Bilan critique de la guerre d'Indochine
Bilan critique de la guerre d'Indochine
Annie Lacroix-Riz
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ANNIE LACROIX-RIZ
Une sortie honorable, d’Éric Vuillard, revient sur le fiasco de la guerre fran-
çaise contre l’Indochine et s’achève sur celui de la guerre américaine. C’est-à-
dire sur trente années d’agression, respectivement officiellement française
(1946-1954) puis américaine (1954-1975), sachant que le financement améri-
cain de la « sale guerre » française avait commencé, clandestinement, dès 1948,
dans l’attente impatiente de la relève. L’ouvrage présente, comme les précé-
dents, de grandes qualités littéraires mais pas seulement, et de loin.
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Son style, marqué par une grande économie de moyens, est impeccable,
tant dans la férocité, pour « ceux d’en haut », que dans la tendresse, pour « ceux
d’en bas ». On jubile au descriptif féroce des « élites », qui use de toute la
gamme du vocabulaire, des mots « relevés » au langage le plus cru : défilent, au
sommet, la haute banque, dictant tout à ses instruments politiques, ses pantins
et exécutants de prestige :
1. Mayer, René (1895-1972), dont le Fonds privé aux Archives nationales (363 AP,
1-53, présenté en ligne) ne comporte que des pièces postérieures à 1944, époque où, à
Alger (depuis 1943), il entama sa trépidante vie ministérielle et sa très coloniale carrière
parlementaire (de député d’Alger, 1946-1955) complétées d’un total engagement « euro-
péen » et atlantique.
2. En soutenant sans répit depuis 1949 l’amnistie généralisée, Camille Anbert, « Ce
que serait le projet d’amnistie préparé par M. René Mayer », Le Monde, 9 décembre
1949, et, en février 1953, l’amnistie des treize Alsaciens (dits « malgré nous ») de la
division Das Reich condamnés en janvier au procès de Bordeaux pour leur participation
Ces gens des cimes sociales sont traités avec la cruauté et la lucidité venant
logiquement sous la « plume » d’un auteur qui fréquente les impitoyables
sources d’archives, et ne craint pas d’appeler un chat un chat, caractéristique
actuellement exceptionnelle, et sans équivalent chez les historiens académiques
médiatisés.
Un talent égal préside au traitement littéraire des humbles, contraints de
lutter pour survivre, avec vaillance, souvent depuis l’enfance, qui ne renoncent
jamais et qui sont l’objet du mépris généralisé des précédents : ce mépris de
classe ou de caste et ce racisme universel frappent semblablement le colonisé
et l’ouvrier. L’hommage rendu à ces tendres hommes de fer, jamais honorés
par notre société et ses moyens d’information et de propagande, est boule-
versant.
Il en va ainsi de l’intervention du député communiste de Constantine,
l’Algérien Djemad, qui dénonce à l’Assemblée nationale le 19 octobre 1950 le
traditionnel recours aux tirailleurs massacrant leurs frères de classe, après le
désastre « français » de Cao Bang, succès du Vietminh qui, stricto sensu, marque
le début militaire de la fin de la tutelle française. Djemad parle devant les bancs
vidés par les députés comme il faut, qui reviendront, après leurs agapes, pleurer
sur « nos soldats » 1, parmi lesquels comptent de plus en plus, au fil des
désastres français, les légionnaires allemands, recrutés dès 1945-1946 par l’État
français résolu à faire barrage à l’indépendance du Vietnam proclamée en sep-
tembre 1945.
Ces anciens de la Reichswehr et de la Wehrmacht, criminels de guerre
rompus aux atrocités pré-hitlériennes (y compris en Indochine) 2 et nazies,
furent curieusement absents de ce déchirant concert parlementaire. Et ce,
d’autant plus que la France venait à l’automne 1950 d’entrer officiellement dans
l’ère américaine du réarmement allemand stricto sensu, sous le masque de la
« Communauté européenne de Défense » (CED). Les dirigeants communistes
et les journalistes de L’Humanité, avec en tête Pierre Courtade, « responsable
de la rubrique internationale du quotidien communiste », traitèrent depuis lors
plus que jamais dans la solitude du recrutement français massif dans « la Légion
étrangère » (en « zone française ») de ces criminels de guerre 3. Le dossier, lim-
pide, fit à l’inverse grand bruit public, dans la RFA « renazifiée » 4 si fière de ces
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1. Répartition des forces militaires, Maurice Vaïsse, L’Armée française dans la guerre
d’Indochine (1946-1954) : adaptation ou inadaptation ?, Bruxelles, Éditions Complexe,
2000, p. 146.
2. Le procès des légionnaires de Hanoï, de juin 1933, montre le rôle dirigeant du
commandant de poste allemand de Nam-Dam, von Bargen, dans la tuerie du 29 mai
1931, Andrée Viollis, Indochine S.O.S., Paris, Éditeurs français réunis, 1949 (2e édition),
p. 175-199.
3. Alain Ruscio, « La fin de la guerre d’Indochine (1953-1954) vue par L’Huma-
nité », Cahiers d’histoire, p. 87-101 (dont note 5), en ligne, et fiche Pierre Courtade du
dictionnaire Maitron, très précise sur sa mission internationale, en ligne.
4. Excellente synthèse, Alfred Wahl, La seconde histoire du nazisme dans l’Allemagne
fédérale depuis 1945, Paris, Armand Colin, 2006, dont « La Bundeswehr : retour du
passé ? », p. 168-179.
5. Un chœur unanime SPD-CDU dénonça en 1953-1954 l’antagonisme entre ce
recrutement et le refus officiel français d’intégrer dans l’« armée européenne » des contin-
gents allemands : le 29 janvier 1953, dans le débat au Bundestag « sur la Légion étran-
gère », les ténors parlementaires du SPD et de la CDU accusèrent « la France de se livrer
à un trafic de “négriers”, à une “traite des Blancs” », Armand Bérard, Un Ambassadeur
se souvient, Washington et Bonn 1945-1955, Paris, 1978, p. 425 et 418.
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1. D’une production considérable, on aura une idée en lisant l’ouvrage traduit (cas
rarissime) de Wolfram Wette, Les crimes de la Wehrmacht, Paris, Perrin, 2009, 2013,
traduction de Die Wehrmacht. Feindbilder, Vernichtungskrieg, Legenden (au titre plus
précis), Frankfurt am Main, Fischer, 2002.
2. Pierre Thoumelin, L’ennemi utile, 1946-1954. Des vétérans de la Wehrmacht et de
la WaffenSS dans les rangs de la Légion étrangère en Indochine, Giel-Courteilles, Schneider
Text, 2013. Intéressante recension, Édouard Launet, « Indochine : la légion des inconnus
de la Wehrmacht », Libération, 5 mars 2014.
3. Auteur de préfaces passionnantes aux vingt ouvrages, Paris, Fasquelle, 1960.
4. François Broche et Jean-François Muracciole, Histoire de la Collaboration, 1940-
1945, Paris, Tallandier, 2017, cité dans la très malveillante notice Wikipédia sur Henri
Guillemin, sous le titre « Critiques de l’œuvre historique ».
5. « Quels gredins que les honnêtes gens ! », ainsi Claude Lantier (Cézanne),
conclut-il Le ventre de Paris, commentant le misérable sort de Florent Quenu ramené au
bagne par sa famille dévouée à la dictature de Badinguet, édition citée note 4, p. 429.
6. Tel Paul Bourget, Guillemin, préface à La curée, édition citée note 4, p. 26-27.
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Éric Vuillard s’est appuyé sur les rapports des inspecteurs du travail dépê-
chés en Indochine dans les années 1920, dans les plantations Michelin au taux
de profit flamboyant. Avec un record d’avant-Crise de 93 millions en 1928,
où un inspecteur découvrit avec effroi l’esclavage des coolies employés à la
saignée de l’hévéa, de l’intensité folle des cadences de saignée, améliorée par
l’enseignement de Taylor si apprécié d’André Michelin, à la répression perma-
nente poussée jusqu’à la mort, des « barres de justice » enchaînant les réfrac-
taires aux coups de rotin, en passant par les suicides pour échapper à l’enfer :
le taux de mortalité des travailleurs atteignait alors 30 %. Il fallait bien empê-
cher les victimes de fuir pour « sauver leur peau ». Naturellement, le cadre
avocat, avait à l’occasion défendu des « juifs “intéressants” » (de même que, à
ses dires, Darquier de Pellepoix lui-même) 1. Selon l’usage, il quitta le navire,
rappelle Vuillard, en 1944, « un quart d’heure avant le déluge », et reçut pour
son héroïsme depuis 1940 la Médaille de la Résistance et la Légion d’honneur.
L’écrivain n’a pas omis le volet de « gauche » du soutien permanent à la
guerre coloniale, celui du réputé libéral Viollette, « le caïd de l’Eure-et-Loir » :
l’ancien gouverneur de l’Algérie du Cartel des Gauches (nettement moins libé-
ral que ne le serine la réputation usurpée du timide projet Blum-Viollette, resté
dans les tiroirs comme tant de « réformes »), demeurait attaché au maintien
colonial en tout lieu et par tous les moyens. Et que dire des hypocrites trémolos
de Daniel Mayer, dirigeant SFIO aussi colonialiste que la gauche ouvertement
« modérée » et que son parti ? L’ex-secrétaire général semblait pencher pour le
« ni-ni », saluant les morts, « sans exception », avant d’annuler cette version de
« gauche » par son « hommage respectueux et déférent » à nos « soldats » :
membre de « la grande coalition », autour de la défense de « l’ordre social […,]
Daniel Mayer est assez content de son effet. »
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voix du PCF quand la défaite écrasante de Dien Bien Phu (7 mai 1954) lui
fait, comme président du Conseil, assumer la « sortie » d’Indochine.
Ce rejet des voix des élus communistes ainsi exclus de la communauté
nationale – c’était l’habitude, à nouveau, depuis mai 1947 – ne lui fut pas
seulement inspiré par son indéniable anticommunisme personnel. Mendès
France était animé par la ferme volonté de plaire à l’« allié américain », qui
lorgnait la succession indochinoise et qui le flagorna alors à l’envi. Le 18 juin
1954, l’ambassadeur à Washington Henri Bonnet, inconditionnellement inféodé
au guide américain depuis 1945, exulta autant que le New York Times : le
président du Conseil pressenti a, pour le vote d’investiture, « rejeté les voix
communistes, “infligeant à ce parti […] la rebuffade la plus cinglante que les
amis de M. Thorez aient subie dernièrement à l’Assemblée nationale.” » 1
Ce veto opportun ne grandit pas le grand homme, dont l’intimité, atlantiste
et « européenne », avec les milieux « démocrates » américains – porteurs d’une
politique bipartisane unifiée – ne s’était jamais démentie depuis qu’il avait
représenté la France (de De Gaulle encore à Alger) aux accords financiers de
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gers. On observera dans les deux cas, armée rouge et armée nationale vietna-
mienne, la même issue militaire.
Il manque juste au sévère mais juste descriptif de ces idiots galonnés, certes
apparentés aux dynasties bourgeoises ou nobles, la référence au rapport écono-
mique constant qu’ils avaient noué avec la catégorie la plus complètement trai-
tée, la haute banque. Avant et comme après « la sale guerre d’Indochine », leurs
bienfaiteurs financiers s’en étaient fait des féaux définitifs : « la Compagnie du
canal de Suez », rappela Pertinax en 1943, avait versé à Weygand à sa retraite
(1935), comme à l’homme politique Gaston Doumergue, une rente « de
600 000 frs par an » 1. Ils méritaient, pour servir si bien, d’être gâtés.
financier était à Paris) était vietnamien depuis le tournant du XIXe siècle. C’est
à dessein, écrit Vuillard, que les combattants du Vietminh avaient depuis
l’automne 1950 fait des mines mêmes les cibles privilégiées de leurs assauts
militaires, cibles « vaillamment [défendues par] les bombardiers [américains]
B-26 et les chasseurs [américains] Hellcat ». La bataille de Cao Bang devrait
s’appeler « bataille pour la société anonyme des mines d’étain de Cao Bang » ;
celle de Mao Khé (mars 1951), « bataille pour la société française des charbon-
nages du Tonkin » ; celle de Ninh Binh (mai-juin 1951), « bataille pour la
société anonyme des Charbonnages de Ninh Binh » ; celle de Hoa Binh
(décembre 19519), « bataille pour la société anonyme des Gisements aurifères
d’Hoa Binh ».
« financier de la France Libre » dès 1940, cas rarissime alors, puis nommé en
1945 (à la succession de Paul Baudouin) à la tête de la banque « à un moment
critique, afin d’effacer l’opprobre de la collaboration ». Avait-il conservé des
capacités de dégoût ou le souvenir d’un passé de non-héritier ? Inspecteur des
Finances depuis 1917, il n’avait jamais interrompu depuis lors sa carrière colo-
niale : président du Crédit foncier égyptien depuis 1931, Minost avait, écrit
l’auteur d’une biographie agréée par la Banque de France, « consacr[é] 37 des
45 années de sa carrière à administrer des investissements français en Égypte
et en Indochine 1 ». Sur la lucidité de cet inspecteur des Finances, nul doute
n’est assurément permis, mais, à en juger par les sources, financières et diplo-
matiques, c’est le cas de tous ses pairs. Et son cursus le montre sans état d’âme
devant l’obligation de « spéculer sur la mort ».
Mais, après tout, la littérature peut se pencher sur la psychologie de ses
personnages, et leur prêter une réflexion morale sur leurs choix de classe et de
vie : le Minost de Vuillard, président de la Banque d’Indochine, autrement
plus riche et plus puissant, fait penser au Philippe Hennebeau de Germinal,
directeur de la Compagnie des Mines de Montsou, pleurant sur le fiasco de sa
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du style Aussaresses. Comme les Barbie, Papon et Touvier. » Mme Branche n’a pas
répondu à ce courriel courtois, pas plus qu’à d’autres, aussi courtois.
1. Saul Samir, notice Minost in Fabien Cardoni, Nathalie Carré de Malberg, Michel
Margairaz, dir., Dictionnaire historique des inspecteurs des finances 1801-2009, en ligne.
2. « Voyage général de Lattre », Programme prévisionnel de la tournée américaine
de De Lattre de Tassigny, 13-25 septembre 1951, qui mentionne pour « Meet the press »,
avec pour mentor Cabot Lodge, le 16 ou le 21, papiers privés d’Henri Bonnet,
271PAAP, vol. 13, dossier de Lattre de Tassigny, août-septembre 1951, MAE. Ce fut
le 16, rappela le très atlantiste historien André Kaspi, aussi enthousiaste que la presse
coloniale française d’alors, pour le « passage [de De Lattre de Tassigny] à Meet the press,
[qui] a remporté un énorme succès », comme l’ensemble de la mission. Cet article de
tonalité très « Guerre froide » traite de la « guerre contre le communisme » et de la défense
du « monde libre », sans la moindre allusion aux enjeux économiques respectifs de la
France et des États-Unis, « La mission du général de Lattre aux États-Unis », Revue
historique de la France d’Outre-mer, no 295, 1992, p. 214, 221-222, et 226 (213-226).
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