Région et Développement
n° 54-2021
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Introduction -
Ouverture commerciale, transformations structurelles
et croissance économique en Afrique
Corinne BAGOULLA*
Gabriel FIGUEIREDO DE OLIVEIRA**
Au cours des 15 dernières années, les performances économiques de l'Afrique
subsaharienne (ASS) se sont considérablement améliorées. En effet, après deux dé-
cennies de stagnation autour de 1,7%, la croissance du PIB s’élève désormais à 5 %
par an en moyenne. Le PIB par habitant a augmenté de près de 40 % entre 2000 et
2018. Cette croissance s’est accompagnée d’une intensification des exportations
réelles de l'Afrique subsaharienne qui ont été multipliées par 1,8 entre 2000 et
2018, ce qui représente une croissance annuelle moyenne de l’ordre de 5,7%1.
L’Europe reste la première destination des exportations africaines, suivie par l’Asie
qui en représente 25% alors même qu’elles n’atteignaient que 9% en 2000. L’on
constate également une forte progression du commerce intrarégional qui passe de
15% à 23% entre 2000 et 2018 même si ce dernier reste très en deçà des chiffres
constatés dans d’autres régions comme l’Europe, l’Amérique du Nord ou l’Asie. Préci-
sons enfin que les exportations africaines se caractérisent par une faible diversifica-
tion. Elles reposent pour l’essentiel sur des produits pétroliers (40%) et, dans une
moindre mesure, sur l’agriculture (12%).
En dépit de ces transformations, les pays africains continuent de souffrir d’un
environnement des affaires moins compétitifs, mais aussi de ressources publiques
plus limitées que la plupart des autres pays. La figure 1 illustre l’évolution du score
des prérequis fondamentaux en matière d’environnement des affaires pour chaque
région, relativement à la moyenne mondiale2. Ce score traduit les quatre premiers
piliers de l’indice de compétitivité globale, à savoir la qualité des institutions, la do-
tation en infrastructures, l’environnement macroéconomique, la santé et l’éducation
primaire.
Il apparaît que seuls les pays développés ont un coefficient supérieur à 1,2, ce qui
indique que les prérequis fondés sur ces quatre piliers sont nettement supérieurs à
la moyenne mondiale. Quant aux pays en développement, ils semblent converger
vers la moyenne de la distribution, à l’exception des pays d’Afrique subsaharienne
* LEMNA, Université de Nantes ; [Link]@[Link]
** LEAD, Université de Toulon ; [Link]@[Link]
1 Selon la Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde (WDI) (2018).
2 Un ratio inférieur à l'unité indique que le niveau de ce score pour une région donnée est
inférieur à la moyenne mondiale, un ratio supérieur à l'unité indique que le niveau de la ré-
gion est supérieur à la moyenne.
6 Corinne Bagoulla, Gabriel Figueiredo de Oliveira
qui affichent les scores les plus faibles. Pour cette région, le coefficient est passé de
0,80 en 2007 à 0,83 en 2015, avant de revenir à son niveau initial. La compétitivité
africaine est donc toujours inférieure à celle des autres régions et la convergence
reste lente.
Les facteurs structurels fondamentaux de la croissance économique (des institu-
tions stables, des infrastructures adéquates et une main-d'œuvre à la fois instruite
et en bonne santé) doivent être renforcés et semblent constituer un frein à la
croissance durable des pays africains ainsi qu’à leur diversification économique et
commerciale.
Figure1 : Évolution des facteurs structurels fondamentaux de la
croissance économique (2007-2017)
1.05 1.1 1.15 1.2
Facteurs structurels fondamentaux (relatif)
1
.95
.9
.85
.8
2006 2008 2010 2012 2014 2016 2018
Économies avancées Communauté des États indépendants
Asie en développement Europe émergente et en développement
Amérique latine et Caraïbes Moyen orient, Asie centrale
Afrique sub-saharienne
Source : auteurs sur la base de données de l'indice de compétitivité mondiale (Forum écono-
mique mondial 2017-2018).
Différents articles présentés dans ce numéro spécial de la revue Région et Déve-
loppement abordent, sous des angles divers, l’influence de la qualité des institutions
dans le développement commercial des pays d’ASS et le rôle essentiel de l’intégra-
tion régionale.
L’article de Serigne Bassirou Lo revient sur l’impact de la corruption et des
contraintes touchant l’accès au financement sur la performance à l’exportation des
entreprises manufacturières africaines. D’un côté, l’auteur montre que le versement
de « pots-de-vin » favorise les exportations des entreprises africaines, en particulier
celles de petite taille, en permettant de contourner les lourdeurs administratives qui
entravent l’internationalisation de ces entreprises. Mais parallèlement, il apparaît
que le coût de la corruption vient renforcer et alourdir les contraintes de finance-
ment qui affectent déjà de manière prononcée la capacité de ces mêmes entreprises
à pouvoir exporter.
Région et Développement 54 (2021) 7
Au-delà de son impact direct sur le commerce, un cadre institutionnel de qualité
incite au développement des échanges en permettant aux acteurs économiques
d’intégrer les règles de fonctionnement du commerce mondial et de développer
leurs avantages concurrentiels intra et inter-régionaux.
Le deuxième article de ce numéro spécial souligne ainsi l’importance de la capa-
cité des pays à se conformer aux exigences réglementaires de leurs partenaires com-
merciaux. Najla Kamergi et Gabriel Figueiredo De Oliveira étudient l’impact des
mesures techniques non tarifaires sur les exportations agricoles d’origine végétale
de cinq régions africaines, à savoir l’Afrique orientale, occidentale, centrale, sep-
tentrionale et australe. À partir d’un modèle de gravité, les auteurs montrent que les
mesures non tarifaires bilatérales ont un effet de réduction des échanges agricoles
et en concluent que les pays d’Afrique centrale, septentrionale et australe sont da-
vantage pénalisés par les normes sanitaires et phytosanitaires. En effet, les coûts de
conformité aux exigences réglementaires et le coût supplémentaire de la certifica-
tion entravent significativement leurs exportations agricoles notamment vers les
marchés des pays développés, ce qui explique probablement le détournement de
leurs exportations vers les marchés du Sud.
L’article de Tite Ehuitché Beke et Dieu-Donné Melagne N'Guessan s’intéresse
aux échanges agricoles au sein de la CEDEAO ainsi qu’à leur rôle sur la sécurité ali-
mentaire (l’accès au bien-être alimentaire) des pays de la zone. En utilisant égale-
ment l’approche gravitationnelle, les auteurs soulignent dans un premier temps l’in-
fluence positive de l’intégration régionale et de l’appartenance des pays à différents
accords sous-régionaux sur le développement des échanges. Les principaux freins
au commerce agricole identifiés dans l’analyse relèvent de la qualité des institutions
des pays concernés (corruption, faible qualité du système administratif et des infra-
structures de transport). Selon les auteurs, le développement des échanges de biens
agricoles au sein de la CEDEAO permettrait de réduire la fragmentation des marchés
et de développer les complémentarités entre les pays africains favorisant ainsi la
sécurité alimentaire des pays de la zone.
L‘article de Victor Nyatefe et Mawussé Komlagan Nézan Okey s’intéresse aux
déterminants des exportations de biens culturels du Togo, qui sont d’un poids faible
mais en forte croissance. Les exportations de biens culturels, pour beaucoup dans le
design, sont principalement à destination des pays voisins africains. Les auteurs
soulignent le rôle important de l’intégration régionale et de la proximité culturelle
des pays sur le développement des exportations togolaises de biens culturels. Mais
c’est avant tout la qualité des facteurs institutionnels du pays (mesurée à travers
différents indices de gouvernance) qui favoriserait le développement de la produc-
tion et des exportations de biens culturels togolais.
Les autres articles de ce numéro mettent en exergue le rôle des politiques et de
la mise en place d'un environnement économique performant et stable propice au
développement industriel et au développement des échanges commerciaux.
Bernard Nguekeng, J-B. A. Nsoe Nkouli., Iréné Tiako et Augustin Ngomsi
soulignent ainsi le rôle fondamental du capital humain (dépense en matière d’éduca-
tion et de santé) sur le commerce intra-ASS. À l’aide d’un modèle de gravité, les au-
teurs montrent qu’un bon niveau de santé de la population favorise le développe-
ment des échanges. L‘influence de l’éducation sur le commerce intra-ASS varie selon
le niveau de qualification de la population. Une éducation dans les cycles primaire
et secondaire semble avoir un impact plus important sur le volume des échanges
qu’une qualification dans le cycle supérieur. Les dépenses dans la formation profes-
sionnelle ont également un effet positif sur le développement commercial des pays.
Ces résultats tendent à souligner le rôle important d’une formation des populations
8 Corinne Bagoulla, Gabriel Figueiredo de Oliveira
adaptée aux besoins des systèmes productifs locaux sur la capacité des pays à déve-
lopper leur compétitivité et leurs échanges au sein de la zone.
Dans le sixième article, Antoine Abi Zeid étudie les déterminants des exporta-
tions d’automobiles d’un certain nombre de pays en développement (Chine, Iran,
Turquie…) en utilisant un modèle de gravité. La compétitivité globale des pays et
l’intégration régionale jouent un rôle significatif sur le développement des exporta-
tions du secteur. L’article s’intéresse également au potentiel d’exportations des pays
en comparaison des exportations observées dans le secteur de l’automobile. Ce po-
tentiel semble particulièrement important dans les pays d’Europe de l’Est (Rouma-
nie, Slovaquie et République tchèque) ou encore en Chine, invitant les gouverne-
ments à développer des politiques industrielles adaptées aux besoins de ce secteur.
Betty Asse et Dalila Chenaf-Nicet s’intéressent au rôle de la demande sur le
processus de désindustrialisation des pays de l’Afrique subsaharienne. Les auteures
soulignent que cette désindustrialisation est précoce par rapport aux expériences
de développement dans le passé et que cela résulterait essentiellement des mécanis-
mes de demande interne et externe. La demande interne en produits industrialisés
est contrainte par la taille des marchés des pays d’Afrique subsaharienne mais aussi
par la faible croissance des revenus. Concernant la demande externe, les auteures
affirment que la demande mondiale en biens manufacturés a tendance à relative-
ment diminuer par rapport à la demande de services, et que les pays africains
souffrent de leur éloignement vis-à-vis des principaux marchés de consommation.
Ces deux facteurs rendent alors plus difficile leur intégration dans les chaînes mon-
diales de production.
Le dernier article de ce numéro spécial d’Irifaar Somé et Eugénie W. H. Maiga
a pour objectif d’analyser l’impact de l’évolution et de la volatilité des prix relatifs
aux échanges, sur la croissance économique de l’Afrique subsaharienne. Leur ana-
lyse repose sur des estimations réalisées à l’aide du modèle autorégressif à retard
échelonné (ARDL), appliqué à 34 pays de l’ASS sur la période 1993-2018. Les esti-
mations à long terme montrent qu’une amélioration des termes des échanges (prix
des exportations/prix des importations) a un effet positif sur le taux de croissance,
alors que la variabilité de ces mêmes termes affecte à l’inverse la croissance écono-
mique des pays d‘ASS. Les estimations à court terme montrent l’hétérogénéité de
ces effets selon les pays. Les résultats semblent aussi montrer que l’effet positif des
termes de l’échange est observé notamment pour des pays disposant d’une plus
grande diversification de leurs exportations.