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Communication politique sur Facebook

Cette thèse examine la communication des partis politiques québécois sur Facebook et son rapport au politique. Elle analyse les enjeux de visibilité, d'interaction et de mobilisation, ainsi que les perceptions des citoyens sur l'utilisation de cette plateforme. L'étude met en lumière les dynamiques de légitimation du pouvoir et le rôle des médias sociaux dans le paysage politique contemporain.

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Communication politique sur Facebook

Cette thèse examine la communication des partis politiques québécois sur Facebook et son rapport au politique. Elle analyse les enjeux de visibilité, d'interaction et de mobilisation, ainsi que les perceptions des citoyens sur l'utilisation de cette plateforme. L'étude met en lumière les dynamiques de légitimation du pouvoir et le rôle des médias sociaux dans le paysage politique contemporain.

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UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL

LA COMMUNICATION DES PARTIS POLITIQUES QUÉBÉCOIS SUR

FACEBOOK : QUEL RAPPORT AU POLITIQUE ?

THÈSE

PRÉSENTÉE

COMME EXIGENCE PARTIELLE

DU DOCTORAT EN COMMUNICATION

PAR

HOUDA BACHISSE

AOÛT 2021
UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL
Service des bibliothèques

Avertissement

La diffusion de cette thèse se fait dans le respect des droits de son auteur, qui a signé le
formulaire Autorisation de reproduire et de diffuser un travail de recherche de cycles
supérieurs (SDU-522 – Rév.10-2015). Cette autorisation stipule que «conformément à
l’article 11 du Règlement no 8 des études de cycles supérieurs, [l’auteur] concède à
l’Université du Québec à Montréal une licence non exclusive d’utilisation et de
publication de la totalité ou d’une partie importante de [son] travail de recherche pour
des fins pédagogiques et non commerciales. Plus précisément, [l’auteur] autorise
l’Université du Québec à Montréal à reproduire, diffuser, prêter, distribuer ou vendre des
copies de [son] travail de recherche à des fins non commerciales sur quelque support
que ce soit, y compris l’Internet. Cette licence et cette autorisation n’entraînent pas une
renonciation de [la] part [de l’auteur] à [ses] droits moraux ni à [ses] droits de propriété
intellectuelle. Sauf entente contraire, [l’auteur] conserve la liberté de diffuser et de
commercialiser ou non ce travail dont [il] possède un exemplaire.»
REMERCIEMENTS

« Nul ne peut atteindre l'aube sans passer par le chemin de la nuit »

Gibran Khalil Gibran

Pendant des années, la perspective d’achever ce travail doctoral me paraissait une


promesse lointaine d’un projet long, solitaire, exigeant, mais néanmoins espéré, voulu
et le voilà mené jusqu’au bout. Cette thèse est la résultante d’efforts constants faits de
moments de doutes, d'hésitations, de faiblesses, mais également de passion, de
détermination et de résilience.

C’est donc avec un enthousiasme évident que j’aborde ces remerciements en les
adressant tout d’abord à Christian Agbobli, mon directeur de thèse. Merci pour la
confiance que tu m’as accordée en dirigeant cette recherche. Merci pour ton sens de la
rigueur, ton soutien constant, tes remarques judicieuses et tes conseils éclairés qui
m’ont guidée tout au long de ce travail. Travailler sous ta direction a été un plaisir et
un enrichissement tant sur le plan humain qu’intellectuel.

Que les membres du jury, les professeur·es Mireille Tremblay, Claude Yves-Charron,
Mireille Lalancette et Anouk Bélanger, soient grandement remerciés pour leur lecture
attentive de cette thèse. Vos commentaires judicieux et appréciations critiques ont
permis d’approfondir la portée de ce travail.
iii

Mes remerciements vont également envers plusieurs autres professeurs que j’ai eu le
plaisir de côtoyer pendant mon parcours universitaire au doctorat conjoint en
Communication (UdeM ; UQAM ; Concordia) et qui ont contribué par leurs
enseignements, encouragements et commentaires au développement de cette thèse.

Par ailleurs, le doctorat n’est pas qu’un diplôme, c’est avant tout une entreprise
collective qui implique tout un écosystème familial. C’est donc avec une
reconnaissance et amour incommensurables que je dédie ce travail à ma famille. À mon
époux et mes trois enfants, dont les encouragements et la patience ont été indéfectibles.
Merci d’avoir inlassablement cru en moi, même quand moi-même j’en doutai parfois.

Aucun mot de remerciement ne qualifiera ma gratitude et mon amour envers mes


parents, qui m’ont transmis les valeurs de la discipline et surtout le désir et le plaisir du
dépassement de soi. Une dédicace particulière à ma mère à qui je dois tout et qui n’a
pas cessé de me demander « t’en es où dans ta thèse. T’as pas encore fini ? ». Je profite
de cette occasion solennelle pour lui rendre hommage, ainsi qu’à mon papa et leur dire
ô combien, leur personnalité et leur amour indéfectible et inconditionnel m’ont été très
précieux pour cheminer dans la vie. À mes sœurs et frères que j’adore et que j’admire
pour leur amour et appui permanent et exceptionnel. Merci d’être toujours là pour moi
et pour votre soutien moral constant qui a permis de rendre inébranlable ma
détermination.

Mes remerciements s’adressent également à mes amis de toujours et mes anciens


professeurs qui m’ont aidée chacun à sa façon à rompre la solitude que l’expérience de
la thèse peut occasionner. Enfin, je voudrais exprimer ma reconnaissance à toutes les
personnes qui ont contribué directement ou indirectement à l'aboutissement de cette
thèse ainsi que toutes celles avec qui j'ai eu le plaisir de coopérer lors de la réalisation
de mon terrain.
TABLE DES MATIÈRES

LISTE DES FIGURES ................................................................................................. ix

LISTE DES TABLEAUX ............................................................................................ xi

LISTE DES ABRÉVIATIONS, DES SIGLES ET DES ACRONYMES .................. xii

RÉSUMÉ ................................................................................................................... xiii

INTRODUCTION ........................................................................................................ 1

CHAPITRE I CONTEXTE ET PROBLÉMATIQUE DE RECHERCHE ............... 12


1.1 Introduction........................................................................................................ 12
1.2 Un malaise démocratique et politique observé : les indicateurs ........................ 13
1.3 Une montée du cynisme politique au Québec ................................................... 14
1.4 Les causes de la montée du cynisme politique au Québec ................................ 17
1.4.1 Une crise la démocratie et de la représentation politique ....................... 18
1.4.2 Une couverture médiatique « négative » ................................................. 21
1.4.3 Un changement sociétal et une montée de l’individualisme ................... 24
1.4.4 Conclusion partielle ................................................................................ 26
1.5 Web 2.0, médias et réseaux sociaux .................................................................. 27
1.5.1 Les médias sociaux : mutation de la communication ............................. 30
1.5.2 Les médias sociaux : définitions ............................................................. 32
1.5.3 Les réseaux socionumériques .................................................................. 34
1.5.4 Facebook comme objet de recherche ...................................................... 35
1.5.5 Conclusion partielle ................................................................................ 38
1.6 Usages politiques des médias sociaux ............................................................... 39
1.6.1 Un engouement pour les médias sociaux en politique au Québec .......... 40
1.6.2 Les médias sociaux comme outils de communication politique ............. 42
1.6.3 Conclusion partielle ................................................................................ 59
v

1.7 Objectifs et questions de recherche ................................................................... 59


1.7.1 Objectifs et perspectives de recherche .................................................... 59
1.7.2 La question principale de recherche ........................................................ 62
1.7.3 Nos intuitions de recherche ..................................................................... 63

CHAPITRE II CADRE THÉORIQUE ..................................................................... 65


2.1 Introduction........................................................................................................ 65
2.2 Liens entre communication, politique et société ............................................... 66
2.2.1 Communication et « vivre-ensemble » ................................................... 67
2.2.2 La communication : une dimension du « vivre-ensemble » ................... 71
2.2.3 Le rapport au politique : une modalité du « vivre-ensemble » ............... 73
2.2.4 Conclusion partielle ................................................................................ 80
2.3 La communication politique .............................................................................. 81
2.3.1 Les fondements théoriques de la communication politique .................... 81
2.3.2 Les variantes de la communication politique .......................................... 88
2.3.3 Les dimensions de la communication politique ...................................... 93
2.3.4 Rôle et fonctions de la communication politique.................................... 98
2.4 Légitimité du pouvoir et discours : figures de l’espace public ........................ 103
2.4.1 L’espace public Habermassien .............................................................. 104
2.4.2 L’Espace public : d’autres apports théoriques ...................................... 107
2.4.3 L’Espace public moderne ...................................................................... 109
2.4.4 L’opinion publique dans l’espace public .............................................. 110
2.5 La théorie de la réception ................................................................................ 113
2.6 Conclusion du cadre théorique et conceptuel .................................................. 117

CHAPITRE III CADRE MÉTHODOLOGIQUE ................................................... 119


3.1 La réflexivité comme posture au cœur de notre démarche .............................. 119
3.2 Recherche mixte à dominante qualitative et d’inspiration ethnographique..... 121
3.2.1 La recherche ethnographique et les enjeux de l’ethnographie virtuelle 123
3.2.2 Les enjeux de l’ethnographie virtuelle .................................................. 124
3.3 Stratégies méthodologiques détaillées ............................................................. 127
3.3.1 Portrait synthétique des quatre partis politiques ................................... 128
3.3.2 Les entrevues de type qualitatif............................................................. 131
3.3.3 L'observation non participante en ligne ................................................ 139
vi

3.4 Critères de validité de la recherche .................................................................. 149


3.4.1 Justification du choix de notre échantillon............................................ 150
3.5 Codage et analyse des données ........................................................................ 153
3.5.1 L’analyse de discours ............................................................................ 153
3.5.2 L’analyse de contenus ........................................................................... 155

CHAPITRE 4- PRÉSENTATION DES RÉSULTATS : .......................................... 157

VOLET1- LES ENTREVUES MENÉES AVEC LES STRATÈGES DE


COMMUNICATION ................................................................................................ 157
4.1 Introduction...................................................................................................... 157
4.2 Le profil des répondants : les stratèges de communication ............................. 157
4.3 Les objectifs derrière l’usage de Facebook ..................................................... 160
4.3.1 Les enjeux de visibilité médiatique ....................................................... 161
4.3.2 Les enjeux d’info-diffusion ................................................................... 164
4.3.3 L’enjeu de marketing et de ciblage ....................................................... 166
4.3.4 Les enjeux de mobilisation, d’interaction et de cyberdémocratie ......... 169
4.4 Les perceptions en regard de l’usage de Facebook par les partis politiques ... 172
4.4.1 La valeur ajoutée de Facebook vs les médias traditionnels .................. 172
4.4.2 L’importance et le suivi des commentaires des citoyens ...................... 176
4.4.3 L’absence d’échanges personnalisés avec les citoyens ......................... 180
4.4.4 Les éditions sur les commentaires de citoyens ..................................... 181
4.4.5 Le malaise politique et le rôle de Facebook .......................................... 181
4.4.6 Facebook et l’espace public ? ............................................................... 185
4.4.7 Facebook et citoyenneté ........................................................................ 186
4.4.8 Facebook et le marketing politique ....................................................... 188
4.5 Conclusion partielle ......................................................................................... 190

VOLET 2- L’OBSERVATION DES PAGES FACEBOOK DES PARTIS


POLITIQUES ............................................................................................................ 192
4.6 Introduction...................................................................................................... 192
4.6.1 Portrait du climat politique ambiant au moment de notre recherche .... 193
4.6.2 L’audience des pages Facebook ............................................................ 195
4.6.3 L’activité sur les pages Facebook ......................................................... 198
4.6.4 Le contenu des statuts des pages Facebook .......................................... 200
4.6.5 Les catégories des contenus des statuts des pages Facebook ................ 203
vii

4.6.6 Les logiques de diffusion des statuts postés sur les pages Facebook .... 206
4.6.7 Les iscursives mobilisées dans les statuts Facebook ............................ 209
4.7 Conclusion partielle ......................................................................................... 223

VOLET 3- LE CONTENU DES COMMENTAIRES DES CITOYENS ................ 226


4.8 Introduction...................................................................................................... 226
4.9 Commentaires sur les activités des citoyens sur les pages Facebook .............. 227
4.10 Catégories des commentaires sur les pages Facebook des partis politiques ... 229
4.11 Les familles d’arguments utilisées dans les commentaires ............................. 238
4.12 Conclusion partielle ......................................................................................... 241
4.13 Conclusion volet « présentation des résultats ». .............................................. 243

CHAPITRE V INTERPRÉTATION ET DISCUSSION ........................................ 245


5.1 Introduction...................................................................................................... 245
5.2 Vers un rapport de légitimation du politique sur Facebook ............................ 246
5.2.1 Compétition pour le pouvoir dans un contexte de crise de la légitimité
246
5.2.2 Quelques réflexions sur la légitimité/légitimation du pouvoir.............. 250
5.2.3 Les objectifs stratégiques de la communication sur Facebook ............. 254
5.2.4 Les logiques et dimensions de la communication sur Facebook .......... 258
5.2.5 Opinion publique…Espace public et Facebook ? ................................. 272
5.2.6 Retour sur notre première intuition de recherche .................................. 275
5.2.7 Conclusion partielle .............................................................................. 276
5.3 Les citoyens sur les pages Facebook des quatre partis politiques ................... 279
5.3.1 Réhabiliter la conversation comme rapport au politique ...................... 281
5.3.2 Quand les rapports au politique s’énoncent sur un mode subjectif ....... 289
5.3.3 Retour sur notre deuxième intuition de recherche ................................ 291

CONCLUSIONS ....................................................................................................... 293


6.1 Limites de recherche ........................................................................................ 302
6.2 Contribution de la thèse à l’avancement des connaissances ............................ 303
6.2.1 Contributions théoriques et méthodologiques....................................... 304
6.2.2 Contributions sociales et pratiques et perspectives de recherche.......... 305
viii

BIBLIOGRAPHIE .................................................................................................... 310

ANNEXE A : CANEVAS DES ENTREVUES ....................................................... 331

ANNEXE B : GRILLE D’OBSERVATION DES PAGES FACEBOOK DES


PARTIS POLITIQUES ............................................................................................. 333

ANNEXE C STRUCTURE DE CODIFICATION DES DONNÉES (NVIVO) : .. 337

APPENDICE A FORMULAIRE DE CONSENTEMENT .................................... 338

APPENDICE B CERTIFICAT D’APPROBATION ÉTHIQUE ........................... 342


LISTE DES FIGURES

Figure 1 : Les médias sociaux utilisés par les Québécois ........................................... 37

Figures 2 : Processus de captation des pages Facebook avec NCapture................... 146

Figure 3 : Objectifs stratégiques de l’usage de Facebook ......................................... 161

Figure 4 : Progression de la popularité des pages Facebook entre 2014 et 2018...... 196

Figure 5 : Exemple d’image dans le statut d’une page Facebook de la CAQ ........... 201

Figure 6 : Exemple de statut posté sur la page Facebook de la CAQ ....................... 206

Figure 7 : Logiques de communication dans les statuts des pages Facebook ........... 207

Figure 8 : Exemple d’arguments avancés dans le statut Facebook de la CAQ ......... 211

Figure 9 : Exemples de statuts postés sur la page Facebook du PLQ ....................... 213

Figure 10 : Échanges entre le gestionnaire Facebook du PLQ et un citoyen ............ 215

Figure 11 : Exemples de statuts postés sur la page Facebook du PQ ....................... 216

Figure 12 : Exemples de statuts postés sur la page Facebook du PQ ....................... 217


x

Figure 13 : Exemple de statut posté sur la page Facebook de QS ............................ 220

Figure 14 : Exemples de statuts postés sur la page Facebook de QS ........................ 222


LISTE DES TABLEAUX

Tableau 1 : Récapitulatif des critères d’échantillonnage théorique .......................... 152

Tableau 3 : Les activités sur les pages Facebook des quatre partis politiques .......... 199

Tableau 4 : Catégories des commentaires d’opinion sur les pages Facebook .......... 232
LISTE DES ABRÉVIATIONS, DES SIGLES ET DES ACRONYMES

ADQ : Action démocratique du Québec

CAQ : Coalition Avenir Québec

CEFRIO : Centre facilitant la recherche et l'innovation dans les organisations

CROP : recherche marketing, sondages d'opinion

DGEQ : Directeur général des élections du Québec

INM : Institut du Nouveau Monde

ICO : Institut de la confiance dans les organisations

PLQ : Parti libéral du Québec

PQ : Parti québécois

QS : Québec solidaire
RÉSUMÉ

Cette thèse analyse la nature du rapport au politique que des citoyens et les quatre
principaux partis politiques québécois représentés à l’Assemblée nationale : Parti
libéral du Québec (PLQ), Parti québécois (PQ), Québec Solidaire (QS), Coalition
Avenir Québec (CAQ), développent à travers leurs pratiques et dynamiques
communicationnelles sur Facebook, notamment dans un contexte de profond malaise
politique et démocratique. Ce rapport au politique est examiné du point de vue des
stratégies médiatiques mobilisées, des motivations et attentes des acteurs politiques et
des citoyens à l’égard de ces pratiques, notamment dans une optique de participation
politique.

La perspective théorique de cette thèse se situe au confluent et en aval de plusieurs


disciplines en sciences humaines et sociales, comme les sciences de la communication,
les sciences politiques, la philosophie politique et la sociologie. Ce cadre nous a permis
de mener une réflexion spécifique, mais plurielle permettant de comprendre, d’une part,
la trajectoire des idées liant pouvoir et communication, et d’appréhender, d’autre part,
l’acte de communication dans sa globalité ; c’est-à-dire dans une perspective
permettant de réfléchir sur le « pourquoi » et le « comment » des processus
communicationnels en politique avec une vision holistique articulant plusieurs
modalités : les discours, le social et la technique.

Sur le plan méthodologique, nous avons mis en œuvre une stratégie de recherche mixte
à dominante qualitative. Nous avons ainsi procédé à une observation non participante
en ligne et à une captation des pages Facebook des quatre partis politiques ainsi qu’à
des entrevues semi-dirigées avec leurs stratèges de communication. Nous avons
également effectué une analyse de contenus des statuts publiés sur ces pages ainsi que
des commentaires produits par les citoyens en réaction à ces statuts.

Les résultats de cette recherche démontrent que les citoyens et les partis politiques
développent à travers leurs dynamiques communicationnelles sur Facebook, non pas
un seul rapport, mais des rapports au politique. Des rapports « immuables » reliant les
partis politiques aux citoyens, qui sont basés sur des logiques stratégiques dont les
déterminants sont le pouvoir. De fait, et face à un malaise politique patent, les quatre
xiv

partis politiques n’ont pas hésité à utiliser Facebook et les vertus persuasives du
marketing politique sur ce média afin de visibiliser leurs discours, contrôler leur
médiatisation et construire par et dans ces discours, un éthos favorable à soutenir leur
crédibilité, « doper » leur attractivité et faire valoir, voire légitimer leur légitimité
politique. Par éthos, nous entendons dans cette recherche, l’image que le locuteur (dans
notre cas les partis politiques) veut construire dans son discours pour exercer une
influence sur son allocutaire (dans notre cas les citoyens) (Charaudeau, 2014, 2009).

Ainsi, la rhétorique interactive censée favoriser une action communicationnelle, a cédé


la place sur ce média, à une pragmatique de discours où chaque parti politique cherche
à construire une identité qui « magnifie » son éthos selon des modalités allant de la
persuasion, à la justification, de la critique à la séduction, voire à l’humanisation. Ce
constat conforte certaines tendances observées dans la littérature récente sur l’usage
des médias socionumériques en politique (Lalancette et Raynauld, 2019 ; Lalancette,
2018 ; Gingras, 2018 ; Aldrin et Hubé, 2017), qui affirment qu’aujourd’hui comme hier,
l’activité politique, qu’elle soit conquête ou exercice du pouvoir, mobilise toute une
machinerie symbolique et communicationnelle. La rhétorique déployée irait donc en
ce sens, condensant à la fois raison et émotion, mêlant les drames aux faits. Cette
machinerie fait, de la mise en scène, du déclenchement de l’admiration, du recours aux
récits de vie attrayants, aux photos et autres artefacts, une manière d’asseoir ou de
renforcer la proximité entre le peuple et les prétendants au pouvoir (Gingras, 2018).

Par ailleurs, la communication politique n’est possible que si les citoyens réagissent,
d’une manière ou d’une autre, aux discours et enjeux qui y circulent. Facebook a permis
justement de faire émerger certaines réactions qui créent les conditions d’autres
rapports plus larges, qui n’incluent pas seulement le rapport avec « la politique », mais
également avec « le politique ». À l’aune de nos résultats, Facebook permettrait de
dynamiser une certaine socialité, qui n’est pas forcément vectrice de solidarités, mais
qui permet d’en tisser de nouvelles où chaque citoyen ordinaire pourrait exister en
politique, mais selon ses moyens, ses connaissances et ses particularités. Facebook a
permis également aux individus ordinaires d’explorer de nouveaux relais où émergent
dans le corps social des formes non conventionnelles de la participation politique.
L’ossature de cette participation repose sur la prise de parole publique, sa structure est
la liberté individuelle et les jugements personnels quant à sa particularité ; elle est
éphémère.

Mots clés : communication politique, rapport au politique, campagne électorale, partis


politiques, citoyens ordinaires, espace public, légitimité du pouvoir, marketing
politique, élections générales québécoises 2018.
INTRODUCTION

« Au cours des dernières semaines, de nombreux commentateurs ont


déploré la perte des repères d’antan. La politique ne fédère plus l’agora
citoyenne autour de projets collectifs d’avenir. [...]Les chefs des quatre
principales formations ne sont ni pires ni meilleurs que leurs
prédécesseurs. Ils doivent composer avec leur époque, marquée par la
fragmentation du social et du politique, sous l’effet combiné de la
mondialisation, mais surtout de la révolution numérique. L’espoir que les
politiciens redeviennent un jour les moteurs de la cohésion sociale est
une chimère de la postmodernité. Les électeurs, qui entretiennent la vie
organisationnelle de quatre options, viennent de prouver encore dans
cette élection qu’ils sont à l’aise dans cet univers morcelé. »

(Myles, 2018)1

2
Au cours des dernières années, l'usage des médias sociaux et des réseaux
socionumériques comme Facebook s'est largement répandu dans la sphère politique

1
Le Devoir. (2018). Montréal. Récupéré le 03 octobre 2018 de
[Link]
du-caquistan

2
Même si aujourd’hui on a tendance à interchanger ces deux termes, il n’en demeure pas moins qu’ils
recouvrent deux acceptions aux dimensions différentes. Les réseaux socionumériques sont une sous-
partie, voire les canaux des médias sociaux (Charest et Bédard, 2013). Ils font d’ailleurs allusion aux
liens sociaux et aux possibilités de relations sociales entre les individus. Par contre, les médias sociaux
désignent l’ensemble des plateformes numériques apparues avec l’avènement du Web 2.0 (Blogs,
Facebook, Twitter, notamment). Ils concernent tous les échanges se déroulant sur les réseaux sociaux.
Dans le cadre de note recherche, nous utiliserons l’expression « médias sociaux » comme terme
générique pour désigner l’ensemble de ces plateformes et « réseau socionumérique » pour parler de
Facebook.
2

mondiale de manière générale et gagné en popularité au Canada en particulier


(Raynauld et al., 2019 ; Small et Jansen, 2020 ; Sullivan et Bélanger, 2016 ; Giasson et
al., 2013). Leur rôle en communication politique s’est renforcé au fil des années et
apparaît aujourd’hui solidement établi (Greffet et Giasson, 2018). La façon même de
mettre en œuvre et de penser les stratégies et pratiques politiques, soit pour conquérir
le pouvoir ou l’exercer a été bouleversée à l’aune de ces médias (Marland et al., 2017 ;
Aldrin et Hubé, 2017). Cet essor interroge, à juste titre, plusieurs aspects du « vivre-
ensemble », plus particulièrement l’apport de ces technologies à la transformation du
rapport entre citoyens et acteurs politiques et à la configuration du schéma de l'espace
public.

Par citoyens, nous entendons, dans cette recherche, le « public conversationnel »,


constitué comme le dit Carey (1992) « de groupe d’étrangers qui se réunissent pour
discuter des nouvelles » (1992, p. 381), c’est-à-dire, des gens ordinaires qui ne sont
investis d’aucune compétence ou expertise politique particulière (Blondiaux, 2007).

Sollicités, entre autres, pour leurs potentialités interactives et mobilisatrices, les


réseaux socionumériques se présentent aujourd'hui comme les nouveaux outils de la
communication politique qui reconfigureraient les modalités d’accès aux espaces de
discussion et offriraient aux citoyens et aux politiciens des possibilités innovantes de
communication horizontale et interpersonnelle (Jouët et Rieffel, 2013, p. 14). Ce n’est
pas étonnant que certains leaders politiques les aient utilisées comme des atouts
majeurs pour propulser leurs campagnes électorales et comme un appui solide à leurs
stratégies de communication. En effet, la campagne présidentielle américaine de 2008
menée par Barack Obama est souvent présentée par plusieurs chercheurs (Stromer-
Galley, 2019 ; Small et Giasson, 2017 ; Kreiss, 2016 ; Vaccari, 2013) comme étant un
tournant majeur dans la façon dont les technologies du Web 2.0, notamment Facebook
et Twitter ont été mobilisées comme outils de campagne. Leurs potentialités
3

participatives ont été utilisées de manière intelligente afin d’organiser le travail militant
sur le terrain, de récolter des fonds, de capter et partager avec les électeurs, notamment
les jeunes, des messages ciblés aptes à accroître la crédibilité du candidat Obama. Cet
usage a donné une approche ascendante à la participation et a dynamisé cette campagne
présidentielle américaine qualifiée des plus « interactives » (Small et Giasson, 2017).

Au Canada, le virage vers les médias sociaux en politique s’est naturellement imposé
avec les années. Ce n’est qu’à partir de 2007 que nous assistions à un véritable
engouement pour ces technologies devenues omniprésentes et importantes dans un
contexte de montée en popularité des campagnes permanentes (Marland et al., 2017 ;
Small et Giasson, 2017). Une époque où tous les partis politiques, les élus, et les autres
acteurs politiques formels de tous les niveaux de gouvernement ont créé leurs comptes
Facebook et lancé leur chaîne YouTube. Cet engouement s’est grandement intensifié
notamment lors des élections fédérales de 2015. Une année où les performances des
différents partis politiques sur ces médias se sont améliorées et les lignes de conduite
pour leur utilisation se sont clarifiées. On parle de partage de contenus variés avec un
public de masse, de promotion et coordination d’initiatives de mobilisation, de collecte
de fonds et, dans une bien moindre mesure, d’interaction avec le public (Raynauld et
al., 2019 ; Small et Giasson, 2017).

Au Québec, les principaux partis politiques représentés à l’Assemblée nationale : Parti


libéral du Québec (PLQ), Parti québécois (PQ), Québec Solidaire (QS), Coalition
Avenir Québec (CAQ), ne se sont intéressés à l’usage des médias sociaux que
tardivement par rapport aux partis fédéraux (Prince et Giasson, 2019, p. 19). L’élection
de 2012 a d’ailleurs été considérée par certains chercheurs (Lalancette et Bastien, 2019 ;
Giasson et al., 2018b ; Giasson et al., 2013) comme la première campagne de l’histoire
québécoise pendant laquelle un rôle important a été conféré aux médias sociaux. Ces
4

derniers sont même devenus les outils privilégiés par ces partis et leurs députés pour
communiquer avec leurs divers publics (Giasson et al., 2018a).

Par ailleurs, malgré leur grande popularité, les médias sociaux font l'objet de
nombreuses critiques. À l’instar de la production scientifique internationale, les
recherches menées au Canada et au Québec sur la place et le rôle qu’occupent ces
médias dans la politique ont largement produit leur effet d’enchantement et de
désenchantement et ont clivé la littérature entre cyber-optimistes et cyber-pessimistes
(Small et Jansen, 2020 ; Monnoyer-Smith et Wojcik, 2014 ; Monnoyer-Smith, 2011).
Les premiers perçoivent dans ces technologies les nouvelles tribunes de l’espace public
démocratique à travers lesquelles les citoyens accèdent plus facilement à la parole,
acquièrent une vision plus informée des divers enjeux de la vie politique et interagissent
avec les élus politiques (Sullivan et Bélanger, 2016 ; Lilleker et al., 2010 ; Schmidt,
2007). Les cyber-pessimistes demeurent, par ailleurs sceptiques quant aux effets réels
de l’utilisation de ces médias sur la vie démocratique. Ces outils ne seraient que des
canaux d'information et de communication additionnels pour faire de la simple
politique en ligne. Une vision avancée, notamment par Margolis et Resnick (2000) dans
leur livre « Politics as usual ». Les auteurs soutiennent que les promesses d’un
renouveau démocratique et d’empowerment des citoyens grâce à ces technologies se
trouvent, bien peu avérées (Bastien et Wojcik, 2018 ; Monnoyer-Smith et Wojcik,
2014). Ils ajoutent qu’admettre les potentialités interactives et mobilisatrices de ces
outils, ne doit pas conduire à en faire les ressources exclusives de l'action démocratique,
citoyenne et participative laquelle ne saurait exister sans prendre appui sur des
engagements politiques vrais et préalables.

Dans ce travail, nous avons choisi de dépasser la dichotomie clivant les recherches
académiques entre utopies et critiques pour les mettre à l’épreuve du terrain, mais
surtout à l’épreuve d’une prise de conscience de l’importance cardinale des enjeux de
5

la communication dans la conjoncture actuelle. Celle d’une société ancrée dans sa


modernité et dont les marqueurs seraient l’hyperindividualisation, l’affaiblissement de
la force des liens sociaux et la mutation du lien politique (Mondoux, 2007 ; Touraine,
2005 ; De Vulpian, 2003). C’est toute la structure de l’organisation sociale et politique
qui est mise à l’épreuve dans cette forme de modernité. Dans cette prise de conscience,
nous avons compris que les phénomènes de communication politique, quels qu’ils
soient, doivent être traités en prenant en compte la richesse de la communication et les
différentes dimensions qu’elle pourrait revêtir dans la société actuelle (Lamizet, 1992,
p. 13) :

1) Une dimension sociale et humaine qui nous rappelle que la communication est une
relation humaine qui participe à l’élaboration et la pérennisation des liens qui
constituent le tissu de la vie sociale. Elle aurait une fonction régulatrice de ces liens
marqués par la complexité étroite entre « passion et intérêt, tradition et modernité,
hasard et projet » (Dacheux, 2008, p. 9) ;

2) Une dimension politique qui nous évoque que la communication se pense aussi à
partir des interlocuteurs qui la mettent en œuvre, de leurs relations, des rapports de
force qui les maintiennent et structurent la société. Dans cette perspective, on considère
la communication et ses outils comme une médiation qui donne forme à l’appartenance
sociale et politique de ces acteurs sociaux, qu’ils soient individuels ou collectifs
(Lamizet, 1992, Quéré, 1992). Elle se structure dans un espace qui devient non
seulement celui de l’autodétermination et l’auto-organisation des individus et des
collectifs (Quéré, 1992, p. 76), mais également le lieu de légitimation du politique, le
fondement d’une communauté politique et la scène d’apparition du pouvoir (Dacheux,
2008, p. 19) ;
6

3) Et enfin, une dimension technique qui nous suggère que l’usage d’un moyen de
communication n’a pas uniquement pour objectif de fournir une information; il est
également une manifestation d’une interaction, des manières d’être, des valeurs (Caune,
2015), et que les médias qui servent à la transmission de cette information et donc de
ces valeurs participent au mouvement de production-reproduction de la société en
contribuant à la création et au maintien du même sens de l’action sociale et politique.
La médiation est certes technique, puisqu’elle structure les pratiques, mais elle est aussi
sociale, politique et culturelle, car les objectifs, les usages et le sens accordé à ces
pratiques puisent leur source dans le corps social (Jouët, 2000, p. 497), et plus
globalement dans le corps politique.

Muni de ces convictions, notre intérêt dans ce travail n’est donc pas de savoir si oui ou
non les réseaux socionumériques constituent un formidable progrès ou un instrument
additionnel au service de la communication politique, mais plutôt d’analyser les
pratiques sous-jacentes à leur usage et comprendre les aspects qui donnent une
signification et un sens à ces dernières. Plus tangiblement, notre objectif est de
comprendre la nature du rapport au politique que les citoyens et les acteurs politiques3
développent à travers la médiation technique de Facebook, ainsi que les dynamiques
caractérisant les modalités de ce rapport, notamment dans ce contexte de profond
malaise politique et démocratique.

Le chapitre I présentera le contexte et la problématique qui guide notre travail. Il expose,


dans un premier temps, le contexte sociopolitique et communicationnel dans lequel
s’inscrivent les nouvelles pratiques de communication politique. Un contexte teinté,

3
Par acteurs politiques, nous entendons, dans cette recherche, les partis politiques qui œuvrent sur la
scène provinciale et qui sont représentés à l’Assemblée nationale du Québec.
7

sur le plan politique, par une érosion de la confiance des citoyens envers les élus
politiques et une montée de cynisme exacerbé. Sur le plan communicationnel, ce
contexte est caractérisé par la diversification des outils de communication, notamment
avec l’avènement des technologies du Web 2.0 dont les potentialités favoriseraient des
pratiques interactives innovantes. Nous ferons état de quelques travaux scientifiques
sur les pratiques de communication politique sur les médias sociaux et le Web de
manière générale. Un état qui aidera à appréhender la dimension communicationnelle
sous-jacente à ces pratiques et en saisir l’essence. Nous nous attarderons, dans un
deuxième temps sur quelques esquisses définitionnelles et conceptuelles qui nous
aideront à opérationnaliser notre question générale de recherche.

Dans le chapitre II de notre travail, nous présenterons le cadre théorique qui soutiendra
l’articulation de notre recherche. Ce cadre se situe au croisement de certains courants
de recherche en communication et d’autres disciplines en sciences sociales et humaines.
Nous ferons ainsi appel à différents champs de ces sciences, qui tous rencontrent, à un
moment ou à un autre, les pratiques de communication. Ainsi, l’analyse de la nature du
rapport au politique que les citoyens et les acteurs politiques québécois développent à
travers leurs activités communicationnelles sur Facebook nécessite au préalable une
introduction aux approches sociopolitiques permettant de comprendre les logiques
sous-jacentes à ce rapport et d'identifier les intérêts et les enjeux qu'elles défendent.
Des intérêts qui situent la communication au cœur d’un dialogue portant 1) sur sa
nécessité dans l’exercice et la conquête du pouvoir (Gingras, 2018) et 2) sur son rôle
dans le maintien d’un ordre et d’une organisation politique.

Par ailleurs, notre travail sera situé dans un cadre communicationnel érigé également
autour du concept de la communication politique. Il s'agira de démontrer en quoi cette
dernière constitue le moteur, voire le garant de la démocratie. Nos intérêts de recherche
relèvent donc d'une problématique qui met aussi en avant les rôles, et fonctions de la
8

communication politique, l’évolution de ses structures, l’importance du contenu des


discours politiques, les relations qui s’établissent grâce à l’échange avec et entre les
acteurs, ainsi que la nature de la dialectique : communication-démocratie. Les théories
de l’espace public permettront d’ancrer notre problématique dans un contexte
sociohistorique qui était celui des hommes dans leurs rapports sociaux. Nous tenterons
d’analyser leur approche forcément historisée pour la mettre au service d’un contexte
nouveau, celui de la société bien engagée dans sa modernité où l’espace public revêt
plusieurs avatars : il est politique, citoyen et médiatisé par la technologie.

Le troisième chapitre est consacré à la démarche méthodologique qui nous a paru la


plus efficiente pour cette recherche. Notre approche sera mixte à dominante qualitative
menée via une démarche d’observation non participante et une méthodologie qui puise
sa source dans l’ethnographie virtuelle. Une posture réflexive a été adoptée, permettant
d’appréhender le point de vue des acteurs sur les éléments liés à leurs pratiques
communicationnelles tout comme sur leurs perceptions et leurs représentations
sociales4 de celles-ci. Pour ce faire, nous avons mené des entrevues semi-directives
avec les stratèges de communication des principaux partis politiques québécois : Parti
libéral du Québec, Parti québécois, Québec solidaire, Coalition Avenir Québec, de
même qu’analyser leurs pages Facebook et étudier les activités communicationnelles
qui s’y déroulent. Ce chapitre traite également de la nature des publications postées, de

4
Les représentations sociales sont appréhendées au sens que leur donne Abric (1994), c’est-à-dire une
« vision fonctionnelle du monde qui permet à l'individu ou au groupe de donner un sens à ses conduites,
et de comprendre la réalité, à travers son propre système de référence, donc de s'y adapter, de s’y définir
une place » (1994, p. 13).
9

leur contenu, des préférences communicatives mobilisées, ainsi que de l’interaction des
citoyens avec celles-ci via les commentaires.

Le quatrième chapitre présente les résultats de notre recherche. Nous exposons ainsi,
dans un premier temps, ceux obtenus à partir des entrevues menées avec les stratèges
de communication des quatre partis politiques québécois. Les propos recueillis nous
ont permis de répondre à une partie de nos questions spécifiques de recherche,
notamment les objectifs et usages de Facebook par ces formations politiques, ainsi que
les perceptions inhérentes à leurs pratiques communicationnelles. Dans un deuxième
temps, nous présentons les résultats de l’observation non participante menée sur les
pages Facebook, ainsi que le contenu des commentaires y circulant. Dans cette section,
nous avons tenté d’exposer les logiques et dimensions communicationnelles qui se
déploient sur ces pages entre les citoyens et les partis politiques.

Le cinquième et dernier chapitre est consacré à l’interprétation et la discussion des


résultats obtenus. Cette section nous a permis d’établir les liens entre nos objectifs de
recherche, le cadre théorique ainsi que notre question principale de recherche.

Les résultats de cette recherche démontrent que Facebook et les autres réseaux
socionumériques complètent désormais l’arsenal communicationnel mobilisé par les
quatre partis politiques pour construire leur stratégie de communication globale. Le
déploiement de cette dernière apparaît à l’aune de nos résultats, assurée selon un
modèle hybride dans lequel s’entremêlent les anciennes et les nouvelles techniques et
logiques de communication politique (Chadwick, 2017). Cette hybridité se rapproche
toutefois davantage d’un modèle « Web 1.5 » où Facebook ne servirait que comme
outil de diffusion de l’information plutôt que de dialogue ou de conversation avec les
citoyens. Une approche privilégiant « l’unidirectionalité » et l’interactivité contrôlée
de l’information a été donc observée, dans ce cadre, puisque les échanges sur ce média
10

étaient « anémiques ». Ce constat est d’autant plus déplorable quand on sait que
Facebook est le média le plus populaire chez 79% des adultes québécois âgés de 18 à
44 ans (selon les statistiques de 2018 du CEFRIO). Avec ce constat, nous nous
rapprochons des résultats de certaines recherches récentes menées aussi bien au palier
fédéral, provincial et municipal (Esselment et Giasson, 2020 ; Dubois, 2019 ; Giasson
et al., 2018b ; Lalancette, 2018).

Cela dit, les analyses démontrent que dans le contexte de malaise politico-
démocratique et la crise de légitimité qui l’accompagne, dont les quatre partis
politiques sont conscients, Facebook jouerait un rôle important notamment dans la
propulsion de leurs stratégies de légitimation et de marketing politique. Il permettrait
aux partis politiques, non seulement de faire connaitre leur positionnement sur le
marché politique et de rejoindre avec des messages ciblés, sans filtres et personnalisés,
une bonne partie des citoyens, notamment les jeunes. Mais également de construire par
et dans ces discours, un éthos favorable à soutenir leur crédibilité et à influencer les
citoyens en leurs faveurs. L’émotion suscitée, les arguments d’autorité utilisés, les
histoires racontées, la culture invoquée et la compétence et l’expertise alléguées, font
partie inhérente de la parole politique et contribuent à l’édification d’un éthos cohérent
avec les postures et la position que chaque parti occupe ou voudrait occuper sur
l’échiquier politique. La médiation de Facebook et les manifestations rhétoriques qui
s’y déroulent apparaissent, dans ce cas, non seulement comme une preuve de rapport
politique entre les partis politiques et les citoyens, mais également comme une manière
de le revendiquer, de le manifester socialement, de le mettre en scène et de l’exécuter.
La médiation de l’outil est donc là pour atteindre les desseins de la médiatisation.

Les analyses ont permis également de penser à nouveaux frais la question de la


participation politique qui se trouve revisitée à l’aune des nouvelles pratiques
communicationnelles sur Facebook. Les pages des partis politiques sur ce média
11

apparaissent pour les citoyens comme des espaces de conversation et d’expression, leur
permettant de formuler leur compréhension des enjeux qui y sont diffusés tout en
manifestant leurs opinions, idées et désaccords avec ces thèmes. Il s’agit là d’un rapport
au politique basé, pour une part, sur la manière de penser et d’exprimer leurs liens avec
l’univers politique. Des liens dont la médiation de Facebook permet d’optimiser,
puisque ce média donne à l’identité du citoyen une consistance politique et
institutionnelle qu’il peut défendre dans des activités conversationnelles qui le font
reconnaître des autres acteurs de la sociabilité » (Lamizet, 2002, p. 140). Une
consistance qui lui permet, à l’image d’un « citoyen-vigilant » (Greffet et Wojcik,
2014), d’exercer une sorte de vigilance critique vis-à-vis des actions et décisions de ses
représentants.

D’autre part, la médiation de Facebook permet aux citoyens l’expression de leur


individualité et socialité. Un autre rapport au politique qui s’énonce sur un mode
subjectif où s’actualise l’usage public des opinions privées (Granjon, 2017) et où
s’entremêlent de façon inextricable les points de vue politiques aux récits
biographiques, au vécu et à l’intime. En effet, la présence sur les pages Facebook des
partis politiques apparaît comme une manière pour les citoyens de tisser des liens d’un
genre de socialité itinérante, éphémère, pas forcément vectrice de solidarités, mais où
chacun pourrait exister en politique, selon ses moyens, ses connaissances, son vécu
personnel et perceptions qui forgent sa sociabilité.

Dans la dernière partie de notre thèse, nous présentons une conclusion qui fera la
synthèse de l’ensemble de notre travail. Cette section sera clôturée par une présentation
des limites de cette recherche ainsi que ses contributions théoriques et sociales à
l’avancement des connaissances sur la communication des partis politiques.
CHAPITRE I

CONTEXTE ET PROBLÉMATIQUE DE RECHERCHE

1.1 Introduction

De nos jours, les pratiques de communication politique, au Canada et au Québec en


particulier, s’amorcent dans un contexte socio-communicationnel en mutation, où le
politique n’a le choix que de se conformer aux impératifs communicationnels en
vigueur. Ceux-ci sont matérialisés par une démultiplication des plateformes de
communication de plus en plus interactives et par un engouement des politiques pour
ces technologies et par l’émergence d’un citoyen de plus en plus exigeant. Jamais le
citoyen ordinaire n'a pu exercer autant de contrôle en politique (Taras, 2020, xiii). Sur
ce dernier plan, les nouvelles pratiques communicationnelles émergent dans un
contexte marqué par un malaise démocratique et politique très palpable. Certes, il peut
sembler anodin de dire que le contexte dans lequel s'insèrent ces pratiques ne jouerait
aucun rôle ; toutefois, bien qu'il n’en soit pas la cause, il contribue à modifier la
représentation de ces dernières. D’ailleurs Gingras (2018) l’a bien précisée quand elle
a affirmé qu’aujourd’hui comme hier, la communication politique ne peut pas être
isolée ni de la conjoncture sociopolitique dans laquelle elle se déroule, ni faire fi des
évolutions technologiques dans lesquelles elle se situe.
13

1.2 Un malaise démocratique et politique observé : les indicateurs

Bien qu’il n’existe pas de consensus sur les causes de ce qu’on appelle le malaise
démocratique et politique, il n’en demeure pas moins que ses indicateurs désignés par
plusieurs scientifiques et politologues se recoupent (Small et Giasson, 2020 ; Foster,
2018 ; Mercier, 2017 ; Giasson et al., 2015 ; Marland et al., 2014 ; Bastien et al., 2013).
On parle 1) de désaffection et de perte de confiance et de considération envers la classe
politique, 2) d’une aliénation populaire face au fonctionnement des institutions et des
processus politiques formels, 3) d’une fatigue partisane et d’une érosion des acteurs
politiques à mobiliser un électorat, de plus en plus méfiant, fuyant, voire désintéressé
par la politique. Cette érosion aurait des répercussions sur le comportement électoral,
se manifestant, entre autres, par 4) un retrait civique et un désintérêt croissant pour la
vie politique, marqués par l’abstentionnisme et la baisse de la participation électorale
notamment chez les jeunes.

En effet, l’abstentionnisme des citoyens québécois à l’égard du processus démocratique


constitue un indicateur selon certains chercheurs qui illustre l’affaiblissement de
l’appui des citoyens au système politique (Small, 2014 ; Bastien et al., 2013). En 2008,
à titre d’exemple, après avoir constaté le taux de participation alarmant aux élections
provinciales qui était de 41%, le Directeur général des élections du Québec (DGEQ) a
mandaté l’Institut du Nouveau Monde (INM) afin de poser un diagnostic5 relatif à cette
situation. Les éléments suivants sont ressortis plus particulièrement de ce rapport : 1)
la chose publique et l’exercice du droit de vote ne font pas partie des intérêts des jeunes,

5
Institut du nouveau monde. (2012). La diminution de la participation électorale des jeunes Québécois.
[Étude exploratoire]. Récupéré le 30 juin 2017 de
[Link]
14

2) la socialisation politique des jeunes serait moins présente qu’avant, 3) la nécessité


de renforcer le lien social pour redéfinir des repères collectifs. Les indicateurs de ce
malaise politique justifient, entre autres, l’apparition de certains phénomènes, en
l’occurrence la montée du cynisme politique.

1.3 Une montée du cynisme politique au Québec

Le dictionnaire Larousse6 de la langue française définit le cynisme comme étant « un


mépris effronté des convenances et de l'opinion qui pousse à exprimer sans
ménagements des principes contraires à la morale et à la norme sociale ». Dans sa
conception politique, le cynisme est défini à travers ses manifestations ainsi qu’à
travers les facteurs structurels qui y contribuent. Il est souvent corrélé au paradoxe qui
existe entre le principe de la démocratie et son application. Le cynisme se présente sous
la forme d’une conviction profonde qui émane d’une perception négative à l’égard du
fonctionnement des institutions politiques et du processus démocratique en général. À
ce propos, Bilakovics (2012) avance que le cynisme politique est devenu un « élément
constitutif » de la vie démocratique moderne et s’interroge sur la manière dont la
démocratie aurait fini par présenter les caractéristiques d’une « utopie ». Il ajoute
qu’étant donné l’image qui se dégage des démocraties représentatives libérales, celle
d’un citoyen désengagé dans l’exercice démocratique, nous sommes amenés à dire que
les termes « politique » et « cynisme » sont presque devenus synonymes (Bilakovics,
2012, p. 2).

6
Selon Larousse en ligne. Récupéré le 06 juillet 2017 de
[Link]
15

Loin d’apporter une compréhension globale du phénomène du cynisme politique, notre


objectif à travers ce chapitre est de pouvoir énumérer quelques éléments structurants
de ce dernier et ayant pu avoir une influence sur la communication politique au Québec.
Ces éléments constitueront l’arrière-plan du contexte politique et social dans lequel les
citoyens et les acteurs politiques opèrent. Ainsi et de plus en plus, on constate l’usage
fréquent du mot « cynisme » pour décrire la réaction des citoyens face à la décadence
de leurs institutions politiques et de leurs représentants, de même que pour qualifier
l’apathie des électeurs et expliquer la montée de l’abstentionnisme électoral.

En effet, le cynisme politique, phénomène ancien, est en croissance à en juger ses


causes et ses nombreuses conséquences. Il n’est pas propre au Canada, mais à toutes
les démocraties modernes partout dans le monde (Gingras, 2018 ; Bastien et al., 2013 ;
Pharr et Putnam, 2000). Il serait causé par un ensemble d’éléments qui interfèrent entre
eux dans une dynamique complexe impliquant les acteurs politiques, les médias et les
citoyens.

Il suffit, par exemple, de s’attarder sur les résultats d’études récentes menées sur le
sujet pour constater l’ampleur et l’omniprésence de ce cynisme envers la politique au
Québec. Ainsi, selon l’indicateur de confiance des métiers établi en 2020 par l’Institut
de la confiance dans les organisations (ICO), les députés et les ministres seraient peu
estimés des Québécois, puisqu’ils se placent au 73e rang des 76 professions évaluées.
En 2016, un sondage similaire ; le « Baromètre des professions » avait placé ces mêmes
personnalités au 53e rang, c’est-à-dire à l’avant-dernier rang. Bien qu’il serait
« imprudent » de tirer des conclusions hâtives partant de deux coups de sonde réalisés
selon deux méthodologies distinctes, il n’en demeure pas que ces données sont
révélatrices d’une certaine réalité nous aidant à comprendre à quel point la confiance
envers les institutions démocratiques est ébranlée. D’ailleurs, une enquête menée en
2019 sur la démocratie canadienne par l’Institut du Nouveau Monde (INM) en
16

partenariat avec l’Université Simon Fraser de Vancouver conforte ce même constat.


Les résultats affirment que bien que 77 % des Canadiens estiment que la démocratie
est le meilleur système d’organisation politique, seulement 57 % croient que le pays
est gouverné de manière démocratique. Par ailleurs, si 60 % des répondants pensent
que le gouvernement ignore les intérêts des Canadiens ordinaires au profit de ceux de
l’élite, ce pourcentage baisse à 52 % chez les 18-24 ans et à 59 % chez les 25-34 ans.
Tous ces chiffres sont certes récents et préoccupants, mais trouvent, néanmoins,
résonnance dans d’autres études menées il y quelques années sur les mêmes questions,
notamment dans le contexte québécois (Bastien et al., 2013).

Les résultats de cette étude (Bastien et al., 2013), par exemple, indiquent que quatre
Québécois sur cinq (82%) estiment que « les personnes aisées ont beaucoup trop
d’influence en politique », que la moitié des Québécois (46%) estiment que « les partis
politiques achètent les élections et les votes » et que 44 % trouvent que « nous
résoudrions probablement la plupart de nos plus gros problèmes si la prise de décision
pouvait être redonnée directement à la population ». Enfin, 39 % des citoyens
québécois pensent que « la plupart des politiciens sont corrompus » (Bastien et al.,
2013, p. 83).

En 2010, selon un sondage effectué pour le compte de La Presse, il ressort que c’est
47 % des répondants, donc presque la moitié des citoyens québécois, qui se
considéraient comme des électeurs désabusés ou cyniques. 80% invoquent le manque
d’intégrité des acteurs politiques. Ce chiffre justifie d’ailleurs les 14 % des répondants
qui affirment que « Les politiciens sont honnêtes ». Que ce soit sur la scène provinciale
ou fédérale, le jugement des électeurs semble identique. Les deux tiers des répondants
disent que leur degré de confiance envers le gouvernement du Québec est faible ou très
faible. La proportion est la même à l'égard du gouvernement fédéral. Globalement, la
satisfaction des Québécois à l’égard de la démocratie au Québec a chuté en 2011 à en
17

croire les statistiques fournies par « la Chaire de recherche sur la démocratie et les
institutions parlementaires » et la firme CROP qui avancent que ce taux de satisfaction
est passé de 68% en 2008 à 53 % en 2012. Par ailleurs, à la lecture de l’ensemble de
ces chiffres, on ne peut que s’interroger sur les raisons qui pourraient justifier une telle
désaffection des citoyens envers les politiques.

1.4 Les causes de la montée du cynisme politique au Québec

L’actualité politique du Canada et du Québec de ces dernières années apporte peut-être


quelques réponses, compte tenu des nombreux soubresauts politiques auxquels les
citoyens ont été exposés7. Comme l’écrivait Bérubé (2016) dans l’une des chroniques
du quotidien Le Devoir8: « L’événement qui provoque le cynisme envers les politiques
peut changer d’une région à l’autre, mais il est généralisé à l’échelle canadienne ».

La littérature scientifique identifie quelques raisons aux origines de la montée du


cynisme et du malaise politique au Québec que nous résumons dans les trois causes
suivantes : 1) la crise de la démocratie et de la représentation politique, 2) la couverture
médiatique négative et 3) le changement sociétal à l’origine de la mutation du lien
politique.

7
On pense notamment à l’affaire des commandites du gouvernement fédéral (2004-2005), à la
commission Charbonneau en 2011 dont l’objectif était de faire la lumière sur des possibles activités de
corruption et des liens possibles avec le financement des partis politiques, ou encore à la grève étudiante
qui a marqué le Québec au printemps 2012.
8
Le Devoir. (2016). Montréal. Récupéré le 30 juin 2017 de
[Link]
dirigeants-est-generalise-au-canada
18

1.4.1 Une crise la démocratie et de la représentation politique

La démocratie représentative témoigne des symptômes de crise dans les sociétés


modernes et postmodernes en général, notamment le Canada et le Québec en particulier
(Small et Giasson, 2020 ; Gingras, 2018). Le premier indicateur de cette crise concerne
les constats autour du déficit démocratique convergeant vers ce mode de représentation.
Ce régime où la décision politique est médiée par des représentants élus à même de
gérer les affaires communes et transformer la volonté populaire en actes de
gouvernement. Or, les élus sont-ils aujourd’hui représentatifs de la population qui leur
a conféré leur pouvoir ?

De manière générale et pour répondre à cette question, nous dirons que plusieurs
facteurs alimentent la prise de conscience de l’asthénie de la démocratie représentative,
provoquant ainsi un profond désenchantement vis-à-vis d'elle. Rosanvallon (2000) a
bien résumé cette idée, il y a plusieurs années déjà, en avançant que « [...] La
démocratie représentative s'est imposée dans son principe au moment où elle s'est
fragilisée dans son fonctionnement » (2000, p. 11). Plusieurs facteurs contribuent à
remettre en question le régime de représentation et justifient les causes de ce
désengagement politique : 1) la difficulté à former une unité qui dépasse les
particularités chacun, ce que Colliot-Thélène (2011) appelle l'utopie du « démos
unitaire » (2011, p. 196), 2) l'obstacle de concrétiser l'intérêt général et de construire
un projet commun. (Rosanvallon, 2000).

Sur cette question, Fung (2011) affirme, que le problème de lier les efforts des élites
politiques aux intérêts populaires, est sans doute le défi fondamental de la conception
démocratique institutionnelle. Il a d’ailleurs identifié, entre autres, trois difficultés qui
empêchent les institutions électorales de rendre le gouvernement juste et réceptif : 1)
les citoyens auraient des préférences insuffisamment développées, voire versatiles. Ces
préférences peuvent facilement se modifier avec « l’ajout de nouvelles informations,
19

de nouveaux arguments ou de nouvelles perspectives », 2) la versatilité de ces


préférences rend les fondations des politiques publiques poreuses et fragilisées, 3) Une
fois élus, les politiciens cessent d’entretenir des relations suivies avec leurs électeurs.
L’incompréhension prend progressivement place, et quand les élus connaissent mal
leurs citoyens, il ne faut pas s’étonner à ce qu’ils échouent à bien les représenter.

Muxel (2007) parle d’une opacité du monde politique. Les citoyens et les élus
politiques opèrent dans deux univers parallèles fermés l’un à l’autre où le dialogue, la
compréhension et la considération mutuels semblent être devenus des denrées rares.
Sur ce dernier point, il faut reconnaître en effet que la démocratie n’est pas seulement
un ensemble d’institutions, mais c’est également une dynamique à l’œuvre entre les
citoyens et les partis politiques qui est en train de s’éroder de plus en plus aujourd’hui.
Une érosion causée notamment par la concurrence entre les partis politiques, qui dans
leur quête de pouvoir, se sont transformés en des machines obnubilées davantage par
le gain électoral que par l’efficacité politique. Cette usure est causée également selon
certains chercheurs par la professionnalisation de la politique qui dépasse le cadre des
campagnes électorales pour devenir une finalité visant le contrôle de la communication
et le marketing politique (Foster, 2018 ; Esselment et al., 2017 ; Marland et al., 2017 ;
Sullivan et Bélanger, 2016). La participation des professionnels et stratèges du
marketing politique à la table de décision est révélateur certes de la transformation de
la communication politique moderne (Scammell, 2014), mais également de la
fragilisation de l’idéal démocratique qui est au fondement des institutions politiques,
du politique et de l’intérêt public comme l’affirme McNair (2011) dans les propos
suivants :
20

Here, we note the view of many observers that politics should best be
conducted by politicians, rather than by the growing ranks of professional
pollsters, advertisers, marketing consultants, and public relations experts
now routinely employed by organisations to design and organise their
political communication strategies. If policies are increasingly determined
by public opinion, then the design and presentation of policy has been
delegated to those whose interests are not necessarily those of the public.
(McNair, 2011, p. 37)

Dans la même veine et pour ne parler que du Québec, Simard (2018)9, un historien et
juriste québécois, disait que nous vivons « le sale temps de la démocratie ». Le temps
de la politique du « star-system » qui parasite le système politique et le discrédite. Le
temps d’un électeur qui a cessé de croire aux élites traditionnelles pour les représenter
et défendre ses intérêts. Un temps où le citoyen est appelé à se prononcer sur des
questions complexes au milieu d’un « brouhaha » de prestations rhétoriques où le débat
ne se résume qu’à une récitation itérative de slogans. Un temps qui dresse un portrait
déformé de notre société, dont la légitimité est devenue douteuse et l’éthique entachée
(Caron, 2012). Un temps d’une vie politique devenue « schizophrénique » en raison du
fossé qui se creuse actuellement entre la confiance que la population conserve en la
légitimité de leurs institutions démocratiques et le désenchantement qu’elle ressent
envers ceux qu’elle charge de les faire fonctionner. Bref, il s’agirait d’une société où
la démocratie représentative aurait atteint ses limites, serait même en perte de vitesse
et incapable de faire face aux défis contemporains.

Bien que ce le régime de la démocratie représentative soit à l'heure actuelle le plus


communément répandu, il n'en demeure pas moins que face aux critiques qui lui sont
formulées, s’est développée l'idée que la solution serait à rechercher du côté d’une

9
Le Devoir. (2018). Montréal. Récupéré le 03 octobre 2018 de
[Link]
21

démocratie participative, qui porteraient en elle les « germes » d’un idéal politique de
démocratie directe ; celle qui a vocation à extraire les citoyens de leur rang de sujets
politiques attendant tout de leurs élus (Blondiaux, 2008). Les valeurs de cette dernière
reposaient sur l’idée d’une plus grande participation des citoyens à la vie politique et
qui aurait pour résultat d'atténuer les symptômes de cette crise de la représentation
politique (Sintomer, 2011 ; Fung, 2011 ; Blondiaux, 2008).

1.4.2 Une couverture médiatique « négative »

Bien que le rôle qu’ont pu jouer les médias dans le malaise politique ne fasse pas
l’unanimité parmi les chercheurs, il n’en demeure pas moins que plusieurs voient en
toile de fond de ce malaise, les médias, accusés d’être une cause directe ou indirecte de
la montée du cynisme et de ce que plusieurs chercheurs appellent le « média malaise »
(Giasson et al., 2015; Marland et al., 2014; Quirion et Giasson 2011), une théorie qui :
« affirme que la couverture que font les médias de la politique contemporaine, offre
une vision tronquée, voire négative du processus politique et stimule le cynisme
politique des citoyens, le déclin de la confiance et de l'engagement » (Marland et al.,
2014, p. 20)10.

La méfiance envers l’information journalistique est présente au Canada et au Québec.


Elle se manifeste régulièrement, et va même de pair avec le manque de confiance à
l’égard de nombreuses institutions politiques (Langlois et al., 2020). Ceci est lié selon
certains chercheurs au fait que l’expérience citoyenne de la vie politique est
principalement une expérience médiatisée (Marland et al., 2014). Les médias

10
Traduction libre de: « [...] argues that contemporary political coverage in news media offers a
truncated and negative view of the political process and stimulates citizens’ political cynicism, declining
trust, and engagement. »
22

imposeraient, en effet, un cadre d’interprétation de la vie politique qui agirait sur


l’évaluation et l’appréhension que font les citoyens des leaders et de l’univers
politiques (Marland et al., 2014). Un constat qui n’est pas loin des conclusions de
certaines recherches qui émettent l’hypothèse de l’existence d’un lien entre le
journalisme et la personnalisation de la politique, phénomène que Lalancette et al.,
(2014) définissent comme suit : « the emphasis placed on political actors, their personal
qualities, and their private lives behind the scene » (p. 144).

En effet, la personnalisation est souvent associée à la littérature sur le malaise


médiatique et à certains concepts comme « la tabloidization » ou « infotainment »,
littéralement « info-divertissement », qui supposent que l’actualité politique devra être
mise en scène pour être audible (Aldrin et Hubé, 2017, p. 83). C’est ce qui explique
selon ces auteurs que les journalistes politiques pratiquent de plus en plus une écriture
cynique de la politique et font un traitement de l’information orienté principalement
vers, ce qu’on appelle le « horse-race journalism », littéralement « journalisme de
course » (Aldrin et Hubé, 2017 ; Marland et al., 2014). L’ensemble des analyses et des
observations politiques ne s’intéresseraient plus qu’à parler de la côte de popularité des
candidats, de leurs positions dans la course électorale, de leur remontée ou descente,
du nombre de gens qui leur sont favorables vs les non favorables. Bref, cette
catégorisation de l’information fait que les médias joueraient mal leur rôle de gardiens
de la démocratie, puisque la politique est désormais couverte en termes de jeu, plutôt
qu’en mettant l’accent sur le contenu des enjeux.

Ce triomphe de la politique personnalisée et du journalisme de course ne peut être


dissocié selon Castells (2010) de la montée du cynisme et du manque de confiance des
citoyens envers leur système politique. Elle y voit même « un lien organique », qui
nous ramène, selon elle à la crise actuelle, profonde, de la légitimité politique, dont les
médias seraient perçus comme des catalyseurs. Des allégations qu’on retrouve
23

également dans les constats de chercheurs comme (Foster, 2018 ; Marland et al., 2014 ;
Lalancette et al., 2014) et qu’on saisit dans les propos du Directeur général des élections
du Québec (2012) notamment quand il affirme :

« [...] Lorsque les mots « scandale », « fraude », « manipulation », « mafia


», « mensonges », « insultes », « renversement d’alliance » [...] «
Corruption de masse », etc., sont le lot quotidien des journaux, de la
télévision, de la radio et d’Internet, il ne faut pas s’étonner que le rejet de
la politique soit automatique » (DGEQ, 2012, p. 12).

Parler du rôle des médias dans la montée du cynisme et dans le malaise politique ne
peut être pertinent, si on ne s’attarde pas sur la question de la circulation et du contrôle
de l'information qui sont des éléments importants à prendre en considération dans ce
cadre. En effet, force est de rappeler que l’organisation médiatique dépend de plusieurs
contraintes d’ordre politico-économiques qui peuvent influer sur le mode de traitement
des contenus et sur la qualité de leur couverture. Le fonctionnement des mécanismes
de Gatekeeping et de filtrage, en ce sens, les processus de tri et de traitement de
l’information accomplis par les médias traditionnels, octroie à ces derniers un pouvoir
et un rôle majeurs dans la société. Ils décident ainsi de ce qui est digne de visibilité et
d’invisibilité, qui devient un objet de lutte comme l’affirme Voirol (2005) dans les
propos suivants :

Les médias de communication canalisent en grande partie 1'accès à la scène


de visibilité et procèdent à une sélection de ce qui est digne de
médiatisation. Mais ils contribuent également à délimiter le spectre de la
visibilité médiatisée en excluant ce qui ne leur est pas digne d’attention
publique. Leur rôle croissant dans la définition du pourtour de 1'univers des
apparences médiatisées a fait apparaître, on le sait, de nouvelles formes de
pouvoir, mais aussi ouvert simultanément la voie à des pratiques de lutte
visant la visibilité. (p.105).

Ces propos « incriminants » à l’égard des médias ont été nuancés par d’autres
chercheurs comme Giasson et Nadeau (2003), qui dans leur méta-analyse du
24

phénomène du malaise médiatique sont arrivés à la conclusion que la recherche


canadienne n’avait pas encore présenté une démonstration suffisamment solide de la
validité de cette hypothèse. Ces mêmes auteurs estiment que le procès fait aux médias
était trop sévère, et qu’au lieu de parler de lien direct entre la montée du cynisme et le
traitement médiatique de la politique, il est préférable d’utiliser le mot écart. Selon eux,
il existerait en effet un écart grandissant entre un certain idéal de la couverture
médiatique de la politique et les formes que prend celle-ci actuellement. Les critiques
que l’on adresse aux médias selon ces mêmes chercheurs ont été résumées ainsi :

On leur reproche de noircir exagérément les faits, d’usurper le rôle des élus
en se donnant une visibilité indue, de détourner l’attention des électeurs et
de l’orienter vers des questions secondaires, de transmettre une information
tronquée sur les enjeux de l’heure et de proposer une image diminuée de la
politique qui met essentiellement l’accent sur les conflits partisans (2003,
p. 10).

Dans la même veine, Norris (2003) estime que blâmer les médias de masse pourrait
contribuer à refouler les vraies causes de la crise démocratique. Selon elle, le plus
important serait de mettre en évidence les failles du système représentatif au lieu de
penser la crise comme un phénomène nouveau issu de l'avènement des médias de masse.

1.4.3 Un changement sociétal et une montée de l’individualisme

La montée du cynisme serait également causée par un changement intervenu dans le


modèle de structuration du social, où tout s’exprimait et s’expliquait en termes sociaux.
L’ouverture de la société sur sa (post), (hyper) ou (après) modernité s’est accompagnée
par un mouvement d’hyperindividualisation ; un terme à prendre en son sens profond,
c’est-à-dire pas seulement « comme un repli sur la sphère privée, sur l’individu roi
autonome, égoïste, mais comme une émancipation progressive par rapport aux
structures et aux corps traditionnels » (Ferry, 2018, p. 406). C’est tout un changement
dans la conception de l’appartenance de l’individu à la collectivité et aux institutions
25

sociales. De fait, certains chercheurs remarquent que les sociétés modernes vivent une
sorte d’effritement grandissant des sens collectifs et des garants métasociaux11 et un
affaiblissement des appartenances sociales (Mercier, 2017 ; Mondoux, 2007 ; Touraine,
2005 ; De Vulpian, 2003).

Pour Chevallier (2003), parmi les signes tangibles de ce renouveau social ; la mutation
du lien entre l'individu et le pouvoir politique. Cet individu est devenu un Sujet libre
qui ne se soucie plus ni de son rôle social et civique ni des moyens d’y participer, mais
quelqu’un qui agit avec la conscience qu’il a le droit d’être lui-même et d’imposer à
cette société des principes d’organisation conformes à son désir d’affirmation de soi-
même (Touraine, 2005, p. 295).

Des principes qui dressent la liberté contre la tradition et l’égalité contre la hiérarchie
portant selon Tocqueville (1981, p.26) chacun à « chercher la vérité par soi-même » et
à tourner ses sentiments vers lui-même. L’apathie politique et l’affaissement des vertus
civiques seraient parmi les signes de ce détachement progressif des individus de la
chose publique et de la montée en puissance de cet individualisme démocratique. Un
genre d’individualisme qui s’est installé sur les vestiges des idéologies politiques, des
normes traditionnelles et des valeurs existantes et qui s’est matérialisé par un culte pour
le présent et les nouveautés qu’il apporte (Mondoux, 2007).

Dans cette quête de la matérialité, la technique, plus particulièrement les technologies


de l’information et de la communication TICs, occupe une place de choix, car comme

11
La notion de « Garants métasociaux » a été introduite par Touraine (1965) pour désigner les grandes
structures qui maintenaient les liens sociaux et régulaient la stabilité, la structuration et l’unité
symbolique du corps social. On parle de mythes, de traditions, d’idéologies, de religion, de croyances,
etc.
26

le Sujet hypermoderne, elle puise son identité dans l’effectivité de son fonctionnement
comme ce dernier puise son identité dans l’expression effective et constante de son
existence (Ibid, p. 119).

Pour clore cette partie, nous dirons que les transformations qu’a connues la société,
faites de désir de liberté individuelle, de libéralisation des mœurs et de modernisation
des technologies a produit un moment exceptionnel en matière de communication
politique, qu’il faut saisir de concert avec les changements majeurs dans les rapports
entre les élus et l’électorat et dans la manière de diriger l’État (Gingras, 2018, p. 80).
Les citoyens, de plus en plus individualisés, sont devenus des électeurs de plus en plus
exigeants (Mercier, 2017), portant sur leurs gouvernants un autre regard et ayant des
attentes de plus en plus élevées.

1.4.4 Conclusion partielle

Au terme de cette partie consacrée à exposer cette réalité matérialisée par un malaise
politique et social profond et patent, et afin de clore cette section, nous dirons que les
causes du malaise politique ne font pas l’unanimité parmi les chercheurs. Pour certains,
c’est le caractère « factice » de la représentation politique qui en est la cause,
particulièrement, l’incapacité du système électoral à représenter les intérêts de tout
l’électorat. D’autres pointent du doigt l’impact des cadres de couverture, parfois
négative, des médias traditionnels de l’activité politique. Et enfin,
l’hyperindividualisation et les changements de valeurs culturelles et sociétales sont
également parmi les pistes qui expliqueraient l’affaiblissement du lien politique.

Toujours est-il, si les causes du malaise démocratique sont nombreuses, plusieurs les
associent à la montée du cynisme, avec pour cause la perte de la confiance en les
institutions politiques. Cette confiance devenue, comme le disent Quirion et Giasson
(2011), « une denrée rare que convoitent les partis politiques et les gouvernements afin
27

d’obtenir le pouvoir et asseoir leur légitimité » (p. 4). Une ambition qui pousse ces
derniers à élaborer de nouvelles stratégies de communication les aidant à combler le
déficit, à raviver la confiance et à rasseoir leur légitimité. Le recours technologies du
Web 2.0 et des médias sociaux s’inscrit dans ce cadre.

En effet, plusieurs discours ont émergé dans la sphère scientifique par rapport au
potentiel politique que les nouvelles technologies du Web 2.0, notamment les médias
sociaux, pouvaient avoir sur le renouvellement démocratique et plus particulièrement
leur apport à la transformation de la relation entre citoyens et acteurs politiques. Avant
d’exposer ces discours, nous nous attarderons d’abord à comprendre ce qu’est le Web
2.0 ainsi que ce que recouvrent exactement les mots médias sociaux et réseaux sociaux.

1.5 Web 2.012, médias et réseaux sociaux

Les nouvelles pratiques de communication politique émergent dans un environnement


communicationnel caractérisé par l’avènement du Web 2.0 et un engouement pour ses
médias, dits sociaux, et dont les potentialités favoriseraient des pratiques interactives
innovantes. Appréhender les pratiques communicationnelles des partis politiques et des
citoyens sur ces médias nécessite tout d’abord de définir explicitement ces technologies,
leurs caractéristiques et valeurs ajoutées, de même que parler de leurs usages politiques,

12
Alors que le Web 2.0 est vu comme le présent du Web, certains experts parlent du Web 3.0 ou du Web
sémantique (Charlet et al., 2005, p. 7) comme de son futur. Plusieurs discussions et scénarios sont
imaginés pour décrire le Web 3.0, mais aucune définition précise de ce que sera un média 3.0 n’est
encore proposée. Certes, avec le mouvement de « l’Open Data », des ontologies et de la sémantique,
nous assistons à ses balbutiements ; toutefois, le Web 3.0 demeure encore à la date d’aujourd’hui un
projet d’avenir qui bénéficiera du développement et des évolutions qu’aura connues le Web 2.0.
28

très exactement, de leur apport aux dynamiques communicationnelles de la


communication politique.

L'expression Web 2.0 qualifie les récentes évolutions d’Internet aussi bien au niveau
des plateformes numériques employées qu'au niveau des usages médiatisés par ceux-
ci (Millerand et al., 2010). Du point de vue des usages, le Web est dit social, participatif
ou contributif, car permettant aux utilisateurs de se constituer en réseaux d'échange et
de participer activement à la création et à la diffusion des contenus numériques (Proulx
et al., 2012 ; Millerand et al., 2010 ; Bouquillon et Mattews, 2010). Ces usagers sont
dans cet espace, au cœur de la production et de la diffusion de ces contenus (User
Generated Content-UGC) (Millerand et al., 2010, p. 2). Ils s'affranchissent ainsi des
traditionnels intermédiaires d'informations, devenant non plus de simples
consommateurs passifs, mais des vrais producteurs, voire des collaborateurs.

Les gens ordinaires - les amateurs, les citoyens, les utilisateurs lambda –
en viennent à développer une compétence cognitive et communicationnelle
suffisante pour leur permettre d’intervenir directement dans la production
et la diffusion des contenus médiatiques, qu’il s’agisse d’information, de
recommandations culturelles ou de publicité (Proulx et al., 2012, p. 3).

Au-delà d’une évolution dans les technologies et dans les usages, le Web 2.0 représente
une évolution culturelle, car il modifie le rapport de l’individu à cet environnement
numérique et à l’information qui s’y trouve. Le Web n’est plus vu comme une
constellation de sites reposant sur des technologies diversifiées et permettant l'accès à
des informations, mais comme un nouveau mode d’interaction, voire de socialisation
qui dépasse la dimension technologique pour embrasser la dimension humaine comme
le précisent Bouquillon et Matthews (2010).

Proulx et Millerand (2010) parlent d’un Web social. Ainsi, dans une tentative de
définition de ce phénomène, ils prônent dans leur contribution une vision pragmatique
29

qui consiste à considérer le Web 2.0 ou le Web social comme un dispositif


sociotechnique, où il serait difficile d'isoler « ce qui révèlerait d'un « pur technique »
de l'univers d'un « pur social » (2010, p. 17). Il s’agit d’un « dispositif polymorphe »,
c'est dans ces termes que les deux auteurs qualifient et circonscrivent le Web social,
polymorphe, dans le sens où il est possible de le présenter à la fois sous ses aspects
technologiques sans pour autant négliger le côté social qui le sous-tend par allusion aux
pratiques sociales qui s'y forment.

Les termes réseaux sociaux et médias sociaux sont parfois utilisés de manière
substitutive pour désigner des plateformes ou des outils interactifs issus du Web 2.0,
alors qu’ils recouvrent en fait des acceptions fort diverses aux dimensions distinctes.
Si en Amérique du Nord et dans les pays anglo-saxons, on parle de médias sociaux,
« Social média » (Bédard et Charest, 2013, p.42), en Europe, les appellations sont
multiples et révèlent la diversité des conceptions : réseaux sociaux, sites de réseaux
sociaux, sites de réseaux sociaux numériques ou encore réseaux socionumériques
(Stenger et Coutant, 2013, p.110).

Avant de définir ce que recouvre l’acception « médias sociaux », une mise en


perspective historique rapide de chacun des termes composant ce vocable s’impose.
Ainsi, loin de rappeler toutes les définitions proposées pour « média », qui sont
d’ailleurs très nombreuses, nous invoquerons ici l’explication de Balle (1990). Ce
dernier définit le média comme étant « un équipement technique permettant aux
hommes de communiquer l’expression de leur pensée, quelles que soient la forme et la
finalité de cette expression » (1990, p. 50). Partant du cadre de notre recherche, les
médias sont pris au sens de supports permettant aux usagers de communiquer et
diffuser une information.
30

Par ailleurs, ils sont dits sociaux, parce que comme le précisent Proulx et al. (2012),
leur utilisation a une finalité sociale, qu’il s’agisse de discuter, d’interagir, de se mettre
en réseau ou de socialiser. Leur existence même tient essentiellement aux flux continus
des interactions et des échanges des contenus entre ces êtres singuliers, qui construisent
l’organisation du social (2012, p. 4). L’unicité de ces médias ne réside pas dans le fait
qu’ils permettent de tisser des liens avec des individus qu’on ne connait pas, mais tient
davantage au fait qu’ils rendent visibles des cercles relationnels et permettent leur
articulation. Autrement dit, leur particularité réside dans l’actualisation de liens latents,
c’est-à-dire des liens non activés socialement, qui resteraient dans le registre des
sociabilités de chacun des utilisateurs sans cette mobilisation effective (Granjon, 2011,
p. 102).

Par ailleurs, un média est manifestement et par définition un outil émergeant du social,
car les outils de communication n’émergent qu’en société et évoluent en son sein
(Stenger et Coutant, 2013). Cette mise au point nous amène à nous poser cette grande
question : est-ce que les médias du Web 2.2 sont plus sociaux que les médias
traditionnels comme la presse, la radio ou la télévision ? S’il y a une réponse à donner,
c’est bien du côté des mutations qui ont touché la communication et ses pratiques ces
dernières années.

1.5.1 Les médias sociaux : mutation de la communication

Les médias sociaux bouleversent certainement les pratiques de communication faisant


émerger de nouvelles, que ce soit dans les manières d’interagir avec l’information ou
encore dans l’accès généralisé à la participation pour tous les usagers. En effet, l’un
des aspects de cette mutation résiderait dans l'émergence d'une forme sociale singulière
de communication prenant appui sur un nouveau type de média de masse, qui est certes
« massif, mais produit, reçu et ressenti individuellement » (Proulx et Millerand, 2010,
p. 25).
31

L’autre aspect de cette mutation réside : 1) dans les possibilités de diffusion de


l’information à l’échelle planétaire avec des moyens accessibles, 2) dans la nouvelle
configuration communicationnelle permise grâce à ces médias où le modèle
traditionnel (unidirectionnel) de diffusion de l’information serait remplacé par un
modèle où coexisterait un modèle vertical de communication et un autre horizontal
d’échange pair-à-pair et 3) le développement de formats inédits d’écriture (messageries
instantanées, microblogging, notamment) (Proulx et Millerand, 2010, p. 26).

L'usage contributif incarnerait selon Proulx et Millerand (2010) une évolution profonde
dans les pratiques de communication, dans la mesure où ces usages ne sont pas
rémunérés financièrement et seraient motivés par de puissantes gratifications
symboliques.

Pour Jackson et Lilleker (2009), c’est l’interactivité qui fait la force des médias sociaux,
voire leur pivot les distinguant des autres médias comme la radio ou à la télévision. Par
interactivité, ils sous-tendent la mesure dans laquelle une technologie de
communication pouvait créer un environnement de médiation dans lequel les
participants s'engagent dans un message réciproque et communiquent sous différentes
façons (one-to-one, one-to-many et many-to-many), et à la fois de manière synchrone
comme asynchrone (Jackson et Lilleker, 2009, notre traduction).

Dans la même veine, Millerand et al. (2010), évoquant l’importance de l’aspect


relationnel du nouvel environnement sociotechnique, affirment que le noyau du Web
social et des médias sociaux réside dans les interactions médiatiques qu’il contribue à
créer, non seulement à travers les transactions des utilisateurs avec les contenus, mais
également dans la constitution de réseaux sociaux entre les usagers. Le Web social se
développerait à travers un tissu extensif de relations multidirectionnelles entre les
acteurs (Cité par Millerand et al., 2010, p. 3).
32

La « verticalité horizontale » incarnerait aussi une nouvelle configuration technologique


de la communication, qui serait propre aux médias sociaux. En effet, si dans les médias
traditionnels, le modèle de communication dominant était dit « le un à plusieurs » (one
to many) par allusion à une circulation verticale de l’information, dans les médias sociaux,
le modèle de communication est dit « plusieurs à plusieurs » (many to many) : chacun
peut être producteur et diffuseur d’informations et pas seulement consommateur (Battisti
et Muet, 2007, p. 325). Cette mise en perspective étant faite, qu’entendons-nous alors
par « médias sociaux » ?

1.5.2 Les médias sociaux : définitions

Pour Proulx et al. (2012), les médias sociaux regroupent sous la même enseigne une
grande variété de plateformes comme les blogues, les wikis tels que Wikipédia, les
sites de réseaux socio-numériques comme Facebook, les microblogues comme Twitter,
le bookmarking collectif tel que [Link], et le partage de contenus médiatiques
comme la musique, les photos et les vidéos.

Partant de cette grande variété de plateformes, les auteurs estiment que les médias
sociaux sont des supports médiatiques permettant aux usagers de maintenir une
présence en ligne, d’interagir et de communiquer soit de manière interpersonnelle ou
en groupe (Proulx et al., 2012, p. 4). Dans la même lignée, Stenger et Coutant (2013)
affirment que la plupart des sites regroupés sous l’appellation « médias sociaux »
abritent des activités guidées par un intérêt particulier visant la communication et
l’échange d’information, qu’on parle de publication, de partage, de discussion ou
d’interconnexion (2013, p. 109). En revanche, ils ajoutent que les réseaux
socionumériques donnent lieu à des activités guidées par la sociabilité ou par l’amitié.
« Il ne s’agit plus de se retrouver pour des activités, mais de se retrouver tout court »
(Ibid.).
33

La définition la plus communément répandue pour qualifier les médias sociaux est celle
de Kaplan et Haenlein (2010, p. 61), « a group of Internetbased applications that build
on the ideological and technological foundations of Web 2.0, and allow the creation
and exchange of user generated content ». Si cette définition a le mérite de faire une
classification des médias sociaux selon les deux dimensions qui lui sont inhérentes, à
savoir la dimension média et la dimension sociale qui nous rappelle l’idée de l’usager
créateur de contenu, cette définition s’inscrit selon Stenger et Coutant (2013) dans une
logique déterministe (p.110). Elle ne prendrait pas en considération, ni les contextes,
ni les usages, ni la variété des appropriations faites par les utilisateurs.

À cette définition, les deux auteurs proposent une conception plus globalisante, axée
sur une approche sociotechnique des médias sociaux qui considère les caractéristiques
structurantes de ces plateformes et les voient comme le support de pratiques et de
valeurs sociales très variées (2013, p. 109). Cette conception est inspirée des travaux
de Mayfield (2008) qui a identifié cinq caractéristiques spécifiques aux médias sociaux :

La participation : ces médias reposent sur le principe d’expression et de contribution


et permettent aux parties prenantes de s’engager dans une interaction et un mouvement
de rétroaction.

La conversation : les médias sociaux permettent de s’engager dans des conversations


bidirectionnelles plutôt que dans des transmissions unidirectionnelles d’informations.

La connectivité : des liaisons interpersonnelles possibles entre les utilisateurs peuvent


être créées grâce aux médias sociaux.

Le sens de la communauté : les médias sociaux permettent aux individus de


développer des relations avec d’autres personnes qui partagent des intérêts ou
caractéristiques communes.

L’ouverture : les médias sociaux sont ouverts à la rétroaction et à la participation des


utilisateurs. Leur contenu évolue dans une logique de flux continu fait de témoignages,
de commentaires, et de partage de documents et d’informations (Mayfield, 2008, p. 5).
34

Dans le cadre de notre thèse, nous retiendrons les caractéristiques de Mayfield (2008)
que nous enrichirons avec la définition que donnent Proulx et al. (2012) aux médias
sociaux, c’est-à-dire des plateformes composées « de flux informationnels et
communicationnels en circulation constante ». Ces médias sont sociaux parce que « la
nature même de ce qui les constitue est faite du répertoire des interactions entre tous
ces êtres singuliers, membres des multitudes, qui construisent, ce faisant, l’organisation
du social » (2012, p. 5). Maintenant que nous avons défini ce que nous entendons par
médias sociaux, quelles différences en faisons-nous des réseaux sociaux ?

1.5.3 Les réseaux socionumériques

C’est l’établissement des liens sociaux et les possibilités d’interconnexions entre les
individus qui permettent de distinguer un réseau d’un média social. C’est ce qu'atteste
Yanoshevsky (2010), pour qui « un réseau informatique devient social lorsqu'il lie des
personnes ». Elle définit d’ailleurs les « Réseaux sociaux informatiques », comme étant
« un ensemble de personnes, organisations et autres entités sociales liées par un
ensemble de relations sociales significatives [...] » (2010, p. 2).

Les réseaux socionumériques doivent être envisagés comme étant des sites reposant
sur un lien social et les médias sociaux comme une constellation de sites permettant
une interaction sociale. Partant de cette définition, les réseaux sociaux font partie des
médias sociaux (Charest et Bédard, 2013, p. 42). Ils en sont plus précisément les canaux.
Ils sont une réplique des réseaux traditionnels (tissu de relations et de liens entre
plusieurs personnes physiques ou morales), mais sans les contraintes géographiques et
sociales. Ce sont des espaces virtuels qui permettent de connecter des gens partageant
ou non les mêmes intérêts ou ayant des profils similaires. Ils permettent également leur
mise en visibilité et sont des supports d’expression identitaire favorisant des occasions
de dialogue selon Stenger et Coutant (2013).
35

Dans le cadre de notre thèse, pour faire référence à notre objet d’étude que sont les
pages Facebook des partis politiques, et à l’instar de Stenger et Coutant (2013), nous :
1) soutiendrons que les réseaux socionumériques ne constituent qu’une partie des
médias sociaux et 2) nous affirmons que cette expression, telle que saisie, a l’avantage
de « rappeler dans sa forme même que les aspects sociaux et numériques sont deux
dimensions intrinsèquement constitutives du phénomène observé » (2013, p. 110).

1.5.4 Facebook comme objet de recherche

La présente recherche s'intéressera aux dynamiques communicationnelles se déroulant


sur les pages Facebook des partis politiques. Faisons une parenthèse ici pour définir ce
média et justifier son choix pour notre recherche.

Facebook a été fondé en 2004 par Mark Zuckerberg et ses collègues, alors qu’ils étaient
étudiants à l’Université Harvard aux États-Unis. Destiné initialement aux étudiants de
la même université, Facebook s'est ensuite ouvert à d'autres universités américaines
avant de devenir accessible à tous en 2006.

Aujourd’hui, Facebook est rendu le premier réseau social dans le monde, avec plus de
2,74 milliards d’abonnés actifs (Facebook, 2020, S.P.), touchant ainsi un public aussi
large, et ce, dans un délai aussi court. La force de Facebook réside dans son graphe
social qui permet une diffusion virale très rapide des messages entre cercles d’amis. Sa
puissance réside également dans les différentes possibilités qu’il offre, qu’il s’agisse
de segmenter, cibler les messages, ce qui permet facilement d’adapter les discours en
fonction des intérêts de chacun des divers groupes d’électeurs. Véritable outil de
socialisation en ligne, Facebook donne aux utilisateurs la possibilité de communiquer,
d'échanger autour de thèmes personnels et surtout de se créer des identités et de se faire
une représentation de soi, de sorte que chaque profil puisse présenter des signes
36

distinctifs, tout en générant des réseaux de relations nécessaires à une culture citoyenne
(Jouët et Rieffel, 2013).

Le choix de Facebook pour notre recherche s’explique par plusieurs raisons. D’un point
de vue macro, Facebook se démarque de toutes les autres plateformes du Web 2.0 par
la régularité de ses visiteurs et leur nombre comme on l’a vu plus haut. Ce choix
s’explique également à un niveau micro, par la popularité de ce réseau au Canada et
particulièrement au Canada francophone.

En effet, un sondage mené en avril 2020 par la Ryerson University Social Media Lab
sur l’état des médias sociaux au Canada, révèle qu'une majorité écrasante d'adultes
canadiens en ligne (94%) ont un compte sur au moins une plateforme des médias
sociaux. Facebook demeure la plateforme la plus populaire, puisque 83% des
utilisateurs adultes, auraient au moins un compte sur ce média. Par contre, la part des
utilisateurs de Facebook âgés de 18 à 24 ans aurait chuté de 11% (de 95% en 2017 à
84% en 2020).

Rappelons qu’en 2018, 84% des utilisateurs iraient sur Facebook au moins une fois par
jour au Canada. Ce degré d’assiduité était moins fort quand il s’agit d’Instagram (64%)
et de Twitter (54%). Ces chiffres sont tirés d’un sondage en ligne mené par
l’Observateur des technologies médias, un organisme de recherche rattaché à
CBC/Radio-Canada, auprès d’environ 4000 Canadiens13. Par ailleurs, si Facebook est
populaire au Canada en général, il l’est encore plus auprès des francophones, puisque

13
La Presse. (2019). Montréal. Récupéré le 4 février 2019 de [Link]
0cf6-49e7-b802-8ad6a747b4c8__7C___0.html
37

sur les 84% qui utilisent le réseau de manière assidue, 77 % seraient des francophones.
Des chiffres qui corroborent, d’ailleurs, l’étude menée par le Centre facilitant la
recherche et l’innovation dans les organisations (CEFRIO) en 2018 affirmant que
Facebook serait employé par 70% des adultes québécois, comparativement à 68 % pour
l’ensemble du Canada. Comme le démontre la figure suivante :

Figure 1 : Les médias sociaux utilisés par les Québécois en 2018

Le CEFRIO remarque également, à travers cette étude, que Facebook attire les adultes
âgés de 18 à 44, alors que les 18-24 ans seraient davantage attirés par Instagram et
Snapchat. Selon les statistiques de 2015 du même organisme, « 6 utilisateurs sur dix »
(54,7 %) suivent au moins un organisme, une entreprise ou une personnalité sur les
38

médias sociaux » (CEFRIO, 2015, p. 9). Chez nos voisins américains, la raison
principale évoquée par ceux qui suivent des partis ou personnalités politiques sur
Facebook serait l’accès aux nouvelles politiques en primeur.

1.5.5 Conclusion partielle

Le Web 2.0 « charrie » plusieurs définitions et son acception ne fait pas l’unanimité. Il
incarnerait une série de changements difficiles à résumer en une seule approche.
Toutefois, le consensus qui se dégage fait de lui un phénomène qui marque le passage
d'un Web classique vers une nouvelle génération qui, sur le plan humain, laisse place
à des utilisateurs plus actifs, plus collaboratifs, avec plus de pouvoir de contribution et
qui, sur le plan technologique, interpelle des plateformes plus intelligentes, plus
mutualisées, ouvertes et plus ergonomiques (Bachisse et Dufour, 2011, p. 8). Les
potentialités participatives de ce Web offrent un nouveau mode d'interaction, voire de
socialisation, qui dépasse la dimension technologique pour embrasser la dimension
humaine. L’engagement des utilisateurs apporte une valeur ajoutée au Web contribuant
à bâtir un capital social (p.7).

Il semble également, à la lecture de tous ces éléments, que la philosophie et les


principes véhiculés par les médias sociaux et les réseaux socionumériques, notamment
Facebook, se conjuguent bien avec certaines notions comme celles de la liberté
d'opinion, la volonté commune, les communautés d'interaction entre individus ayant
les mêmes groupes d'intérêt et démocratisation des échanges.

Par ailleurs et puisque l’idée à l’origine de notre travail est de questionner les pratiques
sous-jacentes à l’usage des réseaux socionumériques, notamment Facebook, en
communication politique, l’efficience de notre cadre conceptuel gagnerait si on
s’attarde sur cette question d’usage politique de ces médias.
39

1.6 Usages politiques des médias sociaux

Avant d’aborder, avec plus de détails, la question d’usages politiques des médias
sociaux, il nous a paru pertinent de s’attarder d’abord sur certains concepts, comme :
usage, utilisation et pratique qui semblent parfois se confondre, voire se superposer
dans cette recherche. Ainsi, pour Breton et Proulx (2012), la notion d’utilisation
renvoie au simple emploi d’une technique dans un face-à-face avec une plateforme (p.
268). Elle est surtout utilisée pour parler des aspects ergonomiques et fonctionnels ainsi
que le design des interfaces humaines-machines. Pour ce qui est des usages, il s’inscrit
selon ces mêmes auteurs dans un processus d'intermédiation sociotechnique,
constituant ainsi un geste social porteur de significations.

Faisant la distinction entre le concept d’usage et celui de la pratique, Jouët (1993)


affirme que :

L’usage est […] restrictif et renvoie à la simple utilisation tandis que la


pratique est une notion plus élaborée qui recouvre non seulement l’emploi
des techniques (usage), mais aussi les comportements, les attitudes et les
représentations des individus qui se rapportent directement ou
indirectement à l’outil (Jouët, 1993, p. 371).

La pratique renvoie donc au sens des interventions des individus dans la société et du
rôle joué par la production du sens dans l'orientation de leur action sociale (Breton et
Proulx, 2012).

L’usage, pour sa part, renvoie à l’utilisation réelle et effective de la technique, alors


que la pratique prend en compte les aspects contextuels de cette utilisation. Pour
Millerand (1998), cette distinction n’est pas très fréquente dans les recherches. Par
contre, ce qui semble s’imposer lorsqu’il s’agit de parler d’usage est la question de
différence entre « usages » et « usages sociaux ». Ainsi, cette dernière affirme que les
40

usages sociaux sont des modes d’utilisation qui se manifestent de manière récurrente
et qui s’insèrent dans la lignée des pratiques culturelles préexistantes. En ce sens dans,
le tissu des rapports sociaux et des structures de pouvoir dans lesquels ces usages
s’imposent. Elle ajoute que cet usage devient social dans la mesure où il est possible
« de saisir les modalités selon lesquelles ce dernier participe de la définition des
identités sociales des sujets » (Millerand, 1998, p. 4), et ce, à l’aune d’un horizon
culturel constitué de l’ensemble des présuppositions qui constituent le tissu social.

Dans le cadre de notre recherche, nous appréhendons l’usage comme étant l'emploi de
Facebook par les citoyens et les partis politiques en situant ce dernier dans un contexte
sociopolitique et en prenant en considération les rapports qui s’y établissent, ainsi que
les particularités des individus qui les utilisent. Quant aux pratiques, nous les
appréhendons dans cette recherche par l’ensemble complexe de conduites,
comportements ou actes que les partis politiques et les citoyens ont acquis et qui se
traduisent par un agir mis en application pour réaliser, dans le cas qui nous préoccupe,
des activités communicationnelles sur Facebook.

1.6.1 Un engouement pour les médias sociaux en politique au Québec

De plus en plus de politiciens et de partis politiques au Québec et partout dans le monde


ont recours aujourd’hui aux technologies numériques, notamment aux médias sociaux,
qui deviennent presque des incontournables, dans la mesure où il y a des attentes, en
ce sens, de la part des citoyens.

Comme le précisent les résultats du sondage annuel mené par le CEFRIO en 2018, «
83% des adultes québécois utiliseraient au moins un réseau social dans le cadre de leur
usage personnel d’Internet, ce qui représente une hausse notable de 16 points de
pourcentage par rapport à 2016 » (CEFRIO, 2018, p. 6).
41

Ainsi, à l'ère de Twitter, de Facebook et d’Instagram, plusieurs partis politiques,


notamment nos quatre formations politiques québécoises, ont choisi d’assurer leur
présence sur ces médias afin d’étendre la portée de leurs actions et multiplier les liens
de proximité avec les citoyens en les rejoignant directement dans leurs univers de
communication. La quasi-totalité des candidats au moment des élections provinciales
de Québec de 2018 disposait d’une page Facebook aux couleurs de leur parti politique.
Ces pages leur servaient de vitrines à l’aide desquelles ils essayaient de se démarquer
dans leurs diverses circonscriptions, certains étant suivis plus que d’autres, comme le
démontre la figure suivante :

Figure 2 : Les 10 candidats élections provinciales du 1er octobre 2018 les plus suivis
sur Facebook

Il semble que les politiciens et les partis politiques soient convaincus de la nécessité
d'investir l’univers des médias sociaux comme outils de communication privilégiés. Il
semble également que l’utilisation de ces technologies comme plateformes de
participation présente autant d’intérêt pour les citoyens. La question qui se pose à ce
42

niveau est la suivante : qu’en est-il de la réalité de cet intérêt sur le terrain ? Que
révèlent les recherches menées sur l’usage des médias sociaux, notamment Facebook
en communication des partis politiques du Canada, du Québec et ailleurs dans le
monde ?

Afin de situer notre recherche dans le contexte de la littérature portant sur la


communication politique en ligne et afin d'être en mesure d'illustrer l'aspect novateur
de notre travail, nous nous arrêterons succinctement sur certains travaux déjà effectués
sur la question.

1.6.2 Les médias sociaux comme outils de communication politique

Depuis que les partis politiques ont investi les médias sociaux, les travaux se sont
multipliés et cet objet de recherche s’est révélé d’une grande fécondité,
particulièrement dans la dernière décennie (Samall et Jansen, 2020 ; Raynauld et al.,
2019 ; Lalancette, 2018 ; Aldrin et Hubé, 2017 ; Monnoyer-Smith et 2014 ; Small et
al., 2014 ; Lees-Marshment 2014). Un vaste spectre de thèmes et de thématiques a été
exploré, notamment pour analyser le degré d’appropriation de ces médias par les
formations politiques, leur usage comme supports de communication et de campagnes
électorales, les motivations derrière cet usage ainsi que les incidences politiques qui en
découlent.

Dans une tentative de classification des thématiques couvertes par certains travaux
menés sur la communication politique en ligne, Gibson et Ward (2009) ont identifié
trois grands axes de recherche : 1) l’arène interne du parti, où l’accent est porté sur le
rôle que jouent les TICs dans le renforcement de la communication interne du parti, 2)
l’arène inter-parti qui examine l’impact des campagnes menées en ligne sur la
compétitivité des partis mineurs ainsi que sur leurs relations avec l’électorat et 3)
l’arène systémique qui se penche sur les incidences de l’usage des TIC relativement à
43

la position des partis dans la sphère démocratique et aux configurations fonctionnelles


et structurelles qui en émergent (Gibson et Ward, 2009, p. 87). Ces axes ont évolué au
fur et à mesure que les technologies se sont développées, leurs potentialités se sont
améliorées et leur appropriation par les différents acteurs politiques s’est
progressivement accrue.

[Link] L’hybridité médiatique

Avec l’émergence des nouvelles technologies, notamment celles du Web 2.0, la


communication des partis politiques a progressivement évolué vers le terrain du
numérique. Toutefois, loin de se faire dans une optique de dichotomie avec les
stratégies et outils de communication hors ligne, cette modernisation s’est plutôt opérée
dans une perspective de continuum, ou ce que les spécialistes des « époques de la
communication politique », qualifient d’hybridité médiatique (Small et Giasson, 2020 ;
Giasson et al., 2018b ; Chadwick, 2017 ; Kreiss, 2016). Dans cet environnement
hybride, les anciennes logiques et techniques de communication politique coexistent
avec les plus récentes et interagissant de manière interdépendante et dans une
dynamique synergique :

The hybrid media system is built upon interactions among older and newer
media logics—where logics are defined as bundles of technologies, genres,
norms, behaviors, and organizational forms—in the reflexively connected
social fields of media and politics. Actors in this system are articulated by
complex and ever-evolving relationships based upon adaptation and
interdependence and concentrations and diffusions of power (Chadwick,
2017, xi).

Par ailleurs, force est de constater que ce processus d’hybridation prend, en temps de
campagnes électorales, des significations différentes, dépendamment des facteurs
institutionnels, contextuels, des ancrages idéologiques, des ressources financières ou
44

encore de la position des partis sur l’échiquier politique. C’est ce que révèle la
littérature menée sur ce sujet (Dubois, 2019 ; Greffet et Giasson, 2018 ; Vaccari, 2013).

Au Québec par exemple, les campagnes sur les médias sociaux sont à appréhender dans
une logique de positionnement et de riposte, alors qu’en France, ce sont les potentialités
de mobilisation et d’action que ces médias permettent d’organiser, qui structurent le
jeu partisan (Greffet et Giasson, 2018, p.12). D’autres travaux démontrent que les partis
au pouvoir sont prudents et moins prompts à adopter les médias sociaux, privilégiant
ainsi des communications Web plus contrôlées (Stromer-Galley, 2016 ; Vaccari, 2013),
alors que les candidats et les partis d’opposition, en situation de « challenger » seraient
plus propices à innover et à les adopter.

Quoi qu’il en soit, il est patent que l’hybridité médiatique soit devenue une réalité pour
plusieurs partis politiques au Canada comme ailleurs, qui leur impose une forte
pression (Small et Giasson, 2020). Une pression qui les pousse à investir de plus en
plus dans les outils technologiques (Esselment et al., 2017), à produire des contenus
différents pour plusieurs canaux et plateformes, à gérer stratégiquement et avec
cohérence l’ensemble des communications et à occuper le Web de façon ininterrompue.
Cette transformation de la communication politique est désormais ancrée dans ce que
les chercheurs appellent « la campagne permanente » où les partis politiques
maintiennent un état de préparation permanent qui s’accentue à l’approche des
élections (Small et Giasson, 2020 ; Bastien et Greffet, 2009). Cette préparation irait
même au-delà des limites de la période de campagne officielle pour devenir
omniprésente selon Esselment et Giasson (2020), qui parlent de « the pervasiveness of
the permanent campaign ethos in Canadian politics » (2020, p.213).
45

[Link] Stratégies de communication politique en ligne

S’intéresser aux stratégies de communication politique en ligne, c’est aborder deux


éléments qui l’échafaudent selon Dubois (2019), à savoir : l’approche
communicationnelle mobilisée ainsi que les objectifs stratégiques qui y sont derrière.

Nous savons depuis fort longtemps que la théorie de la communication politique a été
abordée à travers le paradigme de la communication persuasive ou de style propagande
(Lilleker et al., 2010). Dans les deux cas, l'objectif de la communication est de modifier,
altérer ou renforcer les croyances et comportements des citoyens de façon à les faire
coïncider aux préférences des acteurs politiques (Gerstlé et Piar, 2020 ; Gingras, 2010).
Ce style de communication ne supposait pas de dialogue et inscrivait les rapports entre
émetteurs et récepteurs dans un schéma communicationnel « un à plusieurs » (one to
many) par allusion aux médias traditionnels et par allusion à une circulation verticale
de l’information (top-down) allant de la transmission des messages par les élites à leur
réception par les masses (Jackson et Lilleker, 2009). Bien que ce paradigme reste
dominant pour la compréhension de la communication politique en ligne, notamment
en période électorale, il n'en demeure pas moins que l'arrivée des médias sociaux a
bousculé plus ou moins ses règles, du moins c’est ce qu’avance une partie de la
littérature sur la question.

Ainsi, grâce à la diversification des formats numériques d'expression et de participation,


de nouveaux modes d'interaction, aux formats variés, émergent entre citoyens et élus
politiques. Pour Kalnes (2009) les blogues, par exemple, sont la meilleure occasion
pour les politiciens de communiquer leurs idées et obtenir des réponses de tous genres
sur certaines questions qui interpellent l’opinion publique. Cardon (2013a) ajoute que
si les outils numériques ne modifient pas les règles de la communication politique, ils
changent néanmoins les modalités de la délibération des citoyens avec les pouvoirs
46

publics. Ces technologies contribuent à favoriser les débats à la fois à l’intérieur des
partis, mais également avec sa périphérie (2013, p. 34).

Ces propos optimistes ont été nuancés par certaines recherches de terrain puisqu’une
grande majorité des études menées sur la question (Esselment et Giasson, 2020 ;
Dubois, 2019 ; Giasson et al., 2018b ; Lalancette, 2018 ; Esselment et al., 2017 ;
Verville, 2012 ; Jackson et Lilleker, 2009, Bastien et Greffet, 2009) démontrent que la
logique de la communication politique en ligne, notamment sur les médias sociaux
demeure unidirectionnelle, informative et promotionnelle. Les avantages d’un dialogue
politique interactif ne valaient pas le risque de perdre le contrôle du message selon
Marland et al. (2014). Ainsi, la maîtrise du message, son ajustement à l’auditoire visé,
la personnalisation, la mise en scène et la construction d’un éthos favorable seraient,
entre autres choses, les maitres-mots de cette communication.

En effet, dans une étude exploratoire visant à dresser le portrait des pratiques en ligne
des partis municipaux québécois sur Facebook à l’occasion des élections municipales
de 2017, Dubois (2019) affirme que toutes les formations politiques, objets de l’étude,
ont adopté une approche « anémique » en termes d’interaction, misant d’abord sur les
fonctions d’information et de promotion/personnalisation. Les mêmes constats, nous
les retrouvons dans les conclusions de Lalancette (2018) qui s’est intéressée aux
stratégies déployées par les différents candidats lors de la campagne électorale
québécoise de 2012 dans leur biographie officielle. Des résultats qui illustrent l’accent
mis sur la perpétuelle production et légitimation de soi, la personnalisation du pouvoir,
et la projection d’un éthos politique cohérent pour l’incarner.

Des conclusions qui concordent sensiblement à celles de 1) Giasson et al. (2018b)


visant à déterminer les objectifs stratégiques de campagne tels qu’ils ressortent dans
les discours des équipes de campagne de l’élection présidentielle québécoise et
47

française (toutes deux en 2012), 2) de Bastien et Greffet (2009) qui ont procédé à une
analyse comparative des contenus des sites Web partisans durant les campagnes
législatives de 2007 en France et au Québec et 3) de Jackson et Lilleker (2009), qui
avaient examiné cette problématique dans une perspective d’usage des technologies du
Web 2.0 par les partis libéraux britanniques lors des campagnes électorales de 2009.

Les conclusions de ces trois recherches et celles d’autres travaux menés dans des cadres
contextuels différents (Kreiss, 2016 ; Vaccari, 2013) convergent sensiblement autour
des mêmes résultats. Elles démontrent que bien que les partis politiques aient embrassé
le potentiel mobilisateur et communicationnel de ces médias, il n’en demeure pas
moins que leurs stratégies revêtaient une approche officielle, très structurée et à sens
unique. Des stratégies se rapprochant davantage d’un modèle « Web 1.5 » ; une
concaténation intelligente entre le Web 1.0 et le Web 2.0, où les potentialités
interactives et dialogiques des outils du Web de la deuxième génération ont cédé la
place au contrôle et à une interactivité limitée (Giasson et al., 2013).

La logique hiérarchique du « top-down » n'a pas été supplantée par les potentialités de
dialogue horizontal permises par les médias sociaux auxquels. À l’aune de ces résultats,
trois grands objectifs guideraient les logiques communicationnelles : 1) des objectifs
d’info-diffusion de contenus partisans et de campagne, 2) des objectifs politiques,
notamment pour recueillir des fonds et mobiliser des soutiens et enfin 3) des objectifs
de marketing, de personnalisation et de ciblage politique, particulièrement sur
Facebook ou Twitter. Sur ce sujet, Cardon (2013a) affirme que ce sont désormais des
logiques de calcul, de buzz, de quête instrumentale de visibilité qui sont devenues la
nouvelle culture du Web. Une culture érigée sur des propos cinglants, des punchlines
aiguisés, des tweets, clash, ou encore de storytelling, notamment (2013a, p. 37).
48

[Link] Les usages politiques citoyens du Web

Quels usages font réellement les citoyens des médias socionumériques notamment dans
une perspective de participation politique ? Quelles sont leurs motivations et attentes à
l’égard des espaces numériques partisans et quelles analyses pouvons-nous faire des
facteurs pouvant avoir un impact sur la participation politique ? Il s’agit de quelques
questions auxquelles bien des chercheurs s’y sont attelés (Lalancette et Bastien, 2019 ;
Bastien et Wojcik, 2018 ; Latzo-Toth, et al., 2017 ; Kalnes, 2009).

D’emblée, certaines recherches (Small et al., 2014) ont démontré que les médias
sociaux ne sont qu’une source secondaire dans la consommation d’informations
politiques. Ces mêmes chercheurs ont identifié cinq grandes catégories d’actions
adoptées par les citoyens en ligne, à savoir : la collecte d'informations, l'utilisation des
services de gouvernement électronique, la discussion politique, la participation
conventionnelle (don à des partis, échange électronique avec un représentant, adhésion
à un parti, vote en ligne) et la participation non conventionnelle (boycottages,
manifestations en ligne, activisme pour les mouvements sociaux) (2014, p.21, notre
traduction).

Sur cette même lignée, et en s’appuyant sur des données quantitatives et qualitatives
produites dans le cadre du projet [Link] 14 , Lalancette et Bastien (2019)
affirment que l’information serait la motivation la plus importante qui pousse les
citoyens sondés (à priori très engagés politiquement) à consulter les médias
socionumériques des partis politiques (Facebook, Twitter, YouTube). Bien que les
contenus qui y sont déposés puissent être considérés comme des outils éducationnels

14
Le projet était intitulé [Link] : stratégies, contenus et perceptions des usages politiques du
web en période électorale. Le cas des campagnes électorales présidentielle française et législative
québécoise.
49

parfois complémentaires aux médias traditionnels, il n’en demeure pas moins que des
attentes non comblées accompagnent leur évaluation de ces campagnes, et qu’on peut
résumer dans les éléments suivants :

Les internautes interrogés s’attendent toutefois à ce que les acteurs


politiques assurent une présence constante sur les plateformes
socionumériques, qu’ils utilisent celles-ci d’une manière authentique, qui
favorise la proximité et la rétroaction. Ils s’attendent à une dynamique
interactive et à des messages au ton moins formel ou rigide que celui
employé sur d’autres supports de communication (Lalancette et Bastien,
2019, p.16).

Les médias sociaux ne sont en fait que de nouveaux outils pour propager de vieux
discours, et l’interactivité tant espérée par les citoyens ne serait pas encore au rendez-
vous. D’ailleurs ces mêmes auteurs s’interrogent si un tel écart entre les normes et les
pratiques qui caractérisent les médias numériques n’expliquerait pas le degré de
cynisme et le désenchantement des citoyens à l’égard du politique (Ibid., p.14). Des
constats qui trouvent écho dans les conclusions de Giasson et al. (2013) qui expliquent
que les blogueurs québécois étaient pessimistes face à leur pouvoir réel d’influence de
l’activité politique québécoise.

Par ailleurs, l’utilisation des réseaux socionumériques par les citoyens a renouvelé la
controverse entre ceux qui estiment que ces médias recèlent des potentialités inédites
de participation et ceux qui y voient des formes faibles d’engagement, qui seraient
même nuisibles à l’action politique (Greffet et Wojcik, 2018). Certains travaux ont
même tenté d’examiner si l’usage de ces plateformes avait un quelconque lien avec le
degré de politisation ou le niveau de scolarité des citoyens.

Dans une étude visant à analyser les pratiques informationnelles des jeunes Québécois
sur Facebook pendant la grève étudiante de 2012, Latzo-Toth,et al. (2017) ont constaté
que ce média avait servi globalement à réagir à la nouvelle, à critiquer la couverture
50

médiatique de certains médias traditionnels (ceux du Groupe TVA, notamment), à


exprimer son appartenance à des groupes affinitaires et enfin à informer les autres. Les
mêmes auteurs ajoutent que les habitudes de consommation médiatique des jeunes
rencontrés varient, d’une part, avec l’importance de leur engagement social ou
politique et, d’autre part, en fonction de leur niveau de scolarité. Les moins scolarisés
et peu engagés socialement ou politiquement, s’informent peu par le biais des médias
traditionnels et ne sont pas enclins à s’informer davantage à partir de Facebook. Cette
conclusion trouve résonnance dans le cadre d’autres études moins récentes (Blondiaux,
2008 ; Norris, 2003 ; Dahlgren et Relieu, 2000) qui soutiennent que le Web 2.0 permet
surtout de mobiliser les individus qui sont déjà actifs hors ligne et engagés, mais qu'il
n'attire généralement pas de nouveaux citoyens à participer à l'espace public. Les
personnes qui ont un intérêt pour la politique et y participent ont un profil semblable à
ceux qui sont déjà intéressés par les canaux traditionnels de participation (Blondiaux,
2008, p. 72). Des propos qui viennent également corroborer les travaux, notamment
ceux menés par Kalnes (2009). Ce dernier affirme que l’usage des technologies du Web
2.0 ne renforce pas vraiment la participation, puisque le nombre de personnes engagées
politiquement et réellement en ligne est trop petit pour qu’on le qualifie de catalyseur
de la démocratie participative.

Au sujet de la nature de l'engagement en ligne, Wojcik (2011) affirme que ce dernier


se caractérise par des pratiques « distanciées » et de nature éphémère. La distanciation
tient aux modalités de cet engagement qui n’obligent pas les individus à s’investir
durablement au sein de structures partisanes au fonctionnement routinisé. Sur ce sujet
Wojcik et Greffet (2018) affirment que la participation sur les médias sociaux ne se fait
plus sur le mode de l’engagement, même personnel, pour un candidat, mais sur le mode
du commentaire politique. À la figure du « bon militant » se heurterait celle du citoyen
« rétif à l’embrigadement partisan et sensible à la protection de la vie privée lorsqu’il
s’agit de diffuser ou manifester ses convictions politiques » (2018, p. 125).
51

[Link] Une nouvelle relation au pouvoir ?

L’avènement des médias sociaux est apparu comme un terreau fertile pour étudier les
possibles « nouvelles » articulations entre pouvoir et participation en ligne, surtout que
ces technologies sont connues pour leur vocation renforçatrice des capacités d’action
des citoyens (empowerment) (Loveluck, 2014 ; Cardon et Granjon, 2013).

Ainsi, les tenants de la thèse de la mobilisation affirment que grâce à leur architecture
participative, le citoyen ordinaire a désormais la possibilité de prendre la parole et de
rendre visible. L'espace de l'expression publique, jusque-là contrôlé par ceux qui en
avaient le monopole (journalistes, acteurs politiques et experts) serait ainsi désenclavé
(Cardon et Granjon, 2013). En effet, la participation citoyenne, qui ne trouvait pas
toujours sa place, notamment dans l’agenda des médias traditionnels, s’est frayée
désormais un chemin sur ces médias et a donné aux individus de nouvelles armes à une
critique vigilante et sourcilleuse de leurs travaux (2013, p.122).

La parole profane est ainsi tout aussi valorisée et mise à égalité avec celles des
représentants et des experts (Loveluck, 2014). Cette nouvelle manière d’envisager la
participation des citoyens au projet politique incarnerait, selon ce même auteur une
sorte de « rupture » avec les formes institutionnalisées de l’exercice du pouvoir, qui
emprunterait désormais de nouvelles configurations et lieux et s’exercerait loin des
mécanismes traditionnels de la citoyenneté érigés dans le cadre de la démocratie
représentative.

On s’interroge même si avec ce « présupposé » prise de pouvoir des citoyens en ligne,


on n’assisterait pas à l’émergence de « contre-publics subalternes », à la manière de
Fraser (1992) ou d’une « contre-démocratie », telle qu’elle a été théorisée par
Rosanvallon (2008) et où le numérique matérialiserait, dans ce cadre, « un espace
généralisé de veille et d’évaluation du monde » (p.75). Dans cet espace se déploieraient
52

des activités de surveillance des gouvernants, de dénonciation de leurs abus de pouvoirs,


de jugement de leurs actes et de reddition des comptes (Flichy, 2010).

Aux côtés du citoyen-électeur apparaitrait une figure du « citoyen vigilant » «


monitorial citizen » (Greffet et Wojcik, 2014), et celle du citoyen-juge, qui à travers
ses pratiques de publication exprimerait un contre-discours, que Papacharissi (2010)
évoque à travers l’idée « virtual sphere 2.0 ». Dans cette sphère, les citoyens participent
en exprimant, de manière indépendante, leurs opinions, idées, désaccords avec
l’agenda public grâce aux médias numériques qui dessinent un possible renouveau à
l’engagement civique (2010, p. 104). Ils entrent ainsi dans la sphère des activités
civiques, mais uniquement de façon médiée par la technologie (Greffet et Wojcik, 2014,
p. 133).

Cela étant dit, si les technologies numériques, notamment les médias sociaux
bouleverseraient les équilibres de pouvoirs, certaines études empiriques se sont
enchainées pour tempérer cet engouement, épousant ainsi une forme de « réalisme »
dans l’appréhension politique de ces médias. Le pouvoir ou la capacité d’action et de
participation des citoyens recèlerait d’autres enjeux de justice, d’inclusion et de
démocratie qu’il s’agit de souligner et qui interfèrent sur les différentes manières de le
réfléchir, de le conduire et de l’ordonnancer, notamment à l’aune des médias sociaux.
Pensons notamment ici aux problématiques de l’accès, de la littéracie et du fossé
numérique, du manque de compétences civiques et techniques pour ne nommer que
celles-ci.

[Link] Le potentiel démocratique des médias sociaux : entre limites et potentialités

Plusieurs théoriciens se sont penchés sur la relation, qualifiée parfois d'ambiguë entre
la démocratie sous toutes ses formes et les technologies, notamment celles du Web 2.0.
53

Parmi les futuristes très optimistes de ce rapport et des observateurs très frileux, les
avis oscillent.

La participation et mobilisation en ligne

La participation en ligne n’est pas sans revêtir des aspects paradoxaux ou ambivalents.
En effet, si participer en ligne renforce certes des actions en termes de débat et de
discussion, il ne désactive pas toutefois les injustices et les travers existants dans la
société contemporaine. Une série de pistes peut être invoquée dans ce cadre pour
appréhender les impensés des plateformes numériques visant à redonner le pouvoir et
les capacités d’action aux citoyens.

Mais d’emblée, mentionnons que notre conception du pouvoir se rapproche de celle de


Lemieux (1989) qui affirme que « le pouvoir c’est de transformer un choix en une
décision » (p.181). Il est essentiel de noter, dans ce cadre et comme le précise l’auteur,
que l'exercice de ce pouvoir se distingue de la possession des moyens d’actions pour le
faire. Ceux-ci ne servent au pouvoir ou ne sont pouvoir que lorsqu'elles infléchissent
les choix publics dans un sens conforme aux préférences de l'acteur qui les possède.
Autrement dit, pour profiter des bénéfices de la virtualisation de la politique, encore
faut-il disposer des moyens nécessaires pour se mouvoir dans cet environnement
numérique. Monière (2002) le traduit d’ailleurs très bien dans les propos suivants :

Pour qu’une technologie puisse devenir un instrument de démocratisation,


il faut qu’elle soit accessible au plus grand nombre, car si tel n’était pas le
cas, son intégration dans le processus politique avantagerait ceux qui sont
déjà privilégiés sur le plan des revenus, de la formation et du prestige (2002,
p.32).

Les pratiques en ligne amènent selon Bastien et Wojcik (2018) la reproduction, voire
le renforcement des inégalités de ressources existantes dans le champ politique hors
54

ligne (p.111). Des inégalités dans l’accès aux ressources et dans les compétences
numériques sont susceptibles d’être redoublées d’inégalités dans les compétences
civiques. Une fracture civique vient ainsi se superposer à une autre numérique (Norris,
2001).

C’est dans ce même ordre d’idées que Monnoyer-Smith (2011) propose de se pencher
davantage sur les déterminants de la participation politique en ligne et sur les vecteurs
spécifiques qui la rendent possible. Il en ressort selon elle, une appréhension plus fine
du triptyque motivation, mobilisation et plus particulièrement, compétence (capacity) :

Si la compétence s’apprécie par des facteurs socio-économiques


traditionnels, il faut y adjoindre toute une série de compétences liées aux
contraintes sociotechniques que les dispositifs font peser sur les individus
qui s’engagent dans une activité participative. Les diverses formes de
littéracie – qu’elles relèvent des aptitudes à parler en public où à maîtriser
un outil informatique – constituent certainement un des freins les plus
importants à l’entrée en politique (2011, p. 178).

Sur la question de la mobilisation citoyenne, les médias sociaux ont su démontrer leurs
potentialités mobilisatrices, notamment dans de certains évènements comme le
« Printemps Arabe », le « Printemps érable » 15 au Québec (Latzo-Toth,et al., 2017 ;
Raynauld et al., 2016), « Occupy Wall Street » aux États-Unis en 2011. Sans vouloir
endosser une posture déterministe, il faut reconnaître que les « révolutions » menées
dans les pays arabes (Tunisie, Égypte, Syrie, Libye et Yémen) ont puissamment
interrogé le rôle qu’a pu jouer le Web participatif dans la restructuration des
mobilisations collectives, des contestations populaires et des modes d’engagements
(Lecomte, 2013). Sur les dynamiques internes des contestations en ligne, notamment

15
En référence à la crise étudiante de 2012, causée par la décision du gouvernement québécois
d’augmenter les frais de scolarité pour les étudiants.
55

lors de la grève étudiante québécoise de 2012, Raynauld et al. (2016) affirment que
bien que les médias sociaux, notamment Twitter, ont offert des options d'engagements
et de mobilisation, notamment du point de vue organisation, il n’en demeure pas moins
que les effets concrets de cette forme d’activisme, du point de vue politique, demeurent
sujets à controverse (p. 19). Dans ce même ordre d’idées, Cardon (2013b) affirme que
ce que le Web 2.0 a apporté de nouveau à l’action militante, est qu’il a permis de
prendre en considération « The Strenght of weak ties », littéralement la « force des liens
faibles ». Des individus rendent publics leurs intérêts (pensons ici à une idée politique,
par exemple). D’autres individus s'en saisissent pour amorcer une interaction, dont la
dissémination et surtout son agrégation par les médias sociaux donnent de la force aux
liens qui y sont créés. Toutefois, il rajoute que ces liens faibles restent intermédiaires
de la vie sociale et qu’ils servent globalement à enrichir la sociabilité de ces individus
(2013b, p. 3). Partant de cette logique, les liens faibles peuvent quand même être
révélateurs d’un certain degré d’activisme faible, car ne nécessitant pas une expérience
de participation politique ni de prise de risque élevé. Certains parlent de slacktivisme,
littéralement « activisme paresseux ». L’affirmation expressive de soi rendue possible
par le Web a tendance à estomper l'intentionnalité collective de la conscience de sujets
citoyens et fragilise son réel engagement en ligne (Cardon, 2013b). Certains
considèrent même cette forme de participation politique comme « non authentique »
(Schlozman et al., 2010) et n’ayant aucune réelle influence sur le jeu politique, car
incapables de dépasser le cadre du Web.

Le potentiel délibératif

Sur le potentiel délibératif des médias sociaux, il convient de noter que participer
significativement aux processus de prises de décision ne se résume pas à s'informer en
ligne sur les enjeux politiques ou à bloguer selon Orr (2008). Cela suppose un
comportement proactif qui s'amorce certes par l'information, mais qui mène vers une
56

communication délibérative ou vers ce que cet auteur appelle « une conversation


publique ». Celle qui s'engage entre un groupe d'individus hétérogènes ayant des
perspectives diverses et surtout des points de vue contradictoires.

Une résultante qui ne semble pas se confirmer dans les travaux menés sur la question,
qui démontrent que la blogosphère est imprégnée par un tout autre phénomène, celui
de la fragmentation des débats que Flichy (2010) appelle la balkanisation ou
morcellement de l’opinion publique. Ce dernier affirme que les débats en ligne ne
favorisent pas un échange rationnel qui tend vers l'élaboration d'une position commune,
mais aboutissent à une polarisation des opinions. La pluralité des blogosphères, sa
fragmentation en une multitude de micros-blogues, son focus sur l'intimité et sur
l'individualité, plutôt que sur la rationalité et l'intérêt commun, nous éloignent
totalement de la matrice d'Habermas de la sphère publique. Cet éclatement serait dû
notamment au fait que les identités sur le Web seraient floues et versatiles, mais aussi
à la structure même de ce réseau qui est de nature horizontale et décentralisée. Cette
coexistence des identités serait selon Flichy (2010) l'une des causes majeures de la
difficulté des communautés en ligne à construire une position commune (p. 618).

La question de la fragmentation du cyberpublic pose indubitablement une autre


question, celle de la « contestation discursive », prérequis normatif, selon Habermas,
pour avancer vers la sphère publique (Dahlberg, 2007, p. 836). Il s’agit d’un prérequis
fort important, car c'est l'existence de cette contestation qui permet de perturber la fixité
des positions de dominé et de dominant dans un discours délibératif. «The public sphere
is expanded by expanding discursive contestation and particularly by expanding
contestation of the boundary of dominant discourses» (Dahlberg, 2007, p. 836). En
effet, si les structures médiatiques peuvent être des catalyseurs et des ressources pour
une meilleure communication, il n'en demeure pas moins que leur utilisation peut
déboucher sur un « simulacre de discussion » ou servir d’autres fins que la démocratie,
57

rappelle Gingras (2010). Ce rappel est partagé d'ailleurs par certains chercheurs comme
(Carr, 2005) qui affirme que la technologie n'est pas une simple instrumentalité. Elle
n'est pas neutre et sa propagation n'est jamais innocente. La technologie est « amorale
» affirme Carr (2005). Elle est utilisée pour une variété de fins qui peuvent servir les
desseins de la démocratie, comme leur nuire. C'est dans ces mêmes sillons que
Dahlgren et Relieu (2000) craignent le détournement des technologies par des groupes
d'intérêts socialement dominants qui les utiliseront pour renforcer leur pouvoir au lieu
de le redistribuer. Ces mêmes auteurs affirment que même si les desseins de base
d'Internet étaient de favoriser une action communicationnelle intersubjective au sens
que lui donne Habermas (1987), il n'en demeure pas moins que cette action peut être
menacée par la prégnance d'autres démarches stratégiques, dont les déterminants sont
le pouvoir et l'économie (2000, p. 178).

L’utopie de l’intérêt général

Au sujet de l’intérêt général, l’on pourrait se demander, aujourd’hui plus que jamais,
comment l’identifier dans nos sociétés modernes caractérisées par une diversité aussi
importante que profonde des intérêts individuels et économiques, parfois
contradictoires. Cette identification est d'autant plus difficile que prolifèrent différents
canaux d'information et de communication qui permettent de médiatiser certains enjeux
ne méritant peut-être pas d’occuper l'espace public. Au-delà des enjeux, ce sont des
subjectivités, qui n'ont peut-être pas leur place dans cet espace, qui sont médiatisées
(Cardon, 2013b). Le Web 2.0 a certes ouvert la voie à une plus grande diversité de
prises de paroles, mais une parole qui serait subjective, car composée de propos privés
relevant plus de la sociabilité entre proches que de questions d'intérêt général devant
être débattues dans l'espace public.
58

Par ailleurs, la nature désincarnée de la communication en ligne, l'anonymat et


l'absence de marqueurs sociaux traditionnels sont quelques-unes des raisons qui
limitent l'intersubjectivité, principale exigence de la vie dans l'espace public (Dahlgren
et Relieu, 2000, p. 178), lieu de publicisation des intérêts communs à tous les citoyens.
Dans ce même ordre d'idées, l'utilisation des médias sociaux par des groupes d'intérêt
particulier qui dominent les échanges en ligne pourrait également nuire à l’intérêt
général. Ces groupes cherchent à inscrire des causes factices dans les agendas
politiques des décideurs, avançant ainsi un grand nombre de soutiens imaginaires
représentatifs d'un large auditoire. On qualifie souvent ces tactiques de pression de
« lobbying synthétique » ou « astroturf lobbying »16. Ces manœuvres mettent le régime
démocratique en péril, soumis au poids de la majorité ou à la capacité de certains
groupes à faire prévaloir leurs intérêts plus habilement que d’autres. Ces propos vont
dans le sens de ce que dit Mejias (2011), qui rappelle que même si l'architecture du
Web encourageait l'ouverture, cette dernière restait menacée par une forte tendance à
la privatisation et au contrôle qu'une poignée de conglomérats de médias peut y exercer.
Plus les réseaux numériques comme Facebook et Twitter se développent, plus ils
deviennent centralisés et privatisés. Cela augmente certes les possibilités de
participation, mais cela accroît également les inégalités et surtout les soumet plus
facilement à un contrôle par les autorités, chose qui peut nuire à la démocratie (Mejias,
2011, p. 29) et à la défense de l’intérêt général.

16
Selon le Center for Media and Democracy, « astroturf lobbying » désigne des groupes qui prétendent
défendre des causes d'intérêt général, alors qu'en réalité ils se servent des techniques de la propagande
par les tiers pour se donner des airs de groupes citoyens.
59

1.6.3 Conclusion partielle

Au terme de cette revue de la littérature, nous ne pouvons qu’avancer que l’avènement


des médias sociaux et plus particulièrement des réseaux socionumériques a poussé les
partis politiques à remodeler leur façon et leur logique de penser la communication
politique, inscrite désormais dans un système médiatique hybride. Il ne s’agit pas tant
de remplacer les anciens outils, logiques et moyens de communication par les nouveaux
que d’élaborer des stratégies de communication cohérente où chaque support renforce
l’autre dans une logique de continuum. Par ailleurs et indépendamment de cette
transformation faite d’hybridité, de diversification des supports, d’instantanéité de la
communication et d’individualisation des campagnes et leur permanence, il n’en
demeure pas moins que les objectifs restent les mêmes : s’ajuster aux attentes des
électeurs et obtenir l’appui de groupes ciblés et les amener aux urnes pour remporter
les élections. Objets d’espoir pour certains et sujets de craintes pour d’autres,
l’incursion de ces technologies dans les pratiques de communication politique soulève
plusieurs questions et représente un défi méthodologique et conceptuel, notamment
pour les chercheurs en communication, d’où l’importance de notre recherche.

1.7 Objectifs et questions de recherche

1.7.1 Objectifs et perspectives de recherche

Dans un contexte marqué par un profond malaise politique et démocratique, dont le


déclin de confiance entre citoyens et acteurs politiques ne serait que l’un des aspects,
l’usage des réseaux socionumériques comme Facebook en communication politique
marquerait l’avènement d’une nouvelle ère. Une ère où les partis politiques utiliseraient
ce média pour rejoindre et interagir avec les citoyens ainsi que rassembler une
communauté intéressée par leurs échanges. Cet usage marquerait également les
promesses d’une prise de parole et d’une participation citoyenne plus accrue à la vie
politique.
60

Si Facebook fait désormais partie intégrante de la communication politique et des


campagnes électorales nationales, il parait important et même judicieux d’analyser les
usages politiques de ce média et de s’interroger sur l'impact réel de son utilisation sur
le déroulement de la vie politique d’aujourd’hui. Au-delà de la modernisation de la
forme de la communication politique, l’usage de Facebook et de ses potentialités
participatives, atteste-t-il d’une ambition d’instaurer un quelconque rapport au
politique dans le contexte actuel ?

Notre problématique est située dans une dialectique basée d’un côté sur la critique de
la société moderne qui nous a engagé au moins autant dans 1) un renouveau social
marqué notamment par la mutation du lien politique ; jamais, les citoyens ordinaires
n'ont pu exercer autant de contrôle qu’aujourd’hui (Taras, 2020, xiii) que 2) dans une
société de communication, où les techniques seraient devenues dominantes et
marqueraient profondément les activités sociales et politiques et pourraient même être
considérées comme de nouveaux vecteurs de régulation sociale.

Les écrits de Granjon (2017), d’Agbobli (2009) et de Charaudeau (2014, 2009), en


particulier, nous ont inspirée par ailleurs à envisager le rapport entre la technique et la
société en évaluant cette relation de point de vue d’enjeux de nature différente : 1) en
considérant que l’action des plateformes techniques, les contenus et les individus qu’ils
médiatisent sont socialement ancrés dans un environnement sociopolitique macro et
micro antérieur à l’outil, 2) en appréhendant la technique comme un rapport social
matérialisé, et donc en prêtant une attention particulière aux rôles qu’elle joue dans le
jeu des univers sociaux au sein desquels elle est mobilisée par les agents, 3) et enfin en
pensant le débat sur la technique en relation avec l’évolution des normes de l’action
communicationnelle.
61

Par ce travail, nous voulons donc étudier la communication politique des principaux
partis politiques québécois sur Facebook, en examinant dans quelles mesures les
acteurs politiques et les citoyens s’inscrivent dans une logique politique de l’action à
travers leurs présences et stratégies communicationnelles sur Facebook.

Partant de cette optique, nous examinerons la nature de l’espace communicationnel


(espace d’information, d’échange et d’interaction) qui émerge sur Facebook afin de
déterminer sa structure. L’idée est de voir si dans cet espace s’identifie une
thématisation des problèmes du monde vécu, s’ordonnent des échanges de discours
conflictuels, et se structurent une représentation des systèmes sociaux, c’est-à-dire une
organisation des institutions, des valeurs, des appartenances, des conventions et des
contrats sociaux qui s’établissent entre les sociétés civiles et politiques (Tremblay et
Agbobli, 2011 ; Lamizet, 1992), et ce, grâce à l’activité communicationnelle.

Ce travail sur les représentations revêt une importance singulière dans le cadre de cette
recherche, car prenant en considération un contexte particulier, celui d’une compétition
de quatre partis politiques pour le pouvoir (élection provinciale de 2018). Une
compétition où la quête ou la reconquête de ce dernier serait un souci permanent des
acteurs politiques ; celui d’affirmer le bien-fondé de leurs prétentions et qui se
manifeste, notamment à travers leurs communications, leurs prises de position et leurs
stratégies de construction dans et par leurs discours d’un éthos favorable à l’adhésion
des citoyens (Charaudeau, 2014 ; Amossy, 2010).

La communication politique sera également examinée du point de vue des pratiques


médiatiques sur Facebook. L’idée est de voir si les potentialités conversationnelles de
ce média sont véritablement mobilisées dans les flux communicationnels des partis
politiques ou si ces derniers façonnent cet outil de façon à pratiquer une interactivité
de diffusion ciblée, ainsi que de relayer des contenus déjà diffusés dans d’autres médias
62

traditionnels. Enfin, nous examinerons cette communication en portant une attention


particulière à des citoyens aux échanges ainsi qu’aux sens qu’ils donnent à leurs
pratiques et à leurs discours. L’idée est de voir si ces derniers constituent le
soubassement d’un quelconque rapport ou relation au politique. Un rapport où
Facebook devient non seulement une passerelle de publicisation des griefs contre le
pouvoir, un lieu informel pour faire de la politique qui s’énonce sur un mode subjectif
et s’actualise par l’usage public des opinions privées (Granjon, 2017).

Les pratiques communicationnelles sur Facebook seront analysées d’un point de vue,
qui considère d’une part que les discours sont les effets d’un parcours cohérent et
dynamique de significations et d’autre part, que la nature politique des discours
s’établit en fonction de la relation qui s’instaure entre les auteurs de ces discours et
leurs récepteurs. Cette optique nous rappelle respectivement celle de Hall (1997), de
Constantin De Chanay et Turbide (2011) qui nous arguent : « est politique, tout
discours qui s’inscrit dans un type d’activité de communication […] dont la
conjonction du cadre spatio-temporel, des statuts et des rôles des acteurs, des finalités
et des actions produit des effets politiques possibles » (p. 5).

1.7.2 La question principale de recherche

À la lumière de ce qui a été avancé plus haut, nous formulerons notre question
principale de recherche de la manière suivante :

Quelle est la nature du rapport au politique que les citoyens et les partis politiques
québécois développent à travers leurs activités communicationnelles sur Facebook,
notamment dans un contexte de profond malaise politique et démocratique ?

Dans le but de trouver une réponse pertinente à cette question, d’autres questions plus
spécifiques peuvent être soulevées :
63

- Quels usages les partis politiques québécois font-ils de Facebook et quels sont
leurs objectifs derrière cet usage ?
- Quelles sont les perceptions qu’ont les partis politiques québécois à l’égard de
leurs pratiques communicationnelles et des commentaires des citoyens sur
Facebook ?
- Quels éthos les partis politiques québécois construisent-ils dans et par leurs
discours sur Facebook, et quelles sont les stratégies mobilisées dans ce cadre ?
- Quels usages les citoyens font-ils des pages Facebook des partis politiques
québécois et quelles sont les motivations qui les guident à travers leurs
interactions, leurs communications et leurs échanges d’information ?
- Comment réagissent les citoyens aux informations postées par les partis
politiques québécois et comment les décodent-ils ?

1.7.3 Nos intuitions de recherche

Comme nous l’avons mentionné plus haut, notre objectif dans cette recherche est
d’étudier les dynamiques communicationnelles qui se déroulent entre les quatre partis
politiques québécois et les citoyens sur Facebook. Nous voulions ainsi décrire ce
phénomène communicationnel en le situant dans un contexte sociopolitique qui lui est
inhérent et en prenant en considération les rapports qui s’y établissent, ainsi que les
particularités des individus qui y opèrent. Nous voulions par ailleurs expliquer ce
phénomène en répondant à la question : « pourquoi se produit-il dans de telles
conditions ? » En donnant un sens à cette explication, notre objectif dans cette
recherche était de comprendre. Dans cette perspective, nous ne pouvions pas faire
l’économie de partir de certaines intuitions de recherche en établissant des liens avec
plusieurs balises identifiées dans notre cadre théorique et conceptuel.

Ainsi, la présentation de notre sujet et la problématique qui le guide nous a entraîné sur
deux intuitions de recherche en particulier : la première concerne la nature du rapport
64

au politique que les citoyens et les partis politiques développent à travers leurs
pratiques communicationnelles sur Facebook. Elle postule que le recours à Facebook
dans la communication politique québécoise s’inscrit dans un processus de quête, de
consolidation, voire de renforcement de la légitimité politique qui se traduit par une
lutte pour la visibilité. Autrement dit, le rapport entre les acteurs politiques et les
citoyens ne se joue plus uniquement au sein de la matrice politique conventionnelle,
mais relève aussi d’une perspective de la médiation technique. En ce sens, Facebook
intervient ici comme un élément opératoire participant à la cristallisation, voire au
prolongement de la logique du principe de la représentation pensée dans sa dimension
politique (rapport au politique) et symbolique (rapport au réel).

Dès lors, la deuxième intuition que nous formulons est que la mise en place de ce
rapport au politique entre citoyens et partis politiques procède selon un processus
susceptible d’affecter la relation citoyenne au politique. Autrement dit, la citoyenneté
ne dépend plus d’un statut formel préservant l’autonomie du sujet face au pouvoir, mais
relèverait, dans la conjoncture moderne, d’un autre répertoire politique où le rapport au
politique se matérialise par des pratiques animées par un intérêt et une expérience
personnelle pour des causes pouvant devenir collectives. Dans cette perspective,
Facebook deviendrait un contexte privilégié où les citoyens disposeraient de la
légitimité de participer au politique, qui revêtirait dans ce cas une dimension
personnelle pouvant le redimensionner à l’échelle de l’expérience commune.
65

CHAPITRE II

CADRE THÉORIQUE

La rencontre avec l'autre instaure dans la communication la nécessité


d'un rapport au politique, et ce rapport au politique va lui-même articuler
nos échanges symboliques, notre usage social des représentations et des
pratiques politiques : l'exercice dans le champ social des libertés, des
droits et des devoirs qui font de nous des acteurs du politique investis de
citoyenneté

(Lamizet, 1992, p. 252).

2.1 Introduction

Parler des nouvelles pratiques communicationnelles entre citoyens et partis politiques,


sur Facebook, notamment dans ce contexte de malaise politique et démocratique, c’est
penser la communication dans un cadre très global, celui des sociétés complexes en
constant changement imposé par la modernité (Small et Giasson, 2020 ; Gingras, 2018 ;
Maigret, 2004, p. 115). Ce cadre nécessite une approche holistique des phénomènes,
c’est-à-dire une approche globale, non fractionnée, fruit d’une conjonction d’une série
de facteurs. Une approche qui permet de penser la communication dans un cadre où
l’acte de communication a une signification réflexive (Maigret, 2004, p. 115).
66

Les pratiques auxquelles nous faisons allusion dans cette recherche sont celles qui sont
au cœur de « l’agir communicationnel » de Habermas (1987) où la « communication »
apparait comme la figure de rationalité qui oriente les actions des individus. Cet agir
humain précisément orienté vers la recherche d’une vision claire de sa réalité collective,
en ce sens de la relation intersubjective liant les individus qui, socialisés à travers la
communication, se reconnaissent réciproquement (Quéré, 1991, p. 23) et vivent
ensemble. C’est cette communication qui justifie le pouvoir et le manifeste socialement
et permet au public de porter un jugement sur les éléments auquel il est soumis (Breton
et Proulx, 2012). Grâce à cette communication, les individus sont capables d’assurer
matériellement une pleine participation citoyenne à la vie publique (Breton et Proulx,
2012, p. 205) à travers la prise de parole.

La matrice que nous avons donc choisie pour réussir notre balisage théorique est faite
en plusieurs temps. Elle mobilise certains concepts issus de la communication, de la
communication politique, des théories de l’espace public et de la réception. Ainsi, des
éléments pertinents 1) expliquant la place de la communication dans la société et situant
ses liens avec le politique, 2) démontrant le rôle social et démocratique de la
communication politique, et 3) justifiant la centralité du concept de l’espace public ont
constitué les fondements qui ont servi à articuler les différentes sections de ce cadre
théorique en un tout cohérent.

2.2 Liens entre communication, politique et société

Les rapports entre communication, politique et société constituent une question de fond
dans l’étude des relations entre l’individu et la société. La littérature scientifique
67

présente plusieurs pistes17 à partir desquelles il est possible d’appréhender cette relation.
Dans le cadre de notre recherche, nous avons décidé d’en explorer quelques-unes en
rapport avec certaines convictions qui nous animent et que nous avons détaillées dans
notre introduction.

Nous nous intéresserons donc dans cette section aux dimensions humaines et sociales
de la communication. Les analyser, exige d’aborder les questions qui touchent aux liens
sociaux et leurs dimensions politiques, de même que la question de la cohésion sociale.
En ce sens, la capacité de la société à unir des individus ayant des valeurs et des intérêts
différents en leur permettant de vivre-ensemble dans la pluralité et l’absence de conflits.
Autrement dit, parler de la fonction sociale et humaine de la communication, c’est
s’intéresser au rôle de la communication dans l’établissement des relations de contact,
de compréhension, d’action politique, de « vivre-ensemble » et donc de rapport au
politique, si l’on considère l’acception très générique de ce vocable, qui a trait à la vie
en commun. Il ne s’agit pas ici de creuser cette question sous tous ses angles, mais
d’insuffler, comme mise en perspective de la réflexion sous-tendant cette thèse, que
l’enjeu majeur de la communication est celui du vivre-ensemble.

2.2.1 Communication et « vivre-ensemble »

Expliquer le rôle que joue la communication dans la question du « vivre-ensemble »


est un élément important sur lequel il nous a paru primordial de s’attarder dans cette
recherche. Parce que, parler du rapport au politique, c’est expliquer comment chaque

17
De l’idéologie technocratique au capitalisme info-communicationnel, autant de pistes théoriques ayant
inspiré plusieurs chercheurs. Dans le cadre de notre recherche, nous avons décidé d’explorer des pistes
de recherche que nous estimons en phase avec certaines valeurs et convictions qui sous-tendent nos
réflexions et peuvent influer sur notre posture de recherche. Et c’est via ce filtre que nous effectuerons
l'analyse et l'interprétation de nos données.
68

individu s’implique dans la vie politique en jouant un rôle actif dans l’élaboration des
principes qui structurent le « vivre-ensemble ». C’est expliquer également en quoi la
communication incarnerait l’action à travers laquelle l’individu exprime sa volonté
d’appartenir à un « monde commun » qui prend forme dans l’espace de son « vivre-
ensemble », et en quoi ce « vivre-ensemble », au-delà d’une volonté, serait l’élément
important dans l’exercice de la citoyenneté démocratique. Afin donc d’apporter
quelques éléments de clarification du concept du « vivre-ensemble », nous ferons
intervenir les écrits de certains philosophes dont l’apport historique serait fort
important pour cerner la multiplicité des dimensions de cette notion.

Invoquant la philosophie politique de Spinoza qui justifie le politique par son art
d’organiser les rapports des hommes entre eux et avec eux-mêmes, Perraton (2009)
explique ce qu’est le « vivre-ensemble ». C’est à comprendre comme une volonté, voire
comme un effort que chaque individu, quel qu’il soit, fournit pour prendre conscience
de ce qu’il est, de ce que deviennent ses libertés dans son effort d’union avec les autres
et pour justifier son action de vouloir se conserver, persévérer et se développer (2009,
p. 33). Cet effort, compromis d’affirmation et de conservation, est ce qui permet à
l’individu d’accepter d’aliéner ses droits naturels et justifie sa puissance d’agir au profit
de la puissance de la multitude (Ibid., p. 43). La puissance de la multitude s’incarne
selon cet auteur dans l’État dont l’intérêt est de faire vivre les hommes en bon accord
et dans la sécurité et l’ordre civils. Autrement dit, si tous les individus souscrivent au
pacte du « vivre-ensemble » c’est parce qu’ils ont compris que la raison qui les pousse
à s’accorder avec les autres est la même qui les pousse à aliéner leurs passions et justifie
leur agir pour assurer leur conservation et garantir leur liberté. Cette contrainte
commune résulte d’un désir partagé de « vivre-ensemble » et de jouir des bienfaits de
la vie commune (Perraton, 2009, p. 42).

Dans son Contrat social, Rousseau (1966) [1762] parle également de cette volonté qui
69

anime les individus et les prédispose à vivre ensemble. Il décrit cela dans le cadre de son
pacte social dont les clauses se réduisent toutes aux termes suivants : « Chacun de nous
met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté
générale ; et nous recevons en corps18 chaque membre comme partie invisible du tout »
(Rousseau, 1966, p. 51). Autrement dit, le pacte social s’érige sur une décision
rationnelle entre les membres de la société qui s’entendent pour céder ou sacrifier leurs
libertés naturelles et leur pouvoir au profit de la communauté.

Chez Tocqueville (1981) [1835], l’un des grands penseurs de la modernité


démocratique, l’idée du « vivre-ensemble » prend son sens quand il parle de l’unité
sociale. Pour ce philosophe, il n’y a pas de société qui puisse prospérer sans des
citoyens munis d’esprits rassemblés et tenus par des idées communes, car comme il le
dit, « [s]ans idées communes, il n’y a pas d’action commune, et sans action commune,
il existe encore des hommes, mais non un corps social » (Tocqueville, 1981 [1835], p.
224). Il reconnaît que cette unité doit se construire autour d’opinions communes qui
sont les seules guides à la raison individuelle des hommes en démocratie (1963, p. 225)
et la condition de leur égalité. En effet, pour Tocqueville, l’égalité place les hommes
les uns à côté des autres, sans lien commun qui les retienne. Lorsque les citoyens
participent aux affaires publiques, ou traitent en commun les affaires communes, ils
sont tirés du milieu de leurs intérêts individuels et s’aperçoivent qu’ils ne sont pas aussi
indépendants de leurs semblables et que la prospérité commune dépend de la
participation de chacun, mais aussi de l’appui que chacun obtient de l’autre
(Tocqueville, 1981, p. 273). Cette égalité des conditions devient la modalité de la
« doctrine de l’intérêt » qui, selon Tocqueville, serait la plus appropriée de toutes les

18
Le Corps fait allusion ici à la personne publique qui se forme par l’union de toutes les autres. Elle
prenait autrefois le nom de Cité, et prend maintenant celui de République ou Corps politique, lequel est
appelé par ses membres État quand il est passif, Souverain quand il est actif, et Puissance en le comparant
à ses semblables (Rousseau, 1966, p. 52).
70

théories philosophiques aux besoins des hommes, et la plus puissante garantie de la


liberté, la paix publique et l’ordre social (Ibid., 1963, p. 279).

Chez Arendt (2012) [1958], la conception du « vivre-ensemble » se déploie également


dans sa réflexion sur le politique, dont le socle serait l’action et la parole, deux facultés
qui sont propres aux êtres humains et qui donneraient un sens à sa condition humaine
de pluralité. Arendt (2012) [1958] définit d’ailleurs cette condition par le fait « que ce
sont les hommes et non pas l’homme, qui vivent sur terre et habitent le monde » (2012,
p. 65). C’est donc la pluralité humaine qui constitue la condition non seulement sine
qua non, mais per quam de toute vie politique et de toute action humaine (2012, p. 65).
C’est cette condition humaine de pluralité qui produit un monde commun dans lequel
tous les êtres humains vivent et s’y insèrent par l’action et la parole, la parole étant le
moyen à travers lequel l’homme exprime son altérité, mais également son individualité.
Deux traits qui deviennent unicité, qui permettent à ce dernier de « Se communiquer »,
au lieu de communiquer (Arendt, 2012 [1958], p. 201). C’est la parole qui permet aux
hommes de vivre ensemble et de rendre le monde commun intelligible.

Dans sa dimension communicationnelle le « vivre-ensemble » serait une finalité à


constamment reconstruire dans un agir continu et planifié de communications
discursives capables de bâtir de nouveaux « sens communs » susceptibles de rallier une
pluralité des acteurs (Letourneau, 2009, p. 82). C’est un projet à réactualiser,
notamment dans la conjoncture actuelle où les ciments sociaux traditionnels ne peuvent
plus fonctionner pour l’ensemble de la société (2009, p. 81). Dans ce processus de
réactualisation, la communication apparaît comme un mécanisme subjectif,
intersubjectif et social permettant aux individus de participer à la reconstruction du
social (Stoiciu, 2009, p. 102), laquelle passe par des pratiques sociales, qui sont à la
fois « les conditions des activités » et « les résultats des activités » accomplies par les
acteurs grâce à leurs compétences discursives (Letourneau, 2009, p. 102). Dans de
71

telles perspectives, la communication discursive occupe une place prépondérante, dont


les moyens techniques lui donnent plus de résonnance (Letourneau, 2009, p. 82).

Au terme de ce détour théorique, nous pouvons dire que le « vivre-ensemble » est un


concept qui s’appréhende à plusieurs niveaux, le plus vaste étant politique, puisque le
« vivre-ensemble » concerne les rapports directs des individus entre eux ainsi que leurs
rapports dans l’espace public (Perraton, 2009, p. 31). Le vouloir « vivre-ensemble » est
un prérequis de base du vouloir exister ou coexister. Il émane d’une volonté entretenue
et réaffirmée de vouloir agir les uns avec les autres pour construire un projet collectif
et une conception commune de l’intérêt général. Au-delà de l’agir ensemble, le « vivre-
ensemble » suppose le dialogue et l’intercompréhension qui donnent un sens aux
actions individuelles et à celles des autres. Pour vivre ensemble, il faut communiquer,
pour comprendre les autres, mais aussi pour se faire comprendre d’eux. La
communication devient donc une dimension essentielle du « vivre-ensemble » et donc
de la vie politique.

2.2.2 La communication : une dimension du « vivre-ensemble »

Carey (1992) oppose deux visions alternatives de la communication : une conception


transmissionnelle et une autre rituelle. Il distingue à ce propos, nettement la
transmission de l’information qui insiste sur l’expansion géographique des messages
dans un but d’étendre le contrôle, de l’aspect rituel de la communication par lesquelles
les sociétés se créent et se perpétuent dans le temps non par l’acte de communication,
mais grâce à la représentation de croyances partagées (1992, p. 18). Voir la
communication selon une conception transmissionnelle serait bien trop réducteur pour
décrire les phénomènes de communication, où cette dernière se présenterait que comme
« pur objet, un transfert d’information, indifférente au temps et à l’espace
d’appropriation des usagers » (Caune, 2015, p. 273).
72

Sous son aspect ritualiste, comme le nomme Ravault (1996), la communication permet
d’assurer la reproduction de la société dans le temps et de représenter, voire célébrer
les croyances communes (Ravault, 1996, p. 59). Aux dimensions techniques et
linguistiques de la communication, Carey (1992) ajoute les aspects symboliques des
jeux de pouvoir par lesquels les communautés créent leurs réalités
communicationnelles. L’aspect symbolique de la communication joue un rôle décisif
quant à l’intégration d’habitudes socialement partagées selon Dumais (2009). Ce
dernier associe le partage symbolique à la socialité. Il affirme, à ce propos que ce serait
par le processus symbolique que la dimension sociale de l’homme s’explique. Ce
processus serait « intégratif sur le plan social » (Dumais, 2009, p. 54).

Quéré (1992) explique davantage cette idée, quand il affirme : « que l’individualité et
la socialité des actions, des événements et des relations […] Prennent forme en
incorporant des médiations symboliques qui sont par définition publiques, c’est-à-dire
partagées, transcendant les individus, accessibles à tous et observables » (1992, p. 88).
Autrement dit, les actions et les paroles, les événements et les personnes, les situations
et les relations acquièrent leurs individualités et leurs socialités, leurs intelligibilités et
leurs objectivités grâce à un cadre qui fonde l’ordre public. Ce cadre mobilise aussi
bien des médiations symboliques, que des procèdes d’institutions d’un commun que
des techniques de configuration. Les propos suivants illustrent bien cette idée :

[…] les usages des TIC « s’insèrent dans des rapports sociaux qui
constituent la matrice de leur production. […] Ils ne se construisent donc
pas dans un vacuum, mais s’insèrent dans les rapports sociaux de pouvoir
qui traversent les structures sociales, les formes de domination étant bien
sûr plus ou moins prononcées et modulables » (Jouët, 2000, p. 507).

À la lecture de ces éléments, nous distinguons deux caractéristiques de la


communication : 1) la communication n’est pas un simple véhicule d’informations, elle
est le moyen de participation et d’action dans une société contribuant à la formation du
positionnement social du citoyen ; 2) la communication est le socle de la communauté.
73

Elle contribue à la création du lien social, qui ne passe pas seulement par les signes
transmis, mais aussi par les actes et les paroles (Caune, 2015, p.33).

Carey (1992) citant Dewey (1927) affirme que « la société existe dans la
communication ». Elle ne continue pas seulement à exister par la transmission, par la
communication, mais dans la transmission, dans la communication (Cité par Carey,
1992, p.9). Dans cette conception rituelle, la communication serait consubstantielle à
des notions comme le partage, la participation, la fraternité et la foi commune. Cette
relation tire sa source dans les racines mêmes des mots : commun, communion,
communautés (Carey, 1992, p.18). Une relation qui n’est pas qu’étymologique, elle
serait ontologique. Nous retrouvons également cette idée chez Gerstlé et Piar (2020)
qui nous rappellent, à ce propos, que les racines étymologiques du mot communication
renvoient à l’idée de partage, de transmission et de mise en relation. Et que c’est cette
même idée de partage qui est à l’origine du développement des communications
médiatiques (Wolton, 1997). « C’est pour mieux communiquer », pour mieux se
comprendre, pour mieux vivre ensemble que les techniques se sont développées, même
si rapidement les intérêts économiques, politiques et idéologiques ont dénaturé cet idéal,
qui reste néanmoins la référence commune » (Mercier, 2017, p.37). La dimension
fonctionnelle de la communication ne doit pas dévitaliser l’idéal normatif de cette
dernière (Ibid., p.39). Par ailleurs, parler du sens du « vivre-ensemble » ne peut se faire
sans s’interroger sur ses modalités et ses déterminants. Ceci nous amène à aborder la
question de comment le pouvoir était et est exercé et organisé ? Y répondre nous amène
inéluctablement à évoquer la question du rapport entre le citoyen et l’organisation
politique censé orienter et organiser le sens de cette vie collective.

2.2.3 Le rapport au politique : une modalité du « vivre-ensemble »

Parler du « rapport au politique » appelle préalablement à ce qu’on s’attarde sur le


terme « politique » qualifié d’« androgyne » par certains (De la Garanderie et al., 2013,
74

p. 222), distinguant ainsi (le) politique de (la) politique ainsi que la nature profonde des
deux concepts.

(Le) politique vs (La) politique

Pour Gauchet (2005), le politique est l’essence du social. « Il est le lieu depuis lequel
la société est capable de se penser, de se pourvoir de sens et d’agir sur elle-même » (p.
64). Il revêt une dimension transcendantale, car il traduit cette « extériorité interne qui
paraît être le trait spécifique de l’humain (extériorité à soi de la conscience, extériorité
du pouvoir par lequel une collectivité s’assure d’une prise globale sur elle-même) »
(Ibid., p. 185).

Dans la même veine et citant Lamizet (2009) explique que le politique serait le creuset
de cette « idéalité sociale » qui structure le réel de la vie politique, laquelle se
manifesterait sous forme de logiques au nom desquelles les dynamiques et pratiques de
gestion de pouvoir sont mises en œuvre (p. 144). Ce que l’auteur veut signifier par la
logique de l’idéalité sociale, c’est le régime politique qui exprime la nature de la
souveraineté mise en œuvre dans un pays, par exemple la monarchie basée sur le
principe de l’absolutisme ou la république fondée sur la souveraineté populaire (Ibid.).

Donc, le politique désigne le mode d’organisation des sociétés humaines dont le but est
de maintenir un ordre social entre les individus et d’éviter la violence. Cette acception
met donc en évidence l’idée d’une pensée politique, d’un ordre social et d’un domaine
institutionnel (l’État, la constitution, le droit) nécessaire à la vie collective et au « vivre-
ensemble » (De la Garanderie et al., 2013 ; Charland, 2003). Cet ordre nécessite des
orientations, des activités et des choix pour l’organiser. Et c’est là qu’intervient la
politique.
75

Pour sa part, la politique est le domaine d’action ou l’art de concilier des intérêts
divergents afin de réaliser l’intégration de tous les individus dans la communauté et
créer la cohésion au sein d’une société (Dormagen et Mouchard, 2014). Elle désigne
les activités sociales, les actions, les stratégies et les procédures tangibles qui touchent
l’exercice du pouvoir. En fait, la politique structure implicitement le politique et lui
permet de s’accomplir. Elle décrit ce qui se déroule quotidiennement sur le devant de
la scène politique servant ainsi à écrire « le texte effectif de la pièce dans laquelle
s’insèrent les mises en scène successives du vivre ensemble » (Rosanvallon, 2003,
p.18). En fait, la politique selon ce même auteur « analyse le fonctionnement des
institutions politiques, décortique les mécanismes de la prise de décision publique,
interprète les résultats des élections, met en lumière la raison des acteurs et leurs
interactions » (p. 19). Autrement dit, la politique désigne les activités qui tournent
autour du processus de production de la représentation et dont le rôle est d’arriver à
une concrétisation de l’intérêt général, alors que le politique, c’est ce qui permet à une
société de continuer d’exister dans une unité, une cohérence et une totalité sociale et
pas seulement en tant que juxtaposition d’intérêts.

Partant de cette conception, le politique inclut la politique, et le rapport au politique


comprend le rapport à la politique. Il s’agit d’un rapport qui va articuler l’exercice du
pouvoir dans le champ social des libertés, des droits, des devoirs qui font de chaque
individu un acteur du politique investi de citoyenneté (Lamizet, 1992, p. 2). Cette
citoyenneté, dont les modes d’expression et les manifestations fonctionnent en quelque
sorte, comme des contre-pouvoirs qui viennent se confronter aux dynamiques
institutionnelles et aux acteurs détenant ces pouvoirs. Ce même auteur explique
qu’émettre une opinion ou une revendication sont deux modalités d’expression qui
peuvent illustrer cette dynamique de contre-pouvoirs, faisant des individus des acteurs
effectifs du champ politique.
76

Par ailleurs, à la lecture de l’ensemble de ces éléments, nous comprenons que pour
appréhender la complexité du rapport au politique, on ne peut faire l’économie de lier
la problématique de la participation à celle de la citoyenneté et aux conditions de son
exercice. L’étude du politique devient donc une étude de la question de citoyenneté,
source du lien social dans les sociétés démocratiques modernes. En cherchant à préciser
tous ces déterminants, nous sommes conduits à distinguer plusieurs grandes matrices
où le débat se situerait d’abord dans un contexte historique, sociopolitique et
institutionnel différent de celui de la société moderne d’aujourd’hui.

Le rapport au politique et citoyenneté

Comme nous l’avons mentionné plus haut, le politique est un moyen de maintenir un
ordre social entre les individus et d’organiser le pouvoir. Cette organisation a pris des
formes innombrables. Sans prétendre l’exhaustivité, nous nous cantonnerons comme
Bellemare et Klein (2011) à trois organisations que l’humanité a comptées : La Cité,
l’Empire et l’État-nation (2011, p. 100). Située dans l’histoire, chacune d’entre elles
avait pour objectif de rendre possible le « vivre-ensemble » en fonction des problèmes
et des valeurs de l’époque.

Dans la Grèce antique, l’individu ne pouvait pas être considéré en dehors de sa position
de citoyen. Être citoyen, c’est être membre de cette organisation politique (Cité) qui
jouit d’un ensemble de droits, mais qui a également des devoirs envers le groupe. Être
citoyen, c’est accepter que le lien entre individus et Cité passe par le politique, et non
par des liens imposés, qu’ils soient familiaux ou autres. Faire du politique était donc la
condition de l’engagement des individus dans la Cité et c’est dans cette tradition qu’on
retrouve Aristote (1964), pour qui « [c]e qui constitue donc proprement le citoyen, sa
qualité vraiment caractéristique, c'est le droit de suffrage dans les Assemblées et de
participation à l'exercice de la puissance publique dans sa patrie » (Aristote, 1964, p.
77

44). La citoyenneté était donc une participation directe et active des individus aux
instances du pouvoir, quels que soient leur classe sociale, le niveau de leur fortune, ou
leurs âges.

Cette participation se manifestait historiquement dans deux activités qui étaient


considérées comme politiques, à savoir la praxis, c’est-à-dire l’action et la lexis, la
parole (Arendt, 2012, p. 79), soit deux champs qui s’exerçaient dans l’espace commun
politique, où les citoyens discutaient, agissaient ensemble et prenaient des décisions.
Au cœur de ces deux champs, on retrouvait deux grands principes : la liberté et l’égalité.
Le rapport du citoyen au politique était également régi par la question de liberté dont
la raison d’être était la politique et dont le champ d’expérience était l’action. Autrement
dit, sans liberté, ni l’action ni la politique n’étaient à envisager ; elle était même
considérée comme la condition qui faisait que des hommes vivent ensemble dans une
organisation politique (Arendt, 2012, p. 720). Chaque individu était libre d'exposer son
point de vue en dévoilant son identité, manifestant ainsi sa singularité, son statut
d’acteur politique et exprimant par la même son individualité, tributaire de sa
citoyenneté.

L’Empire a mis fin à cette idée de participation directe du citoyen aux instances du
pouvoir au profit de ce qu’on appellerait l’imperium romanum (l’Empire romain), où
seuls les empereurs romains et les magistrats disposaient des privilèges du droit public
(Bellemare et Klein, 2011, p. 100). Les citoyens ne participent quasiment plus à la vie
politique. L’empire était la zone où s’exerçait le pouvoir et où se diffusait la citoyenneté.

Avec la Révolution américaine puis la Révolution française du XVIIIe siècle, et


l’apparition des premières constitutions, la citoyenneté accompagnait l’exercice du
pouvoir, dans le sens où le peuple formait la nation, dont procédaient le pouvoir et la
souveraineté de l’État. On parle de l’État-nation qui a instauré deux grandes réformes :
78

1) le statut du citoyen était le fruit d’une rupture par rapport aux relations de
souveraineté, 2) la citoyenneté n’était plus directe, elle le devenait à travers une
médiation politique ; la représentation. Par représentation politique, on entend la nature
du lien organique établi entre les titulaires du pouvoir politique et ceux sur lesquels
s'exerce cette autorité (Mercier, 2017, p. 17). Ce lien s’édifie grâce au mécanisme
électif, socle du système électoral et de la démocratie représentative.

Par ailleurs, si dans l’antiquité, la citoyenneté était définie en termes de participation


directe des individus aux fonctions collectives, dans la société moderne, celles dont les
bases s’édifient graduellement à partir du XVIe siècle, les rapports entre le citoyen et
le politique se complexifient. L’un des marqueurs de cette société moderne serait
l’ouverture progressive des frontières mentales et culturelles, par référence au
mouvement d’individualisation de la société, qui valorise l’individu et sa liberté. De
Vulpian (2003) parle d’affirmation des « gens ordinaires » pour signifier le processus
de modernisation dans lequel les tropismes individuels, les institutions et les équilibres
de pouvoirs qui composent la société mutent. La distinction entre les gens d’en haut et
ceux d’en bas tend à se dissoudre, et dans ce délaiement, une nouvelle architecture
sociétale nait (2003, p. 24) et un nouveau modèle de citoyenneté s’érige.

Plusieurs auteurs (Nootens, 1999 ; Perrineau, 1998 ; Ion, 1997) affirment qu’à l’ère de
la modernité, la citoyenneté serait rentrée dans une phase de renouvellement,
transformant un certain nombre de ses significations et en faisant émerger d’autres. En
effet, la citoyenneté comme idéal et comme condition d'exercice des droits individuels
sur le plan civil, politique et social, n’a plus toute sa pertinence dans la modernité
(Nootens, 1999). La mondialisation du modèle de l’État national et de l’activité
économique, la diffusion massive de l’innovation technologique et la montée de
l’individualisme ont altéré, entre autres, la nature des liens que l’État entretenait avec
79

ses citoyens (Nootens, 1999, p. 102) appelant à un nouveau type de citoyenneté mieux
adaptée à ces nouvelles exigences sociétales et politiques.

Il s’agit d’une citoyenneté où l’engagement du citoyen doit être pensé non plus comme
un acte d’adhésion à un Nous, mais comme un acte conçu d’abord sur le mode
personnel, animé par un intérêt personnel (un Je), mais pour une cause pouvant devenir
collective (Ion, 1997, p. 15). D’un « modèle communautaire du citoyen engagé,
succède un modèle sociétaire de l’associé » (Ion, 1997, p. 23) ; un modèle qui est loin
d’être un symbole de dépolitisation incarnerait une autre politisation, une nouvelle
forme d’engagement, bref l’affirmation d’un autre répertoire politique (Muxel, 1994).
Un répertoire où les pétitions, les grèves et les manifestations ont désormais le potentiel
de se changer en mouvements de masse. Dans cette nouvelle mouture politique, le
répertoire d’action et d’engagement des citoyens se diversifie et les formes de leur
participation deviennent multiformes. Parmi ces formes de participation se dessine une
nouvelle forme, que Perrineau (1999) appelle « la démocratie du public » ou que Le
Goff (2016) qualifie de « démocratie participative ». Dans cette dynamique, les
individus sont continuellement appelés à réagir au plus vite et à donner leurs avis sur
tout et n’importe quoi. Cette démocratie :

Zappe facilement d’un sujet à un autre, produit un flux continu de paroles,


de petites phrases et de pseudo-débats où l’individu désigné par son prénom
s’en tient à une réaction première en cherchant à se faire valoir avant de
sombrer dans l’anonymat des circuits de communication (Le Goff, 2016, p.
50).

Cette dynamique touche également les politiques puisque l’actualité est désormais
scandée d’une réactivité d’une nouvelle nature qui réunit communication politique et
valorisation de soi. Les acteurs politiques, comme les individus qui leur ressemblent,
partagent une soif de reconnaissance. Ce rabaissement de la politique et de l’institution
à la mesure de l’individu s’accompagne par un gommage des signes spécifiques à la
80

fonction au profit de l’inflation du « moi, je… » qui se dévoile dans les discours
officiels (Ibid., 2016, p. 54).

2.2.4 Conclusion partielle

Nous avons tenté, tout le long de cette section, de rendre intelligible l’un des concepts
clés de notre thèse qui est celui du rapport au politique. Multidimensionnel, ce dernier
est à appréhender à plusieurs niveaux. Il touche, plus largement à la question du vivre-
ensemble et donc au « politique » et apparait comme une modalité à travers laquelle
l’individu s’implique dans la vie politique en jouant un rôle actif dans l’élaboration des
principes qui structurent le « vivre-ensemble ». Il touche également à la question de
« la politique » et donc aux rapports des individus à l’État et aux institutions et à la
question de la citoyenneté, qui est ce lien qu’entretient l’individu avec sa communauté
et avec le pouvoir et qui s’exprime à travers divers rapports.

Ceci étant dit, et compte tenu de nos intérêts de recherche, nous envisageons le rapport
au politique dans le cadre de cette thèse, au même titre que Letourneau (2009), comme
cette finalité à ériger dans un agir continu et planifié d’échanges communicationnels,
capables d’édifier de nouveaux « sens communs » susceptibles de rallier une pluralité
des acteurs. Une finalité que nous proposons d’analyser, en étudiant les pratiques
communicationnelles se développant sur les pages Facebook entre les quatre partis
politiques québécois et les citoyens.

Le deuxième concept clé sur lequel nous nous proposons de s’attarder dans les
prochaines sections est celui de la communication politique.
81

2.3 La communication politique

Les enjeux de la communication politique occupent désormais une place centrale dans
le fonctionnement des sociétés modernes. Cette centralité est due non seulement à
l’explosion des modes de communication et des médias d’information, mais aussi à la
complexification et la technicisation des sociétés (Gingras, 2018 ; Mercier, 2017 ;
Quirion et Giasson, 2011), qui ont entraîné un changement dans la représentation
politique. La revalorisation de la place de la communication dans la politique est
également un facteur d’émergence de la communication politique dans sa forme
moderne (Mercier, 2017 ; Aldrin et Hubé, 2017 ; Wolton, 1997a) et l’une des raisons
qui lui procure sa légitimité et fait d’elle un vecteur de transformation de l’espace
public.

Quoiqu’il en soit, et avant de s’intéresser aux enjeux de la communication politique, à


ses spécificités et aux différents avatars qu’elle a pu ou pourrait revêtir au fil du temps,
il nous semble évident de se pencher dans un premier temps, sur les concepts de base
qui soutiennent ce champ, ainsi que sur les théories parfois contradictoires qui la sous-
tendent.

2.3.1 Les fondements théoriques de la communication politique

L’importance de la communication en politique et en démocratie est née avec les


premiers échanges que les hommes ont eus entre eux concernant l’organisation de la
Polis (vie dans le monde politique) (Gerstlé et Piar, 2020 ; Wolton, 2017a). Notre point
de départ est que la démocratie est basée sur une médiation entre le peuple et le pouvoir.
Cette médiation, est permise grâce aux débats et à la délibération publics, tous deux
basés sur le discours. Une délibération qui devient fondatrice de la démocratie, car elle
« substitue la parole à la force, remplace le champ de bataille par une arène où la
82

rhétorique procède au partage de pouvoirs et assure la sauvegarde du bien commun »


(Tremblay et Agbobli, 2011, p. 87).

Nous nous attarderons sur les éléments de base qui forgent le fond et la forme de tout
discours en visitant certaines théories de la communication, notamment la rhétorique.
En considérant la rhétorique dans sa dimension délibérative, il nous sera aisé de
comprendre la nature du lien entre le « rhéteur » ou l'orateur et son auditoire, mais
également la nature de la médiation qui se déploie entre les acteurs politiques.

[Link] La rhétorique comme art de la discussion : l'éthos, le pathos et le logos

C’est sous la Grèce antique que le principe de la médiation tire son origine, grâce à l’art
de la rhétorique ou comment un rhéteur ne devait jamais dissocier le fond de son
discours de la forme qu'il pouvait lui donner pour convaincre (Breton, 2016). Trois
grands moments ont marqué la rhétorique et sa définition dès ses origines. Elle serait
une intention appuyée par un raisonnement dont le but est la manipulation de l’auditoire
(Platon) ; une éloquence et un art de bien parler pour le convaincre (Cicéron) et une
expertise et un exposé d’arguments qui renforcent le raisonnement de celui qui parle
(Aristote) (Meyer, 2020, p. 5). Chacune de ces trois approches semble insister sur l’une
des trois dimensions qu’on retrouve dans la relation rhétorique tout au long de son
histoire : 1) l’importance de l’orateur, 2) le rôle de l’auditoire et 3) le poids du discours
et sa capacité à convaincre et à persuader.

Aristote (1964) fut l’un des premiers à affirmer que convaincre exige la discussion et
la délibération collective. II met en évidence la fonction essentielle de la persuasion,
dont l’instrument est la rhétorique, qu’il définit d'ailleurs comme « la faculté de
considérer, pour chaque question, ce qui peut être propre à persuader » (Breton et
Proulx, 2012. p. 123). Ainsi, pour Aristote, la rhétorique est l’art d’inventer ou de
découvrir des preuves ou justifications. Il distingue trois éléments permettant à un
83

discours d’être persuasif : le langage et le style (l’éthos), l’émotion ou la


communication affective (le pathos) et le raisonnement (logos). Ainsi, l'auditoire
jugera l'éthos, c’est-à-dire l’image de soi que le locuteur érige dans son discours pour
influencer ou convaincre. Chaque distribution préétablie du discours, détermine en
partie l'image rassurante et moralisante que le locuteur va dégager (Amossy, 2010 ;
Théorêt, 2006, Charland, 2003). Cet auditoire n'agira que si ce locuteur est animé d'un
pathos, d'un désir, ou d'une passion qui interpelle le logos ou la raison, car basé sur une
logique et un raisonnement.

Cette façon aristotélicienne de penser la rhétorique est considérée comme ayant un rôle
positif, car mettant en avant l’idée que l’art de convaincre exige la discussion et la
délibération collective et non la manipulation (Meyer, 2020, p. 4) comme l’affirment
les propos suivants :

On peut certes manipuler et tromper, mais on peut aussi adhérer de bonne


foi et avec conviction à des propositions que les autres ne partagent pas
forcément. On n’a pas tous les mêmes intérêts, les mêmes conceptions, les
mêmes points de vue, mais il faut bien que l’on vive ensemble et que l’on
débatte de ce qui fait problème pour arriver à une ébauche de bien commun
dans la Cité (2020, p. 4).

C’est dans cet ordre d’idées que Breton et Proulx (2012) considèrent la rhétorique
d'Aristote comme une pratique très souple, car faisant une large place à la « culture du
convaincre », un fondamental de l’exercice démocratique (p. 124).

Charland (2003) nous rappelle par ailleurs que la rhétorique est un combat où le
discours s’érige comme une forme « d’agir » dans un champ marqué d’oppositions (p.
71). Chaque discours politique « valorise une position, défend certaines valeurs, appuie
une personne plutôt qu’une autre. Autrement dit, chaque affirmation a sa négation,
chaque thèse son antithèse, chaque argument son contre-argument (Ibid.).
84

Pour clore cette section, nous dirons que les rhétoriques grecques et latines furent les
premières manifestations de la communication politique, mais il faut attendre l’époque
extrêmement récente pour voir apparaître les deux mots de communication politique
(Wolton, 1997). Quoi qu'il en soit, et quelle que soit la place accordée à l'éthos, au
pathos ou au logos, il semble évident que ces éléments constituent les assises de base
de la rhétorique, une composante incontournable en discours politique et donc un des
éléments fondamentaux de la démocratie et de la légitimation du pouvoir politique.

[Link] La communication politique : variante d’une définition

Entité aux contours incertains, le concept de communication politique suscite plusieurs


discussions et son acception ne fait toujours pas l’unanimité. « Objet » flou ou
particulièrement délicat à saisir pour Gerstlé et Piar (2020), discipline « valise » pour
Théorêt (2006), ou champ éclaté pour Mercier (2001), la communication politique
« charrie » plusieurs connotations, ce qui la place au cœur des polémiques qui
réunissent à la fois communicologues, politologues et sociologues. Considérée il y a
quarante ans comme un objet d’étude trivial, illégitime, voire inexistant (Gerstlé et Piar,
2020, p. 5), la légitimité de la communication politique n’est plus à interroger
aujourd’hui. Sa définition a évolué et s’est aiguisée au fil des temps (Mercier, 2017 ;
Wolton, 2017a). Une des façons de comprendre sa cartographie théorique consiste à
présenter les différentes conceptualisations telles qu’elles ont été proposées par divers
théoriciens anglo-saxons et européens.

C'est aux alentours des années 1950 qu'on assiste aux premières tentatives de définition
de la communication politique (Nimmo et Sanders, 1981, p. 12). Elle est présentée
comme étant « l'un des trois processus d'intervention par lequel les influences
politiques sont mobilisées et transmises entre les institutions gouvernementales
formelles, d'une part, et le comportement électoral d'autre part » (Nimmo et Sanders,
1981, p. 12). Dans le même ordre d’idées, De Sola Pool (1968) définit la
85

communication politique comme l'activité de certaines institutions chargées de diffuser


informations, idées et attitudes relatives aux affaires gouvernementales (cité par
Gerstlé et Piar, 2020, p. 24). Cette définition s’inscrit dans la conception de la
communication qui « table » sur la transmission de l’information ainsi que sur les effets
qu’elle engendre sur le destinataire. D’autres théoriciens défendent une conception plus
large de la communication politique qui met l’accent sur ses formes, ses lieux, ses
règles ainsi que sur son rôle. Ainsi, pour Marland et al. (2014):

The role of communication in politics, including the generation of


messages by political actors (political organizations, non-profits, citizens,
the media) and their transmission as well as reception. Communication
occurs in a variety of forms (formal and informal), in a number of venues
(public and private), and through a variety of media (mediated or
unmediated content) (2014, p. 293).

Cette conception englobante laisse paraître trois grandes orientations de l’interaction


politique : acteurs politiques/médias/citoyens. Un rapprochement que Small et al.
(2014) font également. Cette définition se rapproche de celle de Wolton (2017a) qui
présente la communication politique comme « l’espace où s’échangent les discours
contradictoires des trois acteurs qui ont la légitimité de s’exprimer publiquement sur la
politique » (2017a, p. 47). Grâce à cette définition, Wolton (2017a) rend compte de la
dimension, qu'il appelle dramatique, de la communication politique. Cette dimension
rappelle que dans la communication, il y a toujours mobilisation des ressources parfois
contradictoires qui s'opposent dans un jeu dynamique, dont l'enjeu est le pouvoir. La
communication politique n'est plus considérée comme une banale stratégie pour faire
passer un message, mais comme un processus dynamique et ouvert où les
affrontements discursifs sont très importants. La particularité et l'intérêt de la
communication politique, dans ce cas, sont d'être ce lieu où se concentrent les thèmes
politiques en débat et où se confrontent les discours qui ont légitimité de s'exprimer en
démocratie : l'information, la politique et l'opinion publique (Wolton, 2017a, p. 48).
86

Accordant une importance particulière à la notion d'intentionnalité dans la


communication politique McNair (2011) la définit comme « purposeful
communication about politics » (2011, p. 23). Cette dernière inclurait : 1) toute forme
de communication entreprise par les politiciens et les acteurs politiques dans le but
d’atteindre des objectifs spécifiques, 2) toute communication adressée à ces acteurs par
des non-politiciens comme les électeurs ou les journalistes, ainsi que 3) toute
communication sur ces acteurs et leurs activités (McNair, 2011, p. 24).

Graber (2005) délimite le champ de la communication politique dans les démarches de


construction, d’envoi, de réception et de traitement d’un message qui aurait
potentiellement un impact politique direct ou indirect. Les émetteurs et récepteurs
pourraient être dans ce cas, les politiciens, les journalistes, les membres de groupes
d’intérêt ou de simples citoyens (2005, p. 479). Étant donné que les effets politiques
sont au cœur de la science politique et la clé de voûte des chercheurs dans le domaine
de la communication, il n’est donc pas étonnant que la communication politique soit
dans le courant de ces deux disciplines selon Graber (2005, p. 479).

Dans sa conception œcuménique, certains auteurs définissent la communication


politique comme étant « un processus interactif de transmission de l'information entre
les acteurs politiques, les médias d'information et le public » (Gerstlé et Piar, 2020, p.
11). Fonctionnaliste, cette conception ne saurait être complète dans la mesure où elle
ne permet pas de prendre en considération les rapports de forces qui lui sont inhérents.
Ces auteurs illustrent bien cette idée quand ils parlent des deux faces de la
communication politique : 1) la face coopérative où elle se présente comme une
alternative à la violence pour régler les conflits, et 2) la face conflictuelle où on la voit
comme une stratégie symbolique de domination (2020, p. 16).
87

Considérant sa conception compétitive, la communication politique vise une


intervention intentionnelle dans le comportement éventuel du récepteur. Elle aurait
donc une visée stratégique qui pourrait se traduire par la manipulation, l'incitation, la
menace, la persuasion ou encore le commandement (Bélanger, 1995, p. 128). Small et
al. (2014) rappellent également à ce sujet, que les acteurs politiques parlent de politique
avec l’intention d’informer, de persuader, de promouvoir et même d’influencer le
comportement de leur public (p. 4).

Dans sa visée instrumentale, la communication politique est vue comme l'ensemble des
techniques et procédés dont disposent les acteurs politiques pour courtiser l'opinion.
Vue ainsi, la communication politique est considérée comme une simple habileté à
gérer une image ou à persuader. Si cette définition met en avant l'importance des
mécanismes de structuration et de formalisation de la transmission de l'information,
elle passe sous silence une composante essentielle de ce qu'est vraiment la
communication politique. En ce sens une activité ouverte à tous les acteurs politiques,
qu'ils soient au pouvoir ou non. Cette conception est une vision réductrice de la
communication politique, selon Gerstlé et Piar (2020), qui assimile cette dernière au
marketing politique.

Il existe une autre conception de la communication politique, dite délibérative. Vue


sous cet angle, la communication politique se présente comme l'étude de l'espace public
où s'exercent les dynamiques du pouvoir sous toutes ses formes. Le pouvoir pouvant
être appréhendé de manière institutionnelle et informelle, matérielle et symbolique
(Gingras, 2010). C’est dans ce cadre que Gerstlé et Piar (2020) définissent la
communication politique comme l’ensemble des efforts des acteurs politiques
s’appuyant sur des ressources structurelles, symboliques et pragmatiques pour
mobiliser des soutiens pour rendre efficaces leurs préférences, en ce sens leur pouvoir
(p. 23).
88

Afin de rendre compte des différentes conceptions de la communication politique dans


notre recherche, nous considérerons cette dernière comme 1) comme une condition de
la démocratie et du fonctionnement d'un espace public élargi, 2) comme
l'interdépendance entre gouvernants et gouvernés, 3) ce lien passe par un processus
interactif de transmission et d'échange d’informations, 4) un processus rendu possible
grâce à un ensemble de techniques et procédés dont disposent les acteurs politiques 5)
dans un but bien précis, celui de modifier ou changer le comportement des citoyens.

2.3.2 Les variantes de la communication politique

[Link] La communication politique et le marketing politique

Plusieurs confondent communication politique, publicité et marketing politique


(Giasson et al., 2018a). Probablement parce que la publicité est l’une des briques de la
communication politique et le versant visible du marketing politique (Ibid.). Marqué
par son ubiquité dans la vie politique au niveau mondial, le marketing politique est très
présent dans la sphère politique canadienne, tant fédérale que provinciale. Il s’agit
d’une pratique consistant en l’application des techniques, outils et concepts du
marketing par les organisations politiques et les pouvoirs publics afin d’adapter leur
offre politique aux besoins et priorités de l’électorat (Lees-Marshment, 2014 ; Maarek,
2014).

Ce mécanisme se pratique généralement suivant une succession d’étapes intégrées


formant le processus de marketing. Il débute par la recherche, sur le marché,
d’informations sur les électeurs, leurs attentes, leurs caractéristiques politiques et ce,
par l’entremise de différents moyens comme les sondages et les groupes de discussion.
La segmentation est également une démarche importante dans ce cadre, puisqu’elle
permet de répartir les électeurs en des cibles distinctes qu’il appelle « sous-groupes
politiquement signifiants » (Giasson et al., 2018a, p.305) pour lesquelles le parti
développera des messages clés pouvant les mobiliser et, ultimement répondre à leur
89

attente électorale. Ce processus de ciblage est utile aussi bien pour contrer la
concurrence, maximiser les gains électoraux, que pour servir les desseins des partis
politiques à faibles moyens comme le précise Lees-Marshment (2014) qui affirme que
le « Targeting is arguably even more important for smaller parties as it helps conserve
precious resources and deploy them more effectively » (2014, p. 79).

Un parti politique choisira, par ailleurs, son positionnement qui est une démarche
stratégique claire et bien maîtrisée lui permettant de fédérer certaines cibles sur des
enjeux ou des orientations politiques en particulier et créer ainsi la différence par
rapport aux autres concurrents (Giasson et al., 2018a, p. 305). Ce positionnement doit
selon Gerstlé et Piar (2020) être premièrement lisible, en ce sens à la fois perceptible
dans le brouhaha de la campagne et intelligible pour les citoyens. Il doit également être
conforme aux préférences et/ou préoccupations de ces derniers et enfin il doit être
crédible, c’est-à-dire leur offrir une représentation simplifiée qui soit compatible avec
l’image mémorisée19 par eux (2020, p.43).

Plusieurs chercheurs en marketing politique ont développé une typologie du


positionnement concurrentiel des partis politiques en partant des concepts du marketing
commercial qu’on a adapté au monde politique. Parmi ces catégorisations, citons la
typologie quadripartite de Collins et Butler (2002). Ainsi, un parti peut être ainsi un
leader, un follower, un challenger ou un nicher. Selon la position qu’il occupe sur
l’échiquier politique, ce dernier peut avoir des expectatives différentes et opter pour
diverses stratégies pour les atteindre. Le positionnement du leader, le parti meneur qui
doit conserver sa place, correspond à une stratégie faite soit de conquête ou de défense

19
Selon les auteurs, la mémoire concerne dans ce cadre beaucoup de considérations qui peuvent être de
nature personnelle comme la personnalité et son ajustement à la fonction, le capital politique du candidat,
sa carrière, son projet politique et sa garantie par son action antérieure (Gerstlé et Piar, 2020, p.44).
90

visant à conserver son électorat et à proposer des éléments de continuité, mais


également de changement dans son programme.

Le challenger (prétendant), celui qui occupe la place de l’aspirant officiel, poursuit


généralement une stratégie offensive basée sur les attaques directes envers le leader et
visant à le décrédibiliser en s’appuyant sur des revendications concurrentes de
compétence, de fiabilité ou d'honnêteté. Il a aussi tendance à copier le leader, tout en
gardant des éléments propres à ses électeurs cibles dans son offre politique (Giasson et
al., 2018a, p.308).

Le parti follower (suiveur) se concentre fortement sur son électorat cible et possède
généralement une plus petite part que celle du challenger. Ce dernier tente d’imiter la
stratégie du leader soit en s’en inspirant, soit en adaptant son positionnement afin qu’il
corresponde davantage à sa cible.

Et enfin le parti nicher (nicheur), va cibler un petit segment (niche) de l’électorat en se


spécialisant sur un enjeu en particulier pour lequel il y a peu de concurrence.

Par ailleurs, Maarek (2014) voit le marketing politique comme une composante vitale
de la communication politique. Ce n’est donc pas étonnant que ce dernier le définisse
comme une « politique de communication politique » ; une méthode générale de la
communication politique, ou encore comme une stratégie globale de conception,
rationalisation et de transport de la communication politique moderne (2014, p. 2).
Selon ce même auteur, les médias de masse auraient contribué au développement voire
à l’amplification du déploiement du marketing politique chez les partis politiques. Ces
derniers voient dans ce mécanisme non seulement un moyen de contrer l’hégémonie
de ces médias, mais également d’optimiser la quantité et la qualité de leur couverture
médiatique qu’ils considèrent comme fondamentales à leur accession au pouvoir.
91

Les définitions du marketing politique sont nombreuses ; néanmoins, toutes bifurquent


vers les mêmes conclusions. Le marketing politique est une variante de la
communication politique, qui consiste à promouvoir un homme ou un projet politique
sur le modèle des techniques de marketing commercial. La communication politique
étant basée sur la persuasion, mais quand ses règles deviennent systématisées et
optimisées par l'homme politique qui cherche à convaincre par des arguments plus aux
moins nobles, cette dernière devient marketing politique.

[Link] La communication politique et propagande politique

Si en démocratie, la propagande et la communication politique sont perçues comme


caractérisant la circulation des discours politiques entre acteurs politiques et citoyens
dans un objectif de persuasion ou d’imposition de sens, il n’en demeure pas moins que
leurs usages dans la littérature scientifique ne sont pas équivalents. L’une ne se réduit
pas à l’autre, en dépit de multiples similitudes (Laberge, 2007, p. 520).

La propagande politique semble, par ailleurs, avoir une connotation négative, puisque
plusieurs auteurs (Marland, 2014 ; Gingras, 2010 ; Laberge, 2007) la présentent sous
une coloration peu laudative. Laberge (2007) affirme d’ailleurs que le terme est devenu
péjoratif au point qu’il semble disparaître progressivement des études universitaires
consacrées aux « mass medias ».

Marland (2014) affirme que même si les deux concepts de communication et de


propagande politique ont tendance à s’entremêler en raison de leurs caractéristiques
communicationnelles analogues, ils ont toutefois des visées et des pratiques
divergentes. L’aspect « sinistre » parce que non éthique, qui qualifie la propagande, la
distingue entre autres, de la communication politique ou du marketing politique selon
ce même auteur qui affirme que la « Propaganda seeks to condition, persuade and
92

indoctrinate audiences by using communications technology and selective messaging


to help the sponsor gain a power advantage » (2014, p.67).

Gingras (2010) présente la propagande politique comme une modalité de la


communication persuasive. Cette dernière ne suppose pas de dialogue entre la source
et la cible, mais vise à faire coïncider les représentations, attitudes et conduites des
citoyens aux préférences des acteurs politiques. On sent donc qu’il y a un brin de
manipulation dans les desseins de la propagande politique, selon cette auteure. C’est
pour cette raison que Gingras (2010) établit une distinction bien claire entre la
communication politique et la propagande en affirmant que la première renvoie à une
gestion du pouvoir fondée sur l’échange, et non sur la manipulation, ou tout autre
phénomène d’influence, en l’occurrence, la propagande (2010, p. 64).

Quoi qu'il en soit, il est bien évident que la tension entre la propagande politique et la
communication politique se cristallise, entre autres, autour d’une notion : la
« manipulation ». En effet, quand la communication politique vise à manipuler plus
qu'à convaincre, elle devient propagande. Cette idée entérine bien celle que prônait déjà
Lasswell en 1927 dans l’un de ses ouvrages consacrés aux techniques de la propagande,
quand il la définit comme le « management des attitudes collectives par la manipulation
des symboles » (Gerstlé et Piar, 2020, p. 24).

[Link] La communication politique et communication publique

Au Canada comme ailleurs, distinguer la communication politique de la


communication publique n’est pas chose simple pour ne pas dire difficile.

Beauchamp (1991) définit la communication publique comme étant : « L'ensemble des


phénomènes de production, de traitement et de diffusion de l'information relative aux
débats et aux enjeux publics. Cette information est non seulement le fait des médias,
mais aussi des institutions, entreprises, mouvements et groupes qui interviennent sur la
93

place publique » (Beauchamp, 1991, p. 13). C’est une communication porteuse


d’enjeux visant, d’une part, le partage d’informations, décisions, actions d’utilité
publiques, et d’autre part, le maintien du lien social et dont la responsabilité incombe
à des institutions publiques investies de missions d’intérêt général (Zémor, 1995, p.
112).

Une lecture attentive de ces deux définitions nous permet de déduire que la
communication publique vise à rendre accessibles les politiques publiques tout en
exerçant une démarche marketing auprès des citoyens. C’est une communication qui
trouve sa légitimité dans l'intérêt général. Celui-ci résulte d'un compromis entre les
intérêts des individus et ceux des groupes de la société. La validité et la légitimité de
cette communication publique se fondent sur la notion de délibération. Pour revenir à
la différence entre communication publique et politique, nous reprendrons les propos
de Lavigne (2008) quand il considère la communication politique comme l’une des
principales formes discursives de communication publique. Dans la majorité de ses
travaux, ce dernier la présente comme le moyen stratégique et l’institution de la
communication publique des dynamiques du pouvoir d’une société (2008, p. 233).
Autrement dit, la communication publique est la mise en pratique du discours politique.
C’est l’expression des institutions publiques non pas lorsqu’elles exercent le pouvoir
public, mais lorsqu’elles tentent de le conquérir en l’argumentant. Quoi qu'il en soit, si
les règles et les modalités d’exercice de la communication publique et politique sont
différentes, il n’en demeure pas moins que les deux s’exercent dans la sphère du débat
public. Elles sont interdépendantes et en perpétuelle interaction.

2.3.3 Les dimensions de la communication politique

De toutes les définitions citées plus haut de la communication politique, nous déduisons
la portée des points suivants : l’importance du contenu des discours, l’importance de la
relation qui s’établit grâce à l’échange, l’importance de la représentation de ce discours
(forme), l’intérêt des structures (voies par lesquelles sont acheminés ces discours, la
94

présence des règles qui régulent cet échange et la nature de la dialectique


communication-pouvoir. Une concaténation intelligente de l’ensemble de ces points
nous amène à les réunir dans trois dimensions de la communication politique mises en
valeur par plusieurs auteurs (Gerstlé et Piar, 2020 ; Bélanger, 1995 ; Wolton, 1997) :
dimension pragmatique, symbolique et structurelle.

[Link] La dimension pragmatique de la communication politique :

La pragmatique est la branche de la linguistique qui étudie comment le langage produit


de la signification et définit la relation et les interrelations entre les interlocuteurs
(Gingras, 2010, p. 69) ainsi que la place que chacun occupera dans la formation du
pouvoir. Le langage est évoqué ici non en tant que systèmes de signes, comme c’est le
cas dans la linguistique structurale, mais en tant que système engageant des
interlocuteurs qui interagissent dans un contexte situationnel donné.

Pour revenir à la dimension pragmatique de la communication politique, Gerstlé et Piar


(2020) affirment que cette dernière est utilisée par les acteurs politiques pour interagir
selon des modalités variables comme persuader, convaincre, séduire, informer,
commander, négocier, notamment (2020, p. 19). Le discours et l’action de ces acteurs
sont pragmatiques dans le sens qu’ils visent toujours un but déterminé : exercer une
influence sur l’auditoire (Lardellier, 1997, p. 86).

L’action ici n’est donc pas aléatoire ni fortuite, mais s’inscrit dans le cadre d’une
stratégie bien pensée et planifiée. Bélanger (1995) affirme que la stratégie constitue
l’instrument premier de la communication politique. « Elle se fera manipulation,
incitation, menace, persuasion ou encore commandement ». Il ajoute également que la
communication politique est une relation sociale qui peut être comparée à l’influence ;
une influence d’abord voulue puis tournée vers l’action ou encore vers l’absence
d’action (1995, p. 128). Ainsi entendue, la communication politique dépasse le champ
95

du politique pour embrasser celui des relations sociales qui s’établissent à l’occasion
de la communication. Autrement dit, la mise en œuvre de la communication se fait via
une représentation du politique considéré comme un espace social de tension entre la
coopération et le conflit (Gerstlé et Piar, 2020, p. 19).

[Link] La dimension symbolique de la communication politique

Évoquant la démocratie athénienne, Arendt (2012) rappelle qu’« Être politique (...),
cela signifie que toutes choses se décident par la parole et la persuasion et non pas par
la force ni par la violence » (p. 80). Gerstlé et Piar (2020), invoquant les vertus
participatives du langage dans les relations sociales, rappellent également que le
recours à ce dernier permet de trouver l’accord et le compromis, comme il peut servir
la manipulation ou la domination (2020, p. 16). Une lecture attentive de ces propos
nous pousse à déduire que :1) les discours sont susceptibles d'exprimer, de multiples
manières, les relations de pouvoir ; 2) que nous sommes en présence d’un ordre du
pouvoir où le discours tient lieu de soubassement ; 3) qu’il faut identifier la nature de
ce rapport spécifique. C'est à l'intérieur de la réflexion sur le signe et le discours que
nous trouverons des réponses. En effet, la valeur du discours dépend du rapport de
force, qui agit à travers les mots et qui se trouve dans les paroles. Elle dépendra
également de comment ce rapport de force est affiché, dramatisé et mis en scène, d'où
le pouvoir symbolique. Ceci rejoint ce que dit Gerstlé (2010), quand ce dernier affirme
que la communication est aussi violence, mais une violence symbolique, une violence
qui passe par le pouvoir des signes et du discours. C'est un jeu de théâtre comme le
précise Bélanger (1995). Une position d'ailleurs partagée par Hariman (1995), pour qui
la politique résulterait d’une mise en scène usant de conventions déjà connues par ceux
qui y participent. Mercier (2017), parle de « théâtralisation du pouvoir » comme un
exercice de « transfiguration mystique », mobilisant mythes, symboles, rites, et dont
aucun pouvoir ne « peut faire l’économie » (p. 16).
96

Pour résumer cette idée de dimension symbolique, nous dirons que la communication
politique justifie la légitimité du système politique en permettant une visibilité d'un
système de forme et de représentation symbolique aux acteurs qui exercent leurs
pouvoirs.

[Link] La dimension structurelle de la communication politique

Par dimension structurelle, nous entendons l'ensemble des structures qui permettent
l'acheminement des flux informationnels en communication politique vers les
destinataires. Gerstlé et Piar (2020) distinguent quatre canaux, à savoir les canaux
institutionnels (parlement, administration), les canaux organisationnels (partis
politiques et autres forces organisées), les canaux médiatiques (organes d'information
écrits et audiovisuels) et les canaux interpersonnels (groupes sociaux et relations
interindividuelles) (2020, p. 20). Si pour ces deux auteurs, ces quatre canaux permettent
l’acheminement de la communication politique, plusieurs autres cantonnent les
structures de cette dernière aux seuls canaux médiatiques (Riutort, 2007 ; Lamizet,
2002 ; Breton, 1995). On pense d’abord à Riutort (2007), pour qui la communication
politique désigne les pratiques conduites par des professionnels de la communication
qui agissent pour le compte des professionnels de la politique à destination des
gouvernés usant notamment des voies offertes par les médias (2007, p. 53).

Au même titre, Breton (1995) affirme que le monde politique est caractérisé par une
présence impériale de la médiatisation (1995, p. 329). Selon lui, cette dernière
remplirait trois fonctions : une fonction d’acheminement du message, de mise en scène
de ce message et enfin une fonction de commentaire du discours (Breton, 1995, p. 327).

Partant de cette logique, la communication politique aurait une fonction plutôt


persuasive qu’idéologique, mettant en premier plan non pas les idées, mais l’image de
l’homme politique. De plus, comme le précise Lamizet (1999), « c’est désormais
97

l’information médiatée qui donne consistance effective aux acteurs politiques auprès
d’un électorat qui ne saurait les connaître que par la représentation qu’en structurent et
qu’en diffusent les médias désormais seuls responsables de la construction des acteurs
politiques dans l’espace médiaté de la communication » (1999, p. 261). Dans cet esprit,
la communication médiatée représente l’espace que Lamizet (1999) qualifie
d’institutionnel au sein duquel les acteurs politiques sont constitués en tant que tels.
Cet espace constitue une structure sociale et institutionnelle qui organise les relations
entre des acteurs, constituant ensemble un espace de sens (symbolique) et un espace de
pouvoirs (institutionnel) (Lamizet, 1999, p. 264).

Ceci dit, il semble évident que la communication politique vue dans sa dimension
structurelle est cantonnée à sa seule représentation technicienne, très réductrice, que
remplirait les médias. Avec les quatre canaux de Gerstlé et Piar (2020), nous avons
peut-être une vision assez globale de cette dimension.

Pour revenir aux dimensions de la communication politique, à savoir pragmatique,


symbolique et structurelle, nous dirons que ces trois dimensions constituent la
spécificité de la communication politique. Le discours et sa représentation sont tout
aussi importants que la nature de l’échange et du lien social qui s’établit entre les
différents acteurs politiques. Les structures qui facilitent cet échange sont aussi
importantes que le reste. Ce n’est donc pas étonnant que Gerstlé et Piar (2020)
comparent l'articulation de ces trois dimensions à un système informatique. Ainsi, les
aspects pragmatiques de la communication politique seraient l'équivalent d'un logiciel,
les aspects symboliques équivalent aux données, alors que les aspects structurels
seraient le matériel qui traite ces données.
98

Maintenant que nous avons établi notre cadre de réflexion sur la communication
politique, ses variantes et ses dimensions, intéressons-nous aux rôles qu’elle joue dans
la société.

2.3.4 Rôle et fonctions de la communication politique

Pour aborder les rôles et fonctions de la communication politique, nous avons opéré
des recoupements entre les différentes définitions présentées plus haut de cette
discipline (Gerstlé et Piar, 2020 ; Mercier, 2017 ; Wolton, 2017a ; Théorêt, 2006 ;
McNair, 2011 ; Cotteret, 2002). Nous identifions de ce travail d’analyse, deux grandes
fonctions inhérentes à la communication politique : fonction sociale et une fonction
démocratique.

[Link] La fonction sociale de la communication politique

Braud (2017) et Cotteret et Emeri (1993) affirment que la communication politique


joue un « rôle régulateur » de l’ordre social, car assurant une fonction d’adéquation
entre les citoyens et ceux qui les gouvernent (Cotteret et Emeri, 1993, p. 1335-1336).
Cet accord entre gouvernants et gouvernés justifie l’admission, par la société, des
mesures, que le système politique (résultat de cohésion et de dislocation) a adoptées.
Ce même système politique dépend à son tour, « pour une large part de la
communication » (Braud, 2017 ; Cotteret et Emeri, 1993). Les trois auteurs notent que
l’échange entre gouvernants et gouvernés n’est possible que s’il existe un accord
commun sur les valeurs de référence et les comportements jugés indispensables au bon
fonctionnement du système politique. Autrement dit, pour que cet échange ait un sens,
il faut qu'il soit structuré selon des schèmes et des références logiques et cognitives
partagés par ceux auxquels il s’adresse. Sans cet accord, il n’y aurait pas de
communication.
99

Parler du rôle social de la communication politique ne peut être pertinent si on ne


s’attarde pas sur un élément très important : la question de la socialisation politique. La
conséquence du processus de socialisation politique serait, selon Braud (2017), que
l’individu acquiert, tout au long de sa vie, des connaissances sur le système politique
et son fonctionnement, intériorise le système de valeur politique et son idéologie et
finisse par comprendre ses symboles et ses rituels. La socialisation politique
constituerait dans ce cas les modèles et les processus par lesquels les individus
s'engagent dans le développement et l'apprentissage des valeurs politiques et dans la
construction de leurs relations particulières aux contextes politiques dans lesquels ils
vivent (Braud, 2017).

Une lecture attentive de ces différentes définitions nous amène à déduire que la
socialisation politique remplit plusieurs fonctions au sein du système politique. D'abord,
elle revêt une fonction d'inculcation des valeurs centrales d’une culture politique que
Braud (2008) définit comme étant :

Un ensemble systématisé de connaissances et de croyances permettant aux


individus de donner sens à l’expérience routinière de leurs rapports au
pouvoir qui les gouverne et aux groupes qui leur servent de références
identitaires (2008, p. 332).

Ensuite, la socialisation politique remplirait une fonction d'intégration qui


s'accompagne d'une socialisation verticale et une autre horizontale. La socialisation
verticale établit une relation d'obéissance, d'allégeance et de participation de la part des
gouvernés à l'égard des nouveaux gouvernants. La socialisation horizontale va au-delà
de la création de relations pacifiques entre collectivités et personnes, pour faire émerger
un sentiment d'identité commune qui présuppose une conscience nationale (cité par
Massart-Piérard, 2007, p. 55). Avec les notions d'obéissance, d'allégeance, de
participation et de sentiment d'identité commune, nous avons ici tous les ingrédients de
la notion de stabilité. En ce sens, la socialisation politique, en transmettant une culture
100

politique, assure, en quelque sorte, la permanence, voire la pérennité, et la cohésion du


système politique en place.

Maintenant que nous savons davantage ce qu'il en est du processus et des fonctions de
la socialisation politique, quel pourrait être le rôle que joue la communication dans
cette démarche ? Nous retrouvons plusieurs réponses à cette question dans les travaux
de certains sociologues qui n'hésitent pas à considérer le caractère fondamental de la
communication dans l’établissement des liens sociaux.

D'abord, Braud (2017) quand il affirme que la communication contribue à la production


de valeurs et de symboles « plus ou moins » consensuels qui réactivent le lien social,
en ce sens des comportements idéaux susceptibles d’« infléchir », par séduction, des
comportements réels ou les perceptions que les citoyens construisent du réel (p. 80).

Habermas (1987) lorsqu’il révolutionne les bases du raisonnement sociologique en


proposant dans, l'agir communicationnel, d'analyser les phénomènes sociaux en termes
d'activités communicationnelles. La théorie de l'activité communicationnelle renvoie
ici à une conception de la société qui se réfère à l'activité humaine précisément orientée
vers l'intercompréhension, c'est-à-dire du rapport intersubjectif entre les Hommes qui,
socialisés à travers la communication, se reconnaissent mutuellement (Quéré, 1991,
p. 23). La communication est traitée dans cette théorie comme « lieu de la constitution
sociale des phénomènes que l'analyse sociale se donne pour tâche de décrire et
d'expliquer, comme « milieu » dans lequel émergent et se maintiennent les objets et les
sujets, les individus et les collectifs, le monde commun et la société » (Quéré, 1991,
p. 72).

Cotteret (2002) quand il atteste que le système politique, qui joue le rôle de régulateur
de l'ordre social, dépend principalement et pour une large part de la fonction de
communication et quand il rajoute que la communication politique assure une fonction
101

d'adéquation et de rapprochement entre les gouvernants et les gouvernés, dont la


finalité est l'identification (2002, p. 113).

Autrement dit, la communication politique établit une sorte d'accord ou de


rapprochement entre gouvernants et gouvernés. D'une part, elle facilite l'adaptation du
système politique aux besoins, souhaits, demandes et exigences des gouvernés et
d'autre part, elle permet de faire accepter les décisions, parfois contraignantes, prises
par les gouvernants. La recherche de cet accord se fait via l'échange de messages des
gouvernants vers les gouvernés et des gouvernés vers les gouvernants. Cet échange ne
peut se faire que s'il y a un accord implicite sur des valeurs communes auxquelles
gouvernants et gouvernés se réfèrent explicitement ou implicitement (2002, p. 112).
On parle d'un côté des valeurs du système politique qui sont généralement inscrites
dans les règles du jeu politique et de l'autre côté des valeurs de la société, qui sont
décrétées par les institutions et qui représentent le fruit des différentes variables
sociales. C'est la communication politique qui permet la superposition de ces deux
systèmes de valeurs (Cotteret, 2002, p. 113).

La deuxième fonction que nous avons identifiée pour la communication politique est
démocratique. Pourquoi gouvernants et gouvernés ont-ils besoin de communiquer ? Et
en quoi la communication politique constitue-t-elle une condition de fonctionnement
d'un espace public élargi et par voie de conséquence d'une démocratie ?

[Link] La fonction démocratique de la communication politique

Plusieurs auteurs reconnaissent le rôle essentiel de la communication politique dans la


santé et le maintien de la démocratie (Dacheux, 2008 ; Cotteret, 2002 ; Wolton, 2017a).
Ce rôle est tellement important qu’on utilise des termes comme « les nerfs de
gouvernement » (cité par Gingras, 2010, p.23) pour qualifier l’importance de la
communication politique dans la démocratie.
102

Cette importance a été démontrée par Wolton (2017a), notamment dans cette définition
de la communication politique, soit « l’espace où s’échangent les discours
contradictoires » (2017, p. 47). Cette importance doit être appréhendée selon cet auteur,
non pas au sens d’une disparition de l’affrontement, mais plutôt au sens où
l’affrontement des discours qui est le propre de la politique, se fait sur le mode
communicationnel, en ce sens, sur la base de l’échange et donc sur la base de la
reconnaissance de « l’autre » (Wolton, 2017a, p. 46). C'est ce qui confère à cet
affrontement une certaine légitimité.

Dans le même ordre d'idées, Cotteret (2002) affirme que le système politique est
tributaire à la fois de l'acceptation par les gouvernés du régime politique et de ce qu'il
incarne, et de la possibilité pour les gouvernants d'imposer les décisions qu'ils ont prises.
Il s'agit pour cet auteur des deux aspects de la communication politique, puisque c'est
l'échange qui justifie la légitimité du système politique en permettant de créer un accord
entre gouvernants et gouvernés (2002, p. 109).

Par ailleurs, qui dit échange dit espace de discussion dans lequel s'affrontent les
courants d'opinions et où se tiennent les débats publics ; nous faisons bien sûr ici
allusion à la notion d'espace public que nous avons évoquée sommairement dans la
première section de ce chapitre.

L’existence de la notion d’espace public semble étroitement liée à celle de la


démocratie comme le soulignent certains philosophes comme Rousseau ou Habermas,
ainsi que d'autres auteurs plus contemporains (Côté, 2008 ; Gingras, 2010 ; Wolton,
2017a).

Pour Habermas (1987), « le concept de démocratie, fondé sur la théorie de la discussion,


suppose l’image d’une société décentrée qui crée toutefois, au moyen de l’espace
public politique, une arène spécialement chargée de percevoir, d’identifier et de traiter
103

les problèmes intéressant la société dans son ensemble » (1987, p. 326). Cette arène,
comme le précise Gingras (2010), serait le lieu de délibération par excellence
permettant au peuple de s’autogouverner. L’existence de ce lieu apparaît essentielle en
démocratie, car il serait un des liens privilégiés qui favorise l’échange entre la
population, source ultime de légitimité politique, et l’État.

2.4 Légitimité du pouvoir et discours : figures de l’espace public

Nous sommes convaincues qu'en établissant un lien entre pouvoir et discours politique,
nous arriverons à démontrer la nature relationnelle entre les deux et donc à prouver que
la légitimité du pouvoir est, entre autres choses, une question discursive. Établissant
des liens avec le pouvoir et la communication, Rangeon (1991) affirme :

Il n'y a pas de politique sans légitimité, aucun pouvoir n'échappant tôt ou


tard à l'exigence de justification ; il n'y a pas non plus de légitimité sans
communication puisque l'une et l'autre se situent dans le champ de
représentations symboliques et relèvent de l'ordre de la croyance. Comme
la communication, la légitimité est une croyance partagée : est légitime le
pouvoir qui communique avec succès les raisons de le croire tel (1991, p.
100).

La communication n’est donc pas seulement un outil pour servir la légitimité, elle est
également un moyen de la manifester et de la faire accepter. Définissant le concept de
légitimité, Rangeon (1991) en distingue deux catégories. La première, qu’il appelle
« normale », c’est -à dire « celle conforme aux normes sociales en vigueur, qu'elles
soient ou non codifiées par le droit » (p. 100). L’auteur cite les élections libres en
démocratie comme exemple de cette légitimité normale. Et la seconde légitimité ; celle
« reconnue » comme valide par ceux sur lesquels le pouvoir s'exerce. L’auteur parle ici
de la reconnaissance de la capacité de l’élu à parler, à agir et donc à communiquer au
nom de l'ensemble des électeurs qu'il représente. Rangeon (1991) affirme que le statut
d’élu ne suffit pas à lui seul pour le rendre légitime, encore faut-il que ce dernier sache
104

parler et agir de telle sorte que les électeurs soient convaincus d’avoir raison de voter
pour lui. La communication devient, comme l’affirme ce même auteur « une
confirmation quotidienne du Pouvoir » (p. 100).

Par ailleurs, la légitimité du pouvoir et les discours n’acquièrent leur existence que s’ils
s’érigent dans l’espace public qui devient la condition et la figure même de leur
exercice. En effet, le concept d’espace public est au cœur de la réflexion philosophique
sur la légitimité du pouvoir et la démocratie. Il serait même étroitement lié à celle-ci
comme le soulignent certains philosophes comme Habermas (1987) et Arendt (2012)
ainsi que d'autres théoriciens plus contemporains (Wolton, 2017a, 1997 ; Gingras,
2010 ; Côté, 2008 ; Dacheux, 2008 ; Miège, 1995 ; Quéré, 1992).

Loin de couvrir les différentes acceptions qu’a revêtues le concept d’espace public au
fil des temps, nous tenterons de retracer brièvement son histoire avec en tête l’idée que
le concept d’espace public doit toujours être envisagé en prenant en compte les
circonstances particulières dans lesquelles il nait et se transforme.

2.4.1 L’espace public Habermassien

L'espace public prend sa source historique et idéologique dans la tradition, rapportée


par l’histoire et la philosophie de l'antiquité́ qui nous parle de l'Agora, où les citoyens
sont alors supposés libres d'utiliser publiquement la « raison » afin de critiquer les
pouvoirs en place. Cette idée d’un espace public évoque à la fois le lieu géographique
où pouvait s’exercer ce processus de critique, mais également le lieu symbolique dans
la mesure où cette activité concernait la discussion de choses communes par opposition
aux choses d’ordre privé.

Pour Habermas, il existe, d'une part, une sphère de la Polis, chose commune à tous les
citoyens libres et une sphère de l'oïkos (la maison), qui est propre à chaque individu.
105

Entre ces deux sphères existe un espace intermédiaire dit « public », « la sphère des
personnes privées rassemblées en un public » (Habermas, 1993 [1962], p. 41). Il définit
la sphère publique comme suit :

La sphère publique bourgeoise peut être tout d’abord comprise comme


étant la sphère des personnes privées rassemblées en un public. Celles-ci
revendiquent cette sphère publique règlementée par l’autorité, mais
directement contre le pouvoir lui-même, afin d’être en mesure de discuter
avec lui des règles générales de l’échange, sur le terrain de l’échange des
marchandises et du travail social – domaine qui reste essentiellement privé,
mais dont l’importance est désormais d’ordre public. (1993, p. 38).

Cette idée de relation entre domaine public et privé constitue le socle même de la
politique et plus largement de la société dont l’idéaltype de la sphère publique en
constitue l’élément structurant. Toutefois, cette sphère publique bourgeoise doit être
appréhendée comme le dit si bien Habermas dans l’avant-propos de son ouvrage
comme « une catégorie caractérisant une époque déterminée » (Habermas, 1993 [1962],
p. 9), celle du XVIIIe siècle.

Positionnant cette sphère publique comme une médiation entre l’État et la société civile,
Habermas transforme l’Espace public historiquement situé en idéal d’une discussion
basé sur l’échange public de la raison. Selon Habermas, l’Espace public serait issu d’un
processus « au cours duquel le public constitué d'individus faisant usage de leur raison
s'approprie la sphère publique contrôlée par l'autorité et la transforme en une sphère où
la critique s'exerce contre le pouvoir de l'État » (Habermas, 1993 [1962], p. 61). Cet
échange rationnel d’arguments se voit alors doté d’une fonction essentielle, celle de la
production de l’opinion publique.

Le modèle de l’espace public bourgeois tel que préconisé par Habermas peut être
considéré comme un modèle normatif, en ce sens qu’il incarnait les conditions idéales
d’une organisation et d’un fonctionnement politiques permettant l’émancipation des
106

individus et des collectifs (Quéré, 1992). C’est ce modèle d’espace public qui a
contribué à l’essor de la démocratie parlementaire et qui a promu les idéaux éclairés
d’égalité, de droit de l’homme et de justice (Habermas, 1993 [1962], p. 69). Cette
approche habermassienne de l’espace public semble ignorer un certain nombre de
considérations que plusieurs théoriciens ont soulignés, proposant des visions
différentes (Fraser, 1992 ; Arendt, 1983, et Sennet, 1979).

Ayant fait l’objet de plusieurs critiques dues notamment à la faiblesse de son


argumentation sociologique Habermas (1993) apporte des modifications au cadre
théorique de sa conception de l’espace public en replaçant cette notion dans sa théorie
de « l’agir communicationnel ». Ce dernier affirme que la légitimité du discours se
construit sur la base de pratiques argumentatives liées à des activités
communicationnelles (cité par Neveu, 1992, p. 162). L'espace public devient selon
Habermas le moyen de s’affranchir d’une rationalité instrumentale (dirigée par le
pouvoir économique et technocratique) vers une rationalité communicationnelle
(normes) qui se présente sous forme d'une « éthique de la discussion » et recherche
l’entente et l’accord entre des sujets capables d’agir et de parler en vue d’une action
commune. Cet accord serait « rationnellement motivé » et cette entente ne saurait se
réaliser que discursivement et communicationnellement.

La « communication » que propose Habermas ici n'est rien d’autre que la recherche de
normes pratiques à partir desquelles il est possible de construire un collectif en faisant
usage de la raison et du discours. Cette communication ne sera possible selon lui que
si 1) les paroles ont un sens ; 2) les énoncés représentent des faits réels ; 3) chacun est
sincère ; 4) les énoncés sont appropriés (Habermas, 1993). Bien que cette approche soit
critiquée par certains auteurs, il n’en demeure pas moins qu’elle esquisse les bases
d’une théorie pragmatique normative du discours politique (Charland, 2003, p. 89). De
107

surcroît, nous exposerons les apports théoriques ultérieurs qui ont grandement participé
à renforcer la pertinence critique de la notion d'espace public.

2.4.2 L’Espace public : d’autres apports théoriques

Fraser (1992) estime que l’argumentation habermassienne proposée dans l’Espace


public n’est pas pertinente pour saisir la participation des publics « non bourgeois » et
que le principe de publicité favorise ici la domination masculine, des bourgeois blancs.
Raison pour laquelle les femmes, les noirs et les prolétaires choisissent d’autres voies
pour s’organiser en contre-public (Neumann, 2016, p.14). Fraser (1992) propose alors
une conceptualisation qu’elle qualifie de « publiciste », où des discours alternatifs
comme les discours féministes, à titre d’exemple, sont portés par des « contre publics
subalternes » qui participent à la vie démocratique.

En dehors d’Habermas, deux auteurs ont proposé des visions différentes de l’espace
public, à savoir Arendt (1983) et Sennet (1979). Arendt (1983), par exemple, considère
l’espace public comme une aire politique dans laquelle apparaît la pluralité. C’est le
lieu que se donnent les hommes pour vivre ensemble dans l’égalité et dans leurs
différences pour proposer une manière d’engager l’action. Ce n’est ni un espace privé
ni un espace totalitaire. « Il est à la lettre le lieu où j’apparais aux autres, comme les
autres m’apparaissent » (cité par Dacheux, 2008, p. 18). Cet espace est celui de l’égalité
et de la distinction, où les individus acquièrent simultanément une généralité et une
singularité (Lamoureux, 2013, p. 55). C’est le lieu du discours politique, de l’intérêt
collectif et de l’action politique. C’est le lieu de la logique du commun, obtenue grâce
à une prise de parole et d’un agir citoyen ; la base du politique. Seule cette dynamique
permet véritablement selon cette même auteure de penser la chose publique (Ibid., p.
101).
108

Sennet (1979) pour sa part, craint que l’espace public devienne façonné sur le modèle
de l’espace privé où les hommes politiques seraient de moins en moins jugés sur leurs
projets et de plus en plus sur leurs caractéristiques psychologiques. Il craint une perte
de substance de l’espace public suite à la psychologisation des rapports sociaux et
l’émergence d’une société intimiste sans aucune autre médiation que celle des
subjectivités.

D'autres théoriciens comme Quéré (1992), présente l’espace public comme une réalité
phénoménale, « qui advient et qui se manifeste comme un phénomène sensible, à
travers un ensemble de pratiques sociales » (1992. p. 80). En reprenant la définition
d’Arendt, Quéré (1992) propose ce qu’il appelle le modèle esthétique de l’espace
public qu’il fonderait sur trois principes : 1) la phénoménalité de la politique, c’est-à-
dire le fait politique qui éclot comme réalité sur une « scène d’apparition », 2) ce fait
est reçu par un public et soumis à son « jugement réfléchissant », 3) la capacité de ce
jugement et de formation de l’opinion publique à engendrer un sens commun (1992, p.
81).

Dépassant le champ de la politique, certains théoriciens soutiennent que les médias sont
les outils privilégiés, voire les plus adaptés à la délibération démocratique ou au débat
public, notamment dans la société contemporaine. Dans cet esprit, le message politique
serait une coproduction des médias et des acteurs politiques. Une idée forte appuyée
par Benhabib (2000) qui soutient que ces derniers ont un rôle important dans la
formation des opinions sans pour autant que les citoyens soient en présence l’un de
l’autre. Elle parle d’ailleurs de « conversation publique anonyme » (2000, p. 167). La
même idée est partagée par Wolton (2017a) pour qui espace public et médias sont
indissociables. À ce propos, il affirme que « la communication politique est tout le
contraire d'une dégradation de la politique » ; « elle serait la condition du
fonctionnement de notre espace public élargi » (2017, p. 45).
109

2.4.3 L’Espace public moderne

On ne pouvait pas clore cette partie consacrée à l’espace public sans s’arrêter sur les
contributions actuelles relatives à ses transformations à l’aune de la modernisation de
la société, de l’explosion de l’offre médiatique et l’avènement des nouvelles
technologies numériques.

Pour Ion (2012), le trait fondamentalement démocratique de l’espace public moderne


réside dans l’avènement de nouvelles arènes où s’initie une médiatisation laissant place
à l’affirmation d’une pluralité d’individus singuliers de la modernité, réflexifs et
valorisés par leurs spécificités. Dans ce nouvel espace public émerge une nouvelle
conception de la citoyenneté et du politique. Une conception où l’enjeu politique
s’adapte à une société d’individus singuliers dans des mondes pluriels. Et où « La
politique est précisément le lieu où cette diversité s’affronte sans cesse. La citoyenneté
est le droit entre individus libres et égaux de manifester cette pluralité » (p. 189). Bref,
« C’est donc un autre type de médiatisation qui entre en jeu dont les modalités
technique, sociale et économique sont encore en construction » (Pailliart, 2019, p.208).

À ce facteur d’ordre culturel, s’ajoute un autre technologique. Ainsi, Giasson et al.


(2015) affirment que l’explosion de l’offre médiatique et l’arrivée du numérique ont
redéfini les frontières de l’espace public indiquant à la fois sa fragmentation, mais
également son élargissement (à de nouveaux acteurs, de nouveaux registres
d’expression, de délibération, de militantisme, d’autres conflictualités, notamment).
Cette évolution marque, entre autres, une redéfinition des mécanismes d’accès à la
publicisation, et des logiques de légitimation de la chose publique qui en résultent
(Granjon, 2017). Elle entraîne une nouvelle rivalité entre les médias traditionnels et les
nouveaux médias pour la gestion et l’expression des conflits, le rapport aux publics et
les liens avec la sphère politique (Pailliart, 2019).
110

Énumérer les différentes conceptions de l’espace public telles que proposées par les
différents théoriciens n'est pas une tâche simple. Aussi avons-nous décidé, pour les
besoins de cette recherche, de nous référer à la tentative de clarification empirique de
ce concept par Dacheux (2003). Une clarification qui permet d’appréhender l’espace
public dans sa totalité en lui reconnaissant plusieurs caractéristiques à savoir :

Un espace de médiation qui réunit des acteurs appartenant à des sphères


différentes : société civile, système étatique et système économique ; un
espace ouvert au public (sans restriction d’appartenance communautaire ou
organisationnelle) ; un espace où la critique peut librement s’exercer ; un
espace d’échanges symboliques (de communication rationnelle, de
persuasion, d’émotion, etc.) où les acteurs partageant un minimum de codes
communs se saisissent des questions d’intérêt général ; un lieu physique où
ces acteurs agissent, c’est-à-dire manifestent publiquement leur soutien ou
leur contestation des systèmes (politiques et/ou économiques).

2.4.4 L’opinion publique dans l’espace public

On ne pouvait clore cette partie consacrée au cadre théorique sans évoquer un avant-
dernier élément qui nous paraissait incontournable à traiter dans les sillons de cette
recherche. Il s’agit du concept de l’opinion publique, dont l’édification est favorisée
par l’espace public, considéré comme le lieu de son apparition. D’emblée, nous dirons
que ce concept est caractérisé par une certaine ambivalence qui le rend difficile à
appréhender.

Se plaçant dans l’optique de la philosophie classique qui a imprégné le XVIIIe siècle,


nous dirons que l’opinion publique serait selon Young (1923) « un jugement social
qu’effectue une communauté consciente d’elle-même sur une question d’intérêt
général après une discussion rationnelle et publique » (cité par Gingras, 2010, p. 148).
Depuis cette réflexion, ce concept a largement évolué. Loin de retracer la genèse de
cette évolution, nous nous attarderons principalement sur les productions de deux
111

philosophes : Lippmann (1949) et Dewey (1927), considérés comme ayant largement


contribué à la théorisation de l’opinion publique.

Doutant de la possibilité d’existence d’une opinion publique de qualité, Lippmann


(1949), très connu pour son ouvrage Public Opinion, critique l’idée que le citoyen est
un être « omnipotent », informé et rationnel. Pour ce théoricien, la complexité
croissante des réalités sociales interdit la formation d'une opinion publique véritable.
Selon lui, cette réalité est une construction simplifiée des individus qui leur permet de
façonner leur propre environnement à travers lequel ils vont interpréter la « vraie
réalité » et bâtir leurs décisions, « The way in which the world is imagined determines
at any particular moment what men will do » (1949, p. 25).

Par ailleurs, si Lippmann (1949) rejette l’idée même que les gens ordinaires puissent
être compétents pour réfléchir rationnellement sur les enjeux publics, Dewey (1927),
pour sa part, pose le problème en termes de participation de ces derniers à la
réglementation de leur propre existence. Pour lui, c’est par l’action et l’expérience que
les individus construisent les connaissances sur la réalité perçue. « An idea is a plan for
action. To find out what an idea is a plan for, you put it into practice and discover the
consequences it has for practice » (p. 262). Pour ce théoricien, la raison d’être d’un
public ne réside ni dans la critique ni dans l’acquiescement des décisions des autorités
publiques.

Loin de nous l’idée de retracer la genèse de ce débat qui a polarisé bien des théoriciens,
notre objectif est de démontrer qu’au cœur de ces figures théoriques récurrentes dans
la réflexion sur l’opinion publique, il y a la question de public, de sa compétence à
évaluer les enjeux publics, de la formation de son jugement et de sa participation à
l’expression de son opinion par le débat. Des éléments qui semblent enchevêtrés,
112

difficiles à démailler et sur lesquels plusieurs théoriciens se sont penchés au fil des
années.

Pour Gamson (1992), les citoyens ordinaires ne se contenteraient pas d’appliquer des
cadres interprétatifs pour donner une opinion sur les affaires publiques, mais
invoqueraient leur propre expérience et leurs discussions interpersonnelles, pour
négocier le sens des enjeux publics. Ces discussions les engagent selon Boltanski et
Thevenot (1991) dans des « épreuves de justification » pour lesquelles ils mobilisent
des ressources morales, des croyances, des artefacts cognitifs et des représentations
fonctionnant comme des instruments de légitimation. Ces croyances partagées des
problèmes collectifs assurent la stabilité du social selon Dewey (1927) car elles sont
indissociables de l’environnement dans lequel émergent les enjeux.

Ces propos trouvent résonnance dans ce que dit Wojcik (2011) qui affirme que discuter
en public d’un enjeu politique permet aux individus d’acquérir, développer et mobiliser
des connaissances et des savoir-faire en vue d’appuyer leur opinion, contribuant ainsi
à améliorer leur compréhension du point de vue et des valeurs d’autrui.

Dans la prochaine section, nous nous arrêterons sur la théorie de la réception, un


élément important à considérer dans notre recherche. En effet, dans ce travail, nous
cherchons également à comprendre le sens que porte « l’acte communicationnel » entre
les citoyens et les partis politiques qui n’est pas déterminé uniquement par le contenu
du message, mais par le processus de construction de sens qui l’accompagne, d’où
l’importance de cette théorie.
113

2.5 La théorie de la réception

Avant de parler de l’apport des théories de réception à notre recherche, nous tenons à
préciser qu’il existe différents grands courants d’influence théorique dans les études de
réception. Toutefois, pour notre travail, nous avons choisi de se focaliser sur une
problématique importante à l’étude des médias ; celle de la dialectique du pouvoir
circulant entre les messages et leurs publics (Gingras, 2010).

Comprendre les pratiques de communication politique d’aujourd’hui comme elles sont


vécues par les citoyens et les partis politiques à l’ère des réseaux socionumériques ne
peut se faire sans un arrêt historique sur l’une des caractéristiques fondamentales qui
balise un élément du schéma de communication : les compétences
communicationnelles des récepteurs dont on sous-estime trop souvent leurs rôles de
décideurs, d'agents économiques, politiques et sociaux (Ravault, 1986, p. 252).

En effet, penser les rapports entre la communication et la politique passe selon plusieurs
théoriciens par le processus de réception, entendue au sens des publics et de leurs
capacités à interagir et réagir aux messages, à les décoder, et se les réapproprier dans
l’espace public (Gingras, 2010 ; Wolton, 1997 ; Ravault, 1986). Il faut savoir que dans
les premières recherches en communication, qui datent de l’entre-deux-guerres,
sévissait une conception « victimisante » selon laquelle le public était considéré
comme plus ou moins passif et sans défense, car pouvant être influencé par les moyens
de communication (Ravault, 1986, p. 253). Les chercheurs adeptes de cette conception
s’intéressaient aux effets que les médias exerçaient sur ce public, vu comme un simple
réceptacle passif des discours et pouvant être influençable, voire manipulable (Charest
et Bédard, 2013 ; Breton et Proulx, 2012).

Dévaloriser la capacité critique du citoyen récepteur dans ses rapports avec la


communication et la politique, a constitué l’un des stéréotypes les plus constants selon
114

Wolton (2017a) qui s’interroge « Comment d’un côté admettre l’intelligence des
citoyens, au point d’en faire la source de la légitimité démocratique à travers le suffrage
universel, et de l’autre supposer le public des médias influençable et idiot ? (p. 43).

La particularité de l’approche de réception réside dans le rôle important dévolu au


récepteur, celui de décoder et construire le sens et la signification des messages reçus.

Les études de la réception médiatique sont un thème récurrent dans les recherches en
communication. Toutefois et loin d’être dominantes, elles semblent plus populaires
aujourd’hui, qu’elles ne l’étaient il y a quelques années. Plusieurs théoriciens et
philosophes classiques et contemporains de grande envergure ont souligné
l’importance de l’activité du récepteur et sa participation active dans la création de la
signification des messages (Ravault, 1996, p. 62). On pense aux registres de la
persuasion dans la rhétorique d’Aristote où l’auditoire n'agira que s'il est animé d'un
pathos. On voit déjà le rôle du récepteur qui est aussi citoyen (donc actif dans le
politique) à l’intérieur de ce processus de persuasion (Charest et Bédard, 2013, p. 28).
On pense également aux théoriciens de la démocratie qui affirment que la
représentation devrait être conceptualisée comme une relation dans laquelle les deux
parties (les électeurs et les élus) sont des participants actifs. Et que les critiques
formulées à l’égard du gouvernement représentatif émanent du fait que les citoyens
étaient relégués à de simples rôles passifs de téléspectateurs (Fung, 2011, p. 9).

Les travaux sur les études de réception ont évolué dans le temps se nourrissant des
approches provenant de différentes traditions épistémologiques. Sans rentrer dans les
détails de chacune de ces approches, nous dirons que la première vague de ces dernières
traitait des stratégies d’interprétation des formes et des contenus des messages. Il était
question ensuite de s’intéresser aux contextes immédiats de réception (par exemple
dans les salons), puis dans un contexte secondaire, c’est-à-dire les conversations se
déroulant parfois dans des lieux géographiques éloignés du site de réception (Breton et
Proulx, 2012, p. 236). Enfin, vers les années 1990 a émergé une nouvelle génération
115

de travaux, de nature réflexive s’ouvrant vers des approches constructivistes avec des
analyses de pratiques de réception dans un cadre plus global, celui de la production et
circulation d’une culture médiatique. Selon ces approches, les dimensions matérielles,
sociales, psychologiques et temporelles exercent une influence directe sur l’acte de
communication. Ce tournant dans la conception médiatique a participé à l'émergence
de la théorie de la réception active dont la contribution majeure réside dans la
dimension active dont serait doté le public. Cette théorie met en exergue l’importance
du sens que porte « l’acte communicationnel » qui n’est pas déterminé par le contenu
du message, mais par le processus de construction de sens par les sujets récepteurs. Un
décodage qui serait tributaire d’un ensemble de facteurs sociaux et serait basé sur « un
processus interactif et intersubjectif axé sur la conversation entre les pairs au moment
même de la réception » (Breton et Proulx, 2012, p. 244).

« Ces conversations intersubjectives constituent ainsi le processus


communicationnel privilégié par lequel les significations construites
individuellement […] s’inscrivent dans la dynamique de production
symbolique collective des communautés interprétatives » (2012, p. 245).

Dans la même veine de cette autonomisation du récepteur, les travaux de Lee Thayer
(1968) ont été d’une grande importance, car mettant en avant le rôle des facteurs
pouvant influencer l’évènement communicationnel tel que reçu par le récepteur et que
l’émetteur ne contrôlerait pas. Pour Thayer (1968), la compétence des récepteurs à
s’approprier les messages serait déterminée par un ensemble de variables
métacommunicationnelles en provenance de l’environnement familial social, politique,
économique et culturel. Ces variables constituent « la réalité communicationnelle »
dans lequel vit le récepteur. Cette influence a des incidences sur l’acte de réception, qui
ne peut qu’être active d’un message.

Le destinataire, lorsqu'il crée le sens du message qu'il « reçoit », doit


nécessairement le faire en fonction de sa propre perception de la situation,
116

ses propres intentions, ses propres besoins, de ce qu'il croit être l'intention
(ou le manque d'intention) de l'émetteur, du souvenir de ses précédentes
interactions avec cet émetteur, des conséquences qu'il anticipe du fait qu'il
accepte de comprendre et de croire les propos de ce dernier, etc. (Thayer,
1968, cité par Ravault, 1996, p.79).

La particularité du modèle de la théorie de la réception active réside dans l’importance


accordée à l’action portée par le récepteur qui donne un sens et une signification
façonnée par son environnement à une communication reçue ou produite par l’émetteur
(l’encodage). Loin de subir cette communication, le récepteur choisit de recevoir ou
non ce message en l’évaluant et en prenant position en fonction de ses subjectivités,
mais également de sa personnalité. Il en fait une « lecture préférentielle » comme
l’explique Hall (1973, p. 30). Cette lecture intervient dans le processus de décodage,
puisque le récepteur repère les codes intégrés dans les messages et reconstruit leur
organisation « en fonction de ce qu’il croit être les intentions de l’émetteur ainsi que
des souvenirs qu’il a des interactions qu’il a déjà entretenues avec ce dernier.
L’anticipation des conséquences de son acceptation ou refus de comprendre et de croire
l’émetteur intervient aussi » (Ravault, 1996, p. 72). L’importance de « la
communication reçue » et des éléments contextuels qui l’accompagnent a bien été
expliquée par Ravault (1996) quand il affirme :

[…] Le sens ultime d'une communication est dans ce que font les
destinataires. Ce ne sont pas les signaux que l'émetteur a organisé et placé
dans l'environnement du récepteur, mais le cadre conceptuel, cognitif et
affectif à partir duquel le récepteur s'expose ou non aux signaux, les
sélectionne et en construit le sens ultime en s'en servant ou non dans les
gestes qu'il pose et les décisions qu'il prend (Ravault, 1996, p. 72-73).

Autrement dit, l’émetteur utilise des signaux, qui deviennent des véhicules
symboliques pour produire son discours et faciliter sa circulation et son explicitation.
117

2.6 Conclusion du cadre théorique et conceptuel

Ce déblayage théorique « fécondé » par des concepts clés comme le vivre-ensemble,


le rapport au politique, la citoyenneté, la communication politique, l’espace public et
la réception, constitue notre fil d’Ariane qui donne un sens et un éclairage à notre objet
de recherche.

Le premier volet de notre cadre théorique est consacré à la question du vivre-ensemble,


où la communication s’y érige comme une dimension et le rapport au politique, comme
une modalité constitutive. Il nous explique que le rapport au politique dans les sociétés
démocratiques se manifeste à deux niveaux : un rapport au monde commun (vivre-
ensemble) et donc au politique et un rapport aux institutions et donc à la politique. Le
choix de ce premier volet théorique se justifie par notre conviction que la
compréhension des problématiques contemporaines en communication ne peut se faire
sans inscrire notre analyse dans la perspective du « temps long ». Une perspective qui
présente les changements en cours dans la continuité des pratiques sociales et
culturelles, c’est-à-dire d’un point de vue historique et anthropologique. Cette vision
érige la communication comme élément dynamisant de l’interaction sociale et le
ciment de l’harmonie sociale qui exprime la volonté de vouloir « vivre-ensemble »
(Agbobli, 2009, p. 135). Et c’est cette vision que nous avons tenté de mobiliser pour
analyser cette recherche.

Le deuxième volet de ce cadre théorique porte sur la communication politique. Il nous


permet de 1) comprendre que c’est la communication qui permet à la politique d’exister
et à la démocratie de s’élargir et d’assurer sa pérennité 2) de saisir que convaincre exige
la discussion et le dialogue ; que ce dialogue revêt une dimension politique ; il est au
cœur de la démocratie.

Le troisième volet de ce cadre théorique a servi pour préciser que la communication


politique en démocratie est liée à l'aménagement d'un espace public, qui est l'élément
118

légitimant des démocraties, mais aussi un espace de délibération, de liberté


d'expression, de création et de diffusion d'une opinion publique et de construction du
lien social.

Le dernier volet de notre cadre théorique est consacré à la théorie de la réception. Un


choix qui donne un appui au sens même qu’on a donné à la communication plus haut,
puisqu’il n’est plus question de s’intéresser aux effets des médias sur les individus,
mais plutôt de voir ce que les individus font de ces médias ou des données qui y sont
véhiculés à travers le sens qu’ils donnent aux messages et l’interprétation qu’ils en font
en fonction du contexte culturel de l’échange.
119

CHAPITRE III

CADRE MÉTHODOLOGIQUE

« [t]he idea that “discourse produces the objects of knowledge” and that
nothing which is meaningful exist outside discourse […]. The concept of
discourse is not about whether things exist but about where meanings
comes from »

(Hall, 1997, p. 45).

3.1 La réflexivité comme posture au cœur de notre démarche

Sachant que l’espace social est non seulement le lieu de notre observation et d’action,
mais également celui de notre réflexion sur l’action, sous quel angle devrons-nous
envisager notre propre activité ? La réponse à cette question se trouve dans la posture
réflexive que nous avons décidé d’adopter pour notre recherche.

Au-delà des aspects liés aux contenus des pratiques communicationnelles et au-delà
des valeurs qu’elles sous-tendent, la question qui se pose à nous chercheure, amenée à
décrire cette réalité sociale, est de savoir comment maintenir un effort d’objectivation
dans notre démarche. Bourdieu (2003) disait que « l’objectivation scientifique n’est
complète que si elle inclut le point de vue du sujet qui opère et les intérêts qu’il peut
avoir à l’objectivation (notamment quand il objective son propre univers), mais aussi
l’inconscient historique qu’il engage inévitablement dans son travail » (2003, p. 47).
120

Autrement dit, il ne s’agit plus pour nous d’imposer un point de vue théorique pour
interpréter les pratiques, mais également de comprendre le point de vue des acteurs
dans la réalité de leurs pratiques, ce qui n’est pas chose simple pour ne pas dire
complexe.

Pour aborder la question de réflexivité, nous partirons des propos de Haraway (1988)
quand elle dit: « we need the power of modern critical theories of how meanings and
bodies get made, not in order to deny meanings and bodies, but in order to build
meanings and bodies that have a chance for life ». Rien de mieux que ce discours pour
comprendre le véritable rôle des scientifiques et la meilleure posture qu’ils doivent
adopter. Un bon scientifique, celui qui contribue à bâtir (successor science), est celui
qui s’est déjà posé, se pose et continuera de se poser des questions sur ce qu’est la
connaissance, son origine, son processus d’élaboration, d’acquisition, et surtout en quoi
ces connaissances serviraient le monde et la société. Voilà ce qu’est une posture
réflexive.

Pour un scientifique, se munir de la réflexivité dans toute entreprise non seulement


importe en ce qui concerne le statut à accorder aux travaux scientifiques, mais nécessite
également une analyse des conditions sociales de toute production intellectuelle. Être
réflexif pour un chercheur, ce n’est pas être réfléchi, ni faire preuve de réflexion, mais
plutôt faire preuve de sens critique, à la fois sur son expérience que sur sa démarche de
recherche. C’est retourner la pensée sur elle-même faisant montre d’une grande
capacité d’auto-analyse, de prise de conscience de soi (self awarness), du monde, des
gens et des événements nous entourant. C’est aussi être attentif et conscient de
l’importance des particularités inhérentes à sa personne (origines culturelles, politiques,
sociales, linguistiques et idéologiques) que celles inhérentes aux personnes sur qui
porte la recherche (Patton, 2002, p. 65, notre traduction). C’est cette réflexivité qui
détermine le devenir de la science et sa capacité à apporter des réponses tangibles aux
121

différents problèmes sociétaux. Elle s’érige comme une condition du développement


d'une véritable éthique en recherche.

3.2 Recherche mixte à dominante qualitative et d’inspiration ethnographique

Rappelons qu’à travers cette recherche, nous tentons d’analyser la nature du rapport au
politique que les citoyens et les acteurs politiques québécois développent à travers leurs
activités communicationnelles sur Facebook, notamment dans ce contexte de malaise
démocratique. Dans ce cadre, nous tenterons d’identifier les usages et motivations
d’usage de Facebook par les partis politiques et les citoyens, les perceptions inhérentes
à leurs pratiques communicationnelles, de même que nous chercherons à déterminer
les logiques et dimensions communicationnelles qui se déploient à travers leurs
interactions et échanges.

Pour atteindre ces objectifs, l’approche méthodologique qui nous a semblé la plus
pertinente est l’approche mixte à dominante qualitative. Cette dernière offre différentes
perspectives permettant d’étudier l’objet de la recherche dans toute sa complexité. Elle
permet également de mobiliser les outils et instruments de collecte de données les plus
adaptés à même d’enrichir la méthodologie et éventuellement les résultats de la
recherche. C’est une approche « pragmatique » comme l’affirment Karsenti et Savoie
Zajc (2004), car elle s’intègre de manière harmonieuse dans une stratégie
méthodologique visant à aborder la problématique avec une vision holistique.

Bien que certains chercheurs ne privilégient pas la fusion de ces deux approches, les
considérant comme fondamentalement dualistes, voire irréconciliables, il n’en
demeure pas moins que d’autres comme Miles et Huberman (2003) les voient plutôt
comme se complétant et s'enrichissant mutuellement. Marland et Giasson (2013)
défendent même l’utilité des méthodes mixtes dans l’étude des problématiques,
122

notamment en lien avec le marketing politique, car elles offriraient des possibilités
d’analyse riches et nuancées. Des possibilités que le devis qualitatif permet, entre autres
d’approfondir, selon Giasson et al. (2018a) qui ajoutent que le choix d’une démarche à
dominante qualitative s’explique, notamment par le fait que le marketing politique est
« une manière de réfléchir, de concevoir et de faire de la politique et qu’en ce sens, un
devis qualitatif est particulièrement adapté à l’objet d’étude » (p. 305).

Ainsi, la méthode mixte se caractérise par une visée compréhensive, qui se donne pour
objectif de comprendre l’action dans un contexte ou en situation (Yin, 2003 ; Patton,
2002), de s’ouvrir à la parole des acteurs, à leurs expériences et pratiques ainsi qu’aux
significations qu'ils donnent à leurs réalités selon leurs perspectives. Ce type
d’approche permet selon Gavard-Perret et al. (2008) de donner « une vision plus
globale, holistique ou systémique, à même de prendre en compte des interactions
multiples et leur articulation dans un environnement particulier » (2008, p. 249).

Plusieurs designs d’approches mixtes ont été proposés dans la littérature scientifique,
mais nous exposerons celui de Greene et al., (1989) qui se décline en cinq objectifs : 1)
la triangulation qui consiste à avoir des résultats différents, mais complémentaires.
L’objectif est d’atteindre la convergence et la corroboration des résultats obtenus par
différentes méthodologies de collecte (2) la complémentarité des méthodes qui permet
de mesurer différentes facettes d’un phénomène en vérifiant le recoupement des
résultats (3) le développement, puisque, les résultats d’une méthode peuvent renseigner
ou aider à développer les résultats de l’autre, (4) l’initiation qui vise à confronter les
résultats des deux méthodes afin de découvrir les contradictions ou au contraire faire
émerger de nouvelles interprétations, et (5) l’expansion qui consiste à étendre les
champs d’application des résultats et donc à étendre la portée et l’envergure de l’étude
(1989, p. 259).
123

3.2.1 La recherche ethnographique et les enjeux de l’ethnographie virtuelle

Nous avons choisi le registre de la recherche ethnographique pour plusieurs raisons.


D’abord, parce que la méthode ethnographique permet d’appréhender la réalité, non
seulement à travers les discours, mais aussi les interactions et les observations ; son but
est de produire des comptes rendus cohérents et analytiquement justes par rapport à
une situation sociale. Apparue au sein des sciences humaines et définie comme une
méthode de recherche permettant une « description dense » des faits sociaux,
l’ethnographie a la particularité de permettre de saisir les phénomènes sociaux de
manière fine. C’est une méthode inductive et générative, puisqu’elle permet la
compréhension d’une culture qui est émergente du terrain ; le recueil des données et
leur analyse sont parallèles et sont établis à partir d’observations sur le terrain
(Laperrière, 1997, p. 326).

Par opposition à d’autres approches comme la théorisation ancrée dont la visée est
théorique, l’ethnographie est l’exemple type de la recherche interprétative à visée
descriptive. Son objectif est de brosser un portrait détaillé et exhaustif d’une culture ou
d’une situation sociale (Laperrière, 1997, p. 327) grâce à l’observation du chercheur
sur le terrain. Cette proximité du terrain permet au chercheur d’appréhender de très
près les pratiques et les stratégies des acteurs, qui sont au cœur « du processus
communicationnel », de même qu’étudier le sens que donnent ces derniers à leur action
sur le terrain.

L’autre caractéristique qui caractérise l’ethnographie réside dans la saturation


empirique 20
. On cherche non pas la description d’un phénomène, mais sa
compréhension théorique dans toute la diversité de ses manifestations, l’objectif étant

20
La collecte des données s’arrête quand aucun élément nouveau ne vient altérer la description de la
situation à l’étude (Laperrière, 1997, p. 327)
124

de réussir une formalisation théorique qui permette son applicabilité à un ensemble


plus large de situations découlant du même phénomène social (Laperrière, 1997, p.
328).

Par ailleurs, l’étude des contextes électroniques présente un certain nombre d’enjeux
que la méthode traditionnelle en sciences sociales ne permettait pas de couvrir étant
donné la singularité de ces nouveaux espaces numériques.

3.2.2 Les enjeux de l’ethnographie virtuelle

L’ethnographie virtuelle 21 est un concept qui est apparu dans la littérature anglo-
saxonne, à partir de la seconde moitié des années 1990 (Berry, 2012, p. 36). Hine (2000)
serait la première à avoir proposé cette stratégie comme méthode adaptative d’étude
des communautés et des cultures dans les environnements numériques. Cette démarche
permettrait de décrire finement les pratiques, les interactions sociales médiatisées et les
activités qui s’y déroulent (Pierce, 2009, p. 195). Comme l’expliquent Breton et Proulx
(2012), il s’agit « de se donner les moyens pour observer le plus finement possible
l'action effective de la technique dans la société à travers une description précise des
usages des objets techniques qu'en font les gens » (2012, p. 266). Notons que cette
définition insiste sur la nécessité de l’observation sur la longue durée et sur la
participation décrite comme une condition sine qua non de l’ethnographie (Berry, 2012,
p. 37).

Par ailleurs, si l’ethnographie classique nécessitait le déplacement physique du


chercheur sur le lieu de sa recherche, impliquait un contexte réel dont l’immersion était
l’une des balises et reposait entre autres, sur des paroles qui ne pouvaient être captées
que face à face lors des interactions, l’avènement du virtuel et plus particulièrement du

21
On parle également d’ethnographie numérique ou ethnographie en ligne (Berry, 2012, p. 36).
125

Web social a modifié considérablement la donne. Les outils de ce Web sont plus
instantanés, permettant ainsi au chercheur d’ajuster sa communication en temps réel et
en continu, contractant du même coup l’espace et le temps. De plus, cet espace virtuel
est marqué par une série de nouvelles pratiques communicationnelles et sociales,
comme la prédominance de l’anonymat et l’effritement des frontières entre la vie
publique et la vie privée, ce qui rend difficile parfois la cueillette des données.

Rendre compte de toutes ces particularités a nécessité la mise en place d’outils


méthodologiques qui prennent bien en considération toutes ces caractéristiques propres
à des terrains de recherche établis entre virtuel et géographique. Dix principes
permettraient de prendre en compte ces caractéristiques constituant les bases
fondamentales de l’ethnographie virtuelle selon Hine (2000) : 1) Les ethnographes
virtuels doivent maintenir une présence soutenue sur le terrain étudié, jumelé à un
engagement dans la vie quotidienne des observés ; 2) les espaces en lignes doivent être
envisagés et analysés à la fois comme un lieu culturel, mais également comme un
artefact culturel ; 3) une des particularités des espaces en ligne, c’est qu’ils sont mobiles
et non localisés ; 4) l’objet de l’étude ethnographique doit s’adapter aux flux et à la
connectivité qui remplacent les lieux et les frontières délimités ; 5) l’ethnographe doit
savoir quand s’arrêter en raison de l’absence de limites du monde virtuel ; 6) une
ethnographie virtuelle repose sur un engagement intermittent qui serait plutôt apprécié
qu’une immersion à long terme ; 7) l’ethnographie virtuelle est nécessairement
partielle ; 8) L'engagement intensif de l’ethnographe et son expérience avec l’outil
technologique ajoutent une dimension réflexive à son expérience ; 9) l’ethnographie
est menée à travers, dans, et par le virtuel ; 10) l’ethnographie virtuelle est adaptative,
en ce sens elle s’adapte à son objet (Hine, 2000, p. 63-65, notre traduction). À ces dix
principes, rajoutons une autre particularité des espaces en ligne, soit leur grande
instabilité, en ce sens qu’ils évoluent et disparaissent constamment. Il est donc très
important de pouvoir conserver systématiquement le corpus que l’on souhaite étudier.
Nous tâcherons, dans le cadre de notre recherche, de prendre en considération ces dix
126

principes afin d’échafauder notre démarche méthodologique, bien que d’autres


remarques soient également à noter.

En effet, plusieurs chercheurs (Berry, 2012 ; Pastinelli, 2011) ont soulevé plusieurs
préoccupations par rapport à cette méthodologie de recherche avec comme trame de
fond les mêmes interrogations : est-ce qu’il s’agit d’une nouvelle forme d’ethnographie
traditionnelle ou d’une démarche complètement nouvelle sur le plan méthodologique ?
La réponse à cette question a polarisé les chercheurs entre deux approches différentes,
notamment au chapitre de la rigueur et de la validation des données. Les tenants de la
première opposent l’ethnographie classique à la virtuelle dans la mesure où cette
dernière ne s’intéresserait qu’à ce qui se produit en ligne derrière un écran, renversant
ainsi l’approche traditionnelle (Berry, 2012). Les questions de méthodes ne seront
abordées dans ce cas que par rapport à des démarches dans lesquelles les pratiques ou
les phénomènes, objets d’études, n’ont d’existence qu’en ligne ou ne sont nés que de
communications électroniques (Pastinelli, 2011, p. 40). L’absence d’ancrage spatial,
qui réfère à une absence de lieu permettant au chercheur de faire son observation, pose
le problème de la pertinence des résultats qui peuvent différer d’une enquête menée en
ligne à une autre menée in situ (Pastinelli, 2011, p. 43). Par ailleurs, la coprésence du
chercheur et sa participation à l’observation poussent à s’interroger sur la meilleure
posture qui lui permettra de percevoir les rapports de force et de sens qui peuvent se
situer en marge de son objet d’observation (Ibid., 2011, p. 44).

Les tenants de la deuxième approche voient l’ethnographie virtuelle comme une


extension de l’ethnographie classique où le chercheur, muni de son carnet, se devait
d’explorer ces espaces virtuels avec la même rigueur. Dans cette optique, Pastinelli
(2011) affirme que les deux démarches ne sont pas très différentes
méthodologiquement et que les étapes de la recherche reposent sur un ensemble
similaire de principes. Qu’on soit dans le réel ou dans le virtuel, le chercheur est appelé
à adapter sa stratégie et sa façon de faire avec les spécificités du contexte. Il ajoute que
127

c’est la question de « réification de l'espace électronique » qui procède d’une


opposition de l’espace virtuel aux autres sphères de la vie sociale qui serait à l’origine
de cette préoccupation méthodologique. Il propose de rompre avec cette réification et
réclame de cesser de penser l’individu comme entièrement déterminé par le contexte
pour s’intéresser aux pratiques, aux discours, aux représentations et aux expériences.
Pour cette auteure, une telle façon de faire permet « de rendre aux usagers de la
technologie et à la technique elle-même leur historicité et de tenir compte du fait qu’on
se trouve toujours devant un univers de pratiques en train de prendre forme, et donc
face à des usagers appelés à se transformer » (2011, p. 39). L’espace virtuel est un
espace social comme un autre. Le rendre intelligible ne dépend pas du fait que le
contact du chercheur avec ses participants fait l’objet d’une médiation technique ou
non. Il dépend de la manière dont le chercheur procède pour explorer cet espace social
sur Internet en jonglant avec plusieurs techniques, notamment l’observation non
participante et la conduite d’entrevues de recherche (Hine, 2000, p. 45).

3.3 Stratégies méthodologiques détaillées

Vu la complexité de notre objet de recherche, il nous a paru pertinent de choisir une


stratégie flexible qui permet de cerner et d’explorer ses différentes dimensions d’où le
choix de la méthode de l’étude de cas. En effet, étant donné que cette méthode est
essentiellement exploratoire et qu’elle est la mieux adaptée pour analyser des liens
opérationnels qui doivent être retracés, du comment et du pourquoi d’une situation
comme le lui reconnaît Yin (2003, p. 13), elle semble constituer une stratégie de
recherche parfaitement adéquate à notre démarche. Quand on parle de « l’étude de
cas », il faut l’appréhender au sens que lui donne Yin (2003), c’est-à-dire :

An empirical inquiry that investigates a contemporary phenomenon within


is real-life context when the boundaries between phenomenon and context
are not clearly evident and in which multiple sources of evidence are used
(2003, p. 13-14).
128

Par ailleurs, étant donné que le réseau socionumérique Facebook est utilisé par les
principaux partis politiques québécois, notamment ceux enregistrés auprès du
Directeur Général des élections du Québec (DGEQ) et représentés à l’Assemblée
nationale (Parti libéral du Québec, Parti québécois, Québec Solidaire, Coalition Avenir
Québec), il était question d’étude de cas multiple selon la typologie de Yin (2003) ; le
cas représentant l’usage de la page Facebook par le parti. En effet, il nous a paru plus
pertinent que l’analyse soit faite sur plusieurs partis politiques, non pas dans un souci
de généralisation de résultats, mais dans le but d’analyser des sources diversifiées qui,
par leur variété, permettront de mieux comprendre la situation étudiée.

Dans la présente recherche, la collecte des données s’est déroulée en trois phases s’étant
chevauchées de l’hiver 2018 à l’hiver 2019, et mis à contribution plusieurs modes de
collecte: 1) l'observation non participante des statuts sur les pages Facebook des quatre
principaux partis politiques québécois (CAQ, PQ, QS, PLQ) (janvier 2018 à octobre
2018); 2) la captation des données sur ces pages et la constitution d’une base de
données composée principalement de posts et des commentaires échangés avec les
citoyens sur ces pages (02 octobre 2018) ; 2) la réalisation d’entretiens semi-dirigés en
personne avec les stratèges de communication de ces quatre partis politiques (mars-
avril 2019).

3.3.1 Portrait synthétique des quatre partis politiques

Avant de parler de notre terrain qui est constitué des pages Facebook des quatre partis
politiques québécois, il nous a semblé important de brosser d’abord un portrait global
et concret de ces formations politiques. Ces dernières peuvent généralement être
distinguées selon leurs objectifs sociopolitiques, leur positionnement politique et
idéologique ainsi que leur poids politique au sein du gouvernement. Bien que ces
éléments ne soient pas très importants dans le cadre de cette recherche, il n’en demeure
129

pas moins que leur compréhension même sommaire nous a servi dans l’intelligibilité
de certains enjeux.

Coalition Avenir Québec (CAQ)

La Coalition Avenir Québec (CAQ) est un parti politique créé en 2011 suite à la fusion
avec l'Action démocratique du Québec (1994-2012). Se situant sur la droite du spectre
politique, selon Boily (2018), ce parti politique se décrit comme autonomiste avec des
tendances nationalistes, mais non souverainistes. Cette formation politique se propose
de veiller au développement et à la prospérité du Québec à l’intérieur du Canada, tout
en défendant son autonomie, sa langue, ses valeurs et sa culture. Les axes de son
programme sont bâtis, entre autres, autour de la nécessité de relancer l’économie du
Québec à l’intérieur du Canada, l’investissement dans les domaines de la santé et de
l’éducation, de même que la réduction du seuil de l’immigration et la préservation de
l’identité québécoise. Ce parti politique est actuellement le parti au pouvoir avec 74
sièges à l’Assemblée nationale, et à sa tête, M. François Legault, le premier ministre
du Québec.

Le Parti libéral du Québec (PLQ)

Fondé en 1867, le PLQ est le plus ancien parti politique au Québec. Il est aussi le parti
ayant le plus souvent été au pouvoir dans l’histoire de la province. Il est connu pour
défendre le fédéralisme, les valeurs libérales, le multiculturalisme canadien et favorise
un programme axé sur le développement économique (Boily, 2013). Prônant une
approche néolibérale qui privilégie la réduction de l’intervention publique à des
prestations minimales, le PLQ a entrepris des actions en faveur d’un allégement du
fardeau fiscal des entreprises et a compensé cette baisse en accentuant la tarification
des services selon l’approche « utilisateur-payeur ». Cette tarification s’est étalée à
plusieurs services et a pris plusieurs formes (droits de scolarité, frais de service de garde,
130

tarifs d’électricité, notamment). Ce parti politique forme actuellement l’opposition


officielle avec 31 sièges à l’Assemblée nationale. Au moment de la collecte des
données de notre terrain (octobre 2018), M. Phillipe Couillard occupait le poste du chef
de ce parti et de premier ministre du Québec.

Le Parti québécois (PQ)

Le PQ a été fondé en 1968. C’est un parti nationaliste de gauche défenseur d’un projet
politique ; la souveraineté décrite par ses opposants comme porteur d'incertitude
(Quirion et Giasson, 2011). Son objectif est de faire du Québec un pays libre, qui
assume son identité et son existence nationales, et affirme pleinement sa capacité à être
libre et indépendant aussi bien sur le plan économique, culturel que social. Pendant des
années, le parti politique a œuvré en faveur de la restauration des balises essentielles
de la nation, à commencer par la réforme de la charte sur la langue française (1977) et
la charte des droits et libertés de la personne du Québec (1982). Au moment de notre
observation, le Parti québécois était dirigé par M. Jean-François Lisée. Rappelons
également que ce parti politique, en 2012, était à la tête d’un gouvernement minoritaire
et qu’il a été défait en 2014.

Québec solidaire (QS)

Bien qu’il soit officiellement souverainiste et qu’il défende l’héritage culturel et


linguistique du Québec, ce parti politique, fondé en 2006, se considère comme un parti
altermondialiste, féministe, écologiste de gauche défendant les valeurs liées au progrès,
à l’égalité, à la solidarité, au bien commun et à la justice sociale (Québec solidaire, non
131

daté)22. Il est pour la promotion du bien commun, l’universalité des services publics et
parapublics, pour une meilleure distribution des richesses ainsi que pour le
renforcement de la place de l’état dans l’économie. Prônant la démocratie participative
et s’intégrant dans la sphère communautaire, ce parti politique défend le principe de la
participation citoyenne à la chose publique et revendique davantage de place à la
transparence, à l’imputabilité et à l’intégrité. Manon Massé et Gabriel Nadeau-Dubois
sont les deux porte-paroles de ce parti politique depuis 2017.

3.3.2 Les entrevues de type qualitatif

Nous avons organisé des rencontres (entre mars et avril 2019) qui ont pris la forme
d’entretiens semi-dirigés avec les stratèges de communication et responsables des
médias numériques des quatre partis politiques. Le recours aux entretiens semi-dirigés
constitue une très bonne ressource pour la compréhension des réalités sociales comme
celle de notre recherche (Poupart, 1997).

Ce sont un moyen efficace, malgré toute l’ambiguïté de l’expression, pour


recueillir les informations sur les structures et le fonctionnement d’un
groupe, d’une institution ou plus globalement d’une formation sociale
donnée (Ibid., 1997, p. 181).

Ainsi, d’un point de vue épistémologique, le recours aux entretiens permet une
exploration en profondeur de la perspective, de l’univers et du point de vue des acteurs
à une simple compréhension des conduites sociales, c’est-à-dire du sens que ces
derniers attribuent à leurs actions (Savoie-Zajc, 2004, p. 299). D’un point de vue

22
Québec Solidaire. (Non daté). Récupéré le 02 février 2019 de
[Link]
132

méthodologique, les entretiens misent sur la possibilité d’entrer en contact avec les
autres et leurs expériences dans un monde en perpétuel changement et donc tablent sur
le jeu des interactions verbales et sociales qui en découlent, mais misent aussi sur la
complexité des diverses interprétations que les discours émanant de ces interactions
peuvent engendrer. Enfin, d’un point de vue éthique et politique, les entretiens sont les
meilleures voies pour la compréhension et la connaissance de l’intérieur des dilemmes
et des enjeux auxquels les acteurs sociaux font face (Ibid., 1997, p. 174).

D'autre part, les entretiens offrent la souplesse et la latitude nécessaires à l'exploration


de certains aspects non envisagés initialement dans la recherche. Elles ont une fonction
émancipatrice puisqu’elles permettent d’enclencher des réflexions et stimuler des
prises de conscience non programmées (Savoie-Zajc, 2004, p. 300). Ainsi, laisser aux
personnes interviewées la possibilité d'aller au-delà des questions posées peut s'avérer
important pour la compréhension de notre sujet (Patton, 2002 ; Poupart, 1997) et pour
la couverture des thèmes qui s'y rapportent. Notre rôle en tant qu’intervieweur
consistera donc à faciliter, par nos attitudes et interventions, la libre expression des
points de vue des interviewés et peut-être la création des occasions propices pour
l’émergence de dimensions nouvelles non pressenties au départ dans le cadre de notre
recherche.

Recourir aux entretiens demeure, malgré les limites, l’un des moyens pour saisir le sens
que les acteurs donnent à leurs conduites. Toutefois, il n’y a pas que la perspective des
acteurs, l’importance du rôle du contexte social dans la construction du sens, compte
également (Poupart, 1997, p. 176). Ce sont deux éléments sur lesquels nous avons
insisté dans le cadre de notre recherche.

L’autre élément qui nous a interpelée est celui du crédit qu’on accordera aux diverses
versions de la réalité telle qu’elle sera racontée par les acteurs interviewés. Le fait que
133

les acteurs soient directement impliqués dans cette réalité ne garantit pas forcément la
justesse de leurs propos ou interprétations. Dans le cadre de notre recherche, par
exemple, on peut soulever cette réflexion, au même titre que Marland et Giasson (2013)
d’ailleurs, qui s’interrogent sur la fiabilité de l’information recueillie auprès d’acteurs
directement impliqués dans l’élaboration de stratégies partisanes.

La triangulation des sources et l’interprétation demeurent donc les démarches efficaces


pour donner la validité dont notre recherche a besoin. En effet, notre rôle en tant que
chercheure est de faire un travail interprétatif particulièrement justifié, notamment
lorsqu’il s’agit de l'analyse des pratiques sociales en situation et des dynamiques qui y
sont rattachées (Mucchielli, 1998). Cet effort d’interprétation sera bien évidemment
fondé sur des constructions théoriques qui seront soumises non seulement à la critique,
mais également à la vérification empirique (Poupart, 1997, p. 177). Notre travail s’est
inscrit par ailleurs dans une dynamique de co-construction de sens qui s’est établie
entre les participants et nous de manière à ce qu’on puisse élaborer un nouveau discours
à propos du phénomène étudié (Savoie-Zajc, 2004, p. 293). Cette démarche entérine
notre compréhension de l’utilité des entrevues que nous considérons comme un
échange verbal permettant la production d’un savoir socialement construit (Ibid., p.
295).

[Link] Le pré-terrain (entrevues)

Des entrevues de pré-enquête ont été envisagées dans le cadre de cette recherche
comme une étape préalable. Cela consistait à tester sur un échantillon réduit, dans notre
cas (sur un seul participant). L’objectif étant d’une part d’évaluer les modalités de
collecte des données et de confirmer leur pertinence et d’autre part de prospecter le
terrain afin de vérifier la réceptivité des acteurs à notre démarche. Ce pré-terrain est
une démarche cruciale, car celui-ci permet de clarifier les raisons ayant mené au choix
de ces acteurs, de même que communiquer les thèmes qui seront abordés en entrevue.
134

Une fois cette étape réussie, un certificat éthique a été demandé afin de procéder au
recrutement de participants et faire débuter la collecte de données de terrain.

[Link] Sélection des participants et démarche de recrutement

La présente recherche a sollicité la participation d’une catégorie particulière de


répondants, à savoir les personnes responsables ou impliquées dans l’élaboration des
stratégies de communication des partis politiques, ainsi que la coordination des
communications médiatiques et publiques se rattachant aux actions et événements de
ces partis politiques. Cette responsabilité se définit en regard de certaines activités,
notamment la définition et la mise en œuvre de la politique de communication, qu’elle
soit hors ligne ou en ligne, la production et le relais des informations et textes politiques,
leur vulgarisation et leur adaptation auprès de chaque public cible, et ce, pour diffusion
sur différentes plateformes qu’elles soient traditionnelles ou numériques. À la lecture
de cette description, nous constatons que la population étudiée inclut plusieurs profils :
directeur de communication, conseiller en stratégie de communication, chargé de
communication et stratège des médias et médias sociaux.

Notre recherche a donc été menée auprès d’un échantillon constitué par ces profils de
participants. La question qui s’est posée à nous au moment de faire notre sélection des
participants était la suivante : quelles personnes choisir parmi ces profils et comment
les sélectionner afin qu’elles puissent nous aider à répondre à nos questions de
recherche et à atteindre par conséquent les objectifs de l’étude ? La réponse à cette
question se trouve notamment dans les propos de Mongeau (2011) quand il affirme que
c’est au chercheur de procéder à des procédures de compromis consistant à faire un
échantillonnage d’une partie de la population observée de façon à ce qu’il soit le plus
représentatif possible et qu’il réponde ainsi aux besoins de la recherche. Nous avons
donc décidé de commencer par une population noyau constituée par les directeurs de
communication des partis politiques. Ce premier échantillon volontaire a été complété
grâce à la méthode dite de « boule de neige », par d’autres répondants ajoutés à partir
135

des recommandations faites par ces personnes. La méthode dite de « boule de neige »
est « une technique qui consiste à ajouter à un noyau d'individus (des personnes
considérées comme influentes, par exemple) tous ceux qui sont en relation (d'affaires,
de travail, d'amitié, etc.) avec eux, et ainsi de suite » (Gauthier, 2003, p. 226).

Comme toutes les techniques non probabilistes, il importe d’emblée de noter que cette
méthode d’échantillonnage présente quelques limites et biais dont nous sommes très
conscientes. Toutefois, et à défaut de pouvoir faire jouer la probabilité, certaines
recherches, comme celle que nous entreprenons, ne peuvent être réalisées autrement et
l’échantillon théorique est souvent le seul approprié, efficace et possible (Deslauriers
et Kérisit, 1997, p. 97).

La démarche de recrutement s’est avérée plus difficile que nous le pensions étant donné
la réticence de ces personnes à collaborer à notre recherche. Cette situation a été due
probablement à leur position délicate puisque ces derniers, toujours en poste, devaient
se prononcer sur des éléments d’ordre stratégique, notamment leurs stratégies de
communication numérique. Cette réticence a d’ailleurs été soulignée dans d’autres
travaux qui mentionnent que les chercheurs intéressés à obtenir des informations auprès
des élites politiques au Canada peuvent éprouver des difficultés à obtenir des entrevues
qui sont soit refusées ou ignorées. La culture opérationnelle dans laquelle ces élites
opèrent, faite notamment de prudence et de contrôle des messages, justifie, entre autres,
cette réticence (Marland et Esselment, 2018, p. 29), que nous avons contournée grâce
à une démarche cohérente, une grande patience et beaucoup de persévérance.

En amont de notre démarche de sollicitation, les participants nous ont signifié qu’ils
devaient obtenir les autorisations de leurs directeurs de communication pour pouvoir
discuter d’éléments touchant à la stratégie de communication du parti politique. Nous
avons dû nous plier à cette exigence en contactant nous-mêmes ces responsables et en
leur expliquant les objectifs ainsi que les enjeux de note démarche. Par ailleurs, si cette
dernière a été plus ou moins facile pour les responsables de communication du parti
136

politique qui n’est pas au pouvoir, notamment celui de l’opposition officielle, nous
avons compris rapidement que du côté du parti politique au pouvoir, cela allait être plus
difficile. En effet, malgré plusieurs tentatives pour approcher des personnes œuvrant
au sein de son appareil communicationnel, il ne nous a pas été facile de rejoindre des
contacts. Nous avons dû faire montre de beaucoup de constance, de patience et
d’insistance pour décrocher le rendez-vous.

Nous tenons par ailleurs à mentionner qu’obtenir l’accord du premier parti politique
était l’étape la plus difficile. Cet accord conclu devenait notre argument pour
convaincre les autres partis politiques de collaborer, en invoquant la question de
représentativité théorique des différentes formations politiques dans cette recherche.

[Link] Les étapes de déroulement des entrevues

Les entrevues avec les stratèges de communication des différents partis politiques se
sont déroulées de la manière suivante :

(1) Le premier contact a été amorcé au moyen d’un appel téléphonique à la


permanence de chaque parti politique ou via les coordonnées de contact
disponibles sur la page Facebook du parti politique.
(2) Une lettre de sollicitation a été envoyée par voie électronique (courriel) aux
responsables et stratèges de communication de chaque parti. Elle était
accompagnée d’une brève description de la recherche. Étant donné que les
noms et coordonnées de ces derniers étaient disponibles publiquement sur les
pages Facebook officielles des partis, ces personnes ont été contactées via ces
mêmes informations. La lettre de sollicitation a permis de nous faire connaître
par ces personnes, de les informer de notre démarche, d’expliquer les objectifs
derrière la recherche et de clarifier les raisons ayant mené au choix de ces
derniers ainsi que le rôle qu'ils auraient à jouer.
137

(3) Une rencontre téléphonique a suivi le courriel de sollicitation. L'objectif était


de vérifier l'intérêt du participant, de fournir plus de détails sur le déroulement
de la recherche, d’expliquer sommairement quelques règles de confidentialité
inhérentes à leur participation, de communiquer au besoin (ou à la demande)
les thèmes qui seraient abordés en entrevue et de fixer, à leur convenance, la
date, l'horaire et le lieu prévus pour effectuer ces dernières.
(4) Selon la disponibilité des sujets, certains entretiens ont été menés à la
permanence du parti politique, comme dans le cas de Québec solidaire, alors
que les trois autres se sont déroulés par conférence téléphonique vu l’agenda
très chargé de ces personnes.
(5) Lors de l’entrevue, tous les participants ont pris le temps de lire et de signer le
formulaire de consentement (Appendice A) qui leur expliquait le but de cette
étude, la nature de leur participation, les avantages, les risques et les
inconvénients inhérents à la recherche, la nature volontaire de leur participation,
ainsi que toutes les modalités de confidentialité des données, notamment en ce
qui a trait à l’enregistrement des informations recueillies.

Les entretiens se sont étalés sur 8 semaines (entre mars et avril 2019). Les échanges
ont été enregistrés par le biais d’une enregistreuse, afin de faciliter l’exploitation des
données et leur analyse, audio totalisant 5 heures et 15 minutes, ce qui représente près
de 80 pages de transcription. Bien qu’il fût question d’entrevues structurées, il n’en
demeure pas moins qu’elles ont laissé place à des sous-questions et à des commentaires
qui s’imposaient dans certains cas, ou à la suite de certaines affirmations. Comme les
questions étaient ouvertes, elles permettaient aux interviewés de s'exprimer librement
dans un cadre conversationnel participatif.
138

La quasi-totalité des personnes interrogées a été généreuse dans les informations


qu’elles nous ont transmises, ce qui nous a permis de discuter de thématiques connexes
imprévues dans le cadre du guide, mais riches d'enseignement.

[Link] Le guide d’entretien

Les entrevues ont été menées grâce à un guide d’entrevue (Annexe A). Ce dernier nous
a permis de structurer nos questions autour des thèmes et des sous-thèmes centraux de
notre recherche. La mise à plat des thèmes et des sous-thèmes découle de la structure
théorique de la recherche » (Savoie-Zaijc, 2004, p. 304).

Le guide d’entrevue a été échafaudé à partir de notre question principale de recherche


et des questions spécifiques qui en découlent. Il est à noter que ce dernier a été testé
lors d’une entrevue préliminaire auprès du premier participant, ce qui nous a permis de
mieux restructurer la logique et l’ordre nos questionnements, de rectifier les
incompréhensions des questions, d’ajuster le rythme, de même qu’assurer une fluidité
dans les transitions entre les différentes thématiques envisagées pour l’étude.

Dans le cadre de notre thèse, les entrevues étaient axées sur l’horizon d’attente que les
stratèges de communication des partis ont du réseau socionumérique Facebook, leurs
expériences communicationnelles, ainsi que la perception ou la conscience qu’ils
avaient de leurs pratiques et logiques d’action matérialisées notamment à travers la
conception qu’ils mobilisent dans leurs stratégies de communication. En ce sens, via
leurs discours, nous cherchions à identifier les logiques ayant animé ces pratiques, les
représentations qui y sont associées, les motivations et finalités d’usage, la place
qu’occupe Facebook au sein de leurs stratégies communicatives ainsi que l’impact de
son utilisation sur les décisions publiques. Les variables à évaluer étaient bâties à partir
d’une mise à plat de la structure théorique et conceptuelle de notre recherche. Les
139

entretiens, qui ont duré une heure en moyenne, ont été enregistrés avec le consentement
des participants, et ce, afin d’être en mesure de les transcrire en intégralité.

[Link] Considérations éthiques, confidentialité et anonymat

Cette recherche a nécessité la collaboration directe de sujets humains. Nous avons donc
entrepris les démarches auprès du Comité d'Éthique de la recherche pour les projets
étudiants impliquant des êtres humains (CERPE), et ce, afin d'obtenir la certification
éthique nous permettant de procéder aux entrevues dans le respect des règles éthiques
en vigueur. Un formulaire de consentement a été soumis aux participants avant le début
des entrevues qui n’ont débuté qu’une fois que les répondants ont lu le document, posé
leurs questions et signé le papier.

3.3.3 L'observation non participante en ligne

Afin d'apporter une approche concrète et de terrain, nous avons consacré le deuxième
volet de notre méthodologie de recherche à l’observation non participante. Il s’agit
d'observer de l’intérieur les traces des activités communicationnelles se déroulant sur
les pages Facebook des quatre partis politiques, d’analyser la nature et le sens des
contenus et commentaires créés, relayés et partagés par les citoyens et les partis.

[Link] Le pré-terrain (observation en ligne)

Avant de débuter la collecte effective des données, nous avons pensé qu’il était
opportun de passer par une étape de pré-terrain, qui nous a permis, dans un premier
temps, d’apprivoiser le terrain de notre recherche, le contexte des échanges, de
comprendre les dynamiques des pages, leur fonctionnement, de même que de
s’imprégner de l’atmosphère ambiante qui s’y dégageait. Cette étape a été initiée à
l’hiver 2018 (janvier et février 2018), où nous avons observé les pages Facebook des
quatre partis politiques sur une base régulière (trois fois par semaine), en prenant des
140

notes dans le journal de bord, en faisant parfois des captures d’écrans, quand cela était
opportun.

Cette étape d'exploration, qui s’inscrit d’ailleurs dans le cadre de notre démarche
ethnographique virtuelle, a facilité notre immersion dans le terrain des échanges, de
même qu’elle nous a permis d'identifier les différentes stratégies qui sont au cœur du
processus communicationnel sur Facebook et d’établir très tôt les liens à construire par
rapport à notre problématique de recherche.

[Link] L’observation en ligne

Une immersion totale de notre part a été envisagée dans les pages Facebook des partis
politiques, mais une observation sans intervention. Elle est non participante et
minimale afin que les faits parlent d’eux-mêmes. Ce choix a été motivé par un souci de
produire des données plus fiables, objectives et conservant un caractère de neutralité.
En effet, comme le précisent Lessard-Herbert et al. (1996), l’entrée du chercheur dans
le milieu de l’observation exige certaines précautions. Dans les recherches en
anthropologie par exemple, il est recommandé que le chercheur évite le plus possible
les perturbations que sa présence pourra occasionner lors de son observation (Ibid.,
1996, p. 103).

D’un autre côté, si l’observation présente l’avantage d’assurer une certaine crédibilité
étant donné la proximité des sources, il n’en demeure pas moins que cette stratégie
comporte son lot de limites. En effet, l’une des critiques que ces auteurs émettent à
l’égard de l’observation est son manque de scientificité (1996, p. 125). Cette dernière
évoque la question de validité elle-même soulevant le problème de validation de
l’observation. La validité se rapporte à savoir si le chercheur « observe vraiment ce
qu’il pense observer » et « est-ce que les données observées correspondent
véritablement à ce qu’elles prétendent représenter, d’une manière véritable et
authentique » (Gauthier, 1987, p. 12). La question de validation se rapporte quant à elle
141

à la pertinence de l’observation en fonction de l’objectif de recherche. En ce sens, le


chercheur doit être sûr que ce qu’il veut observer, ce qu’il observe réellement et la
manière dont il le fait vont servir adéquatement ses objectifs de recherche (Lessard-
Herbert et al., 1996, p. 45).

En ce qui concerne la démarche détaillée, nous nous connections sur une base régulière
(trois fois par semaine), pendant toute la période d’observation (de janvier 2018 au 02
octobre 2018), aux pages Facebook des quatre partis politiques pour essayer de suivre
les activités communicationnelles sur ces espaces. Compte tenu du contexte dynamique
qui imprègne ces pages, il nous est apparu particulièrement ardu de délimiter un
temps/heure d’observation et de s’y maintenir. La richesse des contenus et leur
intensification notamment à l’approche de la tenue des élections provinciales d’octobre
2018 sont, entre autres choses, quelques raisons justifiant cette contrainte. Cette
densification des publications a eu une incidence sur l’organisation de notre
observation, qui a été ponctuée par des phases plus intenses (hiver et printemps 2018),
où nous devions suivre le rythme des posts et des actualités de chaque parti et d’autres
moins intenses (été 2018).

Marquer des temps de pauses a été, par ailleurs indispensable pour nous, afin de prendre
le recul nécessaire à une mise en perspective de l’ensemble des contenus postés et des
réactions qui y étaient rattachées, ce qui nous a aidé à mûrir notre réflexion et mieux la
structurer.

La tenue d’un journal de bord nous a été nécessaire durant tout le processus de
l’observation. Témoin de nos réflexions et nos sensibilités théoriques, il a été à la fois,
un instrument de prise de notes cursives ou de compte rendu synthétique d’une situation
observée (Laperrière, 1997, p. 283). Y ont été notés un suivi fréquent des observations
de même que les impressions, les étonnements, les doutes, les problèmes rencontrés,
les événements critiques ainsi que tout élément jugé pertinent à colliger pour la
recherche.
142

Notre observation portait sur les activités communicationnelles sur ces pages, mais
également sur la fréquence et le contenu des publications postées par chaque parti sur
sa page que nous notions dans le journal de bord. Par publications, nous entendons les
contenus et mises à jour diffusées par les administrateurs des pages Facebook sur le
mur du parti. Ces dernières peuvent se décliner en plusieurs catégories (statut, vidéos,
photos, enregistrements audios, liens vers des articles, notamment).

Il s’agissait également d’étudier le déroulement des échanges, leurs dynamiques ainsi


que les flux communicationnels qui s’y rattachent. Enfin, il a été question d’examiner
la perspective des acteurs en se penchant sur le registre des discours circulant afin de
révéler la dimension signifiante et symbolique qui s’y cache. On pense au sens que les
citoyens donnent aux messages et déterminer comment ces derniers les interprètent et
quelle influence ils ont sur eux. Les genres dont relèvent les discours, leur portée ainsi
que les procédés discursifs utilisés font également partie du lot des éléments qui seront
suivis lors de cette observation.

[Link] Constitution de la grille d’observation

Il est notamment à mentionner qu’il existe un manque de cadres méthodologiques assez


complets pour appréhender toute l’envergure de notre démarche à la fois du point de
vue de la recherche, mais également du point de vue méthodologique. En effet, traiter
cette problématique communicationnelle à travers les différentes dimensions que nous
avons évoquées plus haut n’est pas chose évidente. Elle l’est encore moins, quand il
s’agit de mettre en place l’arsenal méthodologique qui, de la manière la plus rigoureuse,
puisse valider un tel travail. Pour ce faire, notre examen a été mené via une grille
d’observation que nous avons développée spécifiquement à cette fin.

Cette grille a été inspirée des travaux de Bastien et Greffet (2009) et de Mayfield (2008).
Elle est constituée de concepts, de thèmes dont les balises ont été nos objectifs de
143

recherche, notre question principale et nos questions spécifiques de recherche. Elle a


par ailleurs été orientée en fonction de deux axes : décrire et expliquer.

Elle est formée de tableaux représentant les axes de notre objet de recherche. Chacun
des tableaux comprend des dimensions (thèmes ou concepts) et les questions
spécifiques (indicateurs) qui les sous-tendent. Les éléments suivants seront ainsi
analysés : (voir la proposition complète de la grille d’observation en annexe B) :

• Les usages que les partis politiques québécois et les citoyens font de Facebook.
• Les motivations derrière l’usage de ces médias par les partis politiques et les
citoyens.
• La nature et le contenu des informations postées sur Facebook.
• Les codes et préférences utilisées dans les productions discursives des partis et
des citoyens (le ton des discours, le style des discours, le vocabulaire utilisé, le
temps utilisé, notamment).
• Les représentations que se font les citoyens dans les phases interactives de leurs
activités communicationnelles.
• Les perceptions générales des citoyens de leur propre activité, mais également
des stratégies de communication utilisées par les partis.
• Les fonctions de communication décelées dans les contenus postés
(Information, promotion et personnalisation, interaction, mobilisation,
dramatisation, normalisation, notamment).
• Les logiques de communication politique décelées dans les contenus postés : la
rhétorique (l’énoncé des discours sur les intentions d’agir) ; la propagande (la
mobilisation de Facebook pour manipuler l’opinion les citoyens) ; la persuasion
et le marketing politique (la modification des opinions et croyances des
citoyens) ; la délibération (la confrontation des conceptions sur un thème
donné), la communication publique (diffusion d'informations d’intérêt public).
144

• Les dynamiques sociales et politiques détectées dans les flux informationnels


circulant (rapport au politique, individualité, socialisation politique, réception
active, notamment).

[Link] Capture des contributions en ligne : utilisation de Ncapture de Nvivo

Devant la masse importante des données à traiter, se sont imposées deux


problématiques de taille : 1) la récupération de tout le corpus complexe de recherche,
et 2) sa manipulation, sa structuration et son analyse selon différentes approches
méthodologiques.

La difficulté dans ce genre de procédé réside dans la création de grandes bases de


données difficilement gérables avec les outils que les chercheurs en Sciences humaines
et sociales avaient l’habitude d’utiliser. On pense bien évidemment aux logiciels
d’analyse de données qualitatives, appelés CAQDAS23 (Computer Assisted Qualitative
Data Analysis software) qui sont destinés à la lecture, organisation et codification des
corpus des données, qu’elles soient textuelles, iconographiques, sous format vidéo ou
audio.

Face à un tel problème, sont apparues et se sont popularisées ces dernières années un
nombre de technologies qui seraient davantage « redistribuées » et leur potentiel serait
mieux adapté aux caractéristiques des nouveaux supports et environnements
numériques, notamment à la particularité des productions discursives produites dans
l’écosystème du Web 2.0 : réseaux sociaux (Twitter, Facebook, notamment) (Paveau,
2013, p. 7). Les innovations techniques proposées par les dernières versions des
logiciels CAQDAS permettent, en effet, de gérer un corpus de matériaux de recherche

Il existe une pléthore de logiciels d’analyse de données qualitatives, parmi lesquels nous pouvons citer
23

QDA Miner, NVIVO, Alceste, notamment.


145

multimodaux (Ferrari, 2015, p. 2), en provenance notamment des médias sociaux


comme Facebook et Twitter.

Ceci étant dit, nous tenons à préciser que l’objectif de cette section n’est pas de discuter
des caractéristiques de ces outils, la littérature scientifique étant très prolifique à ce
sujet, mais plutôt de nous attarder à l’un de ces logiciels, ou plutôt à dernière version
que nous avons mobilisée dans le cadre de notre recherche. Il s’agit de Ncapture du
logiciel Nvivo dans sa version 12.

À titre de rappel, Nvivo est un logiciel d'analyse de données qualitatives (QDA) produit
par QSR International. Conçu pour supporter des méthodes de recherches qualitatives
et combinées, il est capable d’étudier de manière dynamique la complexité d’un corpus,
que ce dernier soit constitué d’interviews, de réponses libres obtenues dans le cadre
d’un sondage, d’articles ou de médias sociaux. Il sert également « à synthétiser de
grandes masses de données, à en extraire facilement les thèmes essentiels ou des
données particulières et à en faire émerger des structures et des enchainements
possibles » (Gavard-Perret et al., 2008, p. 266).

Dans sa dernière version 12, Nvivo s’est doté d’une nouvelle application, « Ncapture »,
qui est une extension de navigateur s’utilisant aussi bien sur la barre d’outils de Google
Chrome que d’Internet Explorer. Ce module complémentaire est doté d’un algorithme
capable d’accéder au contenu diffusé sur la plateforme, le capturer et l’importer soit
sous forme de base de données (tableau) ou sous format PDF. Les données sont ainsi
disponibles pour encodage et analyse. Les deux figures suivantes présentent la
démarche de captation des données avec NCapture de la base des données d’une page
Facebook d’un des partis politiques ainsi que les résultats de cette captation.
146

Figures 2 : Processus de captation des pages Facebook avec NCapture

[Link] Constitution du corpus d’analyse et explication de la démarche

La délimitation du corpus, sa spécification et son argumentation représentent une étape


cruciale dans la phase de notre analyse de contenu. En effet, partant des travaux de
Derèze (2009), il est possible de distinguer différents niveaux des corpus qui peuvent
s’emboîter, mais se différencient en fonction de leur rôle et de leur position respective
dans l’analyse :
147

Corpus existant : corresponds aux textes existants, accessibles et dont on peut disposer.
Ce premier niveau de corpus correspond au lieu du corpus où sont disposées toutes les
données numériques.

Dans notre cas, il s’agit des pages Facebook de chaque parti politique ainsi que toutes
les données numériques auxquelles leur profil donne accès. Ce niveau de corpus,
évolutif et gigantesque, est consultable selon Paveau (2015) uniquement en ligne, dans
son environnement d’apparition.

Corpus de référence : représente le contexte global de l’analyse par rapport auquel se


construit l'interprétation des résultats. Ce corpus a le statut de référentiel représentatif.

À partir de notre corpus existant, nous avons fait le choix de travailler sur les données
produites dans un « moment discursif » (Moirand, 2007) précis correspondant à une
conjoncture politique ambiante : les élections provinciales au Québec de 2014 et de
2018.

Corpus de travail : incarne l’ensemble des textes dont nous voulons obtenir une
caractérisation. C’est le corpus précis, dérivé du corpus de référence, sur lequel nous
voulons véritablement travailler.

Dans notre travail, cela correspond à l’ensemble des publications postées par les partis
politiques en 2014 et en 2018 ainsi que les traces d’interaction avec les citoyens qui
seront analysées en termes de stratégies de communication.

Corpus d’élection : sous-corpus du corpus de travail, sur lequel nous nous pencherons
plus particulièrement pour en analyser les enjeux.

Dans le cadre de notre recherche, le corpus d’élection correspond à une catégorie de


publications produites par le parti politique sur laquelle nous avons procédé à une
deuxième analyse de contenu. Nous nous nous sommes ainsi intéressée davantage aux
commentaires du public liés à ces publications postées ainsi que les traces
148

d’interactions individuelles et intersubjectives qui ont été analysées en termes de


réception des discours.

Pour ce qui est de la capture des données, comme cela a été mentionné dans la section
[Link].3, la captation des données a été réalisée grâce au logiciel NCapture. Ces
données récupérées se présentaient sous la forme d'un tableau rassemblant, d’une part,
toutes les publications des partis politiques et les échanges qui se sont suivis à la suite
de ces dernières et d’autre part, les entrevues tenues avec les stratèges de
communication.

Nous avons procédé à cette captation le 02 octobre 2018, enregistrant les données
publiées sur les quatre pages Facebook entre septembre 2014 et le 2 octobre 2018.
Explorer l’évolution qu’a connue la nature des publications et le contenu des échanges
communicationnels produits sur les pages Facebook entre deux périodes électorales ne
pouvait qu’être bénéfique pour cette recherche. Notons que le nombre de contributions
capturées pour chaque parti durant les cinq années était trop élevé pour qu’on puisse le
traiter avec pertinence et efficience. On parle de 2365 contributions pour la CAQ en
raison de 473 publications par année, 2197 pour le PLQ en raison de 439 publications
par année, 1900 pour le PQ en raison de 380 publications par année et 2132 pour QS
en raison de 426 publications par année. Devant cet état de fait, nous n’avions pas le
choix que de procéder, comme nous l’avons indiqué plus haut, à une sélection à
l’intérieur de ce corpus afin de pouvoir être en mesure de manipuler ces données et les
apprêter aux analyses qui pourraient nous aider à répondre à nos questions de recherche.

Pour ce faire, nous avons décidé d’étudier les publications postées par chaque parti
pendant les mois ayant précédé la tenue des deux scrutins de 2018 et de 2014. Le choix
de ces deux périodes a permis d’assurer la représentativité théorique de notre
échantillon, étant donné qu’elles étaient prolifiques en termes de données (publications
149

et commentaires). Ce choix, nous a permis d’arriver à un corpus de 615 publications


réparties comme suit : on parle de 137 publications pour la CAQ, de 143 publications
pour le PLQ, de 169 publications pour le PQ et enfin 166 publications pour QS.

Rappelons que notre corpus d’analyse est constitué des pages Facebook des quatre
partis politiques représentés à l’Assemblée nationale, que notre corpus de travail est
composé des publications postées par ces partis ainsi que des commentaires qui s’y
sont suivis. Enfin, notre corpus d’élection est formé par une catégorie de publications
dont on va étudier la teneur des contenus et des commentaires qui leur sont liés.

Par ailleurs, la démarche de l’analyse des données à travers NVivo s’est inscrite dans
une optique de contextualisation-recontextualisation du corpus. La décontextualisation
consistait à faire émerger une partie du texte du corpus pour ainsi le rendre
sémantiquement indépendant (Deschenaux, 2007, p. 7). Ainsi, tous les extraits ont été
classés selon des thèmes ou des catégories orbitant autour du même sujet. La
recontextualisation, par contre, consistait à amalgamer les catégories ou les codes
précédents pour les réunir dans un tout cohérent et intelligible.

Nvivo nous a ainsi permis de générer une structure arborescente de l’ensemble des
codes et a permis de soumettre les données à une démarche inductive propre à
l’ethnographique virtuelle (voir structure de codification en Annexe C).

3.4 Critères de validité de la recherche

La validité est un indicateur de la valeur ou de la rigueur scientifique et méthodologique


d’une recherche. C’est un mot « valise » puisqu’il inclut plusieurs dimensions à travers
lesquelles une recherche peut être évaluée. On pense à la méthodologie mobilisée, à la
stratégie de recherche employée, ainsi que tout ce qui permet de jauger et juger de la
force, mais également de la faiblesse de cette dernière. À vrai dire, la problématique
150

du choix des critères à mobiliser pour l’évaluation d’une recherche qualitative est une
question qui est loin d’être résolue. En ce qui concerne notre recherche, la première
question qui nous est venue à l’esprit, c’est le choix de l’échantillon. Les cas à l’étude
portent sur les pages Facebook des quatre partis politiques québécois, à savoir : 1) le
Parti libéral du Québec (PLQ), 2) le Parti québécois (PQ), 3) Québec solidaire (QS), 4)
Coalition Avenir Québec (CAQ).

3.4.1 Justification du choix de notre échantillon

Notre choix de l’échantillon se justifie, à priori, par la masse importante des


commentaires à l’analyse en raison de la représentativité et du succès d’audience de
ces pages en termes de rythme de publication et nombre de « Followers », ce qui offrait
un corpus de données riche et intéressant. Ce choix se justifie également par
l’importance de ces partis sur la scène politique québécoise, puisqu’ils sont représentés
à l’Assemblée nationale et par conséquent leur poids politique sur le terrain et leur
influence sur le plan national ne sont pas négligeables. Ce choix est basé sur une
stratégie d’échantillonnage intentionnel (purposeful sampling) et délibéré qui nous a
semblé la plus saillante aux objectifs, spécificités et contraintes de notre recherche.

La question qu’on peut se poser à ce niveau est la suivante : est-ce que cet échantillon
est « scientifiquement valide » pour répondre aux besoins de cette recherche ?
Autrement dit, la construction de cet échantillon suit-elle une démarche cohérente,
crédible et acceptable par la communauté scientifique aussi bien sur le plan
épistémologique, que sur le plan théorique et technique ? Pour répondre à ces deux
questions, nous partirons de la conception que donnent certains théoriciens comme
Glaser et Strauss (1967) à un échantillonnage « scientifiquement valide » et qui
reposerait sur les caractéristiques générales suivantes :
151

Il est intentionnel, il est pertinent par rapport à l’objet et aux questions de


la recherche, il est balisé théoriquement et conceptuellement, il est
accessible et il répond aux balises éthiques qui encadrent la recherche. Il
est somme toute acceptable et crédible aux yeux des communautés
scientifique et professionnelle auprès desquelles les résultats de la
recherche seront diffusés (Savoie-Zajc, 2004, p. 100).

Partant de ces enseignements, nous dirons d’emblée, comme nous l’avons mentionnée
plus haut, que nous sommes dans une logique de cas multiples. Bien que la plus grande
force de cette approche soit celle de permettre d’analyser un phénomène en profondeur
dans son contexte, il n’en demeure pas moins qu’elle est reconnue pour être fastidieuse
en temps (Gagnon, 2005, p. 3) et laborieuse intellectuellement, ce qui implique de
réduire la taille de l’échantillon afin de rester dans la limite de ce qui est maîtrisable.

Par ailleurs, l’étude de cas multiple implique la constitution d’un échantillon théorique.
Les cas étant choisis dans le cadre des études qualitatives, non pas selon des critères de
représentativité statistique, mais plutôt en fonction d’un certain nombre de critères
théoriques (Tableau 1) tels qu’ils ont été préconisés dans les textes de références de
certains auteurs (Miles et Huberman, 2003 ; Patton, 2002). On parle de représentativité
théorique, d’équilibre, de variété et d’objectif de recherche. Le chercheur est ainsi
appelé à construire son échantillon de manière « intentionnelle » en ayant à l’esprit ces
balises méthodologiques.
152

Tableau 1 : Récapitulatif des critères d’échantillonnage théorique

Les critères Implication Degré Dans notre recherche


d’échantillonn d’exigence
age théoriques
Représentativit Homogénéité des Indispensable Dans le cadre de notre recherche, les quatre
é théorique cas du point de vue formations politiques dont les pages Facebook sont
de la question à à l’étude partagent des caractéristiques communes
étudier ou des et ne possèdent pas de différences fondamentales
entités examinées. les unes par rapport aux autres :
L’échantillon - Elles sont toutes enregistrées auprès du Directeur
théorique possède Général des élections du Québec (DGEQ),
suffisamment de - Sont représentées à l’Assemblée nationale,
traits communs avec - Ont été toutes les quatre candidates aux élections
les autres cas. provinciales de 2014 et 2018 et ont un poids
politique certain sur la scène nationale.
- Possèdent des pages Facebook officielles
- Alimentent le contenu de ces pages
régulièrement.
Variété Recherche d’objets Indispensable - Les partis divergent dans leurs priorités,
d’études différents idéologies et dans leurs positionnements sur
afin de permettre la l’échiquier politique Québécois (Fédéralisme,
comparaison et ainsi souverainisme, autonomisme, notamment.) (Parti
arriver à des au pouvoir, part d’opposition) (positionnements
régularités facilitant différents par rapport aux problématiques
l’inférence sociétales (immigration, écologie, économie et
théorique (secteurs, questions identitaires, notamment.).
stades de - Les quatre partis ont des schémas historiques et
développement, des anciennetés différentes.
notamment). - Les stratégies communicationnelles derrière la
Équilibre Recherche Souhaitable diffusion des contenus diffèrent d’un parti à un
d’échantillon offrant autre
une variété - Le nombre d’abonnés Facebook qui suivent les
équilibrée de activités et publications de chaque parti est
situations différent.
Potentiel de Sélection d’un Indispensable A priori, les pages Facebook des quatre
découverte échantillon riche en formations politiques sont riches en données
données sur le (nombre de publications, nombre de
phénomène étudié, commentaires). Ces données sont accessibles
où les acteurs sont publiquement et leur collecte est libre, ce qui
ouverts à une constituait un potentiel d’investigation important.
démarche
d’investigation en
profondeur
Prise en Sélection différente Logique Nous avons sélectionné les pages Facebook de ces
compte de selon l’objectif de quatre partis en fonction de notre objectif de
l’objectif de recherche : test, recherche, mais avec un intérêt, celui de répondre
recherche génération de à notre principale question de recherche.
théorie, validation
de théorie
153

3.5 Codage et analyse des données

Savoie-Zajc (2004) disait que la valeur d’une recherche qualitative repose en grande
partie sur la capacité du chercheur à donner sens aux données brutes et à aller au-delà
de ce que ces dernières peuvent affirmer. En effet, l’analyse des données a pour objectif
d’extraire et de cerner le sens des données recueillies dépendamment des questions et
des objectifs de recherche. Elle cherche à manier les résultats en se situant en amont de
leur présentation et en aval de leur production et en testant leur cohérence avec les
hypothèses ou les théories identifiées en prémisse tout en mettant en perspective les
différentes variables objets la recherche. Dans le cadre de notre recherche, deux
stratégies d’analyses des données ont été adoptées, à savoir l’analyse de discours et
l’analyse de contenus. En effet, une fois recueillies, les données ont été analysées et
traitées dans une perspective qui nous permettait de répondre aux questions de
recherche.

3.5.1 L’analyse de discours

Définir l’analyse du discours n’est pas chose évidente, car celle-ci s’avère extrêmement
diversifiée. L’accent peut être mis sur les discours en leur qualité de productions
grammaticales sans lien avec aucun contexte, ou en tant qu’action déterminée
socialement et situationnellement (Maingueneau, 2014, p. 20) ou encore en leur qualité
de productions collectives engageant des personnes dans des interactions orales
permettant une construction sociale du sens (Ibid., p. 23). Autrement dit, l’objet de
l’analyse du discours n’est donc pas l’ensemble des discours qui constituent un
discours, mais l’intersection que ce dernier opère avec la réalité sociale, en ce sens les
conditions de production du discours comme le précisent les propos suivants :
154

In summary, our interest in the relation between discourse and social reality
requires us to study individual texts for clues to the nature of the discourse
because we can never find discourses in their entirety […] We cannot
simply focus on an individual text, however; rather, we must refer to bodies
of texts because it is the interrelations between texts, changes in texts, new
textual forms, and new systems of distributing texts that constitute a
discourse over time (Phillips et Hardy, 2002, p. 5).

Dans le cadre de notre travail, nous avons procédé à l’analyse du discours émanant des
stratèges de communication des partis politiques. Nous avions pour postulat de révéler
leurs opinions, motivations, attitudes et préoccupations. L’analyse nous a permis de
trouver l'articulation ou l'intersection entre les discours énoncés et les pratiques
existantes observées dans le réel (Phillips et Hardy, 2002). Cette analyse s’appuie sur
les dimensions individuelles, textuelles, contextuelles et sociales qui balisent le cadre
de notre étude. La dimension individuelle examine la perception qu’ont les acteurs
politiques de leurs logiques d’action mobilisées dans le cadre de leurs productions
discursives. La dimension textuelle des discours concerne les répertoires discursifs qui
permettent de définir les actions grâce à une structure sémantique énonciative. La
dimension contextuelle renvoie aux conditions de production et de réception des
discours, c’est-à-dire considérer tous les paramètres situationnels, qu’ils soient
sociohistoriques, politiques, culturels et structurels pouvant intervenir dans la
production et l’interprétation de ces discours. La dimension sociale, fonction de
référence, renvoie à la résonnance du discours par rapport à la réalité sociale et aux
enjeux sociaux qui sont derrière les actions.

Par ailleurs, dans un souci de clarté aussi bien sur le plan théorique que méthodologique,
nous avons procédé à la transcription des entrevues afin de faciliter la lecture des
données et s’en imprégner. Une démarche nécessaire, car elle nous a permis de faire
une préanalyse des propos. Une grille d’analyse thématique (Annexe B) basée sur le
guide d’entretien a été réalisée en tenant compte à chaque fois des points de divergence
et parfois de convergence entre les propos tenus par les différents interviewés.
155

3.5.2 L’analyse de contenus

Selon Bardin (1989), l’analyse de contenus serait :

L’ensemble des techniques d’analyse des communications visant, par des


procédures systématiques et objectives de description du contenu des
messages, à obtenir des indicateurs (quantitatifs ou non) permettant
l’inférence de connaissances relatives aux conditions de
production/réception de ces messages (p. 42).

C’est une technique de codification et de déchiffrage sert à décrire minutieusement tout


passage de signification capable d’éclairer la compréhension du corpus analysé (Bardin,
1989, p. 47). On parle de préférences thématiques, de positions idéologiques, d’idées,
d’attitudes ou de toutes autres données existantes dans le corpus analysé. Cela étant dit,
dans le cadre de notre recherche, l’analyse de contenu a été la méthode envisagée pour
traiter les pages Facebook des quatre partis politiques québécois ainsi que l’ensemble
des échanges et commentaires qui leur sont liés et identifier les indicateurs sous-jacents
à ces derniers. Ces indicateurs peuvent être des idées, des pensées, des conceptions ou
des concepts propres aux acteurs et qui sont susceptibles de jouer un rôle signifiant
dans la compréhension de notre problématique. Ainsi, notre processus d’analyse des
commentaires des citoyens s’est fait en suivant un mouvement itératif : nous analysions
les commentaires afin de cerner leur contenu et leur donner un sens, nous décortiquions
ces unités de sens pour isoler les thèmes (Paillé et Muchelli, 2003) qu’on organisait
sous forme de catégorie, ensuite nous revenions à nos questions de recherche pour
s’assurer que notre démarche avait du sens et que nous ne nous éloignions pas de
l’essence de notre recherche. En outre, afin mieux cerner ce qui se passait en ligne,
nous n’avions pas le choix de replacer parfois les commentaires recueillis dans leur
contexte « hors-ligne », en ce sens dans l’actualité. Les éléments de codification
inhérents au corpus des commentaires sont explicités dans l’annexe C.
156

Nous tenons par ailleurs à mentionner qu’il existe plusieurs types d’analyse de
contenus qui mobilisent des approches parfois différentes, parfois complémentaires
(Bardin, 1989). Pour les besoins de notre recherche, nous nous sommes cantonné à
l’analyse de contenu catégorielle, plus exactement l’analyse de contenu thématique.
Cette dernière consiste à arpenter le texte, le découper en unités de sens, en relevant les
occurrences fréquentielles de thèmes significatifs pré-identifiés ou émergeant et en les
classifiant en catégories thématiques (Ibid., p. 24). La catégorie étant un «
regroupement d’unités de sens » (Mucchielli, 1998) et le niveau de catégorisation
portant sur l’aspect sémantique (le sens) et non sur l’aspect lexical (linguistique).
CHAPITRE 4- PRÉSENTATION DES RÉSULTATS :

VOLET1- LES ENTREVUES MENÉES AVEC LES STRATÈGES DE


COMMUNICATION

4.1 Introduction

Le premier volet de notre recherche consistait en une série d’entrevues menées avec
les stratèges des médias numériques de chaque parti politique entre mars et avril 2019.

Lors de ces entretiens, il n’était pas uniquement question de connaître l’opinion de ces
personnes sur la présence du parti politique sur Facebook, mais également de 1)
recueillir les informations utiles pour analyser la place qu’occupait Facebook dans leurs
stratégies et objectifs communicationnels, 2) faire émerger des processus d’élaboration
de concepts à l’égard de la fonction sociopolitique de la communication politique sur
Facebook.

4.2 Le profil des répondants : les stratèges de communication

Les règles d’anonymat inhérentes à cette recherche s’appliquent également au


traitement des données qui sont présentées dans les prochaines sections. Les stratèges
de communication des quatre partis politiques sont identifiés par l’expression
« répondant 1 », « répondant2 », notamment. Ce choix se justifie par notre désir de ne
158

pas leur causer de préjudices, d’autant plus que certains de leurs propos peuvent ne pas
être les éléments de langage que leurs supérieurs hiérarchiques voudraient partager
avec le grand public.

Les quatre répondants ont un statut permanent au sein du parti politique ; en ce sens,
ils ne sont pas des consultants. Ces derniers ont généralement un même parcours
académique et professionnel. Ils ont tous une formation dans des domaines en lien avec
la politique et la communication politique. En effet, 2 sur 4 participants ont fait sciences
politiques et les deux autres ont suivi un cheminement en communication politique.
Ces deux parcours académiques ont en commun de permettre aux diplômés de
développer des compétences stratégiques et opérationnelles leur permettant de devenir
notamment des stratèges politiques capables de délivrer des conseils et expertises en
communication politique stratégique. En effet, tout le long de nos entrevues, nous
avons été frappés par la maîtrise qu’ont ces personnes des enjeux politiques et de la
facilité qu’ils avaient à s’exprimer spontanément avec un langage propre aux sciences
politiques et à la communication politique. En plus de leurs formations politiques, les
stratèges des quatre partis politiques ont baigné depuis des années dans le milieu
politisé et possédaient une grande expérience politique et militante, que ce soit au sein
de leur parti politique ou au sein d’autres partis politiques nationaux ou internationaux.

En effet, deux répondants ont déjà occupé des postes stratégiques au sein d’autres
appareils politiques et ont déjà été impliqués dans des campagnes électorales étrangères
avant de devenir les actuels stratèges de communication numérique des partis
politiques. Anciens militants bénévoles, pour la plupart au sein de leur parti politique,
ils sont ensuite devenus des contractuels, puis des professionnels à temps plein
occupant des fonctions névralgiques, notamment celles d’améliorer la présence et la
visibilité du parti politique sur le numérique.
159

Les quatre personnes interviewées affirment, en effet, qu’elles occupent un poste clé
au sein de l’appareil communicationnel de leur parti politique, et que leurs conseils
sont pris au sérieux. Bien que leur travail soit circonscrit au numérique, il n’en demeure
pas moins que ces derniers attestent être consultés, notamment lors de la planification
stratégique communicationnelle du parti politique. En effet, 2 répondants sur 4 ont
affirmé être impliqués dans la construction de la stratégie globale du parti,
particulièrement sa stratégie de communication électorale en ligne. Leur rôle était
d’aider à arrimer la stratégie numérique à sa stratégie de communication sur le terrain
de façon à ce que les deux puissent refléter le positionnement stratégique et idéologique
du parti sur l’échiquier politique en termes d’objectifs, de mise en œuvre et de résultats.

Le répondant 2 affirme que les mécanismes de la stratégie numérique prennent la forme


de discussions entre le responsable des médias numériques et le responsable de la
coordination des communications globales du parti politique. Par ailleurs, il ajoute que
plusieurs personnes collaborent à l’opérationnalisation de cette stratégie, qu’on parle
de responsables informatiques, de responsables du recrutement, du financement et des
chargés du développement et de la mobilisation. Tous ces gens-là prennent part aux
discussions et aux réflexions qui permettent de structurer et bien bâtir la stratégie
numérique du parti et de sa « marque ».

Les quatre responsables ajoutent que leur rôle ne se limitait pas uniquement à monitorer
les réseaux socionumériques de leur parti politique, mais allait au-delà. Ils parlent de
préparation de contenu prêt à diffusion sur différents canaux numériques (le blogue et
la page officielle du parti, la page du chef de parti ou les pages des députés).

À ce propos, le répondant 2 nous a informé qu’il lui arrivait de contribuer à la rédaction


(d’éléments de langage) au chef de son parti politique ainsi qu’aux députés avec des
contenus alimentés notamment par Facebook. Plusieurs lignes préparées pour les
160

députés proviennent en fait directement des commentaires pris sur Facebook et


permettant aux acteurs politiques de présenter des positions « favorables » à certains
enjeux.

Par ailleurs, certains participants affirment que leur rôle en campagne électorale peut
différer du rôle qu’ils peuvent jouer en période normale. En effet, pour le répondant 1,
être le stratège média d’un parti politique, notamment en période électorale, n’est pas
une tâche simple. Cela consiste à avoir une démarche cohérente appuyée par un
ensemble d’actions concertées, dont la diffusion des contenus sur les réseaux
socionumériques n’est qu’une résultante. Cette démarche préalable consiste, entre
autres, à rester attentif à la fluctuation de l’opinion publique et à la popularité des
candidats. Atteindre cet objectif nécessite, selon les répondants, une vraie veille
stratégique qui permet de collecter l’information de valeur en provenance de plusieurs
canaux d’information. Il peut s’agir de sondages réalisés par des firmes externes, de
l’actualité parue dans les grands quotidiens ou encore des contenus relayés dans les
médias des autres partis politiques.

4.3 Les objectifs derrière l’usage de Facebook

Nous avons interrogé les participants sur les objectifs stratégiques qui ont guidé la
présence de leur parti politique sur Facebook. Dépendamment de leurs fréquences dans
les discours, des mots clés ont été isolés, permettant ainsi de construire quatre
catégories d’objectifs d’usage. Le tableau suivant présente les arguments associés à
chacun des objectifs.
161

Figure 3 : Objectifs stratégiques de l’usage de Facebook

Les quatre répondants ont expliqué que les enjeux de visibilité médiatique, de diffusion
et de contrôle des contenus ainsi que de marketing et de ciblage sont au cœur de leurs
préoccupations et objectifs stratégiques derrière leur présence sur Facebook. Les
enjeux de mobilisation, d’interaction et de cyberdémocratie constituent également des
motivations, mais qui restent à priori non prioritaires.

4.3.1 Les enjeux de visibilité médiatique

Facebook permettrait, selon les quatre répondants, de relayer des contenus partisans
sans dépendre, ni être contrôlés par les filtres médiatiques traditionnels qui ont
tendance à dépeindre la réalité à leur façon. C’est ce qui ressort dans les résultats avec
30,8% des mentions sur ce sujet.
162

« La particularité de Facebook, c’est qu’il n’y a pas les mêmes


mécanismes de Gatekeeping qu’on pourrait retrouver dans l’espace
public traditionnel avec des médias et des tables éditoriales des grands
journaux, qui peuvent avoir une perméabilité aux idées du parti et donc
obstruer sa quête de reconnaissance »24.

C’est dans ces propos que le répondant 2 a expliqué en quoi Facebook pourrait être
utile à la visibilité médiatique de son parti. C’est le meilleur moyen de les « court-
circuiter », affirme ce même responsable au même titre que le répondant 4. La faible
couverture dans les médias traditionnels semble constituer une entrave selon les
répondants à leur visibilité et au processus de diffusion de leur message. En effet, les
individus et les structures qui sont au contrôle de ces médias peuvent donner ou non de
la valeur médiatique à un contenu, influençant ainsi sa compréhension et sa perception
par le public.

« Nous bénéficions d’une faible, voire d’une mauvaise couverture médiatique par
certains médias jugés fédéralistes comme X »25. C’est dans ces propos que le répondant
3 explique que le traitement des informations par certains médias traditionnels n’est
pas neutre ni objectif. Les personnes en contrôle des médias ont parfois des filtres
idéologiques qui vont teinter la construction des messages médiatiques. C’est ce qui
explique parfois que certains fragments de messages seront mis exergue, plutôt que
d’autres, chose qui peut influencer la compréhension globale du message par le public.
Ce que permet Facebook dans ce cas, « c’est d’apporter un contre discours et une autre
vision vraie de ce qui peut se passer dans l’actualité », ajoute ce même répondant. Des
propos qui rejoignent ceux du répondant 1 qui affirme :

24
Entrevue no2

25
Entrevue no 3
163

« Nous avons la latitude de choisir la fréquence, les thématiques et le bon


timing pour poster une publication ou une information. Cette latitude,
nous ne l’avons pas quand on parle de médias traditionnels »26, et du
répondant 4 qui ajoute : « Avec Facebook on a la possibilité de faire le
choix des messages qu’on veut mettre de l’avant ainsi que le thème le plus
favorable qui nous mettra le plus en valeur »27.

Au sujet de la visibilité et du temps de visibilité, le répondant 3 affirme que le rôle des


médias traditionnels est important pour relayer leur actualité, sauf qu’ils n’accordent
pas assez de temps et d’espaces à leurs points de vue. D’ailleurs, il ajoute que son parti
n’a jamais annoncé une information sans l’avoir communiquée aux radios et télévisions.
« Quand on fait un point de presse, il est repris par les médias TVA ou RDI, par
exemple, mais ils reprennent juste deux minutes de ce point de presse ». Des propos
réitérés par le répondant 1 qui ajoute que Facebook leur permet de raconter des histoires
qui sont beaucoup plus complexes que ce que le contenu dans les médias traditionnels
permettrait. Il affirme :

« Facebook nous permet de faire des publicités, genre narratives, style


Grassroot de format de 3 minutes. Impossible que ces publicités puissent
passer à la télévision en format publicitaire. Elles sont trop longues et ne
peuvent rentrer dans le cadre du carcan éditorial des grands médias. La
communication et la construction de la vision du parti, on est capable de
la réussir sur Facebook et non par les 30 secondes de passage à la
télévision »28.

26
Entrevue no 1

27
Entrevue no 4

28
Entrevue no 1
164

4.3.2 Les enjeux d’info-diffusion

De manière générale, les quatre répondants s’entendent pour dire que Facebook
représente une vitrine additionnelle, mais importante de diffusion de l’actualité
partisane. Facebook, en particulier, possède un effet multiplicateur, selon les quatre
participants, qui permet d’élargir la tribune de diffusion des contenus partisans. En effet,
pour les quatre répondants, la meilleure manière d’informer la population sur les
actualités du parti politique, ses positions programmatiques, ainsi que sa stratégie
d’action, c’est de leur diffuser des contenus multiformes et diversifiés via Facebook.

C’est ce qui explique, selon les interviewés que les contenus diffusés sont davantage
d’ordre informationnel qu’interactionnel. Il s’agit d’ailleurs de l’une des motivations
principales derrière leur utilisation de ce média, grâce auquel ils sont capables de
rejoindre un grand public et diffuser des messages sans filtres.

Par ailleurs, il ne s’agit pas seulement de diffuser un discours, il s’agit également de le


contrôler. Un argument avancé par le répondant 3 qui affirme que :

« Ce qui se fait le plus facilement sur les médias sociaux, c’est d’une part
contrôler le message, expliquer soi-même ses lignes, les associer à des
logos ou images, vidéos. On a plus de contrôle du message, mais
également qui voit ce message, puisqu’on peut déterminer le profil des
gens (statistiques sur les âges, la géographie, etc.) cela permet d’adapter
plus facilement tes autres messages et toucher une diversité de
personnes »29.

29
Entrevue no 3
165

Facebook serait même un outil d’éducation à la politique selon le répondant 2 qui ajoute
que « Le manque d’éducation politique des gens au Québec est fascinant. Le travail
d’information politique que nous faisons au quotidien est un travail de l’éducation à
la politique qu’on ne peut pas imaginer »30.

« Avoir une page, y publier du contenu et avoir des interactions du public autour de
ce contenu ». C’est dans ces propos que ce même répondant a résumés l’usage et la
finalité d’usage de Facebook au sein de son parti. Ce même participant mentionne que
la diffusion du discours partisan se situe dans un rapport d’échange avec une
communauté d’intérêts que le parti désire construire sur Facebook. « Cette approche
ne diffère en rien de la communication qu’on pourrait faire dans un corridor d’un
cégep, d’une université ou sur un babillard » 31.

Toutefois, semble-t-il que cet objectif dépasse l’enjeu de diffusion de contenus pour
embrasser celui de l’information politique en général. En effet, comme le précisent tous
les participants, pour beaucoup de gens, notamment les jeunes, la première source
d’information sur la politique, c’est le fil de nouvelles sur Facebook et non le
téléjournal de 18h. Pour les quatre répondants, il s’agit de l’un des moyens qui leur
permettent d’être plus en phase avec l’évolution des pratiques médiatiques, notamment
chez les populations plus jeunes. Mentionnons que les responsables numériques de
deux partis politiques étaient bien informés sur cette question, puisqu’ils ont sorti les

30
Entrevue no 2

31
Entrevue no 2
166

dernières statistiques du CEFRIO qui indiquent que 79% des Québécois s’informent
sur la politique via Facebook.

4.3.3 L’enjeu de marketing et de ciblage

Les objectifs de marketing et de ciblage arrivent en troisième position avec 26,2% des
mentions. Dès les premières minutes des entrevues, notamment sur la partie qui
s’attardait aux motivations d’usage de Facebook par le parti politique, nous avons
remarqué la spontanéité qu’ont les participants, certains plus que d’autres, à aller
chercher des concepts du registre de marketing pour expliquer leur stratégie et justifier
leur présence sur ce média.

Des personnes comme les répondants 1 et 3 en parlent d’ailleurs plus aisément que les
autres. Des expressions comme « étude de marché », « segmentation », « marque du
parti », « positionnement » s’avèrent faire partie de leurs vocabulaires. Ces derniers
semblent même apprécier l’apport bénéfique du marketing politique et de ses outils à
la stratégie de leur parti comme le démontrent les propos suivants prononcés par le
participant 3 : « Tous les partis font du marketing politique. Ça ne veut pas dire qu’on
vend des produits politiques comme des boîtes à savon, mais la politique peut
ressembler de plus en plus à ça aussi »32. Il rajoute que le ciblage est une résultante de
la désaffection des citoyens de la politique. « Un acheteur peut boycotter une marque,
comme un électeur peut boycotter un parti et boycotter des élections. Le marketing
politique et le ciblage peuvent aider dans ce cadre » 33.

32
Entrevue no 3

33
Entrevue no 3
167

Ainsi, Facebook servirait selon les participants à alimenter une base de données
permettant aux partis politiques de collecter des données sur le public, d’envoyer des
messages ciblés, de lever des campagnes de financement ou encore de recruter et
mobiliser des bénévoles sur divers événements.

Le ciblage des messages serait quelque chose de très important, notamment en période
électorale selon les quatre participants. En effet, Facebook permet, selon eux, de viser
de manière plus rapide, plus efficace, plus économe et plus précise certains segments
de l’électorat en plus de s’adresser à la masse. Le participant 1, par exemple, affirme
que le recours au micro-ciblage sur Facebook semble avoir participé, dans une certaine
mesure, à la réussite de son parti aux dernières élections provinciales de 2018. Il ajoute
par ailleurs que ce ciblage était volontaire et ne reposait aucunement sur des
stratagèmes de rachat ou de récupération dissimulée des données. Il cite le contre-
exemple de l’affaire « Cambridge Analytica », une firme britannique accusée d’avoir
collecté et exploité sans leur consentement les données personnelles de millions
d’utilisateurs de Facebook à des fins politiques. « On aurait pu acheter les données
comme dans l’affaire Cambridge Analytica, mais on n’a pas la qualité de l’engagement
qui viendrait avec l’auto-engagement volontaire »34.

Voulant savoir plus sur cette question de ciblage, nous avons profité de nos échanges
pour relancer plusieurs fois nos participants afin qu’ils expliquent davantage comment
se déroule tangiblement cette opération. La compréhension de cet élément nous a
permis d’appréhender mieux certains enjeux, notamment la construction du discours

34
Entrevue no 1
168

sur les pages Facebook de ces partis. Notons que le répondant 4 a refusé de répondre à
cette question.

Ainsi, chaque parti aurait sa propre base de données électorale sur ses membres. Cette
source compile, selon un des participants, un ensemble de renseignements personnels
sur chaque individu (nature de l’emploi, niveau d’éducation, allégeance partisane,
situation géographique, notamment). Ces données structurées en provenance de
plusieurs sources d’information créées par le parti (micros-sites à partager ou
applications web à télécharger) permettraient, une fois traitées et analysées, de mieux
documenter les études d’opinion en réalisant des profils types d’un plus grand nombre
d’individus, y compris ceux ne faisant pas partie de leurs sympathisants et qui ont
toutes les caractéristiques des gens qui voteraient pour le parti. Ils peuvent ainsi les
joindre grâce à des messages sur-mesure et des moyens de communication très
appropriés les amenant ainsi à s’auto-identifier comme électorat. Ces mécanismes sont
selon ce même participant des parties intégrantes de la construction du discours
« cyberdémocratique » que le parti cherche à bâtir.

Au fil des discussions, il nous a semblé que la question de ciblage des individus était
au cœur de la stratégie numérique des partis politiques et où Facebook viendrait en
appui, les moyens étant nombreux et il faut le reconnaître, « ingénieux ». Par exemple,
un des répondants nous informe que faire circuler une pétition sur Facebook n’a pas
forcément pour objectif d’interpeler les abonnés de la page, mais plutôt de profiter de
la viralité de cette pétition sur Facebook grâce à la mention de partage. Cette méthode
permet non seulement de compiler les données sur les abonnés de la page, mais
également les autres abonnés « passagers » de cette page.

Le progrès technologique offre désormais des perspectives incroyables en matière de


ciblage. Les algorithmes dont Facebook est doté permettent selon les répondants 1 et
169

3, d’évaluer la portée d’une publication, c’est-à-dire le nombre de personnes pour


lesquelles cette dernière est apparue sur leur écran parce qu’un ami a interagi avec elle.
Cette démarche permettrait l’accès aux données numériques personnelles des usagers
et de découper ces données en un ensemble de segments cibles. D’ailleurs, le répondant
4 nous a affirmé que percer l’algorithme de Facebook est très important pour son parti,
car il détermine qui voit les publications de leur page et qui ne les voit pas. À partir de
ces données récoltées, le parti peut faire des relances courriel, SMS, des appels
téléphoniques. Un autre répondant affirme, à ce sujet, que pour ce volet, il est bien
connu que la politique soit qualifiée de « sale ».

« C’est la visée utilitariste derrière l’usage de Facebook. Non seulement


il nous aide à créer un discours raisonné, parallèle, discuté, émanant de
la base, qui génère une adhésion, des échanges et une auto-identification,
mais de l’autre côté, il y a des résultats »35.

Les outils mis en ligne pour permettre plusieurs formes d’échanges contribuent à la
récolte de données, à l’identification d’électeurs, et donc de faire de la mise en action,
de construire des profils qui sont favorables au parti. Des gens que le parti va mobiliser,
en période d’élection ou hors périodes d’élection. Pour ce participant, il s’agit d’une
grande boucle.

4.3.4 Les enjeux de mobilisation, d’interaction et de cyberdémocratie

Le quatrième enjeu est celui de la mobilisation. Facebook servirait aux partis politiques
pour progresser électoralement en attirant ce que l’un des répondants appelle « les
électorats flottants », c’est-à-dire ceux qui ne sont fidélisés par aucun parti, mais qui

35
Entrevue no 2
170

peuvent potentiellement voter pour lui si on arrive à les convaincre de la portée de


certains enjeux auxquels ils adhèrent.

En effet, les partis politiques croient à ces nouvelles formes d’action qui prennent la
forme de débat public initié sur les plateformes participatives. Ils croient à l’utilisation
de Facebook certes comme scène de diffusion d’un message, mais aussi comme scène
de défense des valeurs du parti politique, avec une volonté d’influencer le débat public,
les opinions des citoyens et l’orientation de leur action. On parle de l’activation des
citoyens. Nous avons tenté de creuser davantage cette question pour comprendre ce
que l’activation signifiait. Le répondant 1 par exemple nous a expliqué que parfois son
parti publiait « stratégiquement » certains contenus parce qu’il a déjà évalué leur
potentiel activateur. Il explique que le fait de publier ces derniers permet de générer du
trafic sur la page du parti, un trafic qui va mobiliser l’engagement de plusieurs
personnes et susciter ainsi leur intérêt pour le parti et ses idées, les amenant ainsi à
poser des actions stratégiques. Le répondant cite à cet effet l’exemple suivant :

« Nous avons posté une publication d’indignation pour la mise en rancart


des 18000 dossiers d’immigration par le gouvernement caquiste. Suite à
cette publication, il y a eu un fort nombre d’interactions, supérieur à la
normale. Les gens qui en parlaient, ne fréquentaient pas forcément nos
pages, mais qui ont entendu parler de notre post et sont venus sur nos
pages pour nous signifier que c’était vraiment important d’en parler. Les
commentaires des fois nous permettent de déceler une communauté
d’intérêts, qui n’est pas forcément celle du parti, mais qui est passionnée
par ce sujet et qu’on pourrait mettre en action »36.

Par ailleurs, Facebook serait un bon activateur de l’énergie militante. Ce média favorise
le développement de groupes de discussions ou ce que l’un des répondants appelle

36
Entrevue no 3
171

comme des « communautés parallèles », qu’elles soient publiques (10000 personnes


qui partagent des articles d’actualités sur le parti) ou privées (super militants). « Ces
discussions ne sont pas forcément vues par le grand public, mais cela reste que sur ces
espaces se passe un paquet de choses qui sont utiles à l’énergie militante et à la vitalité
du parti » 37. Facebook serait également un moyen, selon les répondants, pour activer
les « sympathisants du parti » et les mobiliser afin qu’ils deviennent non pas de simples
observateurs, mais des acteurs qui vont accomplir des activités stratégiques pour le
parti. Un exemple de ces actions est de faire un don, assister à un « 5 à 7 » ou encore
remplir une salle de 500 personnes quand le parti politique désire faire un
rassemblement.

Le répondant 2 explique, par ailleurs, que la forme organisationnelle des partis


politiques est bien connue pour être basée sur une structure pyramidale composée des
membres du parti qui sont au sommet, puis des militants qui sont à la base. Le modus
operandi du parti politique reposait sur le partage et l’adhésion des militants aux
valeurs du parti, qui vont agir ensemble avec ce dernier pour apporter un changement.
Avec Facebook, ce dernier affirme que le fonctionnement semble être le suivant :

« Le parti fait tout pour faire connaître ses valeurs et ses normes aux
citoyens (ex. : l’enjeu climatique). Parmi les citoyens, il y a ceux dont ces
enjeux ont une résonance par rapport à leurs normes et valeurs. Ils vont
rejoindre donc le parti, et vont tout faire pour faire connaître ses actions
et se mobiliser pour lui »38.

37
Entrevue no 4

38
Entrevue no 2
172

Par conséquent, l’ordre de l’organisation collective est bouleversé. Auparavant, le


partage des valeurs communes était une condition sine qua non pour l’adhésion au parti
politique. Maintenant, les citoyens s’organisent autour de normes qui n’étaient pas
créées à l’avance et vont tout faire pour faire connaître les actions du parti. Facebook
jouerait un rôle important dans ce cadre. Au-delà des objectifs derrière l’usage de
Facebook par les partis politiques, nous voulions connaître quelles étaient leurs
perceptions quant à cet usage et aux bénéfices qui en sont tirés.

4.4 Les perceptions en regard de l’usage de Facebook par les partis politiques

4.4.1 La valeur ajoutée de Facebook vs les médias traditionnels

Les points de vue des participants sur cette question étaient complètement convergents.
En effet, la totalité des participants affirme que Facebook apporte une réelle plus-value
aux partis politiques, mais qu’entre ce média et les médias traditionnels, il existerait
des ponts qui prennent diverses formes.

Facebook favorise l’interaction bidirectionnelle avec le public. À ce propos, l’un des


répondants affirme que les gens ont besoin d’avoir un rapport où ils peuvent poser des
questions et où le parti est capable d’y répondre. « Quand le parti veut mobiliser les
gens, il ne suffit pas de diffuser une publicité, il faut être capable de répondre à leurs
préoccupations et à leurs questions qui sont parfois très pratico-pratiques »39.

Des propos qui rejoignent ceux du répondant 1, qui ajoute que les citoyens ne veulent
pas seulement écouter les informations comme à la radio ou la télévision, mais

39
Entrevue no 4
173

également prendre part aux débats, et surtout réagir à la nouvelle et se faire entendre.
Par ailleurs, avec Facebook, le parti politique bénéficierait « d’un retour sur
investissement », ce que le parti politique n’a pas forcément via les médias traditionnels.
Ainsi, l’un des participants explique qu’en période électorale, le recours à la publicité
sur Facebook est très important, car elle permettrait de pointer les électeurs qui vont
porter un geste en faveur du parti le « jour J », ce que la publicité traditionnelle ne
permet pas. Des propos étayés par un autre participant, qui affirme que « les gens qui
votent sont sur Facebook. Ils s’y informent ».

Au-delà de l’aspect publicitaire de Facebook, deux participants ajoutent qu’il ne faut


pas y voir uniquement un rapport propagandiste, mais plutôt un rapport
complémentaire avec les médias traditionnels. Facebook donnerait de la visibilité aux
médias traditionnels selon l’un des répondants. « Je génère des milliers de dollars aux
médias traditionnels en mettant des liens sur Facebook qui renvoient à leur page. Je
leur génère des audiences même quand ils ne disent pas des choses gentilles à notre
sujet »40. Un autre répondant affirme qu’il est moins facile d’avoir une portée globale
sur Facebook comparativement aux médias traditionnels :

« Prenons l’exemple de l’émission “La joute”. Cette dernière s’adresse


à des centaines de milliers de personnes très facilement. Alors que sur
Facebook, on va devoir faire plusieurs posts qui fonctionnent très bien
pour s’assurer que le message a bien été compris et qu’il va drainer une
réflexion derrière »41.

40
Entrevue no 1

41
Entrevue no 3
174

Un autre aspect pointé par les participants par rapport aux médias traditionnels est la
question des coûts. Les quatre répondants affirment que Facebook est le meilleur
moyen de rejoindre les Québécois de la façon la moins coûteuse, par rapport aux autres
moyens de publicité traditionnels. L’un des participants explique que Facebook est un
moyen efficace et abordable, notamment pour les formations politiques émergentes,
qui n’ont pas forcément les mêmes moyens que les grands partis politiques pour faire
de la publicité et faire connaître leurs candidats.

Même en termes d’investissement publicitaire, les répondants affirment que via ce


média, ils pouvaient bénéficier d’un très bon rapport qualité-prix. Un des répondants,
par exemple, affirme que la publicité à la télévision lui coûterait entre 10 000 et 30 000
dollars, et ce, pour toucher un nombre inconnu de personnes, alors que sur Facebook,
il serait capable de voir en temps réel les personnes qui regardent cette publicité pour
les recibler plus tard. La constance et fréquence des publications sur Facebook
constitue donc un avantage majeur.

Nous avons interrogé les participants sur les raisons de la constance et la fréquence des
publications sur les pages des partis politiques sur Facebook. Outre le fait de vouloir
contrecarrer leur faible couverture dans les médias traditionnels, Facebook permettrait,
selon les répondants, d’assurer une présence continue dictée par l’effervescence
politique ambiante, mais également par la conjoncture électorale.

Par exemple, pendant les 39 jours de campagne électorale, un des répondants nous
explique que le mot d’ordre au sein de son équipe de communication était de maintenir
une fréquence de publication très élevée sur les réseaux socionumériques et assurer une
veille constante sur les médias en général et ceux des autres partis politiques en
particulier, l’objectif étant de cibler les opportunités politiques qui peuvent apparaître,
175

ainsi que les thèmes porteurs qui peuvent surgir à l’ordre du jour, pour s’y positionner
et réagir rapidement.

À ce propos, un autre responsable nous a informé de la chose suivante : le dimanche


soir précédant le vote final d’octobre 2018 et à la suite d’une sortie médiatique de Justin
Trudeau sur l’entente signée entre le Canada et les États-Unis concernant l’ALENA,
son chef de parti à l’époque a appelé son directeur de communication à 23h en urgence
pour lui proposer de tenir une vidéo en direct sur Facebook, l’objectif étant d’expliquer
aux citoyens les retombées « déplorables », selon le répondant, qu’allait avoir cette
entente sur l’avenir économique du Québec et saisissant sa brève allocution pour faire
un appel à un vote pour son parti.

Avec Facebook, il devient important de nourrir l’intérêt des citoyens, mais également
l’entretenir, notamment avec les actualités qui sont au centre des préoccupations des
gens, et qui de ce fait, deviennent le centre d’intérêt du parti politique également. En
effet, la richesse de l’actualité politique est ce qui fait la particularité du monde
politique et pousse le parti politique à réagir et à s’exprimer. C’est ce qui fait en sorte
qu’il y a constamment quelque chose à dire sur Facebook d’après l’un des participants.
« Si on ne poste pas de publications, les gens vont dire que nous ne sommes pas
présents », rappelle un autre répondant. Des propos qui rejoignent également ceux d’un
autre responsable qui ajoute que cette présence serait une obligation : « Les gens qui
s’intéressent à la politique et donc au minimum à la chose publique ont des opinions
sur ce qui se passe dans l’espace public et l’actualité. Ils s’attendent que les gens qui
dirigent le Québec aient le même intérêt pour la chose publique »42.

42
Entrevue no 4
176

Si l’effervescence politique ambiante apporte des éléments factuels importants pour


l’objectivation des publications sur Facebook, la sélection des actualités et la manière
de les aborder demeurent un outil tactique aux mains du parti politique, lui permettant
d’avoir le pouvoir sur l’agenda du débat. En ce sens, les partis politiques choisissent le
« bon moment » et le « comment » se positionner stratégiquement par rapport à
certaines actualités, de façon soit à conforter leur positionnement ou à mettre en péril
celui des autres partis politiques. « Nous sélectionnons quel genre d’informations nous
communiquons, les éléments à mettre en lumière et ceux sur lesquels nous voulons que
les gens réfléchissent »43 ; c’est dans ces propos que l’un des participants a expliqué
comment la constance et la fréquence des publications restent tributaires d’un enjeu
beaucoup plus important, qui est celui du positionnement.

4.4.2 L’importance et le suivi des commentaires des citoyens

« Quelles considérations porte le parti aux commentaires des citoyens ? » Cette


question a révélé que l’importance accordée aux commentaires était reliée à deux
variables. La première, vraisemblablement très importante, compte tenu de la longueur
des propos tenus à son sujet. Elle concerne la forme, le format et le mode d’énonciation
des contenus postés, ainsi que leur capacité à générer des interactions. La seconde,
vraisemblablement moins importante, concerne le fonds de ces publications et leur
degré de correspondance aux attentes des citoyens.

Les commentaires permettent aux partis politiques d’évaluer si le format des


publications ou leur contenu sont intéressants et correspondent aux attentes. Ce feed-
back est nécessaire, car permettant de mieux adapter les communications dans le futur.

43
Entrevue no 1
177

Les commentaires permettent d’observer les tendances générales sur certains sujets.
« L’important ce n’est pas que les gens soient d’accord ou non avec ces sujets, mais
c’est d’avoir un espace de discussion duquel est capable de naitre quelque chose de
positif, c’est-à-dire une interaction »44, c’est ce que développe l’un des répondants en
rappelant que les outils d’analyse de Facebook leur permettent de déterminer les
barèmes d’interaction sur certains sujets et prédire par conséquent les potentialités d’y
agir en renforçant les contenus comme l’étayent les propos suivants :

« Nous regardons constamment nos chiffres via nos outils d’analyse sur
Facebook. Quand il y a un pic dans les commentaires et les interactions
sur certains sujets, cela veut dire qu’il y a peut-être quelque chose de bon,
ou quelque chose qui polarise. Cela nous pousse à renforcer nos choix de
contenus et notre attention là-dessus » 45.

Il rajoute également :

« Vous savez, qu’il s’agisse de commentaires positifs ou négatifs sur un


article ou un événement, cela prouve qu’il y a un intérêt. Il y a le côté
parlez en bien, parlez-en en mal, mais parlez-en, qui est très fort pour
nous sur les médias sociaux ».

Les commentaires des citoyens sont donc un baromètre pour le parti et un reflet de la
manière dont la population a reçu et perçu ses contenus, d’où l’importance des
stratégies d’énonciation de ces contenus. Cette question touchant aux techniques
d’énonciation des messages politiques semble être un aspect fort important soulevé,
notamment par l’un des répondants. Ce dernier rappelle que la manière dont le message

44
Entrevue no 2

45
Entrevue no 1
178

est énoncé impacte inévitablement la manière dont les gens vont l’assimiler. Il rajoute
qu’il faut faire un processus de réflexion bien stratégique pour construire le message.
Pour étayer ses propos, le participant nous a donné un exemple tangible de leur
technique d’idéation, puis d’énonciation de l’un de leurs messages.

« Sur la question des 18000 dossiers d’immigrants que le gouvernement


caquiste a annoncé vouloir détruire, il était important qu’on poste un
message pour communiquer notre position sur la question. Toutes les
publications des autres partis faisaient du bashing sur Legault, alors que
ce qu’il fallait faire c’est trouver le moyen de critiquer cette action, mais
sans nécessairement citer Legault et son gouvernement. Plutôt dire, si cette
mesure est appliquée, elle n’aura pas d’allure. Les gens diront oui vous
avez raison. Et en commentaire, expliquer qu’il s’agit d’une mesure qui
sera mise en place par la CAQ. Là les gens réfléchissent » 46.

En rapport avec les fonds des publications, les commentaires des citoyens représentent,
selon les quatre répondants, une prise de pouls du peuple relativement à des questions
et enjeux portés par les partis politiques ou en lien avec les problèmes de la société en
général.

« Facebook sert à faire remonter les préoccupations, les doléances et les fâcheries des
gens, même si ces derniers ont tendance à commenter négativement » 47. C’est dans ces
propos qu’un des participants a résumé le rôle et l’importance des commentaires des
citoyens sur Facebook. Ces interactions sont un moyen de prendre le pouls des citoyens
et les sonder, au plus près, pour savoir ce qui les interpelle. Car, parfois les sujets
abordés ne sont pas forcément ceux qui les intéressent, comme le rappelle un autre

46
Entrevue no 3

47
Entrevue no 4
179

répondant, qui affirme que les commentaires sont le moyen de nous dire « au lieu de
parler de ce sujet, parlez plutôt de celui-là ». Il rajoute « Les gens ont leur propre
agenda ».

Le répondant 3 explique que les commentaires sont le moyen d’implication le plus


basique, le plus concret et le plus facile dont disposent certains citoyens pour défendre
leur point de vue et leur position sur certains sujets. « Ces gens-là ne s’intéressent
ordinairement pas à la politique et ne prennent jamais la parole en public, car ils
pensent que ce n’est pas de leur compétence » 48 selon lui. Toutefois, l’ampleur de
certains enjeux et l’anonymat permis par Facebook permettent à ces gens, certes de
prendre cette parole et faire remonter leurs revendications, mais permettent également
de faire remonter certains enjeux personnels. À ce sujet, le participant 1 rappelle que
les enjeux personnels peuvent se transformer en enjeux collectifs si les mêmes
revendications reviennent. Enfin, un autre répondant nous informe que les
commentaires sont parfois un moyen de déceler une communauté de gens qui ne font
pas encore partie de leur communauté, mais qui sont passionnés par certains sujets
abordés sur la page du parti politique. Cette prise de conscience facilite le processus de
ciblage de cette tranche de gens, et leur mise en action dans un second temps.

Sur le suivi que font les chefs de partis politiques de ces commentaires, les quatre
répondants semblent avoir des avis mitigés. L’un des répondants, par exemple,
explique que les longs déplacements fréquents de son chef de parti dans d’autres villes
constituent des occasions pour lui, de lire les messages dans « le train » et de
s’imprégner des dynamiques générales régnant sur les pages Facebook.

48
Entrevue no 3
180

Un autre responsable affirme que certains commentaires, les plus pertinents et les plus
récurrents, sont remontés aux chefs de cabinet du parti politique. Il ne s’agit pas comme
il le précise « des commentaires qui disent que c’est mauvais ce que vous faites, mais
plutôt des commentaires qui disent pourquoi c’est mauvais avec un raisonnement
derrière » 49. Ces interactions peuvent servir de bases de discussions, notamment lors
de l’élaboration des plans de communication ou des sorties médiatiques.

Le stratège de communication d’un parti politique que nous ne souhaitons pas nommer
reconnait faire une utilisation encore plus stratégique des commentaires des citoyens.
Il dit sélectionner des bouts de commentaires dans les propos des citoyens, ce qu’il
appelle « les lignes assassines » et les injecte directement dans les discours des leaders
politiques pendant les grands événements politiques ou les sorties médiatiques. Ces
quelques lignes en témoignent :

« Les lignes assassines qu’on suggère à nos députés ou aux chefs du parti,
ce sont des commentaires que j’ai vu passer sur Facebook ou les médias
sociaux. Est-ce que c’est du marketing politique. Oui, mais ça provient des
gens avant de provenir de nous. Tu t’inspires des gens pour bâtir tes lignes
de politique »50.

4.4.3 L’absence d’échanges personnalisés avec les citoyens

À la question, « pourquoi, d’après nos observations, il n’y aurait pas d’échanges


personnalisés avec les citoyens ? » Les quatre répondants semblaient évasifs. Si pour
deux participants, l’absence d’échanges personnalisés avec les citoyens est une
question de ressources, autrement dit le manque d’effectifs nécessaires pour répondre

49
Entrevue no 3

50
Entrevue no 1
181

aux posts de chaque citoyen, pour un autre répondant, « C’est stratégique » et ce, pour
plusieurs raisons particulières : 1) parce que les citoyens ont tendance à répondre « à
côté ». Leurs commentaires ou leurs questions n’ont parfois aucun lien avec le sujet
objet du post, 2) parce que le parti politique préfère laisser les citoyens interagir entre
eux sur le sujet. « C’est comme ça que le principe de communauté pourra fonctionner »,
3) parce que le parti prépare une sortie médiatique sur le sujet « nous ne voulons pas
de la concurrence. Les autres partis peuvent s’en saisir et discuter avant nous » et 4)
parce que le parti politique n’a pas nécessairement la main-d’œuvre pour répondre à
toutes les questions.

4.4.4 Les éditions sur les commentaires de citoyens

À la question, pourquoi vous procédez à des éditions, notamment des suppressions de


commentaires des citoyens ? Les quatre répondants étaient unanimes. « Les
commentaires qui sont supprimés sont ceux où il y a des attaques personnelles ou des
insultes, ce qui crée un mauvais climat sur la page » 51. Ces propos d’un des répondants
résumeraient en fait les raisons qui poussent le parti politique à procéder à de telles
pratiques. Les autres responsables affirment que l’apparition de ce genre de
commentaires irrespectueux et incivils est une occasion pour le gestionnaire du site de
rappeler les règles de nétiquette du média, qui sont formelles et définissent les règles
de conduite et de politesse à adopter.

4.4.5 Le malaise politique et le rôle de Facebook

Les quatre répondants reconnaissent que le pays traverse une crise de malaise politique
et démocratique, qui n’est d’ailleurs pas exclusive au Québec, mais à toutes les

51
Entrevue no 2
182

démocraties occidentales. Dans une dynamique d’incrimination mutuelle, les


répondants affirment que cette crise serait tributaire de l’échec des élites politiques à
remplir leurs promesses électorales, des promesses qui ont fini par créer une cassure et
un clivage profond entre le politique et les citoyens les rendant de plus en plus cyniques,
désintéressés par la politique, voire même des victimes de cette dernière.

« Mais c’est normal qu’on soit dans le malaise quand les partis font de la
politique politicienne. Ces partis qui veulent gagner en faisant une grande
tente et en mettant ben du monde dedans. Les partis qui cherchent à
détruire les institutions en créant de nouvelles rationalités qui les
affaiblissent. Leur discours n’est pas porteur de grand projet comme
collectif. Il détruit les solidarités » 52.

C’est dans ces propos qu’un des participants explique les causes de ce malaise politique
en ajoutant que son parti politique ne répondait pas aux schèmes de ce qu’il appelle
« les big partis politiques ».

Un autre participant affirme que le cynisme est un phénomène dont tout monde est
responsable à sa façon. Que ce soient les citoyens, qui n’exercent pas leurs
responsabilités civiques, les médias qui n’approfondissent pas la compréhension de
certains enjeux et font du marketing de masse, et les politiciens qui sont de moins en
moins crédibles, tout le monde contribue à rendre ce cynisme de plus en plus patent.

52
Entrevue no 1
183

Le stratège d’un des partis politiques légitime, pour sa part, cette montée de cynisme
en affirmant :

« Comment voulez-vous que les citoyens ne soient pas cyniques ? Ils sortent
de plusieurs années de corruption, avec le gouvernement libéral. La
désaffection vis-à-vis des politiciens qui pour eux ont le même profil. Ils
viennent de la même classe. Ils sont aisés et riches. Ils n’ont pas forcément
conscience de la réalité du peuple, l’austérité, des promesses pas tenues,
les mensonges. Grosso modo, tout cela fait que le monde ne se sente pas
concerné par la politique, il ne se sent pas atteint par la politique, mais
plutôt comme des victimes de la politique » 53.

Ce même responsable rajoute que cette crise n’est pas à délier de celle du libéralisme
politique dans son ensemble, mais également de la capacité des communications à
renforcer l’action citoyenne « qui a tendance à s’autonomiser et à se
désinstitutionnaliser ».

Sur le rôle joué par Facebook dans le cadre de ce malaise, les quatre répondants
s’accordent pour dire que Facebook est une tribune sans filtre accessible à tous les
citoyens pour qu’ils fassent part de leurs préoccupations et s’expriment librement.
Certes, « il ne remplacera jamais la rencontre du politicien avec les gens sur le terrain
et l’occasion qu’il a de les regarder dans le blanc des yeux » comme disait le répondant
4, mais il permet de les rapprocher, de les humaniser, d’accroître l’esprit de proximité
avec eux selon un autre répondant. Des propos partagés par le répondant 1 qui affirme :

53
Entrevue no 3
184

« Le cynisme est un phénomène où nous avons tous une responsabilité. Que


ce soient les citoyens, les politiques ou les médias. Par ailleurs, les médias
sociaux comme ils peuvent jouer un rôle négatif et créer du cynisme, ils
peuvent néanmoins rapprocher les citoyens des élus et casser l’idée qu’on
se fait de la politique » 54.

C’est dans cet ordre d’idées que le répondant 2 affirme que Facebook donne aux
citoyens une plus grande influence : « Les gens veulent du changement, plus de
transparence, plus de contrôle politique. Ils veulent pouvoir renvoyer un député si ce
dernier a commis un outrage important » 55. En affirmant ces propos, ce participant a
expliqué en quoi la communication numérique en général viendrait en appui à cette
volonté du peuple « d’exploser les cadres politiques ». Elle jouerait selon lui un rôle
important dans la mise en action de ces derniers, et dans la création de solidarités entre
eux, même si ces derniers sont différents et ont des intérêts divergents.

Ce que Facebook permet, selon lui, c’est d’amener les gens à avoir des discussions
fécondes qui créent une unicité entre eux ;

« C’est les mener à se dire et à se rendre compte qu’ils partagent des


intérêts collectifs et communs. On ne peut pas dire aux gens, vous savez :
vous autres là, vous avez plus ensemble que ce que vous pensez. Vous
partagez plus que vos différences. Par contre en les laissant discuter sur
Facebook, on les amène à trouver des similitudes entre eux, à se

54
Entrevue no 1

55
Entrevue no 2
185

reconnaitre à travers des symboles, à travers une vision collective de


demain qui est fédératrice » 56.

4.4.6 Facebook et l’espace public ?

Une des questions importantes dans le cadre de cette recherche est de savoir si
Facebook constitue un espace public et dans quelles mesures il l’est ou ne l’est pas. Là
encore, les avis des quatre répondants divergeaient.

Pour le participant 2 par exemple, si Facebook tend à globaliser les enjeux, à


démocratiser la sphère publique et à augmenter la capacité des gens à s’exprimer, il
affaiblit selon lui l’espace public traditionnel. « La condition d’existence de Facebook
repose sur l’écrasement des mécanismes de l’espace public traditionnel » 57. C’est dans
ces propos que ce répondant explique comment Facebook serait néfaste pour le débat
public, car son existence même détruirait les institutions de « Gatekeeping » qui
permettaient au débat public de s’orchestrer de manière démocratique.

Les médias traditionnels amenaient selon lui une diversité d’opinion, des contenus de
qualité et surtout raisonnaient les opinions minoritaires, à travers des mécanismes de
contrôle et de sélection. Il ajoute « que plus Facebook grossirait, plus il y aura des
gens qui auront accès à la discussion politique et plus le contenu de base de leurs
discussions se dégraderait ».

Ces propos semblent tout à fait contradictoires avec ce qu’affirme un autre participant,
qui explique que Facebook serait un espace public débridé où toutes les expressions se

56
Entrevue no 1

57
Entrevue no 1
186

valent. Les plus avertis politiquement côtoient ceux qui n’ont aucun bagage politique.
« Tu peux avoir un débat très virulent entre une personne qui a une grande culture
politique et une autre qui n’en a aucune, sans que l’une soit plus forte que l’autre. Le
plus fort, c’est celui qui arrive à communiquer le mieux ses idées de manière
raisonnée » 58. Le répondant 4 a ajouté, par ailleurs, une dimension importante qui
indique qu’ultimement, Facebook serait un espace social public, plus qu’un espace
citoyen, car chaque individu a le moyen de s’exprimer avec ses propres propos, mais
également ses valeurs.

Ces propos rejoignent d’ailleurs ceux d’un autre participant qui souligne que Facebook
redéfinit les rôles et les règles entre les élus et les citoyens. Une situation ou une
remarque d’un individu concernant un élu peut vite devenir virale et permettrait, dans
certains cas, de retenir l’attention médiatique. Il explique, à ce propos, qu’auparavant
les acteurs de l’agenda étaient les politiciens et les médias, alors qu’aujourd’hui, les
citoyens ordinaires arrivent à influencer l’agenda politique. Il cite, dans ce contexte, ce
qui se passe en France avec le mouvement des « Gilets jaunes » et comment, ces
derniers sont arrivés à faire entendre leur revendication via notamment les réseaux
socionumériques.

4.4.7 Facebook et citoyenneté

Pour les quatre répondants, la citoyenneté se joue également sur Facebook, et ce, à
plusieurs égards. Le participant 2 affirme par exemple :

« Je pense qu’il y a pas mal de gens sur Facebook qui ne se sentent pas
citoyens québécois. Ils se sentent marginalisés et en dehors de la frange.
Si ces gens se font parler par les bonnes personnes sur Facebook, si les

58
Entrevue no 4
187

organisations politiques font l’effort d’aller les chercher, on est capable


d’amener ces gens qui ne sont pas forcément connectés sur le débat
politique à avoir des discussions politiques » 59.

Il explique que le partage d’information et toutes les actions que son parti politique
entreprend sur Facebook incarnent un travail d’éducation et de politisation pour un bon
nombre de gens. Par ailleurs, ce même répondant ajoute que le phénomène des
personnes qui font des vidéos « fâchées » dans leurs chambres ou dans leurs voitures
est un autre exemple de prise de parole citoyenne. Un genre de « pattern » d’expression
citoyenne qui est devenu un schème intériorisé par plusieurs. « Il s’agit quelque part,
d’une forme de politisation de base importante qui est l’un des premiers mécanismes
d’accès à la participation citoyenne » 60.

Ces allégations rejoignent celles des trois autres participants, qui rappellent qu’être
citoyen ne se cantonne pas au fait de voter, et que le devoir de ces derniers était
également de participer au débat, de poser des questions et de s’informer de l’actualité
politique, afin de prendre des décisions raisonnées. Le répondant 3 souligne également
que sur Facebook il y aurait autant de personnes expertes en politique qui posent des
questions spécifiques, sur « comment il est possible de gérer différemment les
programmes du parti politique ». Or, il y aurait aussi des gens qui posent des questions
très simples, mais qui contribuent à enrichir le débat. « Parfois les citoyens peuvent
être à l’origine de très bonnes idées pour le parti » 61, affirme l’un des répondants.

59
Entrevue no 2

60
Entrevue no 2

61
Entrevue no 1
188

Le rapport au politique que les citoyens expriment sur Facebook serait donc selon ce
même répondant un rapport de connexion, d’interaction, d’inter-informativité et
d’interinfluence. « D’un côté le citoyen va influer et démontrer son implication vis-à-
vis du parti en commentant, en mettant des « likes », en critiquant, en bloquant et en
partageant des messages. Et le parti peut également influer sur les citoyens en les
informant » 62. Les mêmes propos sont avancés par le participant 4 qui ajoute que le
rapport au politique sur Facebook est le même rapport qu’avec les médias. L’un a
besoin de l’autre. « Autant le citoyen a besoin de Facebook pour s’informer, autant le
parti a besoin du citoyen pour écouter son message » 63.

4.4.8 Facebook et le marketing politique

Une dernière question a été posée aux participants, bien que le sujet ait été évoqué à
plusieurs reprises dans la discussion. La question leur demandait de donner leur avis
sur le marketing politique et en quoi Facebook viendrait en appui à ses démarches.
Contrairement à ce à quoi on s’attendait, les quatre participants étaient parfaitement
l’aise avec ce concept en affirmant que le marketing politique est un incontournable et
un outil de communication politique fort mobilisé dans leur stratégie.

« On a beau être vertueux, mais on ne peut pas ne pas le faire. Toutefois,


quand la stratégie du parti devient juste du marketing politique, oui c’est
dangereux. Il faut créer l’équilibre entre la communication politique et le
marketing politique » 64.

62
Entrevue no 1

63
Entrevue no 4

64
Entrevue no 4
189

C’est dans ces propos que le répondant 4 s’est exprimé sur le rôle que jouait le
marketing politique au sein de son parti et où Facebook viendrait en appui.

Des affirmations partagées par un autre stratège qui avance que le marketing était un
outil qui permettait d’informer la population de ce qui l’intéresse. Il explique que ce
n’est pas tout le monde qui va lire le gros programme politique de 47 pages de son parti
pour trouver une mesure qui l’intéresse :

« Par contre, avec la technologie j’ai le moyen de dire à Facebook que tous
ceux qui s’intéressent aux questions de l’environnement voient la publicité
que nous avons réalisée sur ce sujet. Au même titre que tous ceux qui sont
aux études vont voir les mesures que nous avons faites pour les étudiants.
Je sais que cela peut avoir une connotation mercantile, mais c’est
également un outil qui sert à intéresser les gens à la politique et pour
donner un aspect positif à cette dernière » 65.

Bien que son aspect stratégique tende à prendre le dessus, il n’en demeure pas moins
que c’est l’intention d’usage qui détermine ses objectifs comme c’est formulé dans les
propos d’un autre participant :

« Quand on pense au marketing politique on pense automatiquement au


Big data, à la collecte de données à l’insu des citoyens, à la dénaturation
du message politique au profit de son adaptation en fonction du public et
du contexte. Toutefois, comme le dit Beaugrand : le marketing politique ça
peut être la meilleure ou la pire des choses suivant l’usage dont tu en fais »
66
.

65
Entrevue no 1

66
Entrevue no 2
190

Le répondant termine en expliquant que le marketing politique est un moyen pour lui
d’informer la population.

4.5 Conclusion partielle

Les stratèges de communication interrogés ont répondu à un certain nombre de


questions de notre grille portant, entre autres, sur les objectifs politiques derrière
l’usage de Facebook ainsi que leurs perceptions en regard de cet usage. On a ainsi parlé
de la valeur ajoutée de Facebook comparativement aux médias traditionnels, de
l’importance accordée aux commentaires des citoyens, notamment par le chef du parti
politique, de même que le rôle que ce média pouvait jouer dans le cadre du malaise
politique québécois. D’autres questions ont été évoquées, notamment le lien entre
Facebook et l’espace public ou encore avec la question de citoyenneté.

Somme toute, la majorité des répondants partagent l’idée que Facebook serait un outil
de visibilité dont la particularité résiderait dans le fait qu’il permet aux partis de diffuser
des contenus partisans sans passer par les mécanismes de « Gatekeeping » qu’on
retrouverait dans l’espace public traditionnel. Par ailleurs, et en plus de leur permettre
de créer un discours parallèle circulant dans l’espace public, Facebook servirait aux
partis politiques à faire du marketing politique. Les outils mis en ligne pour permettre
les échanges entre citoyens contribuent à la récolte de données servant à l’identification
des électeurs potentiels et à leur ciblage grâce à des messages taillés. D’ailleurs, les
quatre répondants justifient le recours au marketing politique, perçu comme un
incontournable dans n’importe quelle course électorale.

Facebook serait également un espace public, ne serait-ce qu’en regard de l’idée qu’il
permet aux gens de déployer leurs opinions et d’intervenir sur divers sujets avec leurs
propres mots, moyens et niveaux d’information. Ainsi, les plus avertis politiquement
côtoieraient ceux n’ayant aucun bagage politique dans une dynamique d’échange
191

s’opérant autour de l’enjeu abordé. Ces prises de paroles sont assimilées par les
répondants comme une certaine forme de politisation de base, l’un des premiers paliers
d’accès à la participation citoyenne.
192

VOLET 2- L’OBSERVATION DES PAGES FACEBOOK DES PARTIS


POLITIQUES

4.6 Introduction

Rappelons que la capture des pages Facebook des quatre partis politiques s’est faite le
2 octobre 2018. Chacune de ces pages s’est prêtée à quatre volets d’analyse : le premier
portait sur la page elle-même ; son audience, son activité, la fréquence des publications,
le nombre de personnes « Followers »67 ou « suiveurs » ayant réagi à ses contenus en
cliquant sur la mention (« j’aime » « like »), le nombre de partages faits par ces
personnes pour ces contenus.

Le deuxième volet consistait en l’analyse des logiques communicationnelles circulant


sur ces pages. Enfin, le troisième volet était consacré aux contenus diffusés par le parti
politique sur son mur, ce qu’on appelle dans le jargon de Facebook les « Statuts »68, «
Posts » ou « publications », ainsi que les stratégies discursives mobilisées pour leur
énonciation.

67
Dans le jargon de Facebook, les Followers sont les utilisateurs abonnés au compte des partis politiques

68
Dans le cadre de cette recherche, nous utiliserons ces trois vocables (Statuts, posts, publications) de
manière interchangeable.
193

Par ailleurs et avant de débuter notre analyse, nous pensons qu’il est important de
s’arrêter sur le climat politique dans lequel s’est inscrite notre observation pour cette
recherche.

4.6.1 Portrait du climat politique ambiant au moment de notre recherche

L’observation des stratégies d’usage des quatre partis politiques de Facebook exige au
préalable un regard macro et micro sur le contexte sociopolitique ambiant dans lequel
se sont tenues les dynamiques communicationnelles entre ces quatre formations
politiques et les citoyens. Bien que nous ne disposions pas de la technicité des
spécialistes en sciences politiques pour pouvoir décrire ce contexte, il n’en demeure
pas moins que certains constats primaires et généraux peuvent être établis.

La période de notre recherche a coïncidé avec un moment très particulier au chapitre


politique du Québec. Il s’agit de la tenue des élections provinciales, qui se sont
déroulées en octobre 2018, et dont les résultats ont marqué un tournant important dans
la sphère politique québécoise à l’issue d’une campagne électorale, qualifiée de
difficile (Giasson, 2018).

Les résultats des élections du 1er octobre 2018 incarnent, selon la majorité des
commentateurs et analystes politiques, une percée historique, car elle tourne la page
sur deux formations politiques, les plus anciennes, ayant gouverné le Québec depuis
50 ans ; le PLQ et le PQ. C’est la première fois depuis 1976 qu’un parti politique
n’ayant jamais formé le gouvernement au Québec remporte la victoire. Une victoire
symptomatique d’un nouveau vouloir politique, caractérisé par la rupture avec le passé
et ses modèles de gouvernance (Giasson et al., 2018c).
194

Au niveau micro de ce contexte, chaque parti politique faisait face à des défis qui sont
inhérents à son positionnement et qui donnaient un sens à ses actions en tant que
formation politique engagée dans le combat politique.

La CAQ (le parti challenger) menait des actions pour arriver au pouvoir en mettant de
l’avant un positionnement qui consiste à maîtriser la gestion de l’État et à l’orienter
vers une logique entrepreneuriale pour favoriser le développement économique du
Québec. Il promettait de réduire les dépenses et faire baisser les impôts d’un côté et
prévoyait des investissements pour soutenir les familles, et bonifier les services publics
de l’autre, particulièrement l’éducation. Ce parti politique se positionnait également sur
l’axe identitaire en s’affrontant sur le même terrain que le PQ pour la défense de la
laïcité, des valeurs québécoises et sur le sujet du multiculturalisme et de l’immigration.

Le climat ambiant était également celui d’un « ras-le-bol » général des citoyens du PLQ
(le parti sortant/au pouvoir), dont le mandat était caractérisé par un bilan économique
sain et des finances publiques équilibrées, mais également par un bilan qui restait
entaché par des histoires de corruption, par l’austérité, les compressions budgétaires et
des coupes insensibles ayant touché de plus en plus les services directs à la population.
Le PLQ menait une bataille électorale contre les autres partis politiques, entre autres la
CAQ (le challenger) qui empiétait sur « ses plates-bandes » en faisant de l’économie,
notamment, son cheval de bataille.

C’est également le contexte du PQ (le parti challenger de l’opposition), qui se


proclamait comme la solution de rechange valable au PLQ, mais dont « l’enseigne »
projetait l’image d’une formation en plein déclin. Au moment de la collecte des
données, ce parti politique a décidé de ne pas se positionner sur ce qui fonde son
idéologie, c’est-à-dire la question identitaire et le projet indépendantiste, qui ont
longtemps dominé le débat public. Le parti politique a changé son « fusil de bataille »
195

en mettant au cœur de son message public, la question de l’équité sociale, en détachant


les politiques publiques du débat électoral référendaire, et en offrant des réponses à
plusieurs des défis actuels que connait le Québec.

Enfin, le contexte ambiant est celui du parti de QS (le parti minoritaire), un parti bien
établi, certes, mais qui multiplie les actions pour améliorer sa position sur l’échiquier
politique. Un parti dont l’action politique, depuis des années, gravite autour de la
question environnementale, des initiatives citoyennes, que ce soit pour l’accès à la
justice, l’amélioration de l’accès aux soins de santé ou au logement, pour
l’alphabétisation et pour l’égalité des genres, notamment. Bref, le contexte des
échanges est celui d’un environnement sociopolitique « quelque peu chaotique »,
marqué par la fragmentation, par un goût du changement (Giasson et al., 2018c), par le
non tenu des promesses électorales, et donc par la perte de confiance des citoyens
envers leurs acteurs politiques ; une confiance qui fonde en grande partie leur légitimité
politique.

4.6.2 L’audience des pages Facebook

Par audience, nous entendons le nombre de « followers » qui sont abonnés ou suivent
les pages Facebook des quatre partis politiques. Ce nombre a fluctué depuis 2014, et il
nous a paru pertinent de souligner cette évolution dans le cadre de cette figure.
196

Figure 4 : Progression de la popularité des pages Facebook entre 2014 et 201869

La figure suivante démontre que tous les partis politiques ont vu leur audience
augmenter, voire quadrupler en 4 ans. Cette progression ne semble pas étrangère au fait
que les Québécois ont recours, de plus en plus, aux réseaux socionumériques,
notamment Facebook comme source d’information politique. D’ailleurs, ces résultats
trouvent résonnance dans les statistiques du CEFRIO de 2018 qui affirment que 79%
des Québécois adultes âgés de 18 à 44 ans suivent les actualités et les nouvelles via
cette plateforme.

Étant donné que la capture des pages Facebook s’est faite le 2 octobre 2018, le
lendemain des élections, et donc en pleins résultats de la campagne électorale, par

69
Source : corpus des publications (voir annexe C)
197

curiosité, nous voulions savoir si les audiences avaient changé dépendamment des
résultats des élections, chose qui a été confirmée.

Tableau 0.2 : Popularité des pages Facebook des quatre partis politiques après les
élections de 201870

NOMBRE NOMBRE TAUX DE NOMBRE NOMBRE TAUX DE


D’ABONNES D’ABONNES PROGRESSI D’ABONNES D’ABONNES PROGRESSI
(MENTION (MENTION ON (MENTION (MENTION ON
« J’AIME ») « J’AIME ») « SUIVRE ») « SUIVRE »)
AVANT LES APRES LES AVANT LES APRES LES
ELECTIONS ELECTIONS ELECTIONS ELECTIONS
2018 2018 2018 2018
CAQ 66 005 67 166 1,8% 64 967 66 560 2%
PLQ 108 470 52 155 -51% 107 151 52 302 -51%
PQ 174 969 174 281 -0,39% 160 182 160 448 0,16%
QS 51 494 108 723 11% 50 174 108204 116%

La première observation qu’on pourrait faire au sujet des audiences des pages Facebook
des quatre partis politiques est qu’elles ont largement fluctué ces derniers mois. En
effet, force est de constater que certains partis politiques ont vu leur nombre d’abonnés
diminuer en milliers comme c’est le cas du PLQ, qui a connu une baisse de 51% de ses
abonnés, les deux mentions confondues (« j’aime et suivre »), ou par centaines comme
c’est le cas du PQ (une baisse de près de 1% des abonnés, les deux mentions
confondues (« j’aime et suivre »).

En revanche, pour les deux autres partis politiques, notamment la CAQ, qui a remporté
les élections, ou encore Québec solidaire, qui a doublé sa part du vote en 2018, on

70
Source : corpus des publications (voir annexe C)
198

constate qu’ils ont réalisé des gains importants d’abonnés pendant la course électorale.
Le premier parti par exemple a vu le nombre de ses abonnés, les deux mentions
confondues « j’aime et suivre », augmenter de près de 2%.

L’évolution notoire la plus remarquée est celle qui concerne le parti Québec solidaire,
qui s’est vu augmenter de 100% le nombre de ses abonnés qui le suivent.

Un « zoom » sur ces données permet d’affirmer que Facebook est un baromètre assez
important du climat politique ambiant et de la popularité d’un parti politique. Il reste
toutefois un baromètre qui fluctue au goût des aléas politiques rythmant la vie publique
québécoise.

4.6.3 L’activité sur les pages Facebook

L’activité rend compte du nombre de contenus postés (statuts, vidéos, articles, textes,
communiqués, hyperliens, images, notamment) et du nombre de réactions des citoyens
(mentions « j’aime », commentaires, partages, notamment) à ces dernières. Cette
activité est l’indicateur, à priori, de l’effort de communication déployé, par chaque parti
sur sa page, et du degré d’interactivité du public avec lui. Le tableau suivant illustre le
nombre de publications postées par les partis politiques entre 2014 et 2018 ainsi que
les réactions suscitées.
199

Tableau 2 : Les activités sur les pages Facebook des quatre partis politiques71

Le parti Activités par 2014 2015 2016 2017 2018 Total Total
politique année Activités

CAQ Publications 431 597 595 422 320 2365 91125


(Statuts)

Activités 15930 12603 19543 17088 23596 88760


(commentaires,
partages, likes)

PLQ Publications 485 593 445 359 315 2197 196566


(Statuts)

Activités 44904 40939 36428 34897 37201 194369


(commentaires,
partages, likes)

PQ Publications - 185 577 589 549 1900 178565


(Statuts)

Activités - 20376 40510 3754 78234 176665


(commentaires,
partages, likes)

QS Publications 378 480 317 427 530 2132 138075


(Statuts)

Activités 16838 24682 20278 30024 44121 135943


(commentaires,
partages, likes)

Total 604331

71
Source : corpus des publications (voir annexe C)
200

Le premier constat que nous pouvons faire, c’est la constance dans la publication sur
Facebook des quatre partis politiques. En effet, ces derniers diffusent en moyenne 400
Posts par année depuis 2014, et ce, en raison de 150 publications en moyenne par
trimestre comme cela est visible dans le tableau.

Nous remarquons également que les activités sur les pages Facebook du PLQ et du PQ
sont beaucoup plus élevées que sur les pages des autres partis politiques, notamment
en termes de commentaires et de réponses aux commentaires. Ce constat peut
s’expliquer par plusieurs éléments, le premier étant que ces deux partis politiques sont
ceux qui ont le plus grand nombre d’abonnés comparativement aux autres partis. Le
second élément est que les pages de ces deux partis politiques ont été créées en 2008
contrairement à celles de QS et de la CAQ, créées respectivement en 2010 et 2012.
Enfin, nous pouvons expliquer ce niveau élevé d’activité par le fait que le PLQ et le
PQ sont les deux formations politiques ayant gouverné le Québec ces 10 dernières
années. Les débats, sur leurs pages, sont donc plus fréquents puisque les citoyens
commentent continuellement leurs actualités politiques, posent beaucoup de questions
sur le sens et la portée de certaines de leurs actions et s’indignent de la mauvaise gestion
ou de l’inefficience de certaines de leurs stratégies gouvernementales. Nous aborderons
plus en détail le contenu des commentaires dans la prochaine section.

4.6.4 Le contenu des statuts des pages Facebook

Par contenu des statuts, nous entendons les différentes sortes d’information postées sur
les pages Facebook des quatre partis politiques.

Mentionnons tout d’abord que les quatre pages des partis politiques présentent les
mêmes traits. C’est toujours le parti politique qui initie la communication, postant un
statut avec lequel le public peut interagir, soit en aimant, en commentant ou en
partageant.
201

Un statut type d’une page Facebook d’un parti politique se présente sous la forme d’un
court texte accompagnant ou commentant le contenu de la nouvelle ou l’actualité. Sur
l’ensemble des 615 publications des quatre partis politiques analysées, 30% des statuts
comportent des images (caricatures, images satiriques, images retouchées, des affiches
électorales et des graphiques, notamment), 25% des vidéos et reportages (intervention
du chef du parti ou de l’un de ses députés lors d’un événement de presse ou à
l’Assemblée nationale), et 27% sont des liens menant vers des contenus internes ou
externes en lien avec le parti politique.

Ces supports semblent être des véhicules privilégiés pour faire passer le message du
parti politique, voire générer plus de participation. En effet, loin d’être des supports
d’illustration, ces derniers portent eux-mêmes certains messages. Les photos, par
exemple, sont échangées non simplement comme des contenus à regarder, mais comme
des déclencheurs de conversation, comme l’illustre l’image suivante :

Figure 5 : Exemple d’image dans le statut d’une page Facebook de la CAQ

Les vidéos mises en avant dans les publications des partis politiques proviennent de
leurs chaînes YouTube. Elles mettent en avant soit des conférences de presse, soit des
passages du chef du parti politique ou de l’un ses députés, notamment à l’Assemblée
nationale. Ces vidéos, diffusées intégralement, sont utilisées, nous le rappelons, comme
202

le formulent les quatre stratèges de communication, afin de contrecarrer les filtres


médiatiques qui ne diffusent que quelques minutes de ces passages.

En ce qui concerne le texte qui accompagne les contenus des publications, nous avons
remarqué que ce dernier ne dépasse généralement pas quatre à cinq phrases. Il est sous
forme d’un énoncé bref qui, loin d’apporter une argumentation longuement construite,
a pour objectif principal d’informer, interpeller, voire « titiller » la curiosité des lecteurs.

Ces publications comportaient systématiquement un lien qui pointait vers une source
d’information externe à Facebook, que ce soit sur le blogue officiel du parti, sur la page
de son programme ou encore le site d’un quotidien, d’un journal ou d’une chaîne de
télévision.

Concernant l’origine des contenus accompagnant les statuts de la page Facebook du


parti politique, nous avons remarqué que seuls les contenus de QS sont des contenus
originaux et inédits. En ce sens, il s’agit de contenus ayant fait leur première apparition
sur Facebook. On parle de publicité électorale par exemple. Par contre, pour la CAQ,
le PLQ et le PQ, nous avons remarqué le contraire. Il ne s’agit pas de contenus
spécifiques ayant fait leur première apparition sur Facebook, mais de contenus produits
et diffusés initialement sur d’autres canaux d’informations et relayés ou commentés via
Facebook.

Si nous devons comprendre quelque chose de cette réalité, c’est que les partis politiques
qui n’ont pas beaucoup de moyens financiers pour s’acheter des espaces publicitaires
dans les médias traditionnels utilisent Facebook comme principal véhicule de leur
contenu. D’ailleurs, cette réalité entérine ce que l’un des répondants disait lors des
entrevues. Toutefois, pour les autres partis politiques, le rôle des médias sociaux dans
la stratégie de promotion du parti vient en complément à leur stratégie globale et
203

l’objectif derrière est d’ouvrir le débat sur le positionnement des partis sur les sujets
abordés.

4.6.5 Les catégories des contenus des statuts des pages Facebook

Avant de s’attarder aux logiques de diffusion qui caractérisent les statuts de chaque
parti politique, nous voulons d’abord exposer les dominantes qui se dégagent des
contenus de ces statuts.

Nous remarquons que les contenus diffusés sur les pages des quatre partis politiques
sont hétéroclites, allant de l’information personnelle sur le chef du parti politique, aux
informations plus institutionnelles, aux informations politiques ainsi qu’aux
informations invitant à la mobilisation.

La deuxième dominante concerne l’auditoire ou le public cible. Nous avons remarqué


que les différents publics cibles auxquels s’adresse chaque parti politique sont agrégés
sur la même page. Tantôt on s’adresse aux jeunes, aux aînés, aux infirmiers, aux
familles, aux syndicats, notamment. Sachant que le ciblage vise à s’adresser à un
segment particulier de l’électorat, nous avons eu du mal à déterminer à quel segment
s’adressait le parti politique. L’assemblage des publics sur une même plateforme
participe à la confusion des discours.

Nous remarquons également que les quatre partis politiques se positionnent sur les
mêmes enjeux. Le PLQ, la CAQ et le PQ, et dans une moindre mesure QS, ont tous
plusieurs engagements qui ciblaient principalement deux profils, vraisemblablement
de prédilection pour les partis politiques ; les aînés, les familles et éventuellement les
étudiants. Parmi ces engagements, on parle de propositions touchant les programmes
sociaux, la bonification des allocations familiales, la baisse ou la gratuité de tarifs des
transports collectifs, une meilleure couverture des soins (entre autres pour les aînés),
204

les frais de scolarité, notamment, ainsi que des engagements plus macro portant sur les
grandes questions : l’économie, la santé, le développement des régions,
l’environnement, enjeux identitaires et immigration, entre autres.

Contenus promotionnels et de diffusion

Une prédominance d’informations sur les programmes électoraux sur les activités des
chefs des partis politiques et des députés est à remarquer dans ces contenus. On parle
d’informations sur les meetings, assemblées générales, les déplacements du chef du
parti politique, notamment. Le PQ et QS sont les deux partis faisant largement de
Facebook une plateforme d’acheminement des informations électorales, ainsi qu’un
moyen pour mobiliser les partisans sur ces activités.

Les partis politiques utilisent également Facebook pour diffuser des communications
officielles, des données relatives aux plateformes électorales, des actualités
promotionnelles en lien avec le programme politique du parti (promesses électorales,
actions politiques, communiqués de presse, prospectus sur le parti, des publicités, des
graphiques ou des articles commentés et relayés en provenance de journaux ou
d’émissions télévisées, des photos du chef de parti et des députés avec des slogans
promotionnels, notamment).

Toujours dans le registre de diffusion, les partis politiques utilisent Facebook


également pour poster des messages politiques composés de déclarations, d’attaques,
de positionnement sur des enjeux publics, ainsi que des réactions à l’actualité politique.
Pour ce genre de contenus, force est d’observer que chacun des partis politiques se
particularise par un style, une posture discursive et une approche stratégique de
diffusion différente. Nous verrons plus en détail ce volet, dans la prochaine section.
205

Contenus sur la couverture médiatique des actualités électorales

Nous avons observé que plusieurs des statuts des pages Facebook des partis politiques
utilisent ou partagent des contenus issus des médias traditionnels (par exemple des
articles ou actualités de quotidiens comme le Journal de Montréal ou Le Devoir, des
extraits d’émissions télé comme Radio-Canada, TVA, notamment).

Pour QS, par exemple, nous avons remarqué que c’est la couverture médiatique de
certains enjeux par les grands médias qui semble donner « le ton » de leurs publications.
En effet, force est de constater que 52% des statuts des publications de QS se présentent
sous format d’un commentaire sur le traitement médiatique accordé aux actualités des
différents partis politiques avec un renvoi vers les canaux journalistiques ayant diffusé
ou traité cette actualité.

Dans d’autres cas, cette pratique de partage de contenus des médias traditionnels
apparait comme une façon de commenter, réinterpréter ou critiquer les propos diffusés
dans la presse ou tenus lors de certains passages médiatiques du parti politique sur
divers canaux de diffusion. Ainsi, il peut arriver qu’un parti politique réagisse ou
commente le contenu d’une nouvelle publiée dans un média traditionnel, non dans un
but informationnel, mais plutôt comme un argument d’autorité pour étayer sa position
sur certains sujets, d’autant plus si cette actualité remet en question la probité d’un autre
parti politique. Le commentaire suivant publié dans l’un des statuts du PLQ illustre très
bien ces propos :
206

Figure 6 : Exemple de statut posté sur la page Facebook de la CAQ

Enfin, le parti politique peut recourir à cette pratique dans un but de neutralité ou
d’ambiguïté. L’idée est de ne pas mettre de l’avant la propre opinion du parti politique
sur certains sujets, en jouant la carte de l’objectivité. Une objectivité qui, par ailleurs,
semble biaisée en raison du mode d’énonciation du commentaire accompagnant la
publication et de la carte de l’ambiguïté, dans le sens où ces contenus médiatiques ne
sont appuyés d’aucun commentaire. L’idée est de laisser les citoyens interagir avec ces
derniers.

4.6.6 Les logiques de diffusion des statuts postés sur les pages Facebook

Les résultats présentés analysent les logiques derrière la communication des statuts des
partis politiques sur leurs pages Facebook. Ainsi, guidé par les catégories de notre grille
d’observation, nous avons été en mesure d’identifier certains indicateurs décrivant les
logiques communicationnelles qui sous-tendent les contenus circulant sur ces pages
Facebook. Nous avons ainsi identifié quatre logiques de communication des contenus
que nous pourrons catégoriser en logiques d’info-diffusion, de personnalisation,
d’interaction et de mobilisation.
207

Figure 7 : Logiques de communication dans les statuts des pages Facebook

Force est de constater qu’une grande partie des publications choisies pour chacun des
quatre partis politiques, durant les deux périodes d’observation, se situent dans la
logique de diffusion des informations à raison de 71% en moyenne. En ce sens, le parti
politique diffuse massivement et essentiellement tout ce qui va lui permettre de
présenter à ses abonnés les projets qu’il défend, d’expliquer son positionnement sur
certains dossiers et revendiquer ses compétences dans le traitement de certaines
problématiques publiques.

Pour ce qui est de la dimension interaction, nous avons remarqué que cette dernière
était quasi-absente dans les publications des partis politiques avec en moyenne 10%
des publications s’inscrivant dans cette logique. En effet, les réponses aux questions
directes et individuelles des citoyens sont rares. Les seuls commentaires émis par les
partis politiques, en la personne de leur gestionnaire de communautés sur leur mur, sont
des commentaires de rappel de la nétiquette ou des règles de bonne conduite sur leur
page Facebook.
208

Le choix de cette logique de communication a été évoqué d’ailleurs lors des entrevues,
où l’un des répondants nous a expliqué que le contenu des pages Facebook était
davantage communicationnel qu’interactionnel. Le parti politique publie donc
principalement et avant tout sur Facebook pour diffuser et faire la promotion de ses
contenus et rejoindre et cibler des publics avec des messages sans filtres.

Pour ce qui est du volet mobilisation, nous avons observé que les partis politiques
avaient recours davantage à cette dimension, soit pour inviter le public à des
événements, pour l’inviter à adhérer ou participer aux activités du parti ou encore pour
porter un geste significatif pour le parti, comme voter pour lui. Dans la plupart des cas,
les partis politiques utilisent un langage différent de celui employé pour faire de la
diffusion ou de l’information. On retrouve ainsi un ton plus familier, des injonctions à
agir « participez, likez, partagez, rendez-vous », des exclamations et des questions,
notamment. Pour ce qui est des « questions », nous avons remarqué que les
interrogations posées, dans les publications des partis politiques, ne sont pas, en fait,
des vraies questions, mais des amorces d’un monologue où les réponses à ces questions
sont déjà avancées. Comme c’est illustré dans les propos suivants :

« Vous croyez comme nous que 15 $ devrait être le minimum pour un travailleur au
Québec ? ». Repéré sur la page Facebook du PQ. Statut posté le 22 janvier 2018.

Des quatre formations, les partis politiques qui semblent privilégier davantage la
fonction mobilisation et interaction sont le PQ et QS puisque parmi les publications
analysées pour chacun des partis, près de 20% en moyenne entrent dans le registre de
l’interaction et de la mobilisation. S’il y a une explication à donner à cette différence,
c’est que ces deux partis politiques sont d’ancrage idéologique de gauche, aspirant à
développer une stratégie discursive de proximité promouvant la participation citoyenne
et se déclarant à l’écoute de la population.
209

4.6.7 Les iscursives mobilisées dans les statuts Facebook

Cette partie présente les stratégies discursives mobilisées derrière les statuts des pages
Facebook des quatre partis politiques. On parle des éléments de rhétorique mobilisés,
des statuts d’énonciation, des effets recherchés par les partis politiques à travers le
choix des contenus, leur hiérarchisation ainsi que leur lien avec le contexte.

D’emblée, mentionnons que les quatre partis politiques se positionnent, dans cette
recherche, sur les mêmes enjeux touchant l’économie, l’éducation, la santé, les
questions identitaires et d’immigration et l’environnement. La différence qui les
distingue réside en fait dans la posture discursive qu’ils affichent pour se positionner
sur ces enjeux.

Les Statuts de la CAQ : entre critiquer, argumenter et se positionner

Les Statuts de la CAQ suivent une stratégie discursive arrimant la critique,


l’argumentation et le positionnement. Leur cadrage thématique est un fin arrimage
entre la mise en avant des lignes de son programme et ses orientations politiques, de
même qu’un positionnement sur les autres enjeux sociaux connus dans l’espace public
et portés par les autres partis politiques.

Plus exactement, la CAQ prend le meilleur du programme de chaque parti et s’y


positionne en déclinant sa conception dans chaque dossier avec comme mot d’ordre :
le changement. Qu’il s’agisse du volet économique, du thème fondamental du
nationalisme et de l’identité ou encore des enjeux sociaux et de justice sociale. Ses
publications expliquent comment le parti compte résoudre les problèmes reconnus dans
chacun de ces dossiers, les mesures prioritaires qu’il ambitionne de prendre, ainsi que
la manière dont il compte les gérer. Voici un exemple de ces publications :
210

La CAQ s’engage à couvrir les traitements de fécondation in vitro pour les couples
infertiles. À tous les couples qui veulent fonder une famille et qui n’en sont pas
capables, à partir du 1er octobre, on va être là pour vous, et contrairement aux libéraux,
on ne vous laissera pas tomber. Pour tous les détails :
https ://[Link]/fr/blog/2018/09/11/offrir-a-tous-le-privilege-
detre-parents/. Repéré sur la page Facebook de la CAQ. Statut posté le 11 septembre
2018.

À travers la trame discursive des publications, et ce, depuis 2014, on pouvait déceler
une volonté claire, celle de 1) remettre en question les programmes des autres partis et
« miner » leur crédibilité en matière de gestion et de bonne gouvernance des enjeux
publics, et 2) faire ressortir les carences de leurs programmes sur lesquelles la CAQ
promet de se positionner en mettant en avant les actions qui seront menées dans ce
cadre :

Pour que les Québécois en aient pour leur argent, il faut leur donner un véritable État
moderne et efficace. Nous présentons aujourd’hui 4 mesures pour lutter contre le
gaspillage et la mauvaise gestion. Celles-ci permettront de faire des économies de 800
M$ par année. Pour tous les détails : [Link]
contre-le-gaspil…/ Repéré sur la page Facebook de la CAQ. Statut posté le 22 avril
2018.

La dimension centrale qui se dégage en filigrane des publications de la CAQ est celle
de la performance versus l’incompétence. Pour véhiculer cette impression de
compétence, la CAQ s’adresse aux citoyens avec des expressions comme : « nous
considérons qu’il faut » « nous proposons » « nous constatons » « nous tenons à
souligner » « nous vous offrons ». On parle de la performance et pertinence des
programmes du parti en ce qui concerne certains enjeux publics et sociaux, versus
l’incompétence, voire l’inefficacité du mode de gouvernance des autres partis qui se
partagent le pouvoir depuis des décennies sans être capables de faire avancer les choses.
Les discours sont souvent légitimés par des arguments d’autorité difficilement
contestables qu’ils ne peuvent que favoriser l’adhésion du public à leur teneur, et le
pousser à se sentir concerné. Citons à titre d’exemple les contenus suivants :
211

Figure 8 : Exemple d’arguments avancés dans le statut Facebook de la CAQ

Deux arguments d’autorité peuvent être repérables dans ces propos. D’une part,
« l’éducation est un enjeu trop important, voire une priorité « obsessionnelle » qui
justifierait les dépenses qu’on pourrait lui consentir » et d’autre part, « l’éducation est
synonyme de liberté, d’avenir et de réussite, ce qu’on souhaite pour les jeunes du
Québec ». Ce qu’on peut déceler à travers cette publication, c’est que les autres partis
politiques faisaient beaucoup de dépenses, mais sur des enjeux futiles, et que
l’éducation et les jeunes du Québec n’étaient pas l’une de leurs priorités.

Les champs lexicaux mobilisés sont en lien avec des registres comme : « l’échec du
gouvernement », « la crise économique », « la mauvaise vision », « la crise politique ».
L’usage de ce lexique confère une posture d’un parti politique engagé, adapté à la
situation de crise ; bref le parti politique de la situation.
212

Sur la nature des informations diffusées, nous constatons que le phénomène de la


personnalisation du leader est très patent dans les publications de la CAQ. Que ce soit
pour présenter les projets ou pour expliquer le positionnement du parti sur certains
dossiers, l’attention et les explications sont parfois centrées sur le chef du parti, ses
qualités personnelles et ses performances. Par exemple, lors des débats des chefs tenus
à Radio-Canada, la façon dont l’actualité a été traitée présentait M. Legault comme une
vedette politique, et les questions abordées lors de l’émission comme un « show » où
la performance était inéluctable. Voici les propos exacts utilisés :

« François Legault sort gagnant du débat de Radio-Canada!


On a vu deux camps s’affronter ce soir : les chefs du PQ et du PLQ se sont alliés
contre le changement VS François Legault, qui incarne le changement. Le chef de la
CAQ est resté ferme sur ses positions, Lisée est resté flou et Couillard est resté mou.
M. Legault a parlé avec son cœur des préoccupations des Québécois en santé, en
éducation et en économie. Bravo au chef de la CAQ! » Repéré sur la page Facebook
de la CAQ. Statut posté le 13 septembre 2018.

Les Statuts du PLQ : justifier et reconquérir

Pour ce qui est du PLQ, on remarque que la stratégie discursive sur Facebook a muté à
travers les années. À partir de 2017, nous pouvons déceler dans les thèmes des
publications une certaine volonté de mettre en avant toutes les mesures mobilisées par
le parti politique pour créer un environnement favorable au développement
économique du Québec. La trame des publications tire sa source dans un registre de
justification. Ces dernières visaient vraisemblablement à rappeler les réalisations du
parti, à justifier ses actions et à présenter ses bons coups, notamment en ce qui concerne
certains enjeux d’ordre économique sur lesquels le parti a été très performant. Au cœur
de leur communication, on retrouvait notamment l’idée de leur force et expertise, que
ce soit en matière d’économie ou de gestion des régions. D’ailleurs, dans certaines
publications, le parti se qualifie de « parti de l’économie », « parti des régions »,
213

« gouvernement responsable » ou encore comme de gouvernement qui travaille fort


pour lutter contre le déficit budgétaire. Cette vignette illustre ces propos :

Figure 9 : Exemples de statuts postés sur la page Facebook du PLQ

À travers certaines publications, on ressentait la volonté du parti d’habiliter certaines


réformes engagées dans certains dossiers allant même jusqu’à faire son « mea culpa »
comme en témoignent les propos suivants :

« Les décisions que nous prenons sont difficiles. Je le sais. Je le comprends. Avec un
déficit comme celui que le Québec possède actuellement, des changements sont
nécessaires pour se donner la marge de manœuvre financière de réduire notre dette,
nos impôts et financer adéquatement nos missions essentielles. Je vous invite à
écouter un résumé du bilan de fin de session ». Repéré sur la page Facebook du PLQ.
Statut posté le 06 décembre 2014.
À partir de 2017, nous avons senti un virage dans la stratégie discursive du PLQ. Les
thèmes des statuts étaient plus ciblés et axés sur la mise en exergue des actions menées
par le gouvernement en faveur de l’amélioration de la qualité de vie des citoyens et du
bien-être des familles, ce qui semblait d’ailleurs en résonnance avec le slogan de
campagne du parti « pour faciliter la vie des Québécois ».

La trame qui se dégage en filigrane à travers l’énonciation des publications du PLQ,


est imprégnée d’une volonté de vouloir réinstaurer une relation de confiance,
vraisemblablement rompue entre les citoyens et le parti. Au-delà des convictions
politiques sur lesquelles le parti politique continuait de se positionner dans le débat
214

public, il semble que ce dernier cherchait à « plaire » de nouveau et à remobiliser une


partie des électorats qu’il voulait reconquérir en ramenant certains enjeux à l’agenda
politique. Les quelques posts suivants en témoignent :

Exemple 1 :

« Pour faciliter la vie des Québécois, nous nous engageons à élargir la couverture des
soins dentaires en doublant le budget qui y est dédié! 🙌 La couverture des soins
dentaires pour les enfants sera prolongée jusqu’à 16 ans. 🙋‍♀🙋‍♂
Les aînés recevant le supplément de revenu garanti auront un accès gratuit à des soins
dentaires. 👍Un engagement qui va faciliter la vie des familles. 😃 » Repéré sur la
page Facebook du PLQ. Statut posté le 26 août 2018.
Exemple 2 :

« Un engagement fort pour accompagner davantage celles et ceux qui vivent avec un
enfant handicapé : on bonifiera de 300 $ par mois l’aide accordée à 10 000 familles
actuellement admissibles au programme de base. 💕 » Repéré sur la page Facebook
du PLQ. Statut posté le 31 août 2018.
En effet, le message qu’on lisait « implicitement » dans les publications, c’est que le
PLQ a rempli ses engagements lors de son premier mandat et qu’il est aujourd’hui, plus
que jamais, prêt à en remplir d’autres. Les contenus diffusés sur les pages Facebook
mettaient en avant une nouvelle vision des services ciblant davantage les familles, les
aînés et les étudiants. Au cœur du message résidait la volonté de faciliter la vie de ces
gens, prendre en compte leur santé physique et mentale et faire une réelle différence
dans leur quotidien. Les annonces avançaient des mesures sur la gratuité des transports
en commun pour les étudiants et les aînés, la création de crédit d’impôt pour les proches
aidants et la création d’une nouvelle carte d’assurance maladie pour les enfants.

Sur un autre registre, nous avons également remarqué que le parti procédait
systématiquement à l’édition des commentaires, en supprimant ceux qui étaient
négatifs et en faisant remonter les positifs. Certains commentaires atteignent parfois un
tel point de virulence que le gestionnaire de la communauté du parti n’a pas le choix
de les supprimer et parfois bloquer le contributeur, rappelant du même coup les règles
215

de la nétiquette. Cette suppression est assimilée parfois par les citoyens à de la


manipulation, voire de la censure. Les échanges suivants entre le gestionnaire de la
page du parti politique du PLQ et l’un des citoyens témoignent de ces propos :

Figure 10 : Échanges entre le gestionnaire Facebook du PLQ et un citoyen

Les Statuts du PQ : entre critiquer, susciter l’enthousiasme populaire et


convaincre

La critique ou la publicité négative semble être une dimension très patente derrière la
stratégie des publications du PQ, et ce, depuis 2014. Une grande partie de ces dernières
avaient pour objectifs la disqualification directe des autres partis politiques, le
dénigrement de leurs propositions, la remise en question de leur compétence, et parfois
même l’accentuation des défauts des chefs de partis. Ces constats nous rappellent ce
que disait l’un des répondants interviewés, puisqu’il a affirmé : « le PQ est le parti qui
pratique une stratégie média reposant sur du « bashing » sur les autres partis ». Les
captures suivantes illustrent bien ce genre de critiques :
216

Exemple 1 :

Figure 11 : Exemples de statuts postés sur la page Facebook du PQ

Exemple 2 :

« Philippe Couillard consacre sa campagne à la détestation du parti québécois. Le parti


québécois consacre la sienne à promouvoir ses idées » Repéré sur la page Facebook
du PQ. Statut posté le 13 mars 2014.
Au-delà de la critique, nous observons que le ciblage par les contenus est une
dimension très présente dans la stratégie de contenu du parti sur Facebook, bien que
les modèles de ce ciblage aient muté à travers les années. Ainsi, avant 2017, la stratégie
du parti sur Facebook visait à mettre en avant des contenus ciblant des segments précis
de la population, notamment sur la base de la question nationale et de la souveraineté
politique et économique du Québec. Les publications mettaient en avant des balises
identitaires et références culturelles. Les posts suivants en témoignent :
217

Exemple 1 :

Figure 12 : Exemples de statuts postés sur la page Facebook du PQ

Exemple 2 :

« Unifiant tous les Québécois depuis 68 ans, le fleurdelisé représente qui nous
sommes. Il incarne notre persévérance, notre culture et notre histoire. En ce jour du
Drapeau, célébrons ce puissant symbole d’appartenance à la nation québécoise. →
[Link] » Repéré sur la page Facebook du PQ. Statut posté le 26
janvier 2014.
Exemple 3 :

« Au Parti Québécois, nous souhaitons le meilleur à la nation catalane, c’est-à-dire


son indépendance. Nous serons avec vous aujourd’hui et demain pour la suite des
choses. #Catalunya #PolQc #PaysQc » repéré sur la page Facebook du PQ. Statut
posté le 27 septembre 2015

À partir de 2017, nous avons remarqué que les balises idéologiques, qui avaient
auparavant guidé le parti politique dans le choix de ses publications et de sa stratégie
discursive, ont été moindrement mis en avant. Les contenus s’adressaient à une large
218

frange de la population, en l’occurrence les jeunes, et mettaient en avant les enjeux


publics généraux auxquels faisaient face les Québécois, qu’il s’agisse d’enjeux liés aux
familles, aux aînés, aux jeunes, à l’éducation et à la petite enfance. On parle de mesures
sociales structurantes, qui pouvaient réduire les inégalités et la pauvreté, telles que
l’assurance parentale, l’assurance-médicaments, le réseau des CPE, notamment. Les
captures suivantes en présentent quelques exemples :

Exemple 1 :

« Au Parti Québécois, on offre plus de temps aux familles en proposant des solutions
concrètes. 🥪🍎Des cantines offrant des services de repas sains et abordables seront
implantées dans toutes les écoles primaires du Québec. Plus de temps avec vos
proches et moins de tracas au quotidien, ça vous dit? ➡️ [Link] » repéré
sur la page Facebook du PQ. Statut posté le 22 août 2018.
Exemple 2 :

« Nos enfants ont trop souffert des années d’austérité budgétaire du gouvernement
libéral. Il faut protéger nos jeunes de ces compressions qui sont menacées de revenir.
Les enfants, c’est ce que l’on a de plus précieux. Nous voulons qu’ils puissent se
réaliser pleinement : ça veut dire protéger les budgets des missions qui sont
consacrées à nos tout-petits. Nous proposons une loi bouclier pour protéger ces
budgets. Peu importe qui sera au pouvoir.
On ne peut pas se permettre de jouer au yoyo avec les services éducatifs et la
protection de la jeunesse » Repéré sur la page Facebook du PQ. Statut posté le 25 avril
2018.
Sur le ton des messages, nous avons là encore remarqué un léger changement de
registre. Les questions de fond ne sont plus annoncées de manière « rationnelle », mais
sont disséminées à travers des arguments faisant appel à différents types d’émotions ou
de sentiments. Certains abordaient par exemple la cause indépendantiste et son
importance :

« Donnez-moi un pays. Seigneur, donnez-moi un pays!


-Marc Labrèche. Rien à ajouter. 😉 » Repéré sur la page Facebook du PQ. Statut
posté le 02 février 2018.
219

Ces quelques lignes sont en fait des mots prononcés par un comédien très « adulé » au
Québec, Marc Labrèche, lors de l’ouverture d’un grand gala « Gémeaux » pour
invoquer son soutien à la cause indépendantiste et au parti québécois. Ainsi, plusieurs
enjeux abordés par le parti sur sa page Facebook se prêtent à cet appel à l’émotion, et
aux sentiments qui peuvent susciter l’enthousiasme de la masse ou interpeller des
repères collectifs comme cela est démontré dans les posts suivants :

Exemple 1 :

« Notre langue fait partie intégrante de qui nous sommes. C’est pourquoi au Parti
Québécois nous voulons non seulement la protéger, mais la faire progresser. La loi
202 fera passer le français du déclin au regain. Parce que notre amour du Québec passe
par notre amour de la langue française. ⚜ » Repéré sur la page Facebook du PQ ».
Statut posté le 08 septembre 2018.
Exemple 2 :

« Rejoignez la République avec Jean-François Lisée! Rencontre imprévue entre


notre chef et un véritable soldat impérial avant-hier dans Limoilou à Québec.
Continuons la résistance contre le Côté Obscur et donnons-nous la Force de changer
le Québec. 💪 ». Repéré sur la page Facebook du PQ. Statut posté le 12 septembre
2018.

Les enjeux peuvent également faire appel à la crainte. La crainte d’être davantage taxé,
endetté, notamment. Comme le démontrent les statuts suivants :

« Il est intolérable de laisser nos aînés vivre dans des conditions aussi honteuses et
déplorables. La situation actuelle des CHSLD est telle que les usagers ont lancé
aujourd’hui un recours collectif d’un demi-milliard de dollars contre le gouvernement
libéral. Faut-il d’autres preuves que la situation n’est plus tolérable? Le Parti
Québécois rajoutera du personnel dans les CHSLD afin qu’ils soient des milieux de
vie adéquats pour ceux qui y demeurent ». Repéré sur la page Facebook du PQ. Statut
posté le 10 juillet 2018.
220

Les Statuts de QS : entre « parler-vrai », humaniser et séduire

Deux thèmes généraux semblent se dégager des statuts de QS : l’humanisme et la


rupture avec « politique des autres », celle que le parti politique appelle « la politique
politicienne » pratiquée par les autres formations politiques. Concernant le premier
point, nous pouvons déceler une certaine volonté d’humaniser l’entité du parti, en ce
sens, lui donner « une forme humaine » et des caractéristiques humaines.

QS fait rarement de la critique directe ; par contre, il met largement en avant des
publications où ce dernier explique en quoi leurs actions s’éloignent largement des
pratiques dénoncées chez les autres partis politiques. Leurs statuts Facebook faisaient
en grande majorité allusion au fait que les enjeux de QS traitent des « vrais » problèmes
de la population et sur lesquels ce dernier se proposait d’agir et de s’engager, comme
cela est exprimé dans les statuts suivants :

Figure 13 : Exemple de statut posté sur la page Facebook de QS

Leur stratégie discursive derrière les statuts n’a pas grandement changé à travers les
années. Ainsi, avant 2017, les thématiques des contributions renvoyaient un message
clair mettant en lumière un grand souci pour le sort des gens et des actions spécifiques
à destination des populations les plus fragiles. On parle d’actions envers les aînés, ou
en faveur d’une économie participative et citoyenne, et du développement des services
221

publics accessibles (assurance dentaire, la gratuité collégiale et universitaire à


davantage de jeunes).

« Dans son dernier budget, le Parti Québécois fait le choix de l’austérité en


augmentant les tarifs des garderies. À terme, une famille avec deux enfants qui vont
à la garderie sera plus pauvre de 1000$. « Après un enfant, une place; c’est maintenant
un enfant, une piastre ». Repéré sur la page Facebook de QS. Statut posté le 20 février
2014.

À partir de 2017, leur stratégie discursive a évolué sur la forme, mais non sur le fond,
puisque les contributions continuaient à être axées vers une démarche de sensibilisation
qui consiste à parler « franchement » aux gens, leur expliquer les enjeux qu’ils peuvent
ne pas comprendre au premier abord, que ce soit dans les programmes des autres partis
politiques ou les enjeux sociaux et politiques en général. Dans les exemples suivants,
on tente d’expliquer aux gens ce qu’est le vote stratégique et pourquoi il serait un
mauvais calcul pour les électeurs ou encore comment un salaire minimum de 15$ de
l’heure serait bénéfique pour l’économie du Québec.

« Devinez quoi, le «vote stratégique» n’est pas toujours celui que les chefs de partis
vous disent qu’il est.😮 Dans cet article, Josée Legault explique pourquoi le «vote
stratégique», ça ne marche pas vraiment.😉 ». Repéré sur la page Facebook de QS.
Statut posté le 13 septembre 2018.
« Un salaire minimum à 15$ l'heure, c'est possible et souhaitable pour l'économie du
Québec. En Ontario, le salaire minimum a augmenté de 21% d'un seul coup et devinez
quoi, les statistiques sur l'emploi sont en hausse! 📈📈📈 ». Repéré sur la page
Facebook de QS. Statut posté le 17 mai 2018.

Les thèmes des publications des deux dernières années mettaient de l’avant une topique
générale axée sur des propositions en matière de protection de l’environnement, de
même que des propositions de politiques sociales en matière d’énergie et une mobilité
en phase avec les impératifs de changement climatique. Les messages alternent entre
un ton informatif, s’appuyant généralement sur des chiffres et des informations
222

factuelles diffusées sur un ton neutre, l’objectif étant que les individus aient en main
tous les éléments leur permettant de comprendre et d’appréhender les enjeux, qui sont
derrière les messages des autres partis politiques. Comme le démontre l’exemple
suivant :

« Avant même le début de l’évaluation du projet de pipeline Énergie Est, TransCanada


lance ce vendredi les travaux en vue de déterminer où sera construit son port pétrolier
à Cacouna, a appris Le Devoir. Rappelons que ce projet sera construit en plein cœur
de la pouponnière des bélugas du Saint-Laurent et près du seul parc marin du Québec.
Depuis des mois, les lobbyistes de TransCanada arpentent la région pour faire miroiter
des emplois et des retombées grandement exagérées. Le devoir des élu-es à
l'Assemblée nationale devrait-être de bloquer un tel projet. ». Repéré sur la page
Facebook de QS. Statut posté le 18 avril 2014.
Nous avons également remarqué que plusieurs des publications de Québec solidaire,
principalement celles diffusées en 2018, sont conçues sur la base d’un même concept :
vulgariser un enjeu ou une problématique en racontant une histoire. Il peut s’agir d’une
capsule vidéo où le chef du parti parle aux électeurs, leur évoquant des souvenirs ou
leur faisant prendre conscience qu'il existe de nombreux champs communs entre eux
et lui. Québec solidaire mise également beaucoup sur le déploiement d’un discours
utilisant un vocabulaire qui fait énormément de place au « nous » dans le corps du texte,
ou encore un vocabulaire qui tente de distinguer Québec solidaire des autres formations
politiques qu’il nomme « establishment », ou encore de « la vieille classe politique »
pour reprendre les mots de ces posts :

Figure 14 : Exemples de statuts postés sur la page Facebook de QS


223

Même les vidéos accompagnant les publications mettent en avant une image atypique
du leader politique tout à fait accessible, avec un contenu presque chaleureux et plein
d’humanité, un contenu qui cherche à faire distinguer les leaders du parti, en
l’occurrence « Manon Massé », des autres chefs de parti en jouant la carte de la
politicienne proche du peuple, qui parle le langage des gens ordinaires, comme le
démontre les statuts suivants :

Exemple 1 :

« Les gens me disent souvent : “Toi, Manon, quand tu parles, on te comprend.” Pour
moi, c’est la raison pour laquelle les gens me font confiance, ils me comprennent. » -
Manon Massé ». Repéré sur la page Facebook de QS. Statut posté le 28 septembre
2018.
Exemple 2 :

«Ça fait 12 ans que je fais ça, et je ne sais pas si j’ai déjà trouvé quelque chose de
plate. Peu importe ce que je visite, je m’intéresse surtout aux gens.» Les gens, c’est
donc ça le truc. Les gens, comme cette dame qui mettait les pains au four, et à qui elle
a demandé si la chaleur était difficile à supporter. Ces gens qu’on ne croisera pas dans
les couloirs de l’Assemblée nationale. - Manon Massé ». Repéré sur la page Facebook
de QS. Statut posté le 19 septembre 2018
4.7 Conclusion partielle

Dans le cadre de ce chapitre, nous avons tenté de présenter les résultats de l’observation
des pages Facebook des quatre partis politiques, de même que les stratégies qui y sont
mobilisées. Ainsi, nous avons étudié la nature des échanges et des interactions sur ces
pages, la nature des flux communicationnels, leur logique, les modalités de publication,
les thèmes avancés et la hiérarchisation des enjeux abordés dans ces thèmes.

Les constantes qui se dégagent de ces observations sont les suivantes : la


communication des quatre partis politiques sur Facebook est caractérisée par la
régularité de diffusion des contenus qui confirment que ces derniers sont en campagne
permanente.
224

La communication menée par les partis politiques sur Facebook vise à construire une
vitrine médiatique additionnelle de leurs actions politiques servant ces derniers à 1)
rejoindre un public plus jeune, 2) faire passer des publicités pouvant augmenter leur
communauté ou le trafic sur leur page, 3) diffuser des contenus hétéroclites mettant en
avant les programmes, les idées et le positionnement du parti ou encore attaquant ou
marginalisant les autres partis, leurs programmes et leurs projets politiques, 4) repérer
de nouveaux militants et les mobiliser pour les actions du parti.

Même si la communication est démocratisée grâce à ce média, il n’en demeure pas


moins qu’elle n’engage pas les citoyens dans une dynamique interactive. L’utilisation
de Facebook, dans le cadre de la communication politique de ces quatre partis, a comme
enjeu premier la visibilité et la diffusion et le partage de l’information de type
unidirectionnelle (top-down), s’inscrivant ainsi dans le cadre des stratégies de
communication classiques.

Les contenus accompagnant les posts sur ces pages sont rarement des contenus
originaux, mais constituent des relais de contenus diffusés par les partis sur d’autres
canaux médiatiques, sauf pour les partis n’ayant pas beaucoup de moyens pour
s’acheter des espaces publicitaires dans les médias traditionnels. Le recours aux
sources issues des médias traditionnels nous a interpelé dans cette recherche. On se
posait la question de « comment et pourquoi » le parti politique utiliserait l’actualité ou
la nouvelle émanant de ces médias traditionnels.

Au-delà du désir d’informer, nous avons remarqué que ces contenus assurent d’autres
fonctions stratégiques selon les partis politiques. En effet, la présence de ces discours
en provenance des médias traditionnels sur les pages Facebook des partis politiques
nous est apparue comme la manifestation d’une nouvelle forme de médiation, où ce
sont les partis politiques qui filtrent les contenus. En ce sens, ils les trient, sélectionnent,
225

les commentent et déterminent leur mode d’énonciation en fonction d’un ensemble de


critères qu’ils jugent opportuns et pertinents. On peut même parler d’une auto-
médiation.

Enfin, nous avons remarqué que chacun des partis politiques déployait une stratégie
discursive particulière. Les particularités résident dans la nature des rhétoriques
mobilisées, dans les statuts d’énonciation choisis, ainsi que dans les objectifs visés par
les partis politiques à travers le choix des contenus, et leur hiérarchisation.
226

VOLET 3- LE CONTENU DES COMMENTAIRES DES CITOYENS

4.8 Introduction

Dans cette section, il s’agit d’observer et de présenter, plus particulièrement, ce que les
citoyens produisent comme commentaires à la suite de la publication de statuts des
partis politiques sur leurs pages Facebook. Nous avons ainsi choisi une catégorie de
publications produites par le parti politique, sur laquelle nous avons procédé à une
deuxième analyse de contenu.

L’échantillon de contenus des commentaires a été élaboré une fois que notre corpus
des 615 publications ait été constitué. Cet échantillonnage s’est fait en fonction de deux
critères : la pertinence et la popularité. Le critère de pertinence s’applique à des
publications qui portent sur des sujets polémiques animant l’opinion publique. Dès lors,
pour nous assurer de couvrir les sujets les plus représentatifs, c’est-à-dire les sujets les
plus controversés, et dans le but de croiser les données avec le contexte réel, nous avons
effectué des recherches croisées sur Eureka72, Google ainsi que sur le site de certains
quotidiens montréalais comme (La Presse, le Journal de Montréal, Le Devoir). De ces
prospections, il est ressorti que pour que notre recherche soit pertinente et ait une valeur
pratique, il était important que les résultats portent sur des publications évoquant les
questions identitaires et religieuses, l’écologie, les services aux citoyens et tout ce qui

72
Eureka est une base de données multidisciplinaire permettant l’accès à des revues et des journaux
d'actualité internationaux en texte intégral ainsi qu'à des fils de presse, sites Web d'actualité, tweets
politiques.
227

se rapporte aux problématiques de justice sociale, des projets de textes électoraux


critiqués et ayant provoqué des débats et des controverses opposant l’opinion publique
aux politiques. Le critère de popularité s’applique à des contenus qui ont reçu un grand
nombre de commentaires (supérieur à 50). Nous avons ainsi abouti à un lot de 24
publications (les quatre partis confondus) qui comptabilisaient 2046 commentaires, qui
représentaient notre corpus de texte. Le choix de ce corpus ne prétend ni à la
représentativité ni même à suffire à l’analyse de tous les effets possibles. Cet écueil fait
partie de la liste des limitations que nous avons rencontrées lors de cette recherche.

En effet, cette démarche nous a paru, il faut le reconnaître, très difficile et nous a fait
revenir à ce que nous avons avancé dans notre cadre méthodologique, en ce sens que
les stratégies inhérentes à l’analyse ethnographique, notamment virtuelle, pouvaient
poser plusieurs difficultés et avaient leurs limites.

4.9 Commentaires sur les activités des citoyens sur les pages Facebook

Sur le corpus des 24 publications sélectionnées, nous avons observé que 75% des
commentaires qui leur sont reliés portent sur le post publié sur la page Facebook du
parti et dans une moindre mesure sur le commentaire de l’un des contributeurs.

Les discussions entre contributeurs sont fréquentes, mais courtes et peuvent ne durer
que l’espace de quelques échanges. En ce sens, on peut assister à un début de
conversation argumentative, qui peut prendre fin aussi vite qu’elle a débuté, et dont la
thématique peut changer au fil des discussions. Ce constat nous laisse penser que la
grande majorité des contributeurs sur les pages Facebook des partis politiques prennent
le train en marche des commentaires en lisant ou non ceux des autres.
228

Les auteurs de certains commentaires s’adressent parfois à la communauté présente sur


la page Facebook (exemple 1), ou adressent leurs propos de manière impersonnelle à
l’entité du parti politique (exemple 2) ou encore au leader du parti politique en personne
(exemple 3), comme c’est lisible dans les commentaires suivants :

Exemple 1 :

« Bruno Laliberte : Arretez de blamer la machine politique et commencer a vous


blamez vous meme...si votre seule action est un "vote" , assumer la. On doit
commencer a faire de vrai actions concret et pas seulement mettre un partie au
"pouvoir"!!! » Repéré sur la page Facebook de la CAQ. Commentaire posté le 28 mai
2014.

Exemple 2 :

Repéré sur la page Facebook de QS. Commentaire posté le 31 août 2018.

Exemple 3 :

« Jean Girard : Pourquoi m lisee ce matin quand couillard vous a encore parler du
passer du parti quebecois lorsque vous lui avez montre la stratégie libéral appliqué a
chaque année électorale vous n’avez pas profiter de l’occasion de lui parler de Jean
[Link] a chaque fois qu il me parlerait du passer je lui parlerait d un passer pas
si lointain dont il fait partie soit de l ére Charest ,porter ,des ministres a 100 ooo
dollars,etc dont il veut toujours s en défaire. Bien à vous Jean girard » Repéré sur la
page Facebook du PQ. Commentaire posté le 21 novembre 2017.

« Josaphat Lambert : Comme pour les M&M. M. François Legault gardez vos
meilleures idées pour la fin. Sinon les autres partis politiques vont vous copier comme
des perroquets. ;) ». Repéré sur la page Facebook de la CAQ. Commentaire posté le
19 mars 2018.
229

4.10 Catégories des commentaires sur les pages Facebook des partis politiques

Une première analyse thématique des 2046 commentaires nous a permis de dégager
que les commentaires d’opinion constituent la modalité de contribution la plus
fréquente.

Les commentaires d’opinion

Il ressort distinctement que l’expression d’opinion constitue la modalité de contribution


la plus fréquente, puisque sur les 2046 commentaires analysés, 81% soit 1657
contributions revêtent la forme d’un jugement ou d’un avis personnel porté sur le
contenu de la publication postée ou l’enjeu qui y est discuté. Les exemples suivants
illustrent certaines réactions des citoyens à la suite de la publication des partis
politiques de certains posts.

Dans ce premier exemple, le PLQ a posté un statut expliquant comment le taux de


chômage au Québec avait diminué, durant leur mandat et comment l’emploi
poursuivait sa croissance. Les réactions de certains citoyens étaient les suivantes :

« Nini Roy : Donc pourquoi il y a de plus en plus de coupe chez Hydro, demande
d'aide alimentaire dans les Banque Alimentaire, faillite, de reprise de maison, de
famille et de personne qui arrivent plus financièrement ??? ». Repéré sur la page
Facebook du PLQ. Commentaire posté le 06 février 2016.

« Max Adams : Mais ce n est pas vrais ca serrait stupide de croire ca je vie a Montréal
la ville la plus dynamique du Quebec ou les petits commerces ferment, les clubs, les
boites de nuits, les restaurants, meme les bars commencent a fermer. la situation est
desastreuse mais ce n est pas grave avec toutes les coupure bugetaires on devrrait nous
en sortir, mais pas de fausses declaration SVP quand meme ... C est insultant pour les
plus observateurs d entre nous ... toutes fois vous avez mon soutien. » Repéré sur la
page Facebook du PLQ. Commentaire posté le 06 février 2016.
230

Dans cet exemple le statut posté par QS exposait quelques-unes des propositions
électorales que le parti s’engageait à réaliser pendant son mandat. Voici quelques
réactions des citoyens suite à cette publication :

Repéré sur la page Facebook de QS. Réactions postées le 21 avril 2014.

Les commentaires d’opinions sont également l’occasion de lancer des discussions sur
des problématiques factuelles où nous pouvons assister à des confrontations de points
de vue et d’expériences. Le résultat n’est pas forcément de converger vers une idée
commune, mais plutôt de discuter, de comprendre, d’évaluer les arguments des autres,
ou d’attirer leur attention sur certains points. Les commentaires suivants sont un
exemple d’un échange entre plusieurs citoyens sur l’enjeu écologique, où chacun tente
d’expliquer à l’autre les éléments qui semblent lui échapper :

« Charles Lefebvre : Vincent Bourassa Bédard L'accès à un véhicule abordable n'est


pas inconciliable avec l'environnement. La technologie a beaucoup avancée et les
voitures sont beaucoup moins polluantes. Voire moins que certaines voitures
électroniques quand on considère le cycle de vie de la batterie.
Ariane Bouchard : LE MARCHÉ SE CHARGE DE TOUT GUYS, tout va être correct!
😂
231

Charles Lefebvre : Ariane Bouchard La décentralisation des décisions économiques


produit des effets désirables. Mais peut être aimez vous quand quelqu'un d'autre
décide à votre place.
Ludovic Hélias-Blain : Quelqu'un d'autre décide déjà à notre place; la technologie est
disponible depuis longtemps pour produire des véhicules beaucoup moins polluants
que ce que le "marché" offre actuellement, mais pourtant... Laisser le marché décider
pour le bien commun c'est franchement la plus belle lubie du 19e, 20e et 21e siècle...
Vincent Bourassa : Bédard Charles Lefebvre Dans ce cas, vous me confirmez que
vous n'avez même pas lu l'article ;)
Charles Lefebvre : Vincent Bourassa Bédard J'ai lu l'article. Qu'est-ce que je n'ai pas
compris? Merci de m'éclairer. » Repéré sur la page Facebook de QS. Réactions
postées le 10 juin 2018.
Dans certains cas, certains individus n’hésitent pas à adresser leurs commentaires
directement à certaines personnes présentes dans la conversation « du moment », se
livrant parfois à des opinions partagées, parfois conflictuelles comme cela est démontré
dans ce qui suit. Pour information, le statut posté par le PLQ, dans cet exemple, mettait
en avant les résultats d’une étude menée par l’institut Fraser qui expliquait que M.
Couillard faisait partie des meilleurs premiers ministres, ayant gouverné au pays. Les
réactions suivantes se sont ensuite déclenchées :

« Emmanuel Tapp : un "Premier SINISTRE", vous voulez dire....


Jean Noel Lessard : Bravo [Link] ont le savaient que vous étiez un bon premier
ministre.
Normand Jean : Jean-Noël je ne suis pas d'accord avec votre commentaire sur
Couillard comme premier ministre car l'emploi n'a pas progressé selon ses
engagements, l'économie stagne , on investit 1.3Milliard$ dans un canard boiteux qui
n'a pas récolté une seule commande depuis plus d'un an pour sa CSeries et qui
transfère les jobs au Mexique et en Inde, on dépense vainement l'argent de nos taxes
vertes en la donnant à des compagnies multimilliardaires qui n'en n'ont pas besoin, on
coupe sauvagement en éducation pourtant gage d'enrichissement collectif car si ton
peuple n'est pas adéquatement formé il ne pourra se trouver un emploi bien rémunéré
et tu en feras plutôt un peuple de décrocheurs. Couillard nous avait promis un
gouvernement transparent et on en est fort loin. Faudrait enlever vos lunettes roses
afin de vous permettre de mieux voir la réalité.
Russell Larouche : Repond pour toi Jean-Noel Lessard, c'est un des pires Premier
Ministre Québécois qui rempli ses poches et celles de ses ti-amis .$/%$%?%?&?*%?$
232

Jean Noel Lessard : C'est le meilleur premier ministre qu'ont à jamais eu c'est pas moi
qui dit c'est firme FRASER C,EST QUAND MÊME UNE FIRME TRÈS SÉRIEUSE
PLUS QUE CERTAIN PARTI POLITIQUE VOUS COMPRENEZ CA.
Stephane Lemieux : Jean-noel Lessard es tu sérieux quand tu ecrit ca
Pierre P. Harvey : Jean-noel Lessard change de cassette !a commencé à être plate et
plus à mode !!Ruth!!! » Repéré sur la page Facebook du PLQ. Réactions postées le
04 février 2016.
Par ailleurs, nous avons remarqué que ces contributions sous forme d’opinions peuvent
emprunter divers registres allant de l’indignation, à l’appui et la solidarité, au partage
des connaissances, voire à l’émotion, comme c’est visible dans le tableau suivant :

Tableau 3 : Catégories des commentaires d’opinion sur les pages Facebook

CATEGORIE DES COMMENTAIRES NOMBRE DE %


D’OPINION COMMENTAIR
ES
COMMENTAIRES D’INDIGNATION 994 60%
COMMENTAIRES D’APPUI ET DE 464 28%
SOLIDARITÉ
COMMENTAIRES D’ÉMOTION 133 8%
COMMENTAIRES DE PARTAGE 66 4%
DES CONNAISSANCES
TOTAL DES COMMENTAIRES 1657 100%
D’OPINION

Les commentaires d’indignation

Sur les 1657 commentaires d’opinions repérés, 60%, soit 994 contributions, sont des
commentaires d’indignation. Cette forme de contribution regroupe des commentaires
émanant de citoyens qui dénoncent, critiquent, expriment leur désaccord ou remettent
en question le bien-fondé de l’action des partis politiques, de leur manipulation du
« peuple » ou de leur mode de gestion inefficient de certains dossiers. Formulés comme
233

des « coups de gueule », ces commentaires, qui s’expriment parfois sur un air de
défiance, pointent du doigt les promesses non tenues du parti, remettent en question
leur probité et performance institutionnelle, et jugent leur compétence politique,
comme en témoignent les exemples suivants :

« Mario Bourgeois : J'en ai vraiment marre de ce gouvernement, mais aussi aussi de


ces vieilles institutions périmées : commissions scolaires ... Gestion des hôpitaux ...
gestion des taxes municipales et scolaires... l'impôt québécois pour les familles ...
structures de nos taxes sous toutes ses formes... bref, écoeuré point. UNE taxe à la
consommation, point ! Et plus aucune autre taxe ou impôt ! Comme en Californie ! »
Repéré sur la page Facebook de la CAQ. Commentaire posté le 22 juin 2017.
« Jean-Philippe Deraps : Un "Pays plus accueillant"!?!?!? Avec la charte des valeurs,
le PQ nous a bien montré qu'il était le parti de l'intolérance et de la discrimination! Le
gouvernement Marois a manipulé les étudiants en contournant l'annulation de la
hausse de frais de scolarité, n'a pas su créer de bons emplois, payants. Voter PQ c'est
voter pour la division, c'est voter pour l'isolement, c'est voter pour des gens fermés
d'esprit » repéré sur la page Facebook du PQ. Commentaire posté le 14 mars 2014.
« Michael Lariviere : un jour il va avoir un soulèvement du peuplent pour une réforme
de la démocratie pour diriger il faut avoir des connaissances et être avec sont peuplent
et non pas avoir de l'argent plein les culotte et être avec les banques et les
multinationals qui prennent nos ressources pour une bouché de pain !!! » Repéré sur
la page Facebook du PLQ. Commentaire posté le 04 décembre 2015.
D’autres commentaires d’indignation puisent leur source dans un registre humoristique
parodiant les propos diffusés par les partis politiques sur un ton satirique, provocateur,
voire sarcastique. Dans ce cadre, les contributeurs peuvent faire preuve d’une grande
créativité dans la manière de formuler leur commentaire. Les exemples suivants
explicitent davantage ces propos :

« Marcel St-Pierre : Va donc prendre ton bain, mettre ta robe de chambre pis te
coucher de bonne heure. Demain, tu perds ta job ». Repéré sur la page Facebook du
PLQ. Commentaire posté le 30 septembre 1018.
« Darren Smith : Pour cette entrevue, disons que le nez ressort nettement du
visage 😊 Et cela n'a rien à voir avec le fait que j'appuie ou non Dave Turcotte.
Cependant, il revient aux citoyens de se faire eux-mêmes une tête des députés qui se
présentent et de voter selon leur âme et conscience ». Repéré sur la page Facebook
du PQ. Commentaire posté le 10 juillet 2018.
« Paroles et paroles et paroles et toujours des paroles qui ne veulent rien dire. -
Dalida ». Repéré sur la page Facebook du PLQ. Commentaire posté le 16 juillet 2014.
234

Les commentaires d’indignation s’expriment sous la forme d’exclamations,


d’interpellations ou de questions adressées au parti, qui ne sont pas en fait des vraies
questions, mais des stratégies rhétoriques, utilisées par certains citoyens, et visant à
renforcer le commentaire et à faire réfléchir sur sa teneur. En fait, les personnes qui
formulent ce genre de commentaire ne s’attendent pas à avoir des réponses à leurs
interrogations, mais les posent quand même comme pour suggérer la réflexion ou
attendent une corroboration des autres citoyens de l’opinion qui y est exprimée. Cela
est visible dans les commentaires suivants :

« Lucie Gamache : J’aimerais bien savoir ce que votre parti à dire sur le fait que le
Canada n'emprunte pas son argent à la banque du Canada avec des intérêts qui resterai
dans l'économie Canadienne a la place d'emprunté aux banques commercial privés
avec des intérêts qui ne retournerons jamais au Canada et que nous ne pourrons jamais
remboursé a moins que nous recommencions a emprunté a la banque du Canada
comme nous le faisions avant 1974. ». Repéré sur la page Facebook du PLQ.
Commentaire posté le 26 août 2018.

« Jean-Pierre Gouin : Mais pourquoi taxé Netflix alors qu'il ne reçoive aucune
subvention, Netflix c'est un site web il n'a pas à être assujettie au crosseur du CRTC,
et ce que j’ai compris pour le commerce en ligne c’est qu'ils ne veulent pas juste
ajouter la taxe de vente (parce que contrairement aux menteur des médias on les paie
les taxe), mais ce qu'il veule c’est faire une ajustement de prix aux douane pour que
le prix devienne similaire à celui des magasin qui nous vende déjà 50% plus cher,
c’est ça qui est pas correct, rien ne se tient la dedans ». Repéré sur la page Facebook
du PQ. Commentaire posté le 22 novembre 2017.

Nous avons par ailleurs remarqué que les contributeurs postant des commentaires
d’indignation se solidarisent très facilement entre eux. Bien qu’ils ne se reconnaissent
pas, ils ont tendance à s’échanger les « Likes » et à apprécier la pertinence des
commentaires des uns et des autres.

Par ailleurs, force est de constater qu’une grande majorité des commentaires
d’indignation ont été repérés dans les publications du PLQ (parti sortant) et dans celles
du PQ (ancien parti au pouvoir) et beaucoup moins dans celles de la CAQ et de QS.
Probablement, là encore, parce qu’il s’agit des deux formations politiques ayant
235

gouverné alternativement le Québec ces 10 dernières années, des années où ces partis
politiques ont eu le temps de faire leurs preuves, mais n’ont vraisemblablement pas
réussi à convaincre les citoyens de leur compétence dans la gestion de plusieurs
dossiers.

Les commentaires d’appui et de solidarité des publications

Les commentaires d’appui au parti constituent la deuxième modalité de contribution


en importance, puisqu’elle ne touche que 28% des commentaires, soit 464
contributions. Ces derniers affichent un jugement positif, un intérêt, un encouragement
ou une approbation quant au contenu d’une publication postée par le parti politique.
Les commentaires, se situant dans cette catégorie, permettent d’identifier deux types
d’appuis : 1) les commentaires positifs adressés au parti politique et 2) ceux adressés à
la communauté en général ou à un membre précis de cette communauté.

Les commentaires adressés directement aux partis politiques peuvent être en partie
expliqués par la relation qu’entretiennent ces contributeurs, généralement des militants,
avec le parti. Dans la majorité de ces appuis, nous ressentons une certaine
reconnaissance, liens d’affinités, voire une adhésion à ses projets. Plusieurs propos des
contributeurs viennent appuyer ce point :

« Therese Gagnon : Vous êtes vraiment présents dans l'actualité. Bravo la CAQ pour
vos propos clairs et sérieux. Je vous assure que vous m'amenez à réfléchir sur mon
orientation politique » Récupéré de la page Facebook de la CAQ. Commentaire posté
le 15 août 2017.
« Lise Périard : si vous suivez la politique, vous réaliserez qu'il y a seulement le parti
québécois qui peut vous aidez; les autres ne sont que des opportunistes assoiffés de
pouvoir. Le vrai changement sera lorsque les corrompus actuels seront démis de leur
fonction. Il faut garder espoir, il fut un temps où les AÎNÉS (ES) ÉTAIENT
RESPECTÉS (ES) ET C'ÉTAIT LE PARTI QUÉBÉCOIS QUI ÉTAIT AU
POUVOIR. '' JE ME SOUVIENS '‘ ALORS SOUVENONS- NOUS DE ÇA LE 1 er
OCTOBRE 2018. Repéré sur la page Facebook du PQ. Commentaire posté le 10
juillet 2018.
236

Les commentaires adressés à la communauté en général sont formulés sous la forme


d’une interpellation de toute la communauté présente sur le moment sur Facebook pour
lui signifier le partage ou l’adhésion à des intérêts ou des valeurs communes portés par
le parti politique. L’exemple suivant illustre bien ce genre de commentaires :

« Stephane Foster : Pauvres quebecois!!!! Vous avez elu couillon et si vous ne le


reporter pas au pouvoir vous aller voter pour l arrogant peladeau .... le quebec s en va
droit dans un MUR !!! Dans 15 ans nous serons en faillite !! Reveillez vous!!! »
Repéré sur la page Facebook de La CAQ. Commentaire posté le 18 février 2016.

Les commentaires d’émotion

8% des commentaires d’opinion observés, relèvent d’un registre émotif oscillant entre
exclamation, colère, tristesse déception, incrédulité, notamment. Ce registre, exprimant
une certaine émotivité, se reconnaît à l’utilisation de certaines expressions (eah
awesome, aww), interjections (Ah, Ha, ha, ha!, Oh, Hé hé!, wow, aww), onomatopées
(Waouh!, eurk, Beurk!) ou encore l’usage de certaines émoticônes (lol haha,
Ptmdrrrrrr:), :-), :P, :-P ;) ;-) ) ou d’une catégorie de ponctuation, notamment les points
d’exclamation à outrance ou les majuscules. Il est généralement invoqué par le citoyen
pour exprimer soit une opinion positive valorisant la publication ou ce qu’elle véhicule
comme idée, ou encore, négative exprimant un désaccord avec cette dernière. Dans ce
cas, certains commentaires peuvent être assez acerbes, comme l’illustrent les exemples
suivants :

« Caath Caath : Woooow jamais je pensais voir de mon vivant un gouvernement se


levera pour nos enfants !!! ENFIN !! 💛💙💜💚❤mais la meilleure façon d'au moins
diminuer la pédophilie c'est donner des peines EXEMPLAIRE ! SURTOUT quand
ont parlent de poupons et bébés les peines sont tellement ridicule… » Repéré sur la
page Facebook de la CAQ. Commentaire posté le 18 juillet 2017.
237

Repéré sur la page Facebook du PLQ. Commentaire posté le 10 juillet 2028

Les commentaires de partage de connaissance

Moins convoquées par les citoyens 4%, mais néanmoins les mieux étayées, sont les
opinions faisant étalage de connaissances personnelles et se basant sur des analyses
fondées sur des argumentaires bien construits et exigeant un niveau de réflexion plus
profond. Ce genre d’opinions font que ces personnes mobilisent des exemples, des
citations ou partagent des sources d’informations qui complètent, voire
approfondissent le sujet et en renforcent l’intérêt. Ce genre de commentaire dénote que
la personne s’intéresse à la politique, et se tient informée factuellement de ce qui s’y
passe. Les exemples suivants illustrent très bien ce genre de commentaires :

« Georges Léonard : Prenez 15 minutes et écoutez l'opinion de cette femme qui est
venue vivre avec nous, il y a 30 ans déjà. Elle a tout compris!
Non au projet de loi 62!
_ [Link] »
Repéré sur la page Facebook de la CAQ. Commentaire posté le 07 février 2017.

« Maryse Dion: Christian Poirier tu ris, mais c'est un fait que les populations pauvres
sont davantage malades et on parle même de diminution de l'espérance de vie. Saviez-
vous que dans Hochelaga, c'est 9 ans de moins que la moyenne. La pauvreté amène
son lot de problèmes. Mauvaise alimentation, moins bonne scolarité, plus de
drogue/alcool/cigarettes, souvent pas accès à un dentiste, etc. » Repéré sur la page
Facebook de QS. Commentaire posté le 28 septembre 2018.

« Jacques-Denis Pelletier : Et comme d'habitude rien de plus pour les personnes très
vulnérables comme ceux qui sont inapte à l'emploi pour le reste de leur vie. L'an
dernier l’augmentation des rentes ont été de 0,96% seulement selon LEUR calcul du
coût de la vie c'est inacceptable considérant que le coût de la vie RÉEL était selon
statistique Canada de 2,8%....Donc le message au plus pauvres c’est : toi reste pauvre
238

et ferme-là... » Repéré sur la page Facebook du PQ. Commentaire posté le 22


novembre 2017.

4.11 Les familles d’arguments utilisées dans les commentaires

Nous voulions analyser et comprendre ce que les individus utilisaient comme


arguments ou expressions pour juger ou défendre leurs points de vue. Les contributeurs
utilisent des arguments qu’ils reconnaissent pour s’exprimer sur les sujets publiés, en
allant puiser dans leur propre univers qui forge leur sociabilité. Les raisonnements
avancés sont en lien avec plusieurs registres catégoriels qui puisent leurs sources dans
plusieurs syllogismes :

Les conditions de vie et d’existence favorables

On remarque l’usage d’analogies entre les problèmes abordés dans les publications et
le quotidien des citoyens, dans le sens où les arguments avancés tentent d’évaluer le
rendement politique à travers la lunette de l’amélioration de leurs propres situations et
conditions de vie. L’augmentation du chômage, la baisse de la qualité et le niveau de
vie, l’état des réseaux routiers, le système de santé, notamment, constituent autant de
paramètres, à l’aune desquels les citoyens se positionnent à travers leurs commentaires.
Les exemples suivants en témoignent :

Repéré sur la page Facebook du parti québécois. Commentaire posté le 10 juillet 2018
239

« Serge Latour : Je viens de me faire opérer la hanche la semaine dernière et je peux


vous dire que c'est épouvantable le manque de personnel je pense que le soir et la nuit ,
il sont 2 sur le plancher, on sonne , on sonne la cloche personne ne vient, on est pris
dans notre lit à souffrir et attendre après les pauses les changements de chiffre ou bien
simplement notre tour pcq l'infirmière est seule ou la préposé est seule , bravo M.
Barrette ». Repéré sur la page Facebook du PLQ. Commentaire posté le 01 septembre
2017.
Les conditions d’une vie démocratique saine

Les citoyens vont invoquer leur conception et conceptualisation de ce qu’est pour eux
une démocratie saine, et vont évaluer la publication du parti politique avec la lunette
de cette conception. En ce sens, les citoyens ont droit à toutes les conditions d’une vraie
vie démocratique où les acteurs politiques assument pleinement leur responsabilité de
représentants du peuple. L’exemple suivant en témoigne.

« Max Gagnon : Dans une démocratie les REPRÉSENTANTS du peuple se réfère au


peuple avant de prendre une décision en appliquant la voix de la majorité....en aucun
cas dans une démocratie un partie élue peut se prétendre dirigeant et imposer ses idées
au peuple ». Repéré sur la page Facebook de la CAQ. Commentaire posté le 15 août
2017.
« Richard Labelle : Cette manie va contre toutes les démocraties qu'on puisse
imaginer. Il faudra attendre 25 pour pouvoir se prononcer comme électeurs sur des
enjeux majeurs de notre société. CES GOUVERNEMENTS SONT DES BANDITS
». Repéré sur la page Facebook de QS. Commentaire posté le 21 mars 2018.
« Yves Longchamps : C'est pas normal qu'une centaine de parlementaire décident du
sort de 7 millions de québécois sans qu'on est le droit de s'opposé ou d'accepté un tel
projet ....une VRAI DÉMOCRATIE passerait par un référendum ...ce que l'on vit ici
c'est de la démocrassie et pas mieux qu'une dictature de 4 ans renouvelable ...qui va
comprendre ca une bonne fois .. » Repéré sur la page Facebook du PQ. Commentaire
posté le 22 septembre 2016.

La probité des leaders politiques

Dans le sens où les acteurs qui représentent les intérêts des citoyens doivent être un
exemple en termes de valeurs de droiture, d’intégrité, d’imputabilité et de bonne
gouvernance. Les passages suivants en témoignent :
240

Repéré sur la page Facebook de la CAQ. Repéré sur la page Faceboook de QS.
Commentaire postée le 28 mai 2014. Commentaire posté le 16 mai 2017

Les repères d’antan et les pères fondateurs

Dans cette famille d’arguments, les individus interpellent le passé et ses figures, qui
ont contribué à bâtir le Québec et son identité et qui sont un exemple de probité en
politique. Les exemples suivants illustrent ce genre de commentaires :

« Normand Perreault : Lise Périard ma chère amie Lise j'ai travaillé avec Mrs le
premier ministre René leveques, il y'a pas un hautre homme qui va lui arriver à la
cheville, lui c'était un homme de parole et droit. Je vous le dis c'était tout un homme ».
Repéré sur la page Facebook du PQ. Commentaire posté le 11 juillet 2018.
« Stephane Patoprsty : JE ME SOUVIENS!!! ça doit être imprégner dans nos
cerveau!! » Repéré sur la page Facebook du PQ. Commentaire posté le 22 novembre
2017.
Les valeurs québécoises fondamentales

Nous parlons de valeurs québécoises dans le sens où la vie au Québec répond à un


certain nombre de normes et de pratiques, qui s’appuieraient moins sur les races ou les
religions, et davantage sur la culture et l’identité québécoises.

Repéré sur la page Facebook de la CAQ. Commentaire posté le 15 août 2017


241

Les valeurs universelles

Ces valeurs sont reconnues par toutes les cultures, qui sont au fondement de l’histoire
et qui sont censées guider la vie de tous les individus. On parle de justice, d’équité,
d’égalité, de liberté, notamment. Les passages suivants en parlent :

« Anne-Sophie Pinard : Notre vrais richesse , c'est l'humain et la nature. Se donner un


pays ou ces deux pole pourraient exister en harmonie serait l'idéal. Mettre fin a la sur-
consommation et la sur exploitation des ressources, c'est le but a atteindre. Pensons a
ceux qui nous suivront. Faisons du Québec un modèle unique sur cette terre. Peut-être
que le reste de la planète aura envie de nous imiter. Ca urge, car la pensée néo-libérale
met présentement le genre humain en péril ». Repéré sur la page Facebook de QS.
Commentaire posté le 20 juin 2014.
« Sylvain Gagné : Ce qui est plus odieux encore c'est que la justice qui n'existe plus
ici, va prendre des années avant de rendre justice et le service auquel ont droit ces
gens qui ont fait le Québec que nous connaissons actuellement. Honteux ». Repéré
sur la page Facebook de la page Facebook du PQ. Commentaire posté le 11 juillet
2018.
4.12 Conclusion partielle

L’analyse des contenus des commentaires des citoyens sur Facebook nous a permis de
dégager plusieurs constats. Concernant la temporalité des contributions, nous avons
remarqué que dans la majorité des cas, les échanges étaient quasi synchronisés avec la
publication. En ce sens, dès que le parti politique postait son contenu, l’interaction était
instantanée et pouvant s’étaler sur plusieurs heures. Des commentaires tardifs – de ceux
qui prennent le train de la discussion en marche – peuvent s’ajouter, mais n’arrivent
pas à relancer les discussions dans la majorité des cas.

Nous avons remarqué que la plupart des commentaires revêtent un caractère relâché,
parfois trop relâché. Ils sont rédigés sans souci apparent des règles d’usage, des
conventions formelles ou des normes de grammaire. Les compétences linguistiques ne
sont pas un élément indispensable pour la contribution aux discussions, puisque
plusieurs citoyens utilisent un vocabulaire simple, entrecoupé de mots anglais, ou des
242

mots issus du langage populaire « slang » québécois et comportant beaucoup de fautes


d'orthographe.

Une grande majorité des contributeurs signaient leurs commentaires avec leurs vrais
noms et identités, endossant ainsi la responsabilité de leurs paroles vis-à-vis des autres
contributeurs. D’autres utilisaient un avatar et des pseudonymes. Bien qu’on n’ait
aucun moyen de vérifier les identités des contributeurs, nous pouvons néanmoins
émettre le constat que les contributeurs se segmenteraient en trois catégories
vraisemblablement : les militants dédiés aux partis politiques (partisans), les abonnés
de la page de ces partis et les militants adversaires de ces partis politiques.

L’interpellation des « partis politiques » ou « du chef du parti politique » est banalisée


dans les commentaires, puisque ces derniers les traitaient parfois comme des personnes
ou entités ordinaires devant rendre compte de leurs actes et de leurs décisions.

Deux types de commentaires de premier niveau ont pu être relevés : les commentaires
d’opinion et les commentaires d’appui et de solidarité et dans une moindre mesure, les
commentaires sans aucun lien avec les publications. Les premiers présentent des points
de vue personnels sur les enjeux traités dans les publications du parti politique. Ces
commentaires sont étayés par des arguments émanant du vécu, de l’expérience et de la
réalité quotidienne des citoyens. Ces commentaires se déclinaient en plusieurs
catégories, allant de l’indignation au partage des connaissances et à l’émotion. Certains
de ces commentaires mobilisent des arguments puisés dans plusieurs répertoires relatifs,
à la vie dans la société québécoise, et à la vie politique et collective de manière générale.
243

4.13 Conclusion volet « présentation des résultats ».

Dans le but d’étudier la communication des principaux partis politiques québécois sur
Facebook, nous avons, dans un premier temps, recueilli les propos des quatre
responsables numériques de ces formations politiques. L’objectif étant de dégager les
objectifs stratégiques derrière l’usage de Facebook et de comprendre les stratégies de
communication mobilisées dans ce cadre.

Selon la plupart de nos répondants, Facebook serait une vitrine additionnelle sur
l’actualité politique du parti. Il permettrait de rejoindre une partie de la population,
notamment les jeunes dans leurs univers communicationnels. Ce média est également
un outil de prédilection pour informer les citoyens des actualités du parti en leur
diffusant des contenus variés et multiformats et sans filtres médiatiques. Il s’agit d’une
manière moins coûteuse pour faire de la publicité partisane comparativement aux autres
moyens de publicité traditionnels. Facebook offrirait au parti un canal additionnel et
sans filtre pour contrôler, faire passer et rendre accessible des messages aux citoyens.

Dans un deuxième temps, nous avons observé et analysé les activités sur les pages
Facebook de ces quatre partis politiques afin d’étudier la nature des échanges, leurs
dynamiques ainsi que les flux et logiques communicationnels qui s’y rattachent.

Nos résultats révèlent que diffuser des contenus sans filtres, donner un angle aux
messages, connaître l’opinion des citoyens sur certains sujets et provoquer des
interactions entre eux autour de ce contenu sont les maîtres mots qui semblent guider
les partis politiques à travers leurs présences sur Facebook. En effet, les résultats
laissent entendre que la plupart des partis politiques se servent de leur page Facebook
uniquement comme une vitrine médiatique et comme outil de diffusion de contenus
promotionnels sur le parti politique, son chef et sur les événements de campagne. Les
résultats démontrent également que les interactions avec les citoyens étaient très
244

limitées, et que les potentialités conversationnelles de Facebook n’étaient pas utilisées


à leur plein potentiel.

Par ailleurs, notre observation a démontré que les partis politiques utilisaient
différentes stratégies discursives donnant naissance à une vaste panoplie de statuts
d’énonciation et de rhétoriques venant soutenir les objectifs stratégiques de chacune
des formations politiques.

Le dernier volet de cette présentation de résultats concerne l’observation des


commentaires émis par les citoyens sur les pages Facebook de chacun des partis
politiques. Ainsi, l’expression des opinions constitue la modalité de contribution la plus
fréquente sur ces plateformes en raison de 81%. Ces opinions partagent les points de
vue personnels des citoyens concernant les publications postées ainsi que les enjeux
qui y sont traités. Ils appartiendraient à plusieurs catégories allant de l’indignation à
l’émotion ou encore au partage des connaissances. Ces opinions puisent, par ailleurs,
leurs sources dans plusieurs syllogismes et différentes familles d’arguments.
245

CHAPITRE V

INTERPRÉTATION ET DISCUSSION

« [l]e discours n'est pas simplement ce qui traduit les luttes ou les
systèmes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte, le
pouvoir dont on cherche à s'emparer »

(Foucault, 1971, p. 12).

5.1 Introduction

Les résultats exposés au chapitre précédent reposent sur deux démarches


complémentaires. La première consistait à mener des entrevues semi-dirigées avec les
stratèges de communication des quatre principaux partis politiques québécois : CAQ,
PLQ, PQ, QS et la seconde à observer et analyser leur pages Facebook ainsi que les
contenus des commentaires des citoyens y circulant. Les données recueillies lors des
deux démarches ont été confrontées les unes aux autres dans un mouvement de va-et-
vient constant.

Ainsi, nous avons présenté la perspective et les points de vue qu’ont les stratèges de
communication des partis politiques de Facebook et la place qu’occupe ce dernier dans
leur stratégie communicationnelle. Nous avons passé en revue leurs diverses
perceptions et horizons d’attente face à l’apport de ce média en mettant en évidence les
246

points de divergence et parfois de convergence entourant leurs pratiques


communicationnelles.

Nous avons également présenté les résultats de notre observation des pages Facebook
des quatre partis politiques et des traces des activités communicationnelles s’y
déroulant en analysant la nature et le sens des contenus relayés et partagés par les
citoyens.

Dans le présent chapitre, nous interprétons et discutons ces résultats. Nous ferons ainsi
ressortir les liens existants entre notre objet de recherche, les concepts clés qui
échafaudent notre cadre théorique, nos questions de recherche ainsi que les dimensions
qui balisent notre cadre méthodologique. L’objectif étant d’articuler l’ensemble de ces
éléments et les mobiliser pour comprendre le phénomène communicationnel au cœur
de notre thèse, dans sa globalité, c’est-à-dire dans une perspective holistique articulant
plusieurs modalités : les discours, le social, le politique et la technique.

La compréhension de l’ensemble de ces éléments nous permettra d’apporter des


réponses à notre question principale de recherche, qui nous le rappelons est la suivante :
Quelle est la nature du rapport au politique que les citoyens et les partis politiques
québécois développent à travers leurs activités communicationnelles sur Facebook,
notamment dans ce contexte de profond malaise politique et démocratique ?

5.2 Vers un rapport de légitimation du politique sur Facebook

5.2.1 Compétition pour le pouvoir dans un contexte de crise de la légitimité

Nous avons dressé précédemment un portrait global du climat politique ambiant dans
lequel se déroule cette recherche. Couplé aux réponses de nos quatre stratèges de
communications interrogés, ainsi qu’aux résultats de l’analyse des commentaires des
247

citoyens, ce portrait nous a aidé à assembler quelques-unes des pièces du « puzzle


contextuel » à même de nous aider dans la compréhension de certains enjeux derrière
la présence des partis politiques sur Facebook.

Sur un plan conjoncturel, le contexte politique ambiant dans lequel se déroulent les
dynamiques communicationnelles entre citoyens et partis politiques est celui d’une
compétition pour le pouvoir (élection provinciale de 2018). Un pouvoir que certains
cherchent à garder : PLQ (parti sortant/ au pouvoir) et que d’autres ambitionnent à
conquérir et y accéder : le PQ (le premier parti challenger de l’opposition), la CAQ (le
second parti challenger de l’opposition), et QS (le parti minoritaire). Cette concurrence
se manifeste par des échanges au cours desquels les partis politiques prétendant au
pouvoir et les challengers s’affrontent, entre autres, à travers leurs communications sur
Facebook.

Sur un plan plus macro, ces dynamiques communicationnelles émergent dans un


contexte marqué par un malaise démocratique et politique très palpable. Un malaise
dont les indicateurs sont la perte de confiance envers les acteurs politiques, une fatigue
partisane dont les impacts sur le plan électoral se manifestent notamment par un certain
retrait civique et une baisse de la participation électorale et une crise de légitimité
(Small et Giasson, 2020 ; Foster, 2018 ; Mercier, 2017 ; Giasson et al., 2015 ; Marland
et al., 2014 ; Bastien et al., 2013). En effet, la majorité des stratèges de communication
interrogés affirment que leurs formations politiques seraient confrontées à une véritable
crise de la légitimité, qui est aussi une crise de confiance, de crédibilité et de solidité
du lien politique. Une crise à laquelle tout le monde contribue selon eux, et qui se
manifeste par la montée du cynisme politique. Un cynisme à l’origine duquel on
identifie notamment trois causes amenées par plusieurs chercheurs : 1) une crise de la
représentation politique incarnée par l’échec des élites politiques à remplir toutes leurs
promesses électorales et par la professionnalisation de la politique qui a transformé les
248

partis politiques en machines électorales gérées par des stratèges et visant le contrôle
de la communication et le marketing politique (Foster, 2018 ; Esselment et al., 2017 ;
Marland et al., 2017 ; Sullivan et Bélanger, 2016) ; 2) un malaise médiatique qui
conduirait à la décrédibilisation du politique, car basé, notamment sur le journalisme
de course (Aldrin et Hubé, 2017 ; Marland et al., 2014) et sur le jeu politique valorisé
au détriment des enjeux (Foster, 2018 ; Marland et al., 2014 ; Lalancette et al., 2014),
et 3) l’avènement d’un certain individualisme démocratique, qui caractérise notre
société post-moderne, et dont les figures de proue sont des citoyens, de plus en plus
critiques, envers leurs institutions politiques. D’ailleurs, les 60% des commentaires
d’indignation identifiés dans les résultats de notre observation confortent cette dernière
idée de citoyens critiques. Ils le sont envers le bien-fondé de l’action des partis
politiques, de leur compétence politique, leur mode de gestion inefficient de certains
dossiers ou encore de leur manipulation du « peuple ». Il suffit d’en lire quelques-uns
de ces commentaires « (…) René leveques, il n’y'a pas un hautre homme qui va lui arriver à
la cheville, lui c'était un homme de parole et droit (…) » ou encore « (…) J'en ai vraiment marre
de ce gouvernement, mais aussi de ces vieilles institutions périmées (…) » pour comprendre que
nos quatre formations politiques ne fédèrent plus les citoyens et ne sont plus
considérées comme représentatives de l’intérêt général de la population.

La majorité de ces commentaires dénote que les citoyens « interrogent » la probité de


leurs acteurs politiques, qu’ils accusent d’« usurper » la démocratie et d’agir en
fonction de leurs propres intérêts et non de celui du peuple. Ils remettent également en
question la confiance qu’ils avaient placée dans les institutions qu’ils ont choisies pour
les aider à améliorer les conditions de leurs vies et maintenir un vivre-ensemble dans
le partage des valeurs fondamentales. Bref, le climat dénote une perte de confiance en
les leaders politiques, une désillusion et en trame de fond, une remise en question de
leur légitimité d’être au pouvoir.
249

Notre analyse a certes porté sur 2046 commentaires, dont 60 % étaient des
commentaires d’indignation, toutefois, ne peut-elle pas refléter grâce à un effet « miroir
grossissant » les problèmes généraux et les dynamiques revendicatives qui traversent
réellement la société québécoise dans sa globalité ? Nous ne craignons pas d’affirmer
que nous ne pourrons répondre à cette question. Mais nous nous la posons quand même !

À la lumière de ce qui été avancé plus haut, nous dirons que les partis politiques sont
conscients qu’ils opèrent dans un contexte de malaise politique, de crise de confiance
et de la légitimité politique. Que leur quête du pouvoir dépendra, entre autres, de leur
habileté à déployer et valoriser leur pouvoir d’influence, de leur aptitude à clarifier aux
citoyens leurs positions et de leur capacité à leur exposer constamment des discours
aptes à les influencer positivement et les convaincre de leur légitimité d’accéder ou de
garder ce pouvoir. Des discours qu’ils doivent communiquer rapidement, souvent et
sans filtre. Cette quête a poussé nos quatre partis politiques à explorer de nouveaux
relais où ils sont capables de déployer des stratégies et des logiques de communication
servant ces desseins, d’où le recours aux réseaux socionumériques, en l’occurrence
Facebook. Ce média, qui a en effet cette particularité de permettre de maintenir une
présence en ligne quasi permanente et de communiquer des informations de manière
interpersonnelle (Proulx et al., 2012). Mais également parce que les partis politiques
sont conscients qu’il s’agit là de l’un des médias de prédilection des Québécois, puisque,
on le rappelle, 79% d’entre eux s’informent sur la politique via Facebook (CEFRIO,
2018).

À la lecture de ce qui précède, le concept de légitimité parait « intimement » associé à


celui du pouvoir. Corollairement, on serait tenté de penser que les partis politiques sont
sur Facebook parce qu’ils estiment que son usage peut les aider à renforcer leur
légitimité au pouvoir. Pour éclaircir cette interrogation, nous pensons qu’il est pertinent
de s’arrêter sur ce concept de légitimité qui comporte à priori plusieurs facettes.
250

5.2.2 Quelques réflexions sur la légitimité/légitimation du pouvoir

La légitimité, du latin legitimus, fait référence à tout ce qui est fixé par la loi ou
conforme à la loi 73 . Pour Rosanvallon (2008), la légitimité serait d’une part, une
reconnaissance sociale accordée à celui qui exerce un pouvoir ; autrement dit, c’est son
acceptation du fait qu’il est « normal », « naturel », « juste », « souhaitable »
(Dormagen et Mouchard, 2014, p. 18). Et d’autre part, la légitimité est une adéquation
à une norme ou à un système de valeurs établi par une société. Dans les démocraties
occidentales, cette légitimité est « légitimée » essentiellement par les élections
démocratiques, les lois et règles constitutionnelles régissant l’action collective. Donc,
la légitimité s’enracine dans le droit (légalité), dans les institutions politiques
(démocratie) et dans le peuple (acceptabilité). Cela étant dit, et loin de nous de couvrir
les différentes conceptions de la légitimité, ce qui dépasserait largement le cadre de
notre thèse, notre objectif est de montrer, d’une part que cette dernière, est un attribut
du pouvoir et sa condition, mais aussi de prouver, d’autre part, que les sources et
mécanismes de cette légitimité se sont diversifié et évolué avec l’évolution de la société.

En effet, la légitimité politique s’est métamorphosée et se décline aujourd’hui, en une


multiplicité de moyens et de manifestations qui dépassent le cadre des logiques
institutionnelles (Hatzfeld, 2013). Elle se serait « relativisée », « se diffractant » en une
multiplicité de preuves et d’épreuves renouvelées à apporter, d’accommodements et
d’ajustements incessants à faire, impliquant l’interaction avec une diversité d’acteurs
et une diversité de moyens pour l’exercer (Bouquet, 2014 ; Hatzfeld, 2013).

73
Selon le dictionnaire philosophique en ligne. Récupérée le 21 décembre 2020 de [Link]
251

On parle dans ce cas de moyens de légitimation du pouvoir, à distinguer de la légitimité


du pouvoir. En effet, pour Bouquet (2014), la légitimation est « un processus par lequel
des individus sont amenés à faire reconnaître la légitimité du pouvoir, des institutions,
des comportements, des discours, des usages » (p.15). Gingras (2010) affirme dans ce
cadre, que « les systèmes politiques fondés sur la représentation nécessitent l’obtention
du consentement et cela plus souvent qu’aux quatre ou cinq ans, d’où la nécessité
d’instauration inévitable d’un jeu social visant l’obtention de l’appui populaire » (2010.
P. 4).

Rangeon (1991) a bien expliqué cette idée, notamment quand il fait la distinction entre
la légitimité politique qui est rythmée par les échéances électorales et la « légitimité de
l’éphémère », jamais acquise, toujours renouvelée, celle qui dépend de la
communication et qui s’appuie sur des techniques qui deviennent légitimes, parce
qu’elles renforcent la légitimité des élus ; une sorte de « légitimité par ricochet » (p.
101).

Les principaux outils et techniques de ce jeu social sont entre autres, les médias et les
technologies, ses armes sont le langage et l’image et son idéologie s’inscrit dans une
politique-spectacle. Un spectacle où la relation de pouvoir s’érige dans le discours, qui
devient l’expression du pouvoir et de son influence. La parole devient « l'outil politique
par excellence, la clef de toute autorité dans l'État, le moyen de commandement et
d’influence sur autrui » (Breton et Proulx, 2012, p. 120).

Sur le sujet, le politologue Lemieux (1989), auteur d’un livre consacré à la structuration
du pouvoir dans les systèmes politiques du Québec avait identifié, entre autres, la
question de l’influence comme moyen d’exercer la légitimité du pouvoir. Cette
influence, que le dictionnaire critique de la sociologie définit comme « une forme très
spécifique de pouvoir dont la ressource principale est la capacité d’imposer sa volonté
252

via la persuasion » (1982, p.425). Donc, le phénomène désigné par le vocable


« influence », constitue l’un des mécanismes, voire outils de légitimation de la
légitimité, lequel est basé sur l’échange et la communication. D’ailleurs, parlant des
outils du pouvoir, Gingras (2018) explique que le leadership du premier ministre
canadien Justin Trudeau repose, entre autres, et en grande partie sur ce « pouvoir de
persuasion », et d’influence qu’il insuffle dans ses discours suscitant ainsi l’admiration
de la population (p. 145). Cette question d’influence est même corrélée par Bernard
(1994) au prestige et à la crédibilité de celui qui l’exerce comme le précisent ces propos :
« Le prestige provient d’un attrait qui permet de séduire, d’impressionner, de
convaincre. On dit d’une personne qui a de l’influence qu’elle sait séduire, attirer,
charmer, émouvoir (le mot « émouvoir » étant un synonyme du mot « impressionner »)
(1994, p. 16).

Dans la même veine, Braud (2017) affirme que les gouvernants ont certes le pouvoir et
la légitimité que leur confère la constitution, mais ce pouvoir est aussi celui
d’influencer et d’instaurer des représentations. Il s’agit du pouvoir « to influence
knowledge, beliefs, values, social relations, social identities. A signifying power (the
power to represent things in particular ways) which is largely a matter of how language
is used, but not only that » (Fairclough, 1995, p. 2). Ce travail sur les représentations
devient selon Braud (2017) singulièrement intense en période électorale, où le discours
politique, « nourri de « programmes d’action », de « propositions d’avenir », de
promesses généreuses d’un mieux-être, peut créer l’illusion d’une maîtrise des
problèmes et, de ce fait, permettre une meilleure mobilisation des électeurs » (2017,
p.80).

Pour Hariman (1995), les styles politiques sont des techniques de rédaction du pouvoir
(p. 71) et les nouvelles assises du leadership politique. Ils ont un pendant stratégique et
une force structurante et légitimante. Ils opèrent à la manière d’un filtre selon Braud
253

(2008), soit pour favoriser des types de personnalités qui sont parfaitement adaptées
aux exigences du pouvoir, soit pour contraindre des personnalités moins adaptées
spontanément à développer un style qui soit conforme au personnage qu’il leur faut
jouer. Enfin, Gingras (2010) rajoute que la légitimité s’impose également par
l’expertise, la conviction morale et l’efficacité notamment.

Sans prétendre une quelconque exhaustivité, nous avons exposé quelques-unes des
facettes de la légitimité politique. Cette dernière peut être attribuée par diverses sources.
Elle est institutionnelle, octroyée par un droit reconnu par la loi et les règles. Elle peut
être attribuée par la reconnaissance sociale. Mais elle peut aussi être légitimée par
d’autres moyens.

Pour revenir au cadre de notre recherche, nous affirmons à l’aune de nos résultats que
les acteurs politiques sont sur Facebook à la recherche d’une certaine légitimité. Elle
n’est pas institutionnelle, car cette dernière est déjà acquise et actée, mais une légitimité
qui passe par d’autres rouages et mécanismes, comme l’affichage de leur capacité
d’influence, de leur style et leadership, et la valorisation de leur compétence et
expertise grâce à un cadrage travaillé de leurs discours et éthos.

Il serait par ailleurs maladroit, de notre part de prétendre qu’il est possible de tirer une
quelconque légitimité politique à partir d’une influence virtuellement construite sur les
médias sociaux. Si ces médias sont indubitablement des outils et des instruments
modernes de communication politique, ils ne sauraient par contre se substituer à
l’administration électorale. Nous réitérons donc notre conviction que la légitimité
politique est reliée à la question de pouvoir et à l’autorité légale et qu’une décision,
dans un régime démocratique est et restera légitime, parce qu’elle relève de la
responsabilité des acteurs politiques, élus démocratiquement par les citoyens.
254

Cela étant dit, revenons maintenant à nos concepts centraux qui fondent la réflexion de
cette recherche, soit la question du rapport au politique en lien avec la communication
de ces partis sur Facebook, et ce, pour souligner ce que cette thèse a relevé comme
conclusions et rendre ainsi plus claire notre contribution. Nous discuterons donc dans
les sections qui suivent du rapport au politique sous-jacent à l’usage de ce média,
notamment dans le cadre du contexte décrit plus haut. Nous nous intéresserons plus
particulièrement aux objectifs stratégiques derrière son usage par les partis politiques,
mais également aux logiques et dimensions communicationnelles qui se déploient sur
ce média. Nous rappelons que ces deux éléments constituent l’objet de nos deux
premières questions spécifiques de recherche.

5.2.3 Les objectifs stratégiques de la communication sur Facebook

[Link] Une communication orientée vers la visibilité médiatique

Bourdieu (2001) affirme que « se faire connaître et se faire reconnaître » est un moyen
de justifier le pouvoir qui n’est pas seulement « un pouvoir de représentation », mais
qui constitue aussi « un pouvoir de manifestation » contribuant à faire exister
pleinement ce qui existe à l’état tacite ou implicite (p. 238). Le pouvoir doit donc se
justifier et se manifester socialement pour se légitimer. Cette justification suppose une
apparition « constante » dans l’espace public, une communication entre les détenteurs
du pouvoir et leurs gouvernés, bref une mise en relation entre les partis politiques et
leur public. Pour que cette mise en relation puisse se réaliser, elle doit donc être visible.
Cette visibilité doit être appréhendée stratégiquement : elle est l’affirmation du pouvoir
et la mise en scène de son existence, bref la trace de sa légitimation.

Si on s’attarde sur les propos de Bourdieu (2001) et qu’on en fasse un recoupement


avec nos résultats, mais aussi avec notre analyse du contexte, on peut comprendre que
les quatre partis politiques, à travers leur présence sur Facebook, suivent une trajectoire
dont l’objectif est de faire voir, faire croire, faire connaître et se faire reconnaître. Ils
255

dégagent chacun une image construite dans et par un discours. Chaque discours
rehausse une position, défend certaines valeurs et valorise un parti plutôt qu’un autre.
Bien que la rhétorique de chacun des partis politiques, son langage /style (éthos), son
raisonnement (logos) et son émotion (pathos) divergent, il n’en demeure pas moins que
l’objectif reste le même : la visibilité des actions et la quête de la reconnaissance de
leur légitimité.

La question qui se pose à ce niveau est la suivante : qui dispose « des rênes » de cette
visibilité du pouvoir et donc de cette légitimité pour les partis politiques dans nos
sociétés contemporaines ? Nous savons que tous les médias de masse jouent un rôle
essentiel dans la visibilité des partis politiques et la légitimation de leurs actions. Ce
n’est d’ailleurs pas étonnant que Wolton (2017b) les appelle : les « étalons de la
légitimité » (p. 69) qui détiennent les « rênes » de ce qui allait être légitime et par
conséquent connu dans l’espace public. Il s’agit du lien « connu — légitime » selon ce
même auteur. Donc, les discours, les représentations et les valeurs qui n’avaient pas ce
« sceau » « connu-légitime » n’accèdent pas toujours à l’espace public.

La communication du message politique est dépendante d’un mode d’action et de


communication dont les médias traditionnels définissent parfois le format, le cadre
temporel, la fréquence et les règles. D’ailleurs, ce constat trouve résonnance dans nos
résultats d’analyse des entrevues, puisque nos quatre stratèges de communication
revendiquent l’importance de l’usage de Facebook comme outil de visibilité
médiatique et d’estompage des mécanismes de Gatekeeping. En effet, d’après leurs
propos, lorsque les partis politiques tentent de diffuser leurs contenus par l’entremise
des médias de masse, ils sont confrontés au filtre médiatique. Leurs discours ne sont
pas systématiquement relayés, du moins pas dans leur intégralité et même quand ils le
sont, le message, tel qu’il est construit, reflète une représentation du réel qui est parfois
défavorable ou en décalage avec les enjeux majeurs qu’ils veulent mettre en avant.
256

C’est ce qu’a d’ailleurs affirmé l’un des stratèges interrogés qui rajoute que parfois,
dans leur course effrénée pour obtenir et diffuser les primeurs, les médias traditionnels
peuvent être à l’origine de diffusion d’informations inexactes et non validées.

Somme toute, nous comprenons que les passages médiatiques des quatre partis
politiques de notre recherche dans les médias traditionnels ne suffisent
vraisemblablement plus à nourrir leur quête de visibilité qui peut améliorer leur
crédibilité et par conséquent leur légitimité, notamment dans le contexte actuel qu’on
a décrit plus haut. À l’aune de ces résultats, l’utilisation de Facebook apparait comme
un moyen pour les partis politiques de gagner en visibilité, de contrecarrer la faible
couverture médiatique de leurs activités et d’assurer par conséquent leur auto-
médiation qui leur permettrait une médiatisation sans limites.

[Link] Une communication axée sur la médiatisation sans limites

En choisissant d’être leur propre médiateur sur Facebook, nos quatre partis politiques
ont voulu exercer les trois fonctions connues qu’assurent les médias traditionnels dans
l’espace public (Breton, 1995) : 1) la transmission du message, 2) sa mise en scène et
3) son commentaire. Ce constat a été corroboré par les résultats de l’observation en
ligne qui ont permis de comprendre que les partis politiques procèdent sur Facebook à
leur propre sélection et hiérarchisation des messages en les transformant en événements
politiques. Ils opèrent également leurs propres formatages et mises en scène de ces
derniers à travers le choix des commentaires, des images et des vidéos qui les
accompagnent. La motivation qui se dégage étant celle de diffuser une image positive
d’eux, convaincre le public de leur propre vision du projet global de la société et se
différencier vis-à-vis des autres partis politiques, sinon les délégitimer.

En suivant Bourdieu (2001), nous comprenons qu’il s’agit bien là d’un type de lutte
pour le pouvoir qui ne se limite pas seulement à l’idéologie, mais passe à travers le
257

discours et vise comme objectif « à produire et à imposer des représentations (mentales,


verbales, graphiques ou théâtrales) du monde social qui soient capables d’agir sur ce
monde en agissant sur les représentations que s’en font les agents » (p. 149). Le champ
politique devient donc un champ de production où se fabriquent des formes de
perceptions et d’exposition légitimes et agissantes. Des formes de discours que les
partis politiques ont choisi sciemment de construire, de façonner et de publiciser sur
Facebook hors du contrôle des entités, qui traditionnellement, ont la légitimité de le
faire. Ces constats nous rappellent les propos de Small et al. (2014) quand ils affirment
« Whereas political institutions are normally subject to journalistic interpretation,
advertising allows them to frame themselves, their issues, and their opponents in their
own ways directly to citizens » (p. 12).

Plus encore, lorsque les partis politiques utilisent dans leurs communications sur
Facebook des contenus en provenance des médias traditionnels (actualités de
quotidiens, extraits d’émissions télé, notamment), ils le font en suivant ce même
dessein : être les « maîtres du contenu », de son mode d’énonciation, de son traitement,
cadrage et de sa mise en scène.

Cette évolution du rapport entre médias traditionnels et les partis politiques nous
interpelle particulièrement, dans cette recherche, dans le sens où on peut se poser
plusieurs questions, dont, la suivante : si nos quatre formations politiques assurent une
« omniprésence » dans l’espace public grâce à une visibilité permanente et une
médiatisation sans limites, n’assistons pas à la fin du « règne » des médias traditionnels,
qui quelque part, jouaient le rôle de contre-pouvoir venant infléchir la conduite des
acteurs politiques (Gauchet, 2005)?

Loin de nous d’apporter des réponses définitives à cette question ni de faire des
raccourcis qui peuvent fragiliser notre argumentation, néanmoins, nous dirons que ce
258

constat pointe du doigt au moins un phénomène ; celui de la fragilisation de la


confiance envers le système médiatique et son pouvoir.

Nous ne rentrerons pas davantage dans cette question qui occupe une grande partie des
recherches actuelles menées sur le nouveau rôle des médias de masse dans la
conjoncture d’aujourd’hui. Néanmoins, nous nous contenterons de réitérer notre
position « d’équilibre de pouvoirs », qui est également celle de Gerstlé et Piar (2020),
de Mercier (2017) et de Wolton (2017b) qui rappelle que l’intérêt de la communication
politique est d’être le lieu où se confrontent les discours des trois acteurs qui ont la
légitimité de s’exprimer en démocratie : l’information (médias), le politique (les partis
politiques) et l’opinion publique (les citoyens).

5.2.4 Les logiques et dimensions de la communication sur Facebook

[Link] Les rhétoriques discursives comme art de légitimer

Au-delà des objectifs stratégiques derrière le déploiement de ce processus


communicationnel sur Facebook et dépassant la logique des statuts et des sujets qui y
sont abordés, nous avons voulu aller plus loin pour comprendre, le sens des rhétoriques
discursives mobilisées derrière ces statuts. En ce sens, nous voulions saisir le
raisonnement stratégique et les familles d’arguments mobilisés pour persuader (Breton,
2016 ; Charland, 2003). Au-delà de la persuasion, nous voulions appréhender l’éthos
endossé par chacun des partis et qui lui permet de réfléchir sur le processus plus global
de l’adhésion des citoyens à une certaine position. Pour ce faire, nous n’avions pas le
choix que de réactiver certains éléments de notre cadre théorique, notamment nos
réflexions sur les liens entre la légitimité et les rhétoriques discursives.

À propos de ce lien, Charaudeau (2014, 2009) explique qu’avoir une identité permet
au sujet de prendre conscience de son existence, de son savoir (ses connaissances sur
le monde) et de ses jugements (ses croyances), de ses actions (son pouvoir de faire).
259

Cette prise de conscience, pour qu’elle se concrétise, a besoin de différence vis-à-vis


d’un autre que soi. Partant de ce principe et l’appliquant aux résultats de notre
recherche, nous dirons que chacun des quatre partis politiques est engagé dans un
processus de différenciation vis-à-vis de l’autre. Ce processus permet à chacun de ces
partis de forger ce que ce même auteur appelle « l’identité sociale », mais aussi
« l’identité discursive » et dont la combinaison des deux permet de construire le
pouvoir et sa légitimité. Ainsi, l’identité sociale correspond au statut, au rôle et à la
position qu’une entité pourrait occuper dans une structure sociale. « Ses attributs sont
reconnus, construits par avance au nom d’un savoir reconnu par institutionnalisation,
d’un savoir-faire admis par la performance et d’une position de pouvoir acquise par la
filiation ou par l’attribution » (Charaudeau, 2009, p. 20). L’identité discursive pour sa
part, tient aux rôles que l’énonciateur « s’attribue dans son acte d’énonciation, résultat
des contraintes de la situation de communication qui s’imposent à lui et des stratégies
qu’il choisit de suivre » (Charaudeau, 2014, p. 89).

Partant de ces propos, nous dirons que les identités sociales de nos quatre partis
politiques sont connues et admises dans l’espace public. Nous l’avons exposé dans
notre chapitre méthodologique, chacun des partis politiques se différencie par ses
objectifs sociopolitiques : libéralisme (PLQ), souverainisme (PQ), nationalisme (CAQ),
altermondialisme (QS), par son positionnement sur l’échiquier politique et idéologique
(gauche, droite, centre) ainsi que par son poids politique au sein du gouvernement : La
CAQ (le parti challenger), PLQ (le parti sortant/au pouvoir), PQ (le parti challenger de
l’opposition) et QS (le parti minoritaire). Il s’agit là des données sur l’identité sociale
de chaque parti politique ou ce que Amossy (2010, p.73) appelle « l’éthos préalable »
qui s’élabore sur la base du rôle que remplit l’orateur dans l’espace social.

Attardons-nous maintenant sur l’identité discursive de nos quatre partis politiques,


c’est-à-dire ce qu’ils cherchent à construire dans l’échange discursif et donc dans la
260

rhétorique de leur discours (Charaudeau, 2014, 2009) sur Facebook. Comment parlent-
ils ? Et quelle image cherchent-ils à ériger délibérément ou non, dans leur discours ?

Avant de répondre à ces questions, mentionnons que la prise en compte de deux enjeux ;
à savoir, la crédibilité et la captation, était très importants dans ce cadre, puisqu’ils sont
à la base de la construction de toute identité discursive selon Charaudeau (2014). Ainsi,
l’enjeu de crédibilité puise sa source dans le besoin d’être cru et de dégager une image
sincère et digne de crédit pour les autres (2014, p. 91). Cet enjeu est corrélé à certaines
conditions qui le favorisent ; à savoir : la performance, l’efficacité et la sincérité (Ibid.).

L’enjeu de captation, pour sa part, repose sur la nécessité de s’assurer que le partenaire
communicatif adhère bien au projet d’intentionnalité du sujet partageant ainsi que ses
idées, ses opinions. Il s’agit de « comment faire pour que l’autre puisse être pris parce
que je dis » (Ibid.). Appliqués à nos résultats, nous dirons que les statuts de pages des
quatre partis politiques sont composés de publicités, de commentaires, d’allocutions,
de signes, de mots et d’images et de vidéos qui interagissent et forment des entités
persuasives et sont des manifestations de l’identité discursive de chacun des partis. Le
sens de ces entités est le fruit du choix de signes, de leur disposition ainsi que de leur
agencement (Charland, 2003, p. 84). Les sens des discours de chaque parti politique
sont donc à rechercher dans chaque statut posté. Il n’est pas immanent, mais travaillé
et exécuté de manière à atteindre un but déterminé ; il est stratégique.

Partant de ce constat, nos quatre partis politiques manifestent vraisemblablement quatre


raisonnements stratégiques différents. Ces raisonnements sont en lien avec la manière
dont chaque parti politique se place sur l’échiquier politique et prend position sur
certains programmes ou projets publics. Il est également en lien avec la manière dont
ce dernier parle pour exposer sa vision sur les enjeux publics et comment sa
« mécanique argumentative » fonctionne. Par mécanique argumentative, nous
261

entendons ici les familles d’arguments mobilisées pour convaincre (Breton, 2016).
Bref, ces raisonnements sont en lien avec l’éthos politique que chaque parti construit
dans son message et que Charaudeau (2014) définit comme :

Le résultat d'une alchimie complexe faite de traits de caractères personnels,


de corporalité, de comportements, de déclarations verbales, y compris les
attentes des citoyens via des imaginaires qui attribuent des valeurs positives
ou négatives à ces manières d’être (2014, p. 105).

Ainsi, concernant le raisonnement de la CAQ, à la question « comment parler », ses


statuts à travers leurs choix énonciatifs démontrent un éthos discursif formel, celui de
l’expert et de la compétence. Un éthos qui veut valoriser une position de performance
et d’efficacité dans le traitement des enjeux socio-économiques et qui mobilise des
arguments d’autorité pour y arriver (« nous considérons qu’il faut » « nous proposons
» « nous constatons » « nous tenons à souligner » « nous vous offrons »). Le parti
politique est présenté comme étant celui de l’action ayant la compétence et l’expertise
d’entreprendre ce qui est nécessaire et sur lequel les autres partis politiques ont échoué
à performer. Cette compétence est démontrée, notamment à travers la mise en scène du
leader du parti, décrit comme (« un homme de changement » « ferme sur ses positions
» « préoccupé par la santé, l’éducation et l’économie des Québécois ».

Partant des critères de crédibilité et de captation, tels qu’annoncés en haut par


Charaudeau (2014, 2009), nous pensons que la CAQ a adopté une attitude à mi-chemin
entre la distanciation et l’engagement. La distanciation qui conduit le sujet à opter pour
une attitude contrôlée du spécialiste qui raisonne et analyse, sans passion comme le
ferait un expert qui voudrait expliquer les causes d’un fait, commenter les résultats
d’une étude ou démontrer une thèse (Ibid.). L’engagement, pour sa part, transparait
dans la prise de position, dans la sélection de certains verbes précis (vouloir, conduire,
mener, notamment), dans le choix d’un mode particulier de raisonnement (édifier une
image positive du parti et négative des autres). Le registre lexical utilisé vise ce dessein,
262

puisqu’il permet de mettre l’accent sur les irrégularités et les problèmes vécus avec les
autres formations politiques (la mauvaise vision, l’échec du gouvernement), et
positionne le parti politique comme étant celui de l’efficacité, de l’efficience et de la
vérité. Cet éthos de compétence a été mobilisé à bon escient, notamment dans plusieurs
dossiers, dont celui des questions économiques et celui de l’immigration. Quant à la
démarche de captation mobilisée et toujours selon Charaudeau (2009), nous pensons
que la CAQ a fait preuve d’une attitude polémique qui consiste à remettre en cause les
idées et les valeurs portées par les autres partis politiques.

Somme toute, nous dirons que la CAQ a basé sa rhétorique discursive, telle qu’elle
apparait dans ses statuts Facebook, sur la construction d’un éthos de la compétence
apte à renforcer sa crédibilité, mais également un éthos qui met en avant les qualités et
le leadership du chef du parti. La personnalisation apparait à l’aune de nos résultats,
comme étant un critère d’évaluation important sur lequel la CAQ s’est appuyée pour
accroître son poids dans l’arène électorale, et ce, au-delà des considérations
idéologiques et partisanes inhérentes au parti.

Avec ces résultats, nous nous inscrivons dans la lignée de certains travaux (Lalancette
et Raynauld, 2019 ; Lalancette, 2018 et Marland, 2014) qui mettent en avant,
notamment l’importance des pratiques de management politique et de personnalisation
pour développer la confiance des acteurs politiques avec leurs électorats.

Pour ce qui est du PQ, ce qui caractérise essentiellement le mode d’énonciation de leurs
statuts sur Facebook, c’est avant tout la manière dont leur raisonnement est construit et
les problématiques sont arborées. Le ton utilisé repose sur une démarche provocante
jumelant la vigueur polémique (…) Continuons la résistance contre le Côté Obscur) et
la personnalisation des attaques politiques (situation déplorable des CHSLD, l’austérité
budgétaire, notamment). Avec le PQ, nous sommes plus dans le registre de l’essence
263

que celui des idées. Les statuts du PQ insufflent une conception de l’action du parti
politique liée à des repères collectifs (le fleurdelisé représente qui nous sommes), à des
valeurs communautaires, voire même à l’histoire politique du Québec. Les discours du
PQ sont un appel constant à l’émotion. En fait, c’est la force émotionnelle des mots
utilisés dans les publications « qui cristallise l’état émotionnel du moment et bouleverse
les valeurs communes, jusqu’au point de provoquer une reconversion cognitive »
(Dorna et Georget, 2007, p. 26). Ces mêmes auteurs parlent de « la lepénisation des
esprits ». Ce sont plus « les mots qui font mouche, plus que la cohérence argumentative
du discours politique » (2007, p. 25).

La lecture que nous faisons donc de la rhétorique discursive, telle qu’elle apparait dans
les statuts du PQ sur Facebook, fait beaucoup de place à l’émotion et à un discours
enthousiaste qui invoque un imaginaire collectif, des valeurs proclamées et protégées
dans la société québécoise. Des valeurs communes censées, à priori, trouver écho chez
les citoyens et déclencher chez lui de fortes émotions. Cet imaginaire interpellé sert de
soubassement qui facilite leur compréhension du discours du parti, car il est fait de
raisonnements argumentatifs s’appuyant sur des points d’accords avec l’auditoire ; ce
qu’on appelle dans la philosophie politique, la doxa de l’auditoire. Il s’agit « d’un
ensemble d’opinions, de croyances, de représentations propres à une communauté et
qui ont à ses yeux valeur d’évidence et force d’universalité » (Amossy, 2010, p. 48).
Ces arguments fournissent à l’orateur (le parti) une matière première et les prémisses
d’un discours persuasif. En recourant à cette doxa, le PQ a tenté de créer un espace
consensuel nécessaire à son acceptabilité comme parti légitime au pouvoir.

En ce qui concerne le PLQ, la lecture que nous faisons des résultats de l’observation
en ligne démontre que la crédibilité de ce parti politique a été largement remise en
question. Du moins, c’est ce qui transparait à travers la lecture de certains de ses statuts
et ceux des autres partis politiques. À l’aune de ces résultats, nous considérons que le
264

PLQ a fait montre d’un éthos de justification et de réalisme. En plus de rappeler le bien-
fondé de ses actions, les statuts du PLQ laissent entrevoir une volonté de crédibiliser
leur expertise et leur modèle de gouvernance justifiant la pertinence de certaines
mesures et entérinant leur légitimité.

Le raisonnement qui traverse le discours de ce parti politique est celui d’experts qui
prétendent dire « vrai » (Charland, 2003, p. 84). Ce même auteur affirme que les
partisans des compressions dans les dépenses gouvernementales, au nom de
l’assainissement fiscal, incarnaient souvent ce style (p. 84). La stratégie discursive du
PLQ envoie un message « tout va bien, alors pourquoi changer ». Il s’agit d’une attitude
de neutralité au service d’un discours d’authentification des faits et de justification
selon Charaudeau (2009). Une attitude qui vise à crédibiliser son action et lever le doute
sur sa non-pertinence. Elle tente également de mettre en valeur l’expérience du parti et
son expertise solide, déjà prouvée par le passé, que ce soit en matière d’économie ou
de gestion des régions. L’emploi d’énoncés comme « parti de l’économie », « parti des
régions » « gouvernement responsable » démontre justement cette volonté d’asseoir la
crédibilité du parti. Ainsi, nous assistons à ce que Charaudeau (2014) appelle le
« discours de la justification » ; celui à travers lequel le locuteur tente d’effacer les
critiques et les accusations qui lui sont adressées (p. 97) et d’utiliser son passé politique
comme prétexte et référence pour légitimer leur action.

La stratégie discursive adoptée dans les statuts de QS donne un sentiment de lire et


d’entendre les « vraies choses », des « choses » visant à protéger la population de l’élite
corrompue, à la sauver de la décrépitude morale et sociale ou encore des « lobbys » de
toutes sortes qui se liguent contre le peuple, si ce n’est pas tout cela à la fois (Boily,
2005, p.25). QS, derrière ses statuts, cherche à démontrer un éthos de solidarité visant
à présenter ses leaders en « citoyens ordinaires » qui partagent les mêmes ambitions,
valeurs et les mêmes problèmes vécus par la population et montre une « volonté d’être
265

ensemble » (Charaudeau, 2014, p. 125). L’objectif, étant d’offrir aux électeurs une
image aussi familière que valorisante de l’homme qui se cache derrière la fonction
(Dakhlia, 2010, p. 27). L’identité discursive de QS véhicule une attitude qui oscille
entre la séduction et la dramatisation puisque les arguments mobilisés s’appuient
davantage sur des valeurs d’affect qui interpellent certaines émotions. On peut
percevoir une volonté de vouloir rentrer dans ce que Ebacher et Lalancette (2012),
citant Schütz (1997), nomment les « bonnes grâces » de son auditoire. Une stratégie
visant à présenter « un persona humain » du parti, qui donne l’impression de proximité
avec l’acteur, en le présentant « l’un des nôtres ». Tout cela au service d’une attitude
que Charaudeau (2009) qualifie de démonstrative avec comme objectif d’imposer des
arguments aptes à convaincre les autres du bien-fondé de son action et les rallier à sa
cause.

Au terme de cette analyse, nous pouvons comprendre qu’en mobilisant différentes


stratégies rhétoriques, nos quatre partis politiques cherchent à construire des identités
discursives qui « magnifient » leurs éthos et les aident à séduire, convaincre, persuader,
montrer une image positive de soi et « ternir » celle de l’autre, et ce, afin de justifier
leur légitimité au pouvoir. La question qu’on peut se poser à ce niveau est la suivante :
est-ce que ce sont ces identités discursives construites, parfois sous l’effet de
l’immédiateté, qui vont convaincre les citoyens de la légitimité de ces partis politiques
ou ce sont plutôt les actions qui concrétisent ces discours ? C’est justement cette
dissonance entre les discours et les actions qui a contribué à rompre le lien de confiance
entre les citoyens et les partis politiques dans le réel entrainant un sentiment de
« délégitimation » du politique. Une dissonance qui continue, semble-t-il de s’étendre
dans le virtuel.

Les partis politiques doivent comprendre que les citoyens et leurs opinions ne sont pas
un élément de leur jeu stratégique, mais une condition fondamentale du fonctionnement
266

de la vraie communication politique qui s’érige avant tout sur l’action du réel et
d’interaction.

Pour conclure, nous dirons que si les objectifs stratégiques derrière la présence et la
communication de chaque parti politique sur Facebook demeurent clairs : on parle
d’augmenter la visibilité, d’assurer une médiatisation sans limites, et se construire des
identités discursives aptes à les différencier des autres partis politiques au service d’un
renforcement de la légitimité. Les mécanismes de cette communication, pour leur part,
demeurent toutefois les mêmes : le marketing politique.

[Link] Le marketing politique comme stratégie de légitimation politique

« Un air du déjà-vu, un changement dans la continuité ». C’est dans ces mots que
Giasson et al. (2018c) ont conclu leur dernier article consacré à l’analyse des stratégies
de campagne des quatre partis politiques québécois en 2018. Une conclusion qui donne
le ton à la nôtre pour affirmer : qu’en temps de campagne ou hors temps campagne,
une constante s’esquisse : les stratégies des quatre partis politiques québécois semblent
orbiter toujours et encore, notamment autour du même axe, le marketing politique. Ce
n’est ni une découverte ni une surprise. Plusieurs chercheurs (Lalancette et Raynauld,
2019 ; Lalancette, 2018 ; Giasson et al., 2018a ; Small et Giasson, 2017 ; Kreiss, 2016 ;
Chadwick et Stromer-Galley, 2016 ; Giasson et al., 2013 ; Quirion et Giasson, 2011 ;
Bastien et Greffet, 2009 ; Norris, 2001) ont démontré que le marketing politique est
désormais omniprésent et sert bien le processus d’élaboration de l’offre politique et des
campagnes de communication qu’elles soient en ligne ou hors ligne. Comme l’affirme
Giasson (2017), « la préparation électorale et le marketing politique se vivent dans un
contexte de cohabitation entre des modes traditionnels et émergents d’organisation
politique réalisés sur une diversité de plateformes en ligne et hors ligne » (p. 159).

Les quatre partis politiques sont donc conscients qu’ils opèrent dans un « marché »
électoral où la compétition prime et qu’ils n’ont pas le choix que de recourir au
267

marketing politique pour façonner leur marque et la promouvoir. Il suffit de se


remémorer certains discours des stratèges de communication pour confirmer ces
propos « (…) Un acheteur peut boycotter une marque, comme un électeur peut boycotter un parti
et boycotter des élections (…) » ou encore « (…) Tous les partis font du marketing politique. Ça
ne veut pas dire qu’on vend des produits politiques comme des boîtes à savon, mais la politique
peut ressembler de plus en plus à ça aussi (…) » 74.

L’analyse des résultats nous a appris que le marketing politique est une stratégie
omniprésente dans la réalité de nos quatre formations politiques et avec laquelle les
stratèges de communication sont majoritairement décomplexés, voire légitimés. Ce
processus permet à leurs partis de faire la promotion de leurs engagements politiques,
mais également d’asseoir leurs stratégies d’influence visant à faire adhérer une grande
partie de l’électorat à leur offre politique.

Partant des techniques du marketing politique telles qu’elles ont été explicitées dans
notre cadre théorique (Lees-Marshment, 2014 ; Maarek, 2014), nous dirons que les
quatre partis politiques ont eu recours à l’une ou l’autre des étapes de ce processus
(étude de marché, ciblage et positionnement concurrentiel).

Parlant de la recherche d’informations sur les électeurs, la majorité des stratèges de


communication interrogés ont reconnu y recourir afin d’enrichir leurs bases de données
électorales. Ces informations sont collectées à l’aide de différents outils, allant des
micros-sites à partager, aux applications web à télécharger. Faire circuler les pétitions,
par exemple, n’a pas tant pour objectif de connaître le point de vue des citoyens sur
certaines questions, que de profiter de sa viralité pour compiler le maximum de données

74
Entrevue no 3
268

sur les électeurs. Ces dernières, une fois analysées, vont permettre de bâtir des profils
types d’un plus grand nombre d’électorats potentiels et mieux cibler ses attentes et ses
besoins.

À partir de ces données, les partis politiques sont capables de développer des stratégies
communicationnelles aptes à persuader certains segments et à accroître leur confiance
envers les politiques du parti, ses projets et ses idéaux. L’accès à ces données est, en
fait, un bon outil pour les partis politiques, pour construire un discours qui rejoint les
citoyens, les influence et les rend prédisposés non seulement à évaluer les enjeux
politiques du parti, mais également à porter une action sur le terrain en sa faveur. La
trajectoire de Québec Solidaire et de la CAQ, en particulier, a d’ailleurs été une réussite
sur ce point. Comme l’affirment leurs deux stratèges de communication, Facebook a
largement été mobilisé pour recueillir des informations sur les électeurs potentiels, pour
ensuite mieux les cibler avec des messages qui les rejoignent et favoriser par
conséquent leur vote.

Par ailleurs, la recherche d’informations sur les électeurs mobilise d’autres techniques
et rouages, comme nous le rappelle l’un des stratèges de communication qui nous a
informée qu’observer le terrain et être attentif aux discussions et aux commentaires
circulants entre citoyens sur Facebook est également un mécanisme permettant de
suivre l’évolution de l’opinion publique et prendre le pouls de ces derniers sur certains
sujets, au plus près. Les propos suivants nous rappellent cette idée : « (…) Facebook sert
à faire remonter les préoccupations, les doléances et les fâcheries des gens, même si ces derniers
ont tendance à commenter négativement (…) » 75.

75
Entrevue no 4
269

Parlant de ciblage, ce mécanisme serait très important, notamment en période électorale,


pour la majorité de nos quatre répondants. En recueillant, via Facebook, des
informations en temps réel sur les points de vue et les intérêts des publics, leurs
opinions sur le parti et ses adversaires, les partis politiques étaient capables de parfaire
leur segmentation pour mieux cibler de manière plus rapide, plus efficace et plus
précise certains groupes spécifiques d’individus. Les algorithmes dont Facebook est
doté permettent de réussir ce ciblage, puisqu’ils permettent notamment d’évaluer la
portée des publications postées par les partis politiques et d’identifier les personnes
ayant interagies avec elles ou qui en sont intéressées. Cela nous rappelle les propos
d’un des répondants qui affirme : « (…) avec la technologie, j’ai le moyen de dire à
Facebook que tous ceux qui s’intéressent aux questions de l’environnement voient la
publicité que nous avons réalisée sur ce sujet. Au même titre que tous ceux qui sont
aux études vont voir les mesures que nous avons faites pour les étudiants (…) » 76 .

Concernant le positionnement de chacun des partis politiques, plus précisément


l’orientation de leurs stratégies de marketing sur Facebook, nous invoquerons la
typologie des positions concurrentielles de Collins et Butler (2002) telle qu’elle a été
exposée dans notre cadre théorique.

Ainsi, d’après les résultats de l’observation des pages Facebook des quatre partis
politiques présentés à la section 4.5.8, le leader dans ce cadre, est incarné par le PLQ
parce qu’étant le parti au pouvoir et à priori détenant, au moment de l’observation, la
plus grande part du marché électoral. Compte tenu de sa position de leader, très cruciale
dans le marché politique, ce dernier faisait l’objet d’attaques continuelles de la part de
ses challengers, et c’est pour cette raison que sa stratégie sur Facebook reposait, entre

76
Entrevue no 1
270

autres, sur une démarche défensive de justification, visant à 1) défendre ses acquis, ses
réalisations, notamment sur l’axe économique, ainsi qu’à 2) se protéger en habilitant
les réformes engagées dans certains dossiers. Le PLQ, à travers ses publications a voulu
se positionner comme le parti la gestion responsable des finances, ou encore, le « parti
de l’économie », « parti des régions », « gouvernement responsable ».

Par ailleurs, et sachant que le recours à la seule stratégie défensive ne permet pas de
faire croître substantiellement l’électorat (Collins et Butler, 2002), le PLQ n’a pas
hésité à miser, via Facebook, à partir de 2017 sur des communications visant à mettre
en avant un certain équilibre entre la continuité et le changement. Au-delà de l’axe
économique sur lequel le parti politique continuait de se positionner dans le débat
public, le message qu’on lisait implicitement dans les publications du PLQ cherchait à
reconquérir une partie des électorats en se positionnant et en ramenant certains enjeux,
qui ciblent davantage les familles, les aînés et les étudiants, à son agenda politique.

La CAQ représente le parti challenger (direct) du fait de la proximité de son offre


politique avec le parti au pouvoir, le PLQ. Il a opté, à travers ses publications sur
Facebook pour une approche « offensive » basée sur des attaques directes visant
décrédibiliser le PLQ et ses programmes, mais également ceux des autres partis, en
s’appuyant sur des revendications concurrentes de compétence, de performance et de
bonne gouvernance. La CAQ a pris, en fait, le meilleur du programme de chaque parti,
notamment celui du leader pour s’en inspirer et adapter son positionnement afin qu’il
corresponde davantage aux attentes de son électorat ainsi qu’à celles de nombreuses
franges de la population. Ses posts sur Facebook mettaient en avant une position qui
consiste à maîtriser la gestion de l’État et à l’orienter vers une logique entrepreneuriale
pour favoriser le développement économique du Québec.

Comme il peut y avoir plus d’un parti challenger désirant prendre la place du leader
selon la typologie de Collins et Butler (2002), nous affirmons d’après nos résultats, que
271

le PQ a joué le rôle du parti challenger (de l’opposition). Ses publications sur Facebook
laissaient entrevoir une stratégie d’attaque basée notamment sur la critique et le
dénigrement ainsi que la publicité négative. Des attaques qui concernent non seulement
le parti leader, le PLQ, la gestion de son programme et son manque de probité, mais
également les autres challengers avec l’objectif de les disqualifier et récupérer leur
électorat.

Pour sa part, QS a incarné le parti nicher visant à cibler un petit segment de l’électorat.
Son message, tel qu’il transparait à travers ses posts Facebook, met en avant un discours
« anti-establishment » visant à fédérer certaines cibles (niches) sur des enjeux ou des
orientations politiques en particulier. On pense aux classes moyennes précarisées et
fragiles, aux gens intéressés par les problématiques de protection de l’environnement,
ainsi que les personnes sensibles aux causes de la diversité et l’inclusion, pour ne citer
que ces trois exemples.

Pour clore cette section, nous dirons que le recours au marketing politique sur Facebook
constitue pour les partis politiques un élément important pour renforcer leur attractivité
et une des façons pour s’adapter à la complexité du contexte dans lequel ils évoluent.
En fait, si les partis politiques utilisent le marketing politique, notamment sur Facebook,
c’est pour renforcer leur légitimité en augmentant leur visibilité, certes, mais c’est aussi
pour garder les citoyens et leurs opinions au centre de cette quête politique. C’est pour
que leurs communications ne soient pas uniquement réduites à leurs aspects tactiques
qui valorisent la posture et l’image au détriment des enjeux politiques. C’est pour que
leur style ne l’emporte pas sur le contenu et la substance. Nous invoquons ainsi Lees-
Marshment (2014) qui affirme que le marketing politique permet d’éviter que les élites
ne se déconnectent des radars de leurs élus (p. 238), ou encore les propos de Quirion et
Giasson (2011) qui affirment que le marketing politique est un marketing de confiance.
Il permettrait d’établir un contact privilégié entre les organisations politiques, leurs
272

acteurs et la population. Il permettrait également de remédier ou d’amoindrir les


répercussions du cynisme envers le politique. Le recours à Facebook, dans ce cadre,
apparait comme un moyen pour les partis politiques d’attirer les citoyens, de les
informer de leurs prises de position, de comprendre leurs préoccupations et de les cibler
avec des contenus aptes à les intéresser.

Il s’érige donc, comme nous l’avons vu avec Maarek (2014) dans notre cadre théorique,
comme une composante vitale de la communication politique. Une composante qui ne
doit toutefois pas la vider de sa substance. Le marketing politique peut être certes
appréhendé positivement, comme le perçoivent nos quatre stratèges de communication,
dans le sens où il permet d’informer, de cibler, et d’influencer les citoyens. Toutefois,
il ne faudra pas que ce dernier devienne panacée pour répondre au déficit démocratique.

Les résultats de notre thèse permettent donc de soutenir que ce n’est tant pas l’usage
du marketing politique que son « dosage » dans la communication des quatre partis
politiques qu’il importe de souligner. Le marketing politique est l’une des stratégies
de la communication politique, mais ne doit pas être le modèle dominant. Il est certes
un outil pour améliorer l’efficacité politique, mais ne doit jamais être considéré comme
une finalité. Un marketing politique qui se réduit à une banale stratégie pour faire
passer un message n’est qu’une perversion qui vide la communication politique de son
essence et sa substance.

5.2.5 Opinion publique…Espace public et Facebook ?

On ne peut pas clore cette section sans aborder deux éléments très importants dans cette
thèse, à savoir : l’opinion publique et l’espace public. Est-ce qu’à l’aune de nos résultats,
Facebook contribue à la construction d’un espace public apte à faire éclore une opinion
publique ?
273

Pour répondre à ces questions, nous invoquerons une partie de nos résultats qui
affirment que la dimension interaction était quasi-absente dans les publications des
partis politiques sur Facebook. Autrement dit, ce média n’est pas forcément utilisé
dans une optique d’échanger avec les citoyens, mais plutôt dans une visée de ciblage,
de diffusion, de visibilité et de renforcement de la légitimité politique.

Dès lors, si les partis politiques procèdent à leurs propres médiations sur Facebook se
présentant sous « un jour plus attrayant » et diffusant ainsi des contenus ciblés
cherchant l’influence du public, cela ne peut être le seul gain qu’ils en tirent derrière
cette présence sur ce média. Malgré l’information et l’adhésion, il manque un élément
important qui est l’opinion du public. À quoi leur servent toutes ces discussions et
toutes ces opinions circulant sur Facebook ? Est-ce pour les utiliser à leurs avantages
comme ? Est-ce que Facebook est un espace public dans ce cas ?

L’une des réponses à cette question, nous la retrouvons dans les propos d’une entrevue
accordée par Cardon en 2011 à OWNI à un média d’information français 77 . Le
journaliste lui posait la question de savoir si les discussions circulant en ligne peuvent
s’élever au stade du débat d’idées, et ce dernier a répondu par les propos suivants :

Les internautes interprètent tous azimuts. Ils commentent, discutent,


mettent en relation des faits différents, font varier les points de vue, relisent
les informations dans un autre cadre de compréhension, retournent les
choses, les poussent à la limite, etc. Internet produit surtout un
enchevêtrement d’interprétations. Beaucoup se gaussent, et se rassurent, en
se disant qu’il ne s’agit finalement que d’un immense bavardage de

77
OWNI. (2011). Paris. Récupéré le 02 juin 2019 de
[Link]
274

commentateurs insatisfaits et obsessionnels. Mais, il faudrait plutôt louer


les vertus démocratiques de cette mise en conversation de la société. En
multipliant les points de vue, on contribue à socialiser et à politiser la
conversation publique.

Les pages Facebook des partis politiques permettent aux citoyens de constituer un
univers communicationnel où ils interprètent les actualités et discours, créant ainsi leur
propre réalité politique quotidienne. Nos quatre formations politiques ont besoin de
cette incorporation de points de vue (émanant du bas) dans l’appréhension des
informations et actualités qu’ils véhiculent sur leurs pages. C’est une sorte de
baromètre pour et sur leur action, mais qui ne reste qu’un support qui ne renverse
aucunement pas les dynamiques ou les rapports sociaux en cours (Suraud, 2003, p. 213).
En fait, si les partis accordent une importance aux commentaires pour sonder les
opinions du public, c’est pour les anticiper et les contrôler. Cela rejoint ce que dit
George (2010) qui affirme que le recours aux réseaux socionumériques par les partis
politiques vise plutôt à réguler l’opinion publique et non à permettre aux citoyens
d’endosser un rôle agissant dans la vie politique. Cela nous rappelle également la
phrase insolite que l’un des responsables de communication interrogés avait affirmé
« les lignes assassines », qui sont un exemple de l’usage que font les partis politiques
des commentaires des citoyens.

Donc, cette prise de pouls sur Facebook peut dans une moindre mesure être assimilée
à une sorte de consultation publique « implicite » où l’opinion des citoyens est utile,
mais dont la circulation reste dans un seul sens : de la population vers les partis
politiques. En conséquence et pour répondre à notre question d’en haut : Facebook
contribue-t-il à la construction d’un espace public, nous nous contenterons de citer
Dahlgren et Relieu (2000) en affirmant que Facebook a bien la capacité d'élargir
l'espace public, quoiqu'il ne semble pas transformer dramatiquement la vie politique.
275

5.2.6 Retour sur notre première intuition de recherche

Au premier chapitre de notre thèse, nous avions formulé une intuition de recherche
stipulant que l’usage de Facebook dans la communication des partis politiques
québécois s’inscrit dans un processus de quête, de consolidation, voire de renforcement
de la légitimité politique. Cette dernière se traduit par une lutte pour la visibilité, pour
la popularité. À l’aune de nos résultats et des constats obtenus, notre intuition se
confirme.

En outre, nos répondants, tous impliqués directement dans l’idéation et


l’implémentation des stratégies des partis politiques, ont également confirmé cette
réalité. Autrement dit, le rapport entre les acteurs politiques et les citoyens ne se joue
plus seulement au sein de la matrice politique conventionnelle, mais relève aussi d’une
perspective de la médiation technique. Une médiation qui leur permet de médiatiser
leur discours pour le légitimer. Par ces constats, nous rejoignons Dacheux (2008),
Charaudeau (2014, 2009) et Wolton (2017b) qui affirment que la légitimité du pouvoir
est, entre autres choses, une question discursive liée à des activités
communicationnelles devant être médiatisées.

Avec ces résultats, nous pouvons également rajouter que le recours à Facebook n’est
pas fait dans une optique de favoriser une action communicationnelle puisque cette
dernière se trouve occultée par la prégnance d’autres actions stratégiques. La
communication de nos quatre partis politiques avait une visée précise qui se situe, non
seulement dans le choix des thèmes, mais également dans leur structuration,
hiérarchisation, et dans l’arrimage entre les discours et le statut des contextes de leur
communication. Dans le jargon de la communication politique, on parle de la
pragmatique qui traduit en quelque sorte la performance du style mobilisé (Charland,
2003, p. 88). Cette performance du style active selon ce même auteur un dispositif qui
met en relation de pouvoir un ensemble de sujets en tant qu’acteurs sociaux. C’est cette
276

pragmatique qui permet d’appréhender les discours, d’un point de vue tactique, en ce
sens qu’ils sont le produit d’une rhétorique bien pensée et planifiée (Lardellier, 1997,
p. 86).

L’intérêt pour la visée d’influence du discours et la prise en compte de cette dimension


permet in fine, de déceler les logiques « souterraines » du processus de légitimation du
pouvoir. Ces logiques nous apparaissent appartenir au registre d’un agir stratégique
visant l’influence et dont l’objectif est la mise en scène du discours, le renforcement de
l’image et le contrôle de l’information et sa diffusion. Ces affirmations ne sont pas
étrangères aux conclusions de certains chercheurs comme Esselment et al. (2017) et
Marland et al., (2017) qui affirment que le contrôle de la communication serait l’un des
principaux objectifs stratégiques des campagnes permanentes au Canada. Ces logiques
nous éloignent donc bien loin des desseins de l’agir communicationnel tel qu’explicité
par Habermas, c’est à dire orienté vers le dialogue, et l’intercompréhension et dont
l’objectif est la recherche de sens communs.

5.2.7 Conclusion partielle

À l’aune de nos résultats, nous dirons que le virage communicationnel des quatre partis
politiques vers les médias socionumériques, notamment Facebook, s’est opéré, d’une
part, en réponse au défi qu’impose le contexte socio-politique fait de malaise et de crise
de légitimité et d’autre part, d’opportunités que représente le numérique et l’hybridité
médiatique qu’il permet. En effet, les propos de nos stratèges de communication
indiquent que les partis politiques sont conscients de l’existence d’un malaise politico-
démocratique et d’une crise de la légitimité qui lui est corollaire, et que sa gestion
nécessite la mise en place d’actions efficaces, aptes à limiter ses effets. Il ne s’agit pas
de l’enrayer, parce que la politique a besoin du temps long pour faire des choix, les
réfléchir et agir pour les appliquer. Par contre, il est possible d’agir sur certaines causes
277

de ce malaise, ou du moins sur leur compréhension par le public grâce à une


communication adaptée et une maîtrise de la dynamique médiatique des partis.

Le choix de l’hybridité médiatique auquel Facebook participe s’inscrit justement dans


le cadre de cette gestion stratégique des communications des quatre partis politiques et
ce, en faveur de plus de diffusion et de plus de cadrage. L’environnement contrôlé
qu’offre ce média et la logique médiatique qu’il apporte représentent plusieurs atouts
dans ce cadre. Non seulement, nos formations politiques sont capables de régenter leur
communication, de la centraliser, de la rendre plus visible, de se « distancer » des
médias, d’imposer un certain cadre d’interprétation des événements, et de déployer des
éthos aptes à avantager leur position et rassurer les citoyens et ultimement asseoir leur
pouvoir. Cette centralisation et ce contrôle de la communication se sont hélas faits au
détriment de l’interaction. En effet, et bien que l’interactivité soit la force motrice de
Facebook, voire le pivot qui le distingue des médias traditionnels, il n’en demeure pas
moins que les échanges avec les citoyens étaient quasi-absents (10%). La majorité de
nos formations politiques ont préféré s’en tenir à la diffusion d’information, de leurs
axes de communication, la promotion de leurs engagements, la personnalisation de
leurs messages et l’affichage de leur positionnement qu’à l’interaction. Ce constat est
d’autant plus intelligible quand on sait que 79% des Québécois s’informent sur la
politique via Facebook (CEFRIO, 2018).

Les résultats ont également démontré que cet outil a été important dans le déploiement
des stratégies de marketing politique, puisque nos quatre formations politiques l’ont
mobilisé pour informer les citoyens sur leurs programmes politiques et pour récolter
les données servant à l’identification des électeurs potentiels ainsi que leur ciblage par
des messages personnalisés. Par ailleurs, les opportunités qu’offre Facebook en termes
de diffusion élargie du message politique, de sa constance, de sa fréquence, de son
accessibilité en tout temps et de sa cohérence avec les messages véhiculés sur les autres
278

médias de communication, ne fait qu’optimiser cette stratégie de marketing politique


et renforcer par conséquent la stratégie globale de communication, notamment en
période électorale.

En outre, grâce aux rhétoriques discursives mobilisées sur Facebook, chaque parti
politique a la possibilité de renforcer son identité sociale et d’afficher un éthos politique
au service d’une valorisation de la position qu’il occupe ou qu’il veut occuper dans la
formation du pouvoir. Les démarches de marketing politique, entreprises par chacun
des partis politiques dans ce cadre, soutiennent d’ailleurs ce dessein. Facebook apparait
donc à l’aune de nos résultats, comme un instrument indispensable pour le marketing
politique qui participe à la construction de l’éthos politique.

Somme toute, les résultats de notre travail montrent comment les partis politiques
adaptent leurs stratégies dans le but de se légitimer auprès des auditoires, en ajustant
leur conduite en fonction de l’expérience sociale à communiquer (Bastien et al., 2012,
p. 151). Les statuts de chaque parti politique sur Facebook s’articulent chacun autour
d’une logique particulière, visent des objectifs bien déterminés et traduisent des enjeux
de pouvoir spécifiques. Il nous devient ici possible de tisser des liens avec ce que dit
Foucault (1971) dans l’ordre du discours :

[...] dans toute société la production du discours est à la fois contrôlée,


sélectionnée organisée et redistribuée par un certain nombre de procédures
qui ont pour rôle d’en conjurer les pouvoirs et les dangers, d’en maîtriser
l’environnement aléatoire, d’en esquiver la lourde, la redoutable matérialité
(1971, p. 10-11).
279

5.3 Les citoyens sur les pages Facebook des quatre partis politiques

Dans cette section, nous interpréterons et discuterons nos constats quant aux résultats
de l’analyse des contenus des commentaires des citoyens échangés sur les murs des
pages Facebook des quatre partis politiques.

L’analyse du corpus des 2046 contributions des citoyens nous a aidé à comprendre que
ces derniers publient essentiellement des commentaires d’opinion sur les publications
des partis politiques. Ainsi, l’expression d’une opinion constitue majoritairement la
modalité de contribution sur ces pages. Ces résultats corroborent, d’ailleurs, ceux de
certaines recherches menées sur le sujet, notamment celle de Giasson et al. (2013). En
effet, les résultats du sondage que ces chercheurs ont mené auprès d’un échantillon de
participants à la blogosphère politique québécoise mentionnent que 58,9% estiment
que cet espace serait « un espace de rencontre entre internautes qui y partagent leurs
expériences de vie et leurs opinions, dont leurs opinions politiques » (p.17). Ainsi, le
partage de certains éléments du vécu et de l’expérience personnelle des contributeurs
aux pages Facebook des quatre partis politiques constitue peut-être la motivation qui
pousse ces personnes à s’engager dans le débat et à exposer leurs opinions, qui peuvent
être d’ailleurs positives ou négatives. Ces expériences personnelles se sont
transformées parfois en des revendications collectives, car plusieurs autres citoyens
interagissaient avec les commentaires de ces derniers.

Au terme de ces constats, et ayant compris que l’émission d’opinions constitue la


motivation principale qui guide les citoyens dans leurs communications sur les pages
Facebook des quatre partis politiques, nous ne pouvons que nous poser cette question
à ce niveau de l’analyse : pourquoi les citoyens expriment-ils une opinion sur les pages
Facebook des partis politiques ?
280

Les réponses à cette question précédente ne peuvent s’avérer pertinentes si elles ne sont
pas liées à notre question principale de recherche, à savoir : quelle est la nature du
rapport au politique que les citoyens et les acteurs politiques québécois développent à
travers leurs activités communicationnelles sur Facebook ? Comme nous l’avons vu
dans le chapitre II consacré à notre cadre théorique, le rapport au politique s’énonce à
deux niveaux : un rapport au monde commun (vivre-ensemble) et donc au politique et
un rapport aux institutions et donc à la politique.

Ainsi, parler du rapport au politique, c’est expliquer comment ce dernier


s’opérationnalise chez les individus dans leur manière d’émettre une opinion politique,
dans leurs interactions, comportements, revendications et même dans leurs
commentaires sur des sujets politiques, bref dans leur participation au politique.

Si dans l’histoire, la participation au débat public prenait la forme d’action et de


discussion avec les autres membres de la communauté pour déterminer les modalités
du bien commun, qu’en est-il de ce concept aujourd’hui à l’aune des réseaux
socionumériques et de Facebook ? Est-ce que commenter un statut d’une page
Facebook d’un parti politique peut être assimilé à une forme de participation à l’espace
politique ? Si oui, à quel registre cette participation appartient-elle ?

La lecture que nous nous apprêtons à faire de cette participation puise sa source dans
le concept de la « conversation », une déterminante qui va nous aider à appréhender le
sens et la signification des commentaires des citoyens sur les pages Facebook des partis
politiques et à mieux comprendre le rapport au politique qui est en train de s’esquisser
à l’orée de ces pratiques.
281

5.3.1 Réhabiliter la conversation comme rapport au politique

« Les cafés, les salons, les boutiques, les lieux quelconques


où l’on cause, sont les vraies fabriques du pouvoir »
Tarde, L’Opinion et la Foule [1901],1989, p. 122.

Le sociologue Tarde (1901) percevait dans la conversation le rapport social fondateur


de « cette source invisible qui coule en tout temps et en tout lieu d’un flot inégal » (p.
86). Il parlait bien évidemment de l’opinion. Pour lui, c’est en conversant que les idées
s’expriment et s’échangent, que les comportements prennent forme et que les esprits
s’entre-visitent et s’entremêlent. Ce ne sont pas tant les conversations parlementaires
qu’il importe, politiquement, de considérer, disait-il, que les conversations privées.
C’est là que le rapport au politique s’érige et le pouvoir s’élabore (Ibid., p. 112). Des
propos qui rejoignent également ceux de Charland (2003) qui disait que la politique est
fondée sur l’opinion qui découle d’expériences antérieures et d’arguments susceptibles
d’être remis en cause. Le débat dans ses différentes formes serait donc un concours
d’opinions, un processus continu et sans fin (p. 70). Il s’agirait d’un processus qui a le
pouvoir de donner à tout le monde l’occasion de s’exprimer, de discuter ouvertement
et de faire partie de la « conversation ».

En commentant les statuts Facebook des partis politiques, les citoyens prennent part à
la conversation, faisant de ce média l’arène publique d’émergence d’opinions
disparates et changeantes. Une arène qui joint l’espace public et l’espace des
conversations privées, et où la dynamique entre les citoyens et partis politiques
participerait d’une forme renouvelée de la démocratie continue. Une forme au sein de
laquelle les gouvernants partagent avec les gouvernés leurs visions de la chose publique.
Une vision sur le fondement de laquelle les gouvernés « likeraient » ou non leurs
décisions, partageraient ou non leurs contenus, s’indigneraient ou non de leurs prises
de position et discuteraient et remettraient en cause le bien-fondé de leurs actions.
282

La conversation devient ainsi le lieu d’un rapprochement et du maintien d’un certain


rapport qui articule la vie sociale. Un rapport que les citoyens expriment via Facebook
qui agit, comme nous l’avons mentionné dans notre cadre théorique, comme une
médiation entre le singulier et le collectif (Lamizet, 1999). Une médiation qui structure
le champ du pouvoir instaurant dans le champ de la communication (Facebook) la
nécessité d’un certain rapport qui articule les échanges et donne à l’identité du sujet, la
consistance politique et institutionnelle qui l’érige comme acteur social (Ibid., p. 140).
Une consistance qu’il peut défendre dans les pratiques institutionnelles et sociales ainsi
que dans les activités culturelles et langagières qui le font reconnaître des autres acteurs
de la sociabilité » (Ibid., p. 140). Nous proposons donc dans ce qui suit une lecture de
ce rapport qui relie deux idéaux distincts de la conversation : 1) dynamiser la socialité
et 2) contourner l’apathie politique.

[Link] Rapport avec (le) politique : la conversation motrice de la socialité

Nous débuterons notre réflexion en définissant d’abord ce concept de la socialité qui


nous a paru pertinent pour la lecture de nos résultats. Cette dernière serait cette capacité
humaine à créer des ciments sociaux qui permettent de tenir les individus, les réseaux
et les groupes en ensembles stables (Paquet, 1995). Beauchemin (2000), affirme par
ailleurs, qu’aborder la question de socialité dans une perspective politique, « amène à
toucher inéluctablement à la question de solidarités, ou de manière plus générale encore,
de ce qu'on pourrait appeler la forme du lien social » (p. 342). Partant de ces
affirmations, ne pourrons-nous pas avancer que la présence des citoyens sur les pages
Facebook des partis politiques est une manière pour eux d’exercer une certaine socialité
qu’impose cette société en mouvement. Une socialité, qui ne serait pas nécessairement
vectrice de solidarités, mais permettrait d’en tisser de nouvelles où chacun pourrait
exister en politique, mais selon ses moyens, ses connaissances et ses particularités ?
Pour répondre à cette question, nous invoquerons Rocard (2006) et Beauchemin (2000)
qui ont apporté quelques éléments de réponses.
283

Ainsi, Beauchemin (2000), affirme que la production de la socialité notamment dans


les sociétés modernes nécessite une réinvention de la citoyenneté à la faveur de laquelle
le citoyen est invité à défendre ses particularités (p. 346). Rocard (2006), pour sa part,
explique dans « Comment existe-t-on en politique ? » que le « le besoin d'exister
suppose, pour l'individu ou le groupe, la permanente lisibilité de son existence par les
autres » (p. 60). Ainsi, quiconque souhaite exister en politique doit être capable de
communiquer, d’influencer et voir cette capacité reconnue par les autres. C’est
d’ailleurs cette disposition de communiquer, d’agir et de vouloir influencer qui permet
aux individus de satisfaire leur besoin d’existence en pratiquant une socialité active, en
exerçant une fonction d’influence dans le cadre des institutions qui régissent
l’organisation de la vie politique (Rocard, 2006).

À l’aune de ces affirmations, commenter le statut d’une page Facebook d’un parti
politique et émettre une opinion et un point de vue personnels sur ce qui y est publicisé
apparait comme une manière pour les citoyens ordinaires de manifester leur existence
dans ce monde politique. Une manière qui leur permet de sortir de leur isolement et de
réagir, se faire connaitre et se faire reconnaitre des autres citoyens. Elle leur permet
également de retrouver et partager une certaine solidarité qui invoque des idéaux
universels (bien-être, dignité, démocratie, notamment), des valeurs éthiques (probité et
intégrité des acteurs politiques) et des valeurs partagées (universelles, québécoises).
Bref une certaine perception de la vie et du monde qu’ils vont puiser dans leur propre
univers qui forge leur sociabilité. Cette solidarité est certes éphémère, dure le temps
d’un post, ou d’un statut et disparait dans les méandres du Web, mais elle porte en elle
« les germes » d’une socialité transformée qui s’exprime par un commentaire, un
« like » ou un partage. Ce constat réactive cette célèbre phrase de Freire (1983) « Nous
sommes communication », qui nous rappelle que « l’existence est individuelle, mais se
réalise en relation avec les autres existences, en communication avec elles » (cité par
Noël, 2011, p. 117). Au cœur de cette communication se trouve la conversation, une
284

action impossible à réaliser dans l’isolement comme disait Arendt (2012). Cette idée
rejoint également celle de Noël (2011), qui affirme que le dialogue est une option
politique dans la mesure où il engage des êtres humains dans une quête dans la
compréhension du monde et de sa reconstruction. Un engagement qui dépasse la simple
reconnaissance de la relation « je-tu », pour embrasser une dimension politique en
faveur de l’humanisation.

La présence des citoyens sur Facebook serait donc une opportunité de créer des
échanges et de faire partie d’un espace de discussion d’où est capable de naître une
interaction sur un sujet politique. Cette interaction est révélatrice pour Gamson (1992)
d’un processus de formation d’un jugement politique qui mobiliserait à la fois le
discours, l’expérience personnelle et la connaissance du problème. Il s’agit d’une
occasion qui s’offre à chaque individu de prendre la parole, d'exposer son point de vue
qui manifeste non seulement sa singularité, mais aussi son individualité et son existence
citoyenne. D’ailleurs, pour Dewey (1927), la participation citoyenne à la vie publique
passe par les conversations interpersonnelles qui contribueraient à « l’intelligence » du
public alors en mesure de participer aux débats publics (Ibid., p. 193).

La conversation permet, dans les sillons de l’interaction qu’elle génère, de résoudre les
problèmes de compréhension et favoriser l’organisation des communautés pour faire
face aux différents enjeux politiques et économiques. Si les technologies, dans notre
cas Facebook, ont un mérite, c’est tout simplement d’élargir le spectre des
conversations publiques et privées, et non de se substituer à ce qui fait l’essence même
de nos esprits, et nos vies qui sont façonnées par des représentations et des expériences
(Carey, 1989, p. 33).
285

[Link] Rapport avec (la) politique : la conversation au secours de l’apathie politique

L’analyse effectuée des 2046 commentaires émis par les citoyens ordinaires sur les
pages Facebook des quatre partis politiques nous a permis de comprendre que ce média
a été utilisé comme un espace d’expression permettant à ces derniers de manifester une
opinion ou un point de vue personnels sur les publications postées tout en formulant
leur compréhension des idées et des enjeux qui y sont publicisés. Ces partages
d’opinion ont pris plusieurs formes, allant de l’indignation, à l’information, voire
même à l’émotion mobilisant parfois des arguments puisés dans plusieurs registres
relatifs, à la vie dans la société québécoise, et à la vie politique et collective de manière
générale. Ce constat étant effectué, quelle lecture pouvons-nous en faire ?

Pour introduire cette section, nous nous poserons cette même question formulée par
Babeau (2014) « Qu’est-ce qui pourrait mener ces acteurs ordinaires, ces êtres
silencieux au sein des médias traditionnels, qui n’ont pas de porte-parole, à devenir
actifs, bruyants et agissants en ligne grâce aux traces numériques laissées au fil de leur
parcours ? » (p.129). Nous sommes devant un vrai paradoxe comme l’affirme Aldrin
(2009). Une invraisemblance qui fait que les citoyens ordinaires se désintéressent de la
politique, alors qu’ils bénéficient des droits politiques (libertés d’opinion, d’association,
de presse, de réunion) (2005, p. 189). Ce paradoxe a « insufflé » l’horizon de notre
analyse et nous a encouragé à creuser davantage du côté des motivations qui poussent
les citoyens ordinaires à poster des commentaires, à aimer des statuts, à s’indigner ou
à vouloir partager des connaissances.

La réponse à ces interrogations, nous l’avons trouvée dans le concept de l’apathie


politique ou plutôt dans les causes qui la justifient. L’apathie politique est cette
désaffection qu’ont les citoyens envers la politique. Ses motifs sont variés, mais
certains imputent ce désintéressement aux faibles connaissances des masses en la
matière, mais également au manque de compétences politiques et de pouvoir
286

d’influence que peuvent exercer les individus dans les espaces traditionnels
institutionnalisés dédiés à cette expertise politique (Aldrin, 2009, p. 189). D’ailleurs,
l’un des répondants l’a très bien précisé en affirmant que les commentaires constituent
le moyen le plus basique et le plus facile pour certains citoyens pour s’impliquer en
politique : « (…) Ces gens-là ne s’intéressent ordinairement pas à la politique et ne prennent
jamais la parole en public, car ils pensent que ce n’est pas de leur compétence (…) ». La
compétence politique dont on parle ici est celle que définit Bourdieu (1977) comme :

La capacité plus ou moins grande de reconnaître la question politique


comme politique et de la traiter comme telle en y répondant politiquement,
c’est-à-dire à partir de principes proprement politiques (et non éthiques par
exemple), capacité qui est inséparable d’un sentiment plus ou moins vif
d’être compétent au plein sens du mot, c’est-à-dire socialement reconnu
comme habilité à s’occuper des affaires politiques à donner son opinion à
leur propos ou à en modifier le cours (1977, p. 56).

Donc, si dans la vie réelle, les citoyens ordinaires sont apathiques et peuvent ne pas
participer activement à la vie politique, ces derniers profitent des potentialités offertes
par Facebook pour prendre la parole et se faire entendre autour des thématiques qui les
interpellent. Leurs commentaires sont à assimiler comme des communications
informelles qui permettent à chaque individu de s’extérioriser, d’attirer l’attention des
autres sur une question particulière, un discours qu’il espère porter à la discussion
collective (Babeau, 2014) p. 127). Ces commentaires échangés sont comme une sorte
de conversation quotidienne qui « favorise des opportunités de réflexion à ses propres
idées, réduire l’inconsistance cognitive en augmentant la qualité des opinions et des
arguments individuels » (Kim et Kim, 2008, p. 61).

Les conversations sur Facebook ressemblent à des séances de bavardage, ou à des


moments routiniers de discussion qui tissent les liens de sociabilité quotidienne (Aldrin,
2009, p. 200), même éphémères. Des moments où la politique n’est plus cette question
trop sérieuse, trop ennuyeuse ou trop compliquée au point d’exclure ceux qui n’en ont
287

pas la compétence. Où la participation n’est plus exclusive à l’engagement dans sa


forme traditionnelle (militantisme, vote, manifestation, action partisane, notamment)
(Perrineau, 1999, p. 115).

Il revêt aujourd’hui, à l’aune des réseaux socionumériques et de Facebook, l’habit


d’une participation sous forme de conversation, de discussions informelles
contingentes menées en dehors de toute appartenance à une communauté politique. Il
s’agit bien là selon Monnoyer-Smith (2011) d’une nouvelle forme de participation à la
politique. Une participation qui toucherait aussi les citoyens apathiques, inventant ainsi
une nouvelle forme d’interaction qui ne se manifesterait plus occasionnellement, mais
comme disait Perrineau (1999), quotidiennement. Cette conversation constitue
l’essence de la démocratie comme le disait si bien Carey (1992) : « We insist on public
conversation as the essence of democratic life » (cité par Rosen, 1997, p. 218).

C’est dans cette perspective que plusieurs penseurs comme Tocqueville (1981),
Baudrillard (1986) affirment que « l’ADN » de la démocratie américaine a été façonné
notamment grâce à la conversation publique qui permettaient une publicisation des
enjeux politiques, des opinions, des rumeurs, ce qui contribuait à la prise de décision
commune. La notion de « public conversationnel » que Carey (1992) utilisait comme
expression pour désigner ce public de discussion qui naissait à l’orée de la presse et de
l’État pourrait donc être réhabilitée dans le cadre de notre recherche.

Par ailleurs, force est de se poser cette question : est-ce que cette conversation est
égalitaire ? Vraisemblablement non, puisqu’elle implique des compétences politiques
différentes, mais le fait qu’elle soit sociale et échangée entre des personnes partageant
les mêmes traits de socialité, faits notamment de « capital culturel », lui profère cet
attrait d’égalité. Est-ce que cette conversation cherche l’argumentation ou à vocation
délibérative ?
288

L’analyse des résultats a montré que les citoyens postaient leurs commentaires sans
pour autant chercher à atteindre un but commun ou à conclure un débat. Les échanges
s’apparentaient à des discussions où chacun avançait ses arguments, partageait son
point de vue et, dans une moindre mesure, appuyait celui des autres, quand il allait dans
le sens de ses arguments. Ce constat n’est pas orphelin, puisqu’il corrobore les résultats
de certaines recherches menées sur la question et qui remettent en question l’idéal
délibératif obtenu grâce à l’usage de la technologie.

En effet, partant des travaux de Stromer-Galley (2019) et Flichy (2010) ayant mobilisé
plusieurs indicateurs et dimensions pour mesurer la qualité et la rationalité des
échanges en ligne, il ressort que l’usage de la technologie ne permet pas de réaliser cet
idéal. La délibération est une activité qui se concrétise par l’accomplissement de
certains principes normatifs comme la diversité des opinions et des perspectives, la
réciprocité, l’expression d’opinions raisonnées, la réflexivité et la narrativité,
notamment, qui sont autant de critères mobilisés pour pointer la distance des
discussions politiques en ligne par rapport au modèle délibératif. Ainsi, comme le
précise Flichy (2010), les discussions en ligne, bien qu’elles se passent sur une même
plateforme, ne reflètent cependant pas un échange argumenté ni un débat entre égaux,
où les arguments rationnels priment et où l’on cherche à dresser une position commune.
Les points de vue sont juxtaposés et sont caractérisés par un éclatement qui donne
l’impression que nous sommes dans des « monologues interactifs » (p. 618).

Ceci étant dit si Facebook apparait pour les citoyens ordinaires comme une opportunité
de sortir de leur apathie politique et d’exprimer leur opinion sur une question sociale
ou politique, la question qu’on peut se poser à ce niveau est la suivante : comment
expriment leur rapport au politique ceux qui n’ont que peu d’expertise ? La réponse est
à rechercher du côté des subjectivités.
289

5.3.2 Quand les rapports au politique s’énoncent sur un mode subjectif

Pour analyser le ou les rapports au politique qui se dégagent à travers les commentaires
des citoyens, il faut comprendre davantage de l’intérieur ces rapports ordinaires au
politique et par conséquent comprendre comment ces derniers parlent de politique dans
les moments de sociabilité ordinaires (Aldrin, 2009 ; Dolez et Garcia, 2016).

Les résultats de recherche démontrent qu’une bonne majorité des commentaires


formulés par les citoyens sont le fruit d’une opinion personnelle et d’un vécu de leurs
propres expériences. Des expériences dans lesquelles se sont reconnus d’autres
citoyens, qui reprenaient parfois le fil des conversations, leur donnant ainsi une autre
dimension. Les résultats démontrent également que les individus interpellent des
registres argumentatifs en lien avec les perceptions de leur situation économique et
sociale, ou encore qu’ils invoquent des règles et des valeurs qui doivent prévaloir dans
une société démocratique ou encore des valeurs universelles. Quelles explications
donner à cela ?

Pour Lahire (2002), l’énonciation du rapport au politique concerne l’ensemble des


dispositions relationnelles acquises permettant de penser et exprimer les articulations
entre le soi et l’univers politique. Dans cette perspective, commenter la page d’un parti
politique sur Facebook est une occasion pour les citoyens ordinaires d’énoncer un point
de vue politique, actualisant et mobilisant ainsi leurs aptitudes à formuler publiquement
et justifier des jugements personnels sur des questions politiques (Aldrin, 2009). Il ne
s’agit pas tant de leurs opinions politiques que de leur façon d’interpréter les contenus
des publications postées par les partis politiques, en parlant avec leurs propres mots,
leurs expressions, leurs états intentionnels et en fonction de leurs registres notionnels.
Leur parole puise dans des structures et des ressources de la pensée ordinaire, et ce,
dans un registre populaire composé d’anecdotes, d’historiettes et de rumeurs, formulé
sur un ton relâché fait de dérision, de dénégation, de moqueries, de jugements
290

personnels, notamment (Ibid., p. 195). Ces paroles utilisent des répertoires lexicaux
mobilisés, c’est-à-dire la manière dont ces individus se définissent ou définissent les
termes qu’ils utilisent (Gingras, 2010, p. 235). Ces termes appartiennent, par exemple,
dans le cadre de notre recherche, à un répertoire fait d’expressions comme : crime
contre son peuple, pauvreté, corruption, pauvre petit peuple, gang de charognards,
bande de crosseurs, génocide du peuple québécois, cynisme, méfiance, déception,
indifférence, indignation, sentiment d’injustice, notamment.

Dans cette optique, Facebook pourrait être assimilé à un repère collectif servant de
terreau à des formes d’affirmation de soi, mais également de reconnaissance. Pourquoi
de reconnaissance ? Parce que, comme l’estime Honneth (2000), la formation d’une
identité autonome et accomplie dépend étroitement des relations de reconnaissance
mutuelle que les êtres humains parviennent à établir entre eux. Cela est d’autant plus
vrai, notamment dans ce contexte marqué par le flou des repères individuels et
collectifs.

Dans ce cadre, nous serons tenté de dire que poster un commentaire, partager une
expérience et des émotions sur Facebook pourrait faire partie de ces satisfactions
spécifiques qu’éprouveraient les citoyens à travers leurs mises en avant de leurs
expériences et leur vécu personnel. Granjon (2017) affirme que l’engagement serait
motivé par des rétributions symboliques et une réassurance identitaire et par la
recherche de solidarités. Ces satisfactions « sont prises en charge par certaines activités
de discussion, de commentaire, de partage de contenus, d’expériences et d’émotions »
(p. 111). Celles-ci permettent l’émergence de sociabilités singulières et de sentiments
d’appartenance. Des propos qui s’accordent avec ceux de Dolez et Garcia (2016), qui
affirment que le rapport au politique serait conditionné par des processus de
socialisation très complexes, notamment du point de vue biographique. Ils ajoutent :
291

Aujourd’hui, la labilité des opinions fait l’objet d’un consensus, et l’activité


de « bricolage » du citoyen est acceptée, avec une conception assouplie de
la compétence et une vision élargie des points d’appui pour opiner, qui
intègrent notamment l’expérience personnelle, les informations fournies
par les médias ou encore les affects (2016, p. 255).

Rappelons que la prise de parole dans les contextes publics d’échange institutionnalisés
requiert certaines compétences et suppose surtout le respect de canons discursifs
imposés (Cardon et al., 1995, p. 16). Auparavant, les individus ne pouvaient donc pas
dire tout et n’importe quoi en public, sans quoi ils étaient lourdement sanctionnés
symboliquement. Aujourd’hui, on assiste à l’avènement de ces nouveaux modes de
prise de parole en public ; celle des gens ordinaires qui parlent à leur façon, avec leurs
mots à eux, en s'appuyant, le cas échéant, sur des expériences qu'ils ont vécues (Cardon
et al., 1995, p. 17). Ces mêmes auteurs affirment que « l’expression « fin des
idéologies » coïncide avec le reflux d'un certain nombre d'appuis conventionnels et de
ressources rhétoriques et testimoniales qui permettaient jusqu'alors aux personnes
ordinaires de s’outiller et de documenter leurs critiques en public — en particulier leur
critique sociale » (p. 17).

5.3.3 Retour sur notre deuxième intuition de recherche

À l’aune de nos résultats, les pages Facebook des quatre partis politiques apparaissent,
comme un contexte privilégié où les citoyens exposeraient leurs opinions individuelles
en mobilisant des règles élémentaires de divulgation réciproque et d’identification et
en recourant à des expressions appartenant à leurs sens communs. Avec ces propos,
nous entérinons, ce que nous avons avancé dans notre cadre théorique, lorsque Quéré
(1992) disait que les actions et les paroles acquièrent leurs intelligibilités et leurs
objectivités grâce à un cadre qui fonde l’ordre public et qui utiliserait aussi bien les
médiations symboliques, que les moyens d’institutions d’un commun que les
techniques de configuration.
292

Ainsi, l’usage de généralités et l’interpellation de cadres normatifs puisés dans le


monde commun tendent à naturaliser l’opinion individuelle autour de principes
partagés sans aucun engagement politique. L’individu parle de politique tout en restant
éloigné du politique. Dans cette perspective, Aldrin (2009) explique que la
conversation politique décuple le sentiment de complicité des citoyens ordinaires qui
ne parlent de politique que de manière incidente (p. 194). Un rapport relâché au
politique s’esquisse, commentant les informations politiques et les mettant sur un pied
égal avec les récits biographiques, les expériences personnelles, le vécu et l’intime. La
politique s’énonce alors sur un ton personnel et revêt une dimension personnalisée qui
la redimensionne à l’échelle de l’expérience commune.

Avec ces propos, nous confirmons donc notre deuxième intuition de recherche qui
stipule que le rapport au politique se conjugue sur un mode guidé par des pratiques
animées par des intérêts et une expérience personnelle pour des causes pouvant devenir
collectives. Nous rejoignons également avec ces constats ce que disait Ion (1997), dans
notre cadre théorique, quand il parlait de l’évolution de la citoyenneté vers un cadre
mieux adaptée aux nouvelles exigences sociétales et politiques. Ce cadre ferait émerger
une nouvelle forme de participation que Perrineau (1999) appelle « Soft » et qui peut
concerner tous les citoyens, mêmes apathiques et dessine de nouvelles formes
d’interactivité entre gouvernants et gouvernés où le principe de la représentation se
manifeste non exceptionnellement, mais quotidiennement (p. 15). Il prendrait la forme
d’un engagement de la part des citoyens, mais un engagement qui serait pensé comme
un acte conçu et animé sur un mode et un intérêt personnel, mais pour des causes
pouvant devenir collectives.
293

CONCLUSIONS

Le majestueux théâtre de la volonté générale reste traversé en


permanence par des scènes empruntées aux comédies plus quotidiennes
du pouvoir. Aussi, n’est-ce pas en nous réfugiant dans le ciel supposé
apaisé des idées que nous pourrons vraiment comprendre les ressorts et
les difficultés de l’institution de la Cité

(Rosanvallon, 2003, p. 20)

Au terme de cette recherche, nous tenons à présenter une synthèse des résultats en
rappelant nos objectifs de recherche, les orientations qui les ont guidées, ainsi que les
intuitions de recherche qui gravitent à son entour. Cette démarche se fera grâce à une
consolidation entre les différentes conclusions auxquelles nous avons abouti à chaque
stade de notre recherche.

Rappelons que l’objectif de ce travail était d’étudier, d’analyser et de comprendre les


pratiques communicationnelles se développant entre les citoyens et les quatre partis
politiques représentés à l’Assemblée nationale sur leurs pages Facebook. Afin
d’atteindre cet objectif, nous avons circonscrit notre travail autour de la question
principale suivante : quelle est la nature du rapport au politique que les citoyens et les
acteurs politiques québécois développent à travers leurs activités communicationnelles
sur Facebook, notamment dans ce contexte de profond malaise politique et
démocratique ?

Pour apporter une réponse à cette question principale, nous nous sommes d’abord
attardées au cadre sociopolitique dans lequel se déroulent ces dynamiques
communicationnelles et dans lequel évolue la société moderne de manière générale.
294

Ainsi, les pratiques de communication politique sur Facebook entre les partis politiques
québécois et les citoyens se manifestent dans un climat de malaise politique et social
profond. Un climat marqué, entre autres, par une méfiance et un désenchantement des
citoyens envers la classe politique, une baisse de leur adhésion aux processus
démocratiques et une montée du cynisme généralisé (Foster, 2018 ; Giasson et al.,
2015 ; Marland et al., 2014 ; Bastien et al., 2013 ; Quirion et Giasson, 2011). Un
cynisme dont les catalyseurs sont, notamment :

1) une crise de la démocratie représentative, qui s’accompagne par une défiance à


l’égard des institutions et acteurs politiques et par une remise en cause de leur légitimité
en tant que défenseurs du projet commun. Une légitimité « pervertie » au profit d’une
politique de plus en plus médiatisée, axée sur la mise en scène, placée en permanence
sous le signe du toujours plus de-communication, de marketing, de professionnalisation
et de « politique-spectacle » (Aldrin et Hubé, 2017).

2) une crise de la médiation où les médias occupent aussi une place décisive, puisque
la médiatisation croissante de la politique, sa concentration sur le jeu, le
sensationnalisme aurait renforcé la personnalisation de celle-ci dans la mesure où elle
déconnecte les perceptions des individus des formations politiques auxquelles ils
appartiennent et des programmes et enjeux politiques dont elles sont porteuses.

3) et enfin une crise du lien politique, de sens, de valeurs et d’affaiblissement des


instances sociales de légitimation de l’autorité. L’ouverture de la société sur sa (post),
(hyper) ou (après) modernité s’est accompagnée par un changement dans la conception
du lien entre l'individu et le pouvoir politique et son appartenance à la collectivité et
aux institutions sociales, devenues obsolètes dans cette nouvelle configuration
sociétale faite sur la base, entre autres, d’individualisation, de capitalisme, et
d’hégémonie de la technique.
295

Par ailleurs, dès l’élaboration de notre problématique de recherche, nous avons compris
que l’approche communicationnelle qu’il nous fallait exposer était celle qui permettra
de réfléchir sur le « pourquoi » et « comment » des processus communicationnels dans
la société avec une vision holistique articulant plusieurs modalités qui impliquent les
pratiques, les discours, le social et la technique. Nous avons également compris que
cette dernière devra s’intégrer dans un cadre théorique mettant en avant une approche
de recherche globalisante permettant d’appréhender le rapport entre société et
communication dans ses dimensions à la fois « macro-méso et microsociales » ou du
moins le rejet des approches « monodimensionnelles ».

Cette approche est celle qui propose d’étudier les publics, les organisations ou les
plateformes techniques dans leur contexte d’échange (Luckerhoff et Jacobi, 2014, p.
56). C’est donc en termes d'activités communicationnelles que nous avons analysé le
rapport au politique que les citoyens et partis politiques ont développé à travers leurs
dynamiques communicationnelles. En ce sens, c’est sous l’angle de la communication
politique, de la réception, de la médiation, de l’opinion publique, des institutions
politiques, de leurs productions, de leurs pratiques et de leurs publics que ce rapport a
été étudié. Ce dessein s’inscrit parfaitement dans ce que disaient Dorna et Georget
(2007) quand ils affirment qu’il serait limitatif de pouvoir expliquer les discours
politiques en se basant uniquement sur une approche langagière ou une procédure de
communication. Une vision sociétale s’impose, permettant de prendre en considération
une série d’éléments agissant dans une totale synergie et qui font du discours politique
une praxis à visée persuasive qui cherche à atteindre des buts particuliers afin de faire
agir les autres dans le sens désiré.

Le troisième chapitre s'est concentré sur la démarche méthodologique déployée pour


conduire cette recherche. Ainsi, afin d’atteindre nos objectifs de recherche, nous avons
adopté une approche mixte à dominante qualitative pour cette étude descriptive et
296

inductive qui a été menée avec une posture réflexive et une méthodologie
ethnographique. Notre devis a incorporé plusieurs éléments couplant la triangulation
des sources et le recours à plusieurs méthodes de collecte. Cela nous a permis d’obtenir
des résultats complémentaires que nous avons également confrontés à nos propositions
théoriques. Sur le plan de la stratégie de recherche, suivant les principes de
l’ethnographie virtuelle, nous avons multiplié les angles d’observation : 1) la
réalisation d’entrevues en profondeur semi-dirigées avec les stratèges de
communication des quatre partis politiques sujets de notre recherche, 2) l’observation
non participante en ligne et l’analyse de contenu des publications postées par les partis
politiques sur leur page Facebook, 3) l’analyse de contenu des commentaires échangés
par les citoyens en privilégiant des moments et conjonctures où des questions vives
étaient en débat. Cet examen a été mené via une grille d’observation que nous avons
développée et dont les variables étaient guidées par notre question principale de
recherche, mais également à partir de notre cadre théorique. Pleinement consciente des
contraintes éthiques que nous impose la recherche sur des sujets humains, nous avons
veillé au respect des balises éthiques lors de nos entretiens avec une attention
particulière portée au respect de l’anonymat et de la confidentialité des informations
fournies. Les résultats de ces entrevues nous ont permis de répondre à la première partie
de nos questionnements de recherche, à savoir les objectifs derrière l’usage de
Facebook par les quatre partis politiques québécois.

Suite aux dynamiques communicationnelles observées et à l’œuvre entre citoyens et


ces partis politiques sur leurs pages Facebook et au vu des éléments étudiés plus haut,
on peut percevoir l’émergence non pas d’un seul rapport au politique, mais de plusieurs
rapports au politique. Des rapports que les formations politiques entretiennent avec les
citoyens, de même que des rapports que les individus entretiennent non seulement avec
(le) politique, mais également avec (la) politique.
297

Ainsi, si l’usage de Facebook apparait tout d’abord comme un impératif pour les partis
politiques soucieux de faire valoir leur modernité et désireux surtout de rejoindre un
large public, l’utilisation de ce média est également le fruit d’un mécanisme d’ordre
stratégique qui se déploie à plusieurs niveaux. Les résultats de l’analyse des entrevues
ainsi que l’observation des pages Facebook nous ont permis de comprendre que dans
un processus d’accès et de légitimation du pouvoir, Facebook jouerait un rôle important.

Contourner les relais médiatiques en rejoignant un large public, leur diffuser des
contenus partisans hétéroclites, sans filtre et à moindres coûts, faire une veille
permanente sur les tendances sociétales (émanant par le bas), et cibler les citoyens à
travers des contenus qui les rejoignent, tels sont les objectifs dominants et réels qui
animent la présence des quatre partis politiques sur Facebook. Au cœur de ces objectifs,
un but très déterminant s’impose : une quête ou plutôt une reconquête de légitimité,
dont la clé serait la maîtrise, le contrôle et le cadrage du message. Un processus qu’ils
sont capables de réussir grâce à des discours aptes à convaincre et qui agiraient sur
l’évaluation et l’appréhension que font les citoyens des leaders et de l’univers
politiques (Marland et al., 2014).

En effet, l’emprise des médias traditionnels sur le processus de médiation


s’accompagnerait d'un travail de délégitimation et de critique de la capacité que le
politique aurait d'imposer ses choix et ses valeurs dans l’espace public. Et c’est
justement pour rompre avec ce clivage entre la transparence de la médiatisation et
l’opacité du politique que les partis politiques ont choisi d’être leur propre médiation.
Ils ont ainsi opté pour une médiatisation sans limites sur Facebook. Cette médiation
permet au parti politique de rompre la chaîne des communicants et des médias
traditionnels, imposés jusqu’ici et de restituer à l’émetteur (en l’occurrence le parti
politique) son statut d’élément moteur du schéma de la communication. C’est dans
cette perspective que les quatre formations politiques ont développé des rhétoriques
298

discursives qui leur permettaient non seulement de transmettre, mais également de


mettre en scène, d’afficher un style et de commenter leur propre parole politique en
maintenant son intégrité et son intégralité.

Par ailleurs, en excluant les médias traditionnels de leur schéma communicationnel sur
Facebook, la communication des partis politiques risquait d’être taxée de « renfermée
sur elle-même » ou « idéologiquement chargée », s’éloignant ainsi de son idéal. C’est
pour cette raison que les partis politiques ont trouvé des moyens de légitimation de
leurs pratiques médiatiques sur Facebook en transformant leurs relations avec les
médias traditionnels et en la rendant plus stratégique. En ce sens, les partis politiques
opèrent leur propre sélection dans les contenus des médias disponibles dans l’espace
public en ne relayant que ceux pouvant conforter leur légitimité ou déprécier celle des
autres partis politiques.

Il est clair qu’à l’aune de nos résultats, l’interactif de dialogue entre les partis politiques
et les citoyens est absent, même à l’ère de la communication politique sur les réseaux
socionumériques comme Facebook. Ce média servirait comme espace de création d’un
autre rapport d’interaction. Une interaction contrôlée, qui a pris plusieurs dimensions
où l'accent est mis davantage sur l’envoi de messages ciblés, sur la collecte de données
sur le public, sur la dissémination de publicités électorales et sur le déploiement de
stratégies de marketing politique (Giasson et al., 2018a ; Chadwick et Stromer-Galley,
2016). Il ne s’agit pas d’entrer dans une relation dialogique avec ces citoyens ordinaires,
mais plutôt de les laisser discuter et interagir entre eux. Cela permettrait de faire éclore
une sociabilité propice à la circulation d’idées et d’opinions (émanant par le bas) que
les partis politiques pourraient récupérer et réutiliser pour maximiser leurs gains
électoraux.
299

Le citoyen devient dans ce cadre, non pas un Sujet démocratique, dont les idées, les
opinions, les critiques peuvent enrichir le débat et influencer la décision politique, mais
comme une cible, un futur électeur, une opportunité dont les idées serviront à
« embellir » le produit électoral. Où est le débat ? Où est la critique ? Où est la
délibération ? Des indispensables au Projet politique devant servir de rempart contre
cet « égocentrisme partisan » qui vide la politique de toute sa substance et enfonce
davantage la crise de confiance des citoyens envers leurs acteurs politiques et précarise
encore plus leur légitimité. Avec ce constat, nous joignons à Lalancette et Bastien
(2019) quand ils se demandent, à l’issue de leur travail, si finalement ce n’est pas cet
écart observé entre les normes et les réels usages politiques des médias numériques qui
expliquerait le degré de cynisme et la désillusion des citoyens à l’égard du politique.

Par ailleurs, la présence des quatre partis politiques sur Facebook a également été
l’occasion pour eux de déployer des stratégies discursives aptes à convaincre les
citoyens de la légitimité de chaque parti d’exercer et d’être au pouvoir. Partant de
réflexion aristotélicienne qui considère que le message peut être mis au service de la
construction d’un éthos favorable au pouvoir, nous dirons que parmi les finalités des
statuts des partis politiques sur Facebook et des stratégies discursives qui y sont
mobilisées, est de projeter des éthos favorables de candidat politique (Amossy, 2010)
aptes à développer la confiance de son électorat.

En mobilisant les travaux de Charaudeau (2014) et ceux d’Amossy (2010, 2006) sur
l’éthos et les identités discursives et sociales, nous avons démontrée que chaque parti
tentait de projeter une image de lui apte à assurer l’efficacité de sa parole et sa légitimité
au pouvoir. Une image qui le fasse apparaître aux yeux des citoyens comme 1) le parti
compétent et doté des atouts et du leadership nécessaire pour diriger le pays (CAQ) :
la performance, l’efficacité et la sincérité sont des qualités interpellées dans ce cadre,
2) le parti qui partage la doxa de son auditoire ; son imaginaire collectif et ses valeurs
300

communes (PQ), qui va œuvrer pour les protéger et les valoriser, 3) le parti qui tient un
discours de justification en s’appuyant sur son passé politique, sur « ses bons coups »
pour recouvrer une certaine crédibilité, mise en péril par ses opposants, et 4) le parti de
la solidarité et de l’humanité, qui projette dans son discours l’éthos qui cherche à
obtenir les « les bonnes grâces » de son auditoire (Ebacher et Lalancette, 2012).

Par ailleurs, Facebook offrirait un moyen d’émanciper les citoyens d’une relation trop
passive avec les institutions politiques, d’une part, et d’estomper du moins
symboliquement la frontière qui a longtemps existé et séparé ces institutions des
conversations ordinaires des citoyens d’autre part. Cette technologie créerait les
conditions d’un autre rapport au politique moins institutionnel certes, mais plus ancré
sur l’interaction facilitée par la conversation et qui permettrait l’affirmation des « gens
ordinaires », comme disait De Vulpian (2003).

Ainsi, ces prises de parole citoyenne sur Facebook relèvent de ce qu’on pourrait appeler
« la conversation ». Un concept prometteur pour étudier les rapports au politique sur
ce média sans se concentrer forcément sur les dimensions les plus légitimes des
comportements politiques comme les compétences politiques. Cette conversation, qui
était au cœur de la vie publique et qui permettait de réunir des « causeurs et des
débatteurs », comme les appelait Carey (1992). C’est sous cet angle que nous
réhabilitons donc la conversation en faisant d’elle la courroie non pas d’un seul rapport,
mais des rapports au politique.

Un rapport avec (le politique) ; l’essence du social comme disait Gauchet (2005). Un
rapport qui permet de faire rencontrer des citoyens de différents horizons tenant des
conversations collectives entre eux, au même titre que ce qui se faisait il y a longtemps.
Le temps où les salons et les cafés jouaient le rôle de lieux de sociabilité et de formation
de la volonté politique. Dans ces conversations, ces personnes interpellent des éléments
301

de leur socialité (identités, expériences, représentations, vécu, notamment) pour


traduire le politique en le redimensionnant au niveau de leurs propres univers. Ces
conversations deviennent autant de balises que de justifications sur lesquelles les
citoyens ordinaires s’appuient pour bâtir un sens commun du politique. Un sens certes
simple, « trivial », « ordinaire », mais qui traduirait efficacement leurs réflexions sur
des questions politiques.

On parle aussi d’un rapport à (la politique) qui permet d’assurer une forme de
participation des citoyens ordinaires à la discussion d’enjeux publics sur des espaces
virtuels. Une participation qui leur permet de réfléchir aux dilemmes de la politique,
de juger et de critiquer les acteurs politiques, mais aussi d’exprimer leurs idéaux face
à la politique.

Facebook apparaitrait dans ce cas comme un moyen de contrer l’apathie politique


palliant les frontières classiques de la démocratie représentative qui s’exerçait dans les
lieux de politisation classiques. Les frontières qui identifiaient la politique comme ce
monde d’activité séparée, « cette chasse gardée » qui s’exerçait dans des lieux
institutionnalisés de concrétisation de l’intérêt général. Facebook, dont les potentialités
permettent la prise de parole publique sans contrainte ni limite, a incité les citoyens
ordinaires à explorer de nouveaux relais, explosant ainsi les cadres. Il s’agit de relais
où émergent dans le corps social des formes non conventionnelles de la participation
politique. La charpente de cette participation repose sur la prise de parole publique, sa
structure sur la liberté individuelle et les jugements personnels quant à sa particularité ;
elle est éphémère.

Pour clore cette recherche, nous dirons qu’interpréter les pratiques sociales et
comprendre le point de vue des acteurs dans la réalité de leurs pratiques n’est pas chose
simple. Les divers rapports au politique que les acteurs sociaux entretiennent entre eux
302

ne peuvent être révélés « objectivement » en raison de leurs complexités, de leurs


ambivalences et de leurs divergences, et ce, malgré tous les efforts déployés pour
assurer une validité, une crédibilité et une pertinence à notre travail. Nous terminerons
donc avec les propos de Lahire (2002) qui disait :

Est-ce que mettre au jour les liens institutionnels entre des individus,
éclairer leurs intérêts et leurs stratégies ou dévoiler l’entre-soi et les
connivences disqualifie nécessairement ces individus, leurs activités et leur
vision du monde ? Il me paraît évident que non, dans la mesure où ce type
de vérité peut s’établir indépendamment de la nature des activités, des
visions du monde et des individus en question. (2002, p. 51).

6.1 Limites de recherche

Si cette recherche poursuit comme objectif d’enrichir le corpus des travaux portant sur
l’étude des dynamiques communicationnelles entre partis politiques et citoyens sur
leurs pages Facebook, il n’en demeure pas moins que la démarche mobilisée comporte
plusieurs limites que nous devions formuler.

L’une des principales limites de cette recherche se rapporte à son terrain d’investigation
choisi. En effet, la collecte des données sur Facebook est non seulement compliquée,
mais également contraignante, et ce, malgré l’utilisation de logiciels adéquats pour
l’opération. NVivo nous a permis certes de récupérer les données dans leurs formes
brutes, mais tout le travail de mise en forme et de formatage devait être fait
manuellement. Pour ce faire, nous avons dû faire certains compromis, notamment
utiliser d’autres logiciels comme Excel pour organiser les données et mieux les
manipuler. L’autre limite à cette recherche réside dans le codage des contributions qui
s’est avéré une tâche fort laborieuse et très longue. Cela est certainement dû aux
303

différentes dimensions que nous voulions investiguer dans cette recherche, et ce, à
travers un cadre théorique multidisciplinaire.

Si chacune des limites énoncées plus haut a constitué un défi et parfois une contrainte,
il n’en demeure pas moins, qu’elles ont également été des conditions instituantes qui
ont permis la concrétisation de cette recherche.

Les résultats de ce travail ne sont par ailleurs pas généralisables à d’autres contextes
(Laperrière, 1997, p. 366) malgré la rigueur avec laquelle nous avons conduit cette
investigation. Le devis de recherche reste limité en portée, laquelle limitation est
inhérente au terrain de recherche qui porte sur des espaces mobiles, non localisés et
caractérisés par une grande instabilité où les données apparaissent et disparaissent
aussitôt parfois. Le portrait qui s’esquisse de cette recherche demeure, par conséquent,
situé dans une temporalité, qui est celle de notre terrain.

L’analyse des pratiques communicationnelles en ligne entre citoyens et partis


politiques représente un objet de recherche particulièrement complexe et
multidimensionnel. Nous ne prétendons pas avoir épuisé l’exhaustivité des contours de
la question, néanmoins, le point de vue renouvelé que nous faisons de l’articulation
entre le politique, le social et la technique dans cette recherche constitue une
contribution ambitieuse.

Enfin, malgré notre application et implication dans la réussite de nos entrevues avec
les stratèges de communication des quatre partis politiques québécois, il serait illusoire
de dire que nous avons épuisé l’horizon de leurs points de vue sur le sujet.

6.2 Contribution de la thèse à l’avancement des connaissances

La contribution de cette recherche à l’évolution des connaissances se situerait à deux


niveaux, aussi bien théorique, que social.
304

6.2.1 Contributions théoriques et méthodologiques

D’un point de vue thématique, nous proposons une piste prometteuse pour visiter les
nouveaux phénomènes communicationnels en insistant notamment sur les dimensions
sociopolitiques de la communication. En effet, cette recherche offre un point de vue
renouvelé sur l’articulation entre le politique, le social et la technique tout en prenant
en considération la perspective des citoyens.

Actualiser l’analyse des phénomènes communicationnels au regard des changements


des dynamiques d’action des acteurs, des transformations qu’a connues la société et
son environnement techno-médiatique, constitue un créneau de recherche prometteur
certes, mais peu usité, notamment chez les communicologues.

Cette piste de recherche, généralement « l’apanage » des politologues, des sociologues


et des anthropologues, mériterait donc d'être revisitée par les communicologues, en
faisant le postulat qu’étudier le rapport au politique et comprendre certaines actions qui
se manifestent dans les dynamiques communicationnelles entre citoyens et politiques
peuvent ne pas se fonder exclusivement sur des connaissances proprement politiques
ni proprement communicationnelles. En effet, appréhender certains phénomènes
communicationnels à travers le seul prisme des objets et des recherches en
communication, c’est passer à côté de la richesse que peut offrir l’ensemble des
problématiques des sciences sociales et humaines (Breton et Proulx, 2012).

Prônant donc une pluralité épistémologique, théorique et méthodologique pour étudier


la complexité de notre problématique, notre objectif est de démontrer, comme le disait
Chabrol et al. (2004), que cette pluralité permet d’élargir le champ « des objets
possibles » en sciences de la communication. Cela rejoint ce que disait également
Martin (2002), parlant des phénomènes sociopolitiques de cette manière :
305

La conceptualisation du [et de la] politique, à l’intérieur même d’une


société, n’a de sens que si elle est cernée dans le pluriel et le dynamique,
l’ambivalent et le contradictoire. Son analyse, son explication ne pourront
donc jamais être exhaustives, se verront incapables d’épuiser sa richesse et
son mouvement. (p.90).

Le deuxième apport principal de notre recherche réside dans le choix méthodologique


d’une approche mixte à dominante qualitative menée avec une posture réflexive et une
démarche ethnographique. Le choix de ce design est dicté par la nature du phénomène
communicationnel étudié ainsi que par la problématisation que nous en avons faite.
Incorporer des éléments tirés des stratégies quantitatives et qualitatives a l’avantage de
permettre la combinaison de deux modes de compréhensibilité et de plusieurs modes
de collecte et d’analyse des données aptes à augmenter la pertinence des résultats et à
se donner plus de moyens pour répondre à toutes les questions de recherche.

6.2.2 Contributions sociales et pratiques et perspectives de recherche

Nous estimons que les entrevues menées dans le cadre de cette thèse ont apporté une
contribution importante à cette recherche. Le fait que les stratèges de communication
aient pu accepter de livrer leurs propos de manière confidentielle a contribué à
développer une meilleure compréhension des stratégies de communication des quatre
partis politiques sur Facebook, notamment en période électorale. Sachant que la culture
opérationnelle dans laquelle opèrent les élites politiques au Canada et au Québec est
faite, notamment de prudence et de contrôle des messages (Marland et Esselment, 2018,
p. 29), nous espérons qu’avec cette recherche, nous apporterons un meilleur éclairage
de ce milieu.

Nous espérons également que cette recherche concourra à enrichir la pratique de la


communication politique surtout dans la conjoncture actuelle. En effet, dans un
contexte marqué par un profond malaise politique et démocratique, dont le déclin de
confiance entre citoyens et acteurs politiques ne serait que l'un des aspects, les réseaux
306

socionumériques comme Facebook marqueraient l'avènement de promesses d'une


communication politique plus interactive et d'un nouveau rapport au politique basé sur
le dialogue et la participation citoyenne à la vie publique.

Les réseaux socionumériques offriraient un moyen d'estomper du moins


symboliquement la frontière qui a longtemps existé et séparé les institutions
traditionnelles de l'espace public des conversations ordinaires des citoyens. Ces
technologies créeraient les conditions d'un nouveau rapport au politique. Ce dernier
serait le fruit d'une articulation en émergence entre des représentations partagées, des
paroles, et des actions, lesquelles dynamiseraient l'interaction politique en amont et
cimenteraient la confiance et l’harmonie sociale en aval.

Notre contribution à l’avancement des connaissances réside donc dans notre prise de
conscience que dans ce contexte de malaise démocratique, il est important d’accorder
de l’importance à ce qui contribuera peut-être à endiguer le climat de méfiance et à
renouer le lien social entre les acteurs de la société. Il n’est pas nécessaire de chercher
bien loin pour trouver des solutions. Elles se trouvent du côté d’une saine
communication politique. Une communication qui serait porteuse d’un rapport au
politique propice au grand projet de « vivre-ensemble ».

Un rapport qui réunit tous les protagonistes de ce projet, notamment les acteurs
politiques, les citoyens, mais également les médias. Ils n’ont pas certes ni le même
statut ni la même légitimité, mais peuvent s’interinfluencer dans une dynamique
humaine.

Dans ce rapport au politique, la légitimité des acteurs politiques ne doit pas se fonder
ni sur l’efficacité de leur communication ni sur la maîtrise de ses nouveaux outils. Elle
ne doit pas se résumer à des scénarisations et stratégies de campagne très régentées,
gérées par des professionnels qui contrôlent les discours et leur médiatisation et cachent
307

leurs carences sous des rhétoriques cosmétiques. La politique ne se réduit ni à la


communication, ni aux élections, ni à la conquête et à l’exercice du pouvoir. Cette
façon d’envisager le pouvoir vide la politique de sa substance ontologique si chère à
Arendt (2012).

La politique, c’est surtout un rapport qui défend les intérêts des citoyens, revalorise le
dialogue et l’interaction avec eux, leurs idées, et leurs revendications, leurs
contestations et critiques de décisions. Un rapport qui met la conversation ordinaire au
cœur du projet politique et au cœur de la mise en œuvre d’actions aptes à assurer les
conditions d'un bien-être généralisé. Une politique qui vient corriger la généralité de la
loi et la contraindre à servir le bien commun. Où les opinions des citoyens ne
constituent pas un élément dans le jeu stratégique des acteurs politiques, mais une
condition fondamentale du fonctionnement de la communication politique. Ce rapport
revalorise l’importance des idées, des interactions et de la conversation, l’essence
même de la démocratie comme disait Carey (1992).

Dans ce rapport au politique, les médias ont également un grand rôle à jouer ; celui de
« décrypteurs » des faits, de garants de l’information et de son authenticité, de
surveillants du pouvoir politique et de la portée de son action dans la société. Les
médias ont pour rôle de démystifier pour les citoyens les processus d’élaboration des
stratégies politiques, notamment celles en lien avec le marketing politique. Or, ces
médias dont la légitimité est l’information et son assimilation par le public se retrouvent
aujourd’hui dans une course pour capter son attention. Une course qui les éloigne de
l’idéal qui faisait d’eux les vecteurs de la conscience collective et les rapproche d’un
univers où la vie politique est scandée au rythme des « scoops », des « punchlines » et
des scandales. Le phénomène des fausses nouvelles (Fakes news), par exemple, suscite
aujourd’hui un intense débat, notamment dans le monde universitaire, que ce soient du
côté des politologues, des sociologues et des communicologues (Langlois et al., 2020).
308

Un débat qui est d’autant plus exacerbé aujourd’hui en cette période de changements
technologiques et économiques. En effet, la crise financière qui frappe plusieurs médias
traditionnels, en particulier la presse écrite (Ibid., p. 22), jumelée à la montée en
puissance des médias sociaux et réseaux socionumériques a donné une nouvelle
temporalité politique, celle de l’urgence permanente. Une temporalité imposant une
nouvelle dictature, celle de l’immédiateté médiatique, qui exercerait une influence sur
le mode de rédaction et la manière de relayer et décrypter l’information politique.

La course vers l’exclusivité et le sensationnalisme, le passage du journalisme de


l’objectivité à l’opinion et à l’interprétation des faits a remplacé la profondeur de
l’analyse, sa teneur et sa véracité impactant ainsi l’expérience démocratique
(Sauvageau et Thibault, 2018, p. 6) et exacerbant en conséquence davantage le
cynisme politique.

Avec ces propos, nous pouvons facilement tisser des liens avec une partie des résultats
d’une étude récente menée en 2019 par l’Institut du Nouveau Monde en partenariat
avec l’Université Simon Fraser de Vancouver78. Des résultats qui nous informent que
46 % des Canadiens estiment que le phénomène des fausses nouvelles est
problématique, et que celui-ci a une incidence sur la confiance qu’ils portent envers les
leaders politiques (56 %) et les institutions gouvernementales (53 %). Compte tenu des
limites de cette recherche, il serait pertinent d’élargir l’investigation pour démontrer à
quel point ce phénomène est réel.

78
Sondage exclusif sur la démocratie canadienne, réalisé en 2019 par L’Institut du Nouveau monde en
partenariat avec le Centre Morris J. Wosk pour le dialogue de l’Université Simon Fraser de Vancouver.
Récupéré le 10 décembre 2019 de [Link]
chiffres-preoccupants-a-laube-des-elections-federales-2019/
309

C’est sur cette dernière problématique que nous terminerons cette thèse en ouvrant le
débat sur la question du véritable rôle que doivent jouer les médias dans la conjoncture
actuelle. Sachant qu’une grande majorité des Québécois considèrent les médias sociaux
comme de bonnes plateformes pour s’informer des nouvelles et de l’actualité politique
(56% pour Facebook, 49,6% pour Twitter et 55% pour YouTube) (Langlois et al.,
2020), il y a de quoi se poser des questions.

Comment, dans ce nouvel univers communicationnel, les citoyens peuvent-ils s’assurer


de l’objectivité et de l’authenticité des informations qui leur sont transmises ? Les
journalistes doivent-ils repenser leur rôle, leurs mécanismes de validation à l’aune des
médias sociaux ? Comment dès lors déterminer la valeur de l’information dans les
sociétés démocratiques ? C’est la question essentielle que pose le problème des fausses
nouvelles et c’est la question que nous proposons comme pistes de recherche pouvant
se dégager à l’issue de cette thèse.
310

BIBLIOGRAPHIE

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Neuve: De Boeck. 288p.

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Babeau, F. (2014). La participation politique des citoyens « ordinaires » sur l’internet.


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ANNEXE A : CANEVAS DES ENTREVUES

Guide et étapes de déroulement des entrevues à mener avec les responsables de communication des partis politiques québécois

Thématiques Développement
Présentation de l’interviewé « Pouvez-vous me parler, en quelques minutes de vous et de votre fonction ainsi que du parcours académique
et professionnel qui vous a mené à devenir le responsable ou stratège de communication du parti X ? »
Usage de Facebook par le parti « Depuis combien de temps le parti est sur Facebook ?
politique À quelle fréquence le contenu des pages Facebook est alimenté ? »
« Quelle est la nature des contenus postés et qui détermine les thèmes et les contenus ? Autrement dit, y a-t-il
une ligne éditoriale suivie par le parti sur Facebook ? Si oui, quel est son objectif ? »
« Le chef de parti fait-il un suivi des communications se déroulant sur Facebook ? »
« Les informations postées (vidéos, images, notamment) représentent-elles des contenus originaux développés
spécialement pour Facebook, ou des contenus relayés dans d’autres médias ? »
« Est-ce que des Informations sur les enjeux ou les politiques publiques figurent-elles parmi le contenu
informationnel de la page ? »
Finalités d’usage de Facebook « En tant que responsable des communications du parti, pouvez-vous nous parler des motivations et objectifs
dans la stratégie de stratégiques qui ont guidé la présence du parti sur Facebook ? »
communication du parti
« Pensez-vous que les médias socionumériques, notamment Facebook, transforment les pratiques
communicationnelles du parti l’amenant à modifier sa stratégie hors ligne? »

« Qu’apporte Facebook de plus au parti comparativement aux autres médias (télévision, radio, notamment.)

- Facebook apporte une quelconque aide au parti dans l’exercice de son rôle politique ? »
332

« Vous n’êtes pas sans savoir que nous vivons une période qualifiée par plusieurs de malaise démocratique et
politique. J’aimerais savoir, selon vous, ce que Facebook permet de favoriser ou pas dans ce cadre ? »
Les dynamiques « Le parti accorde-t-il de l’importance aux commentaires (positifs ou négatifs) des citoyens sur Facebook ? »
communicationnelles entre les
partis politiques et les citoyens « Des conversations ou échanges sont-ils initiés à la suite de ces commentaires ? »
sur Facebook « Ces échanges sont-ils personnalisés ou présentent un positionnement sur des questions spécifiques posées par
les citoyens ? »
« Les commentaires postés par le parti suggèrent-ils une volonté de consulter les citoyens sur des questions
ponctuelles ? »
« Et les commentaires négatifs ? sont-ils supprimés ou gardés sur les pages ? »
« Pouvez-vous nous dire comment les commentaires sont encodés par le parti ? » « Sont-ils communiqués aux
leaders des partis ? » « Si oui, selon vous, comment ces derniers ont des impacts ou non sur les actions du parti
? ».
Les perceptions des partis « Selon vous, Facebook offre-t-il des conditions qui rendent les partis différents des autres contextes de vie où
politiques de leur implication et ces derniers interagissent ? » (Expliquer au besoin en quoi rejoindre le citoyen dans son univers de
pratiques communicationnelles communication est quelque part un moyen de socialisation).
sur Facebook ?
« Est-ce que Facebook représente, selon vous, un espace public où les citoyens peuvent participer aux débats

« Selon vous, Facebook confère-t-il à la prise de parole et à la circulation des discours de nouvelles règles
susceptibles de redistribuer les rôles et les pouvoirs entre les acteurs politiques et les citoyens ? » (Expliquer au
besoin en quoi laisser le droit de parole au citoyen est un exercice de démocratie participative).

« Selon vous, Facebook incarne-t-il une nouvelle forme de citoyenneté appelée à s’épanouir dans le futur ?
Quelles en seraient les formes de légitimité ? » (Expliquer au besoin en quoi rejoindre le citoyen dans son
univers de communication et prendre en considération ses commentaires est quelque part un moyen de
reconnaissance de l’Autre).

« Que pensez-vous du Marketing politique ? Facebook serait-il selon vous un autre média pour faire de la
promotion et se positionner face aux autres partis ? »
333

ANNEXE B : GRILLE D’OBSERVATION DES PAGES FACEBOOK DES PARTIS POLITIQUES

Description Explication

Citoyens Partis

Variables Indicateurs

La nature de • Les citoyens consultent ces pages pour s’informer des • Les partis les utilisent pour diffuser leur agenda de campagne ?
l’implication des
actualités politiques des partis ? • Les partis les utilisent pour diffuser des manifestations de leurs interactions
• Les citoyens utilisent ces pages pour partager ou avec le corps électoral ?
citoyens et des partis relayer des informations postées par les partis ? • Les partis communiquent-ils des informations (vidéos, photos, communiqués,
politiques sur • Les citoyens les utilisent pour critiquer les notamment) qui permettent aux citoyens de s’informer et de comprendre les
informations postées par les partis ou les apprécier ? enjeux et les politiques publiques ?
Facebook ? • Les citoyens les utilisent pour donner leur avis ou se • Les partis invitent-ils les citoyens à des événements ou les sollicitent sur
positionner sur des actualités à enjeux pour la société ? d’autres actions ?
• Les citoyens les utilisent pour ridiculiser les actualités • Les partis postent-ils des questionnaires en ligne ou des sondages d’opinion
postées par les partis et les décrédibiliser ? pour consulter les citoyens sur des questions ponctuelles ?
• Les partis font-ils référence dans les informations postées aux conflits
politiques, sociaux et économiques ?
Les perceptions • Moyen de diversification des sources d’information • Moyen d’exercice de pouvoir ?
inhérentes à cette
politique ? • Moyen de rejoindre les citoyens dans leurs univers de communication ?
• Espace de débat citoyen et d’expression libre ? • Moyen de socialisation ?
implication • Moyen d’exercice de citoyenneté ? • Moyen de démocratie participative ?
• Moyen de socialisation ? • Moyen de création de lien de confiance ?
• Moyen de mobilisation et d’engagement ?
334

La réaction de • Les publics posent-ils des questions pour comprendre • Est-ce que les partis posent des questions ouvertes pour inciter au dialogue ?
chacun face aux
les messages postés ? • Est-ce que les partis invitent-ils les citoyens à intervenir en direct et prendre
• Les citoyens reconstruisent-ils le sens des messages la parole ?
informations postés ? • Facebook offre-t-il des conditions qui rendent les partis différents des autres
postées ? • Comment les commentaires sont-ils décodés par les contextes de vie où ces derniers interagissent ?
citoyens ? • Les commentaires des partis sont-ils constants, uniformes et cohérents les uns
• Les citoyens identifient-ils les manifestations qui sont par rapport aux autres ?
au cœur des flux informationnels ? • Comment les messages sont-ils encodés par les partis ?
• Les citoyens s’engagent-ils dans des affrontements -
discursifs et des débats contradictoires par rapport
- aux
informations postées ?
• Les discours imposent-ils une certaine interprétation
au public grâce à diverses explicitations
(reformulation, explication, notamment) ?
• Les citoyens ont-ils des attentes par rapport aux
commentaires qu’ils postent sur Facebook ?
• Quelles sont les motivations qui peuvent animer les
actions des citoyens à travers les commentaires qu’ils
postent ?
• La prise de parole des citoyens sur Facebook suggère-
t-elle une quelconque manière de redistribuer les rôles
et les pouvoirs entre les partis et les citoyens ?
Les motivations qui • Est-ce que des stratégies d’auto-expression et de • Améliorer les politiques publiques via un retour d’informations ?
animent leurs visibilisation de soi sont-elles déployées par les • Manipuler les citoyens et influencer leur opinion ?
citoyens ? • Faire la promotion du parti et se démarquer des autres partis ?
actions à travers
- La participation des citoyens aux échanges relève-t-elle • Dialoguer et connaître l’opinion des citoyens sur certaines questions ?
leurs d’un engagement à une identité globale partagée ou • Créer un commun accord sur des questions à enjeux publics ?
d’une quête identitaire individuelle ? • Socialiser et créer un rapprochement ou un lien social
communications
- ? • Véhiculer des contenus négatifs qui décrédibilisent les autres partis
(Manipulation) ?

Les logiques de L’information : (information descendante)


communication • Les contenus postés soulignent-ils ou commentent-ils des activités ou événements politiques ?
• Les commentaires postés défendent-ils des prises de position politiques ?
• Est-ce que des indications sur les valeurs ou les convictions des partis apparaissent dans les commentaires (Valeurs politiques,
idéologiques, notamment ?
• Les partis font-ils référence dans les commentaires postés aux conflits politiques, sociaux et économiques ?
335

présentes sur La mobilisation


• Les commentaires invitent-ils les citoyens à joindre le parti, à s’impliquer dans ses activités ou à voter pour lui ?
Facebook
• Les commentaires invitent-ils les citoyens à faire la promotion du parti et de ses activités ?
• Les commentaires invitent-ils les citoyens à partager les informations des partis (vidéos, photos, notamment) ?
• Les commentaires invitent-ils les citoyens à des événements ou les sollicitent sur d’autres actions ?
La personnalisation
• Est-ce que les commentaires postés sont personnalisés ?
• Est-ce que les commentaires présentent un positionnement sur des questions spécifiques posées par les citoyens ?
• Est-ce que les commentaires portent-ils sur des événements ou des actualités autres que politiques ?
• Est-ce que des remerciements ou des bons mots sont transmis dans les flux des commentaires en réponse à des commentaires des
citoyens ?
• Est-ce que les contenus mentionnent des propos ou commentaires des citoyens ou s’adressent directement à ces derniers ?
La participation
• Les commentaires postés suggèrent-ils une volonté de consulter les citoyens sur des questions ponctuelles ?
• Les partis font-ils référence dans les commentaires postés aux conflits politiques, sociaux et économiques ?
• Les contenus communiquent-ils des informations qui permettent aux citoyens de s’informer et de comprendre les enjeux et les politiques
publiques ?
L’interaction :
• Est-ce que les contenus ou les commentaires des citoyens sont partagés, relayés, ou commentés par le parti ?
• Est-ce que les partis offrent la possibilité aux citoyens de publier sur leurs pages Facebook ?
• Des conversations sont-elles initiées par les partis politiques ?
• Est-ce que les partis posent des questions ouvertes pour inciter au dialogue ?
• Est-ce que les partis invitent les citoyens à intervenir en direct et prendre la parole ?
• Est-ce que les partis réagissent aux contenus postés par les citoyens (réactions positives, négatives, appréciation, notamment ?
• Est-ce que les commentaires des citoyens sont likés « aime » ?
Quelle est la nature • Les informations postées thématisent-elles des problèmes du monde vécu ?
des informations • Les commentaires postés ont-ils une portée d’interaction sociale ?
• Est-ce que les commentaires négatifs postés par les citoyens sont supprimés des pages Facebook ?
postées ? • Qu’est-ce qui est dit directement (explicite) et qu’est-ce qui semble sous-entendu dans les contenus ?
• Qui détermine les thèmes des conversations ?
• Comment s’adressent les partis au public ?
• Comment s’adressent les citoyens aux partis ?
• Les informations postées (vidéos, images, notamment) représentent-elles des contenus originaux développés spécialement pour Facebook,
ou des contenus relayés dans d’autres médias ?
• Les partis diffusent-ils leur agenda de campagne sur les pages Facebook ?
• Est-ce que des Informations sur les enjeux ou les politiques publiques figurent parmi le contenu informationnel de la page ?
336

• Les partis utilisent-ils les pages pour diffuser des manifestations de leurs interactions avec le corps électoral ?
• Quelles sont les (finalités) qu’on peut décrypter à travers l’usage des photos, des slogans, des imprimés et des vidéos ?
Quels sont codes et Style des discours : Style des discours :
• Didactique, informatif, incitatif, explicatif, • Didactique, informatif, incitatif, explicatif, interrogatif, normalisé,
préférences
interrogatif, normalisé, dramatique, impératif, dramatique, impératif, affectif ?
communicatives affectif ? • Les propos utilisés dans les discours sont-ils tempérés ou peut-on y déceler
utilisées dans les • Les propos utilisés dans les discours sont-ils tempérés une charge émotionnelle ?
ou peut-on y déceler une charge émotionnelle ? Ton des discours :
échanges ? Ton des discours : • Ton familier, soutenu, aseptisé, humoristique, sérieux, narquois, de reproche,
• Ton familier, soutenu, aseptisé, humoristique, sérieux, incisif, moqueur ?
narquois, de reproche, incisif, moqueur ? Vocabulaire
Vocabulaire • Vocabulaire simple, complexe, intellectuel, idéologique, politisé ?
• Vocabulaire simple, complexe, intellectuel, • Quels sont les pronoms personnels les plus utilisés dans les discours (Je, Nous,
idéologique, politisé ? On, Vous) ?
• Quels sont les pronoms personnels les plus utilisés • Quels sont les temps utilisés dans les discours (le présent, le futur, le
dans les discours (Je, Nous, On, Vous ? conditionnel) ?
Quelles attitudes les • Est-ce que les citoyens croient les informations • Quelles réactions les citoyens ont-ils ?
acteurs adoptent-ils
postées ? • Réactions positives, négatives, appréciation ?
• Quelles réactions les citoyens ont-ils ? • Est-ce que les messages négatifs postés par les citoyens sont supprimés des
face aux contenus • Réactions positives, négatives, appréciation ? pages Facebook ?
circulant sur- les
plateformes
ANNEXE C

STRUCTURE DE CODIFICATION DES DONNÉES (NVIVO) :


APPENDICE A

FORMULAIRE DE CONSENTEMENT

Formulaire de consentement écrit relatif à la participation à une recherche dans le


cadre du doctorat en communication

IDENTIFICATION

Titre du projet : La communication politique québécoise sur Facebook : quel rapport


au politique ?

Chercheure : Houda Bachisse, doctorante

Programme d’études : Doctorat conjoint en communication, UQÀM

Directeur de recherche : M. Kokou Edem Christian Agbobli, Ph.D. Professeur -


Département de communication sociale et publique.

Adresse courriel : [Link]@[Link] - Téléphone : 514-690-9528.

BUT GÉNÉRAL DU PROJET

Notre recherche tente de décrire les pratiques et les dynamiques communicationnelles


qui caractérisent l'utilisation de Facebook par les partis politiques québécois et les
339

citoyens et de comprendre le rapport au politique que ces pratiques exprimeraient non


pas sur le seul terrain communicationnel, mais en l'abordant dans une dynamique
holistique articulant : pratiques, discours, social, politique et technique.

PROCÉDURE(S) OU TÂCHES DEMANDÉES AU PARTICIPANT

Votre participation à cette recherche consiste à répondre à quelques questions dans le


cadre d’une entrevue d’une durée approximative de 60 minutes environ. Les questions
porteront exclusivement sur les pratiques communicationnelles du parti sur Facebook,
les stratégies, les motivations derrière l’usage de ce média ainsi que les perceptions
face à ces pratiques. La participation se fait sur une base volontaire.

AVANTAGES ET RISQUES

La contribution à l'avancement des connaissances sur le sujet sont les seuls bénéfices
directs inhérents à votre participation. Les participants n’en courent aucun risque.
Toutefois, le temps consacré à cette entrevue, soit une durée approximative de 60
minutes peut être un inconvénient.

ANONYMAT ET CONFIDENTIALITÉ

L'enregistrement audio des entrevues et la retranscription de celles-ci seront codifiés et


resteront confidentielles. Les données recueillies dans le cadre de cette recherche sont
entièrement confidentielles. Aucune information permettant de vous identifier d’une
façon ou d’une autre ne sera publiée. Tout le matériel (données et enregistrements)
colligé dans le cadre de cette recherche restera confidentiel et sera stocké sur
l’ordinateur de la chercheure (moi-même) qui est protégé par un mot de passe qu’elle
seule connait. Ces données seront détruites 5 ans après la fin du projet. Seules les
données ne permettant pas de vous identifier pourront être conservées après cette
période.
340

PARTICIPATION VOLONTAIRE ET RETRAIT


Avec son accord, les entrevues seront enregistrées sous format audio. Le participant est
libre de se retirer en tout temps, sur simple avis verbal, sans aucun préjudice et sans
avoir à justifier sa décision. L’entrevue pourra également être interrompue si vous avez
besoin de plus d’explications ou précisions sur une question. Vous avez également le
choix de ne pas répondre à une ou plusieurs questions.

COMPENSATION FINANCIÈRE

Aucune compensation financière ne sera versée pour votre participation au projet.

DES QUESTIONS SUR LE PROJET OU SUR VOS DROITS?

Vous pouvez contacter l’étudiante-chercheure responsable du projet au numéro 514-


690-9528 ou à l’adresse courriel suivante : [Link]@[Link]. Pour
des questions additionnelles sur le projet.

Vous pouvez également discuter avec le directeur de recherche des conditions dans
lesquelles se déroule votre participation et de vos droits en tant que participant de
recherche.

M. Christian Agbobli-Professeur et Directeur au département de communication


sociale et publique. Tél : 514 987-3000, poste 5091 /[Link]@[Link]

Ce projet auquel vous allez participer a été approuvé par le Comité d'éthique de la
recherche pour les projets étudiants impliquant des êtres humains (CERPE). Pour des
informations concernant les responsabilités de l’équipe de recherche au plan de
l’éthique de la recherche avec des êtres humains ou pour formuler une plainte, vous
pouvez contacter la coordonnatrice du CERPE plurifacultaire : cerpe-pluri@[Link]
ou 514-987-3000, poste 6188.
341

REMERCIEMENTS

Votre collaboration est importante pour de ce projet et nous tenons à vous en remercier.

SIGNATURES

Je déclare avoir lu le présent formulaire de consentement et consens volontairement à


participer à ce projet de recherche et à ce que mes propos soient enregistrés sous format
audio. Je reconnais aussi que les instances du parti politique sont d’accord avec ma
participation et n’en émettent aucune objection. Enfin, j’atteste que le responsable du
projet a répondu à mes questions de manière satisfaisante et que j’ai disposé de
suffisamment de temps pour réfléchir à ma décision de participer.

Je comprends que ma participation à cette recherche est totalement volontaire et que je


peux y mettre fin en tout temps, sans pénalité d’aucune forme ni justification à donner.
Il me suffit d’en informer le responsable du projet.

Signature : ________________________ Date : ______________________

Nom : ____________________________ Prénom : ____________________

Fonction :
____________________________________________________________________

Je déclare avoir expliqué le but, la nature, les avantages, les risques du projet et avoir
répondu au meilleur de ma connaissance aux questions posées.

Signature de l’étudiante-: ______________ Date : ______________________

Chercheure

Nom : _____________________________ Prénom : ____________________


APPENDICE B

CERTIFICAT D’APPROBATION ÉTHIQUE

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