L’État et la Justice – Axe 2
Texte 2 :
« ...vaut-il mieux être aimé que craint, ou craint qu’aimé ? Je réponds que les deux seraient
nécessaires ; mais comme il paraît difficile de les marier ensemble, il est beaucoup plus sûr
de se faire craindre qu’aimer, quand on doit renoncer à l’un des d’eux. Car des hommes, on
peut dire généralement ceci : ils sont ingrats, changeants, simulateurs et dissimulateurs,
ennemis des coups, amis des pécunes ; (NB : pécunes signifie l’argent ou les ressources) tant
que tu soutiens leur intérêt, ils sont tout à toi, ils t’offrent leur sang, leur fortune, leur vie et
leurs enfants pourvu, comme je l’ai dit, que le besoin en soit éloigné ; mais s’il se rapproche,
ils se révoltent. Le prince qui s’est fondé entièrement sur leur parole, s’il n’a pas pris d’autres
mesures, se trouve nu et condamné. Les amitiés qu’on prétend obtenir à force de ducats
(monnaie d’or à Venise) et non par une supériorité d’âme et de desseins, sont dues mais
jamais acquises, et inutilisables au moment opportun. Et les hommes hésitent moins à
offenser quelqu’un qui veut se faire aimer qu’un autre qui se fait craindre ; car le lien de
l’amour est filé de reconnaissance : une fibre que les hommes n’hésitent pas à rompre, parce
qu’ils sont méchants, dès que leur intérêt personnel est en jeu ; mais le lien de la crainte est
filé par la peur du châtiment, qui ne les quitte jamais.
Cependant, le prince doit se faire craindre de telle sorte que, s’il ne peut gagner l’amitié, du
moins il n’inspire aucune haine, car ce sont là deux choses qui peuvent très bien s’accorder. Il
lui suffira pour cela de ne toucher ni aux biens de ses concitoyens ni à leurs femmes. Si
pourtant il doit frapper la famille de quelqu’un, que cette action ait une cause manifeste, une
convenable justification ; qu’il évite par-dessus tout de prendre les biens d’autrui ; car les
hommes oublient plus vite la perte de leur père que la perte de leur patrimoine.
C’est pourquoi un seigneur avisé ne peut, ne doit respecter sa parole si ce respect se retourne
contre lui et que les motifs de sa promesse soient éteints. Si les hommes étaient tous des gens
de bien, mon précepte serait condamnable ; mais comme ce sont tous de tristes sires et qu’ils
n’observeraient pas leurs propres promesses, tu n’as pas non plus à observer les tiennes. Et
jamais un prince n’a manqué de raisons légitimes pour colorer son manque de foi.
Il n’est donc pas nécessaire à un prince de posséder les vertus énumérées plus haut ; ce qu’il
faut, c’est qu’il paraisse les avoir. Bien mieux, j’affirme que s’il les avait et les appliquait
toujours, elles lui porteraient préjudice ; mais si ce sont de simples apparences, il en tirera
profit. Ainsi, tu peux sembler- et être réellement- pitoyable, fidèle, humain, intègre,
religieux : fort bien ; mais tu dois avoir entraîné ton cœur à être exactement l’opposé, si les
circonstances l’exigent ».
Machiavel, Le Prince.