Cristina Tango
L’Espagne : Franquisme, transition
démocratique et intégration européenne
1939-2002
euryopa
Institut européen de l’Université de Genève
Le catalogue général
des publications est disponible
sur le site de l’Institut européen:
[Link]/ieug
Publications euryopa
Institut européen de l’Université de Genève
2, rue Jean-Daniel Colladon • CH-1204 Genève
Télécopie/fax +41 22 –379 78 52
euryopa vol. 40-2006
ISBN 2-940174-41-5
ISSN 1421-6817
© Institut européen de l’Université de Genève
Décembre 2006
Table des matières
Introduction 1
PREMIERE PARTIE
Le régim e de Franco (1939-1975)
Le Premier Franquisme (1939- 1945):
de l’alignement sur les puissances de l’Axe à la
Conférence de Potsdam 17
Le Moyen Franquisme (1945-1957):
du boycott international à la consolidation du régime 29
Le Deuxième Franquisme (1957-1969):
du dégel économique au rapprochement avec
l’Europe Communautaire 52
Crépuscule du régime (1969-1973):
du scandale MATESA au magnicide de l’amiral
Luis Carrero Blanco 83
La lente agonie du régime et la mort de son
Caudillo (1973-1975) 94
DEUXIEME PARTIE
La Transitio n Démocratique (1975-1981):
Dépassem ent du Mythe de las dos Españas
La Transition politique (1975-1977): de la Ley
para la Reforma Política aux élections générales 112
Deuxième Gouvernement Suárez (1977-1981):
de l’aboutissement de l’étape constituante à la
consolidation démocratique 124
TROISIEME PARTIE
Les quatorze ans du Gouvernem ent socialiste
(1982-1996): de la Transition extérieure à
l’aboutissem entde l’européanisation de l’Espagne
Première Législature de González (1982-1986):
du Giscardazo à l’ adhésion à la CEE 139
Deuxième Législature de González (1986-1989):
de la relance politico- institutionnelle (AUE) à
l’actualisation du Plan Delors (UEM) 145
Troisième Législature de González (1989-1993):
de la huella de España dans le TUE au Conseil
d’Edimbourg 153
Dernière Législature de González (1993-1996):
crise interne et éloignement du centre
névralgique de l’UE 167
QUATRIEME PARTIE
La victoire du PP et la montée au pouvoir d’Aznar
(1996-2002): suite de la Politique européenn e
de l’Espagne entre continuité et changem ent
Premier Gouvernement Aznar (1996-1997):
de la continuité à l’épuisement du modèle
européen socialiste 179
Deuxième Gouvernement Aznar (1997-1999):
essor du nouveau profil de l’Espagne dans le contexte
européen et international 185
España 2002: réponse aux trois grands défis de
l’Europe du nouveau millénaire (terrorisme ;
prospérité économique et élargissement à 25) 187
Co nclusion 195
Bibliographie 201
Introduction
L’Espagne et son histoire ont entièrement marqué le cursus de ma
vie académique.
L’intérêt et surtout l’amour intellectuel pour ce pays de la piel
de toro se sont éveillés à mon esprit grâce à la vie d’un homme et
l’ouvrage d’un poète, Federico García Lorca, qui en Espagne a
trouvé sa première source littéraire en même temps que sa mort
prématurée en ce lointain mois d’août de 1936, au seuil du pire
affrontement politique de toute l’histoire récente de la Péninsule
Ibérique, affrontement qui a profondément divisé d’une façon
manichéenne et sanguinaire sa population entre vainqueurs et
vaincus et qui a contribué à alimenter et cimenter, pendant
quarante ans, le mythe anachronique de Las dos Españas.
La thèse qui sous-tend l’ensemble de ce travail – un long voyage
à la fois historique et politique à travers les quarante ans de la
dictature autoritaire de Franco, les années décisives de l’éclosion
démocratique (1975-1981), les quatorze ans de l’épopée socialiste
qui esquissent et finalisent la transition extérieure d’un pays
séculairement excentrique (1982-1996), et les deux gouvernements
d’Aznar (1996-2002) qui témoignent du succès et de la
participation active de l’Espagne dans le processus de construction
européenne – postule la relation entre l’Europe et l’Espagne en
termes dialectiques, à savoir: de proximité géographique et
historique, et d’éloignement politique et économique.
Bien que pour des raisons pédagogiques et temporelles notre
étude est circonscrite et se focalise sur cette tension dialectique
Europe/Espagne au cours du XX éme siècle, le rapport antagonique
entre « […] le petit cap du continent asiatique, la partie précieuse
de l’univers terrestre, la perle de la sphère, le cerveau d’un vaste
2 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
corps» 1 et le finis terrae del viejo continente2 remonte au XVII ème
siècle quand à une Europe unie dans la foi du progrès politique et
économique, axée sur un tout nouvel ordre scientifique et
technologique s’oppose une Espagne déchirée et accaparée par des
conflits internes et méfiante des valeurs auxquelles le reste du
monde occidental faisait confiance.
À partir de la Paix de Westphalie (1648) et du Traité d’Utrecht
(1713) l’Espagne, qui était le premier grand pouvoir européen
impérial et colonial, l’embryon d’une Communauté européenne
avant la lettre, la créatrice de la culture moderne européenne,
devient un pays en marge du centre névralgique du pouvoir d’un
continent qui commence à s’esquisser en termes politiques et
économiques en transcendant sa simple réalité géographique.
Face à une Europe moderne unie par les principes libéraux et
laïcs de la Révolution Française, articulée autour de formes de vie et
de pensée séculières, l’Espagne s’érige en tant que dernier bastion
de défense de la tradition et en emblème de la Christianitas: c’est le
début de cet isolationnisme, de cet anachronisme culturel, social,
économique et politique qui atteindra son paroxysme pendant la
dictature franquiste et qui s’épuisera, après trois siècles
d’excentricité et d’un érosif complexe d’infériorité. C’est
seulement le 1 janvier 1986 quand, moyennant son adhésion
plénière à la CEE, la Péninsule Ibérique met fin à une époque
conflictuelle, s’ouvre à la culture occidentale, s’aligne
diachroniquement à une « [...] Elaborada composición orquestal
de movimientos diferentes pero intimamente relacionados [qui est
l’Europe co mmunautaire]» 3 fermant à jamais le sepulcro del Cid.
1 Telle est la définition de l’Europe d’après Paul Valéry dans La crise de
l’esprit (1919) dans Yves HERSANT et Fabienne DURAND-BOGAERT ,
Europes, Paris, Editions Robert Laffont, S.A., 2000, p. 405.
2 Telle est la définition de l’Espagne dans Claudio SÁNCHEZ-
ALBORNOZ, España un enigma histórico, Barcelona, Editora y
Distribudora hispano-americana, S.A., 1988.
3 Christopher DAWSON, España y Europa, Madrid, Artes Gráficas, C.I.M.,
1959, p. 7.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 3
Ayant l’intention d’analyser historiquement et politiquement ce
bond temporel de l’anachronisme ibérique (1936-1975) à sa
synchronisation européenne (1977-1986) et enfin à son
syncrétisme communautaire (1986-2002), la méthode envisagée
est celle de parcourir, au fil des années, tous ces facteurs exogènes
et endogènes qui ont jalonné l’histoire de l’Espagne rendant
possible et viable la transition d’un isolationnisme enraciné et
traditionnel à l’homologation finale - économique, politique,
culturelle, sociale et militaire- à l’Europe communautaire.
À cette fin, notre travail est partagé en quatre chapitres
chronologiquement ordonnés conformément aux événements
nationaux, internationaux et à la conjoncture européenne qui au fur
et à mesure conditionnent et forgent une réponse, ou plutôt une
adaptation tautologique, ibérique au nouveau cadre politique des
démocraties occidentales et au nouvel échiquier européen et
mondial esquissés dès la fin de ces trois processus historiques et
idéologiques qui ont changé l’Histoire de l’Humanité, y compris
celle du peuple et de la nation espagnole: la lutte contre les
fascismes pendant la Deuxième Guerre Mondiale, la polarisation de
la planète en deux blocs antagoniques pendant la Guerre Froide et
enfin la réhabilitation internationale (politique, économique et
défensive) de l’Europe de l’Est suite à l’écroulement du rideau de
fer.
Le premier chapitre couvre la longue période de la dictature
franquiste (1936-1975), quarante ans pendant lesquels le pouvoir
absolu du Caudillo assujettit tout au mythe de Las dos Españas
perpétuant à jamais la fissure fraternelle de la Guerre Civile, et
uniformise tout au nom d’une Nation de la Cruz y de la Espada
dans le vain espoir de ressusciter le passé glorieux de l’épopée
impériale et colonisatrice de los Reyes Católicos.
Les quatre étapes qui scandent la dynamique de ce pouvoir
anthropomorphe et charismatique, condamné à évoluer
perpétuellement pour ne pas succomber à la rencontre avec
l’Histoire sont:
1) le Premier Franquisme (1939-1945): période d’autarcie et
d’isolationnisme international qui marque l’essor de l’anachronisme
entre l’Espagne de Franco et l’Europe occidentale;
4 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
2) le Moyen Franquisme (1945-1957): de la réhabilitation
internationale suite à l’essor de la Guerre Froide (établissement de
l’axe géostratégique Madrid-Washington-Rome), à la
désorientation face à la relance de la construction européenne
(Traité de Rome, 25 mars 1957);
3) Le deuxième Franquisme (1957-1969): dégel économique
(Plan de Estabilización, 1959) et amorce d’une politique extérieure
démocratique (Carta Castiella, 1962),
4) Le dernier Franquisme (1969-1975): fin biologique du régime
et immobilisme politique (Premier Gouvernement de Arias
Navarro).
Le deuxième chapitre couvre la période de la transition à la
démocratie (1975-1981): atypique et pacifique passage de la
dictature personnelle de Franco à une démocratie plurielle, en
partant d’une légalité franquiste, et processus historique, politique,
institutionnel qui réveille l’Espagne d’une longue période de peur et
d’apathie et qui l’intègre dans la scène internationale par le biais de
l’homologation avec l’Europe communautaire.
Le troisième chapitre cerne les quatorze ans de l’épopée
socialiste (1982-1996): période qui parachève la transition
extérieure de la Péninsule Ibérique moyennant l’universalisation de
ses relations diplomatiques et la pleine synchronisation avec
l’Europe communautaire. Elle la situe au cœur même des plus
importantes avancées politiques (TUE) et économiques (UEM et
Euro) de toute la construction européenne depuis le projet de paix
de Schuman axé sur la mise en commun de la production et de la
consommation du charbon et de l’acier entre la France et
l’Allemagne (CECA).
Le quatrième et dernier chapitre couvre la période du
gouvernement d’Aznar (1996-2002): période à mi-chemin entre
l’aboutissement/épuisement du modèle européen socialiste
(participation à la troisième phase de l’UEM) et l’essor d’un
nouveau profil international de l’Espagne (atlantización et relation
privilégiée avec la Grande-Bretagne au détriment de la politique de
coalition européenne avec l’Allemagne et la France).
L’ensemble de ces quatre portraits historiques, politiques et
institutionnels de presque soixante-dix ans d’histoire nationale
(espagnole), et par ricochet européenne, actualise en définitive le
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 5
constat prophétique de Unamuno lorsque, à la fin du XIXème
siècle, prévoyant l’imminent écroulement de l’Empire colonial
espagnol, il déclare: «La cuestión es ésta: o España es un país
central o periférico; o sigue la orientación castellana,
desquidiciada desde el descubrimiento de América, debido a
Castilla, o toma otra orientación. Castilla fue quien nos dio las
colonias y obligó a orientarse a ellas a la industria nacional;
perdidas las colonias podrá nuestra periferia orientarse a Europa,
y si se rompen barreras proteccionistas, esas barreras que
mantiene el espíritu triguero, Barcelona podrá volver a reinar en
el Mediterráneo; Bilbao florecerá orientándose hacia el Norte, y
así irán creciendo otros núcleos nacionales ayudando al
desarrollo total de España. No me cabe duda de que una vez que
se derrumbe nuestro Imperio colonial surgirá con ímpetu el
problema de la descentralización» 4.
4 Miguel de UNAMUNO a Ganivet, Epistolario, 1895.
6 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 7
PREMIÈRE PARTIE
Le régime de Franco (1939-1975)
« [...] El dolor era unilateral como si una sola España tuviera
derecho a llorar públicamente a sus muertos y a proclamar la
magnitud de sus pérdidas, en tanto que a la otra no le quedaba
más que el silencio y la culpa [... ]» 5.
Telle était la situation de l’Espagne qui se présentait, aux yeux
des gouvernements démocratiques de l'Europe occidentale et de
l'opinion publique internationale, au lendemain du 1 avril 1939,
date officielle qui sanctionne la fin de la Guerre Civile (1936-
1939). Une guerre qui, en vérité, ne se termine qu'avec la mort de
Francisco Franco Bahamonde, l'homme qui, à partir de sa victoire,
a établi, consolidé et développé un nouvel État, sous la devise
Orden, Unidad y Aguantar 6.
La Guerre Civile espagnole est, obligatoirement, le point de
départ de notre travail à cause des conséquences internes et
internationales qu'elle entraîne: notamment, du point de vue
interne, l’établissement de la dictature militaire et autoritaire du
Caudillo, légitimée uniquement par le soulèvement militaire du 18
juillet; du point de vue international le début de l'anachronisme-
économique, politique et militaire- entre l'Espagne de Franco et
l'Europe occidentale.
À partir du soulèvement militaire du 18 juillet 1936- imprégné
idéologiquement par les principes de José Antonio Primo de Rivera,
5 Rafael ABELLA in TUÑÓN DE LARA, Historia de España: España bajo
la dictadura franquista, 1939-1975, Vol. X, Barcelona, Labor, 1980, p. 14.
6 Javier TUSELL, Carrero, la eminencia gris del régimen de Franco,
Madrid, Ediciones Temas de Hoy, S.A., 1993, p. 33.
8 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
fondateur de la Falange 7 (29 octobre 1933)- et par l'établissement
de l'État de Burgos (29 septembre 1936)- territoire occupé par les
insurgés nationalistes, reconnu par l'Allemagne de Hitler, l'Italie de
Mussolini, le Portugal de Salazar et le Vatican- Franco ne vise pas
seulement la délégitimation de la République et la lutte contre le
Communisme: son but ultime est l'établissement d'un nouvel État
unitaire, catholique et impérial, ciment d'une nouvelle Espagne
Unida, Grande y Libre.
Franco considère la Guerre Civile comme l'occasion idéale pour
actualiser une contre-révolution culturelle, politique, religieuse et
sociale dans une Espagne qui, pour suivre les principes politiques de
la Révolution Française et du libéralisme économique, avait pris le
chemin de la décadence tout en niant son passé unique de gloire et
de victoire, quand elle était le premier empire universel de
l'Histoire.
D'une façon exhaustive et précise, Federico de Urrutia résume
ainsi l'esprit de l'époque: «[…] Esta es nuestra consigna final. Ser
lo que fuimos después de la vergüenza de lo que hemos sido.
Matar el alma vieja del siglo XIX, decadente, liberal, masónico,
materialista y afrancesado, y volver a impregnarnos del espíritu
del siglo XVI, imperial, heroico, sobrio, castellano, espiritual,
legendario y caballeresco» 8.
Le premier gouvernement régulier mis en place par le
Generalísimo le 30 janvier 1938 se présente tout de suite comme
une dictature militaire et autoritaire dont l'institution centrale est
Franco lui-même. Il détient en même temps dans ses mains le
7La Falange, mouvement politique et social dont les traits idéologiques
principaux sont: l'idée d'Espagne comme unité de destin dans l'universel; la
négation des partis politiques et des organisations syndicales; la religion
catholique comme religion confessionnelle de l'État.
8 Federico DE URRUTIA in Stanley PAYNE, El Régimen de Franco, 1939-
1975, Madrid, Alianza Editorial, 1986, p. 133.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 9
pouvoir politique, législatif, militaire et aussi, de par le décret-loi du
17 avril 1937 9, la direction du Parti Unique de l'État, la Falange.
Cette forme individualisée de pouvoir prend aussitôt le nom de
son créateur, Franquisme, projet politique de légitimation guerrière,
ecclésiastique et charismatique, qui se base sur un système de
négations politiques, économiques et sociales, à savoir: 1)
interdiction des partis politiques autres que le Parti Unique de l'État;
2) interdiction des organisations syndicales autres que le Syndicat
Vertical – organisation nationale – syndicale de l'État qui encadre,
dans un organisme unique, les secteurs patronaux et les travailleurs
et qui s'autodéfinit comme une corporation de droit public sous la
direction hiérarchique de l'État-; 3) dérogation des statuts
d'autonomie de la Catalogne et de Euzkadi qui équivaut à la
négation des entités territoriales autres que l'État espagnol; 4) la
non-reconnaissance des droit de réunion, manifestation, association
et de grève; 5) la négation de la souveraineté du peuple espagnol et
l'interdiction de sa participation dans le processus législatif de l'État
car sa participation ne peut qu’être organique, c'est-à-dire, par le
biais des trois unités de représentation étatiques: la Fa milia, el
Municipio y el Sindicato.
Le régime franquiste se présente, de ce fait, comme la plus
parfaite actualisation anachronique de l'idéal voltairien du
Despotisme Eclairé: tout est réalisé pour le peuple, sans le peuple.
En résumant, trois traits définissent le régime:
1. Anthropomorphisme du pouvoir et concentration de ce
dernier dans les mains de Franco qui depuis le début s'autoproclame
«tétradictateur» (Generalísimo, Chef du Gouvernement, Chef de
l'État et Chef du Parti);
2. Absence d'un contrôle institutionnel: d'après l'Art. 47 du
Statut de Fet y de la Jons (31 juillet 1939), «El Jefe de Estado
[sólo] responde ante Dios y ante la Historia» 10;
9 Décret-loi d'unification de la Falange española qui à partir de ce moment
s'appellera Fet y de la Jons.
10 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
3. Absence d'une Constitution: Franco s'autoconfère un pouvoir
constituant et supplée à ce manque à travers trois étapes juridiques,
qui créent ce corpus de normes et de lois connu sous le nom de
Leyes Fundamentales.
Ces trois étapes de développement juridique et politique du
régime franquiste jalonnent les quarante ans de pouvoir absolu de
Franco et sont toujours le produit d'une réponse à une menace
exogène.
La première étape, qui se déroule déjà pendant la période
belliciste et de ce fait participe à la création de l'idéologie sociale du
futur régime, produit le Fuero del Trabajo (9 mars 1938) corpus de
droits économiques et sociaux des travailleurs qui dessine une
troisième voie économique- équidistante autant du capitalisme
libéral que du matérialisme marxiste-, qui établit le Syndicat Vertical
et qui donne à l'État espagnol une nouvelle structure économique,
notamment celle d'une autarcie cuartelera, laquelle répond à
l'idéologie politique de la Falange.
Dans une interview, Franco justifie ce dirigisme économique,
fondé sur l'autosuffisance nationale, en affirmant que son objectif
ne consistait pas à « [...] sostener los privilegios del capitalismo
sino salvar los inereses nacionales de España» 11.
La deuxième étape, qui couvre la période de 1942 à 1958 et qui
englobe le développement constitutionnel du régime, nous la
concevons en tant que tentative d'institutionnalisation face à
l'ostracisme international (1945-1950) et face au projet des Leyes
Funda mentales de José Luis Arrese12 (1956) dont le but était de
10 José DÍAZ GIJÓN, et al., Historia de la España actual 1939-1996,
Autoritarismo y democracia, Madrid, Marcial Pons, Ediciones Júridicas y
Sociales, S.A.,1998, p. 5.
11 Stanley PAYNE, El régimen de Franco, 1939-1975, op. cit.., p. 194.
12 José Luis Arrese, phalangiste de la première heure, Ministre Secrétaire
Général (1941-1947), Conseiller du Royaume et de la Falange (1948-1956),
Ministre de la Vivienda (1956-1967), Conseiller du Movimiento Nacional,
nommé par Franco (1968-1975).
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 11
favoriser l'organisation du système politique autour du Movimiento
Nacional.
Les lois auxquelles nous faisons référence sont précisément: la
Ley Constitutiva de las Cortes (17 juillet 1942); le Fuero de los
españoles (17 juillet 1945); la Ley de Referéndum (22 octobre
1945); la Ley de Sucesión (26 juillet 1946) et la Ley de Principios
del Movimiento (10 janvier 1958).
La troisième et dernière étape (1967-1969) institutionnalise le
Postfranquisme et répond à l'obsession de Franco de dejarlo todo
atado y bien atado. Nous faisons rentrer dans cette étape la Ley
Orgánica del Estado (10 janvier 1967) qui complète le processus
d'institutionnalisation du régime et qui définit l'État espagnol
comme une monarchie traditionnelle, catholique, sociale et
représentative et la Operación Salomón (22 juillet 1969), c'est-à-
dire, l'investiture de Don Juan Carlos comme successeur légitime de
Franco dans la direction de l'État.
Une fois esquissé le régime dans ses volets juridique, politique et
économique, il nous reste quelques mots à dire à propos de son
apparat idéologique et de l'énorme pouvoir d'arbitrage du Caudillo,
atout indispensable à la survivance politique et à la dilatation
historique de sa Cruzada providentielle.
Pour ce qui concerne l'apparat idéologique, nous défendons l'idée
que le Franquisme n’a pas d’idéologie propre. À la différence du
Fascisme de Mussolini et du National-socialisme d’Hitler, Franco
n'a jamais eu l'ambition de construire un système politique
cohérent: ce qui l'intéressait c'était le pouvoir pour lui-même, le
pouvoir pour le pouvoir.
Jaillissant de l'insurrection nationaliste contre la République
espagnole, le Franquisme se nourrit d'une interprétation de
l'Histoire nationale d'après laquelle la décadence espagnole
commence pendant le XIX ème siècle à cause de la révolution
libérale, introduite par la Maçonnerie, et il se définit par antithèse à
l'existence d'un ennemi extérieur permanent: le Judaïsme, la Franc-
maçonnerie, le Communisme et finalement l’Europe
communautaire. Concrètement, le régime n'est que la dilatation
exaspérée de la Guerre Civile- qui n' aboutit à sa conclusion qu’avec
les premières élections générales tenues le 15 juin 1977- définie par
12 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Franco lui-même comme un conflit entre la véritable Espagne –
orthodoxe, traditionnelle et catholique – et l'Anti-Espagne –
hétérodoxe, séculière et illustrée. C'est l'essor du mythe de Las dos
Españas qui nie toute tentative de réconciliation entre Rojos y
Azules13et qui, au contraire, divisera le peuple espagnol entre
vainqueurs et vaincus jusqu'à la fin.
La Guerre Civile est, par conséquent, le seul vivier idéologique de
la dictature et la source première du culte du Caudillaje14: Franco ne
considéra jamais l'exercice de son pouvoir comme le déploiemen t
d'un projet d'homme d'État ni comme la cristallisation d'une
doctrine, au contraire il se considéra toujours comme désigné par
Dieu pour parachever une mission providentielle et rédemptrice.
Raimundo Fernández Cuesta, phalangiste de la première heure et
Ministre de la Justice (1945-1951), décrit ainsi la stature de Franco:
«[…] No es ni Jefe de Gobierno ni un dictador vulgar: es el jefe
carismático, el ho mbre dado por la providencia para salvar a un
pueblo, figura más que jurídica, histórica, filosófica que escapa a
los límites de la ciencia política para entrar en los del héroe de
Carlyle o el superho mbre de Nietzsche» 15.
Pour compléter cette vision d'ensemble de l'organisation et de la
structure de l'État franquiste, il nous reste à mentionner le grand
pouvoir d'arbitrage de Franco et le pluralisme de ses dix
gouvernements, conditions préalables à l'exercice de son pouvoir
absolu.
13 D'après la rhétorique franquiste, les Rojos désignent les affiliés au Parti
Communiste et par extension tous les opposants de la dictature; les Azules
désignent, par métonymie, tous les affiliés au régime, le chemisier de
l'uniforme de la Falange étant bleu.
14 Dans la mentalité espagnole séculaire, un Caudillo est quelqu'un envoyé
par la Providence chargé d'une mission rédemptrice. Le terme remonte à
l’époque médievale de la Reconquista de l'Espagne envahie par les Maures.
15 Javier TUSELL, La Dictadura de Franco, Madrid, Alianza Editorial,
S.A., 1988, p. 138.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 13
À cette fin, il est indispensable de faire une distinction entre les
Fa milles institutionnelles et les Fa milles politiques, véritable
colonne vertébrale du régime.
Les Fa milles institutionnelles, d'après notre analyse, se réduisent
à trois éléments, à savoir: l'Armée; l'Eglise et la Falange.
L'Armée: elle est le véritable bras armé du régime et colonne
vertébrale de son système politique; le Generalísimo lui confère
deux tâches principales: celle de garante de l'ordre public- d'où son
rôle très actif dans la répression et l'application de la justice
militaire aux membres de l'opposition- et celle de vivier du
personnel politique des différents gouvernements franquistes.
L'Eglise: deuxième pilier de légitimation du régime jusqu’au
Concile Vatican II (1962), elle joue le rôle d'appui moral et toit
idéologique de la dictature justifiant, par le biais de la lettre
pastorale de 1936 de l'évêque de Salamanca de l'époque, Plá y
Daniel, le soulèvement du 18 juillet 1936 comme une Cruzada
contra el Comunismo et sanctionnant le pouvoir de Franco depuis
le début, bénédiction qui sera cachetée par le Concordat avec le
Vatican (1953).
Imbriquée dans un cercle d'autonomie partiale par rapport à
l'État, l'Eglise assume aussitôt de petites parcelles de pouvoir,
notamment dans les domaines de la presse, l'éducation,
l'enseignement, et forge l'essence national-catholique du régime.
La Falange: parti unique de l'État à partir de l'unification de Fet
y de la Jons 16 le 19 avril 1937, joue le rôle dans l'Espagne de
Franco d'appareil de contrôle et domination politique et sociale,
quoiqu’elle ne disposa jamais d'une initiative politique autonome ni
ne put réaliser son projet de domination totalitaire et fasciste. Son
rôle principal dans la vie politique du régime ne fut pas uniforme:
en effet, au fur et à mesure que les années s’écoulent, elle passe de
16Acronymes des deux mouvements politiques d'extrême droite, Fet,
Phalange espagnole traditionaliste; Jons, Juntes offensives national -
syndicalistes.
14 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
l'effervescence initiale sous la gestion ministérielle du Cuñadísimo 17
au rang d’appendice utilisée par Franco pour l'endoctrinement et la
propagande et comme moyen de mobilisation des citoyens.
Les Fa milles politiques, expression d'un système de pluralisme
politique limité et véritable formule magique du régime jusqu'aux
années soixante, sont essentiellement quatre, à savoir:
1. Les Phalangistes qui occupent les portefeuilles de
l’Agriculture et du Travail et qui détiennent le monopole du
Syndicat Vertical et des relations du travail jusqu'aux années
soixante;
2. Les Franquistes orthodoxes qui occupent le portefeuille de la
Justice et dirigent la Présidence de Las Cortes18 .
3. Les Carlistes qui occupent les portefeuilles économiques;
4. Les Catholiques qui occupent, tout au début, le portefeuille de
l'Education, et qui ensuite, à partir du gouvernement de 1957- le
premier gouvernement des technocrates- détiendront le monopole
de l'économie favorisant le passage de l'autarcie à la libéralisation
du marché extérieur par le biais du Plan de Estabilización (1959).
Ces différentes Familles du régime actualisent la dynamique
interne du Franquisme, en tant qu'architecture constitutionnelle, qui
répond à l'exigence de survivance de Franco moyennant la
distribution équitable parmi toutes les coalitions politiques de
parcelles différentes de pouvoir, afin qu'aucune coalition ne
détienne l'hégémonie absolue au sein du gouvernement et ne porte
préjudice au Caudillaje de Franco. Après cette riche présentation
politique, économique, sociale et structurelle de l'Espagne de
Franco, il serait faux de considérer la dictature franquiste comme
17 Ramón, Serrano Súñer, avocat d'État et député de CEDA, Confédération
espagnole des droites autonomes, pendant la République; Ministre de
l'Intérieur (1938-1940); Ministre des Affaires Etrangères (1940-1942).
18 Organe législatif et de représentation politique créé en 1943 par le biais de
la Ley Constitutiva de las Cortes (17 juillet 1942) qui correspond à l'actuel
Parlement démocratique. Pendant l'époque franquiste, cette institution n'est
qu'une image de représentativité, caisse de résonance de la dictature et appui
politique de Franco.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 15
une pièce monolithique qui se traîne par inertie jusqu'à la fin
biologique de ses jours sans jamais changer ni évoluer.
En effet, en tant qu’actualisation de la philosophie bergsonienne
de la durée, la dictature pendant ses quarante ans de vie est obligée
de s'adapter à l'évolution de la politique européenne et mondiale et
de s’assimiler aux transformations du monde occidental afin de
satisfaire son appétit de survivance politique et de permanence
hégémonique sans, pourtant, jamais renier son essence parce que
d'après Franco «La fórmula del Estado que Dios nos inspiró en
Burgos no puede ca mbiarse ni en un áto mo» 19.
Malgré sa volonté immobiliste, le régime est orchestré par une
tonique changeante, fluctuante et caméléonesque qui s'ajuste d'après
les pressions endogènes et exogènes.
La dilatation historique du Franquisme- analysée sous l'angle de
sa politique extérieure- s'inscrit dans une trajectoire qui a comme
point de départ l'alignement sur les puissances de l'Axe- Allemagne,
Italie et Japon- et comme point d'arrivée l'homologation
économique et technique à l'Europe communautaire de par l'Accord
Commercial Préférentiel via l’Art. 133 (ex-art. 113) du TCE 20
entré en vigueur le 29 juin 1970.
Entre ces deux pôles- le négatif et le positif de sa politique
extérieure- le régime est au fur et à mesure secoué par la fin de la
IIème Guerre Mondiale et la victoire des Alliés (France, Grande-
Bretagne; USA et URSS); l'éclatement de la Guerre Froide et l'essor
de l'antagonisme bipolaire; la nécessité d'une nouvelle stratégie de
défense et de sécurité du bloc euro-atlantique; la relance de la
construction européenne par les Traités de Rome; le Concile
Vatican II (1962) et l'encyclique papale de Jean XXIII Pacem in
terris; la perte du protectorat du Maroc et la décolonisation du
19 Javier TUSELL, La Dictadura de Franco, op. cit., p.145.
20 Louis DUBOUIS et Claude GUEYDAN, Grands textes de droit de
l'Union européenne, Paris cedex 14, Editions Dalloz, 1999.
16 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Sahara; le magnicidio de Luis Carrero Blanco 21 et la mort de
Franco.
Tous ces événements et d'autres encore- épine dorsale de la
dictature- nous allons les insérer dans une chronologie sectorielle du
Franquisme, en s'inspirant d'une classification temporelle réalisée
par la plus récente historiographie contemporaine, qui se déploie en
quatre temps, notamment: le Premier Franquisme (1939-1945)-
étape totalitaire et de répression numantina, caractérisée par le
monopole politique de la Falange et son idéologie fasciste-; le
Moyen Franquisme (1945-1957)- étape d'ostracisme international,
de réhabilitation stratégique et de consolidation interne du régime-;
le Deuxième Franquisme (1957-1969)- étape de développement
économique, d'institutionnalisation juridique et politique et de
rapprochement à l'Europe des Six (Allemagne; Belgique; France;
Italie; Luxembourg et Pays-Bas); l'Ultime Franquisme (1969-
1975)- étape de crise interne (crescendo des conflits sociaux et
universitaires; radicalisation du terrorisme de l’ETA 22; fracture de la
classe politique dirigeante entre les partisans de l'ouverture et le
Búnker23); d'indéfinition d'une politique extérieure et d'épuisement
du régime, incapable de transcender l'abattement physique et enfin
la mort de son fondateur (20 novembre 1975).
Avec la mort de Franco, l'idée d'un Franquisme qui survive sans
Franco est déjà une prétention impossible.
Ruse de l'Histoire: Franco, sans aucun doute, par la Ley de
Sucesión (1947) et la Ley Orgánica del Estado (1967) lo deja todo
21 Luis Carrero Blanco, amiral, homme politique et dauphin de Franco
jusqu'à sa mort (1973); Sous-sécretaire de la Présidence (1941-1950);
Ministre sous-secrétaire de la Présidence (1951-1966); Vice-Président du
Gouvernement (1967-1973); Chef du Gouvernement (juin-décembre 1973).
22 Euzkadi Ta Akatasuna, frange révolutionnaire et terroriste du PNV (Parti
nationaliste basque) qui s'autodéfinit comme mouvement révolutionnaire
basque de libération nationale.
23 Groupe de phalangistes de la première heure et héritiers des principes de
José Antonio Primo de Rivera, immobilistes et résistants à toutes sortes de
changements politiques, dirigés par José Antonio Girón, Ministre du Travail
(1940-1957).
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 17
atado y bien atado mais non pas pour la continuation de son
régime- telle qu' était son intention- plutôt pour son antithèse, la
démocratie.
Le Premier Franquisme (1939-1945): de l'alignement sur les
puissances de l'Axe à la Conférence de Potsdam
La fin de la Guerre Civile (1 avril 1939) n'apporte ni la
réconciliation ni le désarmement politique: le tout nouvel État
nationaliste- scellé par le nouveau gouvernement du 10 août 1939-
se constitue en tant que dictature rigoureuse et punitive, ayant
l'intention de réaliser une contre-révolution politique et culturelle,
de supprimer tous les signes de l'opposition et d'établir fermemen t
le pouvoir des vainqueurs.
La consolidation du régime est incompréhensible sans la terrible
répression qu’il réalisa: les vainqueurs voulaient recommencer à
zéro l'Histoire d'Espagne, à travers un long chemin à rebours à la
rencontre d'un passé glorieux, quand la Péninsule Ibérique étonnait
le monde entier avec son épopée d'Europe et d'Amérique, et faire
tabula rasa d'un présent qui se nourrissait de libéralisme, de la
Maçonnerie, des partis politiques et des syndicats révolutionnaires
de la II ème République (1931-1936).
Les Espagnols persécutés furent plus de 270.000 dont 22.000
fusillés, 100.000 déportés dans des camps de travaux forcés et
militarisés- ce sont les célèbres batallones de trabajadores- sans
autre accusation que celle de desafectos al régimen; les enseignants
appréhendés furent 7000 et les 2/3 du professorat universitaire
exilés et/ou destitués. De tout cela, l’Eglise était complice, elle qui
était la plus importante des sources de légitimation du régime.
Au même moment le nombre d’affiliés à la Falange augmente:
en 1939 il atteint les 650.000 et en 1940 les 725.000.
Du point de vue juridique, la systématisation et la légalisation de
la répression s'actualise par la promulgation de la Ley especial de
Responsabilidades Políticas (9 février 1939)- qui établit des peines
pour toute activité politique et/ou en relation avec la politique de
18 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
forme rétroactive jusqu'au 1 octobre 1934- et la Ley para la
supresión de la Masonería y Comunismo 24 (1 mars 1940), les deux
bêtes noires du Franquisme, coupables d'être la cause principale de
tous les maux de l’Espagne à partir de 1800.
La grave situation économique est le deuxième trait
caractéristique de cette période: au lendemain de la fin de la Guerre
Civile, l'Espagne se retrouve détruite, affamée et privée de tout
capital humain. Aux yeux de Luis de Llera l’Espagne se présente
comme une «[...] nación con los huesos rotos y el alma herida» 25.
La situation est celle d’un pays proto-industriel qui manque de
recours économiques, de force de travail dans les industries, de
capital humain et réel, où la fonction hégémonique est exercée par
la grande bourgeoisie agraire.
La production industrielle chute de 31% par rapport à la
dernière année de la période avant la guerre; la production agricole
descend de 21%; la main d'oeuvre se réduit à un demi-million et le
revenu par habitant diminue de 28%: l'impératif catégorique est la
reconstruction et le développement qui s'actualisent- à cause de la
conjoncture internationale de la II ème Guerre Mondiale- par le
biais d'un programme économique nationaliste dont le but était
d’atteindre autant le développement national que le plus haut degré
d'autosuffisance. D'après Franco:« [...] España es un país
privilegiado que puede bastarse a sí mismo [...]No tenemos
necesidad de importar nada» 26.
Le modèle économique qui se consolide après la Guerre Civile est
celui d’une économie de guerre- autarquía cuartelera- qui prétend
réserver le marché intérieur à la production nationale, le
protégeant de toute concurrence extérieure, et amorcer une
24L'idéologiefranquiste reprochait à la Maçonnerie d'être la principale source
de subversion spirituelle et culturelle de la société contemporaine et au
Communisme d'être son principal ennemi politique.
25 Luis DE LLERA, Historia de España: España actual. El régimen de
Franco, 1939-1975, Madrid, Editorial Gredos, S.A., 1994, p. 201.
26 Stanley PAYNE, El Régimen de Franco,1939-1975, op. cit., p. 262.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 19
politique économique autosuffisante, héritage de l’influence du
National-socialisme allemand et surtout du Fascisme italien.
Le plus haut niveau de dirigisme économique et
d’interventionnisme étatique dans la vie économique du pays se
cristallise sous forme du décret-loi de septembre 1939, d’après
lequel tout investissement industriel doit être soumis à un régime
d’autorisation préalable, et dans le INI, Instituto Nacional de
Industria, créé le 25 septembre 1941.
Tout le réseau des services tombe aussi dans les mains de l’État:
la nationalisation des chemins de fer et des transports routiers est
immédiate à partir de la Ley de base de ordenación ferroviaria y de
los transportes por carretera du 24 janvier 1941.
Si jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale l’adoption
d’une politique autarcique était nécessaire, à partir de la victoire des
Alliés elle est déjà un modèle non viable: les Accords de Bretton
Woods27 (1944) et le Plan Marshall (1947) 28 dessinent un nouveau
cadre économique international, axé sur le capitalisme et
l’économie de marché, duquel l’Espagne sera exclue à cause de son
régime politique.
Du point de vue politique, tant dans son volet interne
qu’externe, cette époque est baptisée la phase azul et/ou la phase
allemande du régime.
Qu’est-ce qu’on entend par ces deux appellations?
Précisément, la phase azul désigne en politique intérieure la
période d’hégémonie de la Falange et du pouvoir militaire et, par
conséquent, la mise en place d’un État totalitaire axé sur les
normes autoritaires des vainqueurs.
27 Les Accords de Bretton Woods créant la Banque Mondiale, le Fond
Monétaire International et la Bird (Banque Internationale pour la
reconstruction et le développement) esquissent un système monétaire
international et actualisent la reconstruction de l’Europe occidentale.
28 Le 5 juin 1947, à Harvard, le général Marshall, secrétaire d’État américain,
prononce le fameux discours lançant le plan portant son nom : son but est la
reconstruction de l’Europe ravagée par la guerre, par le biais d’une aide
financière américaine, afin d’endiguer le Communisme.
20 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Dans la Línea de mando tous sont des phalangistes nommés par
le Mouvement National: parmi d’autres ressortent Valentín
Galarza, Sous-secrétaire de la Présidence et Chef de la Milice
Phalangiste; Gerardo Salvador Merino, Directeur Général du
Syndicat Vertical; Augustin Muñoz Grandes, Ministre Secrétaire
Général, Chef de la División Azul 29 et Chef de la Casa Militar del
Caudillo, José Luis Arrese, Ministre du Gouvernement, et bien
évidemment Ramón Serrano Suñer, le Cuñadísimo, en ce temps- là
Ministre des Affaires Etrangères, principal artisan de la politique du
régime et plus haut représentant d’un Franquisme profasciste.
C’est le rôle principal de Serrano Suñer qui nous permet de
passer à la définition de la phase allemande du régime, produit d’un
calcul politique précis: Franco et Serrano Suñer, convaincus
jusqu’en 1943, de la victoire allemande, s’aperçoivent qu’il serait
impossible pour le régime de créer une alternative politique face
aux trois blocs existants en Europe (libéral démocratique, socialiste
et fasciste) et pensent que la seule solution pour l’Espagne de
récupérer le rôle qui lui correspond dans le monde est l’entrée en
guerre en faveur de l’Allemagne.
À ce point de notre travail, il nous paraît indispensable de
présenter la situation de l’Europe en 1939. Contrairement au Pacte
de la Société des Nations, incorporé au Traité de Versailles (28 juin
1919) et en violation des Articles 10, 12, 13 et 16, le 7 avril 1939
l’Italie de Mussolini envahit l’Albanie et le 1 septembre 1939
l’Allemagne de Hitler envahit la Pologne: c’est le début de la
Deuxième Guerre Mondiale qui commence officiellement le 3
septembre 1939. Et l’Espagne?
Après avoir ratifié le Pacte Anti-Kominterm 30 (mars 1939) et
abandonné la Société des Nations le 9 mai 1939, au lendemain du
début de la Deuxième Guerre Mondiale, le 4 septembre 1939, elle
29 Unité de volontaires et d’officiers professionnels envoyés au front russe le
28 juin 1941 aux côtés de l’Italie et de l’Allemagne.
30 Le Pacte Anti-Kominterm (6 novembre 1937) était un pacte international
contre le Communisme, ratifié initialement par l’Allemagne, l’Italie et le
Japon.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 21
annonce sa neutralité, étant incapable de soutenir économiquement
et militairement une autre guerre.
Mais la décision du Generalísimo n’est que provisoire: influencé
par Serrano Suñer et la Falange, partisans d’une intervention aux
côtés des puissances de l’Axe car ils considéraient cette guerre
comme le meilleur instrument de revendications historiques
(Gibraltar et Maroc) et le moyen le plus efficace pour réaliser le
Nouvel Empire Espagnol, et surtout de par la victoire foudroyante
de l’Axe, Franco décide le 12 juin 1940 de passer de la neutralité à
la non-belligérance entrevoyant l’opportunité d’intégrer l’Espagne
dans un nouveau schéma de pouvoir européen d’empreinte
hitlérienne et de participer au partage territorial de la Méditerranée
et de l’Afrique du Nord.
C’est le début de l’exaltation nationaliste et pro-allemande et
surtout de l’illusion impérialiste: le 14 juin 1940, après l’entrée à
Paris des troupes hitlériennes, les troupes espagnoles occupen t
Tanger.
La structure totalitaire et autarcique du régime coïncide donc
parfaitement avec son alignement à côté de l’Axe et sa dépendance
des puissances fascistes quoique le fascisme espagnol fut toujours de
façade afin de se donner une image de dictature militaire et, en
même temps, de s’attirer la sympathie de l’Allemagne et de l’Italie,
les deux puissances qui contribuèrent énormément à la victoire de
Franco pendant la Guerre Civile.
À partir de ce moment, il y a deux étapes historiques qui
sanctionnent la position de l’Espagne face à la guerre et qui la
rapprochent des puissances de l’Axe préparant ainsi le terrain de sa
future condamnation internationale, à savoir: la rencontre entre
Hitler et Franco à Hendaya (23 octobre 1940) et la rencontre entre
Mussolini et Franco à Bordighera (12 février 1941).
Précédé d’une visite de Himmler à Madrid (19 octobre 1940),
Hitler décide de rendre visite à Franco afin de le convaincre de
participer activement au conflit contre la France et la Grande-
Bretagne pour fortifier le flanc sud de la Méditerranée, très affaibli
suite aux échecs des troupes italiennes en Afrique et à la chute de
Tobrouk. Franco, en contrepartie, afin que l’Espagne puisse
devenir une alliée de l’Allemagne demande des aides militaires et
22 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
alimentaires, et avance des prétentions territoriales inacceptables
pour Hitler: il demande l’extension du protectorat espagnol à
l’ensemble du Maroc; l’annexion de l’Oran français et la
récupération de Gibraltar.
Face à la réponse négative de Hitler, la visite se termine par la
négation espagnole: l’Espagne de Franco, quoique désireuse de
participer activement au conflit en tant qu’occasion unique de
récupérer son intégrité territoriale via l’annexion de Gibraltar, est
trop faible économiquement et militairement pour pouvoir
participer à une autre guerre sans recevoir des aides extérieures.
Malgré tout, Hitler et Franco atteignent un compromis par le biais
du Protocole de Hendaya: l’Espagne décide d’adhérer au Pacte
d’Acier et se déclare prête à déclarer la guerre à la Grande-Bretagne
perdant immédiatement sa neutralité; en échange elle reçoit des
concessions territoriales limitées à la réincorporation de Gibraltar
et à la possibilité de recevoir des zones en Afrique.
Quelque mois plus tard, le 12 février 1941, Mussolini, fortement
déçu du cours du conflit, insiste à nouveau pendant la rencontre de
Bordighera: rien n’ayant changé depuis la dernière rencontre avec
Hitler, la réponse de Franco ne put qu’être encore une fois
négative.
À vrai dire, la réponse négative de Franco- partisan idéologique
de l’Axe car la guerre n’est en réalité pour lui qu’une lutte contre
ses ennemis habituels, contre la Anti-España 31- fut la conséquence
des réelles intentions de Hitler et Mussolini.
D’un côté Hitler, quoique insistant énormément sur la
participation espagnole, à partir de 1940 projetait déjà l’attaque
contre l’Union Soviétique, c’est-à-dire, écartait la guerre de la
Méditerranée et bien sûr de l’Espagne; de l’autre côté Mussolini, en
réalité, ne fit jamais assez pour réussir à obtenir l’intervention
espagnole puisque, tout compte fait, Franco n’était pour lui qu’un
concurrent de plus.
Le 22 juin 1941, le scénario de la guerre change et, avec lui,
change aussi la position espagnole: les troupes de Hitler envahissent
31 Démocratie, Maçonnerie, Libéralisme, Ploutocratie et Communisme.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 23
l’Union Soviétique, violant le Traité de non-agression (19 août
1939), et, par conséquent, la Péninsule Ibérique perd de
l’importance dans la stratégie allemande.
Cependant, Hitler en franchissant la frontière de l’Union
Soviétique, obtient du gouvernement espagnol ce qu’il avait espéré
pendant des mois: l’intervention armée de l’Espagne au conflit. Le
28 juin 1941, commence le recrutement de la División Azul, unité
de volontaires de la Fet sous le commandement du Général Muñoz
Grandes, qui participe à l’offensive contre l’URSS aux côtés des
troupes allemandes.
C’est seulement le 1 er janvier 1942 que les États-Unis décident
de participer au conflit transformant le conflit européen en conflit
mondial et changeant le cours de celui-ci. Deux événements
déterminent le virage des hostilités et conduisent les Alliés à la
victoire finale, contre toute attente initiale: l’échec des troupes
italiennes à El Alamein (8 novembre 1942) et surtout la défaite
allemande à Stalingrad (2 février 1943).
Le Gouvernement espagnol n’est pas dupe: tout de suite Serrano
Suñer (germanophile) est remplacé par le Général Gómez Jordana 32
(anglophile), et l’Espagne passe de la non-belligérance à la
neutralité officielle, en dissolvant la División Azul ( 12 novembre
1943), la majeure collaboration de Franco avec l’Allemagne nazie.
Pourtant ce virage politico-stratégique ne suffit pas aux Alliés: à
partir du 28 janvier 1944 commence entre l’Espagne et les Alliés la
Guerre du wolfram: à cause de la réponse négative espagnole de
suspendre les envois de wolfram 33 à l’Allemagne, les Alliés décident
d’interrompre la distribution de combustible, vital pour l’économie
espagnole, jusqu’à ce que ces exportations cessent.
L’Espagne sort de l’impasse le 2 mai 1944 par le biais d’un
accord34 qui sanctionne la fin des exportations de wolfram à
32Luis, Gómez Jordana, vice-président du gouvernement et Ministre des
Affaires Etrangères (1938-1939); Président du Conseil d’Etat (1939-1942);
Ministre des Affaires Etrangères (1942-1944).
33Matière première stratégique pour l’équipement de l’armée allemande.
34Accord Franco-Hoare en matières économiques.
24 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
l’Allemagne et leur réorientation vers les Alliés; en contrepartie
elle reçoit l’administration de pétrole et de biens de première
nécessité.
Après le débarquement des Alliés en Normandie (6 juin 1944) et
la libération de Paris (24 août 1944), l’armistice est finalement
signé, le 8 mai 1945, par les puissances qui ont participé aux
hostilités.
Deux mois plus tard seulement, se réunit la Conférence de
Postdam (17 juillet-2 août 1945) qui marque le début de la Cuestión
española, c’est-à-dire, l’essor de l’opposition internationale au
Franquisme et de l’isolationnisme politique, militaire et
économique de l’Espagne de Franco face à l’Europe occidentale et
aux États-Unis.
Les trois grandes puissances- Grande-Bretagne, États-Unis et
URSS- rejettent la légitimité du gouvernement espagnol et
interdisent son admission, en tant que membre de plein droit, aux
Nations Unies: Churchill, Roosevelt et Staline déclarent que le
gouvernement espagnol «[...] établi avec l’aide des puissances de
l’Axe, en raison de son origine, de sa nature, de son histoire et de
son intime association avec les États agresseurs, ne réunit pas les
conditions nécessaires pour justifier son admission» 35.
À partir de 1945 commence la période noire de la dictature de
Franco: anachronique par essence face à une Europe qui renaît de
ses cendres d’une lutte extrême contre les totalitarismes, elle est à
l’apogée d’une hostilité interne et externe; sa survie à la IIème
Guerre Mondiale marque le début de son excentricité et de son
anomalie face au monde occidental et de son rapprochement des
pays dépourvus d’institutions démocratiques et d’un véritable État
de Droit.
Il y a quatre facteurs, endogènes et exogènes, qui, entre 1943-
1947, minent la stabilité du régime et paraissent présager son
effondrement:
35Raimundo BASSOLS, España en Europa. Historia de la adhesión a la
CEE, 1957-1986, Madrid, Política Exterior, 1985, p. 8.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 25
1. La chute de Mussolini: elle provoque une authentique panique
parmi les phalangistes qui craignent que la défaite du fascisme
italien- modèle inspirateur des Principes de la Falange- puisse se
répercuter en Espagne;
2. L’opposition militaire interne: les chefs militaires suprêmes –
Kindelán et Orgaz- et le Ministre de l’Armée – Varela – se
dissocient de la politique du régime, jugée excessivement totalitaire,
et ils se rangent en faveur du rétablissement d’une monarchie
traditionnelle;
3. Le Manifeste de Lausanne (19 mars 1945): le Roi d’Espagne
en exil, Don Juan, exhorte Franco à abandonner son pouvoir
illégitime afin qu’il puisse restaurer une monarchie libérale et
modérée;
4. La condamnation et le boycott international: la Conférence
de Postdam et la Résolution 39(1) des Nations Unies (12 décembre
1946).
Franco discerna tout de suite qu’il affrontait le plus grand
tournant de la vie du régime et que s’il désirait survivre à l’Europe
social-démocrate de l’après-guerre il était nécessaire d’introduire
des nouvelles lois fondamentales, afin de pourvoir la dictature d’un
contenu juridique plus objectif et surtout garant des droits civils
basiques.
Le résultat de cette constatation fut la Ley de Creación de las
Cortes (17 juillet 1942) et le Fuero de los españoles (17 juillet
1945).
Le premier maquillage institutionnel du Régim e: de la Ley
de Creación de las Cortes au Fuero de los españoles
Ce premier développement institutionnel du régime que nous avons
appelé volontairement maquillage, afin de mettre en exergue son
essence éphémère et essentiellement de façade, débute en 1942,
année cruciale pour la politique extérieure mondiale, et par ricochet
espagnole, dont l’onde de choc réverbérera ses effets plus
immédiats sur la structure politique interne de l’Espagne de Franco.
L’équilibre mondial est fortement secoué par l’entrée en guerre
26 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
des États-Unis, ce qui produit la transformation du conflit, jusqu’à
présent intra-européen, en conflit mondial, et par l’avancée
allemande jusqu’aux frontières de l’URSS, ce qui produit la
participation armée de l’Espagne aux hostilités via l’envoi de la
División Azul.
Ces deux événements ont des répercussions directes sur la
structure interne du régime: la participation active de l’Espagne
produit la première fissure au sein du bloc monolithique du
gouvernement par le biais de l’opposition entre phalangistes et
militaires, les uns partisans et les autres opposants de l’entrée en
guerre.
Face à cette menace de collision interne, le Caudillo entame
deux démarches qui lui permettent d’un côté de renforcer encore
plus son pouvoir absolu, et de l’autre d’adapter sa dictature à la
trajectoire fluctuante du conflit mondial.
La première démarche à laquelle on fait référence est la
promulgation de la Ley de Creación de las Cortes, première loi
fondamentale de l’État de Franco élaborée par José Luis Arrese, qui
efface toute distinction potentielle entre le pouvoir législatif et
exécutif: elle octroie uniquement à Franco la capacité de
promulguer des lois «[...] siendo [él] únicamente responsable ante
Dios y ante la Historia» 36.
L’organe mis en place par cette loi- Las Cortes, inauguré
solennellement le 17 mars 1943 - n’est ni représentatif ni
législatif: c’est un simple instrument, ou plutôt une caisse de
résonance, de la dictature dont le rôle principal était de collaborer à
la préparation et à l’élaboration des lois sans pourtant participer à
leur approbation.
Pourtant, l’importance que l’implantation de cet organe eut aux
yeux de l’opinion publique internationale est indéniable: ce pseudo
parlement donna à l’État de Franco l’image d’un État de Droit et
contribua à dissiper l’impression d’un pouvoir illégitime et
arbitraire.
36Luis DE LLERA, Historia de España: España actual, Régimen de
Franco, 1939-1975, op. cit., p. 176.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 27
La deuxième démarche est celle de la formation du troisième
gouvernement de la dictature du 3 septembre 1942, une fois de plus
produit de l’adaptation tautologique du régime à la conjoncture
internationale changeante.
Face aux premiers symptômes de fléchissement de l’armée
allemande, prémonitoires de la défaite finale des troupes de Von
Paulus aux portes de Stalingrad, Franco décide de remodeler son
gouvernement en changeant ses trois pièces maîtresses,
représentantes du plus extrême Franquisme fasciste, notamment:
Ramón Serrano Suñer, Ministre des Affaires Etrangères, est
remplacé par le Général Gómez Jordana; José Enrique Varela
Iglesias, Ministre de l’Armée, est remplacé par Carlos Asensio
Cabanillas; Valentín Galarza Morante, Ministre du Gouvernement,
est remplacé par Blas Pérez González.
Ce réaménagement partiel n’est que le produit d’un froid et
astucieux calcul politique: déjà sûr et certain de l’imminente
victoire des Alliés, Franco veut à tout prix scinder toutes les
attaches avec l’Allemagne nazie- bien évidemment sauf celles
économiques et idéologiques- pour ne pas être au lendemain du
conflit une proie facile dans les mains des vainqueurs et se voir
obligé à céder son pouvoir providentiel à une monarchie libérale
restaurée, emblème suprême de tous les maux d’Espagne.
Ce virage politique annonce déjà la future transition de
l’Espagne de l’appui allemand au refuge américain.
Mais le changement de façade ne s’arrête pas là: pour clore ce
court survol sur la première tentative institutionnelle du régime il
nous reste à présenter son dernier volet, à savoir le Fuero de los
españoles, promulgué le 17 juillet 1945.
Aussitôt, une seule donnée attire particulièrement notre
attention: la date. Pourquoi?
Et bien, encore une fois l’opportunisme de Franco est sidérant:
le 17 juillet 1945 est le jour même du début de la Conférence de
Postdam, la réunion entre les trois grands- Churchill, Staline et
Roosevelt- qui décidera du sort des puissances de l’Axe et des autres
pays alliés.
Casualité? Pur hasard? Non, en considérant la soif de survivance
et de durée du Caudillo, nous ne le croyons vraiment pas.
28 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
En effet, Franco, craignant de se voir obligé par les Alliés de
laisser son pouvoir dans les mains de Don Juan, légitime Roi
d’Espagne, commence à jeter les fondations, maintes fois
annoncées et jamais actualisées, de l’Institutionalización.
Le Fuero de los españoles se présente comme une
nouvelledéclaration des droits des citoyens espagnols: en réalité ce
n’est qu’un texte qui se base sur la Constitution de 1876, qui
synthétise les droits historiques en vigueur dans le droit espagnol
traditionnel et qui garantit la plupart des libertés civiles déjà
octroyées dans l’ensemble du monde occidental; mais aucune
garantie n’est donnée pour ce qui concerne le respect et la
protection des droits de l’homme, encore fermement violés par les
hommes de Franco. Pourtant, le gouvernement espagnol allègue de
cette nouvelle charte des libertés comme carte de visite face à ses
nouvelles relations internationales.
Voici quelques articles qui plus que d’autres démasquent les
véritables intentions du Generalísimo, notamment le contrôle
absolu de son pays et de son peuple, exercé, en cas de nécessité, par
l’emploi de la force et de la répression à outrance.
Art 12 « Tous les Espagnols ont le droit d’exprimer librement
leurs idées sans porter préjudice aux droits fondamentaux de l’État
espagnol».
Art 17 «Garantit la liberté de réunion et d’association (liberté
pourtant restreinte de par l’Art. 33 qui déclare que l’exercice de ces
droits est octroyé sans qu’il porte préjudice à l’unité spirituelle,
nationale et sociale du pays); et de par l’Art.25 qui autorise l’État à
les suspendre temporairement en cas d’urgence».
Art 35 «Précise que le gouvernement a le droit de suspendre par
décret-loi les arts. de 12 à 16 et l’art 18 en cas d’État d’exception,
c’est-à-dire, la suspension de la liberté d’expression; de résidence;
de réunion; d’association; d’inviolabilité de domicile» 37.
Le jour suivant la promulgation du Fuero, le 18 juillet 1945,
Franco réaménage son équipe gouvernementale esquissant le
37 TUÑÓN DE LARA, Historia de España, España bajo la dictadura
franquista, 1939-1975, op. cit., p. 217.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 29
quatrième gouvernement de sa dictature (1945-1952) dont les traits
les plus saillants sont la révocation d’Arrese, le ministre le plus
phalangiste du gouvernement antérieur, et la disparition de son
portefeuille, le Secrétariat Général du Mouvement; et la
nomination de Alberto Martín Artajo 38 comme Ministre des
Affaires Etrangères, pièce ministérielle maîtresse qui accentue
l’identité catholique du régime et qui modère son image fasciste
face au nouvel échiquier mondial.
Ce remaniement ministériel traduit la perte du pouvoir de la
Falange, depuis toujours forgeuse de l’infrastructure politique de
l’État de Franco, et la transition du National-syndicalisme au
National- catholicisme.
La mise en place de ce nouveau gouvernement est à la fois
l’éclosion du virage politique du régime amorcé à partir de 1943 et
la conclusion du changement d’image de la dictature face aux
Anglais et aux Américains. Bref, ce nouveau gouvernement ne
répond pas à une crise politique interne, au contraire, il répond à
une exigence d’adaptation, sans pourtant altérer l’essence de la
dictature, à la nouvelle température de l’Europe suite à la victoire
des Alliés.
Le Moyen Franquisme (1945-1957): du boycott international à
la consolidation du régime
Cette période, baptisée par l’historiographie contemporaine
comme Moyen Franquisme, prend forme et se développe entre ces
deux processus historiques qui d’une part esquissent et définissent la
carte politique des démocraties occidentales, et qui de l’autre
tracent la division agonisante de la carte géographique, notamment
38 Alberto, Martín Artajo, principal représentant du catholicisme politique
espagnol, membre de ACNP (Asociación Católica Nacional de
Propagandistas), Président de Action Catholique (1939-1945), Ministre des
Affaires Etrangères (1945-1957), Président de ACNP, Conseiller de l’État et
de la Banque Extérieure (1957-1975).
30 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
la lutte contre les fascismes pendant la Deuxième Guerre Mondiale
et la lutte entre les deux blocs (USA/URSS) qui scelle le début de la
Guerre Froide.
De même, ces deux étapes historiques répercutent leurs effets sur
l’État espagnol d’une façon antithétique. En effet, suite à la
victoire des Alliés, la lutte contre les fascismes, la survie et la
consolidation du régime sanctionnent d’une part le début de
l’ostracisme international- politique, économique et militaire- et
l’excentricité, voire l’anomalie, de l’Espagne de Franco par
rapport à l’Europe occidentale. D’autre part, la conjoncture
internationale de la Guerre Froide réhabilite l’État espagnol dans le
contexte international et légitime le régime- pour des raisons
géostratégiques- en tant que dernier rempart de défense face à la
préoccupante avancée du Communisme en Europe de l’Est.
Ainsi, l’Espagne de Franco change de cap et de principale
menace contre la paix, de bestia fascista, se transforme en
centinela de occidente39.
La fin du conflit mondial coïncide avec le début de la période
noire de la dictature: suite à la condamnation internationale de
Postdam (17 juillet 1945), l’État espagnol est mis au ban de la
reconstruction pacifique de l’Europe occidentale (Plan Marshall) et
de la flambant neuve communauté internationale (les Nations
Unies, San Francisco, 26 juin 1945).
L’opposition de la France- nation qui, ayant subi la pire
invasion nazie, était la plus hostile à accepter l’Espagne de Franco
dans le nouvel échiquier international-, de la Grande-Bretagne et
des Etats-Unis- sous l’égide de Truman, ennemi implacable du
Caudillo- débute le 9 février 1946 avec la première condamnation
internationale de l’Assemblée Générale des Nations Unies d’après
laquelle « [...] Le gouvernement du Général Franco imposé par la
force avec l’aide des puissances de l’Axe, ne représentant pas le
peuple espagnol rend impossible sa participation dans les affaires
39José Luis ABELLÁN, El reto europeo, Madrid, Editorial Trotta, S.A.,
1994, p. 28.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 31
internationales» 40; suit le 1 mars, la fermeture de la frontière
française (qui provoque l’interruption des échanges commerciaux
avec l’Espagne) en tant que réplique à l’exécution de Cristino
García41; et se cristallise irrémédiablement sous forme de la
Résolution 39(1) des Nations Unies, le 12 décembre 1946 quand
l’Assemblée Générale déclare à la majorité que42: « Les peuples des
Nations Unies ont condamné à San Francisco, à Postdam et à
Londres le régime de Franco en Espagne et ont décidé que, tant que
ce régime serait au pouvoir, l’Espagne ne pourrait être admise aux
Nations Unies.
[…]L’Assemblée Générale, est convaincue que le gouvernement
fasciste de Franco en Espagne, imposé par la force au peuple
espagnol, avec sa continuelle domination sur l’Espagne, rend
impossible la participation de son peuple avec ceux des Nations
Unies dans les affaires internationales.
Elle recommande qu’on interdise au gouvernement de Franco
d’appartenir aux organismes internationaux créés par les Nations
Unies ou en relation avec elles ainsi que de participer aux
conférences et à d’autres activités qui pourraient concerner les
Nations Unies ou les dits organismes, jusqu’à ce que se forme en
Espagne un gouvernement nouveau et adéquat [...].
Aussi, l’Assemblée recommande que tous les États membres des
Nations Unies retirent immédiatement les ambassadeurs et les
ministres plénipotentiaires qui sont accrédités à Madrid. […]» 43.
Cette résolution- aussi spectaculaire qu’inefficace- produit un
double effet: si du point de vue des relations internationales elle
plonge le régime dans le pire des isolationnismes, du point de vue de
40 TUÑÓN DE LARA, Historia de España, España bajo la dictadura
franquista, 1939-1975, op. cit., p. 226.
41 Cristino, García, lieutenant-colonel des Forces Françaises de l’Intérieur et
chef du maquis communiste.
42 La résolution a été votée par 34 voix positives, 13 abstentions et 6 voix
négatives : la République d’Argentine, le Costa Rica, la République
dominicaine, l’Equateur, El Salvador et le Pérou.
43 Site Internet : [Link]
32 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
la politique interne elle ne fait qu’engendrer l’effet contraire, c’est-
à-dire, elle ne fait que cimenter encore plus le soutien populaire
autour du Caudillo, annihilant totalement toute forme
d’opposition.
Tous les appareils de propagande déploient la devise « Franco ou
le chaos, Franco ou le Communisme» et les Espagnols finissent par
y croire.
Pour faire face au péril de dépérissement économique et d’un
remplacement forcé du régime par une restauration monarchique,
Franco doit agir en deux directions: d’un côté, il se voit obligé
d’entreprendre des politiques de substitution qui garantissent la
survie économique et diplomatique de l’Espagne et qui érodent
l’isolationnisme international; de l’autre, il doit forcémen t
approfondir et persévérer dans la stratégie entamée avec la
nomination de Alberto Martín Artajo, c’est-à-dire, dans la création
d’une nouvelle image de l’Espagne: une Espagne qui se présente à
l’opinion publique internationale comme catholique, conservatrice,
anticommuniste et surtout en évolution vers un régime de libertés
majeures .
Franco atteindra ses objectifs par le biais du National-
catholicisme, de la Ley de Referéndum (22 octobre 1945) et du
monarchisme (Ley de Sucesión, 26 juin 1947) transforman t
l’Espagne en un Reino Católico, Social, y representativo bien
qu’encore sans un Roi légitime.
Les politiques de substitution: le tissage des lien s
privilégiés avec l’Amérique latine et le monde arabe
La situation politique et économique de l’Espagne au seuil de
l’après-guerre est catastrophique, sa bataille pour la survie se
déroule sur quatre fronts:
en tant qu’alliée de l’Axe et seule puissance ayant gardé, voire
consolidé, sa structure politique fasciste après la capitulation finale
de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste, elle est exclue de la
reconstruction pacifique de l’Europe: elle ne bénéficie point des
aides économiques américaines (Plan Marshall, 5 juin 1947) ni, par
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 33
conséquent, n’obtient le droit de membership auprès de l’OECE
(Première institution européenne d’après 1945, établie le 16 avril
1948 par la France, la Grande-Bretagne, la Belgique, les Pays-Bas et
le Luxembourg qui joue le rôle de catalyseur des États-Unis dont la
tâche primordiale est celle de gérer le Plan Marshall afin que
l’Europe se reconstruise vite);
• isolationnisme diplomatique, politique et militaire
décrété à Postdam et achevé avec la Résolution 39(1)
des Nations Unies;
• isolationnisme économique: produit de sa politique
autarcique qui, réservant son marché intérieur
uniquement à la production nationale, interdisant les
exportations et les investissements étrangers, plonge le
pays dans une situation de stagnation économique, de
conflictualité ouvrière, de déficit extérieur,
d’inconvertibilité de la peseta et, ce qui est pire, donne
naissance à l’Estraperlo (le marché noir);
• la pénurie des devises étrangères.
C’est pour cela même que, depuis le début, le volet principal de
la politique extérieure du régime fut le rétablissement des relations
étroites avec les pays de l’Amérique du Sud, notamment la
République d’Argentine, et le monde arabe. L’objectif de Franco
était bien ciblé: à la fois, la réception des aides commerciales,
bouffée d’oxygène pour une économie en phase terminale, et le
soutien diplomatique nécessaire pour contourner l’ostracisme
international et diminuer la pression extérieure.
Cette fois-ci la conjoncture internationale joue en sa faveur: le 4
juin 1946, Juan Domingo Perón prend le pouvoir et est élu
Président de la République d’Argentine. À partir de ce moment, les
relations diplomatiques entre l’Espagne de Franco et l’Argentine de
Perón seront la pièce maîtresse de la politique extérieure du régime.
Les relations Espagne-Argentine assument aussitôt des contours
multiples: elles sont rentables autant pour l’État espagnol- qui s’en
sert à des fins commerciales – que pour la République argentine- qui
s’en sert égoïstement pour singulariser son attitude face aux États-
Unis en ce qui concerne la cuestión española.
Le commerce bilatéral entre les deux pays, face à la fermeture
34 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
mondiale des canaux financiers de crédit vers l’Espagne, débute en
1946 avec un Accord commercial qui fixe les normes de l’échange
commercial hispano-argentin: par ce biais l’Argentine non
seulement devient le vivier essentiel de céréales, viande et produits
alimentaires mais elle octroie aussi à l’État espagnol un crédit de
1750 millions de pesos (presque 500 millions de dollars), atout vital
pour le recouvrement de l’économie espagnole et pour la
normalisation de sa situation internationale.
Voici une déclaration pertinente de Perón au lendemain de la
signature de l’Accord commercial:
«Le conviene a España saber que ha salido del lazareto
económico al recibir esta primera ayuda financiera. Al fin y al
cabo, mil setecientos millones de pesos no son cifras del Plan
Marshall, pero sí puede ser lo que haga saltar el tapón de la
inco mprensión internacional del Occidente hacia España» 44.
Le tissage de ces liens privilégiés ne s’arrête pas là: ce sera
encore une fois à un facteur exogène de relancer cette osmose
économique de la Hispanidad.
Le 2 avril 1948, le Président des États-Unis, Truman, annonce
la non-inclusion de l’Espagne parmi les bénéficiaires du Plan
Marshall et, comme d’habitude, la réplique du Caudillo ne se fait
pas attendre: seulement une semaine plus tard, le 9 avril, se ratifie
le Protocole Franco-Perón, document qui canalisera les aides
financières et les fournitures alimentaires vers l’Espagne pendant la
période 1948-1950.
À partir de 1950, des nouvelles réalités géopolitiques- l’amorce
de la Guerre Froide en conséquence du déclenchement de la Guerre
de Corée- et économiques- l’effondrement de la politique
économique de l’Argentine qui perd sa position privilégiée en tan t
que principale vendeuse de céréales et viande au profit des États-
Unis et du Canada- poussent l’Espagne de Franco à réorienter son
regard vers des nouveaux lidos, les États-Unis: c’est le début de la
fin de l’isolationnisme international du régime.
44José María DE AREILZA, Memorias Exteriores 1947-1954, Barcelona,
Editorial Planeta, 1984, p. 52.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 35
Premier remanie m ent juridico-institutionne l: la Ley de
Sucesión
La fin de la Deuxième Guerre Mondiale met le régime franquiste au
pied du mur. La sortie de cette impasse, cruciale pour la vie ou la
mort de la dictature, ne peut s’actualiser que par le biais de deux
changements substantiels qui s’imposent à l’ordre du jour: un
réaménagement ministériel et une transformation juridico-politique
qui octroient au régime une image démocratique et qui le
rapprochent des démocraties chrétiennes européennes.
La double stratégie franquiste de légitimation pendant les années
d’ostracisme international se matérialise sous la forme du National-
catholicisme- par le nouveau gouvernement de 1945- et du
Monarchisme- par la Ley de Sucesión (26 juillet 1946).
La nomination plus emblématique et marquante du
gouvernement de 1945 est sans doute celle d’Alberto Martín
Artajo, en tant que Ministre des Affaires Etrangères, parce qu’elle
répond à la tentative de modérer l’image fasciste du régime et
d’atteindre le soutien du catholicisme européen et nord-américain,
atouts indispensables pour maîtriser les critiques des secteurs
libéraux, socialistes et communistes.
Bref, l’incorporation de Martín Artajo à l’équipe ministérielle
actualise la transition du National-syndicalisme au National-
catholicisme et l’avancée du régime vers des formes plus libérales;
elle produit le renforcement du rôle des catholiques par
l’importante intégration de l’élite catholique au sein du
gouvernement et estompe le poids de la Falange, pour laquelle
restent seulement deux portefeuilles importants, notamment le
Ministère du Travail (José Antonio Girón) et le Ministère de la
Justice (Raimundo Fernández Cuesta).
En outre, une conséquence ultérieure de ce changement
ministériel est, en matière de presse, le passage de la responsabilité
du Secrétariat Général du Mouvement au sous-secrétariat du
Ministère de l’Education Nationale sous l’égide de Luis Ortiz,
homme en provenance des milieux catholiques, ce qui transforme
36 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
les journaux- jusqu’à présent outils de propagande du Parti Unique-
en presse nationale.
Pourtant, le dessin politique de Franco ne change point en son
essence car il persévère dans l’idée de faire de l’Espagne « Un
Estado fuerte y católico, [...], que pueda hacer justicia social y
desarmar al Comunismo [...] no en nombre de un mito sino en
nombre de Dios y de la grandeza de la Patria» 45.
Cette accentuation de l’identité catholique du régime
s’accompagne inévitablement de la nécessité de lui octroyer une
forme politique figée qui garantisse la continuité de la dictature
établie par le Mouvement National.
D’après Franco- imprégné depuis le début du mythe obsessif de
l’Espagne du Siglo de Oro, quand elle était unitaire, catholique et
impériale- le seul dénouement viable de son régime est une
monarchie, forgée sur celle mise en place par les Rois Catholiques,
Isabel de Castilla et Fernando de Aragón, et Fernando VII.
Cette thèse est avancée par Franco lui-même quand, lors d’un
discours au Conseil National du Mouvement (17 juillet 1945), il
déclare que «[...] Para asegurar mi sucesión [...] de los sistemas
universalmente aceptados para la gobernación de los pueblos
solamente uno se presenta a nosostros como viable: el tradicional
español, [la Monarquía]» 46.
En définitive, l’idéal politique du Caudillo était celui de
l’instauration d’une monarchie totalitaire, révolutionnaire et
sociale antithétique à toute restauration d’une monarchie libérale,
comme celle incarnée par Don Juan.
La mesure juridique qui actualise ce projet est la Ley de Sucesión,
la loi ayant la plus haute transcendance parmi toutes les Lois
Fondamentales du régime, car elle définit l’Espagne en même
temps comme un Reino católico, social y representativo (Art.1);
elle légitime à vie la direction de l’État et du Gouvernement par
Franco, initiateur de la nouvelle heure zéro de l’Histoire d’Espagne;
45 Javier TUSELL, Carrero, La eminencia gris del régimen de Franco, op.
cit., p. 136.
46 Stanley PAYNE, El régimen de Franco 1939-1975, op. cit., p. 380.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 37
elle crée deux nouvelles institutions, le Consejo del Reino et le
Consejo de Regencia 47; elle reconnaît exclusivement dans la
personne de Franco le pouvoir de succession.
Bref, cette loi ne fait que légitimer formellement le Caudillaje
de la Guerre Civile reconnaissant Franco comme le Chef suprême
de l’État (Art.2 La Jefatura del Estado corresponde al Caudillo de
España y de la Cruzada, Generalísimo de los Ejércitos, Don
Francisco Franco Bahamonde) 48 et crée un mécanisme de
succession sans faire de concessions. En définitive, elle répond à
l’obsession de Franco de dejarlo todo atado, bien atado en vue
d’un Franquisme sans Franco car, d’après son Art.8, elle déclare que
«En caso de muerte o incapacidad [de Franco] será llamado a
suceder a la Jefatura del Estado la persona de sangre real con
mejor derecho».
Cette loi, n’entrant en vigueur qu’après la mort du Caudillo,
naît morte car la désignation du successeur est reportée sine die.
La conjoncture internationale de la Guerre Froide: de la
révocation de la Résolution 39(1) à l’établisse m ent de l’axe
Madrid-Washington-Rome
L’année 1947 joue en faveur du régime à deux niveaux: du point de
vue de la politique interne, elle accorde à l’État espagnol une image
plus moderne, plus libérale et par conséquent plus conforme aux
démocraties occidentales par le biais de la promulgation de la Ley
de Sucesión; du point de vue de la politique externe, elle amorce le
dégel et la normalisation de ses relations diplomatiques à cause de
l’essor de la Guerre Froide.
47 Le Conseil du Royaume est conçu en tant qu’organe consultif de l’exécutif
qui donne à la Monarchie autoritaire une structure dyarchique ; le Conseil de
Régence est conçu en tant qu’organe régent pendant la période de transition
au nouveau successeur.
48 Ibid, p. 380.
38 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Entre 1947 et 1948, les escarmouches d’une nouvelle guerre
imminente se répandent partout, accablant la planète entière qui
craint un autre conflit mondial.
Après l’éclatement de la Guerre au Vietnam (décembre 1946) et
le début de la Guerre Civile grecque (printemps 1947), le monde
entier endosse des effrayants contours bipolaires: d’un côté,
l’établissement des dictatures communistes en Pologne, Hongrie,
Roumanie et Bulgarie, de l’autre la conversion du gouvernemen t
représentatif de Tchécoslovaquie- tout dernier rempart
démocratique de l’Europe centrale et orientale- en régime
communiste par un coup d’État précipitent la situation à tel poin t
que l’érosion et finalement la fracture des relations soviéto-
américaines est inévitable.
Cette conjoncture internationale joue en faveur de l’Espagne
agissant en tant que bouée de sauvetage du régime franquiste: la
perspective d’un imminent affrontement avec l’URSS et la
création du Kominform changent graduellement l’optique des
gouvernements occidentaux- où l’antifascisme est remplacé par
l’anticommunisme- qui amorcent un rapprochement avec
l’Espagne, en faisant primer les intérêts géostratégiques sur la
condamnation idéologique et politique.
La Cuestión española s’estompe dans l’enceinte internationale
des Nations Unies; la dichotomie franquisme-démocratie se fane et
laisse sa place à la nouvelle stratégie nord-américaine antisoviétique
de défense de l’Occident à laquelle l’Espagne participe de plein
droit.
Le 10 février 1948, c’est la France de Robert Schumann et de
Jean Monnet qui “donne le la” au début de la fin de l’isolationnisme
de l’Espagne franquiste en rouvrant la frontière pyrénéenne, don t
la fermeture lui avait causé un grave préjudice économique, et en
signant un accord commercial franco-espagnol.
Cette décision cause un effet boule de neige sur les autres pays
européens et sur les États-Unis de Truman: au mois de mai, la
Grande-Bretagne signe un accord commercial similaire et l’Italie,
en même temps qu’elle met hors loi le PCE, normalise ses échanges
avec Madrid.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 39
Pourtant il y a un bémol: l’acceptation de l’Espagne de Franco
demeure strictement technico-commerciale et s’actualise, de
manière contingente, pour des raisons géopolitiques.
De ce fait, la France et la Grande-Bretagne, appuyées par le
Président Truman, rejettent la proposition du Parlement américain
d’inclure l’Espagne parmi les bénéficiaires du Plan Marshall et de
participer aux travaux de l’OECE.
De même, le 4 avril 1949 à Washington quand la Belgique, le
Canada, le Danemark, la France, l’Islande, l’Italie, le Luxembourg,
les Pays-Bas, la Norvège, le Portugal, la Grande-Bretagne et les
États-Unis signent le Traité de l’Atlantique Nord49 , l’Espagne n’est
pas invitée à y participer.
La situation mondiale s’aggrave entre 1949 et 1950 et, avec
elle, l’idée d’une conflagration s’avère inéluctable: face à l’avancée
des troupes de Mao Tse-Tung à Shanghai, à la constitution de la
République Fédérale allemande et au déclenchement de la Guerre de
Corée, ni la doctrine Monroe 50 ni la politique mondiale
antifranquiste ne semblent être réalistes.
Le changement de cap de la politique extérieure américaine ne
se fait pas attendre: entre juin 1949 et août 1950, la Chase
National Bank et la National City Bank octroient à l’État espagnol
un crédit de 62,5 millions de dollars- manne pour l’économie
espagnole lacérée par l’inflation, une grave crise agricole et
industrielle- et, ce qui est encore plus transcendent, le 4 novembre
1950 l’Assemblée Générale des Nations Unies révoque la
Résolution 39(1) du 1946, permettant ainsi la rentrée des
ambassadeurs à Madrid après quatre ans et demi, et octroyant à
l’Espagne la possibilité d’adhérer aux organismes internationaux.
49 Le Pacte atlantique institutionnalise le lien de défense entre les États-Unis
et l’Europe occidentale et s’impose comme le premier pilier du nouveau
système européen de sécurité. Sa disposition centrale est l’Art. 5, selon
lequel «une attaque armée contre l’une ou plusieurs des parties survenant en
Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque contre
toutes les parties».
50 Entente régionale vouée à assurer le maintien de la paix, emblème d’une
longue tradition d’isolationnisme.
40 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Le Président Truman justifie par ces mots cette révocation qui
amorce le processus d’intégration de l’Espagne dans les intérêts
stratégiques américains: « España forma parte de Europa
occidental y no debe mantenerse permanentemente aislada sin
relaciones normales en esta zona» 51 .
Cette coïncidence en politique extérieure- sur la base d’un
anticommunisme partagé et face à la bouleversante expansion de la
Chine et de la Corée- entre les intérêts américains et espagnols
reçoit sa dernière impulsion sous la forme de deux changements
politiques internes. D’une part, le 19 juillet 1951, Franco remanie
son cinquième gouvernement, riposte aux grèves en Euzkadi et au
boycott des transports publics à Barcelone, où la nouveauté la plus
saillante est l’inclusion de Luis Carrero Blanco dans l’équipe
ministérielle en tant que Ministre sous-secrétaire de la Présidence.
D’autre part, le 4 novembre 1952, le républicain Eisenhower
remplace Truman à la tête de l’exécutif américain.
Et ce seront justement ces deux hommes- Carrero Blanco et
Eisenhower- tenus jusqu’alors dans les coulisses du théâtre politique
mondial qui apportent à l’entente ibéro-américaine sa pièce
manquante: Los Pactos de Madrid (26 septembre 1953), un triple
accord exécutif, économique et militaire qui scelle, par voie
indirecte, l’intégration de la Péninsule Ibérique dans les mécanismes
de défense du monde occidental et qui allège l’économie espagnole
de l’inflation et du Racionamiento.
Cet accord stratégique- qui prévoit une défense mutuelle, une
aide militaire et économique- se compose de trois conventions: une
convention militaire (qui octroie à l’Espagne des fournitures
militaires en échange de bases aériennes et navales, d’où la création
de la base navale de Rota et les bases aériennes de Morón, Torrejón
et Zaragoza; et plus tard la base navale d’El Ferrol et la base
aérienne de Reus); une convention d’aide économique ( qui octroie
une aide économique directe par le biais d’un crédit financier de
2.209 millions de dollars et de l’approvisionnement de matières
51 José DÍAZ GIJÓN, Historia de la España actual 1939-1996,
Autoritarismo y Democracia, op. cit., p. 256.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 41
premières américaines et d’aliments à prix réduits); une convention
de défense mutuelle (qui intègre géographiquement l’Espagne dans
l’enceinte du Commandement Aérien Stratégique, le SAC, et établit
une présence militaire américaine stable pendant deux décennies).
Les dispositions de cet accord sont rentables pour les deux
parties contractantes: si d’un côté les États-Unis atteignent une
position et une garantie stratégiques dans la Méditerranée face à
l’avancée du Communisme en Europe centrale par le biais des bases
militaires, de l’autre l’Espagne aboutit à un triple résultat: elle
atteint la pleine reconnaissance internationale en tant que cabeza
de puente52 entre les États-Unis et l’Europe dans la défense
commune de l’Occident contre la menace soviétique; elle obtien t
une aide économique qui cause une amélioration progressive du
niveau de vie des Espagnols et aussi la plus complète garantie de
sécurité dans un monde à l'avenir bipolaire à tous les effets.
Bref, cette association avec les États-Unis- véritable moteur de
la revalorisation et de la normalisation internationale de l’Espagne
franquiste- stabilise le régime au niveau intérieur et le réhabilite
diplomatiquement au niveau international.
L’apogée finale de la réhabilitation du régime franquiste est
scellée par l’Eglise, source de légitimation et pilier idéologique de la
dictature depuis le début, par le biais du célèbre Concordat avec le
Vatican (27 août 1953), la plus complète et réussite actualisation
de la tactique néo-catholique amorcée depuis 1945 avec la
nomination de Martín Artajo et l’essor du National-catholicisme.
Ce Concordat, en effet, réaffirme la Confessionnalité totale de
l’État espagnol couronnant la transcendance de l’Art. 6 du Fuero
de los españoles qui «interdit toute sorte de cérémonie et/ou
manifestation religieuses autres que celles catholiques » 53 . En outre,
il confirme le droit de présentation des évêques par le Chef de
l’État et du Gouvernement et augmente l’indépendance de l’Eglise
52Position militaire d’une armée, placée en territoire ennemi, dont le but est
de préparer et faciliter le passage des autres contingents militaires.
53TUÑÓN DE LARA, Historia de España, España bajo la dictadura
franquista 1939-1975, op. cit., p. 217.
42 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
au sein du système franquiste garantissant sa personnalité juridique
et rétablissant les droits légaux du Clergé, abolis vers le milieu du
XIX siècle.
À la fin de 1953, le Franquisme atteint tous ses buts:
1) La légitimation nationale et internationale (par le biais des
Pactes bilatéraux avec les États-Unis et le Concordat avec le
Vatican);
2) L’amorce d’une renaissance économique (fin du
Rationnement, le 1 avril 1952, la mise en marche du Plan
Badajoz54 , le 7 avril 1952);
3) L’écroulement de l’opposition de gauche et l’effondrement
de la stratégie de la guérilla du PCE;
4) La neutralisation de l’opposition monarchique (le PSOE et la
Confédération des Forces monarchiques abrogent le Pacte de San
Juan de la Luz d’où l’indépendance de Juan de Borbón de tout parti
politique);
5) La normalisation des relations internationales (adhésion à
l’Union Internationale Postale; à l’Organisation Mondiale de la
Santé et à la FAO en 1951; adhésion à l’UNESCO, le 18 novembre
1952; adhésion à l’Organisation Internationale du Travail en
1953).
Cependant, l’écueil le plus solide reste à franchir: les
gouvernements européens, notamment la France et la Grande-
Bretagne, malgré le rapprochement de l’État espagnol du bloc
occidental en qualité de foyer de la nouvelle stratégie mondiale de
défense, résistent à lui donner le statut d’égal parmi les pairs et
persévèrent dans leur hostilité ouverte envers Madrid. En effet, la
reprise des relations techniques, commerciales et économiques ne
débouche point sur sa pleine acceptation politique et militaire: ce
rejet politique exclura l’Espagne de la relance de la construction
européenne (25 mars 1957, signature des Traités de Rome) et
54 Plan qui, par le biais de l’expropriation des terrains, réoriente le travail
agricole et par ricochet industriel, augmentant la production du secteur
tertiaire.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 43
l’empêchera d’accrocher son wagon au train de l’Europe moderne
et évoluée.
Exclue du concert international, considérée comme le dernier
résidu des totalitarismes européens, l’Espagne du Generalísimo ne
peut se consoler qu’avec l’amitié avec les pays de l’Amérique du
Sud et les États arabes du Moyen-Orient, et en essayant la voie de
l’homologation aux enceintes multilatérales. C’est à ce moment
que rentre en scène Alberto Martín Artajo, artisan de l’abandon de
la politique du Compás de Espera et de l’amorce de la coopération
multilatérale avec l’Europe à travers la participation au Pool Vert
et à l’adhésion à l’OECE (21 juillet 1959).
Période Martín Artajo: abandon de la politique du Compás
de Espera et début de la normalisation internationale
Après avoir franchi le grand pas de la normalisation diplomatique
internationale par le biais de l’adhésion aux Nations Unies le 15
décembre 1955, c’est le contexte spécifiquement européen- en
train de se reconstruire économiquement, politiquement et
militairement- qui prend le relais.
En effet, qu’en est-il de l’Europe en ce moment?
Ravagée dans son essence et affamée de paix suite à l’expérience
traumatique et titanesque de la Deuxième Guerre Mondiale, elle
nécessite une renaissance économique et politique afin d’effacer
toute trace de l’expérience totalitaire d’antan.
La première avancée dans le contexte économique se cristallise
sous forme du Plan Marshall (5 juin 1947), à la fois programme
américain d’ensemble pour la reconstruction de l’Europe
occidentale et instrument économique de l’endiguement du
Communisme, et de l’OECE (16 avril 1948), cadre multilatéral de
négociation et de travail entre les États ouest-européens voué à la
gérance de l’aide financière américaine.
Aussitôt, l’essor de la première proposition politique devient
une réalité encourageante: le 9 mai 1950 c’est la France de Robert
Schumann, inspiré par son Commissaire du Plan de Développement
Jean Monnet, qui propose la création d’une institution européenne
44 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
supranationale chargée de l’administration du charbon et de l’acier,
matières primaires essentielles pour cette époque. L’arrière-plan de
cette proposition avait, bien évidemment, une envergure de plus
grand souffle: elle n’était pas uniquement limitée au charbon et à
l’acier, au contraire Schumann la considérait comme «le ciment
concret d’une fédération européenne indispensable pour le maintien
de la paix» 55 .
Six pays accueillirent l’appel français et signèrent, le 18 avril
1951, le Traité de Paris qui donna naissance à la CECA56 .
Dans le sillage de l’approche fonctionnelle de Schumann,
d’après lequel «L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une
construction d’ensemble: elle se fera par des réalisations concrètes
créant d’abord des solidarités de fait» 57 , le 25 octobre 1950 René
Pleven, Président du Conseil français, face à l’éclatement de la
Guerre de Corée (25 juin 1950) propose d’appliquer au domaine
militaire le système d’intégration européenne: concrètement, il
propose la création d’une armée européenne pour la défense
commune de l’Europe placée sous des institutions politiques
communes.
Malgré les réticences de la Grande-Bretagne, depuis toujours plus
propice à tisser des liens de défense avec son partenaire atlantique
(les Etats-Unis), le 27 mai 1952 le Traité de la CED (Communauté
européenne de défense) est tout de même signé par la France,
l’Italie, l’Allemagne et le Benelux.
55 Déclaration de Robert Schumann, reportée dans le site Internet
[Link]
56 Première organisation européenne sectorielle, ouverte à la participation des
autres pays d’Europe, chargée de la mise en commun des productions du
charbon et de l’acier de six pays, la France, l’Allemagne Fédérale, l’Italie et
le Benelux, sous l’égide d’une autorité commune. Elle crée donc une union
douanière imparfaite car si le Traité CECA abolit les droits de douane et les
restrictions quantitatives internes, il n’instaure pas un tarif extérieur
commun.
57 Déclaration de Robert Schumann, op. cit..
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 45
Il reste à le ratifier: malheureusement cela sera une ratification
reportée sine die à cause du refus de ratification de l’Assemblée
Nationale française le 30 août 1954.
Une fois l’affaire CED enterrée, le processus communautaire se
trouve dans une situation de pat: cela sera à la Conférence de
Messine (1-3 juin 1955) de relancer la construction européenne par
le biais de l’actualisation du Rapport Spaak 58 qui proposait la
création d’une communauté économique axée sur la libre
circulation des marchandises, des services et des travailleurs; sur la
réalisation d’un marché commun à même de favoriser l’expansion
économique et de jeter les bases d’une union politique entre les
peuples.
La Communauté économique européenne (CEE) voit le jour le
25 mars 1957, instituée par le Traité de Rome, signé par la France,
l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg.
Elle s’inspire des principes définis en 1951 dans le cadre de la
CECA et les élargit à de nouveaux domaines, à savoir:
• l’élimination, entre les États-membres, des droits de
douanes et des restrictions quantitatives à l’entrée et à la
sortie des marchandises (Arts 9; 12; 30; 34 TCE);
• l’établissement d’un tarif douanier commun et d’une
politique commerciale commune envers les États tiers (Arts
3; 12; 28 TCE);
• l’abolition des obstacles à la libre circulation des personnes,
des services et des capitaux (Titre III, Arts 48 à 73 G
TCE);
• l’instauration de politiques communes dans les domaines de
l’agriculture et des transports (Titre II, Arts 38 à 46 TCE;
Titre IV, Arts 74 à 84 TCE);
58 Paul Henri, Spaak, Président de la Commission d’Experts- chargée
d’élaborer un rapport sur la proposition du Benelux, avancée à Messine, de
transformer l’imparfaite union douanière de la CECA en une union douanière
générale intégrée dans un marché unique- et Ministre des Affaires Etrangères
de la Belgique.
46 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
• l’établissement d’un régime assurant la libre concurrence
dans le marché commun (Titre V, Arts de 85 à 102 TCE),
• l’application de procédures permettant de coordonner les
politiques économiques des États-membres (Titre VI, Arts
102 A à 109 TCE);
• le rapprochement des législations nationales dans la mesure
nécessaire au fonctionnement du marché commun (Arts 1 à
8 TCE);
• la création d’un Fond social européen en vue d’améliorer
les possibilités d’emploi des travailleurs et de contribuer au
relèvement de leur niveau de vie (Titre III, Arts 123 à 128
TCE);
• l’institution d’une Banque Européenne d’Investissement
destinée à faciliter l’expansion économique de la
Communauté (Titre IV, Arts 129-130 TCE);
• l’association des pays et territoires d’outre-mer, en vue
d’accroître les échanges et de poursuivre en commun
l’effort de développement économique et social (Arts 131
à 136);
• la création des institutions communautaires pour réaliser
ces tâches, à savoir: un Parlement européen; un Conseil des
Ministres; une Commission et une Cour de Justice (Arts 137
à 209) 59 .
Contrairement à la CECA – marché commun du charbon et de
l’acier –née de la nécessité de fusionner les intérêts économiques
des pays européens afin d’empêcher qu’une nouvelle guerre
n’éclate, et étant son objectif la paix européenne par une
expansion économique, la nouvelle CEE vise dès le début des
objectifs éminemment politiques, grâce à la voie fonctionnelle des
réussites économiques.
Le Préambule du Traité de Rome ne nous laisse aucun doute à ce
sujet, lorsque les six parties contractantes se déclarent «déterminées
à établir les fondements d’une union sans cesse plus étroite entre les
59Luis DUBOUIS et Claude GUEYDAN, Grands textes de droit de l’Union
européenne, op. cit..
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 47
peuples européens, décidées à assurer par une action commune le
progrès économique et social de leurs pays en éliminant les
barrières qui divisent l’Europe, […] et résolues à affermir, […], les
sauvegardes de la paix et de la liberté, et à appeler les autres peuples
de l’Europe qui partagent leur idéal à s’associer à leur effort» 60 .
Aussitôt, la CEE se présente comme un produit inachevé,
temporel et diachronique, intégré dans un processus en évolution et
transformation sempiternelles qui s’actualise jour après jour.
Dans ce contexte, on peut se demander quelle est la réaction de
l’Espagne face à cette avancée communautaire? Et surtout, quelles
sont ses conséquences?
C’est par la citation d’une phrase célèbre de Ortega y Gasset que
nous voulons répondre à ces questions et présenter la situation de
l’Espagne- exclue catégoriquement des travaux préparatoires à la
mise en marche de la CEE à cause de son régime politique,
antithétique des systèmes politiques libéraux et démocratiques des
pays européens- face à cette extraordinaire et inattendue relance
communautaire: «Europa: en esa palabra comienzan y acaban para
mi todos los dolores de España» 61 .
En effet, la relance européenne ne fait qu’agrandir la brèche
politique, économique et sociale entre l’Europe et une Espagne qui,
suite à la victoire des Alliés, fluctue dans une dimension
anachronique et s’isole dans une excentricité forcée.
Depuis la fin du conflit mondial et pendant toute la décennie des
années 50, l’image franquiste de l’Europe est celle de l’incarnation
du mal- baptisé par Franco même comme le mal francés- pour être
la plus haute et parfaite expression de la démocratie, de la
maçonnerie, du libéralisme, de la ploutocratie, bref, en un mot
l’antithèse de la Civilisation Chrétienne, dont la plus parfaite
actualisation est l’Espagne de Franco, légitimée en tant que telle
par la victoire pendant la Cruzada contre tous les coupables des
maux de l’Espagne.
60Ibid.
61 José ORTEGA Y GASSET in José Luis ABELLÁN, El reto europeo, op.
cit., p. 143.
48 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
C’est à partir de ce moment que prend pied le mythe de las dos
Españas, véritable épine dorsale de l’idéologie phalangiste, mythe
qui en réalité enfonce la Péninsule Ibérique dans un retard politique,
économique et social aussitôt irrécupérable.
Les années 50 témoignent aussi de l’apogée du régime et sa plus
haute consolidation atteinte par le biais du consensus populaire et la
désintégration de l’opposition; du consensus international et du
consensus ecclésiastique.
Pour cela même, le régime- protégé économiquement par une
politique autarcique et affermi politiquement par la conjoncture
internationale de la Guerre Froide- scrute avec ironie et réluctance
l’amorce des institutions européennes, jugées utopiques dans leurs
objectifs bien que dangereuses dans leurs résultats potentiels.
Jusqu’à 1955, lors de la Conférence de Messine qui relance la
construction européenne après l’échec de la CED, et suite à son
exclusion de l’aide économique du Plan Marshall et de l’adhésion à
l’OTAN, l’Espagne adopte une politique de Compás de Espera et
d’indéfinition vis-à-vis d’une Europe qui pourchasse le rejet de
toute forme de totalitarisme, privilégiant sa politique de
substitution avec les pays de l’Amérique latine et le monde arabe, et
cherchant sa normalisation diplomatique par la voie du
rapprochement avec les organisations internationales à caractère
universel (le système des Nations Unies) et aux organisations
européennes à caractère régional. La limite de ce rapprochement
demeure le Conseil de l’Europe 62 , enceinte de dialogue, de
coopération et d’élaboration de normes juridiques communes en
matière de politique sociale, santé, culture et surtout de droits de
l’homme, constitué sur la lancée du Congrès de La Haye (1948) et
née de l’exigence d’unifier l’Europe par un instrument
d’intégration qui renforce les liens entre les démocraties
européennes bien au-delà du domaine économique.
62Traité de Londres, signé le 5 mai 1949 par dix États (Belgique, Danemark,
France, Irlande, Italie, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Royaume-Uni et
Suède).
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 49
Le but du Conseil de l’Europe est de « [...] réaliser une union
plus étroite entre ses Membres afin de sauvegarder et de
promouvoir les idéaux et les principes qui sont leur patrimoine
commun et de favoriser leur progrès économique et social» 63 .
Le patrimoine commun auquel l’Art.1§ a fait référence est la
liberté individuelle, la liberté politique, la prééminence du Droit et
la démocratie.
L’Espagne reste exclue de ce forum de coopération européenne
sur la base de l’Art. 3 du Statut du Conseil de l’Europe car «Tout
Membre du Conseil de l’Europe [doit reconnaître] le principe de la
prééminence du Droit et le principe en vertu duquel toute personne
placée sous sa juridiction doit jouir des droits de l’homme et des
libertés fondamentales [...]» 64 .
C’est-à-dire à cause de son régime politique, irrévérencieux de
l’État de Droit et insouciant des Droits de l’Homme et
incompatible avec les démocraties libérales.
La sortie de cette impasse lui est fournie par l’économie: la
création du Pool Vert65 en 1953 ouvre la voie à la participation
espagnole aux enceintes régionales européennes et prépare le
terrain à sa future collaboration avec l’OECE.
Le 14 janvier 1955, l’Espagne signe un accord d’association
avec l’OECE: par ce biais, à partir de ce moment elle a le droit
d’adhérer à toutes les instances agricoles de l’OECE. Les avantages
fournis par cette association sont notamment:
• l’amorce de la totale normalisation des relations de
l’Espagne avec les pays européens;
• la sauvegarde d’une souveraineté totale;
• le contrepoids à l’hostilité du Conseil de l’Europe;
• l’antichambre à un potentiel accès aux autres Institutions
européennes.
63 Art.1a du Statut du Conseil de l’Europe, reporté dans le site Internet
[Link]
64Ibidem
65 Communauté agricole européenne, précurseur de la future PAC (Politique
Agricole Commune), absorbée par l’OECE le 10 juillet 1954.
50 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
À partir de 1956, l’indifférence et l’imperméabilité du régime
face à l’Europe communautaire s’estompe progressivement: en
effet, pendant qu’elle se situe au seuil de la coopération
multilatérale avec l’OECE, l’Europe relance sa construction
communautaire cette fois-ci par la voie économique, après avoir
raté le projet politique et militaire. Une telle relance, jusqu’alors
jugée irréalisable et par conséquent inoffensive, devient aussitôt un
motif d’inquiétude à court terme.
Trois solutions se présentent face à la menace d’un nouvel
isolationnisme:
1) Empêcher sa réalisation (solution fortement caressée par la
politique extérieure de la Grande-Bretagne qui lance la proposition
aux États membres périphériques de l’OECE de créer une zone de
libre échange en tant que riposte au projet communautaire);
2) Forcer la main au noyau dur des pays européens partisans de
cette relance- notamment la France et l’Allemagne- afin qu’ils
octroient la participation à tous les pays européens, peu importe le
régime politique et la structure économique;
3) Amorcer un réel rapprochement avec les autres organisations
européennes et surtout jouer la carte du membership auprès de
l’OECE.
Une fois les deux premières solutions écartées, jugées par le
Palacio de Santa Cruz66 comme une réaction défensive puérile des
pays exclus d’une coopération renforcée à Six avant la lettre,
l’Espagne de Franco joue la carte de la normalisation multilatérale
via une participation active au sein d’organismes commerciaux et
techniques, plus au moins liés à l’OECE.
Ses efforts de rapprochement se dirigent vers quatre organismes,
à savoir:
• la Commission Economique pour l’Europe, dont elle
devient membre en février 1956;
• la Conférence européenne des Ministres des transports;
• le CERN, dont elle devient membre le 14 septembre 1956;
66Siège du Ministère des Affaires Etrangères, alors dirigé par Alberto Martín
Artajo.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 51
• l’OECE, dont elle devient membre de plein droit le 21
juillet 1959.
Quand le 25 mars 1957 se signent les Traités de Rome- traités
constitutifs de l’EURATOM 67 et de la CEE-, la Communauté
européenne est de fait un organisme supranational, ayant une
personnalité juridique propre (Art.210 TCE); une zone intégrée
économiquement et socialement; un espace de liberté et de respect
des droits de l’homme coordonné par des institutions
démocratiques.
L’événement provoque aussitôt une certaine désorientation dans
les milieux politiques et économiques espagnols: le Général Franco,
pour la première fois plus clairvoyant que calculateur, cède devant
la marche inexorable et toute puissante de l’Histoire et, pour le
bien de son pays et de son peuple, décide de rompre une fois pour
toutes avec le modèle autarchique en faveur de la libéralisation du
marché extérieur et de l’acceptation des règles économiques
valables au niveau universel.
Pour réaliser ce projet ambitieux il n’y a qu’une condition à
remplir: changer l’orientation politique, et par conséquent
économique, de son sixième gouvernement mis en place le 25
février 1957 suite à trois événements qui minèrent la stabilité
interne de l’État espagnol et la cohésion politique de sa classe
dirigeante, notamment: les incidents estudiantins de Madrid68 (8-
11 février 1956), la perte du Protectorat espagnol du Maroc et la
67 Communauté Européenne de l’Energie Atomique (CEEA ou EURATOM)
instituée en même temps que la CEE par le Traité de Rome, signé le 25
mars 1957 par la France, l’Allemagne, l’Italie et le Benelux. Son objectif est
le développement en commun et à des fins pacifiques de l’énergie nucléaire.
68 Affrontement entre les étudiants universitaires (partisans de la politique
d’ouverture culturelle de Joaquín Ruiz Giménez, Ministre de l’Education dès
1951 et homme en provenance des milieux catholiques de ACNP) et les
phalangistes partisans du SEU (Syndicat estudiantin universitaire).
52 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
reconnaissance de son indépendance 69 (7 avril 1956), et les
importantes grèves de Catalogne et Euzkadi70 (9-16 avril 1956).
En outre, ce remaniement ministériel ultérieur cache
l’avancement politique météorique des technocrates de l’Opus
Dei 71 et, en même temps, décrète l’effondrement final de la
Falange après sa dernière tentative d’institutionnalisation du
régime, le Projet Arrese72 .
À partir de 1957 débute cette étape de la dictature connue sous
le nom de Deuxième Franquisme (1957-1969), période caractérisée
par trois événements qui changent l’image et la structure de
l’Espagne et jettent les bases de sa prochaine transition à la
démocratie, à savoir: le développement économique, la dernière
institutionnalisation du régime et le rapprochement décisif avec
l’Europe communautaire.
Le Deuxieme Franquisme (1957-1969): du dégel économique au
rapprochement à l’europe communautaire
Le début de cette période, qui conduira l’État espagnol de l’arrière-
garde à l’avant-garde de l’Occident en matière économique et de
développement industriel grâce au Plan de Estabilización (21 juillet
69 Début de la fin de la politique coloniale espagnole en Afrique commencée
en 1912, d’où se forma cette Légion qui amena Franco à la victoire.
70 Evidence de la grave crise économique d’un pays déchiré par une récolte
déficiente, par des étranglements industriels et des continuelles hausses des
prix.
71 Organisation diocésaine fondée en 1928 par le prêtre aragonais José María
Escrivá de Balaguer, reconnue en 1943 par le Vatican comme premier institut
séculier de l’Eglise. Son principal objectif était celui de sanctifier le monde
séculier à travers la dissémination des valeurs spirituelles dans la société
industrielle moderne en occupant ses positions clés, notamment le professorat
universitaire, le monde des affaires et de la haute finance.
72 José Luis, Arrese, phalangiste de la première heure, propose un projet de
Leyes Fundamentales, dernière tentative d’institutionnalisation phalangiste
du Régime et "chant du cygne" de la Falange.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 53
1959) et qui le situera au seuil de la CEE grâce à l’Accord
Préférentiel Commercial (29 juin 1970), coïncide avec une
conjoncture dont les effets ont un impact contradictoire sur
l’Espagne franquiste.
En même temps qu’elle se consolide face à l’extérieur (amorce
de son homologation internationale par le biais de la participation
aux forums économiques de coopération multilatérale), elle
s’effondre intérieurement (Crise estudiantine de Madrid et les
grèves ouvrières en Asturies, Pays Basque et Catalogne)
succombant à l’ampliation des secteurs de l’opposition qui se
réorganise et change de stratégie face à l’échec de la guérilla et du
maquis des années quarante.
Comme nous venons de le voir, la réaction du Caudillo est
soudaine et se matérialise sous sa forme habituelle: un remaniemen t
ministériel à la fois preuve de l’adroit pouvoir d’arbitrage de Franco
et de sa volonté de survie, entre traits permanents et profondes
mutations, au changeant environnement extérieur.
La formation du sixième gouvernement de la dictature franquiste
répond à une triple exigence: 1) l’ouverture économique en tan t
que riposte à la menace communautaire; 2) la défascistisation du
régime suite à la tentative d’Arrese de favoriser la Falange et la
souveraineté du Mouvement National; 3) la bifurcation entre son
invariable politique intérieure (qui répond à l’impératif catégorique
du maintien du régime à tout prix) et une nouvelle politique ex-
térieure (désidéologisée et embryon de la future homologation
démocratique).
Bref, ce dernier remaniement fait démarrer un tout nouveau
processus économique, social, culturel et actualise le premier
véritable revirement politique du régime.
Les changements clés sont ceux qui se produisent à l’intérieur
des Ministères du Commerce, des Affaires Extérieures, des Finances
et la relève de Blas Pérez du Ministère du Gouvernement par
54 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Alonso Vega73 et de José Antonio Girón du Ministère du Travail
par Sanz Orrio 74 .
Les portefeuilles du Commerce et des Finances sont occupés par
deux membres importants de l’Opus Dei, respectivement Alberto
Ullastres 75 et Mariano Navarro Rubio 76 , tandis que Alberto Martín
Artajo- homme clef des gouvernements précédents et artisan de
Los Pactos de Madrid avec Washington et du Concordat avec le
Vatican et par conséquent de la fin de l’isolationnisme du régime-
est remplacé par Fernando María Castiella77 .
C’est le début du Franquisme technocrate (dont la figure centrale
est celle de Laureano López Rodó 78 ) et l’éboulement final de la
Falange qui finit par occuper un poste purement romantique et
sentimental dans la vie politique espagnole.
Jusqu’à présent on a cité à plusieurs reprises les technocrates et
avec eux l’essor de la phase technocratique, et/ou d’autoritarisme
73 Alonso Vega, directeur de la Guardia Civil pendant les années de la lutte
contre la guérilla : sa nomination témoigne de l’intention de faire face d’une
manière répressive à la croissante opposition.
74 Fermín Sanz Orrio, délégué national du Syndicat Vertical (1943-1957);
Ministre du Travail (1957-1962) et Directeur de la Banque de Crédit locale
(1962-1975).
75 Alberto Ullastres, Ministre du Commerce (1957-1965); Représentant
Permanent auprès des Communautés européennes à partir de 1965.
76 Mariano Navarro Rubio, membre de l’Opus Dei, sous-secrétaire des
Œuvres Publiques (1955-1957) ; Ministre des Finances (1957-1966) ;
Gouverneur de la Banque d’Espagne (1966-1969) ; en 1969 il est révoqué de
ses fonctions à cause du scandale MATESA.
77Fernando María Castiella, membre de l’ACNP, Directeur de l’Institut
d’Etudes Politiques (1943-1949) ; Ambassadeur au Pérou (1949-1951) ;
Ambassadeur auprès du Vatican (1951-1957) ; Ministre des Affaires
Etrangères (1957-1969)
78 Laureano López Rodó, membre de l’Opus Dei et Professeur du Droit
Administratif auprès de l’Université de Santiago ; Secrétaire Général de la
Présidence du Gouvernement (1956-1962) ; Commissaire du Plan de
Développement (1962-1965) ; Ministre du Plan de Développement et
Conseiller du Mouvement (1965- 1975).
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 55
bureaucratique, du régime: mais qui sont-ils? Et comment
réussissent-ils à changer la trajectoire historique de la dictature?
Les technocrates sont un groupe de techniciens en provenance
des milieux de l’Opus Dei qui fournissent à la dictature un nouveau
soutien: ouvertement antiphalangistes, ils sont les partisans de
l’ouverture économique et les artisans du développemen t
économique du pays.
De ce fait, avec le nouveau gouvernement, les familles du régime
se réduisent à trois, notamment: les militaires (depuis toujours
colonne vertébrale et principal soutien du régime, et maintenant,
principaux partisans du changement politique); les phalangistes
(maintenant contrepoids politique des technocrates) et les
technocrates (moteur de la croissance économique et du Plan de
Estabilización).
Quelles sont donc les abscisses de ce nouveau programme
ministériel? Nous en avons détecté au moins cinq:
1) Transformer l’État espagnol en un pays développé et
économiquement fort;
2) Déployer la richesse d’une façon équitable à toutes les
couches de la société;
3) Ouverture des frontières à double sens: afin que les travailleurs
espagnols puissent émigrer vers une Europe capitaliste et que les
touristes étrangers puissent se rendre en Espagne et de ce fait
amorcer un tourisme de masse;
4) Adoucir l’image de la dictature pour la rendre plus acceptable
et présentable face aux démocraties européennes bien qu’il ne
réussisse pas à gommer totalement l’autoritarisme et à édifier à sa
place un État de Droit;
5) Amorcer une intégration avec les autres économies par le
biais d’une adhésion à la CEE.
Ils atteignent la plupart de ces objectifs par le biais d’une
ambitieuse réforme de la politique économique d’État: cette
réforme, qui prend aussitôt le nom de Plan de Estabilización (établi
par le décret-loi 10/1959, le 21 juillet 1959, et mise en place par
Laureano López Rodó), suppose l’abandon du dirigisme étatique en
faveur d’un système libre dont les objectifs primordiaux sont
l’épargne, la déflation et la libéralisation du marché extérieur.
56 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Cette nouvelle politique économique scelle de ce fait le passage
du capitalisme autarcique à un capitalisme financier ouvert aux
investissements étrangers; le passage de l’inflation à la stabilisation
et à la productivité et, enfin, l’essor des échanges avec les marchés
extérieurs au détriment de l’isolationnisme économique.
Cette réforme affecte énormément l’économie, la structure
sociale et la mentalité espagnoles. Elle crée une société nouvelle qui
regarde la CEE avec orgueil et désir et, dans le même temps,
engendre l’illusion momentanée, au sein des gouvernements
libéraux et démocratiques, que ce dégel économique puisse être la
prémisse d’un imminent libéralisme politique et culturel, condition
indispensable pour un engagement économique complet auprès du
Marché Commun.
À côté de la libéralisation économique, la deuxième priorité de la
dictature en ce moment est la désidéologisation systématique du
pays, exigence dictée par la transformation soudaine de
l’environnement international. Trois événements européens
certifient à Franco la nécessité d’un gouvernement fort et surtout
dégagé de toute idéologie totalitaire, à savoir: la relance du projet
communautaire; la chute de la IVème République en France et la
prise du pouvoir par le Général De Gaulle; la nomination de Jean
XXIII comme nouveau Pape, emblème d’une nouvelle Eglise qui
commence à s’éloigner du National-catholicisme et qui manifeste
déjà des premières tendances antifranquistes.
Franco réagit à cette nouvelle conjoncture internationale avec
la promulgation de la Ley de Principios del Movimiento (17 mai
1958), une loi qui, gommant les 26 points originaires du
Mouvement National tels qu’ils avaient été forgés par José
Antonio Primo de Rivera, décrète l’abandon de la structure
totalitaire et la réduction de la Falange à un simple appendice du
régime.
Cependant, les Principes intangibles restent tels quels: l’idée de
l’Espagne en tant que unidad de destino en lo universal (Principe
I); l’observance de la loi divine, seule matrice de la législation
espagnole (Principe II); la participation politique du peuple
espagnol aux tâches législatives à travers la représentation
organique, notamment le Syndicat, la Famille et la Commune
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 57
(Principe VI); la forme politique du régime en tant que Monarquía
tradicional, católica, social y representativa (Principe VIII) 79 .
En définitive, si d’un côté cette loi témoigne de
l’affranchissement de la première étape de la dictature franquiste,
pendant laquelle elle fit étalage d’une idéologie totalitaire, de
l’autre elle persévère dans la négation des partis politiques, des
syndicats de classe et du suffrage universel direct refusant le
principe de souveraineté populaire.
Le troisième volet de cette conjoncture, équidistant autant du
processus de libéralisation économique que de celui d’hibernation de
l’ouverture politique, est l’essor d’une nouvelle politique extérieure
qui sonne le réveil de la vocation européenne de l’Espagne à mi-
chemin entre le désir et la nécessité.
Ce changement de cap de la dictature est impulsé à la fois par un
facteur endogène, la nomination de Fernando María Castiella au
poste de Ministre des Affaires Etrangères, et par un facteur
exogène, la création de la PAC80 qui produit une croissance
spectaculaire de l’agriculture communautaire au détriment de
l’espagnole, déjà talon d’Achille de son économie.
Avec la période Castiella, la politique extérieure se transforme
en volet principal de la politique économique du régime,
complètement dégagée de l’autarcique orgueil azul à partir de 1959,
et se soumet à la nécessité de tisser une interconnexion économique
progressive entre l’Espagne et les pays européens. De ce fait, pour
la première fois on témoigne d’un extraordinaire bond temporel de
l’anachronisme de la politique intérieure à la diachronie de la
politique extérieure de la dictature.
79 Javier TUSELL, Carrero: La eminencia gris del Régimen de Franco,
1939-1975, op. cit., p. 372.
80 Politique Agricole Commune (14 janvier 1962) qui représente le " poids
lourd" des politiques communautaires car elle absorbe près de la moitié du
budget général de la CEE. Ses buts principaux sont d’accroître la
productivité de l’agriculture ; d’assurer un niveau de vie équitable à la
population agricole ; de stabiliser les marchés ; de garantir la sécurité des
approvisionnements et d’assurer des prix raisonnables dans les livraisons aux
consommateurs. (Arts. 38 à 47 TCE).
58 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
En résumant, l’année 1959 doit être considérée comme l’année
charnière du Franquisme car elle fait coïncider l’épuisement du
modèle économique autarcique avec la nécessité d’imbriquer la
Péninsule Ibérique dans la dynamique de la diplomatie multilatérale
et de la coopération économique internationale et régionale.
Période Fernando María Castiella: le début d’une politiqu e
extérieure démocratique
Nous avons décidé de qualifier la période ministérielle de Castiella
comme le début d’une politique extérieure démocratique suite à une
analyse attentive et détaillée de ses priorités et espoirs lors de la
prise en charge de ses fonctions.
De ce fait, si pendant la période Artajo (1945-1957) l’objectif
prioritaire était la sortie de l’isolationnisme international et la
normalisation des relations diplomatiques de l’Espagne de Franco,
la période Castiella (1957-1969) témoigne de la nécessité de
récupérer le retard, face à l’Occident européen, accumulé pendan t
20 ans d’autosuffisance économique et d’anachronisme politique.
De plus, l’amorce de sa nouvelle politique extérieure témoigne
d’un changement idéologique du régime face à l’Europe
communautaire: en effet, si pendant les années 50 le gouvernement
espagnol regarde avec ironie et réticence les premières expériences
supranationales des Six (CECA et la CED), à partir des années 60-
suite à la relance communautaire actualisée par la mise en oeuvre du
Marché Commun- son regard n’est plus du tout critique ni
indifférent, au contraire, il se transforme en désir et en soif
d’adhésion.
Castiella dégage deux priorités: installer définitivement
l’Espagne à l’horizon de la coopération économique internationale
et commencer une politique de rapprochement à la CEE.
Ces deux priorités sont animées par un espoir commun: que
l’ouverture internationale progressive et le rapprochement des
organisations régionales européennes impliquent d’autant plus une
transition politique vers une forme de gouvernement démocratique
et libérale, en syntonie avec les régimes politiques des autres pays
européens.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 59
Le dynamisme de la politique de Castiella donne aussitôt ses
résultats quant au premier de ses objectifs: le 4 juillet 1958
l’Espagne adhère, en tant que membre de plein droit, à la Banque
Mondiale et au Fond Monétaire International 81 ; et le 21 juillet
1959 à la OECE, pièce maîtresse de la coopération économique
européenne.
Pour ce qui concerne la réalisation du deuxième objectif, la
situation est bien plus complexe et pour cela son accomplissement
final, bien que partiel, ne verra le jour que le 29 juin 1970. (Accord
Préférentiel avec la CEE). Pourquoi faut-il attendre presque huit
ans- sans dire que ce sont huit ans de négociations et de
marchandage des deux côtés- avant que ce rapprochement ne se
cristallise sous forme d’un Accord Préférentiel? Et pourquoi pas
une adhésion en tant que membre de plein droit?
La réponse commune aux deux questions est toute simple: le
noyau dur du problème est le régime politique de l’État espagnol,
autrement dit, la parfaite antithèse de l’État de Droit et de la
Démocratie.
En effet, la portée de l’adhésion à la CEE ne se traduit pas
uniquement en termes économiques, tout au contraire, elle requiert
aussi des États des conditions politiques et des garanties juridiques
indispensables à son bon fonctionnement et à l’accomplissement
de ses objectifs.
Le rapprochement avec la CEE, donc, n’implique pas seulement
la participation au partage du gâteau communautaire, elle impose
aussi comme condition préalable à toute adhésion le respect de tous
ces principes qui sont énumérés aujourd’hui à l’Art. 6 du TUE, à
savoir: « [...] Les principes de la liberté, de la démocratie, du
respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales, ainsi
que de l’État de Droit, [...]» 82 .
81 Deux Institutions Spécialisées des Nations Unies établies par la Conférence
de Bretton Woods (1944) afin de faciliter la coopération monétaire
internationale et affermir les économies mondiales.
82Luis DUBOUIS et Claude GUEYDAN,Grands textes de droit de l’Union
européenne, op. cit..
60 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
À cet égard, depuis la fin du conflit mondial, l’attitude de
l’Europe face au régime politique de Franco est de notoriété
publique: toutes les puissances européennes condamnent sa dictature
pour être le résultat d’un soulèvement militaire et pour s’être
affermie par le biais de la force et de la répression à outrance. Par
conséquent, Franco sera toujours considéré comme le plus grand
obstacle à l’insertion de l’Espagne dans un contexte européen et,
par ricochet, démocratique. La position de l’Europe est
intransigeante et ne laisse planer aucun doute à ce sujet: l’adhésion
de l’Espagne à la CEE, en tant que membre de plein droit, ne sera
possible qu’avec la destitution de Franco de sa charge de Chef de
l’État et du Gouvernement, autrement dit avec la mort du Caudillo.
C’est la position de l’Europe, mais qu’en est-il de l’Espagne
après le dégel économique? Est-il envisageable que son ouverture
économique puisse engager un processus de réformes politiques
démocratiques et libérales?
Surtout la grande et véritable question latente autour du
rapprochement avec la CEE et le baromètre de la volonté politique
d’homologation démocratique, Franco est-il réellement disposé à
libéraliser aussi toutes ces institutions politiques enchâssées depuis
1939 dans un régime autoritaire et personnel, insouciant de
l’évolution du monde externe et de son acceptation des principes
démocratiques? Qu’est-ce que signifie une Espagne européenne?
Une Espagne européenne signifie une nation plurale, dotée d’un
Parlement librement élu et axée sur une démocratie partisane:
autrement dit, cela signifie enterrer la sanguinaire Guerre Civile et
dépasser la funeste dichotomie de las dos Españas.
Dans cette perspective, l’opposition catégorique de Franco à
toute évolution démocratique intérieure, qui puisse mettre en
danger sa position hégémonique et personnelle, estompe toute
initiative d’une pleine insertion au sein des Institutions
européennes et rend non viable toute adhésion de plein droit auprès
du Conseil de l’Europe, de la CEE et de l’OTAN.
Par conséquent, l’unique réponse que nous envisageons pour les
trois questions posées ci-dessus ne peut que prendre la forme d’une
constatation: la politique de rapprochement à l’Europe pendant le
Franquisme ne peut qu’être un subtil jeu d’équilibre entre le veto de
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 61
Franco à une homologation politique et la nécessité d’un
enchâssement socioéconomique.
Pour confirmer cette thèse, nous reportons ci-dessous le discours
que le Caudillo adresse au peuple espagnol lors du début de la
campagne de 25 años de Paz, le 1 avril 1961: «[…] El hecho
trascendente es que los movimientos de integración económica
europea son tenidos en cuenta para nuestro desarrollo […]. Sin
embargo las estructuras de integración económica europea tienen
un fondo político que no conviene olvidar. España debe marchar
al ritmo de Europa, debe vivir en fase con los progresos
económicos y sociales del mundo; pero tiene también que
conservar, sin intromisiones ni condicionamientos, su estabilidad
política y su independencia nacional. Por ello, cualquier
posibilidad de integración ha de realizarse teniendo presente que
la economía española no padezca perjuicio en ninguno de sus
sectores básicos y salvaguardando siempre la continuidad de las
instituciones políticas a las que España debe su nivel de vida
actual, su cresciente crédito exterior y su firme posición
internacional» 83 .
En revenant à la dynamique de Castiella, c’est après la création
d’une Commission interministérielle pour l’étude des problèmes
envisagés auprès des Communautés européennes et de l’AELE (12
juillet 1957) 84 qu’il se rend compte que, pour une complète
incorporation à l’Europe des Six, la mise en marche du Plan de
Estabilización- d’ailleurs crucial pour l’ouverture économique
espagnole et pour son imbrication dans un système économique
international axé sur le libre marché- est insuffisante: il y a un prix
politique à payer, et ce prix politique suppose, outre la stabilisation
83 José Mario ARMERO, La política exterior de Franco, Barcelona,
Editorial Planeta, 1978, p. 186.
84 Cette Commission interministérielle était composée par les représentants
des Ministères des Affaires Etrangères, de la Justice, des Finances, des
Oeuvres Publiques, du Travail, de l’Agriculture, du Commerce et par le
Président du Conseil de l’Economie Nationale et par le délégué national du
Syndicat Vertical.
62 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
économique, la liberté religieuse et la libéralisation politique. Cette
dernière en particulier est conçue comme la cause principale et non
pas l’effet de toute intégration dépassant les secteurs strictement
économiques et techniques.
C’est pour cela que, face au veto catégorique de Franco de
consentir à un dégel politique et face à une Europe supranationale
toujours plus farouche, le Ministre des Affaires Etrangères estime
nécessaire dans un premier temps, la période 1957-1961, de
rechercher parmi certains États européens cet appui indispensable
aux secteurs politiques du Franquisme.
Le regard est jeté, indubitablement, vers la France gaulliste: le
dégel des relations Madrid-Paris commence avec la collaboration
franco-espagnole pendant la répression des incidents de l’Ifni et du
Sahara (1959) et se cimente grâce à la soudaine amitié entre Franco
et De Gaulle, amitié bien évidemment dictée par des intérêts
réciproques. En effet, si d’un côté Franco avait besoin du Général
français pour affermir son image face à l’opinion publique, de
l’autre côté le Président de la République française considérait le
Caudillo espagnol- erronément- comme le principal allié dans son
projet d’émanciper l’Europe de l’étau américain.
Ce premier rapprochement avec les diplomaties européennes
entraîne un effet boule de neige: à la fin de 1960, Castiella reçoit la
visite des Ministres des Affaires Extérieures de la Belgique- Pierre
Wigny- et des Pays-Bas- Joseph Luns.
Le double mouvement antithétique, de rapprochement
économique et de différentiation politique, qui scande le rythme des
relations Europe-Espagne et qui fait transparaître une certaine
sensibilité et inquiétude quant aux futurs préjudices économiques si
l’Espagne reste hors de la CEE, demeure constant jusqu’en 1961: à
partir de ce moment la politique de Compás de Espera, c’est-à-
dire, voir et attendre, n’est plus viable.
Quels sont donc ces facteurs qui poussent l’Espagne vers
l’abandon de son attitude d’observateur attentif et temporisateur et
qui l’obligent à endosser une posture possibiliste face à la CEE?
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 63
Nous en avons relevé cinq, dont les trois premiers ont une
origine exogène et les deux autres endogène, notamment:
1) L’accélération du processus de construction européenne qui,
dès le 1 janvier 1959, amorce le projet d’Union Douanière 85 ,
complété le 1 janvier 1968, première étape de la libéralisation des
échanges;
2) Le changement de l’attitude britannique envers la CEE: le 9
août 1961, avec le Danemark et l’Irlande, elle ouvre ses discussions
avec Bruxelles pour son éventuelle entrée dans les Communautés
européennes;
3) La création de la PAC (14 février 1962) suite à la pression de
la France gaulliste;
4) La direction de la politique économique par Alberto
Ullastres, Ministre du Commerce, qui conçoit le processus
d’intégration européenne en tant que volet extérieur du dessin
global de la nouvelle politique économique et par conséquent
considère que le seul type de relation viable Espagne/CEE est celui
offert par un accord commercial préférentiel via Art.113 TCE;
5) La direction de la politique extérieure par Fernando María
Castiella qui conçoit le rapprochement avec l’Europe des Six en
tant que fin en soi, dont les répercussions autant au niveau extérieur
(fin de l’isolationnisme) qu’au niveau intérieur (potentielle
évolution politique du régime vers un système démocratique) son t
estimées fondamentales et vitales pour la survie de l’État espagnol
sur le nouvel échiquier international. Castiella est donc partisan
d’une relation Espagne/CEE fondée sur un accord d’association.
En effet, si d’un côté l’amorce de l’Union Douanière
(élimination par étapes des barrières douanières entre les États
membres et parallèlement la fixation aux frontières de la CEE d’un
tarif extérieur commun) et la mise en marche de la PAC (fixation
85 Art.9 TCE « La Communauté est fondée sur une union douanière qui
s’étend à l’ensemble des échanges de marchandises et qui comporte
l’interdiction, entre les États membres, des droits de douane à l’importation
et à l’exportation et de toutes taxes d’effet équivalent, ainsi que l’adoption
d’un tarif douanier commun dans leurs relations avec les pays tiers ».
64 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
de prix communs garantis et le soutien de ces prix par un
financement commun) font de la CEE un système très cohérent et
impénétrable pour les exclus, de l’autre le changement de cap de la
Grande-Bretagne évince toute alternative CEE/AELE.
C’est ainsi que, le 6 septembre 1960, Castiella prend la décision
historique d’ouvrir des relations diplomatiques avec la CEE,
décision qui coïncide, en outre, avec la présentation du Plan de
Desarrollo par Laureano López Rodó.
Le 19 janvier 1962, Castiella annonce officiellement la
sollicitation d’ouverture des négociations avec la CEE, laquelle se
matérialise sous forme de la célèbre Carta Castiella le 9 février
1962 où le Ministre affirme que «España solicita una asociación
susceptible de llegar en su día a la plena integración después de
salvar las etapas indispensables para que la economía española
pueda alinearse con las condiciones del Mercado Común » 86 .
La demande espagnole s’ajuste parfaitement à la doctrine
communautaire mais seulement dans son volet strictemen t
économique, condition nécessaire mais pas suffisante, et contourne
le devoir de respecter aussi certaines conditions politiques telles
qu’une démocratie parlementaire et pluripartiste et la
reconnaissance des droits de l’homme.
Maintenant il faut se demander quelles sont les motivations
concrètes qui décrètent le changement de cap du gouvernemen t
espagnol face à la CEE? Et quelle est la réaction de la presse et des
milieux diplomatiques européens?
Pour ce qui concerne la première question, il va de soi que les
motivations de ce changement sont de nature économique: cette
demande d’association est considérée comme une phase nécessaire,
bien que dangereuse, afin d’obtenir un financement extérieur
indispensable pour l’impulsion de la production nationale.
Les buts finaux de cette demande se résument essentiellement en
deux points:
86Antonio MORENO JUSTE, Franquismo y Construcción europea,
Madrid, Editorial Tecnos, S.A., 1998, p. 227.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 65
1) Défendre les exportations agricoles énormément affectées
par la création de la PAC et l’évolution du Marché Commun à
travers l’emplacement de l’Union Douanière;
2) Garantir la continuité du processus de développement amorcé
par le biais du Plan de Estabilización.
Dans le même sillage de cette optique de développement à
outrance, une déclaration de Castiella faite au lendemain de la
sollicitation d’ouverture des négociations où il justifie sa demande
d’association trouve sa place. Il affirme que « […] España no
podía quedar al margen de este proceso económico si no quería
perder la segunda revolución industrial […]. Y en esta orientación
de nuestra economía hacia áreas más vastas, el Mercado Común
era sin duda la más adecuada dado el volumen de nuestras
relaciones con el mismo que suponen una integración de hecho, y
sobre todo, en las perspectivas de que a medio plazo este Mercado
Común englobe econó micamente a toda Europa occidental» 87 .
Quant à la deuxième question, il faut dire que la demande
d’ouverture des négociations Espagne/CEE produit curiosité et
surprise à la fois dans les milieux diplomatiques et de la presse,
lesquels accueillent cet événement favorablement car ils supposent,
erronément, que cette avancée vers une modernisation économique
implique parallèlement une démocratisation du système politique.
Or, arrivés jusqu’à ce point de notre analyse des relations
Espagne/CEE, il nous semble indispensable de se demander:
Pourquoi l’Espagne choisit-elle la formule de l’association? Qu’est-
ce qu’implique un accord d’association? Quelle différence y a-t-il
entre une adhésion de plein droit et une association?
Cela dit, l’Espagne choisit la formule de l’association pour deux
sortes de réalisme: l’un politique et l’autre économique. Réalisme
politique car l’association est le seul critère qui coïncide
parfaitement avec la ligne défensive et prudente adoptée par le
régime dans ses relations avec la CEE; réalisme économique car,
quoique nécessiteuse, l’économie espagnole n’était pas à même de
supporter une pleine intégration économique (qui implique la
87 Ibid., p. 217.
66 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
suppression des barrières tarifaires et douanières; la libre
concurrence et le développement de politiques communes).
Ensuite, un accord d’association 88 doit être considéré comme
une phase préparatoire à la pleine intégration à la CEE destiné à
tous ces États européens qui, pour des raisons d’incompatibilité
politique et/ou de déséquilibre économique, ne peuvent pas être
admis en tant que membres de plein droit.
Enfin, la réponse à la troisième question ne peut qu’être
affirmative: avant tout il faut savoir que l’adhésion n’est pas
automatique mais deux conditions préalables doivent être remplies,
notamment le respect de l’Art.6 TUE 89 par l’État qui sollicite
l’adhésion; et l’application de l’Art.49 TUE 90 par les États déjà
membres de la CEE; ensuite tout nouvel État membre doit ratifier
les Traités constitutifs, s’engager à accepter tout l’Acquis
Communautaire91 et adapter sa législation et sa jurisprudence aux
exigences et objectifs de la Communauté.
Quelle est donc la réponse de la CEE à la Carta Castiella?
88 Art.238 TCE, «La Communauté peut conclure avec un ou plusieurs États
ou organisations internationales des accords créant une association
caractérisée par des droits et obligations réciproques, des actions en commun
et des procédures particulières».
89 Art.6 TUE, «L’Union est fondée sur les principes de la liberté, de la
démocratie, du respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales,
ainsi que de l’État de droit, principes qui sont communs aux États
membres».
90 Art.49 TUE « Tout État européen qui respecte les principes énoncés à
l’Art.6, § 1, peut demander à devenir membre de l’Union. Il adresse sa
demande au Conseil, lequel se prononce à l’unanimité après avoir consulté la
Commission et après avis conforme du Parlement européen qui se prononce à
la majorité absolue des membres qui le composent ».
91 Le bagage juridique communautaire que tout État membre doit s’engager à
accepter en adhérant à la CEE. Il inclut le contenu, les principes et les
objectifs politiques des Traités constitutifs ; la législation adoptée en
application de ces Traités ; la jurisprudence de la CJCE ; les accords
internationaux conclus entre la CEE et les États tiers et les accords conclus
par des États membres entre eux et relatifs aux activités de la Communauté.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 67
La CEE répond à cette sollicitation par le silence, un silence
brisé seulement un mois plus tard, le 7 mars 1962, avec un simple
accusé de réception signé par le Ministre des Affaires Etrangères
français, et en ce temps-là Président du Conseil des Ministres de la
CEE, Couve de Murville.
Le désintérêt du Conseil des Ministres et de la Commission se
transforme en refus manifeste dans l’avis conforme du Parlemen t
européen, par le biais duquel les socialistes européens commencent
une campagne dirigée contre la sollicitation espagnole.
Voici quelques extraits des objections socialistes au début des
négociations avec l’Espagne, toutes légitimées par les articles du
TCE: «Le groupe socialiste […] s’oppose catégoriquement à la
prise en considération d’une demande émanant d’un gouvernement
dictatorial […]. La fusion des intérêts économiques n’a de sens que
si elle renforce la démocratie […]. Un pays comme l’Espagne, où
les forces de la démocratie et de la liberté sont opprimées et
persécutées par une dictature impitoyable ne saurait être associé à
la Communauté des Six» 92 .
Les causes du désintérêt initial, transformé quelque mois plus
tard en véritable refus, sont plusieurs et variées, notamment:
• un Agenda Communautaire chargé;
• l’importance secondaire de la question espagnole;
• la survie de certaines réticences éthico-politiques envers le
régime espagnol;
• la conjoncture internationale: la demande d’adhésion de la
Grande-Bretagne et le veto français de De Gaulle. Pour cela,
la CEE ne voulait pas ajouter un problème de plus à la
situation politique, déjà compliquée, avant d’avoir résolu le
contentieux britannique.
À cela il faut ajouter que quelques États membres parmi les Six,
notamment l’Italie, la Belgique et les Pays-Bas, commencent à
faire preuve d’un certain refus au niveau parlementaire. Seule la
France gaulliste endosse une défense énergique et catégorique de la
92 Antonio MORENO JUSTE, Franquismo y Construcción europea, op.
cit., pp. 243-244.
68 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
demande espagnole et soutient inconditionnellement l’admission
de l’Espagne à la CEE.
La France, en effet, était intéressée par une coopération plus
étroite avec l’Espagne en matière de défense navale et aérienne
(Accord franco-espagnol pour la défense de la Méditerranée
Occidentale) en prévision d’une possible invasion et au cas où la
couverture nucléaire nord-américaine ne fonctionnerait pas dès le
premier moment.
D’après De Gaulle: «Tener al Sur un vecino políticamente
estable y en camino de hacerse rico, es una aspiración sincera y
permanente de mi Gobierno» 93 .
Le printemps de 1962 ne fait que troubler encore plus
l’entourage international et européen déjà peu propice à
l’acceptation de l’Espagne de Franco.
Il y a trois événements qui engourdissent les muscles du corps
com munautaire et remettent sine die la sollicitation espagnole:
1) le Rapport Birkelbach 94 , Les aspects politiques et
institutionnels de l’adhésion ou de l’association à la CEE, (1962);
2) le Contubernio de Munich (5-8 juin 1962), IV Congrès du
Mouvement européen 95 ;
3) l’exécution de Julián Grimau, leader communiste clandestin,
accusé de certains dlits tels que la torture et l’assassinat commis
pendant la Guerre Civile (1936-1939) en tant qu’officier
républicain.
Au niveau du Rapport Birkelbach (Résolution 48/961, PE),
quatre allégations se dégagent en filigrane qui, présentant la
situation politique et économique de l’État espagnol, décèlent la
plus haute hostilité et intransigeance de l’Europe et ne laissent plus
93 José María AREILZA, Memorias Exteriores 1947-1964, op. cit., p. 185.
94 Birkelbach, député socialiste du Parlement européen (PE).
95 Groupe de différents mouvements européens- fédéralistes et/ou unionistes-
partisans de la construction d’une Europe unie, réunis ensemble à partir du
Congrès européen de La Haye (1948), réunion des différents mouvements
pour l’unification de l’Europe et source d’inspiration de la création du
Conseil de l’Europe (5 mai 1949).
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 69
planer aucun doute sur la négative communautaire à la Carta
Castiella.
Nous reportons ci-dessous ces allégations, résumées en quatre
points:
• l’Espagne est soumise à un régime dictatorial (c’est-à-dire un
régime de parti unique; dépourvu d’élections libres et secrètes
et d’un Parlement librement élu; un régime qui nie le droit de
grève et de réunion, la liberté de presse et d’information et qui
impose la religion catholique comme religion officielle de
l’État);
• l’Espagne est dépourvue d’un État de Droit et ne garantit pas
le respect et la promotion des Droits de l’Homme;
• sa situation économique et sociale est celle d’un pays sous-
développé;
• toute l’aide économique octroyée à l’État espagnol (par les
organismes internationaux et les États-Unis) ne fait que
consolider encore plus le régime de Franco.
Par conséquent, à la fin de son rapport Birkelbach affirme que:
«Le régime politique d’un pays qui aspire à entrer dans la CEE
ne peut être indifférent pour celle-ci. Lorsque nous examinons une
pétition d’adhésion, il est aussi nécessaire de se demander, en plus
des conditions géographiques et économiques, si la structure
politique du pays en question ne le convertirait pas en corps
étranger au sein de la Communauté. La garantie de l’existence
d’une forme d’État démocratique, dans le sens d’une organisation
politique libérale, est une condition pour l’adhésion. Les États don t
les gouvernements n’ont pas de légitimation démocratique et dont
les peuples ne participent pas aux décisions du gouvernement, […],
ne peuvent pas prétendre être admis dans le cercle des peuples qui
forment les Communautés européennes […]» 96 .
Le deuxième événement opposé à la Carta Castiella est le
Contubernio de Munich.
96Résolution 48/961, BCE (AS/NR) (12) in Raimundo BASSOLS, España
en Europa. Historia de la adhesión a la CE, 1957-1986, op. cit., p. 108.
70 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
À Munich, avec le Mouvement européen, se réunissent aussi 118
des personnalités politiques espagnoles, représentantes de
l’opposition politique interne (dirigée par Ridruejo; Gil Robles) et
de l’opposition politique en exil (dirigée par Salvador de
Madariaga), toutes invitées par le Président de l’organisation,
Maurice Favre, et par le secrétaire général, Robert Van Schendel.
L’ordre du jour de l’agenda du Congrès est l’analyse de La
démocratisation des Institutions européennes et par ricochet celle
de la situation politique espagnole.
Le Congrès se clôt avec un double accord signé par tous les
participants. Dans le premier s’énumèrent les cinq conditions
indispensables- extrapolées de la Convention européenne des droits
de l’hom me (CEDH, 4 novembre 1950) et de la Charte Sociale
européenne (CSE, 18 octobre 1961)- que chaque État doit remplir
en vue de l’adhésion et/ou de l’association à la CEE.
Dans le deuxième s'énoncent les changements politiques
nécessaires que l’Espagne doit absolument réaliser avant de ne
pouvoir être admise à la CEE.
Les cinq conditions citées ci-dessus peuvent ainsi être résumées:
1) l’instauration d’institutions authentiquement représentatives
et démocratiques;
2) la garantie effective du respect de tous les droits de la
personne humaine (Art.1 CEDH), spécialement ceux de la liberté
personnelle et de la sécurité (Art.5 CEDH), et de la suppression de
la censure (Art. 10 CEDH);
3) la reconnaissance de la personnalité des diverses
communautés naturelles,
4) l’exercice des libertés syndicales sur des bases démocratiques
(Art. 5 CSE) et la défense par les travailleurs de leurs droits
fondamentaux (Arts. 1 à 8 CSE);
5) la possibilité d’organiser des groupes de courants d’opinion et
des partis politiques, avec la reconnaissance des droits de
l’opposition (Arts. 9 à 11 CEDH).
La résonance de ces accords eut un effet double: si au niveau
européen cela congela toute réponse potentielle à la pétition
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 71
espagnole, en Espagne la nouvelle provoqua la suspension pendant
deux ans de l’Art.14 du Fuero de los españoles97 -car les
participants furent accusés de subversion des relations
internationales de l’Espagne- et l’essor d’une nouvelle crise
gouvernementale.
La réaction du gouvernement espagnol contre les adhérents fut
si dure- exil et confinement à l’intérieur du territoire national- à
cause des conséquences négatives que le Congrès entraîna contre la
sollicitation espagnole, et de ce fait la presse ne tarda pas à taxer de
nuevo pacto de Munich et/ou Contubernio 98 de la traición le
IVème Congrès du Mouvement européen.
D’ailleurs, les mesures gouvernementales mentionnées ci-dessus
provoquèrent une profonde indignation dans la plupart des capitales
européennes, convaincues une fois de plus que Franco n’avait
aucune intention de démocratiser son régime en tant que démarche
préalable à l’adhésion à la CEE.
La crise gouvernementale espagnole, entre temps, débouche sur
le septième gouvernement de la dictature (10 juillet 1962) don t
l’aspect le plus notable est la nomination de Muñoz Grandes à la
vice-présidence du Gouvernement- manœuvre politique qui
réaffirme la continuité du régime et qui confie à l’Armée les valeurs
de la Victoire- et dont la révocation la plus importante est celle
d’Arias Salgado, Ministre du Tourisme et de l’Information,
désormais cible de la critique à cause de la rigidité de la censure et de
la sévérité de la presse, substitué par Manuel Fraga Ibarne.
Le 13 juillet 1962, le nouveau Conseil des Ministres présente
son programme de gouvernement et, en matière de relations
extérieures, il déclare que:
«En política exterior España, fiel a su tradición, seguirá
dedicando sus esfuerzos al servicio de la paz, primer objetivo de
97 Liberté de résidence. De ce fait, tous les participants au Contubernio, dès
leur rentrée en Espagne furent obligés à un exil forcé aux Iles Canaries.
98 Le mot Contubernio d’après le «Diccionario de la Lengua Española» de la
Real Academia Española, signifie cohabitation illicite et/ou alliance
blâmable.
72 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
toda política cristiana. El gobierno reafirma su vocación europea
y está dispuesto a participar cada vez más activamente en el
proceso de cooperación económica y de cohesión política que se
está produciendo. Tiene igualmente conciencia del desafío que en
todos los órdenes ha sido lanzado contra el mundo libre y estima
que España sirve eficazmente a la empresa de hacerle frente a
través de su relación fraterna con Portugal, su compenetración
con la gran familia hispánica, su entendimiento con los Estados
Unidos y su invariable amistad con los países árabes […]» 99 .
Cette déclaration, au moment où l’Europe fait pression et traque
le gouvernement espagnol, remet en circulation les topiques
d’antan: le Portugal, la Guerre Froide, les États-Unis, les pays
arabes et la Hispanidad.
Le tout dernier événement, l’exécution de Julián Grimau (20
avril 1963), ne fait que jeter de l’huile sur le feu et ne fait que
confirmer l’implacable continuation de la plus exaltée et radicale
idéologie franquiste, antithétique à tout effort de vendre une image
du régime prêt à amorcer un processus de démocratisation
politique.
Après cette nouvelle condamnation internationale, deux ans
doivent s’écouler avant que l’Espagne de Franco ne se lance à la
reconquête de l’Europe des Six.
En février 1964, c’est avec une lettre de Conde de Casa
Miranda, en ce temps-là ambassadeur auprès de la CEE, adressée à
Paul Henri Spaak, Président du Conseil des Ministres de la CEE, que
le gouvernement espagnol rappelle à la Communauté des Six la
précédente demande de Castiella (9 février 1962) et sollicite
d’entamer des nouvelles conversations exploratoires avec la CEE
car, depuis la Carta Castiella, où l’Espagne sollicitait officiellement
l’ouverture des négociations avec la Communauté européenne,
«[…] se han producido diversos hechos de especial importancia.
La Comunidad ha podido resolver determinados problemas que
tenía planteados [l’affaire De Gaulle-Grande Bretagne] y ha
99José Mario ARMERO, La política exterior de Franco, op. cit., pp. 192-
193.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 73
avanzado considerablemente en la consecución de los objetivos
del Tratado de Ro ma [la PAC et l’amorce de l’Union Douanière].
Por su parte, mi país ha logrado llevar a buen fin los objetivos
propuestos en el Plan de Estabilización y tiene establecido ahora
un sistema econó mico sustancialmente liberalizado [Approbation
du Plan de Desarrollo, le 28 décembre 1963, et l’entrée en
vigueur du Plan de Desarrollo Econó mico y social, le 1 janvier
1964] que tiene por objeto acelerar el crecimento económico del
país con arreglo a criterios que se ha procurado hacer
compatibles con los principios básicos del Tratado de Roma. Por
ello, el gobierno español considera que éste es un mo mento
oportuno para entablar conversaciones entre España y la
Comunidad […]. Es de señalar que el Gobierno español sigue
teniendo el mismo interés por la Comunidad que quedó
manifestado en la citada carta de 9 febrero de 1962. En
consecuencia, considero que estas conversaciones exploratorias
ofrecerían la posibilidad de analizar objetivamente la naturaleza
de la relación que pueda establecerse entre España y la
Comunidad […]» 100 .
Cette fois la réception communautaire- fortement soutenue par
la France et l’Allemagne, les deux piliers économique et politique
de la pétition espagnole- est favorable: le 2 juin 1964 Spaak, une
fois obtenue l’unanimité du Conseil des Ministres, autorise la
Commission à entamer un dialogue avec le gouvernement espagnol.
La réponse de Spaak est évasive, car elle ne fait aucune
référence à l’adhésion ni à l’association, et témoigne d’un échec
total de la politique extérieure franquiste car elle ne réussit pas à
faire accepter le régime par le Conseil des Ministres de la CEE.
En effet, dans la lettre Spaak affirme que «[…] Le Conseil,
conformément à une politique constante, autorise la Commission à
entamer des conversations exploratoires avec le Gouvernement
espagnol afin d’examiner les problèmes économiques que l’Espagne
100 Ibid., p. 195.
74 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
pose au développement de la Communauté Economique
Européenne et d’en chercher les solutions adéquates […]» 101 .
En décembre 1964, les conversations exploratoires
commencent. C’est le début d’un long chemin qui débouchera
seulement sur un simple Accord Préférentiel Commercial, via l’Art.
113 TCE, le 29 juin 1970.
À ce point il faut se demander pourquoi ces conversations
exploratoires se prolongèrent pendant six ans avant de se
cristalliser sous la forme d’un accord commercial?
La réponse à cette question a une dimension double et témoigne
d’une double crise, l’une au niveau communautaire, l’autre au
niveau de la dictature franquiste.
Pour ce qui est de l’Europe communautaire après la création de
la PAC (14 février 1962) et l’amorce de l’Union Douanière
(1959), les deux grands piliers de la relance européenne des années
60, elle se retrouve dans une nouvelle situation de pat suite à la
crise de la chaise vide (30 juin 1965). Cela dit, le calendrier
communautaire prévoit, à partir du 1 janvier 1966, l’entrée dans
l’étape finale de l’instauration de l’Union Douanière et en même
temps la prise de certaines décisions non plus à l’unanimité par le
Conseil des Ministres mais plutôt à la majorité qualifiée.
La Commission, présidée par l’Allemand Walter Hallstein,
profite de cette échéance pour introduire dans le système
communautaire un changement qualitatif: elle propose la mise en
place d’un budget communautaire financé non plus par des
contributions des États membres, mais par des ressources propres
(notamment les droits de douane; les droits agricoles; l’assiette
TVA et le PNB des États membres) et le renforcement des
institutions supranationales (Commission et le PE).
L’opposition de la France de De Gaulle est nette: pour le
Président de la République française, les propositions de Hallstein
sont inacceptables car elles visent à renforcer le rôle de la
Commission en la transformant en Gouvernement d’Europe
démentant ainsi l’idéal gaullien de bâtir une Europe des Nations.
101José Mario ARMERO, La política exterior de Franco, op. cit., p. 196.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 75
Sa réaction est encore plus catégorique: la France se retire du
Conseil des Ministres et décide de ne plus siéger tant que les
propositions de l’Allemagne n’auront pas été modifiées.
La crise se débloque le 29 janvier 1966 avec un accord connu
sous le nom de Compro mis de Luxembourg d’après lequel, en ce qui
concerne les décisions susceptibles d’être prises à la majorité
qualifiée, quand elles touchent des intérêts vitaux d’un ou plusieurs
États membres la discussion doit se poursuivre jusqu’à l’obtention
d’un accord unanime.
La conséquence essentielle du Compromis de Luxembourg réside
dans le fait que, jusqu’à l’Acte Unique (1986), l’unanimité
demeurera la règle.
Quant à l’État espagnol, la décennie des années 60 témoigne
d’une fissure interne progressive et croissante après le grand
consensus national, international et ecclésiastique des années 50.
À partir de 1962, la fracture est tripartite: économico-sociale,
religieuse et politique.
Du point de vue économique, à partir du 7 avril 1962 commence
la grande vague des grèves dans les mines d’Asturies qui en quelques
mois fait tache d’huile dans les provinces basques, la région de
Barcelone et de Madrid. Le gouvernement réagit à cette pression
sociale croissante - emblème de la nouvelle stratégie de
l’opposition ouvrière gérée par l’essor du syndicat clandestin
communiste [Link]. (Co misiones Obreras) et produit de
l’inéquitable et disproportionné boom économique procuré par la
mise en place du Plan de Estabilización- à travers l’État
d’Exception dans les trois provinces industrielles de Asturies,
Vizcaya et Guipúzcoa.
Le front d’opposition suivant procède du milieu religieux, où le
clergé espagnol joue le rôle principal.
Le début de l’opposition religieuse au Régime date du 30 mai
1960 quand 339 curés basques signent une lettre en signe de
protestation contre le manque de liberté confessionnelle et
d’autodétermination du clergé. Cette opposition s’intensifie en
1962 avec le Concile Vatican II et l’encyclique papale de Jean
XXIII Pacem in Terris. En effet, postulant une politique sociale
plus progressiste, elle marque l’essor de la fracture idéologique de la
76 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
hiérarchie ecclésiastique à l’intérieur du système franquiste.
Le dernier front d’opposition se dresse sur le terrain politique:
de fait, l’opposition politique au régime se réorganise et se
raffermit avec la plus haute intensité en Euzkadi, où l’ETA en tan t
que frange extrémiste du PNV s’autodéfinit comme movimiento
vasco de liberación nacional, et en Catalogne où le PSUC et le
Moviment Socialista réorientent leurs stratégies; au sein du
Syndicat Vertical par le biais de la pénétration du PCE qui se
matérialise sous la forme de l’activité des Comisiones Obreras,
organisation syndicale qui s’autodéfinit comme movimiento
independiente de la clase obrera para la defensa de sus intereses,
forma de oposición unida de todos los trabajadores102 .
Pour faire face à la rénovation programmatique et politique du
PCE, à la renaissance des nationalismes basque et catalan, à l’essor
de la conflictualité ouvrière et à la détérioration des relations avec
le Vatican, le gouvernement espagnol met donc en place une toute
nouvelle équipe ministérielle. C’est l’essor du huitième
gouvernement de la dictature (7 juillet 1965) et de l’apogée
politique de Carrero Blanco, en tant que sous-secrétaire de la
Présidence et vice-président à partir du 21 septembre 1967, suite à
la destitution d’Augustín Muñoz Grandes.
Ce même Carrero Blanco, qui d’ailleurs à partir des années 40 a
toujours été le plus haut inspirateur des politiques du régime, sera le
personnage-clé de cette dernière tranche de la dictature jusqu’au 20
décembre 1973, jour de son magnicide parfaitement planifié par un
commando de terroristes de l’ETA.
D’autres changements importants se produisent dans les
Ministères du Commerce et des Finances: au niveau du Commerce
Ullastres- nommé ambassadeur auprès de la CEE et chef de la
Mission Permanente espagnole ouverte à Bruxelles en 1960 afin de
suivre de près le processus d’intégration européenne- est remplacé
par Faustino García Moncó; quant aux Finances Mariano Navarro
Rubio est remplacé par Juan José Espinosa San Martín.
102 TUÑÓN DE LARA, Historia de España: España bajo la dictadura
franquista, 1939-1975, op. cit., p. 383.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 77
Finalement, Laureano López Rodó- grand auteur du Plan de
Estabilización et déjà Commissaire du Plan de Desarrollo- est
nommé Ministre sin cartera.
Ce remaniement ministériel ultérieur raffermit l’autoritarisme
bureaucratique du régime, moyennant l’avancée politique des
membres de l’Opus Dei aux postes-clés du gouvernement, et
matérialise la riposte du pouvoir à une réalité conflictuelle et
problématique, une réalité qui témoigne de l’essor d’une opposition
interne au régime qui se manifeste publiquement à travers les
mouvements ouvriers et estudiantins, les nationalismes basque et
catalan, l’effritement du pilier historique de soutien idéologique
(l’Eglise), et qui s’organise autour des [Link].
Cela dit, après ces années de crise multilatérale, les
conversations exploratoires entre Madrid et Bruxelles se renouent
au mois de juin 1966 et aboutissent à un rapport de la Commission
où elle déclare que la seule formule de négociation avec l’Espagne
ne peut être pour l’instant, à cause du manque de garanties
démocratiques suffisantes, qu’un accord de caractère strictement
commercial, via l’Art.113 TCE, écartant ainsi toute formule
d’association et réaffirmant la Doctrine Birkelbach.
Castiella- artisan d’une politique extérieure démocratique et
désidéologisée, et plus grand partisan d’un rapprochement concret
et réel avec l’Europe des Six- ne réussira pas à signer l’Accord
Préférentiel avec la CEE parce que, lors du deuxième round des
négociations (décembre 1969), il fut destitué de sa charge de
Ministre des Affaires Etrangères et remplacé par Gregorio López
Bravo, un autre technocrate et membre de l’Opus Dei qui cueillera
les fruits de huit ans de négociations et de marchandages.
Le nouveau Ministre des Affaires Etrangères, une fois installé au
Palacio de Santa Cruz, fait une déclaration dans laquelle il énonce
les priorités de sa politique extérieure confirmant ainsi la
continuation de la politique Castiella et, surtout, affirman t
clairement que l’Europe continue à être l’objectif primordial pour
le gouvernement espagnol: «España pertenece al mundo
occidental; hacia él ha de orientarse su política exterior. Fiel a
esta vocación, el Gobierno está dispuesto a negociar el nuevo
mandato, aprobado por el Consejo de Ministros del Mercado
78 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Común, consciente de que la CEE constituye el núcleo principal
sobre el que se desarrollará la colaboración continental. Pero en
esta negociación tendrá muy en cuenta los intereses españoles, la
estructura de nuestra econo mía y la situación de los diversos
sectores econó micos de nuestro país» 103 .
Le deuxième round des négociations (juin 1969) aboutit donc le
29 juin 1970 à la signature de l’Accord Préférentiel Commercial- la
seule relation possible entre Madrid et Bruxelles jusqu’en 1986- qui,
officiellement, entre en vigueur le 1 octobre 1970 suite à la
ratification de Las Cortes espagnoles.
Il serait légitime ici de se demander pourquoi, après bien des
tergiversations, l’Europe accepte-t-elle l’Espagne de Franco au sein
de son processus communautaire? Et pourquoi cette relation prend-
elle la forme d’un Accord Préférentiel?
Pour ce qui est de la première question, il faut souligner que le
changement de cap de l’Europe des Six envers l’Espagne date du
début des années 60, c’est-à-dire, dès la mise en place du Plan de
Estabilización et par conséquent de la libéralisation de l’économie
espagnole, car l’abandon du modèle autarcique réveille dans les pays
européens un véritable appétit économique: l’Espagne devient tout
de suite la cible des investisseurs étrangers et le vivier d’une main
d’œuvre à bas prix. Pourtant, c’est sa situation politique qui
continue à provoquer le rejet démocratique européen et à éloigner
toute sorte de coopération au seuil des années 70.
Quant à la deuxième, l’Europe est très catégorique dans la
classification des formules de rapprochement avec la CEE
(adhésion Art. 49; association Art. 238 et Accord Préférentiel Art.
113, TCE) et surtout dans leur application. Elle explique d’une
façon très claire et nette ses critères d’octroi des différentes formes
de participation à la construction communautaire dans un avis que
la Commission adresse au Conseil des Ministres en 1967. La
Commission déclare ainsi que: «[…] Para los países democráticos y
que han llegado a un grado suficiente de desarrollo económico, la
adhesión es la fórmula más adecuada para los objetivos de los
103 José Mario ARMERO, La política exterior de Franco, op. cit., p. 204.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 79
Tratados constitutivos de las Comunidades europeas. Por el
contrario, los países de Europa meridional cuyo nivel de
desarrollo no permite prever la adhesión inmediata, deberían estar
en condiciones de establecer con la Comunidad amplias
relaciones preferenciales concebidas de forma que favorezcan su
desarrollo. Sin embargo, estas relaciones no deberían tomar la
forma de una asociación propia mente dicha sino en lo que
respecta a aquellos países que disfrutan de instituciones libres y
regímenes políticos comparables con los de los Estados
fundadores de la Comunidad. A los demás se les podría ofrecer
acuerdos con etapas sucesivas para que la Comunidad pudiese
tener en cuenta su evolución posterior» 104 .
Cet Accord Préférentiel est, par conséquent, du point de vue
économique un accord commercial de type sectoriel concernant
l’industrie et l’agriculture: les concessions communautaires furent
amples en matière industrielle et très limitées en matière agricole;
tandis que les concessions espagnoles furent réduites en matière
industrielle et presque nulles en matière agricole.
Concrètement, l’Espagne s’engage au désarmement douanier; au
désarmement des contingents à l’importation; aux concessions
douanières spécifiques en matière industrielle et agricole.
Au plan politique, cet accord ne porte pas préjudice à son régime
politique ni ne compromet les principes démocratiques que la CEE
exige des pays susceptibles d’adhésion et/ou d’association.
Pour ce qui concerne la durée, elle est limitée à une période de
six ans se déroulant en deux étapes: la première étape est réservée à
des concessions réciproques, auxquelles s’engagent les deux parties,
dont l’expiration pourrait être susceptible d’ouvrir une deuxième
étape de collaboration plus ample, si des conditions ultérieures
(évidemment politiques) étaient réunies.
En définitive, cet accord, s’il reste strictement commercial pour
la CEE et ne revêt qu’une importance secondaire quant aux buts
qu’elle se fixe dans les Traités constitutifs, il se révèle crucial pour
104Pilar
GARCÍA DOÑORO, España-Mercado Común: una integración
problemática, Barcelona, Editorial Planeta, S.A., 1976, p. 108.
80 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
l’Espagne, autant du point de vue politique (le gouvernement le
présente comme le triomphe du Franquisme en Europe) que du
point de vue économique (car il lui permet d’entrer dans l’enceinte
communautaire, même si c’est par la porte secondaire).
López Bravo, de ce fait, déclare au moment du dépôt de
l’instrument de ratification que cet accord «[…] nos proporciona,
al mismo tiempo, la necesidad y la posibilidad de aumentar
nuestra productividad y nuestra relación con el exterior. Es un
buen acuerdo […] Esperamos ahora que los efectos tanto reales
como psicológicos,[…], favorezcan el desarrollo económico
español para ir alcanzando estadios de nivel europeo» 105 .
Deuxiè m e rema niem e nt juridico-insitutionnel: de la Ley
Orgánica à l’ Operación Salomón
En même temps que la politique extérieure du régime s’ouvre à
l’Europe communautaire et présente un certain degré de flexibilité,
dans le même sillage idéologique de la dictature, sa politique interne
et, par ricochet, le système franquiste dans son ensemble font face
à plusieurs menaces internes. Ces dernières minent la stabilité
d’antan et, par conséquent, obligent le Caudillo à entreprendre des
démarches qui institutionnalisent d’emblée le régime et qui
raffermissent son Caudillaje dans le temps présent et surtout dans
les temps à venir.
Les démarches auxquelles il a été fait référence se résument
essentiellement à trois dispositions et répondent ponctuellement à
trois moments cruciaux de la vie de la dictature: la Nueva Ley de
Prensa e Información (18 mars 1966); la Ley Orgánica del Estado
(22 novembre 1966) et la Operación Salo món (22 juin 1969).
La Ley de Prensa est le produit du vent réformateur qui souffle à
l’intérieur du régime dès la montée au pouvoir de l’équipe
ministérielle des technocrates et répond à la nécessité de remanier
105ABC, 30 novembre 1970 in José Mario ARMERO, La política exterior
de Franco, op. cit., p. 206.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 81
l’image de la dictature en un moment si délicat pour sa politique
extérieure: la reprise des négociations avec Bruxelles.
C’est le nouveau Ministre de l’information et du Tourisme,
Manuel Fraga Ibarne, dont on entendra encore beaucoup parler
pendant la longue période de la transition à la démocratie, qui
prend en charge cette loi dans le but précis d’amorcer un processus
d’ouverture politique et de promotion culturelle qui puisse, tôt ou
tard, mettre le régime à jour avec le nouveau contexte culturel et
social d’une Europe limitrophe géographiquement mais, hélas,
encore trop lointaine politiquement et économiquement.
Cette loi progressiste, dans le contexte d’un régime
anachroniquement autoritaire, a donc comme but ultime la
rentabilité en politique extérieure et fait preuve d’un certain
avancement dans le long et difficile chemin d’adaptation à
l’Europe démocratique, une fois perdu l’appui idéologique de
l’Eglise.
Deux articles marquent déjà le point de non-retour par rapport à
l’autoritarisme précédent: le premier (Art.1) qui octroie la liberté
d’expression et le troisième (Art. 3) qui supprime toute censure
préalable. Ainsi, bien que cette loi ne reconnaisse pas encore la
liberté de presse, elle adoucit les limitations et les restrictions de
publication telles qu’elles avaient été imposées par la Falange et
ouvre la voie à un mouvement de libéralisation généralisée.
La Ley Orgánica del Estado, toujours dans le sillage d’une
certaine rentabilité extérieure, complète après 27 ans le processus
d’institutionnalisation du régime, consacrant la définition ultime de
democracia orgánica, et en assure sa continuité, institutionnalisant
le post-franquisme et ôtant toute spéculation sur le futur d’un
Franquisme sans Franco.
Essentiellement, elle reflète la posture de Franco et de Carrero
dont l’idée était une réforme administrative plutôt que politique,
frustrant ainsi tout espoir de Fraga et Solís de pouvoir actualiser un
véritable changement politico-institutionnel. Selon Carrero, cette
82 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
loi «[...] representa, por lo tanto, un inapreciable bien para
España y un tremendo chasco para sus enemigos» 106 .
De plus, elle sépare pour la première fois les fonctions du Chef
d’État de celles du Chef du Gouvernement, premier symptôme de la
rapide et progressive décadence physique et politique de Franco.
Dressant un bilan, cette loi constitue en même temps une
réussite et un échec du Franquisme. Elle est une réussite car elle
prépara l’État espagnol, politiquement et socialement, à accepter
sans traumatisme la transition politique, à approuver la succession
de Don Juan Carlos et à esquisser l’Espagne démocratique d’Adolfo
Suárez et Felipe González. Elle est un échec car, une fois de plus,
elle empêche l’Espagne de s’accrocher au train européen, restant
ainsi pendant quarante ans à l’écart du contexte international et des
Traités défensifs et économiques de l’OTAN et de la CEE.
L’Operación Salo món n’est rien d’autre qu’une jolie métaphore
qui indique simplement une reconnaissance successorale. En effet,
le 22 juin 1969, Franco reconnaît dans la personne de Don Juan
Carlos, fils du légitime Roi d’Espagne Don Juan, son successeur
légitime et reconnaît la Monarchie comme seule forme de
gouvernement de l’État espagnol.
Cette décision de Franco, fortement approuvée par Las
Cortes107 , témoigne de sa volonté d’instaurer une nouvelle
monarchie, autoritaire et révolutionnaire, et nie toute chance de
restauration de la monarchie libérale incarnée par Don Juan de
Borbón. À ce propos Franco déclare: «El reino que se instaura
nada debe al pasado; nace de aquel acto decisivo del 18 de
julio» 108 .
En définitive, la nomination de Don Juan Carlos comme
successeur de Franco à la tête de l’État- une fois jurée sa fidélité à
106 Javier TUSELL, Carrero, La eminencia gris del régimen de Franco, op.
cit., p. 297.
107 Parmi les 519 députés présents, il y eut 491 voix favorables, 19 voix
opposées et 9 abstentions.
108 José DÍAZ-GIJÓN et al., Historia de la España actual 1939-1996,
Autoritarismo y Democracia, op. cit., p. 110.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 83
Franco, à Los Principios del Movimiento et à Las Leyes
Funda mentales- ne change en rien l’essence et l’évolution du
régime. Pour l’instant, le Prince d’Espagne n’est erronément que
l’image esperpéntica 109 du Caudillo et la prolongation de sa
dictature vers le futur.
Crépuscule du Régime (1969-1973): du scandale MATESA au
magnicide de l’amiral Luis Carrero Blanco
Cette période qui débute avec la nomination de Don Juan Carlos,
Prince d’Espagne, comme successeur légitime de Franco post
mortem, et avec la séparation des fonctions de Chef d’État de
celles de Chef de Gouvernement- deux démarches symptomatiques
de la décadence physique et décisionnelle du Generalísimo-
témoigne de la prolongation et de l'amplification de l’ébullition
sociale, de la fracture de la classe politique interne et de
l’affermissement de l’opposition au régime, éclose au milieu des
années 60.
La brèche entre la société espagnole et les institutions
franquistes s’élargit à tel point que la crise- sociale, politique et
idéologique- ne peut plus être reportée: c’est le début de la fin de la
grande épopée de Franco, de son pays et de son peuple.
La grande bataille contre le pouvoir, établi par le soulèvement
militaire du 18 juillet 1936 et imposé par la force des vainqueurs le
30 janvier 1938, se déroule sur quatre fronts d’opposition:
1) la réorganisation des nationalismes basque et catalan et la
recrudescence du terrorisme de l’ETA 110 , en tant que riposte à la
répression nu mantina du régime;
109 Adjectif du mot espagnol Esperpento, genre littéraire créé par Ramón del
Valle-Inclán, dans lequel la réalité est systématiquement déformée, assumant
des contours grotesques et absurdes.
110 Entre 1968 et 1975, on releva 42 attentats de l’Eta, qui firent 57 victimes
mortelles.
84 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
2) l’intensification et la radicalisation de la protestation
syndicale et ouvrière 111 ;
3) la protestation estudiantine et la politisation des universités,
lesquelles se transforment en foyer d’extrême opposition politique
au régime;
4) la fracture de la classe politique entre les partisans de
l’ouverture (technocrates et membres de l’Opus Dei) et le Búnker
(frange extrémiste des franquistes orthodoxes); l’incertitude et la
paralysie décisionnelle; la faiblesse du pouvoir d’arbitrage de
Franco.
Mais le vrai coup de tonnerre est le célèbre scandale
MATESA112 , qui éclate le 8 août 1969 et qui mine les bases du
système franquiste en contraignant Franco à remanier son équipe
ministérielle. Il s’agissait d’une fraude de 10.000 millions de pesetas
au détriment de l’État espagnol moyennant l’utilisation illicite des
fonds du crédit de préfinancement et la simulation des ventes.
Les organes du Mouvement National sont les premiers à
dénoncer la fraude: leur but est de discréditer ces Ministres
technocrates de l’Opus Dei qui, pendant les dix années précédentes,
s’étaient imposés comme la nouvelle classe dirigeante du pays,
reléguant la Falange à un simple appendice de Franco.
De ce fait, dès que le scandale devient public, il se transforme en
scandale politique et les Ministres du Commerce (Faustino García
Moncó) et des Finances (Juan José Espinosa San Martín) son t
inculpés d’avoir décerné eux-mêmes des facilités de crédit, tandis
que Fraga est inculpé d’avoir lancé la campagne contre les deux
Ministres impliqués et par conséquent d’avoir politisé l’affaire.
La riposte de Franco à cette accusation de corruption politique
est immédiate: le 29 octobre 1969, il dissout son exécutif et forme
111 Entre 1963 et 1975, il y eut environ 12.000 grèves organisées, qui
affectèrent plus de trois millions de travailleurs, provoquant une perte de
soixante-quatre millions de journées de travail.
112 Le plus grand scandale financier de toute l’histoire du Régime. MATESA
(Maquinaria Textil, S.A.) était une des plus grandes sociétés multinationales
de l’industrie espagnole.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 85
le neuvième gouvernement de sa dictature- le remaniement
ministériel le plus ample des 12 dernières années précédentes-
considéré par l’historiographie contemporaine comme le Gobierno
Monocolor. Pourquoi cette appellation?
Cette appellation est symptomatique de l’état de santé du
Caudillo car, n’ayant plus la force ni l’énergie d’exercer son
pouvoir d’arbitrage et d’établir ainsi les délicats équilibres entre les
différentes Fa milias Políticas affiliées depuis toujours au régime, il
met en place un gouvernement entièrement composé par des
membres de l’Opus Dei et/ou de l’ACNP sous l’égide de Luis
Carrero Blanco (vice-président).
Les destitutions plus importantes sont celles des Ministères du
Commerce (Faustino García Moncó est remplacé par Enrique
Fontana Codina); des Finances (Juan José Espinosa San Martín est
remplacé par Alberto Monreal Luque); de l’Information et
Tourisme (Manuel Fraga Ibarne, considéré par Carrero comme un
libéral dangereux pour avoir ouvert l’Espagne au marxisme et à la
pornographie, est remplacé par Alfredo Sánchez Bella); des
Affaires Extérieures (Castiella, cible principale de Carrero pour
avoir consenti à la décolonisation de la Guinée espagnole, est
remplacé par Gregorio López Bravo).
Ce nouveau gouvernement, forgé par la volonté de Carrero et de
López Rodó plutôt que par le pouvoir décisionnaire de Franco,
témoigne du changement de la dynamique politique du régime et est
représentatif d’une nouvelle classe dominante- la haute bourgeoisie
financière- qui, remplaçant la noblesse latifundiste, donne un coup
de balai au personnel azul, colonne vertébrale du régime pendant 20
ans.
Quatre traits peuvent le définir: l’éloignement de Franco des
décisions politiques et le rôle principal de Carrero; la paralysie
décisionnaire et l’inaction gouvernementale; l’amplification de
l’opposition intra-régimen et la fin du projet d’ouverture politique.
86 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
L’anné e 1970, le Consejo de Burgos et l’élargisseme nt de la
CEE à neuf membres: les deux menaces d’un nouvel
ostracisme international
En 1970, le pouvoir franquiste doit faire face à une résistance et
une opposition toujours plus organisées qui assument aussitôt les
contours de véritables contre-pouvoirs et qui sont déjà bien
enracinées dans la plupart des couches de la société espagnole.
Les deux fronts d’opposition les plus dangereux pour la survie
politique et idéologique du régime sont essentiellement: l’Eglise et
le terrorisme de l’ETA.
Pour ce qui concerne l’Eglise, sa posture de dissidence face au
régime débute en 1962 avec le Concile Vatican II qui, en plus
d’encourager un changement total de l’Eglise face à la politique,
incite le clergé espagnol à abandonner l’idéologie espagnole
traditionnelle.
Mais c’est seulement à partir des années 70 que l’activisme
clérical touche sa pointe extrême. L’idée de reformuler le
Concordat de 1953 devient de plus en plus réelle car autant le
Vatican que l’église espagnole envisagent d’éliminer l’étroite
dépendance institutionnelle de l’État espagnol, surtout en ce qui
concerne le contrôle franquiste de l’élection des évêques, afin de
gagner plus d’autonomie. La plupart du clergé est donc prête à
renoncer à ses privilèges juridiques en échange d’un nouveau cadre
législatif et institutionnel octroyant au peuple espagnol une liberté
majeure.
Pour ce qui est du terrorisme, l’ETA- réorganisant sa stratégie
de terreur et augmentant le nombre d’affiliés dès 1959- commet
son crime le plus atroce, avant le magnicide de Carrero (20
décembre 1973), le 2 août 1969 en assassinant le Commissaire
Manzanas, chef de la brigade d’investigation sociale de San
Sebastián (Guipúzcoa).
La réaction du régime est draconienne et dramatique en même
temps: aussitôt Franco ordonne la mise en place d’un Consejo de
Guerra- le célèbre Consejo de Burgos- violant les arts 6, 13 et 17
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 87
CEDH 113 , afin de juger les 16 membres de l’ETA impliqués dans
l’affaire.
Les 16 membres de l’ETA, parmi lesquels il y avait des femmes
et deux prêtres, furent de ce fait jugés par un Tribunal Militaire
sommaire et sectaire violant décidément l’Art.6 §1, quand il
postule que «Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue
équitablement, publiquement et dans un délai raisonnable, par un
tribunal indépendant et impartial, établi par la loi» 114 .
La sentence du Tribunal militaire est catégorique, les 16
terroristes sont condamnés à mort, et déclenche aussitôt les
protestations, toujours latentes, contre le régime politique
franquiste en Espagne et en Europe.
En effet, dès que la sentence est rendue publique la réaction de
l’opinion publique européenne et du Vatican est violente: la CEE
menace d’interrompre ses relations commerciales avec l’Espagne si
Franco ne décide pas d’octroyer la clémence et le Pape Paul VI
demande publiquement l’indulgence pour tous les terroristes
engagés.
Cette drastique mesure de répression du terrorisme n’obtient
point l’effet désiré - la disparition de la contestation politique et de
la résistance nationaliste basque - mais au contraire ne fait
qu’alimenter l’ETA de nouveaux militants et ne fait qu’aligner
l’opinion publique mondiale contre Franco: bref, les conséquences
immédiates du procès sont d’un côté le rehaussement de l’image de
l’ETA, de l’autre, l’extension de l’image du régime franquiste en
tant que système politique répressif et autoritaire, insouciant du
respect de l’État de Droit.
Dès que le Juicio de Burgos atteint une ampleur mondiale, la
menace d’un nouvel ostracisme international est plus que réelle et
Franco, craignant un autre désastre politique, cède à la pression
internationale et ecclésiastique octroyant la grâce: six peines de
113 Art.6 “Droit à un procès équitable”; Art.13 “Droit à un recours effectif” ;
Art.17 “Interdiction de l’abus de droit”.
114 CEDH (Convention européenne des droits de l’homme), dans le site
Internet [Link]
88 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
mort sont commuées à 30 ans de prison, les autres sont commuées
soit à 70 ans de prison soit à la pleine absolution.
Encore une fois Franco, sous l’égide de son dauphin Carrero,
met dans le mille avec sa décision: en même temps il démontre à
l’opinion publique mondiale que non seulement son régime ne
chancelle pas mais qu’il est en train d’évoluer vers un système plus
démocratique.
Pourtant, la menace d’isolationnisme international demeure et
cette fois ci survient du front occidental: en effet, le jour après la
signature de l’Accord Préférentiel (29 juin 1970), la Grande-
Bretagne, l’Irlande, le Danemark et la Norvège sollicitent
l’ouverture des négociations avec la CEE en vue d’une adhésion
complète.
À ce point, il faut se demander si le contexte européen favorise-
t-il ce premier élargissement communautaire? Et si la réponse est
affirmative, comment cet élargissement affecte-t-il les relations
Madrid-Bruxelles?
Pour ce qui est de la première question, la réponse ne peut
qu’être affirmative et cela pour deux raisons spécifiques, à savoir: la
montée au pouvoir des conservateurs en Grande-Bretagne et
l’affaiblissement de l’axe Paris-Bonn, depuis toujours le moteur de
la construction européenne.
De ce fait, la victoire du parti conservateur- considéré comme le
parti proeuropéen- et la nomination d’Edward Heath comme
Premier Ministre facilitent la pleine acceptation communautaire de
la Grande-Bretagne, car ils se déclarent favorables à la reprise de
tout l’Acquis Communautaire. Par ailleurs, c’est la même
conjoncture internationale, tout à fait exceptionnelle, qui favorise
la percée de la muraille communautaire. En effet, l’Ostpolitik du
chancelier allemand Willy Brandt, marquant l’essor d’une
diplomatie allemande propre et par ricochet d’une Allemagne
Fédérale autonome, menace l’entente historique Paris-Bonn et
encourage Georges Pompidou, le nouveau Président français, à
envisager une nouvelle entente franco-britannique comme
alternative au couple fondateur de l’Europe communautaire.
En conséquence, le 1 janvier 1973 la Grande-Bretagne, le
Danemark et l’Irlande ( la Norvège dit finalement non à travers un
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 89
référendum le 26 septembre 1972) adhèrent à la CEE en tant que
membres de plein droit, closant ainsi la longue et prolifique période
de l’Europe des Six (1951-1972).
Bien évidemment, cet élargissement à neuf membres de la CEE
pose des problèmes à l’Espagne, altérant substantiellement le
contenu de l’Accord Préférentiel (signé par les 6 membres le 29
juin 1970) et désavantageant ses exportations agricoles car les
nouveaux membres sont obligés de reprendre tout l’Acquis
Communautaire y compris, donc, la Politique Commerciale
Commune (PCC), la PAC et l’Accord Préférentiel au détriment des
concessions mutuelles Madrid-Bruxelles.
L’élargissement à 9 membres et ses répercussions sur l’économie
espagnole, surtout sur ses produits agricoles, ne laissent donc planer
aucun doute sur l’urgente nécessité de modifier cet Accord
Préférentiel et de l’adapter à la nouvelle réalité d’une Communauté
élargie.
La solution la plus équitable s’avère être la renégociation de
l’Accord: après le 1 janvier 1973, date officielle de la nouvelle
Communauté des Neuf, le Conseil des Ministres autorise la
Commission à ouvrir les négociations avec l’Espagne pour annexer
un Protocole Additionnel au précédent Accord, mesure transitoire
d’une durée d’un an, afin de rééquilibrer les concessions agricoles
espagnoles et de combler le vide juridique et économique de
l’Accord de 1970 causé par l’élargissement du Marché Commun.
Ce Protocole Additionnel est finalement signé, le 29 janvier
1973, suite à l’octroi de trois conditions dictées par l’État
espagnol, notamment:
• la durée d’un an seulement de ce Protocole, contrairement
à la proposition communautaire de cinq ans;
• la garantie du maintien du statu quo et la non application
du Protocole aux trois nouveaux membres pendant un an;
• la garantie de la nature transitoire du Protocole en vue d’un
accord global ultérieur.
Afin de réitérer l’importance et l’urgence de l’accomplissement,
dans les délais, de la dernière condition, nous voulons citer la
déclaration faite par López Bravo, Ministre des Affaires
Etrangères, au moment de la signature de l’acte: « […] Me permito
90 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
reiterar el interés común de que dichas negociaciones terminen
dentro del plazo previsto, dado que sólo así se logrará la solución
de los problemas que nos plantea la ampliación de la
Comunidad» 115 .
Premier Gouvernem ent de Carrero Blanco (1973): essor de
l’érosion du pouvoir absolu de Franco
Les années 70 témoignent d’un constant décalage entre la situation
interne et la politique extérieure du régime. En effet, s’il est de plus
en plus affaibli, au niveau interne, par la paralysie décisionnaire du
gouvernement monocolor, par l’amplification du terrorisme de
l’ETA- qui conçoit la lutte armée et l’assassinat comme les seuls
moyens légitimes d’opposition au Franquisme, par
l’affermissement de l’opposition politique interne (PCE) et par le
désengagement idéologique de l’Eglise, sa politique extérieure
marque des points. Elle fait évoluer l’État espagnol vers une plus
vaste homologation internationale par le biais de l’actualisation des
trois priorités de López Bravo: l’Europe communautaire; la
relance des accords avec les États-Unis et l’amorce de l’Ostpolitik,
dans le sillage de la rentable ouverture à Est du chancelier allemand
Willy Brandt.
Négligeant pour l’instant les détails de cette extraordinaire
avancée européenne et mondiale, nous voulons plutôt nous
focaliser sur la crise interne, sociale et politique, d’une dictature
certainement atada y bien atada bien qu’affaiblie par l’épuisemen t
physique de son Caudillo et par le rythme implacable de l’Histoire.
L’impeccable photographie de cette période- nourrie de
violence politique, ouvrière et estudiantine- nous est offerte par
Carr et Fusi quand ils affirment que «El mal que atacaba al Estado
franquista era algo más profundo que una simple crisis ministerial
[…] España era oficialmente un estado católico y, sin embargo, la
Iglesia estaba enfrentada al régimen. Las huelgas eran ilegales,
115 José Mario ARMERO, La política exterior de Franco, op. cit., p. 217.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 91
pero había cien todos los años. España era un estado antiliberal,
pero buscaba desesperadamente alguna forma de legitimidad
democrática» 116 .
Le 1 mai 1973, la situation empire quand, pendant les
manifestations (interdites) à Madrid, le FRAP(Fron t
Révolutionnaire Populaire Antifasciste) assassine l’inspecteur
adjoint de la Police, Juan Fernández, provocant une violente
réaction de l’extrême droite qui se termine avec une grave crise
ministérielle.
La crise se résout un mois après (11 juin 1973) avec la
formation du dixième gouvernement de la dictature et le tout
premier sans la Présidence de Franco, trop affaibli physiquemen t
pour être à même d’exercer son habituel et absolu pouvoir
d’arbitrage. À sa place, par un décret-loi du 11 mai 1973 et tel qu’il
avait été prévu par la Ley Orgánica del Estado (1966), Carrero
Blanco, incarnation de la continuation du Franquisme et de l’œuvre
politique de Franco, est élu.
De ce fait, la nomination de Carrero à la Présidence du
Gouvernement doit être considérée comme une réponse
immobiliste face à la conflictualité ouvrière et à l’ébullition
politico-sociale, et surtout comme démonstration de la continuité
du Franquisme après et sans Franco.
Le 12 juin 1973, lors de la présentation de son équipe
ministérielle, Carrero déclare: «Mi lealtad a su persona y a su obra
[Franco]es totalmente clara y limpia, sin sombra de ningún íntimo
condicionamento ni mácula de reserva mental alguna» 117 .
De ce fait, la nouvelle équipe ministérielle répond surtout aux
exigences politiques de Franco et aux revendications hégémoniques
du Búnker, classe politique grandie - politiquement et
administrativement- à l’ombre du régime.
Les changements plus relevants sont ceux concernant la Vice-
présidence, occupée par Torcuato Fernández Miranda, les
116Stanley PAYNE, El régimen de Franco 1939-1975, op. cit., p. 612.
117JoséDÍAZ GIJÓN, Historia de España actual, 1939-1996, Autoritarismo
y Democracia, op. cit., p. 121.
92 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Ministères des Affaires Etrangères (où Gregorio López Bravo est
remplacé par Laureano López Rodó) et du Gouvernement (où
Tomás Garicano Goñi est remplacé par Carlos Arias Navarro).
Différemment des gouvernements antérieurs, celui de Carrero
n’est plus représentatif des vieilles Familias du régime- en
décadence à partir de la montée au pouvoir des technocrates- et ne
se nourrit plus du délicat équilibre des forces, les unes contre les
autres selon la coutume de Franco. Au contraire, il est axé sur un
ensemble de conduites individuelles, ce qui produit la fissure
ministérielle entre les partisans de l’ouverture (fidèles à une
évolution vers un système politique plus démocratique) et le Búnker
(noyau dur et inamovible du système, qui ne s’identifie plus avec la
conduite du gouvernement ni moins encore avec Franco).
Les nombreux problèmes auxquels Carrero doit aussitôt faire
face sont notamment:
• l’union, dans l’opposition politique interne au régime, des
forces libérales et socialistes;
• le crescendo de l’opposition ouvrière, parrainée par le PCE et
les [Link].;
• l’ébullition universitaire;
• la recrudescence du terrorisme de l’ETA;
• l’essor du Búnker;
• la forte opposition de la presse européenne et américaine à la
dictature.
Parmi tous ces obstacles qui s’opposent au système franquiste,
en empêchant ainsi sa solidité et son raffermissement, un seul
jalonne la brève vie présidentielle de Carrero. Il s’agit de
l’opposition ouvrière et syndicale qui s’intensifie et empire à partir
du 24 juin 1972, jour où, à la suite de manifestations (interdites) du
syndicat communiste ([Link].), dix membres des [Link]. (parmi
lesquels les deux dirigeants Camacho et Sartorius) sont détenus et
accusés de vouloir établir un syndicat indépendant et d’être
partisans de la liberté syndicale, en ce temps-là interdite en
Espagne.
C’est le début du Proceso 1001, procès politique le plus
important et vital pour la survie du régime depuis le Consejo de
Burgos (3 décembre 1970), dont l’audience était fixée pour le 20
décembre 1973.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 93
Carrero, chargé du contrôle de la suite judiciaire du procès, n’en
verra jamais le fin car le jour même de la première audience, le 20
décembre, il est assassiné par l’ETA.
Le magnicide de Carrero- aussitôt source d’une haute tension
politique et sociale- est en même temps un coup de grâce à la survie
d’un Franquisme sans Franco, un coup personnel contre le Caudillo
qui, dès ce moment, subit une fatale chute physique et
psychologique (le même jour de l’assassinat, il déclare à Miranda,
Président du Gouvernement intérimaire, « [...] Me han cortado el
último hilo que se venía con la vida» 118 ) et le point de départ du
processus de transition à la démocratie. À partir de la mort de
Carrero, l’idée d’un Franquisme qui survive à Franco est une
prétention impossible et irréalisable car l’assassinat de la personne
qui, plus que d’autres, s’identifie à l’œuvre politique du Caudillo
implique la rupture du rythme évolutif, toujours dans la continuité,
de l’État espagnol et un brusque changement de cap de sa vie
politique.
Au lendemain de l’événement, la tâche de Franco, le
remaniement du gouvernement, ne s’avère pas facile. Comment et
par qui remplacer un homme si transcendant, dès 1941, pour la vie
politique du régime, responsable des grandes réussites des années
60? [Carrero est le véritable artisan du développement économique
et social, via le Plan de Desarrollo (1959); de l’estompement du
rôle de la Falange et de l’instauration de la monarchie de Don Juan
Carlos, en tant que prolongation légitime du régime via la Ley
Orgánica del Estado (1966)].
Le 28 décembre 1973, après une semaine de nuits blanches, la
décision si riche en conséquences politiques est finalement prise par
Franco: Carlos Arias Navarro (ancien Ministre du Gouvernement et
par conséquent responsable de la sécurité de Carrero au moment de
son assassinat) est nommé Président du Gouvernement, au
détriment de Torcuato Fernández Miranda (vice-président et
118Reportage télévisuel, La Transición 1973-1977, réalisé par TVE sous la
direction de Elias Andres et Victoria Prego ; Production Exécutive Alejandro
Cabrero ; Production Itziar Abolasoro.
94 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
pendant 20 ans le professeur de droit international public du Prince
d’Espagne, Don Juan Carlos). Cette décision sera la toute dernière
décision politique importante prise par le Caudillo et témoigne de
sa volonté de démantèlement de la trajectoire politique de Carrero-
politisation des technocrates et neutralisation des azules- donnant
ainsi sens à la phrase énigmatique, prononcée quelques jours après
l’attentat de son dauphin: «No hay mal que por bien no venga» 119 .
La lente agonie du Régime et la mort de son Caudillo (1973-
1975)
Le 4 janvier 1974, Arias Navarro présente officiellement son
gouvernement- le plus vaste remaniement ministériel de toute
l’histoire du régime- le premier de la dictature à être formé
exclusivement par des civils et image de la continuation d’un
Franquisme toujours plus autoritaire et répressif.
Le choix d’Arias à la Présidence du Gouvernement ne fut pas
accidentel car, face à la menace d’une fracture toujours plus
catégorique entre le Búnker et les partisans de l’ouverture et la
subséquente usure du système politique, il fallait un homme qui
possédait quatre traits fondamentaux, garants de la continuité
franquiste, à savoir: la fidélité à Franco; une personnalité
autoritaire; le respect des traditions et racines idéologiques du
Franquisme; la capacité de renouveler le régime sans pourtant en
altérer l’essence.
De ce fait, le gouvernement Arias a deux objectifs prioritaires:
l’ordre public et une participation majeure de l’Espagne dans les
enceintes internationales.
La prise du pouvoir d’Arias, cependant, coïncide avec une
conjoncture internationale et interne qui ne lui rendent pas la tâche
facile: d’un côté la crise politique (immobilistes versus les partisans
de l’ouverture; la répression numantina des actions terroristes; la
119Luis DE LLERA, Historia de España: España actual, el Régimen de
Franco 1939-1975, op. cit., p. 593.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 95
formation de la JDE 120 parrainée par le PCE et d’autres forces
d’opposition socialistes; la rénovation programmatique et politique
du PSOE sous l’égide de Felipe González) et la crise économique
(l’éclatement de la Guerre de Yom Kippour en 1973 produit une
crise pétrolière internationale et met en exergue la dépendance
énergétique extérieure de l’Espagne), de l’autre la crise de la
politique extérieure (la crise du Sahara espagnol 121 et la situation de
pat face à l’Europe des Neuf) causent une véritable paralysie
décisionnaire au niveau interne et une indéfinition et désorientation
au niveau externe.
Face à une Espagne homologuée aux paramètres européens du
point de vue économique mais encore axée sur des institutions
dictatoriales du point de vue politique, il ne reste à Arias que de
tenter la toute dernière chance, celle de l’ouverture.
Le programme du gouvernement est présenté le 12 février
1974. En raison de son contenu hautement réformateur et
libéralisateur, il est aussitôt baptisé comme le Espíritu del 12 de
febrero, emblème d’une Espagne affamée de libertés majeures.
Cette réforme politique s’articule sur quatre points:
• un projet de loi pour l’élection directe des maires et des
présidents des provinces;
• un projet de loi sur l’élection des députés de Las Cortes;
• une nouvelle loi syndicale et la légalisation des grèves;
• la préparation d’un Statut pour les Associations Politiques,
afin de reconnaître et de légaliser d’autres associations
politiques aux côtés du Parti unique.
Ce programme très ambitieux et prometteur d’une véritable
évolution vers des formes de gouvernement plus démocratiques, fut
cette fois bien accueilli par la presse européenne et mondiale.
120 Junta Democrática Española, créée le 30 juin 1974 par le PCE et d’autres
alliances socialistes en tant que bloc d’opposition antifranquiste et partisan
d’une rupture démocratique pour en finir avec la dictature.
121 Partie la plus occidentale du grand désert qui s’étend jusqu’à la côte
atlantique et frise le sud du Maroc. Occupé par l’Espagne en 1934, il devient
province espagnole uniquement en 1959 par la législation de Carrero Blanco.
96 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Pourtant, il fut tout de suite démenti à cause de trois événements,
qui repoussent le régime dans le coin le plus obscur de l’échiquier
international et lui assènent le dernier coup de grâce avant la mort
de son inspirateur.
Ces trois épisodes jalonnent le printemps 1974 et détériorent,
irrémédiablement, les relations déjà problématiques avec l’Eglise et
l’Europe communautaire et obligent Arias à abandonner à jamais
son esprit libéralisateur.
Concrètement ces trois épisodes sont: la condamnation à mort,
le 12 mars 1974, de Salvator Puig Antich (anarchiste catalan
accusé de l’assassinat d’un policier) et d’un dissident polonais Heinz
Chez (accusé de l’assassinat d’un membre de la Guardia Civil);
l’arrestation domiciliaire, le 13 mars 1974, de Monseigneur
Añoveros, évêque de Bilbao, pour avoir permis dans son diocèse
basque la lecture d’une homélie qui, encourageant le peuple basque à
revendiquer son identité et ses droits propres, est jugée comme une
attaque à l’unité de la patrie; l’article de Girón 122 , ancien Ministre
du Travail (1939- 1957) et maintenant tête politique du Búnker,
publié le 28 avril dans Arriba, organe de propagande du Mouvemen t
National, qui freine tout enthousiasme de l’Espíritu del 12 de
febrero et oblige Arias à succomber à l’intransigeance du Búnker.
La victoire finale du Franquisme intransigeant sur le projet
d’ouverture politique d’Arias est définitivement scellé par la
Révolution de los Claveles au Portugal, le 25 avril 1974, coup
d’État des militaires contre le régime autoritaire de Salazar, le
régime qui s’était maintenu le plus longtemps au pouvoir en Europe
occidentale. Cette révolution pacifique contre le tyran assume
aussitôt une valeur symbolique énorme pour la nation espagnole- la
liberté est possible et peut être conquise sans versement de sang si
tout un peuple lutte pour elle- et sert d’avertissement à la classe
122Célèbre sous le nom de Gironazo, c’est un article qui critique âprement
toute tentative réformiste et libéralisatrice du Régime réitérant qu’à aucun
moment le régime franquiste ne pourra jamais oublier la valeur sacrée de la
Guerre Civile et de la Victoire.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 97
dirigeante franquiste qui, craignant un effet boule de neige, estompe
toute lueur d’espoir d’un futur plus démocratique et pluriel.
Le 15 juin 1974, à l’occasion de l’Assemblée des dirigeants
locaux du Mouvement National à Barcelone, le Président Arias
craignant la contagion portugaise fait publiquement marche en
arrière déclarant que « “El Espíritu del 12 de febrero” existe pero
este espíritu ni puede ni quiere ser nada distinto del espíritu
permanente e indeclinable del régimen de Franco desde su hora
fundacional» 123 .
À partir de ce moment, Arias rectifie sa posture d’ouverture-
niant toute reprise possible par la suite- et endosse la devise de la
Victoire: «España: Una, Grande y Libre. ¡ Arriba España!».
Pourtant, malgré les tentatives variées de la classe politique de
simuler un régime figé sur les institutions historiques du Franquisme
et monolithiquement resserré autour de son Caudillo, il n’a
désormais plus rien à voir avec ce système politique, social et
sentimental des années 40 et, vieillissant avec Franco, au fur et à
mesure il touche implacablement à sa fin.
Le 9 juillet 1974, le régime frise décidément sa phase terminale
quand Franco est hospitalisé pour la première fois- à 81 ans- à
cause d’une grave phlébite: le Chef d’État succombe ainsi à
l’avancée impitoyable du temps et son pouvoir absolu chancelle
avec lui face à un futur plein d’inconnues.
Dès lors, ce qui reste de la dictature d’antan n’est- utilisant un
calembour de la langue espagnole- qu’une impuissante dictablanda
consciente de n’avoir plus de futur devant elle mais, en même
temps, sûre de la faiblesse de l’opposition, encore trop mal
organisée pour tenter le renversement du gouvernement.
Conformément aux articles de la Ley de Sucesión (1947) et de
la Ley Orgánica del Estado (1966), le 19 juillet 1974 Don Juan
Carlos assume ad interim la direction de l’Etat jusqu’au 1 septembre
1974.
123Reportage télévisuel, La Transición 1973-1977, réalisé par TVE sous la
direction de Elias Andres et Victoria Prego ; Production Exécutive Alejandro
Cabrero ; Production Itziar Abolasoro.
98 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
L’ascension de Don Juan Carlos au pouvoir est accueillie par
l’indifférence et la méfiance générales du Búnker, et par le rejet de
l’opposition qui, citant une phrase de Santiago Carrillo- leader du
PCE- estime que «El Príncipe llega al trono traído por Franco, el
Opus Dei y el Movimiento. No podrá establecerse más que
manteniendo una dictadura mucho más dura» 124 .
Pendant les deux mois de pouvoir intérimaire, la posture du
Prince d’Espagne oscille entre la prudence politique et la neutralité
face aux différentes Familias du régime qui ne lui attribuent-
erronément- qu’un rôle secondaire. Seuls les partisans de
l’ouverture (in primis Pío Cabanillas, Ministre de l’Information et
Tourisme), le groupe Tácito 125 et les Forces Armées, qui respectent
la volonté et la décision de leur Caudillo, lui sont favorables et
acceptent son pouvoir légitime.
C’est pendant l’intérim de Don Juan Carlos que les forces de
l’opposition- toutes sauf le PSOE, conscient que toute l’opération
tourne autour du PCE en tant que seule force politique d’opposition
pleinement organisée- s’unissent le 30 juin 1974, afin de renverser
la dictature dans la Junta Democrática de España (JDE), premier
effort commun en faveur de la démocratie.
Le Programme de la JDE rédigé par Santiago Carrillo, noyau dur
de ce bloc d’opposition antifranquiste, s’articule sur douze points
qui résument et proposent une alternative démocratique au pouvoir
dictatorial de Franco:
1) La formation d’un gouvernement démocratique provisoire
afin d’octroyer à tous les Espagnols une pleine citoyenneté
moyennant la reconnaissance de leurs libertés, de leurs droits et
devoirs démocratiques;
124 Ibid.
125Groupe de jeunes du Mouvement, partisans de l’ouverture, qui n’appuyant
plus la perpétuation du système franquiste postulent dès lors la ruptura
pactada et l’actualisation de pactes politiques avec l’opposition
démocratique. Actif depuis 1973, il met en exergue la croissante fragilité
interne de la dictature.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 99
2) L’amnistie politique absolue pour des faits de nature politique
et/ou syndicale;
3) La légalisation de tous les partis politiques sans exclusions;
4) La liberté syndicale;
5) La reconnaissance et l’octroi immédiat des droits de grève, de
réunion, d’association et manifestation;
6) La liberté de presse;
7) L’indépendance judiciaire;
8) La séparation État/Eglise;
9) La reconnaissance des personnalités historiques et propres des
peuples catalan, basque et galicien et de la personnalité politique des
communautés régionales;
10) L’organisation d’élections politiques au suffrage universel,
direct et secret pour le choix de la forme définitive de
gouvernement de l’État espagnol;
11) La neutralité politique des Forces Armées;
12) La pleine intégration de l’Espagne au sein de la CEE.
Le point fort de la JDE est sans aucun doute celui de fournir au
peuple espagnol, après 35 años de paz (tel était le nom de la
campagne propagandiste du régime organisée pour célébrer la paix
du travail et le boom économique des années 60), une alternative au
pouvoir absolu de Franco qui garantisse l’instauration définitive
d’un système démocratique; son point faible est qu’elle n’arrive pas
à se transformer en élément agglutinant de toute l’opposition car
les sociaux-démocrates, les démocrates-chrétiens et surtout les
socialistes refusent d’y adhérer.
Seulement un mois plus tard, le 29 août 1974, les symptômes
d’une opposition qui s'étale en tache d’huile à travers toutes les
couches de la société, y compris à travers les institutions
historiques du régime, sont manifestes: le bloc monolithique des
forces armées, depuis toujours bras armé de la patrie, colonne
vertébrale du système politique et vivier du personnel politique, se
fissure et crée la UMD (Unión Militar Democrática), c’est-à-dire,
une union militaire (et par conséquent source de grande inquiétude
et menace majeure pour un régime débilité en son essence vitale)
qui vise à désengager les militaires de leur identification politique
avec le système et qui donc défend l’idée d’une Espagne libre et
100 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
démocratique. De cette première dissidence militaire- grand coup
moral, deuxième après celui de l’Eglise, assené à la dictature
franquiste- on en déduit que même l’armée n’est plus prête à
défendre comme un seul homme le régime et que le système
franquiste est désormais traqué par la force de l’Histoire et par les
mêmes institutions auxquelles il a donné sève vitale en ce lointain
18 juillet 1936.
Cela dit, Franco reprend son pouvoir, le 1 septembre 1974,
convaincu de redonner à son pays et à son peuple la normalité.
Deux semaines plus tard, le 13 septembre 1974, le regain de ce
calme apparent est brutalement démenti par le premier acte
terroriste de l’ETA contre la population. C’est l’attentat à la
Cafetería Rolando- café limitrophe de la Dirección General de
Seguridad- dont le bilan horrible est de 13 morts et de 80 blessés,
tous des civils, contrairement au projet initial de tuer d’un seul coup
la plupart des membres de la Police.
Cet attentat complique encore plus la rentrée de Franco au
pouvoir, bloque toute évolution politique et, ce qui est encore pire,
provoque un durcissement draconien du régime qui se matérialise
aussitôt sous forme de la destitution de Pío Cabanillas126 , Ministre
de l’information et du Tourisme, le 28 octobre 1974 et plus tard
avec la promulgation de la nouvelle Ley Antiterrorista (août
1975) 127 .
Les deux derniers actes de cette année 1974, dramatique et en
même temps prometteuse, sont organisés par deux instances
antithétiques- le Gouvernement Arias et le PSOE- qui visent les
mêmes buts, notamment la liberté politique et la ploutocratie. En
126 Plus haut partisan de l’ouverture politique, artisan de la majeure liberté de
presse pendant la dictature et par conséquent cible du Bunker. Sa destitution
épuise définitivement le "Espíritu del 12 de febrero".
127 Nouvelle loi qui fait preuve de la recrudescence drastique du régime car
elle rétablit les sommaires Consejos de Guerra et la peine de mort pour
l’assassinat des membres des forces de la sécurité. C’est justement cette loi
qui marque l’essor de la plus grande campagne internationale de la gauche
européenne contre le régime franquiste.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 101
octobre 1974, le PSOE célèbre son XIIIème Congrès qui se
développe dans le sillage du processus de réforme politique et
programmatique amorcé à Toulouse (août 1970) et qui consacre
l’élection de Felipe González (Isidoro, son pseudonyme) comme
Secrétaire Général. En décembre 1974, Las Cortes franquistes
approuvent (95 voix en faveur, 3 abstentions) le décret-loi du
Statut des Associations politiques qui rentrera en vigueur le 1
janvier 1975.
C’est le début d’une nouvelle phase de la dictature: cette loi
témoigne en effet que toute la classe politique franquiste, y compris
le Caudillo, était convaincue de la nécessité de démocratisation du
système, déduction que nous extrapolons d’un extrait du discours
qu’Arias prononce devant Las Cortes le jour de l’approbation de la
loi: «[...] Nuestro intento es anudar pasado y futuro, tendiendo los
puentes para transitar con serenidad, seguridad, entre uno y otro
extremo» 128 .
Le début de l’année 1975 sanctionne déjà inexorablement le
compte à rebours de l’histoire du Franquisme. Au fur et à mesure
que les mois passent, Franco fléchit physiquement face au poids du
temps, qui fatalement s’écoule, et avec lui son système politique,
destiné à survivre à son fondateur, se transforme en un faible flanc
harcelé sur plusieurs fronts.
Les trois principaux défis auxquels le régime doit faire face sont
toujours les mêmes depuis le début de la période de la dictablanda
(1970-1975), notamment: la crise économique (due
essentiellement à la crise internationale du pétrole); la crise
politique (recrudescence de la dissidence qui touche les sphères du
pouvoir militaire et intra-régimen) et la crise sociale (qui touche sa
pointe extrême pendant les mois de février et mars quand, suite aux
conflits estudiantins du 8 février et à la grève des acteurs du 4
février, le Gouvernement décrète la fermeture des universités de
Valladolid et Salamanca, et des théâtres de Madrid et Barcelone).
128 Reportage télévisuel, La Transición 1973-1977, réalisé par TV sous la
direction de Elias Andres et Victoria Prego ; Production Exécutive Alejandro
Cabrero ; Production Itziar Abolasoro.
102 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
La crise générale de tohgut l’appareil franquiste, miné de
l’intérieur et brisé moralement, est manifeste au mois de mars
quand Arias remanie pour la deuxième fois en quatre mois son
équipe ministérielle. Il décide de rééquilibrer politiquement le
système- désaxé à la suite de la destitution des deux Ministres
partisans de l’ouverture, Pío Cabanillas et Barrera de Irimo (IIème
vice-président)- se passant des franquistes orthodoxes et leur
substituant des Ministres plus libéraux (Herrero Tejedor et Adolfo
Suárez à la tête du Mouvement), afin d’octroyer au régime une
image plus flexible.
Cependant, la démarche s’avère inutile car elle est accompagnée
par une croissante et progressive dureté répressive des mouvements
d’opposition politique et sociale.
Malgré le raidissement autoritaire et la répression à outrance, les
différents fronts d’opposition ne reculent et ne démordent pas. Au
contraire, à partir du mois d’avril leur escalation est plus que jamais
mordante.
Cela dit, au mois d’avril le Gouvernement décrète l’État
d’Exception à Guipúzcoa et Vizcaya, en tant que riposte à
l’escalade terroriste de l’ETA- axe porteur de la vie politique
basque- qui, dès décembre 1973, assassine quarante personnes, la
plupart membres de la Police et de la Guardia Civil, d’après la
stratégie en spirale acción- represión- acción.
Au mois de mai, suite à la convocation des élections syndicales,
les [Link]. (autre organisation syndicale illégale d’inspiration
communiste et détractrice du Syndicat Vertical) réussissent à
occuper les niveaux inférieurs de la structure syndicale officielle,
ouvrant une brèche que rien ne peut combler entre la base du
syndicat- majoritairement antifranquiste- et les dirigeants, socle dur
du Mouvement National.
Mais c’est seulement en été que la situation dégénère et échappe
aux mains de l’appareil de contrôle répressif franquiste. C’est avec
la Déclaration d’Estoril (juin 1975) que Don Juan de Borbón
amorce le siège politique autour d’un régime désormais sans âme,
déclaration à la suite de laquelle il lui sera interdit de rentrer en
Espagne, prévoyant une fin proche du Franquisme et affirmant que
seule une Monarchie libérale pourra réconcilier tous les Espagnols
enterrant à jamais la dichotomie sanguinaire de la Guerre Civile.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 103
En même temps, l’opposition démocratique intensifie ses
efforts de rénovation et d’organisation, et au mois de juin crée la
Plataforma de Convergencia Democrática, plateforme de toutes
ces forces politiques d’opposition (Izquierda Democrática Cristiana;
PNV; UDC de Catalogne et de Valencia et le Reagrupamen t
Socialista de Catalunya), sous l’hégémonie du PSOE, qui décidèren t
de ne pas adhérer à la JDE (30 juin 1974) à cause du leadership du
PCE et de Santiago Carrillo.
Cet organisme unitaire d’opposition antifranquiste, moins
radical que la JDE (partisane de la République) en ce qui concerne la
forme future de l’État espagnol, a comme objectif primordial la
Ruptura Democrática et répond pleinement à la stratégie politique
de Felipe González. D’après ce dernier, pour actualiser la transition
si convoitée vers la démocratie, il est nécessaire «[...] Agir desde
dentro, sin aniquilar a la dictadura, para ir conquistando espacios
de libertad» 129 .
Un mois plus tard, en juillet 1975, l’autre front d’opposition
antifranquiste (PCE) fait une démarche supplémentaire dans le long
et dur chemin de la réhabilitation démocratique: Santiago Carrillo et
Enrico Berlinguer (leader du PCI) présentent l’Eurocommunisme,
c’est-à-dire, une nouvelle formule européenne d’interprétation du
Communisme qui condamne essentiellement la déontologie
soviétique, abandonnant la révolution comme moyen de
transformation politique et acceptant pleinement la structure
politique des démocraties occidentales. De ce fait, Carrillo fait du
PCE un parti politique concurrentiel au PSOE dans la conduite du
processus de transition à la démocratie.
En même temps que les forces d’opposition politique et sociale
traquent le régime de l’intérieur, sabotant ses points d’appui, le
terrorisme de l’ETA et du FRAP se fait entendre de vive voix, lui
assenant le dernier coup au cœur. Entre mai et juillet, la nouvelle
stratégie de acción- represión- acción s’actualise avec une
précision sinistre et coule le régime dans le pire piège politique des
129 Ibid.
104 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
trente années précédentes, car il réagit à cette menace terroriste
moyennant la plus grande violation des Droits de l’Homme, la
peine de mort, et niant définitivement le respect de l’État de Droit.
Ainsi, le 26 septembre 1975, Franco décrète la peine de mort
pour cinq terroristes (deux de l’ETA et trois du FRAP) -
moyennant la mise en place d’un Tribunal de Guerre sommaire, en
application de la nouvelle Ley Antiterrorista (26 août 1975)-
accusés de l’assassinat des membres des forces de l’ordre.
L’erreur politique de Franco est sans précédent. Pour la toute
dernière fois, le régime nie sa magnanimité (cette fois-ci la requête
de remise des peines du Pape Paul VI ne sert à rien) et perd la face
vis-à-vis d’une Europe qui lui avait fait confiance et qui avait cru à
une possible évolution politique vers des formes plus démocratiques.
La réaction et l’indignation internationales ne se font pas
attendre, notamment par le biais du Parlement Européen
«Indignado por una serie de condenas a muerte y las graves penas
de encarcelamiento pronunciadas por los Tribunales militares
contra ciudadanos españoles, tras unos procesos que se han
desarrollado con desprecio de los derechos del hombre y los
principios fundamentales del derecho, profundamente convencido
de que sólo el pleno reconocimiento de las libertades democráticas
y el respeto de los derechos del hombre pueden garantizar a
España la tranquilidad que necesita el país para hallar la
paz…pide a la Comisión y al Consejo que suspendan las
relaciones existentes mientras no se establezcan en dicho país la
libertad y la democracia […] » 130 .
De ce fait, le 1 octobre 1975 la CEE décrète la suspension-
justifiée de par l’Art.6 TUE- des négociations Bruxelles-Madrid,
entamées en novembre 1974, afin de renouveler et d’adapter les
concessions mutuelles de l’Accord Préférentiel (29 juin 1970) à la
nouvelle Europe communautaire, élargie à neuf membres, faisant
échouer la tentative de pleine homologation européenne jouée par
Arias et par le Ministre des Affaires Etrangères, Cortina Mauri,
moyennant leur participation à la Conférence de la CSCE à
130 José Mario ARMERO, La política exterior de Franco, op. cit., p. 230.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 105
Helsinki qui se clôt avec la signature de l’Acte Unique (1 août
1975) 131 .
À côté de la condamnation communautaire, l’Europe et le
monde entier assument aussitôt les contours d’une immense
manifestation antifranquiste et le fantôme isolationniste plane à
nouveau sur l’Espagne de Franco. La suspension des relations
diplomatiques avec Madrid de la part de la République démocratique
allemande (3 octobre 1975) produit un effet boule de neige dans les
autres pays européens- peu enclins à accepter une ultime aberration
franquiste après la fin du salazarisme et la chute du régime des
Colonels en Grèce- et une catégorique répudiation morale de la
communauté internationale. Après la non-révocation de les Pactos
de Madrid par Washington, c’est le Mexique de Luis Echeverría qui
endosse la posture la plus dure, demandant au Conseil de Sécurité
des Nations Unies de suspendre l’Espagne, en tant que membre de
plein droit, dans l’exercice de ses droits et d’obliger la totalité des
États membres à interrompre toute sorte de relation- soit
commerciale soit diplomatique- avec Madrid.
Encore une fois, comme lors de ce lointain jour du 9 décembre
1946, le peuple espagnol nous surprend organisant dans la Plaza de
Oriente le 1 octobre 1975- lors du 39 ème anniversaire de la prise du
pouvoir de Franco- la plus grande manifestation pro-franquiste de
toute l’histoire du régime: l’Espagne entière, faisant étalage d’un
fervent acte d’orgueil patriotique, acclame l’homme qui a dédié sa
vie au service de l’État espagnol et condamne les ingérences
étrangères dans les affaires intérieures de la Nation.
131Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe qui naît de la double
exigence de Moscou, une fois mort Staline, d’obtenir la consécration des
acquis de la Seconde Guerre Mondiale et de disposer d’une enceinte assurant
à l’Union Soviétique un droit de regard sur l’ensemble du continent
européen. Le projet prend forme entre 1972-1973 et avec l’essor de la CSCE
commence la longue période de la détente. Sa consécration finale en tant
qu’institution européenne est scellée le 1 août 1975 avec la Déclaration
d’Helsinki, document politique qui préconise son institutionnalisation.
106 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
La sensation de ce jour- la crainte d’un nouvel ostracisme
international- présage la nuit plus longue et la plus obscure de
l’inévitable arrière-saison du régime, toujours plus accablé par la
crispation de sa politique extérieure (condamnation internationale;
suspension des négociations avec la CEE; aggravation de la
situation au Sahara moyennant l’essor de la marcha verde
ordonnée par le Roi du Maroc Hassan II) et de la situation interne
(violence terroriste et recrudescence étatique; intransigeance du
Búnker et décomposition politique d’un système qui agonise au
rythme de son inspirateur, qui exhale les derniers souffles de vie).
Les faits politiques de septembre 1975 esquissent donc le début
d’une longue série d’événements marquants, qui actualiseront la
grande transformation du régime espagnol: la mort de Franco,
l’instauration de la monarchie de Don Juan Carlos et la mise en
place d’un gouvernement réformiste.
De fait, les conditions de santé du Chef d’État empirent à partir
du 21 octobre, suite au premier infarctus (15 octobre) occulté à
l’opinion publique. La sensation est celle d’un vide de pouvoir car
le Prince d’Espagne est très réticent face à un deuxième intérim: ce
qu’il veut c’est sa nomination définitive comme Roi d’Espagne.
Cependant, le 30 octobre 1975- en application de l’Art.11 de la
Ley Orgánica del Estado- Don Juan Carlos est nommé Chef d’État
intérimaire, charge provisoire et transitoire acceptée en tant que
telle, en un moment plein d’inconnues à propos de la vie politique
future et où la seule et unique certitude est l’imminente mort de
Franco.
La lente agonie du Caudillo se prolonge pendant un mois,
période pendant laquelle le système franquiste- orphelin du père
putatif- surmonte une crise ministérielle132 , cède à la pression
132 Le 12 novembre 1975, le Président Arias Navarro présente ses
démissions, laissant l’État espagnol pendant 36 heures sans Chef de
Gouvernement, suite à une réunion secrète de Don Juan Carlos avec les
Ministres militaires, organisée par le Prince même afin d’obtenir l’appui des
forces armées.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 107
marocaine 133 et se laisse conduire par la solitude d’un Prince
harcelé par plusieurs fronts.
Irrémédiablement, suite à un arrêt cardiaque, Franco meurt le 20
novembre 1975 et avec lui s’estompe progressivement cette
dictature de la Cruz y de la Espada que pendant trente-neuf ans a
articulé l’histoire d’une nation et fléchi la vie d’un peuple.
La mort du Caudillo clôt une époque d’autoritarisme et
d’excentricité et en amorce une nouvelle décidemment
diachronique à celle des nations démocratiques européennes qui
gommera à jamais l’historique anachronisme politique de l’Espagne
et qui lui octroiera le droit d’adhérer au Marché Commun et au
Pacte Atlantique.
Le 22 novembre 1975, le Prince Don Juan Carlos est proclamé
Roi d’Espagne, devant Las Cortes et en application de la Ley de
Sucesión (1947), débouchant ainsi sur une période pleine
d’inconnues et de difficultés.
L’investiture de ce jeune Prince est accueillie avec froideur et
réticence. Pour le peuple espagnol, il n’est qu’une énigme et
l’opposition démocratique lui nie tout crédit, voyant un Roi
fantoche tourné comme un toton par les lois franquistes. Seuls les
franquistes les plus orthodoxes applaudissent son couronnement, le
considérant comme le légitime héritier et continuateur de l’oeuvre
politique, sociale et sentimentale de Franco.
Pourtant, toutes ces certitudes seront inopinément démenties
par le discours officiel du Roi d’Espagne, prononcé devant Las
Cortes et adressé à l’ensemble du peuple espagnol le 27 novembre
1975, lors de son intronisation. Il s’autoproclame réconciliateur de
tous les Espagnols et il annonce le début d’une nouvelle époque de
l’histoire d’Espagne axée sur le consensus national et gérée par une
monarchie démocratique et parlementaire:
133Le 14 novembre 1975, dans le Palacio de la Zarzuela, l’Espagne signe la
Déclaration Tripartite de Madrid d’après laquelle il transmet sa responsabilité
sur le territoire saharien à une administration temporelle du Maroc et de la
Mauritanie.
108 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
«Hoy comienza una nueva etapa de la historia de España; esta
etapa que hemos de recorrer juntos se inicia en la paz, el trabajo y
la prosperidad, […]. La Monarquía será fiel guardián de esa
herencia […]. La institución que personifico integra todos los
españoles […] el Rey quiere serlo de todos a un tiempo y de cada
uno en su cultura, en su historia y en su tradición […]. Si todos
permaneceremos unidos, habremos ganado el futuro» 134 .
Les mois et les années suivantes témoigneront que Don Juan
Carlos sera l’homme qui rendra possible le passage indolore d’un
passé franquiste à un futur démocratique.
134 Reportage télévisuel, La Transición 1973-1977, [Link].
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 109
DEUXIÈME PARTIE
La Transition Démocratique (1975-1981):
le dépassement du mythe de las dos
Españas
Avec le premier Gouvernement de Don Juan Carlos (1975-1976),
commence cette longue et riche période d’événements politiques et
changements institutionnels qui nous est connue sous l’appellation
de Transition. Pendant ces six années, partant d’une continuité et
d’une légalité franquiste, le Roi d’Espagne emmènera son peuple à
la rencontre de son histoire et d’un futur prometteur de démocratie,
de liberté et du plein respect des droits de l’homme- moyennant
l’établissement d’un authentique État de Droit, enchâssé dans un
système politique de légalité démocratique.
L’artisan de cet extraordinaire et unique changement politique-
dense amalgame de réformes (économiques et sociales) et de
ruptures pacifiques (juridique et politique) avec le récent passé
dictatorial- est de façon surprenante et contre toute attente la
couronne espagnole.
De fait, au lendemain de la mort de Franco, d’une part Don Juan
Carlos détient en ses mains un pouvoir inestimable (il est Chef
suprême des forces armées; il est dépositaire des pouvoirs législatif,
exécutif et judiciaire; enfin il incarne la souveraineté nationale
ayant le droit de régner et gouverner), limité uniquement par le
Consejo del Reino- véritable écueil de son projet réformateur – et
contrecarré par toute l’opposition démocratique. D’autre part, il
doit faire face aux héritages politiques de la dictature, entre
réussites et échecs, et à l’opinion publique mondiale, persuadée de
voir dans la figure du Roi d’Espagne le plus parfait prolongemen t
d’un Franquisme sans Franco.
Comment ce fantoche du Caudillo, protagoniste malgré lui d’un
dessein supérieur et providentiel, arrivera à démentir la réalité et à
110 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
utiliser le mécanisme institutionnel d’un système autoritaire pour
transformer la dictature- concentration de tous les pouvoirs entre
les mains d’un individu-en une démocratie, organisation politique
où la souveraineté est exercée par l’ensemble des citoyens?
Les prémisses de ce cas unique de transition à la démocratie, qui
s’actualise sans violence ni traumatismes et qui, de ce fait, prend le
nom de Ruptura Pactada, sont à rechercher dans l’histoire la plus
récente du régime et, concrètement, dans les réussites plus
ambitieuses de la politique de Franco des années 60- notamment la
dépolitisation de la société espagnole; l’établissement d’une
structure institutionnelle autoritaire mais toujours en évolution; la
libéralisation économique et la modernisation sociale et culturelle;
la démilitarisation du système politique et l’instauration d’une
monarchie- car ce sont elles qui créent tous ces mécanismes
pacifiques, nécessaires aux changements postérieurs et qui habituent
le peuple espagnol à une évolution pacifique et graduelle dans la
légalité.
Ce sera justement à ce peuple espagnol- soumis pendant 40 ans
au pouvoir absolu de Franco et sans voix ni poids politiques à cause
de la cristallisation des partis politiques et des processus électoraux-
à prendre le relais et à décréter ce changement autant historique que
transcendantal, moyennant le plein exercice d’une souveraineté
nationale retrouvée.
On peut diviser la période de la transition en deux phases à
travers lesquelles Don Juan Carlos aboutit à ses objectifs
primordiaux: la première transition (1975-1977), qui s’actualise
sous le premier Gouvernement d’Adolfo Suárez, amorce et
complète la transition politique de la dictature à la démocratie don t
le moteur est la Ley para la Reforma Política; la deuxième
transition (1977-1981), qui s’esquisse pendant le dernier
Gouvernement de l’UCD, 135 achève le changement institutionnel et
135Parti politique consortial qui se structure autour d’une coalition
démocratique formée par le Parti Populaire, le Parti Libéral, le Parti
Démocrate-chrétien et le Parti Social-démocrate et qui s’impose comme le
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 111
constitutionnel, consolide la démocratie et gomme tout
anachronisme politique avec l’Europe communautaire, amorçant ce
processus d’homologation qui aboutira seulement le 1 janvier 1986
avec l’adhésion finale de l’Espagne à la CEE.
Les étapes qui scandent le rythme de cette période animée par
une double dynamique de réforme, négociation et consensus desde
arriba (les forces politique au pouvoir) et de pression et
revendications démocratiques desde abajo (les forces d’opposition
politique et sociale) et qui dynamisent la société espagnole la
lançant vers un développement progressiste au seuil de la modernité
européenne, sont au nombre de quatre:
1) La Ley para la Reforma Política (approuvée par référendum
le 15 décembre 1976): loi qui fonctionne comme pont entre la
légalité autoritaire et la légalité démocratique;
2) Les premières élections démocratiques depuis 1936 (15 juin
1977): la victoire de l’UCD, sous l’égide de Adolfo Suárez, permet
la formation du premier gouvernement démocratique et
parlementaire élu directement par le peuple espagnol;
3) La légalisation des partis politiques, y compris le PCE, entre
le 10 février- 9 avril 1977;
4) La promulgation de la Constitution (31 octobre 1978): sert
de pont entre la Ruptura Pactada et la consolidation démocratique;
définit l’État espagnol en tant qu’État social, démocratique et
structuré politiquement par une monarchie parlementaire; restitue
au peuple espagnol sa souveraineté nationale; reconnaît les trois
nationalités historiques des peuples basque, catalan et galicien et
partage le territoire espagnol en dix-sept Communautés Autonomes
(qui se formeront entre 1979-1983) toujours imbriquées dans
l’unité territoriale de l’Espagne.
En plus de reconstruire politiquement, socialement,
économiquement et moralement l’État espagnol, l’aboutissement
de ces quatre étapes gomme à jamais la dialectique belliciste
vainqueurs/vaincus dépassant, une fois pour toutes, la lacérante
nouveau centre démocratique et sociologique animé par un grand désir de
modernisation et de réformes.
112 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
expérience de la Guerre Civile et le mythe aliénant de las dos
Españas, mythe qui pendant quarante ans coule l’Espagne dans un
isolationnisme asphyxiant et qui l’imbrique dans une dimension
temporelle anachronique l’empêchant de s’accrocher au train de la
modernité.
La Transition politique (1975-1977): de la Ley para la Reforma
Política aux élections générales
Le 12 décembre 1975, le Roi d’Espagne forme son premier
Gouvernement qui ne se situe, qu’apparemment, dans le sillage de la
légalité et de la continuité franquiste. Quoiqu’Arias Navarro
(emblème de la fidélité à la personne du Caudillo et aux Lois
Fondamentales de l’État franquiste) soit confirmé à la tête de
l’exécutif, l’ensemble de l’équipe ministérielle est retouché avec
sagacité par la main libérale et réformatrice du Chef d’État et, par
conséquent, ce sont des personnalités politiques progressistes et
faisant partie de l’entourage politico-culturel de Don Juan Carlos
qui détiennent les rênes du gouvernement en occupant les postes
clés: José María de Areilza (Ministère des Affaires Etrangères),
Garrigues Díaz-Cabañate (Ministère de Justice), Manuel Fraga
Ibarne (Vice-président et Ministre du Gouvernement), Alfonso
Ossorio (Présidence), Leopoldo Calvo Sotelo (Ministre du Com-
merce) et enfin Adolfo Suárez (Ministre du Secrétariat Général du
Mouvement).
Arias, donc, préside un gouvernement qui ne lui appartient plus,
sinon ad honorem, et se voit obligé à renoncer à ses plus intimes
collaborateurs, pure propagation de la dictature, écrivant de ce fait
le tout dernier chapitre du Franquisme et amorçant le premier de la
Transition politique.
Une fois mis en place le gouvernement, deux objectifs sont visés
par Don Juan Carlos: la rupture totale avec les lois et les
institutions du régime et la réforme légale du système franquiste,
condition préalable à la mise en place d’un système démocratique,
projet ambitieux qui nécessite une politique de consensus parmi les
forces politiques, le gain de l’estime et de la confiance de
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 113
l’opposition (ouvertement hostile au Roi car imposé por la gracia
de Franco) et l’adhésion du peuple espagnol (apathique après
quarante ans d’inexistence politique).
La première démarche significative du Roi est la nomination (2
décembre 1975) de Torcuato Fernández Miranda comme Président
du Consejo del Reino- le plus haut organe consultatif pour le Chef
d’État, dont il ne peut absolument pas faire abstraction lors de la
prise de décisions importantes- et de Las Cortes- organe législatif,
naguère simple caisse de résonance des décisions de Franco.
À juste titre, ce sera Miranda, jadis professeur de droit
international du Roi et homme du régime, le deuxième piston du
moteur réformiste et homme-clé au poste-clé, qui actualisera la
délicate opération transitoire qui débouchera sur un système
démocratique par décret populaire le 15 juin 1977.
Seul un obstacle freine la vive allure de ce processus de réformes
et de ruptures. En effet, la présence d’Arias Navarro à la tête d’un
gouvernement vide qui paralyse toute décision, bloque toute
initiative démocratique et empêche toute avancée de la politique
extérieure (la seule réussite au niveau international fut la
renégociation de l’accord exécutif avec les États-Unis, les Pactos
de Madrid, et du Traité d’Amitié et Coopération le 24 janvier
1976).
Arias, sous la pression du Búnker qui l’empêche d’altérer
l’essence historique du régime et de démanteler les idéaux de José
Antonio, s’avère être incapable d’assumer et de se mettre à la tête
de la réforme, démentant d’un côté la volonté de démocratisation
du Roi et de son équipe ministérielle et de l’autre les attentes d’une
Ruptura Pactada parmi les membres de l’opposition. Le résultat de
cette période de non-politique d’Arias est la polarisation de
l’opinion publique et, ce qui est pire, une soudaine recrudescence de
l’opposition autant de droite que de gauche contre le gouvernement
monarchique.
De ce fait, le 1 juillet 1976, le Roi prend la décision, autant
historique qu’audacieuse politiquement, de demander les démissions
d’Arias, en violation de la Ley Orgánica del Estado qui le légitime
dans sa charge de Chef du Gouvernement jusqu’en janvier 1979.
Quelles sont donc les raisons qui poussent Don Juan Carlos et
114 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Miranda à franchir ce pas si transcendant sur le chemin vers la
réforme politique?
D’après notre analyse, la raison est essentiellement la grande
intransigeance et le fort obstructionnisme d’Arias dans
l’acceptation et l’aval du projet de réforme de Fraga, jadis
implacable défenseur de l’ouverture pendant le dernier
gouvernement de la dictature et fondateur, avec Areilza y Pío
Cabanillas, de FEDISA (juin 1974) une société partisane de la
réforme et de l’avancée du régime de l’autoritarisme à la
démocratie.
Dans son projet à la fois novateur et ambitieux, Fraga propose
la création de deux chambres parlementaires dans le plein respect
du principe franquiste d’après lequel la représentation nationale se
réalise uniquement moyennant la Fa milia, el Municipio et el
Sindicato.
Il propose l’établissement d’une Grande Chambre (le sénat)
composée des membres de Las Cortes et du Consejo Nacional del
Movimiento et d’une Chambre des Députés (représentants des
différentes forces politiques) élue directement par le peuple
moyennant un suffrage universel et secret.
Pour que ce projet devienne réalisable et viable politiquement
trois démarches doivent être accomplies, à savoir:
1) L’approbation d’une loi d’association politique qui scelle la
reconnaissance et la légalisation des partis politiques;
2) La modification du Code Pénal nécessaire pour la légalisation
des partis politiques et pour le changement de la composition
actuelle de Las Cortes;
3) L’élaboration d’une loi électorale pour fixer à court terme
des élections générales et restituer au peuple espagnol sa légitime
souveraineté nationale.
Pour ce qui est de la première démarche, Fraga et les réformistes
ne se heurtent à aucune résistance immobiliste. Au mois de février
1976, le gouvernement approuve le projet de la Ley de Asociación
Política, qui sera votée favorablement dans Las Cortes le 9 juin
1976.
Reconnaissant le droit à tous les partis politiques de se former en
tant que tels et l’exigence de pluralisme au niveau de la société
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 115
espagnole, cette loi est donc le point de départ de la réforme
constituante ultérieure.
Le jour même de l’entrée en vigueur de la loi ci-dessus citée, Las
Cortes se réunissent pour rédiger un projet de réforme du Code
Pénal, atout indispensable à la pleine légalisation des partis
politiques, d’où l’opposition catégorique du Consejo del Reino, en
tant qu’émanation politique du Búnker.
Le noyau dur de la question, celui qui bloque la première et
véritable réforme politique du premier gouvernement de la
monarchie, est la légalisation du PCE, bête noire du franquisme et
responsable, d’après une logique joseantoniana, des actes plus
atroces et sanguinaires de la Guerre Civile.
Succombant à la pression des ultras, Arias fait échouer la
réforme et dénie le projet du Roi d’une Espagne démocratique pour
tous les Espagnols.
Cette réticence et l’immobilisme politique d’Arias assènent le
tout dernier coup à Don Juan Carlos, discréditant totalement le
compromis historique de la monarchie espagnole avec la
démocratie, déjà boiteux après les événements de Vitoria (Pays
Basque)136 .
De ce fait, la démission d’Arias se présente comme la seule
solution possible afin de recouvrer, au plus vite, le consentemen t
populaire, la confiance de l’opposition et de démarrer, depuis le
début, l’ambitieux projet de réforme politique.
Arias présente sa démission le 1 juillet 1976: cette révocation
surprend à l’improviste autant la presse que le Búnker, tenu dans
l’ignorance absolue par volonté de Don Juan Carlos (le grand secret
de la décision royale empêche les ultras de se mobiliser et
d’organiser un front d’opposition).
136 Le 3 mars 1976, à Vitoria, la Guardia Civil locale tue cinq personnes
pendant la répression d’une manifestation ouvrière : cela discrédite
énormément le gouvernement car l’opinion publique espagnole interprète
cette répression comme l’échec d’un système qui promet la liberté mais qui
répond avec violence, qui annonce la démocratie mais qui pratique encore
l’autoritarisme.
116 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Le 5 juillet 1976, Adolfo Suárez, Ministre du Secrétariat Général
du Mouvement, est élu Chef du Gouvernement frappant de stupeur
l’opinion publique espagnole et provocant la crispation de
l’opposition démocratique et de Bruxelles. D’une part,
l’opposition- unie politiquement depuis le 26 mars 1976 dans la
Platajunta 137 - taxe Suárez de apagón 138 pour considérer son
élection comme un pas en arrière sur le chemin vers la démocratie;
d’autre part la CEE considère sa nomination comme une claire et
nette victoire de la droite franquiste.
La presse accueille aussi très mal le nouveau chef de l’exécutif,
car elle le considère comme étant le tout dernier atout dans le jeu
du Búnker pour raffermir le Franquisme et estomper tout espoir
démocratique.
Cependant, le choix de Suárez ne doit pas être considéré comme
une décision accidentelle, ni comme plus grande erreur de Don Juan
Carlos, opinion fortement encouragée et fomentée par la presse.
Tout au contraire, il est le résultat d’un adroit et sagace
programme de Miranda. En effet, si d’un côté Suárez, tranquillise le
Búnker, de l’autre de par son jeune âge (il a seulement 43 ans au
moment de sa nomination), il s’identifie complètement avec le
projet du Roi, étant à ses yeux le plus haut garant d’un véritable
revirement politique.
Le discours que Suárez prononce le 9 juillet 1976, lors du
Premier Conseil des Ministres, ne laisse planer aucun doute sur sa
volonté démocratique en même temps qu’il neutralise la méfiance
de l’entourage politique et médiatique, car il affirme officiellement
que « [... ] El Gobierno que voy a presidir se constituirá en gestor
legítimo para establecer un juego político abierto a todos. La meta
137 Union de l’opposition démocratique par le biais de la fusion de la JDE et
de la Plataforma de Convergencia Democrática. La Platajunta se présente
donc comme un organisme unitaire d’opposition au système politique en
place axé sur le compromis historique entre le PCE (qui renonce à sa
stratégie d’infiltration syndicale en échange d’une participation active dans le
processus de démocratisation) et le PSOE.
138 Panne et/ou coupure de courant électrique : utilisation métaphorique pour
entrevoir en Suárez la personne qui coupera toute réforme politique.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 117
última es muy concreta: que los gobiernos del futuro sean el
resultado de la libre voluntad de la mayoría de los españoles» 139 .
De même, ce discours dévoile en filigrane les deux objectifs
principaux du Gouvernement Suárez:
1) L’approbation de la Ley para la Reforma Política
2) L’indiction des premières élections libres au suffrage universel
et direct, afin de pouvoir gouverner avec le consentement du
peuple espagnol et d’élaborer une nouvelle constitution
démocratique (d’où la nécessité d’une politique de consensus et d’un
climat de Ruptura Pactada avec les forces de l’opposition).
Suárez accélère tout de suite l’allure de la transition politique,
s’éloignant catégoriquement de l’immobilisme et de la paralysie
d’Arias, et ouvre concrètement la voie à l’étape constituante.
Pour achever son but ultime, la démocratie en tant que système
politique axé sur la souveraineté populaire et un gouvernemen t
représentatif, les trois mots-clés de l’administration Suárez sont:
l’amnistie politique et sociale, la collaboration avec les forces
d’opposition (PCE et PSOE) et la légalisation de tous les partis
politiques.
Le premier écueil qui s’oppose au projet de Suárez- amalgame de
réforme politique et de rupture démocratique- est la réforme du
Code Pénal, mise en échec pendant le dernier gouvernement Arias.
Suárez la relance- forçant l’obstructionnisme du Búnker- et elle
est finalement approuvée, à la majorité de 245 voix, par Las Cortes
le 9 juillet 1976, contre les 175 voix des députés franquistes. D’ici
le 10 février 1977, tous les partis de l’opposition, sauf le PCE,
seront reconnus et légalisés.
Pourtant, l’objectif du Chef du Gouvernement est encore
inachevé, car son but ultime est la légalisation du PCE et sa pleine
imbrication politique dans le processus de transition politique. À
cette fin, le revirement démocratique de la stratégie du parti
communiste est aussitôt nécessaire.
Désireux de faire partie de la nouvelle architecture politique de
l’État espagnol, Carrillo reconnaît officiellement la monarchie
139 Reportage télévisuel, La Transición 1973-1977, [Link].
118 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
(condition indispensable pour la légalisation), le 28 juillet 1976
pendant le meeting de Rome, et, sans trop attendre, annonce la
pleine volonté du PCE de s’engager dans un compromis politique
avec les autres forces politiques et de fonctionner comme un parti
démocratique.
Pour sa part, à partir du 28 août 1976, Suárez organise des
rencontres secrètes avec le leader communiste, qui déboucheront, le
9 avril 1977, sur la légalisation du PCE.
La deuxième démarche de cette étape pré-démocratique est
l’accomplissement d’une authentique réconciliation entre les
Espagnols, qui signifie le dépassement du mythe de las dos Españas
et l’oubli de la Guerre Civile, moyennant une amnistie politique et
sociale.
Encore une fois Suárez atteint ses objectifs. Le 30 juillet 1976, il
octroie une première amnistie politique limitée, qui affecte les
prisonniers politiques et les membres de la UMD mais qui exclut
péremptoirement les prisonniers ordinaires et les terroristes de l’
ETA.
La toute dernière pièce manquante dans ce tableau réformateur
est l’approbation de la Ley para la ReformaPolítica, pièce
maîtresse de la transition politique et moteur du changement
pacifique vers la démocratie.
Présentée à Las Cortes le 10 septembre et approuvée le 16
novembre 1976 140 , cette loi démantèle définitivement l’appareil
franquiste moyennant l’établissement d’un État démocratique, axé
sur l’État de Droit, en tant qu’émanation de la volonté souveraine
du peuple et scelle irrémédiablement le passage de l’État national à
l’État libéral, liquidant à jamais les principes fondamentaux de la
législation franquiste.
Le référendum populaire est organisé le 15 décembre 1976, sous
la devise Si votas SI hoy, podrás decidir mañana: la participation
populaire est massive (77,4 % de ceux qui ont le droit de vote se
rendent aux urnes) et elle est approuvée par la majorité du peuple
(94,2 % des voix est positif).
140 Votée par 425 voix positives, 59 voix négatives et 13 abstentions.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 119
Après l’approbation parlementaire et populaire, le
Gouvernement Suárez attraversa il Rubicone: le régime de Franco
appartient déjà au passé et le premier pas sérieux vers un futur
démocratique vient d’être franchi.
La démarche finale- broche entre la transition politique et
l’étape constituante- est le résultat d’une déclaration de Suárez faite
le jour suivant l’énorme succès populaire du référendum: « [...] La
soberanía nacional reside en el pueblo, hay que conseguir que el
pueblo hable cuanto antes» 141 .
Nous nous référons aux premières élections générales, libres et
démocratiques fixées pour le 15 juin 1977: grâce à la réforme du
Code Pénal, neuf partis politiques-y compris le PCE- posent leur
candidature dans vingt-cinq circonscriptions électorales,
confirmant la crédibilité démocratique du processus de réforme
politique.
La participation populaire est encore une fois massive: 77 % de
ceux qui ont le droit de vote se rendent aux urnes et, pour la
première fois depuis 1936, ont la possibilité de choisir libremen t
leur orientation politique.
C’est la coalition de centre- le parti de l’UCD fondé le 3 mai
1977 sous la direction de Suárez- qui remporte les élections avec 34
% des voix et 165 sièges au Parlement, suit le PSOE (le grand
gagnant de gauche et deuxième parti) avec 29 % des voix et 118
sièges au Parlement, et enfin le PCE (la seule coalition communiste
qui obtient une représentation parlementaire) avec 9% des voix et
9 sièges au Parlement.
Cet acte d’énorme transcendance historique et politique est
finalement scellé, le 22 juillet 1977, par la première session
plénière des anciennes Cortes franquistes qui, à partir de ce jour,
seront dénommées démocratiquement le Sénat et la Chambre des
Députés, socle dur du nouvel édifice démocratique et première
manifestation de la souveraineté populaire.
141
Javier TUSELL, Historia de la Transición, 1975-1986, op. cit., p. 32.
120 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
La rela nce de la politique extérieure: de l’entrée au
Co nseil de l’Europe à l’amorce des négociations d’adhésio n
avec la CEE
Si la nomination de Suárez à la tête de l’exécutif imprime d’une
part une extraordinaire accélération au processus de transition
politique, elle revitalise d’autre part la politique extérieure, mise en
échec pendant la période Arias à cause de la répudiation morale de
la communauté internationale et de la suspension des négociations
avec la CEE (1 octobre 1975), suite aux exécutions du 26
septembre 1975.
Les trois objectifs que Suárez et Marcelino Oreja Aguirre,
nouveau Ministre des Affaires Etrangères, se fixent dans l’intention
d’imbriquer l’Espagne de la Transition dans un échiquier mondial en
progressive évolution, objectifs tous déjà esquissés sous
l’administration Castiella pendant les années 60, sont:
1) La pleine intégration à la vie internationale
2) L’universalisation des relations diplomatiques
3) L’adhésion complète à la CEE et aux autres Institutions
européennes.
Qu’est-ce qui avait empêché Castiella d’aboutir à ses objectifs?
La réponse nous est connue: Franco et son régime, principaux
obstacles à toute normalisation diplomatique et à toute
homologation démocratique avec l’Europe communautaire.
De ce fait, la relance de la politique extérieure pendant
l’administration Suárez est obligatoirement engagée au rythme du
changement politique intérieur et se transforme en volet extérieur
du processus de la transition à la démocratie, car l’établissement
d’un État libéral est la condition préalable et indispensable à toute
normalisation internationale.
En outre, les réussites de Suárez posent les jalons d’un
changement pacifique vers la démocratie et rendent son projet
extérieur politiquement viable. Elles sont au nombre de trois:
l’approbation de la Ley para la Reforma Política, la légalisation des
partis politiques et l’indiction des premières élections libres et
démocratiques.
Parmi les trois objectifs cités plus haut, l’adhésion à la CEE est
celui qui recueille le consensus de toutes les forces politiques, car il
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 121
acquiert aussitôt une valeur métapolitique: autant le gouvernement
que les partis politiques considèrent l’Europe communautaire
comme la solution à tous les problèmes de l’Espagne- liberté,
ploutocratie, pluralisme et modernisation- et comme la source
ultime de légitimation démocratique.
L’adhésion à la CEE dissimule par conséquent un triple but:
l’accomplissement final de l’autonomie politique, la mise en place
d’une économie de marché et l’enchâssement dans un système
collectif de défense.
Après la victoire de l’UCD aux élections démocratiques (15 juin
1977), l’Espagne remplit les trois conditions indispensables pour
l’adhésion à la CEE: c’est un pays géographiquement et
historiquement européen, elle est homologable démocratiquement
et elle dispose d’une économie de marché.
Par conséquent, le 28 juillet 1977, le Gouvernement Suárez
sollicite l’ouverture des négociations avec la CEE « [...] Con vistas
a la integración de España en dicha Comunidad, como miembro
de pleno derecho» 142 .
Le 20 septembre 1977, le Conseil des Ministres de la CEE - suite
à l’évolution de l’État espagnol vers un régime authentiquemen t
démocratique, à l’établissement des libertés individuelles (politiques
et syndicales), à la légalisation des partis politiques et l’indiction
d’une ample amnistie- charge à l’unanimité la Commission de
l’élaboration d’un rapport afin d’entamer les négociations (en
application de l’Art.49 §1 TUE).
Entre le rapport de la Commission et l’ouverture officielle des
négociations, l’administration Suárez brûle des étapes indispensables
à la pleine homologation communautaire: le 24 septembre 1977,
l’Espagne adhère au Conseil de l’Europe, véritable antichambre à
l’adhésion à la CEE, et ratifie la CEDH, le plus haut bastion de
défense des droits fondamentaux tels qu’ils résultent des traditions
constitutionnelles communes aux États membres et premier
142
Lettre d’Adolfo Suárez à Henri Simonet (Président belge du Conseil des
Ministres de la CEE) in José DÍAZ GIJÓN, et al., Historia de la España
actual 1939-1996, Autoritarismo y Democracia, op. cit., p. 398.
122 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
dispositif international de protection des droits de l’homme; le 10
février 1978 est créé un nouvel organe négociateur- sous l’égide de
Calvo Sotelo- chargé des négociations avec la CEE en vue d’un
nouveau traité d’adhésion.
Ce n’est que le 19 décembre 1978 que le Conseil des Ministres
de la CEE, en application de l’Art.49 §1 du TUE, accepte la
demande d’adhésion et annonce le début des négociations pour
février 1979.
Le 5 février 1979, les négociations Madrid/Bruxelles débutent
donc officiellement. Ce sont initialement des négociations qui
établissent les périodes transitoires nécessaires, afin que l’adhésion
d’un nouvel État membre ne désarticule, ni n’affaiblisse, sa
structure économique et, qu’en même temps, la CEE puisse se
préparer économiquement et institutionnellement à l’impact de
toute nouvelle ampliation.
Le paquet des négociations se compose donc de 21 chapitres,
parmi lesquels l’agriculture, la pêche, l’union douanière, la fiscalité,
les îles Canaries et la question de Ceuta et Melilla, qui seront
négociées entre 1979-1985 (elles débutent sous l’administration de
l’UCD et se terminent sous celle du PSOE, sous l’égide de Felipe
González) et seront les négociations les plus longues et les plus
difficiles de toute l’histoire de l’ampliation communautaire.
En effet, l’amorce des négociations montre tout de suite que le
processus vers l’adhésion aurait été complexe et plein de difficultés
et aurait empêché par conséquent une allure rapide et constante. De
ce fait, l’Espagne ne signera le TCE que le 12 juin 1985 et adhérera
à la CEE en tant que membre de plein droit, le 1 janvier 1986,
contre toute attente de Marcelino Oreja qui prévoyait la pleine
intégration pour le 1 janvier 1981.
Quels sont donc les obstacles qui font boiter l’allure rapide de
Calvo Sotelo (Ministre des relations avec la CEE), qui font échouer
les pronostics de Marcelino Oreja (Ministre des Affaires
Etrangères) et qui retardent l’adhésion tout au long de ces sept
années?
D’après notre analyse, nous en avons relevé au moins sept,
fondamentaux, dont cinq affectent directement le marchandage
Madrid/Bruxelles et deux concernent directement l’économie
espagnole:
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 123
1) Le remaniement et l’extension de l’Accord Préférentiel de
1970 aux trois nouveaux membres (Grande-Bretagne, Irlande et
Danemark);
2) La mise en place des Fonds Structurels143 pour aider
financièrement l’Espagne;
3) La concurrence en matière d’agriculture et de pêche, surtout
au détriment de la France et de l’Italie;
4) La reprise de l’Acquis Communautaire (Art.49 §1 TUE) et
les révisions et les amendements du TCE que chaque nouvelle
adhésion impose (Art. 48 TUE);
5) L’Accord de Fontainebleau (25-26 juin 1984) 144 ;
6) La crise économique espagnole;
7) Le sous-développement économique, le chômage et les
déséquilibres régionaux.
Bref, une fois les réticences politiques gommées (la mort de
Franco et le démantèlement de son régime autoritaire), des
réticences économiques (compétitivité des produits espagnols
méditerranéens et le sous-développement de son économie)
jaillissent et scandent le rythme de la difficile intégration
communautaire renversant les paramètres et les préjudices d’antan.
143
Tels que le Fonds Social européen ; le FEDER (Fonds européen de
développement régional) et le FCE (Fonds européen de cohésion). Toutes ces
actions structurelles, sous forme de compensations financières, sont
l’instrument principal d’une politique régionale de cohésion économique et
sociale et sont donc destinées aux États moins riches et moins développés de
la CEE afin qu’ils puissent répondre aux critères économiques et sociaux
exigés par le TCE.
144
L’Angleterre, ayant une agriculture de taille modeste et important la
plupart de son alimentation des pays du Commonwealth, exige la
renégociation du budget communautaire, mécanisme trop coûteux et injuste.
La renégociation débouche sur l’Accord de Fontainebleau, une correction des
charges budgétaires au profit de la Grande-Bretagne et la diminution de sa
part TVA de 66 % en ce qui concerne le financement du budget
communautaire et de la PAC.
124 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Deuxième Gouvernement Suárez (1977- 1979): de l’aboutisse-
ment de l’étape constituante à la consolidation démocratique
Le 5 juillet 1977, ayant remporté les premières élections libres et
démocratiques après quarante ans de dictature et d’apathie politique
du peuple espagnol, Suárez présente son nouveau gouvernement
devant le Roi d’Espagne. Ce sera cette nouvelle équipe ministérielle
qui devra légitimer le passage, dans la légalité, des vestiges du
Franquisme à une politique de réformes, de modération et de
consensus, et amorcer la deuxième transition, broche entre la
Ruptura Pactada et la politique de consensus, entre la transition
politique et la consolidation démocratique.
Les trois grands défis qui esquissent le cadre politique de cette
seconde phase de la transition à la démocratie sont essentiellement:
1) La nécessité d’aboutir à l’étape constituante;
2) La crise économique;
3) L’organisation territoriale de l’État et le démantèlement de
l’État unitaire franquiste.
Le Gouvernement Suárez fait face à ces défis à travers une
stratégie de consensus parmi les forces politiques, différentes et
variées, qui se cristallise sous forme de trois pactes, véritable épine
dorsale de la Renaissance espagnole, à savoir:
1) Le Pacte politique – La Constitution de 1978: pont entre
l’autoritarisme et la démocratie, expression juridique du consensus
politique axée sur la liberté et l’égalité;
2) Le Pacte économique et social – Les Pactos de la Moncloa
de 1977: concrétisation du consensus en matière économique, ces
Pactes visent la correction des principaux déséquilibres macroéco-
nomiques et régionaux de l’État espagnol et l’adaptation du systè-
me productif aux exigences et paramètres de la nouvelle économie
mondiale. Les quatre démarches de ce programme d’austérité éco-
nomique sont essentiellement: une politique monétaire stricte basée
sur le contrôle de la croissance des coûts et des prix; une politique
budgétaire pour le contrôle et la réduction des dépenses publiques de
consommation et réorientation de ces dépenses vers des inves-
tissements de capital; la dévaluation de la peseta et la mise en place
d’une politique de revenus;
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 125
3) Le Pacte National – La subdivision du pouvoir unitaire et
central de l’État en dix-sept Co munidades Autónomas (chacune
est dotée d’organes administratifs propres et/ou de départements
adjacents) et deux villes autonomes (Ceuta y Melilla) et la recon-
naissance des trois nationalités historiques de Catalogne, Pays
Basques et Galicie, d’après le Titre VII, Art. 2 de la Constitution:
«La Constitución se fundamenta en la indisoluble unidad de la
Nación española, patria común e indivisible de todos los
españoles, y reconoce y garantiza el derecho a la autonomía de
las nacionalidades y regiones que la integran y la solidaridad
entre todas ellas» 145 .
Négligeant les détails du consensus économique et de la
décentralisation de l’État espagnol, nous voulons à ce point de
notre travail focaliser notre attention sur l’élaboration et
l’approbation, parlementaire et populaire, de la Constitution et sur
les premières élections générales- constitutionnelles et municipales-
du 1 mars 1979, où, remportant une autre victoire, l’UCD
confirme la stabilité de l’encadrement politique du pays.
L’approbation parlementaire presque unanime de la
Constitution (31 octobre 1978) 146 et sa promulgation après le
référendum populaire du 6 décembre 1978, est le résultat d’un
processus politique dual de réforme-rupture (politique et juridique)
et est le point de départ, irréversible, qui aboutira à une Espagne
réellement démocratique.
La Constitution, après les deux étapes républicaines de l’Histoire
de la Péninsule Ibérique (1873-1874; 1931-1936), décrète que la
démocratie est le seul et unique principe légitime, affirme que la
souveraineté nationale réside dans le peuple, définit l’Espagne
comme un État social et démocratique de droit (Art.1 § 1) sous la
forme politique d’une monarchie parlementaire (Art. 1 § 3),
145
José DÍAZ GIJÓN, et al., Historia de la España actual 1939-1996, op.
cit., p. 276.
146
Les seules voix négatives sont celles de Silva Muñoz (Parti Populaire) et
de Letamendía (indépendantiste basque). Tous les députés de l’Alianza
Popular, du PNV et de l’Esquerra Republicana s’abstiennent également.
126 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
reconnaît le droit à la liberté religieuse (Art. 16 § 1) niant la
confessionnalité étatique (Art. 16 § 3) et enfin définit son
orientation économique en accord avec le modèle économique des
pays de la CEE, une économie de marché (Art.38).
L’émanation de cette loi fondamentale qui définit le système
politique de l’État espagnol recouvre, aux fins de notre travail, une
double importance car, d’une part, il marque le zénith de la
consolidation politique et démocratique à travers une extraordinaire
évolution historique, politique, morale et culturelle du peuple
espagnol et, d’autre part, elle scelle à jamais la rencontre
Espagne/Europe après quarante ans d’anachronisme politique et de
décalage économique.
Néanmoins, si d’un côté cette toute dernière réussite
personnelle de Suárez complète le démantèlement des institutions
et des lois fondamentales du régime franquiste et s’érige en tant que
garante d’un futur de liberté et de démocratie, d’un autre côté elle
est déficitaire face aux problèmes qui, déjà pendant les années 70,
avaient tenaillé les heures ultimes du Caudillaje de Franco,
notamment la crise économique et sociale; l’essor des
nationalismes et la recrudescence du terrorisme. C’est une
Constitution qui instaure une démocratie politique mais pas encore
une démocratie économique et sociale.
Cela dit, le tout dernier volet de cette étape constituante, preuve
d’une réelle consolidation démocratique, au moins politique, nous
est offert par les élections du 1 mars 1979, symbole de la victoire
du consensus et du compromis de Suárez et dernière expression de la
coopération entre partis (UCD et PSOE).
À partir des élections de 1979 et jusqu’à la démission de Suárez
en tant que Chef du Gouvernement et Président de l’UCD (29
janvier 1981), cette politique de conciliation sous le liderazgo de
l’UCD- nécessaire pour l’élaboration de la Constitution et
indispensable pour faire face à la grave crise économique- au fur et
à mesure perd consistance au point de s’effriter et de se
transformer en une politique de signe opposé, caractérisée par un
fort antagonisme entre partis UCD/PSOE, une énorme instabilité
gouvernementale et une insidieuse pression syndicale parrainée par
l’UGT (Unión General de Trabajadores, syndicat historiquement
affilié au PSOE).
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 127
La concomitance de ces forces, corsée par l’essor de la violence
subversive et militaire de l’extrême droite (Operación Galaxia 147 ,
16 novembre 1978, et la Intentona del General Tejero 148 , 23
février 1981), fera vaciller plus d’une fois la jeune et fragile
démocratie et débouchera sur une crise politique permanente,
jusqu’aux élections législatives du 29 octobre 1982 que le PSOE de
Felipe González remportera à la majorité absolue. La victoire
socialiste esquissera une période de stabilité politique, d’ouverture
extérieure et témoignera de l’essor de la vocation européiste de
l’Espagne.
Début des négociations d’adhésion avec la CEE (5 février
1979): de l’optimism e initial au Giscardazo
Après la sollicitation officielle de l’ouverture des négociations pour
l’adhésion à la CEE (28 juin 1977), l’acceptation du Conseil des
Ministres sous la Présidence de Jean-François Poncet de la
candidature espagnole (20 septembre 1977) et l’autorisation de la
Commission présidée par Roy Jenkins d’entamer l’ampliation
communautaire (novembre 1978), la séance initiale des
négociations débute le 5 février 1979.
Les raisons qui poussent Marcelino Oreja à choisir l’option
communautaire pour une Espagne au seuil de la légitimation
démocratique et plongée dans une profonde crise économique sont
au nombre de quatre:
1) La valeur métapolitique: l’homologation de l’Espagne à
l’Europe démocratique, au-delà de la profunda ligazón
147
Projet de conspiration militaire organisé par les Généraux Tejero,
Gutiérrez Mellado et Saénz de Ynestrillas contre le Palacio de la Moncloa
(siège du gouvernement) afin d’établir un nouveau gouvernement présidé par
des militaires.
148
Tentative de coup d’État organisée par le lieutenant colonel Tejero (qui
siège à Las Cortes), par les Généraux De Valencia, Milans del Bosch et la
División Corazada afin de renverser le Gouvernement de Calvo Sotelo et de
créer une junte militaire.
128 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
géographique et historique, devient garante et vecteur de
légitimation démocratique et d’autonomie politique;
2) L’insuffisance de la portée économique et commerciale de
l’Accord Préférentiel (1970): seule une adhésion complète peut
vitaliser et réformer la structure économique nationale octroyant à
l’Espagne une position importante dans le nouvel échiquier
économique mondial;
3) La réorientation du commerce extérieur et l’impossibilité de
garder le Statu Quo;
4) L’imbrication dans un système de défense internationale.
L’option communautaire n’est désavantageuse qu’à court
terme 149 , contrecarrée à ce titre par les Ministères du Commerce et
du Tourisme, elle s’avère être une option globale d’intégration
économique, politique, sociale, défensive et culturelle qui éveille
l’enthousiasme et l’optimisme à la fois politique et populaire.
Après quarante ans de dictature, pendant laquelle l’Europe n’était
que la négation de l’essence du régime et un mythe inaccessible (à
partir du Plan de Estabilización de 1959) à cause d’une situation
déficitaire aux niveaux politique et économique, elle est perçue
comme la panacée des maux de l’Espagne et assume aussitôt les
contours du mythe salvateur, reprenant le discours d’Ortega y
Gasset de España como problema y Europa como solución.
Cependant, cet optimisme ibérique se heurte à une attitude
communautaire réticente et hostile (surtout de la France de Giscard
d’Estaing) face à une immédiate ampliation méridionale de
l’Europe: le noyau dur de la question n’est plus une réticence
politique, mais ce sont plutôt des réticences économiques,
institutionnelles et de pur «chauvinisme giscardien».
Le tout premier obstacle contre lequel se heurte la diplomatie
espagnole ce sont les réticences économiques des pays
méditerranéens, notamment l’Italie et la France, car l’entrée de
l’Espagne porte inévitablement préjudice à leurs productions
149
À court terme, les adaptations communautaires, institutionnelles mais
surtout économiques, désavantagent certains secteurs productifs espagnols et
causent une hausse des prix bien avant l’augmentation de la production.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 129
agricoles et engendre une compétitivité majeure en matière de
pêche et de construction navale.
En ce qui concerne le secteur agricole, en effet, l’entrée de
l’Espagne présuppose non seulement l’adaptation de sa structure et
de sa production au système agricole commun, mais aussi une
augmentation de 30 % de la surface agricole de la CEE, de 31 % de
la population employée dans le secteur agraire et de 31 % des
propriétaires agraires, ce qui équivaut à un changement des
paramètres de la PAC et donc à une redistribution des quotas
financiers au détriment surtout de la France, la plus grande nation
agricole de la Communauté.
Pour ce qui est de la concurrence, les trois secteurs affectés sont
essentiellement la pêche (d’où une inévitable réduction des quotas
de pêche parmi les neuf États membres); la construction navale
(dans laquelle l’Espagne est à la troisième place au niveau mondial)
et la production industrielle sidérurgique et textile.
Les dernières réticences économiques des Neuf dépendent de
l’économie espagnole, déficitaire par rapport aux paramètres
communautaires et déséquilibrée au niveau régional 150 . Cette
délicate situation oblige, par conséquent, la CEE à aider
financièrement l’État espagnol par le biais du Fonds régional
européen et de la politique de développement régional, politique
mise en place depuis 1972-1974 pour aider tous les États ayant un
produit national brut par habitant inférieur à 90 % de la moyenne
communautaire.
Le deuxième obstacle qui s’interpose entre la sollicitation
espagnole et l’adhésion complète à la CEE concerne les
adaptations institutionnelles communautaires- obligatoires suite à
150
Les villes de Madrid, Barcelone et Guipúzcoa- occupant une surface
territoriale de 340 Kms carrés équivalent à 4 % du territoire national-
produisent 39 % du PIB, 43 % de la production industrielle et 74 % du PIB
par habitant par rapport à la moyenne communautaire ; tandis que les dix
provinces espagnoles les moins riches, qui pourtant occupent 45 % du
territoire national, produisent 32 % du PIB et 37 % du PIB par habitant par
rapport à la moyenne communautaire.
130 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
tout nouvel élargissement (Art. 48 TUE)- et la reprise de l’Acquis
Communautaire par l’Espagne (Art. 49 § 2 TUE).
Du point de vue communautaire, les États déjà membres doivent
amender les Traités constitutifs, les adaptant à la nouvelle réalité
d’une Europe élargie, et doivent rééquilibrer leur participation et
leur représentation au sein des organes institutionnels de la CEE
(Conseil des Ministres, Commission et Parlement européen);
d’ailleurs l’État espagnol doit adapter sa législation au droit dérivé
de la CEE, enchâssant dans son droit interne les directives
communautaires et doit souscrire à tous les accords internationaux
ratifiés jusqu’alors par la CEE.
Finalement, le tout dernier obstacle est celui de l’attitude
obstructionniste de la France face à une nouvelle ampliation,
connue sous l’appellation de Giscardazo, à cause de l’hostilité du
Président français Giscard d’Estaing.
De ce fait, le 5 juin 1980, un an seulement après l’amorce des
négociations Madrid/Bruxelles, Giscard d’Estaing déclare
publiquement la nécessité de congeler toute future ampliation,
jusqu’au moment où la CEE aura totalement achevé le processus de
rénovation entamé suite au premier élargissement (1 janvier 1973,
Grande-Bretagne; Irlande et Danemark): l’impératif catégorique
giscardien est avant tout la rénovation, ensuite l’ampliation.
Mais quelles sont les véritables raisons, lisibles en filigrane sous
la devise rénovation, qui induisent le Président français à ce frenazo
communautaire?
D’après notre analyse, nous en avons relevé au moins trois:
1) Des répercussions économiques et sociales (redéfinition du
budget communautaire);
2) Des répercussions agricoles (préjudice à la production agricole
française);
3) Des répercussions politiques (perte de l’appui électoral des
agriculteurs français suite à la redéfinition de la PAC).
En définitive, la rénovation giscardienne sous-tend
essentiellement l’augmentation du budget et des ressources
communautaires afin de renouveler la PAC et de l’adapter aux
exigences d’une Europe ouverte à une deuxième et/ou troisième
ampliation.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 131
Il va de soi que si d’un côté ce Giscardazo freine les
négociations Madrid/Bruxelles, de l’autre côté il a des répercussions
directes très importantes sur l’État espagnol, notamment:
1) Freinant le calendrier des négociations, il désenchante
l’administration Suárez et fait échouer les pronostics de Marcelino
Oreja (après deux ans de négociations, il prévoyait l’intégration de
l’Espagne à la CEE en tant que membre de plein droit pour le 1
janvier 1981);
2) Il accentue la désillusion politique espagnole débilitant sa
vocation européiste;
3) Il détériore les relations diplomatiques Madrid/Paris, d’ailleurs
déjà problématiques à cause de la non collaboration française par
égard aux réfugiés basques et au terrorisme de l’ETA.
La sortie de cette impasse et la réactivation définitive du
chapitre communautaire ne se réalisent qu’entre 1981 et 1983,
deux ans décisifs pour la rénovation et le raffermissement du
système politique interne et pour la relance de la vocation
européiste de l’Espagne.
Les démarches décisives qui débloquent la situation de pat et qui
placeront inexorablement l’Espagne de González au seuil de la
modernité européenne sont essentiellement:
1) L’adhésion à l’OTAN (10 décembre 1981): elle se réalise
sous le Gouvernement de Calvo Sotelo engageant européisme et
atlantisme contre la ferme opposition des forces de gauche (PSOE
et PCE);
2) Le Conseil européen de Stuttgart (17-19 juin 1983): organisé
sous la Présidence allemande de la CEE et sous l’administration
González en Espagne, il décrète l'accroissement du budget
communautaire- condition indispensable et préalable à la réforme
de la PAC- et par conséquent donne une énorme impulsion à
l’ampliation et surtout à l’adhésion espagnole.
À partir du Conseil européen de Stuttgart, le long chemin vers
l’adhésion est finalement dégagé et les négociations s’accélèrent à
tel point que, le 12 juin 1985, l’Espagne signera l’Acte d’Adhésion.
132 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Effondrem ent de l’UCD et gouverneme nt Ca lvo Sotelo
(1979-1981): de la fin de la politique de consensus à
l’atlantism e.
Les élections législatives de 1979 marquent le point de départ d’une
nouvelle ère de la vie politique espagnole: à partir de ce moment
l’Espagne témoignera d’un crescendo d’inquiétude, de pessimisme,
de crise économique et d’inefficacité de l’exécutif qui débouchera
sur les démissions d’Adolfo Suárez, le 29 janvier 1981.
De ce fait, ces élections, quoique remportées à la majorité par
l’UCD, témoignent de deux changements politiques transcendants
qui à la fois parraineront et saperont la construction démocratique
de l’Espagne jusqu’à nos jours, à savoir: l’accroissement des voix
nationalistes (surtout basques et catalanes) et l’affermissement du
PSOE qui de parti ouvrier se transforme en parti catch-all, c’est-à-
dire, un parti qui absorbe les différentes couches sociales (de la
classe ouvrière aux cols blancs) et, par conséquent, représente la
structure occupationnelle globale du pays.
À cela il faut ajouter une crise politique toujours plus manifeste
au sein de l’UCD à partir du nouveau gouvernement d’avril 1979 et
une opposition, politique (PSOE) et sociale (UGT), toujours plus
chevronnée contre l’inefficience décisionnaire- en matière
économique et sociale- de l’exécutif: Suárez après six ans de
liderazgo incontesté et de politique de consensus se retrouve à faire
les comptes avec un harcèlement interne (Los Barones)151 et
externe (motion de censure de Felipe González).
Les chefs d’accusation contre l’administration Suárez
proviennent essentiellement de l’UCD – opposition interne – qui
l’accuse de poursuivre et raffermir son liderazgo contre toute
participation active des Barones dans la gestion politique du pays;
du PSOE – opposition externe – en la personne de Felipe González
151
Los Barones sont les leaders des différentes familles politiques qui
forment l’UCD (tels que Pío Cabanillas, Rodolfo Martín Villa, Francisco
Fernández Ordoñez et Landelino Lavilla) lesquels s’opposent au fur et à
mesure à la politique toujours plus présidentialiste de Suárez.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 133
qui l’accuse d’une politique socio-économique déficitaire et d’une
politique des Communautés Autonomes lacunaire.
L’opposition interne touche son zénith à la fin de 1980, quand
le manque de cohésion interne et d’une idéologie politique
cohérente débouchera sur une crise du gouvernement qui causera
l’irréversible désagrégation politique de l’UCD.
L’opposition externe culminera avec la motion de censure de
González, le 21 mai 1980. À partir de ce moment, l’appui
populaire à González augmente, tandis que Suárez fait face à la
crise.
Ce sera à juste titre la crise idéologique de l’UCD, l’offensive
socialiste et surtout la perte de confiance du Roi qui pousseront le
Chef de l’exécutif vers la décision irréversible de démissionner le
29 janvier 1981.
Le relais de l’exécutif est pris aussitôt par Calvo Sotelo- ancien
Ministre des relations avec la CEE et deuxième vice-président aux
affaires économiques depuis le tout dernier remaniement ministériel
de Suárez (8 septembre 1980)- qui, rejetant la proposition du PSOE
de former un gouvernement de coalition avec l’UCD, confirme à
peu près la même équipe ministérielle que Suárez.
La prise de pouvoir de Calvo Sotelo s’accomplit dans un climat
interne très embrouillé politiquement et très dangereux pour la
survie de la toute nouvelle démocratie.
Les causes qui menacent l’entier processus de la transition et
mettent en exergue la fragilité du système démocratique sont
essentiellement au nombre de quatre:
1) Un gouvernement parlementairement faible à cause de la
fragmentation du parti de la droite et de la difficulté de former des
majorités parlementaires;
2) La maigre cohésion de la droite démocratique (désagrégation
politique de l’UCD);
3) La vigoureuse opposition de la gauche (PSOE et PCE);
4) Le harcèlement de la démocratie par la droite totalitaire
(Intentona del General Tejero) et par le terrorisme basque
(l’enlèvement et l’assassinat de l’ingénieur Ryan- ingénieur auprès
de la centrale nucléaire de Lémoniz- le 6 février 1981).
Parmi tous ces fronts d’opposition, celui qui, plus que les autres,
134 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
assène le tout dernier coup à la transition et fait vaciller
sérieusement la démocratie est la Intentona del General Tejero du
23 février 1981. Cette tentative de coup d’État, lors de la votation
finale relative au Gouvernement de Calvo Sotelo, n’est que le
zénith du mécontentement du secteur ultra des forces armées face
au processus de rupture et de réforme politique engagé par la Ley
para la Reforma Política (1976); la légalisation du PCE (1977); les
premières élections libres et démocratiques (1977) et la
Constitution (1978).
La prompte réaction du Gouvernement et, surtout, l’impeccable
et vaillant agissement de Don Juan Carlos font échouer le coup
d’État, mettant un terme au processus de Transition et légitimant
démocratiquement la Monarchie espagnole.
Malgré cet extraordinaire succès démocratique, la situation
interne demeure inquiétante car la réalité est celle d’un pays
toujours plus accablé par une grave crise économique et sociale,
déchiré politiquement par une progressive crise gouvernementale et
par un antagonisme toujours plus radical entre la droite (UCD) et
la gauche (PSOE). À la suite des grandes réussites de Suárez, la
crainte est de voir tout s’écrouler comme un château de cartes.
La brève période de l’administration de Calvo Sotelo (février
1981-octobre 1982) est presque négligeable aux fins de notre
travail, si ce n’est pour ce qu’implique le volet plus controversé de
sa politique: parrainé par Marcelino Oreja mais soulevant la plus
vive opposition de la gauche, Calvo Sotelo réoriente son regard
vers la politique extérieure et joue la carte de l’atlantisme
sollicitant l’adhésion de l’Espagne à l’OTAN.
Malgré l’attitude de la gauche qui objecte vivement à cette
homologation européenne en matière de sécurité et de défense152 ,
deux autres raisons valables poussent l’administration Sotelo vers
cette sollicitation, notamment:
152
La gauche s’oppose catégoriquement à cette adhésion car elle présuppose
la participation active des forces armées dans un système de défense
euroatlantique ôtant à l’Espagne sa liberté de manœuvre.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 135
1) L’échéance, en janvier 1981, du Traité d’Amitié et de
Coopération avec les États-Unis, renouvelé pour une durée de cinq
ans sous l’administration Arias Navarro (24 janvier 1976);
2) La relance du chapitre communautaire, paralysé depuis le 5
juin 1980 à cause de l’obstructionnisme giscardien (le Giscardazo).
De ce fait, après l’approbation parlementaire majoritaire de
l’adhésion de l’Espagne à l’OTAN, le 29 octobre 1981, elle y
adhère officiellement, le 10 décembre 1981, franchissant ce tout
dernier pas qui l’emmène aux portes de la CEE.
La dynamique de cette adhésion est double: si d’un côté
l’Espagne, renonçant une fois pour toutes à sa séculaire neutralité,
se place finalement dans un contexte de défense internationale et
aboutit à un système de défense autonome, non plus satellite des
États-Unis, de l’autre côté, cette démarche clôt définitivement la
politique de consensus, amorcée avec succès par Suárez, et, par
ricochet, scelle la fin du processus de Transition.
Après trois longues années riches de pessimisme, d’inquiétude, de
crise économique et d’inefficacité politique, l’Espagne est
finalement prête pour un futur de consolidation démocratique et de
transition extérieure.
Ces deux objectifs, transcendants autant du point de vue de la
politique intérieure que de la politique extérieure, s'achèveront
pendant les quatorze ans de l’administration socialiste (1982-1996)
sous l’égide de son leader charismatique, Felipe González, garant de
la stabilité politique et de la complète synchronisation avec
l’Europe communautaire.
136 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 137
TROISIÈME PARTIE
Les quatorze ans du gouvernement
socialiste (1982-1996): de la transition
extérieure à l’aboutissement de
l’européanisation de l’Espagne
À la suite des menaces de putsch et à la crise idéologique de l’UCD,
la chambre des députés et le Sénat sont dissous, le 27 août 1982, et
des nouvelles élections législatives sont fixées pour le mois
d’octobre.
Le 29 octobre 1982, jour des élections, marque le début de
l’extraordinaire épopée socialiste: le parti de Felipe González
remporte les scrutins populaires à la majorité absolue (il obtient
48,4 % des voix, ce qui équivaut à plus de dix millions de suffrages)
et double sa représentation parlementaire (202 sièges au
Parlement) écrasant tapageusement l’UCD qui- orphelin de son
leader charismatique153 - perd cinq millions de suffrages, presque 80
% de son électorat, (il obtient seulement 6,5 % des voix) réduisant
de moitié sa représentation parlementaire (12 sièges au Parlement).
Le 2 décembre 1982, jour de la formation du premier
Gouvernement González, s’achève définitivement la transition
politique et s'esquisse la glorieuse période de la transition extérieure.
Les trois axes du programme politique du PSOE sont:
1) La consolidation démocratique;
2) Une réponse efficace à la crise économique;
153
En effet, Suárez quitte l’UCD, le 9 juillet 1982, pour former un nouveau
parti, le CDS, Centro Democrático y Social.
138 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
3) L’ancrage stratégique international de l’Espagne par le biais
de la pleine adhésion à la CEE.
En fonction du sujet de cette étude, l’intention est de focaliser
notre attention sur le troisième point de ce programme, car le
repositionnement européen de la Péninsule Ibérique est, dans le
même temps, un élément de rupture vis-à-vis de la dictature (vouée
à l’isolationnisme international), sceau de légitimation
démocratique (valeur métapolitique) et une source de modernisation
socio-économique.
Dans le sillage de la politique socialiste, l’adhésion à la CEE
devient donc aussitôt la pièce manquante de la rénovation politique
et économique (Constitution de 1978 et les Pactos de la Moncloa
de 1977) de l’Espagne démocratique de Suárez et se présente
comme l’occasion et/ou la solution historique aux problèmes
séculaires du pays: la démocratie; la modernisation et la projection
internationale.
De ce fait, toute la politique extérieure du Gouvernement
González s’enchâsse sous la devise España co mo problema y
Europa co mo solución et aboutit à la pleine européanisation de
l’État espagnol.
D’après notre analyse, les étapes- concomitantes aux trois
législatures socialistes- qui cadencent le rythme de cette transition
internationale et qui redonnent à l’Espagne sa pleine identité euro-
occidentale, au-delà de sa trabazón geográfica e histórica avec le
continent européen, sont au nombre de trois:
• du Giscardazo à l’adhésion à la CEE (1982-1986);
• de l’illusion européenne à la Première Présidence espagnole de
la CEE (1986-1989);
• de la politique del país grande (UEM; PESC; la citoyenneté
européenne et les Fonds de Cohésion Économique et Sociale)
au Conseil européen d’Edimbourg (1989-1992).
En revanche, la toute dernière étape de l’administration
socialiste (1992-1996) témoigne d’une crise interne- détérioration
économique et politique- et d’une crise externe- écroulement du
rideau de fer et élargissement de la CEE vers le Nord-est – qui
feront chanceler pour un moment la vocation européiste de l’État
espagnol, le plongeant dans la crainte d’une nouvelle position
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 139
périphérique à l’intérieur d’un échiquier européen en permanente
évolution.
Première législature de González (1982-1986): du Giscardazo à
l’adhésion à la CEE
Le triomphe socialiste aux élections du 29 octobre 1982 et
l’immédiate consécration de González à la tête de l’exécutif
coïncident avec une conjoncture internationale, ou plutô t
européenne, adverse à la sollicitation espagnole d’adhésion à la
CEE (coup d’arrêt des négociations à cause de la politique
obstructionniste de Giscard d’Estaing) et avec une situation interne
de crise autant au niveau politique qu’économique et social: pour la
première fois après vingt ans (la période Castiella), la
synchronisation entre les exigences de la politique intérieure
(consolidation démocratique et modernisation économique) et les
ambitions européennes de la politique extérieure est parfaite.
Héritier d’une transition politique sine macula, González
cherche sa pleine légitimation démocratique au-delà des frontières
pyrénéennes: l’Europe communautaire est le mot-clé, une Europe
qui, cependant, sous “l'enchantement giscardien”, paralyse tout
progrès négociateur et congèle l’illusion d’une prompte adhésion.
Comme nous l’avons déjà amplement exposé dans les sous-
chapitres antérieurs, après un coup d’arrêt de trois ans (5 juin
1980-19 juin 1983), c’est à partir des années 1983-1984, grâce aux
Conseils Européens de Stuttgart et de Fontainebleau, que la
paralysie communautaire est définitivement débloquée: jusqu’au 12
juin 1985 (jour de la signature du TCE au Palacio de Oriente en
Madrid) le progrès et l’accélération des négociations Madrid/
Bruxelles est sans précédent.
Les quatre hommes qui réalisent, après vingt ans de réticences à
la fois politiques et économiques, de négociations et de
marchandage, le grand projet démocratique de Castiella, sont:
Fernando Morán (Ministre des Affaires Etrangères), Manuel Marín
(Ministre des relations avec la CEE), Gabriel Ferrán (Ambassadeur
auprès de la CEE) et Carlos Westendorp (Président du Conseil de
140 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Coordination), tous actualisant la vocation européiste du
Gouvernement González.
Le 12 juin 1985, lors de la signature du TCE, ce sera à juste
titre González qui confirmera dans sa déclaration la vocation
européenne de l’Espagne et qui soulignera la transcendance
historique de ce grand jour pour la politique extérieure et pour la
société espagnole:
«[...] Damos hoy un paso de importancia histórica para
España y para Europa…Con la firma en el Tratado de Adhesión a
las Comunidades Europeas, hemos puesto un jalón funda mental
para co mpletar la unidad de nuestro viejo continente y también
para tutelar el alejamiento secular de España. Estamos
contribuyendo a hacer realidad los propósitos expresados en el
Preámbulo del Tratado de Roma en el cual los fundadores de la
Comunidad se declararon resueltos a consolidar la defensa de la
paz y de la libertad y para ello invitar a los demás pueblos de
Europa a participar de dicho ideal asociándose a ese pueblo.
Dicha invitación ha sido aceptada por los españoles» 154 .
Par conséquent, la signature du TCE est le point décisif de
fracture qui sépare le temps passé du temps présent et qui inaugure
une nouvelle étape de l’Histoire espagnole et de l’Histoire des
relations Europe/Espagne, gommant à jamais la séculaire
dichotomie Européisme/Casticismo, centre/périphérie. Par le biais
de l’adhésion à la CEE, l’Espagne se situe de plein droit dans
l’évolutif progrès communautaire et dans le mécanisme juridique et
institutionnel des traités constitutifs.
Le 1 janvier 1986, lors du troisième élargissement, l’Espagne
adhère officiellement à la CEE: le moment est solennel car, d’un
seul coup de balai, il souffle un passé d’asphyxiant isolationnisme et
esquisse un futur pleinement et toujours plus engagé dans le projet
de construction européenne.
154
Déclaration de Felipe González du 12 juin 1985, reportée dans le site
Internet [Link]
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 141
C’est le début d’une confluence avantageuse de deux trajectoires
(Espagne/CEE), jusqu’à présent décalées et disjointes par le rythme
même de l’Histoire.
Ceci dit, nous voulons maintenant présenter les différents
aspects de cette adhésion autant au niveau espagnol qu’au niveau
communautaire.
En ce qui concerne l’Espagne, nous avons relevé à court terme
des énormes coûts d’adaptation au cadre communautaire mais
autant d’avantages à moyen et long terme. Pourquoi?
La raison est bien simple car cette adhésion n’est que le début
d’un long chemin d’ouverture extérieure et de désarmemen t
douanier, de perte d’autonomie économique et de subordination
politique aux Institutions communautaires.
De ce fait, si d’un côté l’incorporation au droit national des
60.000 pages de l’Acquis Communautaire et l’ancrage de la
politique économique espagnole au projet d’intégration européenne
impliquent une profonde modernisation de son économie, de l’autre
côté, ils altèrent sa production et ses techniques productives dans le
secteur agricole, de la pêche, du charbon et de l’acier et dans les
chantiers navals, modifiant son orientation économique et son
activité patronale.
À court terme, les quatre obligations du démantèlement de la
protection intérieure- telles que prévues par le TCE- qui mettent en
évidence la faiblesse des structures productives de l’économie
espagnole, sont:
1) L’interdiction entre les États membres des droits de douane à
l’importation et à l’exportation et de toutes taxes d’effet
équivalent (Art.9 §1 TCE);
2) L’adoption entre les États membres d’un tarif douanier
extérieur commun dans leurs relations avec les pays tiers (Art.9 §1
TCE);
3) L’interdiction des restrictions quantitatives à l’importation
(Art.30 TCE);
4) L’interdiction des restrictions quantitatives à l’exportation
(Art.34 TCE).
142 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
À cela il faut ajouter que l’adhésion communautaire de l’Espagne
coïncide avec le grand projet de relance de la CEE- l’entrée en
vigueur de l’AUE 155 - après le coup d’arrêt dû à la nécessité
(giscardienne) de réforme de la PAC et à la renégociation et
correction des charges budgétaires de la Grande-Bretagne (Conseil
européen de Fontainebleau, 25-26 juin 1984).
L’entrée en vigueur de l’AUE complique encore plus la
problématique adaptation ibérique à l’Europe communautaire, à
cause de ses objectifs principaux: l’obligation de réaliser
simultanément le grand marché sans frontières156 , la cohésion
économique et sociale, la coopération en matière de politique
économique et monétaire (préfigurant l’Union Économique et
Monétaire de Maastricht) et la coopération en matière de politique
étrangère.
Si la création de cette nouvelle Europe sans frontières, viable
par le biais de la suppression des barrières physiques, techniques et
fiscales, donne d’une part une nouvelle impulsion politique et
économique à la construction européenne, d’autre part, en
approfondissant l’ouverture extérieure de l’économie des pays CEE
et en dépassant la simple Union Douanière, elle accentue encore
plus la perte d’autonomie économique.
À long terme, tous les aspects positifs et avantageux de cette
intégration sont nombreux et majeurs par rapport aux coûts
initiaux d’adaptation, notamment: le dynamisme économique et
social grâce à la pleine libéralisation économique et à la
concurrence internationale; la modernisation sociale, technologique
155
L’Acte unique européen (1987) est un instrument institutionnel qui
modifie les traités fondateurs des Communautés européennes et qui actualise
la mise en œuvre des 300 directives du Livre Blanc de la Commission
(1985), nécessaires à l’achèvement du Marché Unique européen dans le cadre
d’un calendrier précis aboutissant au 31 décembre 1992. Signé le 17 février
1986 à Luxembourg, il rentre en vigueur le 1 juillet 1987.
156
C’est-à-dire le passage d’un marché commun (suppression des barrières
douanières) à un marché unique (suppression des obstacles de tous ordres
pour achever un grand marché intérieur où circulent librement les
marchandises, les hommes, les capitaux et les services).
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 143
et culturelle; la pleine consolidation politique en tant que pays
démocratique; la projection internationale et la transformation en
pays d’immigration.
Pour ce qui est de l’Europe, l’incorporation communautaire de
l’Espagne produit de multiples changements, surtout au niveau
institutionnel:
• dans le Conseil des Ministres, l’Espagne, en tant que
cinquième pays le plus peuplé de la Communauté, obtient 8
voix face aux 10 voix des quatre grands (Allemagne,
France, Italie et Grande-Bretagne). La majorité qualifiée,
telle qu’établie par l’AUE, devient la règle et est fixée à 54
voix;
• dans le Parlement européen, l’Espagne est représentée par
60 eurodéputés sur un total de 518 sièges parlementaires.
En 1989, suite aux premières élections du Parlement
européen en Espagne (10 juin 1987), Enrique Barón est élu
Président du Parlement européen (1989-1992);
• dans la Commission, la Commission passe de 15 à 17
Commissaires. Les deux premiers Commissaires espagnols
seront Manuel Marín et Abel Matutes;
• dans la Cour de Justice, le nombre des juges passe de 11 à 13
et celui des avocats généraux de 5 à 6;
• dans le Comité économique et social: l’Espagne acquiert 21
membres;
• dans le Comité des régions, l’Espagne acquiert 21 membres;
Au niveau de la gestion du budget communautaire, de réforme et
d’adaptation des différentes politiques communautaires telles que la
PAC, la PCC, la politique régionale et sociale à une Europe élargie
à 12 membres.
Les instruments principaux utilisés par la CEE pour redresser les
effets négatifs de l’adhésion sur l’économie espagnole (coûts
d’adaptation et de restructuration des secteurs agricole, de la pêche
et des chantiers navals) et pour renforcer la cohésion économique
et sociale dans une Europe toujours plus hétérogène sont au nombre
de six: les périodes transitoires et la canalisation des aides
144 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
financières à travers quatre fonds communautaires spécifiques. Ces
quatre fonds sont principalement le Fonds Européen de
Développement Régional (FEDER) 157 ; le Fonds Social Européen
(FSE)158 ; le Fonds Européen d’Orientation et de Garantie Agricole
(FEOGA)159 et l’Instrument Financier d’Orientation de la Pêche
(IFOP) 160 et ils visent tous à réduire l’écart entre les diverses
régions et le retard des régions les moins favorisées. La mission de
ces quatre Fonds Structurels s’articule autour de six objectifs
principaux:
l’adaptation économique des régions en retard de
développement;
la reconversion des zones affectées par le déclin industriel;
la lutte contre le chômage de longue durée et l’insertion
professionnelle des jeunes;
l’adaptation des travailleurs aux mutations de l’industrie et des
systèmes de production;
l’adaptation des structures agricoles et la diversification des
zones rurales;
157
FEDER, outil par excellence de la politique régionale de la CEE, mis en
place lors du Sommet européen de Paris (1974) contribue à la poursuite de
trois objectifs : l’adaptation économique des régions en retard de
développement (régions dont le PIB est inférieur de 25 % à la moyenne
communautaire) ; la reconversion économique des zones affectées par le déclin
industriel et la diversification économique des zones rurales (Art.130 TCE).
158
FSE, le plus ancien des fonds communautaires, a été institué par le Traité
de Rome (25 mars 1957) . Les missions de ce Fonds consistent à
promouvoir les facilités d’emploi et la mobilité géographique et
professionnelle et à faciliter l’adaptation aux mutations industrielles et à
l’évolution des systèmes de production. (Art.123 à 125 TCE).
159
FEOGA, mis en place depuis 1972, contribue à l’adaptation des structures
de transformation et de commercialisation des produits de l’agriculture et de
la pêche, à la diversification économique des zones rurales et finance les
dépenses de soutien des marchés agricoles.
160
IFOP, mis en place en 1993, constitue un cadre aux interventions
communautaires à finalité structurelle dans les secteurs de la pêche et de
l’aquaculture, ainsi que de la transformation et de la commercialisation de
leurs produits. Son objectif est de restructurer le secteur de la pêche.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 145
l’aide aux régions confrontées à des problèmes de très faible
densité de population.
La poursuite de ces objectifs permet de réduire les inégalités de
richesse entre les régions de la Communauté, de renforcer la
cohésion économique et sociale et d’améliorer la situation de
l’emploi.
Ce sera grâce aux périodes transitoires et aux Fonds Structurels
que l’Espagne, sous l’administration González, passera de l’arrière-
garde à l’avant-garde de l’économie européenne, se situant à la
sixième place des investisseurs mondiaux, et jouera un rôle actif
très important dans le processus de définition et de construction de
l’UEM et de l’UE, développant la politique del País Grande et
participant, à la scène internationale, en tant qu’acteur privilégié.
Deuxième législature de González (1986-1989): de la relance
politico-institutionnelle (AUE) à l’actualisation du Plan Delors
(UEM)
Les trois ans qui suivent l’adhésion communautaire esquissent la
période dorée de l’Espagne en Europe car, à la suite de la
légitimation démocratique (objectif métapolitique), la CEE lui
consent une pleine homologation avec ses voisins européens, une
complète modernisation économique par le biais de la libéralisation
financière et commerciale, et une totale universalisation des
relations extérieures: du 1 janvier 1986 à la Présidence espagnole
de la CEE (janvier-juin 1989), l’Espagne complète sa transition
internationale et participe en tant que protagoniste aux buts d’une
nouvelle Europe élargie à 12 membres.
À juste titre, nous nous demandons quels sont les nouveaux buts
et/ou défis de cette Europe une fois sa troisième ampliation
méridionale achevée? 161
161
Nous voulons rappeler au lecteur qu’en 1981 la Grèce adhère à la CEE
(suite à la chute du Gouvernement des Colonels) et qu’en 1986 l’adhésion de
146 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Malgré l’adhésion de la Grèce, de l’Espagne et du Portugal, les
années quatre-vingt sont marquées par un certain europessimisme,
dû essentiellement à une crise de l’identité européenne et à une
crise économique (l’Europe stagne et prend du retard autant par
rapport aux États-Unis que vis-à-vis du Japon) qui accentuent les
différences entre les intérêts nationaux et les intérêts européens,
rendant difficile le partage des charges financières entre les États
membres et remettant en question le principe de solidarité
financière.
C’est lors du Sommet Européen de Milan (1985) que le nouveau
Président de la Commission, Jacques Delors, présente un Livre
Blanc162 contenant l’idée de grand marché unique comme le moteur
de la relance communautaire. Il présente un calendrier pour la
réalisation d’une Europe sans frontières- d’ici le 31 décembre
1992- qui s’articule autour de la suppression progressive de toutes
ces entraves qui, lorsqu’elles sont présentes, rendent difficiles les
échanges entre les États membres (les trois types de barrières
physiques, techniques et fiscales) et l’actualisation impossible des
quatre libertés (marchandises, personnes, capitaux et services).
Le projet de Delors se cristallise sous la forme de 300 directives
à transférer, d’ici le 31 décembre 1992, dans le droit interne de
chaque État membre, induisant l’exigence d’une réforme
institutionnelle au sein de la CEE afin d’assouplir le
fonctionnement des Institutions (Commission, Conseil des
Ministres et Parlement européen) et le processus de prise de
décisions.
La réforme institutionnelle se concrétise avec la signature de
l’Acte Unique, le 17 février 1986 au Luxembourg, par les
l’Espagne s’accompagne de celle du Portugal (suite à l’enterrement du
Salazarisme et du Franquisme).
162
Le Livre Blanc, publié par la Commission, est un document qui contient
des propositions d’action communautaire spécifiques dans un domaine
particulier. Dans ce cas, le Livre Blanc présenté par Delors concerne
l’achèvement du marché intérieur et la réalisation du marché unique.
Lorsqu’il est adopté par le Conseil des Ministres, celui-ci s’impose comme
programme d’action de la Communauté dans le domaine concerné.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 147
représentants des gouvernements belge, allemand, espagnol,
français, irlandais, luxembourgeois, hollandais, portugais et
britannique. Les gouvernements danois, grec et italien le signeront
le 28 février à La Haye.
En ce qui concerne le processus de prise de décisions, l’Acte
Unique prévoit au niveau du Conseil des Ministres l’extension du
vote à la majorité qualifiée dans quatre domaines: la création d’un
véritable marché unique européen, recherche et développemen t
technologique, cohésion économique et sociale et amélioration des
conditions de travail.
En ce qui concerne le changement institutionnel, l’Acte Unique
prévoit l’accroissement du rôle du Parlement européen dans un
certain nombre de domaines et cela grâce à deux nouvelles
procédures législatives: la procédure de coopération (Art. 189 C
TCE) qui donne au Parlement européen un plus grand rôle dans le
processus législatif communautaire et la procédure de l’avis
conforme, procédure de consultation du PE par le Conseil des
Ministres dans un certain nombre de domaines tels que
l’élargissement (Art. 49 TUE), la signature d’accords avec les pays
tiers (Art. 228 §3 TCE) et le constat d’une violation grave et
persistante des principes démocratiques et des droits fondamentaux
par un État membre (Art. 6 §2 TUE).
En même temps que le projet d’une Europe sans frontières
prend forme, à travers l’incorporation des 300 directives du Livre
Blanc dans les droits nationaux des États membres, le 27 juin 1988
à Hanovre, le Conseil Européen lance une nouvelle procédure
visant à instaurer une union économique et monétaire, conséquence
logique de l’achèvement du marché intérieur européen tel que
souhaité prophétiquement, en 1957, lors de la signature du Traité
de Rome 163 et actualisé concrètement par l’AUE.
À vrai dire, le Sommet Européen de Hanovre ne fait que mettre
à jour et propulser un plan qui était au cœur du projet d’intégration
163
Art. 109 M «Chaque État membre traite sa politique en matière de taux
de change comme un problème d’intérêt commun » en application de la
formule consacrée «À marché unique, monnaie unique».
148 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
européenne depuis la fin des années 60. Dès le mois de septembre
1968, une fois achevée l’Union Douanière (1 juillet 1968), le
rapport Werner préconise en effet l’union monétaire européenne
en tant que condition préalable et indispensable à la pleine
réalisation d’un marché unique, dépourvu de distorsions
commerciales interétatiques. Ce rapport, adopté par les Chefs
d’État et de Gouvernement, permettait l’élaboration d’un plan par
étapes afin d’instaurer entre les pays européens une union
économique et monétaire à réaliser en 1980: malheureusement la
guerre de Yom Kippour (1973) et la crise économique mondiale
mettront fin à ce projet le remettant aux années 90.
De ce fait, si le défi des années 80 était la réalisation d’un
marché unique, le défi des années 90 sera la réalisation d’une union
économique et monétaire.
Après une phase préliminaire (1969-1979), décennie qui
témoigne de l’échec du serpent monétaire 164 et la mise en place du
SME165 , l’UEM est finalement mise en chantier par le Conseil
Européen de Madrid (26-27 juin 1989) sous la première présidence
espagnole de la CEE. À la suite de l’écroulement du rideau de fer (9
novembre 1989) et avec la crainte de se retrouver, seulement trois
ans après son adhésion, à la périphérie d’un système européen en
évolution continuelle, l’Espagne de González relève le défi de
164
Le 21 mars 1972 naît le serpent monétaire : les six membres de la CEE
(Allemagne, France, Italie et Benelux) s’engagent dans un système qui limite
les fluctuations de leurs monnaies les unes par rapport aux autres dans des
marges de ± 2,25 % par rapport à leur parité officielle.
165
Le Système Monétaire Européen naît le 15 mars 1979 suite à l’échec du
serpent monétaire en tant que système qui vise à établir des relations de
change stables entre les monnaies européennes. Conçu par Giscard d’Estaing
et par Helmut Schmidt, il s’articule autour de trois éléments : un mécanisme
de change (chaque monnaie participant à ce mécanisme reçoit un cours-pivot
définit par rapport à l’unité monétaire européenne, l’ECU) ; l’ECU devient
l’unité monétaire européenne et un mécanisme de crédit géré par le Fonds
Européen de Coopération Monétaire (FECOM). La peseta entre dans le
mécanisme de change du SME en juin 1989.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 149
l’UEM, qui devient el ser o no ser de l’européisme espagnol, c'est-
à-dire, l’objectif primordial de sa politique extérieure.
C’est lors du Sommet Européen de Madrid que le Plan Delors
(l’implantation d’une monnaie unique réalisable en trois étapes
progressives et graduelles en vue d’une union monétaire) est admis
comme base et noyau dur de l’UEM, c’est-à-dire, l’harmonisation
des politiques économiques et monétaires des États membres dans le
but d’instaurer, d’ici 1997, la monnaie unique européenne, l’Euro.
Telles que définies dans le Traité, les trois phases de l’UEM sont
respectivement (Version Consolidée, Traité d’Amsterdam, 2
octobre 1997):
1) Juillet 1990: l’élimination des obstacles à la circulation des
capitaux, le renforcement de la coordination des politiques
économiques nationales et l’intensification de la coopération entre
banques centrales en vue de créer un espace financier unique. Cette
phase se terminera le 31 décembre 1993;
2) 1 janvier 1994: Création d’un cadre institutionnel unique par
le biais de l’Institut Monétaire Européen (IME) 166 dont les objectifs
sont de renforcer la coordination des politiques monétaires,
d’assurer la stabilité des prix et de préparer l’instauration d’un
Système Européen des Banques Centrales (SEBC)167 . Cette phase se
terminera le 31 décembre 1996;
3) 1 janvier 1999: Fixation irrévocable des taux de conversion
des monnaies européennes et de la valeur de l’Euro; mise en œuvre
d’une politique monétaire en Euro et les opérations de change en
Euro. Le jour de l’entrée en vigueur de la troisième phase, le
Conseil des Ministres statuant à l’unanimité arrête les taux de
convergence auxquels leurs monnaies sont irrévocablement fixées
et le taux auquel l’Euro remplace ces monnaies nationales et l’Euro
devient la monnaie unique à part entière. Cette phase se terminera
166
Il a un caractère et une fonction transitoires : il sera remplacé par la BCE
(Banque Centrale Européenne) une fois l’unité monétaire achevée (Art. 109 F
TCE).
167
SEBC, est un système mis en place pour gérer la coopération et la
coordination des banques centrales des pays européens qui participent à la
troisième phase de l’UEM et pour exécuter la politique monétaire de la CEE.
150 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
le 1 janvier 2002, jour de l’émission des pièces et des billets libellés
en Euros.
La participation des États membres à cette phase finale n’est
pas automatique, au contraire ils doivent satisfaire à des critères de
convergence très exigeants: l’inflation ne doit pas dépasser 1.5 %;
le déficit budgétaire ne doit pas excéder 3% du PIB de l’État; la
dette publique doit être inférieure à 60 % du PIB; les taux d’intérêt
à long terme ne doivent pas excéder 2 %; l’appartenance de la
monnaie du pays depuis au moins deux ans à la bande étroite du
SME.
En outre, cette étape finale se caractérise par l’instauration
définitive du SEBC et par la BCE168 : la BCE, liquidant l’IME, est
indépendante des États membres, a une personnalité juridique
propre et agit afin de renforcer la coopération entre les banques
centrales nationales et la coordination des politiques monétaires des
États membres en vue d’assurer la stabilité des prix; elle supervise le
fonctionnement du SME; elle facilite l’utilisation de l’Euro et
surveille son développement.
De ce fait, avec l’UEM- couronnement du marché unique
européen (libre circulation des marchandises, des personnes, des
capitaux et des services)- les États membres de la CEE, qui
remplissent les critères de convergence, perdent l’un des deux
instruments de leur politique économique: l’instrument monétaire
(manipulation des taux d’intérêt) et par ricochet le monopole de la
politique monétaire. Il ne leur reste que l’instrument budgétaire et
fiscal.
Si l’UEM est perçue au niveau communautaire comme le plus
grand défi de l’intégration depuis les années 50, car elle postule la
parfaite convergence économique et monétaire des pays européens
gelant à jamais les parités entre les monnaies nationales et
parachève la libéralisation des mouvements de capital et des
marchés financiers, au niveau espagnol le défi n’est pas inférieur,
car, quoique les années 80 témoignent d’une économie périphérique
168
La BCE reprend toutes les tâches de l’IME une fois amorcée la troisième
phase de l’UEM, en application de L’Art.109L du TCE.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 151
en phase de forte croissance corroborée par le tout nouveau profil
international, la réalisation de l’UEM et surtout la participation de
l’Espagne en el pelotón de cabeza de l’UEM requièrent une forte
cohésion économique et sociale interne entre les différents
secteurs.
Le gouvernement socialiste répond aux défis de l’adhésion et de
l’UEM à travers deux démarches économiques: le Pacto de
Competitividad (1991) et le Plan de Convergencia (1992).
Le Pacto de Competitividad est un pacte social élaboré avec les
syndicats ([Link] et UGT) en vue de pallier le manque de
compétitivité du système capitaliste espagnol mis en évidence par
la rapide suppression de la protection du marché intérieur. Son
objectif primordial est d’engager les syndicats dans la politique
économique du gouvernement et d’assujettir les revendications du
mouvement ouvrier.
En revanche, le Plan de Convergencia est un plan économique
qui vise à satisfaire les exigences de Maastricht, condition
indispensable pour faire partie du noyau dur des pays qui adoptent la
monnaie unique.
Malgré ces difficultés, ce sera à l’Espagne socialiste de González
de relancer et de donner le plus grand élan politique à cette
harmonisation des politiques économiques et monétaires, vingt ans
après l’ambitieux projet du Luxembourgeois Pierre Werner
(Sommet Européen de La Haye, 1969). Pourquoi?
Parce qu’aux yeux du gouvernement socialiste, l’Euro n’est ni
conçu comme une fin en soi, ni exclusivement perçu comme le plus
important transfert de souveraineté vers l’Europe communautaire
depuis sa fondation.
Bien au contraire, il est conçu comme un instrument politique,
comme le catalyseur d’une impulsion majeure vers une union
politique plus concrète et, surtout, comme le premier signe d’une
identité européenne collective.
C’est pour cela que, même à 13 ans de distance du Conseil
Européen de Madrid (1989), Felipe González considère l’adoption
de l’Euro comme « [...] Un cambio mundial que nos sitúa, como
152 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
pueblo de Europa, ante un dilema fantástico: debiles en la
dispersión y en el enfrentamiento o fuertes en la Unión» 169 .
C’est-à-dire que l’Euro n’est pas seulement le résultat du
processus d’un marché intérieur sans frontières, qui impose une
politique économique et monétaire cohérente, mais il est aussi et
surtout un acte politique, qui reflète la décision autant historique
que transcendante des États européens de se fortifier ensemble, au-
delà des souverainetés monétaires respectives.
Ceci étant, la réalisation et l’achèvement de l’UEM se situe dans
un projet de grand souffle, qui transcende l’aspect exclusivement
économique et commercial de la CEE. En effet, il n’est que
l’irréversible point de départ du grand projet d’Union Européenne,
esquissé par le Sommet de Maastricht (9-11 décembre 1991)
pendant lequel les États membres de la CEE se déclarent:
«Résolus à renforcer leurs économies ainsi qu’en assurer la
convergence, et à établir une Union économique et monétaire,
comportant, […], une monnaie unique et stable,
Résolus à établir une citoyenneté commune aux ressortissants de
leurs pays,
Résolus à mettre en œuvre une politique étrangère et de sécurité
commune qui pourrait conduire à une défense commune,
Résolus à poursuivre le processus créant une union sans cesse
plus étroite entre les peuples de l’Europe» 170 .
Encore une fois, ce sera l’Espagne socialiste le protagoniste
indiscutable d’une politique européenne toujours plus solidaire entre
ses États, d’une union plus étroite entre ses peuples et à la tête
d’une Europe des valeurs au-delà d’un simple espace économique.
169
Felipe GONZÁLEZ, « Europa », El País, 18 janvier 2002.
170
Préambule du Traité sur l’Union européenne in Louis DUBOUIS et Paul
GUEYDAN, Grands Textes de Droit de l’Union européenne, op. cit., pp. 3-
4.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 153
Troisième législature de González (1989-1993): de la huella de
España dans le TUE au Conseil Européen d’Edimbourg
Le troisième gouvernement socialiste de González (29 octobre
1989) coïncide avec une conjoncture internationale qui change
radicalement l’échiquier géographique de l’Europe autant que les
systèmes économiques, politiques, stratégiques et défensifs mis en
place dans le monde entier, à la suite de la fin de la Deuxième
Guerre Mondiale. L’écroulement du Mur de Berlin (9 novembre
1989) et l’essor de l’éboulement du monde bipolaire et antagonique
de la Guerre Froide, par la chute des régimes communistes est-
européens, obligent les gouvernements occidentaux à redéfinir leurs
politiques extérieures et la CEE, grand projet politique revêtu d’un
substrat économique né du vide de pouvoir suite à la défaite des
régimes fascistes et de la recherche de la paix, à chercher une
nouvelle identité, autre que celle d’une grande puissance
économique au niveau régional.
Parmi tous les pays européens, c’est l’Espagne de González qui,
serrée dans l’étau de la double menace socioéconomique (la
politique de convergence entre les 12 pour participer à l’UEM) et
politique (changement du système international) et craignant une
nouvelle excentricité dans une Communauté toujours plus orientée
vers le Nord-est plutôt que vers le Sud, donne l’impulsion majeure
au projet d’une union politique en Europe.
Qu’est-ce qu’on entend par Europe politique? Nous répondons à
cette question en utilisant une définition donnée par Francisco
Fernández Ordoñez, nouveau Ministre des Affaires Etrangères, qui
déclare: «[…] Entendemos por unión política transformar un
espacio hasta ahora de carácter esencialmente econó mico,
pensado para garantizar la libre circulación de mercancías,
personas, capital y servicios, en un espacio común integrado
donde el ciudadano europeo sea el protagonista. Esto es lo que
154 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
entendemos por unión política: pasar de un espacio económico a
un espacio político» 171 .
Derrière cette exigence européenne d’approfondir l’intégration
communautaire au niveau politique, face aux défis d’un monde
toujours plus hétérogène et multipolaire, se cache l’exigence
éminemment espagnole de défendre et de revaloriser ses intérêts
nationaux spécifiques face aux défis du marché unique et de la
réunification de l’Allemagne. À partir de ce moment, la politique
européenne de l’Espagne se transforme en politique d’État, basée
sur ce mécanisme de consensus entre les différentes forces
politiques, typique de la période de la transition à la démocratie, et
fait contrepoids à un sentiment de périphérie économique.
De ce fait, tout au long de 1990, le projet d’une union politique
au niveau communautaire devient la pièce maîtresse de l’activité du
gouvernement espagnol et González lui-même développe l’idée des
trois piliers, noyau dur de la future Union européenne, sur laquelle
axer cette union: la complète réalisation de l’UEM; la citoyenneté
européenne et l’élaboration d’une politique étrangère et de sécurité
commune.
D’après González, ce n’est qu’à travers l’aboutissement de ces
trois objectifs que sera possible «[...] Profundizar las uniones
políticas y económicas para poder hacer frente a los actuales
desafíos y para hacer de la Comunidad una pieza clave de
estabilidad y de ordena miento pacífico del conjunto europeo» 172 .
Les deux aspects révolutionnaires de cette proposition
espagnole sont l’idée d’une citoyenneté européenne et la mise en
place d’une politique étrangère et de sécurité commune, cette
dernière reléguée à un état exclusivement procédural depuis le
Rapport Davignon (27 octobre 1970) 173 et coopératif depuis le
Rapport de Londres (13 octobre 1981) 174 et l’AUE 175 .
171
Esther BARBÉ, La política europea de España, Barcelona, Editorial
Ariel, S.A., 1999, p. 31.
172
Ibid., p. 49.
173
Le Rapport Davignon prévoit uniquement des réunions de Ministres des
Affaires Etrangères au moins tous les six mois et le suivi des travaux par un
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 155
Que doit-on entendre par citoyenneté et par politique étrangère
et de sécurité commune? L’idée des trois piliers de González,
embryon du futur TUE, prévoit la citoyenneté comme le premier
pas vers l’unification européenne au niveau des peuples, actualisable
par le biais de l’octroi des droits et des obligations propres au-delà
des droits et devoirs nationaux, alors que par politique étrangère et
de sécurité commune le gouvernement espagnol entend le
renforcement du mécanisme de la CPE (Coopération Politique
Européenne établie par le Rapport Davignon) par la mise en place
d’une politique commune douée d’instruments et de ressources
propres.
Ce projet politique de González, expression d’un européisme
réaliste et fonctionnel, est appuyé avec vigueur par les 12 membres
de la CEE qui, pendant le Conseil européen de Dublin (25-26 juin
1990), établissent pour le 14 décembre le début des deux CIG
(Conférences Intergouvernementales) visant à adapter les Traités
constitutifs aux perspectives de l’approfondissement économique
(UEM) et politique (UP) de la CEE.
L’année 1991 débute avec trois nouveaux défis qui changeront
profondément le cursus de l’Histoire mondiale et qui affecteront
considérablement le processus d’intégration européenne dévoilant
sa fragilité militaire et son manque de cohésion et d’autonomie
politique: le début de la Guerre du Golfe (16 janvier 1991); la crise
yougoslave (à partir de la proclamation d’indépendance de la
Croatie et de la Slovénie le 25 juin 1991) et la décomposition de
comité politique composé des directeurs des affaires politiques des Ministères
des Affaires Etrangères.
174
Le Rapport de Londres introduit la coopération politique, au niveau de la
politique étrangère des États membres, en matière de sécurité (la politique de
défense reste exclue) et crée une Présidence, assumée à tour de rôle pendant
six mois par chacun des États membres, laquelle sera assistée par la Troïka
(une équipe restreinte de fonctionnaires des présidences précédente et
suivante).
175
L’Acte Unique Européen introduit la coopération politique dans les traités
et crée un secrétariat chargé de la préparation et du suivi des discussions.
156 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
l’Union Soviétique (la dissolution du CAEM 176 , le 28 juin 1991, et
du Pacte de Varsovie177 , le 1 juillet 1991).
Les trois conséquences directes de ce bouleversement
géographique et idéologique sont que la Guerre du Golfe et l’échec
européen dans la résolution de la crise mettent en évidence, au
niveau communautaire, le manque d’instruments adéquats pour faire
face à des crises politiques hors des frontières communautaires et la
satellisation de l’Europe vis-à-vis des États-Unis en matière de
politique étrangère; la crise en Yougoslavie oblige l’OTAN à se
doter d’une Force de Réaction Rapide et à formuler un nouveau
concept stratégique axé sur l’IESD (Identité européenne de sécurité
et de défense); le démembrement idéologique de l’Union Soviétique
conduit à l’Accord de Minsk (8 décembre 1991) visant à la création
de la CEI (Communauté des États indépendants) composée par la
Russie, l’Ukraine et le Belarus et par conséquent à la dissolution de
l’URSS.
Négligeant les détails sur la réorganisation stratégique de
l’OTAN et sur le remaniement géographique de l’exURSS, nous
voulons analyser plutôt les effets que la Guerre du Golfe a eus au
niveau communautaire et au niveau espagnol.
En ce qui concerne l’Espagne, la Guerre du Golfe signifie la
superación de una arraigada tradición de aislacionismo parce que
pour la première fois, depuis le XIXème siècle, elle participe à un
conflit international qui marque l’expérience collective du peuple
176
CAEM, Comité d’assistance économique mutuelle, créé en 1949 en tant
que riposte socialiste à l’OECE. Regroupant sous la direction de l’Union
Soviétique toutes les démocraties populaires de l’Europe orientale, le
CAEM, à la différence de l’OECE, tente la reconstruction de l’économie
soviétique par le démontage et les prélèvements d’usines dans les États-frères
selon le principe de la division socialiste du travail.
177
Le Pacte de Varsovie est établi le 14 mai 1955 en tant que riposte
socialiste à l’OTAN. Véritable instrument de défense, il est aussi chargé de
la mise en place de la théorie de la double responsabilité de Brejnev selon
laquelle chaque État du bloc soviétique a la double responsabilité de protéger
le socialisme vis-à-vis de son peuple et du mouvement communiste
international.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 157
européen: en application de la Résolution 678 du Conseil de
Sécurité des Nations Unies, l’État espagnol envoie dans le Golfe des
navires pour contrôler l’embargo de la Communauté Internationale
sur le gouvernement irakien et, de ce fait, participe activement
dans les mécanismes occidentaux de sécurité.
Cette coopération militaire produit un double effet: au niveau
interne, elle gomme le tabou séculaire de la non- participation
militaire de l’Espagne hors de ses frontières; au niveau
international, elle s’aligne définitivement sur les autres membres de
l’OTAN dans la défense occidentale sans, pourtant, remettre en
cause sa structure militaire.
Pour ce qui est de la CEE, cette guerre oblige les 12 États
membres à reprendre à toute vitesse et à développer, au niveau
institutionnel, le projet d’union politique esquissé lors du Sommet
européen de Dublin. Le 28 juin 1991, lors du Conseil européen de
Luxembourg, l’idée des trois piliers de González, en tant que base
pour une future Europe politique, se transforme en premier projet
du Traité sur l’Union européenne.
Après plusieurs débats sur la structure du texte - sa structure
déterminera le caractère fédéral ou intergouvernemental de
l’Europe - le projet luxembourgeois tente de ménager la chèvre et
le chou. D’une part, il consacre l’Europe fédérale dans les
compétences classiques du Traité de Rome (révisions des
Communautés européennes CEE, CECA et EURATOM, ce qui sera
le Premier Pilier). D’autre part, il confie la politique étrangère et
de sécurité commune (la PESC qui sera le Deuxième Pilier) et la
politique des affaires intérieures et la justice (la CJAI qui sera le
troisième pilier) à la simple coopération intergouvernementale.
De ce fait, le Traité sur l’Union européenne se dote d’une
structure particulièrement complexe, généralement connue comme
structure à trois piliers (un pilier fédéral et deux piliers
intergouvernementaux), fruit du compromis entre les tenants d’une
Union à vocation fédérale (le développement de la Communauté
doit s’opérer dans un cadre communautaire qui suppose un transfert
de la souveraineté des États membres vers des institutions
supranationales indépendantes des gouvernements de ces États ) et
les partisans d’une Union plutôt intergouvernementale (le
158 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
développement de la Communauté doit demeurer une affaire de
coopération entre États).
C’est donc sur la base d’un texte ménageant les approches
fédérales et intergouvernementales que les Douze, réunis à
Maastricht du 9 au 11 décembre 1991, trouveront, non sans
difficultés, un accord sur le nouveau texte de l’Union européenne.
Le concept d’Union Européenne se base sur deux nécessités
parallèles: l’approfondissement économique, par le biais de l’UEM,
et l’approfondissement politique, par le biais de l’UP, «[...] afin de
dessiner pleinement, [...], le visage de la Communauté de
demain» 178 .
En ce qui concerne l’UEM, remise en chantier par la Conseil
européen de Madrid (26-27 juin 1989) et axée sur l'aboutissement
de deux objectifs très ambitieux tels qu’une banque centrale
commune (BCE) et la monnaie unique (Euro), le TUE établit un
calendrier et une échéance pour l’amorce de la troisième phase de
cette politique monétaire commune. L’entrée dans cette étape
finale, passage automatique à la monnaie unique pour les pays
remplissant les critères de convergence, est fixée pour la fin de
1997 (échéance reportée de deux ans- janvier 1999- à cause des
difficultés liées à la ratification du Traité de Maastricht).
En revanche, en tant que volet et ambition politique d’un
système régional éminemment économique, l’UP jaillit de
l’exigence d’avoir un pôle de stabilité politique, à la suite de
l’écroulement du rideau de fer et de la réunification de l’Allemagne,
et enrichit le TUE de cinq grandes innovations:
1) L’instauration d’une politique étrangère et de sécurité
commune (PESC);
2) La création d’une citoyenneté européenne;
3) L’élargissement du champ de compétence de la Communauté
à de nouveaux domaines (la protection des consommateurs, la santé
178
Discours de Jacques Delors prononcé lors de la séance d’ouverture du
Conseil européen de Dublin (25-26 juin 1990) in Christophe DEGRYSE,
Dictionnaire de l’Union européenne, Paris, De Boeck & Lacier, S.A., 2e
Edition, 1998, p. 737.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 159
publique, les réseaux transeuropéens, la politique industrielle,
l’éducation, la coopération au développement, la culture, la
formation, la protection de l’environnement, la recherche et le
développement technologique et la politique sociale);
4) L’augmentation des pouvoirs du PE;
5) L’instauration d’une coopération dans les domaines de la
Justice et des Affaires Intérieures (CJAI).
La PESC, l’autre grand instrument de concrétisation de l’Union
européenne après l’UEM, naît de l’exigence d’affirmer l’identité
européenne sur la scène internationale et «[...] inclut l’ensemble
des questions relatives à la sécurité de l’Union, y compris la
définition progressive d’une politique de défense commune, [...], qui
pourrait conduire à une défense commune» 179 .
Par rapport à la CPE, la PESC apporte cinq innovations: la
définition des principes et des orientations générales; l’adoption des
stratégies communes; l’adoption des actions communes; l’adoption
des positions communes et le renforcement de la coopération
systématique entre les États membres pour la conduite de leur
politique (Art. 12 TUE).
L’instauration d’une citoyenneté de l’Union répond à la
nécessité de renforcer la protection des droits et des intérêts des
ressortissants des États membres, recouvre un ensemble de droits
octroyés aux citoyens de l’Union (Est citoyen de l’Union toute
personne ayant la nationalité d’un État membre) et complète la
citoyenneté nationale sans la remplacer.
Les droits octroyés aux citoyens de l’Union sont au nombre de
quatre: le droit de circuler et de séjourner librement sur le territoire
des États membres (Art. 18 § 1 TUE); le droit de vote et
d’éligibilité aux élections municipales dans l’État membre où il
réside et aux élections du Parlement européen dans un État membre
dont il n’est pas ressortissant (Art. 19 § 1-2 TUE); le droit à une
protection diplomatique dans un pays tiers (Art. 20 TUE) et le
179
Art.17 §1 TUE, in Louis DUBOUIS et Claude GUEYDAN, Grands
Textes de droit de l’Union européenne, op. cit..
160 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
droit de pétition devant le Parlement européen et le droit de
s’adresser au médiateur (Art. 21 § 1-2 TUE).
La coopération dans le domaine de Justice et Affaires Intérieures
répond à l’exigence de maintenir et développer l’Union en tant
qu’espace de liberté, de sécurité et de justice et d’offrir aux citoyens
un niveau élevé de protection «[…] en élaborant une action en
commun entre les États membres dans le domaine de la
coopération policière et judiciaire en matière pénale, en prévenant
le racisme et la xénophobie et en luttant […] contre le terrorisme,
la traite d’êtres humains, les crimes contre des enfants, le trafic de
drogue, le trafic d’armes, la corruption et la fraude» 180 .
Les trois moyens pour la mise en place de cette coopération
sont essentiellement: la coopération entre les forces de police et les
autorités douanières; la coopération entre les autorités judiciaires et
le rapprochement des règles de droit pénal des États membres.
Au niveau politique, les trois innovations apportées par la CJAI
sont: la politique d’immigration, la politique à l’égard des
ressortissants des États tiers (visas) et la politique d’asile. Avec le
Traité d’Amsterdam, ces trois politiques seront les seules à subir un
processus de communautarisation car elles passeront du champ de
la coopération intergouvernementale (Troisième Pilier) à celui de
la coopération communautaire (Premier Pilier).
Enfin, dans le domaine de l’augmentation des pouvoirs du PE, il
s’agit de l’extension de son rôle législatif (procédure de codécision,
avis conforme, commission d’enquête, droit de pétition,
nomination du médiateur, motion de censure contre la
Commission, Arts. 192 à 201 TUE), de son pouvoir politique
(investiture de la Commission lors de la nomination de celle-ci,
Art. 214 TUE) et de son pouvoir budgétaire (coparticipation avec
le Conseil des Ministres à l’élaboration du budget ainsi que sa faculté
de modifier certaines dépenses et de proposer de nouvelles recettes,
Art.272 TUE).
En résumant, en créant l’Union européenne, le Traité de
Maastricht transforme la construction européenne (CEE, CECA et
180
Art.29 §1 -2 TUE, Ibid.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 161
EURATOM) d’espace régional économique en communauté de
valeurs dont l’économie n’est qu’une composante: ce grand
tournant linguistique (de la CEE à la UE) et institutionnel
(établissement du triangle institutionnel entre la Commission, le
Conseil des Ministres et le Parlement européen) transforme donc
l’intégration communautaire, jusqu’à présent sectorielle, en
processus global axé sur le respect des «[...] droits fondamentaux
tels qu’ils sont garantis par la Convention européenne de
sauvegarde des droits de l’homme et des libertés
fondamentales,...,et tels qu’ils résultent des traditions
consitutionnelles communes aux États membres» 181 .
Ayant l’intention de consacrer ce sous-chapitre à l’analyse
détaillée de la nouvelle construction européenne à Maastricht, nous
l’avons volontairement intitulé, reprenant une phrase célèbre de
Javier Solana (Monsieur PESC), comme la Huella de España dans
le TUE.
Pourquoi? Quels sont donc alors les relations et les engagements
entre l’Espagne et la construction européenne?
Tel que nous l’avons exhaustivement montré dans les sous-
chapitres précédents, la politique extérieure espagnole endosse une
identité européenne sous l’administration González et, de ce fait, à
partir de la Présidence espagnole de la CEE (janvier-juin 1989), elle
devient le moteur de l’historique refonte économique et politique
du processus communautaire de Maastricht, transformant l’Espagne
en l’un des protagonistes de ce transcendant virage épistémologique
de la Communauté et en porte-parole des revendications sociales et
économiques des pays du Sud. Dès 1991, elle singularise ses intérêts
et son espace géopolitique dans le projet européen en vue de se
convertir, parmi les pays communautaires, dans le País Grande del
Sur.
De ce fait, l’Espagne de González appuie le projet
révolutionnaire d’une union politique européenne- pendant les
difficiles et controversées négociations de Maastricht, l’Espagne
est un des plus vifs tenants de la réalisation d’une politique
181
Art.6 § 2 TUE, Ibid.
162 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
internationale commune entre les Douze et, en matière de sécurité
européenne, c’est elle qui propose la Théorie des Trois Cercles
Complémentaires182 - tout en mettant en œuvre un agenda espagnol
propre, en vue de défendre l’intérêt national dans le processus de
construction européenne.
Par conséquent, à côté de la mise en chantier de la PESC- en
tant que politique étrangère et de sécurité commune entre les
Douze- la politique espagnole a comme objectif prioritaire la
réforme budgétaire et la mise en œuvre d’un Fonds de Cohésion
Économique et Sociale. De ce fait, le gouvernement espagnol se
transforme en défenseur impitoyable du Paquet Delors II, qui
prévoyait l’accroissement du budget communautaire de 1.20 % à
1.37 % du PIB entre 1993 et 1997, le doublement des fonds
structurels183 et la création d’un nouveau fonds de cohésion.
L’atout dans le jeu de González, et le cheval de bataille du
gouvernement espagnol lors des négociations de Maastricht, est
incontestablement la création du Fonds de Cohésion Économique et
Sociale, expression de la volonté socialiste de modernisation du
pays mais surtout ensemble de ces compensations financières
indispensables pour répondre aux critères de convergence exigés par
l’UEM dans son étape finale (passage à la monnaie unique – l’Euro
– et mise en place de la BCE).
Le processus de Maastricht aussitôt amorcé, le doublement des
fonds structurels se transforme en élément de marchandage
permanent pendant les négociations et la proposition espagnole de
la création d’un fonds de cohésion se convertit en véritable menace
de blocage.
182
Théorie d’après laquelle la sécurité et la défense européennes doivent être
assurées par trois organes défensifs tels que l’OSCE, l’OTAN et l’UEO.
Cette théorie sera enchâssée juridiquement dans le TUE à l’Art. 17.
183
Transferts financiers au profit des régions ayant des difficultés à s’adapter à
la concurrence européenne. La dynamique de ces fonds structurels s’explique
par la diversité et l’hétérogénéité croissante de la Communauté et surtout par
sa périphérie en développement suite aux élargissements méditerranéens (du
Portugal au Sud de l’Espagne, à la Grèce).
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 163
Contre la volonté des trois grands pays à contribution nette
(Allemagne, France et Grande-Bretagne) soucieux de stopper ou du
moins de contenir les dépenses communautaires, les États
méditerranéens réclament une augmentation des interventions
structurelles. De plus, l’Espagne se déclare favorable à la
légitimation juridique du nouveau Traité sur l’Union européenne,
moyennant seulement l’inclusion de la cohésion économique et
sociale parmi les objectifs prioritaires de l’Europe de demain:
d’après Francisco Fernández Ordóñez, Ministre des Affaires
Etrangères et porte-parole de l’Espagne à Maastricht, ce principe
«[...] debe estar en el corazón mismo de la unión política
europea» 184 .
De ce fait, face à la menace de blocage des négociations,
González négocie avec Kohl, le 13 novembre 1991, un compromis
sur l’incorporation de la cohésion économique et sociale dans le
TUE et, finalement pendant le Conseil européen de Maastricht, 9-
11 décembre 1991, la structure en trois piliers du Traité- incluant la
citoyenneté européenne et un protocole sur la cohésion
économique et sociale- est arrêtée par les Douze à l’unanimité.
C’est grâce à la ténacité de González et à sa volonté politique de
transformer l’Espagne en leader du Sud de l’Europe qu’on lit,
aujourd’hui encore, à l’Art. 2 du TUE que, parmi les objectifs de
l’UE, il y a celui de «Promouvoir le progrès économique et social
[…] et de parvenir à un développement équilibré et durable,
notamment par la création d’un espace sans frontières intérieures,
par le renforcement de la cohésion économique et sociale et par
l’établissement d’une union économique et monétaire comportant,
à terme, une monnaie unique» 185 .
L’analyse de ces données nous conduit à une conclusion finale
très importante: cette obsession de González pour la réforme
budgétaire et pour le doublement des fonds structurels, moyens par
lesquels moderniser l’économie espagnole et situer l’Espagne dans
184
Esther BARBÉ, La política europea de España, op. cit., p. 45.
185
Art.2 TUE, in Louis DUBOUIS et Claude GUEYDAN, Grands Textes de
droit de l’Union européenne, op. cit..
164 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
le noyau dur de la CEE parmi les pays européens de la Première
Vitesse, n’est qu’une façon de renégocier l’adhésion espagnole
depuis des critères économiques face aux critères politiques186 qui,
pendant la transition, dictèrent l’adhésion à la CEE.
Cela dit, le Traité de Maastricht est signé par les Douze le 7
février 1992. Jusqu’au 1 janvier 1993 (jour de l’entrée en vigueur
du Marché unique), le TUE devra être approuvé par référendum
national dans tous les États membres de l’UE.
L’optimisme initial eu égard aux ratifications nationales-
considérées erronément comme une simple routine- est bientô t
démenti par le débat de ratification au Danemark (2 juin 1992) et
par le désaccord parlementaire en Grande-Bretagne. Au Danemark,
le peuple repousse le traité avec un Non fracassant (50.3 %), tandis
qu’en Grande-Bretagne, malgré les garanties données par le Premier
Ministre John Major, les thatchériens hostiles au traité et les
travaillistes n’arrivent pas à trouver un accord. C’est un choc pour
la Communauté: la ratification des Douze est la condition sine qua
non de l’entrée en vigueur du TCE.
La situation de pat sera finalement débloquée, six mois après,
pendant le Conseil européen d’Edimbourg (11-12 décembre 1992):
le Danemark obtient la consolidation d’un statut particulier (opting
out des dispositions sur la citoyenneté, l’UEM et la défense) et le
peuple danois, saisi à nouveau par référendum le 18 mai 1993,
approuve cette fois le TUE avec un Oui fracassant (56,8%).
D’ailleurs, obtenant le opting out des dispositions sur l’UEM et la
politique sociale, la Grande-Bretagne finit par ratifier le Traité le 2
août 1993.
Ceci étant, le TUE entrera en vigueur le 1 novembre 1993, avec
dix mois de retard sur le calendrier fixé, donnant un violent coup
d’arrêt à l’euro-optimisme des années 1985-1991 et ouvrant un
186
Rappelons au lecteur que, pendant les années de la Transition, l’adhésion
à la CEE avait principalement une valeur métapolitique (la CEE était conçue
comme source principale de légitimation démocratique) et était considérée
comme la seule solution historique aux problèmes de l’Espagne (démocratie,
pluralisme, modernisation et projection internationale).
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 165
véritable débat existentiel sur l’Europe de demain: Pourquoi
l’Europe unie? Quels buts? Quelle place pour les peuples? Quels
États participants?
Une fois achevé le Marché Unique (1 janvier 1993) et entré en
vigueur le TUE (1 novembre 1993), le doute existentiel de l’UE se
cristallise sous forme de deux termes, approfondissement et
élargissement, conséquence directe de la chute du mur de Berlin et
de l’effondrement des régimes communistes qui transformen t
l’Europe communautaire en seul point de stabilité économique et
politique et, de ce fait, réveillent l’appétit d’adhésion dans les pays
du Nord-est européen.
Encore une fois, l’Espagne de González ne reste pas étrangère à
ce débat politique, tout au contraire c’est elle qui mène la danse en
se convertissant en défenseur aguerri de la logique de
l’approfondissement (Principe de Cohésion Économique et Sociale
et mise en marche de la PESC) contre la logique de l’ampliation de
la Grande-Bretagne et du Danemark.
Tout au long de 1992, González est le tenant le plus acharné du
lien réforme budgétaire-ampliation. Très intéressé- toujours dans la
logique de la défense et promotion des intérêts nationaux propres-
à l’approfondissement économique (UEM et fonds de cohésion) et
politique (UP et PESC avec ses propres recours politiques et
militaires) et soucieux de perdre l’essentiel des compensations
financières communautaires au profit des États centre et est-
européens plus pauvres, il considère l’affermissement politique et la
réforme budgétaire de l’espace communautaire comme condition
indispensable à tout futur élargissement.
La défense à outrance de González de l’orthodoxie
communautaire contre l’établissement d’une Communauté à
géométrie variable se manifeste durement à partir du mois de mai
1992 quand, face aux difficultés de l’approbation populaire du TUE
et à la non-dotation du Fonds de Cohésion Économique et Sociale,
il menace de blocage les négociations sur l’élargissement des trois
pays susceptibles d’adhésion (Autriche, Finlande et Suède).
La situation se débloque pendant le Sommet européen
d’Edimbourg (11-12 décembre 1992), au détriment de l’image
européiste de F. González. L’Espagne obtient la dotation du Fonds
166 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
de Cohésion (dont elle recevra, entre 1993 et 1999, 55 % du total,
presque 15.150 millions d’Ecus) bien que, dans le même temps,
soient mises en évidence les énormes difficultés économiques du
gouvernement espagnol, à la suite de la chute du Mur de Berlin
(l’économie espagnole se retrouve à la périphérie d’un système qui
s’épanouit toujours plus vers le Nord-est) et du respect des stricts
critères de convergence pour participer à la troisième phase de
l’UEM et donc faire partie de l’Europe de la Première Vitesse.
D’après Esther Barbé, «A partir de Edimburgo, la imagen
europeísta de González se vio negativa mente afectada: la defensa
de los intereses españoles- evitar que España se convirtiera en
contribuyente antes de 1999 gracias al Fondo de Cohesión y a la
duplicación de los Fondos Estructurales- le había dado la imagen
de "Thatcher del Sur" en busca del "cheque español" en perjuicio
de otros objetivos comunitarios» 187 .
De ce fait, à partir du Conseil européen d’Edimbourg, nous
assistons d’une part à l’érosion de l’image européiste du
gouvernement socialiste, autant en Espagne (désenchantement de
l’opinion publique et de l’électorat patente dès les élections de
1993 où le PSOE perd la majorité absolue) qu’en Europe et, d’autre
part, à la critique des forces politiques d’opposition (les Populares,
dirigé par José María Aznar, critiquent âprement la politique
européiste de González et son obsession de modernisation
économique et technique du pays, en vue de placer l’Espagne entre
les pays qui forment le noyau dur de la Communauté, comme étan t
la source des énormes difficultés et sacrifices économiques et
sociaux de la population) et des forces sociales (farouches contre
l’administration socialiste à cause de la dévaluation de 1,8 % de la
peseta).
Dès 1993, de pays actif ayant la volonté d’être le leader du Sud
de l’Europe et développant une politique de « País Grande » dans
le cadre de la vie communautaire, l’Espagne de González se
transforme en un pays en crise- une crise économique et politique-
où tout le système de valeurs pivote autour de l’européisme et où
187
Esther BARBÉ, La política europea de España, op. cit., p. 65.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 167
les symboles communautaires- tels que le Traité de Maastricht-
acquièrent une connotation négative.
À la menace de l’ampliation communautaire vers le Nord-est et
à celle d’une récession économique- toujours plus grave depuis 1992
et qui met en évidence les difficultés de l’Espagne à rattraper le
rythme d’une Europe toujours plus éloignée en termes
géoéconomiques-, s’ajoute donc une menace politique interne:
l’essor d’Aznar, emblème de l’existence d’une véritable alternative
politique à l’usure et à la corruption du gouvernement socialiste.
Dernière législature de González (1993-1996): crise interne et
éloignement du centre névralgique de l’UE
Les six premiers mois de 1993 jettent aussitôt les jalons de
l’inexorable crise- au niveau politique et économique- de
l’administration González. Après onze ans de high profile politics
et de espejismo européen, la crise du gouvernement socialiste est
évidente et irrémédiable autant au niveau interne qu’au niveau
international.
Les événements qui, plus que d’autres, marquent la toute
dernière ligne droite de l’érosion du pouvoir socialiste et de la perte
d’influence de l’Espagne sur la scène internationale son t
essentiellement:
1) 1 janvier 1993: entrée en vigueur du Marché Unique;
2) 31 janvier 1993: début des négociations pour l’adhésion de
l’Autriche, de la Finlande et de la Suède à l’UE;
3) 3 mars 1993: élections générales en Espagne et perte de la
majorité absolue du PSOE;
4) 1 novembre 1993: entrée en vigueur du TUE, le démarrage de
la deuxième phase de l’UEM et le passage à la monnaie unique
européenne d’ici au 1 janvier 1999.
En effet, si d’un côté la mise en marche du Marché Unique (mise
en évidence des forts déséquilibres économiques et régionaux),
l’ampliation à l’Est de l’UE (économie espagnole à la périphérie
d’un système régional en évolution et perte du poids politique du
Sud de l’Europe) et le démarrage de la deuxième phase de l’UEM
168 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
(forte récession économique et accroissement du chômage qui
touche trois millions de chômeurs, ce qui équivaut à 20 % de la
population active, afin de satisfaire aux critères de convergence
pour passer automatiquement à l’Euro) dénotent la crise de la
politique européenne de l’Espagne taxée de baza para buscar
soluciones a los problemas internos, de l’autre côté, les élections
générales de mars 1993 dénotent l’usure de la classe politique
gouvernante qui, accusée de corruption, perd la majorité absolue188
et la disqualification de l’image européiste de González taxé de
pedigüeno suite au Conseil d’Edimbourg (dotation du Fonds de
Cohésion Economique et Sociale fortement avantageux pour
l’Espagne).
La périphérie géoéconomique et le virage communautaire vers
l’Est font chuter irrémédiablement le modèle européen socialiste-
volonté de créer un front méditerranéen dans la CEE dirigé par
l’Espagne même- et redimensionnent vers le bas une Espagne dans
une Europe dominée par les critères de convergence, mettant le
mot fin à l’idylle entre les Espagnols et le projet européen.
D’ailleurs, la crise économique et la fracture politique interne
entre les socialistes189 donnent déjà la sensation de la fin d’une
époque, l’Era González (1982-1996), et fait émerger les premiers
symptômes du revirement idéologique de l’européisme (de
González) au nationalisme (d’Aznar).
Autant au niveau interne qu’externe, la crise est à tel point
irréparable que la critique qualifie la période 1993-1994 de Annus
Horribilis de l’Espagne en Europe et qu’un diplomate européen
accrédité à Madrid déclare: «[...] Se acabó el espejismo. España ha
quedado redimensionada a lo que es: un país medio en Europa
188
Le PSOE obtient seulement 38, 8 % des suffrages et 159 sièges au
Parlement, tandis que le PP obtient 34. 8 % des suffrages et 141 sièges au
Parlement, s’imposant comme une solide alternative de gouvernement.
189
Polarisation du PSOE entre les réformistes, proches de González, et les
guerristas, proches du vice-président du Gouvernement et numéro deux du
parti socialiste, Alfonso Guerra.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 169
pero cuya riqueza relativa le sitúa más bien a la cola del “club” al
que pertenece» 190 .
Le tout dernier chant du cygne de la politique européenne de
González- qui à partir de 1992 se déploie sous la devise
Profundización antes de cualquier ampliación- nous est offert par
les Conseils européens de Ioannina (29 mars 1994) et d’Essen (11
décembre 1994), riposte politique et institutionnelle à
l’établissement du calendrier de l’élargissement à Quinze de l’UE
arrêté pendant le Conseil européen de Copenhague (21-22 juin
1993).
De ce fait, pendant le Sommet européen de Ioannina, formant
une coalition avec la Grande-Bretagne, l’Espagne exige et
finalement obtient le célèbre Accord de Ioannina. Face à une
Europe élargie à Quinze, où le nombre total des votes s’élève de 76
à 87, la majorité qualifiée passe de 54 à 62 et la minorité de blocage
de 23 à 25, la coalition ibéro-anglaise aboutit à maintenir la
minorité de blocage à 23 voix; tandis que pendant le Sommet
européen d’Essen, elle négocie et ratifie un accord qui arrête sa
pleine incorporation à la Politique Commune de la Pêche,
condition préalable pour l’acceptation du dépôt des instruments de
ratification des Traités d’adhésion de l’Autriche, de la Finlande et
de la Suède. Après trois ans de marchandage, le processus
d’ampliation est finalement débloqué et l’élargissement à Quinze
est irrévocablement fixé pour le 1 janvier 1995.
L’année 1995, qualifiée par la critique de Año Perdido à cause
de l’épuisement avant la lettre de l’épopée socialiste (décrété
officiellement et définitivement par les élections générales du 3
mars 1996 et par la victoire du PP) et par ricochet du modèle
européen socialiste, esquisse le tout dernier défi pour González et
son équipe: le 1 janvier 1995 l’Europe passe définitivement de
Douze à Quinze membres déplaçant l’Espagne du centre névralgique
de l’UE.
Ce sera seulement après six mois d’instabilité politique interne
et d’inconnues, face à un futur européen toujours moins
190
Esther BARBÉ, La política europea de España, op. cit., p. 96.
170 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
encourageant, que González a l’opportunité de jouer la toute
dernière carte du prestige international, en vue de remonter la
crédibilité des socialistes au niveau gouvernemental et de regagner
un appui électoral érodé: la deuxième présidence espagnole de l’UE
(juillet-décembre 1995), tout dernier grand acte communautaire de
l’étape socialiste et bouée de sauvetage pour un gouvernement
depuis longtemps agonisant.
Bien qu’envisagée comme le dernier ressort d’une bataille
politique interne plutôt que comme atout d’un rôle principal
retrouvé en Europe, cette Présidence espagnole fait tout de suite
preuve d’un formidable activisme et témoigne d’une grande
efficacité dans l’adoption de décisions importantes pour le futur
politique, économique et institutionnel d’une Europe toujours plus
en expansion vers l’Est.
Les objectifs primordiaux de la Présidence espagnole sont
essentiellement:
1) La croissance économique et l’emploi;
2)L’avancée de la troisième phase de l’UEM; (Conseil européen
de Madrid, 16-17 décembre 1995);
3) Une nouvelle stratégie pour la Méditerranée (Accord euro-
méditerranéen d’association, Conférence euro-méditerranéenne,
Barcelone, 27-28 novembre 1995);
4) L’affermissement des relations avec l’Amérique Latine
(Accord Mercosur, marché commun du cône Sud, associant
Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay) et un nouvel élan aux
relations UE/États-Unis (Nouvel Agenda Transatlantique);
5) L’approfondissement de la PESC et l'amplification de la
dimension extérieure de l’Europe;
6) La réforme du TUE et la préparation de la CIG de 1996
(fixée pour le 29 mars 1996) en vue d’une nouvelle ampliation à
Est.
L’accomplissement de ces six objectifs amalgame d’une façon
très satisfaisante l’approfondissement de la construction
européenne et l’élargissement à Quinze, et conjugue une Europe
forte avec une Europe ouverte.
Les deux événements européens qui circonscrivent les actes de
l’exécutif socialiste à la tête politique de l’UE sont précisément les
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 171
deux Sommets européens de Barcelone (27-28 novembre 1995) et
de Madrid (16-17 décembre 1995).
À Barcelone, les Quinze de l’UE et les douze pays du sud et de
l’est de la Méditerranée (PSEM) 191 organisent cette première
conférence ministérielle méditerranéenne en vue de mettre en
œuvre un ambitieux programme de partenariat euro-
méditerranéen, au-delà des liens contractuels prévus par la Politique
Méditerranéenne Commune depuis 1960.
De ce fait, si ces liens contractuels prévoient uniquement une
coopération axée sur des accords commerciaux portant sur le libre
accès aux produits industriels et les concessions tarifaires pour
certains produits agricoles, élargis pendant les années 70 à une
coopération économique et financière, l’objectif de Barcelone est
bien plus vaste et de plus grand souffle parce qu’il vise à aboutir à
long terme (d’ici 2010) à l’établissement d’une vaste zone de libre-
échange, englobant 600 à 800 millions d’habitants de 30 à 40 pays
par le biais d’un accord euro-méditerranéen d’association
renforçant les relations entre les Quinze et les partenaires du bassin
méditerranéen dans les domaines politique, économique, financier,
social et culturel.
Les trois grands objectifs fixés lors de cette conférence en vue
de bâtir un espace euro-méditerranéen fondé sur le libre-échange et
le partenariat sont:
• accélérer le rythme du développement économique;
• améliorer les conditions de vie des populations concernées
de manière à réduire la différence de prospérité entre le
Nord et le Sud;
• promouvoir la coopération et l’intégration régionale.
Les Accords euro-méditerranéens ainsi conclus via l’Art. 300
TUE ont une durée illimitée et portent sur l’instauration d’un
dialogue politique régulier; l’établissement progressif d’une zone de
libre-échange; la liberté d’établissement; des dispositions relatives à
la libéralisation des services, la libre circulation des capitaux, les
191
Algérie, Chypre, Egypte, Israël, Jordanie, Liban, Malte, Maroc, Autorité
Palestinienne, Syrie, Tunisie et Turquie.
172 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
règles de la concurrence; le renforcement de la coopération
économique; la coopération sociale complétée par une coopération
culturelle.
Bien que ce partenariat bute sur trois difficultés (la persistance
des conflits Grèce-Turquie, Israël-Palestine qui empêchent tout
climat de confiance dans la région; l’échec de la démocratisation du
monde arabe et la faiblesse des flux privés de capitaux du Nord vers
le Sud de la Méditerranée) des accords sont signés entre juillet 1995
et février 1997:
• 17 juillet 1995 avec la Tunisie (remplaçant l’accord
commercial de 1976);
• 20 novembre 1995 avec Israël (remplaçant l’accord
commercial de 1975);
• 26 février 1996 avec le Maroc (remplaçant l’accord
commercial de 1976);
• 24 novembre 1997 avec la Jordanie (remplaçant l’accord
commercial de 1977);
• 24 février 1997 un accord intérimaire euro-méditerranéen
d’association entre l’UE et l’OLP, au bénéfice de l’Autorité
Palestinienne.
D’ailleurs, le Conseil européen de Madrid se fixe cinq objectifs
primordiaux qui embrassent les domaines de l’économie, de la
politique extérieure et de la réforme institutionnelle. Ces
principales réussites sont l’établissement d’un calendrier pour la
mise en marche de la troisième phase de l’UEM (fixée pour le 1
janvier 1999, contrairement aux dispositions de Maastricht qui la
prévoyaient pour la fin de 1997) et le baptême de la monnaie
unique (est décidé le nom d’Euro qui entrera en vigueur le 1 janvier
2002); l’établissement du calendrier pour l’élargissement à Est
(ampliation rapide dans le politique mais très lente dans
l’économique); un Accord de Coopération avec les pays du
Mercosur (Accord-cadre interrégional de coopération signé, le 16
décembre 1995, sur la base juridique de l’Art.133 TUE 192 visant à
192
Art.133 §1 TUE (ex-art. 113), « La politique commerciale commune est
fondée sur des principes uniformes, notamment en ce qui concerne les
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 173
favoriser la coopération dans les relations commerciales,
l’industrie, l’assistance technique et/ou financière, l’énergie, la
science, l’environnement, la technologie) et l’établissement d’une
CIG pour le 29 mars 1996 pour la réforme juridique et
institutionnelle du TUE en vue de l’affermissement du Troisième
Pilier (CJAI) et de l’élargissement (acte d’adieu de González en tant
que représentant espagnol dans les sommets européens).
Les réussites de la Présidence espagnole de l’UE, malgré le fait
qu’elles replacent l’Espagne au centre politique de l’Europe et
témoignent de la reconnaissance internationale du succès de
l’intégration espagnole dans le processus de construction
européenne, n’arrivent cependant pas à satisfaire l’objectif
primordial de González, regagner la crédibilité de l’administration
socialiste au niveau électoral et cimenter la classe politique au
pouvoir autour des mêmes objectifs.
Ceci étant, la fin de la Présidence espagnole coïncide avec la fin
de l’appui parlementaire du CiU (Convergència i Unió, Parti des
Nationalistes Catalans associé au PSOE moyennant une alliance
axée sur la politique économique et des CC. AA.) au Gouvernement
de González, ce qui assène le tout dernier coup à un système
politique boiteux et chancelant depuis 1992.
Par conséquent, les échecs électoraux du PSOE au niveau
européen (12 juin 1994, c’est le PP qui remporte les élections) et
au niveau des [Link]., le milieu politique crispé (à cause des
accusations de corruption et de la crise économique) et finalemen t
l’érosion de l’Alliance PSOE/CIU obligent González à fixer des
élections anticipées pour le 3 mars 1996.
Bien que n’ayant pas de majorité absolue193 , les élections
témoignent du triomphe du PP dirigé par José María Aznar, au
modifications tarifaires, la conclusion d’accords tarifaires et commerciaux,
l’uniformisation des mesures de libération, la politique d’exportation, ainsi
que les mesures de défense commerciale, dont celles à prendre en cas de
dumping et de subventions ».
193
Le PP remporte les élections avec 38, 9 % des votes et obtient 156 sièges
au Parlement, tandis que le PSOE obtient seulement 37, 5 % des votes avec
141 sièges au Parlement.
174 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
détriment du PSOE après quatorze ans de pouvoir absolu. Ce
changement du parti politique au pouvoir- résultat d’une campagne
électorale articulée sur la déqualification du socialisme et sur son
identification avec la corruption- aura des conséquences
immédiates, autant au niveau interne (le cheval de bataille d’Aznar
sera la lutte contre le terrorisme), qu’au niveau européen,
réorientant l’espace politique espagnol de l’européisme vers le
nationalisme.
L’année 1996 est, par conséquent, une date importante, non
seulement au niveau interne (passage de l’européisme au
nationalisme), mais aussi au niveau international et surtout
européen, parce que le changement de cap González-Aznar
affectera à long terme les relations Espagne/Europe, sans compter
que 1996 est aussi une date symbolique parce que, le 1 janvier 1996,
l’Espagne célèbre les dix ans de l’adhésion de l’Espagne à la CEE.
De ce fait, pour la première fois Bruxelles se trouvera à négocier
avec un exécutif espagnol non présidé par González, mais avec un
gouvernement conservateur ayant à faire avec un modèle de
relations Espagne-Europe créé par des gouvernements socialistes et
d’une façon très personnelle par González.
Arrivés à ce point, il nous paraît pertinent et légitime de se
demander comment la montée au pouvoir du PP affectera-t-elle les
relations Madrid/Bruxelles? Et quels changements seront introduits
par Aznar afin de remodeler et réorienter le modèle européen
socialiste vers une politique plus conservatrice?
En vue d’anticiper l’analyse qui suit dans les pages suivantes, il
suffit de dire que les deux sujets susceptibles d’engendrer une
politique approuvée à la majorité, tels que soulignés par Aznar suite
à la victoire électorale, sont la lutte contre le terrorisme et une
politique de convergence avec l’Europe (Aznar sera un défenseur
virulent de l’entrée de l’Espagne dans la troisième phase de l’UEM,
en application du calendrier fixé pendant le Conseil européen de
Madrid).
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 175
Par conséquent, Aznar se fait le promoteur d’une politique
européenne à mi-chemin entre la continuité et les changements. Le
chapitre suivant cherchera à être exhaustif, autant sur les éléments
de continuité que sur la portée des changements mentionnés ci-
dessus, et se focalisera sur la question de savoir si la transition d’un
gouvernement progressiste et européiste à un gouvernement
conservateur et nationaliste est un nouveau défi ou un atout pour la
politique européenne de l’Espagne.
176 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 177
QUATRIÈME PARTIE
La victoire du PP et la montée au pouvoir
d’Aznar (1996-2002): suite de la politique
européenne de l’Espagne entre continuité
et changement
La renversante victoire du PP aux élections du 3 mars 1996 et la
montée au pouvoir d’Aznar coïncident avec un rendez-vous
européen de première importance quant aux nouveaux défis d’une
Europe élargie à Quinze membres: le Conseil européen de Turin (29
mars 1996), sommet qui amorce la CIG qui conduira à la réforme
institutionnelle du TUE, au raffermissement de la PESC, et
abordera également la question d’une défense commune au niveau
européen.
Pour la dernière fois, González y participe en tant que
représentant espagnol en Europe et fait ses adieux en rappelant les
deux grands défis de l’Espagne face à l’Europe de demain:
1) Faire partie en 1999 du noyau dur des pays européens qui
accèderont à la troisième phase de l’UEM, moyennant la satis-
faction des critères de convergence, et ensuite passeront automati-
quement à la monnaie européenne unique (Euro);
2) Empêcher que l’ampliation à l’Est porte préjudice aux pays
européens qui bénéficient du Fonds de Cohésion Économique et
sociale: il accentue la nécessité d’engager l’ampliation commu-
nautaire à un effort financier additionnel des pays les plus riches et
à contribution nette de l’Union au bénéfice des pays économique-
ment périphériques (Espagne, Italie, Irlande et Portugal).
Tout de suite après, le relais est pris par le nouveau Ministre des
Affaires Etrangères du gouvernement Aznar, Abel Matutes, qui
définit la politique européenne de l’Espagne en termes decontinuité
178 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
par rapport à l’ère socialiste- ce qui est tout à fait normal parce que
la politique européenne du PSOE est depuis le début une véritable
politique d’État, notamment le produit d’un consensus parmi toutes
les forces politiques du Parlement espagnol- autant dans sa
projection internationale (Europe, Amérique Latine et le bassin de
la Méditerranée) que par rapport aux thèmes principaux de
l’Agenda européen:
1) La réforme du TUE pendant le Conseil européen de Florence
(21-22 juin 1996);
2) L’ampliation accompagnée d’une réforme préalable du cadre
institutionnel de l’UE;
3) L’affermissement de la PESC et la réalisation d’un espace
juridique commun (renforcement du troisième pilier, CJAI);
4) La présence de l’Espagne dans le grupo de cabeza de la
monnaie unique.
Pourtant, c’est une continuité destinée à s’estomper au fur et à
mesure que le PP consolide son pouvoir et qu’Aznar personnifie sa
politique prenant ses distances face au modèle socialiste.
Les tout premiers symptômes du changement de cap d’Aznar
jaillissent déjà entre les deux Sommets européens de Florence et de
Dublin (13-14 décembre 1996). À Florence, accentuant
l’importance du raffermissement du Troisième Pilier (CJAI), il
obtient la négociation d’une nouvelle Convention sur l’Extradition
et il présente la proposition d’insérer dans la réforme du TUE la
réalisation d’un espace judiciaire commun; tandis qu’à Dublin, il
propose d’inclure dans le TUE consolidé un protocole qui interdise
l’asile politique entre les ressortissants des quinze pays
communautaires.
Mais la véritable transformation du modèle européen aura lieu
pendant la deuxième législature d’Aznar (1997-1999), son
intention consistant à doter l’Espagne d’une image propre, autant
au niveau international qu’européen, et surtout celle de se
différencier de la rhétorique européiste de González. À partir de ce
moment, la traditionnelle politique de consensus en matière de
politique extérieure entre les deux grandes coalitions politiques du
pays (PP et PSOE) commence à s’altérer et, peu à peu, le PSOE se
démarque de la politique gouvernementale dans plusieurs domaines
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 179
tels que la pleine participation militaire de l’Espagne au sein de
l’OTAN et l’instauration d’une relation privilégiée avec la Grande-
Bretagne et les États-Unis, qui cause l’abandon de l’alliance avec
l’axe Paris-Bonn.
Afin de doter l’Espagne d’un profil propre et non plus enchâssé
dans la dynamique des deux pistons- français et allemand- du
moteur européen, Aznar réorganise la politique européenne en
termes d’efficacité (s’éloignant le plus possible du syndrome du
Pedigüeño de González) et réoriente les relations diplomatiques
vers un processus d’atlantización, tissant des liens particuliers avec
Blair et Clinton.
Notre intention est de présenter, dans les sous-chapitres qui
suivent, les deux différentes législatures d’Aznar en termes de
politique extérieure et d’analyser dans les détails l’aboutissement
des objectifs européens de González (participation à la troisième
phase de l’UEM et passage à l’Euro) et la mise en chantier des
nouveaux objectifs d’Aznar, bannière d’un gouvernemen t
conservateur voué à la défense des intérêts nationaux strictu sensu
(au tout premier plan se fait remarquer la tenace défense d’Aznar
de l’affermissement de la CJAI, atout indispensable pour une lutte
serrée contre le terrorisme national, l’ETA, et international).
Premier Gouvernement d’Aznar (1996-1997): de la continuité à
l’épuisement du modèle européen socialiste
La première législature d’Aznar (1996-1997) coïncide et s’insère
dans un contexte européen en voie de transformation et
d’évolution vers une union politique plus solidaire entre ses
Membres et plus étroite entre ses Peuples mais principalement en
train de jeter les jalons de la réforme institutionnelle de l’UE et
juridique du TUE en vue d’un futur élargissement vers les PECO 194 .
194
PECO, Pays d’Europe centrale et orientale qui, suite à l’écroulement de
l’Union Soviétique, s’orientent massivement vers l’Europe occidentale en
vue de l’adhésion à l’UE. En 1996, lors du Sommet européen de Turin (29
180 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Les deux événements européens qui circonscrivent la première
administration Aznar sont respectivement les Conseils européens
de Florence (21-22 juin 1996) et de Dublin (13 -14 décembre
1996).
L’enjeu principal du Sommet européen de Florence est la
décision relative à la date de conclusion de la CIG (amorcée
pendant le Conseil européen de Turin, 27 mars 1996) en vue de la
réforme du TUE.
Débutant en tant que représentant espagnol dans l’enceinte
européenne, Aznar suit la politique de l’exécutif socialiste
(favorable à une réforme institutionnelle et juridique des Traités
constitutifs avant toute ampliation et favorable à tout
élargissement à l’Est, à condition que celui-ci ne porte pas préjudice
à l’Acquis Communautaire, notamment aux aides financières
agricoles et au Fonds de Cohésion Economique et Sociale). En
outre, il propose un objectif personnel très concret: la négociation
d’une nouvelle Convention sur l’Extradition.
Les deux priorités d’Aznar en vue d’avaler la réforme du TUE
sont essentiellement: le renforcement des mécanismes en matière
de coopération judiciaire et policière entre les Quinze et
l’élimination de l’asile politique parmi les ressortissants
communautaires parce que, d’après lui « [...] El asilo político no
cabe en la Europa comunitaria, dado que se trata de una
asociación de Estados democráticos, donde existe pleno
reconocimiento de los derechos políticos» 195 .
Concrètement, il propose la création d’un espace judiciaire
commun, le renforcement d’Europol 196 et la mise en chantier d’un
mars 1996), les candidats étaient : Bulgarie, Estonie, Hongrie, Lettonie,
Lituanie, Pologne, République tchèque, Roumanie, Slovaquie et Slovénie.
195
Esther BARBÉ, La política europea de España, op. cit., p. 116.
196
Europol, Office européen de police mise en place lors du Sommet européen
de Maastricht, en tant qu’office chargé de lutter contre le trafic international
de drogue et le crime organisé à l’échelon des États membres de l’UE
moyennant l’échange de renseignements en matière de stupéfiants, de
poursuites pénales et de coordination des enquêtes et des recherches.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 181
tout nouveau projet, Eurofor 197 . Ce renforcement du Troisième
Pilier, outre qu’il permet de dissimuler un objectif national
spécifique (la lutte contre le terrorisme), esquisse d’ores et déjà le
premier point de fracture avec le modèle européen socialiste.
À côté du renforcement du Troisième Pilier (CJAI), Aznar,
d’une façon très prudente, graduelle et dans le sillage de l’exécutif
socialiste, défend l’amplification des compétences de la PESC
moyennant l’établissement d’une cellule d’analyse, la mise en
œuvre de stratégies communes et l’institution d’un Haut
Représentant (Monsieur PESC).
Le tout dernier défi relevé par l’exécutif populaire, en vue de
l’élargissement, lors du Sommet de Florence est la défense à
outrance de la continuité, sinon de l’accroissement, du Fonds de
Cohésion Économique et Sociale: la persévérance dans le
financement de ces aides financières destinées aux économies
périphériques de l’espace économique européen s’érige en tant que
condition sine qua non de l’aval espagnol à l’élargissement 198 .
Avec le Conseil européen de Dublin, l’attention des Quinze est
réorientée vers le premier volet de l’Union Européenne institué à
Maastricht: l’Union Economique et Monétaire et le difficile
démarrage de sa troisième phase (Institution de la BCE et passage
automatique à la monnaie unique).
La participation de l’Espagne à la troisième phase de l’UEM et
le passage automatique à l’Euro, d’ici le 1 janvier 1999, se
transforment dans le symbole par excellence de l’européisme
d’Aznar et de ce fait infléchissent l’ensemble de la politique
intérieure du pays. À partir du Sommet de Dublin, la politique
économique ibérique sera fortement conditionnée et assujettie à la
197
Eurofor, force terrestre multinationale dotée d’une capacité d’action rapide
ayant pour but des missions humanitaires ou d’évacuation des ressortissants
(Missions de Petersberg) ; des missions de maintien de la paix et des
missions de forces de combat pour la gestion de crises.
198
En termes économiques, depuis l’administration González, pour
l’Espagne (un des majeurs bénéficiaires du Paquet Delors II) l’élargissement
est de ce fait synonyme de stagnation du budget communautaire et par
ricochet de redistribution des quotas des fonds structurels.
182 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
satisfaction des critères de convergence parce que, d’après le Chef
de l’exécutif, «[...] España no puede perder el tren de la Historia:
ser fundador de la nueva Unión Europea» 199 .
Tel que nous l’avons déjà amplement illustré dans les sous-
chapitres précédents, la volonté de situer l’Espagne dans l’Europe
de la “Première Vitesse” et dans le pelotón de cabeza des pays
européens satisfaisant les critères de convergence parraine les
quatorze ans de l’épopée socialiste: l’objectif ultime du passage
automatique à l’ Euro, dans les délais établis à Maastricht, oblige le
gouvernement de González à une énorme réforme économique
(moyennant les deux processus de transformation et
diversification) au détriment de la dévaluation (18 %) de la peseta
et de l’emploi (trois millions de chômeurs, presque le 20 % de la
population active) et aux dépens de durs sacrifices économiques et
sociaux du peuple espagnol.
Le gouvernement d’Aznar doit relever le défi de l’Euro et, en
outre, se retrouve à faire face à une difficulté supplémentaire:
l’adoption du Pacte de Stabilité et de Croissance tel qu’établi au
Sommet de Dublin.
Qu’est-ce que ce Pacte de Stabilité et de Croissance? Quelles
conséquences a-t-il sur l’économie espagnole déjà affaiblie?
Ce pacte éclot d’un projet du Ministre allemand des Finances,
Theo Waigel, proposé aux Quinze alors que la toute récente Union
Européenne était engagée dans la course à l’Euro en vue de pallier
les insuffisances juridiques de l’Art. 101 § 1 du TUE, d’après lequel:
«Il est interdit à la BCE et aux banques centrales des États membres
d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux
institutions ou organes de la Communauté, aux administrations
centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités
publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des États
membres; l’acquisition indirecte, auprès d’eux, par la BCE ou les
199
Esther BARBÉ, La política europea de España, op. cit., p. 114.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 183
banques centrales nationales, des instruments de leur dette est
également interdite» 200 .
C’est-à-dire que pour l’Allemagne, le pays qui a le plus contribué
à la mise en chantier du projet d’une monnaie unique européenne
renonçant historiquement à la force du deutschemark,
l’interdiction des crédits par la BCE n’est pas une garantie
suffisante de la discipline budgétaire des États membres une fois
l’Euro instauré: en d’autres termes, elle veut s’assurer qu’après
l’adoption de la monnaie unique tous les États continuent à
respecter et à satisfaire les critères de convergence tels qu’établis à
Maastricht.
À cette fin, M. Waigel remet aux Quinze un Pacte prévoyant
des sanctions financières pour tous ces États participants à l’Euro
qui ont des déficits excessifs. Selon ce Pacte, tout État ayant un
déficit dépassant 3 % du PIB est mis sous la surveillance budgétaire
de la Commission et du Conseil des Ministres et pourrait se voir
obligé à payer des sanctions et même à faire, auprès de la BCE, un
dépôt non productif d’intérêts retenu comme amende si le déficit
n’est pas corrigé dans le délai établi par le Conseil.
Il va de soi que l’adoption de ce Pacte, vivement critiqué par les
États au point d’être taxé de Plan de rigueur à perpétuité, ligote
encore plus les États dans ce qui leur reste de marge de manœuvre
de leur politique économique (des deux instruments, avec l’Euro
l’instrument monétaire est transféré au niveau supranational et il
ne leur reste que l’instrument budgétaire et fiscal) infléchissant
fortement leur économie. En outre, elle les oblige à remanier leur
politique sociale et leur politique de l’emploi, ce qui n’amènera des
bénéfices qu’à long terme.
Quelles sont donc les démarches de l’Espagne, déjà fortement
accablée économiquement pour satisfaire aux critères de
convergence, face à ce nouveau défi monétaire?
Face aux critères de convergence, établis à Maastricht en tant
que paramètres indispensables pour la réalisation de la troisième
200
Louis DUBOUIS et Claude GUEYDAN, Grands Textes de droit de
l’Union européenne, op. cit..
184 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
phase de l’UEM, et à ce nouveau pacte de rigidité et surveillance
budgétaire, l’économie espagnole subit une extraordinaire
transformation en 1997-1998, moyennant l’amorce d’une
nouvelle politique de l’emploi, la stabilisation des prix et une
politique de privatisations qui assainit les chiffres dans tous les
secteurs et qui transforme son économie en une des économies
européennes les plus compétitives.
Les fruits de ce long chemin de sacrifices et d’énormes coûts
d’adaptation- esquissé courageusement et ambitieusement par
González- seront cueillis lors du Sommet européen de Bruxelles (2
mai 1998). Participant au Sommet avec un déficit budgétaire
n’excédant pas 3 % du PIB et même inférieur à celui de
l’Allemagne et de la France, l’Espagne est élue par le Conseil
européen parmi les onze pays 201 qui accèdent à la troisième phase
de l’UEM et qui passeront à l’Euro le 1 janvier 1999.
C’est le triomphe et le couronnement du modèle européen
socialiste et c’est la plus grande réussite de l’Espagne, depuis son
adhésion à la CEE, le 1 janvier 1986, qui témoigne de sa pleine
intégration communautaire et de sa diachronie avec l’Europe au-
delà d’une profonde et séculaire trabazón geográfica e histórica.
Même Aznar considère l’achèvement de l’UEM et le passage à
l’Euro comme un moment historique et transcendant pour
l’Espagne et, à cette fin, il déclare que «[...] Por primera vez en
mucho tiempo, España no se ha quedado en el camino» 202 .
Le triomphalisme de l’Euro et la participation de l’Espagne dans
le pelotón de cabeza d’une Europe à plusieurs vitesses sont le tout
dernier acte de la continuité de l’européisme socialiste car, à partir
du succès du Conseil européen de Bruxelles, Aznar, conscient de
cette extraordinaire réussite et raffermi politiquement à la tête de
201
Allemagne, France, Benelux, Italie, Irlande, Espagne, Portugal, Autriche et
Finlande. La Grande-Bretagne, le Danemark et la Suède- qui pourtant
remplissent les critères de Maastricht- restent hors de l’Euro pour préserver
leur souveraineté. Le 1 janvier 2001, la Grèce devient le douzième membre
de la zone euro.
202
Esther BARBÉ, La política europea de España, op. cit., p. 136.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 185
l’exécutif, changera brusquement de cap réorientant son regard vers
des objectifs plus nationalistes.
Deuxième Gouvernement d’Aznar (1997-1999): essor du
nouveau profil de l’Espagne dans le contexte européen et
international
Une fois rassuré de son pouvoir et du consensus politique (aux
niveaux parlementaire et électoral) et la pleine participation de
l’Espagne à l’Euro aboutie, Aznar en termine à jamais avec le
modèle européen socialiste et, dans l’intention de forger un
nouveau profil international, réaménage l’agenda espagnol le
pivotant autour de cinq objectifs primordiaux:
1) Abandon de la politique de coalition (l’Espagne de González
s’accroche au moteur franco-allemand, dès Maastricht à la
Présidence espagnole de l’UE en 1995) au bénéfice d’une relation
bilatérale privilégiée avec la Grande-Bretagne (formation du couple
Aznar-Blair);
2) Atlantización des relations diplomatiques: alignement avec les
États-Unis;
3) Nouveau modèle de participation à l’OTAN;
4) Renforcement du Troisième Pilier (CJAI);
5) Réaménagement des relations avec Cuba.
L’abandon de la politique de coalition (l’axe Mitterand-Kohl-
González) au profit d’une syntonie privilégiée avec Blair traduit
indiscutablement le passage de l’européisme au nationalisme et la
poursuite d’intérêts nationaux propres strictu sensu au détrimen t
d’une stratégie commune européenne: le but commun est la
réforme du Welfare State moyennant une politique sociale et de
l’emploi dégagées du contrôle et de la gestion supranationale
communautaire (lors du Conseil européen de Luxembourg, le 13
décembre 1997, l’Espagne fait cavalier seul choisissant l’opting out
à propos des accords visant une politique commune de l’emploi).
Dans le même sillage idéologique, cette fois non plus au niveau
européen mais notamment au niveau international, Aznar tisse des
186 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
relations diplomatiques atlantiques très étroites amorçant un
processus d’alignement et de solidarité avec la politique extérieure
des États-Unis, au détriment de la politique méditerranéenne et des
énormes efforts socialistes faits pour promouvoir le
développement dans cette région (Accord euro-méditerranéen
d’association, Conseil européen de Barcelone, 27-28 novembre
1995) et des relations avec Cuba, gommant la logique socialiste du
dialogue constructif et la remplaçant par une politique de poursuite
axée sur la promotion et la défense des régimes démocratiques.
La pleine consolidation de ce processus d’atlantización se
cristallise sous la forme de la pleine intégration de l’Espagne dans la
structure militaire de l’OTAN et, par ricochet, par le
réaménagement du rôle espagnol dans l’économie de ce pacte
atlantique de défense entre les États-Unis et l’Europe occidentale.
Les deux considérations qui poussent Aznar à abandonner le
modèle traditionnel de participation espagnole à l’OTAN, taxée
depuis son entrée le 10 décembre 1981 de reluctant partner, sont
l’excentricité militaire de l’Espagne, par rapport aux autres pays
communautaires lors des interventions atlantiques dans des
opérations multinationales, et la crainte de passer en deuxième rang
suite à l’ampliation de l’OTAN à l’Est.
Le tout dernier volet de ce virage copernicien dans la dimension
européenne et internationale de l’Espagne nous est offert par la
position de l’exécutif espagnol lors du Conseil européen
d’Amsterdam (16-17 juin 1997), suivi de la CIG de Turin (27 mars
1996) convoquée par la réforme juridique et institutionnelle du
TUE en vue de l’élargissement communautaire à l’Est.
Les priorités dans l’agenda européen espagnol lors des
négociations sont principalement:
1) La réforme institutionnelle du TUE: la réforme du méca-
nisme de décision moyennant la pondération des votes des États au
sein du Conseil des Ministres;
2) La prohibition de l’asile politique aux ressortissants des
quinze États communautaires;
3) Le renforcement du Troisième Pilier moyennant l’établisse-
ment d’une zone de liberté, justice et sécurité;
4) La reconnaissance de la spécificité des régions
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 187
ultrapériphériques.
Mise à part la première, exigence commune des cinq grands pays
de l’UE (Allemagne, Espagne, France, Grande-Bretagne et
Italie) 203 , les trois priorités qui restent ne font que dissimuler des
exigences nationales spécifiques: la prohibition de l’asile politique
répond à l’exigence d’une lutte plus serrée contre le terrorisme
national de l’ETA; l’établissement d’un espace juridique et policier
commun répond à l’exigence du contrôle de trafic des personnes
entre l’Espagne et Gibraltar (trafic de stupéfiants et blanchiment
d’argent), enfin la reconnaissance de la spécificité des régions
ultrapériphériques répond à l’exigence de défense des intérêts des
Iles Canaries.
L’aboutissement de ces quatre objectifs marque le point
culminant de la fracture PP/PSOE et gomme la valeur
métapolitique de la politique européenne espagnole, atout de la
période socialiste.
España 2002: réponse aux trois grands défis de l’Europe du
nouveau Millénaire (terrorisme, prospérité économique et élar-
gissement à 25)
Depuis son entrée dans la CEE le 1 janvier 1986, l’Espagne
témoigne d’une participation toujours plus active dans le processus
de construction européenne aux côtés des autres États membres et
du succès de son intégration communautaire malgré les défis
initiaux: les coûts d’adaptation économique pour faire partie du
projet d’une Europe sans frontières (Marché unique, AUE 1987), et
203
Exigence communautaire, ou plutôt des cinq "grands", qui naît de la
crainte d’une surpondération des petits États par rapport aux grands en vue
d’un élargissement à Est car tous les États susceptibles à l’adhésion sont
des petits à l’exception de la Pologne. (Exigence annexée au TUE de par le
Protocole n° 7 sur les institutions dans la perspective de l’élargissement de
l’Union européenne, 2 octobre 1997).
188 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
la satisfaction des critères de convergence pour participer de plein
droit à la troisième phase de l’UEM (Maastricht, 1992).
Si son adhésion à la CEE coïncide avec le grand élan politique de
la construction européenne, moyennant la mise en chantier d’un
marché intérieur sans frontières après des années d’europessimisme
et de stagnation économique, les deux Présidences espagnoles de
l’UE jalonneront les avancées les plus importantes dans le
processus d’intégration économique et politique de l’Europe: le
TUE (esquissé pendant le Conseil européen de Madrid, 26-27 juin
1989) et la monnaie européenne (le Conseil européen de Madrid,
16-17 décembre 1995 décide du nom de l’Euro, future monnaie
unique).
Les grandes réussites de la Présidence espagnole de l’UE de 1989
et 1995 peuvent être résumées de la manière qui suit:
mise en œuvre de l’idée de l’Europe des citoyens créant une union
sans cesse plus étroite entre ses peuples et mise en place de mesures
concrètes (citoyenneté européenne, passeport européen et droit de
vote et d’éligibilité aux élections municipales et au Parlemen t
européen dans l’État membre de résidence);
• mise en œuvre de l’idée d’une Europe sociale, moyennant le
Fonds de Cohésion Économique et Sociale, en tant que
prolongement de l’Europe économique et monétaire;
• renforcement de la PESC la dotant d’instruments et
ressources propres tels que des stratégies, des actions et des
positions communes et une coopération systématique entre
les États membres pour la conduite de leur politique;
• l’intensification des liens de coopération et d’association
avec les douze pays du bassin méditerranéen moyennant
l’Accord euro-méditerranéen d’association (Conférence
Euro-méditerranéenne de Barcelone, 27-28 novembre
1995);
• l’institutionnalisation des relations entre l’UE et
l’Amérique Latine moyennant l’Accord Mercosur associant
l’Argentine, Paraguay et Uruguay (Conseil européen de
Madrid, 16-17 décembre 1995);
• l’amplification de la coopération en matière judiciaire et
policière (CJAI) appliquée dans la lutte contre la criminalité
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 189
organisée, le trafic de stupéfiants et le terrorisme aménageant
progressivement un espace commun de liberté, de sécurité et de
justice.
Cela dit, la troisième Présidence espagnole de l’UE, España
2002, s’insère dans un contexte européen en voie de
transformation rapide et faisant face à trois nouveaux défis: la mise
en circulation de l’Euro, l’escalation du terrorisme international
suite aux attentats du 11 septembre 2001 et la consolidation
institutionnelle d’une Europe future élargie à vingt-cinq membres.
Cette Présidence, se déployant sous la devise Más Europa 204 , est
circonscrite par les deux Conseils européens de Barcelone (15-16
mars 2002) et de Séville (21-22 juin 2002) qui jalonnent ces trois
objectif primordiaux:
1) L’impulsion à l’espace européen de Liberté, Sécurité et
Justice suite à l’importance d’une série de menaces qui pèsent sur
les valeurs fondamentales de l’UE et sur l’essence même de la
société européenne;
2) L’accélération des réformes économiques sociales et de
développement durable après la mise en circulation de l’Euro;
3) La consolidation politique et institutionnelle d’une Europe au
seuil de son cinquième élargissement.
Le 16 janvier 2002, lors du discours de présentation de la
Présidence espagnole devant le Parlement européen, Aznar expose
les trois priorités de son programme en déclarant: « [...] L’horizon
politique actuel oblige l’Union européenne à être ambitieuse dans
trois domaines.
En premier lieu, il s’agit de donner une réponse au terrorisme,
depuis la perspective de construction d’un État de Liberté, de
Sécurité et de Justice.
En second lieu, il s’agit de créer une grande zone de prospérité
économique [...]. En troisième lieu, il s’agit de saisir l’opportunité
204
Cette devise Más Europa comprend deux messages : elle exprime la
volonté de voir l’Europe prendre la place et acquérir le poids qui lui
reviennent dans les relations internationales et elle reflète le fait que la
majorité des citoyens espagnols assume et soutient le projet européen.
190 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
historique de l’élargissement et d’asseoir ainsi les bases de la future
Union européenne [...].
La lutte contre le terrorisme se trouve au sein de la construction
de l’Espace de Liberté, de Sécurité et de Justice: c’est pour cela que
la Présidence considère prioritaire le fait d’avancer vers une
politique commune d’asile et d’immigration; d’améliorer la gestion
des frontières extérieures de l’Union; de renforcer la lutte contre le
trafic de stupéfiants; et d’avancer dans la voie de la reconnaissance
mutuelle des résolutions judiciaires [...].
La mise en circulation de l’euro est en train de se dérouler
magnifiquement…la solidité de notre monnaie exige, en outre, une
étroite coordination entre les politiques économiques [...]. La
création d’un espace de prospérité économique et sociale plus
accrue, constitue, dès lors, un des axes principaux de la Présidence .
[...].
Enfin, l’Union européenne s’apprête à conclure un processus de
changement historique au terme duquel la liberté, la démocratie et
le respect des droits de l’homme seront étendus à tous les
Européens, au-delà de toute division…L’élargissement permettra,
sans aucun doute, de mettre fin à une page amère du passé de notre
continent [...]» 205 .
Dans le contexte de la Présidence de l’UE, instaurée afin que
chaque État membre ait la possibilité de donner une impulsion aux
politiques d’intégration en imprimant sa propre marque au
processus, l’Espagne joue un rôle d’impulsion de projets et
d’initiatives qui visent à établir une plus grande intégration
politique, à transformer la zone euro en un contexte de stabilité, de
croissance et de prospérité, à mener à bien le processus historique
d’élargissement sans porter atteinte à l’équilibre de l’Union et au
bon fonctionnement des Institutions et à faire un pas décisif vers la
création d’un espace de Sécurité et de Justice commun afin que
l’Europe demeure un foyer actif et décisif de Liberté.
205
Discours du Président du gouvernement devant le Parlement européen.
Présentation du programme de la Présidence espagnole, 16 janvier 2002,
reporté dans le site Internet : [Link]
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 191
Pour ce qui est de la lutte contre le terrorisme, objectif
prioritaire de l’UE suite aux attentats du 11 septembre, l’action de
la Présidence espagnole s’inscrit dans la lignée tracée par la
Présidence belge- adoption d’un Plan d’action pour la Politique
européenne de la Lutte contre le terrorisme (Conseil européen de
Gand, 19 octobre 2001); l’entrée en vigueur d’Eurojust 206 (21
septembre 2001); la définition commune du délit de terrorisme
(introduction de ce délit dans les ordres juridiques nationaux) et
l’adoption du mandat d’arrêt européen 207 - et couvre six grands
domaines:
1) La reconnaissance mutuelle des décisions de justice
conformément à l’État de droit et au respect des libertés;
2) Une collaboration plus étroite entre les juges des États
membres moyennant Eurojust;
3) La coordination des forces de sécurité des États membres
moyennant l’interconnexion entre la sphère nationale et l’UE, la
mise en place d’équipes communes d’enquêtes, le renforcement de
la coopération entre Europol et Eurojust, le meilleur
fonctionnement de la Convention Europol et le perfectionnement
du système d’information Schengen;
4) L’élimination des sources de financement des organisations
terroristes moyennant l’application de la Résolution 1373 du
Conseil de Sécurité des Nations Unies et la ratification par les États
membres de la Convention des Nations Unies sur la suppression du
financement du terrorisme;
5) La conclusion de la Convention globale des Nations Unies sur
le terrorisme et le réexamen des relations de l’UE avec certains
pays tiers compte tenu de l’appui que ces pays peuvent fournir au
terrorisme;
6) Le renforcement du lien transatlantique et, par ricochet, la
coopération avec les États-Unis, moyennant un traité de
coopération en matière pénale entre l’UE et les États-Unis.
206
Institution chargée de renforcer la coopération entre les juges des États
membres dans la lutte contre le terrorisme.
207
Mandat qui remplace la procédure d’extradition dans l’Union européenne.
192 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
En ce qui concerne le deuxième défi- la mise en circulation de
l’Euro en tant que symbole d’identité européenne et marque de
l’appartenance de tous les citoyens européens à un même espace de
vie, stabilité, croissance et prospérité- la Présidence espagnole vise
à renforcer la coordination des politiques économiques et sociales
entre les États membres et à augmenter la visibilité de la zone euro
pour «parvenir à l’espace économique intégré que nous souhaitons
tous [...] et pour doter l’Europe d’une plus grande capacité de
croissance et de création d’emplois» 208 .
L’impulsion majeure, en vue de la création de cet espace de
prospérité économique et sociale afin de faire de l’Europe l’une des
zones économiques les plus compétitives et les plus dynamiques du
monde, est donnée pendant le Conseil européen de Barcelone (15-
16 mars 2002) lors duquel l’Espagne fixe ses cinq priorités:
1) L’interconnexion et l’ouverture des réseaux européens de
transports;
2) La libéralisation et l’interconnexion des marchés de
l’électricité et du gaz;
3) L’intégration des marchés financiers en vue de faire de
l’Europe une véritable puissance financière;
4) Le développement d’un marché de travail plus flexible et
capable de créer des emplois,
5) L’amélioration dans le domaine de l’éducation et de la
formation des étudiants et des travailleurs européens ainsi que le
développement de la mobilité de ces derniers.
Le tout dernier acte européen de la Présidence espagnole, qui
clôt six mois de travail décisif pour l’impulsion des thèmes
principaux de l’agenda européen et pour l’avenir de l’Union en
même temps qu’il relève le dernier défi communautaire,
l’élargissement à l’Est, est le Conseil européen de Séville (21-22
juin 2002) lors duquel Aznar déclare que: « [...] La Présidence
espagnole a la volonté politique de contribuer à ce que tous les
208
Allocution du Président du gouvernement devant le Congrès pour
présenter les priorités de la Présidence espagnole de l’UE, 10 décembre 2001,
reportée dans le site Internet : [Link]
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 193
États qui soient prêts, puissent conclure des négociations à la fin de
l’année 2002» 209 .
À cette fin, l’Espagne vise à obtenir des positions communes sur
les chapitres les plus lourds en termes financiers tels que
l’agriculture (PAC), la politique régionale (Fonds structurels et le
Fonds de Cohésion Économique et Sociale) et les disposition
financières (budget communautaire), car ce sont ces chapitres qui
représentent 80 % du budget de l’Union européenne, dans le plein
respect de l’Acquis Communautaire, du cadre financier de l’UE et
par le biais de la collaboration de la Commission (présentation
ponctuelle des propositions de positions communes) et des pays
candidats (satisfaction des obligations en ce qui concerne la reprise
et la mise en œuvre de l’Acquis Communautaire). Son but ultime
est l’examen global de l’état des négociations pour que les traités
d’adhésion, ainsi que leurs annexes, commencent à être rédigés
pendant la Présidence espagnole.
Le pas final et décisif vers l’élargissement à l’Est sera franchi,
sous la Présidence danoise (juillet-décembre 2002), lors du Conseil
européen de Copenhague (13-14 décembre 2002) où, parmi les
douze candidats, les dix jugés susceptibles d’adhérer d’ici le 1 mai
2004 210 , arrêtent un accord financier avec l’UE, suite au
marchandage avec la Pologne, donnant le la à ce grand projet
historique de réunification européenne. La transcendance du
moment est telle que le Président du Parlement européen, Pat Cox,
déclare «Tenemos al alcanze de la mano la reunificación de
Europa, el histórico objetivo del continente desde la caída del
muro de Berlín en 1989 [...]. La UE está a punto de alcanzar el
Everest» 211 .
209
Discours du Président du gouvernement devant le Parlement
europé[Link]ésentation du programme de la Présidence espagnole, 16 janvier
2002, reporté dans le site Internet : [Link]
210
République tchèque, Chypre, Slovaquie, Slovénie, Estonie, Hongrie,
Lettonie, Lituanie, Malte et la Pologne. L’adhésion de la Bulgarie et de la
Roumanie est remise à 2007.
211
Pat COX, « La nueva UE, pendiente de milmillones de euros », El País,
13 décembre 2002.
194 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Pour clore cette brève présentation des priorités du
gouvernement espagnol pendant sa troisième Présidence de l’UE et
comme conclusion de notre travail, nous citons ci-après l’extrait
final du discours d’Aznar lors de la présentation de son programme
présidentiel, citation très prometteuse quant au futur d’une Europe
unie et très encourageante quant au travail d’impulsion d’une
Espagne à la tête politique de l’Union: «La lutte contre le
terrorisme, l’introduction de l’Euro, la poursuite des réformes
économiques et sociales, le respect du calendrier de l’élargissement,
le développement de la politique étrangère et de défense, le débat
sur l’avenir de l’Europe, tels sont les défis auxquels sera confrontée
l’Union européenne au cours des prochains mois. Seules des
avancées spécifiques obtenues dans ces domaines prioritaires nous
autoriseront à dire que nous avons contribué avec succès à faire de
l’Europe un espace de prospérité, de liberté et de sécurité, un espace
ouvert que tous les citoyens souhaitent et appellent de leurs
vœux» 212 .
L’aboutissement de ces six objectifs actualisera le grand projet,
conçu 50 ans auparavant par Monnet et Schuman, de faire de
l’Europe une zone où la démocratie, la paix, la sécurité et la
prospérité prennent finalement le relais de décennies
d’affrontement.
212
Allocution du Président du gouvernement devant le Congrès pour
présenter les priorités de la Présidence espagnole de l’UE, 10 décembre 2001,
reportée dans le site Internet : [Link]
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 195
Conclusion
Le but principal de ce travail a été, dès le début, la présentation des
quatre périodes historiques à travers lesquelles le peuple espagnol se
libère de l’étau du mythe manichéen de Las dos Españas, d’une
dictature autoritaire, militaire, personnelle et confessionnelle, en
même temps qu’il entame un long chemin d’apprentissage
démocratique, recouvrant sa pleine souveraineté nationale, et qui
transforment l’Espagne, sur l’échiquier international et
communautaire, de mundo aparte en pelotón de cabeza des pays
européens qui forment l’Union européenne.
Les deux niveaux qui structurent l’ensemble de cette étude sont:
en termes kantiens, le phénomène (premier niveau) n’est que
l’analyse empirique de cette série d’événements endogènes et
exogènes qui actualisent le passage historique et transcendant d’un
passé d’asphyxiant isolationnisme à un présent de modernité
politique, économique, sociale et culturelle; le noumène (deuxième
niveau) est cette dialectique sous-jacente, toujours latente,
Espagne/Europe qui scande le rythme de cette relation antagonique
d’attraction-répulsion, d’éloignement-rapprochement qui débouche
définitivement sur une osmose politique, économique et
institutionnelle après cinquante ans d’asynchronisme politique et de
décalage économique et social.
D’après notre analyse, cette relation Espagne/Europe-
problématique dès la fin du XVIIème siècle où l’Europe commence
à s’esquisser en termes cosmopolites tandis que l’Espagne exaspère
ses contours individualistes - n’est ni figée ni statique, au contraire
elle évolue constamment au fur et à mesure que le projet de paix de
Schuman, Monnet, De Gasperi et Adenauer franchit des nouvelles
étapes dans le processus d’intégration européenne engagé par la
création des Communautés européennes et établit des bases solides
pour l’architecture de l’Europe future.
Par conséquent, nous avons relevé quatre moments décisifs qui
cadencent le pas de ce long voyage d’une Espagne qui « [… ]
196 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
permanece aún en el siglo X [...] [Que] ha pasado durmiendo tres
siglos, sin enterarse de nada, sin saber que Europa ha caminado
mucho en este tiempo, creyendo posible la resurrección del Santo
Oficio, el restablecimiento de la feroz unidad católica, el bloqueo
intelectual de la Península [...] » 213 à une Espagne qui deja su
huella dans le TUE:
1) La période qui couvre les années de 1936 à 1959, quand
l’Espagne de Franco commence ce long chemin à rebours vers la
récupération des valeurs de son glorieux Siglo de Oro, esquissant un
processus involutif qui la situe dans une dimension anachronique par
rapport à une Europe occidentale en train de se reconstruire en tant
que pôle de stabilité politique et économique, moyennant un
processus évolutif et diachronique, suite au vide de pouvoir
occasionné par la lutte contre les fascismes;
2) La période qui couvre les années de 1959 à 1970, quand face
à la relance de la construction européenne moyennant la signature
du Traité de Rome (25 mars 1957), l’Espagne se voit obligée
d’entamer un double processus antithétique d’adaptation
économique et de différentiation politique qui occasionne
l’épuisement du modèle économique autarcique (inspiré par le
orgullo azul de l’autosuffisance nationale) et l’amorce d’un
processus de libéralisation économique interne scellé par l’Accord
Commercial Préférentiel avec la CEE (29 juin 1970);
3) La période qui couvre les années de 1977 à 1986, quand
engagée dans un processus d’éclosion démocratique, de Ruptura
Pactada et de consensus politique entre les différentes forces
politiques, l’Espagne de Suárez cherche dans l’Europe
communautaire la légitimation démocratique définitive et celle de
González aboutit à la réalisation du projet démocratique de
Castiella, moyennant l’intégration complète à la CEE (1 janvier
1986);
4) La période qui couvre les années de 1986 à 2002, quand sous
les administrations González et Aznar, l’Espagne couronne son
213
BLASCO IBÁÑEZ in José Luis ABELLÁN, El reto europeo, op. cit., p.
197.
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 197
rêve européen participant en tant que protagoniste à la principale
avancée politique (UP et PESC) et économique (UEM et Euro) de
la CEE et à son grand tournant linguistique, institutionnel et
épistémologique qui incarne le Traité de Maastricht.
La conclusion à laquelle on aboutit par une analyse détaillée (se
déployant sur trois niveaux: politique interne et externe de la
Péninsule Ibérique et politique européenne des États membres de la
CEE) de ces quatre périodes est que les quatre moments décisifs de
la relation d’éloignement-rapprochement entre l’Espagne et
l’Europe, outre qu’ils mettent en exergue une série de changements
politiques, économiques et institutionnels indispensables à la survie
du Franquisme et à la durée dilatée de Franco à la tête politique de
son pays et de son peuple, témoignent d’autant de virements
idéologiques- autant au niveau ibérique qu’au niveau
communautaire- qui pendant cinquante ans cadencent la dynamique
graduelle et progressive de l’européanisation de l’Espagne au-delà
de sa profonde trabazón geográfica e histórica avec le continent
européen.
Ceci étant, pendant la période la plus autoritaire du Franquisme
(1939-1959), la relation Espagne/Europe touche la pointe la plus
extrême de sa divergence idéologique car, si du point de vue
espagnol, l’Europe est considérée comme la plus parfaite
incarnation des "maux d’Espagne", l’émanation et la caisse de
résonance politique, idéologique et institutionnelle du mal francés,
du point de vue communautaire la survie et la consolidation d’une
dictature autoritaire suite à la défaite des totalitarismes en Europe
occidentale est considérée comme la plus grande menace
anachronique qui risque de saper l’entier processus de construction
européenne- processus né de la nécessité d’ancrer la paix en Europe
suite à l’expérience tétanisante et annihilante de la Deuxième
Guerre Mondiale- et comme la parfaite antithèse des valeurs et des
principes fondamentaux (Démocratie, État de Droit et respect des
Droits de l’Homme) sur lesquels la Communauté des Six avait
l’intention d’édifier l’unité du Vieux Continent.
Les paramètres de ce binôme antagonique commencent à
s’invertir pendant la période de la Guerre Froide, quand l’Espagne
se transforme de bestia fascista, aux yeux de la Communauté
198 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
Internationale menacée par l’avancée du Communisme, en
centinela de occidente, c’est-à-dire, de dernier héritage de l’époque
fasciste au dernier bastion de défense de l’occident face au bloc
soviétique. Néanmoins, le rejet politique toujours très catégorique
s’accompagne d’un intérêt géostratégique vital, qui débouche sur
Los Pactos de Madrid (Accord bilatéral économique et militaire
entre l’Espagne et les États-Unis, 26 septembre 1953) et sur le
Concordato avec le Vatican (27 août 1953).
Cependant, l’Espagne continue à être exclue du concert des pays
démocratiques et des peuples libres, n’étant pas admise à participer
à l’OTAN, à la CEE, au Conseil d’Europe, à l’OECE et ne
bénéficiant pas de l’aide financière américaine, en vue de la
reconstruction économique de l’Europe, court-circuitée par le Plan
Marshall.
La clé de voûte décisive, qui amorce le rétablissement des
critères de convergence Espagne/Europe, est le produit de deux
processus économiques parallèles: la signature du Traité de Rome,
qui met en marche le grand projet supranational du Marché Unique
(25 mars 1957), et la mise en chantier du Plan de Estabilización
(22 juin 1959), processus irréversible qui ouvre l’économie
espagnole à la modernité européenne et qui place l’Espagne au seuil
de la CEE moyennant l’Accord Commercial Préférentiel (29 juin
1970).
De ce fait, face à la grande avancée communautaire et craignant
une excentricité économique nuisible, l’Espagne de Franco amorce
ce processus fructifère de libéralisation et de technocratisation qui
transforme sa politique économique en volet principal de sa
politique extérieure (depuis toujours subordonnée aux principes
idéologiques du régime et à mantener a Franco en el poder) et qui
l’oblige à institutionnaliser sa relation avec l’Europe
communautaire (première fracture entre l’impératif de la politique
intérieure et l’essor d’une politique extérieure démocratique et
désidéologisée).
Le changement idéologique du côté espagnol se traduit par un
rapprochement économique- entre désir et nécessité- avec le
processus de construction européenne qui débouchera sur l’Accord
de 1970 (occasionné par la mise en marche de la PAC au détriment
des exportations agricoles espagnoles vers les pays de la CEE),
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 199
entente commerciale multilatérale qui permet à la dictature
franquiste d’entrer por la puerta de servicio à la CEE.
Du côté communautaire, suite à la fissure dans la muraille du
protectionnisme du marché intérieur, l’Espagne acquiert une valeur
économique incomparable se transformant en vivier principal de
main d’œuvre à bas prix et en marché principal pour les
investissements étrangers: cette fois-ci le rejet politique (élément
de fracture) s’accompagne d’un énorme appétit économique
(élément de proximité).
Le tout dernier changement idéologique dans ce rapport
dialectique, qui en termes hégéliens débouchera sur une synthèse
intégrative le 1 janvier 1986, correspond à la période de la
transition à la démocratie où la politique européenne de l’Espagne
se transforme en politique d’État et l’adhésion à la CEE se
transforme de nécessité économique en valeur métapolitique (c’est-
à-dire en dernière source de légitimation démocratique), tandis
qu’en Europe, au lendemain de l’éclosion démocratique espagnole
et au seuil de l’aboutissement de l’étape constituante, les réticences
politiques sont vite remplacées par des réticences économiques: la
compétitivité des produits espagnols en matière d’agriculture et de
pêche; la concurrence au niveau industriel, chantiers navals et
industries textiles, au détriment des pays méditerranéens de la CEE
(surtout France et Italie); la redistribution des quotas de la PAC et
de la Politique Commune de la Pêche; le réaménagement du budget
communautaire et la mise en place de fonds structurels pour aider
financièrement l’Espagne, afin qu’elle puisse satisfaire aux critères
économiques dictés par le TCE retarderont l’adhésion
communautaire de l’Espagne pendant sept ans (du 28 juin 1977,
date de la sollicitation de la demande d’adhésion et du 5 février
1979, date officielle du début des négociations Madrid-Bruxelles,
l’Espagne signe officiellement le TCE le 12 juin 1985 et adhère à
la CEE en tant que membre de plein droit le 1 janvier 1986).
Enfin, les années quatre-vingt-dix témoignent du grand succès de
l’intégration espagnole à la CEE, de son rôle principal, parmi les
pays de l’Europe de la première Vitesse, dans la construction d’une
Europe plus autonome politiquement et judiciairement (PESC et
CJAI) et supranationale monétairement (UEM et Euro), de son
200 Espagne: du franquisme à l’intégration européenne
rôle d’impulsion de projets et d’initiatives européens et des
politiques d’intégration pendant les quatorze années de l’épopée
socialiste (citoyenneté, Fonds de Cohésion Economique et Sociale,
Accord euro-méditerranéen d’association, Accord Mercosur,
renforcement de la CJAI par le biais de l’établissement progressif
d’un espace com mun de Liberté, de Sécurité et de Justice,
raffermissement de la PESC).
En ce qui concerne l’Espagne actuelle, sous l’égide d’un
gouvernement populaire dirigé par Aznar, elle doit faire face aux
trois nouveaux défis, déjà esquissés pendant sa troisième Présidence
de l’UE (janvier-juin 2002 sous la devise Más Europa), notamment
la mise en circulation de la monnaie européenne unique dans toute
la zone euro, le terrorisme et l’élargissement à 25 membres,
auxquels s’ajoute un tout dernier défi- l’essor du deuxième round de
la crise Irak/États-Unis- qui risque de saper durement l’unité et la
cohésion politique des pays de l’Union.
Nous concluons ce long travail avec un grand et soucieux point
d’interrogation sur l’avenir, malheureusement pas trop lointain:
l’Espagne d’Aznar sera-t-elle à même de relever ce défi sans porter
préjudice à l’union politique de l’UE et à son processus
d’approfondissement et d’ampliation?
Espagne: du franquisme à l’intégration européenne 201
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