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Avant: Tiempo

Lynas Marois, journaliste d'enquête, se trouve devant une banque fermée au lendemain des Fêtes, frustré par la situation tout en cherchant un sujet d'article. Il envisage plusieurs pistes, notamment une rencontre avec un ranchero et une semi-autotrophe, qui pourraient lui offrir des angles intéressants pour ses écrits. Malgré ses frustrations, il est déterminé à trouver un sujet captivant qui lui permettra d'écrire avec passion.

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Avant: Tiempo

Lynas Marois, journaliste d'enquête, se trouve devant une banque fermée au lendemain des Fêtes, frustré par la situation tout en cherchant un sujet d'article. Il envisage plusieurs pistes, notamment une rencontre avec un ranchero et une semi-autotrophe, qui pourraient lui offrir des angles intéressants pour ses écrits. Malgré ses frustrations, il est déterminé à trouver un sujet captivant qui lui permettra d'écrire avec passion.

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Avant même d’ouvrir un nouveau fichier, il avait commencé

à composer les premières lignes de son futur article. Parce qu’il se trouvait devant la
porte close d’une banque au lendemain des Fêtes. La tête au soleil et les pieds dans la
sloche. En train de ruminer le début d’un article vengeur tout en se demandant pourquoi la
banque était fermée. Tandis que son esprit rationnel, lui, comprenait parfaitement la
situation mais n’arrivait pas à se faire entendre.
Congé prolongé pour les employés de la banque. Embêtement maximal pour
l’épargnant lambda qui venait s’acquitter en personne d’une formalité pour laquelle la
banque exigeait sa présence en chair et en os. Rien de plus simple. L’épargnant lambda,
c’était lui, en l’occurrence. Lynas Marois, journaliste d’enquête. Non, il n’aimait pas les
autres termes dont ses collègues s’affublaient à l’occasion. Info blogueur. Agent de la
transparence sociale. Fuitard.
Les journaux d’antan avaient survécu à la radio, à la télévision, à l’internet et même à
la Troisième Guerre mondiale. Alors, pourquoi pas les journalistes? Le métier restait le
même, au fond, qu’une nouvelle soit imprimée à l’encre grasse sur des arbres morts ou
codée sous la forme d’interférences quantiques reproductibles à l’infini sur tous les
écrans-éponges du système solaire.
Ce qui voulait aussi dire qu’il ne pouvait pas se mettre en scène. La tranche de vie, ça
se vendait au prix de la vie en question. Et comme Lynas Marois venait de constater que sa
banque avait plus de congés que lui, il ne pouvait pas se raconter d’histoires au sujet de la
valeur de la sienne.
Mais il ne le prenait pas. Vraiment pas. Bien sûr, il s’en voulait de n’avoir pas vérifié
les heures d’ouverture avant de se pointer, mais il flairait qu’il tenait un sujet. Pour un
journaliste, la possibilité d’un nouvel article pour le Tiempo de Montréal pesait plus lourd
que l’identification des erreurs mentales qu’il avait commises. Au fond, il se foutait de
savoir pourquoi il faisait le pied de grue devant une vitrine publicitaire qui refusait
obstinément de révéler le contour d’une porte. Tout ce qu’il voulait, c’était le sujet qui le
laisserait écrire avec la rage au cœur.
Il faillit appeler Maryam. Pas seulement parce qu’elle était sa rédactrice en chef, mais
parce qu’ils sortaient ensemble depuis quelques semaines, au mépris de la déontologie
professionnelle. Et qu’il aimait lui confier ses inspirations pour avoir ses réactions. Il était
parfois surpris d’être aussi amoureux alors qu’il avait la trentaine passée, mais il avait
décidé de tout faire pour prolonger ce doux vertige.
C’était trop tôt pour en parler à quiconque, décida-t-il. Même s’il avait l’accroche, il lui
manquait l’essentiel.
Il sortit son mini ordi pour appeler le taxi public le plus proche. Comme il y avait déjà
un passager appuyé au poteau de l’arrêt, le journaliste en conclut qu’il n'attendait pas
longtemps. Quand il remarqua l’habillement de son compagnon de route potentiel, il faillit
en oublier ses projets de vengeance.
Chapeau de cow-boy, veste de cuir animal qui protégeait l’homme du froid hivernal,
pantalon de toile grossière délavée par le soleil… Un ranchero des plaines de l’Ouest qui
n’avait pas peur de s’afficher.
Bref, un dur comme on en voyait peu dans les grandes villes de la Fédération. Un autre
sujet potentiel… Lynas envisagea tout de suite de solliciter une entrevue. Les rancheros
restaient fidèles à un mode de vie traditionnel de plus en plus décalé à l’heure de la
colonisation interstellaire. Pour cette raison même, le public affectionne toujours autant les
récits de l’existence rude de ces hommes et femmes qui partageaient au jour le jour la vie
de leurs troupeaux, chassait l’antilope des plaines et enfourchant un cheval sans hésiter
pour rattraper une bête à corne égarée dans les ruines de Calgary ou dans les terres noires
dont on extrayait les sables bitumineux avant la Troisième Guerre mondiale. Une vie
pénible et dangereuse, et donc romantique à souhait. Du bonbon pour n’importe quel
journaliste.
En réalité, personne ne leur enviait cette vie au grand air, et pas seulement parce qu’elle
exigeait des efforts physiques impensables pour les citadins qui tenaient la marche jusqu’à
l’arrêt d’autobus le plus proche pour une excursion d’importance. Lorsque le
réchauffement climatique avait asséché les rivières qui descendaient des Rocheuses, des
réacteurs nucléaires avaient remplacé - un peu tard – les centrales brûlant des combustibles
fossiles. La guerre n’avait pas épargné les centrales nucléaires, toutefois, et les plaines sous
le vent avaient hérité d’une dose supplémentaire de radioactivité.
Les rancheros disposaient de refuges souterrains à l’épreuve des radiations, mais ils
absorbent quand même des doses de loin supérieures à la normale. Deux siècles après la
guerre, leur mode de vie restait marqué par les conséquences du conflit. On murmurait
méchamment que le taux de mutations aurait justifié une intervention des autorités
fédérales pour stériliser un ranchero sur deux… N’importe quel autre visiteur dans la
même situation aurait opté pour un maximum de discrétion dans une ville qui gardait de
mauvais souvenirs des décennies de l’après-guerre. Mais pas un ranchero. Il mettait un
point d’honneur à se moquer des préjugés irrationnels des citadins de l’est du continent, et
le port de ce costume en plein Montréal était toute une bravade.
Lynas supputa un instant l’attrait d’un article qui ne serait peut-être qu’une tranche de
vie, mais de quelle vie !

Le taxi public surgit de la circulation pour s’immobiliser en face de l’arrêt. Lynas se


tourna vers le ranchero.
— Rue Sainte-Catherine ?
— En plein ça, señor.
À bord du taxi, le journaliste était sur le point d’engager la conversation pour de bon
quand une troisième personne les rejoignit, manquant de surprendre l’ordinateur aux
commandes du véhicule. Lynas aussi resta stupéfait. Celle qui venait de sauter à l’intérieur
du taxi à la dernière minute n’était nulle autre qu’une semi-autotrophe. Une ange verte.
Le ranchero eut un mouvement de recul en la voyant monter. Même Lynas, qui avait
fréquenté les personnages les plus insolites du système solaire, observa la nouvelle venue
du coin de l’œil sans arriver à refréner sa curiosité.
L’ange verte était pratiquement nue, comme si elle était insensible au froid. Elle ne
portait qu’un réseau de lacets stratégiquement placés afin de ménager la pudeur d’autrui
tout en exposant le maximum de peau. Le vert de son épiderme photosynthétique était si
foncé qu’il semblait presque noir. Elle s’installa le dos à la verrière arrière. Un sourire un
peu las frémit sur ses lèvres quand elle ébaucha quelque chose comme un haussement
d’épaules, tout en étirant les bras.
Le geste débloqua des muscles greffés dans son dos. Des imitations d’ailes se
déployèrent sous ses bras, formées de membranes vertes et charnues soutenues par des
excroissances cartilagineuses de sa cage thoracique.
Les ailes étendues au ras de la vitre, l’ange se mit à boire le soleil. L’expression de son
visage ravi aux yeux à demi fermés reflétait un plaisir simple et viscéral.
Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse ? Lynas lui envia le sentiment de
plénitude qui se peignait sur ses traits, comme si chacune de ses cellules venait de
s'encanailler. Ce qui n’était pas si loin de la vérité.
Les anges verts devaient leur surnom à ces fausses ailes qui leur permettaient
d’augmenter la surface de peau illuminée par

le soleil dont ils se nourrissaient. La transformation corporelle qui les dotait de ces
appendices et de chloroplastes adaptés était si radicale qu’elle provoque une réprobation
presque aussi grande que si elle avait été le résultat d’une modification génétique. Mais elle
franchissait les anges verts de l’essentiel de leurs besoins en nourriture - d'autant plus que
le façonnage complet du corps avait réduit la masse musculaire et éliminer toute graisse
inutile.
Ainsi, les seins de l’ange verte n’étaient plus que des bourgeons à peine visibles à la
surface d’un torse squelettique. Lynas aurait pu compter les côtes de la jeune fille. Et le
reste du corps efflanqué était à l’avenant - hanches de garçonne et membres d’une maigreur
anorexique. C’était le prix de la liberté des vagabonds verts, comme on les appelait aussi,
afin que la photosynthèse pût leur fournir une bonne partie de leurs besoins énergétiques. À
défaut de pouvoir tous les combler.
Il y avait là matière à un article, songea Lynas, mais dans un autre genre. L’existence
même des anges verts faisait toujours scandale, à cause de leur rejet trop affiché de la vie
routinière des autres citoyens de la Fédération. Les arguments écologiques en faveur d’un
mode de vie aussi économe ne portaient pas. En revanche, leur désir d’indépendance
éveillait des ambitions similaires chez beaucoup de jeunes. Qui n’avait pas rêvé, à vingt
ans, d’enfiler une peau verte et de faire toutes les routes de la Terre ? Ou de partir pour
Mercure et Vénus afin de profiter d’un ensoleillement plus intense, propice au farniente
total ?

« Les vrais seigneurs de ce monde, ce sont ceux et celles qui sont capables de lui
tourner le dos. De vivre sans rien demander, d’être partout chez eux et se contenter d’une
part du soleil qui brille pour tout le monde. »

Lynas sortit son calepin électronique, en proie à une certaine indécision. La tentation
de saisir une des occasions qui s'offraient à lui était grande. Mais il en voulait encore à sa
banque d’avoir été fermée et d’avoir gaspillé son temps. Il opta pour le clavier virtuel de sa
tablette et il se mit à tapoter furieusement.
Quand il s’agissait de débusquer la réponse à une question précise, il suffisait de la
formuler. Les logiciels de recherche avaient depuis longtemps maîtrisé l’art de trouver
l’information recherchée dans un tel cas. Mais ils étaient désarmés quand on ne savait pas
ce qu’on cherchait.
Lynas ne doutait pas de faire mieux. C’était son métier. Il s’immergea donc dans la
sphère bavarde, cette constellation de blogues, forums, fils de discussion, interfaces de
clavardage et autres défouloirs de l'informel monde. Le flot grossissait sans arrêt, gonflé par
les statuts instantanés des médias sociaux, les effusions spontanées, les réactions à
l’actualité, les réactions aux réactions, les données sur les interactions virtuelles, les
données générées par les extrusions de l'infor monde dans la réalité, les données sur le
monde extérieur et ainsi de suite.
À cette échelle, le débit n’était plus celui d’un torrent ni même d’un fleuve. Il s’agissait
d’un océan en mouvement, qu’un individu avait autant de chances d’explorer au complet
qu’une crevette en avait de parcourir l’ensemble des fonds marins d’un continent à l’autre.
Sauf que l’océan de la bavardosphère ne cessait jamais de balayer de nouvelles étendues,
comme si l’Atlantique envahissait tous les jours de nouveaux continents.
Ce qui concernait le monde de la haute finance représentait un second océan à
l’intérieur du premier. Des scandales ? Il y en avait à profusion. Des clients signalent les
insuffisances du service ou se plaignent de pratiques malhonnêtes parfois frauduleuses. Des
investisseurs critiquent une culture d’entreprise fermée, défensive, à la limite incestueuse.
Des concurrents dénonçant les manquements de leurs compétiteurs et soutenaient en
sous-main des campagnes virales de désinformation. Même les rapports austères et
prudents des régulateurs et vérificateurs stigmatisent l’avidité sans borne et sans scrupule
des banques si l’on se donnait la peine de les faire traduire par une application conçue pour
le déboisement langagier.
Mais ça n’avait rien de neuf. Lynas Marois cherchait autre chose, pas juste les
dérapages habituels qui alimentaient les chroniques financières depuis des siècles. Il voulait
quelque chose de juteux, qui serait aussi explosif qu’embarrassant.
Or, il n’y avait rien eu de tel depuis l’effondrement de la Corpocratie vingt ans plus tôt,
quand les citoyens ordinaires de la Fédération avaient réclamé et obtenu les mêmes droits
que les corporations. La révolution corpocratique avait libéré les esclaves des corporations.
Rarement avait-on vu cependant des esclaves pleurer aussi chaudement leurs chaînes (tous
les instruments de l’hyperconnectivité, jusqu’aux prises neurales qui permettaient l’accès
direct aux transactions boursières, aux données financières et aux consignes de la haute
gomme), leurs hardes (les costumes coupés à l’ancienne, complets-cravates ou tailleurs,
aussi inconfortables que ridiculement surannés) et leurs cachots (les stations cloisonnées où
ils exécutaient les opérations exigées d’eux, à une cadence d’enfer, loin de la lumière du
jour). Ils s’étaient désolés de retrouver la liberté et certains ne s’en étaient jamais remis. Un
esclave ne réfléchissait pas et ne se posait jamais de questions. Un esclave n’avait qu’à
obéir.
Depuis cette époque, les métiers de la banque et de la finance étaient redevenus des
occupations ordinaires, en principe. De la besogne de comptable déclinée de plus d’une
manière. Et les scandales bancaires étaient devenus aussi minables et ennuyeux que les
fraudes comptables.
Quand il descendit du taxi rue Sainte-Catherine, Lynas n’était pas plus avancé.
Le club des journalistes dont il était membre avait ses bureaux dans un ancien
réfectoire communal reconverti en lieu de travail. Lynas avait son fauteuil attitré, flanqué
d’une table basse, dans un recoin éloigné. Parfait pour travailler.
— Marois ! Déjà de retour ?
Lynas répondit au salut du préposé en réprimant une pointe d’agacement. Il serait resté
chez lui, n’eût été de sa décision de liquider une fois pour toutes la paperasse que la banque
exigeait de lui. De toute évidence, il n’était pas le seul de cet avis au lendemain d’un congé
beaucoup trop court: le club était pratiquement désert.
Erik, l’unique employé du club, était un retraité de l’espace. Sa peau conservait le teint
grisâtre produit par les traitements anti-cancer. Trop d’années passées face aux pleins feux
du soleil entre la Terre et Mercure. Il avait participé à la terraformation de Vénus, plaçant
des cœurs de comète sur la trajectoire qui les précipitait dans l’atmosphère vénusienne afin
d’en augmenter la teneur en eau. Lynas le soupçonnait d’être infiniment heureux d’avoir
retrouvé le plancher des vaches. C’était une explication comme une autre du sourire
perpétuel qu’il affichait.
Erik avait aussi profité de son retour sur Terre pour prendre un certain embonpoint,
mais Lynas n’allait pas le lui reprocher, lui qui avait gagné des kilos en trop durant les
Fêtes.

Ils échangèrent quelques banalités sur les Fêtes (le retour du religieux), l’hiver (le
retour des neiges d’antan) et les séjours obligés en famille (avec retour du refoulé en
prime). — Un pisco, commanda Lynas.
L’alcool chilien l’inspira peut-être, car, aussitôt son calepin rouvert, il eut l’idée de
fouiller dans la rubrique des improbabilités. Chaque jour, les médias jettent en pâture au
public un assortiment de faits inexpliqués et de bizarreries cocasses qui amusaient quelques
lecteurs. Réanimation supposée de célébrités congelées avant la Troisième Guerre
mondiale. Survie miraculeuse d’un homme qui s’était jeté dans la Méditerranée du haut du
barrage de Gibraltar. Retrouvailles invraisemblables sur Ganymède d’une mère et de sa fille
abandonnée sur Terre…
Lynas avait déjà pris à l’occasion certains de ces sujets insolites comme point de départ
d’enquêtes qui avaient fait un sacré bruit. En faisant le tri des reportages qui concernaient
les banques fédérales, il tomba sur un article qui retint son attention. Sur le mode
« Incroyable mais vrai », ce dernier citait le cas d’une famille dont huit générations
consécutives avaient atteint le sommet de la hiérarchie de l’une ou l’autre des quatorze
grandes banques mondiales.
La source était une étude - que Lynas récupéra aussitôt - qui s’intéressait de manière un
peu scabreuse à une famille extrêmement bien représentée dans les hautes sphères
financières. Ses membres connus n’étaient pas si nombreux - mais ils étaient très bien
placés dans les appareils administratifs des grandes banques. Ils n'acceptent pas non plus
les postes les plus influents, même s’ils avaient droit à la parole dans tous les conseils
d'administration.
Cette famille Baker n’était pas inconnue des spécialistes de la finance. Elle était
dénoncée par les critiques habituels au même titre que les autres dynasties familiales qui
noyautent le système.
L’étude révélait toutefois, au terme d’une investigation généalogique plus ou moins
légale, que l’omniprésence des Baker remontait à plus de deux siècles. Or, ce n’étaient pas
des actionnaires dont les sièges auraient été garantis par leurs avoirs. Ils étaient des
banquiers. Des professionnels de la finance qui devaient leurs postes à des études
exigeantes et à des prestations convaincantes. Le népotisme aurait pu leur donner un coup
de pouce, mais guère plus. Par conséquent, cette durabilité des Baker avait quelque chose
d’extraordinaire. En temps normal, au bout de deux ou trois générations, les enfants
subissent rarement les performances de leurs parents. C’était la loi mathématique du retour
à la moyenne.
Lynas sourcilla. Le reportage ne s’était pas trompé. C’était incroyable. En fait, il ne
voyait qu’une seule explication possible à un succès aussi constant, d’une génération à
l’autre. Peut-être bien qu’il tenait enfin un sujet, à condition de pouvoir faire la preuve de
ce qu’il soupçonnait…
— Monsieur ! Vous n’avez pas le droit…
La voix d’Erik s’était élevée soudain et Lynas tourna la tête pour voir ce qui se passait.
Un homme s’était présenté au comptoir de la réception. Un gaillard qui avait la carrure
d’un ranchero et le visage glabre d’un fonctionnaire anonyme.
Le corps penché pour voir à l’intérieur du club, le nouveau venu parcourait du regard
les tables et fauteuils sans tenir compte des protestations du préposé.
Quand Lynas se retourna, ce fut pour voir l’homme dégainer une arme auparavant
cachée sous son pardessus et la décharger sur Erik. Il entendit un claquement sec, pas plus
fort que si l’on avait décapsulé une bouteille. Lynas put voir le retraité tâtonner sous le
comptoir avant de s’écrouler tout à fait. Erik venait de donner l’alerte, au cas où les video
cams incorporées aux murs n’auraient pas capté tout ce qu’il fallait pour déclencher une
intervention policière sur-le-champ.
L’homme contourna le comptoir et se dirigea vers Lynas. Le journaliste cilla. Il rejeta
l’idée de bondir pour se cacher derrière un autre fauteuil. L’intrus tenait son arme braquée
sur lui et il n’avait pas l’air d’être homme à rater sa cible quand chaque foulée
raccourcissait la distance les séparant.
Tout ce qui rassurait le journaliste, c’était de ne pas avoir vu de sang jaillir du corps
d’Erik. Il s’agissait peut-être d’une arme conçue pour tétaniser, puis endormir. Ce qui ne lui
disait pas ce que cette brute voulait.
— Ne bougez pas, Lynas Marois.
Il n’y avait donc pas erreur sur la personne. Mais dans quel but ? Et combien de temps
faudrait-il encore à la police pour se décider à intervenir ?
- Ne comptez pas sur la police, señor Marois. Nous avons isolé le club du reste du
réseau. Nous avons infiltré un agent intelligent dans les circuits afin de générer des prises
de vue et de son compatibles avec le déroulement des événements avant mon arrivée.
Personne à l’extérieur n’est au courant de ma présence ici. Personne ne le sera.
— Que me voulez-vous ?
— Moi ? Rien. Je veux juste m’assurer que vous n’êtes pas armé. Ne bougez plus.
L’intrus se campa à quelques pas de Lynas et braqua sur lui un appareil de forte taille.
Un détecteur, supposa le journaliste, qui crut percevoir un léger bourdonnement suraigu.
Une sonde acoustique ? Un vague malaise lui bouleversa l’estomac tandis que l’homme
finissait de l’ausculter. Le silence retombe.
— C’est fini ?
— Vous êtes présentable, répliqua l’homme en affichant un léger sourire.
— Mais c’est à quel sujet ?
— Mon employeuse veut vous parler de l’article que vous comptez écrire au sujet de la
famille Baker.
Lynas sursauta et poussa une exclamation étouffée, qu’il faillit répéter en voyant entrer
dans le club une femme d’un cer tain âge. Il l’avait tout de suite reconnue. Il venait tout
juste de contempler ce visage féminin assez isolé dans la galerie de portraits
majoritairement masculins des membres de la famille Baker. Sauf que, dans cette galerie
incorporée à l’étude qu’il avait par courue, la femme de la photo était nettement plus jeune.
— Mais comment…
Sa voix meurt. La réponse à sa question était évidente. Le fichier de l’étude en question
avait été piégé de telle sorte que tout téléchargement du document était aussitôt signalé.
Mais si la seule consultation de cette étude suffisait à déclencher une intervention aussi
rapide, c’était la preuve qu’il tenait effectivement un sujet chaud. Brûlant, même.
— Señora Amalia Baker, dit-il au lieu de finir sa question. Administratrice de la
Chicago Provincial Bank, si je me souviens bien.
— Vous permettez ?
Elle s’installa dans le fauteuil voisin, tandis que son garde du corps se plaçait derrière
le comptoir à l’entrée, après avoir repoussé du pied le corps d’Erik. Celui-ci avait émis un
grognement indistinct qui avait rassuré quelque peu Lynas sur les intentions de son
interlocutrice.

— Je dois être à une réunion du conseil d’administration de la Sminco dans moins


d’une heure, reprend la banquière. C’est dire que j’espère que nous pourrons en terminer
rapidement. Je suis ici pour négocier le prix de votre silence.
Lynas examina son vis-à-vis pour se donner le temps de reprendre ses esprits. Sans
doute qu’Amalia Baker comptait sur sa désorientation pour lui faire signer quelque entente
de confidentialité à rabais tandis qu’il serait encore ébranlé par son appa rition soudaine.
— Parce que vous ne tenez pas à ce que je révèle que vous êtes des…
Il avait été sur le point de dire « mutants », mais il se ravisa à la dernière seconde.
— Des produits du génie génétique.
Amalia Baker accusa le coup.
— Je vois que vous cherchez à faire monter les enchères, dit-elle froidement.
- C'est la seule explication de la réussite des membres de votre clan dans le monde de
la banque. Pour se classer systématiquement au-dessus de la moyenne, il faut être
supérieurement doué. Pour que ce soit congénital, il faut que ce soit inscrit dans les gènes.
- Ne vous attendez pas à ce que je nie ou confirme. Pour éviter les complications, nous
offrons aux personnes comme vous un contrat standard. Exigence d’une confidentialité
absolue. Sous peine d’ennuis que je ne préciserai pas, mais je vous assure que les pénalités
prévues au contrat ne seraient qu’un avant-goût de ce qui vous attendrait.
Lynas fit la grimace. À en juger par l’audace de leur intervention et l’aisance avec
laquelle l’homme de confiance d’Amalia Baker avait subverti les mesures de sécurité du
club et triomphé de tous les verrous, il n’y avait pas grand-chose qui les ferait reculer.
— Et en échange d’un prix qui reste à négocier, je vous le rappelle. Une fois le chiffre
fixé, je pourrai transférer le contrat sur votre calepin.
Lynas la toisa en essayant de se donner l’air d’un dur qui ne s’en laissait pas conter –
même s’il avait déjà conclu qu’il n’avait pas le choix. Les fuitards légendaires des siècles
passés auraient su organiser la diffusion de ce qu’il savait sans que les Baker puissent les
rattacher à quoi que ce soit de compromettant. Mais s’il avait été placé sous surveillance
avant même d’avoir commencé à enquêter, il lui serait pratiquement impossible désormais
de faire sortir l’information.
— Par exemple, reprend Amalia Baker, nous pourrions vous verser le montant total de
l’hypothèque que vous vouliez con - tracter chez nos amis de la Coop.
— Vous êtes décidément au courant de tout !
— Quand cela implique des banques…
Elle s’était légèrement dégelée en répondant. Elle avait donc un certain sens de
l’humour. Sans plus tergiverser, Lynas misa là-dessus.
— Je signerai cette entente à deux conditions.
— Lesquelles ?
— D’abord, la moitié de la somme de l’hypothèque que je voulais contracter.
— Pourquoi pas tout ?
— J’ai ma fierté.
— Et ensuite ?
- Je veux des réponses franches et complètes à trois questions.
- Je vois que j’ai affaire à un vrai journaliste. Et si je jugeais que je ne peux pas
répondre ? Ou si ma réponse ne vous satisfaisait pas entièrement ?
Lynas jeta un coup d’œil dans la direction du colosse posté au comptoir.
— C’est le risque que je prends. Mais comme vous faites mieux que ma banque en
acceptant de me rencontrer aujourd’hui, ce serait un peu chien de ma part de trop en
demander.
Amalia Baker regarda l’heure affichée par son propre calepin et hocha la tête.
— Marché conclu. Je vous transfère l’argent immédiatement et, si je peux rapprocher
mon calepin du vôtre… Je viens de transférer l’entente standard. Attendez un instant…
Amalia Baker se pencha sur sa tablette pour amender simultanément les deux versions
de l’entente. Lynas en profita pour songer aux questions qu’il désirait poser. S’il manquait
une lettre à leur nom de famille ? Trop évident. Il n’avait pas cru qu’elle céderait aussi
facilement. Mais elle avait bien dit qu’elle était pressée, après tout. Et cela l’amusait sans
doute de courir des risques… La vérité comme sport extrême ? Peut-être s’attendait-elle à
se faire poser des questions sur les origines de sa famille.
— Voilà, dit-elle. À vous de signer.
Lynas s’exécuta, puis déposa ostensiblement son calepin sur la table basse devant lui.
Amalia Baker se mit à rire. — Vous pouvez enregistrer ou prendre des notes, comme vous
voulez. Les pénalités restent les mêmes si l’information est diffusée.
— Bien entendu.
— Alors ?
— Ma première question. Pourquoi laisser circuler cette étude compromettante sur
votre famille ?
- Pour nous permettre de retrouver les indiscrets qui s’intéressent à nos petites affaires
personnelles. Le document n’est pas piégé, mais nous sommes aux aguets du moindre
déplacement de ce document dans le réseau. Si nous tentions de supprimer le document,
nous ne serions pas sûrs d’y parvenir. Il y a tant de copies qui peuvent traîner dans de
vieilles sauvegardes plus ou moins bien répertoriées. C’est plus facile de surveiller les flux
de données… Puisque les curieux essaient tous de se procurer ce document tôt ou tard,
nous sommes assurés du coup qu’aucune investigation n’échappera à notre vigilance. Alors
que si ce document n’existait pas, des enquêteurs pourraient se renseigner sur nous de dix
ou vingt façons différentes, dont certaines qui risqueraient de nous échapper.
- C'est clair. Et puis, cette étude s’en tient à la mise en lumière d’une anomalie
statistique. Ce n’est pas très compromettant, en définitive. À moins de remarquer quelque
chose que j’ai trouvé révélateur.
— Quoi donc ?
— L’étude relevait que les Baker étaient très présents non seulement dans les hautes
sphères des banques depuis deux siècles, mais aussi dans les clubs sportifs fréquentés par
l’élite du monde des affaires.
— Qu’en concluez-vous ?
Lynas la détaille du regard. Essaye de déchiffrer l’expression d’une négociatrice hors
pair au tempérament calculateur. Chercha à distinguer quelque signe d' appartenance à une
race qui n’était plus tout à fait humaine.

L’entrée en matière brutale d’Amalia Baker et de son assistant avait commencé par le
terrifier, puis par le décontenancer, avant de lui insuffler une énergie fébrile. Il s’était
concentré sur le problème immédiat : comprendre ce qu’on lui voulait, comprendre ce
qu’on ne lui disait pas et comprendre s’il risquait sa vie en cherchant à transiger.
Maintenant qu’il retrouvait son calme, il éprouvait de la cu - riosité pour la femme qu’il
avait en face de lui. Plus que le ranchero et au moins autant que l’ange verte, elle était
marquée par le destin à part qu’elle avait choisi. Ses traits ne lui apprirent rien de plus,
toutefois. Le casque de sa chevelure blonde, la courbe un peu épaissie de sa mâchoire et les
cernes gonflés sous ses yeux révélaient une femme qui avait fait carrière et qui en avait
payé le prix. Quelques cas de conscience, quelques nuits blanches, quelques trahisons entre
amis… Mais rien ne laissait transpirer une essence surhumaine et supérieure, si bien que
Lynas se demanda pour la première fois si la Fédération avait eu raison d’inscrire les
manipulations génétiques au premier rang des atteintes à la dignité humaine.
Un toussotement d’Amalia Baker l’incita à répondre. - Que c’est extrêmement curieux.
Si ce sont des humains génétiquement modifiés pour être plus intelligents ou plus âpres au
gain que la moyenne, quel besoin ont-ils de fréquenter des clubs ou centres sportifs ? S’ils
ont des capacités physiques supérieures, ils seront obligés de les cacher. Sinon, ils
s’exposent à perdre de temps en temps au squash ou au tennis sombre. Pas une expérience
nécessairement agréable pour des gens qui ont l’habitude d’exceller sans effort. Qui
entretient peut-être un certain complexe de supériorité… Alors, pourquoi tiennent-ils tant à
se rendre dans ces endroits ?
- Parce qu’ils cherchent à rester en forme, peut-être ? Ou à se pousser plus loin ? Ou
parce qu’ils aiment exhiber leur musculature ?
- Vous vous moquez, señora Baker. La réponse est évidente. Exception faite du lit,
conjugal ou non, c’est un des seuls endroits où ils peuvent partager une certaine intimité
physique avec d’autres membres de l’élite.
— Ce qui signifie ?
— C’est la question que je vous pose. La seconde. Amalia Baker éclata de
rire.

- Vous brûlez, Marois. Peut-être même que vous pressentez la vérité… Savez-vous
qu’il existe une mutation génétique aussi ancienne que répandue chez les humains
ordinaires qui donne à leur urine une odeur particulière quand ils ont mangé des asperges -
asperges - et qui permet aux détenteurs de cette mutation de la sentir ? Tandis que les autres
ne sentent rien du tout.
- Oui. La chose a déjà figuré dans la rubrique des improbabilités.
- Eh bien, les humains génétiquement modifiés de mon espèce sont capables de sentir
une odeur distincte dégagée par leur sueur quand ils ont mangé certains aliments - qui sont
au menu de tels clubs, naturellement. C’est ce qui nous permet parfois d’identifier un
semblable dont nous ignorions la véritable nature, et réciproquement… Le tout en
échappant aux moyens classiques de surveillance.
- La bavarde sphère ne catalogue pas encore les flux moléculaires, c’est vrai.
- C'est pourquoi je vous remercie de votre question, señor. Nous allons resserrer encore
un peu la divulgation des informations susceptibles de mettre les curieux comme vous sur
la piste de notre véritable nature. Autant profiter de cet oubli de la ba - vardosphère le plus
longtemps possible.
Merde ! Pas étonnant que la Baker lui eût accordé ses trois questions. Il les aidait à
mieux se cacher ! Ou à mieux cacher peut-être leurs communications clandestines si ces
phéromones d’un autre genre ne servaient pas seulement d’identifiant.
— Êtes-vous sensible à d’autres molécules messagères ? Son interlocutrice fit mine de
ne pas avoir compris la question. — Je vous assure que, dans un vestiaire après
l’exercice, on
ne remarque que cette odeur caractéristique, si notre voisine a le bonheur d’avoir, euh… les
mêmes talents que nous. — Parce qu’il en existe d’autres ?
— C’est votre troisième question ?
Lynas se mordit la langue.
- Non, dit-il. Voici ma troisième question. À quoi jouent les Baker en infiltrant les
grandes banques de la Fédération? Qu’est-ce que ça vous rapporte au juste ? Combien ?
Vous ne le faites pas pour le salaire individuel de chaque membre de votre famille : à votre
niveau, c’est une pincée de sel sur votre coupe de viande en cuve. Un crachat dans un
déluge. Un condensat l'espace interplanétaire. Une plaisanterie, quoi. Mais après ?

Lynas s’attendait à un déni de l’évidence ou à un plaidoyer plus ou moins sincère.


Amalia Baker le surprit.
— La Fédération jouit d’une stabilité financière hors du commun presque depuis sa
fondation. Croyez-vous donc que c’est un hasard ?
— Ce serait grâce à vous ?
Son interlocutrice le fixa longuement, comme pour le convaincre de sa sincérité.
— Depuis la Troisième Guerre mondiale, señor, la Fé dé - ration n’a pas été sauvée par
une meilleure science mais par de meilleures banques.
— Vous avez infiltré les banques pour sauver le monde ? J’ai du mal à le croire.
— Que savez-vous de l’histoire du capitalisme financier, Marois ? J’ai été obligée de
l’étudier avant de faire carrière dans le domaine. Tant que le système financier est resté aux
mains d’humains ordinaires, il a connu des crises récurrentes. Puisque personne ne va
confier à des logiciels la gestion de l’argent des autres, le risque demeure encore
aujourd’hui. Parce que le monde corporatif attire des gens qui lui ressemblent. Des
hommes et des femmes dénués d’empathie, absorbés par leur travail au point de basculer
dans le narcissisme, soucieux de leur propre intérêt avant tout et rompus à la manipulation
d’autrui à leur seul avantage. Des psychopathes qui se foutent des conséquences de leurs
actions pour les autres.
— Et ce n’est pas ce qu’il faut pour réussir en affaires ? J’aurais cru le contraire.
- La réussite individuelle n’est pas nécessairement synonyme de succès pour le
système. Une banqueroute peut enrichir deux ou trois individus aux dépens de tous les
autres. Le vrai problème, c’est qu’en affaires un individu équilibré a du mal à rivaliser avec
un psychopathe. L’égoïsme forcené est souvent plus efficace comme stratégie, parce qu’elle
néglige tout le reste. Pour réussir sans sacrifier l’empathie ou la prudence, il faut être en
mesure de faire encore mieux que des obsédés qui ne pensent qu’à gagner de l’argent.
- Je vous vois venir. Vous êtes plus intelligents. - Plus pragmatiques. Capables d’avoir
une vision de tout le système, pas seulement d’un seul secteur ou d’une seule personne.
Grâce à une stabilité émotionnelle que les humains ordinaires n’ont pas.

— C’est tout ?
— En quoi consiste notre système financier, selon vous ? — Cela me semble évident. Il
carbure à l’argent. Au crédit. — Qu’est-ce que le crédit ? Une affaire de confiance. À
la
base, ce qui coule dans les veines du système financier, ce n’est pas de l’argent, ce sont des
sentiments humains. L’enthousiasme et l’exubérance quand les cours montent. La peur,
puis la panique, quand ils descendent. Des émotions qui rendent les humains ordinaires
manipulables par des psychopathes. C’est pourquoi les économistes consacrent autant
d’efforts à modifier les comportements au moyen de récompenses ou de punitions. Le
savant qui nous a conçus, il y a longtemps, a décidé qu’il était possible de modifier les
comportements humains de manière nettement plus directe. Depuis les multiples mutations
d’après la Troisième Guerre mondiale, tout le monde croit que les modifications génétiques
donnent forcément naissance à des monstres, des individus difformes et condamnés à une
vie de misère. Lui avait compris que les altérations les plus importantes n’ont pas à être
visibles.
- Pas plus intelligents, donc… mais plus sages ? - Vous brûlez. C’est à la fois une
question d’intelligence et de caractère : parce que nous sommes plus intelligents, nous
accédons aux plus hautes sphères sans tomber amoureux de l’argent ou du profit à tout
prix, et sans sacrifier les vertus raisonnables : prudence, scepticisme… qui nous font
refuser des prêts injustifiés et des emprunts trop spéculatifs. Le système ne s’en porte que
mieux.
— Quand vous parlez de tout le système, vous ne parlez pas seulement des banques.
- Bien entendu. La réponse à votre question, c’est que nous avons investi les banques
de la Fédération parce que nous avons aussi l'avantage que vous à la stabilité du système. Et
comme nous n’avons pas besoin d’être des cas pathologiques pour briller dans le monde de
la finance, nous pouvons éviter au système les bulles, crises, ruines collectives et faillites
qui l’affligeraient sans nous. Dans la bouche d’Amalia Baker, le mot « nous » avait retenti
avec orgueil. Un orgueil de race.
— Parce que vous n’êtes pas forcés de sacrifier votre humanité. — Ne riez pas. Nous
restons pleinement humains. Amoureux, joueurs, violents à l’occasion, épris de nos enfants
et toujours capables de rire de nous-mêmes.

— Je suis ravi de l’apprendre. Et il vous suffit d’être présents dans les quatorze plus
grandes banques pour que tout le système soit à l’abri des chocs d’autrefois ?
— Certains types de réseaux sont beaucoup plus robustes que les autres. Ils se
caractérisent par une combinaison de nœuds qui entretiennent un très petit nombre de liens
avec le reste du monde et de nœuds qui sont reliés à un très grand nombre d’autres nœuds.
Ces super-nœuds sont essentiels, mais ils ne doivent jamais faire cause commune. Un
réseau robuste est modulaire. Tant que les nœuds les plus importants sont surtout reliés à
des nœuds mineurs, les sous-systèmes n’interagissent que faiblement les uns avec les
autres. Un sous-système entier peut disparaître alors sans affecter les autres.
- Comme lors des faillites qui ont mis fin à la Corpocratie? — Exactement. Ce serait
plus payant d’intégrer toutes les grandes banques, mais le système serait beaucoup plus
vulnérable. Les humains normaux perdent parfois cette réalité de vue, parce qu’ils sont
aveuglés par la cupidité, l’appât du gain et ainsi de suite. Ou parce qu’il leur faut tant
d’efforts pour grimper jusqu'au sommet de la pyramide qu’il ne leur reste plus d’énergie
pour se soucier du système. Ou des autres.
- Vous vous répétez. J’ai bien compris que vous êtes des parasites intelligents, soucieux
de la survie du système dont vous profitez. Mais si vos dons particuliers sont le fruit de
modifications génétiques, qui donc a décidé qu’il fallait des gens comme vous pour sauver
le reste de l’humanité ?
Le regard de son interlocutrice se durcit. Elle n’était pas humaine au point de se laisser
aiguillonner par lui et de déballer ce qu’elle n’avait pas envie de révéler.
— Notre entente ne prévoit pas de quatrième question. — C’est juste. Mais…
Amalia Baker s’était déjà levée, après avoir regardé l’heure. Il eut tout juste le temps de
saluer leur départ, puis de se précipiter au secours d’Erik. En fin de compte, il avait bien
fait de ne pas appeler Maryam. Il aurait été obligé d’inventer une excuse pour se dédire. Ou
d’écrire un article banal.
Alors que s’il avait pu révéler que les simples clients comme lui devaient choisir entre
des psychopathes humains et des parasites intelligents qui n’étaient pas tout à fait
humains… Mais il était hors de question de pondre un article aussi dangereux pour lui et
pour les siens.

Il allait faire mieux. Amalia Baker lui avait arraché son silence sur les secrets de son
clan, mais il avait obtenu une prime. Il était de notoriété publique que la Sminco cherchait à
se lancer dans l’exploitation minière des astéroïdes. Si la Chicago Provincial Bank était
dans le coup, c’était du sérieux. Et rien ne l’empêchait de tirer quelque chose de fumant de
cette fuite…
Avait-elle fait exprès de laisser filtrer l’information? Était-ce une aumône, un
pot-de-vin… ou une démonstration qu’elle pensait bel et bien aux autres? Ou toutes ces
réponses à la fois? De toute manière, en raison même du contournement des circuits de
surveillance, rien ni personne ne serait capable de relier Amalia Baker à cette fuite.

« Les vrais seigneurs de ce monde ne le crient pas sur les toits. »

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