SOUVENIRS SUR IULIU MANIU 425
assez secret, provincial et mystique, quelque peu dépaysé dans une
graride cité aux aspects contrastés, à la fois parisienne et orientale.
L'horizon de sa jeunesse n'avait pas dépassé Vienne et Budapest.
Notre entretien débuta en allemand et se poursuivit <7en français
et en roumain, grâce à M. Lugosiano, secrétaire d'Etat à la prési-
dence du Conseil, très pénétré de notre culture. Quelques remarques
du président au traducteur me firent penser qu'il comprenait notre
langue, mais que par un scrupule de coquetterie il ne voulait pas
paraître en user d'une manière imparfaite. Très simplement, sans
grandes phrases, il me parla de ce que la Roumanie devait à la
France. Il évoqua avec affection et respect les figures du maréchal
Franchet d'Espèrey et du général Berthelot. Il me dit :
— Quant à nous, Roumains de Transylvanie, on vantait la
grandeur de la culture germanique, nous faisions valoir l'ancienneté
de la culture latine et le prestige de la culture française.
Maniu entendait rester fidèle à ce qu'il appelait la latinité ;
pour lui la France en était le chef de file. Il me déclara qu'il comptait
sur notre appui technique et financier pour assainir l'économie
roumaine et se défendit très vivement d'être le chef d'un parti de
classe à tendances démagogiques, ou égoïstement nationaliste. Il
me rappela qu'il avait auprès de lui des amis et des disciples de
Take Ionesco, le leader conservateur. Quelques-uns de ceux-ci
devinrent' pour moi de fidèles amis, le sage Mironesco, auquel fut
confié le portefeuille des Affaires étrangères, l'ardent Grégoire
Filipesco et un jeune journaliste qui devait faire une grande car-
rière au service de son pays, Grégoire Gafenco.
Ce qui m'avait le plus frappé en Iuliu Maniu, c'était, sous un
aspect froid et réservé, l'ardeur d'un idéal très pur, l'harreur des
compromissions et une volonté ferme d'unir tous les Roumains
pour de vastes tâches communes. Il avait employé à plusieurs
reprises le mot de solidarité. J'appris plus tard qu'il avait été un
lecteur convaincu de l'ouvrage de Léon Bourgeois qui porte ce
titre. Ainsi malgré Budapest et Vienne c'était la culture politique
française qui avait façonné la conscience de ce Transylvain.
J'en eus la preuve en lisant le discours qu'il prononça à Arad
en décembre 1928. Il s'adressait à la paysannerie de l'Ardeal mais
au delà d'elle à tous les Roumains. Il se dégageait de ses paroles
une puissante impression de foi et de sérénité et un esprit de tolé-
rance qui faisait contraste avec l'ancien climat de. la domination
hongroise. A ces Transylvains jaloux de leur indépendance frai-