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Ivoirité : Culture et Politique en Côte d'Ivoire

Le document examine le concept d'ivoirité, initialement conçu comme une contribution culturelle à l'unité africaine, mais qui a été détourné à des fins politiques, entraînant division et exclusion. Il plaide pour une dédramatisation de l'ivoirité en revenant à ses racines culturelles, afin de favoriser une intégration africaine authentique et inclusive. L'auteur souligne l'importance de l'identité culturelle comme fondement d'une conscience nationale et d'un développement endogène en Afrique.

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Ivoirité : Culture et Politique en Côte d'Ivoire

Le document examine le concept d'ivoirité, initialement conçu comme une contribution culturelle à l'unité africaine, mais qui a été détourné à des fins politiques, entraînant division et exclusion. Il plaide pour une dédramatisation de l'ivoirité en revenant à ses racines culturelles, afin de favoriser une intégration africaine authentique et inclusive. L'auteur souligne l'importance de l'identité culturelle comme fondement d'une conscience nationale et d'un développement endogène en Afrique.

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Ivoirité, Identité culturelle et intégration africaine :

logique de dédramatisation d’un concept

Thiémélé Ramsès Boa


Université de Cocody-Abidjan


Synergies Afrique Centrale et de l’Ouest
Introduction

Le destin de l’ivoirité est celui d’une idée grandiose n’ayant pas

n° 3 - 2009 pp. 75-83


réussi à concrétiser les intentions bienveillantes de ses créateurs.
Il est également le destin d’une idée mal comprise, mal présentée
et nécessairement mal critiquée. Sortie du cadre culturel de son
créateur, manipulée par des individus aux intentions diverses dans
un milieu malsain, l’ivoirité qui devait nous rassembler, nous a au
contraire divisés. Ne faut-il pas revoir ce concept pris en otage,
pour en faire le levain d’une intégration sous-régionale africaine,
constituant de l’unité africaine ? Pourquoi et comment dédramatiser
un concept noble mais incapable de remplir sa finalité initiale ?

1. L’Ivoirité originelle
L’ivoirité originelle prend son envol dans la sphère culturelle. Elle apparaissait
comme un projet à construire que les politiciens étaient invités à intégrer dans
leur rêve de transformation de la société. Elle s’enracinait à l’origine ainsi dans
le culturel et se lançait vers le ciel de la politique, lieu de rêve et d’utopie par
excellence.

Le mot et l’idée naissent dans les années 701. Pour être plus précis, nous disons
que le mot ‘‘ivoirité’’ est apparu en 1974, créé par Pierre Niava parlant de
l’œuvre et du projet d’un jeune intellectuel, Niangoran Porquet (Niava, 1974 :
14). C’est à tort, par ignorance et peut-être par malveillance politicienne,
qu’on fait remonter la naissance de l’ivoirité au président Henri Konan Bédié.
Ce mot est né en réalité sous la plume de Pierre Niava et dans la bouche de
Niangoranh Porquet.

Selon son premier géniteur, l’ivoirité est ce que les Ivoiriens devaient apporter
comme valeurs spécifiques à la construction de l’unité africaine. Dans ces
périodes d’effervescence culturelle, de marxisme et de panafricanisme
ambiants, il pense que, à côté de la négritude de Senghor, de la philosophie
de l’authenticité de Mobutu, du High Life ghanéen et des valeurs culturelles
du Bembeya Jazz de la Guinée de Sékou Touré, il est normal que les Ivoiriens

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Synergies Afrique Centrale et de l’Ouest n° 3 - 2009 pp. 75-83
Thiémélé Ramsès Boa

fassent exister des éléments propres à eux. Il ne conçoit pas que les Ivoiriens
aillent à l’unité africaine les mains vides, dans une imitation servile des autres.
La griotique de Niangoranh Porquet fut pensée comme le noyau de l’identité
culturelle que les Ivoiriens proposaient d’abord à l’Afrique, puis au monde.

La version originelle de l’ivoirité fut bien accueillie en dehors des débats


techniques sur les finalités de l’art et de la culture. Elle le fut sans doute
parce que contemporaine de l’affirmation des identités culturelles que l’on
voyait fleurir aux Etats-Unis, en Europe et même en Afrique, pour ne prendre
que ces trois exemples. Ces mouvements culturels et politiques d’affirmation
d’identité des années 70 sont pour les Etats-Unis, les Black Panthers, le « Soul
to Soul », la mode Afro et son slogan « Black is beautiful ». En Europe, il y a les
conséquences culturelles de la révolte estudiantine de mai 1968, le Mouvement
de libération de la femme, la mode Hippy. En Afrique, Mobutu lance la philosophie
de l’authenticité dont les effets se feront sentir au Togo et au Bénin ; Senghor
règne en maître avec la Négritude en dépit des critiques acerbes ; Sékou Touré
impose la Guinée comme haut lieu de la culture révolutionnaire ; enfin Fela est
au firmament du panafricanisme artistique avec son Afro-beat2.

L’Afrique culturelle en construction doit intégrer la dimension ivoirienne. La


griotique de Niangoranh Porquet devenait ainsi la part des Ivoiriens dans cette
construction culturelle. Sa griotique apparaissait comme l’élément essentiel
de son ivoirité, c’est-à-dire la partie ivoirienne d’une Afrique multiculturelle.
Niangoranh Porquet harmonise l’impératif de l’unité africaine avec la défense
des identités nationales. Pour lui qui est en quelque sorte la synthèse du Nord
et du sud de la Côte d’Ivoire, la synthèse de la tradition et de la modernité,
il n’y a aucune contradiction entre le nationalisme et l’unité africaine ; il n’y
a aucune opposition entre l’affirmation de son identité et la reconnaissance
d’autres appartenances culturelles. Il a réussi à faire exister en lui cette
diversité culturelle puisque sa mère est Malinké de Boundiali (Nord) et son
père N’Zema de Grand-Bassam (Sud). Il veut unir aussi le théâtre aux autres
genres culturels que sont la poésie, l’histoire, la philosophie. Voici comment
le fondateur de l’ivoirité culturelle concevait le noyau de l’ivoirité qu’était la
griotique : « Nous voulons à travers la griotique une rencontre à nous, à partir
de nos éléments à nous. Universalisme d’accord mais griotisme d’abord…La
griotique renferme le griotisme qui est africanité saine, ce qui nous permet
d’apporter assurément une voix originale au concert culturel des nations du
monde. » (Serjona, 1974 : 13). Enfin, il veut mettre ensemble la tradition
et la modernité à travers l’art du griot (qu’il appelle griotique) et le récital
chorégraphique et poétique modernes.

En tant que science, art et technique, la griotique développe un arsenal de


concepts opératoires : le griotisme, la griotismologie, la griotisation et enfin
la griographie. Le griotisme réfléchit sur l’anthropologie grioticienne. C’est
un système de pensée rationnelle s’attachant à la recherche des éléments
susceptibles d’être utilisés dans les spectacles et les œuvres griotiques ; la
griotismologie est l’écriture, l’aspect scriptural de l’anthropologie grioticienne ;
la griotisation est la mise en mouvement des œuvres grioticiennes ; la griographie
est l’histoire et la sociologie de la griotique.

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Ivoirité, Identité culturelle et intégration africaine :
logique de dédramatisation d’un concept

2. La version politique de l’Ivoirité

En 1995 une autre version de l’ivoirité va naître. Cette fois-ci, c’est la politique
qui devient le socle de l’ivoirité. Une nouvelle version de l’ivoirité part des
rêves de grandeurs et d’utopies des hommes politiques. La culture est pensée
comme moyen de transformations des mentalités. L’ivoirité politique intègre la
culture à un projet politique. Le concept renaît à l’occasion de la Convention
du PDCI-RDA en août 1995, à Yamoussoukro.

Quelle est la nature de cette ivoirité ? Appuyons-nous sur le texte du président


de la république et candidat M. Henri Konan Bédié. Voici ce qu’il écrit : « Ce que
nous poursuivons, c’est bien évidemment l’affirmation de notre personnalité
culturelle, l’épanouissement de l’homme ivoirien dans ce qui fait sa spécificité,
ce que l’on peut appeler son ivoirité. 3» (Bédié, 1995 : 38)

En 1999, il reprend ses idées, en les précisant, dans son ouvrage Les chemins de
ma vie, en ces termes : « L’ivoirité concerne en premier les peuples enracinés
en Côte d’Ivoire mais aussi ceux qui y vivent en partageant nos valeurs. » (Bédié,
1999 : 44). Plus loin, il ajoute pour éclaircissement, que l’ivoirité est « la synthèse
culturelle entre les ethnies habitant la Côte d’Ivoire. » (Bédié, 1999 : 44). Bédié
propose dans sa vision de l’ivoirité une symbiose harmonieuse et un brassage.
Une Côte d’Ivoire moderne doit émerger de nos consciences, sans réifications de
la différence tribale ou religieuse. L’identité ethnique ne doit pas être invoquée
pour saper les bases d’une nation ivoirienne fragile et en construction.

Malheureusement, le développement politique de l’ivoirité est contemporain de


plusieurs débats et de certains événements sociaux politiques qui vont rejaillir
sur la nature même du concept. Sa compréhension va s’en trouver piégée par
le climat belliqueux de l’antagonisme politique. La réception de la version
politique de l’ivoirité a lieu dans un contexte particulièrement idéologique
voire démagogique :
- L’entrée de Monsieur Alassane Dramane Ouattara sur la scène politique, puis les
questions sur ses origines et sa nationalité à partir de 1990.
- Le problème du vote des étrangers. En 1994, le PDCI-RDA cède aux revendications des
partis de l’opposition et la loi n° 94-642 du 13 décembre 1994 portant Code électoral
réserve les élections aux seuls ivoiriens.
- Citons également l’instauration de la carte de séjour par M. Alassane Dramane Ouattara
alors Premier ministre et son exploitation par des policiers et des éléments des forces de
sécurité véreux, avides d’argent mal acquis. Ils vont faire la chasse aux étrangers.

En 1995, l’ivoirité politique signifiait participation à un projet de construction


d’un Etat-nation moderne où l’on ne raisonnerait plus en termes de ressortissants
du Nord ou du centre, ni de musulmans ou de chrétiens, mais bien en termes
d’Ivoiriens, tout court. En somme, en 1995, l’ivoirité en appelait à la conscience
citoyenne des Ivoiriens. Grâce à l’ivoirité, des populations éparses devraient
devenir un peuple.

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Thiémélé Ramsès Boa

Malgré ces appels à l’unité, à un nouveau vivre-ensemble sans références


ethniques et religieuses, l’ivoirité va être attaquée, de façon violente. Le
concept sera accusé :
- d’être un frein à l’intégration de certaines personnes à la nation,
- de contenir en son sein un projet insidieux de catégorisation des Ivoiriens,
- d’opposer les ethnies du Nord à celle du Sud,
- de promouvoir l’exclusion, le rejet de l’autre, surtout du musulman venu par essence
du Nord,
- de constituer une technique de conservation du pouvoir au seul profit des Akans,
ethnie de l’initiateur de sa version politique.

La réception de l’ivoirité dans un contexte chargé politiquement a contribué à


sa dénaturation. Ne faut-il pas chercher à retrouver les éléments unificateurs
de ce concept ? L’unité africaine peut-elle se passer d’une conscience nationale
intégrée à des valeurs culturelles précises ? N’y a-t-il pas un fond unificateur
ignoré qui aurait dû faire de l’ivoirité un liant culturel ? En somme, pour utiliser
la belle expression de M. AMOA Urbain, ne faut-il pas mettre en place « des
logiques de dédramatisation » de ce concept ?

3. L’Ivoirité comme fondement d’une identité culturelle

L’ivoirité doit être défendue autant que l’a été la francité ou la sénégalité.
Un pays, c’est aussi une histoire, une culture, un ensemble de valeurs et de
tradition constituant de son âme. Il est temps de dissiper les malentendus et les
incompréhensions à propos de l’ivoirité ; il est temps de revenir à la forme culturelle
initiale qui faisait de la recherche d’une conscience nationale intégrée à l’africanité
le fondement de l’ivoirité. Nous avons intérêt à aider le concept d’ivoirité à faire
barrage au risque d’exclusion qu’il contient comme tout médicament, fabriqué
pour soigner peut devenir un poison si la posologie n’est guère respectée.

Dissiper les malentendus et les incompréhensions, c’est aussi une autre


manière de dédramatiser le concept. Pour réussir cet acte de dédramatisation,
il faut revenir à l’ivoirité originelle, celle qui la voyait comme le noyau de
notre identité culturelle à l’intérieur d’une africanité culturelle en permanente
construction. Cette ivoirité initiale traduisait l’identité culturelle d’une entité
à l’intérieur du tout. Le Un devait s’harmoniser avec le Tout. La Côte d’Ivoire
participait de la sorte à l’enrichissement du patrimoine culturel de l’Afrique
par ses productions culturelles.

N’oublions pas du reste que l’ivoirité fut contemporaine des recommandations


de l’Unesco à l’égard de l’identité culturelle. Cette ivoirité prit naissance au
moment où se posait la question de l’identité culturelle comme facteur de
développement. A cette époque, les pratiques d’extraversion politiques et
culturelles avaient été perçues comme des obstacles au développement. Basile
Koussou, traduit de façon pertinente la problématique qui sous-tend l’idée de
l’identité culturelle : « On cherche ainsi à répondre sans équivoque à la double
question élémentaire suivante : le devenir de l’Afrique contemporaine peut-il
et doit-il se faire d’abord à partir du socle africain lui-même, ou doit-il se faire

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Ivoirité, Identité culturelle et intégration africaine :
logique de dédramatisation d’un concept

à partir des références extérieures comme celles que proposent et imposent


les puissances américaines et européennes ? »(Unesco, 1882 : 121). Il apparaît,
en réponse, la nécessaire et impérieuse définition d’une identité culturelle
africaine comme condition première de l’émergence d’une conscience nationale
africaine et de la viabilité de tout projet de maîtrise de notre destin.

D’ailleurs l’Unesco, sensible à cette problématique de la valeur de la culture,


va lancer, grâce aux travaux préparatoires de cette époque, la décennie du
développement culturel (1988-1997)4. Cette institution de l’Onu va inciter
les pays africains surtout, à intégrer la culture dans leurs programmes de
développement. Les Etats africains vont sentir de plus en plus la nécessité de
se doter d’outils pour un développement endogène et autocentré prenant en
compte la dimension culturelle.

Aujourd’hui, il est de bon ton d’accuser l’identité culturelle comme la source


de tous les maux et conflits qui ensanglantent la terre. S’il est vrai qu’elle peut
être meurtrière, l’identité culturelle a une portée souvent positive. L’identité
culturelle est ce qui différencie et distingue un homme ou un peuple d’un autre,
sous un angle dynamique. Elle consiste dans la vision du monde, dans la conception
de l’homme et de son rapport au monde. L’identité d’une culture c’est ce qui
fait que sa vision du monde et les œuvres qui en découlent n’appartiennent qu’à
cette culture et la rendent différente des autres. C’est en somme ce qui donne à
l’individu la conscience d’appartenir à une unité culturelle précise. Une identité
définit ce qui fait qu’on est soi-même et non pas autre.

L’identité culturelle et les autres formes d’identités individuelles ou identités


religieuses, sont structurées par l’histoire, sur le long terme. L’identité d’un peuple
ou d’une nation, c’est sa structure telle qu’elle a été façonnée par la nature et
par l’histoire. Elle est plurielle et cette pluralité est fonction des composantes
culturelles, ethniques voire raciales de la nation. L’identité des États-Unis n’est
pas celle de l’Arabie Saoudite ou de la Malaisie. De la même façon, l’identité
des États-Unis au moment de la guerre du Vietnam n’est plus celle des États-
Unis en temps de paix intérieure comme dans les années 80 en pleine croissance
économique. Par ailleurs, depuis le 11 septembre 2001, la prise de conscience et
la conscience d’une identité américaine n’ont-elles pas pris un autre sens ? De
la même manière, l’identité ivoirienne va sûrement subir une métamorphose au
sortir de cette guerre qui a du mal à prendre fin dans les esprits.

L’identité culturelle est incontournable ; elle s’impose aux individus qui vivent
sur un territoire donné et qui se donnent un destin à travers un vivre-ensemble
accepté. Elle ne nécessite pas une unanimité sur tous les points de vue mais
elle part d’un minimum d’accord sur les projets collectifs. L’ivoirité, en tant
qu’élément constitutif de l’identité culturelle ivoirienne en appelle ainsi à une
détermination des strates de la personnalité de l’Ivoirien. Il appartient à tous
de rechercher ces couches en ayant à l’esprit que toute identité est plurielle et
en perpétuelle devenir : « L’identité culturelle peut être affirmée à différents
niveaux : au niveau du groupe ethnique, au niveau de l’Etat, de la région et
au niveau du continent tout entier. L’identité qu’un peuple choisit d’affirmer
dépend de l’époque et du lieu. » (Unesco, 1982 :225)

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Thiémélé Ramsès Boa

Cette ivoirité dédramatisée parce qu’intégrée dans l’identité culturelle


en construction pourra rassembler nos nobles ambitions. Cette identité de
rassemblement doit reprendre le travail de restitution de la vraie dimension de
l’ivoirité. D’ailleurs le FPI, à sa manière, n’a-t-il pas fait un tel travail si l’on
s’en tient au Mémorandum produit à Marcoussis en 2003 ? Dans ce document de
travail, en effet, le FPI rend justice à la version politique de l’ivoirité quand il
démontre que l’ivoirité n’a rien à voir ni avec la nationalité, ni avec le statut
des étrangers, encore moins avec le processus d’identification ou l’éligibilité et
la propriété foncière5.

Dédramatiser le concept d’ivoirité c’est en quelque sorte appeler chacun


à assumer sa part de responsabilité dans la guerre que nous subissons sans
accuser un concept maladroitement manipulé pour des raisons politiciennes.
C’est reconnaître les interprétations tendancieuses des périodes de campagnes
électorales dans la dénaturation du concept. Dans la dédramatisation, il s’agira
de savoir que chacun a exagéré la part de l’ivoirité dans la guerre ivoirienne.
Une fois la dédramatisation effectuée, l’ivoirité peut devenir une des couches
de l’unité africaine.

4. L’Ivoirité comme couche d’une unité

L’appel à l’unité africaine ne peut être entendu que par des nations ouvertes.
A notre sens, si l’ivoirité pose problème à ce niveau, ce n’est pas parce qu’elle
implique une politique de xénophobie mais bien parce quelle peut contenir une
approche ultra nationaliste constituant un obstacle à l’unité africaine. Cette
ivoirité d’enfermement sera dangereuse et inféconde car elle pourrait créer
un réflexe identitaire de protection. Le seul débat sérieux que l’ivoirité puisse
engager est relatif à la construction de l’unité de l’Afrique. Si les Etats ont une
forte conscience de leur identité, accepteront-ils de se débarrasser de leur
souveraineté pour s’unir dans une fédération ou une confédération ?

Cette question, cruciale, renvoie à la logique de dédramatisation de l’ivoirité.


Car, c’est marqués par une identité culturelle, ce qui fait notre ivoirité, que nous
pourrons nous intégrer dans ce vaste ensemble fédéral ou confédéral. On ne
peut aller à la construction d’une Afrique unie sans des identités concentriques
constituées de nos origines nationales, religieuses ou individuelles.

Et alors, l’ivoirité dédramatisée relance le débat de la nature de l’unité africaine.


L’unité africaine signifie-t-elle disparition des Etats-Nations ou au contraire
unification progressive des Etats ? Aujourd’hui, après avoir vécu pour certains
durant 40 années dans des Etats les peuples africains ont intériorisé l’idée des
frontières issues de la période coloniale. Même si les frontières apparaissent
comme des barrières imaginaires que les populations africaines franchissent
sans peine, il n’en demeure pas moins que les Etats africains actuels ont réussi
à créer des consciences nationales de Gabonais, de Sénégalais, de Burkinabés
ou d’Ivoiriens sur lesquelles l’unité africaine doit se fonder et se baser.

Ces consciences particulières serviront de lieux de créativité et d’émulation


saine en vue de l’unité africaine. La force de cette unité viendra de la capacité

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Ivoirité, Identité culturelle et intégration africaine :
logique de dédramatisation d’un concept

des particularités à transcender les différences, à les préserver dans une cohésion
harmonieuse. L’ivoirité conquérante sera un stimulant pour la sénégalité et la
burkinabéité. Faire cohabiter des cultures diverses et promouvoir la cohésion
sociale ne sont possibles que par l’intermédiaire d’une cimentation culturelle
forte que propose l’ivoirité culturelle.

En invitant chaque ivoirien à transcender ses particularismes traditionnels


ethniques et religieux au profit d’une nation moderne en construction, l’ivoirité
culturelle apprêtait les consciences ivoiriennes à la création d’un grand
ensemble africain. Elle les disposait à une adhésion à l’idéal panafricain et à
l’intégration ouest-africaine.

Une bonne politique d’intégration ouest-africaine peut se bâtir sur des identités
nationales ouvertes. Dans ce cas, l’ivoirité devient une composante naturelle
de la diversité culturelle de l’Afrique de l’Ouest. Elle enrichit l’unité africaine
par sa spécificité ouverte. Une intégration réussie amène les différents peuples
partageant l’espace communautaire à vivre en harmonie. Dans l’intégration,
les individus ne se perçoivent pas comme des ennemis ou des envahisseurs.
Chaque peuple fait confiance en ses capacités ; les lois de la communauté sont
objets de savoir. Dans l’intégration, la conscience transcende ses appartenances
initiales. L’identité étant plurielle, les différences culturelles deviennent source
d’enrichissement réciproque. La coexistence culturelle repose sur un processus
de participation mutuelle des expériences culturelles.

Conclusion

Il nous faut récupérer le fond rassembleur de l’ivoirité pour en faire une


des couches de l’intégration ouest-africaine. Il faudra alors nécessairement
laisser tomber la vision démagogique de l’ivoirité pour ne retenir que
l’approche citoyenne du concept en rappelant que l’Etat-nation, c’est-à-dire
la communauté politique de droit, suppose l’existence des êtres raisonnables
pouvant transcender leur singularité.
L’identité culturelle ivoirienne que nous appelons ivoirité est ouverture à
l’altérité. Sauver l’ivoirité de la tentation du repli sur soi c’est contribuer
à renforcer les fondations et les bases de l’intégration ouest-africaine et de
l’unité africaine.

Bibliographie

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Notes
1
Le FPI (Front Populaire Ivoirien) fait remonter ce concept à 1971 : « Le mot ivoirité a été entendu
pour la première fois en Côte d’Ivoire lors d’une conférence publique prononcée à l’Université
d’Abidjan par le Président Senghor en décembre 1971 dans le cadre de sa première visite officielle
dans notre pays. Alors qu’il reprenait son thème favori de la Négritude, c’est-à-dire de la défense et
de l’illustration des cultures africaines, il mit en parallèle la Francité avec la Sénégalité, l’ivoirité
et l’Arabité », in Mémorandum du Front Populaire Ivoirien présenté à la Table Ronde de Linas
Marcoussis tenue du 15 au 24 janvier 2003.
2
Pour plus de détails voir Ramsès L. BOA THIEMELE, L’ivoirité entre culture et politique, Paris,
L’ Harmattan, 2003, 264 pages. L’ivoirité y est décrite, à l’origine, comme une réponse des
intellectuels ivoiriens à l’effervescence culturelle africaine des années 1970.
3
Ce texte est en réalité le discours programme du candidat Henri Konan Bédié, président du PDCI-
RDA. Il était à cette époque également le président de la république de Côte d’Ivoire.
4
De nombreux travaux seront produits sous l’égide de l’Unesco. Cf. Unesco, L’affirmation de
l’identité culturelle et la formation de la conscience nationale dans l’Afrique contemporaine,
Paris, Unesco, 1982, 236 p.
5
Cf. Mémorandum du Front Populaire Ivoirien présenté à la Table Ronde de Paris- Marcoussis tenue
du 15 au 24 janvier 2003.

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