Décohérence quantique
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La décohérence quantique est une théorie susceptible d'expliquer la transition entre les règles
physiques quantiques et les règles physiques classiques telles que nous les connaissons, à un niveau
macroscopique. Plus spécifiquement, cette théorie apporte une réponse, considérée comme étant la
plus complète à ce jour, au paradoxe du chat de Schrödinger et au problème de la mesure quantique.
La théorie de la décohérence a été introduite par H. Dieter Zeh en 19701. Elle a reçu ses premières
confirmations expérimentales en 19962.
Introduction
Tous les objets décrits par la physique classique (projectile, planète, chat, etc.) étant composés, en
dernière analyse, d'atomes et de particules, et ces derniers étant décrits entièrement par la physique
quantique, il est logique de considérer que les règles de la physique classique puissent se déduire de
celles de la physique quantique. Or, les tentatives en ce sens ont posé de nombreux problèmes dès le
départ et pendant très longtemps. La théorie de la décohérence est dans les années 2020 une des
tentatives les plus satisfaisantes en ce sens, bien qu'elle ne traite pas la totalité des problèmes.
Les problèmes de transition quantique/classique
Le problème majeur est que la physique quantique admet des états superposés, absolument inconnus
à un niveau macroscopique décrit par la physique classique. L'exemple le plus frappant décrivant ce
problème est l'expérience du chat de Schrödinger. Dans cette expérience de pensée, l'état superposé
d'une particule (désintégrée/non désintégrée) doit se propager, en suivant scrupuleusement les règles
quantiques, à l'état d'un chat qui devrait également être, selon ces règles, dans un état superposé
mort/vivant. Or, un tel état n'est jamais observé, d'où paradoxe et problème.
La théorie quantique tient compte de cette non-observabilité des états superposés quantiques en
stipulant que tout acte d'observation provoque un effondrement de la fonction d'onde, c'est-à-dire
sélectionne instantanément un et un seul état parmi l'ensemble des états superposés possibles. Cela
donne lieu à un postulat spécifique (postulat 5 dit de « Réduction du paquet d'onde »), qui est en
contradiction mathématique avec un autre postulat de la mécanique quantique (postulat 6 :
l'équation de Schrödinger). Voir « Problème de la mesure quantique » pour une présentation
détaillée de ce problème.
Tel est le problème principalement traité par la théorie de la décohérence. D'autres problèmes
interviennent dans la transition quantique ⇒ classique, comme le problème du déterminisme, ou des
paradoxes de non-localité, mais qui ne sont pas spécifiquement traités par cette théorie.
La décohérence
Durée : 2 minutes et 57 secondes.2:57oscillations de Rabi dans un système superposé.
La théorie de la décohérence s'attaque donc au problème de la disparition, au niveau
macroscopique, des états quantiques superposés. Son objectif est de démontrer que le postulat de
réduction du paquet d'onde est une conséquence de l'équation de Schrödinger, et n'est pas en
contradiction avec celle-ci.
L'idée de base de la décohérence est qu'un système quantique ne doit pas être considéré comme
isolé, mais en interaction avec un environnement possédant un grand nombre de degrés de liberté.
Ce sont ces interactions qui provoquent la disparition rapide des états superposés.
En effet, selon cette théorie, chaque éventualité d'un état superposé interagit avec son
environnement ; mais la complexité des interactions est telle que les différentes possibilités
deviennent rapidement incohérentes (d'où le nom de la théorie). On peut démontrer
mathématiquement que chaque interaction « déphase » les fonctions d'onde des états les unes par
rapport aux autres, jusqu’à devenir orthogonales et de produit scalaire nul. En conséquence, la
probabilité d'observer un état superposé tend rapidement vers zéro.
Seuls restent observables les états correspondant aux états observables macroscopiquement, par
exemple - dans le cas du Chat de Schrödinger - mort ou bien vivant.
Les interactions et l'environnement dont il est question dans cette théorie ont des origines très
diverses. Typiquement, le simple fait d'éclairer un système quantique suffit à provoquer une
décohérence. Même en l'absence de tout éclairage, il reste au minimum les photons du fond diffus
cosmologique qui provoquent également une décohérence, bien que très lente.
Naturellement, le fait de mesurer volontairement un système quantique provoque des interactions
nombreuses et complexes avec un environnement constitué par l'appareil de mesure. Dans ce cas, la
décohérence est pratiquement instantanée et inévitable.
Donc, pour la théorie de la décohérence, l'effondrement de la fonction d'onde n'est pas
spécifiquement provoquée par un acte de mesure, mais peut avoir lieu spontanément, même en
l'absence d'observation et d'observateurs (ou plutôt appareil de mesure)note 1. Ceci est une
différence essentielle avec le postulat de réduction du paquet d'onde qui ne spécifie pas comment,
pourquoi ou à quel moment a lieu la réduction, ce qui a ouvert la porte à des interprétations mettant
en jeu la présence d'un observateur. Ces interprétations sont actuellement sans objet, car elles
donnaient trop d'importance à l'expérimentateur, alors que le système observé, en interaction
naturellement avec l'univers, avait déjà effectué sa décohérence...
Pour expérimenter les formes de la décohérence quantique, les scientifiques utilisent des « chatons
de Schrödinger ». Il s'agit d'une dizaine de photons rassemblés que l'on peut observer passer d'une
forme quantique à multiple états à une forme à un seul état par ce que l'on pense être la
décohérence. De tels chatons se fabriquent de plusieurs manières, par exemple avec une boite à
l'intérieur de laquelle des miroirs forcent des photons à rebondir plusieurs milliards de fois. Au
laboratoire Kastler Brossel, spécialisé en physique fondamentale des systèmes quantiques, Serge
Haroche, qui a reçu le prix Nobel de physique en 2012 pour ces travaux, a construit de telles boites.
Il est possible d'y observer un photon en états superposés perdre plus ou moins rapidement cette
particularité ; à partir de 10 photons introduits dans la boite, la décohérence est presque
instantanée3.
Durée
La théorie de la décohérence prévoit qu'un certain temps est nécessaire pour que les déphasages
s'accumulent, et finissent par rendre négligeables la probabilité des états superposés, les réduisant à
une pure convention de raisonnement.
Avec certains modèles simples, mais pertinents, il est possible de calculer les valeurs théoriques de
temps de décohérence dans un certain nombre de cas de figure. Les valeurs calculées à l'aide de ces
modèles dépendent essentiellement de la grandeur de l'objet considéré et de l'environnement.
Temps de décohérence (en secondes) par type d'objet et par environnement4
Poussière Agrégat moléculaire Molécule complexe
(10−3 cm) (10-5 cm) (10-6 cm)
Dans l'air 10-36 s 10-32 s 10-30 s
Vide de laboratoire
(106 molécules par centimètre cube)
10-23 s 10-19 s 10-17 s
Vide parfait + éclairage solaire 10-21 s 10-17 s 10-13 s
Vide intergalactique + rayonnement 3 K 10-6 s 106 s ~ 11 jours 1012 s ~ 32 000 ans
Validité
Cette théorie est considérée aujourd'hui comme étant l'approche la plus aboutie pour résoudre le
problème de la mesure quantique[ souhaitée]. Elle a reçu un grand nombre de confirmations
expérimentales2,4. Toutefois des problèmes subsistent, qui ne sont pas entièrement, ou pas du tout,
résolus par cette théorie.
États superposés de probabilité non nulle
Dans la théorie de la décohérence, l'état est décrit dans le formalisme de la matrice densité, la base
de mesure étant sélectionnée par l'environnement selon un processus nommé « einselection » (pour
environment induced selection) par Zurek. Dans cette base, les éléments non diagonaux de la
matrice densité, également appelés cohérences, tendent exponentiellement vers zéro avec un temps
caractéristique très court, mais ne deviennent jamais rigoureusement nuls. Cela est d'ailleurs
théoriquement impossible, car les lois quantiques sont invariantes par changement de base de
l'espace de Hilbert représentant les états quantiques, alors qu'une diagonalisation parfaite n'est
valable que dans une base donnée. Ceci est en contradiction avec le postulat de réduction du paquet
d'onde, qui stipule que les états superposés disparaissent rigoureusement. La théorie de la
décohérence arrive donc à déduire ce postulat, mais seulement de manière approchée.
Toutefois, les coefficients sont tellement faibles que toute mise en évidence des états superposés
résiduels est absolument impossible en pratique, même si l'expérience utilise toute la matière et
l'énergie de l'univers et ce, même pour des interactions relativement faiblesOm 1. Donc en pratique
sur ce point la décohérence a la même conséquence que le postulat de réduction du paquet d'onde.
Unicité de la mesure
La décohérence mène non pas à un état unique, mais à un ensemble d'états mutuellement exclusifs
dont les probabilités sont régies par les lois de la physique quantique.
Par exemple, la matrice densité du chat de Schrödinger évolue par décohérence en , ce qui signifie
que le chat est soit mort avec une probabilité de 0,5 ou soit vivant avec une probabilité de 0,5, et
non pas en ou comme on aurait pu le souhaiter, car - finalement- l'état constaté du chat correspond
à une de ces deux dernières matrices.
Ainsi, le mécanisme qui « choisit » l'état final du chat échappe à la théorie de la décohérence. Or, le
postulat de réduction du paquet d'onde stipule que l'état final est bien projeté sur une et une seule
valeur. Ce postulat n'est donc pas entièrement couvert par la théorie de la décohérence.
Les tenants de la théorie de la décohérence opposent à ce constat les considérations suivantesOm 2 :
• La théorie de la décohérence n'apporte pas d'indications à propos de l'unicité du réel, mais
cette unicité est compatible avec la théorie de la décohérence. On n'en demande pas plus à
une théorie physique.
• Étant donné que l'état d'un système représente les informations accessibles sur lui, le fait que
les différents états soient mutuellement exclusifs à la suite d'une décohérence implique que
l'état physique prend bien une et une seule valeur, les autres valeurs étant inaccessibles.
Avec cette définition de l'état d'un système, l'unicité découle implicitement de l'exclusion
mutuelle qui elle-même est une conséquence de la décohérence. Par transitivité, on peut
conclure que l'unicité découle implicitement de la décohérence.