Structuralisme
Ensemble de courants de pensée holistes apparus principalement en sciences humaines et sociales au milieu du XXe siècle, qui
postule que les objets culturels doivent être envisagés en termes de relations au sein d'une structure.
Le structuralisme est un ensemble de courants de pensée holistes apparus principalement en sciences humaines
et sociales au milieu du xxe siècle, ayant en commun l'utilisation du terme de structure entendue comme modèle
théorique (inconscient, ou non empiriquement perceptible) organisant la forme de l'objet étudié pris comme un
système, l'accent étant mis moins sur les unités élémentaires de ce système que sur les relations qui les unissent.
La référence explicite au terme de structure, dont la définition n'est pas unifiée entre ces différents courants,
s'organise progressivement avec la construction institutionnelle des sciences humaines et sociales à partir de la
fin du xixe siècle dans la filiation positiviste ; elle reste l'apanage de la linguistique et de la phonologie jusqu'à sa
généralisation après 1945.
La délimitation des frontières intellectuelles du structuralisme après 1945 est devenue un champ de recherche à
part entière, complexe et en évolution, avec des divergences importantes en fonction des pays et des disciplines
universitaires. Le terme désigne communément le mouvement d'idées pluridisciplinaire essentiellement français
des années 1950 à 1970 marqué par sa volonté de rupture intellectuelle, son rejet de la dimension historique et
temporelle (diachronie) et son formalisme dans la notion de structure ; ce « moment structuraliste », inspiré
essentiellement de la linguistique saussurienne, a débordé largement les frontières universitaires pour envahir le
champ littéraire, médiatique et politique. Il s'est organisé autour d'un petit nombre de personnalités-phares
comme Claude Lévi-Strauss en anthropologie, Roland Barthes en littérature, Jacques Lacan en psychanalyse,
Michel Foucault et Louis Althusser en philosophie.
Cependant la pluralité des disciplines concernées et des méthodologies employées rend compte du caractère
hétérogène de cette définition classique, et certains auteurs (comme Jean Piaget en psychologie, Jean Petitot en
épistémologie) préfèrent insérer le structuralisme dans une histoire des idées scientifiques sur la longue durée, en
tant que manifestation contemporaine des théories de la connaissance, avec une généalogie remontant jusqu'à la
philosophie de la forme chez Aristote. Dans cette lignée, le structuralisme est souvent considéré par les historiens
de la systémique comme l'un de ses courants précurseurs dans les années 1950, parallèlement à la cybernétique
et à la théorie de l'information aux États-Unis.
Historiographie
Article connexe : Histoire du structuralisme (François Dosse).
Questions et définitions
L'historiographie du structuralisme est un domaine de recherche très actif depuis plusieurs décennies en France
comme à l'étranger. Compte tenu du très grand nombre d'ouvrages sur le structuralisme, sur sa généalogie et son
histoire, émanant parfois d'acteurs même du mouvement structuraliste, les définitions du structuralisme varient
largement selon l'appartenance disciplinaire et le pays1.
Dans l'historiographie du structuralisme domine généralement une définition descriptive centrée sur les termes de
structure et structuralisme et sur la généralisation de leur utilisation par les sciences humaines et sociales entre
les années 1950 et 1970, le structuralisme étant alors considéré comme un mouvement situé dans le temps, une
période dans l’histoire des idées dotée d’une naissance et d’un achèvement.
Par exemple l'encyclopédie Larousse, dans sa version disponible en ligne, décrit ainsi le structuralisme :
« Courant de pensée des années 1960, visant à privilégier d'une part la totalité par
rapport à l'individu, d'autre part la synchronicité des faits plutôt que leur évolution, et
enfin les relations qui unissent ces faits plutôt que les faits eux-mêmes dans leur
caractère hétérogène et anecdotique2. »
Ces définitions descriptives retiennent variablement divers principes généraux (la rupture intellectuelle, le rejet de
la dimension historique et diachronique, le privilège accordé aux relations sur les termes, à l'abstraction sur le
concrètement perceptible), reconnaissant de ce fait une grande hétérogénéité dans les œuvres et les auteurs
concernés, et d'importantes difficultés de délimitations concernant les dates, les disciplines et pays concernés, le
contenu de la notion de structure. Est parfois débattue la question même de savoir si l'on peut parler de courant
structuraliste, et en donner une définition autre que purement tautologique (« courant faisant référence au terme
de structure »)1.
En 1968, dans l'introduction du Que sais-je ? sur le structuralisme dont la rédaction lui a été confiée, Jean Piaget
signalait ces difficultés, envisageant deux manières d'aborder le structuralisme : l'une empirique, retenant la
rupture intellectuelle et l'opposition aux courants antérieurs (atomisme, historicisme évolutionniste,
fonctionnalisme), et une autre qu'il qualifie de « positive », où la structure est considérée en tant qu'outil
scientifique en propre, à savoir un modèle théorique doté d'une efficacité explicative3.
L'historien François Dosse, dans une synthèse historique de référence en deux tomes (Histoire du
structuralisme4,5), propose une distinction du structuralisme entre plusieurs tendances, retenues également par
Thomas Pavel6,7 :
un structuralisme scientifique représenté essentiellement par Lévi-Strauss, Greimas en sémiotique, et dans une
moindre mesure Lacan avant 1960 ;
un structuralisme modéré en sémiologie et en analyse littéraire et poétique (Roland Barthes, Gérard Genette,
Tzvetan Todorov, Michel Serres) ;
un structuralisme historicisé, philosophique et spéculatif (Althusser, Bourdieu, Foucault, Derrida, Jean-Pierre
Vernant et la troisième génération de l’École d’histoire des Annales).
Comme d'autres auteurs8, Dosse situe le structuralisme dans l'histoire des idées philosophiques comme
succédant à l'existentialisme sartrien, et s'opposant conceptuellement, tout au long de son histoire, à la
phénoménologie où la notion de sujet est centrale alors que le structuralisme des années 1950-60 l'exclut par
principe. La phénoménologie qui avait précédé le structuralisme, finira par l'effacer durablement à partir des
années 1970, revenant sur le devant de la scène sous la forme du post-modernisme.
Certains historiographes du structuralisme et de la linguistique, comme Jean-Louis Chiss, Christian Puech9
(auteurs de l'article de l'Encyclopædia Universalis sur le structuralisme10) et Jacqueline Léon1, utilisent le terme de
structuralisme généralisé pour désigner la cristallisation française de l'usage du terme de structure en France
dans les années 1950 :
« ce qu'on appelle couramment « structuralisme » est précisément cette précipitation,
au sens chimique du terme, qui laisse poindre à la fin des années 1950 l'espoir d'une
unité des travaux en sciences humaines, et même, chez certains, la perspective d'une
recomposition majeure des savoirs, par-delà les coupures entre culture scientifique et
culture lettrée ou même entre nature et culture. Ce double espoir a sans conteste affecté
chacune des disciplines concernées, et orienté – un temps au moins – leur évolution. Il
leur a permis d'envisager d'autres relations avec les disciplines voisines. […] Cette
science « projetée » a déjà des attaches paradoxales avec la linguistique : elle est, selon
Saussure lui-même, un horizon dont la linguistique reste pourtant l'esquisse la plus
achevée. On peut penser que ces attaches paradoxales se répercutent et se
démultiplient dans ce qu'on peut appeler le « structuralisme généralisé11. »
L'individualisation du « structuralisme généralisé » au sein du structuralisme entendu globalement est contestée
par certains auteurs12, ou envisagée partiellement par d'autres mais sous des termes différents, comme
« structuralisme sémiologique », « structuralisme formaliste », « moment structuraliste »13, ou encore
« panstructuralisme » chez Henri Lefebvre14.
Chez certains auteurs se rencontre une définition centrée sur la méthodologie scientifique sous-tendue par le
terme de structure, considérant davantage la filiation épistémologique et historique dans la longue durée :
psychologues comme Jean Piaget15 et Jean-Pierre Minary16, systémiciens comme Jean-Louis Le Moigne17,
mathématiciens et philosophes thomiens comme Jean Petitot18. Ces auteurs placent le structuralisme dans la
continuité des théories de la connaissance et de la philosophie de la forme. Plutôt que de lier étroitement le
structuralisme à l'usage du terme de structure, et donc sa disparition à la fin de la référence généralisée à ce
terme, ils préfèrent retenir une évolution dans les années 1970 des idées du structuralisme formaliste initial vers
un structuralisme émergentiste intégrant la dimension temporelle, où le système et sa structure (l'agencement
des relations en son sein) peuvent basculer en se complexifiant vers un état plus stable. François Dosse signale
cette tendance historiographique naturaliste et émergentiste au chapitre 37 de son Histoire du structuralisme,
intitulé « Le naturalisme structural »19, la qualifiant de « second structuralisme ».
Périodisation
Des divergences apparaissent au sein de l’historiographie quant à la périodisation du structuralisme. Les
décalages temporels liés à l'inertie des mouvements de sociétés constituent une difficulté particulière de
l'approche historique : par exemple, alors que Mai 68 sonne le glas médiatique du structuralisme, c'est à partir de
cette époque que les efforts de pénétration institutionnelle des auteurs dits structuralistes commencent à porter
leurs fruits : « L’élection de Foucault en 1970 au Collège de France, suivi par Barthes en 1975, rejoignant Dumézil,
Lévi-Strauss et Benveniste, marque la consécration des structuralistes au plus haut niveau20. »
François Dosse, dans son Histoire du structuralisme4,21, décrit l'évolution du structuralisme selon des dates-clés :
éclosion en 1956 avec les désillusions du soviétisme et le déclin de Sartre ; apogée éditoriale et médiatique en
1966-1967 (Les mots et les choses de Foucault, Sémantique structurale de Greimas, Théorie de la littérature de
Todorov, Les Écrits de Lacan, Lire le Capital et Pour Marx d’Althusser et de ses disciples, etc.) ; fin de
l'interdisciplinarité vers 1975 et attaques venues des nouveaux courants subjectivistes.
Jean-Louis Chiss et Christian Puech11 retiennent quant à eux la fin des années 1950 comme marque de la
généralisation transdisciplinaire du structuralisme : les deux colloques tenus à Cerisy-la-Salle (Manche) en 1959
(Sens et usage du terme de structure22 et Genèse et Structure23), et en 1960 la publication de Signes de Maurice
Merleau-Ponty. Ils définissent cette généralisation du structuralisme sur la base d'une extension très large et
hétérogène de la notion de structure.
Jean-Claude Milner distingue le structuralisme linguistique scientifique débutant dans les années 1920 et
s'achevant à la fin des années 1960, et un structuralisme philosophique qu'il situe dans les années 1960 et 1970
autour de Roland Barthes et de Michel Foucault24.
Genèse de la notion de structure
Il y a dans l'ensemble, avec le recul temporel, un relatif consensus sur les sources de la notion de structure et les
premiers développements principalement linguistiques du structuralisme1.
La notion de structure (structura en latin, du verbe struere), issue historiquement de l’architecture pour désigner la
façon dont est organisée une construction, est apparue dans les sciences de la terre puis s’est progressivement
élargie aux sciences du vivant à mesure que se sont constituées ces disciplines entre les xviie et xixe siècles. La
structure vient peu à peu désigner, en biologie, la manière dont les parties d’un être concret s’organisent en une
totalité douée de propriétés autonomes. Elle se rapproche en ce sens de la notion philosophique classique de
déterminisme, également intégrée à cette époque dans la construction des différentes disciplines scientifiques.
Lorsque se constituent académiquement les sciences sociales dans le courant positiviste et matérialiste du
xixe siècle, la démarche globalisante y fait logiquement son apparition, par emprunt aux autres disciplines
scientifiques. Elle ne prend que lentement et tardivement le nom de structure et/ou de démarche structurale :
durant la deuxième moitié du xixe siècle et les premières décennies du xxe siècle, les termes de totalité, système,
catégorie, ordre ou organisation restent beaucoup plus souvent employés que celui de structure, que l’on trouve
surtout (mais épisodiquement) chez Spencer, Morgan ou Marx25. La méthode scientifique globalisante (holiste)
s’étend cependant de façon large en sociologie avec Auguste Comte puis Émile Durkheim, en ethnologie avec
Marcel Mauss. Ces auteurs affirment leur ambition de traiter chaque phénomène collectif comme un tout non
réductible à la somme de ses parties et doué de propriétés autonomes que ne possèdent pas les parties : un « fait
social total » pour Durkheim (par exemple dans Le Suicide) et Mauss (Essai sur le don).
Une première définition de la notion de structure apparaît en 1926, dans le Vocabulaire de Lalande :
« Une structure est un tout formé de phénomènes solidaires, tels que chacun dépend
des autres et ne peut être ce qu’il est que dans et par sa relation avec eux26. »
Un holisme précurseur : la psychologie gestaltiste
Article détaillé : Psychologie de la forme.
La psychologie de la forme ou gestaltisme (de l'allemand, Gestaltpsychologie) est une théorie psychologique,
philosophique et biologique selon laquelle les processus de la perception et de la représentation mentale traitent
spontanément les phénomènes comme des ensembles structurés (les formes) et non comme une simple
addition ou juxtaposition d'éléments. Développé notamment par Christian von Ehrenfels à partir de la fin du
xixe siècle, dans l'ambiance de la phénoménologie de Franz Brentano puis Edmund Husserl et en réaction à
l'associationnisme (associations mécaniques entre images et sensations), le gestaltisme utilise les postulats
suivants :
le monde et les processus perceptifs neurophysiologiques sont isomorphes, c'est-à-dire structurés de la même
façon ;
il n'existe pas de perception isolée, toute perception étant d'emblée structurée ;
la perception consiste en une distinction de la figure sur le fond : le tout est perçu avant les parties qui le
forment ;
la structuration des formes ne se fait pas au hasard, mais selon certaines lois dites « naturelles » et qui
s'imposent au sujet lorsqu'il perçoit.
Jean Piaget est l'auteur qui a le plus développé l'argument du lien généalogique entre gestaltisme et la tendance
formaliste et statique (anti-diachronique) du structuralisme :
« La Gestalt représente un type de structures qui plaît à un certain nombre de
structuralistes dont l'idéal, implicite ou avoué, consiste à chercher des structures qu'ils
puissent considérer comme pures, parce qu'ils les voudraient sans histoire et a fortiori
sans genèse, sans fonctions et sans relations avec le sujet27. »
Le tournant formaliste : la linguistique
Article détaillé : Linguistique structurale.
La linguistique va être la discipline phare de la généralisation du concept de structure, au début du xxe siècle,
depuis les sciences naturelles vers les sciences humaines et sociales, et le creuset du formalisme anti-historique
qui va marquer profondément le structuralisme des années 1950 et 1960. La figure-clé de ce formalisme est le
linguiste genevois Ferdinand de Saussure, qui emploie cependant le terme de système beaucoup plus que celui de
structure28. Il n'est pas établi que Saussure ait été le premier, au xixe siècle, à trancher définitivement en faveur de
l'arbitraire du signe dans la vieille querelle philosophique (déjà présente dans Le Cratyle de Platon) sur l'origine des
noms de choses29, néanmoins il développe amplement cette conception originale du signe qui va inspirer en
partie le structuralisme linguistique : toute langue doit être appréhendée comme un système dans lequel chacun
des éléments (ou signes) n'est définissable que par les relations d'équivalence ou d'opposition qu'il entretient avec
les autres, cet ensemble de relations formant la « structure ». Cependant la structure chez Saussure est un
système entièrement fermé et statique, beaucoup plus proche d'une forme abstraite que de la conception ouverte
de la structure qui prévaudra plus tard dans les sciences sociales. Saussure fait le choix d'une formalisation très
restrictive du code linguistique, en conférant une prévalence absolue30 :
à la forme du langage au détriment du sujet parlant (« la langue est forme et non substance ») : la langue est un
système entièrement autonome, qui existe pour son propre compte ; le signe est la combinaison indissociable
d'un signifiant (son image sensorielle) et d'un signifié (le concept porté), à l'exclusion de toute référence au sujet
percevant (la fonction référentielle, ou dénotation) et au cerveau humain qui est purement et simplement
évacué de la théorie ;
à l'espace (synchronie) au détriment du temps (diachronie), de la même manière qu'une partie d'échec en cours
s'appréhende dans sa structure présente, indifféremment des voies par lesquelles elle s'est constituée ; une
langue ne change pas suivant les mêmes lois que la société (selon des particularismes locaux) : elle n'a pas
d'histoire et ne fait que passer d'une synchronie à une autre, par des mécanismes de transformation.
Le linguiste et phonologue russe
Roman Jakobson.
C'est le Cercle linguistique de Prague, fondé en 1926, qui va populariser la filiation saussurienne, en substituant le
terme de structure à celui de système. Ce cercle est constitué de personnalités d'origine variée, mais ses trois
membres les plus éminents sont russes : Sergueï Kartsevski (1884-1955), qui a reçu l'enseignement de Saussure
à Genève entre 1906 et 1916, Nicolaï Troubetzkoy (1890-1938), et Roman Jakobson (1896-1982), animateur entre
1914 et 1920 du Cercle linguistique de Moscou au sein du formalisme russe. La première version du manifeste du
Cercle de Prague en 1929 mentionne le terme de structure, et ouvre le programme explicitement structural des
travaux du Cercle31 : « le contenu sensoriel de tels éléments phonologiques est moins essentiel que leur relation
réciproque au sein du système32. » Le structuralisme linguistique pragois est marqué par des centres d'intérêt
divers, mais une préoccupation constante pour la fonction du langage, à partir de plusieurs sources33 : la
psychologie gestaltiste, la phénoménologie de Husserl (dont certains membres du cercle ont été les élèves). La
structure linguistique pragoise est donc plus ouverte que chez Saussure : le « schéma de Jakobson » réintègre la
notion de communication, d'émetteur et de récepteur du langage, et donc les idées d'environnement et de but
(téléologie) radicalement étrangère à Saussure.
Dix ans plus tard est créé le cercle de Copenhague et sa revue Acta linguistica par le linguiste danois Louis
Hjelmslev, ancien participant du cercle de Prague dont il reprend le programme structural en lui donnant une
tournure algébriste, radicalisant la priorité de la forme sur la substance en une « glossématique ».
Parallèlement se développe une variante américaine du structuralisme autour de deux figures majeures, Leonard
Bloomfield (1887-1949) et Edward Sapir (1884-1949), qui se distinguent du courant européen par le bannissement
de toute intuition sémantique, par l'influence de l'anthropologie de Franz Boas (1858-1942), et par la notion de
strates du langage organisées en une hiérarchie de dépendances. Ils développent ainsi une linguistique
distributionnaliste inspirée de la psychologie behavioriste : il s'agit de rendre compte de comportements
linguistiques, sans tenir aucun compte de l'intention des locuteurs33.
C'est donc principalement en Europe du Nord et de l'Est et aux États-Unis (où Roman Jakobson émigre en 1941),
que se développent de façon constituée des écoles structuralistes en linguistique, alors que la linguistique
francophone est le fait de personnalités éminentes mais relativement isolées :
Saussure n'a pas réellement créé d'école à Genève au début du xxe siècle33 ; son Cours de linguistique générale,
œuvre orale publiée en 1916 un an après sa mort par deux universitaires genevois à partir de fragments de
notes écrites, ne rencontre pas d'écho important avant sa redécouverte dans les années 196034, sans pourtant
que son influence recouvre exactement les frontières du structuralisme linguistique ;
en France, les linguistes du milieu du xxe siècle partagent des positions divergentes, et ambiguës vis-à-vis de
l'héritage saussurien et du structuralisme: Antoine Meillet (1866-1936), Émile Benveniste (1902-1976), André
Martinet (1908-1999).
Le paradigme structuraliste continuera de dominer en linguistique jusqu'aux débuts des années 1970 et
l'apparition du générativisme de Noam Chomsky33, qui marque le passage dans la seconde phase émergentiste
du structuralisme.
La structure en sciences humaines
Claude Lévi-Strauss en 1973.
Article détaillé : Anthropologie structurale.
Les origines du paradigme structuraliste en ethnologie et en anthropologie peuvent être identifiées35 chez
certains auteurs influencés par le holisme méthodologique: Durkheim et Marcel Mauss en France, J. P. B. de
Josselin de Jong aux Pays-Bas, et les anthropologues américains héritiers de l’école historique allemande et
autrichienne (Robert Lowie, Alfred Kroeber, Franz Boas). Réaffirmant régulièrement sa dette intellectuelle à l'égard
de ces grandes figures du début du xxe siècle36, Lévi-Strauss développe à partir des années 1950 l'anthropologie
structurale en rupture avec les courants de l'anthropologie anglo-saxonne de l'époque (évolutionnisme,
diffusionnisme, culturalisme, fonctionnalisme).
Lévi-Strauss va considérablement populariser le paradigme structuraliste dans sa discipline, l'ethnologie (qu'il
rebaptise en France anthropologie sociale, sur le modèle anglo-saxon), et en devenir la figure tutélaire durant toute
la deuxième moitié du xxe siècle. Il assure au structuralisme une solide assise institutionnelle, grâce à l'étendue de
son réseau relationnel en France comme aux États-Unis, à son élection au Collège de France puis à l'Académie
française, à ses interventions régulières à l'UNESCO, puis grâce à la notoriété scientifique internationale qu'il
acquiert à partir des années 1960. C'est aussi à partir de cette époque que son nom est associé au structuralisme
littéraire et sémiotique, bien qu'il se soit toujours défendu d'une quelconque affinité avec ce qu'il considère comme
un emballement intellectuel sans rapport avec son travail scientifique.
En anthropologie, après Lévi-Strauss qui prend sa retraite en 1982 (il meurt en 2009 à l'âge de 100 ans), le
paradigme structuraliste reflue comme ailleurs devant l'individualisme méthodologique. Il connaît cependant
encore quelques développements37 : en France, le Laboratoire d'anthropologie sociale38 fondé en 1960 par Claude
Lévi-Strauss prolonge par exemple ses travaux sur les structures complexes de la parenté, et son approche
systémique des phénomènes de parenté par un vaste chantier de traitement informatique39. Un certain nombre
d'anthropologues reprennent, discutent et actualisent la méthodologie structurale lévi-straussienne en
s'intéressant notamment à ses intuitions mathématiques sur la théorie des groupes : Lucien Scubla sur la formule
canonique40, Emmanuel Désveaux sur le groupe de Klein41.
En corrélation avec cette filiation mathématique, le postulat de la combinatoire universelle d'un petit nombre de
différences irréductibles pour expliquer les faits de société continue de susciter (même si la référence au
structuralisme n'est pas toujours explicite) un certain nombre de travaux contemporains d'anthropologie,
d'ethnologie ou d'histoire : les quatre « socièmes » fondamentaux (formes élémentaires universelles de lien social)
chez Emmanuel Désveaux, le système des quatre ontologies chez Philippe Descola, les systèmes familiaux chez
Emmanuel Todd.
Structuralisme et autres disciplines
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Claude Lévi-Strauss
Structuralisme et archéologie
« La Voie des marques »42 est une réflexion structuraliste inspirée du célèbre ouvrage de Claude Lévi-Strauss La
Voie des masques (1975) et centrée sur les statues-menhirs néolithiques de l'Occitanie. Sur la base des tatouages
ou des scarifications représentés sur le visage de ces monuments, il a été montré que deux sociétés
préhistoriques contemporaines, de part et d'autre du Massif central, ont exprimé leur antagonisme culturel au
moyen d'expressions plastiques inverses (en miroir).
Structuralisme et critique littéraire
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Structuralisme et psychanalyse
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Structuralisme et mathématiques
Article détaillé : Structuralisme (philosophie des mathématiques).
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Approches postérieures (années 1970)
Structuralisme et systémique
Articles détaillés : Cybernétique, Systémique et Théorie de l'information.
Tandis que le concept de structure se généralise en France, la fin des années 1940 aux États-Unis connaît le
développement très rapide de plusieurs courants théoriques plus ou moins concurrents, utilisant des méthodes
dans l'ensemble assez proches de celles du structuralisme français mais davantage tournées vers leurs
applications pratiques et industrielles, et utilisant davantage le terme de système que celui de structure43. Il s'agit
principalement :
de la théorie du système général, envisagée par Ludwig von Bertalanffy dès les années 1930 mais formalisée
surtout après la Seconde Guerre mondiale,
de la cybernétique, formalisée en 1948 par Norbert Wiener et s'intéressant au comportement d'un système sous
l'influence d'une information rétroactive (feedback),
de la théorie de l'information, développée par Claude Shannon la même année dans La théorie mathématique de
la communication.
À partir des années 1970, ces différents courants tendent à se rassembler en un mouvement qui va prendre le
nom générique de systémique (parfois dite seconde systémique, par opposition à la systémique initiale plus
statique), en intégrant deux nouveaux concepts : la communication et l’auto-organisation (ou autonomie du
système). Ces deux concepts rejoignent une révolution scientifique plus vaste comprenant notamment les
structures dissipatives d’énergie décrite par le prix Nobel Ilya Prigogine, la théorie du chaos, la théorie des
catastrophes du mathématicien et philosophe René Thom, la « deuxième cybernétique » du psychiatre W. Ross
Ashby (auto-organisation) et des biologistes Humberto Maturana et Francisco Varela (morphogenèse et
autopoïèse). Ce mouvement général s'intéresse à l'étude des systèmes éloignés de leur point d’équilibre, et à la
façon dont un nouvel équilibre peut émerger d'une telle situation. Le terme d'émergence apparaît pour désigner
ces nouvelles théories de la forme, et les propriétés naissant de la réorganisation spontanée d'un système.
En France, Joël de Rosnay a été parmi les premiers à populariser les grands thèmes de la cybernétique et à les
appliquer à l’approche systémique de la complexité44.
Structuralisme morphodynamique
Dans la même perspective mais plus proche de la filiation de René Thom (théorie des catastrophes), développée
notamment dans son livre Stabilité structurelle et morphogenèse45, le mathématicien et philosophe des sciences
Jean Petitot a développé lui aussi à partir du début des années 1970 une approche et une généalogie naturalistes
du structuralisme qu’il caractérise comme morphodynamique, c’est-à-dire comme étude de la genèse dynamique
des formes naturelles (entendues dans le sens de la philosophie de la forme). Il suggère cette filiation comme fil
conducteur dans l’œuvre de Lévi-Strauss, à partir de l'intérêt déclaré de l'ethnologue pour les sciences naturelles
et le concept de transformation, qu'il découvre à New-York au début des années 1940 dans l'ouvrage On Growth
and Forms (1917) de D'Arcy Wentworth Thompson :
« Il est en effet convenu — c'est une idée reçue — d'inscrire le structuralisme dans une
lignée formaliste, logiciste et linguistique, et de le concevoir comme l'application à
certaines sciences humaines d'un concept algébrico-combinatoire statique, dans le
meilleur des cas hilberto-bourbakiste, de structure. Il existe toutefois une façon
alternative — "un autre itinéraire" comme dit Claude Lévi-Strauss — de l'envisager qui
est essentiellement différente. Naturaliste et non formaliste, elle consiste à traiter les
structures comme des formes dynamiques en développement ("growth and form"),
comme des totalités morphodynamiquement (auto)-organisées et (auto)-régulées. Cette
"autre" tradition est beaucoup plus ancienne et profonde que la perspective formaliste
et il est passionnant de voir la façon dont Claude Lévi-Strauss s'y rattache46. »
La dynamique des formes naturelles est une très ancienne problématique philosophique et scientifique,
développée dans la pensée occidentale à partir de Platon et Aristote, et reprise plus tard par Galilée, Leibniz
(Nouveaux Essais sur l'entendement humain), Kant, Goethe, Peirce, Husserl, Turing. La forme est entendue comme
l'apparence perceptible (le phénomène) de tout objet matériel, prise dans sa dimension organisée ; la matière sous-
jacente à cette forme organisée est aussi appelée substance ou substrat matériel47. La substance est donc le
point de départ (non visible ou non perceptible), la forme organisée le point d'arrivée perceptible, et on appelle
structure le modèle théorique commandant le processus de transformation de la première en la seconde, ce que
la philosophie des sciences appelle la morphodynamique (dynamique des formes). Par exemple, considérant un
organisme animal, la substance est la matière vivante faite de molécules organiques, la forme finale est le
phénotype (la présentation empiriquement observable), et le programme organisant le passage de l'une à l'autre
est la structure génique (le génotype).
Le substrat matériel des formes naturelles (minérales, végétales, animales) est depuis l'Antiquité facilement
identifiable, même si la compréhension de leurs processus de formation (physique, chimique, biochimique,
thermodynamique, etc.) a pu prendre des siècles. Au milieu du xxe siècle en tout cas, la compréhension de ces
processus était pour l'essentiel acquise48. Il en allait tout autrement des formes « idéelles », c'est-à-dire des
différentes manifestations de la pensée individuelle ou collective (langage, conscience, esprit, sens, institutions,
etc) dont le substrat matériel a longtemps été inimaginable (dualisme cartésien, idéalisme, vitalisme), et faisait
encore l'objet de très vives controverses au sortir de la Seconde Guerre mondiale.
Jean Petitot considère donc le structuralisme naturaliste comme une nouvelle génération de méthodologie
scientifique proposant de résoudre cette problématique très ancienne du substrat matériel de l'esprit et du sens,
et des structures qui gouvernent à la mise en œuvre de ses productions langagières ou plus largement
sémiologiques (ce que l'on appelle aujourd'hui les opérations cognitives). Ce regard morphodynamique sur le
structuralisme et l'anthropologie structurale, porté à partir des années 1970 dans le cadre du développement
massif du paradigme cognitiviste, s'appuie notamment sur les notions récurrentes chez Lévi-Strauss d'enceintes
mentales et de symbolisme. Il porte une dimension intrinsèquement temporelle (« dynamique », ou diachronique),
qui rompt avec le primat du statique de la structure (synchronie) du structuralisme des années 1950.
Cette approche s'inscrit dans la continuité de la théorie des catastrophes dans la mesure où elle entend la
morphodynamique comme une tendance spontanée des formes naturelles à évoluer vers la complexité par auto-
organisation49, avec la survenue itérative, dès que la complexité atteint un certain niveau critique, d’une rupture de
symétrie (ou brisure organisationnelle, ou catastrophe) génératrice d'une réorganisation en un système plus
performant que le précédent.
François Dosse a appelé « second structuralisme » cette révolution scientifique des années 1970-1980, qui
réintègre dans la dimension temporelle les structures statiques et essentiellement synchroniques du « premier
structuralisme » formaliste d'inspiration linguistique, sorte d'étape intermédiaire qui ne dépassait pas le niveau
superficiel, phénotypique, de la forme mais annonçait en puissance la découverte des structures dynamiques
profondes, génotypiques50. Le générativisme de Noam Chomsky, en se substituant à partir de 1970 à la
sémiotique formaliste, réalise le passage de la première à la seconde linguistique structurale dans le même
mouvement : ce qu'il appelle « génératif » est le caractère dynamique, explicatif de la structure qui permet de
générer du sens dans des formes linguistiques de niveau supérieur, quelle que soit la langue considérée, de la
même manière que le génotype d'un organisme vivant permet d'expliquer et prévoir (partiellement, de façon
modélisée) le phénotype.
Citations
« Lévi-Strauss, considéré malgré lui comme le "pape" du structuralisme, a été sommé de
s’expliquer sur des domaines de savoir qui ne lui étaient pas familiers, sur des
méthodes où il ne pouvait plus reconnaître les siennes, sur des prises de position qui
n’avaient rien à voir avec le caractère technique de ses recherches et finalement sur
des modes intellectuelles dont il a très vite compris à quel point elles pouvaient, dans
l’esprit du public comme auprès de la communauté savante, être nuisibles à la rigueur
et à l’évaluation sereine de son travail. »
— Marcel Hénaff51
« Les sciences de la nature traditionnelles — zoologie, botanique, géologie —, m'ont
toujours fasciné, comme une terre promise où je n'aurais pas la faveur de pénétrer. […]
Depuis le moment où j'ai commencé à écrire Le Totémisme et La Pensée sauvage jusqu'à
la fin des Mythologiques, j'ai vécu entouré de livres de botanique, de zoologie… Cette
curiosité remonte d'ailleurs à mon enfance. »
— Claude Lévi-Stauss & Didier Eribon52
Notes et références
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[Link]?title=Structuralisme&oldid=116945340) » (voir la liste des auteurs ([Link]
ralisme&oldid=116945340&action=history)). dans une version antérieure située sur une ancienne page (Structuralisme
(histoire des idées)).
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structuralisme généralisé […] dont Lévi-Strauss
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serait comme le maître d'œuvre, l’histoire et le
6. Dragan 2012, p. 126. changement seraient laissés de côté.[…] Tout cela
7. Léon 2013, p. 5. relève de la légende : le structuralisme généralisé
n’a jamais existé ; Lévi-Strauss n’a jamais régné ».
8. Chiss, Izard, Puech 2015, §3, Structuralisme et
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47. Petitot 1999, p. 15.
33. Chiss, Izard, Puech 2015, Chap.1 Le structuralisme
en linguistique. 48. Petitot 1999, p. 16.
34. Françoise Gadet, « Le signe et le Sens », DRLAV, 49. Petitot 1998, p. 5 : « De tels outils ont permis de
o commencer à comprendre un certain nombre de
Revue de Linguistique, n 40, 1989
phénomènes caractéristiques. Par exemple
35. Chiss, Izard, Puech 2015, chapitre III, Le
pourquoi, de façon très générale, l'évolution fait
structuralisme en anthropologie.
croître la complexité ».
36. Dosse 1991, chap.2 Naissance d'un héros : Claude
50. Dosse 1992, p. 462-474 : chap.37 Le naturalisme
Lévi-Strauss, p. 26-32 page 9 ; p. 11-13.
structural.
51. Claude Lévi-Strauss et l'anthropologie structurale, 2011, p. 10.
Paris, Belfond, coll. « Points Essais », 1991, réimpr.
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Bibliographie et annexes
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Articles
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Articles connexes
Anthropologie Philosophie
Anthropologie structurale Post-structuralisme
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isme/) [archive] · Gran Enciclopèdia Catalana ([Link] [archive] ·
Hrvatska Enciklopedija ([Link] [archive] · Larousse ([Link]
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clopedie/structuralisme/) [archive]
Ressource relative aux beaux-arts : Grove Art Online ([Link]
81885)
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