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Méthode de Descartes et Révolution Copernicienne

Le document présente les contributions majeures de R. Descartes, E. Kant, G. Galilée et B. Pascal à la philosophie et à la science, en mettant l'accent sur la méthode cartésienne, la révolution copernicienne, le rapport entre science et religion, et l'expérience du vide. Descartes établit une méthode universelle fondée sur quatre règles, tandis que Kant souligne l'importance de l'expérimentation dans les sciences. Galilée remet en question l'autorité de l'Église face à la science, et Pascal démontre l'existence du vide à travers une expérience rigoureuse.

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Méthode de Descartes et Révolution Copernicienne

Le document présente les contributions majeures de R. Descartes, E. Kant, G. Galilée et B. Pascal à la philosophie et à la science, en mettant l'accent sur la méthode cartésienne, la révolution copernicienne, le rapport entre science et religion, et l'expérience du vide. Descartes établit une méthode universelle fondée sur quatre règles, tandis que Kant souligne l'importance de l'expérimentation dans les sciences. Galilée remet en question l'autorité de l'Église face à la science, et Pascal démontre l'existence du vide à travers une expérience rigoureuse.

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LES REGLES DE LA METHODE

R. Descartes (1596-1650), mathématicien et philosophe français, est le fondateur du rationalisme


moderne. Il influença considérablement la philosophie de son époque. Tirée d'une expérience pratique des
mathématiques, sa Méthode va marquer des générations entières ; elle est universelle car elle peut être
appliquée par tous les hommes à tous les problèmes. L'évidence composée, l'analyse, l'ordre et le
dénombrement sont les quatre règles de cette méthode.

J'avais un peu étudié, étant plus jeune, entre les parties de la philosophie, à la logique, et, entre les
mathématiques, à l'analyse des géomètres et à l'algèbre, trois arts ou sciences qui semblaient devoir contribuer
quelque chose à mon dessein. Mais, en les examinant, je pris garde que, pour la logique, ses syllogismes et la
plupart de ses autres instructions servent plutôt à expliquer à autrui les choses qu'on sait, ou même, comme
l'art de Lulle, à parler sans jugement de celles qu'on ignore, qu'à les apprendre. Et bien qu'elle contienne, en
effet, beaucoup de préceptes très vrais et très bons, il y en a toutefois tant d'autres mêlés, qui sont ou nuisibles
ou superflus, qu'il est presque aussi malaisé de les en séparer que de tirer une Diane ou une Minerve hors d'un
bloc de marbre qui n'est point encore ébauché. Puis, pour l'analyse des anciens et l'algèbre des modernes, outre
qu'elles ne s'étendent qu'à des matières fort abstraites, et qui ne semblent d'aucun usage, la première est
toujours si astreinte à la considération des figures, qu'elle ne peut exercer l'entendement sans fatiguer beaucoup
l'imagination ; et on s'est tellement assujetti en la dernière à certaines règles et certains chiffres qu'on en a fait
un art confus et obscur qui embarrasse l'esprit, au lieu d'une science qui le cultive. Ce qui fut ca use que je
pensai qu'il fallait chercher quelque autre méthode qui, comprenant les avantages de ces trois, fût exempte de
leurs défauts. Et, comme la multitude des lois fournit souvent des excuses aux vices, en sorte qu'un État est
bien mieux réglé lorsque, n'en ayant que fort peu, elles y sont fort étroitement observées ; ainsi, au lieu de ce
grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j'aurais assez des quatre suivants, pourvu
que je prisse une ferme et constante résolution de ne manquer pas une seule fois à les observer.
Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être
telle ; c'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention ; et de ne comprendre rien de plus en
mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n'eusse aucune
occasion de le mettre en doute.
Le second, de diviser chacune des difficultés que j'examinerais en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il
serait requis pour les mieux résoudre.
Le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus
aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusques à la connaissance des plus composés ; et
supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres.
Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers, et des revues si générales, que je fusse assuré de
ne rien omettre.
Ces longues chaînes de raison, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir
pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m'avaient donné occasion de m'imaginer que toutes les
choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s'entresuivent en même façon, et que, pourvu
seulement qu'on s'abstienne d'en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu'on garde toujours l'ordre qu'il
faut pour les déduire les unes des autres, il n'y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne ,
ni de si cachées qu'on ne découvre.

Descartes, R., Le Discours de la méthode, 2è partie, Paris 1981, Nathan, Coll. Les intégrales de philo, pp. 44-
46. Voir Partie III - fiche 23 : les démarches mathématiques.

LA REVOLUTION COPERNICIENNE
Philosophe allemand de la fin des Lumières, E. Kant (1724-1804) résout l'opposition du rationalisme et de
l'empirisme. Son oeuvre principale est La Critique de la raison pure. Il y constate que la métaphysique piétine alors
que les mathématiques et les sciences physiques réussissent. Pourquoi ? Parce que depuis Copernic, celles-ci ont
révolutionné leur méthode : au lieu d'attendre des connaissances par l'observation, elles ont introduit dans la nature
leurs hypothèses pour les vérifier expérimentalement.

La Physique arriva bien plus lentement à trouver la grande voie de la science ; il n'y a guère plus d'un
siècle et demi en effet que l'essai magistral de l'ingénieux Bacon de Verulam en partie provoqua et en partie, car on
était déjà sur sa trace, ne fit que stimuler cette découverte qui, tout comme la précédente, ne peut s'expliquer que par
une révolution subite dans la manière de penser. Je ne veux considérer ici la Physique qu'en tant qu'elle est fondée sur
des principes empiriques.
Quand Galilée fit rouler ses sphères sur un plan incliné avec un degré d'accélération dû à la pesanteur
déterminé selon sa volonté, quand Torricelli fit supporter à l'air un poids qu'il savait lui -même d'avance être égal
à celui d'une colonne d'eau à lui connue, ou quand, plus tard, Stahl transforma les métaux en chaux et la chaux en
métal, en leur ôtant ou en lui restituant quelque chose, ce fut une révélation lumineuse pour tous les physiciens.
Ils comprirent que la raison ne voit que ce qu'elle produit elle-même d'après ses propres plans et qu'elle doit
prendre les devants avec les principes qui déterminent ses jugements, suivant des lois immuables, qu'elle doit
obliger la nature à répondre à ses questions et ne pas se laisser conduire pour ainsi dire en laisse par elle ; car
autrement, faites au hasard et sans aucun plan tracé d'avance, nos observations ne se rattacheraient point à une loi
nécessaire, chose que la raison demande et dont elle a besoin. Il faut donc que la raison se présente à la nature
tenant d'une main ses principes qui seuls peuvent donner aux phénomènes concordant entre eux l'autorité de lois
et, de l'autre, l'expérimentation qu'elle a imaginée d'après ces principes, pour être instruit e par elle, il est vrai,
mais non pas comme un écolier qui se laisse dire tout ce qu'il plaît au maître, mais, au contraire, comme un juge
en fonctions qui force les témoins à répondre aux questions qu'il leur pose. La Physique est donc ainsi redevable
de la révolution si profitable opérée dans sa méthode uniquement à cette idée qu'elle doit chercher dans la nature
— et non pas faussement imaginer en elle — conformément à ce que la raison y transporte elle-même, ce qu'il
faut qu'elle en apprenne et dont elle ne pourrait rien connaître par elle-même. C'est par là seulement que la
Physique a trouvé tout d'abord la sûre voie d'une science, alors que depuis tant de siècles elle en était restée à de
simples tâtonnements.

Kant, E., La Critique de la raison pure, Préface de la 2' édition, Paris 1968, PUF, pp. 17-18.
Voir Partie III - fiche 24 : les systèmes astronomiques de la Renaissance ; fiche 26 : la méthode expérimentale.

LA SCIENCE ET LA RELIGION
G. Galilée (1564-1642) invente la physique moderne en pratiquant l'expérimentation et en formulant
les lois de la nature sous forme mathématique. Dans cette fameuse Lettre adressée à Don Benedetto Castelli,
il renverse l'autorité de l'Église en cas de conflit entre une vérité de la foi et une vérité de la science ; Galilée
démontre que tel passage de l'Écriture sainte doit être interprété alors qu'une vérité scientifiquement établie
doit être admise ; ce sera le point de départ de « l'affaire Galilée ».

Certaines choses que vous avez dites et que m'a rapportées le signor Arrighetti ont été pour moi
l'occasion de considérer à nouveau, d'un point de vue général, l'appel à l'Écriture sainte dans les disputes de
philosophie naturelle, et plus particulièrement le passage de Josué proposé en contradiction de la mobilité de la Terre
et de la stabilité du Soleil par la grande-duchesse Mère, non sans quelques répliques de la Sérénissime archiduchesse.
Quant à la question préalable posée par Madame Sérénissime, elle me semble des plus judicieuses, et c'est
aussi très sagement qu'il a été accordé et établi par V.P. que jamais l'Écriture sainte ne peut mentir ou errer, mais que
ses décrets sont d'une vérité absolue et inviolable. J'aurais seulement ajouté que si l'Écriture ne peut errer, certains de
ses interprètes et commentateurs le peuvent, et de plusieurs façons, dont une des plus communes et des plus graves
serait de s'en tenir toujours au sens littéral, d'où l'on risquerait de tirer non seulement des contradictions mais des
hérésies, voire des blasphèmes ; on serait en effet nécessairement conduit à donner à Dieu des pieds, des mains, des
yeux, à lui attribuer des affections corporelles et humaines, des sentiments tels que la colère, le repentir, la haine et
même parfois l'oubli des choses passées et l'ignorance des futures. En conséquence : de même que dans l'Écriture on
trouve nombre de propositions qui, si l'on s'arrête au pur et simple sens des mots, semblent éloignées du vrai, mais
sont présentées de la sorte pour s'adapter à la faible intelligence du vulgaire, de même, à l'intention des rares
personnes qui méritent d'être séparées de la plèbe, il faut que de sages interprètes dégagent les significations
véritables et fassent voir pour quelles raisons particulières elles ont été ainsi exprimées.
Étant donné donc que l'Écriture, en de nombreux passages, non seulement se prête à des interprétations
éloignées du sens apparent des termes mais les exige, il me semble que dans tout débat sur des questions naturelles, on
ne devrait l'alléguer qu'en dernière instance. En effet, l'Écriture sainte et la nature procédant pareillement du Verbe
divin, celle-là en tant que révélation du Saint Esprit et celle-ci en tant que très fidèle exécutrice des ordres de Dieu ;
étant d'autre part accordé que l'Écriture sainte, pour s'adapter à l'intelligence universelle, dit souvent des choses qui, à
première vue et quant au sens des mots, sont très éloignées de la vérité absolue, tandis qu'au contraire la nature —
inexorable, immuable, indifférente à ce que le secret de ses raisons et de ses modes d'action soit ou ne soit pas à la
portée de la compréhension des hommes — ne transgresse jamais les limites de lois qui lui sont imposées ; il apparaît
que, des effets naturels, ce que l'expérience sensible nous fait voir ou ce qu'une démonstration nécessaire nous oblige à
conclure ne doit absolument pas être révoqué en doute au nom de tel passage de l'Écriture qui, pris à la lettre, semblerait
dire autre chose, puisque chaque mot de l'Écriture sainte n'est pas déterminé par des contraintes aussi rigoureuses que
chaque effet de la nature. Bien plus, si l'Écriture, dans le seul souci de s'accommoder à la capacité de peuples rudes et
incultes, ne s'est pas fait faute de voiler ses dogmes les plus essentiels, attribuant à Dieu même des caractères tout à
fait étrangers et contraires à son essence, qui oserait soutenir et affirmer que, laissant de côté ce même souci quand
elle parle, fût-ce incidemment, de la Terre, du Soleil ou de quelque autre créature, elle ait choisi de s'en tenir en toute
rigueur au sens étroit et littéral des mots ? Et surtout pour dire, au sujet des créatures qui n'ont rien de commun avec
l'intention première des livres saints, des choses telles que leur vérité nue et découverte eût tôt fait de contrarier cette
première intention en rendant le vulgaire plus rétif aux conseils des articles concernant son salut ?
Ceci posé et, de plus, étant évident que deux vérités ne peuvent se contredire, le devoir des interprètes sagaces
est de se donner pour tâche de montrer que les véritables significations des textes sacrés s'accordent aux conclusions
naturelles, aussitôt que nous ont rendus sûrs et certains le témoignage manifeste des sens ou d'irréfutables
démonstrations. Je dirai plus : les Écritures, encore qu'inspirées par l'Esprit Saint, admettant en bien des passages, pour
les raisons que j'ai alléguées, des interprétations éloignées de leur sens littéral, et nous-mêmes ne pouvant affirmer en
toute certitude que leurs interprètes parlent tous sous l'inspiration divine, j'estimerais prudent de ne permettre à
personne d'engager les sentences de l'Écriture et de les obliger en quelque sorte à garantir la vérité de telle conclusion
naturelle dont il pourrait arriver que nos sens ou des démonstrations indubitables nous prouvent un jour le contraire.

Galilée, G., « Lettre à Don Benedetto Castelli du 21 décembre 1613 », in Dialogues et lettres choisis, Paris 1966,
Hermann, p. 385. Voir Partie II - fiche 21 : la foi et la raison ; Partie III - fiche 25 : l'affaire Galilée.

La grande expérience du Puy de Dôme


B. Pascal (1623-1662) est mathématicien, physicien, philosophe et polémiste. Il s'oppose radicalement au
rationalisme cartésien. Son oeuvre inachevée constituant Les Pensées a marqué les philosophes de l'existence.
Ses recherches sur le vide sont un modèle de rigueur et de prudence expérimentales. Dans La grande expérience
du puy de Dôme, il met en évidence l'existence du vide et le rôle de la pression atmosphérique dans l'apparition
du vide. Le compte rendu établi par M. Périer, son beau-frère, est un témoignage précieux sur les débuts de
l'esprit scientifique moderne.

c'est de faire l'expérience ordinaire du vide plusieurs fois en même jour, dans un même tuyau, avec le
même vif-argent, tantôt au bas et tantôt au sommet d'une montagne, élevée pour le moins de cinq ou six cents toises,
pour éprouver si la hauteur du vif-argent suspendu dans le tuyau se trouvera pareille ou différente dans ces deux
situations. Vous voyez déjà sans doute que cette expérience est décisive de la question, et que, s'il arrive que la
hauteur du vif-argent soit moindre au haut qu'au bas de la montagne (comme j'ai beaucoup de raisons pour le croire,
quoique tous ceux qui ont médité sur cette matière soient contraires à ce sentiment), il s'ensuivra nécessairement que
la pesanteur et pression de l'air est la seule cause de cette suspension du vif-argent, et non pas l'horreur du vide,
puisqu'il est bien certain qu'il y a beaucoup plus d'air qui pèse sur le pied de la montagne, que non pas sur son sommet
; au lieu qu'on ne saurait pas dire que la nature abhorre le vide au pied de la montagne plus que sur son sommet.
Le récit de M. Périer
Premièrement, je versai dans un vaisseau seize livres de vif-argent, que j'avais rectifié durant les trois jours
précédents ; et ayant pris deux tuyaux de verre de pareille grosseur, et longs de quatre pieds chacun, scellés
hermétiquement par un bout et ouverts par l'autre, je fis, en chacun de ceux-ci, l'expérience ordinaire du vide dans ce
même vaisseau, et ayant approché et joint les deux tuyaux l'un contre l'autre, sans les tirer hors de leur vaisseau, il se
trouva que le vif-argent qui était resté en chacun d'eux était à même niveau, et qu'il y en avait en chacun d'eux, au-
dessus de la superficie de celui du vaisseau, vingt-six pouces trois lignes et demie. Je refis cette expérience dans ce
même lieu, dans les deux mêmes tuyaux, avec le même vif-argent et dans le même vaisseau deux autres fois, il se
trouva toujours que le vif-argent des deux tuyaux était à même niveau et en la même hauteur que la première fois.
Cela fait, j'arrêtai à demeure l'un de ces deux tuyaux sur son vaisseau en expérience continuelle. Je marquai au
verre la hauteur du vif-argent, et, ayant laissé ce tuyau en sa même place, je priai le R.P. Chastin, l'un des religieux de
la maison, homme aussi pieux que capable, et qui raisonne très bien en ces matières, de prendre la peine d'y observer,
de moment en moment, pendant toute la journée, s'il y arriverait du changement. Et avec l'autre tuyau, et une partie de
ce même vif-argent, je fus, avec tous ces Messieurs, faire les mêmes expériences au haut du Puy de Dôme, élevé au-
dessus des Minimes environ de cinq cents toises, où il se trouva qu'il ne resta
plus dans ce tuyau que la hauteur de vingt-trois pouces deux lignes de vif-argent, au lieu qu'il s'en était
trouvé aux Minimes, dans ce même tuyau, la hauteur de vingt-six pouces trois lignes et demie, et ainsi, entre les
hauteurs du vif-argent de ces deux expériences, il y eut trois pouces une ligne et demie de différence : ce qui
nous ravit tous d'admiration et d'étonnement, et nous surprit de telle sorte, que, pour notre satisfaction propre,
nous voulûmes la répéter. C'est pourquoi je la fis encore cinq autres fois très exactement, en divers endroits du
sommet de la montagne, tantôt à couvert dans la petite chapelle qui y est, tantôt à découvert, tantôt à l'abri, tantôt
au vent, tantôt au beau temps, tantôt pendant la pluie et les brouillards qui nous y venaient voir parfois, ayant à
chaque fois purgé soigneusement d'air le tuyau ; il s'est toujours trouvé la même hauteur de vif-argent de vingt-
trois pouces deux lignes, qui font les trois pouces une ligne et demie de différence d'avec les vingt -six pouces
trois lignes et demie qui s'étaient trouvés aux Minimes Ce que nous satisfit pleinem ent.
Après, en descendant la montagne, je refis en chemin la même expérience, toujours avec le même tuyau,
le même vif-argent et le même vaisseau, en un lieu appelé la Font de l'Arbre, beaucoup au -dessus des Minimes,
mais beaucoup plus au-dessous du sommet de la montagne ; et là je trouvai que la hauteur du vif-argent resté
dans le tuyau était de vingt-cinq pouces. Je la refis une seconde fois en ce même lieu, et ledit sieur Mosnier, un
des ci-devant nommés, eut la curiosité de la faire lui-même : il la fit donc aussi en ce même lieu, et il se trouva
toujours la même hauteur de vingt-cinq pouces, qui est moindre que celle qui s'était trouvée aux Minimes, d'un
pouce trois lignes et demie, et plus grande que celle que nous venions de trouver au haut du Puy de Dôme d'un
pouce dix lignes et demie, ce qui n'augmentait pas peu notre satisfaction, voyant la hauteur du vif -argent se
diminuer suivant la hauteur des lieux.
Enfin, étant revenu, aux Minimes, j'y trouvai le vaisseau que j'avais laissé en expérience contin uelle, en la
même hauteur où je l'avais laissé, de vingt-six pouces trois lignes et demie, à laquelle hauteur le R.P. Chastin, qui
y était demeuré pour l'observation, nous rapporta n'être arrivé aucun changement pendant toute la journée, quoique
le temps eût été fort inconstant, tantôt serein, tantôt pluvieux, tantôt plein de brouillards, et tantôt venteux.
J'y refis l'expérience avec le tuyau que j'avais porté au Puy de Dôme, et dans le vaisseau où était le tuyau
en expérience continuelle ; je trouvai que le vif-argent était en même niveau, dans ces deux tuyaux, et à la
même hauteur de vingt-six pouces trois lignes et demie, comme il s'était trouvé le matin dans ce même tuyau, et
comme il était demeuré durant tout le jour dans le tuyau en expérience continu elle.
Je la répétai encore pour la dernière fois, non seulement dans le même tuyau où je l'avais faite sur le Puy
de Dôme, mais encore avec le même vif-argent et dans le même vaisseau que j'y avais porté, et je trouvai
toujours le vif-argent à la même hauteur de vingt-six pouces trois lignes et demie, qui s'y était trouvée le matin.
Ce qui nous acheva de continuer dans la certitude de l'expérience.
Pascal, B., « La grande expérience du Puy de Dôme », in Œuvres complètes, Paris 1954, Gallimard,
Coll. Bibliothèque de la Pléiade, pp. 394-398.
Voir Partie III - fiche 26 : la méthode expérimentale.

L’ERREUR EN PATHOLOGIE: SENS ET ENJEUX


Né en 1904, G. Canguilhem, possédant une double formation, médicale et philosophique, a dirigé,
jusqu'à sa retraite en 1971, l'Institut d'histoire des sciences et des techniques de la Sorbonne, où il avait succédé
à Gaston Bachelard. Il s'agit de comprendre les conditions d'apparition d'un savoir, en tenant compte des
erreurs, des obstacles et des ruptures. C'est en particulier dans le domaine de la biologie qu'il met au jour les
liens qui unissent inventions théoriques, progrès techniques, préoccupations philosophiques et facteurs
idéologiques (La Connaissance de la vie, 1965 ; Le Normal et le pathologique, 1966 ; Idéologie et rationalité des
sciences de la vie, 1977).

L'introduction en pathologie du concept d'erreur est un fait de grande


L'importance, tant par la mutation qu'il manifeste plus qu'il ne l'apporte dans l'attitude de l'homme à l'égard
de la maladie, que par le nouveau statut qu'il suppose établi dans le rapport de la connaissance et de son objet. La
tentation serait assez forte de dénoncer ici une confusion entre la pensée et la nature, de se récrier qu'on prête à la
nature les démarches de la pensée, que l'erreur est le propre du jugement, que la nature peut être un témoin, mais
jamais un juge, etc. Apparemment, tout se passe en effet comme si le biochimiste et le généticien prêtaient aux
éléments du patrimoine héréditaire leur savoir de chimiste et de généticien, comme si les enzymes étaient censés
connaître ou devoir connaître les réactions selon lesquelles la chimie analyse leur action et pouvaient, dans certains
cas ou à certains moments, ignorer l'une d'elles ou en mal lire l'énoncé. Mais on ne doit pas oublier que la théorie de
l'information ne se divise pas, et qu'elle concerne aussi bien la connaissance elle-même que ses objets, la matière ou
la vie. En ce sens, connaître c'est s'informer, apprendre à déchiffrer ou à décoder. Il n'y a donc pas de différence entre
l'erreur de la vie et l'erreur de la pensée, entre l'erreur de l'information informante et l'erreur de l'information
informée. C'est la première qui donne la clé de la seconde. Il s'agirait, du point de vue philosophique, d'une nouvelle
sorte d'aristotélisme, sous réserve, bien entendu, de ne pas confondre la psychobiologie aristotélicienne et la
technologie moderne des transmissions.
Aristotélicienne aussi, par certains aspects, cette notion d'erreur de la composition biochimique de tel ou tel
constituant de l'organisme. Le monstre, selon Aristote, c'est une erreur de la nature qui s'est trompée de matière. Si
dans la pathologie moléculaire d'aujourd'hui l'erreur engendre plutôt le vice de forme, toujours est-il que c'est comme
microanomalie, micromonstruosité que sont considérées les erreurs biochimiques héréditaires. Et de même qu'un
certain nombre d'anomalies morphologiques congénitales sont interprétées comme fixation de l'embryon à un stade
de développement qui devrait être normalement dépassé, de même un certain nombre d'erreurs métaboliques le sont
comme interruption ou suspension d'une succession de réactions chimiques.
Dans une telle conception de la maladie, le mal est réellement radical. S'il se manifeste au niveau de
l'organisme considéré comme un tout aux prises avec un environnement, il tient aux racines mêmes de l'organisation,
au niveau où elle n'est encore que structure linéaire, au point où commence non pas le règne mais l'ordre du vivant. La
maladie n'est pas une chute que l'on fait, une attaque à laquelle on cède, c'est un vice originaire de forme
macromoléculaire. Si l'organisation est, à son principe, une espèce de langage, la maladie génétiquement
déterminée n'est plus malédiction, mais malentendu. Il y a de mauvaises leçons d'une hémoglobine comme il y a de
mauvaises leçons d'un manuscrit. Mais ici il s'agit d'une parole qui ne renvoie à aucune bouche, d'une écriture qui
ne renvoie à aucune main. Il n'y a donc pas de malveillance derrière la malfaçon. Être malade, c'est être mauvais,
non pas comme un mauvais garçon, mais comme un mauvais terrain. La maladie n'a plus aucun rapport avec une
responsabilité individuelle. Plus d'imprudence, plus d'excès à incriminer, pas même de responsabilité collective,
comme en cas d'épidémie. Les vivants que nous sommes sont l'effet des lois mêmes de la multiplication de la vie,
les malades que nous sommes sont l'effet de la panmixie, de l'amour et du hasard. Tout cela nous fait uniques,
comme on l'a souvent écrit pour nous consoler d'être faits de boules tirées au sort dans l'urne de l'hérédité
mendélienne. Uniques certes, mais aussi parfois mal venus. Ce n'est pas trop grave s'il ne s'agit que de l'erreur de
métabolisme du fructose, par déficit en aldolase hépatique. C'est plus grave s'il s'agit de l'hémophilie, par défaut de
synthèse d'une globuline. Et que dire, sinon d'inadéquat, s'il s'agit de l'erreur du métabolisme du tryptophane,
déterminant, selon J. Lejeune, la trisomie mongolienne ?
Canguilhem, G., Le Normal et le pathologique, Paris 1984, PUF, Coll. Quadrige, 5' édition, pp. 209-210.
Ill.-Voir Partie III - fiche 27 la naissance de la clinique.

LA MODELISATION DANS LA DECOUVERTE DE L’ADN


Médecin et biologiste américain, né en 1928, J. D. Watson partage le prix Nobel de médecine en 1962 avec
E Crick et M. H. E Wilkins pour la découverte de la structure en double hélice de la molécule d'acide
désoxyribonucléique (ADN), support physique de l'hérédité. Il raconte les péripéties de cette découverte dans La
Double Hélice. Sur l'ADN, on consultera avec profit l'Histoire de la biologie (tome 2, chapitre 3), sous la direction de
A. Giordan ; ainsi que l'étude de F Jacob, La Logique du vivant. Une histoire de l'hérédité.

Francis n'avait pas plus tôt franchi le seuil de la porte que je lui annonçai que la réponse à tous nos
problèmes était en vue. Bien que par principe il prît un air sceptique, les paires A-T et G-C au profil identique eurent
l'effet attendu. De rapides manipulations pour chercher d'autres positions pour les bases ne lui donnèrent aucune autre
manière de satisfaire aux règles de Chargaff. Quelques minutes plus tard, il remarqua que les deux liaisons
glycosidiques (joignant la base et le sucre) de chaque paire de base étaient elles-mêmes régulièrement unies par un axe
diadique perpendiculaire à l'axe de l'hélice. Ainsi les deux paires pouvaient être retournées sans que leurs liaisons
glycosidiques perdent leur orientation. Cela avait pour conséquence importante qu'une chaîne donnée pouvait contenir
à la fois purines et pyrimidines. En même temps cela suggérait fortement que les axes de soutien des deux chaînes
devaient courir dans des directions opposées.
La question consistait alors à savoir si les paires de bases A-T et G-C pourraient facilement convenir à la
configuration de la charpente envisagée au cours des deux semaines précédentes. Au premier abord cela paraissait
coller puisque j'avais laissé un grand espace libre au centre pour les bases. Néanmoins nous savions tous deux que
nous ne toucherions pas au port tant qu'un modèle complet n'aurait pas été construit qui satisfasse tous les contacts
stéréochimiques. Il y avait également le fait évident que les implications créées par son existence étaient beaucoup
trop importantes pour que nous nous risquions à crier au loup. Aussi je me sentis vaguement mal à l'aise quand,
pénétrant à l'heure du déjeuner à l'Eagle, Francis annonça à qui voulait l'entendre que nous avions trouvé le secret de
la vie.
Bientôt Francis s'occupa à temps complet de l'ADN. Le premier après-midi qui suivit la découverte que les
paires de base A-T et G-C avaient des formes similaires, il revint à ses mesures en vue de sa thèse, mais en vain. Sans
cesse il se levait de sa chaise, jetait un retard préoccupé aux modèles de carton, trafiquait d'autres combinaisons puis,
cette période d'incertitude momentanée terminée, il prenait un air satisfait pour me dire l'importance de notre oeuvre.
J'appréciais les discours de Francis bien qu'il leur manquât le sens de la litote qui est, comme chacun sait, indispensable
pour se conduire convenablement à Cambridge. Il semblait presque incroyable que la structure de l'ADN fût résolue,
que la réponse fût miraculeusement passionnante et que nos noms lui soient associés comme le nom de Pauling à celui
de l'a-hélice.
Les paires de base
adénine-thymine et guanine-
cytosine utilisées pour la
construction de la double
hélice (les ponts hydrogènes
sont en pointillé). La
formation d'un 3' pont
hydrogène fut envisagée puis
rejetée, une étude
cristallographique de la
guanine ayant montré qu'il
serait très faible. On sait
maintenant que cette vue est
fausse. Trois liaisons
hydrogène peuvent être
établies entre la guanine et la
cytosine.
Quand à six heures,
l'Eagle ouvrit ses portes, j'y allai avec Francis bavarder de ce qu'il fallait faire dans les prochains jours. Francis ne
voulait pas perdre de temps à examiner si un modèle à trois dimensions satisfaisant pouvait être construit, les
généticiens et les biochimistes de l'acide nucléique n'allant pas gâcher plus que nécessaire leur temps et leurs talents.
On devait leur donner rapidement la réponse pour qu'ils pussent réorienter leurs recherches en fonction de notre
travail. (...)
Il ne fallut que très peu encourager les ouvriers pour obtenir dans les deux heures le reste de notre matériel.
Les plaques de métal brillant furent alors immédiatement employées à faire un modèle dans lequel pour la première
fois tous les composants de l'ADN se trouvaient réunis. En une heure environ, j'avais donné aux atomes des positions
qui s'accordaient avec les renseignements fournis par les rayons X et avec les lois de la stéréochimie. L'hélice
résultante était à enroulement dextre, ses deux chaînes courant en directions opposées. Comme une seule personne à la
fois peut jouer facilement avec un modèle, Francis n'essaya pas de vérifier mon oeuvre jusqu'à ce que, reculant d'un
pas, je déclarai qu'à mon avis tout allait bien. Bien qu'un contact interatomique fût un peu plus court qu'il ne
convenait, il restait pourtant conforme à plusieurs des valeurs publiées et je ne m'en inquiétai pas. Après plus d'un
quart d'heure de traficotage, Francis ne trouva rien à redire, bien que j'eusse plusieurs fois l'estomac serré en le voyant
froncer les sourcils. Mais chaque fois il se déclarait satisfait et se déplaçait pour vérifier si un autre contact
interatomique était raisonnable. Ainsi tout semblait marcher quand nous rentrâmes dîner avec Odile.
Notre conversation à table eut pour thème les moyens de diffuser la grande nouvelle. Il fallait en particulier
avertir rapidement Maurice. Mais le souvenir du
fiasco survenu seize mois auparavant nous amena à laisser King's dans l'ignorance jusqu'à ce qu'on ait
trouvé les coordonnées exactes de tous les atomes. Il était beaucoup trop facile de bricoler des séries réussies de
contacts atomiques de telle sorte que, alors que chacun paraissait à peu près acceptable, l'ensemble ne l'était pas,
du point de vue énergétique. Nous pensions ne pas avoir commis une telle erreur mais notre jugement pouvait
avoir été déformé par les avantages biologiques des molécules complémentaires d'ADN. Il fallait donc pendant
les jours suivants utiliser un fil à plomb et une règle graduée pour obtenir les positions relatives de tous les
atomes dans un seul nucléotide. En raison de la symétrie hélicoïdale, les sites des atomes d'un nuclé otide
engendreraient automatiquement les autres positions.

Illustration schématique de la double hélice. Les deux filaments sucre-phosphate s'enroulent extérieurement
avec les paires de bases plates reliées par des atomes hydrogène formant le centre. Vue de cette façon la structure
ressemble à un escalier en colimaçon dont les paires de bases seraient les marches.
Le fignolage définitif des coordonnées fut achevé le lendemain soir. Manquant de la preuve par les
rayons X, nous n'étions pas certains que la configuration choisie fût tout à fait correcte. Mais cela ne nous troubla
pas car nous désirions seulement établir qu'au moins une hélice spécifique complémentaire, à deux chaînes, était
stéréochimiquement possible. Jusqu'à ce que cela fût précisé, on pouvait soulever l'objection que bien que notre
idée fût élégante sur le plan esthétique, la forme du squelette sucre -phosphate pourrait ne pas en autoriser
l'existence. Heureusement, nous savions maintenant que cela n'était pas vrai et nous déjeunâ mes en nous assurant
mutuellement qu'une structure aussi jolie se devait d'exister.

Watson, J.D., La Double Hélice, Paris 1968, Robert Laffont, Coll. Pluriel, pp. 203-212.
Voir Partie III - fiche 29 : modèles et théories.
L’ILLUSION D’UNE REALITE HISTORIQUE OBJECTIVE
Historien contemporain, H.-I. Marrou dénonce notamment, dans ce passage de la Connaissance
historique, le positivisme implicite de Langlois et de Seignobos, historiens de la fin du XIX siècle, qui
acceptent l'idée d'une réalité historique objective étudiée dans une démarche « scientifique ». Pour
Marrou, l'histoire est le résultat de l'effort d'élaboration, de construction mené par l'historien. Les
méthodes choisies et les faits avancés ne sont pas eux -mêmes neutres.
« Ainsi tombe définitivement le masque d'une objectivité historique... cachée dans les faits et
découverte en même temps qu'eux. »

La philosophie critique de l'histoire se ramène finalement à la mise en évidence du rôle


décisif que joue, dans l'élaboration de la connaissance historique, l'intervention active de l'historien,
de sa pensée, de sa personnalité. Nous ne dirons plus : « L'histoire est, hélas! inséparable de l'historien ».
(...)
Pour eux, les historiens positivistes, l'histoire, c'est du Passé, objective ment enregistré, plus, hélas !
une intervention inévitable du présent de l'historien, quelque chose comme l'équation personnelle de
l'observateur en astronomie, une donnée parasitaire, quantité qu'il faudrait s'efforcer de rendre aussi petite que
possible, jusqu'à la rendre négligeable, tendant vers zéro. (...)
Dans cette conception, on paraît admettre que l'historien et déjà avant lui le témoin dont il utilise le
document ne pourraient, par leur apport personnel, que porter atteinte à l'intégrité de la vér ité objective de
l'histoire ; qu'il fût positif ou négatif —lacunes, incompréhensions, erreurs dans le second cas, considérations
oiseuses, fleurs de rhétorique dans le premier —, cet apport serait toujours regrettable et devrait être éliminé. On
eût aimé faire de l'historien, et déjà de ses informateurs, un instrument purement passif, comme un appareil
enregistreur, qui n'aurait qu'à reproduire son objet, le passé, avec une fidélité mécanique —, à le photographier,
comme on eût dit, j'imagine, vers 1900. (...)
Mais non, « il n'existe pas une réalité historique, toute faite avant la science qu'il conviendrait
simplement de reproduire avec fidélité » (I) : l'histoire est le résultat de l'effort, en un sens créateur, par lequel
l'historien, le sujet connaissant, établit ce rapport entre le passé qu'il évoque et le présent qui est le sien.
(1) Raymond Aron in La Philosophie critique de l'histoire.
Marron, H.-I., De la connaissance historique, Paris 1959, © Éditions du Seuil, pp. 51-55.
Voir Partie III - fiche 30 : l'histoire.

LA SOCIETE EST AUTRE CHOSE QUE LA SOMME DES INDIVIDUS


É. Durkheim (1858-1917) est le fondateur de la sociologie comme science. Il est l'auteur des Règles de la
méthode sociologique. Sous prétexte que la société est composée d'individus, on croit à tort que les conduites
collectives s'expliquent par les motivations des individus. É. Durkheim montre que la société est autre chose que la
somme des individus et qu'elle doit être étudiée suivant des principes autres.

Mais parce que la société n'est composée que d'individus, il semble au sens commun que la vie
sociale ne puisse avoir d'autre substrat que la conscience individuelle ; autrement, elle paraît rester en
l'air et planer dans le vide.
Pourtant, ce qu'on juge si facilement inadmissible quand il s'agit des faits sociaux est couramment admis
des autres règnes de la nature. Toutes les fois que des éléments quelconques, en se combinant, dégagent, par le
fait de leur combinaison, des phénomènes nouveaux, il faut bien concevoir que ces phénomènes sont situés, non
dans les éléments, mais dans le tout formé par leur union. La cellule vivante ne contient rien que des particules
minérales, comme la société ne contient rien en dehors des individus ; et pourtant il est, de toute évidence,
impossible que les phénomènes caractéristiques de la vie résident dans des atomes d'hydrogène, d'oxygène, de
carbone et d'azote. Car comment les mouvements vitaux pourraient-ils se produire au sein d'éléments non
vivants ? Comment, d'ailleurs, les propriétés biologiques se répartiraient-elles entre ces éléments ? Elles ne
sauraient se retrouver également chez tous puisqu'ils ne sont pas de même nature ; le carbone n'est pas l'azote et,
par suite, ne peut revêtir les mêmes propriétés ni jouer le même rôle. Il n 'est pas moins inadmissible que chaque
aspect de la vie, chacun de ses caractères principaux s'incarne dans un groupe différent d'atomes. La vie ne
saurait se décomposer ainsi ; elle est une et, par conséquent, elle ne peut avoir pour siège que la substanc e
vivante dans sa totalité. Elle est dans le tout, non dans les parties. Ce ne sont pas les particules non vivantes de
la cellule qui se nourrissent, se reproduisent, en un mot, qui vivent ; c'est la cellule elle -même et elle seule. Et
ce que nous disons de la vie pourrait se répéter de toutes les synthèses possibles. La dureté du bronze n'est ni
dans le cuivre ni dans l'étain ni dans le plomb qui ont servi à le former et qui sont des corps mous ou flexibles ;
elle est dans leur mélange. La fluidité de l'eau, ses propriétés alimentaires et autres ne sont pas dans les deux
gaz dont elle est composée, mais dans la substance complexe qu'ils forment par leur association.
Appliquons ce principe à la sociologie. Si, comme on nous l'accorde, cette synthèse sui generis qui
constitue toute société dégage des phénomènes nouveaux, différents de ceux qui se passent dans les consciences
solitaires, il faut bien admettre que ces faits spécifiques résident dans la société même qui les produit, et non dans
ses parties, c'est-à-dire dans ses membres. Ils sont donc, en ce sens, extérieurs aux consciences individuelles,
considérées comme telles, de même que les caractères distinctifs de la vie sont extérieurs aux substances minérales
qui composent l'être vivant. On ne peut les résorber dans les éléments sans se contredire, puisque, par définition,
ils supposent autre chose que ce que contiennent ces éléments. Ainsi se trouve justifiée, par une raison nouvelle, la
séparation que nous avons établie plus loin entre la psychologie proprement dite, ou science de l'individu mental,
et la sociologie. Les faits sociaux ne diffèrent pas seulement en qualité des faits psychiques ; ils ont un autre
substrat, ils n'évoluent pas dans le même milieu, ils ne dépendent pas des mêmes conditions. Ce n'est pas à dire qu'ils
ne soient, eux aussi, psychiques en quelque manière puisqu'ils consistent tous en des façons de penser ou d'agir. Mais
les états de la conscience collective sont d'une autre nature que les états de la conscience individuelle ; ce sont des
représentations d'une autre sorte. La mentalité des groupes n'est pas celle des particuliers ; elle a ses lois propres. Les
deux sciences sont donc aussi nettement distinctes que deux sciences peuvent l'être, quelques rapports qu'il puisse, par
ailleurs, y avoir entre elles.

Durkheim, É., Les Règles de la méthode sociologique, Préface, Paris 1987, PUF, Coll. Quadrige, pp. XVI-XVIII.
Voir Partie III - fiche 31 les règles de la méthode sociologique.

LES TROIS HUMILIATIONS NARCISSIQUES DE L’HUMANITE


Médecin autrichien, S. Freud (1856-1939) est l'inventeur de la psychanalyse. On peut présenter l'histoire
des sciences comme une suite de rectifications de l'image que l'homme se fait de son monde et de lui-même.
Freud explique les résistances de l'humanité à certaines découvertes par l'humiliation narcissique qu'elles lui
infligent. La psychanalyse présentée dans cette Introduction est la dernière et la plus grave de ces humiliations.
D ans le cours des siècles, la science a infligé à l'égoïsme naïf de l'humanité deux graves
démentis. La première fois, ce fut lorsqu'elle a montré que la Terre, loin d'être le centre de l'Univers, ne
forme qu'une parcelle insignifiante du système cosmique dont nous pouvons à peine nous représenter la
grandeur. Cette première démonstration se rattache pour nous au nom de Copernic, bien que la science
alexandrine ait déjà annoncé quelque chose de semblable.
Le second démenti fut infligé à l'humanité par la recherche biologique, lorsqu'elle réduisit à rien les
prétentions de l'homme à une place privilégiée dans l'ordre de la création, en établissant sa descendance du règne
animal et en montrant l'indestructibilité de sa nature animale. Cette dernière révolution s'est accomplie de nos jours, à
la suite des travaux de Ch. Darwin, de Wallace et de leurs prédécesseurs, travaux qui ont provoqué la résistance la plus
acharnée des contemporains.
Un troisième démenti sera infligé à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique de nos jours
qui se propose de montrer au moi qu'il n'est seulement pas maître dans sa propre maison, qu'il en est réduit à se
contenter de renseignements rares et fragmentaires sur ce qui se passe, en dehors de sa conscience, dans sa vie
psychique.
Les psychanalystes ne sont ni les premiers ni les seuls qui aient lancé cet appel à la modestie et au
recueillement, mais c'est à eux que semble échoir la mission d'étendre cette manière de voir avec le plus d'ardeur et
de produire à son appui des matériaux empruntés à l'expérience et accessibles à tous. D'où la levée générale de
boucliers contre notre science, l'oubli de toutes les règles de politesse académique, le déchaînement d'une
opposition qui secoue toutes les entraves d'une logique impartiale.
Freud, S., Introduction à la psychanalyse, Paris 1965, Petite Bibliothèque Payot, p. 266. Voir Partie III - fiche 32 : la
psychanalyse.

L’ARBITRAIRE DU SIGNE LINGUISTIQUE


F. de Saussure (1857-1913), linguiste suisse, est le fondateur de la linguistique comme science. Ses élèves ont
reconstitué après sa mort son Cours de linguistique générale. Dans cet extrait, E de Saussure tranche le vieux débat entre
l'origine naturelle et l'origine conventionnelle de la langue ; le signe linguistique est arbitraire, c'est-à-dire que le lien
entre le signifiant et le signifié n'a rien de naturel ; il n'en est pas pour autant le fruit d'un libre choix de la part des sujets
parlants.
Premier principe : l'arbitraire du signe
Le lien unissant le signifiant au signifié est arbitraire, ou encore, puisque nous entendons par signe le
total résultant de l'association d'un signifiant à un signifié, nous pouvons dire plus simplement : le signe
linguistique est arbitraire.
Ainsi l'idée de « soeur » n'est liée par aucun rapport intérieur avec la suite de sons s-ô-r qui lui sert de
signifiant ; il pourrait être aussi bien représenté par n'importe quelle autre : à preuve les différences entre les
langues et l'existence même de langues différentes : le signifié « boeuf » a pour signifiant d'un côté de la
frontière, et o—k—s (Ochs) de l'autre.
Le principe de l'arbitraire du signe n'est contesté par personne ; mais il est souvent plus aisé de découvri r
une vérité que de lui assigner la place qui lui revient. Le principe énoncé plus haut domine toute la linguistique
de la langue ; ses conséquences sont innombrables. Il est vrai qu'elles n'apparaissent pas toutes du premier coup
avec une égale évidence ; c'est après bien des détours qu'on les découvre, et avec elles l'importance primordiale
du principe. (...)
On s'est servi du mot symbole pour désigner le signe linguistique, ou plus exactement ce que nous
appelons le signifiant. Il y a des inconvénients à l'admettre, justement à cause de notre premier principe. Le
symbole a pour caractère de n'être jamais tout à fait arbitraire ; il n'est pas vide, il y a un rudiment de lien naturel
entre le signifiant et le signifié. Le symbole de la justice, la balance, ne pourrait pas être remplacé par n'importe
quoi, un char, par exemple.
Le mot arbitraire appelle aussi une remarque. Il ne doit pas donner l'idée que le signifiant dépend du
libre choix du sujet parlant (on verra plus bas qu'il n'est pas au pouvoir de l'i ndividu de rien changer à un signe
une fois établi dans un groupe linguistique) ; nous voulons dire qu'il est immotivé, c'est-à-dire arbitraire par
rapport au signifié, avec lequel il n'a aucune attache naturelle dans la réalité.

Saussure (de), F., Cours de linguistique générale, Paris 1969, Payot, pp. 100-101. Voir Partie III - fiche 33 : les
sciences du langage.

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