R2 — L’ONG « Totas-Le Soutien »
c. République de Takanda Discrimination des minorités ethniques et violences policières
Myriam DAHHAN et Olivia GALLOT — Institut international des droits de l’homme (15è
session — Dakar 2024)
Le 1er juillet 2023, après sa réélection, le Président Omar Diobaye met en place des
réformes basées sur la « takandacité », excluant des centaines de membres de l'ethnie
Totas de postes clés.
Ces mesures suscitent un profond mécontentement et conduisent à des manifestations
massives à travers le pays.
Le 21 août 2023, lors d'une manifestation pacifique devant le Parlement, les forces de l’ordre
répriment violemment les protestataires, utilisant gaz lacrymogènes, matraques et balles
réelles, causant plusieurs décès, dont celui d’une femme enceinte.
L'ONG « Totas-le Soutien » (TS), dirigée par Awa Cissé, dénonce cette répression brutale,
considérée comme une violation des droits de l'homme, en particulier du droit de réunion
pacifique, et perçue comme une discrimination systématique contre les Totas.
Face à l’inefficacité des recours nationaux, où les policiers impliqués ont été acquittés
malgré des preuves accablantes, l’ONG « TS » décide de porter des affaires devant le
Comité des droits de l'homme, invoquant des violations des droits garantis par le Pacte
international relatif aux droits civils et politiques, y compris le droit à la vie et le droit à la
réunion pacifique, illustrés par le cas de Liya Bodeu, une manifestante tuée par la police.
Parallèlement, l’ONG « TS » saisit la Cour africaine des droits de l'homme et des peuples
pour faire constater la violation par l'État de Takanda de l'interdiction de la discrimination, du
droit à un procès équitable, du droit à la vie et du droit de se réunir librement.
Examen préliminaire
Sur la compétence ratione personae : une requête déposée par une ONG
• Article 5(1) du Protocole 1 : « Ont qualité pour saisir la Cour : a) la Commission ; b) l’Etat
partie qui a saisi la Commission ; c) l’Etat partie contre lequel une plainte a été introduite ; d)
l’Etat partie dont le ressortissant est victime d’une violation des droits de l’homme ; e) les
organisations inter-gouvernementales africaines ».
• Article 5 (3) du Protocole 1 : « La Cour peut permettre aux individus ainsi qu’aux
organisations non-gouvernementales (ONG) dotées du statut d’observateur auprès de la
Commission d’introduire des requêtes directement devant elle conformément à l’article
34(6) de ce Protocole ».
• Art. 2 Résolution sur les Critères d’octroi et de maintien du statut d’observateur aux
Organisations non gouvernementales
en charge des droits de l’homme et des peuples en Afrique - CADHP/Rés.361(LIX) 2016
•
“2. Toutes les ONG qui demandent le statut d’observateur auprès de la Commission
africaine doivent en conséquence :
• a) avoir des objectifs et des activités conformes aux principes fondamentaux et aux
objectifs énoncés dans l’Acte constitutif de l'Union africaine (UA), dans le préambule de la
Charte africaine des droits de l’homme et des peuples et le Protocole à la Charte africaine
des droits de l’homme et des peuples relatif aux droits de la femme en Afrique (le Protocole
de Maputo) ;
• b) être une organisation œuvrant dans le domaine des droits humains en Afrique ; • c)
déclarer ses ressources financières.”
Examen préliminaire
Sur la compétence ratione personae : une requête déposée par une ONG
•
◦◦
Article 68§1 du Règlement intérieur de la Commission :
La seule condition retenue pour qu’une ONG puisse avoir le statut d’Observateur devant la
Cour ADHP est qu’elle œuvre dans le domaine des droits humains en Afrique mais pas
forcément qu’elle relève du droit africain.
Le statut d’observateur n’est pas réservé aux ONG de droit africains. Pour preuve, de
nombreuses ONG européennes et américaines disposent du statut d’observateur
Examen préliminaire
Sur la recevabilité : la litispendance
• Article 56 de la Charte : “Les communications visées à l'article 55 reçues à la Commission
et relatives aux droits de l'homme et des peuples doivent nécessairement, pour être
examinées, remplir les conditions ci-après : 7. Ne pas concerner des cas qui ont été réglés
conformément soit aux principes de la Charte des Nations unies, soit de la Charte de l'OUA
et soit des dispositions de la présente Charte.”
• Commission ADHP, 4 décembre 2004, Bakweri Land Claims c. Cameroun, Com. n 260/02 :
“Le principe qui sous-tend l'exigence de cette disposition de la Charte africaine est de
s'abstenir de blâmer les États membres deux fois pour les mêmes violations présumées des
droits de l'homme. C'est ce qu'on appelle la règle non bis in idem (également connue sous le
nom de principe ou d'interdiction de la double incrimination, dérivant du droit pénal) et qui
garantit que, dans ce contexte, aucun État ne peut être poursuivi ou condamné [plus d'une
fois] pour la même violation présumée des droits de l'homme. En effet, ce principe est lié à
la reconnaissance de l'autorité fondamentale de la chose jugée des jugements rendus par
les tribunaux internationaux et régionaux et/ou les institutions telles que la Commission
africaine. (L'autorité de la chose jugée est le principe selon lequel un jugement définitif d'une
cour ou d'un tribunal compétent s'impose aux parties dans tout litige ultérieur portant sur la
même cause d'action).”
Examen préliminaire
Sur la recevabilité : la litispendance
CRITÈRES CUMULATIFS (ET) ET NON PAS (OU)
Cour ADHP, Dexter Eddie Johnson c. République du Ghana (compétence et recevabilité)
(28 mars 2019) 3 RJCA 104, § 48 :
“la notion de « règlement » exige la
combinaison de trois principales conditions :
(i) l’identité des parties ;
(ii) l’identité des requêtes ou leur nature supplémentaire ou alternative ou encore si
l’affaire découle d’une requête introduite dans l’affaire initiale ; et (iii) l’existence d’une
première décision sur le fond. »
Examen préliminaire
Sur la recevabilité : la litispendance
• IDENTITÉ DES PARTIES :
• Notion d’intérêt public : Cour ADHP, 1er décembre 2022, Tike Mwambipile et Equality Now
c. République-unie de Tanzanie, Req. n° 042/2020 §
50
• Notion de même intérêt : Cour ADHP, 13 juin 2023, Legal & human rights Centre et
Tanzania human rights defenders coalition c. République- unie de Tanzanie, Req. n°
039/2020, § 70
• Notion d’intérêt similaire : Cour ADHP, 22 mars 2018, Jean-Claude Roger Gombert c.
République de Côte d’Ivoire (Compétence et recevabilité), Req. n° 038/2016, § 48 (société
commerciale et PDG)
• IDENTITÉ DES REQUÊTES :
• Notion de même loi : Cour ADHP, 1er décembre 2022, Tike Mwambipile et Equality Now c.
République-unie de Tanzanie, Req. n° 042/2020. § 52
• Notion de recoupement des principes des instruments : Cour ADHP, Legal & human rights
Centre et Tanzania human rights defenders coalition c. République-unie de Tanzanie, [Link].,
§ 71
• Notion d’identité du fondement juridique : Cour ADHP, Legal & human rights Centre et
Tanzania human rights defenders coalition c. République-unie de Tanzanie, [Link]., § 71
• PREMIÈRE DÉCISION SUR LE FOND : JURIDICTION / QUASI JURIDICTION
• Définition de l’organe rendant la décision : Cour ADHP, 1er décembre 2022, Tike
Mwambipile et Equality Now c. République-unie de Tanzanie, Req. n° 042/2020., § 58
(Comité des droits de l’enfant : « institution disposant d’un mandat juridique pour examiner le
différend au niveau international »)
• Notion de requête pendante : Commission ADHP, Bob Ngozi Njoku c. Egypte, 22ème
session ordinaire (novembre 1997), 11ème Rapport annuel d’activités, § 56
Examen préliminaire
Sur la recevabilité : la litispendance
Question de droit : est donc de savoir si la saisine concomitante, par l’ONG, du Comité des
droits de l’homme pour des affaires sensiblement similaires à celles de la femme enceinte,
constitue une exception de litispendance.
En l’espèce : “Face à ces violations flagrantes des droits humains, l’ONG « TS » a décidé de
porter quelques affaires devant le Comité des droits de l'homme pour faire constater les
violations multiples des droits garantis par le Pacte international des droits civils et
politiques. Notamment, elle a porté l’affaire de Liya Bodeu, manifestante tuée par des tirs de
police lors de cette même manifestation, cherchant à faire reconnaître la violation de son
droit à la vie et à la réunion pacifique.”
Le raisonnement est en trois temps :
• Nous devons chercher l’identité des parties.
• A priori, l’auteur des communications devant le Comité des droits de l’homme et devant la
Cour africaine sont les mêmes : ONG “Totas-Le Soutien”.
• De même : les deux requêtes poursuivent à protéger l’intérêt public plus qu’à valoriser un
intérêt privé.
• Nous devons chercher l’identité des requêtes ou leur nature supplémentaire ou alternative
ou encore si l’affaire découle d’une requête introduite dans l’affaire initiale.
• Les communications et requêtes concernent la violation alléguée du droit à la vie et à la
réunion pacifique.
• Les principes contenus dans le Pacte international des droits civiques et politiques
recoupent les principes prévus par les dispositions pertinentes de la Charte
africaine et autres traités pertinents.
• Nous devons caractériser une première décision sur le fond.
• En l’espèce, nous savons que l’ONG a saisi le Comité des droits de l’homme. Au sens de
la jurisprudence de la Cour, le CCPR est une institution disposant d’un mandat juridique
pour examiner le différend au niveau international ; il est donc compétent pour rendre une
décision sur le fond.
• Néanmoins, les communications portées par l’ONG sont encore pendantes, et ne font pas
l’objet d’une décision sur le fond.
• Alors le dernier critère n’est pas rempli.
Conclusion : le cumul des critères n’étant pas rempli, l’exception de litispendance ne peut
être retenue.
DISCUSSION
Examen du fond
Sur la discrimination des minorités
••
••
•
Préambule de la Charte africaine : “Conscients de leur devoir de libérer totalement l'Afrique
dont les peuples continuent à lutter pour leur indépendance véritable et leur dignité et
s'engageant à éliminer le colonialisme, le néocolonialisme, l'apartheid, le sionisme, les
bases militaires étrangères d'agression et toutes formes de discrimination, notamment celles
fondées sur la race, l'ethnie, la couleur, le sexe, la langue, la religion ou l'opinion politique”
Article 2 de la Charte : “Toute personne a droit à la jouissance des droits et libertés reconnus
et garantis dans la présente Charte sans distinction aucune, notamment de race, d'ethnie,
de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion,
d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation”
Article 3 de la Charte : “1. Toutes les personnes bénéficient d'une totale égalité devant la loi.
2. Toutes les personnes ont droit à une égale protection de la loi”
Article 19 de la Charte : “Tous les peuples sont égaux ; ils jouissent de la même dignité et
ont les mêmes droits. Rien ne peut justifier la domination d'un peuple par un autre” =
interdiction de la discrimination
Cour ADHP, Open Society Justice Initiative c. Côte d’Ivoire, 18-28 février 2015,
communication 318/06, § 155 : “Il s’ensuit que chaque fois que la violation de l’article 2 de la
Charte est établie, les droits prévus à l’article 3 ont nécessairement été violés. La seule
exception à cette logique est applicable lorsque la discrimination est autorisée par la loi, est
justifiable et proportionnelle au but visé. “
Examen du fond
Sur la discrimination des minorités
Qu’est-ce que la discrimination et l’égalité devant la loi ?
•
Discrimination :
◦ Commission ADHP, Meldrum c. Zimbabwé Communication 294/04 (2009) AHRLR 268
(ACHPR 2009) para 91. : « Tout acte visant à une distinction, une exclusion, une restriction
ou une préférence fondée sur l’une des raisons énumérées à l’article 2 de la Charte et qui a
pour but ou effet d’annuler ou de restreindre la reconnaissance, la jouissance ou l’exercice
par toutes les personnes, sur le même pied d’égalité, de tous les droits et libertés ».
◦ Cour ADHP, Open Society Justice Initiative c. Côte d’Ivoire, 18-28 février 2015,
communication 318/06, § 144 : “’il n’y a pas besoin de prouver une intention de discriminer.
En effet, cette définition inclut bien des situations dans lesquelles une loi ou une mesure
neutre et non-discriminatoire en apparence produit les effets d’une distinction injustifiée.”.
Égalité devant la loi :
◦ Cour ADHP, Open Society Justice Initiative c. Côte d’Ivoire, 18-28 février 2015,
communication 318/06, § 153 : “Aux termes de l’article 3(1) de la Charte, l’égalité devant la
loi renvoie donc à une égalité dans la loi ou une égalité légale inhérente à tout individu sujet
de droit, du fait de sa nature humaine et qui le place au même pied d’égalité légale que les
autres personnes humaines. En revanche, l’égale protection de la loi prévue par l’article 3(2)
se rapporte plus particulièrement aux garanties mises en place pour donner corps au droit
subjectif dérivant de l’égalité devant ou dans la loi.”
•
Examen du fond : Batterie de critères Sur la discrimination des minorités
•
◦◦
•
Commission ADHP, Kenneth Good c. Botswana Communication 313/05 (2010) AHRLR 43
(ACHPR 2010) para 219 : “la violation du principe de non-discrimination est constatée
lorsque :
◦
•
a) des personnes dans une situation similaire sont traitées de manière différente ; b) la
différence de traitement n’a pas une justification objective et raisonnable ; et
Cour ADHP, Open Society Justice Initiative c. Côte d’Ivoire, 18-28 février 2015,
communication 318/06, § 148 : “148. Aux termes desdites dispositions, tout candidat à
l’élection présidentielle « ... doit être ivoirien d’origine, né de père et de mère euxmêmes
ivoiriens d’origine ». La Commission note qu’elle a déjà conclut dans Mouvement Ivoirien
des Droits de l’Homme c. Côte d’Ivoire que ces dispositions violent le droit à l’égalité devant
la loi protégé à l’article 2 de la Charte africaine en ce qu’elles traitent de manière différente
des personnes nées en Côte d’Ivoire sur le seul fondement de l’origine étrangère supposée
de leurs parents. ... Elle avait toutefois conclut que lorsqu’une telle restriction est
discriminatoire, déraisonnable et injustifiable, le but qu’elle vise est annihilé par ce caractère
déraisonnable.”
c) lorsque le but visé n’est pas proportionnel aux moyens mis en œuvre »
Cour ADHP, Open Society Justice Initiative c. Côte d’Ivoire, 18-28 février 2015,
communication 318/06, § 148 : “Par son essence même, le principe « d’ivoirité » instigué par
le droit et la pratique des autorités publiques et cristallisé par les dispositions de l’article 35
de la Constitution de 2000 promeut une inégalité expresse. En outre, les nombreux
témoignages d’actes de discrimination illégale commis par les officiers de l’Etat civil, les
agents de la police, les autorités judiciaires aussi bien des tribunaux inférieurs que de la
Cour suprême prouvent à suffisance que l’égale protection de la loi a été rompue en ce qui
concerne les Dioulas. Les mêmes conclusions sont applicables aux autres victimes dans la
limite des conclusions précédentes à leur égard. Sans qu’il soit besoin de procéder à un
examen exhaustif des moyens des Parties sur ce point, la Commission conclut à la violation
des dispositions de l’article 3 de la Charte. »
Examen du fond : Batterie de critères Sur la discrimination des minorités
Question de droit : Le concept de “takandacité” constitue-t-il une rupture de l’égalité devant
la loi et un motif de discrimination à l’encontre des Totas ?
En l’espèce : Le président introduit le concept de « takandacité », restreignant la nationalité
takandaise aux personnes nées au Takanda de parents takandais d'origine, et modifie
l'article 8 pour exiger que les candidats à la présidence soient exclusivement de nationalité
takandaise. Après sa réélection, il lance des réformes basées sur ce concept, excluant des
centaines de Totas de postes publics clés pour protéger la souveraineté et l'identité
nationale.
•
•
•
•
••
l’origine étrangère supposée de leurs parents. Elles sont donc discriminatoires car
déraisonnables et injustifiables. Nous devons chercher à savoir si le but visé est
proportionnel aux moyens mis en œuvre.
•
Nous devons chercher à savoir s’il existe des lois plaçant des personnes dans une situation
similaire sont traitées de manière différente.
Le cas nous indique qu’il existe plusieurs réformes tenant au concept de “takandacité” qui
stigmatisent les personnes issues de l’ethnie Totas. En effet, ces dernières se voient non
seulement refuser l’octroi de documents d’état civil mais également l’accès à de
nombreuses professions. Parallèlement, les personnes issues de l’ethnie Jitis ne subissent
pas de telles difficultés.
Nous sommes donc en présence de deux groupes de citoyens takandais qui sont traités
différemment. Le critère de distinction est d’origine ethnique. Il s’agit dès lors, d’un critère a
priori prohibé.
Nous devons chercher à savoir si la différence de traitement n’a pas une justification
objective et raisonnable.
Le gouvernement indique que ces réforment suivent le but légitime de renforcement de
l’unité et de la sécurité du Takanda.
Or, comme énoncé dans la jurisprudence, telle distinction implique de traiter de manière
différente des personnes nées au Takanda sur le seul fondement de
•
Conclusion : une atteinte disproportionnée a été portée aux articles 2 et 3 de la Charte.
Non seulement le concept de “takandacité”, au sens de la jurisprudence, correspond à une
inégalité expresse ; mais il a permis des actes de discrimination illégale commis par les
officiers de l’État civil (tel le non-octroi de documents d’identité), des agents de police (des
répressions violentes et meurtrières), des autorités judiciaires (une justice biaisée).
DISCUSSION
Examen du fond
Sur le droit de se réunir librement avec d’autres
•
•
Cour ADHP, Open Society Justice Initiative c. Côte d’Ivoire, 18-28 février 2015,
communication 318/06, § 155 : “Il s’ensuit que chaque fois que la violation de l’article 2 de la
Charte est établie, les droits prévus à l’article 3 ont nécessairement été violés. La seule
exception à cette logique est applicable lorsque la discrimination est autorisée par la loi, est
justifiable et proportionnelle au but visé. “
Article 11 de la Charte : “Toute personne a le droit de se réunir librement avec d’autres. Ce
droit s’exerce sous la seule réserve des restrictions nécessaires édictées par les lois et
règlements, notamment dans l’intérêt de la sécurité nationale, de la sûreté d’autrui, de la
santé, de la morale ou des droits et libertés des personnes.”
Examen du fond
Sur le droit de se réunir librement avec d’autres
Raisonnement :
• Cour ADHP, Ajavon c. Bénin (fond et réparations) (2020) 4 RJCA 134, § 149 : “Il résulte de
ce texte que le droit à la liberté de réunion, quoique fondamental, n’est pas absolu puisqu’il
peut faire l’objet de limitations, notamment dans l’intérêt de la sécurité nationale. Ces
limitations doivent être prévues par la loi. Elles doivent être légitimes, nécessaires et
proportionnées au but poursuivi.”
• Commission ADHP, Communication 344/07 - George Iyanyori Kajikabi c. République arabe
d'Égypte, § 223 : “Il reste donc deux questions à trancher : (a) la dispersion de la
manifestation était-elle justifiée en termes de limitations raisonnables au titre de l'article 11 et
(b) la manière dont la manifestation a été dispersée était-elle conforme au droit de réunion
tel qu'il est protégé par l'article 11 ?”.
Test de proportionnalité → Trois conditions doivent être réunies :
•••
Base légale
Identification d’un but légitime Nécessité et proportionnalité
Examen du fond
Sur le droit de se réunir librement avec d’autres
Test de proportionnalité → Trois conditions doivent être réunies :
•
•
•
•
•
•
Base légale
Commission ADHP, Communication 344/07 - George Iyanyori Kajikabi c. République arabe
d'Égypte, § 225 : “La loi ne doit pas permettre de limiter les rassemblements sur la base de
motifs trop larges ou trop vagues ». En outre, si « la conduite d'une réunion entrave, gêne ou
obstrue souvent temporairement les activités de tiers et peut avoir des conséquences
économiques, la réunion ne doit pas être dispersée ou empêchée pour de tels motifs ».”.
Identification d’un but légitime
Commission ADHP, Communication 344/07 - George Iyanyori Kajikabi c. République arabe
d'Égypte, § 226 : “Ainsi, étant donné que le sit-in de protestation durait depuis plusieurs mois
et que rien n'indiquait qu'il serait résolu, l'État n'avait d'autre choix que de mettre fin à la
protestation. Ils répondent donc aux exigences de nécessité et de mesure de dernier
recours. En outre, si les rassemblements peuvent « temporairement gêner, empêcher ou
entraver les activités de tiers », on ne peut pas dire que trois mois soient un délai
raisonnable pour que les activités de tiers soient entravées par une manifestation. En outre,
l'État invoque des raisons liées aux risques sanitaires, sécuritaires et sociaux permanents,
ainsi qu'au fait qu'un parc n'est pas un lieu de vie approprié, pour justifier la fin du sit-in. La
Commission est d'avis que la fin du sit-in était le seul moyen proportionné de protéger ces
intérêts. La Commission estime donc que l'État a prouvé qu'il était justifié de mettre fin à la
manifestation.” → 3 mois de manifestation sont trop longs et
justifient de mettre fin à la manifestation.
Nécessité et proportionnalité
Commission ADHP, Communication 344/07 - George Iyanyori Kajikabi c. République arabe
d'Égypte, § 233 : “ La Commission est d'avis que les tactiques employées par la police
anti-émeute, notamment l'ouverture de négociations au milieu de la nuit, l'utilisation de
canons à eau pour disperser les manifestants pacifiques, l'absence de moyens de fuite et le
fait de ne pas accorder un délai raisonnable aux personnes pour emballer leurs affaires
dans un endroit où elles ont vécu pendant trois mois, ont toutes entraîné une escalade de la
situation plutôt qu'une désescalade. La Commission est d'avis que si les personnes avaient
disposé d'un délai raisonnable pour se disperser et avaient été averties à l'avance qu'elles
seraient expulsées par la force si elles n'obtempéraient pas, si les personnes âgées, les
enfants et les autres personnes vulnérables avaient pu quitter le parc, et si les manifestants
avaient continué à attaquer la police anti-émeute avec des bâtons, des bouteilles et d'autres
moyens, la police aurait pu être justifiée d'utiliser une force limitée et non létale pour arrêter
les personnes spécifiques qui continuaient à résister à l'expulsion. Mais dans les
circonstances décrites, l'utilisation d'une force indiscriminée, sans chercher à minimiser les
dommages et les blessures et à respecter et préserver la vie humaine, n'était ni nécessaire
ni proportionnée. En outre, même dans des circonstances où un certain niveau de force
aurait été justifié, il aurait été nécessaire que la police fasse la distinction entre les
personnes qui agissaient violemment et celles qui fuyaient, s'étaient rendues ou étaient sans
défense. La Commission estime que l'État a violé le droit de réunion prévu à l'article 11 de la
Charte africaine.”
•
Commission ADHP, 266/03 : Kevin Mgwanga Gunme et al / Cameroon, § 138 : “L'État
défendeur admet qu'il a détenu des manifestants, qu'il a fait usage d'une force excessive
pour faire respecter la loi et l'ordre et que, dans certains cas, des vies ont été perdues. La
Commission conclut donc que l'article 11 de la Charte africaine a été violé.”
Examen du fond
Sur le droit de se réunir librement avec d’autres
Question de droit : L’État peut-il réprimer violemment une manifestation pacifique touchant à
des questions politiques ?
En l’espèce : Le 21 août 2023, une manifestation pacifique est organisée pour défendre les
droits des Totas à la place de la Paix, devant le Parlement takandais. De nombreux acteurs
de la société civile se manifestent, incluant des ONG internationales luttant pour les droits
des Totas, pour occuper pacifiquement la place de la Paix. Après une heure de
manifestation, les forces de l’ordre arrivent en grand nombre et répriment violemment les
manifestants. Ces derniers, dans la panique, cherchent à fuir la place en courant. Dans le
chaos, une femme enceinte est tuée par des tirs de la police, devant des manifestants
horrifiés.
Le raisonnement est en trois temps :
•
Le cas ne donne pas d’indication particulière sur la base légale.
Nous devons chercher à savoir s’il existe une base légale permettant de disperser une
assemblée manifestante pacifique avec les moyens employés ;
•••
•
•
•
•
••
•
•
Soit celle-ci existe, et conformément à la jurisprudence, elle doit être claire et prévisible dans
ses conséquences.
Soit celle-ci n’existe pas et, auquel cas, la violation du droit de réunion pacifique sera
caractérisée.
Ensuite, nous devons chercher à savoir si cette restriction suit un but légitime ;
Le but légitime invoqué pourrait être celui de la préservation de l’ordre public et de la
sécurité nationale.
Or, comme énoncé dans la jurisprudence, tel but n’est légitime que si les moyens employés
sont proportionnés. En l'occurrence, à la différence de la jurisprudence précitée, la
manifestation ne durait que depuis quelques heures et non trois mois.
Enfin, nous devons chercher à savoir si le but visé n’est pas proportionnel aux moyens mis
en œuvre.
En l’espèce, les forces de l’ordre utilisent des gaz lacrymogènes, matraques et balles réelles
pour disperser les manifestants pacifiques. Conformément à la jurisprudence,
la méthode de dispersion doit être exceptionnelle et conditionée à la perte du caractère
pacifique de la manifestation; or, la manifestation était pacifique au moment de l’intervention
des forces de l’ordre ;
l'utilisation d'une force indiscriminée, sans chercher à minimiser les dommages et les
blessures et à respecter et préserver la vie humaine, n’est ni nécessaire ni proportionnée.
Conclusion : une atteinte disproportionnée a été portée à l’article 11 de la Charte.
DISCUSSION