R1 — Noam Skouones c.
République du Takanda
Le droit de se porter candidat aux élections libres, le droit au procès équitable et l’interdiction
de détenir arbitrairement et tortuer les opposants politiques
Myriam DAHHAN et Olivia GALLOT — Institut international des droits de l’homme (15è
session — Dakar 2024)
Depuis janvier 2023, le Président Omar Diobaye, au pouvoir depuis 13 ans, annonce son
intention de modifier la Constitution du Takanda pour briguer un troisième mandat, bien que
celle-ci limite les mandats présidentiels à deux. Cette révision constitutionnelle, approuvée
par référendum en mars 2023, modifie l’article 7 pour permettre des mandats présidentiels
indéfinis et introduit le concept de « takandacité », restreignant la nationalité aux personnes
nées de parents takandais. Ces changements excluent les minorités, telles que les Totas, de
la vie politique en refusant de leur accorder la nationalité, ce qui les prive de leurs droits
civiques. Le 1er mai 2023, Noam Skouones, chef de l'opposition et fondateur du parti «
PJUS », est accusé de viol sur un enfant, une accusation jugée sans fondement par ses
partisans, qui la qualifient de manœuvre politique pour éliminer l'opposition. Rapidement
condamné à huit ans de prison après un procès expéditif, Skouones subit des mauvais
traitements en détention lui faisant manquer le délai d’appel. Le 1er septembre 2023, il saisit
la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples pour faire constater les violations de
ses droits à un procès équitable, à la participation aux affaires publiques, et l’interdiction de
la torture.
Examen préliminaire
Sur la compétence ratione personae de la Cour
•
Article 5(1) du Protocole 1 : « Ont qualité pour saisir la Cour : a) la Commission ; b) l’Etat
partie qui a saisi la Commission ; c) l’Etat partie contre lequel une plainte a été introduite ; d)
l’Etat partie dont le ressortissant est victime d’une violation des droits de l’homme ; e) les
organisations inter- gouvernementales africaines ».
•
EN L’ESPÈCE : l’État takandais a bien procédé à la déclaration acceptant la compétence de
la Cour.
Article 5 (3) du Protocole 1 : « La Cour peut permettre aux individus ainsi qu’aux
organisations non-gouvernementales (ONG) dotées du statut d’observateur auprès de la
Commission d’introduire des requêtes directement devant elle conformément à l’article 34(6)
de ce Protocole ».
Examen préliminaire
Sur la compétence ratione loci de la Cour
• Affaire Commission africaine des droits de l’homme et des peuples c. Libye, CADHP, fond,
3 juin 2016, req. n°002/2013, §§ 58-59 : « [...] que s’agissant de la compétence territoriale
(ratione loci), il ne fait l’ombre d’aucun doute que les faits se produisent sur le territoire
relevant de l’autorité de la Libye »
• Approche classique du DIP avec article 29 Convention de Vienne sur le droit des traités : «
à moins qu’une intention différente ne ressorte du traité ou ne soit par ailleurs établie, un
traité lie chacune des parties à l’égard de l’ensemble de son territoire. »
Exception d’extraterritorialité :
•
Hypothèse affaire Bernard Anbataayela Mornah c. Bénin et autres, CADHP, 22 septembre
2022, req. n°028/2018n § 148 : “personnes se trouvant sous influence militaire, politique,
économique”
•
”
§ 155 : “. La Cour note également que les violations alléguées des droits de l’homme se sont
produites sur le territoire de la RASD, État partie au Protocole, mais en dehors des frontières
nationales des États défendeurs. La Cour note qu’elle ne peut automatiquement se déclarer
compétente pour une requête du simple fait que des violations alléguées auraient été
commises sur le territoire d’un État partie au Protocole.
Pour exercer sa compétence territoriale, la Cour doit également s’assurer
que les violations alléguées ont été commises par un État défendeur attrait devant elle ou
par des personnes sous
son contrôle.
Examen préliminaire
Sur la compétence ratione loci de la Cour
EN L’ESPÈCE : les violations alléguées se déroulent sur l’île de Abuc dans la prison
Ganaumanto, sous contrôle militaire de l’État du Takanda.
••
La requête repose donc sur l’exercice par le Takanda de ses compétences dans un espace
autre que son territoire : la prison Ganaumanto, située sur l’île Abuc.
Or, cette prison est administrée par l’État de Takanda, le personnel est sous son contrôle ;
dès lors, la compétence territoriale est caractérisée.
Examen préliminaire
Sur la recevabilité : l’épuisement des voies de recours internes
• Article 6 (2) du Protocole portant création de la Cour : “La Cour statue sur la recevabilité
des requêtes en tenant compte des dispositions énoncées à l’article 56 de la Charte” =
renvoi aux conditions de recevabilité posées par la Charte.
• Article 50 de la Charte : « La Commission ne peut connaitre d'une affaire qui lui est
soumise qu'après s'être assurée que tous les recours internes, s'ils existent, ont été épuisés,
à moins qu'il ne soit manifeste pour la Commission que la procédure de ces recours se
prolonge d'une façon anormale ».
• Article 56 de la Charte : “Les communications visées à l'article 55 reçues à la Commission
et relatives aux droits de l'homme et des peuples doivent nécessairement, pour être
examinées, remplir les conditions ci-après: 5) Etre postérieures à l'épuisement des recours
internes s'ils existent, à moins qu'il ne soit manifeste à la Commission que la procédure de
ces recours se prolonge d'une façon anormale;”
• Règle 50(2) du Règlement intérieur : « Les requêtes introduites devant la Cour doivent
remplir les conditions ci-après : f. être introduites dans un délai raisonnable courant depuis
l’épuisement des recours internes ou depuis la date où la Commission a été saisie de
l’affaire ».
Examen préliminaire
Sur la recevabilité : l’épuisement des voies de recours internes
Raisonnement :
••
•
Qu’il s’adresse aux autorités nationales susceptibles de pouvoir réparer les violations qu’il
pense avoir subi (condition procédurale de l’exercice des recours) ;
Qu’il précise à ces autorités nationales de quelles violations il pense être la victime
(condition matérielle de l’invocation des griefs en substance).
Le requérant ne doit exercer que les recours : ordinaires et utiles.
Examen préliminaire
Sur la recevabilité : l’épuisement des voies de recours internes
Recours ordinaires :
••
••
Recours de nature judiciaire : CADHP, arrêt du 14 juin 2013, Tanganyika Law Society et
Révérend Christopher R. Mtikila c. République-Unie de Tanzanie, req. n° 009/2011 et
011/2011, § 82.3.
Recours commun :
n’est pas soumis à des conditions restrictives (CADHP, arrêt du 3 Juin 2016, Mohamed
Abubakari c. République-unie de Tanzanie, req. n° 007/2013, § 72)
dispose de prérogatives générales (CADHP, arrêt du 20 novembre 2015, Alex Thomas c.
République-Unie de Tanzanie, req. n° 005/2013, § 63)
Examen préliminaire
Sur la recevabilité : l’épuisement des voies de recours internes
Recours utiles :
••
•
Recours disponibles : utilisée sans obstacle par le requérant (CADHP, arrêt du 5 décembre
2014, Lohé Issa Konaté c. Burkina Faso, req. n° 004/2013, § 94)
Recours efficaces : conduit au changement ou change le fond de la décision attaquée
(CADHP, arrêt du 24 juin 2014, Ayants droit de Feus Norbert Zongo, Abdoulaye Nikiema dit
Ablasse, Ernest Zongo et Blaise Ilboudo & le mouvement burkinabé des droits de l’homme
et des peuples c. Burkina Faso, req. n°013/2011)
Recours suffisants ou satisfaisants : à même de remédier à la situation litigieuse (CADHP,
arrêt du 5 décembre 2014, Lohé Issa Konaté c. Burkina Faso, req. n° 004/2013, § 108)
Examen préliminaire
Sur la recevabilité : l’épuisement des voies de recours internes
EXCEPTIONS :
•
Recours indisponibles : Commission ADHP, Recommandation de la Commission dans la
Communication 71/92, Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme c. Zambie
et Rights international c. Nigéria, octobre 1996, § 14 : “Le caractère massif des arrestations,
le fait que les victimes aient été maintenues en détention avant leur expulsion et la rapidité
avec laquelle les expulsions ont été effectuées n'ont pas permis aux plaignants d'établir
l'illégalité de ces actions devant les tribunaux. Il n'était pas possible pour les plaignants de
contacter leurs familles, et encore moins leurs avocats. Ainsi, le recours évoqué par le
gouvernement en vertu de la loi sur l'immigration et l'expulsion n'était pas, en pratique,
disponible pour les plaignants. Ceci a été confirmé par les plaignants lors de leurs plaidoiries
devant la Commission, ainsi que par des témoignages d'experts. (Voir « Réplique de la
RADDHO à la Réponse du Gouvernement Zambien », p. 3 ; également lettre du directeur
exécutif d'Afronet Zambie, 7 octobre 1995.)”
••
Recours inefficaces : impossibilité de changer le fond de la décision attaquée (Cour ADHP,
affaire Hongue Eric Noudehouenou c/ République du Bénin Requête n°004/2020, arrêt du
22 septembre 2022, para. 54, 55 et 56)
Prolongation anormale du recours interne (Cour ADHP, Zongo et autres c. Burkina Faso
(fond), para. 106, (2014) 1 RJCA 226)
Examen préliminaire
Sur la recevabilité : l’épuisement des voies de recours internes
EN L’ESPÈCE :
Question de droit : est ce que l’absence de saisine en appel des autorités judiciaires par
Noam Skounoes, en raison de son incapacité physique découlant de ses mauvais
traitements par l’administration pénitentiaire, constitue une exception d’épuisement des
voies de recours internes ?
•
•
•
“Les accusations portées contre lui, dénuées de preuves tangibles, ont été rapidement
suivies d'une condamnation précipitée par une cour criminelle sous l'influence directe du
pouvoir exécutif. Le 1er juin 2023, il est déclaré coupable et condamné à 8 ans de prison.”
Noam Skouones a fait l’objet d’une arrestation et d’une condamnation rapide ne lui
permettant pas d’établir son innocence.
“Noam Skouanes est emprisonné à Ganaumanto, une prison sur l’île Abuc sous contrôle
militaire du Takanda. Il endure de graves privations de sommeil, des humiliations sexuelles,
et une sur-stimulation sensorielle prolongée. Le 15 juin 2023, Noam Skounoes a perdu vingt
kilos et est devenu borgne ; telles sont les mesures prises par l’administration pénitentiaire
pour que l’opposant politique ne soit pas en capacité de faire appel de son jugement avant
le délai officiel, soit quarante-cinq jours révolus.”
•
CONCLUSION : l’exception d’EVRI ne saurait être retenue dès lors que les recours ne sont
pas, en pratiques, disponibles pour le
→ Noam Skouones fait l’objet d’une incapacité de contacter sa famille et encore moins son
avocat. Dès lors, en pratique, le recours proposé par le gouvernement, soit la procédure
d’appel, n’était pas disponible.
Sur le droit à participer librement à la direction des affaires publiques
Droit absolu ou droit non absolu ?
Examen du fond
Sur le droit à participer librement à la direction des affaires publiques
••
•
Article 2 de la Charte : “Toute personne a droit à la jouissance des droits et libertés reconnus
et garantis dans la présente Charte sans distinction aucune, notamment de race, d’ethnie,
de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique ou de toute autre opinion,
d’origine nationale ou sociale , de fortune, de naissance ou de toute autre situation.”
Article 13 de la Charte : “1. Tous les citoyens ont le droit de participer librement à la direction
des affaires publiques de leur pays, soit directement, soit par l'intermédiaire de
représentants librement choisis, ce, conformément aux règles édictées par la loi. 2. Tous les
citoyens ont également le droit d'accéder aux fonctions publiques de leur pays. 3. Toute
personne a le droit d'user des biens et services publics dans la stricte égalité de tous devant
la loi.”
Article 27 § 2 de la Charte : “[l]es droits et libertés de chaque personne s’exercent dans le
respect du droit d’autrui, de la sécurité collective, de la morale et de l’intérêt commun.”
Examen du fond : TEST DE PROPORTIONNALITÉ Sur le droit à participer librement à la
direction des affaires publiques
• Test de proportionnalité : base légale + but légitime + nécessité dans une société
démocratique.
• Base légale des restrictions au droit en cause : Cour EDH, Affaire Dicle et Sadak c.
Turquie, req. n°48621/07, 2015 : “87. De ce fait, la Cour relève qu’il semblait y avoir
incompatibilité entre les lois en vigueur à l’époque des faits concernant les conditions
requises pour se présenter aux élections législatives du 22 juillet 2007 et l’interprétation ainsi
que la mise en pratique de ces lois dans l’ordre juridique interne par les différentes
juridictions ou autorités judiciaires internes.” → rejet d’une candidature aux élections
présidentielles doit en premier lieu être légal.
• But légitime : absence de but légitime reconnu (Cour ADHP, Tanganyika Law Society,
Legal and Human Rights Centre et Révérend Christopher R Mtikila c. Tanzanie (fond), 2011,
§107.2 : “107.2 L'article 27, paragraphe 2, de la Charte n'autorise les restrictions aux droits
et libertés des individus que sur la base des droits d'autrui, de la sécurité collective, de la
moralité et de l'intérêt commun. Les besoins du peuple tanzanien, auxquels les droits
individuels sont soumis, doivent, à notre avis, être conformes et liés aux devoirs de l'individu,
tels qu'énoncés à l'article 27(2) de la Charte, ce qui exige des considérations de sécurité, de
moralité, d'intérêt commun et de solidarité. Rien dans les arguments du défendeur exposés
plus haut ne montre que les restrictions à l'exercice du droit de participer librement à la
direction du pays par l'interdiction des candidats indépendants relèvent des restrictions
admissibles énoncées à l'article 27, paragraphe 2, de la Charte.)
• Nécessité : notion d’actes d’initimidation, de coercition ou d’exclusion : Cour ADHP,
Kouassi Kouamé Patrice et Baba Sylla c. Côte d’Ivoire, 22 septembre 2022, fond et
réparations, req. no 015/2021, § 99 : “La Cour note que l’article 13(1) de la Charte ainsi que
les textes invoqués par les Requérants ci-dessus garantissent aux citoyens des États parties
le droit de prendre part à la direction des affaires publiques en tant qu’électeurs ou en tant
que candidats à des élections, en toute liberté et dans le respect des règles légales
préalablement établies. Il en résulte une interdiction de tout acte d’intimidation, de coercition
ou d’exclusion et la différence de traitement fondée sur l’appartenance à un parti ou sur
toute autre considération viole les droits garantis.”
Examen du fond : TEST DE PROPORTIONNALITÉ
Question de droit : L’impossibilité de se présenter aux élections présidentielles, dès lors que
l’on est incarcéré suite à un procès expédié, est-elle une restriction excessive du droit à
participer librement à la direction des affaires publiques ? Noam Skouones est un opposant
politique, candidat à la présidentielle, qui a été condamné pénalement à huit ans
d’emprisonnement, l’empêchant de se présenter à l’élection présidentielle face au Président
Omar Diobaye.
• Nous devons chercher une base légale permettant telle restriction.
• Aucune indication dans le cas de l’existence d’une telle base légale.
• Soit celle-ci existe, et conformément à la jurisprudence, elle doit être claire et prévisible
dans ses conséquences pour le futur candidat.
• Soit celle-ci n’existe pas et, auquel cas, la violation du droit de participer librement aux
affaires publiques sera caractérisée.
• Ensuite, nous devons chercher si elle poursuit un but légitime.
• Aucune indication dans le cas.
• Enfin, nous devons caractériser la nécessité, la proportionnalité de cette mesure.
• En l’espèce, nous savons que Noam Skouones a été incarcéré après une condamnation
expédiée, qu’il subit de tels mauvais traitements qu’il est en incapacité d’interjeter appel de
sa condamnation et de se porter candidat aux élections présidentielles.
• Les condamnations et incarcérations rapides peuvent être interprétées comme des actes
d’intimidation, de coercition ou d’exclusion contre cet opposant politique (Cour ADHP,
Kouassi Kouamé Patrice et Baba Sylla c. Côte d’Ivoire, 22 septembre 2022, fond et
réparations, req. no 015/2021, § 99 ) ;
Conclusion : la restriction est disproportionnée et l’article 13 de la Charte violé.
DISCUSSION
Sur l’interdiction de la torture physique et morale
Droit absolu ou droit non absolu ?
Examen du fond
Sur l’interdiction de la torture physique et morale
••
•
Article 4 de la Charte : “La personne humaine est inviolable. Tout être humain a droit au
respect de sa vie et à l'intégrité physique et morale de sa personne. Nul ne peut être privé
arbitrairement de ce droit.”
Article 5 de la Charte : “Tout individu a droit au respect de la dignité inhérente à la personne
humaine et à la reconnaissance de sa personnalité juridique. Toutes formes d'exploitation et
d'avilissement de l'homme notamment l'esclavage, la traite des personnes, la torture
physique ou morale, et les peines ou les traitements cruels inhumains ou dégradants sont
interdits.”
Cour ADHP, Ajavon c. Bénin (fond et réparations) (2020) 4 RJCA 134 : § 166 “La Cour note
que les articles 4 et 5 de la Charte sont intrinsèquement liés et protègent les droits relatifs à
l’intégrité de la personne humaine dont le but est de sauvegarder sa vie, son intégrité et sa
dignité. Ils consacrent la « protection du principe de la vie ».”
Examen du fond : Batterie de critères Sur l’interdiction de la torture physique et morale
• Raisonnement : critère de gravité + acte de torture + preuves suffisantes.
• Degré de gravité : Cour ADHP, Mugesera c. Rwanda (fond et réparations) (2020) 4 RJCA
846, § 81. “La Cour estime que la cruauté ou l’inhumanité du traitement doit impliquer un
certain degré de souffrance physique ou mentale de la personne, ce qui dépend de la durée
du traitement, des effets physiques ou psychologiques du traitement, du sexe, de l’âge et de
l’état de santé de la personne. Tout cela doit être analysé au cas par cas.”
• Actes de torture : Qu’est ce qu’un acte de torture parmi la jurisprudence de la Cour ?
• La privation de nourriture : Cour ADHP, Mugesera c. Rwanda (fond et réparations) (2020) 4
RJCA 846, § 90. La Cour estime que la dignité de la personne humaine est incompatible
avec les menaces de mort à l’endroit des détenus de la part des agents pénitentiaires. Outre
ces menaces, la privation de nourriture adéquate, l’accès limité au médecin et aux
médicaments, l’absence d’oreiller orthopédique, les difficultés à établir un contact avec la
famille et avec son conseil entraînent la démoralisation et la dégradation de la condition
physique et mentale du détenu. La Cour note que le requérant était déjà malade, âgé et en
détention depuis janvier 2012.
• L’usage excessif de la force : Cour ADHP, Ajavon c. Bénin (fond et réparations) (2020) 4
RJCA 134, § 170 : “Plus précisément, il a été révélé qu’après l’annonce des résultats des
élections législatives, les forces de l’ordre ont fait usage d’un recours excessif à la force, y
compris, par des tirs à balles réelles contre des centaines de manifestants. [...] § 171. Ces
éléments relatifs aux atteintes au droit à la vie, à la torture, aux traitements cruels inhumains
et dégradants, parus dans des communiqués émanant du Comité contre la torture des
Nations unies sont accessibles à tous70 et sont, pour ainsi dire, de notoriété publique.”
• Charge de la preuve : Cour ADHP, Mugesera c. Rwanda (fond et réparations) (2020) 4
RJCA 846, § 89. La Cour rappelle qu’il incombe à l’État défendeur de prendre toutes les
mesures appropriées pour protéger les détenus et de mettre en place des des mécanismes
de contrôle du comportement des gardiens de prison. En l’absence d’informations contraires
concernant les allégations de menaces de mort et de privation de nourriture adéquate, la
Cour estime que ces allégations sont fondées.
Examen du fond : Batterie de critères Sur l’interdiction de la torture physique et morale
Question de droit : Les actes commis par l’administration pénitentaires constituent-ils des
actes de tortures ? existe-t-il suffisamment de preuves ? En l’espèce : Il endure de graves
privations de sommeil, des humiliations sexuelles, et une sur-stimulation sensorielle
prolongée. Le 15 juin 2023, Noam Skounoes a perdu vingt kilos et est devenu borgne.
Le raisonnement est en trois temps :
• D’abord, le critère de gravité : En l’espèce, Noam Skouones a subi de de graves privations
de sommeil, des humiliations sexuelles, et une sur-stimulation
sensorielle prolongée, des privations de nourritures et a été éborgné en une quinzaine de
jours. Critères :
• Degré de souffrance physique ou mentale : le degré est particulièrement aigu.
• Durée du traitement : quinze jours et continue.
• Effets physiques ou psychologiques : le requérant a perdu beaucoup de poids en un temps
très court, il est devenu borgne et s’est trouvé dans l’incapacité d’interjeter appel du fait de
ces traitements.
• Sexe, âge, état de santé : impertinent en l’espèce, sans information.
• Ensuite, nous devons chercher s’il s’agit d’un acte de torture : En l’espèce, Noam
Skouones a subi de de graves privations de sommeil, des humiliations sexuelles, et une
sur-stimulation sensorielle prolongée, des privations de nourritures et a été éborgné en une
quinzaine de jours. La Cour a reconnu que la privation de nourriture et l’usage excessif de la
force constituent des actes de torture.
•Enfin, nous devons nous assurer du niveau de preuves : En l’espèce, Noam Skouones peut
présenter ses blessures comme preuves. Deux points peuvent être relevés :
•Détention particulière : sur un autre territoire, pratiques semblent entourées de secret.
Difficulté de rapporter la preuve : flexibilité de la Cour.
•Il incombe au Takanda toutes les mesures appropriées pour protéger les détenus et de
mettre en place des des mécanismes de contrôle du comportement des gardiens de prison ;
or, l’administration pénitentiaire agit sous la tolérance du Takanda. Présomption de torture
pour Noam Skouones.
Conclusion : les articles 4 et 5 sont violés.
DISCUSSION
Examen du fond
Sur le procès équitables / Généralités
•
◦
••
Article 7 de la Charte : « Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue. »
§ 1. b) : le droit à la présomption d'innocence, jusqu'à ce que sa culpabilité soit établie par
une
juridiction compétente ;
Article 14 § 1, PIDCP : « Tous sont égaux devant les tribunaux et les cours de justice. Toute
personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement et publiquement par un
tribunal compétent, indépendant et impartial, établi par la loi, qui décidera soit du bien-fondé
de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle, soit des contestations sur ses
droits et obligations de caractère civil. »
Rapports normatifs : CADHP, arrêt du 28 septembre 2017, Christopher Jonas c.
République-Unie de Tanzanie, req. n° 011/2015, § 64 : « Cet article peut être interprété à la
lumière de l’article 14(1) du Pacte qui dispose que : ”... Toute personne a droit à ce que sa
cause soit entendue équitablement et publiquement par un tribunal compétent, indépendant
et impartial, établi par la loi, qui décidera soit du bien-fondé de toute accusation en matière
pénale dirigée contre elle, soit des contestations sur ses droits et obligations de caractère
civil...”
Examen du fond
Sur le procès équitables / Présomption d’innocence
Qu’est-ce que la présomption d’innocence ? La présomption d’innocence est une garantie
en vertu de laquelle une personne est innocente jusqu’à preuve du contraire. Cette garantie
a deux implications
•
•
Une implication matérielle : toute personne est réputée innocente jusqu’à ce que sa
culpabilité soit judiciairement établie ;
•
•
CADHP, arrêt du 29 mars 2019, Sébastien Germain Ajavon c. République du Bénin, req.
n°013/2017, § 190 : «La présomption d’innocence signifie que toute personne poursuivie
pour une infraction est, a priori, supposée ne pas l’avoir commise, et ce, aussi longtemps
que sa culpabilité n’est pas établie par un jugement irrévocable. Il s’ensuit que l’étendue du
droit à la présomption d’innocence couvre toute la procédure allant du moment de
l’interpellation jusqu’au prononcé de la décision judiciaire définitive et que la violation de la
présomption d’innocence d’une personne ”peut être constatée même en l’absence d’une
condamnation définitive, lorsque la décision judiciaire la concernant reflète le sentiment
qu’elle est coupable” [CEDH, Requête n°8660/79 ; Affaire Minelli c. Suisse, Arrêt du
25/03/1963, §§ 27 et 37, Série A n° 62].»
Une implication procédurale : la charge de la preuve de la culpabilité du requérant incombe
à l’accusation.
CADHP, arrêt du 28 novembre 2019, Ally Rajabu et autres c. République-Unie de Tanzanie,
req. n°007/2015, § 80 : «La Cour fait observer en outre qu’elle ne se substitue certes pas
aux juridictions nationales pour évaluer les particularités des éléments de preuve utilisés
dans les procédures internes, mais qu’elle conserve le pouvoir de vérifier si la manière dont
ces preuves ont été évaluées est compatible avec les normes internationales des droits de
l’homme. L’une des préoccupations principales à cet égard est de veiller à ce que
l’évaluation des faits et des preuves par les juridictions nationales ne soit pas manifestement
arbitraire ou ne conduise pas à une erreur judiciaire au détriment du Requérant.
Examen du fond
Sur le procès équitables / Présomption d’innocence procédurale
Comment évaluer la charge de la preuve ? Deux éléments doivent être retenus : crédibilité
des témoins et cohérence et suffisance de la preuve.
• Crédibilité des témoins : CADHP, arrêt du 26 juin 2020, Kalebi Elisamehe c.
République-Unie de Tanzanie, req. n°028/2015, § 81 : « La Cour relève que la Cour d’appel
a confirmé les décisions des juridictions inférieures sur la crédibilité des témoins à charge
PW1, PW2 et PW3. PW1 était la victime ; PW2, l’amie de la victime qui affirme avoir été
témoin du viol ; et PW3, la voisine qui, selon le Requérant, a monté l’affaire de toutes pièces
contre lui en raison d’un désaccord entre elle et lui. La Cour relève que la Cour d’appel a
estimé qu’il n’y avait aucune raison de conclure que les trois (3) témoins se sont entendus
pour incriminer le Requé[Link] implication procédurale : la charge de la preuve de la
culpabilité du requérant incombe à l’accusation.
• Cohérence et suffisance des preuves : CADHP, arrêt du 21 septembre 2018, Diocles
William c. République-Unie de Tanzanie, req. n°016/2016, § 77 : « la Cour estime que même
si elle tient pour constant qu’en matière d’infractions à caractère sexuel, le principal
témoignage est celui de la victime, comme le soutient le ministère public, il était nécessaire
dans les circonstances de l’espèce, caractérisées par les contradictions relevées entre les
déclarations des témoins, tous membres de la famille de la victime, et notamment par le fait
que l’accusé n’était pas assisté d’un avocat, il aurait été souhaitable que les autorités
judiciaires fassent plus d’efforts afin de chercher, en exerçant une diligence raisonnable, à
corroborer les déclarations de la victime et à obtenir des précisions sur les circonstances du
crime. »
Examen du fond
Sur le procès équitables / Présomption d’innocence procédurale
Question de droit : L’appréciation des preuves par les juridictions internes, ayant mené à la
condamnation du requérant, était-elle contraire aux exigences de l’article 7 de la Charte
ADHP et de l’article 14 du PIDCP ? En l’espèce : Les accusations portées contre lui,
dénuées de preuves tangibles, ont été rapidement suivies d'une condamnation précipitée
par une cour criminelle sous l'influence directe du pouvoir exécutif. La présumée victime est
une personne mineure dont les parents sont proches du Président Diobaye. Le 1er juin
2023, il est déclaré coupable et condamné à 8 ans de prison.
Le raisonnement est en deux temps :
•
•••
•
•
•
Nous devons chercher la crédibilité des témoins. Le cas nous indique qu’entre son
arrestation et sa condamnation, seul un mois s’est passé. Nous n’avons pas d’indication sur
l’audition de témoins, néanmoins nous savons deux éléments :
••
La victime présumée est l’enfant de proches du Président Diobaye ;
Le témoignage télévisé des parents de la victime présumée sont dénués de détails
particuliers et très abstraits. L’on ne sait véritablement de quel crime il est question. Deux
hypothèses :
Les tribunaux n’ont auditionné aucun témoin : manque de diligence.
Si des témoins ont été auditionnés, leurs témoignages doivent être corroborés et
non-contradictoires. Ensuite, nous devons chercher la cohérence et la suffisance des
preuves.
Aucune indication précises dans le cas : on sait seulement qu’il n’existait aucune preuve
tangible.
Hypothèse : a priori, les preuves n’étaient pas suffisantes pour incarcérer le requérant.
Conclusion : une atteinte disproportionnée a été portée à l’article 7 § 1 de la Charte,
garantissant la présomption d’innocence.
Examen du fond
Sur le procès équitables / Indépendance et impartialité des juges
Qu’est-ce que l’indépendance et l’impartialité ?
• L'indépendance s’entend d’une absence d’ingérence des autres pouvoirs.
• Mugesera c. Rwanda (fond et réparations) (2020) 4 RJCA 846, § 69 : “La Cour note que la
notion d’indépendance judiciaire implique essentiellement la capacité des tribunaux à
s’acquitter de leurs fonctions sans ingérence extérieure et sans dépendre d’aucune autre
autorité gouvernementale ou des parties.”
• Cour ADHP, Ajavon c. Bénin (fond) (2019) 3 RJCA 136, § 280 : “La Cour fait remarquer
que la garantie de l’indépendance des juridictions impose aux États, non seulement le devoir
de consacrer cette indépendance dans leur législation mais aussi l’obligation de s’abstenir
de toute immixtion dans les affaires de la justice et ce, à tous les niveaux de la procédure
judiciaire. “
• L’impartialité est une garantie en vertu de laquelle les juges en l’absence de préjugé ou de
parti pris et peut s'apprécier de diverses manières.
• Cour ADHP, Juma c. Tanzanie (fond et réparations) (2021) 5 RJCA 427, § 112 : “La Cour
considère que, pour assurer l’impartialité, toute juridiction doit offrir des garanties suffisantes
pour lever tout doute légitime. Toutefois, la Cour fait observer que l’impartialité d’une autorité
judiciaire est présumée et que des preuves solides sont requises pour réfuter cette
présomption. À cet égard, la Cour fait sienne l’avis selon lequel « la présomption
d’impartialité a un poids considérable et la loi ne doit pas invoquer sans précaution la
possibilité de la partialité d’un juge » et que « chaque fois qu’une allégation de partialité ou
une crainte raisonnable de partialité est formulée, c’est l’intégrité juridictionnelle non
seulement d’un juge individuel mais de l’ensemble de l’administration judiciaire qui est
remise en cause. »
Examen du fond
Sur le procès équitables / Indépendance et impartialité des juges
Question de droit : La juridiction était-elle indépendante et impartiale au sens de l’article 7 de
la Charte ADHP et de l’article 14 du PIDCP ? En l’espèce : Les accusations portées contre
lui, dénuées de preuves tangibles, ont été rapidement suivies d'une condamnation précipitée
par une cour criminelle sous l'influence directe du pouvoir exécutif.
Le raisonnement est en deux temps :
•
Le cas nous indique que la Cour criminelle est sous l’influence directe du pouvoir exécutif.
Dès lors, il existe une ingérence extérieure au pouvoir judiciaire et une relation de
dépendance de l’autorité gouvernementale.
Nous devons chercher l’indépendance.
•••
La cour criminelle n’est pas indépendante. Ensuite, nous devons chercher l’impartialité.
•
Aucune indication précise dans le cas : on sait seulement que la Cour est sous l’influence
directe de l’exécutif et qu’elle s’est fondée sur peu de
•
preuves.
•
Conclusion : une atteinte disproportionnée a été portée à l’article 7 § 1 de la Charte,
garantissant le droit d’être jugé par un tribunal indépendant et impartial.
Hypothèse : a priori, le manque d'indépendance, étant étroitement lié à la notion
d’impartialité, soulève des interrogations sur l’impartialité des juges.