Dans cette scène V
de Les Femmes
Savantes de Molière, la
discussion entre les
personnages, à savoir
Lina, Madame Sorbin et
Arthénice, met en
lumière des visions
opposées de l’amour, du
mariage et de la place
de la femme dans la
société. La scène
dénonce l’excès de
rationalité et
l’intellectualisme radical
des personnages
féminins qui cherchent à
imposer leurs idées de
manière autoritaire. À
travers des procédés
rhétoriques comme
l’interrogation, la
négation et la répétition,
Molière met en évidence
la fracture entre les
générations et les
idéaux. Nous
analyserons ces
procédés en trois axes
principaux :
l’argumentation de la
révolte féminine, la
critique du mariage et
de l’amour, et
l’évolution du discours
au service de la satire.
Nous retrouvons
d’abord l’agencement
d’une révolte féminine à
travers les personnages
d’Arthénice et de
Madame Sorbin qui
incarnent une forme de
révolte féministe
radicale en voulant
imposer une nouvelle
vision de la femme et de
son rôle dans la société.
Cette assertion de la
revolte par Madame
Sorbin et Arthénice se
réalise par le biais de la
négation, figure
omniprésente dans la
pièce afin de rejeter
l’ordre social et les
valeurs traditionnelles ;
dès le début, Madame
Sorbin annonce : «
l'amour n'est plus qu'un
sot ». Par cette
négation, l’amour est
aboli comme une
illusion, un sentiment
futile qui n'a plus de
place dans leur vision
d’une femme
émancipée. Ce rejet
radical de l’amour est
renforcé par la négation
du mariage : « le
mariage, tel qu'il a été
jusqu'ici, n'est plus aussi
qu'une pure servitude
que nous abolissons ».
En niant le mariage
comme institution, elles
veulent se débarrasser
de toute forme de
soumission ou
d’inégalité, même au
sein du couple.
Telle des amazones,
ces deux personnages
revendiquent leur
émancipation
l'émancipation : un droit
à une nouvelle liberté
pour la femme. Lina, en
posant des questions
comme « Abolir le
mariage ! Et que mettra-
t-on à la place ? »,
interroge la logique
d’une telle révolution
sociale sans alternative
claire. Cette
interrogation montre son
désarroi face à
l’abstraction de la
pensée des autres
personnages, mais elle
met aussi en évidence
l’absence de solutions
concrètes dans leur
projet de révolte.
Cependant,
l’interrogation, loin
d’être une simple
demande d’explication,
devient un outil de
critique indirecte : Lina
suggère que cette
révolution théorique ne
tient pas compte de la
réalité de la vie.
Ensuite, Marivaux
critique l’idée du
mariage et de l’amour
en réhabilitant les rôles
traditionnels. .
Les personnages
rejettent l’idée d’un
mariage traditionnel ; en
effet Arthénice et
Madame Sorbin refusent
le mariage comme il a
toujours existé, en le
qualifiant de « servitude
». Ce rejet est exprimé
par une série de
négations : « nous
abolissons, ma belle
enfant, le mariage tel
qu’il a été jusqu’ici ». Le
terme « servitude » est
une hyperbole qui vise à
souligner l’oppression
des femmes dans le
mariage traditionnel.
Pour Arthénice et
Madame Sorbin, le
mariage n’est pas une
relation fondée sur
l’amour ou le respect
mutuel, mais une
institution
d’asservissement. Ce
rejet de l’institution
matrimoniale est une
critique virulente de la
condition féminine de
l’époque, mais aussi une
manière pour Molière de
dénoncer les excès de
certaines idées
féministes radicales.
Ces personnages sont
avides d'amour mais
abandonnent son
idéalisation car derrière
le rejet du mariage, il y a
aussi une critique de
l’amour. Madame Sorbin
va jusqu’à interdire à sa
fille de ressentir
l’amour : « Je te défends
l’amour ». Par cette
phrase autoritaire,
Madame Sorbin cherche
à imposer une vision du
monde où l’amour est vu
comme une faiblesse,
une distraction, et où
l’émancipation des
femmes passe par le
renoncement aux
sentiments personnels.
Cette interdiction de
l’amour est poussée à
l’extrême, ce qui montre
l’absurdité de la position
des personnages
féminins et leur
discordance avec la
réalité des relations
humaines.
Enfin, L’évolution
du discours se construit
comme une double main
qui utilise la satire
sociale et la tension
dramatique comme
dynamique. Molière
construit une tension
dramatique entre les
personnages, et
notamment entre les
idéaux d'Arthénice et
Madame Sorbin et la
position plus douce et
sensible de Lina.
Il a recours au
pathétique et à l’ironie
dans le discours de Lina
qui représente une
vision plus traditionnelle
et sentimentale du
mariage et de l’amour,
elle utilise les larmes et
l’émotion pour exprimer
son désarroi face à
l’incompréhension de sa
mère et d’Arthénice.
Lorsqu’elle dit : « Je n'en
aurai pas la peine ;
Persinet et moi, nous
voudrons toujours la
même chose ; nous en
sommes convenus entre
nous », son discours
repose sur la sincérité
des sentiments et la
complicité. Toutefois,
ces paroles sont
accueillies avec ironie et
rejet par les autres
personnages,
notamment par Madame
Sorbin, qui considère ces
émotions comme un
signe de faiblesse : «
qu'on supprime ces
larmes qui font
confusion à ta mère, et
qui rabaissent notre
mérite ». L’ironie de
Madame Sorbin a pour
but de dévaloriser les
émotions sincères et
révèle la distance entre
sa vision théorique et la
réalité humaine des
relations.
Pour cela, elle utilise
de la répétition pour
marquer la distance
idéologique, lorsque
Madame Sorbin répète
plusieurs fois le mot «
soumise » avec une
connotation péjorative :
« soumise, cela peut-il
sortir de la bouche d'une
femme ? ». Cette
répétition sert à
exaspérer la position de
Lina et à imposer l’idée
qu’une femme ne doit
pas accepter la
soumission. La répétition
crée une pression
idéologique qui aligne le
discours sur une pensée
unique, celle de
l’émancipation féminine
radicale, au détriment
de la liberté de choix.
Ce recours à la
rhétorique de l’exclusion
est un des procédés les
plus frappants dans
cette scène « noble
corps des femmes »,
opéré par Madame
Sorbin si Lina n’adopte
pas les idéaux de
révolte. En disant : « je
te retranche du noble
corps des femmes »,
Madame Sorbin exclut
Lina d’une communauté
idéologique, ce qui
montre la violence et
l’intolérance d’une
vision radicale qui ne
tolère pas la différence.
Ce procédé rhétorique
agit comme un chantage
émotionnel et
intellectuel, visant à
forcer Lina à se
conformer à l'idéologie
des autres personnages.
Pour conclure,
Molière utilise
habilement les procédés
rhétoriques de la
négation et de
l’interrogation pour
construire un rapport de
force entre les
personnages. La
négation est employée
pour rejeter les
institutions
traditionnelles, comme
l’amour et le mariage, et
pour affirmer une vision
radicale de
l'émancipation féminine.
L’interrogation, quant à
elle, sert à exposer les
contradictions et à
critiquer la déconnexion
entre la théorie et la
réalité des relations
humaines. À travers ces
procédés, Molière met
en lumière la tension
entre les idéaux
féministes d'Arthénice et
Madame Sorbin et la
réalité affective de Lina,
tout en dénonçant avec
finesse l'excès
d'intellectualisme et de
rationalité qui dénature
les émotions humaines.