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Bilan critique de la guerre d'Indochine

L'article d'Annie Lacroix-Riz analyse la guerre d'Indochine, mettant en lumière les échecs de la France et des États-Unis sur une période de trente ans d'agression. Il souligne la cruauté des élites politiques et militaires, ainsi que le mépris pour les classes populaires et colonisées, tout en rendant hommage à la résistance vietnamienne. L'auteur critique également le rôle des anciens nazis dans l'armée française et dépeint la lutte acharnée du peuple vietnamien contre l'impérialisme.

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Bilan critique de la guerre d'Indochine

L'article d'Annie Lacroix-Riz analyse la guerre d'Indochine, mettant en lumière les échecs de la France et des États-Unis sur une période de trente ans d'agression. Il souligne la cruauté des élites politiques et militaires, ainsi que le mépris pour les classes populaires et colonisées, tout en rendant hommage à la résistance vietnamienne. L'auteur critique également le rôle des anciens nazis dans l'armée française et dépeint la lutte acharnée du peuple vietnamien contre l'impérialisme.

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UN BILAN IMPITOYABLE DE LA GUERRE D’INDOCHINE

Annie Lacroix-Riz

Presses Universitaires de France | « Droits »

2021/2 n° 74 | pages 131 à 148


ISSN 0766-3838
DOI 10.3917/droit.074.0131
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ANNIE LACROIX-RIZ

UN BILAN IMPITOYABLE DE LA GUERRE D’INDOCHINE

Une sortie honorable, d’Éric Vuillard, revient sur le fiasco de la guerre fran-
çaise contre l’Indochine et s’achève sur celui de la guerre américaine. C’est-à-
dire sur trente années d’agression, respectivement officiellement française
(1946-1954) puis américaine (1954-1975), sachant que le financement améri-
cain de la « sale guerre » française avait commencé, clandestinement, dès 1948,
dans l’attente impatiente de la relève. L’ouvrage présente, comme les précé-
dents, de grandes qualités littéraires mais pas seulement, et de loin.
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UN ÉCRIVAIN TALENTUEUX ET AUDACIEUX QUI AIME L’HISTOIRE

Son style, marqué par une grande économie de moyens, est impeccable,
tant dans la férocité, pour « ceux d’en haut », que dans la tendresse, pour « ceux
d’en bas ». On jubile au descriptif féroce des « élites », qui use de toute la
gamme du vocabulaire, des mots « relevés » au langage le plus cru : défilent, au
sommet, la haute banque, dictant tout à ses instruments politiques, ses pantins
et exécutants de prestige :

– les ministres à répétition de la (IVe) République, recensés, qui, tous,


furent associés à la répression et aux guerres coloniales, dont René
Mayer, cousin des Rothschild, au service permanent, avant et après-
guerre, des intérêts financiers de la dynastie, dans les chemins de fer
en particulier 1. Celui qui avait pardonné d’emblée aux antisémites et
collaborationnistes de sa classe, et plus officiellement, comme ministre
de la Justice (1949-1951) puis comme président du Conseil (1953) à
l’ensemble du groupe 2, enjoignit quelques mois plus tard le général

1. Mayer, René (1895-1972), dont le Fonds privé aux Archives nationales (363 AP,
1-53, présenté en ligne) ne comporte que des pièces postérieures à 1944, époque où, à
Alger (depuis 1943), il entama sa trépidante vie ministérielle et sa très coloniale carrière
parlementaire (de député d’Alger, 1946-1955) complétées d’un total engagement « euro-
péen » et atlantique.
2. En soutenant sans répit depuis 1949 l’amnistie généralisée, Camille Anbert, « Ce
que serait le projet d’amnistie préparé par M. René Mayer », Le Monde, 9 décembre
1949, et, en février 1953, l’amnistie des treize Alsaciens (dits « malgré nous ») de la
division Das Reich condamnés en janvier au procès de Bordeaux pour leur participation

Droits — 74, 2021


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132 Annie Lacroix-Riz

Navarre, successeur de feu De Lattre, de « trouver une sortie honorable »


à la déshonorante guerre d’Indochine ;
– les députés élus, pour les plus vieux, depuis le début du XXe siècle, grâce
aux financements généreux du capital financier, bâfrant dans les restau-
rants chic proches du Palais-Bourbon, entre leurs deux flots de sanglots
convenus des séances du matin et de l’après-midi sur « nos soldats »
envoyés à la boucherie, sanglots escortés de comparaisons lyriques : toute
tentation de retrait d’Indochine était assimilée au choix honteux de
« Munich » ou de « Vichy » – équations sans complexe puisque les députés
concernés avaient, tous, soutenu Munich et, pour un certain nombre,
Vichy ;
– et, évidemment, la hiérarchie militaire, qui avait, au terme de longs
efforts en ce sens, perdu en 1940 la guerre nationale contre l’envahisseur,
et préparé puis encensé Vichy, régime qui l’avait couverte d’honneurs et
de prébendes. Mais elle avait, comme tous ses prédécesseurs (et souvent
ascendants directs), artisans de la conquête coloniale depuis 1830,
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démontré son utilité en assurant sur place le service après-vente : une
répression sauvage. Vuillard, après tant de nos écrivains, la montre
guidée par une stupéfiante vanité, qu’elle prend pour de la valeur mili-
taire, sa très haute idée d’elle-même n’ayant jamais fléchi, pas plus après
la débâcle organisée de 1940 qu’avant.

Ces gens des cimes sociales sont traités avec la cruauté et la lucidité venant
logiquement sous la « plume » d’un auteur qui fréquente les impitoyables
sources d’archives, et ne craint pas d’appeler un chat un chat, caractéristique
actuellement exceptionnelle, et sans équivalent chez les historiens académiques
médiatisés.
Un talent égal préside au traitement littéraire des humbles, contraints de
lutter pour survivre, avec vaillance, souvent depuis l’enfance, qui ne renoncent
jamais et qui sont l’objet du mépris généralisé des précédents : ce mépris de
classe ou de caste et ce racisme universel frappent semblablement le colonisé
et l’ouvrier. L’hommage rendu à ces tendres hommes de fer, jamais honorés
par notre société et ses moyens d’information et de propagande, est boule-
versant.
Il en va ainsi de l’intervention du député communiste de Constantine,
l’Algérien Djemad, qui dénonce à l’Assemblée nationale le 19 octobre 1950 le
traditionnel recours aux tirailleurs massacrant leurs frères de classe, après le
désastre « français » de Cao Bang, succès du Vietminh qui, stricto sensu, marque
le début militaire de la fin de la tutelle française. Djemad parle devant les bancs
vidés par les députés comme il faut, qui reviendront, après leurs agapes, pleurer

au massacre d’Oradour-sur-Glane : Georgette Elgey osa imputer cette (vieille) indul-


gence à un René Mayer « bouleversé » par l’émotion alsacienne générale (communistes
exceptés).
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Guerre d’Indochine 133

sur « nos soldats » 1, parmi lesquels comptent de plus en plus, au fil des
désastres français, les légionnaires allemands, recrutés dès 1945-1946 par l’État
français résolu à faire barrage à l’indépendance du Vietnam proclamée en sep-
tembre 1945.
Ces anciens de la Reichswehr et de la Wehrmacht, criminels de guerre
rompus aux atrocités pré-hitlériennes (y compris en Indochine) 2 et nazies,
furent curieusement absents de ce déchirant concert parlementaire. Et ce,
d’autant plus que la France venait à l’automne 1950 d’entrer officiellement dans
l’ère américaine du réarmement allemand stricto sensu, sous le masque de la
« Communauté européenne de Défense » (CED). Les dirigeants communistes
et les journalistes de L’Humanité, avec en tête Pierre Courtade, « responsable
de la rubrique internationale du quotidien communiste », traitèrent depuis lors
plus que jamais dans la solitude du recrutement français massif dans « la Légion
étrangère » (en « zone française ») de ces criminels de guerre 3. Le dossier, lim-
pide, fit à l’inverse grand bruit public, dans la RFA « renazifiée » 4 si fière de ces
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croisés du communisme que les États-Unis voulaient désormais officiellement
joindre à l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord 5.
Les Allemands fournirent en effet 20 à 30 000 hommes, sur un contingent
total estimé à 70-80 000, où se mêlaient les anciens de la Wehrmacht et des
Waffen SS, d’après l’étude de l’élève-officier de gendarmerie Pierre Thoume-
lin. L’admiration de ce dernier pour les « compétences » de la Légion étrangère
et sa fascination pour les preux guerriers de la Wehrmacht, qu’il distingue
formellement des nazis officiels de l’effectif (pas plus « de 8 à 10 % »), le
ramènent à la « légende de la Wehrmacht “propre” ». Laquelle a été radicale-
ment balayée, pas seulement par les marxistes de l’Est (dès l’après-guerre),
mais, depuis le milieu des années 1990, par l’historiographie anglophone et

1. Répartition des forces militaires, Maurice Vaïsse, L’Armée française dans la guerre
d’Indochine (1946-1954) : adaptation ou inadaptation ?, Bruxelles, Éditions Complexe,
2000, p. 146.
2. Le procès des légionnaires de Hanoï, de juin 1933, montre le rôle dirigeant du
commandant de poste allemand de Nam-Dam, von Bargen, dans la tuerie du 29 mai
1931, Andrée Viollis, Indochine S.O.S., Paris, Éditeurs français réunis, 1949 (2e édition),
p. 175-199.
3. Alain Ruscio, « La fin de la guerre d’Indochine (1953-1954) vue par L’Huma-
nité », Cahiers d’histoire, p. 87-101 (dont note 5), en ligne, et fiche Pierre Courtade du
dictionnaire Maitron, très précise sur sa mission internationale, en ligne.
4. Excellente synthèse, Alfred Wahl, La seconde histoire du nazisme dans l’Allemagne
fédérale depuis 1945, Paris, Armand Colin, 2006, dont « La Bundeswehr : retour du
passé ? », p. 168-179.
5. Un chœur unanime SPD-CDU dénonça en 1953-1954 l’antagonisme entre ce
recrutement et le refus officiel français d’intégrer dans l’« armée européenne » des contin-
gents allemands : le 29 janvier 1953, dans le débat au Bundestag « sur la Légion étran-
gère », les ténors parlementaires du SPD et de la CDU accusèrent « la France de se livrer
à un trafic de “négriers”, à une “traite des Blancs” », Armand Bérard, Un Ambassadeur
se souvient, Washington et Bonn 1945-1955, Paris, 1978, p. 425 et 418.
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134 Annie Lacroix-Riz

surtout allemande 1 ; Le spécialiste indulgent de la question n’en a pas moins


été précis sur le rôle déterminant, en Indochine, de ces récents occupants de
la France (de l’Europe), et sur leur utilisation systématique comme instructeurs
et chefs des bataillons de la « sale guerre » 2.

Aussi poignantes que le descriptif de la solitude du communiste algérien


Djemad sont les pages consacrées par d’Éric Vuillard au peuple vietnamien
résolu à chasser l’envahisseur, sans répit et à n’importe quel prix, et au tendre
et courageux Lumumba, victime, après avoir vaincu l’impérialisme belge, de
l’impérialisme américain symbolisé par le secrétaire d’État John Foster Dulles,
Lumumba longuement torturé et assassiné par les hommes de main mandatés
par l’impérialisme belge défait et le candidat américain à la relève.
Mais je ne suis pas critique littéraire, et l’écrivain m’intéresse d’autant plus
qu’il s’occupe résolument d’histoire dans un domaine négligé par l’historiogra-
phie académique française, indifférente au rôle de la grande banque. C’est une
histoire de classe, pleine de boue et de sang, taboue depuis plusieurs décennies
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en France, qui émerge du roman de Vuillard. Ce livre est puisé à une docu-
mentation dont le sérieux rappelle celui du Zola des Rougon-Macquart, ce
Zola si apprécié du littéraire Henri Guillemin 3 que son origine bourgeoise et
ses opinions politiques « modérées » ne dissuadèrent pas d’aborder ce terrain
sous l’angle des luttes de classes. Cette audace lui a valu le reproche, par des
historiens bien-pensants, de s’inscrire dans « une longue tradition d’historiogra-
phie militante » supposée infidèle aux faits 4. Zola avait aussi ligué contre lui
« les honnêtes gens » 5 littéraires, médiocres oubliés depuis lors mais vantés, au
XIXe siècle, par la grande presse, et qui reprochaient à ce « malade, pour ne
pas dire un démon », sa rudesse envers les puissants et son style « violent, igno-
rant des idées » 6 (« idées » antagoniques avec l’argent).
Comme Éric Vuillard, en somme. En 2017, un député RPR puis LR,
diplômé de l’Institut d’études politiques et titulaire d’un DEA d’histoire,
avocat d’affaires et auteur d’ouvrages d’histoire contemporaine, Jean-Louis

1. D’une production considérable, on aura une idée en lisant l’ouvrage traduit (cas
rarissime) de Wolfram Wette, Les crimes de la Wehrmacht, Paris, Perrin, 2009, 2013,
traduction de Die Wehrmacht. Feindbilder, Vernichtungskrieg, Legenden (au titre plus
précis), Frankfurt am Main, Fischer, 2002.
2. Pierre Thoumelin, L’ennemi utile, 1946-1954. Des vétérans de la Wehrmacht et de
la WaffenSS dans les rangs de la Légion étrangère en Indochine, Giel-Courteilles, Schneider
Text, 2013. Intéressante recension, Édouard Launet, « Indochine : la légion des inconnus
de la Wehrmacht », Libération, 5 mars 2014.
3. Auteur de préfaces passionnantes aux vingt ouvrages, Paris, Fasquelle, 1960.
4. François Broche et Jean-François Muracciole, Histoire de la Collaboration, 1940-
1945, Paris, Tallandier, 2017, cité dans la très malveillante notice Wikipédia sur Henri
Guillemin, sous le titre « Critiques de l’œuvre historique ».
5. « Quels gredins que les honnêtes gens ! », ainsi Claude Lantier (Cézanne),
conclut-il Le ventre de Paris, commentant le misérable sort de Florent Quenu ramené au
bagne par sa famille dévouée à la dictature de Badinguet, édition citée note 4, p. 429.
6. Tel Paul Bourget, Guillemin, préface à La curée, édition citée note 4, p. 26-27.
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Guerre d’Indochine 135

Thiériot 1, avait publié dans Le Figaro du 12 janvier une critique venimeuse de


« L’Ordre du jour : un Goncourt au mépris de l’Histoire, moins un roman qu’un
récit historique. Mais la réalité des conditions de la prise du pouvoir par Hitler
comme de l’Anschluss y est déformée pour instruire le procès des élites écono-
miques, sociales et politiques 2. » Son successeur de 2022, dans le même jour-
nal, Jean-Christophe Buisson, « journaliste français spécialisé en histoire » et
dirigeant du Figaro Magazine, a, le 7 janvier, fait mieux encore : « Dans un
livre ennuyeux, le récipiendaire du prix Goncourt 2017 déroule une vision
biaisée et caricaturale, toute postmarxiste, de la guerre d’Indochine 3. »
Le Monde a opté pour un registre plus distingué, comme il convient à une
« feuilletoniste » du journal de référence et de divers autres organes de presse :
l’écrivaine Camille Laurens y a jugé « lourdingue […] l’ironie » de Vuillard sur
de Lattre de Tassigny traité de « pauvre chou » – expression congrue pour un
personnage dont la nullité militaire n’avait d’égale que la fatuité –, censuré le
recours « à l’argot pour se moquer des dominants » (ce qui nous change de la
révérence commune), et brocardé les « petits effets de réel sent[ant] un peu le
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déjà-vu », à propos d’obscènes personnages gavés, dont le présumé « cliché a
[en l’occurrence] un fort ancrage dans la réalité ! » 4 Si la réalité tient de la
caricature, comprenne qui pourra…

L’INSPECTION DU TRAVAIL ET LES PLANTATIONS MICHELIN


DANS L’ENTRE-DEUX-GUERRES

Éric Vuillard s’est appuyé sur les rapports des inspecteurs du travail dépê-
chés en Indochine dans les années 1920, dans les plantations Michelin au taux
de profit flamboyant. Avec un record d’avant-Crise de 93 millions en 1928,
où un inspecteur découvrit avec effroi l’esclavage des coolies employés à la
saignée de l’hévéa, de l’intensité folle des cadences de saignée, améliorée par
l’enseignement de Taylor si apprécié d’André Michelin, à la répression perma-
nente poussée jusqu’à la mort, des « barres de justice » enchaînant les réfrac-
taires aux coups de rotin, en passant par les suicides pour échapper à l’enfer :
le taux de mortalité des travailleurs atteignait alors 30 %. Il fallait bien empê-
cher les victimes de fuir pour « sauver leur peau ». Naturellement, le cadre

1. Précisions fournies par la fiche Wikipédia de Thiériot, avec la liste de ses


ouvrages.
2. Jean-Louis Thiériot, « L’Ordre du jour : un Goncourt au mépris de l’Histoire », Le
Figaro, 12 janvier 2017.
3. Jean-Christophe Buisson, « Les trous d’histoire de M. Vuillard », Le Figaro, 7 jan-
vier 2022.
4. Camille Laurens, « “Une sortie honorable”, d’Éric Vuillard : le feuilleton littéraire
de Camille Laurens », Le Monde, 13 janvier 2022.
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supérieur de Michelin feignait la sidération devant la découverte par l’inspec-


teur du travail, après beaucoup d’efforts pour se faire ouvrir une porte ver-
rouillée, de torturés à l’état de cadavres : la responsabilité n’incombait qu’à
l’ultime sous-fifre de la hiérarchie. Ce rapport, comme les autres, et les
« recommandations » de l’administration n’eurent aucune suite.
On retrouve, du côté des travailleurs esclaves ici décrits, le tableau de
l’Indochine de 1930-1933 qu’avait dressé la grande Andrée Viollis dans Indo-
chine S.O.S (publié en 1935 1). Cette « bête noire des colonialistes » 2 fut par
eux et leur presse accusée de mentir et de « salir » la grandiose et civilisatrice
France coloniale. Elle avait en effet décrit l’épouvantable misère des peuples
d’Indochine, l’effroyable répression routinière, ici comme ailleurs (notamment
au Maroc soulevé dans « la guerre du Rif » depuis 1925), et les massacres de
1930-1931 contre les révoltes populaires qui avaient pourtant systématique-
ment épargné les vies françaises : « au cours des troubles et malgré la dureté
de la répression, deux Français seulement furent tués […] contre environ
10 000 Annamites torturés et assassinés ». Elle avait démontré l’indignité de la
justice coloniale, pièces judiciaires à l’appui : celles des procès de mai 1933 de
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Saïgon « contre 120 Indochinois » condamnés à mort ou au bagne, et de juin
1933 « d’Hanoï […] des légionnaires » massacreurs, tous acquittés 3.
Contre celle qui eût pu opter pour le journalisme de complaisance (d’usage
courant au richissime Petit Parisien de Dupuy, son employeur d’alors) mais qui
préféra la voie, dure aux « carrières », du journalisme honnête (comme plus
tard ses héritières, à L’Humanité, sa propre fille Simone Téry et Madeleine
Riffaud, à laquelle elle présenta en 1945 « l’oncle Hô », et qui prit son relais
pour rendre compte de la « sale guerre » 4), les assauts furent certes plus violents
que contre « un prix Goncourt » pourvu d’un lectorat fidèle. Mais de la vindicte
des « élites » des années 1930 – où le fascisme colonial n’avait rien à envier au
fascisme ou au nazisme tout court, et où le gibier communiste pouvait et devait
être tiré à vue, comme le rappelèrent les procès de 1933 – à la dépréciation
par les publicistes de 2022, il y a différence de degré, pas de nature.
« Vision [historique] biaisée et caricaturale » ? Comment faire pour trouver
d’autres documents qu’« à charge » dans la galerie de portraits de la haute
banque, Banque d’Indochine en tête, et de ses obligés civils et militaires.
Andrée Viollis n’avait découvert pour l’analyse à « décharge » que des méde-
cins, des fonctionnaires non « régaliens », des salariés de l’Institut Pasteur
désespérés par l’état sanitaire de la colonie, et, oiseau plus rare encore, une
bonne sœur non conformiste et dévouée, qui tranchait avec le personnel des
missions catholiques aux ordres. Plus significative du rôle des missions dans la
colonisation fut en effet l’intervention au procès de Hanoï du père Gauthier,

1. Chez Gallimard. Lire de ce chef-d’œuvre de journalisme l’édition de 1949, Paris,


Éditeurs français réunis, préfacée par Francis Jourdain, et complétée par des notes
d’Andrée Viollis, en pleine « sale guerre » d’Indochine.
2. Francis Jourdain, préface d’Indochine S.O.S., p. 10.
3. Indochine S.O.S, Annexes, respectivement p. 201-227 et 175-200
4. On se reportera aux fiches Wikipédia, honnêtes, de ces trois grandes dames qui
firent le même choix d’informer « ceux d’en bas ».
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Guerre d’Indochine 137

« missionnaire catholique » : « Nos légionnaires, je m’en porte garant devant la


Cour, messieurs les jurés, ont fait bonne œuvre, œuvre patriotique, œuvre française,
et remis la paix dans le pays » 1.

LA GALERIE DE PORTRAITS AU VITRIOL DES AUXILIAIRES POLITIQUES


DU CAPITAL FINANCIER

« Vision [historique] biaisée et caricaturale » que le portrait au vitriol des


députés confrontés au fiasco politique et militaire français en Indochine, des-
criptif dominé par le cas d’Édouard Frédéric-Dupont ? L’écrivain esquisse,
avec les élus de la nation, un tableau éclairant de l’« épuration » des « élites »
par l’« État de droit », dont le bilan épurateur est depuis le XXIe siècle systéma-
tiquement loué par les historiens médiatisés.
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Quel symbole que l’inusable élu « plébiscit[é] » par le très riche 7e arrondis-
sement, Action française, fasciste (Croix de Feu), factieux du 6 février, protec-
teur des concierges mués en indicateurs de police (et que dire de leur efficacité,
pas seulement dans l’entre-deux-guerres, mais aussi sous l’Occupation, contre
les rouges et les juifs ?), dévoué à son intime, l’épouvantable préfet de police
Jean Chiappe (mort prématurément, lui, en avion, dans sa gloire vichyste de
novembre 1940, en rejoignant son poste de « haut-commissaire de France au
Levant »). Pronazi d’avant-guerre, comme tous ses semblables, Frédéric-
Dupont avait été un collaborationniste actif, notamment nommé vice-président
du Conseil de Paris – présidé jusqu’à la Libération par l’industriel Pierre Tait-
tinger. Tous deux, antisémites de choc et intimes dans l’entre-deux-guerres de
ce qui devint le gratin du Commissariat général aux questions juives, dont leur
« cher ami » commun, son chef (depuis mai 1942), Darquier de Pellepoix 2,
s’illustrèrent dans l’aryanisation des biens juifs 3. Frédéric-Dupont, comme

1. Indochine S.O.S, p. 196, en italique dans le texte.


2. Sur Taittinger (et les autres), Lacroix-Riz, Industriels et banquiers français sous
l’Occupation, Paris, Armand Colin, 2013 (avant-guerre, De Munich à Vichy, l’assassinat
de la IIIe République, 1938-1940, et Le Choix de la défaite : les élites françaises dans les
années 1930, Paris, Armand Colin, 2008 et 2010), index.
3. En témoigne la correspondance de juin-juillet 1942 de Frédéric-Dupont avec son
« cher ami », Darquier de Pellepoix, en vue de placer « pour l’achat du studio de photo-
graphie Waining, 37, bd Saint Martin, [… s]on cher ami […] Monsieur Laurent Vazza-
vona, maire adjoint de mon arrondissement, demeurant 77, rue du Bac. Je sais combien
vous avez de difficultés pour trouver des acquéreurs sérieux lors de la vente de fonds
israélites ». Or, ce photographe important « […,] vice-président de la chambre syndicale
de la photographie » (la plus ancienne chambre syndicale de France) « [et] commissaire-
gérant au Haut Commissariat », est « un homme donnant toutes garanties […] et Mon-
sieur Bourgeois m’a dit combien il appréciait ses mérites dans l’exercice de ses fonctions.
[…] Bien amicalement à toi ». Son « cher ami », Darquier de Pellepoix lui donna naturel-
lement satisfaction, lettre de Frédéric Dupont à Darquier, Paris, 27 juin, et réponse de
Darquier à « mon cher ami » Frédéric-Dupont, 18 juillet 1942, AJ 38, vol. 330, corres-
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avocat, avait à l’occasion défendu des « juifs “intéressants” » (de même que, à
ses dires, Darquier de Pellepoix lui-même) 1. Selon l’usage, il quitta le navire,
rappelle Vuillard, en 1944, « un quart d’heure avant le déluge », et reçut pour
son héroïsme depuis 1940 la Médaille de la Résistance et la Légion d’honneur.
L’écrivain n’a pas omis le volet de « gauche » du soutien permanent à la
guerre coloniale, celui du réputé libéral Viollette, « le caïd de l’Eure-et-Loir » :
l’ancien gouverneur de l’Algérie du Cartel des Gauches (nettement moins libé-
ral que ne le serine la réputation usurpée du timide projet Blum-Viollette, resté
dans les tiroirs comme tant de « réformes »), demeurait attaché au maintien
colonial en tout lieu et par tous les moyens. Et que dire des hypocrites trémolos
de Daniel Mayer, dirigeant SFIO aussi colonialiste que la gauche ouvertement
« modérée » et que son parti ? L’ex-secrétaire général semblait pencher pour le
« ni-ni », saluant les morts, « sans exception », avant d’annuler cette version de
« gauche » par son « hommage respectueux et déférent » à nos « soldats » :
membre de « la grande coalition », autour de la défense de « l’ordre social […,]
Daniel Mayer est assez content de son effet. »
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À cette guerre à « un milliard par jour », ce qui n’est jamais trop, pas comme
pour les pauvres, pour lesquels ne vaut que « le réalisme comptable », seul, au
sein de la coalition des défenseurs de « l’ordre social », s’opposa Pierre Mendès
France. L’auteur lui rend un vibrant et long hommage pour sa courageuse
position, « inadmissible […] pour la plupart des députés ». Éloge excessif pour
un anticolonialisme moins pur qu’il ne semble.
Les députés communistes eussent ici mérité mention pour le combat coura-
geux, et solitaire, pour l’indépendance de l’Indochine qui contribua tant à leur
isolement des années 1950, à l’heure où Washington dictait visiblement tout,
sans la moindre pudeur – la règle en est aujourd’hui établie –, aux « élites »
atlantiques françaises, pratiques maccarthystes systématiques comprises.
D’autant plus que Mendès France, certes en public un des hommes les plus
francs de « la grande coalition » de défense de « l’ordre social » (pour la lucidité,
hors de l’écrit officiel et des micros, ils se valaient tous), refusa de compter les

pondance de dirigeants du Service du contrôle des administrateurs provisoires (SCAP)


et de la Direction de l’aryanisation économique (DAE), 1942-1944, dossier Correspon-
dance avec le commissaire général [des questions juives], janvier 1942 février 1944,
Archives nationales.
1. Darquier se vantait, en Espagne, d’en avoir sauvé, dans l’interview retentissante
accordée au journaliste Philippe Ganier-Raymond, célèbre pour sa formule : « À Aus-
chwitz, on n’a gazé que des poux », L’Express, no 1425, 28 octobre-4 novembre 1978.
Frédéric-Dupont, au moins depuis 1942, défendit des juifs « intéressants », tel Georges
Blum, 63, bd Haussmann « arrêté le 13 août 1942, conduit au commissariat de police
de Neuilly où l’on a pris sur lui 20 000 francs environ [,] acquitté par la 16e Chambre
correctionnelle le 21 août et relâché immédiatement. Je serais très heureux si vous pou-
viez donner au Service des restitutions du Palais de Justice un avis favorable à la restitu-
tion », car « M. Blum a la médaille militaire et a eu une citation magnifique pendant la
dernière guerre. Il a été, d’autre part, victime d’une erreur judiciaire, comme l’indique
le jugement du Tribunal correctionnel », lettre de Frédéric-Dupont, avocat, 177, bd
Saint-Germain, à Lucien Boué, Paris, 18 novembre 1942, AJ 38, vol. 330, AN.
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Guerre d’Indochine 139

voix du PCF quand la défaite écrasante de Dien Bien Phu (7 mai 1954) lui
fait, comme président du Conseil, assumer la « sortie » d’Indochine.
Ce rejet des voix des élus communistes ainsi exclus de la communauté
nationale – c’était l’habitude, à nouveau, depuis mai 1947 – ne lui fut pas
seulement inspiré par son indéniable anticommunisme personnel. Mendès
France était animé par la ferme volonté de plaire à l’« allié américain », qui
lorgnait la succession indochinoise et qui le flagorna alors à l’envi. Le 18 juin
1954, l’ambassadeur à Washington Henri Bonnet, inconditionnellement inféodé
au guide américain depuis 1945, exulta autant que le New York Times : le
président du Conseil pressenti a, pour le vote d’investiture, « rejeté les voix
communistes, “infligeant à ce parti […] la rebuffade la plus cinglante que les
amis de M. Thorez aient subie dernièrement à l’Assemblée nationale.” » 1
Ce veto opportun ne grandit pas le grand homme, dont l’intimité, atlantiste
et « européenne », avec les milieux « démocrates » américains – porteurs d’une
politique bipartisane unifiée – ne s’était jamais démentie depuis qu’il avait
représenté la France (de De Gaulle encore à Alger) aux accords financiers de
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Bretton Woods de juillet 1944 instaurant l’hégémonie absolue du dollar.

LES CRÉTINS GALONNÉS

La fracassante défaite de Cao Bang, en 1950 (septembre-octobre 1950)


apparaît comme la sinistre répétition générale de Dien Bien Phu. Elle ouvre
magnifiquement l’époque ultime de la « sale guerre », avec son cortège de
badernes imbues d’elles-mêmes et sous-estimant l’adversaire. L’examen des
chefs militaires se succédant ensuite au poste de haut-commissaire et comman-
dant en chef Indochine, de De Lattre (féal de Weygand et factieux de 1940 2
et d’après-Libération 3), à Navarre, est dominé par le spectaculaire compte
rendu de la visite à Washington du pitoyable de Lattre.

1. B Amérique États-Unis, 91QO, vol. 349, France-États-Unis, janvier-décembre


1954, Archives diplomatiques (plus loin, MAE).
2. « Officier d’ordonnance » du factieux Weygand et son « collaborateur le plus
intime », De Lattre de Tassigny lui prêta main-forte, à Clermont-Ferrand, pour intimider
les députés non capitulards le 7 juillet 1940, rôle avéré nié après-guerre, tant par Wey-
gand, au procès Pétain, que par les protecteurs « républicains » du tandem (rôle évoqué,
puis minoré par Blum, au même procès, et par le questeur de l’Assemblée nationale
Édouard Barthe dans son [faux] Journal, Minutes du procès Pétain, Paris, Les Balustres-
MRN, 2015, p. 141 et 78-80).
3. L’information précise sur la participation de De Lattre de Tassigny à un complot
franco-allemand contre de Gaulle communiquée au ministère de la Justice par la brute
policière Poinsot lui valut exécution (rare) de sa peine de mort en juillet 1945, Lacroix-
Riz, La Non-épuration en France de 1943 aux années 1950, Paris, Dunod-Armand Colin,
2019, p. 109.
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140 Annie Lacroix-Riz

Vuillard est aussi implacable que le courageux journaliste franco-américain,


Jean Davidson, un des responsables du bureau de l’AFP à Washington de 1945
à 1953. Celui qui, dégoûté, avait abandonné le journalisme de complaisance
en juin 1953 en quittant Washington, consacra un savoureux chapitre à de
Lattre et à ses ahurissantes crises de vanité. Un de Lattre tout disposé à larguer
en compagnie des États-Unis, maîtres des ressources militaires, des bombes
atomiques, et plus seulement des bombes « traditionnelles » et du napalm, sur
le Vietnam, mais ravagé à l’idée de passer à cette occasion, réalité oblige, « sous
les ordres du jeune Ridgway » 1. La correspondance diplomatique de
l’été 1951, relative à sa mission aux États-Unis, avère Davidson et Vuillard.
Elle légitime les sarcasmes du second, jugés « lourdingue[s] » par Mme Lau-
rens, sur ce fat inepte émerveillé par « le redressement “miraculeux” dont il
[était] l’auteur » depuis sa nomination en Indochine, et dont, jurait-il, il
convaincrait ses « amis » américains 2. Lesquels le méprisaient comme tous
leurs vassaux et ne lui servirent un temps de béquille politique que parce qu’ils
lorgnaient l’Indochine.
Vouant les hors-caste au néant, racistes, ces officiers supérieurs étaient ceux
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qui, avant-guerre, haïssaient la « Gueuse » et préparaient la défaite : Pertinax
avait bien décrit en 1943, dans Les fossoyeurs, ces éminences de la Cagoule
militaire, ces « émigrés de Coblentz […,] lecteurs de Gringoire et de Je suis
partout et autres feuilles du même genre qui, dans leurs récriminations inces-
santes contre les Soviets et contre Léon Blum, regardaient volontiers Hitler et
Mussolini comme des piliers de la société traditionnelle » 3. Les mêmes que les
futurs officiers supérieurs, qui, accueillis par l’URSS dans les « échanges » de
1933 à 1936, avaient ridiculisé ses « officiers nouveau style, braves gens, sen-
tant le manque d’instruction générale (M. Belov, commandant un régiment de
cavalerie à Moscou était laveur de vaisselle sur un bateau), répétant des phrases
apprises par cœur. Incapables d’émettre une idée générale et peut-être même
de comprendre un ensemble, mais s’intéressant au moindre boulon, à la plus
petite tringle d’acier. » Ces fats avaient opposé à la médiocre plèbe soviétique
l’immense supériorité militaire des officiers supérieurs français 4. C’était le
même mépris écrasant que pour « les Viets » ou les prolétaires français et étran-

1. Davidson, Correspondant à Washington : ce que je n’ai jamais câblé, Paris, Seuil,


1954, chapitre XIV, « Les grandes batailles du général de Lattre », p. 186-187 (180-187).
2. Lettre de Jean Chauvel, secrétaire général du Quai d’Orsay, à « [s]on cher ami »
Henri Bonnet, Paris, 8 août 1951, dégoisant sur « cet étonnant personnage », sa haine
recuite du Quai d’Orsay et son « extraordinaire besoin d’égards », et surtout note JC/SG,
Paris, 8 août 1951, sur le déchaînement de De Lattre envers le Quai d’Orsay, son auto-
promotion et son extrême servilité envers les Américains, 271PAAP, Henri Bonnet,
vol. 13, de Lattre de Tassigny, août-septembre 1951, archives MAE (même flagornerie
que naguère envers l’occupant allemand, comme son « patron » Weygand).
3. Géraud André (Pertinax), Les fossoyeurs : défaite militaire de la France, armistice,
contre-révolution, New York, 1943, 2 volumes, I, p. 45.
4. Rapport du commandant Malraison, « spécialiste » autoproclamé de l’Armée
rouge, 21 septembre 1935, 7 N 3186, mission du général Doumenc d’août 1939 à
Moscou, pièces annexes, et divers rapports, 1935-1939, Service historique de l’armée de
terre, Vincennes.
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Guerre d’Indochine 141

gers. On observera dans les deux cas, armée rouge et armée nationale vietna-
mienne, la même issue militaire.
Il manque juste au sévère mais juste descriptif de ces idiots galonnés, certes
apparentés aux dynasties bourgeoises ou nobles, la référence au rapport écono-
mique constant qu’ils avaient noué avec la catégorie la plus complètement trai-
tée, la haute banque. Avant et comme après « la sale guerre d’Indochine », leurs
bienfaiteurs financiers s’en étaient fait des féaux définitifs : « la Compagnie du
canal de Suez », rappela Pertinax en 1943, avait versé à Weygand à sa retraite
(1935), comme à l’homme politique Gaston Doumergue, une rente « de
600 000 frs par an » 1. Ils méritaient, pour servir si bien, d’être gâtés.

LA HAUTE BANQUE TRAITÉE AU SCALPEL : LE SYMBOLE DU « 96,


HAUSSMANN » ET DU DÉLÉGUÉ DE LA SULLIVAN & CROMWELL
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Le clou historique du livre est son analyse au scalpel du capital financier
français, où s’affichent quelques grands synarques (bien que ce nom n’y figure
pas) et un représentant éminent du capital financier des États-Unis. Trois
grands moments (ou chapitres) sont à signaler :

1o « Comment nos glorieuses batailles se transforment en sociétés ano-


nymes », chapitre le plus puissant, qui renoue avec l’œuvre des opposants au
colonialisme français d’avant 1914 et de l’entre-deux-guerres. Ils avaient
dénoncé, comme Zola à propos des « mines de Montsou » de Germinal, le
contraste obscène entre l’extrême richesse de ces « sociétés anonymes » et
l’extrême misère des travailleurs vietnamiens. Andrée Viollis avait été épouvan-
tée, en novembre 1931, par le « spectacle inattendu, presque terrifiant […,] des
fameux charbonnages du Tonkin », puis par les informations recueillies, sur
place, d’« un ingénieur de la compagnie » : il lui avait décrit leur « prospérité
inouïe, pendant la guerre et dans les années qui ont suivi » – avec des chiffres
semblables à ceux de Marx, dans le Livre I du Capital, sur le taux de profit de
la Compagnie anglaise des Indes orientales, symbole du « capital suant le sang
et la boue par tous les pores » 2. Maintenue pendant la crise, cette prospérité
reposait sur les salaires dérisoires, n’assurant pas la survie, d’hommes et de
femmes travaillant « douze à quatorze heures par jour » et d’« enfants de dix
ans poussant des wagonnets pendant douze heures par jour pour 0 fr. 75 » 3.
Les « glorieuses batailles » qui, depuis 1950, débouchèrent sur la déroute
du colonialisme français, avaient « un capital et un chiffre d’affaires ». Chacune
des batailles qui démontrèrent la force du Vietminh, de Cao Bang à de Hoa
Binh, aurait dû porter le nom de la société anonyme dont le siège physique (le

1. Pertinax, Les fossoyeurs, t. II, p. 45.


2. Chapitre XXXI, « Genèse du capitaliste industriel », en ligne, passim.
3. Indochine S.O.S., p. 104-109.
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142 Annie Lacroix-Riz

financier était à Paris) était vietnamien depuis le tournant du XIXe siècle. C’est
à dessein, écrit Vuillard, que les combattants du Vietminh avaient depuis
l’automne 1950 fait des mines mêmes les cibles privilégiées de leurs assauts
militaires, cibles « vaillamment [défendues par] les bombardiers [américains]
B-26 et les chasseurs [américains] Hellcat ». La bataille de Cao Bang devrait
s’appeler « bataille pour la société anonyme des mines d’étain de Cao Bang » ;
celle de Mao Khé (mars 1951), « bataille pour la société française des charbon-
nages du Tonkin » ; celle de Ninh Binh (mai-juin 1951), « bataille pour la
société anonyme des Charbonnages de Ninh Binh » ; celle de Hoa Binh
(décembre 19519), « bataille pour la société anonyme des Gisements aurifères
d’Hoa Binh ».

2o Le chapitre « Les diplomates » offre un autre morceau de bravoure sur


les misères infligées au monde par John Foster Dulles, délégué de la société
Sullivan & Cromwell, grand héritier WASP (blanc, anglo-saxon, protestant)
d’une dynastie de financiers et d’hommes d’État, proposant à Bidault, en 1954,
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ses deux bombes atomiques, après avoir accumulé les ruines depuis le début
de son mandat, notamment en Iran et au Guatemala. Et qui rêvait, ce qu’il fit,
de poursuivre la tâche alors que l’impérialisme américain avait résolument pris
la place de l’impérialisme français en Indochine, avant de supplanter le belge
au Congo. Se mêlent ici des pages explicites sur l’enjeu économique du
Katanga, propriété de l’Union minière du Haut-Katanga, reine de la Belgique
(et bijou de sa famille royale) depuis le XIXe siècle, et sur le calvaire de
l’inflexible Lumumba, tué pour son dévouement à l’indépendance du Congo
et à son peuple installé sur une caverne d’Ali Baba de minerais, trésor qui lui
échappe toujours, plus de soixante ans plus tard…

3o Le double chapitre « Un conseil d’administration » et « L’œil du cyclone »


décrit le pouvoir illimité d’un fief de la synarchie, la Banque d’Indochine
(banque fusionnée plus tard avec « le Suez », dont le ministre des Affaires étran-
gères de Reynaud puis de Vichy, Paul Baudouin, avait été depuis les
années 1930 le directeur général, puis, après sa démission de Vichy, en janvier
1941, le président). Ne lui échappait, Andrée Viollis l’avait noté, aucune par-
celle des richesses de l’Indochine, et de bien d’autres portions de l’Empire.
C’était « un conseil d’administration pour diriger la France », dont tous les
membres (comme ceux de la Banque de France) vivaient (et dont les héritiers
vivent) dans le « Triangle sacré, entre la Bièvre, le parc Monceau et Neuilly ».
Cette faune du 8e arrondissement fait l’objet d’un amusant rappel sociologique
(à la Pinçon-Charlot) et anthropologique, à la Lévi-Strauss.
Enrichie depuis sa création, au détriment du peuple vernaculaire et de celui
de la France métropolitaine, cette pieuvre avait livré à l’Allemagne tout ce qu’il
était possible de lui livrer avant de passer à l’ère de la Pax Americana. Après
avoir abandonné des « positions indochinoises embarrassantes » depuis 1947,
où se déchaîna cette guerre d’attrition non déclarée contre le peuple vietna-
mien, la Banque d’Indochine avait encore multiplié ses gains. « Au moment où
[elle] quittait l’Indochine, la guerre devint pour elle sa première source de
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Guerre d’Indochine 143

revenus ». Son conseil d’administration « avait clairement misé sur la défaite de


la France », protégé ou caché par les politiques et des militaires exaltant « nos
soldats », vivants ou morts, ces auxiliaires civils et militaires indispensables au
bon déroulement des affaires. Ses astucieuses réorganisations dans les colonies
encore bénéficiaires d’un sursis, et au-delà, firent tripler son dividende l’année
de Dien Bien Phu.

La lecture de ces chapitres souligne les carences de l’historiographie domi-


nante qui, même de « gauche », s’en tient à une histoire « politique » ou « idéolo-
gique » des guerres coloniales (« le politique », comme on dit à Sciences Po,
son vivier, étant caractérisé par son « autonomie » à l’égard de l’économie).
J’ai retrouvé chez Vuillard une réalité découverte en 2004, aux archives de la
Préfecture de police, dans un dossier fabuleux sur la grande banque française.
On comprend là pourquoi la guerre d’Algérie avait été lancée et prolongée :
pour assurer au consortium financier « dirig[eant] la France » (la Banque
d’Indochine, Paribas, comme du temps de Bel-Ami, et bien d’autres), le maxi-
mum sauvable du pétrole de la partie du Sahara bientôt dévolue à l’Algérie.
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Le tableau dressé, à ce propos, n’intéresse pas les historiens français, plus
attirés par les « politiques » et les « militaires », supposés décisionnaires. Or, quel
militaire, si sadique et haineux qu’il soit, tels ceux qu’affrontèrent Henri
Alleg 1, Maurice Audin 2 (les communistes haïs) et les militants algériens de
l’indépendance, dépassa l’heure de l’arrêt des combats dictée d’en haut ?
L’intérêt, légitime, pour la torture militaire en Algérie ne s’est jamais étendu
jusqu’à la recherche de la vraie motivation des tortures et massacres, non pas
militaire mais financière 3. Avec Vuillard, on croit lire, sur le fond, les fiches des
Renseignements généraux de la Préfecture de police (Archives de ce service),
des Renseignements généraux de la Sûreté nationale (F7, aux Archives natio-
nales) ou les rapports du SDECE (fichiers « réservés » des Archives diploma-
tiques).

C’est peut-être par procédé littéraire que l’écrivain prête de la sensibilité


au président du « 96, Haussmann » (la Banque d’Indochine), Émile Minost,

1. La Question, Éditions de Minuit, 1958, et Alain Ruscio, « La Question, d’Henri


Alleg : histoire d’un maître livre du XXe siècle », L’Humanité, 29 juillet 2013, en ligne.
2. Pierre Vidal-Naquet, L’Affaire Audin (1957-1978), Préface de Laurent Schwartz,
Éditions de Minuit, édition augmentée, 1989 (1re édition, 1958).
3. Je l’ai écrit à Raphaëlle Branche, le 21 février 2021, dans un courriel où je déplo-
rais son refus de participer avec moi à une « Table ronde » de L’Humanité sur la fermeture
des archives qui, fort accentuée depuis 2020, avait fait couler beaucoup d’encre dans la
corporation des historiens. Le PS comportait ce passage : « quand les archives seront
accessibles, pourquoi ne pas lancer les étudiants sur le rôle essentiel des grandes banques
dans les guerres coloniales (comme du temps du Maroc et de la Banque de Paris et des
Pays-Bas de Maupassant), et notamment sur leur contribution à la prolongation pétro-
lière de la guerre d’Algérie ? Voilà qui nous changerait de la seule responsabilité des
militaires, qui eussent été contraints de cesser de torturer au premier ordre du pouvoir
d’État. J’ai vu des fonds policiers sur la question, renversants, qui ont l’avantage de
révéler pourquoi ont pu régner si longtemps les abominables tortionnaires et assassins
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144 Annie Lacroix-Riz

« financier de la France Libre » dès 1940, cas rarissime alors, puis nommé en
1945 (à la succession de Paul Baudouin) à la tête de la banque « à un moment
critique, afin d’effacer l’opprobre de la collaboration ». Avait-il conservé des
capacités de dégoût ou le souvenir d’un passé de non-héritier ? Inspecteur des
Finances depuis 1917, il n’avait jamais interrompu depuis lors sa carrière colo-
niale : président du Crédit foncier égyptien depuis 1931, Minost avait, écrit
l’auteur d’une biographie agréée par la Banque de France, « consacr[é] 37 des
45 années de sa carrière à administrer des investissements français en Égypte
et en Indochine 1 ». Sur la lucidité de cet inspecteur des Finances, nul doute
n’est assurément permis, mais, à en juger par les sources, financières et diplo-
matiques, c’est le cas de tous ses pairs. Et son cursus le montre sans état d’âme
devant l’obligation de « spéculer sur la mort ».
Mais, après tout, la littérature peut se pencher sur la psychologie de ses
personnages, et leur prêter une réflexion morale sur leurs choix de classe et de
vie : le Minost de Vuillard, président de la Banque d’Indochine, autrement
plus riche et plus puissant, fait penser au Philippe Hennebeau de Germinal,
directeur de la Compagnie des Mines de Montsou, pleurant sur le fiasco de sa
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vie conjugale et conscient du bagne qu’il organise pour les mineurs surexploités
depuis l’enfance, dans le strict intérêt des puissants actionnaires enrichis pour
des décennies ou des siècles par la croissance du capital de leurs ascendants.
C’est le même schéma qu’esquisse Vuillard à propos du richissime Cabot
Lodge : « ils sont faits pour ça, les Cabot, depuis que leurs ancêtres ont posé
une fois pour toutes leurs gigots sur un fauteuil confortable, après avoir gagné
assez de pèze pour ne plus rien foutre pendant une bonne centaine de généra-
tions, depuis qu’ils font partie de la haute société, ils jabotent. » Cet autre
symbole de la toute-puissance des privilégiés WASP depuis la fondation des
États-Unis sert de mentor à un de Lattre appliqué (le 25 septembre 1951 2), à
convaincre, dans un anglais exécrable (un bon anglais n’eût rien changé), les
spectateurs de « Meet the press », émission-phare de NBC, que la France fait
la guerre en Indochine contre le seul démoniaque « communisme », pas du tout
pour des minerais : c’est une guerre, jure le général, « absolument sans intérêt
matériel ».

du style Aussaresses. Comme les Barbie, Papon et Touvier. » Mme Branche n’a pas
répondu à ce courriel courtois, pas plus qu’à d’autres, aussi courtois.
1. Saul Samir, notice Minost in Fabien Cardoni, Nathalie Carré de Malberg, Michel
Margairaz, dir., Dictionnaire historique des inspecteurs des finances 1801-2009, en ligne.
2. « Voyage général de Lattre », Programme prévisionnel de la tournée américaine
de De Lattre de Tassigny, 13-25 septembre 1951, qui mentionne pour « Meet the press »,
avec pour mentor Cabot Lodge, le 16 ou le 21, papiers privés d’Henri Bonnet,
271PAAP, vol. 13, dossier de Lattre de Tassigny, août-septembre 1951, MAE. Ce fut
le 16, rappela le très atlantiste historien André Kaspi, aussi enthousiaste que la presse
coloniale française d’alors, pour le « passage [de De Lattre de Tassigny] à Meet the press,
[qui] a remporté un énorme succès », comme l’ensemble de la mission. Cet article de
tonalité très « Guerre froide » traite de la « guerre contre le communisme » et de la défense
du « monde libre », sans la moindre allusion aux enjeux économiques respectifs de la
France et des États-Unis, « La mission du général de Lattre aux États-Unis », Revue
historique de la France d’Outre-mer, no 295, 1992, p. 214, 221-222, et 226 (213-226).
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Guerre d’Indochine 145

Cette réflexion sur la psychologie ajoute à la réflexion historique une


dimension théoriquement interdite aux historiens, mais que s’autorisaient par-
fois Marx, économiste, historien du « temps présent » et philosophe, et ses suc-
cesseurs.

LA CHUTE DE SAÏGON APRÈS LE RELAIS AMÉRICAIN


DE L’IMPÉRIALISME FRANÇAIS

« La chute de Saïgon » du 30 avril 1975 a des allures de reportage sur le vif


et de bilan des « trente ans de guerre » imposés au peuple vietnamien. L’agres-
sion avait coûté, rappelle une note finale, « au moins trois millions six cent
mille morts. Dix fois plus » que le total « de quatre cent mille morts […] du
côté de la France et des États-Unis », dans une guerre où l’élément « combat-
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tant » français, de 1945 à 1954, avait été très minoritaire. Et « autant que de
Français et d’Allemands pendant la Première Guerre mondiale. » Plus de
bombes « que toutes celles larguées » (essentiellement par les États-Unis) « pen-
dant la Seconde Guerre mondiale » avaient dévasté le « petit » pays d’Hô Chi
Minh, qui se voulait juste « indépendant ». La guerre avait généré une insur-
montable division, entre la majorité, arc-boutée sur la conquête de son indé-
pendance, tant au Nord qu’au Sud, et une puissante minorité séduite par
l’occupant américain, après avoir servi l’occupant français et, pendant la guerre
mondiale, le japonais. Sur ses racines de long terme de ces déchirements,
Andrée Viollis avait tout dit, en exposant les pratiques des intermédiaires indo-
chinois de la puissance coloniale, rouage décisif de l’exploitation et de la mise
en cage des peuples d’Indochine.
« Les États-Unis avaient pris la place des Français », écrit Vuillard, là où les
avaient entraînés les députés pantins de l’Assemblée nationale, « les Frédéric-
Dupont, les Viollette », et les va-t’en guerre américains, « les Cabot, les
Dulles ». Pour assurer la succession des Français, comme des Belges (l’auteur
évoque, au chapitre « Les diplomates », la relève américaine au Congo), des
Anglais, des Néerlandais et des Portugais, l’impérialisme américain n’avait pas
eu recours à ces seuls phares républicains ultra réactionnaires, tels « les
Dulles », expression à entendre stricto sensu : Eisenhower – ou plutôt ses man-
dants financiers – avait confié une mission cruciale à la fratrie Dulles, deux
associés majeurs de la société Sullivan & Cromwell, énorme cabinet d’avocats
d’affaires de New York qui, depuis sa fondation (1879), défend bec et ongles
(et continue) les intérêts intérieurs et mondiaux de l’impérialisme américain.
Secrétaire d’État, John Foster s’était acquis la collaboration, aussi impor-
tante, de son frère Allen. La promotion politique, au premier rang de l’État,
de ce tandem symbole de la fusion entre Département d’État et agence
d’espionnage, avait, comme celle de maintes vedettes républicaines de la vie
politique, précédé de longtemps le retour de l’ère républicaine (1953) : le
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146 Annie Lacroix-Riz

démocrate Roosevelt avait nommé Allen Dulles chef Europe de l’OSS


(novembre 1942), le démocrate Truman en avait fait un des principaux diri-
geants de la CIA, successeur de l’OSS (juillet 1947), avant qu’Eisenhower ne
le hissât, en janvier 1953, au sommet de la principale agence de renseigne-
ments – et d’action dite « psychologique » – et que le démocrate Kennedy ne
l’y maintînt, jusqu’au grandiose fiasco commun d’avril 1961 de la Baie des
Cochons (qu’il lui imputa).
Sur les questions coloniales, comme sur le reste, gestion de la guerre mon-
diale et des guerres suivantes incluse, avait toujours régné aux États-Unis « le
bipartisme dans les affaires », nonobstant « le monopartisme [républicain, juste]
au moment des élections » 1. Leur capital financier n’avait eu de cesse, depuis
le tournant du XIXe siècle, d’évincer tous les rivaux européens de leurs empires
si riches en matières premières et en bases navales puis aéronavales (cédées
aux Américains depuis la guerre ou après), pour « mettre [lui-même] la main
sur ce[s] pays » 2. Chaque État détenteur d’Empire le savait depuis la proclama-
tion par le secrétaire d’État John Hay de la « Politique de la Porte ouverte » (en
Chine et ailleurs, 1899). Les délais s’étaient fortement réduits depuis la Pre-
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mière Guerre mondiale et « les Quatorze Points de Wilson » (janvier 1918). La
Grande-Bretagne, étranglée depuis lors et achevée dans la guerre mondiale
récente, en avait, la première, connu la mise en œuvre radicale depuis le Prêt-
Bail de 1941 3.
La France coloniale, au temps où l’idéologie antisoviétique servait de cou-
verture à tout et où les communistes chinois étaient assurés (dès 1945-1946)
de ruiner les vieilles ambitions américaines 4, n’espérait que gagner un peu
de temps pour « liquider ». Son maintien des Américains dans « leurs » bases
aéronavales d’Afrique (du Nord surtout) saisies depuis novembre 1942 et
l’opportune conjoncture générale d’après-Deuxième Guerre mondiale secon-
dèrent ses espoirs 5. Le « sursis » – formule d’octobre 1947 d’un haut fonction-

1. SDECE, A/II.0.21.2/373/423.777/25.9.5, 13 novembre 1950, « La Chase Bank »


(100 % Rockefeller), B Amérique, États-Unis, 1944-1952, fonds dits « réservés »,
vol 321, SDECE, février 1949-février 1952, MAE.
2. Cette citation, sur l’Indochine, lettre 1289 d’Henri Bonnet au ministre des
Affaires étrangères Robert Schuman, Washington, 22 mars 1950, sur « l’anticolonialisme
américain » en Extrême-Orient, B. Amérique, États-Unis, 1944-1952, 91 QO, vol. 106,
États-Unis et questions coloniales, janvier 1945-février 1952, MAE.
3. Bonne synthèse en français d’un déluge d’ouvrages anglophones sur la stratégie
américaine de liquidation de l’ancienne puissance hégémonique britannique, Richard
Farnetti, L’économie britannique de 1873 à nos jours, Paris, Armand Colin, 1993.
4. La lettre 1289 de Bonnet à Schuman du 22 mars 1950 était précise et formelle,
tant sur la Chine que sur le Vietnam, 91 QO, vol. 106, MAE.
5. Les prétendus intérêts économiques communs tardaient, pas les bases « straté-
giques », surtout en Afrique du Nord, cadeau de roi que Washington n’aurait pu, dans
l’immédiat après-guerre, recevoir officiellement de jeunes États « indépendants », Lacroix-
Riz, Les Protectorats d’Afrique du Nord entre la France et Washington du débarquement à
l’indépendance 1942-1956, Paris, L’Harmattan, 1988. Le sultan (futur Mohammed V)
n’eut, six mois après l’« indépendance », qu’à les confirmer discrètement, hypothèse évi-
demment exclue dans l’Indochine d’Hô Chi Minh : un « accord secret » entre Maroc et
États-Unis fut conclu le 28 novembre 1956 « sur l’aide économique et militaire des États-
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Guerre d’Indochine 147

naire colonial 1 – dura moins dans une Indochine où le mouvement national


était invincible et les Américains particulièrement impatients de supplanter
l’ancien colonisateur.
Ce n’est pas la « vision » historique d’Éric Vuillard qui est « caricaturale »,
c’est la réalité, marxiste et « postmarxiste », du Capital aux colonies (et
ailleurs).
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Unis [… et] paraphé par un membre du Congrès américain chargé de pleins pouvoirs. »
Il succédait aux « négociations » d’octobre 1956 entre le sous-secrétaire d’État Robertson,
le sultan du Maroc et son ministre des Affaires étrangères Balafrej, suivies du voyage de
Balafrej aux États-Unis, où il rencontra John Foster Dulles et l’ex-président des États-
Unis (et légendaire homme de Wall Street) Herbert Hoover. Le tout avait été précédé
« des contacts » Espagne-Maroc et Espagne-États-Unis. « Cet accord réglerait le pro-
blème des bases américaines au Maroc et accorderait aux États-Unis le droit de prospec-
ter et d’exploiter les gisements miniers et pétrolifères du Maroc et du Sahara », en
échange de livraisons américaines de produits alimentaires et d’équipement industriel et
militaire, note SDECE 21.2/B/04.463, 1.110.696, février 1957, 91QO, vol. 563, 1952-
1963, SDECE divers, réservés, 1952-54, Dossier 9-5-6, MSA. Chez Franco, comme
chez Salazar, les Américains avaient secrètement acquis les bases, assuré leur extension
ou amorcé leur construction depuis 1947, MAE B Amérique, États-Unis, 1944-1952,
vol. 313, relations États-Unis-péninsule ibérique, Irlande, Grande-Bretagne, Italie,
février 1947-février 1952, gros dossier relations États-Unis-péninsule ibérique, Archives
diplomatiques.
1. Pierre Pélieu, directeur du Bureau des Territoires d’Outre-Mer, esquissa en
octobre 1947 le programme (strictement imaginaire, du côté américain, partiellement
hypocrite, du côté français) d’un partage franco-américain des richesses coloniales : pour
« profiter [du] sursis » que le choix américain en faveur d’« un ordre français » compréhen-
sif (notamment pour le maintien des bases), désormais préféré au « désordre indigène »,
octroyait à l’Empire colonial, il fallait créer des « intérêts économiques communs » aux
milieux financiers des deux pays sous forme d’une société mixte à majorité française, B.
Amérique, États-Unis, 1944-1952, 91 QO, vol. 106, Archives diplomatiques. Pélieu lui-
même profita du « sursis », comme gouverneur du Gabon, en 1949, mais pas de Côte
d’Ivoire : nommé le 25 juin 1952, ce nouveau Jean Chiappe mourut dans un accident
d’avion à Abidjan deux jours plus tard, Le Monde, 4 mai et 30 juin 1952.

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