Licence IMSAT
UE 1
De la maı̂trise de l’espace 2. L’année géophysique
internationale et le spoutnik
Jérôme Pierrel
Laboratoire SPH (EA 4574)
Université de Bordeaux
November 10, 2016
Abstract
L’Année Géophysique Internationale fait suite aux années polaires de
1882-1883 et 1932-1933. Elle est cependant bien différente quant à la
forme et aux buts. Se tenant du 1er juillet 1957 au 31 décembre 1958,
elle est l’occasion d’un effort marqué de recherche, concernant plus de 60
pays, afin de “saisir directement la Terre dans son ensemble”. Les pôles
en sont le thème central car ils constituent un lieu de recherche privilégié :
encore peu étudiés, surtout l’Antarctique, ils sont le lieu de phénomènes
particuliers (aurores boréales, pôles magnétiques, climats extrêmes en sont
quelques exemples). En réalité, l’AGI s’inscrit dans le cadre général de la
guerre froide et de la course à l’espace comme le lancement du Spoutnik-1
le 4 octobre 1957 le montre clairement.
1
1 Les précédentes années polaires
L’Année Géophysique Internationale (AGI) marque une rupture. Elle fait suite
aux années polaires de 1882-1883, 1932-1933, où l’Organisation Météorologique
Internationale joua un rôle moteur1 . Cette jeune organisation, fondée en 1873,
adopta la proposition de l’explorateur autrichien Weyprecht d’une collabora-
tion internationale sur la durée d’une année pour explorer ces régions2 . Douze
pays participèrent à des recherches portant sur la météorologie, le magnétisme,
l’astronomie, l’exploration de ces terres encore très mal connues. Quatorze
stations sont créées en zones polaires, mais deux seulement dans l’hémisphère
sud. Un décalage existe dès le départ entre la connaissance des pôles sud et
nord, et il persistera longtemps. Ainsi, c’est en effet en décembre 1911 que
le norvégien Amundsen atteint le pôle Sud, environ deux et demi après que
l’américain Peary ait atteint le pôle Nord3 . La seconde année polaire se tint un
demi-siècle plus tard. À nouveau, l’OMI en fut l’initatrice, mais cette fois avec
l’Union Géodésique Internationale. Le pôle nord fut encore la principale desti-
nation de la cinquantaine de nations participantes, autour d’un programme de
météorologie et d’observations magnétiques. De nouveaux sujets sont introduits,
comme celui de l’étude de l’ionosphère, dont l’influence sur la transmission des
ondes radios était déjà connue, mais aussi les rayons cosmiques4 . Côté français,
notons la participation du commandant Charcot à bord du Pourquoi pas ?.
Devenue entre-temps l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM), l’OMI
participe à l’organisation de l’AGI, AGI avancée, entre autre, pour des raisons
scientifiques (maxima d’activité solaire)5 .
2 L’Année géophysique internationale
2.1 Les objectifs annoncés
Tout différencie cette année des deux précédentes :
1 Nous reprenons ici les éléments avancés lors de l’allocution de Michel Jarraud, secrétaire
général de l’organisation mététorologique mondiale, lors de l’ouverture de la quatrième année
polaire en 2007. Voir [4], page 20 et suivantes. Nous utilisons aussi systématiquement la revue
Diagramme de 1957[1].
2 [1], p. 10.
3 [1], p. 71.
4 [1], p. 11.
5 [1], chapitre 1. Nous discuterons plus loin cette thèse.
l’avancement de date,
une année géophysique et non polaire,
une année qui dure 18 mois, et même plus.
Le terme géophysique renvoie à l’ambition globale de l’année. Il s’agit, sui-
vant une image souvent employée, d’“ausculter” la Terre par tous les moyens
physiques et ce de façon globale. Sont envisagées plusieurs cartes mondiales :
une carte magnétique6 ,
carte topographique marine (usage du sonar),
des mesures géodésiques globales (usage du radar)7 ,
une carte mondiale gravimétrique (utilisation de sous-marins militaires),
une étude des courants marins profonds (en relation avec leur impact
climatique).
D’autres mesures se poursuivent sur le plan mondial : étude des rayons cos-
miques, mesures météorologiques (au sol, avec des stations automatiques, avec
des ballons, des fusées, des rockoons -ballon lançant une fusée-), étude de l’océan
(capacité d’absorption du gaz carbonique d’origine anthropique, dont le rôle
dans un réchauffement climatique est supposé), étude de l’atmosphère (effets
sur les transmissions radios), études du sous-sol (méthodes de la sismologie).
L’Antarctique bénéficie d’un effort de recherche sans précédent, mais encore
modeste par rapport à celui consenti pour le pôle nord. Il s’agit encore d’établir
un inventaire naturaliste de ce continent. Deux bases françaises, la base Dumont
d’Urville et la base Charcot, participent à l’AGI8 .
Bien entendu, le programme de satellites artificiels annoncé par l’URSS et
les États-Unis est le centre de l’attention. Dès 1957, on les présente comme
une étape vers les voyages lunaires mais aussi comme des moyens d’étude de
la géophysique9 . Annoncés à l’avance, ces programmes sont connus du grand
public et font l’objet de campagnes de relations publiques. Ainsi :
6 Il existe des efforts nationaux préalables.
7 Ici encore, tous les pays n’utilisent pas le même ellipsoı̈de de référence.
8 [1], chapitre 5.
9 [1], chapitre 6.
Les messages radio du premier satellite américain seront transmis
sur la fréquence de 108 mégacycles ; ils pourront être entendus sur
une grande partie du globe10 .
Inutile de préciser que ces projets soviétiques et américains seront en quelque
sorte le climax de cette AGI.
Enfin, cette AGI dure 18 mois mais débute même en réalité plus tôt, dès
1956 par des expéditions soviétiques dans l’Antarctique11 . Cependant, si on
considère la recherche arctique, elle ne fut jamais vraiment interrompue depuis
la Seconde Guerre mondiale.
2.2 La recollection
Que retenir de cette moisson de données scientifiques ? C’est clairement le
spatial qui marque des points dans la lutte pour le prestige scientifique. On
peut établir l’inventaire12 ci-dessous :
la sonde soviétique Lunik-II, en montrant que la Lune, solide, n’a pas
de champ magnétique propre, soutient l’hypothèse d’un noyau terrestre
liquide,
la circulation de courants profonds (aussi appelée circulation thermoha-
line), contre-partie des courants de surface commme le Gulf Stream, est
découverte,
la théorie de Wegener de dérive des continents retient à nouveau l’attention
du public,
l’atmosphère fossile grâce aux bulles de gaz piégées dans les carottes de
glaces, est mieux connue,
les satellites peuvent rendre des services par l’étude des anomalies de leur
orbites, ce qui contribue à la connaissance géodésique, comme dans le cas
de Vanguard-I,
10 [1],
p. 87.
11 [2],
p. 6.
12 Nous résumons l’ouvrage de T. de Galiana[2].
les spoutniks ont permis l’étude directe de l’atmosphère : “Ainsi, à 200
kilomètres du sol la densité de l’atmosphère est... 8 fois plus grande que
prévu (...)”13 ,
la transmission de photographies de la face cachée de la Lune à la Terre
par Lunik-III montre “que le satellite météorologique quasi-parfait est
désormais réalisable”14 ,
enfin et surtout, ce fut la découverte de l’existence de ceintures radioactives
autour de la Terre, les ceinture de Van Hallen, en partie grâce à un échec
d’une mission Pioneer. Ces ceintures rendent plus délicates encore une
mission spatiale habitée.
La moisson est dense, mais la question climatique, comme aujourd’hui, n’est
pas éclaircie pour autant.
2.3 L’agenda militaire
L’historien peut ne pas se satisfaire de la seule raison scientifique justifiant
cette AGI. En pleine guerre froide, l’ensemble des recherches que nous venons
d’évoquer remplit parfaitement un agenda militaire transparent : améliorer
les premiers missiles intercontinentaux, prendre contrôle de l’espace, assurer
la domination sous-marine des mers. Un classement thématique par arme des
recherches entreprises prendrait en première approche cette forme :
pour les missiles : connaissance de l’atmosphère, de son utilisation pour
les télécommunications radios (guidage, télécoms),
pour les sous-marins : cartes marines et magnétiques,
pour les engins nucléaires : études sismiques (surveillance des essais ad-
verses), bases radars du Nord (guidage des missiles, passage le plus court
entre URSS et USA).
De ce point de vue, il convient de ne pas surestimer l’étude de l’Antarctique :
l’effort de recherche arctique est plus ancien, plus continu, et, pendant l’AGI,
13 [2], p. 57.
14 [2], p. 66.
beaucoup plus massif. En réalité, une connaissance poussée des aires arc-
tiques est importante dans le cadre d’une confrontation entre les deux blocs
via l’échange de missiles : en effet, c’est le chemin le plus court d’un continent à
l’autre, d’où les bases radars qui y seront construites pour suivre les missiles et
les bombardiers stratégiques. L’exploration des pôles bénéficie donc de la guerre
froide. Selon le général Gavin, un des directeurs du développement du missile
Jupiter :
If we are to gain the scientific knowledge of the Artic regions that
we should have, we must embark upon a national polar research
program as a matter of high priority15 .
Notons que si le traité de Washington signé en 1959 interdit en Antarctique
“toutes mesures de caractère militaire” (article 1), il faut comprendre que tel
n’est pas le cas en arctique. En un certain sens, la publicisation de l’effort de
recherche antarctique peut servir de couverture à l’effort mené au nord.
3 Un missile gap révélé par le Spoutnik ?
3.1 La compétition entre projets civils et militaires
La date du spoutnik est souvent présentée comme un événement tragique,
les États-Unis se retrouvant subitement vulnérables à un tir ennemi et de-
vancés dans la course aux armements. De fait, les mesures prises par l’exécutif
américain peuvent être interprétées comme la prise de conscience d’un missile
gap : création de la NASA (civile) et de la DARPA (Defense Advanced Research
Projects Agency, militaire) en 1958. Les réactions furent très nombreuses. Le
général Gavin insiste sur l’existence du missile gap[5]. En revanche le journaliste
Hanson W. Baldwin, du New York Times, dédouane les militaires[3]. Il accuse
les civils : c’est le projet Vanguard, de la Navy, mais produit par des indus-
tries civiles, qui fut choisi, aux dépens de projets militaires, pour représenter
les États-Unis au cours de l’année géophysique internationale (1957-1958). Les
États-Unis ne sont pas si en retard, et Gavin lui-même prévoit le déploiement
des missiles Thor et Jupiter, deux IRBM16 , pour 1958[5]. Quoiqu’il en soit, il est
15 [5], p. 280.
16 Missiles de portée intermédiaire, entre 450 et 1500 miles[5].
clair que le projet Apollo et le lancement de satellites ne sont pas désintéressés,
car selon Gavin :
Of one thing we may be sure, the nation that first achieves the
control of outer space will control the destiny of the human race17 .
Pour cela, l’année géophysique internationale est un moyen parmi d’autres :
c’est dans son cadre que les programmes Spoutnik et Vanguard se déroulent.
3.2 La compétition entre le nucléaire et le spatial mili-
taires
Il faut souligner que ces programmes (vecteurs et spatiaux) dépassent de loin
les financements accordés à la Recherche et Développement atomique. Nous
avons vu que le principal critique du projet spatial américain et promoteur
de l’expression Big Science n’est autre qu’Alvin Weinberg (1915-2006), alors
directeur du Oak Ridge National Laboratory. Nous sommes donc en présence
d’une compétition entre administrations pour le partage du budget, mais qui
diffère de la classique lutte entre les armées (air/terre/marine) souvent décrite,
et s’y superpose : toutes les armées peuvent être équipées de têtes nucléaires,
toutes peuvent potentiellement lancer des missiles.
4 Conclusion
L’année géophysique internationale illustre à merveille l’ambivalence de la pra-
tique des sciences. Pour le dire candidement : “La construction des fusées
capables d’atteindre la haute atmosphère est, en effet, extrêmement coûteuse.
Seuls les budgets militaires des grandes puissances peuvent en assurer le finance-
ment. Cependant, la science y trouve son compte”18 . N’oublions pas que la Big
Science n’est pas monolithique, mais qu’elle est multiple (spatiale, nucléaire,
pharmaceutique, ...), en relation et parfois en compétition interne. L’AGI fut
un moment de coopération de cet ordre.
17 [5], p. 248.
18 [1], p. 85.
References
[1] Diagrammes, Octobre 1957. A.G.I. l’année géophysique internationale.
[2] Diagrammes, Décembre 1959. Premier bilan de l’année géophysique inter-
nationale.
[3] Hanson W. Baldwin. The great arms race. Frederick A. Praeger , Publishers,
New York, 1958. Collection de six articles du New York Times publiés suite
au Spoutnik.
[4] Christian Gaudin. Ouverture de l’année polaire internationale actes du col-
loque du 1er mars 2007. Technical Report n°3814 assemblée nationale n°
362 sénat, Sénat, Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et
technologiques, 2007.
[5] James M. Gavin. War and peace in the space age. Harper, 1958.