Núm.
15, julio-diciembre 2006
LA JURIDICTION CONSTITUTIONNELLE EN RÉPUBLIQUE
DE DJIBOUTI: ENJEUX ET PERSPECTIVES
DE LA GARANTIE DU RESPECT DES DROITS
ET DES PRINCIPES FONDAMENTAUX
Mohamed ABDILLAHI BAHDON*
RESUMEN: La justicia constitucional en los ABSTRACT: Constitutional justice in the new
nuevos sistemas políticos africanos del si- African political systems of century XXI
glo XXI ha adquirido una importancia es- has acquired a special importance, since it
pecial, ya que marca el progreso del nuevo marks the progress of the new constitucio-
constitucionalismo en países del tercer nalism in Third World Countries that as the
mundo que, como la República de Djibou- Republic of Djibouti has a regime of uni-
ti, tienen un régimen de partido único. El que party. The Constitutional Council has
Consejo Constitucional tiene atribuciones excellent attributions in the matter of cons-
relevantes en materia de control constitu- titutional control of laws and international
cional de leyes y de tratados internaciona- treaties as well as in the matter of consulta-
les, así como en materia de consulta y de un tion and of a constitutional control by way
control constitucional por vía de excep- of exception. Nevertheless, not very often
ción. Sin embargo, las pocas veces que se and it has been urged the Constitutional
ha instado al Consejo Constitucional ha Council roll has been in electoral matter,
sido en materia electoral, lo que constituye which constitutes a limited reach to totally
un alcance limitado para apreciar plena- appreciate the roll of the Constitutional
mente el papel del Consejo Constitucional. Council.
Palabras clave: Justicia constitucional, Descriptors: Constitutional justice, african
sistema políticos africanos, Consejo cons- political system, constitutional Council.
titucional.
* Doctorant en Science Politique à l’Université Montesquieu de Bordeaux, France.
4 MOHAMED ABDILLAHI BAHDON
I. INTRODUCTION
En Afrique noire la décennie 1980 est marquée par des mouvements po-
pulaires de contestation sociopolitique contre les pouvoirs autoritaires en
place. Pour de nombreux chercheurs africains et étrangers, c’est l’expres-
sion d’un changement démocratique dans les pays africains. A partir de
cette époque l’expression de “transition démocratique” occupe une place
importante dans les discours scientifiques avec la fin supposée du com-
munisme, lesquelles confondent1 la sortie des régimes de partis uniques
civils et les régimes militaires et la construction d’un nouvel espace poli-
tique. Elle devient surtout à la mode avec les premières initiatives prises
par les gouvernements contestés, qui se concrétisent par la reconnaissan-
ce des libertés publiques comme celle de manifester et de réunir, les li-
bertés politiques par l’existence et l’expression d’une opposition poli-
tique interne.
En effet n’ayant pas le choix2 et compte tenu du nouveau contexte in-
ternational —où la démocratie et l’économie de marché semblent gag-
nent du terrain— les dirigeants politiques entreprennent des réformes po-
litiques et socioéconomiques. Chaque pays adopte une méthode. Ainsi
dans certains pays les représentants des différents mouvements socio-
politiques (opposants, responsables d’organisations sociales, intellec-
tuelles, religieuses, paysans…) sont appelés à participer à des négocia-
tions dans le cadre d’une conférence nationale.3 Dans d’autres les popu-
1 Zaïki Laïdi insiste sur une telle confusion dans les mouvements populaires qui ont eu lieu en
Europe de l’Est et dans le Tiers-Monde, il écrit qu’on a ainsi eu tendance à prendre toutes les aspira-
tions à la libération pour des aspirations démocratiques en jugeant transitoire ce que Pierre
Rosanvallon appelle la “dissymétrie démocratique”, autrement dit le décalage entre le
développement d’une contestation politique menée au nom de la démocratie et la construction
démocratique, c’est-à-dire la mise en place lente, longue et aléatoire d’institutions et de procédures
d’un Etat de droit”, in Un monde privé de sens, París, Seuil, 1994, p. 57.
2 La démocratisation, la protection des droits et l’économie de marché constituent des thèmes
importants du discours international dominant au début de cette décennie. Non seulement les
parrains internationaux des pays africains comme les Etats-Unis et la France appuient le processus
de démocratisation, mais aussi les institutions internationales financières renforcent un tel discours
en établissant un lien entre la démocratisation et le développement socioéconomique.
3 L’organisation d’une conférence nationale est un des modèles suivis par les pays africains de
l’Ouest comme le Bénin et le Mali et ceux du Centre comme le Congo et le Gabon. Mais le résultat
fut différent, si la “conférence nationale des forces vives du pays” du Bénin et celle du Mali se sont
traduites par l’instauration d’un régime politique où l’alternance au pouvoir se fait selon des
JURIDICTION CONSTITUTIONNELLE EN RÉPUBLIQUE DE DJIBOUTI 5
lations sont directement consultées4 pour l’adoption des projets constitu-
tionnels. Enfin dans d’autres situations l’organisation d’élections législa-
tives et présidentielles ouvertes aux candidats de l’opposition favorise
une alternance au pouvoir comme en Zambie où un syndicaliste succède
au premier président du pays. L’objet de ces méthodes est d’opérer un
changement politique, qui répond à la nouvelle donne internationale:
l’instauration d’un régime politique libéral et de son corollaire, l’éco-
nomie de marché.
Dans la nouvelle donne politique africaine, le changement que deman-
dent citoyens se fait progressivement. Les mouvements politiques exis-
tent, ils s’expriment dans un espace encore marqué par l’autoritarisme et
la violence. Il faut organiser le passage à une autre situation. Pour se fai-
re, les acteurs politiques recourent à la technique constitutionnelle. Il ne
faut pas oublier ce que ces pays étaient dotés des constitutions “symbo-
le”, qui sur le terrain, n’avaient aucune effectivité sinon de renforcer un
pouvoir personnel. Il y a un regain du constitutionnalisme dans cette par-
tie de l’Afrique. La constitution est redécouverte par les classes politi-
ques africaines non seulement comme un ordonnancement juridique et
politique des institutions de l’Etat —qui constituera l’un des principaux
chevaux de bataille des fameuses conférences nationales— mais elle est
aussi considérée comme un instrument de pacification et de stabilité de la
vie sociopolitique du pays selon certains constitutionnalistes comme Jean
du Bois de Gaudusson,5 pour qui la constitution offre des solutions aux
crises politiques auxquelles sont confrontés certains pays africains.
Mais la principale nouveauté dans les processus de changement
politique en Afrique réside plus dans la constitutionnalisation des droits
et libertés que la simple élaboration de nouvelles constitutions, qui ne sont
que dans la majorité des cas suivant l’expression de J. F. Bayart une “feuille
procédures constitutionnelles, celle du Congo n’a pas réussit. Le pays a été plongé dans une guerre
civile et c’est par les armes que l’ancien président Denis Sassou Ngueso revient au pouvoir.
4 L’autre modèle suivi par les pays du continent est l’organisation d’un référendum où la popu-
lation est amenée à se prononcer sur un projet de nouvelle constitution. Mais avant d’arriver à l’idée
même de référendum, on assiste à une certaine décongestion de l’autoritarisme du pouvoir en place.
En effet on note le processus qu’a observé O’Donnell en Amérique Latine, “la libéralisation
politique”, qui est une période politique où l’expression d’une opposition politique est reconnue, que
les manifestations ne sont pas interdites comme avant.
5 “Les solutions constitutionnelles des conflits politique”, Afrique contemporaine, numéro
spécial, 4è trimestre 1996.
6 MOHAMED ABDILLAHI BAHDON
de vigne”.6 Or pour Philipe Ardant les constitutions sont plus qu’un texte
politique affirmant que “les constitutions contiennent normalement des
disposition concernant les libertés; la constitutionnalisation est un
phénomène universel; l’énoncé des droits et libertés s’impose aux
constituants”.7 Car la lutte pour la démocratie pluraliste est inséparable
du respect et de la sécurisation juridique des droits fondamentaux.
Toutefois c’est le pouvoir politique donc l’Etat qui décide et détermine
les droits et les libertés reconnues à la personne humaine, la vitalité d’un
système judiciaire fait le reste, c’est-à-dire protège en interprétant les dis-
positions constitutionnelles et les traités et conventions internationaux. A
cet effet les nouvelles constitutions africaines établissent non seulement
une liste de droits et libertés fondamentaux pour la personne humaine
(notion plus extensive que celle de citoyen qui est plus restrictive) dans
un titre, mais aussi la création d’une juridiction dont le nom varie d’un
pays à un autre: cour constitutionnelle au Bénin (Titre V), au Mali (Titre
IX) et au Togo (Titre VI) et conseil constitutionnel au Cameroun (Ti-
tre VII), en Côte d’Ivoire (Titre VII) et au Tchad (VII).
A l’instar de leurs collègues africains, les dirigeants Djiboutiens
entreprennent des réformes politiques. Le peuple djiboutien est appelé
par référendum le 04 septembre 19928 pour approuver ou non une nou-
velle constitution instaurant un nouveau régime politique. Elle est
prouvée par 96% des électeurs selon les chiffres publiés par le Ministère
de l’Intérieur. Une autre question était posée au peuple djiboutien rela-
tive à la limitation à 4 les partis politiques, elle a été aussi adoptée plus
de 80% de celles et ceux qui ont voté —le pays était en guerre civile et
une partie de la population s’est réfugiée en Ethiopie—. L’adoption et la
mise en place de la constitution revêtent non seulement une dimension
importante dans l’évolution du constitutionnalisme à Djibouti, mais elles
6 Cité par Bois de Gaudusson, J. du, “Les nouvelles constitutions africaines et le mimétisme”,
en id. y Darbon, D. (dir.), La création du droit en Afrique, París, Karthala, 1997.
7 Ardant, Ph., “Les constitutions et les libertés”, Pouvoir, núm. 84, 1998, pp. 61-74.
8 La réforme politique est entreprise dans une situation de guerre civile à la fin de l’année
1991, elle est contrôlée par le parti au pouvoir de l’ex président Hassan Gouled Aptidon, le
Rassemblement Populaire pour le Progrès (RPP). L’opposition tolérée au début demande l’orga-
nisation d’une conférence nationale comme d’autres pays ouest africains en l’occurrence le Bénin et
le Mali. Le gouvernement choisit plutôt la voie de la consultation populaire. Or le contexte n’était
pas favorable pour une telle voie parce que certains électeurs du Nord du pays où ont lieu des
affrontements armés entre la rébellion du FRUD et les gouvernementales n’ont pas pu prendre part
au vote.
JURIDICTION CONSTITUTIONNELLE EN RÉPUBLIQUE DE DJIBOUTI 7
reflètent aussi un changement de la conception du pouvoir politique et
de son exercice et de la place des droits et libertés. Le titre II, composé de
11 articles (art. 10 à art. 20), est exclusivement consacré aux nouveaux
droits et libertés reconnues à la personne humaine. L’article 10 pose un
cadre introductif et les autres définissant un type de droit9 et de liberté.10
Le pragmatisme ou le mimétisme selon certains auteurs, des nouvelles
constitutions est de prévoir une garantie constitutionnelle à ces droits et
libertés. Mais ladite garantie ne serait pas effective sans la création et l’or-
ganisation d’une institution juridictionnelle qui veille au respect des nou-
veaux principes constitutionnels: le Conseil Constitutionnel. La justice
constitutionnelle est un élément nécessaire dans un régime démo-
cratique. Elle a une légitimité essentielle dans un tel régime parce que le
contrôle de l’activité du gouvernement et de l’administration publique
est indispensable pour la réalisation d’un Etat de Droit. Dans la récente
histoire politique de la République de Djibouti,11 un tel conseil n’est pas
une nouveauté institutionnelle en soi. En effet l’article 3 de la loi
constitutionnelle no. 212 avait expressément prévu la création d’un comité
constitutionnel, composé de représentants du pouvoir exécutif, du
pouvoir législatif et du pouvoir judiciaire et par de personnes désignées
en raison de leur compétence. Selon Ali Mohamed Afkada,13 il est
9 Art. 15 “Chacun a le droit d’exprimer et de diffuser librement ses opinions par la parole, la
pluma et l’image. Ces droits trouvent leur limite dans les prescriptions des lois et dans le respect de
l’honneur d’autrui. Tous les citoyens ont le droit de constituer librement des associations et
syndicats sous réserve de se conformer aux formalités édictées par les lois et règlements. Le droit de
grève est reconnu. Il s’exerce dans le cadre des lois qui le régissent. Il ne peut en aucun cas porter
atteinte à la liberté du travail”.
10 Art. 11 “Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience, de religion, de culte et
d’opinion dans le respect de l’ordre établi par la loi et les règlements”.
11 Connu sous des dénominations différentes durant la période coloniale (la dernière appellation
est Territoire Français des Afar et des Issas), la République de Djibouti est indépendante depuis le
27 juin 1977. Le pays n’a pas connu de révolution, ni de coup d’Etat avant l’année 2000 où la tenta-
tive de coup de force d’un général de la Police a été très vite maîtrisée par l’armée le 9 décembre
2000. Une certaine stabilité politique et sociale a permit au premier président de la République,
Hassan Gouled Aptidon, de diriger le pays durant 22 ans. Son successeur, ancien chef de la
présidence de la République, il a été élu à la suite des élections présidentielles pluralistes, les
deuxièmes du pays depuis l’adoption de la nouvelle constitution du 4 septembre 1992.
12 La loi constitutionnelle no. 2 est adoptée le 27 juin sous le numéro LR/77-002. Elle est, avec
la loi constitutionnelle no.1 LR/77-001, la base constitutionnelle et juridique du nouvel Etat,
indépendant depuis le 27 juin 1977.
13 Ali Mohamed Afkada, Présentation générale du Conseil Constitutionnel (de la République de
Djibouti), ACC PUF, Bulletin núm. 2, mayo de 2001. Ancien procureur général, il fut membre de la
8 MOHAMED ABDILLAHI BAHDON
consulté pour avis sur les projets de lois organiques. La loi organique no.
1 du 10 février 1981 sur l’élection présidentielle définit ses attributions
en matière électorale. Et suivant cet auteur, il aurait accompli son rôle
d’arbitre et de juge électoral, mais aussi d’organe consultatif pour le
gouvernement. Cependant Afkada n’indique pas les décisions de ce co-
mité en matière électorale et les consultations du gouvernement14 et se
limite à une formule lapidaire: “le comité constitutionnel a fonctionné
jusqu’en 1993”. Dans un régime de parti unique et de candidat unique
aux élections présidentielles, qui peut soulever un grief ou demander
l’annulation des élections pour fraude ou non respect de la loi électorale?
La première différence qu’il faut noter entre le comité constitutionnel de
1981 et le conseil constitutionnel, prévu par la constitution du 4
septembre 1992, est l’influence du contexte sociopolitique international
où le pouvoir politique est de plus en plus soumis à un contrôle
juridictionnel. La fameuse séparation des pouvoirs n’est plus suffisante,
les pouvoirs politiques doivent être limités par un système juridictionnel,
qui est amené à jouer de plus en plus un rôle central dans la vie politique
nationale. Si l’institution juridictionnelle n’est donc pas un fait nouveau
dans le système politique djiboutien; son rôle et son fonctionnement ne
soulèvent pas moins des questions intéressantes tant au niveau politique
qu’au niveau juridique pour la protection des nouveaux droits et libertés
de la personne humaine. Sur le plan politique son existence et son rôle ne
sont plus à démontrer dans un régime, qui se veut démocratique. Son
développement est lié à une vie politique marquée non seulement par
l’affirmation d’un pluralisme politique dans la société, mais il résulte
aussi d’un consensus entre les acteurs sociopolitiques pour régler leurs
différents en se soumettant à un arbitre, libre et neutre dans ses décisions.
Sur le plan juridique, son existence et surtout son fonctionnement cons-
tituent des éléments importants pour garantir non seulement la primauté
commission consultative mise en place pour la réforme de la constitution et membre du Conseil
Constitutionnel.
14 La préparation et les résultats des élections législatives et présidentielles dans un régime de
parti unique ne soulèvent pas de problèmes et d’opposition entre des forces politiques qui n’existent,
puisque la compétition électorale, donc l’opposition politique est interdite. Quant à la consultation
pour l’adoption de tel type de loi ou tel autre, dans un régime de monopole politique, il est
impensable de chercher l’avis d’un organe, qui est plus à la disposition du parti au pouvoir ou du
principal dirigeant de ce dernier qu’un rôle effectif en matière de consultation pour des questions
importantes de la vie sociopolitique du pays.
JURIDICTION CONSTITUTIONNELLE EN RÉPUBLIQUE DE DJIBOUTI 9
de la constitution comme norme de référence tant pour les dirigeants
politiques que pour les citoyens, mais aussi comme une institution
garante des droits et libertés reconnus aux individus par la constitution et
les traités internationaux ratifiés par le gouvernement et auxquels le
Préambule fait une référence.
Pour tenter de cerner l’importance de la justice constitutionnelle dji-
boutienne, il convient d’abord de procéder à une présentation de l’insti-
tution et ses diverses attributions (I) pour ensuite analyser ses procédures
et ses décisions (II).
II. INSTITUTIONNALISATION DE LA JURIDICTION CONSTITUTIONNELLE
PAR LA RÉFORME POLITIQUE DE 1992
Par nature l’autoritarisme et la dictature ne sont pas des régimes où la
justice constitutionnelle a le droit d’être cité, parce que le pouvoir ne
peut être contrôlé par un organe indépendant. Le pluralisme politique
relatif15 durant la période coloniale en Afrique noire prend fin d’une part
par la nouvelle idéologie politique (la construction de l’unité natio-
nale16 par l’institution de parti unique) et d’autre part par les coups d’Etat
dans beaucoup de pays du continent noir. Juste après les indépendan-
ces dans la décennie 1960, les Etats africains postcoloniaux entent dans
15 Durant l’époque coloniale, les peuples colonisés ont expérimenté une autre forme de faire la
politique, ils n’ont pas découvert l’action politique puisque suivant l’analyse anthropologique toutes
les sociétés humaines sont dotées des systèmes politiques et des systèmes sociaux, qui souvent sont
confondus. Lire Balandier G., Anthropologie politique, París, PUF, 1974. Vers la fin de cette
période, les puissances coloniales européennes instituent des institutions représentatives des peuples
autochtones et ainsi se créent des formations politiques et syndicales revendicatives dans un espace
politique encore marqué par des restrictions quant aux droits et libertés des acteurs politiques et
sociaux natifs de la colonie. Quelques années avant les indépendances on compte plusieurs forma-
tions politiques dans les parlements coloniaux. Cependant ce pluralisme est relatif dans la mesure où
il est décidé par une puissance étrangère; il n’est pas le fait d’un processus sociohistorique d’un
peuple, mais il est manipulé par celle-ci en fonction de ses intérêts à travers la fameuse politique
“diviser pour régner” laquelle se traduisait par l’appui de la métropole à telle ou telle formation de
tel ou tel groupe ethnique.
16 Les Etats postcoloniaux africains sont confrontés dès le début à la construction d’un espace
sociopolitique. Il a eu confusion entre un espace sociopolitique ouvert et l’unité nationale; l’un
comme l’autre ne sont pas des données, mais résultent d’actions politiques, brefs ils font l’objet
d’actions de construction d’une élite politique dirigeante ou non et de groupes ethniques appelés à
vivre ensemble dans un espace territorial déterminé. La construction de l’unité nationale est
présentée comme la principale action politique que devaient les gouvernements post coloniaux. Les
auteurs des coups d’Etat ont pris comme une justification de leur prise du pouvoir central.
10 MOHAMED ABDILLAHI BAHDON
une instabilité politique; rarement la prise du pouvoir se fait par voie
électorale et sans violence. Les pays où une certaine instabilité règne
durant les deux premières décennies, ce n’est pas le respect d’un ordre
constitutionnel pluraliste sinon par le fait que le contrôle et la répartition
des ressources politiques par un Etat néo-patrimonial comme la Côte
d’Ivoire de Houpheite Boigny. La forme de gouvernement dominante est
le gouvernement autoritaire qui s’appuie sur une structure politique: le
parti unique. Et donc dans une telle situation la justice constitutionnelle
ne peut se développer. Comme dans d’autres pays africains l’institu-
tionnalisation d’un parti unique17 en 1981 a été un grand obstacle à tout
développement d’une justice constitutionnelle en République de Dji-
bouti.
En septembre 1992 le contexte sociopolitique djiboutien est différent;
le pluralisme est théoriquement instauré depuis l’adoption de la constitu-
tion du 4 septembre 1992. L’ancien comité constitutionnel est remplacé
par un Conseil Constitutionnel. Il est une des nouveautés institutionne-
lles non seulement en matière électorale, mais aussi en matière de
contrôle de conformité des lois ordinaires à la constitution, autrement dit
la garantie de la primauté de la constitution, et la garantie des droits
constitutionnels reconnus aux personnes dans un procès (possibilité of-
ferte à un justiciable de soulever la question de l’inconstitutionnalité d’u-
17 Le 27 juin 1977, le Territoire Français des Afars et des Issas (TFAI) accède à l’indépendance
sous le nom de République de Djibouti. Dans les années 1960 et 1970, la vie politique est marquée
par des revendications indépendantistees de la part des groupes ethno politiques, il y a une opposi-
tion forte entre les leaders politiques quant au futur de la colonie. A l’approche de cette date, ils
arrivent à des accords d’abord internes par la constitution d’une formation indépendantiste
réunissant les leaders afar et issas et ensuite des accords externes, c’est-à-dire avec la puissance
coloniale française déterminante pour le futur de la République postcoloniale, connue sous le
nombre de Table Ronde de Paris de 1976. La Chambre des députés élue sous la période coloniale
désigne comme Président de la République, Hassan Gouled Aptidon, leader de la Ligue Populaire
Africaine pour l’Indépendance (LPAI) le 27 juin 1977. Par décret présidentiel, celui-ci
s’autoproclame Chef du gouvernement d’unité nationale. Le premier parti politique djiboutien est
crée le 4 juin 1979 le Rassemblement Populaire pour le Progrès (RPP). Cependant il n’est pas
institutionnalisé. Il ne le sera après une grave crise politique en décembre 1977. Le Premier ministre
Ahmed Dini Ahmed démissionne pour manifester son opposition contre l’attitude des services de
renseignements et la politique après un attentat. Il n’a pas été informé. En 1981, il crée un nouveau
parti politique, le Parti Populaire Djiboutien (PPD). Il est arrêté et mis en prison sans jugement. Le
gouvernement réagit vite en adoptant une ordonnance qui institutionnalise le RPP et exclut la partic-
ipation à la vie politique de toute autre formation politique. Et ceux jusqu’en 1992.
JURIDICTION CONSTITUTIONNELLE EN RÉPUBLIQUE DE DJIBOUTI 11
ne loi durant le procès). Il constate l’empêchement18 provisoire ou défini-
tif du président de la République. Il ne s’agit donc pas seulement d’une
simple modification de nom d’une institution, sinon d’une augmentation
de ses compétences par rapport à la situation antérieure. Pour reprendre
les propos de l’actuel président19 du Conseil constitutionnel, il n’est pas
un organe politique mais une juridiction, qui a pour principale mission
d’assurer le respect de la hiérarchie des normes et de réguler la vie politi-
que nationale. La définition des attributions des nouvelles institutions est
précise. Le titre VIII de la constitution de 1992, composé de 8 articles
(art.75 à art. 82), est consacré au conseil constitutionnel. Comment
sont-ils désignés les membres du conseil constitutionnel? Quelles sont
ses attributions? La première question conduit à la question éternelle de
l’indépendance des institutions par rapports aux pouvoirs exécutif et
législatif et la seconde l’importance de l’institution dans le jeu socio-
politique.
1. La désignation des membres du conseil constitutionnel: inspiration
et limite du modèle français
Le mode de désignation et la composition sont deux aspects impor-
tants dans l’analyse tant juridique que politique d’un organe juridiction-
nel ou politique. En effet ils soulèvent de nombreuses questions comme
l’indépendance de ses membres par rapport à celles et ceux qui les nom-
ment quant à leurs décisions en matière de résolution de conflits politi-
ques ou constitutionnels. Les constituants djiboutiens de 1992 ont retenu
18 L’empêchement provisoire ou définitif du président de la République et chef du
gouvernement, prévu par l’art. 29 n’est en fait que symbolique, parce que tout se décide au cabinet
présidentiel sans consulter les autorités politiques et judiciaires ou juridictionnelles prévues par la
constitution quand ce dernier ne peut pas assurer ses fonctions institutionnelles et politiques pour
une raison ou pour une autre. Cela s’est passé à la fin de l’année 1995. A la suite d’un malaise du
président lors d’une réunion entre présidents africains à Cotonou, le président Hassan Gouled
Aptidon a été évacué à Paris où il a été soigné durant 4 mois. Le conseil constitutionnel n’est pas
intervenu pour constater l’empêchement provisoire du premier personnage de l’Etat, c’est plutôt lui
qui a reparti ses attributions entre ses collaborateurs avant même son départ.
19 Omar Chirdon Abass, est nommé président du Conseil constitutionnel de Djibouti depuis le 6
mai 1997, date à laquelle il y a eu des nominations par tiers. Suivant l’al. 2 de l’art. 76, ce dernier est
désigné par le Président de la République. Lire le Rapport établi par Omar Chirdon Abass Mars
2000. Il a occupé plusieurs postes ministériels sous les gouvernements de Hassan Gouled Aptidon. Il
n’a eu aucune formation juridique, il a été plutôt un journaliste. C’est donc pour une raison politique
qu’il a été nommé.
12 MOHAMED ABDILLAHI BAHDON
le modèle français; les membres du conseil sont nommés par des autori-
tés politiques et judiciaires. Mais la différence avec le système français
est que dans le cas djiboutien une structure du système judiciaire, le Con-
seil Supérieur de la Magistrature (CSM) intervient dans la nomination.
C’est l’article 76 de la constitution du 4 septembre 1992 qui détermine le
mode de désignation de ses membre; ils sont 6 au total à raison de deux
désignés par chaque autorité compétente pour leur désignation. Cepen-
dant ce n’est pas un mode différent et particulier par rapport à d’autres
cours et conseils constitutionnels africains. En effet deux autorités politi-
ques et un conseil ont la compétence de nommer les membres du conseil;
il s’agit d’une part du Président de la République et celui de l’Assemblée
Nationale et d’autre part le Conseil Supérieur de la Magistrature, chaque
autorité désignant deux membres. Les nominations opérées par le prési-
dent de la République et celui de l’Assemblée Nationale dépende d’une
volonté personnelle tandis que pour le Conseil Supérieur de la Magistra-
ture, elle résulte d’un accord entre ses membres parmi lesquels on trouve
le Président de la République.20 L’article 1er. de la loi organique no.
4/AN/93/3ème du 7 avril 1993 stipule que “les décisions du Conseil su-
périeur de la Magistrature portant nomination des membres du Conseil
constitutionnel sont prises sur proposition du Conseil Supérieur de la
Magistrature arrêté à la majorité des membres en exercice”. Il y a donc
une autorité qui intervient deux fois dans les nominations, le Chef de
l’Etat d’abord comme Président de la République et ensuite à titre de
président du CSM, cela constitue un pouvoir d’influence de ce dernier
dans la nomination des membres d’un organe important d’où les risques
son indépendance.
Cependant suivant le texte constitutionnel certains membres échap-
pent à ce mode de désignation, il s’agit du cas des anciens présidents de
20 Institution nouvelle dans le système sociopolitique djiboutien, le Conseil Supérieur de la
Magistrature est prévu par l’art. 73 de la constitution du 15 septembre 1992 dont la fonction
principale est de veiller “sur la gestion de la carrière des magistrats” et de donner “son avis sur toute
question concernant l’indépendance de la magistrature”. Cependant la première fonction il partage
avec le Président de la République, qui est, selon l’al. 1er. De l’art. 73 “garant de l’indépendance de
la magistrature”. En fait, le conseil supérieur de la magistrature n’est qu’un assistant du Président
dans cette fonction suivant la disposition antérieure “Il est assisté par le Conseil supérieur de la
Magistrature qu’il préside”. Le Président de la République participe à la désignation de 4 membres
du conseil constitutionnel, ce qui lui un pouvoir important dans la formation de l’organe
constitutionnel.
JURIDICTION CONSTITUTIONNELLE EN RÉPUBLIQUE DE DJIBOUTI 13
la République; ils sont membres de droit comme le cas du conseil consti-
tutionnel français. Après les élections présidentielles du 09 avril 1999, il
y a un ancien président de la République en vie, Hassan Gouled Aptidon,
il n’est pas membre du Conseil Constitutionnel. Pour ce type de membre
la participation au conseil dépend d’un choix personnel. Comme toute
institution politique une condition d’âge et d’expérience en droit21 est po-
sée pour siéger au conseil constitutionnel: ne peut pas avoir moins de 35
ans, il n’y a pas un âge limite. Quant à leur mandat, il est fixé à 8 ans,
mais cela ne signifie pas que le mandat de tous les membres expire au
même moment. Sans doute pour permettre une certaine continuité dans
son fonctionnement et surtout pour le suivi des requêtes et autres déci-
sions en cours, il est prévu des mandats différents. Ainsi l’art. 2 de la Loi
Organique du 7 avril 1993 précise que trois membres sont désignés pour
4 ans et trois autres pour 8 de telle sorte que le renouvellement tous les 4
ans est réservé seulement aux membres désignés pour 4 ans.
Pour renforcer le prestige et le rôle de l’institution dans la vie politi-
que et juridique du pays, la loi organique précitée pose d’une part dans
son article 4 des incompatibilités des fonctions de ses membres; ils ne
peuvent être des membres du gouvernement et de l’Assemblée nationale,
et d’autre part des interdictions ils ne peuvent prendre part aucune posi-
tion publique sur les questions ayant fait ou susceptibles de faire l’objet
de décision de la part du Conseil, ou de consulter sur les mêmes ques-
tions.22 Le rôle et les attributions du conseil constitutionnel feront l’objet
de la deuxième sous-section.
21 Le conseil constitutionnel djiboutien est peuplé par des hauts fonctionnaires de l’Etat comme
le premier président (1992-1993) était le président de la Banque centrale de Djibouti, des hommes
politiques, des avocats (ancien procureur général de la République Ali Mohamed Afka) dont la
moyenne d’âge est entre 45 et 50 ans. Tous n’ont pas une formation ni une expérience juridiques.
Pour certains d’entre eux, leur désignation répond à des critères politiques.
22 C’est l’art. 7 qui prévoit telles obligations dans les termes suivant: “-Un décret pris en
Conseil des Ministres sur proposition du Conseil constitutionnel, définit les obligations imposées
aux membres du Conseil afin de garantir l’indépendance et la dignité de leurs fonctions./ -Les obli-
gations doivent notamment comprendre l’interdiction pour les membres du Conseil constitutionnel,
pendant la durée de leurs fonctions, de prendre aucune position publique sur les questions ayant fait
ou susceptibles de faire l’objet de décision de la part du Conseil, ou de consulter sur les mêmes
questions”.
14 MOHAMED ABDILLAHI BAHDON
2. Rôles et attributions de la juridiction constitutionnelle
La constitution du 15 septembre 1992 pose des attributions précises
aux nouvelles institutions. Différentes lois organiques, adoptées en octo-
bre 1992, détaillent les compétences et les attributions de celles-ci. Pour
le conseil constitutionnel, elles sont prévues par les articles 77, 78, 79 et
80 de la constitution. L’article 75 résume en 4 points ses différents rôles:
a) Veiller au respect des principes constitutionnels. Il est le organe
compétent.
b) Contrôler la constitutionnalité des lois. C’est un contrôle qui con-
sister à faire respecter la primauté de la constitution et le cadre constitu-
tionnel du pays par le contrôle des lois qui lui sont soumises par les auto-
rités compétentes en matière de saisines ou de la Cour Suprême par le
contrôle d’inconstitutionnalité par exception.
c) Garantir les droits fondamentaux de la personne humaine et les li-
bertés publiques, son existence même et son fonctionnement doivent ser-
vir une garantie pour que ces droits soient respectés et soient effectifs.
d) Réguler le fonctionnement des institutions et de l’activité des pou-
voirs publics.
A partir des rôles précités on peut observer une évolution de cette ins-
titution par rapport au Comité Constitutionnel de l’ancien régime politi-
que dont le rôle était exclusivement limité aux questions éle torales. Le
contexte tant national qu’international dans lequel il intervient est diffé-
rent de celui de juin 1977, lequel n’a pas favorisé le développement d’u-
ne juridiction constitutionnelle. Toutefois le rôle central joué par le con-
seil constitutionnel, prévu par la constitution du 4 septembre 1992 ne
serait effectif s’il ne s’accompagnait pas par l’exercice des attributions
exclusives tant juridictionnelles que consultatives sur certaines questions
importantes; elles font l’objet des 77, 78, 79 et 80. Suivant l’art. 81 les
décisions du Conseil constitutionnel sont revêtues de l’autorité de la cho-
se jugée, elles ne sont susceptibles d’aucun recours. Mieux encore elles
s’imposent aux pouvoirs publics et à toutes les autorités administratives
et juridictionnelles ainsi qu’à toutes personnes physiques ou morales. Cet
article renforce s’il en est besoin la place de la justice constitutionnelle
dans le nouveau régime politique djiboutien.
Une de ces attributions, la plus importante sur le plan politique comp-
te tenu du développement politique actuel, consiste à veiller à la régulari-
JURIDICTION CONSTITUTIONNELLE EN RÉPUBLIQUE DE DJIBOUTI 15
té de toutes les élections et les opérations de référendum. Suivant les arti-
cles 77 de la constitution et 69 de la loi organique relative aux élections
du 29 octobre 1992, c’est une compétence exclusive;23 qui inclut aussi la
proclamation des résultats électoraux, l’examen et le jugement des requê-
tes déposées par les partis politiques et les candidats aux élections pour
constater et tirer les conséquences juridiques des fraudes et autres irrégu-
larités qu’ils soulèvent. Dans un régime pluraliste le respect de la légalité
dans la compétition électorale est un principe que tous les acteurs politi-
ques doivent se soumettre, il est intiment lié à un autre principe celui d’é-
galité, tout aussi fondamental. La constitution pose un cadre général aux
nouvelles institutions, les compétences de celles-ci sont souvent détermi-
nées par une loi organique, adoptée par l’Assemblée Nationale. Le cons-
tituant djiboutien a préféré ce type de lois plutôt qu’une loi ordinaire,
parce qu’il est difficile de les modifier. L’art.78 de la constitution24 pré-
voit la consultation du conseil constitutionnel par le gouvernement avant
l’adoption d’une telle disposition, il y a consultation aussi en cas de mo-
dification d’une loi organique25 comme cela a eu lieu à propos de modifi-
cations de deux articles de la loi organique relative aux élections. En ma-
tière d’organisation des élections législatives, présidentielles et régio-
nales et en matière de contentieux électoral, deux lois organiques posent
un cadre juridique et déterminent l’institution compétente, la première
est adoptée le 29 octobre 1992 (elle est relative aux élections) et la se-
conde le 7 avril 1993 (elle fixe les règles d’organisation et de fonctionne-
ment du conseil constitutionnel).26 Il est tautologique d’affirmer que l’or-
ganisation électorale et la proclamation des résultas dans un régime
23 Mais l’alinéa 2 de l’article 69 de la loi organique relative aux élections du 29 octobre 1992
stipule que “En attendant la mise en place de cette institution prévue par les articles 75 à 82 de la
Constitution, ses attributions en matière électorale sont exercées par la Cour suprême”.
24 L’article 17 de la loi organique du 7avril 1993 stipule que les lois organiques adoptées par
l’assemblée nationale sont transmises d’office au conseil constitutionnel. C’est une consultation qui
relève de sa fonction de contrôle de constitutionnalité des textes adoptés par le parlement.
25 Le conseil constitutionnel a été consulté par le gouvernement pour la modification l’article
40 de la loi, par lequel est institué une Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI). Il a
rendu une résolution le 18 juillet 2002.
26 Avant l’adoption de cette loi, les compétences du conseil constitutionnel étaient exercées par
le Cour Suprême; c’est cette institution qui a jugé le recours du Parti du Renouveau Démocratique
contre les fraudes électorales lors les premières élections législatives pluralistes du pays le 18
décembre 1992.
16 MOHAMED ABDILLAHI BAHDON
pluraliste jeune conduisent souvent à des contestations liées au non re-
spect du cadre juridique posé à cet effet.
La démocratie n’est pas la suppression de tout conflit entre les forces
politiques, mais il doit être généré et réglé de manière pacifique, donc
par la voie juridique, et ce pour préserver la stabilité du système politi-
que pluraliste. Ainsi en respectant les règles du jeu politique, les diffé-
rents acteurs peuvent saisir la juridiction constitutionnelle pour trouver
une solution aux différends. Mais saisir une telle juridiction n’est pas un
acte dénudé d’arrières pensées politiques.
III. LES SAISINES DU CONSEIL CONSTITUTIONNEL: ENJEU POLITIQUE
ET RESPECT DES PRINCIPES CONSTITUTIONNELS
A l’image de ses collègues français et africains, les dispositions cons-
titutionnelles n’ont pas prévu une auto saisine du conseil constitutionnel.
La constitution établie une liste des autorités politiques qui ont la compé-
tence de le saisir pour des questions bien précises tout comme les justi-
ciables. Il n’est pas prévu une saisine par exemple un nombre déterminé
de citoyens et pour des questions précises.
La saisine de cette institution est liée à des enjeux importants; ces en-
jeux sont d’une part politiques parce que dénoncer une fraude électorale
n’est pas seulement attirer l’attention du public à une manipulation, mais
cela manifeste aussi l’irrespect du cadre constitutionnel et légal posé et
donc d’accuser son rival ou ses rivaux, et d’autre part juridiques parce
que sa saisine permet de défendre les droits et les libertés fondamentaux,
prévus par la constitution, mais aussi par le préambule et les différents
traités et conventions internationaux et régionaux ratifiés par le pays. En
faisant un bilan des différentes saisines du conseil depuis son fonctionne-
ment en 1993, on constate la prépondérance d’un type de saisines sur les
autres; il est le plus souvent saisi par les candidats de l’opposition pour
dénoncer les irrégularités et autres fraudes, qui ont entaché à leurs yeux
les élections. Depuis son fonctionnement comme institution juridiction-
nelle, sa compétente en matière électorale est plus importante que toutes
les autres.
La saisine se fait suivant des procédures prévues par la loi organique
précitée. Quelles sont ces procédures? Quelle est la jurisprudence du
conseil constitutionnel? A-t-elle changé depuis 1993? Enfin quelle est
JURIDICTION CONSTITUTIONNELLE EN RÉPUBLIQUE DE DJIBOUTI 17
l’argumentation des décisions rendues par du juge constitutionnel? Telles
sont les points qui vont être traités dans cette partie.
1. Les différentes saisines et leurs procédures respectives
L’art. 38 de la Loi Organique 4/AN/93/3e L du 7 avril 1993 sur
l’organisation et le fonctionnement du Conseil Constitutionnel dispose
que “le conseil constitutionnel ne peut être saisi que par une requête
écrite adressée à son secrétariat”. Il y a trois types de saisines:
a) Le contrôle obligatoire à propos des lois organiques et du règlement
intérieur de l’Assemblée Nationale. Ces deux textes sont obligatoirement
soumis à son contrôle avant leur adoption définitive.
b) Le contrôle de constitutionnalité d’une loi adoptée par l’Assemblée
Nationale.
c) Le contrôle de constitutionnalité d’une loi par voie d’exception.
Les deux premières saisines introduites par le gouvernement, le Bu-
reau de l’Assemblée Nationale, par des députés (au nombre de 10) tandis
que pour la dernière est introduite par la Cour Suprême suivant l’art. 80
de la constitution.
Quant aux lois organique du 29 octobre 1992 relative aux élections et
celle du 7 avril 1993 fixant les règles d’organisation et de fonctionne-
ment du conseil constitutionnel, elles déterminent les procédures à suivre
tant pour les membres du conseil que pour les requérants, qui ont le droit
de le saisir. En s’appuyant sur une analyse de ces deux lois, on observe 3
types de procédures relevant chacune à une attribution:
1o. La procédure du contrôle des lois avant leur promulgation. Le
conseil constitutionnel est saisi par les autorités définies dans l’article 79
celles-ci “peuvent être déférées au Conseil Constitutionnel27 avant leur
promulgation” par les autorités suivantes:
a) Le président de la République.
b) Le président de l’Assemblée nationale.
c) Dix députés.
27 Il s’agit en fait de la saisine du Conseil Constitutionnel par les autorités habilitées par la consti-
tution. Les conditions et les délais ne sont pas de la même durée pour toutes: six jours et avant la
transmission qui lui est faite de la loi définitivement adoptée pour le président de la République et
six jours de l’adoption définitive de la loi pour le président de l’Assemblée nationale ou dix les
députés.
18 MOHAMED ABDILLAHI BAHDON
Cependant il faut distinguer des situations différentes: les lois ordi-
naires et les lois organiques. Celles-ci lui sont soumises d’office de
même que le règlement intérieur de l’Assemblée Nationale, une telle sai-
sine est prévue par l’art. 78 de la constitution. Elles ne peuvent entrer en
vigueur que si elles sont conformes à la constitution. Par contre pour les
lois ordinaires, il n’y a pas d’obligation de saisine du conseil et donc
elles peuvent être promulguées; la possibilité de saisir est laissée au
choix libre ou à la volonté des législateurs ou du président de la Répu-
blique. Ils ont un délai de 6 jours pour le saisir, mais le point de départ
dudit délai n’est pas le même pour le président de la République il com-
mence après la transmission de la loi définitivement adoptée par l’as-
semblée nationale, c’est-à-dire avant sa promulgation, et pour les députés
(incluant le président de l’assemblée nationale) à partir de l’adoption
définitive de la loi. Donc passé ce délai la loi ne peut être attaquée. Au
cas où il est saisi, le conseil a un délai d’un mois pour se prononcer sur le
recours, mais ce délai est réduit à 8 jours s’il y a urgence et à la demande
du président lui-même.
Cependant depuis son fonctionnement effectif, le conseil constitution-
nel a été saisi très peu par les autorités politiques précitées pour incons-
titutionnalité d’une loi votée ou d’un traité international. Dans une liste
donnée par Afkada, on note 4 saisines en dehors de recours électoraux:
une loi ordinaire, deux lois organiques et le Règlement de l’Assemblée.
L’auteur n’indique pas les auteurs de ces saisines et surtout de la loi ordi-
naire. Il n’y a pas de saisine prévue par 10 députés à propos d’une loi
ordinaire. Le fait d’appartenir à un même parti ne pousse pas les
parlementaires à exprimer une divergence sur un texte de loi. Il faut noter
que le parlement djiboutien n’a toujours pas de députés de l’opposition
depuis les premières élections pluralistes en décembre 1992. L’existence
d’une opposition parlementaire pourrait favoriser un débat sur les lois
votées par le Parlement en faisant intervenir le conseil constitutionnel à
prendre position sur leur constitutionnalité. Aussi le Président de la
République partageant l’initiative des lois (art. 59) avec l’Assemblée
Nationale ne peut soulever l’inconstitutionnalité d’un texte dans la
mesure où les services juridiques de la présidence participent à son
élaboration. La saisine du conseil par le Président de la République à
propos d’une loi ne peut être interprétée comme une opposition à ce-
JURIDICTION CONSTITUTIONNELLE EN RÉPUBLIQUE DE DJIBOUTI 19
lle-ci, mais plutôt comme un avis personnel du conseil à propos d’une loi
qu’il considère importante.
2o. La saisine en matière de contentieux électoral. La procédure pré-
voit des conditions tant pour le requérant que pour le conseil constitu-
tionnel. Elles sont assez simples, le ou les plaignants doivent déposer une
ou des requêtes en bonne et due forme, écrite contenant les pièces appu-
yant leurs arguments. L’introduction de celles-ci n’entraîne pas un effet
suspensif. C’est le président du conseil qui décide la section, qui sera
chargée d’étudier la requête; elle est composée de trois membres. Le con-
seil dispose de deux voies, soit aux termes de l’art.73 de la loi Organique
relative aux élections du 29 octobre 1992 il rejette la requête sans ins-
truction contradictoire, soit il donne une suite favorable à la requête et
donc il ouvre une procédure contradictoire. Il informe l’autorité ou le
parti “accusés” par le requérant ce qui lui permet de présenter sa défense
en produisant des arguments ou un mémoire. Dans le dernier cas, suivant
les termes de l’article 46 de la loi Organique du 7 avril 1993 il peut “or-
donner une enquête et se faire communiquer tous documents et rapports
ayant trait aux affaires qui lui sont soumises”. Dans les deux cas de figu-
re, le conseil motive ses décisions. Les recours sont soumis à une limita-
tion de délai. Ainsi un recours contre les irrégularités des opérations
électorales ne peut être introduit dix jours après la proclamation des ré-
sultats du scrutin (art. 70 précité). Un tel délai peut paraître court pour un
contentieux important. La législation électorale fixe aussi un délai pour
que le conseil constitutionnel puisse statuer sur le litige; il est prévu par
l’art. 75 al. 3 de la Loi Organique no. 1 du 29 octobre 1992, il est de
deux mois. Ce délai est justifié d’autant plus que l’organe constitutionnel
peut être amené à procéder à des enquêtes ou demander des informations
supplémentaires aux intéressés. Dans la limite du délai donné aux parties
pour préparer et déposer leurs mémoires ampliatifs, en défense et en
réplique, les requérants peuvent se désister en tout ou en partie de leur
requête.
La représentation par un ministère d’avocat devant le conseil constitu-
tionnel n’est pas obligatoire. Toutefois le requérant peut se faire repré-
senter par un avocat ou il peut aussi plaider son affaire lui-même. Si le
requérant fait le choix d’une tierce personne pour le représenter ou l’as-
sister dans les actes de la procédure, il doit l’indiquer expressément et
par écrit. Les séances du Conseil constitutionnel ne sont pas publiques.
20 MOHAMED ABDILLAHI BAHDON
Et les intéressés ne peuvent demander à y être entendus sauf s’il estime
nécessaires les auditions des parties pour la manifestation de la vérité. La
procédure est entièrement écrite. La requête introductive doit comporter
un exposé des faits et les moyens invoqués, les mémoires ampliatifs, en
défense et en réplique. Comme pour un procès civil ou pénal, toutes les
pièces qui présentent un intérêt quelconque pour l’examen du dossier
sont prises en compte. Le juge constitutionnel a les mêmes facultés en
matière d’instruction qu’un autre juge, puisqu’il peut ordonner, s’il l’es-
time utile, une enquête ou toute autre mesure d’instruction. Il désigne un
rapporteur chargé de recevoir sous serment, les dépositions des témoins,
qui en dresse un procès-verbal qui sera communiqué aux parties qui peu-
vent déposer leurs observations écrites. Les délibérations du conseil
constitutionnel sont soumises à une règle de quorum en vertu de laquelle
la présence effective de cinq membres est requise, sauf en cas de force
majeure dûment constatée. En cas de partage des voix, la voix du prési-
dent est prépondérante. Les débats et les votes ne sont pas publics. Le
conseil peut recevoir sous serment les déclarations des témoins consig-
nées dans un procès-verbal et autoriser les parties et leurs représentants à
se faire entendre devant lui seulement dans le cadre de la procédure du
contentieux électoral.
3o. La procédure de la consultation. L’art. 4028 de la constitution pré-
voit la consultation du conseil constitution par le président de la Républi-
que dans des circonstances exceptionnelles: l’interruption du fonctionne-
ment des institutions, une menace de l’indépendance de la nation et de
l’intégrité territoriale. Le président de la République est la seule autorité
politique qui puisse agir pour rétablir la situation constitutionnelle, et
pour cela il adopte des mesures. Mais celles-ci ne peuvent modifier le
système institutionnel d’où la justification de la consultation. Le conseil
28 L’art. 40 stipule que “Lorsque les institutions de la République, l’indépendance de la nation,
l’intégrité de son territoire ou l’exécution de ses engagements internationaux sont menacées d’une
manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics est interrompu, le
Président de la République peut, après avis du Président de l’Assemblée nationale et du Président du
Conseil Constitutionnel et après en avoir informé la nation par un message, prendre toute mesure
tendant à rétablir le fonctionnement régulier des pouvoirs publics et assurer la sauvegarde de la na-
tion, à l’exclusion d’une révision Constitutionnelle. L’Assemblée nationale se réunit de plein droit.
Elle est saisie, pour ratification, dans les quinze jours de leur promulgation, des mesures de nature
législative mises en vigueur par le Président. Ces mesures deviennent caduques si le projet de loi de
ratification n’est pas déposé sur le bureau de l’Assemblée nationale dans ledit délai. La ratification,
si elle est refusée par l’Assemblée nationale, n’a pas d’effet rétroactif”.
JURIDICTION CONSTITUTIONNELLE EN RÉPUBLIQUE DE DJIBOUTI 21
un avis préalable à l’adoption des mesures. Jusqu’à nos jours, il n’a pas
été consulté par le premier personnage de l’Etat pour des circonstances
exceptionnelles.
Il y a une quatrième particulière par sa nature, par ses acteurs et son
fonctionnement. Elle est très importante pour la garantie des droits fon-
damentaux de la personne humaine. Prévue par l’art. 80,29 elle permet au
conseil d’effectuer un contrôle de constitutionnalité par voie d’exception.
En effet le nouveau contexte constitutionnel prévoit qu’un justiciable
peut soulever la question d’inconstitutionnalité d’une loi et dans ce cas le
procès est suspendu. Un mécanisme juridique complexe aboutit à la sai-
sine du conseil constitutionnel, qui décide si la disposition invoquée par
le justiciable respecte ou non un droit fondamental de la personne humai-
ne. La complexité du mécanisme tient au fait que d’abord le tribunal où
se déroule le procès doit surseoir à stater et ensuite il doit saisir la Cour
Suprême. C’est cette juridiction qui décide s’il faut ou non saisir le con-
seil constitutionnel. Donc la procédure peut s’arrêter par décision de la
Cour Suprême en interprétant que la disposition en question n’est pas
contraire à un droit fondamental de la personne humaine. Elle a donc in-
directement la compétence d’interpréter certaines lois par la voie de l’ex-
ception d’inconstitutionnalité. Mais à la différence du conseil constitu-
tionnel, sa décision ne s’impose pas à tous les pouvoirs publics. Quoi
qu’il en soit on est bien dans un contrôle “indirect” de la constitutionna-
lité d’une loi, qui ne lui a pas été soumise avant sa promulgation. Une
telle situation ne s’est jamais produite jusqu’à présent.
A la différence de requête en annulation d’élection, le cas prévu par
l’art. 80 de la constitution du 4 septembre 1992, et relativement à la
question du délai il n’y a pas d’indication à quel niveau de la procédure
judiciaire un justiciable peut soulever l’inconstitutionnalité d’une loi vo-
tée et promulguée par le président de la République ni les conditions par-
ticulières pour un tel acte. Etant différent d’un contentieux électoral, ma-
tériellement il n’y a pas de délai fixé aux justiciables pour soulever
l’inconstitutionnalité d’une loi lors d’un procès.
29 L’art. 80 stipule que “Les dispositions de la loi qui concernent les droits fondamentaux
reconnus à toute personne par la Constitution peuvent être soumises au Conseil Constitutionnel par
voie d’exception à l’ occasion d’une instance en cours devant une juridiction. L’exception
d’inconstitutionnalité peut être soulevée par tout plaideur devant toute juridiction”.
22 MOHAMED ABDILLAHI BAHDON
Les paragraphes antérieurs montrent bien que les dispositions consti-
tutionnelles et législatives relatives à l’existence et au fonctionnement de
la juridiction constitutionnelle djiboutienne représentent non seulement
un développement du droit public djiboutien, mais aussi une avancée en
matière de garantie des droits de l’homme dans la mesure où les citoyens
peuvent soulever devant une juridiction l’inconstitutionnalité d’une loi.
Mais compte tenu des difficultés politiques et matérielles pour la mise en
place des nouvelles institutions de la transition politique de septembre
1992, c’est vers le milieu de l’année 1993 qu’il a effectivement commen-
cé à exercer ses attributions. Les acteurs politiques vont recourir à ce-
lle-ci dans les conflits politiques et particulièrement des questions liées à
la régularité des opérations matérielles et les résultats des élections légis-
latives, présidentielles et régionales.30 La résolution de ces conflits a con-
duit à au développement d’une jurisprudence.
2. Analyse de la jurisprudence du conseil constitutionnel
Depuis 1993, le conseil constitutionnel est systématiquement saisi par
les candidats de l’opposition à l’issue de la proclamation des résultats
électoraux. Du fait de l’absence des statistiques et d’une publication
fiables des décisions du conseil constitutionnel djiboutien, on ne peut
donner un nombre exact de celles-ci, mais approximatif; il y a au moins
8 sur une période de 10 ans.
Sur les 8 décisions 5 nous servirons de base à l’analyse de la jurispru-
dence de l’organe constitutionnel. En 1998, le conseil a rendu trois
décisions. La première décision no. 98-001 est relative à une requête
déposée par un citoyen par une requête demandant la levée de
l’immunité parlementaire d’un député pour être poursuivi devant la jus-
tice. Le requérant invoque un préjudice subi du fait des actes adoptés par
un ex ministre. La même année il est saisi par deux leaders politiques de
l’opposition juste après les deuxièmes élections législatives du 17
décembre 1997, remportées par une coalition composée par l’ancien parti
30 Depuis la réforme constitutionnelle de septembre 1992 qui a prévu l’existence des
collectivités locales (art. 58 et 86 de la constitution du 4 septembre 1992), et après l’adoption d’une
loi qui donne un statut légal à la décentralisation (loi fondatrice Loi no. 174/AN/2002 du 7 juillet
2002, le gouvernement n’a pas encore organisé des élections municipales et régionales.
JURIDICTION CONSTITUTIONNELLE EN RÉPUBLIQUE DE DJIBOUTI 23
unique, le Rassemblement Populaire pour le Progrès (RPP) et une forma-
tion politique, légalisée depuis mars 1997. Dans ces deux recours, les re-
quérants soulèvent des questions d’ordre administratif comme l’établis-
sement des listes électorales (nombre de votants potentiels pour chaque
district)31 et la distribution des cartes électorales aux électeurs32 (retrait ou
refus des cartes électorales à certaines personnes), l’organisation techni-
que comme le nombre de bureaux de vote et l’encre indélébile et l’appli-
cation de la législation électorale par exemple la présence des délégués
des partis de l’opposition dans toutes les opérations de vote (déroulement
du vote et dépouillement public des résultats). D’autres objets sont pour-
suivis par les requérants. Ainsi dans la décision no. 002/98/CC du 8 fév-
rier 1998, le requérant soulève une autre question, celle de “l’exclusion
d’un parti légal”. Il s’agit d’une affaire relative au Parti du Renouveau
Démocratique (PRD); cette formation politique traverse une crise grave
après la mort de son fondateur en 1996. Deux leaders prétendent lui suc-
céder. Dans une telle situation et conformément à la loi électorale (la loi
organique no. 1/AN/92 du 29 octobre 1992), c’est le ministre de l’Inté-
rieur qui est habilité à délivrer le récépissé (comme au moment de la de-
mande de la légalisation d’une nouvelle formation) de reconnaissance
légale de la nouvelle direction d’un parti légalement reconnu.33 Le minis-
tre accorde ce récépissé à la tendance dirigée par le concurrent du requé-
rant, et donc ce dernier n’a pas le droit de se représenter comme
président du parti. Il est évident qu’un parti ne peut avoir deux direc-
tions, sinon ce sont deux partis différents. Sur ce point, sans se déclarer
31 Jusqu’à la loi fondatrice de la décentralisation adoptée en juillet 2002, le territoire était divisé
en district, division résultant de l’époque coloniale. Cette loi ne prévoit pas l’introduction d’un
recours pour annulation des élections régionales.
32 Depuis les premières élections pluralistes du 18 décembre 1992, certains électeurs, n’ayant
pas la nationalité djiboutienne, votent avec des documents appelés “ordonnance de vote”.
Théoriquement, c’est un document signé par un magistrat, preuve qu’il est légal. Le nouveau droit
public djiboutien reconnaît donc au futur citoyen de participer à la vie politique du pays.
33 Il faut préciser le contexte politique l’époque. En effet lors du référendum populaire pour
l’adoption de la nouvelle constitution, il y avait aussi une autre question soumise à la population
djiboutienne: la limitation des partis politiques à 4 pour une durée de 10 ans. Ce nombre limite donc
la carrière et l’ambition de certains entrepreneurs politiques, qui ont besoin du soutien tant humain
que matériel et financier lors des compagnes électorales. C’est dire qu’il est difficile voir impossible
de faire de la politique en dehors d’une formation légalement reconnue.
24 MOHAMED ABDILLAHI BAHDON
incompétent au moment même de la saisine, le Conseil Constitutionnel
étudie le recours et il le rejette pour manque de fondement. Il renvoie le
requérant à se pourvoir au Conseil du Contentieux Administratif pour
contester l’acte du ministre de l’Intérieur. Quant à la troisième décision
de l’année 1998, l’auteur de la saisine est le leader du Parti National Dji-
boutien (PND), M. Aden Robleh Awaleh. Son objet porte sur l’annula-
tion des élections législatives de décembre 1997. S’appuyant sur
l’examen des pièces du dossier, composées d’un part par les différents
mémoires présentés par la tête de liste de la coalition RPP-FRUD dans le
district d’Ali-Sabieh et le Secrétaire Général du RPP, les observations du
représentant de l’Etat et d’autre part par un rapport établi par le ministère
de l’intérieur, le conseil constitutionnel rejette sa requête pour manque de
preuve des différents points que ce dernier a soulevés pour appuyer son
recours pour annulation aux élections législatives.
Après les élections présidentielles du 4 avril 1999, l’unique candidat
de l’opposition, M. Ahmed Moussa Idriss, dépose une requête au conseil
constitutionnel. Son objet est le même que la première décision de 1998
avec toutefois des arguments différents: annulation des élections pour
fraudes. Le requérant soulève des questions importantes relatives aux
opérations préélectorales et électorales. L’une de celles-ci est l’obstruc-
tion du Ministère de l’Intérieur à la préparation des opérations de vote, il
soulève aussi la question de la transparence de l’administration quant à
l’organisation des élections. Après examen des arguments présentés par
le recours est rejeté.
Enfin la dernière décision en date porte sur un recours présenté par
une coalition de partis politiques, qui a présenté des candidats aux élec-
tions législatives du 10 janvier 2003. Argumentant la violation de la lé-
gislation électorale de la part de l’administration publique, ils deman-
dent l’annulation ces élections. Par rapport aux recours précédents, les
arguments ne varient pas beaucoup, ce sont pratiquement les mêmes.
Toutefois il y a une certaine nouveauté, ce sont des points relatifs à la
composition et au fonctionnement de la Commission Electorale Nationa-
le Indépendante (CENI), au non-respect du principe d’égalité des cito-
yens devant la loi et l’excès de pouvoir de l’administration publique.
Quoi qu’en soient, le contexte et les arguments des requérants, toutes les
requêtes ont été rejetées.
JURIDICTION CONSTITUTIONNELLE EN RÉPUBLIQUE DE DJIBOUTI 25
Les cinq décisions présentées constituent des décisions fondamentales
relatives à deux points importants dans la vie sociopolitique: le respect
de la propriété privée et le respect des règles de la compétition électorale.
Dans ces décisions, on trouve trois arguments récurrents.
Après cette présentation succincte, il convient d’analyser les argu-
ments sur lesquels s’appuient les membres du conseil dans leurs différen-
tes décisions. On distingue trois types d’arguments.
3. L’argumentation du juge constitutionnel djiboutien
Quand il est saisi d’une décision, le juge constitutionnel s’appuie sur
des arguments essentiellement juridiques. En fait il interprète les disposi-
tions constitutionnelles en vigueur.
Le premier argument sur lequel il s’appuie est l’absence de preuve ou
commencement de preuve apportés par les requérants. Le conseil soulève
souvent dans toutes ses décisions, et en cela elle constitue une base es-
sentielle de son raisonnement. En fait c’est lui qui définit ce qu’est la
preuve. Pour le juge constitutionnel djiboutien, la preuve peut résulter de
différents moyens. Par exemple d’un jugement rendu par une juridiction
compétente en matière d’actes administratifs, lequel peut être évoqué
comme motif d’annulation d’une élection. C’est le cas de la décision no.
002-98 du 8 février 1998. Suivant son raisonnement, le prétendu prési-
dent du parti politique devait saisir en premier lieu le Conseil du Conten-
tieux Administratif pour s’opposer à la délivrance du récépissé de chan-
gement de direction du parti à son concurrent et en cas d’annulation de
cet acte par ce conseil il peut alors déposer un recours en annulation des
élections pour la participation d’un parti dont la direction n’est pas re-
connue sur le plan légal. Donc il y a deux étapes qui marquent bien les
compétences de deux juridictions différentes, celle qui est compétente en
matière d’actes administratifs et gouvernementaux et celle qui est com-
pétente en matière de contentieux électoral. Si le gouvernement accorde
le récépissé de reconnaissance de la nouvelle direction du parti politique
à une personne, non élue ou désignée par les membres d’un parti légalisé
et que celle-ci se présente à des élections, il y a irrégularité, laquelle peut
invalider les élections. C’est une infraction délibérée du cadre législatif
des élections.
26 MOHAMED ABDILLAHI BAHDON
L’absence de preuve à charge ou preuve des faits allégués qui pèse sur
le requérant, on les trouve aussi dans la décision no. 98-003 de la même
année. Le conseil exige des preuves concrètes par exemple le nombre des
ordonnances de votes délivrées par l’administration centrale à des élec-
teurs pour voter à Djibouti-ville, mais qui auraient voté à Ali-Sabieh,
chef-lieu d’un district du Sud-Est. Dans ce cas c’est aussi une décision
administrative, donc du gouvernement, qui est en cause. Le requérant
soutient que le nombre indéterminé des ordonnances de votes, autrement
dit inconnu par les autres acteurs politiques, aurait favorisé la victoire de
la coalition gouvernementale. Mais c’est un moyen que le juge constitu-
tionnel ne considère pas comme un motif valable pour annuler les élec-
tions. Dans le 2ème considérant de la décision no. 98-003/CC, le conseil
affirme que “Aden Robleh n’apporte aucun élément à l’appui de ses allé-
gations qui consistent à soutenir que les électeurs aient utilisé à Ali-Sa-
bieh des ordonnances délivrées à Djibouti-ville”. Dans cette décision, il
dispose des pièces contradictoires, produites par la coalition gagnante et
par le requérant. Et il ne pouvait que départager la confrontation de deux
opinions sur des questions importantes. Le conseil utilise une autre ex-
pression en place et lieu de preuve ou de commencement de preuve dans
la décision du 3 juin 1999: l’attestation des irrégularités. Ainsi on peut
lire dans le 10ème considérant que “les irrégularités invoquées par le re-
quérant doivent être attestées”, en indiquant les sources de ces irrégulari-
tés “soit qu’elles aient été mentionnées au procès-verbal” ou bien par
leurs conséquences “que ces irrégularités soient de nature à affecter la
validité d’un nombre suffisant de bulletins ou faussées le résultat du
scrutin”.
Le fait que la charge de la preuve incombe au requérant est un des
principes juridiques des systèmes judiciaires, mais le juge saisi doit dili-
genter une enquête en ouvrant une procédure judiciaire. Dans les requê-
tes citées ci-dessus, les requérants accusent le pouvoir ou le parti gouver-
nemental d’avoir abusé sa position dominante —autrement du contrôle
qu’il exerce sur l’administration centrale—. Par l’absence de réformes
administratives et du fait d’une tradition centraliste, celle-ci est toujours
dans la situation du régime de parti unique, son fonctionnement est mar-
qué par un tel esprit. Beaucoup de fonctionnaires qui ont pris des posi-
tions favorables aux partis de l’opposition en 1992 et 1993 ont été licen-
ciés sans aucune procédure; leurs droits n’ont jamais été respectés. Dès
JURIDICTION CONSTITUTIONNELLE EN RÉPUBLIQUE DE DJIBOUTI 27
lors il est difficile pour les requérants d’apporter les preuves matérielles
pour appuyer les faits allégués dans les différents recours ou de présenter
un jugement rendu dans une affaire, qui peut avoir des conséquences di-
rectes sur la validités des élections (comme la délivrance d’un récépissé
de reconnaissance de la nouvelle direction d’un parti politique légal).
L’organisation des élections et le peu d’informations qu’ils disposent ne
leur permettent pas d’avoir ces preuves matérielles. Aussi le Conseil du
Contentieux Administratif est une juridiction, qui existe théoriquement,
mais qui ne fonctionne pas selon la Ligue Djiboutienne des Droits Hu-
mains34 (LDDH). M. Daher Ahmed Farah aurait bien saisi cette institu-
tion pour s’opposer à la délivrance du récépissé à son concurrent pour la
présidence du parti. Or même si cette juridiction aurait fonctionné effec-
tivement, une décision judiciaire est toujours lente par nature ou par la
volonté des juges, ce qui peut porter préjudice quant à la participation
d’un futur candidat à la compétition électorale.
La délivrance des ordonnances de vote est un acte administratif, dont
la nullité doit être soulevée devant le Conseil du Contentieux Adminis-
tratif. Mais le problème qui se pose sur ce point est qu’au moment de sa
délivrance aucun parti politique de l’opposition n’a la voix au chapitre et
donc n’a pas connaissance le nombre exact de ces ordonnances, donc le
principe d’égalité entre les candidats prévu pourtant par la constitution
n’est pas respectée. Dans le 4ème considérant de la décision du 20 fév-
rier 2003, le rappelle que “le principe de légalité est un principe fonda-
mental de l’action administrative, déduit du libéralisme politique, à titre
de garantie élémentaire des administrés et selon lequel l’Adminis- tration
ne peut agir qu’en conformité avec le Droit, dont la loi écrite n’est qu’un
des éléments”, mais il ne tire pas les conséquences sur le plan juridique
de l’usage incontrôlé des actes administratifs. Les électeurs munis de ces
documents peuvent se déplacer d’un bureau de vote à un autre à partir du
moment que seule l’administration et la coalition gouvernementale ont
connaissance de leur identité et de leur déplacement. Ils sont considérés
34 Cette organisation de défense des droits de l’homme affirme dans une note interne (Note
d’information no. 19 du 19 juillet 2000) que le Conseil du Contentieux Administratif ne fonctionne
pas depuis 1994. Selon cette note il ne siège pas cette année d’où l’impossibilité de juger des affaires
aussi importantes que les actes des autorités publiques relatives par exemple à l’attribution d’un ter-
rain à un particulier pour construire ou la décision du commissaire de la République qui bloque les
travaux de construction d’un terrain accordé à un particulier. Les tribunaux de première instance, le
TGI… ne sont pas compétents.
28 MOHAMED ABDILLAHI BAHDON
par les opposants comme une réserve de votants assurés au parti au
pouvoir.
Le deuxième argument est la minimisation des irrégularités soulevées
par les différents requérants, autrement dit il reconnaît leur effet sur les
résultats électoraux, mais il considère qu’elles n’ont pas d’incidence sur
le déroulement opérations électorales. C’est ce qu’il affirme dans la déci-
sion du 03 juin 1999 relative à la requête du candidat de l’opposition
pour annulation des élections présidentielles du 09 avril 1999: “il (le can-
didat de l’opposition) ne précise pas en quoi les irrégularités invoquées
ayant affecté la compagne électorale ou les opérations préalables auraient
pu, en l’espèce, avoir une influence sur le déroulement du scrutin”. A la
différence du premier argument, ici le conseil constitutionnel se pronon-
ce sur les conséquences des actes pris par le gouvernement durant la pré-
paration matérielle des élections et le déroulement du scrutin. Il opère
une différence entre des irrégularités graves et des irrégularités moins
graves, qui seraient “acceptables”. Mais il n’indique pas les critères sur
lesquels il s’appuie pour qualifier certaines irrégularités de graves et
d’autre moins graves. L’appréciation de la différence entre les deux
types d’irrégularités soulève des questions importantes: quelle serait l’at-
titude du Conseil Constitutionnel si les irrégularités, soulevées par les re-
quérants, avaient une incidence sur le déroulement des opérations de
vote et donc sur les résultats électoraux? Comment le gouvernement au-
rait réagit face à une décision d’annulation comme au Mali?35 Quel est le
risque qu’encourent les membres du conseil constitutionnel en cas d’an-
nulation des élections que le parti gouvernemental s’est attribué la victoi-
re? Un tel cas de figure ne signifie pas une grave crise des institutions
politiques du pays, au contraire cela démontrerait le bon fonctionnement
des nouvelles institutions politiques du pays. Comment sortir d’un
discours minimaliste et conformiste, qui consiste à ne pas considérer les
35 La Cour Constitutionnelle du Mali a annulé les élections législatives du 13 avril 1997 pour
leur mauvaise organisation suite à des requêtes tant des partis se proclamant de la mouvance
présidentielle que des partis de l’opposition. Après une analyse minutieuse du déroulement desdites
élections, elle a fondé sa décision sur notamment: la non fiabilité des listes électorales élaborées, la
mauvaise composition des bureaux de vote et l’existence de trop d’opportunités de fraudes pendant
le scrutin. Cette décision ne peut être interprétée comme un coup dur à la démocratisation de ce
pays. C’est un des pays africains à avoir connu un succès dans le changement politique et
démocratique des années 1990.
JURIDICTION CONSTITUTIONNELLE EN RÉPUBLIQUE DE DJIBOUTI 29
motifs évoqués par les candidats et les partis de l’opposition comme des
arguments sérieux?
Ce qu’il faut observer c’est l’assurance du conseil quant à l’impact ré-
duit de certaines irrégularités sur les résultats électoraux. Il n’accorde au-
cun intérêt le fait que 40% des cartes électorales ne soient pas distribuées
aux électeurs, ce qui est une atteinte flagrante au principe d’égalité entre
les citoyens; certains votent et d’autres non. Il n’échappe à personne que
l’élection ne se gagne pas seulement par un programme politique bien
élaboré, de joutes verbales et des promesses lénifiantes, mais aussi par
une technique affinée de manipulation.
Le troisième argument est l’absence de grief précis. Dans les décisions
du 3 juin 1999 et dans celle du 20 février 2003 (décision no. 2/2003), les
requérants invoquent de nombreux motifs pour appuyer leur requête. Par
rapport aux autres arguments, cet argument permet au conseil constitu-
tionnel non seulement d’inciter aux requérants à réduire les nombreux
motifs qu’ils invoquent, mais aussi de motiver ses décisions. Ainsi dans
le 11ème considérant sur le recours du candidat de l’opposition (décision
du 3 juin 1999), il affirme que “considérant que Monsieur Moussa
Ahmed Idriss n’établit ni la nature ni la gravité de ces irrégularités; que,
par ailleurs, il ne précise pas en quoi les irrégularités invoquées ayant
affecté la compagne électorale ou les opérations préalables auraient pu,
en l’espèce, avoir une influence sur le dérou- lement du scrutin; que, par
suite, la requête doit être rejetée”. Il invite aux requérants à une précision
de leurs griefs, tous les griefs ne peuvent être précis pour être étudiés par
l’organe constitutionnel. Mais finalement c’est lui décide la nature et l’objet
d’un grief susceptible de constituer une violation flagrante d’une norme
de la loi électorale.
IV. CONCLUSIÓN
Le développement d’une justice constitutionnelle est lié à un contexte
sociopolitique libéral, lequel permet aux différents acteurs individuels
(candidats et citoyens) et collectifs (partis politiques et organisations de
la société civile) de recourir à celle-ci pour résoudre certains conflits po-
litiques. L’introduction du libéralisme dans la vie politique djiboutienne
permet l’existence d’une telle justice.
30 MOHAMED ABDILLAHI BAHDON
Le conseil constitutionnel djiboutien est saisi essentiellement par les
candidats de l’opposition à la suite publication des résultats des élec-
tions. Dans un régime politique démocratique le respect de la compéti-
tion électorale est considéré comme un principe non seulement libéral,
mais aussi un principe fondamental. Elle est liée à d’autres principes tout
aussi importants dans un tel régime comme l’égalité entre les citoyens et
entre les candidats. Mais dans un système politique où la culture démo-
cratique est récente ou peu développée, le recours à la justice constitu-
tionnelle pour trancher un différend opposant les formations politiques
sur un thème aussi sérieux et important comme l’élection manifeste la
considération accordée par les acteurs politiques à cet organe au lieu et
place d’autres moyens comme le coup d’Etat (le non respect du droit de
vote) ou la violence (l’absence de la négociation et des concessions que
permet un régime démocratique). Leur recours augmenterait l’instabilité
politique et sociale du pays.
Comme on a pu voir certains recours relèvent d’autres juridictions.
Les requérants, qui sont bien informés des procédures et des mécanismes
judiciaires et juridictionnels, passent par cette voie pour deux raisons
principales d’une part par le dysfonctionnement de certaines juridictions
et d’autre part pour trouver des solutions à d’autres problèmes de leurs
formations respectives. En dehors de ces deux raisons il y a une raison
non manifeste, elle consiste à démontrer les manipulations de la législa-
tion électorale par celui-là même qui l’adopte, c’est-à-dire le pouvoir en
place. Respectant les compétences d’autres institutions, il rejette les re-
quêtes dont les auteurs devraient saisir en premier lieu une autre juridic-
tion et d’autres décisions il évoque des arguments qui n’ont pas de fon-
dement sur le plan juridique compte tenu de la situation politique du
pays. Il ne va pas au fond d’un contexte plus large qui peut l’amener à
palier des situations insupportables: le dysfonctionnement de certaines
institutions judiciaires. Sa jurisprudence est marquée par un certain con-
servatisme depuis une dizaine d’années. En adoptant la même position,
rejet de tous les recours, il perd une opportunité; celle de donner une vi-
gueur à la justice constitutionnelle et ainsi de sortir une certaine culture
juridique et politique dans laquelle le jeu sociopolitique djiboutien est
“enfermé”.
JURIDICTION CONSTITUTIONNELLE EN RÉPUBLIQUE DE DJIBOUTI 31
L’existence d’un contrôle de constitutionnalité d’une loi par voie
d’exception prévu par l’art. 80 de la constitution constitue sans aucun
doute une avancée importante dans le système djiboutien de défense des
droits et libertés de la personne humaine. Cependant ce cas de figure ne
s’est jamais présenté jusqu’à présent. Une des raisons pour lesquelles
aucun contrôle de ce type n’a pas aboutit à une saisine du conseil
constitutionnel est l’attitude des juges de la Cour Suprême. En effet après
que le justiciable ait évoqué l’inconstitutionnalité d’une loi dans un
procès déjà engagé, le tribunal surseoit et saisit la Cour Suprême, c’est
celle-ci qui se prononce dans un premier temps s’il y a inconstitutionnalité
de ladite loi. Si elle a des doutes, elle saisit le conseil constitutionnel.
C’est une situation qui amènerait à un contrôle de constitutionnel d’une
loi qui ne lui a pas été soumise. Et cela permettrait au juge constitu-
tionnel à mieux établir des mécanismes de garantie des droits et libertés
constitutionnels reconnus à la personne humaine. Dans la première
décision de 1998, le conseil constitutionnel pourrait par une décision
audacieuse soulever le principe constitutionnel qu’est le droit de
propriété, et ainsi se donner un contrôle indirect des actes du gou-
vernement, qui est aussi une manière de pallier au disfonctionnement de
la juridiction administrative. Or il s’est limité à une position “conser-
vatrice” en renvoyant le requérant à la juridiction compétente. A la
demande de levée de l’immunité parlementaire du député, ancien
ministre de l’Intérieur, présentée par un citoyen il a été confronté à un
problème de procédure. En effet la levée de l’immunité parlementaire est
demandée au bureau de l’Assemblée, saisi par la justice et non pas
directement par un simple citoyen.
L’existence d’une justice constitutionnelle est une réalité sociopo-
litique en République de Djibouti. Plus que l’enjeu de son existence,
c’est la pratique des juges constitutionnels qui constitue un élément
important pour que les principes constitutionnels soient respectés par
tous les acteurs. La jurisprudence permanente depuis une dizaine d’an-
nées n’est pas la seule explication d’une justice constitutionnelle immo-
bile, les facteurs sociaux et juridiques de la société djiboutien ne sont pas
favorables à un véritable développement du rôle d’une telle justice. On
ne peut toutefois exclure ou sous-estimer une évolution de l’attitude
du juge constitutionnel djiboutien tant pour les questions relatives aux
32 MOHAMED ABDILLAHI BAHDON
irrégularités électorales que pour le contrôle de constitutionnalité des lois
par voie d’exception à l’image de ses collègues africains et surtout béni-
nois et maliens, même si un modèle36 n’est pas transposable d’un contex-
te sociopolitique à un autre.
36 La transposition d’un système donné et marqué par une histoire n’est pas une tâche facile. Or
avec le rapprochement des structures sociales et politiques des sociétés il y a une reproduction d’un
modèle parce que le “repreneur” considère que le contexte est favorable pour “importer” une institu-
tion étrangère. En matière de justice constitutionnelle, le Doyen Louis Favoreu affirme avec justesse
qu’ “Il est évident que tout système de justice constitutionnelle n’est transposable que si le contexte
d’insertion s’y prête et accepte, en quelque sorte le mécanisme mis en place. On peut même
considérer que la légitimité de la justice constitutionnelle va découler en premier lieu de l’adoption
du modèle choisi au contexte institutionnel et politique”. “La légitimité du juge constitutionnel”, Re-
vue Internationale de Droit Comparé, núm. 2, 1994, pp. 557-581.