DOSSIER
L’industrie, « création collective »
L’industrialisation est l’ultime bifurcation de la longue élaboration en Europe d’un puissant imaginaire.
L
’industrie est un phénomène ma- « d’atmosphère industrielle ». Pour sa
jeur, né de « l’industrialisation » part, le philosophe et économiste François
de l’Europe, opérée au tournant Perroux l’a définie comme une « création
des XVIIIe et XIXe siècles, réalisant une collective ». Le propre de l’industrie est
vision du monde construite à partir du de réunir et d’organiser des communautés
XIIe siècle, que nous avons appelée « l’in- de travail constituées de compétences
dustriation »1. L’industrialisation est l’ultime diverses poursuivant un projet collectif
bifurcation de la longue élaboration d’un de production pour la société.
puissant imaginaire, l’industriation. L’Oc- L’approche généalogique de l’industrie est
cident a vu sa domination planétaire as- indispensable pour comprendre la com-
sociée au grand récit de la « révolution binaison entre un imaginaire et son ac-
industrielle », de 1780-1830, et s’est complissement dans une succession de
Pierre MUSSO, même identifié à la vision industrialiste « révolutions industrielles » et institu-
professeur des universités honoraire du monde qu’il a répandue. Depuis, tionnalisées successivement dans les mo-
à l’Université de Rennes l’industrialisation n’a cessé de se méta- nastères, les manufactures, puis les usines
et associé à Télécom Paris morphoser, avec la mécanisation, puis et les entreprises industrielles. L’industrie
l’électrification et enfin, avec la numéri- n’a cessé de se métamorphoser avec les
sation de la société. Toutefois l’imaginaire modes de production, les technologies,
industriel semble, lui, s’être figé au stade les sources d’énergie et les réseaux de
de la mécanisation et du taylorisme. En transport et de communication ; mais
effet, ce sont surtout les images et les aussi en inventant et en fabricant des
récits de l’industrie et de l’usine produits imaginaires et des expériences nouvelles.
au tournant des XIXe et XXe siècles par Malgré cela, l’imaginaire industriel semble
la littérature et le cinéma qui sont les s’être figé et enfermé dans une ambivalence
plus prégnants dans l’imaginaire collectif : opposant deux grands récits : tantôt, elle
ainsi de Germinal de Zola (1885), de La serait la clef du progrès, de la croissance,
Sortie des Usines Lumière (1895), de La de la richesse et de la puissance des nations,
Grève (1925) de Sergueï Eisenstein, de tantôt, elle serait la source de tous les
Metropolis de Fritz Lang (1927) ou des maux, de la pollution, de l’exploitation
Temps Modernes de Charlie Chaplin des hommes et de la nature, et même des
(1936). Rangée dans cette imagerie, l’in- guerres « industrialisées ». L’approche gé-
dustrie est devenue sous-pensée et même néalogique met en évidence d’une part,
négligée, notamment en France. Or elle la transformation continue du concept
est un « fait social total » pour employer d’industrie et, d’autre part, la réorganisation
un concept de l’anthropologue Marcel de ses formes institutionnelles.
Mauss, bien qu’elle soit le plus souvent
réduite à sa dimension économique ou Généalogie d’un concept
technique. L’industrie est le processus de
construction collective d’un système de Selon son étymologie, le terme latin in-
production à une époque donnée. C’est dustria vient de indu, forme archaïque
> EN RESUMÉ : L’industrialisation est toute une société qui définit l’industrie du grec endon renforcée par le in latin
l’ultime bifurcation de la longue éla- et son contexte scientifique, technique de l’intériorité, et du verbe struere qui
boration en Europe d’un puissant ima-
et culturel, ce qu’Alfred Marshall, le fon- signifie « construire ». L’industria est à
ginaire, l’industriation qui identifie
l’Occident. L’approche généalogique
dateur de l’économie industrielle, qualifiait l’origine, quelque chose d’intime, un
de l’industrie est indispensable pour
comprendre cette combinaison d’un L’approche généalogique de l’industrie est indispensable
imaginaire et de sa réalisation dans pour comprendre la combinaison entre un imaginaire et son
une succession de « révolutions in-
dustrielles » institutionnalisées suc- accomplissement dans une succession de « révolutions industrielles »
cessivement dans les monastères, les et institutionnalisées successivement dans les monastères,
manufactures, puis les usines et les les manufactures, puis les usines et les entreprises industrielles.
entreprises industrielles.
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souffle intérieur qui va être projeté à Frontispice
de l’ouvrage
l’extérieur, puis s’élargir à la production A History of the
pour dire un collectif organisé, un métier, Royal Society de
une entreprise, un secteur d’activité éco- Thomas Sprat
(Londres, 1667)
nomique et finalement désigner toute par Wenceslaus
la société au début du XIXe siècle. Le Hollar, d’après un
philosophe Saint-Simon introduisit la dessin de John
Evelyn. Le roi
notion de « société industrielle » et, Charles II est
plus récemment, le terme a encore été couronné par un
étendu à la « civilisation industrielle ». ange comme
créateur et
En français, le terme « industrie » est protecteur de la
apparu vers 1370-72, sous la plume Société royale.
d’Oresme qui définit par ce terme Francis Bacon est
représenté à
l’adresse, l’ingéniosité ou l’« habileté à droite de l’image
faire ou à exécuter quelque chose ». et William
Jusqu’au XIXe siècle, le mot conserve Brouncker, le
président de la
cette première signification : c’est l’in- Société, à gauche.
géniosité liée à un savoir-faire. Un
deuxième sens s’est ajouté en français
au début du XVe siècle pour signifier
un métier, des activités manuelles, et la
profession associée. Au milieu du XVIe
siècle, un nouveau sens, économique,
est apparu, pour désigner l’ensemble
des opérations concourant à la production
et à la circulation des richesses.
Au XVIIIe siècle, dans l’usage ordinaire,
l’industrie désigne l’entreprise industrielle
et les termes « industrie » et « travail » finalement au secteur tertiaire. Au- Ce rapide survol historique des signifi-
demeurent voisins dans leur signification. jourd’hui, cette classification en secteurs cations de l’industrie met en évidence
En 1788, la première nomenclature de ne permet plus de comprendre les mu- les élargissements continus et la polysé-
l’industrie est introduite par Tolosan, in- tations industrielles et de définir un pé- mie, voire l’instabilité, du mot industrie :
tendant général du Commerce : il donne rimètre dit « industriel ». En effet, les de l’intime à l’individu (XIVe), puis à
un découpage de l’industrie en trois frontières entre ces secteurs sont devenues une profession (XVIe), à l’entreprise et
grandes rubriques relatives à l’origine des floues, une partie des activités dites « in- à un secteur d’activité (XVIIIe) et jusqu’à
matières premières employées, soit « pro- dustrielles » ayant été externalisées ou « la société » (XIXe), voire à la « civilisation
duits minéraux », « végétaux » et « ani- intégrées dans « les services ». Dans la industrielle » (XXe).
maux ». Avec Jean-Baptiste Say, l’industrie sphère industrielle, beaucoup d’entreprises
est clairement distinguée du travail et as- produisent des services, des nouveaux Généalogie d’une institution
sociée à l’entreprise. La multiplicité des usages, des relations sociales, des expé-
Les métamorphoses du concept d’in-
sens du mot « industrie » – savoir-faire, riences, et non plus seulement des objets
dustria ont accompagné la mutation
production et entreprise – perdure au ou des produits. Et les transformations
des institutions dans lesquelles l’industrie
début du XIXe siècle et le mot fait florès. de l’industrie s’accélèrent avec le déve-
a été mise en œuvre en Europe depuis
En 1947, une nouvelle définition donnée loppement de l’informatisation, des sys-
le Moyen Âge et la « première révolution »
par l’économiste statisticien britannique tèmes d’information et l’invention de
industrielle du XIIIe siècle. La vision du
Colin Clark s’est imposée : l’industrie nouveaux modèles d’organisation comme
monde issue du christianisme et de la
constitue l’un des trois grands secteurs celui des plateformes.
révolution grégorienne a revalorisé le
de l’économie. On distingue ainsi les
travail manuel qui avait été dévalué par
secteurs « primaire » (exploitation et ex-
traction de ressources naturelles), « se-
En français, le terme la philosophie antique. Ainsi l’industrie
« industrie » est apparu émerge comme un produit dérivé du
condaire » (transformation des matières
vers 1370-72, sous la plume christianisme et du monachisme des
premières ou industrie) et « tertiaire »
XIIe - XIIIe siècles.
avec les services. Cette théorie soutenue d’Oresme qui définit par ce
par le Français Jean Fourastié est même terme l’adresse, l’ingéniosité Le Monastère : Ora et labora
associée à une « loi des trois secteurs » ou l’« habileté à faire ou
selon laquelle l’activité principale d’une Le monastère réalise les deux dimensions
économie progresserait du secteur pri-
à exécuter quelque chose ». de la nouvelle Imago Mundi : la prière
maire au secteur secondaire pour aboutir comme fin et le travail comme activité
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Source : [Link]
Sainte-Marie-du-Mont au Mont des Cats : le monastère et l’usine (Nord de la France)
nécessaire de l’ordre monastique. Dans de la mesure du temps... Les premières Ainsi Descartes traite la nature comme
ce creuset institutionnel où se réunit une horloges mécaniques assemblées dans les une machine répondant aux « lois » de
communauté organisée pour prier, étudier monastères ont servi à organiser la vie la physique, ce qui permet aux hommes
et travailler, se préfigurent la manufacture collective, fixant le début et la fin du tra- de « se rendre comme maîtres et posses-
et l’usine. Au culte du travail manuel est vail, les pauses des repas, les marchés, seurs » d’elle. De son côté, Francis Bacon
associée la mesure rigoureuse du temps, l’ouverture des portes de la cité, etc., et résume sa philosophie par cette formule :
l’invention et l’usage des techniques et se sont répandues dans les villes et dans « triompher de la nature par l’industrie ».
surtout une organisation sociale définie toute la vie économique. Toute l’histoire La nature doit être dominée, soumise
par des « règles » dont la plus connue est de l’industrie sera ainsi liée à la mesure et vaincue par la science et les techniques.
celle de saint Benoît. Dès le VIe siècle, le des temporalités : de la cloche à l’ordi- Ce programme baconien et cartésien va
fondateur du monastère du Mont Cassin nateur, en passant par divers types d’hor- se réaliser à la fois dans les académies et
rédigea sa règle dans laquelle le temps loges, pour articuler rythmes de travail dans les manufactures royales : dès 1660,
est mesuré selon le triptyque : Opus dei et cadences machiniques. dans la Royal Society of London, puis en
(prière), Lectio divina (lecture de la Bible) France, sous l’impulsion de Louis XIV
et Opus manuum (travail manuel). Ré- La manufacture et l’académie et de Colbert qui, en 1666, créent l’Aca-
sumée plus tard par la formule « Ora et démie royale des sciences et développent
labora », cette règle fut fixée pour de À partir du XVIIe siècle, avec la naissance les manufactures d’État. La manufacture
petites communautés de moines qui de- de la science moderne, une nouvelle est l’institution où se réalise l’idéal de
vaient pourvoir à leur subsistance par Imago Mundi s’impose qui se donne maîtrise de la nature, en mettant en
leurs propres moyens. Cette organisation pour objet « d’appliquer la science » et œuvre les inventaires, études et préconi-
réglée de la vie collective connut un le calcul à la production pour « trans- sations des académies. Le couple manu-
grand succès et entraina la fréquente former la nature » par l’action et le facture/académie forme le nouvel ordre
réussite économique du monastère, no- travail. Désormais penser, c’est faire. industrialiste à partir du XVIIe siècle.
tamment chez les cisterciens. C’est pour-
quoi elle est, encore aujourd’hui, présentée Ce rapide survol historique des significations de l’industrie
comme un modèle de management pour met en évidence les élargissements continus et la polysémie,
l’entreprise industrielle. Le monastère voire l’instabilité, du mot industrie : de l’intime à l’individu (XIVe),
fut aussi l’institution du développement puis à une profession (XVIe), à l’entreprise et à un secteur
des grands traités d’arts mécaniques,
d’activité (XVIIIe) et jusqu’à « la société » (XIXe),
engins et technologies, des différents mé-
tiers, de la comptabilité, de la gestion et voire à la « civilisation industrielle » (XXe).
de l’organisation des rythmes et surtout
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La manufacture colbertiste n’est pas tou-
jours une grande fabrique concentrée,
ce peut être un modeste atelier artisanal
protégé. Il s’agit d’une entreprise privilégiée
et subventionnée par l’État, dispensée
des règles des corporations et des com-
pagnons. Au travail isolé de l’artisan qui
fabriquait un objet dans sa totalité, la
manufacture substitue le travail partagé
ou en communauté et la production en
grandes quantités, qui donne lieu à la
spécialisation et à la division du travail,
prélude à l’introduction de nouvelles
machines et à l’explosion usinière.
Source : [Link] [Link]
L’usine, symbole de l’industrialisation
La naissance de l’économie politique
dans les années 1750 marque un nouveau
tournant et une nouvelle vision du
monde. Les ouvrages d’économie se
multiplient, indice de l’intensité de la
bataille menée entre mercantilistes, in-
dustrialistes libéraux et physiocrates.
Cet affrontement signifie la fin du mer-
cantilisme, le passage vers le libéralisme
et le virage vers l’industrialisation. Ce
moment est marqué par un affrontement
– « pour ou contre » l’industrialisation
– entre, d’un côté, l’école écossaise des
Lumières, représentée par trois figures,
David Hume, Adam Smith et James
Watt et, de l’autre, l’interrogation solitaire
de Jean-Jacques Rousseau sur le sens de
cette bifurcation opérée au nom de
l’étrange idée de « progrès ». La com-
munauté de travail se transforme : la Affiche de l’exposition universelle de 1933 de Chicago (appelée aussi Century of Progress,
manufacture cède la place à la « grande ou World’s Fair). Auteur Glen C. Sheffer
industrie ». L’usine succède à la manu-
facture en tant qu’institution mécanisée, dans l’« efficacité » de la production et ces deux représentations opposées : soit
concentrée, et liée à de nouvelles sources du grand récit du « progrès ». la déconsidération, en ce qu’elle exploite
d’énergie – vapeur, puis électricité – L’usine, nouvelle cathédrale des temps les hommes et la nature, soit la célébra-
s’éloignant des cours d’eau et accélérant modernes industrialisés, déploie un puis- tion, en ce qu’elle est création perma-
la concentration urbaine. L’usine crée sant imaginaire ambivalent toujours nente. Ne serait-elle pas même la com-
aussi de nouveaux paysages, produit des actif. Porte-t-elle les richesses et la paix binaison paradoxale des deux visions, à
mises en scène et en images, dont ses ou bien les destructions et la guerre ? La la fois « destruction créatrice », selon la
cheminées fumantes sont demeurées le représentation de l’industrie oscille entre formule de Schumpeter, et « création
symbole, tout comme ses gigantesques destructrice » ? Ce clivage intra-industriel
machineries célébrées notamment lors est le grand récit construit en Occident
des grandes expositions universelles. L’usine, nouvelle cathédrale des depuis la fin du XIXe siècle : il oppose
Cette « révolution industrielle » suscite temps modernes industrialisés, l’enfer de l’exploitation des hommes et
une grande conflictualité sociale et po- déploie un puissant imaginaire de la destruction de la nature au paradis
litique, opposant socialismes et libéra- ambivalent toujours actif. promis de « la fin du travail » par l’au-
lismes, mais portant moins sur sa nécessité Porte-t-elle les richesses et la tomatisation et l’automation, et même
que sur son contenu. En effet, le phé- paix ou bien les destructions et « d’une civilisation des loisirs ». n
nomène industrialiste est désormais ac-
cepté par tous, comme une opportunité la guerre ? 1
Nous nous permettons de renvoyer à notre ou-
vrage, La religion industrielle. Monastère, manufac-
et un fait, au nom du credo partagé ture, usine. Paris. Fayard, 2017.
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