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Analyse du sujet dans le récit de vie

Le document analyse la spécificité du sujet dans le récit de vie, en se basant sur les travaux de Marie-Françoise Chanfrault-Duchet, qui distingue entre le je-énonciateur et le je-sujet, tout en critiquant la tendance à réduire cette analyse à l'autobiographie traditionnelle. Il souligne l'importance des stéréotypes et des évaluatifs dans la construction de la subjectivité, tout en appelant à une approche plus nuancée qui prenne en compte les effets perlocutoires sur le lecteur. Enfin, il met en lumière la distinction entre autobiographie et roman à la première personne, ainsi que la nécessité d'une lecture participative qui engage le lecteur dans une réflexion sur sa propre identité.

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Analyse du sujet dans le récit de vie

Le document analyse la spécificité du sujet dans le récit de vie, en se basant sur les travaux de Marie-Françoise Chanfrault-Duchet, qui distingue entre le je-énonciateur et le je-sujet, tout en critiquant la tendance à réduire cette analyse à l'autobiographie traditionnelle. Il souligne l'importance des stéréotypes et des évaluatifs dans la construction de la subjectivité, tout en appelant à une approche plus nuancée qui prenne en compte les effets perlocutoires sur le lecteur. Enfin, il met en lumière la distinction entre autobiographie et roman à la première personne, ainsi que la nécessité d'une lecture participative qui engage le lecteur dans une réflexion sur sa propre identité.

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L’énonciation du récit de vie : un sujet contesté

Luc COLLÈS
CRIPEDIS (UCL)

En 1983, dans un article intitulé L’énonciation et les ruses du sujeti, Marie-Françoise Duchet
tentait de cerner la spécificité du sujet du récit de vie en s’appuyant sur les acquis de la
linguistique de l’énonciation.

L’entreprise critique consistait à examiner ce que Catherine-Orecchioni appelle les


subjectivèmes, c’est-à-dire « les traces linguistiques de la présence du locuteur au sein de son
énoncé »ii dont M.-F. Chanfrault-Duchet retient deux types : d’une part, le « je », trait formel
qui fonde le texte-témoignage en tant que tel, et d’autre part, les évaluatifs et axiologiques, les
premiers impliquant de la part de l’énonciateur « une évaluation qualitative et quantitative de
l’objet »iii, les seconds, termes péjoratifs ou mélioratifs, « permettant au locuteur de se situer
clairement par rapport aux contenus assertés »iv.

L’analyse des diverses valeurs du « je » à laquelle procède Mme Chanfrault-Duchet montre


que ce « je » exerce plusieurs rôles.

Objet d’un investissement variable selon les cas, le je-énonciateur aurait surtout la fonction
d’une instance narrative. Même quand sa « présence » paraît forte, ce serait pour permettre
l’irruption, dans l’énoncé, du contexte d’énonciation. Le sujet-énonciateur s’observerait lui-
même en train d’énoncer, conscient du rôle qu’il joue : celui de « la vedette qui raconte sa
vie ».

Est-ce à dire que le je-sujet de l’énoncé serait le véritable point d’ancrage de la subjectivité
qui se manifeste dans le récit de vie ? Marie-Françoise Chanfrault-Duchet répond par la
négative en montrant que ce sujet renvoie simplement au sujet des actions narrées au passé
par le scripteur. Ainsi – pour reprendre un de ses exemples -, dès le moment où Félix Nataf
écrit : « En janvier 1956, je fus chargé d’une mission d’enquête à Tunis où je n’étais pas
retourné depuis 1919 »v, le « je » assumera, dans un récit linéaire, les différentes étapes de
l’ascension du self-made-man. Il aurait donc une simple valeur actantielle ou grammaticale.

Examinant les relations qu’entretiennent le je-énonciateur et le je-sujet de l’énoncé, Mme


Chanfrault-Duchet s’interroge aussi sur l’éventuelle subjectivité d’un je-personne, qui, selon
Benveniste, « transcende la totalité des expériences vécues (…) et assure la permanence de la
conscience »vi

Elle observe que le récit de vie, dans sa linéarité chronologique, semble laisser peu de place à
un moi qui se chercherait et se trouverait hors des actes narrés.

Cette distance, avec un verbe au passé composé entre le je-énonciateur et le je-sujet de


l’énoncé, le je-personne pourrait, selon elle « l’abolir en assurant la cohérence du système
par-delà le nom propre ». Mais le plus souvent, selon le critique, ce « je » ne servirait que de
relais entre les deux autres instances, le je-énonciateur et le je-sujet de l’énoncé. Employé, la
plupart du temps, avec un verbe au passé composé (« J’ai connu une immense amitié qui a
rempli une grande partie de ma vie »vii), on peut le rencontrer avec le présent : il se rapproche
alors du je-énonciateur sans pour autant se confondre avec lui : « Quatre-vingt-trois ans, je
cherche encore, et il en sera ainsi jusqu’à la fin »viii.

Après avoir tenté, mais en vain, de saisir la subjectivité du récit de vie dans l’examen des
différents types de « je », Mme Chanfrault-Duchet va alors chercher celle-ci dans les
évaluatifs et les axiologiques. Ces subjectivèmes, en effet, devraient en principe exprimer la
vision du monde du sujet et traduire ses choix idéologiques. Mais, le plus souvent, ils ne font
que renvoyer à des codes, à des stéréotypes, même si c’est pour les subvertir. Dans ce cas,
c’est le moi social qui est mis en avant.

Ainsi, dans cette phrase de Lagru : « Dans mon souvenir se profilait (…) le spectacle de cette
pauvre maison de campagne où avaient tant souffert notre père et notre mère »ix, l’emploi de
l’adjectif « pauvre » renvoie plus à un discours scolaire sur la pauvreté (cf. certains textes de
du Bellay, La Fontaine ou Hugo…) qu’au libre choix du sujet énonciateur.

En résumé, le sujet du récit de vie se situerait, d’après M-F. Chanfrault-Duchet, dans une
oscillation entre un moi individuel et un moi social, entre « un moi qui parle le code et un moi
parlé par le code ». C’est une thèse que nous voudrions à présent passer au crible.

La première critique que nous adresserons à Mme Chanfrault-Duchet concernera le flou


terminologique de son analyse.

Elle parle du sujet du récit de vie en général. Or nous sommes en présence d’un genre
particulièrement protéiforme. En superposant au classement de Claude Abastadox les
catégories dégagées par Philippe Lejeunexi et Georges Mayxii, on arrive à définir une douzaine
de formes de récits de vie assez distinctes les unes des [Link] Et s’il s’agit pour la plupart
de récits à la première personne, ce n’est pas le cas de tous : la biographie en est un exemple
notable.

Mais si l’on considère les exemples sur lesquels s’appuie la démonstration de Mme
Chanfrault-Duchet, il semble bien que celle-ci s’en tienne à l’autobiographie traditionnelle et
aux mémoires. Or sa thèse ne nous paraît pas rendre compte de la spécificité du sujet du récit
de vie à la première personne. En effet, l’oscillation entre un moi individuel et un moi social
qui caractériserait ce sujet ne concerne pas le seul récit de vie, mais le « sujet » conventionnel
du discours et celui de tout texte à la première personne : romanesque, par exemple.

La thèse de Mme Chanfrault-Duchet est du reste révélatrice de l’impasse à laquelle sont


réduits les théoriciens qui veulent tenter une analyse purement formelle d’un genre dont les
effets majeurs sont d’ordre extratextuel.

Pour cerner la spécificité du sujet du récit de vie, le recours à une théorie de l’énonciation
autre que celle de Benveniste s’avérera nécessaire : il conviendra, en effet, de s’interroger,
dans la ligne d’Austin et de Searle, sur la valeur perlocutoire de ce genre ou sur les effets que
celui-ci produit sur le lecteur.

Autobiographie et roman à la première personne

Dans son ouvrage sur l’autobiographie, Georges May a bien montré la difficulté de distinguer,
sans l’aide de critères extérieurs, l’autobiographie traditionnelle et le roman à la première
personne, lesquels participent d’un même projet : raconter la vie d’un personnage.
Rien ne serait plus facile que de faire passer pour un roman une autobiographie oubliée d’un
personnage obscur. Mais, lorsqu’il en connaît la nature, le lecteur ne lit pas l’autobiographie
comme il le ferait d’un roman. Dans l’un et l’autre cas, le lien que noue l’auteur entre son
œuvre et le lecteur est profondément différent.

Philippe Lejeune a vu dans le pacte autobiographique un élément aussi indispensable à une


définition de l’autobiographie traditionnelle que ceux qui se fondent sur les qualités
intratextuelles du « je » qu’envisage M.-F. Chanfrault-Duchet car l’autobiographie, écrit-il,
est « autant un mode de lecture qu’un type d’écriture »xiv.

Le « je » qui s’adresse au lecteur inconnu n’est pas un être de fiction, mais un individu réel,
qui signe de son nom, s’engage à dire la vérité, amène ses contemporains et la postérité à
assister au spectacle de sa vie pour s’expliquer, se justifier devant eux ou les séduire.

La lecture qu’impose une autobiographie est donc d’un autre ordre que la lecture d’un roman.
L’œuvre que propose ici l’auteur, c’est sa vie même, prise dans les mailles d’un texte. Certes,
dans un roman, il s’expose aussi, mais indirectement, par la voie de masques, à un point tel
parfois que son intime subjectivité est difficile à cerner.

Dans le discours autobiographique, au contraire, l’auteur s’expose volontairement au regard


d’autrui. Il veut être regardé en lui-même, sans autre intermédiaire qu’un texte où il ne parle
que de lui, et non plus de personnages inventés. Ce faisant, il cherche à être vu (à être lu) tel
qu’il prétend se montrer.

En donnant ainsi de lui une (re)présentation, l’écrivain va s’adonner à une écriture


référentielle qui appelle de manière privilégiée une lecture participative.

Pactes référentiel et fantasmatique

L’écriture du récit de vie repose tout entière sur le pacte référentiel, coextensif au pacte
autobiographique, qui implique que l’auteur a visé – pour reprendre les termes de Lejeune –
« non la simple vraisemblance, mais la ressemblance au vrai »xv

En lisant une autobiographie, le lecteur attendra donc le plus souvent que l’auteur se dévoile
malgré l’inévitable jeu de séduction auquel se livre tout auteur qui se raconte publiquement. A
ce niveau, ce qui intéressera le lecteur, ce n’est pas tant le rapport que le narrateur entretient
avec sa vie passée, mais bien la relation qu’il instaure à l’occasion de son discours sur son
passé, c’est-à-dire la satisfaction, la gratification, la valorisation qu’il cherche à en tirer.

Certes, cette logique de séduction a commandé le travail de sélection et de description des


faits et événements du trajet biographique, mais même s’il est parfois arrivé à l’auteur de
violer sa promesse de sincérité, il n’a pu échapper à l’identité qui existe entre l’auteur, le
narrateur et le personnage-héros de l’histoire. Bien souvent, d’autres sources confirmeront
d’ailleurs cette identité.

Le lecteur recourra à la fois à un critère d’exactitude quant à l’information transmise dans le


récit et à un critère de fidélité en ce qui concerne la signification des faits rapportés. xvi Ainsi,
dans le cas d’autobiographies d’hommes déjà suffisamment publics pour qu’on ait accès à des
données biographiques, il pourra éventuellement découvrir la mythomanie de l’auteur qui
s’est peint sous des traits mensongers, incomplets ou déformés.
Le lecteur en arrivera dès lors à découvrir progressivement ce qui hante l’autobiographe
quand il ressasse son passé. Le pacte référentiel que celui-ci semblait avoir noué à l’occasion
de la « publicité » donnée à son vécu, par le truchement du texte autobiographique, se mue
alors en pacte fantasmatique dans lequel toute son œuvre, tous ses faits et gestes publics sont
désormais inclus. Tous sont en effet révélateurs des fantasmes d’un individu, y compris les
textes que celui-ci présente publiquement comme autobiographiquesxvii.

Quoi qu’il en soit, qu’il le juge vrai ou faux, vraisemblable ou invraisemblable, le lecteur
porte sur le récit de vie des appréciations de type référentiel. Sa lecture résulte d’une écriture
qui, en définitive, ne peut satisfaire au pacte référentiel qu’en produisant une illusion réaliste.

Le discours du « vécu »

M.-L. Terray a étudié ce discours du vécu constitué de manière à engendrer un double effet
d’authenticité et de reconnaissance.

Pour s’authentifier, le je-énonciateur s’efface derrière le je-sujet de l’énoncé ou, plus


exactement, il lui cède sa position d’énonciation et donne ainsi l’impression de le citer. Ainsi,
dans Toinou, le cri d’un enfant auvergnat, Antoine Sylvère semble souvent écrire comme
sous la dictée de Toinou : « C’est vers l’âge de deux ans et demi que se fixent mes premiers
souvenirs ». Ce fut un brusque réveil, à l’issue d’une nuit sans origine. »xviii Mais la narration
peut aussi se référer au récit de témoins et la rumeur publique peut être rapportée pour
confirmer la parole individuelle.

D’autre part, pour que le lecteur soit convaincu de l’authenticité du récit, il faut aussi qu’il le
reconnaisse. La reconnaissance ne peut s’opérer que sur le référent, cet “en-dehors” du texte
auquel les paroles renvoient. Cette nécessité, pour le lecteur, d’une reconnaissance, explique
en partie l’importance des stéréotypes dans le récit de vie.

Comme le dit Claude Abastado, “la stéréotypie est de règle pour que les faits aient d’emblée
une signification: est exemplaire ce qu’une tradition culturelle a reconnu comme tel.(…) La
banalité des événements crée un effet de “déjà vu” et de “naturel”; le sentiment de
reconnaissance authentifie l’histoire. xix

A l’action des stéréotypes thématiques et narratifs se conjugue généralement celle des lieux
communs ou vérités générales (…) qui garantissent leur conformité à une idéologie établie.
Le tout est bien souvent coulé dans une prose fleurie, profuse en images éculées et en
tournures convenuesxx.

Certes, Mme Chanfrault-Duchet entrevoit l’importance des stéréotypes dans le récit de vie :
ils constituent, selon elle, le pôle social de l’énonciation, mais elle ne souligne pas leur rôle
perlocutoire, c’est-à-dire l’effet qu’ils produisent sur le lecteur. Or cette tension vers le
destinataire est une des caractéristiques fondamentales du sujet du récit de vie.

Ce genre est centré non seulement sur l’émetteur, mais aussi sur le récepteur qui voit, dans la
lecture, une occasion de réfléchir, lui aussi, à sa propre identité.

La lecture participative
Jean-Louis Dufays a bien cerné les composantes de cette lecture participative qui s’apparente
au mode de réception de la communication courante et où est mise en évidence la valeur
perlocutoire des énoncés. Mais, se référant à Robert Hellenga, il a aussi rappelé que l’illusion
référentielle, loin de se limiter à une expérience de reconnaissance « passive », met en jeu
toute la mécanique perceptive du [Link]

La distinction qu’opère Hellenga entre « l’articulation » et « la vision par d’autres yeux »xxii
montre en effet que l’illusion référentielle peut déboucher sur autre chose que sur une
projection de stéréotypes : « si ‘l’articulation’, écrit-il, constitue une mainmise sur le texte
d’un déjà-vu, ‘la vision par d’autres yeux’ permet au contraire au lecteur de découvrir du
neuf, de construire des systèmes référentiels qui invalident ses expériences antérieures et
fonctionnent comme de nouveaux modèles de pensée et d’action »xxiii.

L’Amant de Marguerite Duras

Par ailleurs, pour bien des romanciers modernes, l’autobiographie est devenue une écriture
seconde : ils réinvestissent alors, dans cette écriture référentielle, les formes ou les théories
qu’ils ont d’abord élaborées sur le mode de la fiction. Mais, même dans ce cas, la nature
autobiographique de leur œuvre suscite une lecture participative dont la prégnance peut être
forte.

En même temps, les auteurs de ces autobiographies modernes incitent à une autre lecture de
leurs œuvres en mettant l’accent sur l’élaboration littéraire de leur texte. S’instaure ainsi un
paradoxe, puisque c’est cette lecture de distanciationxxiv qui permet de mieux percevoir les
rets du filet dans lesquels tombent les lecteurs « participatifs ».

En d’autres termes, la problématisation du sujet de l’autobiographie moderne et la mise au


jour de certains indices textuels rendent manifestes les effets de réel sur lesquels repose
l’autobiographie traditionnelle. Cet éclairage est rendu possible grâce aux éléments qui
présentent l’œuvre comme une reconstruction.

Considérons, à titre d’exemple, L’Amant de Marguerite Durasxxv, dont le film de Jean-Jacques


Annaud a incité le public à faire une lecture autobiographique de l’œuvre. Outre le recours au
« je », Duras écrit en donnant l’impression d’un regard rétrospectif. Un procédé souvent
utilisé à cet égard consiste à anticiper sur les événements racontés : « C’est un an après cette
rencontre que ma mère rentre en France avec nous, elle vendra tous ses meubles ». (p. 36)

Une autre caractéristique, plus rare dans une autobiographie traditionnelle, réside dans la
disposition éclatée des faits. Point de linéarité (« L’histoire de ma vie n’existe pas, ça n’existe
pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. » - p.14) et guère de précisions
chronologiques. C’est en vrac que les fragments du passé refont brièvement surface à la
conscience du narrateur. Le lecteur saisit un certain nombre de flashes qui éclairent ce qui a
été enfoui.

Mais, en dépit de cette extrême dispersion, qui peut avoir un effet réaliste puisqu’elle mime le
travail de la mémoire, le récit se noue autour de deux photographies auxquelles ne cesse de se
ressourcer l’écrivain.

L’auteur met en exergue l’effet de réel produit habituellement par le recours à un tel support
en soulignant qu’une de ces photos n’a qu’un caractère virtuel : « elle aurait pu exister, une
photographie aurait pu être prise, (…) mais elle ne l’a pas été. » (p.16) Comme l’autre qui,
elle, a existé, cette photo engendre de nombreux souvenirs factuels et rappelle de multiples
impressions.

La récurrence du syntagme « je ne sais plus » ne fait que renforcer l’illusion réaliste en même
temps qu’il dénonce en creux l’élaboration apparemment plus artificielle (parce que
chronologique ou thématique) des autobiographies traditionnelles : « C’est la fin des vacances
scolaires, je ne sais plus lesquelles (p. 16). Je ne me souviens pas des chaussures que je
portais ces années-là mais seulement de certaines robes (p. 18). Je ne sais pas qui avait pris la
photo du désespoir ». (p. 41)

Duras souligne également l’orientation de la communication autobiographique. Que l’auteur,


à la recherche de son identité, s’adresse à lui-même, ou qu’en définitive, comme nous l’avons
dit plus haut, il s’offre au regard du lecteur, nous n’avons pas seulement affaire à un sujet qui
oscille entre un moi individuel et un moi social.

Placé au centre d’une « représentation de soi », le sujet du récit de vie, au-delà de l’identité
qui se noue entre l’auteur, le narrateur et le héros de l’histoire, expose sa vie – dans tous les
sens du terme – avec la force de persuasion qu’a toute entreprise de séduction.

Le mérite de l’autobiographie de Duras est de montrer que l’articulation au vécu est, elle
aussi, le fruit d’un artifice. Mais ne pas tenir compte de cet « en dehors » du texte ni de son
destinataire, comme le fait Marie-Françoise Chanfrault-Duchet, c’est se priver des moyens de
saisir les effets spéculaires de ce genre et c’est éradiquer une des causes essentielles de son
succès.

Paru dans Le Langage et l’Homme, vol. 28 n°1 (Mars 1993)

Notes
i
.M-F. CHANFRAULT-DUCHET, « L’énonciation et les ruses du sujet », in Revue des sciences humaines
(Récits de vie, II) n° 192, Université de Lille, 1983, pp. 99-107.
ii
C. KERBRAT-ORECCHIONI, L’Énonciation, de la subjectivité dans le langage, Paris : Colin, 1980, p.31.
iii
Ibid, p. 86.
iv
Ibid., p. 73 et 82.
v
F. NATAF (self-made-man), Juif maghrébin, une vie au Maghreb racontée à ma fille, Paris : Fayol, 1978,
p. 175.
vi
E. BENVENISTE, Problèmes de linguistique générale, V « L’homme dans la langue », tome 1, Paris :
Gallimard, 1966, p. 259.
vii
F. NATAF, [Link]., p. 31
viii
D. LAGRU (1873-1960, « ouvrier autodidacte, peintre naïf », in Les Cahiers autobiographiques, Ecomusée
du Creusot, 1974.
ix
Ibid., p. 15
x
Cl. ABASTADO, « Raconte ! Raconte !...Les récits de vies comme objet sémiotique », in Revue des sciences
humaines n° 191, Récits de vie, 1983, pp. 5-21.
xi
Ph. LEJEUNE, Le Pacte autobiographique, Coll. Poétique, Paris : Seuil, 1975.
xii
[Link], l’Autobiographie, Paris : P.U.F., 1984.
xiii
L. COLLÈS et J.-L. DUFAYS, Le Récit de vie (vade-mecum du professeur de français), Didier Hatier, 1989,
p. 20.
xiv
Ph. LEJEUNE, Ibid., p. 45.
xv
Ph. LEJEUNE, Le Pacte autobiographique, p. 36.
xvi
Cette distinction entre « exactitude » et « fidélité » est introduite par LEJEUNE dans Le Pacte
autobiographique, p. 37.
xvii
Ceci renvoie à la notion d’espace autobiographique où l’auteur vient inscrire toute son oeuvre. Cf. Ph.
LEJEUNE, ibid., pp. 41-43.
xviii
M.-L. TERRRAY, « Le Discours du vécu », in Revue des sciences humaines (Récits de vie, II) n° 192,
Université de Lille, 1983, pp. 7-13.
xix
A. SYLVERE, Toinou, le cri d’un enfant auvergnat, Paris, Plon, 1980, « Terre humaine » n° 3012, p. 6.
xx
CL. ABASTADO, « Raconte ! Raconte !... ! Raconte !...Les récits de vies comme objet sémiotique », in Revue
des sciences humaines n° 191, 1983, p. 17.
xxi
Cf. « Fonctions des stéréotypes » in L. COLLÈS et J.-L. DUFAYS, [Link], p. 35.
xxii
J.-L. DUFAYS, Stéréotype et lecture. Propositions pour une théorie et une didactique de la réception
littéraire, Thèse de doctorat inédite, Louvain-la-Neuve, 1991, pp. 245-249.
xxiii
Ibid., p. 249.
xxiv
Le term est de J.-L. DUFAYS, Ibid., p. 250 et sv.
xxv
M. DURAS, l’Amant, Paris : Les Éditions de Minuit, 1984.

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