Autour de l’entropie libre de Voiculescu
Yoann Dabrowski
Directeurs de thèse : Dimitri Shlyakhtenko et Philippe Biane
Introduction
Les probabilités libres ont été introduites au milieu des années 80 lorsque D. Voiculescu a
commencé à utiliser des techniques probabilistes pour étudier les algèbres de von Neumann
des groupes libres. Le point central est l’introduction d’une notion de liberté, analogue à celle
d’indépendance de la théorie usuelle des probabilités, mais modelée sur la notion de produit
libre d’algèbres au lieu de la notion de produit tensoriel. Ceci introduit une notion hautement
non commutative qui trouve donc naturellement sa place dans la théorie des algèbres de
von Neumann, que l’on veut penser comme un analogue de la théorie de la mesure, mais
où l’algèbre des fonctions mesurables bornées sur un espace mesuré est remplacée par une
algèbre non commutative.
Une connexion a priori inattendue de la notion de liberté a été trouvée au début des
années 90 avec la théorie des grandes matrices aléatoires, de nombreuses classes de familles
de matrices aléatoires à entrées indépendantes se révélant asymptotiquement libres. Nous
rappelons brièvement toutes ces notions dans une première partie. C’est la tentative de
quantifier numériquement cette approximation qui a amené Voiculescu à définir une notion
d’entropie libre analogue sous maints égards, bien que nous ne developperons pas sur ce
point, à l’entropie introduite en physique statistique, entropie qui a trouvé des applications
en théorie des grandes déviations. C’est cette notion d’entropie libre microcanonique qui
a permis à la fin des années 90 de résoudre de vieux problèmes sur les algèbres de von
Neumann des groupes libres. Par ailleurs, certains problèmes techniques non résolus ont
amené Voiculescu à introduire une seconde définition d’entropie libre non microcanonique.
Nous consacrons donc deux parties à l’aperçu des définitions, propriétés et applications de
l’entropie libre aux algèbres de von Neumann.
Nous n’aurons pas manqué au passage d’indiquer quelques conjectures remarquables
sur les entropies de Voiculescu. Mais nous nous attacherons pour conclure à introduire au
champ prometteur d’une théorie homologique pour les algèbres de von Neumann, récemment
introduite par Alain Connes et Dimitri Shlyakhtenko, qui s’est avérée liée à l’entropie libre
non microcanonique de Voiculescu.
1
1 Rappels : Intégration et probabilités non commuta-
tives
1.1 Algèbres de von Neumann
Définition 1.1. Une algèbre de von Neumann est une sous-algèbre unifère involutive
(i.e. stable par adjonction) de B(H), algèbre des opérateurs bornés (i.e. applications linéaires
continues) sur l’espace de Hilbert (complexe) H, ayant en plus la propriété d’être égale à son
bicommutant, ou de manière équivalente, fermé pour la topologie faible-* (induite sur B(H)
en le voyant comme dual de l’ensemble des opérateurs à traces x ∈ B(H), tr(|x|) < ∞) ou
pour la topologie faible/forte d’opérateur.
Le premier exemple est L∞ (Ω, µ), algèbre des (classes de) fonctions mesurables essentielle-
ment bornées sur un espace mesuré, agissant par multiplication sur L2 (Ω, µ). Réciproquement,
toute algèbre de von Neumann commutative est de ce type avec Ω un espace topologique
localement compact et µ une mesure de Radon (cf. e.g. [1] III.1.18 p 109), ce qui motive,
parmi bien d’autres analogies, le fait de penser la théorie des algèbres de von Neumann
comme théorie de l’intégration non commutative.
Le deuxième exemple fondamental pour nous est l’algèbre de von Neumann L(G) d’un
groupe discret dénombrable G, agissant par définition sur `2 (G), et définie comme le bicom-
mutant de l’algèbre du groupe agissant par translation à gauche sur `2 (G). Dans le cas où le
groupe a des classes de conjuguaison (autres que {e}) infinies, cette algèbre est un facteur
(i.e. son centre est réduit aux scalaires). Il est à noter pour plus tard que différencier des
facteurs (à *-homomorphisme près) est très difficile, Murray et von Neumann, les initiateurs
de la théorie, ne savaient distinguer que deux facteurs : ils savaient que L(S∞ ) (S∞ limite
inductive des groupes symétriques) n’est pas isomorphe à aucun des L(Fp ), p > 1, où Fp
est le groupe libre (non commutatif) à p générateurs, l’isomorphisme ou non de ces derniers
étant d’ailleurs encore inconnu à ce jour.
Les matrices à coefficients dans une algèbre de von Neumann agissant sur H n forment
aussi une algèbre de von Neumann, en particulier, c’est le cas de l’algèbre des matrices
aléatoires L∞ (Ω, µ; Mn (C))
l
1.2 Espace de probabilités non commutatif et liberté
Définition 1.2. Un espace de probabilité non commutatif (A, τ ) est la donnée d’une algèbre
involutive unifère A munie d’une forme linéaire τ , positive (i.e. τ (x∗ x) ≥ 0, ∀x ∈ A), norma-
lisée par τ (1A ) = 1 (on dit un état).
Si A est une algèbre de von Neumann, et τ est normal(i.e. continu pour la topologie
faible-* mentionnée plus haut) et fidèle (i.e. τ (x∗ x) > 0 si x 6= 0), on parle de W ∗ -espace de
probabilité (la donnée d’une algèbre de von Neumann revient à la donnée d’une W ∗ -algèbre,
2
qui est la notion abstraite correspondante quand on ne se donne pas explicitement l’espace
de Hilbert sur lequel une algèbre de von Neumann agit, d’où le nom). On le qualifie de tracial
si τ (ab) = τ (ba). La partie précédente fournit des exemples : L∞ (Ω, µ), avec l’intégration
par rapport à µ comme état ; L∞ (Ω, µ; Mn (C))l avec l’intégration de la trace normalisée τn
des matrices aléatoires comme état ; L(G) avec comme état τ =< .δe , δe >`2 (G) (où e est le
neutre du groupe, δe (x) = δe,x (symbole de Kronecker) l’élément évident de `2 (G)).
Des éléments de (A, τ ) sont appelés variables aléatoires non commutatives. La dis-
tribution d’une famille (xi )i∈I de v.a. est alors la forme linéaire sur les polynômes non
commutatifs ChXl i , i ∈ Ii qui à P associe τ (P (xi )). Dans le cas d’une variable autoadjointe,
cela revient à la donnée des moments de la v.a., qui détermine, e.g. dans le cas d’un W ∗ -
espace (ou même d’un C ∗ -espace) de probabilité, une mesure à support compact sur IR en
étendant la forme linéaire ci-dessus aux fonctions continues via le théorème de Weierstrass
(idem avec des v.a. normales et des mesures sur C l et des “∗-distributions”). On obtient donc
une généralisation de la notion pour les variables aléatoires bornées usuelles.
Définition 1.3. Des sous-algèbres unifères (Ai )i∈I de (A, τ ) sont dites libres si pour tout
x1 , ..., xn avec xk ∈ Aik , τ (xk ) = 0, et i1 6= i2 6= ... 6= in , on a τ (x1 ...xn ) = 0. Des (familles
de) variables aléatoires sont dites libres si les algèbres qu’elles engendrent le sont.
Un exemple est donné sur l’algèbre du groupe G produit libre de groupes discrets
dénombrables Gi , avec son état déjà explicité, les sous-algèbres engendrés par chacun des Gi
sont libres (cf. [2]).
On peut remarquer qu’un argument de multilinéarité appliqué à un produit de ai − τ (ai )
montre que la donnée d’un état sur chaque algèbre d’une famille libre, détermine l’état sur
l’algèbre qu’elles engendrent, ceci pouvant même donner lieu à des formules combinatoires
explicites dans le cadre d’une théorie développée par Speicher (cf. [3]), et analogue à une
combinatoire dévelloppée par Gian Carlo Rota dans le cas des probabilités classiques.
Plus généralement, utilisant e.g. cette théorie combinatoire, on montre que le produit
dans la catégorie des algèbres non commutatives, d’algèbres involutives munies d’états, peut
être muni d’un état, dont les restrictions aux dites algèbres sont les états précédents et tels
que ces algèbres soient libres (cf e.g. [3] chapitre 3).
Définition 1.4. On dit aussi que des suites de (familles de) v.a. convergent en distribu-
tion s’il existe une distribution limite ponctuelle (vue comme forme linéaire sur ChX l i , i ∈ Ii)
des distributions. De même de telles suites sont asymptotiquement libres si elles ont une
distribution limite τ et si (Xi , i ∈ I) est une famille libre dans (ChX
l i , i ∈ Ii, τ )
Il faut enfin remarquer que la théorie des probabilités libres a donné des énoncés analogues
aux probabilités classiques, notion de convolution, théorème central limite usuel et poisso-
nien, lois infiniment divisibles, qui ont généralement un traitement combinatoire simple.
Pour la suite, il est peut être utile de garder en mémoire que, dans ces résultats, l’analogue
libre des v.a. gaussiennes, sont les v.a. (autoadjointes) semicirculaires de variance σ = r2 /4,
3
i.e. √
dont les mesures associées sur IR ont pour distribution (à support [−r, r]) donnée par
2
πr2
r2 − t2 dt.
1.3 Grandes matrices aléatoires
Terminons ces rappels par une motivation pour la partie suivante :
Théoreme 1.5. ([4]) Pour tout n, soit (V (s, n))s∈S une famille de matrices aléatoires uni-
taires indépendantes (i.e. les familles de coefficients de matrices différentes sont indépendantes)
ayant chacune pour distribution la mesure de Haar sur U (n). Soit W (n) une suite de ma-
trices n × n (non aléatoires) convergeant en distribution. Alors, la suite de famille de v.a.
((W (n), W (n)∗ ), (V (s, n), V (s, n)∗ )s∈S ) est asymptotiquement libre. De plus, pour chaque
s ∈ S, la limite de {V (s, n), V (s, n)∗ } est la mesure de Haar sur le disque unité.
Ce théorème peut faire l’objet d’améliorations, notamment on peut obtenir un résultat
de convergence en proba, on se reportera à mon mémoire de M2 (ou à l’article original déjà
cité) pour une version intermédiaire plus forte que le théorème mais moins fort que celui-là
ayant des applications à l’entropie libre.
2 Différentes versions de l’entropie libre
2.1 Définition de l’entropie libre microcanonique
Le but de la définition de l’entropie libre est de quantifier numériquement la manière
dont la distribution de v.a. (disons autoadjointes pour simplifier) d’un W ∗ -espace de pro-
babilité tracial est approchée par celle de matrices. En physique statistique, l’entropie de
Boltzmann d’un système est définie comme proportionnelle à log Ω où Ω est le nombre de
microétats d’un système, et on remplace ce cardinal par un volume pour les systèmes conti-
nus. Dans notre cas, nous allons considérer des volumes euclidiens Λnk dans l’espace des n-
uplets de matrices hermitiennes (Mksa )n associés à la norme euclidienne ||(A1 , ..., An )||2HS =
2 2 1
T
Qr(|A 1| +Q... + |A
√ n | ), soit√pour fixer les idées la mesure produit (n fois) des Λk (dx) =
n
i=1 dxii i<j d( 2<xij )d( 2=xij ).
On considère donc l’ensemble ΓR (X1 , ..., Xn ; m, k, ) des n-uplets (A1 , .., An ) ∈ (Mksa )n
tels que :
|τk (Ai1 ...Aip ) − τ (Xi1 ...Xip )| <
pour tout p ∈ [1, m] et (i1 , ..., ip ) ∈ [1, n]p (pour rappel τk la trace normalisée sur Mk (C))
l et
tels que pour tout j ∈ [1, n] : ||Aj || ≤ R.
On considère alors
1 n
lim sup( 2
log Λnk (ΓR (X1 , ..., Xn ; m, k, )) + log(k)),
k7→∞ k 2
4
puis le supR>0 inf m∈IN inf >0 pour obtenir l’entropie libre χ(X1 , ..., Xn ). On peut remarquer
que les deux infema sont des limites décroissantes et que le supremum en R peut être sup-
primé en prenant R > ||Xj ||, 1 ≤ j ≤ n.
2.2 Propriétés fondamentales
On pourra se reporter pour les preuves de ces propriétés soit aux articles originaux (cf.
[5],[6],[7], notamment pour les propriétés à une variable), ou à mon mémoire de M2 pour
les propriétés spécifiquement à plusieurs variables dont j’ai détaillé la preuve (2,3,5,7,8),
généralement dans des énoncés techniques un peu plus généraux nécessaires aux applications.
Proposition 2.1. 1. Borne supérieure :χ(X1 , ..., Xn ) ≤ n2 log(2πen−1 C 2 ) avec C 2 =
τ (X12 + ... + Xn2 ) (ce qui justifie le terme ajouté 2−1 n log(k) dans la définition pour
obtenir un résultat fini ou −∞).
2. Sous-additivité : χ(X1 , ..., Xn ) ≤ χ(X1 , ..., Xm ) + χ(Xm+1 , ..., Xn )
(p) (p) (p)
3. Semi-continuité : Si ||Xj || ≤ C < ∞ et (X1 , ..., Xn ) converge en distribution
(p) (p)
vers (X1 , ..., Xn ) alors lim supn→∞R Rχ(X1 , ..., Xn ) ≤ χ(X13, ...,1Xn ).
4. Cas Une variable : χ(X) = log |s − t|dµ(s)dµ(t) + 4 + 2 log 2π avec µ la distri-
bution de X.
5. Additivité et indépendance libre Supposons χ(Xj ) > −∞, alors χ(X1 , ..., Xn ) =
χ(X1 ) + ... + χ(Xn ) ssi les Xi sont libres.
6. Maximum pour des variables semicirculaires Supposons τ (Xi2 ) = 1. Alors
χ(X1 , ..., Xn ) est maximum ssi les Xi sont des semicirculaires centrés libres de va-
riances 1.
7. Changements de variable analytiques Soit F1 , ..., Fn et G1 , ..., Gn des séries for-
melles non commutatives avec Fi = Fi∗ et Gi = G∗i , tel que :
Gi (F1 (X1 , ..., Xn ), ..., Fn (X1 , ..., Xn )) = Xi , (1 ≤ i ≤ n).
Soit (R1 , ..., Rn ) et (R10 , ..., Rn0 ) des multi-rayons de convergence commun de Fi et Gi
respectivement. Si (a1 , ..., an ) ∈ M sa satisfont :
||ai || < Ri , M (Fi ; ||a1 ||, ..., ||an ||) < Ri0 , (1 ≤ i ≤ n).
alors, on a l’inégalité :
χ(F1 (a1 , ..., an ), ..., Fn (a1 , ..., an )) ≥ χ(a1 , ..., an ) + log |I|(F )(a1 , ..., an ).
avec égalité si on peut appliquer le même résultat aux Gi . Ici si DF (a1 , ..., an ) :=
(Dj Fi (a1 , ..., an ))(i,j) ∈ Mn (M ⊗M op ) (cf 2.4 pour la définition de Di Fj ) alors |I|(F )(a1 , ..., an ) :=
∆(DF (a1 , ..., an )) avec le déterminant dit de Flugede-Kadison : ∆(a) = exp( 12 τ 0 (log(a∗ a)))
appliqué avec τ 0 = T rk ⊗ (τ ⊗ τ ).
8. Convexité dégénérée Supposons n ≥ 2 et τ1 6= τ2 deux états traciaux sur M =
W ∗ (X1 , ..., Xn ) et τ = θτ1 +(1−θ)τ2 avec θ ∈ (0, 1). Alors dans (M, τ ), χ(X1 , ..., Xn ) =
−∞.
5
2.3 Conjectures
-Premièrement, étant donnés X1 , ...Xn , et m ∈ IN, > 0, existe-t-il des k ∈ IN et R > 0
tels que ΓR (X1 , ..., Xn ; m, k, ) 6= ∅? Cette question est en fait équivalente à une grande
conjecture d’Alain Connes sur la réalisation de tout facteur II1 (un facteur M , sur lequel
il existe un état tracial normal fidèle) comme sous-facteur de l’ultraproduit du facteur II1
hyperfini (i.e. L(S∞ )).
-Deuxièmement, on ne sait pas si la lim sup de la définition est une limite sauf dans le
cas une variable.
Il est possible qu’une amélioration de la connaissance de l’entropie libre fournisse une
solution à un très vieux problème sur les algèbres de von Neumann des groupes libres déjà
mentionné : A-t-on L(Fn ) ' L(Fm ) implique m = n ? On sait (cf. [8]) en particulier que pour
m > 1, ces groupes libres (et même une version interpolée pour m réel) vérifient que ces
algèbres sont soit toutes isomorphes, soit toutes non isomorphes. Pour montrer comment un
résultat sur l’entropie libre pourrait donner une réponse, on définit la dimension entropique
libre :
χ(X1 + S1 , ..., Xn + Sn )
δ(X1 , ..., Xn ) = n + lim sup ,
↓0 | log |
avec S1 ,...,Sn semicirculaires centrés de variances 1 tel que {X1 , ..., Xn },{S1 },...,{Sn } libres.
C’est une grandeur inférieure à n, sous-additive, additive dans le cas libre que l’on connait
dans le cas 1 variable et vaut n si l’entropie libre est finie. Voiculescu a montré (cf. [5]) que
(p)
si la dimension entropique libre était semi continue au sens que si des Xj convergent vers
Xj pour la topologie forte d’opérateurs, alors
(p)
lim inf δ(X1 , ..., Xn(p) ) ≥ δ(X1 , ..., Xn ),
p→∞
alors les facteurs des groupes libres seraient non isomorphes. Mais formulée ainsi, la propriété
est fausse (cf. [9] pour un contre-exemple), cependant le contre-exemple n’est pas valide si
(p)
on demande par exemple aux Xi et aux Xi limites d’engendrer la même algèbre de von
Neumann, ce qui suffirait aussi à conclure le problème de l’isomorphisme (toujours en mon-
trant qu’une “dimension entropique libre modifiée” (cf. [6]) de tout système de générateur
de L(Fn ) est la même).
2.4 L’entropie libre non microcanonique
Face principalement aux problèmes pour avoir les ensembles de micro-états non vides,
Voiculescu a proposé une autre définition pour une grandeur se comptant comme l’entropie
libre, essentiellement basée sur une autre méthode de définition dans le cas classique, mais
dont on ne sait pas si elle donne le même résultat ici mis à part en une variable.
6
Voiculescu introduit une dérivation ∂ : B[X] → B[X] ⊗ B[X] via :
∂(X) = 1 ⊗ 1
∂(b) = 0 si b ∈ B
∂(m1 m2 ) = ∂(m1 )(1 ⊗ m2 ) + (m1 ⊗ 1)∂(m2 ) pour m1 , m2 ∈ B[X]
Si on suppose donné un W ∗ -espace de proba (M, τ ) avec τ fidèle (i.e. les semi-normes sui-
vantes sont des normes), on note |x|p = τ ((x∗ x)p/2 )1/p et Lp (M, τ ) le complété de M pour
cette norme. Ces espaces sont analogues aux espaces Lp usuels (cf [10]). Dans notre cas, on
peut voir ∂ comme un opérateur non borné de L2 (B[X], τ ) → L2 (B[X], τ ) ⊗ L2 (B[X], τ ).
J (X : B) défini ci-dessous peut alors être vue comme ∂ ∗ 1 ⊗ 1 si cette quantité existe.
Définition 2.2. Un élément ξ ∈ L1 (W ∗ (B[X])) est appelé variable conjuguée de X (du
premier ordre) par rapport à B si
τ (ξm) = τ ⊗2 (∂m), ∀m ∈ B[X].
On note un tel élément J (X : B) s’il existe.
L’information libre relative de X1 , ..., Xn ∈ M par rapport à B est définie par :
X 2
Φ∗ (X1 , ..., Xn : B) = J (Xj : B[X1 , ..., X̂j , ..., Xn ])
2
1≤j≤n
si J (Xj : B[X1 , ..., X̂j , ..., Xn ]) ∈ L2 (M ) pour 1 ≤ j ≤ n et Φ∗ (X1 , ..., Xn : B) = ∞
sinon.
Enfin, l’entropie libre (non microcanonique) relative de X1 , ..., Xn ∈ M par rapport à B
est :
Z ∞
∗ 1 n ∗ 1/2 1/2 n
χ (X1 , ..., Xn : B) = − Φ (X1 + t S1 , ..., Xn + t Sn : B) dt + log(2πe)
2 0 1+t 2
où les Sj sont des éléments semicirculaires de moyenne 0 et de variance 1 et où B[X1 , ..., Xn ],
{S1 },..., {Sn } sont libres (on peut voir loin que la quantité intégrée est toujours majorée par
une quantité intégrable, la définition pouvant donc s’entendre comme l’intégrale (finie ou
−∞) de fonctions négatives une fois retirée cette quantité).
Avec ces définitions, cette entropie libre vérifie des propriétés analogues à la précédente,
on a des propriétés de sous-additivité, semi-continuité, additivité dans le cas libre (voir
mon mémoire de M2 ou [11]), on peut définir une dimension libre comme précédemment.
Nous reviendrons là-dessus en dernière partie, car cette définition permet un lien avec une
homologie L2 pour les algèbres de von Neumann.
7
3 Applications aux algèbres de von Neumann
3.1 Un exemple (relativement) simple : non-Γ
Commençons par un rappel de définition :
Définition 3.1. Soit (M, τ ) un W ∗ -espace de probabilité, une suite centrale dans (M, τ ) est
une suite (tk )k≥0 , bornée dans M , telle que pour tout x de M , limk→∞ |[tk , x]|2 = 0.
Un suite centrale est dite triviale si limk→∞ |tk − τ (tk ).1|2 = 0.
On dit que (M, τ ) a la propriété Γ s’il existe une suite centrale non-triviale dans M . Ceci
équivaut, au moins dans le cas où M est |.|2 -séparable, à l’existence de θ ∈ (0, 1/2), et une
suite centrale de projecteurs orthogonaux Pn avec θ < τ (Pn ) < 1 − θ.
Nous allons illustrer le principe des applications aux algèbres de von Neumann par un
exemple présent dans notre mémoire de M2, dans la mesure où il permet au passage de
démontrer la propriété de convexité 8 de la proposition 2.1 ci-dessus : nous allons donner
quelques indications de la preuve que si χ(X1 , ..., Xn ) > −∞ alors l’algèbre de von Neumann
M engendré par les Xi dans W ((W, τ ) comme d’usage un W ∗ -espace de probabilité tracial
fixé) n’a pas la propriété Γ ce qui implique évidemment que c’est un facteur. Nous rappelons
dans notre mémoire le vieux résultat selon lequel cela (la factorialité) équivaut à dire que
(la restriction de) τ à M est extrémal dans le convexe des états traciaux. Dans le cas des
L(Fn ), n > 1 (i.e. avec les Xi e.g. n semi-circulaires libres), on retrouve un résultat bien
connu de Murray et von Neumann (qui était leur critère pour distinguer L(Fn ), n > 1 de
L(S∞ ) qui a la propriété Γ).
La preuve de l’énoncé ci-dessus est par contraposé à partir de ce corollaire de la propriété
Γ. Comme dans toutes les applications de l’entropie libre que nous avons en vue dans cette
partie, on montre une inégalité impliquée par ce résultat, et on conclut en montrant que cela
force l’entropie libre à valoir −∞. Ici, on a le résultat (cf. toujours mon mémoire de M2 ou
[6]) :
Lemme 3.2. Soit (M, τ ) un W ∗ -espace de probabilité tracial engendré par un n-uplet (X1 , ..., Xn ),
vérifiant τ (Xi2 ) ≤ 1, soient θ ∈ (0, 1/2) et P ∈ A une projection orthogonale telle que
θ < τ (P ) < 1 − θ et |[P, Xi ]|2 < ω pour i = 1..n. Alors on a χ(X1 , ..., Xn ) ≤ C1 + C2 log ω
avec les Ci des constantes > 0 connues et ne dépendant que de n et θ.
La preuve consiste à recouvrir les ΓR (X1 , ..., Xn ; m, k, ) par un nombre fini de “boules”,
pour cela on approche P par un polynôme en les Xi et on trouve, en considérant des po-
lynômes analogues pour un point (M1 , ..., Mn ) de ΓR qui ont donc des moments proches de
ceux du projecteur de départ, un projecteur orthogonal Π (de trace q/k proche de celle de P )
dans Mk (C),
l ce projecteur commutant à 2ω près aux Mi . En voyant Mk (C) l décomposé par
bloc q, (n − q) après diagonalisation de notre projecteur, la commutation s’exprime par un
recouvrement de ΓR par des produits de boules de rayons différents, avec un rayon plus petit
dans les espaces correspondants aux termes non diagonaux de la matrice, le recouvrement
8
étant indicé par de unitaires U ∈ U (N )/U (q) × U (n − q) nécessaire à la diagonalisation de
Π. C’est là qu’on utilise (une version faible d’)un résultat de Szarek ([12]) sur cette grass-
manienne U (N )/U (q) × U (n − q) indiquant qu’on peut la recouvrir par des boules de rayon
2 2 2
δ en nombre inférieur à (Cδ −1 )N −q −(N −q) et un simple calcul avec des formules de Stir-
ling conclut (Pour plus de détails, voir mon mémoire de M2... ou l’exposé de P. Biane au
séminaire Bourbaki de Juin 2001 «Entropie libre et algèbres d’opérateurs»).
3.2 Autres résultats
Ces techniques ont permis d’obtenir des résultats plus avancés. Par exemple, L(Fn ), n > 1
sont les premiers facteurs de type II1 à prédual séparable dont on sait démontrer qu’ils
n’ont pas de sous-algèbres de Cartan (i.e. de sous-algèbres de von Neumann abéliennes
maximales, régulières au sens où son normalisateur engendre le facteur tout entier, cf. [6]).
Pour mieux situer le résultat, rappelons que Feldman et Moore ont montré (cf. [13]) que
les facteurs ayant une sous-algèbre de Cartan, sont exactement ceux pouvant être produit
par une généralisation appropriée utilisant des relations d’équivalences mesurées de la “group
measure space construction” de Murray et von Neumann (cette dernière construction consiste
à considérer un groupe dénombrable agissant sur un espace mesuré X, ceci fournissant des
unitaires agissant par translation sur L2 (X), et des fonctions mesurables bornées agissant
par multiplication, la construction en question consiste à prendre le bicommutant de tous
ces opérateurs).
De même, Li Ming Ge (cf. [14]) a aussi montré que les L(Fn ), n > 1 ne sont pas isomorphes
aux produits tensoriels de deux facteurs II1 (on dit qu’ils sont premiers).
4 Perspectives : liens à une homologie L2 des algèbres
de von Neumann
Tentons d’indiquer brièvement le lien de l’entropie libre non microcanonique avec une
homologie L2 des algèbres de von Neumann introduite récemment par Alain Connes et
Dimitri Shlyakhtenko ([15]).
Deux points sont à conserver à l’esprit, le premier est que l’on sait peu de chose sur
les précédentes tentatives de définir des homologies pour les algèbres de von Neumann, en
général des résultats d’annulation, le second est que Connes et Shlyakhtenko ont essayé
d’introduire une théorie permettant de définir des nombres de Betti qui coincideraient (en
considérant l’algèbre du groupe) au moins dans des cas favorables avec les nombres de Betti
L2 déjà definis pour les groupes.
Rappelons donc que une cohomologie L2 pour certains groupes discrets G a d’abord
été introduite par Atiyah, quand il existait pour ce groupe une action libre propre et co-
compacte sur une variété connexe X (cf. [16]), mais la définition que Connes et Shlyakh-
tenko ont généralisée aux algs de v.N. est une version plus récente due à Lück faite pour
9
éviter les restrictions précédentes : on considère alors l’homologie algébrique H∗ (G, L(G)) =
M od(G)
T or∗ (?; L(G)), construite dans la catégorie des modules à gauche sur le groupe G, où
? désigne la représentation triviale, L(G) étant une “version L2 ” du module associé à la
représentation régulière gauche comme on a vu plus haut. Le point pour définir des nombres
de Betti dans ce cadre est d’utiliser une version étendue de la dimension de Murray et von
Neumann, due à Lück (cf. [17] ou [18] dans le cas de L(G)). Pour rappel, Murray et von Neu-
mann ont défini une dimension à valeur dans [0, ∞] pour les modules hilbertiens séparables
sur M (disons ici facteur II1 )(i.e. les espaces de Hilbert munis d’un *-homomorphisme uni-
tal de M dans un facteur II1 agissant sur H) en obtenant une isométrie u de H dans
L2 (M ) ⊗ `2 (IN), M -linéaire, et considérant tr(u∗ u), u∗ u appartenant au commutant de M
dans son action sur L2 (M )⊗`2 (IN), et une trace (finie ou infinie) pouvant être définie sur celui
ci (car on peut montrer que c’est soit un facteur II1 soit le produit tensoriel d’un facteur II1
avec un B(K) pour un autre espace de Hilbert K) (Cette dimension permet essentiellement
de définir une dimension sur les modules “algébriques” projectifs de type fini sur M qui sont
toujours hilbertiens). Lück a montré que cette dimension (avec de bonnes propriétés) pou-
vait s’étendre aux modules “algèbriques” sur M de type fini (c’est en fait le supremum des
dimensions des modules projectifs de type fini qu’on peut injecter dans celui-ci). En ce sens
(2) M od(G)
on peut définir les nombres de Betti : β∗ (G) := dimL(G) T or∗ (?; L(G)), vu que l’ho-
mologie hérite d’une structure de L(G) module induite de la structure de G, L(G)-bimodule
de L(G).
Partant de la théorie des correspondances (i.e. des M ⊗ M op -modules), qui ont été
découvertes par Connes comme les bons analogues des représentations à gauche pour les
groupes (notamment dans la définition de propriétés analytiques comme la moyennabilité
ou la propriété (T) de Kashdan pour les algèbres de von Neumann, cf e.g. [19]), on connait
des analogues à tous les objets nécessaires précedemment, Connes et Shlyakhtenko ont donc
donné la définition pour un espace de probabilité non-commutatif (A, τ ) avec τ bornée (i.e.
∀b ∈ A, ∃C > 0, ∀a ∈ A, τ (a∗ b∗ ba) ≤ Cτ (a∗ a) de sorte q’on a une définition de L2 (A, τ ),
et une algèbre de von Neumann engendrée M = W ∗ (A) ⊂ B(L2 (A, τ ))) :
(2) M odA⊗A op
βk (A, τ ) = dimM ⊗M
¯ op T ork ¯ op ).
(A; M ⊗M
Connes et Shlyakhtenko peuvent ainsi montrer que pour A = CG l l’algèbre du groupe, avec
la restriction de la trace de L(G), alors ces nombres coı̈ncident avec les nombres de betti L2
du G définis plus haut, le résultat restant bien sûr ouvert pour A = L(G).
Le point important pour nous est qu’étant donné une famille finie de générateur F d’un
∗
W -espace de proba (M, τ ), et A l’algèbre qu’ils engendrent, il est naturel en tentant d’ap-
(2) (2)
proximer β1 (M ) − β0 (M ) + 1 d’introduire la quantité suivante, qui, indépendemment de
la définition homologique que l’on va donner ici, a une défition concrète :
M od(M ⊗M op )
∆(F ) := dimM ⊗M
¯ op T or1 ¯ op ) + 1 − β0(2) (M ).
(M ⊗A M, M ⊗M
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Connes et Shlyakhtenko peuvent montrer que cette quantité se comporte comme la di-
mension entropique libre, est sous additive, additive dans le cas libre, inférieur à n, inférieur
(2) (2)
à β1 (G) − β0 (G) + 1, quand les éléments de F sont les unitaires associés à une famille de
générateur du groupe finiment engendré G.
Par ailleurs, on a l’inégalité suivante connue avec les entropies de Voiculescu, la première
dérivant d’un résultat profond de Biane-Guionnet-Capitaine (obtenu en étudiant les pro-
priétés de grandes déviations d’un mouvement brownien à valeur hermitienne, cf [20]) :
δ(X1 , ..., Xn ) ≤ δ ∗ (X1 , ..., Xn ) ≤ ∆(X1 , ..., Xn ),
ceci étant la meilleure motivation de non trivialité dans certains cas de cette homologie
(notamment dans le cas des algèbres de von Neumann des groupes libres).
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