Idéalisation 141
Idéalisation
La question de l’idéalisation dans le placement familial
apparaît avec netteté lorsqu’il s’agit d’apprécier la qualité
du rapport que l’enfant placé entretient à ses parents.
Bon nombre de parents cèdent à la tentation d’inscrire
leur existence parentale en référence à un idéal à partir
duquel ils vont apprécier eux-mêmes leurs manières
d’être parents. Lorsque la dévalorisation de soi dont la
honte ou la culpabilité constituent la face la plus sensible
du vécu parental est sous-tendue dans cet exercice, les
parents s’en défendent en tentant de mettre leur exis-
tence en conformité avec l’image idéale qu’ils ont élabo-
rée sur ce qu’ils doivent être à leurs propres yeux et aux
yeux des autres. La quête, parfois impérieuse, de confor-
mité sociale, consiste à réunir ses enfants, constituer une
« vraie » famille, fêter un anniversaire ou Noël « ensem-
ble », etc. Dans la clinique du placement familial, cette
idéalisation formelle participe d’un recours imaginaire
à un idéal familial qui vient petit à petit tenir lieu de
réalité, d’autant plus ardemment que la disqualification
initiale est notoire, du fait du placement de l’enfant, et
que cette idéalisation trouve une confirmation dans le
regard des travailleurs sociaux, voire dans l’énoncé des
jugements successifs. Conformer son existence, tout au
moins dans l’apparence, à cet impératif vient soutenir
une tentative de réparation narcissique sur le mode du
collage à une image idéalisée, que la rencontre avec l’en-
fant dément douloureusement.
Mme V. nie encore aujourd’hui l’évidence, à savoir la massi-
vité de ses propres troubles psychiques et les difficultés qui
en découlent à passer ne serait-ce que deux heures à peu
près sereinement en présence de son fils avec l’assistance
d’un éducateur. Elle s’obstine à revendiquer un droit d’hé-
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bergement de plusieurs jours, chez elle, à l’occasion des fêtes
de fin d’année, arguant qu’on ne saurait priver un enfant de
la présence de sa mère, et réciproquement, à Noël !
La revendication sera d’autant plus violente que l’idéal
visé vient en contrepoint d’une faillite subjective et
sociale. C’est ainsi que l’on peut comprendre l’apparente
incohérence de certaines prétentions parentales à en
faire davantage alors même que le minimum n’est pas
garanti.
Le processus d’idéalisation va prendre la figure de la
conformité sociale, de l’adhésion à une norme, de l’adop-
tion d’un modèle : une certaine idée de la famille, du rôle
des parents, etc. La fonction d’appui, d’étayage, d’auxi-
liaire d’un moi fragile peut donner l’illusion momenta-
nément rassurante d’une certaine stabilité identitaire qui
se nourrit de la présence formelle de l’enfant auprès de
soi. Mais l’humiliation que représente pour le parent le
fait de se savoir défaillant, d’une manière ou d’une autre,
constitue le moteur essentiel de ce recours à l’imaginaire
pour réparer, compenser ou voiler la faille narcissique.
L’attente à l’égard de l’enfant est d’autant plus grande
que l’amour parental est naturellement chargé de cette
quête narcissique.
De ces parents, on dit qu’ils « donnent le change »,
« jouent un jeu » ou « connaissent l’air mais pas la chan-
son ». Leurs efforts, désespérés parfois, pour conformer
leur réalité à leurs représentations des parents idéals
qu’ils voudraient être renseignent tant sur la souffrance
que sur la honte qu’ils éprouvent, face à la pathologie
de l’image de soi. La difficulté de traiter cet aspect des
choses tient à ce que la mésestime de soi se traduit para-
doxalement par l’affichage d’une prétention, la revendi-
cation d’un droit, voire la victimisation de la position !
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Mais si la honte est la maladie du narcissisme et de
l’image de soi, c’est dire combien elle met en jeu le regard
de l’autre. Dès lors, il est permis de se poser la question : à
quelle exigence sociale, que ce soit le discours de l’autre,
des travailleurs sociaux, du magistrat, etc., le parent se
croit-il obligé de se soumettre et de se conformer au prix
de tenter d’en voiler les difficultés sinon les impasses,
derrière le masque de l’adhésion à une image ?
L’idéalisation, comme phénomène de représentation
imaginaire de l’autre en général et du parent en parti-
culier, n’épargne pas les opérateurs sociaux du place-
ment familial. Ce qu’ils attendent du parent participe
de l’énoncé d’un message plus ou moins explicite qui
lui est adressé. Les discours sociaux en sont chargés
et ils infiltrent même les énoncés qui font autorité,
qu’ils soient administrativo-politiques comme ceux des
conseils généraux, ou judiciaires, comme ceux des tri-
bunaux pour enfants.
Le regard porté sur le père ou la mère de l’enfant
constitue une perception des compétences parentales à
laquelle se mêle trop souvent une projection des attentes
et des déceptions sociales. Son ajustement est un enjeu
professionnel majeur au regard de la nécessité d’adapter
au plus vite les stratégies développées dans l’accueil d’un
enfant et l’accompagnement de ses parents.
La perspective proche de l’audience devant statuer sur
la question du renouvellement ou non du placement de
Magalie, Luce et Robin, va venir singulièrement tendre les
élaborations menées au sein de l’équipe des travailleurs
sociaux chargés du suivi des placements. Qu’ils aient cru,
longtemps, pour y avoir ardemment travaillé, à l’améliora-
tion des compétences des parents de ces trois enfants vient
rencontrer leurs difficultés actuelles persistantes que contre-
disent, à l’évidence, leurs proclamations. Aussi l’équipe se
scinde-t-elle : certains, prenant appui sur les revendications
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parentales, soutiennent le principe d’une avancée vers
le retour des enfants chez leurs parents. Ce faisant, ils
dénoncent une évaluation jugée partisane et discrimatoire
de l’autre partie de l’équipe fondée sur l’observation des
temps de regroupement familial. De part et d’autre, c’est
l’idéalisation d’un certain modèle familial qui est à l’œuvre.
Dans un cas, on y souscrit coûte que coûte et conforme la
réalité à l’idée que l’on en a, obligeant les parents à croire en
ce qu’ils disent, et jugeant sévèrement tout ce qui viendrait
dévoiler la mystification. Dans l’autre cas, on est déçu par
une réalité que l’on prend en compte parce qu’elle s’impose
à l’évaluation. Mais le ressentiment y compris à l’égard des
parents qui n’ont pas confirmé les attentes que l’on nourris-
sait à leur endroit, est au rendez-vous de l’intervention qui
peut se manifester, par exemple, sous la forme d’une charge
particulièrement violente des travailleurs sociaux à l’égard
des parents dans le bureau du magistrat.
Il faut parfois longtemps pour qu’une équipe pluridisci-
plinaire dont les membres participent inévitablement de
cette idéalisation parentale, non seulement identifie les
compétences effectives des parents mais surtout puisse
aider les parents à les identifier pour eux-mêmes. Cela
revient, redisons-le, à identifier leurs limites, à partir
desquelles pourront être élaborées des modalités, un
tant soit peu réalistes, de prise en charge partagée dans
le cadre de l’accueil familial.
Identification
L’identification est un enjeu psychologique et social cen-
tral dans la vie d’un enfant. Le développement de celui-ci
est réputé devoir s’appuyer sur l’exemple que lui don-
nent, au jour le jour, les personnes de référence qui s’oc-
cupent de lui, exemple de ce qu’est être adulte, homme
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