repères et références, il faut reconnaître que chaque être humain en est
possesseur. C’est ce que Jean-Luc Nancy nommera la singularité. Nous
sommes donc invités à faire briller notre singularité dans un souci de l'autre,
de notre monde et donc dans une existence solidaire, pour rester authentique
en toutes circonstances. Dans le souci, il y a l'idée d'attention, de
préoccupation, de sollicitude et cela peut être saisi comme une forme de
solidarité: le souci comme ouverture à l'autre et son monde. Dans le souci
donc, le Dasein se montre solidaire d'autrui et de son monde.
Mots-clés: ÊTRE, SOUCI, SOLIDARITÉ, DASEIN, ANGOISSE.
Abstract : We learn, with Heidegger, particulary in his treaty of 1927, that
the world is a network of relation : it is the sense. It is in this perimeter that
our marks and our references are built, and if we can share marks and
references, it is necessary to recognize that every human being is an owner.
It is what Jean-Luc Nancy will name the singularity. Thus we are invited to
make shine our singularity in a concern of other, of our world and thus in a
united existence, to remain authentic in any circumstances. In the concern,
there is an idea of attention, concern, care and it can be considered as a kind
of solidarity : the concern as opening to the other and his world. Therefore in
the concern Dasein shows himelf united of other and his world.
Key words : BEING, CONCERN, SOLIDARITY, DASEIN, ANGUISH
Introduction
L'homme, existant dans le monde, est un être-été jeté dans celui-ci pour
qu'il se réalise. Comme étant jeté dans le monde, il trouve d'autres hommes qui
y vivent déjà. Non seulement il rencontre des hommes comme lui, mais il
rencontre aussi des choses, des outils ou instruments qu'il utilise pour sa
réalisation. L'homme découvre qu'il est un être-au-monde et, par ricochet, un
être-avec-autrui de par sa nature. Autrement dit, il est appelé à vivre avec d'autres
pour sa réalisation dans le monde où il est jeté par l'Être qui lui a donné d'être.
L'être-là, qui est l'homme (M. Heidegger, 2001, p. 7 et 13), est ontologiquement
un être-au-monde et un être-avec-autrui, un « Mit-sein ». Cet être est appelé à
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assister l'autre qu'il rencontre dans le monde qui l’angoisse. Et le souci est l'être
du Dasein, puisqu'il consiste à ce que dans l'angoisse que procure l'être-au-
monde, le Dasein puisse se transcender. Le souci est celui de l'être. Le "rien-et-
le-nulle-part" du monde, comme tel, nous pousse à vivre pour que notre être ne
se dérobe pas dans des futilités, renchérissait S. Mutumbo (2003, p. 1) de l'Institut
Saint Jean Bosco Kansebula.
Le souci est celui du dépassement de notre être qui aspire toujours à un
plus-être, puisqu'il est fini. Il y va de son être, d'être-en-avant-de-soi-même
pour toujours vouloir un plus pour son être, aux dires de M. Heidegger (1927,
p. 249). Et ainsi, il ne saurait oublier qu'il est toujours et avant tout un être-
déjà-à... et un être-auprès-de ...dans ce monde où il habite comme berger de
l'être qu'il n'épuise pas, même s'il est le lieu de l'ouverture de ce dernier. D'où
la place privilégiée qu'occupe l'être-là par rapport aux autres étants avec qui
il partage l’existence. Cette place de choix révèle manifestement de la
solidarité: solidarité avec lui-même, solidarité avec les autres étants et
solidarité avec son monde. L'être-là a, pourrions-nous dire en d’autres termes,
un souci de lui-même, un souci des autres étants voire donc un souci solidaire.
En clair, le souci chez Heidegger emprunte les habits de la solidarité. Qu'en
est-il exactement? Comment cela se manifeste-t-il?
Au cours de notre réflexion, nous passerons en revue la notion de souci
chez Martin Heidegger, le sens, les enjeux et la valeur de la solidarité, en
tirant la conséquence de l'existence d'une forme de souci solidaire.
1. LE SOUCI COMME ÊTRE DU DASEIN CHEZ MARTIN
HEIDEGGER
Les divers moments constitutifs de l’être-au-monde montrent une
multiplicité qui ne doit pas troubler la vue de l’unité du Dasein. C’est
pourquoi nous devons nous demander comment la totalité structurelle de ce
dernier peut être une unité: « Comment déterminer existentialement et
ontologiquement l’unité de la totalité des structures d'être du Dasein? » (M.
Heidegger, 1986, p. 229). La question se pose avec d’autant plus d’acuité que
l’être du Dasein est jeté dans le monde, projeté devant lui-même pour être ce
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qu’il peut-être. Dans cet état de déréliction, de complet abandon, il sent qu’il
y va de son être, de son avoir- à-être.
Voyons donc le chemin à suivre pour trouver le principe unificateur de
ce tout. Cette unification est nécessaire, parce que sans elle, l’analytique
existentiale serait descriptive, non ontologique, et offrirait uniquement un
échantillonnage de différentes sortes de moments existentiels. L’être du
Dasein éclaterait dans une multiplicité chaotique de modes d’être. Aucun lien
ne serait possible entre la quotidienneté du Dasein et son fondement
ontologique:
L’unité de la structure totale ne peut être phénoménalement
atteinte par un agencement artificiel de ses éléments. Celui-ci
présupposerait un plan de construction. Or, l’être du Dasein est
être qui porte ontologiquement et comme tel la totalité des
structures de Dasein, ne devient accessible à notre vue que lorsque
nous reconnaissons dans cette totalité un phénomène unitaire et
originel, phénomène qui régit toujours déjà cette totalité de
manière à fonder ontologiquement la possibilité de chacun de ces
moments à l’intérieur de la structure totale (M. Heidegger, 1986,
p. 230).
Où donc trouver la source de l’unité du Dasein ? Nous savons que le
Dasein ek-siste en se transportant au-devant de lui-même. Il passe, pour ainsi
dire, à travers lui-même en s’ouvrant. Cette ouverture qui le constitue – ne
pourrions-nous pas dire qui le destitue ? - de part en part et d’où il tombe
depuis toujours à l’intérieur de lui-même dans le monde, dévoile l’être du
Dasein comme “souci” (Sorge). Il s’agit d’un phénomène ontologique.
Gardons-nous donc de voir dans le souci un état d’âme ou un phénomène tel
que la volonté, le souhait, la tendance, la pulsion. La dimension existentiale
du souci permettra à l’analytique de passer du stade préparatoire au problème
du fondement de l’être en général, car c’est le souci qui relie tous les moments
de l’ek-sistence du Dasein.
Il est intéressant de saisir, ici, la nature du rapport entre le souci et la
conception heideggerienne de l’être. Être, pour Heidegger, c’est toujours être
quelque chose, c’est pouvoir être, c’est pouvoir être de l’étant. Ce sens actif
de l’être n’a aucune relation avec l’acte d’être, tel qu’un Saint Thomas, selon
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J.-M. Goglin (2013, p. 6), l’a élaboré. Pour ce dernier, l’Acte exprime la
plénitude de l’Être qui est toujours l’Être de l’Être. Cela signifie que l’Être
n’a besoin de rien d’autre que lui pour être. Si la création n’est pas nécessaire
à Dieu, c’est parce que l’être des étants créés n’ajoute ni n’enlève rien à l’Être.
Il n’en est pas de même pour l’Être actif de Heidegger. Le Sein ne s’appartient
pas, il est toujours à l’étant. C’est la raison pour laquelle le souci s’inscrit dans
l’être du Dasein comme ce qui le constitue, c’est-à-dire, comme ce qui se
destitue de soi pour se remettre au monde. Le souci nous permettra donc de
savoir ce qu’est l'être du Dasein.
Aussi, l’angoisse révèle-t-elle au Dasein son être-au-monde et ses
composantes: existentialité, facticité et déchéance. Ces caractères
ontologiques fondamentaux forment un tout. Mais quant à savoir comment
cette totalité se lie, cela, l’angoisse ne nous le dévoile pas. L’être du Dasein
ek-siste, il se jette en avant de lui-même. Tout son être réside dans ce
mouvement. Cette structure ontologique, Heidegger (1986, p. 241) la nomme:
« l’être-en avant-de-soi-même ». Elle caractérise le Dasein comme toujours
déjà jeté dans le monde. Son ek-sistence est « factice » en ce sens qu’elle se
déroule toujours dans le monde. Ce déroulement est un dévalement, une
déchéance, une chute. Existentialité, facticité et déchéance forment donc bien
une unité qui pourrait ainsi se formuler: « Être-déjà-a (au monde)-en- avant-
de-soi-même-comme-être-auprès-de » (M. Heidegger, 1986, p. 242). Cet être
répond précisément à la conception que nous nous faisons du « souci ».
N’entendons pas le souci de manière ontique au sens d’«accablement».
Il est purement ontologique. C’est l’être-au-monde qui est souci. Telle est la
raison pour laquelle nous avons interprété l’être-auprès-de comme «
préoccupation » et l’être-avec-autrui comme « sollicitude ». Cela nous permet
de comprendre que le souci n’est pas coupé de toute facticité. Il englobe
l’ensemble des déterminations existentiales qui articulent la totalité du
Dasein. Celui-ci est donc intimement concerné par le souci. C’est pourquoi
parler de souci de soi est une tautologie; car être soi, c’est être en-avant-de-
soi, et être-en-avant-de-soi, voilà la définition du souci. Le souci précède tout
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comportement, toute situation. On ne saurait le ramener à un acte particulier,
ou le réduire à une tendance psychologique telle que le souhait, l’impulsion
ou l’inclination. Tous ces phénomènes, loin d’expliquer le souci, se fondent
au contraire sur lui, car il leur est antérieur. Ainsi, la structure unitaire du
souci transparaît dans le phénomène du vouloir comme fondement de ce
dernier. Vouloir, c’est toujours vouloir quelque chose, donc anticiper, se
projeter, se jeter en avant. De même, penser, c’est penser quelque chose, agir ;
c’est faire quelque chose. Le Dasein, en lui-même, dans son ipséité, n’est
jamais donné séparément comme une substance fixe. Il se dépasse toujours
soi-même. « Je » est sans cesse mis en « jeu ». Son unité́ est dynamique et
non statique, passive. C’est l’unité́ d’une totalité articulée. En résumé, nous
pouvons dire :
Le terme du souci désigne un phénomène ontologico-existential et
fondamental dont la structure, pourtant, n’est pas simple. L’unité
ontologique originelle de cette structure ne saurait se réduire à un
élément ontique premier, tout comme l’être du Dasein (M.
Heidegger, 1986, p. 246).
Cette absence de simplicité de « l’être en général » est révélatrice de la
spécificité de la pensée heideggérienne: l’Être n’est pas une unité simple,
mais une totalité articulée. Ainsi, Heidegger s’inscrit en faux contre une
philosophie de l’Être pour laquelle l’absolue simplicité de celui-ci est la
garantie de son immuabilité et de sa transcendance : c’est parce qu’il est Un
que l’Être demeure le Même. Il ne peut être autre que soi. Aucune potentialité
ne se trouve en lui parce qu’il est plénitude d’être. L’Être peut donc régner
au-dessus des étants dont l’existence est « participation » et non «
déroulement » catastrophique. Il n’en est pas ainsi pour l’auteur de Sein und
Zeit. L’équivocité de l’Être entraîne son glissement dans le multiple. Cette
déchéance se produit à l’intérieur de soi. Au niveau du Dasein, l’être
s’articule dans une totalité structurée sur le mode de l’« aller-en-avant-de-soi
». Dans le Dasein, l’être se trouve là, comme à un moment de son dévalement,
avant l’anéantissement final.
« Le souci est l’être du Dasein » (M. Heidegger, 1986, p. 248). Tel est
l’acquis majeur des analyses qui précèdent. Il s’agissait de dégager le
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fondement ontologique de l’étant que nous sommes et que nous avons nommé
« Dasein ». Heidegger a évité, avec soin, de partir de la définition
traditionnelle de l’homme, car ce dernier n’est pas une unité substantielle,
mais une totalité articulable dont les moments constitutifs sont reliés
ontologiquement par le souci. Le souci n’a pas le sens ontique de tracas,
d’ennui, avons-nous dit. L’auteur de Sein und Zeit voit un témoignage pré-
ontologique du caractère originellement existential du souci dans une
ancienne fable (M. Heidegger, 1986, pp. 247-248) qu’il cite en son entier.
Nous ne la reproduisons pas. Ce qu’il importe de retenir, c'est que Heidegger
vise à étayer sa thèse d’un exemple poétique témoignant que le souci est bien
l’essence de l’homme, et qu’il exprime son passage temporel dans le monde:
« La perfection de l’homme, c’est-à-dire, sa capacité de devenir ce qu’il peut
être en raison de sa liberté pour ses possibilités inaliénables (de son pro-jet),
est l’œuvre du souci » (M. Heidegger, 1986, p. 249). Heidegger fait du souci
un véritable « a priori ontologique », constitutif de l’être du Dasein.
Dans le cours de sa réflexion, il rappelle que l’interprétation
ontologique du Dasein comme souci vise, non pas l’élaboration d’une
anthropologie philosophique, mais la préparation de l’ontologie
fondamentale qui s’interroge sur le sens de l’être. Si à cette structure, qui
articule les trois existentiaux fondamentaux en un phénomène unitaire,
Heidegger donne le nom de souci (Sorge), il note la volonté de dépouiller ce
terme de toute connotation existentielle et morale et de le prendre
exclusivement en un sens ontologique et existential.
Ce choix n’est cependant pas arbitraire, puisqu’il peut alléguer un
“témoignage préontologique” qui atteste que le Dasein se comprend lui-
même comme souci, en dehors de toute interprétation théorique. Ce
témoignage, Heidegger le trouve dans une œuvre poétique, une fable d’Hygin
qui avait retenu l’attention de Herder et de Goethe, et où non seulement le
souci est envisagé comme ce qui possède l’homme toute sa vie durant, mais
où il apparaît aussi en connexion avec la conception qui voit dans l’homme
un composé de matière (de terre) et d’esprit. De plus, le latin cura présente le
91
Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
même double sens de souci et de soin que l’allemand Sorge, et Heidegger y
voit la désignation de la constitution "une" de la structure essentiellement
double du projet jeté.
À la lumière de ce témoignage préontologique, la définition
traditionnelle de l’homme comme "animal rationale" apparaît comme non-
original, puisqu’elle conçoit l’homme comme un composé de sensible et
d’intelligible et non pas comme un « tout ». Heidegger entreprend, en effet,
de montrer dans le §41 que le souci est ontologiquement antérieur au vouloir,
au souhait, à l’impulsion et au penchant, c’est-à-dire à ces pulsions que l’on
considère comme caractéristiques du vivant en général. En affirmant que ce
n’est pas sur la base d’une considération de ce qui est propre à la vie que l’on
pourra comprendre le Dasein et son souci, Heidegger rompt avec la «
philosophie de la vie » qui caractérise la tendance la plus marquée de la
pensée allemande depuis le romantisme.
Dans son sens ordinaire, ce mot de Souci se réfère à la précarité de la vie
humaine et aux incertitudes de l'avenir. Chez Heidegger, il est lié
inséparablement à toute pensée de l'avenir ; alors il faut l'aborder en lui donnant
le sens général et vague de présence continuellement penchée sur l'avenir. Die
Sorge prend, chez Heidegger, une tonalité particulière ; il ne peut être compris
qu'en liaison avec l'existence: « Le mot existence nomme l'être de cet étant qui
se tient ententif à l'ouverture de l'être qu'il soutient » (M. Heidegger, 1968, p.
34). Ce soutenir ainsi ressenti prend le nom de Souci.
Ce serait dans la préoccupation inquiète du chrétien, chez saint Augustin,
qu'étudie Heidegger dans les années 1920, qu'apparaît le thème du « Souci »,
thème qui sera progressivement amplifié et étendu, jusqu'à devenir la
détermination essentielle et le fondement du Dasein. Le souci est l'élan qui
procure au monde sa significativité (A. Larivée et A. Leduc, 2001, p. 30-50).
Après l’analyse du souci chez Martin Heidegger, passons à la deuxième
séqence de notre réflexion, consacrée au concept de solidarité.
92
Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
2. LA SOLIDARITÉ : SENS, ENJEUX ET VALEUR
2.1. Le sens de la solidarité
Dans son acception générale, la solidarité caractérise des personnes qui
choisissent ou ressentent l'exigence fondamentale d'assister d'autres personnes
et réciproquement. La solidarité se distingue de l'altruisme : l'altruiste peut
souhaiter aider autrui sans pour autant se sentir concerné par ce qui lui arrive,
et inversement, on peut se rendre solidaire d'autrui simplement par intérêt bien
compris (attente d'une réciprocité) et non par altruisme.
Très souvent, on présente sous cette forme positive des formes de
solidarité plus ambiguë : une forme d'échange mutuel où chaque membre se
rend solidaire des autres, parce que les autres se rendent solidaires de lui. C'est
donc un calcul (économique) et non une démarche généreuse (voire
coopération) ; une forme de solidarité imposée où chaque membre se trouve
obligé d'adhérer au groupe, sous peine de perdre certains bénéfices (frais de
copropriété), voire sous la menace de sanctions (partie socialisée du salaire,
impôts, conscription).
Sociologiquement, la notion de « solidarité » a été étudiée par Charles
Gide à la fin du XIXè siècle ; théoricien de l'École de Nîmes, mouvement
coopératif français, il a développé les idées de coopération émancipatrice à
partir de 1886. Puis Émile Durkheim, dans De la division du travail social
(2004, 416 p.), a repris et développé la notion de solidarité sociale en tant que
lien moral entre individus d'un groupe ou d'une communauté. Selon lui, pour
qu'une société existe, il faut que ses membres éprouvent de la solidarité les
uns envers les autres. Elle est liée également à la conscience collective qui
fait que tout manquement et crime vis-à-vis de la communauté suscite
l'indignation et la réaction de ses membres.
Avec Durkheim, le lien social n'est pas le résultat d'un contrat social,
c'est-à-dire de décisions individuelles créant une société politique comme le
pensait Jean-Jacques Rousseau. Se mettre d'accord suppose déjà, en effet,
l'existence de règles communes (une langue, des conventions). E. Durkheim
(2004, p. 56) reprend plutôt l'analyse d'Auguste Comte qui voit dans la division
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
du travail autre chose qu'un phénomène purement économique : c'est « la
condition la plus essentielle de la vie sociale », puisque « la répartition
continue des différents travaux humains » oblige les individus à participer à
une oeuvre commune, la solidarité sociale. Il développe les concepts de
« solidarité mécanique » (Idem, p. 73) et de « solidarité organique » (Idem, p.
106). Une société donnant lieu à de la solidarité mécanique tient sa cohésion de
l'homogénéité de ses membres, qui se sentent connectés par un travail, une
éducation, une religion, un mode de vie similaires. La solidarité mécanique se
produit normalement dans les sociétés traditionnelles de petite taille. La
solidarité organique provient, quant à elle, de l'interdépendance qui vient de la
spécialisation du travail et des complémentarités entre personnes, que
provoquent les sociétés modernes, industrielles.
La solidarité est l’adhésion circonstancielle à la cause ou à l’entreprise
des autres. Le terme est généralement employé pour désigner une action
généreuse ou bien - intentionnée. De par son étymologie, le mot désigne un
comportement in-solidum, c’est-à-dire que les destins d’au moins deux
personnes se joignent. Le terme de « solidarité » dérive, en effet, du latin
solidus (massif) et de l'expression latine in-solidum qui signifie « pour le tout
». Ainsi, être solidaire n’est pas seulement apporter son soutien, mais aussi
c’est s’engager avec celui ou celle à qui on apporte sa solidarité.
Au sens plus basique, la solidarité est exercée sans discrimination de
sexe, de race, de nationalité, de religion ou d’affiliation politique. La
solidarité a pour seule finalité l’être humain en besoin. De toute façon, l’usage
du terme s’est un peu dénaturé face à l’abus du discours politique et aussi à
cause du soi-disant marketing solidaire. La véritable solidarité consiste à aider
autrui sans recevoir quoi que ce soit en échange et sans que personne ne le
sache. Être solidaire est, dans sa substance, être désintéressé (sans avoir des
intentions cachées). La solidarité n’a aucun sens sans la conviction de justice
et d'égalité. Elle est une exigence sociale naturelle. C'est le lien qui unit les
êtres humains entre eux, dans un réseau de relations qui est devenu planétaire.
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
2.2. Enjeux et valeur de la solidarité
Dans notre monde, le lien social s'est rompu et des hommes et des
femmes se retrouvent démunis, en difficultés, dans la solitude, la maladie, etc.
Pour répondre à leurs besoins, des hommes et des femmes sont acteurs dans
des organismes caritatifs, confessionnels ou non. Ces personnes et ces
organismes, qui s'engagent résolument pour la défense des droits de l'Homme,
pour le développement et contre le dénuement, pour la justice et la paix,
œuvrent pour une culture de la vie bonne. Chacun doit se tailler une image de
figure de proue de ce combat, pour le bonheur des plus fragiles et des
"déraillés" du train du développement. La solidarité s'apparente alors à la
traduction d'une exigence morale de l'amour du prochain. Elle est aujourd'hui
beaucoup plus visible dans ce qu'on qualifie d'action sociale.
L’action sociale désigne l’ensemble des moyens par lesquels une
société agit sur elle-même pour préserver sa cohésion, notamment par des
dispositifs législatifs ou règlementaires, et par des actions visant à aider les
personnes ou les groupes les plus fragiles à mieux vivre, à acquérir ou à
préserver leur autonomie et à s’adapter au milieu social environnant. L'action
sociale consiste à apporter de l'assistance et de l'aide aux plus misérables, aux
infortunés de la quotidienneté, en raison d'un droit à la solidarité nationale ou
locale ; le plus généralement, en direction des familles et de leurs enfants.
L’action sociale, voire l'acte humanitaire prend son essor dans un contexte
particulier : celui d’une crise de confiance plus générale vis-à-vis du politique,
et en même temps de crise des solidarités. La méfiance à l’égard du politique
est, pour une part, à rapprocher de la défiance à l’égard des États, au moment
d’ailleurs où les social-démocraties et l’Etat-providence sont eux-mêmes mis
en question.
La crise des solidarités, quant à elle, apparaît tandis que la montée des
exclusions, à "l’intérieur" de la société et l’élargissement du fossé entre le
Nord et le Sud, à "l’extérieur", sollicitent des interventions humanitaires. En
fait, il y a un décalage énorme entre le sentiment de vivre, à un niveau
mondial, l’accélération de l’internationalisation du monde et la nécessité pour
l’individu de s’inscrire dans le cadre d’une collectivité qui le rassure. Dans ce
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contexte propice aux contradictions, l’action humanitaire est elle-même
porteuse d’ambiguïtés ou d’ambivalence. Ainsi, par exemple, le principe
émergeant selon lequel il n’y a pas de revendication juridique égalitaire que
partagée par l’ensemble de la « terre-patrie »1, peut conférer à l’action
humanitaire une portée éthique. Et à l’approche en terme de droit, se
juxtapose une approche en terme de devoir ; l’individu étant responsable de
tous les autres hommes.
Il ne s’agit pas seulement de la « forme décadente de la mauvaise
conscience » (O. Mongin, 1994/10, N°37), mais aussi ou surtout de
l’apparition de la revendication de dignité. Une telle démarche pourrait être à
la fois politique, dépassant l’individualisme, et a-politique, parce qu’elle
prétendrait refuser le politique et toute médiation du politique. En même
temps, ces démarches humanitaires interviennent dans des situations de
dénonciation des exactions de certaines officines politiques. Il serait
souhaitable que, face aux enjeux planétaires qui s'amplifient, la solidarité
compationnelle laisse place à une solidarité consciente au sein de groupes qui
se sentent moralement obliges, car unis par une même destinée. Et J-P. Sartre
(1976, p. 620) d'ajouter : « Toute aventure, quoique singulière qu'elle
paraisse, engage l'humanité toute entire ».
Il y a sans doute plusieurs formes de solidarité renvoyant toutes à la
reconnaissance de chaque humain en tant qu’humain dans un cadre familial,
étatique, international ou mondial. L’idée sous-jacente à ces formes est celle
du souci de l’autre logé à la même enseigne que soi, cet autre lié par un même
destin à porter, une même dette à payer, un même mal à affronter, un même
risque à prendre ensemble. Mais la notion est bien complexe et connaît un
regain d’intérêt depuis le milieu du 19ème siècle. La solidarité se situe dans
le domaine de l’action et des relations humaines. Elle est d’ordre éthique, bien
plus que politique : c’est par sa dimension sociale qu’elle apparaît au grand
jour, dans le vivre-ensemble. Elle concerne tout aussi bien la vie biologique
1
Une notion phare d’Edgar Morin qui a écrit, en collaboration avec Anne-Brigitte
Tern, un livre intitulé « Terre-Patrie », paru en 2010 chez l’éditeur Les Points, 243
pages.
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que la vie morale et sociale. En ce sens, "agir par solidarité" est une manière
d’humaniser la vie dans un monde de dette, de don, de distribution et d’aide :
un monde d’inquiétude grandissante pour les plus démunis.
S’il en est ainsi, la reconnaissance de chaque humain – saisi comme une
fin en soi – semblable à un autre et non pas comme une bête de somme, un
objet ou une marchandise, est d’autant plus difficile que les regards qui
imaginent et conçoivent des rapports entre humains d’horizons divers
n’admettent pas la réciprocité dans la relation. Il y a, par exemple, ceux qui
aident d’un côté et de l’autre, ceux qui sont assistés. C’est par ces mots que
se présentent à nous un ordre mondial éloigné de la beauté et harmonie
cosmique ou de la concorde sociale entre humains, que les Grecs, dans leur
philosophie et en leur temps, avaient pu penser. Ici, dans un tel ordre qui se
construit sous nos yeux, il pourrait s’agir de « déséquilibre » (T. Piketty,
2013, p. 13) et « d’inégalité » (L. Porras, 2015, p. 26). Il y a, en effet,
déséquilibre quand, pour un même contexte ou pour une même chose, nous
avons deux mesures distinctes.
Mais qui dit la mesure ? ou qui la donne ? Aussi paradoxal que cela
puisse paraître, le côté de la balance qui pèse lourd, celui de la quantité,
pourrait être celui qui représente les pays endettés, pauvres, en
développement. C’est le plateau du grand nombre. Ces pays où la politique
est instable voire chaotique, où les droits humains, dans leur effectivité, sont
généralement loin d’être respectés, où la précarité de la vie humaine est
monnaie courante. Le plateau de la balance qui domine et tend vers le haut,
notamment par sa légèreté et certainement par sa qualité de vie, est celui qui
représente les pays industrialisés et dits développés. L’agir solidaire, dans
notre ordre national, bien que déséquilibré, est celui qui, d’emblée, pose les
humains sur un même plateau avec la finitude et la vulnérabilité de chacun
d’eux, quelles que soient leurs appartenances et provenances.
Quant à l’ordre mondial inégal, il se fonde sur l’idée de répartition des
biens matériels et des maux. Les pays riches et les pays pauvres se retrouvent
face à face dans un tel ordre, dans des mondes différents, plus ou moins
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cloisonnés, comme si les humains, rejetés dans leurs différences (culturelles,
linguistiques, politiques, religieuses…), ne pouvaient entretenir de relations,
entre eux, que par accident. Les frontières, d’un pays à l’autre et, surtout, quand
elles doivent être franchies à partir des pays "pauvres" vers les pays "riches"
sont pensées, aujourd’hui, comme des barrières de sécurité mettant à mal le
droit fondamental de l’être humain à circuler librement.
Or, il n’y a de solidarité que dans le lien qui dit le partage des biens et
des maux. Et le partage n’est pas la répartition quantitative de possessions,
d’avoirs ou de leur manque. Il faut le concevoir comme le lot commun qui
fonde chaque différence, dans sa particularité. Partager n’est donc pas prendre
part à une répartition, à une distribution ou re-distribution d’avoirs, mais il
consiste à assumer ensemble, comme une charge symbolique, un lot commun
ou une "faveur divine" (théia moïra), au sens platonicien du terme. En clair,
c'est donner juste pour aider, consoler et apaiser ; aider autrui à se relever et
à reprendre la route. Il faut supposer, à titre d’hypothèse de travail, que cette
faveur divine ne soit pas seulement exclusive, qu’elle sommeille en chacun
de nous.
Prenons l’exemple du personnage de Socrate. C’est, sans doute, la prise
en compte d’une telle charge qui permet à Socrate de s’ingérer dans les affaires
humaines, d’être possédé par son daimonion. Ce "demon", à vrai dire, est
ce génie qui pousse le philosophe à être un homme vivant, à parcourir les
ruelles de sa cité, à prendre sur soi les questions que chacun se pose, à interroger
chacun, riche ou pauvre, faible ou puissant, en vue de dire le juste et le vrai, le
bien et le beau, ces idées capables de lier la population d’une cité: maîtres,
esclaves, métèques, femmes et enfants. En ce sens, on pourrait concevoir
l’interrogation socratique comme un moment de solidarité, non seulement
intellectuelle, mais aussi agissante, car "faire accoucher les esprits", comme le
montre la méthode socratique, c’est aussi éduquer, aider chacun à se prendre
en charge intellectuellement et moralement, à vivre en accord avec ses propres
aspirations, et d’abord faire prendre conscience de ces aspirations. Socrate
apprend à ses contemporains, vivant dans la cité d’Athènes, au cinquième siècle
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avant Jésus-Christ, à faire la différence entre être et avoir. Le partage des
connaissances aide donc à combattre l’ignorance, mais encore à transformer les
individus qui y prennent part. C’est en cela qu’il peut être conçu comme une
solidarité agissante. Après Socrate, cette manière de philosopher ne disparaît
pas. Dans l’Académie de Platon et dans les écoles philosophiques de
l’antiquité, à partir du quatrième siècle, la philia est ce lien qui unit, par
exemple, maîtres et disciples, et engage la connaissance théorique de même
que tout l’être.
Penser avec Socrate, « philosophe de la vie »2, suivre son héritage, est
un risque à prendre ensemble et qui nous montre en quel sens être solidaire,
c’est un mal nécessaire dans l’ordre de la pensée et de l’action. En un sens,
Socrate n’est nullement solidaire de la pensée des sophistes, comme le
montrent les dialogues, et pourtant, n’est-ce pas lui qui les "aide" à se
retrouver eux-mêmes, parce qu’ils entrent en conflit au cœur du « dialogue »3
? Aide et dialogue, voilà donc des mots qui, aujourd’hui encore, font partie
du vocabulaire qui permet de penser la solidarité. Solidarité comme aide
matérielle et dialogique. Solidarité agissante qui panse les blessures, cajole
les plus petits, soulage les éplorés, console les orphelins, redonne espoir aux
malades, dessine un meilleur avenir éducatif et une véritable réinsertion
professionnelle.
Si la solidarité est un lien humain d’ordre éthique et non pas juridique,
politique ou économique, l’agir solidaire est comparable à ce que P. Ricoeur
(2005, p. 373) appelle « donner quelque chose de soi en donnant une simple
chose ». Pour employer une métaphore, la solidarité est le fait pour une main
de laver l’autre main. Seules deux mains, parce qu’elles appartiennent au
même corps, peuvent se laver ensemble4. D’un autre point de vue, la solidarité
est, à l’échelle mondiale, mais aussi continentale – en prenant en compte
2
Comme nous le montre Platon dans ses premiers Dialogues ou « Dialogues
socratiques ».
3
Voir, entre autres, Socrate et Thrasynaque dialoguant à propos du juste et de
l’injuste, au livre I de La République de Platon.
4
Comme le dit un proverbe que l’on retrouve dans plusieurs langues de Côte d’Ivoire.
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l’Afrique – l’ensemble « des mains rassemblées autour de la jarre trouée »5.
Chacun, en prêtant sa main, donne une partie de sa force physique et
spirituelle, son énergie et son attention au soutien de la communauté en
détresse, symbolique de la jarre trouée, dans le sillage des réflexions de
Tanella Boni6.
La solidarité n’a pas pour symbole, comme on a tendance à le penser
aujourd’hui, la main qui donne, parce qu’il existe des mains tendues. Cette
manière de penser le lien entre riches et pauvres crée la dette et la dépendance.
Or la solidarité nous pousse à aller au–delà des schémas qui entérinent les
inégalités dans le monde et nous orientent vers une notion du partage difficile
à penser dans le cadre des sociétés néo-libérales, face à d’autres qui cherchent
leur place sur l’échiquier mondial. Ainsi s’inscrit la solidarité dans l’ordre de
la construction d’une humanité libre et heureuse dans un monde habitable.
Mais ce partage solidaire ne s’effectue que de proche en proche, d’individu à
individu, même si d’un individu à l’autre, du point de vue géographique, la
distance peut être incommensurable. L’ordre du monde dont nous parlons,
avec ses inégalités flagrantes, ne peut disparaître sous l’effet d’une baguette
magique, à cause de quelques actions de solidarité. Il s’agit
simplement d’établir le lien avec les plus démunis, là où c’est possible, à un
niveau local, d’un lieu à un autre lieu où la vie est menacée de disparaître ou
mérite d’être améliorée.
« Tout ce que nous faisons a des répercussions sur le monde.
Chacune des pensées que nous exprimons produit un effet. Albert
Einstein affirmait qu'"une fois qu'on a formulé une pensée, on ne
peut plus la rattraper" ». (A. Grun, 2012, p. 18). Elle se déploie
dans les esprits et, par voie de conséquence, dans la société toute
entière. Même nos décisions quotidiennes agissent sur notre
entourage. Si nous choisissons la joie ou le déplaisir, nous ne
serons pas les seuls concernés. Notre choix se communiquera aux
autres et, à travers eux, au monde entier. Voilà pourquoi, par nos
5
Cette phrase est attribuée au roi Ghezo, roi d’Abomey de 1818 à 1858. Les mains
rassemblées autour de la jarre trouée symbolisaient l’unité et la solidarité. Les
Étudiants de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (FEANF)- fin de
la période coloniale et début des indépendances- en avaient fait tout un symbole, pour
la construction de l’Afrique.
6
Communication faite à l’occasion de la Journée mondiale de la Philosophie à Rabat,
le 16 novembre 2006.
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décisions quotidiennes - qu'il s'agisse d'actions, de pensées ou de
sentiments - nous engageons notre responsabilité à l'égard de
nous-mêmes et du monde. Cela signifie aussi que par nos décisions,
nous produisons un effet sur notre monde. Nos pensées, nos
sentiments, nos œuvres, notre rayonnement, tout cela agit. Dès
lors, il n'est pas indifférent que nous soyons guidés par des pensées
agressives et destructrices ou que nous tâchions d'être en accord
avec nous-mêmes.
Par ce que nous faisons, par ce que nous sommes, nous creusons un
sillon en ce monde. Nos actes et nos pensées nous mettent toujours en rapport
avec d'autres. Il est de notre devoir de rendre ce monde plus humain et plus
aimant. C'est déjà ce que disait Sophocle7 dans sa tragédie Antigone, où il
rappelait les hommes à leur responsabilité: je ne suis pas née pour haïr, mais
pour aimer. Telle est l'alternative. Si nous choisissons l'amour, nous ferons du
bien aux autres. Si nous optons pour la haine, nous engendrerons les désastres.
Dans ce monde en pleins bouleversements, dans lequel nous sommes entrés,
l’exacerbation des rivalités peut conduire à de nouvelles régressions aussi
terribles que celles de la première moitié du XXè siècle. Pourtant cet
enchaînement n’est pas fatal. Derrière la face sombre de la mondialisation,
qui s’identifie à une globalisation financière, elle-même entrée en crise sous
le poids de sa propre démesure, il existe une autre approche de la mondialité
centrée sur la conscience de cette communauté de destin qui lie l’humanité,
pour le pire et pour le meilleur. Et ce destin se joue autant à l’échelle de nos
quartiers qu’à celle de notre planète.
Alors la seule cause qui vaille, la seule qui ne soit pas destructrice ou
justificatrice de crimes, de domination, ou d’exploitation d’autres humains,
c’est la Cause même de l’Humanité, ce nouvel horizon de toute politique
d’avenir digne de ce nom, à laquelle il est essentiel que nos États puissent
apporter leurs contributions. Pour y parvenir, nous devons nous tourner vers
l’éros, la force de vie, la créativité du nouveau monde en gestation !
7
L'auteur d'Antigone, Sophocle, a cinquante-trois ans lorsque la pièce est jouée, en
442 avant J.-C., et remporte les concours dramatiques. La démocratie se met alors en
place dans la cité athénienne. L'imbrication est telle entre l'art dramatique et la vie
politique que, selon certains, cette victoire théâtrale permet à Sophocle d'être nommé
stratège, et de jouer un rôle important dans le gouvernement d'Athènes.
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L’histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la
lenteur des accomplissements, mais elle justifie également l’invincible espoir.
Ce qui reste vrai, à travers toutes nos misères, à travers toutes les injustices
commises ou subies, c’est qu’il faut faire un large crédit à la nature humaine ;
c’est qu’on se condamne soi-même à ne pas comprendre l’humanité, si on n’a
pas le sens de sa grandeur et le pressentiment de ses destinées incomparables.
« Chacun de nous peut changer le monde. Même s’il n’a aucun pouvoir, même
s’il n’a pas la moindre importance, chacun de nous peut changer le monde »,
écrivait Václav Havel quelques semaines après la chute du Mur de Berlin, le
16 décembre 1989. Et quand il a de grands moyens, pouvons-nous ajouter,
alors il peut des miracles.
La solidarité, c’est ce qui a permis à un enfant orphelin de père, élevé
par une mère pauvre, sourde et illettrée, de devenir prix Nobel de littérature.
Il est né, dans le département de Constantine, en Algérie. Il s’appelait Albert
Camus et, après avoir reçu son prix, il écrivit en ces termes à son vieil
instituteur : « Ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans
vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre
que j’étais, sans votre enseignement, sans votre exemple, rien de tout cela ne
me serait arrive ». (A. Camus, 1994, p. 108).
Le philosophe et mathématicien Blaise Pascal est aussi le produit de la
solidarité, cette forme d'égalité des chances accordée aux plus démunis.
Orphelin de mère à trois ans, c'est ce qui permit à son père d'assurer une
éducation convenable à lui et à ses deux sœurs. Élevé dans une solidarité
sociale active, Blaise Pascal manifesta, dès qu'il fut en âge de parler, un talent
extraordinaire. À 11 ans, il compose un traité des sons, à 16 ans, un essai sur
les coniques, et invente la machine arithmétique à calculer à 19 ans. Agir ainsi
pour l’égalité des chances, avoir le souci de l'autre et de notre monde, au sens
heideggérien, c'est s'ouvrir à la justice sociale afin de permettre l’émergence
de centaines et de milliers d’Albert Camus et de Blaise Pascal dans le monde.
Avoir le souci de l'autre, ce n’est pas l’assistanat inactif, c’est la solidarité
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productiviste, c’est le coup de pouce qui permet aux plus fragiles, aux
démunis de rebondir et de retrouver de l’élan d'autonomie.
Derrière la solidarité, il y a l'idée de souci, de préoccupation. L'être
solidaire est donc vrai dans les actions ; ce qui l'ouvre aux autres et sans
concession avec les besoins et les misères. C'est cette corrélation entre le
souci et la solidarité qu’il s’agit, à présent, d’analyser.
3. LE SOUCI COMME UNE FORME DE SOLIDARITÉ
Il nous semble que l'ontologie heideggerienne n'a cessé d'être guidée
par une attention de plus en plus rigoureuse aux structures profondes de la
phénoménalité. En particulier, lorsqu'il insiste sur la coïncidence de la
manifestation de l'Être avec son occultation, sur sa différence radicale, mais
aussi sur sa solidarité indépassable avec l'étant, Heidegger s'appuie, comme
en témoigne l'usage qu'il fait alors des métaphores visuelles, sur le paradoxe
de l'indivisibilité du visible et de l'invisible, qui régit tout phénomène.
Le Dasein est donc toujours implicitement le « là » de l’Ouvert, de la
Lichtung, de cette éclaircie ou cette « allégie », pour reprendre une traduction
de François Fédier, ordonnée à une dimension chaotique retirée, dans laquelle
les étants, les phénomènes, sans raison – « poussés à rien », dit parfois
Heidegger, entrent en présence, à chaque fois seulement, pour un temps. Il
s’ouvre donc à la « dispensation de l’être » en tant qu’elle est comme un
enfant qui joue, dit Heidegger (1983, p. 268), dans le Principe de raison, et
qui joue « sans pourquoi », qui « joue parce qu’il joue ». En s’ouvrant ainsi
au monde, le Dasein s’arrache au point de vue étroit de la vie oeuvrant
exclusivement à son auto-conservation, tournant dans son propre cercle, et ne
rencontrant donc l’étant que dans la perspective exclusive de l’usage qu’il en
fait. Il s’ouvre au règne incommensurable et inutile de ce qui se déploie sans
raison et se dépense à fond perdu ; de ce qui épuise son sens à « être ».
103
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Les anticipations de la perception ainsi réinterprétées dans la direction
que suggère Heidegger, dans Qu’est-ce qu’une chose ?8 nous donnent la clef
de l’essence du Begegnenlassen, c’est-à-dire de la Weltbildung. Elles
exhibent donc les conditions de possibilité de l’ouverture du Dasein à la
manifesteté de l’étant dans son ensemble et comme tel. Or, cela signifie
qu’elles exhibent - car c’est la même chose - le sens originel de la vérité
entendue comme dévoilement, c’est-à-dire alèthéia, interprétée par
Heidegger comme Unverborgenheit. La Weltbildung relève bien de l’a priori,
du transcendantal, mais elle ne doit donc pas être comprise en un sens
idéaliste et comme quelque chose de subjectif. Comprise à partir des
anticipations de la perception, et donc de l’Unverborgenheit, elle consiste à
dépasser l’étant vers son être, mais de manière à le regagner et à lui laisser
alors faire encontre, comme tel, ou en tant qu’il est, c’est-à-dire du point de
vue excentrique de l’être (et il faudrait montrer qu’elle porte l’essence
originelle du langage comme pure nomination, antérieure à l’énonciation).
La Weltbildung n’est donc rien d’autre qu’une ouverture à la différence
ontologique. Sa fonction est, en effet, de rendre possible une manifestation de
l’étant comme étant, de l’on e on, ou encore de l’ens qua ens. Or, prendre en
vue l’étant comme étant signifie le prendre en vue en tant qu’il est, qu’il
participe de l’être. Dans cette expression, le « comme » – c’est-à-dire, en grec,
le « e » dans l’expression on e on, ou en latin le « qua » dans l’expression ens
qua ens – désigne le rapport à cet Autre de tout étant qu’est l’Être, sans lequel
l’étant ne pourrait être ce qu’il est. Le « comme » dit cette scission
(Scheidung) qu’est la différence ontologique, c’est-à-dire ceci que l’étant à la
fois se distingue de l’être et cependant en participe. Il exprime cette solidarité
totale de l’être et de l’étant en leur différence même qui est la différence
ontologique bien comprise. L’étant ne peut être reçu ou accueilli comme
étant, comme cela qui est, que dans la mesure où cet Autre de l’étant qu’est
l’Être, c’est-à-dire cet au-delà de l’étant qui est, en fait, un en deçà, une
dimension antérieure et insondable, est anticipé comme tel. Il ne peut se
8
M. Heidegger, 1988, pp. 166-168.
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manifester, en tant qu’étant, que dans et par l’anticipation imaginative, et
donc la projection, prenant la forme d’une spontanéité réceptive, de l’horizon
ontologique de son propre déploiement. La Weltbildung, comme spontanéité
réceptive, est ce qui nous transporte, a priori, dans le point de vue « ex-
centrique » de l’être, dans l’Ouvert, dans la vérité originelle, dans l'alèthéia.
Tel est le sens originel, non idéaliste, de l’a priori, qui est celui du fragment
III de Parménide (to gar auto noein estin te kaï einaï), et qu’a retrouvé
Heidegger pour le penser radicalement.
C’est pourquoi la comparaison entre l’homme et l’animal contribue à
faire apparaître, par contraste, l’essence ex-centrique du Dasein qui, quant à
lui, se tient toujours implicitement dans le dé-voilé de l’étant en son être, dans
l’ouverture au règne et à la présence du monde. Cette comparaison permet
donc, suivant une expression que nous empruntons à J. Beaufret (1985, p. 62),
d’exhiber « ... cette initialité radicale d’une liaison a priori entre la présence
des choses et l’avènement de l’homme », qui constitue l’essence même du
Dasein ».
L’être-au-monde, comme constitution fondamentale du Dasein, selon
les termes et les travaux de J. G. Tanoh (2007, p. 8), est caractérisé par trois
types de relation : l’être-auprès, l’être-soi-même et l’être-avec. Dans le fond,
ces trois types ne sont pas irréductibles, de telle sorte qu’il est impossible de
concevoir l’un sans l’autre. Les traits d’union sont, dans ce sens, significatifs.
L’un appelle les autres. Cependant, à bien regarder de près, on se rend compte
d’une chose : l’être-au-monde est essentiellement déterminé par l’être-avec.
Nulle part, Heidegger ne le dit, mais posons-nous la question suivante : quel
sens y a-t-il à penser les deux autres, si Heidegger n’a pas la conviction
dominante que l’homme partage profondément son être avec son semblable ?
Qu’un ’homme soit seul au monde n’exige nullement une etude de soi-même
et des choses. C’est la vie en société qui commande une connaissance
authentique de l’homme et des choses, afin de la porter à sa vérité. En effet,
c’est parce que l’autre participe à l’expression de mon être, qu’il apparaît
nécessaire de me saisir et de saisir ma relation avec les choses d’une façon
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claire ; car en vérité, le monde dans lequel je suis est un monde partagé : « La
clarification de l’être-au-monde a montré qu’il n’ « y a » pas d’emblée,
(…), un je isolé sans les autres. Toutefois … l’être-au-dans monde, il y a
coexistence des « autres », s’ils sont à la fois déjà là avec » (M. Heidegger,
1986, p. 158). De ce point de vue, les autres ne sont pas simplement des
hommes que je rencontre, envers qui je dois manifester de l’indifférence voire
du mépris ; mais des Daseins-miens, pour autant que dans mon propre être, je
partage avec eux les mêmes réalités ontologiques et ontiques.
Et plus vrai, c’est à partir de ma rencontre avec l’autre que, d’une
manière ou d’une autre, mon être se définit. « Sur la base de cet être-au-monde
affecté d’un avec, le monde est chaque fois toujours déjà celui que je partage
avec les autres. Le monde du Dasein est un monde commun » (M. Heidegger,
1986, p. 160). Un monde commun, pas au sens de ce qui serait pour tous, mais
au sens de ce que chaque Dasein expérimente profondément sa dépendance à
l’autre. Une dépendance non-aliénante, plutôt libératrice, dans la mesure où
demeure en moi toujours un aller-vers. Le Dasein qui est mien ne se structure
que dans cet aller-vers, c’est-à-dire dans la rencontre avec l’autre. Autrement
dit, la rencontre avec l’autre, comme coexistence, est une détermination
essentielle de la vérité du Dasein : « Le Dasein qui m’est propre, dans la
mesure où il a l’être-avec comme structure essentielle, n’est qu’en tant que
coexistence à la rencontre d’autrui » (M. Heidegger, 1986, p. 163).
C’est pourquoi Heidegger souligne que l’autre n’est pas un étant ayant
le genre d’être d’un utile, mais proprement le Dasein qui est mien. Dès lors,
« cet étant n’est pas ce qui préoccupe, il se tient dans le souci mutuel » (M.
Heidegger, 1986, p. 163). Se tenir dans le souci mutuel, c’est partager les
mêmes aspirations profondes qui définissent chaque Dasein. Ces aspirations
s’originent dans l’exigence d’une substantielle historialité, car nul doute
qu’en chaque Dasein habite, profondément, ce constant désir d’une présence
dynamique dans l’histoire. Parce que partageant cela, les hommes ne peuvent
que se tenir dans le souci mutuel. La compréhension profonde et claire des
choses rend libre chaque homme ou Dasein à l’égard de l’autre. Toutefois,
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
comment le Dasein peut-il parvenir à cette compréhension profonde et
claire ? Pour Heidegger, c’est à partir du souci véritable, auquel fait déjà
signe le souci mutuel, que le Dasein parviendra authentiquement à se
comprendre et comprendre les choses, les autres, son monde et s’en
préoccuper, s’en montrer solidaire. Et c’est bien en ce sens que se trouve
subtilement la pensée de la solidarité chez Martin Heidegger, une forme de
souci solidaire.
Conclusion
Il ressort de cette réflexion que, dans le souci, il y a l'idée d'attention,
de préoccupation, de sollicitude, et cela peut se dire solidarité. Le souci est à
saisir comme ouverture à l’autre et son monde : À travers donc le souci, le
Dasein se montre solidaire d'autrui et de son monde. L’être du Dasein ek-
siste, il se jette en avant de lui-même. Tout son être réside dans ce mouvement
d’aller-vers. Cette structure ontologique, Heidegger la nomme en des termes
clairs : "L’être-en avant-de-soi-même". Elle caractérise le Dasein comme
toujours déjà̀ jeté́ dans le monde et en mouvement vers... Son ek-sistence est
"factice", en ce sens qu’elle se déroule toujours dans le monde. Et ce
déroulement est un dévalement, une déchéance. Existentialité́ , facticité́ et
déchéance forment donc bien une unité́ qui pourrait se formuler : « Être-déjà-
a (au monde)-en- avant-de-soi-même-comme-être-auprès-de » (M.
Heidegger, 1986, p. 242). Cet entre répond précisément à la conception que
nous nous faisons du « souci » entendu, en un sens fondamental, comme "être
solidaire de…" !
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
L’“INSOMNIE” COMME EXPRESSION DU PHILOSOPHER
CHEZ EMMANUEL LEVINAS
Romuald Évariste BAMBARA
Maître-Assistant, Université Ouaga I Pr Joseph KI-ZERBO (BURKINA FASO)
bromualdevariste@[Link]
Résumé : La phénoménologie allemande à travers celle de Husserl et de
Heidegger, selon Emmanuel Levinas, s’est enfermée dans une approche
classique de l’être : l’être est ; une compréhension identifiant l’être à lui-même.
L’existence humaine s’apparente alors à un poids. La solitude devient une des
marques de l’être. Critiquant une telle approche qui caractérise par ailleurs
l’état de la société occidentale de l’époque, Levinas révèle que l’être, animé par
le bruissement anonyme de l’il y a, refuse de s’enfermer, de se replier sur soi.
Cet il y a, ni néant, ni être, menace permanente, suscite l’insomnie ou tient le
sujet éveillé. L’éveil, loin d’inciter le sujet à s’abriter dans le même, provoque
ce besoin pressant de sortir de ce non-sens ou de soi. Ainsi, Levinas à contrario
de l’ontologie contemporaine, insiste sur l’extériorité radicale qui caractérise
l’autre et impose à l’être une relation éthique, c’est-à-dire une ouverture à autre
que soi.
Mots-clés : INSOMNIE, IL Y A, ÉVASION, PHILOSOPHIE, ÉTHIQUE.
Abstract: According to Emmanuel Levinas, the German phenomenology
through Husserl’s and Heidegger' viewpoints, locked itself in a classic
approach of the being: the being is; an understanding identifying the being to
himself. Thus, the human existence is similar to a weight. Loneliness becomes
one of the signs of the being. Criticizing this approach, which also
characterizes the Western society of that time, Levinas reveals that the being,
animated by the anonymous rustle of the ‘’there is’’, refuses to shut himself
away, to turn inwards. This "there is" neither nothingness, nor being,
permanent threat, arouses insomnia or keeps the subject awaken. Awakening,
far from encouraging the subject to take shelter in the same, causes this
pressing need to get out of this nonsense or the self. Thus, Levinas in contrast
to contemporary ontology insists on the radical exteriority that characterizes
the other and imposes to the being an ethical relationship, i.e. an opening to
another than oneself.
Keywords : INSOMNIA, THERE IS, ESCAPE, PHILOSOPHY, ETHICS.
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
Introduction
Que vient faire le mot insomnie dans la philosophie ? Est-ce bien
l’insomnie qui nous tient éveillés et nous ôte tout sommeil ? Telles sont les
premières questions qui vous assaillent dès lors que vous tombez sur certains
textes d’Emmanuel Levinas, philosophe français contemporain.
L’insomnie est élevée au statut de notion chez Emmanuel Levinas. Et
quel sens donne-t-il à cette notion ? Serait-elle une pathologie sanctifiée en
mode de vie pensante ? Peut-elle se confondre à des notions comme
l’angoisse heideggérienne ou la nausée sartrienne ? L’insomnie n’est-elle pas
ce qui définit le mieux la philosophie aujourd’hui, c’est-à-dire en faisant de
cette impossibilité du Je à dormir, une alerte permanente qui l’incite à
philosopher et l’engage dans une vie pour-l’autre ?
Chez Levinas, l’usage de la notion d’insomnie est intimement lié à
d’autres et participe ainsi de la genèse de sa philosophie. Au nombre de ces
notions, on peut citer l’« il y a », « l’évasion », « la fatigue », « le visage »,
« la responsabilité », etc. Ces notions s’imbriquent les unes dans les autres,
empiètent les unes sur les autres, tout en participant à une approche nouvelle
de ce qu’est la philosophie. Et comment l’insomnie peut-elle être un mode
d’être ou une expression du philosopher chez Emmanuel Levinas ?
Notre intention, dans cet écrit, est de retracer la genèse de cette autre
manière de comprendre, de définir la philosophie comme insomnie, en
montrant ses implications dans la pensée éthique levinassienne. Et pour
établir cette approche de la philosophie comme insomnie, nous nous
emploierons à reformuler la lecture ou l’interprétation que Levinas donne de
la phénoménologie allemande. Notre démarche consistera à partir de
l’influence de la phénoménologie allemande, c’est-à-dire husserlienne et
heideggérienne sur la philosophie de Levinas, à analyser le renouvellement
de la problématique philosophique introduit par Levinas à travers la genèse
de la notion d’« il y a », à comprendre ce que recouvre cette notion et celle de
l’évasion comme besoin de sortir justement de cet « il y a ».
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
1. PARTIR DE LA PHÉNOMÉNOLOGIE DE HUSSERL ET DE
HEIDEGGER
Les sources de la philosophie de Levinas s’inspirent, entre autres, de la
phénoménologie allemande, celle d’Edmund Husserl et de Martin Heidegger.
De Husserl, il garde surtout « l’esprit », s’intéresse à sa réflexion sur la
psychologie phénoménologique et la constitution de l’intersubjectivité.
Certains des concepts de Levinas ne peuvent être appréhendés ou compris
qu’en les rattachant à leur origine husserlienne. E. Levinas (1984, p. 39-40)
revendique lui-même sa filiation avec Husserl : « Je commence comme
toujours presque avec Husserl ou dans Husserl, mais ce que je dis n’est plus
dans Husserl ».
Dans son ouvrage, En découvrant l’existence avec Husserl et
Heidegger, il entreprend un premier travail critique à l’égard du fondateur de
la phénoménologie, jugé trop idéaliste et essentialiste. Cette critique
levinassienne est partagée avec des auteurs contemporains comme Heidegger,
Sartre et Merleau-Ponty, etc. Dans l’après-guerre, Levinas commence à
élaborer ses propres ressources philosophiques perceptibles dans des
ouvrages comme Totalité et infini, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence,
ou encore dans De Dieu qui vient à l’idée. Il critique à la fois l’idéalisme de
Husserl et l’approche herméneutique ontologique de Heidegger. De cette
analyse critique des limites de la phénoménologie allemande, les
commentateurs perçoivent le motif proprement levinassien de l’éthique de la
responsabilité infinie : l’altérité y devient la catégorie clé d’une expérience
qui met radicalement en question le sujet en première personne, c’est-à-dire
l’ego transcendantal de Husserl, le Dasein de Heidegger, au profit d’un autre
qui peut être l’étranger, la veuve, l’orphelin, etc. Ces deux sujets, c’est-à-dire
l’ego transcendantal et le Dasein, selon Levinas, n’appréhendent en fait autrui
qu’en se le réappropriant, ne rencontrent l’autre que pour l’assimiler. Ils ne
conduisent pas à une relation avec l’autre comme tel. L’autre est réduit au
moi.
Levinas, par exemple, perçoit dans la cinquième Méditation
cartésienne, une construction de l’alter ego déduite par analogie avec la
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
présence corporelle du moi. En effet, dans le paragraphe 50 des Méditations
cartésiennes, Husserl (2014, p. 180) constate que
dans cette nature et dans ce monde, mon corps (Leib) est le seul
corps qui soit et qui puisse être constitué d’une manière originelle
comme organisme (organe fonctionnant), il faut que cet autre
corps – qui pourtant, lui aussi, se donne comme organisme - tienne
ce sens d’une transposition aperceptive à partir de mon propre
corps. […]. Dès lors, il est clair que seule une ressemblance reliant
dans la sphère primordiale cet autre corps avec le mien, peut
fournir le fondement et le motif de concevoir “par analogie” ce
corps comme un autre organisme.
Husserl ne laisse pas l’autre s’extérioriser dans sa radicale altérité. Une
altérité radicale qui signifie l’irréductibilité d’autrui à ce que je suis. Levinas
invite à concevoir la conscience autrement que comme une existence absolue,
une pure présence à soi, une relation à soi, et la relation autrement que sur le
mode analogique. La cinquième Méditation cartésienne, de son point de vue,
ne parvient pas à saisir l’autre comme autre, rendre compte de l’autre en tant
qu’autrui : Husserl élabore plutôt une altérité neutre, déterminée par la
ressemblance. Constituer autrui « par analogie » conduit inéluctablement à
privilégier la similitude ou la ressemblance au détriment de l’infinie
différence qui caractérise la relation à autrui. Pour éviter de tomber dans le
piège du solipsisme engendré par la phénoménologie husserlienne, Levinas
passe par l’éthique. L’éthique est perçue comme un au-delà de la
phénoménologie. Aussi devant la difficile phénoménologie du visage
d’autrui, phénoménologie qui transforme l’autre en objet de connaissance ou
en objet à décrire, Levinas affirme que l’accès au visage de celui-ci est
d’emblée éthique.
Levinas va s’intéresser particulièrement à un principe méthodique
propre à la phénoménologie qui est la réduction. Elle correspond bien à une
nouvelle manière de philosopher par le fait de laisser surgir une “expérience
fondamentale” par le truchement de l’épochè ou de la mise entre parenthèse
du monde. Ce que Levinas retient de ce processus de la réduction, c’est la
dimension de rupture qui permet de repartir du sujet comme fondement
inébranlable de la vérité. Dans la réduction, il privilégie le vocabulaire du
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« réveil », un réveil rendu possible par l’intrusion d’une altérité. Le réveil
comme lecture de la réduction par E. Levinas (1992, p. 35), signifie
simplement ceci : « Il ne faut pas dormir, il faut philosopher ». Levinas se sert
du thème de l’insomnie pour signifier un impossible repli du Moi sur lui-
même dans le sommeil. Il reconnait à Husserl, à travers sa réduction
phénoménologique, son ambition de réveiller le sujet de l’engourdissement
dans lequel il se trouve. Aussi sa réduction intersubjective, à partir de l’autre,
ouvre-t- elle non seulement celui-ci, mais ne le met plus au centre du monde.
Malheureusement, Husserl reste dans la logique de l’analyse de la relation
entre moi et l’autre en termes de connaissance.
Pour distinguer la réduction phénoménologique de l’insomnie
levinassienne, il faut se référer à la prééminence accordée à l’altérité infinie
d’autrui, de manière à ne pas identifier autrui au connu, ni même au
connaissable. La réduction phénoménologique husserlienne (caractérisée par
un vocabulaire technique, l’usage de concepts, etc.) permet à Levinas d’opérer
le passage à la relation éthique (avec un registre poétique). Sa pensée éthique
se veut une rupture avec ce qu’il est convenu d’appeler « l’“égoïsme” de
l’ontologie » (E. Levinas, 2006a, p.37) ou la pensée égologique.
En somme, Levinas corrige les limites perçues dans la cinquième
Méditation cartésienne, en inversant la logique de la pensée
husserlienne : ce n’est plus la conscience ou le moi qui me donne
l’Autre, c’est l’Autre qui me constitue en sujet. Autrui apparaît à
partir de soi et non de moi : ce que Levinas nommera « révélation »
ou « épiphanie » à partir de son visage. L’épiphanie du visage est
l’exceptionnelle apparition, exposition du visage pour signifier
l’extériorité insaisissable de l’autre. Le terme « visage », désigne
autrui, c’est-à-dire l’autre différent du même ou du moi et du
Monde. Le visage se signifie. Il est une exceptionnelle présentation
de soi par soi. Pour Levinas, le visage est par excellence
l’incontenable, c’est-à-dire qu’il ne présente pas les
caractéristiques objectives ou physiques, la culture, le statut social
de l’autre. Le visage révèle simplement autrui, l’individu, l’homme
dans sa simple singularité.
Quant à Heidegger, philosophe de Messkirch, la lecture de sa pensée
est incontournable et E. Levinas (2006d, p. 33) l’avertit en ces termes :
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
Un homme qui, au XXe siècle, entreprend de philosopher, ne peut
pas ne pas avoir traversé la philosophie de Heidegger, même pour
en sortir. Cette pensée est un grand événement de notre siècle.
Philosopher sans avoir connu Heidegger comporterait une part de
“naïveté”, au sens husserlien du terme : il y a pour Husserl des
savoirs très respectables et certains, les savoirs scientifiques, mais
qui sont “naïfs” dans la mesure où, absorbés par l’objet, ils
ignorent le problème du statut de son objectivité.
En effet, de Heidegger, Levinas s’intéresse à son interrogation sur l’être
et ses fondements, à sa phénoménologie de l’être distingué de l’étant.
Heidegger se donne en effet comme projet de saisir le sens de l’être-là, c’est-
à-dire la réalité humaine ou simplement l’homme. Le problème philosophique
fondamental chez lui est la question de l’être : Qu’est-ce que l’être ? La
compréhension de l’être, chez Heidegger, comme dans la tradition
ontologique, reste liée à la vérité. Le terme Dasein, chez lui, peut se traduire
par l’être-là ou être-au-monde. Définir l’être, c’est saisir son essence.
L’essence de l’être se confond à sa manière d’être ou à son existence. En effet,
il l’affirme dans Lettre sur l’humanisme (1966, p. 92), en ces termes : « Ce
que l’homme est, c’est-à-dire, dans la langue traditionnelle de la
métaphysique, l’“essence” de l’homme, repose dans son ek-sistence ».
Heidegger établit une distinction entre le terme Dasein et le terme
Daseiendes. Daseiendes recouvre l’étant, ou nomme simplement ce qui est.
En ce sens, il désigne tous les objets, toutes les personnes et Dieu lui-même.
Le Dasein renvoie à l’homme lui-même. Reprenant une citation
heideggérienne, E. Levinas, dans la revue Philosophie (2007, p. 17.) rappelle
que « le Dasein est un être en qui dans son être il y va de son être même ».
En d’autres termes, le Dasein est l’être-là (Da-sein) qui cherche à se
comprendre ou simplement qui s’intéresse à son propre être ; il est l'étant
exemplaire qui a le pouvoir de poser la question de l'être. Il est le seul à
questionner quant à son être lui-même. En tant que « Dasein », l’être humain
est « projeté » dans le monde : il « est-là » sans l’avoir cherché, vit sa
condition d’être jeté ou abandonné dans l’existence sans l’avoir cherché (ce
que Heidegger nomme notre déréliction) et pris d’angoisse devant ce devenir
qui s’impose à lui. Le Dasein est foncièrement être-au-monde. L’expérience
de la précarité radicale de l’existence de « l’être-là », (le Dasein), engendre
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la peur et l’angoisse. Ce sentiment de précarité, de vulnérabilité et cette
angoisse qui se saisissent de l’être-là, lui font prendre conscience qu’il est un
être-pour-la-mort. En d'autres termes, la temporalité du Dasein est conçue
comme finie et que l'être-au-monde est être pour la mort. L’homme doit
penser son existence dans l’horizon de la mort, car la mort est le mode d'être
que le Dasein a à assumer.
Levinas perçoit dans cet effort pour saisir l’être, le Dasein, une volonté
de réduire l’autre au même. La phénoménologie heideggérienne tombe dans
l’approche classique de l’ontologie qui perçoit l’être comme foncièrement
animé par son effort d’être et permet ainsi l’autoposition ou l’affirmation
narcissique du Moi. Elle devient la phénoménologie du Dasein. Il va jusqu’à
qualifier l’ontologie de Heidegger, de « philosophie du Neutre » (2006a, p.
332) ou de « philosophie de l’injustice » (Ibidem, p. 38). La socialité ou
l’ouverture à l’altérité incessible d’autrui est loin d’être une préoccupation de
Heidegger. Le Dasein est rattaché à un lieu, un sol. En effet, selon E. Levinas
(2006a, p. 37),
« Heidegger, comme toute l’histoire occidentale, conçoit la
relation avec autrui comme se jouant dans la destinée des peuples
sédentaires, possesseurs et bâtisseurs de la terre. La possession est
la forme par excellence sous laquelle l’Autre devient le Même en
devenant mien ».
Dans la description de la structure ontologique du Dasein par
Heidegger, Levinas perçoit justement la négation d’une ouverture à l’altérité
radicale d’autrui. Heidegger préfère décrire le Dasein en termes de solitude.
Ainsi dans sa critique de l’ontologie de Heidegger, E. Levinas (1997, p. 129)
proclame dans la revue Esprit :
Je maintiendrai à l’opposé de Heidegger que la philosophie peut
être éthique aussi bien qu’ontologique, elle peut être en même
temps grecque et non grecque dans son inspiration. Ces deux
sources d’inspiration coexistent comme deux tendances différentes
au sein de la philosophie moderne et c’est mon but personnel
d’essayer d’identifier ces deux origines du sens […] dans la
relation interhumaine.
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
Aussi, la question fondamentale de la philosophie, de son point de vue,
n’est-elle plus celle de Leibniz que Heidegger approuve, c’est-à-dire
"Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?" Mais plutôt celle-ci :
« Est-ce que je me dois à l’être ? Est-ce qu’en étant, en persistant dans l’être,
je ne tue pas ? » (E. Levinas, 2006d, p. 119).
Cette critique de l’ontologie heideggérienne le conduira à faire cette
mise au point :
Si au début, nos réflexions s’inspirent dans une large mesure - pour
la notion de l’ontologie et de la relation que l’homme entretient
avec l’être - de la philosophie de Martin Heidegger, elles sont
commandées par un besoin profond de quitter le climat de cette
philosophie et par la conviction que l’on ne saurait en sortir vers
une philosophie qu’on pourrait qualifier de pré-heideggérienne (E.
Levinas, 1998, p. 19).
En d’autres termes, cette volonté de s’arracher à l’ontologie
fondamentale de Heidegger est dictée par la nécessité d’aborder l’être
autrement en fuyant ce solipsisme foncier qui le caractérise.
Par contre, malgré toutes les réserves émises sur la philosophie
heideggérienne, Levinas trouve remarquable l’exploitation de la méthode
phénoménologique par Heidegger. Une exploitation judicieuse, efficace, qui
lui permet, dans son analyse du Dasein, de décrire les états comme l’ennui, la
culpabilité, la crainte, l’angoisse, l’anxiété, la joie, etc. Et c’est surtout la
description phénoménologique, pratiquée par Heidegger, d’une réalité
affective comme l’angoisse qui a beaucoup marqué Levinas. On découvre,
avec Heidegger, que l’angoisse apparaît comme un mouvement affectif sans
cause, sans “objet”. Mais, pour lui, c’est le fait que l’angoisse se présente
comme un vécu affectif sans objet, qui lui donne de la signification ou du
sens. En effet, pour Heidegger, selon les propos de Levinas (2006d, p. 31),
« l’angoisse serait l’accès authentique et adéquat au néant ». Elle est
l’expérience du néant, liée au néant ou encore donne accès à l’insignifiant.
Toujours est-il que dans cette prise de distance par rapport à Heidegger,
Levinas souligne que la notion d’il y a, cause de l’insomnie, est distincte du
117
Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
es giebt heideggérien. Comment Levinas définit-il les notions d’insomnie et
d’il y a ? Quel lien peut-on établir entre ces deux notions ?
2. L’INSOMNIE OU LA PRÉSENCE DE L’« IL Y A »
Qu’est-ce qui peut expliquer cette impuissance à dormir, à se reposer ?
Les notions d’“insomnie”, de “réveil” ou d’“éveil” sont présentes dans la
pensée éthique levinassienne, mais l’histoire de la philosophie nous permet
de remonter jusqu’à des auteurs comme Plotin pour voir un usage conséquent
de ces notions. L’usage de la notion de « transcendance de l’Un », chez lui,
n’exprime rien d’autre que l’éveil philosophique. C’est donc dire que Levinas
s’inscrit dans une tradition philosophique familière à l’usage de l’idée
d’insomnie quelle que soit la notion utilisée.
L’approche levinassienne de cette notion évoluera en fonction de ses
œuvres. Deux grandes lectures peuvent être perçues dans l’exposé de la
notion d’insomnie. Ainsi dans De l’existence à l’existant et Le Temps à
l’Autre, l’insomnie est assimilée à une vigilance sans but et sans objet,
suscitée par l’il y a. En ce sens, l’insomnie est l’éveil au rien ou le rien comme
éveil qui s’accapare le sujet. Elle exprime cette vigilance qui se situe au-delà
de la conscience, une veille qui n’est pas conscience de soi ou attention à
l’objet, mais la veille de l’être anonyme ou de l’« il y a ». L’insomnie, écrit
E. Levinas (1996, p. 27), « est faite de la conscience que cela ne finira jamais,
c’est-à-dire qu’il n’y a plus aucun moyen de se retirer de la vigilance à
laquelle on est tenu. Vigilance sans aucun but ». La conscience a donc cette
particularité d’être une vigilance. Mais paradoxalement, elle possède aussi
cette possibilité d’avoir sommeil, ce pouvoir de dormir. En somme, pour
comprendre le phénomène de l’insomnie, E. Levinas (2006e, p. 242) précise :
L’insomnie ne se définit pas comme simple négation du phénomène
naturel du sommeil. Le sommeil est toujours au bord du réveil, il
communique avec la veille tout en tentant de lui échapper (« Je
dors mais mon cœur veille », dit le Cantique des cantiques) ; il reste
à l’écoute de la veille qui le menace et qui l’appelle de son
exigence.
118
Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
Et à partir de Totalité et Infini, de même que dans Dieu qui vient à l’idée,
l’insomnie est l’éveil du moi à autrui, l’incapacité ou l’impossibilité de ne pas
être attentif à l’autre. Veiller, c’est “veiller au prochain”, se réveiller sans cesse
de son égoïsme, de son identité et de sa présence à soi. L’éveil est la non-
quiétude du Moi ou simplement cette agitation du Même causée par l’Autre.
L’éveil est, pour reprendre des mots levinassiens, une veille-à-l’être, une
attention-à. En d’autres termes, « l’insomnie est le déchirement de ce repos
dans l’identique », conclut E. Levinas (2006e, p. 243). Dans cette seconde
approche, la notion d’insomnie n’est plus pensée comme la veille de l’être,
mais l’éveil du moi au Bien, au-delà de l’être. L’autre dans le Même est celui
qui l’éveille et c’est cette donnée qui constitue le caractère irréductible de
l’insomnie. Ainsi, la philosophie va se définir à partir de la place primordiale
accordée à la personne de l’autre ou à la singularité irréductible de l’autre : elle
est un discours s’adressant toujours à un autre. P. Hayat, dans la préface de
l’ouvrage de Levinas intitulé Altérité et transcendance (1995, p. 20), conclut
alors que chez Levinas, « le commencement de la philosophie, ce n’est pas le
cogito, mais la relation à l’autre ». La métaphysique s’inscrit aussi dans une
telle optique : elle est le respect de la transcendance absolue qui se manifeste
dans l’autre.
Mais qu’est-ce qui maintient fondamentalement le sujet en éveil ?
Qu’est-ce qui l’empêche de plonger dans un sommeil profond oublieux de
soi-même et des autres ?
Levinas convoque la notion d’« il y a » pour justifier l’obligation de
veille du sujet. Qu’est-ce que l’« il y a » ? Que signifie cette notion ?
Soulignons d’emblée que cette notion est présente chez des écrivains comme
Apollinaire et Maurice Blanchot. Une des œuvres d’Apollinaire s’intitule
exactement Il y a. Cette notion signifie, chez lui, la joie de ce qui existe,
l’abondance, etc. Dans les œuvres de Maurice Blanchot, elle est exprimée à
travers des formulations comme le neutre, le dehors, le remue-ménage de
l’être ou de sa rumeur, du murmure de l’être, etc.
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
La notion d’« il y a » est surtout présente dans l’œuvre du philosophe
Martin Heidegger, à travers, rappelons-le, son « das es gibt ». Cette
formulation du « das es gibt » a été rendue publique et développée dans la
Lettre sur l’humanisme en 1949. Il y évoque l’existence d’un « il y a » originel
qui est fécond, riche de tout ce qui existe. Gibt vient de geben qui signifie
donner, en allemand. Pour E. Levinas (1987, p. 90.), « l’es gibt heideggérien,
c’est une générosité. C’est le grand thème du dernier Heidegger, l’être se
donne anonymement, mais comme une abondance, comme une bonté
diffuse ». Par contre, dans son analyse de l’expérience de l’il y a, E. Levinas
(1993, p. 102) oppose
l’horreur de la nuit, “le silence et l’horreur des ténèbres”, à
l’angoisse heideggérienne ; la peur d’être à la peur du néant. Alors
que l’angoisse, chez Heidegger, accomplit l’“être pour la mort”,
saisie et comprise en quelque façon, - l’horreur de la nuit “sans
issue” et “sans réponse” est l’existence irrémissible.
L’il y a, selon Levinas, n’est pas une reprise ou une traduction du « es
gibt » heideggérien. Une notion qui découle de ces étranges obsessions vécues
pendant l’enfance. Des obsessions reparaissant dans l’insomnie. Et c’est cette
expérience qu’il a décrite en captivité, pendant la seconde guerre mondiale,
et publiée dans son ouvrage De l’existence à l’existant1 au lendemain de la
Libération.
L’« il y a » y est décrit comme une « monotonie présence qui nous
étouffe dans l’insomnie » (Idem, p. 98), un silence pendant la nuit. Ce silence
ou cet « anonymat essentiel » (Idem, p. 95) est bruissant. Levinas a élaboré
cette notion en partant de souvenirs d’enfance, quand l’enfant dort seul et les
grandes personnes s’affairent entre elles : l’enfant ressent un silence
l’envahir. Dans Autrement qu’être ou au-delà de l’être, Levinas utilise des
expressions comme un “bourdonnement incessant”, “un bourdonnement sans
répit”, “un écœurant remue-ménage” pour définir ce silence. Et ce silence
bruissant est l’« il y a », défini comme l’absolument neutre, l’être
impersonnel. L’« il y a », c’est l’anonyme, comme dans l’expression « il fait
1
Emmanuel Levinas, 1993 [1947], De l’Existence à l’existant, Paris, Vrin.
120
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nuit », « il pleut » ou « il fait chaud ». L’il y a est caractérisé par des adjectifs
comme “anonyme”, “neutre”, “monotone”, “présence irrémissible”, etc. En
effet, précise-t-il,
il n’y a pas seulement quelque chose qui est, mais “il y a” par-
dessus ou à travers ces quelques choses, il y a un processus
anonyme de l’être. Sans porteur, sans sujet, comme dans
l’insomnie, ça n’arrête pas d’être-il y a (E. Levinas, 1993, p. 95).
L’« il y a » engendre un sentiment insupportable par le sujet. Le
sentiment de vivre une monotonie dépourvue de sens : l’il y a éveille une
“horrible monotonie”. Des expériences personnelles comme la fatigue,
l’insomnie nocturne, la paresse, permettent de mieux comprendre la notion
de l’il y a. Dans De l’existence à l’existant, E. Levinas (1993, p. 98) décrit
l’ « il y a » en termes d’horreur et d’affolement. En effet, « le frôlement de
l’il y a, c’est l’horreur. » (Ibidem) Et « l’horreur met à l’envers la subjectivité
du sujet, sa particularité d’étant. » (Idem, p. 100)
La place et le rôle de l’il y a sont bien différents dans De l’existence à
l’existant et dans Totalité et infini. On peut noter, dans l’analyse de cette notion
chez Levinas, une évolution, voire une contradiction dans sa pensée. Dans le
premier ouvrage, c’est-à-dire De l’existence à l’existant, l’il y a est le fond
initial à l’anonymat duquel s’arrache le sujet humain. Cet il y a, anonymat
essentiel, submerge toute personne ou chose, embrasse et les choses et la
conscience. Cet il y a vise l’affirmation de l’existant. Cet existant ne peut
surmonter la peur de l’il y a qu’en s’enfermant en lui-même. Et dans le second,
c’est-à-dire Totalité et infini, l’abîme de l’il y a heurte un sujet satisfait, fermé
sur soi, lui ouvrant ainsi la voie qui conduit à la relation éthique du face-à-face
avec autrui. Ici, le sujet sort du non-sens instauré par l’anonymat de l’il y a pour
rencontrer le visage de l’autre. Une ouverture à l’altérité d’autrui qui apaise de
la peur de l’étrangeté effrayante de l’il y a.
L’il y a ne serait-il pas au commencement de la philosophie ? Qu’est-
ce qui pousse à penser, réfléchir ou incite à s’adonner à l’entreprise
philosophique ? Cette même question a été posée par Philippe Nemo, lors de
son entretien avec Levinas dans Éthique et infini en ces termes : « Comment
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commence-t-on à penser ? Par des questions qu’on se pose à soi-même et de
soi-même, à la suite d’événements originels ? Ou par les pensées et les œuvres
avec lesquelles on entre d’abord en contact ? » (E. Levinas, 2006d, p. 11). Et
Levinas y répondait :
Cela commence probablement par des traumatismes ou des
tâtonnements auxquels on ne sait même pas donner une forme
verbale : une séparation, une scène de violence, une brusque
conscience de la monotonie du temps. C’est à la lecture des livres
– pas nécessairement philosophiques – que ces chocs initiaux
deviennent questions et problèmes, donnent à penser (Ibidem).
On peut donc émettre l’hypothèse que la peur informulée, la frayeur
indistincte, l’horreur anonyme, suscitées par l’il y a, seraient à l’origine de la
réflexion philosophique, du moins de celle de la pensée levinassienne.
La conséquence d’une vie prise dans l’étau de l’« il y a » ou l’horreur
de l’« il y a », c’est le dégoût de soi, la lassitude de soi. Le sujet doit s’arracher
de cet être neutre, sortir de l’être ou chercher une issue de ce « non-sens »
anonyme. En somme, pour sortir de l’il y a, il faut se déposer ou faire acte de
déposition pour emprunter des expressions levinassiennes. Cette déposition
de la souveraineté par le même ou le sujet consiste dans la réponse à l’appel
d’autrui pour s’occuper de la souffrance et de la mort de celui-ci, avant de
s’occuper de sa propre mort ou de son être-pour-l’autre.
3. DE L’ÉVASION
Le thème de l’évasion est propre à la littérature contemporaine. Le
poète qui rêve d’une vie idéale, de s’éloigner de sa condition de vie, de mener
une autre vie, parle d’évasion. L’évasion, dans ces conditions, exprime le
souci de rompre avec les conventions, les contraintes sociales ou les règles
qui étouffent l’épanouissement de l’individu. Cette idée remonte aux
romantiques des XVIIIè et XIXè siècles.
Mais, dans notre contexte, « De l’évasion » est d’abord le titre d’un
texte de jeunesse d’Emmanuel Levinas. Un texte d’une vingtaine de pages
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
paru, en 1935 dans le tome V de la revue Recherche philosophique2. Ce texte
sera repris sous forme de livre, introduit et annoté par Jacques Rolland.
Ensuite, l’évasion deviendra une notion spécifique de la philosophie
levinassienne.
Dans ce texte de jeunesse des années 1935, Levinas exprimait cette
aspiration profonde qui incitait à sortir d’un certain climat, d’une certaine idée
ou catégorie de la suffisance qui devenait la caractéristique essentielle d’une
certaine civilisation de son temps et de la philosophie. Ce qu’il nomme à
travers un néologisme qui lui est propre, le « besoin d’excendance » (E.
Levinas, 2011, p. 98) exprime le « besoin de sortir de soi-même, c’est-à-dire
de briser l’enchaînement le plus radical, le plus irrémissible, le fait que le
moi est soi-même » (Ibidem). En d’autres termes, l’évasion vise à rompre,
briser ce lien du moi à soi, cet égologisme inhérent à l’ontologie. Un
égologisme qui se complaît dans le fait que l’être est, par conséquent
l’existence devient un absolu. Et puisque l’être est, il est déjà parfait, fini et
s’inscrit dans l’absolu. Alors l’essai de Levinas veut sortir de cette civilisation
de la satisfaction, marquée essentiellement par la pensée heideggérienne, pour
entendre un autre sens, trouver un au-delà de l’être. Un besoin de sortir qui
n’est guère suscité par un manque ou une privation, mais au contraire par une
plénitude ou par un “trop de soi-même”.
« Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme »3, texte
d’Emmanuel Levinas paru dans la revue Esprit, en 1934, sera d’abord repris
dans l’ouvrage collectif du Cahier de l’Herne intitulé Emmanuel Levinas4,
ensuite, sous la forme d’un ouvrage intitulé Les imprévus de l’histoire5. Ce
texte a été écrit avant celui de L’évasion et anticipait sur des événements qui
nécessitaient une sortie de l’être. Dans cet article, Levinas percevait cette
2
Cette revue était dirigée par Alexandre Koyré et Albert Spaïer, Jean Wahl et Gaston
Bachelard.
3
Emmanuel Levinas, 1934, « Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme »,
in Esprit, n° 26, p. 199-208.
4
Danielle Cohen et Miguel Abensour (dir), 1991, Emmanuel Levinas, Cahier de
l’Herne, Paris, L’Herne.
5
Emmanuel Levinas, 2008 [1994], Les imprévus de l’histoire, Paris, Librairie
Générale Française.
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« fatigue de l’Europe », ce climat de violence et de haine qui sédimentait toute
la société occidentale. L’antisémitisme racial ou la haine des Juifs, déjà
manifeste dans la société occidentale, annonçait des lendemains difficiles.
Une dénonciation de l’idéologie national-socialiste, c’est-à-dire de
l’hitlérisme, élevé par Levinas au rang de philosophie et de métaphysique.
Une telle idéologie se caractérise par le fait d’exalter le biologique, le corps,
le sang et les racines. De telles idées vont engendrer la haine de l’autre
homme, de l’autre différent de moi, et finiront par entraîner l’holocauste. Le
besoin d’évasion se voulait une anticipation, une solution à ce mal irréversible
qui se profilait dans cette Europe.
À partir de la seconde lecture de la notion d’insomnie, c’est-à-dire,
rappelons-le, à partir de Totalité et infini, la philosophie, dans la pensée de
Levinas, va s’appréhender comme un éveil, une insomnie de la conscience ou
une « conscience de la rupture de la conscience » (E. Levinas, 1990, p. 256).
L’insomnie invite à l’évasion, autrement dit à sortir de soi. Cette sortie de soi
ou de l’être non seulement ne se constitue pas dans les nourritures terrestres
ou les jouissances par lesquelles le sujet s’illusionne sortir de sa solitude, mais
aussi, elle ne se pratique pas dans la connaissance ; car la connaissance, pour
Levinas, se ramène à une assimilation, une identification, une absorption de
l’objet connu par le sujet connaissant. La connaissance est de l’ordre de
l’annexion, ce qui la rend foncièrement inapte à aider le sujet à sortir de soi.
Par contre, la sortie de soi dont parle Levinas est une véritable communion
avec l’altérité de l’autre. Elle est de l’ordre de la socialité et récuse le
désespoir de la solitude de l’être. Elle est une invite à la vigilance, donc elle
joue fondamentalement un rôle critique. Cette sortie de soi permet de critiquer
les attitudes, les lois et institutions de la cité, de notre société de
consommation. Une telle société plonge l’homme dans le sommeil où il n’y
a guère de place pour la ré-flexion.
Alors, Levinas nous exhorte à ne pas dormir, mais à philosopher. Une
philosophie qui doit viser essentiellement l’humain dans l’homme. De cet
éveil ou de cette insomnie, la philosophie peut « s’ouvrir à l’unicité de
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l’unique dans ce réel, c’est-à-dire à l’unicité d’autrui. C’est-à-dire, en fin de
compte, à l’amour. » (E. Levinas, 1994, p. 199). La rencontre avec l’autre ou
cet amour du prochain est le grand événement dans l’acte de philosopher
d’aujourd’hui. L’autre, non seulement permet d’être non-indifférent, de nouer
des contacts avec le moi, mais c’est avec lui que le sens de la responsabilité
et l’effort de développer la socialité vont apparaître. L’altérité d’autrui
empêche de dormir ou ôte à l’homme son attitude naïve qui le plonge dans le
sommeil.
Au-delà de ce que nous avons évoqué, la relation avec l’autre défait
cette crispation du moi sur soi instaurée par la peur de l’il y a, c’est-à-dire
empêche le repli du même sur soi. L’altérité de l’autre apaise de l’horreur de
la nuit, du “silence et de l’horreur des ténèbres” ou de “l’écœurant remue-
ménage et encombrement de l’il y a”. La philosophie comme éveil, comme
insomnie se veut simplement une ouverture ou une vocation à autrui.
L’insomnie est la manifestation de l’inquiétude du psychisme. La conscience
est dépersonnalisée, à tel point que l’on peut affirmer : je ne veille pas, “ça
veille”.
La philosophie est une alerte permanente au réveil d’une telle
prédisposition, et justement l’insomnie est pour la conscience cette absolue
incapacité de se dérober et de se distraire. Et les actes de violence ou de
barbarie ne constituent guère des événements accidentels ou des exceptions
historiques. La violence ou la barbarie est une prédisposition intrinsèque à
l’humain. L’approche levinassienne de la philosophie est en rupture avec la
philosophie du Neutre, du Même propre à l’ontologie ; une philosophie dont
le discours ne touche guère l’homme dans son humanité, ne l’éveille pas à
l’Autre dans son altérité absolue, en somme une philosophie qui occulte
Autrui. Dans la Préface à l’édition allemande de Totalité et Infini. Essai sur
l’extériorité, Levinas re-qualifie la définition étymologique, traditionnelle de
la philosophie. Au fond, la philosophie, conçue comme amour de la sagesse
dans la tradition philosophique de l’occident, c’est-à-dire dans l’ontologie,
exalte le savoir et le pouvoir. Mais au-delà de cette sagesse du connaître, la
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philosophie, selon Levinas, est aussi sagesse de l’amour ou la sagesse en
guise d’amour, car elle se caractérise fondamentalement par la non-
indifférence-pour-autrui, l’inquiétude obsessionnelle pour la vie de l’autre.
Et la philosophie redevient ainsi, selon E. Levinas (2006a, p. IV), sagesse de
l’amour au service de l’amour : « Philosophie comme amour de l’amour.
Sagesse qu’enseigne le visage de l’autre homme ! » À partir de là, l’ambition
de Levinas se précise :
Nous nous proposons de décrire, dans le déroulement de
l’existence terrestre, de l’existence économique comme nous
l’appelons, une relation avec l’Autre, qui n’aboutit pas à une
totalité divine ou humaine, une relation qui n’est pas une
totalisation de l’histoire, mais l’idée de l’infini. Une telle relation
est la métaphysique (E. Levinas, 2006a, p. 44).
Seule l’éthique peut être cette philosophie à même de révéler le sens de
l’humain. Une éthique qui accorde la prééminence à l’autre, instaure l’obligation
à l’égard d’autrui. Elle commence par une mise en question de l’égoïsme du moi
par autrui, en conséquence, par une mise en question de l’ontologie.
On appelle cette mise en question de ma spontanéité par la
présence d’Autrui, éthique. L’étrangeté d’Autrui- son
irréductibilité à Moi- à mes pensées et à mes possessions,
s’accomplit précisément comme une mise en question de ma
spontanéité, comme éthique, précise Levinas (2006a, p. 33).
L’existence du moi consiste dans le fait de se vouer aux autres et d’être
infiniment en mouvement vers l’autre dans son extériorité absolue : tel est le
sens de l’être. La relation avec l’autre homme est d’emblée au
commencement, avant toute vision des choses ou toute connaissance. Le sens
de l’existence du sujet est son don de soi, son sacrifice au prochain.
L’autre est d’une altérité radicale, incessible. L’autre passe avant moi,
que ce soit dans la relation de face-à-face ou dans la relation avec la
multiplicité des hommes ou la socialité. Cette primauté d’autrui est absolue
et ne s’accommode pas avec les relations ordinaires empreintes de réciprocité
et d’intérêt. L’éthique levinassienne invite à une responsabilité absolue vis-à-
vis de l’autre, à travers le souci permanent de celui-ci, c’est-à-dire de son
étrangeté non réductible au Même, aux pensées et désirs du Même. Une
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responsabilité que le sujet ne saurait récuser et qui se manifeste dans le
respect, la courtoisie à l’égard d’autrui, l’accueil de l’autre avec les mains
pleines et la maison ouverte. L’éthique levinassienne affirme la prédominance
de l’existence et du bonheur de l’autre.
Conclusion
Quitter le climat de l’ontologie contemporaine, incarnée par la
phénoménologie allemande à travers Husserl et Heidegger, telle est
l’ambition de la philosophie levinassienne. Cette ontologie contemporaine a
conçu le moi comme un être se suffisant à soi. Une telle approche de l’être
est inspirée par l’image qu’offrent les réalités matérielles comme les choses.
En effet, les choses sont, alors on peut déduire que l’être est. Affirmer que
l’être est a fini par instaurer le culte de la persévérance en soi ou de l’égoïsme
du moi. Mais le moi, selon Levinas, n’est pas dans la quiétude. La conscience
est agitée par la présence envahissante de l’il y a qui crée l’insomnie ou
maintient le sujet éveillé ou réveillé. Cette insomnie doit être éthique, au sens
où l’évasion permet de rompre l’identité de l’être pour sortir de soi-même,
c’est-à-dire du non-sens et être responsable d’autrui. Cette sortie instaure
l’amour d’autrui.
Une telle approche de la condition de l’existence humaine consacre
l’actualité de la philosophie levinassienne et permet d’affirmer que ses textes
sont prophétiques : c’est en cela que l’on reconnaît la grandeur de sa pensée.
En effet, notre actualité est profondément marquée par l’il y a. Cet il y a
s’identifie à l’incertitude, à un questionnement permanent de ce que sera
chaque vie prise individuellement et collectivement. Ces temps d’incertitude,
de questionnement sur notre vulnérabilité se caractérisent par la présence de
cet “anonymat essentiel” qui agite chaque conscience. On peut l’admettre,
avec des termes levinassiens, notre époque est marquée par une certaine
“fatigue” provoquée par une actualité horrible : attentats, explosions,
criminalité urbaine, conditions précaires de vie, etc. Des conditions de vie qui
nécessitent l’éclairage de la pensée éthique levinassienne : « L’idée de la
charité, l’idée d’engagement à l’égard d’autrui est renforcée par chaque
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événement mortel » (E. Levinas, 1996, p. 137). Ne sont-ce pas nos conditions
d’existence actuelles ? Qu’est-il arrivé à notre virilité ?
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LEVINAS Emmanuel, 1994 [1972], Humanisme de l’autre homme, Paris,
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Payot & Rivages, 119 p.
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LEVINAS Emmanuel, 2006c [1974], Autrement qu’être ou au-delà de
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129
Revue Spécialisée en Études Heideggériennes - numéro 4 - 2016
LEVINAS Emmanuel, 2008 [1994], Les imprévus de l’histoire, Paris,
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LEVINAS Emmanuel, 2011 [1935], De l’évasion, Paris, Librairie Générale
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POIRIE François, 1987, Emmanuel Levinas, Qui êtes-vous ? Paris, La
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130
Revue Spécialisée en Études Heideggériennes – Numéro 4 - 2016
PHÉNOMÉNOLOGIE DE L’HUMANITÉ MARIALE.
RÉFLEXION A PARTIR DE WHITEHEAD
Séverin YAPO
Maître-Assistant, Université Félix Houphouët-Boigny (CÔTE D’IVOIRE)
yapson7@[Link]
Résumé : Établi sur la thèse husserlienne d’une « sphère primordiale »
comme nature commune à l’idéel pour sa réalisation dans le temps, et
relevant du champ de la philosophie de la religion, cet article, qui se veut une
alternative anthropologique à l’idée contemporaine de la mort de Dieu et
l’auto-représentation humaine, voit dans l’idée whiteheadienne d’une nature
primordiale relevant de la pluralité théologique, l’argument pour une
proposition nouvelle, celle de l’humanité mariale, à la fois comme
objectivation naturelle de Dieu et fondement d’une humanité du XXIè siècle
amicalement représentative du divin.
Mots clés : WHITEHEAD, VIERGE MARIE, VIRGINITÉ, HUMAIN, PLURALITÉ.
Abstract: Established on the husserlian thesis of a "primordial sphere" as a
common nature to the idea of its realization in time, and relevant to the field of
the philosophy of religion, this article, which is an anthropological alternative to
the idea Contemporary with the death of God and human self-representation, sees
in the whiteheadian proposition of a relevant primordial nature of theological
plurality, the argument of a new proposition, that of Marian humanity, both as
the natural objectification of God and the foundation of a humanity of the 21st
century friendly representative of the divine.
Key words: WHITEHEAD, VIRGIN MARY, VIRGIN, HUMAN, PLURALITY.
Introduction
En quoi après la théologie analytique d’Alfred North Whitehead, la Vierge
Marie constitue-t-elle le pur fondement de l’humanité contemporaine ? Cette
question de recherche, qui fait muter le questionnement sur le fondement, non
seulement de la métaphysique analytique de l’auteur de Process and reality, mais
de la théologie vers l’anthropologie - une anthropologie dont la figure centrale
apparaît d’un premier abord non philosophique - semble receler un biais logique
qu’avant tout il conviendra de lever.
Nous ne sommes pas les premiers à vouloir faire signe vers
l’anthropologie en philosophie de la religion. En 2009, Sebbag observait que
Freud, avec son texte sur Le tabou de la virginité, d’une analytique
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes – Numéro 4 - 2016
philosophique, fit « irruption dans le domaine anthropologique » (p. 161).
L’actualité de l’anthropologie philosophique s’éclaire, dans le domaine de la
phénoménologie, des travaux de Blumenberg (2006). Celui-ci, en dénonçant
l’interdit anthropologique de Husserl et Heidegger, incline l’avenir de la
philosophie vers l’anthropologie comme paradigme. Cette option
anthropologique semble pouvoir rectifier les visées non pragmatiques d’un
concept de la virginité s’offrant au sens de donné originaire à valeur probante.
A contrario, « ramenée à une conception abstraite, la virginité se présente
comme un fait discutable [. Mais] à qui, à quoi se rapporte un état si proche
des origines ? » (T. Sebbag, 2009, p. 161).
Nous postulons qu’anthropologique, la virginité fait signe vers un
originaire marial : « On doit constater un caractère d’irréversibilité de
l’inscription qui vient marquer ce qui est vierge » (Ibidem), mieux, non marqué
par le péché originel. Du Vè au XVIè siècle, selon la dogmatique chrétienne,
« l’idée d’Immaculée se cristallise : une nature acquise de naissance [préserve
Marie de Nazareth] de la faute originelle, de toute souillure du corps, de la mort,
et lui octroie une virginité perpétuelle » (Idem, p. 171). Pourtant ce n’est ni dans
la dogmatique, ni dans la théologie chrétienne que s’inscrira notre réflexion.
Elle se voudra globale, philosophique donc. Et pour cause : pour Whitehead
(1926), « les fondements des dogmes doivent être posés dans les termes d’une
rationalité métaphysique qui critique les significations et cherche à exprimer
les concepts les plus généraux adaptés à l’univers dans sa globalité même »
(p.71).
L’intérêt d’une étude philosophique sur la Vierge Marie se reçoit de ce
que « la teneur des quatre Évangiles canoniques ne permet pas d’expliquer le
statut particulier accordé à Marie par les cultes catholique et orthodoxe » (T.
Sebbag, 2009, p. 170) car sa figure transcende la sphère religieuse pour se
faire perpétuellement et universellement féconde. Ainsi nous apparaît la
Vierge Marie, cet étant métaphysique, précisément théologal antique, tel
qu’anthropologiquement donné à notre contemporanéité, via la
phénoménologie contemporaine, husserlienne, mais surtout dans la
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes – Numéro 4 - 2016
métaphysique analytique, whiteheadienne, intéressée par une notion
théologique capitale : le processus.
Dans la ligne de J. Cobb (1965), grande figure contemporaine de la
théologie du Processus, R. Picon (2007) voit dans le « locus théologal »,
l’unique cadre théorique pour la métaphysique et la philosophie de la nature
élaborées par A. N. Whitehead. Or ce locus, « ici compris au sens premier de
ce qui a Dieu pour objet » (Ibidem), les commentateurs l’inclinent en direction
de la « pluralité ». Pour Picon en effet, « l’approche whiteheadienne de Dieu
fait de la pluralité un locus théologal fondamental » (Ibidem). Ce locus est
également compris par l’exégète « comme le lieu où quelque chose de décisif
se joue pour [Dieu] et se révèle à son sujet » (Ibidem).
L’idée de la pluralité entendue comme locus théologal occupe une place
centrale dans l’œuvre de Whitehead. Par « pluralité », Whitehead entend le
fait que ce qui était multiple, en se renouvelant, devient un en s’enrichissant
des différences qu’elle intègre à sa propre constitution. Il écrit : « L’entité
nouvelle est à la fois, l’ensemble formé par la pluralité qu’elle trouve ; elle
est aussi l’une des entités dans la pluralité disjonctive qu’elle quitte ; comme
entité nouvelle, elle existe disjonctivement au milieu de la pluralité des entités
qu’elle synthétise » (Whitehead, 1995, p. 21). Pour notre part, en tant
qu’entité nouvelle, en son humanité, la figure de la Vierge Marie est distincte
de celle du Christ. Mais comme telle, Marie constitue l’intégration des
différentes figures divine, christique (Dieu et homme) et humaine (ante-
contemporaine) dont, comme unité humaine distincte de chacune de ces
figures, elle est riche.
En ce sens, décisive nous semble l’humanité mariale en tant qu’elle est
révélatrice du divin pris comme idée plurielle de quelque chose de singulier :
Dieu. Ce singulier, pour apparaître dans la réalité naturelle, prend
particulièrement figure humaine. Si l’imaginaire humain peut aussi se
représenter le divin, peut-être est-ce qu’en la pureté de son fondement,
virginal, l’humanité constitue l’image de Dieu.
133
Revue Spécialisée en Études Heideggériennes – Numéro 4 - 2016
Voyant en la Vierge Marie la pure image de Dieu, et en l’imagination
la commune faculté humaine figurant cette pureté virginale, en soi matricielle,
cet article part de l’hypothèse que, « constituant un pouvoir fondamental de
l’âme humaine, qui sert a priori de fondement à toute connaissance » (Kant,
2006 [1787], p. 193), l’imagination situe dans le domaine d’une nature
intrinsèquement intuitive et immanente. Par le mot « imagination », nous
entendons l’ensemble de nos représentations mythiques, communes :
« Françoise Dolto, interrogée par le psychanalyste Gérard Séverin, déclare
dans ce sens à propos de Marie : « C'est une projection des imaginaires
préverbaux, du ressenti du vivre dans son corps. Quand je dis mythique, je
dis au-delà de l'imaginaire particulier de chacun ; c'est une rencontre de tous
les imaginaires sur une même représentation » (T. Sebbag, 2009, p. 174-175).
Mariale, l’imagination relie l’humain au divin, le réel à l’idéel, sur la
base d’un passé originairement commun ce, grâce à la « mémoire », un peu
comme dans la théologie de la pluralité de Whitehead. Cette hypothèse qui
voit en la Vierge Marie l’objectivation naturelle de la subjectivité divine est
en lien avec J. Cobb (1982, p. 6), qui a amplement démontré que Dieu
constitue la « subjectivité transcendantale de la subjectivité humaine ». La
subjectivation humaine justifie d’autre part que l’on fasse de Dieu l’objet de
toutes nos représentations. Ainsi que l’explicite R. Picon (2007), « Dieu est
toujours sujet et objet de nos représentations ». Une telle hypothèse aura
besoin d’être développée tant scientifiquement que philosophiquement. À ce
sujet, en nous laissant pour l’essentiel librement accompagner par Raphaël
Picon dans son article intitulé « John Cobb, lecteur de Whitehead : la pluralité
comme lieu théologique », nous nous appuierons sur l’idée de la « sphère
primordiale d’une « nature » spatiale » (E. Husserl, 1953, p. 98) développée
dans le paragraphe 55 des Méditations cartésiennes, pour montrer comment
la pluralité théologique anthropologiquement objectivée dans la Vierge Marie
comme image du divin pourrait fonder l’humanité du XXIè siècle, de nature
idéelle.
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes – Numéro 4 - 2016
1. MARIE, IMAGE ANTHROPOLOGIQUE DE LA PLURALITÉ
THÉOLOGIQUE
À propos du fondement scientifique de l’humanité mariale comme pure
image du divin, il est notoire que Morton (2013) contribua significativement
au développement des recherches sur les rapports entre la mémoire, l'émotion
et l'imagination dans la détermination du sens de l’agir humain. Évoquant
spécifiquement les actes de « mémoire » qui se réfèrent aux émotions, la
position de Morton fait écho à la thèse philosophique d’A. Damasio établie
en 2003 sur le cerveau des émotions, la mémoire constituant le substrat des
émotions. Dans le domaine des neurosciences affectives, « l’imagerie
fonctionnelle cérébrale chez l’homme démontre l’existence de ces substrats
neuronaux des émotions » (Altéri, 2009). Fonctionnellement immanentes à la
nature humaine sont les émotions re-tenues dans le cerveau, cette réalité de
l’idéalité constitutive de l’esprit en tant qu’elle s’offre comme la matrice où
sont formées les images mentales impulsant toutes nos actions. Pour Å.
Wettergren, en relevant que « l'imagination ne doit pas être un acte conscient
d'imaginer avec des images mentales » (2014), A. Norton aura supprimé la
frontière entre émotion et imagination. Par où, émotionnelle, la mémoire
imaginative à la source de notre agir avec nous-même et les autres a-t-elle
pour fondement moins la raison comme calcul que ce que Heidegger
dénomme le « fond sans fond », mémoire unitaire de l’intelligence humaine :
« La Raison pure, théorique et pratique […] est pose du fond, […] elle est le
fond de toute fondation : […] elle est ce qui détermine, dans leur unité, toutes
les conditions de possibilité de l’étant » (M. Heidegger, 1962 [1957], p. 170).
Ce fond, l’étant naturel constitutif de la primordiale unité humaine, nous
semble dire ce que Husserl (1953) appelle la sphère primordiale par laquelle
nous nous sentons originairement reliés aux autres. Un tel se sentir relié à
l’humanité devrait procéder d’un fond rationnel conférant son sens à
l’humanité : « Le sens constitue ce qui est propre à recevoir les formes
sensibles sans la matière » (Aristote, De l’âme, 429a, 2014, p. 1015). Le sens
de l’humanité se reçoit de ce qui, pur, nous affecte de l’intérieur et dont nous
saisissons intellectuellement la représentation. Toutefois, l’on est à se
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes – Numéro 4 - 2016
demander si ce sens marial de l’humain comme représentation du divin est,
dans le monde actuel, encore courant.
En nous intéressant à partir de Heidegger à « Dieu considéré dans son
rapport à l’univers » (M. Heidegger, 1962 [1957], p. 220), deux positions
contemporaines se dégagent. D’un côté, non plus sensible mais extrêmement
rationnelle, l’humanité se définit comme « le moi [aujourd’hui sur-humain
qui] se représente et qui est défini comme le sujet certain de lui-même »
(Idem, p. 221) dans une vision déicide. D’un autre côté, « notre monde
atomique [fait] voir que, si à en croire Nietzsche Dieu est mort, le monde livré
au calcul demeure et que partout l’homme est inclus dans un calcul qui,
décomptant toute chose, la rapporte au principe de raison » (Ibidem). Pour ne
pas être lacunaire, nous proposons une troisième voie, susceptible d’offrir une
alternative au reste de l’humanité en regard du déicide anti-pluraliste
dominant l’époque. Si l’on suppose que tant pour l’homme que pour Dieu
« ratio veut dire compte » (Ibidem p. 218), et si tant est que lorsque l’homme
décompte il se représente égoïstement lui-même, la troisième voie invite à
prendre toute l’ampleur de l’idée leibnizienne suivante reprise par Heidegger :
« Pendant que Dieu calcule, le monde se fait » (Ibidem, p. 221). L’alternative
veut que là où l’homme contemporain calcule « egotiquement » en se
reproduisant « sous forme de machines à penser » (Ibidem, p. 220), c’est-à-
dire d’ordinateurs et autres nouvelles technologies numérisant l’humanité
atomisée, Dieu pour sa part calcule au pluriel en laissant le monde se faire
avec lui en tant que Dieu lui-même accepte d’avoir pour représentation
naturelle l’humanité virginale. Nous soutenons que le sens de l’humanité est
quelque chose qui, en tant que forme, est immanent au divin : la Vierge Marie
nous semble constituer cette représentation du divin entendu comme lieu du
sens, humain. Notre thèse, qui fait de l’unité divine le socle du dialogue de la
théologie avec l’anthropologie mariale en esquisse ici sous l’angle de la
pluralité comme marque du réel à la fois divin et humain se comprend à la
lumière de la pluralité whiteheadienne : « Le multiple détermine ici la
possibilité même de l’un. L’unité de base de ce réel […] est la combinaison à
chaque fois singulière de toutes les relations de cet événement aux autres
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes – Numéro 4 - 2016
entités du monde qu’il appréhende » (R. Picon, 2007). Or, reste à savoir si la
portée contemporaine de l’immanence divine trouve un fondement
philosophique de premier ordre puis ce en quoi ce fondement nous porte
explicitement vers la figure mariale pour que nous y intelligions par
excellence la représentation humaine de la pluralité divine.
C’est Aristote qui écrit : « La faculté intellective saisit les formes
immanentes aux représentations » (Aristote, De l’âme, 431b, 2014, p. 1031).
L’âme humaine, en sa pointe fine – entendez l’esprit – constitue le lieu
d’intellection de la représentation de la pureté spirituelle inhérente à ce qui,
divin, fait sens pour l’homme. Percevoir en esprit la Vierge Marie comme la
« représentation [humaine du divin,] sera le mouvement qui se produit sous
l’effet du sens [interne à l’âme humaine] en activité » (Aristote, De l’âme,
429a, 2014, p. 1025). Mais vers quoi d’autre que soi-même comme une âme
l’humanité dirigera-t-elle sa perception si elle veut parvenir à connaître la
Vierge Marie comme représentation du divin ? « L’âme [humaine] si elle veut
se connaître elle-même, doit porter son regard sur une âme » (Platon,
Alcibiade, 133b, 2011, p. 39), celle de la Vierge-Marie « et avant tout sur cet
endroit de l’âme [humaine] où se trouve l’excellence de l’âme, le savoir, ou
sur une autre chose à laquelle cet endroit de l’âme est semblable » (Ibidem).
Pour l’homme, se connaître devient synonyme de connaître la Vierge Marie
en tant que représentation humaine du divin, en cela originairement perçue
comme âme par toute âme. Se connaître soi-même est dès lors inséparable
d’avoir le sens de l’humanité, qui est divin et qui a pour représentation la
Vierge Marie, comme humanité pure. C’est le sens de la proposition
platonicienne suivante : « C’est […] au divin que ressemble ce lieu de l’âme,
et quand on porte le regard sur lui et que l’on connaît l’ensemble du divin
[…], on serait alors au plus près de se connaître soi-même » (Platon, 2011, p.
39). Avoir un tel sens de l’humanité signifie alors un sentir intérieurement
sans matière, intellectuellement donc, le divin, en sa représentation humaine
que constitue la Vierge Marie. Mais quel véritable lien y a-t-il entre la
perception spirituelle de l’humanité mariale et l’émotion inhérente à un
possible sentir rationnel de cette humanité ?
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes – Numéro 4 - 2016
La problématique du sentir a été mise en lumière par L. Altéri (2009),
dans Eidos et pathos, en particulier au chapitre V sur « l’émotion de la raison ».
Pour restituer cette émotion du sentir qui dit la « phénoménologie du pathos »,
« équivalent latin [du] sentir (et sensus) » Altéri, non seulement y voit le « peu
fréquent terme « pathique », déclinaison du terme grec paskein (d’où pathos) »
(Ibidem), mais montre également que les « émotions sont revenues au centre
du débat philosophique » (ibidem). Chez Wettergren (2014, p. 16), les émotions
« filtrent les informations et les options en faisant les unes un peu plus saillantes
que les autres » et « relient les représentations de situations réelles à des
représentations de diverses possibilités qui en découlent » (Ibidem.). Nous
convenons avec Wettergren que les émotions orientent l’imagination et
déterminent la teneur affective de l’agir.
Cependant, une rationalité calculatrice pouvant incliner à des émotions
mauvaises contaminant peu à peu l’imagination, nous optons pour un concept
fondamental de la raison, ainsi purement en lien avec une imagination dès lors
créatrice. L’imagination qui crée est de nature fondamentalement mariale. En
ce sens, le rôle joué par Dieu dans la théologie christique est désormais dévolu
à la Vierge Marie en l’ère anthropologique actuelle. Chez Whitehead, le rôle
de Dieu dans le processus de concrescence du réel est centré sur l’apport à
chaque entité actuelle de son projet initial (entités idéales, objets éternels). De
même, chez nous, la Vierge Marie constitue la mémoire fondamentale qui
apporte continûment à chaque homme le fondement spirituel de son
développement naturel. Elle confère à chacun son unité. Elle le conduit à sa
concrescence. Par « « concrescence » Whitehead (1995) entend « le procès par
lequel l’univers, avec sa pluralité de choses, acquiert une unité individuelle
propre » (p. 344). Pour notre part, face à l’humanité déicide et auto-
représentative, en sa concrescence, l’humanité du XXIè siècle s’objectivera
virginalement. Elle s’objectivera en la Vierge Marie. Celle-ci constitue la
plurielle unité du Christ au cœur de l’âge atomique. En la nature mariale en
procès d’objectivation dans le temps, chaque réalité humaine trouvera sa
concrétude et son accomplissement. Tout le devenir humain a pour horizon
d’accomplissement la pureté virginale dont Marie constitue l’image pure :
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes – Numéro 4 - 2016
alpha et oméga naturels de l’humanisation. Aussi, l’enjeu de notre propos est-
il de voir dialoguer la rationalité théologique et l’imagination humaine dans la
définition du divin. En conséquence, parvenir au sens de l’humanité signifie
détenir une représentation rationnellement sensible, c’est-à-dire
émotionnellement pure, ou imaginativement créatrice, du divin : « Dire qu’il y
a en l’âme quelque chose de plus divin que ce qui a trait à la pensée […], nous
ne le pouvons pas » (Platon, 2011, p. 39). Du coup, l’émotion, qui sélectionne
et offre à l’imagination les informations en lien avec celle-ci, nous semble le
pendant idéel de la raison sensitive, réelle, comme l’imagination constitue en
notre sens le pendant de la raison scientifique, réaliste.
En ce sens, notre intuition fondamentale consiste en ce que le concept
de sphère primordiale, que l’on retrouve chez Husserl déjà, ouvre le champ
d’un réalisme scientifique whiteheadien qui, ici repris dans le cadre d’une
phénoménologie de la religion – relation à Dieu – à orientation génétique,
historique, offre des arguments intéressants pour établir dans le sentir du divin
le sens même d’un vécu de type marial non seulement fondateur d’humanité
mais de communauté comme chez Husserl. La « sphère primordiale »,
husserlienne, en tant que signe de la « pluralité » whiteheadienne, comme
solution contemporaine au problème du fondement marial de l’humanité,
nous semble déterminante pour permettre le passage de la théologie de
Whitehead vers sa philosophie de la nature en tant que traduction réaliste de
l’idéalité des objets qui adviennent dans le temps. Notre thèse procède de la
proposition husserlienne selon laquelle « se constitue dans ma sphère
primordiale une « nature » spatiale, et elle se constitue en rapport intentionnel
avec mon corps en tant que siège des perceptions » (Husserl, 1953, p. 98). En
cette proposition, la théologie de la pluralité whiteheadienne se justifie au
sens où, en tant qu’« objet » idéel, Dieu se spatialise, se naturalise, il
s’objective dans le procès par lequel il se dirige perceptivement vers la pureté
immanente à sa propre « nature » dont la forme humaine est le corps de la
Vierge Marie où il retrouve l’intégrité de son image souillée par les déicides.
Le process whiteheadien de temporalisation des « objets idéaux » husserliens,
tel est le cadre où fera sens la présente étude.
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes – Numéro 4 - 2016
2. L’HUMANITÉ MARIALE : UNE OBJECTIVATION
PHENOMÉNOLOGIQUE DU MÉTAPHYSIQUE
C’est J. Wahl (1932) qui, commentant Whitehead, écrit : « Les objets
sont les éléments de la nature qui ne passent pas [...] ils peuvent apparaître ou
disparaître dans le monde des événements.... » (p. 118). Comme monade, je
suis quelque chose de retenu au sein de ma sphère primordiale, virginale, par
l’imagination immanente, unique objet qui comme tel, ne passe pas. En cette
pure image où je suis « re-produit » en chacun de mes actes de penser, déjà
en naissant, je suis produit par ce dont je constitue l’image. De même en
mourant, je disparais, mais encore dans le monde. À la fois comme créature,
je me découvre dans le monde comme un objet soumis au temps qui passe,
mais étant relié à d’autres êtres pensants, dans un espace donné avec d’autres
habitants du monde objectif, au sens phénoménologique de Husserl. Je relève
de la sphère primordiale, c’est-à-dire de la catégorie de ce que Whitehead
nommera « objets éternels ».
Pour autant, en tant qu’un moi fini, je ne suis pas éternel. Demeurant en
ma nature primordiale, je me connais à partir de la finitude de cette Nature.
Or celle-ci se trouve en lien avec l’infini de la supra-temporalité. De ce lien,
il vient que cette sphère qui définit une Nature primordiale est de tout temps.
Elle est caractérisée par « l’omni-temporalité » au sens une fois encore de
Whitehead. Car, elle est présente en chacune de mes représentations des
objets du monde, un peu comme chez Kant. Mon éternité finitisée, qui
appartient en propre à ma Nature primordiale, j’en ai conscience à partir de
l’imagination qui est immanente à moi et ma nature. Toutefois, à moi-même
comme objet temporel, n’appartient que l’immanence de ma finitude. En ce
sens, je puis après Maurice Elie, établir un lien entre le Whitehead de Procès
et réalité et le Husserl de la Cinquième des Méditations cartésiennes, qui
parle des « objets idéaux » dont la supra-temporalité se révèle être une omni-
temporalité au caractère reproductible. Ces objets sont extensibles en tant que
figures idéales objectivables et opposables aux réalités objectives
individualisés par l’espace et le temps. En ma procession de la supra-
temporalité omni-temporelle au travers de laquelle je me découvre comme
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Revue Spécialisée en Études Heideggériennes – Numéro 4 - 2016
une temporalité subjective au sens où Heidegger souligne que l’être est temps,
je réalise par moments que je suis plus proche de l’objet idéal husserlien que
de la réalité objective whiteheadienne, cette dernière étant simplement
soumise au temps objectif et à l’espace objectif, naturels.
Mais, comme l’aura observé M. Elie, l’opposition entre Husserl et
Whitehead, expression de l’opposition entre l’infini et le fini, n’est
qu’apparente. Car l’un comme l’autre recherchent l’unité de la nature et de
l’esprit aux fins de parvenir à une conception à la fois globale et scientifique
du monde humain en son sens transcendantal. Pour notre part, c’est en relisant
avec Husserl et Whitehead le processus de formation de la conscience
humaine que nous présenterons les grandes lignes de la phénoménologie que
nous concevons comme étant génétiquement mariale, c’est-à-dire procédant
d’une histoire qui est celle de la finitude mariale, immanente à tout étant
humain mais tenue dans l’infini d’un divin qui spiritualise, autrement dit in-
finitise, communique sa forme à l’humain.
Dans Le Concept de nature, Whitehead, qui nomme « bifurcation de la
nature », la dualité de nos représentations naturelle et scientifique de la nature,
dit qu'elle consiste à diviser la nature en deux parties, « c'est-à-dire la nature »
appréhendée par la conscience et la nature qui est la cause de cette conscience
(1920, p. 54). Qu’est-ce que la nature physique appréhendée par la
conscience ? C’est par exemple ce qu’appréhende Whitehead au sens où « la
lueur rouge du crépuscule est […] une partie de la nature ». Qu’est-ce que la
nature physique en cause dans cette conscience physicienne ? Dans ce même
exemple, ce sont « les molécules ou les ondes électriques par lesquelles les
hommes de science expliqueraient le phénomène ». Nous demandons :
comment unifier l’explication scientifique du monde et l’explication naturelle
du monde ? Whitehead s’est intéressé à cette question. Soucieux de construire
un système unitaire de l’idéel avec le réel et qui serait explicatif du monde,
Whitehead vise la globalité de la réalité.
Son réalisme est métaphysique. Ainsi qu’il l’énonce dans Procès et
réalité, « ce doit être aussi l'un des objectifs d'une cosmologie complète de
141
Revue Spécialisée en Études Heideggériennes – Numéro 4 - 2016
construire un système d'idées qui rapporte les intérêts esthétiques, moraux et
religieux à ceux des concepts du monde qui tirent leur origine des sciences de
la nature » (1995 [1978], p. 38). En conséquence, notre ambition, rencontrant
celle de Whitehead, consiste à construire une cosmologie qui pour être
complète, devra commencer par s’établir sur un fondement qui unit le naturel
et le religieux.
En ce sens, au regard de l’apparente division du monde spirituel entre le
naturel et le religieux, et en rapport avec l’exemple de la rougeur crépusculaire
scientifiquement perçue par Whitehead comme grappe d’ondes électriques,
nous demandons : qu’est-ce que la nature humaine appréhendée par la
conscience religieuse ? C’est ce que nous appréhendons au sens où l’esprit
infini, au temps de l’accomplissement, apparaît sous le voile de la finitude
mariale. Et, qu’est-ce que la nature mariale en cause dans cette conscience
religieuse ? Ce sont l’ensemble des puissances spirituelles ou des vertus
mariales - accueil, don, partage - par lesquelles les disciples de la Vierge Marie
expliqueront le phénomène d’humanisation du divin.
Visant dans cette optique une explication globale du monde humain,
notre objectif est celui d'une anthropologie qui rapporte les intérêts
esthétiques heideggériens – le dernier Heidegger offre une théologie du verbe
poétique – moraux kantiens et physico-religieux whiteheado-husserliens à
ceux des concepts du monde humain qui tirent leur origine des sciences de la
nature humaine en son fond divin. Mais comment rationnellement y
parvenir ? Il s’agira de « re produire » en la société contemporaine l’humanité
mariale en un procédé whiteheadien.
3. REPRODUIRE AUJOURD’HUI L’HUMANITÉ MARIALE PAR
UNE MÉTHODOLOGIE WHITEHEADIENNE
Au moins deux thèses s’opposent sur la détermination de la méthode
whiteheadienne. Suivant la première, incarnée par D. Debaise (2006), la
méthode whiteheadienne est relation des existences théologique et sociale. En
cette relation de l’humain au divin, la méthode, philosophique, est
spéculative. Ainsi qu’il l’écrit, « la philosophie spéculative est
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essentiellement une méthode [qui] rend possible une définition de l’existence
à partir de la « créativité ». [L’expérience] se définit par les relations
spécifiques entre ces existences, ce que Whitehead appelle des « sociétés » »
(p. 21). Exister signifie créer spéculativement une société. Le geste de cette
création sociale, qui se prend avec l’expérience humaine en liaison avec ce
qu’il y a de plus spéculatif dans l’idéel, à savoir Dieu, consiste en l’expérience
scientifique de la « re production » naturelle qui « re présente ».
Mais que peut valoir une expérience de société qui serait spéculative,
tant en la figure virginale dont la réalité renverrait à une nature et une société
antiques, anachroniques donc, qu’en la figure divine qu’elle prétendrait
représenter, nous rétorquerait la moderne philosophie, pratique ?
La thèse de la spéculation comme expérience purifiée est perçue comme
non réaliste, comme non plus humaine. Ainsi que le signifie Isabelle Stengers
au sujet de la spéculation, « la page est tournée, sans doute, rien ne transcende
en effet l’expérience mais l’expérience purifiée […] est […], elle-même,
dominée par l’appel à une forme de transcendance, l’appel à des données qui
[peuvent] être qualifiées de « primaires », pures de toute interprétation »
(Préface à Debaise 2006, p. 11).
La deuxième thèse est justement défendue par Isabelle Stengers. C’est
celle du pragmatisme. Elle argue : face à la spéculation naïve, « Whitehead
répond par une méthode pragmatique, au sens de Williams James, impliquant
l’exploration consciente, processuelle, expérimentale, de ce dont peut
témoigner une expérience immédiate, mais jamais dénuée d’interprétation »
(Idem, p. 11-12). C’est dire qu’une expérience immédiate, telle celle de Dieu,
peut être expérimentée et interprétée par celui qui pour pouvoir la présenter à
une tierce, devra l’avoir expérimentée. Pour Whitehead (1995) lui-même, « si
nous désirons obtenir l’enregistrement d’une expérience non interprétée,
autant demander à une pierre d’enregistrer son autobiographie » (p. 63).
Pour notre part, loin d’opposer expérience spéculative d’immédiate
présentation de l’idéel et expérience pragmatiste de la re présentation qui
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interprète cet idéel en le faisant procéder de sa conscience d’où il émerge
comme être naturel, dans la relation de l’une et l’autre expérience semble se
trouver la vérité de la méthode de Whitehead. Concevons ainsi la méthode de
Whitehead comme un pragmatisme spéculatif, celui du pragmatisme qui re
produit socialement ce qui se présente spéculativement. Il s’agit en un mot de
la re production re présentative.
La présentation qui suit à la trace le geste divin de la production
originelle s’actualisant dans la réalité naturelle se déploie analytiquement, en
un procès interprétatif. La création spéculative de la société contemporaine
est re production qui re présente de manière double. D’une part, elle est le
geste phénoménologique de « création » de l’humanité nouvelle constitutive
d’une tautologie analytiquement humaine, celle de l’humanité contemporaine
qui émerge de l’expérience spéculative de la Vierge Marie, elle-même étant
l’image, la re production de l’humanité du Christ. D’autre part cette société
contemporaine traduit analogiquement le geste métaphysique de
« création » de l’humanité antique, en une tautologie analytiquement divine :
le Christ dont l’humanisation est l’expérience de re production originelle de
Dieu. Ce double geste nous semble éminemment marial, en tant que la Vierge
Marie constitue le modèle en lequel se réalise scientifiquement dans la nature,
l’idéal divin.
En conséquence, relativement à la méthode contemporaine de « re
production » de l’humanité, qui est mariale, nous commençons par suivre
celle adoptée par Whitehead dans son réalisme métaphysique, qui distingue
la causalité efficiente du monde et l’immédiateté de sa présentation. D’une
part, la rougeur crépusculaire whiteheadienne et le voile de la finitude mariale
figurent l’immédiateté de présentation. D’autre part, molécules, ondes
électriques whiteheadiennes et puissances, vertus mariales illustrent la
causalité efficiente. Mais de manière conceptuelle, qu’est-ce que la causalité
efficiente ?
M. Elie souligne qu’il s’agit de ce qui « régit le premier degré de notre
expérience, c'est-à-dire la transmission physique des « sentirs », qui continue
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d'agir sous la perception au sens habituel du terme, que Whitehead nomme «
immédiateté de présentation », laquelle est discontinue, éclairant seulement
le présent, mais claire et bien localisée » (Elie, 2003, p. 65). Quelle en est la
signification mariale ? Avant toute considération mariale, par l’intelligence
naturelle nous ressentons en notre organe visuel la sensation de rougeur du
crépuscule. Corrélativement, dans l’intelligence religieuse, si l’image de
Marie de Nazareth nous affecte, c’est sensiblement que nous percevons le
voile constitutif de son manteau virginal. Lorsque l’image de la Vierge Marie
affecte sensationnellement une tierce où lorsqu’en son esprit cette personne
garde l’habitude de la présentation de Marie, de même lorsqu’au contact
physique, l’expérience vécue au premier degré du phénomène marial se
communique au présent à un autre individu, tout comme pour le crépuscule
drapé de rougeur, la présentation est dans le premier cas immédiate, dans le
second cas discontinue. Dans un cas comme dans l’autre, la présentation
inaugurale ou l’actualisation de l’affection crépusculaire comme de la
visitation mariale, toujours, a lieu à un endroit et à un lieu précis.
En termes de temps, le crépuscule a lieu à l’intersection entre la fin du jour
et le début de la nuit ; la visitation de la Vierge Marie, entre le soir de l’époque des
dieux - le 20 è siècle où Heidegger dans « Pourquoi des poètes » théorise en
modalité nietzschéenne la fuite des dieux, le Christ étant malencontreusement
assimilé à un démiurge grec par le philosophe - et l’amorce du temps des hommes
- depuis l’heure du début de l’obscurcissement du monde référé par Heidegger
dans son Introduction à la métaphysique, avec les atrocités guerrières planétarisées
au siècle dernier, seule une nature typiquement humaine, celle de la Vierge Marie,
semble à même de porter le divin vers le processus de son humanisation achevée-
. En termes d’espace, le crépuscule touche à une partie de la nature, celle qui est
détournée du soleil. La visitation mariale est censée toucher davantage à la partie
de l’humanité qui éprouve le plus l’éloignement du divin. Mais c’est peu à peu que
l’ampleur mariale, qui - de par ses vertus de silence et d’humilité et ses puissances
d’accueil du divin et de don de soi partageant l’humaine condition compatissante
- affecte l’humanité en auto renouvellement, est perçue par l’entièreté de cette
humanité planétaire que pourtant elle englobe spirituellement dès ses origines en
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tant qu’elle en constitue une fois encore la Nature primordiale par reprise
adaptative de la phénoménologie d’E. Husserl. Et, comme l’aura démontré M.
Elie, la théorie whiteheadienne de la perception est en lien avec la conception «
progressive » de Husserl, pour qui « nous dépendons de la confirmation
progressive de la perception » (Husserl, 1990, p. 63), laquelle tend perpétuellement
à son achèvement par des « esquisses » successives.
En effet, la théorie whiteheadienne des « préhensions » et des « sentirs
» se déploie au sein d’un processus continuel de constitution « préhensive »
de ce qu'il nomme les « entités actuelles », par incorporation successive de
toutes les « données » du monde. « Une « préhension » whiteheadienne n'est,
en effet, que l'« activité par laquelle une entité actuelle effectue, pour son
propre compte sa concrétion d'autres choses » (Elie, 2003, p. 65-66). Reste à
savoir comment la concrétion progressive husserlo-whiteheadienne se traduit
dans le sens marial.
Ainsi qu’on peut le pressentir à l’idée de l’expérience continuelle de
l’humanisation du divin dont le point focal n’est autre que l’heure du jour ou
encore le moment où le divin et l’humain se rencontrent au crépuscule du jour
des dieux qui est l’aurore du jour des hommes plus haut mis en relief, dans la
phénoménologie mariale se donne la confirmation progressive de la
perception du divin dans l’humain. La perception du divin dans l’humain est
figurée par le phénomène de la Nature primordiale incarné par la Vierge
Marie. Celle-ci aura perçu, dans son vécu naturel, des réductions
phénoménologiques progressives. De celles-ci les séquences ont
ultérieurement été consignées dans les dogmes chrétiens, séquences dont les
pures images transcendantales s’accomplissement phénoménologiquement
au sens du phénomène saturé de J. L. Marion, autre nom de ce que nous avons
perçu dans la Nature primordiale de Husserl de même que la permanence du
moi chez Kant.
Ces séquences, ce sont par exemple l’Annonciation, immédiateté de la
présence du divin telle qu’elle est naturellement manifestée dans sa propre
Nativité relatée par les Évangiles apocryphes. La Nativité de la Vierge Marie,
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où elle apparaît la manifestation humaine de la Nature primordiale, n’est autre
que ce que présente le Livre des Proverbes, où elle se qualifie comme
première création par le divin avant même la fondation de la terre. Par où la
Nativité de la Vierge Marie figure-t-elle la souche non intuitivement
expérimentable du fond de la Nature humaine, commune. Possible raison
phénoménologique pour laquelle dans l’histoire de l’Église, seuls les
Apocryphes relatent la nativité de la Vierge Marie.
Quant aux expériences successives des sentirs mariaux de la proximité
du divin, elles se retrouvent dans l’Annonciation, la Visitation, la Nativité du
Christ, la Présentation de Jésus au temple, etc. À la visitation, l’Esprit divin
qui anime la Vierge se communique au sein de sa cousine Élisabeth portant
Jean Baptiste qui alors frémit du sentir divin. De même les anges, « divins »,
sont présents à la naissance du Christ. À la Présentation de l’enfant au temple,
il est prophétiquement annoncé par le divin Siméon qu’un glaive
transpercerait le cœur de la Vierge Marie. Ces esquisses successives de la vie
divine concrétisée en son humanité par la Vierge Marie, d’un point de vue
husserlien, tendent vers leur achèvement dans leur horizon. Celui-ci se
constitue le sentir apodictique où s’intuitionne avec évidence l’Esprit Saint
dans la communauté des disciples du Christ réunis avec la Vierge Marie à la
Pentecôte.
Les sentirs (feelings) apparaissent des préhensions positives. Elles
actualisent et approprient les données. Chez Whitehead, il existe des
préhensions négatives. Elles « excluent » les sentirs non conformes aux
conditions catégoriales. Les sentirs et leurs préhensions sont un cadre pour le
discernement de la qualité de l’expérience naturelle, religieuse et
communautaire de la monade humaine du point de vue du rapport du naturel
au communautaire par l’entremise du divin en tant que condition de validation
de l’expérience. Chez Whitehead les sentirs sont « vectoriels », puisqu'ils «
ressentent ce qui est là-bas et le transforment en ce qui est ici ».
Aussi, au sens de la Vierge-Marie, il est d’une part ressenti ce qui relève
du divin, soit via le don de l’Esprit de Dieu, soit via la vie naturelle insufflée
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en son âme virginale ici-bas, Esprit et souffle provenant du Ciel, en tant qu’un
là-bas. Par exemple, théologico-anthropologiquement pluriel comme tout
humain, Salomon dans le livre de la Sagesse 8,20, soutient au sujet de sa
propre naissance : « Etant [en ma nature primordiale, idéellement] bon »
(Bible, 2004, p. 1289), en me temporalisant, le divin en moi s’est
naturellement objectivé en trouvant sa concrétion dans un corps sans
souillure, c’est-à-dire virginalement marial. Les natures idéelles, bonnes telle
celle de Salomon, image du Christ, se concrétisent par « accouplement »,
autrement dit en une « constitution par association [de leur nature divine avec
leur nature mariale, humaine] dans l’expérience de l’autre » (Husserl, 1953,
p. 94). Plus précisément, la nature idéelle de Salomon est transformée lors de
l’Annonciation d’abord et de la Nativité de Marie ensuite, en chair divine
d’abord humanisée dans le Christ, puis accomplie comme chair humaine
objectivée et enfantée dans la Vierge Marie, qui est d’ici-bas.
Une telle approche trouve sa pertinence en étant complémentaire de la
dogmatique chrétienne : « Du II e au V e siècle, le rôle de Marie se concentre
sur l’Incarnation et se comprend essentiellement en rapport avec le Christ -
« conçu du Saint-Esprit, né de la Vierge Marie » (T. Sebagg, 2009, p. 170).
Conclusion
En somme, pour pouvoir répondre à la question du pourquoi voir en
la Vierge Marie le fondement de l’humanité actuelle, la recherche s’est
appuyée sur la méthode whiteheadienne du pragmatisme spéculatif. Il s’est
agi de la « re production » de l’unité de Dieu en sa « re présentation » comme
homme. De cette unité, la Vierge Marie, particularisation de la divinité
christique, apparaît le particulier.
Nos résultats débouchent sur la conclusion suivante : l’expérience de
particularisation de Dieu en l’humanité contemporaine se déroule dans la
nature primordiale (humaine/divine). De celle-ci émergera, concrescence du
divin, l’humanité du XXIè siècle. Laquelle procède de l’actualisation du fiat
marial. Où sont unifiés l’humain et le divin. L’unification est auto-
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engendrement de l’unité théologale. C’est dans cet unique but que s’est
déployé le pragmatisme spéculatif ayant présidé à notre discussion avec
Whitehead. Ce dernier, A. Beaulieu (2012) le présente comme le « précurseur
des théories de l’auto-création » (p. 81).
Ces résultats inclinent vers la thèse de l’auto-création de l’humanité
du XXI è siècle en la Vierge Marie, particularisation de la pluralité divine.
Qui s’établira sur le principe de la pluralité divine/humaine telle que,
spéculativement théologique, elle se réalisera tautologiquement en une
genèse anthropologique attendue. Dans la phénoménologie génétique
mariale, seul importera le sentir pur de l’origine actualisée dans les limites de
la raison pure en extension via l’imagination transcendantale au champ de la
société contemporaine.
Comme autre résultat important, notre recherche a montré que le sentir
originaire peut faire défaut. Et en son lieu peut prendre place ce que
Heidegger aurait appelé un semblant de sentir perçu loin de l’originel, dans
l’errance du non-monde. La perception peut donc décevoir. Voilà qui
explique ce que nous avions découvert au sens de l’auto-représentation
contemporaine de l’humanité déicide, laquelle peut déchoir comme
rationalité calculatrice et s’opposer à la théologie whiteheadienne de la
pluralité présentative de Dieu en sa représentation virginale.
En bref, porteuse d’une humanité nouvelle s’auto-engendrant par la
pureté virginale est la figure de Marie de Nazareth, rectificatrice de celle de
« la vierge tentatrice Lilith, présentée par la tradition juive comme première
épouse d'Adam » (T. Sebbag, 2009, p. 171). Et si se concrétiser en la Vierge
Marie consistait à s’auto-engendrer comme une humanité nouvelle,
révolutionnaire ? Véritablement révolutionnaire semble l’humanité qui, pour
demeurer unie à soi-même, passera par l’incontournable moment d’un rapport
pacifié avec le divin, tout aussi marial !
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