© 2012, Bayard Éditions
Dépôt légal : février 2012
ISBN : 978-2-7470-3788-4
Tous droits réservés. Reproduction même partielle interdite.
Loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications à destination de la jeunesse.
Première édition
Imprimé en Allemagne par CPI – Clausen & Bosse
Achevé d’imprimer en janvier 2012
Marie-Hélène Delval
Magie noire et dragon blanc
Illustrations d’Alban Marilleau
bayard jeunesse
Prologue
Sur le Territoire des Addraks,
au cœur de la Citadelle Noire.
Dans la salle du Conseil, les torches magiques répandent sur les
sorciers assemblés une lumière lugubre. Ils viennent d’avoir une
vision qui les laisse muets : un dragon a éclos. Un dragon blanc.
— Tel le dragon de la légende, grommelle enfin le plus vieux
d’entre eux, dont le front est cerclé d’un bandeau d’argent. Le
Premier des Dragons…
Levant sa main de pierre, Darkat objecte :
— Un dragon de la même couleur, Grand Maître, rien de plus. Qui
n’est encore qu’un dragonneau. Quant à son dragonnier, si on peut
lui donner ce titre…
Le jeune sorcier a un rire méprisant :
— … il manque encore cruellement d’expérience.
— Peut-être. Néanmoins, ce garçon a été entre nos mains et il a su
nous échapper.
— C’est pourquoi il n’y a plus à hésiter : tuons-les, lui et son
dragon. Avec la strige, je…
— Il fallait détruire ce dragon dans l’œuf ! tonne le vieillard. La
strige a tenté de le faire et n’a pas réussi, à ce qu’il me semble !
Darkat blêmit. Lorsqu’il a lancé sa créature sur l’île aux Dragons,
il était encore pétrifié, et les onze autres sorciers aussi. Il pensait
que cet échec resterait secret. Comment le Grand Maître l’a-t-il
appris ?
Une colère froide envahit le jeune homme. Il supporte de moins
en moins l’autorité de l’homme au bandeau d’argent. Il marmonne
intérieurement :
« Grâce à la magie que j’ai puisée dans la pierre de Semblance, je
serai bientôt plus puissant que vous, Grand Maître. Et je prendrai
votre place… »
— La strige a agi seule, ré torque-t-il. Aujourd’hui, je peux de
nouveau la diriger. Croyez-vous qu’un dragonneau à peine sorti de
l’œuf – qu’il soit blanc, vert ou bleu - et un gamin de onze ans soient
capables de nous résister ? Surtout maintenant… !
D’un geste orgueilleux, il frappe le sol de son pied de pierre,
cogne le bois du fauteuil de son poing de pierre. Une rumeur de
mécontentement monte du cercle des sorciers. Il leur déplaît que le
plus jeune d’entre eux ait tiré de la pierre de Semblance deux fois
plus d’énergie qu’eux-mêmes. Darkat comprend qu’il a été
imprudent. S’il veut prendre le pouvoir dans la Citadelle Noire, il
aura besoin du soutien de tous.
Baissant les yeux d’un air modeste, il soupire :
— Cependant, Grand Maître, la strige et moi n’agirons désormais
qu’avec l’accord du Conseil. L’enjeu est trop grave. Un nouveau
dragon dans l’armée d’Ombrune, alors que nous n’en possédons pas
un seul…
— On ne te le fait pas dire ! grince le vieillard.
Darkat hoche la tête et poursuit :
— C’est pourquoi il m’est venu une idée. Nous n’aurons bientôt
plus rien à craindre des dragons de Nalsara, ni de ce dragon blanc et
de son… dragonnier.
Il marque une petite pause avant de reprendre :
— Car nous allons créer nos propres dragons.
— Nos dragons ? répètent les sorciers, interloqués.
— Oui, des créatures maléfiques, comme seule la magie noire
peut en concevoir.
Dans le silence qui emplit soudain la salle, il termine d’une voix
basse et vibrante :
— Des monstres invincibles, qui sèmeront la terreur sur leur
passage…
Né pour combattre le noir
Agenouillé sur la paille de la grange, Cham ne se lasse pas
d’admirer son dragon.
— Cyd, murmure-t-il. Tu t’appelles Cyd, Lumière !
Le garçon n’aurait pas pu rêver plus beau cadeau d’anniversaire !
Au matin de ses onze ans, l’œuf déposé dans l’île par Selka a éclos !
Le dragonneau s’ébroue. Il étire ses ailes, allonge les griffes,
arque le dos comme un chat. À chacun de ses mouvements, ses
écailles blanches lancent des éclats argentés.
Enfin il bâille longuement, dévoilant deux rangées de crocs bien
effilés, et referme la gueule avec un claquement de mâchoires.
Cham entend alors une voix dans sa tête :
« J’ai faim. »
— Oh je… Oui, bien sûr ! Attends-moi, je reviens tout de suite !
Le garçon saute sur ses pieds et s’apprête à courir à la cuisine
pour y prendre un morceau de viande. La voix l’arrête :
« Où vas-tu ? Ma mère, Selka, apprécie les lièvres de ton île,
n’est-ce pas ? Elle les trouve très parfumés. J’aimerais y goûter. »
— C’est que…, fait Cham, déconcerté, je ne suis pas sûr de pouvoir
en attraper…
« Toi, non. Moi, oui ! »
Et Cyd se dirige vers la porte de la grange en se dandinant.
— Mais…, balbutie le garçon. Tu ne sais pas encore voler ! Tu es
trop…
« Trop quoi, petit dragonnier ? »
Un rire moqueur résonne sous le crâne de Cham. Le dragonneau
franchit le seuil de la grange. Une fois dehors, il hume l’air matinal.
Puis, sous le regard ahuri de son jeune maître, il déploie ses ailes et
décolle.
— Cyd ! crie Cham. Cyd, reviens !
Le dragonneau ne répond pas. Il file au-dessus de la colline.
Soudain, il pique vers le sol et disparaît derrière un bosquet.
— Cyd ! gémit le garçon.
Il en a presque les larmes aux yeux. Si son dragon n’en fait qu’à
sa tête, leur relation ne va pas être facile. D’un autre côté, il est
émerveillé. À peine éclos, Cyd s’est envolé ! Et qu’il était beau,
étincelant de blancheur dans le soleil levant ! Quand Antos va
apprendre ça, il n’en reviendra pas.
De toute sa vie de Grand Éleveur, il n’aura jamais vu pareil
phénomène.
Cham reste un long moment immobile, les yeux tournés vers le
ciel. L’espace d’une seconde, une inquiétude lui serre la poitrine : et
si le jeune dragon ne revenait pas ? Ils auraient peut-être dû
l’enfermer dans la cage aux épais barreaux, où son père élève
habituellement les nouveau-nés ?
Le garçon se rassure aussitôt : allons, c’est impossible ! Cyd est
son dragon. Il a éclos hors saison rien que pour lui. Il est différent,
voilà tout. Il est… unique. D’ailleurs, il réapparaît déjà !
La tache blanche se rapproche. Bientôt, le dragonneau se pose sur
le gravier de la cour.
« C’est un plus bel atterrissage que celui de Nour, la première fois
que je suis monté sur son dos… », se souvient Cham avec un
sourire.
Il perçoit mentalement une voix satisfaite :
« Hmmmm ! Ma mère a raison. Ces lièvres… Un délice ! »
Cyd rote, repu, et une mince flamme bleue sort de ses naseaux.
— Oh… ! lâche Cham. Tu craches déjà le feu !
Presque intimidé, le garçon tend la main pour gratter le crâne
écailleux. Nour aimait beaucoup ces caresses, au temps où il était
un dragonneau. Il les aime encore, d’ailleurs. Cyd a l’air d’apprécier,
lui aussi. Il émet une espèce de ronronnement.
Alors, Cham suspend son geste, perplexe. Il lui semble que la
créature est… Oui, elle est plus grosse que tout à l’heure !
« Toi, décidément, tu n’es pas comme les autres », pense le
garçon.
Au fond, ce n’est pas surprenant, puisque Cyd est son dragon, et
que lui-même n’est pas n’importe quel dragonnier !
Soudain, une idée angoissante lui traverse l’esprit :
« S’il se développe aussi vite, Cyd va atteindre en quelques jours
la taille d’un dragon adulte ! Est-ce que ça veut dire que… qu’il sera
prêt pour la guerre ? »
Affronter les Addraks avec les dragons et les dragonniers du
palais, voilà ce qui les attend ! Cyd en sera bientôt capable. Le
garçon, lui, ne se sent pas encore mûr, loin de là !
Comme si le jeune dragon avait suivi le cours de ses pensées, il
lui dit doucement :
« Je suis né pour combattre le noir, petit dragonnier. Avec toi, et
avec nul autre. Car c’est ensemble que nous serons forts ! Ma mère,
Selka, et ce vieux dragonnier qu’elle aimait et que tu as connu,
messire Damian, l’ont voulu ainsi. »
— Comment sais-tu tout cela ? demande Cham, ému.
« La mémoire d’un dragon contient celle de tous les dragons.
Mais, toi, visis mot néoc belis ! »
— Quoi ?
« Ça signifie : “Tu en sais plus que tu ne crois !” Il est tout de
même temps que je t’enseigne la langue des dragons. Sans elle, tu
ne progresseras pas dans l’art de la magie. »
Cham approuve de la tête. Puis, se souvenant d’une expression
qu’il a trouvée dans son gros livre de magie, il conclut avec un
soupir :
— Tien éorni troltéki !
Ce qui se traduit à peu près par : « J’ai encore du boulot ! »
« C’est bien ce que je disais, déclare le dragonneau, amusé. Vis is
mot néoc belis ! »
Avec des sortilèges de guérison, Isendrine et Mélisande ont fermé
les blessures que le combat de la nuit a laissées dans leur chair, et
réparé les déchirures de leurs vêtements. Puis elles ont regagné le
palais royal. Dès leur arrivée, les magiciennes pénètrent dans le
bureau de messire Onys. En quelques phrases, elles lui rapportent
les heures mouvementées qu’elles viennent de vivre sur l’île aux
Dragons.
— Ainsi, le dragon de Cham est né ! s’exclame le Maître
Dragonnier. Un dragon blanc ! Et la strige a tenté de le détruire dans
l’œuf.
— Cela prouve à quel point l’éclosion de Cyd…
— … inquiète les Addraks !
— Cyd ? répète messire Onys. Il s’appelle Cyd ?
— Oui. Un nom qui signifie…
— … Lumière.
— Une créature née pour combattre le noir, murmure le vieil
homme, songeur. Et les Addraks le savent. Cette nuit, la strige a
échoué ; on peut donc s’attendre à une nouvelle attaque. Ne
devrions-nous pas protéger ce dragonneau ?
Les magiciennes secouent leurs cheveux rouges :
— Il sera vite assez grand et assez fort pour se défendre tout seul.
C’est…
— … la magie noire des sorciers qu’il faut craindre.
Comme le Maître Dragonnier les dévisage, l’air perplexe, elles
précisent :
— Nous avons perçu des ondes mentales particulièrement
sombres. Les Addraks…
— … sont en train d’imaginer quelque chose de nouveau et de
redoutable.
— Il faut découvrir de quoi il retourne et les empêcher d’agir !
s’exclame messire Onys, alarmé.
S’inclinant avec grâce, les deux dames lui assurent :
— Nous allons nous y employer, messire. Et, avec l’aide des…
— … deux autres magiciennes, nous réussirons.
Cette dernière phrase étonne le Maître Dragonnier.
— Que voulez-vous dire ? s’enquiert-il. Dhydra est magicienne.
Mais qui est la deuxième ?
En réponse, Isendrine et Mélisande chantonnent :
— Petite et déjà grande, amie des élusims…
— … et digne fille de sa mère. Son nom est Nyne. un léger
pincement de jalousie. Elle, elle a Vag, bien sûr, mais il se montre si
rarement…
Son regard se tourne vers l’horizon, vers le royaume d’Ombrune
qu’on ne voit pas, loin là-bas, à l’est. Les magiciennes sont reparties.
Cette fois, elles ont pris l’apparence de deux oies sauvages. Elles ont
décrit un cercle au-dessus de la ferme pour sentir le vent. Puis elles
ont filé à la vitesse d’une flèche et elles ont disparu.
« Maman se transforme en chouette blanche, songe la petite fille.
Cham a fui le Territoire des Addraks dans le corps d’un moineau. Ce
matin, quand il est venu combattre la strige avec nous, il était une
espèce de… coq-mouette-aigle.
Qu’est-ce que je choisirais, moi, si je voulais devenir un
oiseau ? »
Paroles d’élusims
Assise sur le seuil de la maison, Nyne fait tourner l’anneau de
nacre autour de son doigt. Le ciel est clair, la mer clapote en bas de
la falaise, et la fillette s’étonne : après la nuit dramatique qu’ils ont
vécue – sauf Antos, qui dormait –, on dirait que rien ne s’est passé.
Sa mère range la cuisine, son père s’occupe des moutons. Quant à
son frère… Cham est allé arpenter la colline en compagnie de son
dragon. Car un dragon est né ! Cham a son dragon à lui, désormais !
À cette idée, Nyne ressent un léger pincement de jalousie. Elle, elle
a Vag, bien sûr, mais il se montre si rarement...
Son regard se tourne vers l'horizon, vers le royaume d'Ombrune
qu'on ne voit pas, loin là-bas, à l'est. Les magiciennes sont reparties.
Cette fois, elles ont pris l'apparence de deux oies sauvages. Elles ont
décrit un cercle au-dessus de la ferme pour sentir le vent. Puis elles
ont disparu.
«Maman se transforme en chouette blanche, songe la petite fille.
Cham a fui le Territoire des Addraks dans le corps d'un moineau.
Ce matin, quand il est venu combattre la strige avec nous, il était
une espèce de... coq-mouette-aigle.
Qu'est-ce que je choisirais, moi, si je voulais devenir un oiseaux ?
»
Nyne étend les bras, se les représente couverts de plumes. Et une
image inattendue lui vient à l’esprit : un scintillement d’écailles. Ce
ne sont pas des ailes qu’il lui faut. Non, ce sont… des nageoires !
Elle bondit sur ses pieds et se met à sautiller dans la cour en
chantonnant :
— Un poisson ! Je serais un poisson !
C’est logique, après tout ! N’est-elle pas l’amie d’un élusim, une
créature marine ?
Une voix amusée l’interpelle :
— Quelle jolie danse ! Qu’est-ce qui te rend aussi joyeuse,
fillette ?
C’est Dhydra, un torchon à la main.
Nyne s’élance vers elle :
— Maman ! C’est quoi, le mot magique pour… euh… pour
« sardine » ?
— Ça se dit rachina. Mais n’utilise pas ce sortilège si tu n’es pas
au bord de l’eau, ajoute la jeune femme en riant. Les sardines
n’aiment guère nager dans les cailloux.
Redevenant grave, elle passe les doigts dans les cheveux emmêlés
de sa fille :
— Ainsi, tu as des envies de métamorphose ? Il est temps que je
t’apprenne à maîtriser tes pouvoirs, petite magicienne…
Les yeux de Nyne étincellent :
— Oh, oui, maman ! Apprends-moi ! Apprends-moi tout de suite !
Par exemple, mon anneau… Vag m’a dit que sa magie ne
fonctionnerait que lorsque j’en aurais vraiment besoin. Mais, moi,
je…
— Toi, l’interrompt sa mère, tu voudrais pouvoir t’en servir
n’importe où et n’importe quand ? Alors, voici ma première leçon :
la patience et l’attention sont les bases de la réussite. La patience,
parce qu’il faut toujours attendre le bon moment pour utiliser la
magie. L’attention, parce qu’il n’est pas si facile de sentir que ce
moment est arrivé. Il y a des signes autour de toi, dans l’air, dans la
lumière. Et d’autres à percevoir au-dedans de toi.
— Pffffff ! soupire la petite fille, découragée. C’est bien
compliqué…
Dhydra lève alors la main pour la faire taire :
— Chut ! Écoute !
Intriguée, Nyne tend l’oreille. Qu’y a-t-il ? Elle n’entend rien. Ah,
si ! Un battement d’ailes !
Une créature blanche pique soudain du ciel et se pose devant elle.
C’est Cyd ! Ça, alors ! Le dragonneau sait déjà voler ? Cham arrive
derrière lui en courant.
— Maman ! Nyne ! crie le garçon, essoufflé. Vous avez vu ? Cyd
vole !
Mais Dhydra répète en désignant l’horizon :
— Chut ! Écoutez ! Le vent porte des paroles. Des paroles noires…
Cham se tourne vers le large. La voix de Cyd résonne alors dans
sa tête :
« Ta mère a raison. Des hommes aux cœurs sombres parlent de
dragons. Et je n’aime pas ce qu’ils disent. »
Au même instant, Nyne pousse une exclamation :
— Mon anneau ! Il me brûle !
Dhydra l’entoure de ses bras et lui souffle à l’oreille :
— Fais-le tourner autour de ton doigt, fillette ! Ferme les yeux et
décris-nous ce que tu vois !
La petite fille obéit. Au bout de quelques secondes, elle prononce
des mots qu’on ne pourrait pas écrire, dont le rythme évoque le
bruit des vagues mourant sur les galets : hrumm, hrummm,
hrummmm… /
Quand elle ouvre de nouveaux les yeux, elle raconte, l’air
étonnée :
— J’ai vu Vag. Il me criait quelque chose, mais c’était si bizarre…
Je ne suis pas sûre d’avoir bien compris. Toi, tu connais le langage
des élusims, hein, maman ?
— Oui, Nyne. Tu as répété ses paroles. Il nous lançait un
avertissement : « Prenez garde aux Dragons Morts. »
Cham sent un frisson glacé lui courir le long du dos :
— Les… Dragons Morts ? Qu’est-ce qu’il voulait dire ?
Dhydra secoue la tête :
— Je ne sais pas, mon fils. Mais je suis comme Cyd : je n’aime pas
ça.
Le garçon se tourne vers le dragonneau. Celui-ci lui répond
mentalement :
« Je ne trouve rien de semblable dans la mémoire des dragons.
Pourtant, si les élusims en parlent, c’est que ça existe. Ou que ça
existera bientôt… »
Darkat descend un escalier en spirale qui s’enfonce dans les
profondeurs de la citadelle. Il pousse une lourde porte, pénètre dans
une salle voûtée. À son entrée, des dizaines de chandelles noires
s’allument d’elles-mêmes dans de hauts candélabres. Au centre de
cette crypte trône un sarcophage de marbre noir. C’est le tombeau
d’Eddhor, le père de Darkat. Sur la dalle qui le ferme, une statue
représente un guerrier allongé, revêtu d’une armure, tenant entre
ses mains une longue épée.
Darkat s’approche et s’incline.
— Père…, murmure-t-il.
Il reste un instant recueilli avant de reprendre :
— Père, tu es mort avant d’avoir vu se réaliser le grand rêve des
Addraks : envahir enfin le royaume d’Ombrune. Moi, ton fils, je vais
l’accomplir !
Il lève son poing de pierre, frappe les dalles du sol de son pied de
pierre :
— Vois ! J’ai puisé dans la pierre de Semblance une force
nouvelle. La magie noire coule à flots dans mon sang. Une lumière
noire éclaire mon esprit. Et j’ai imaginé un projet maléfique et
formidable ! Toi, père, tu as créé la strige, avec de la suie, de la
poudre de fer et de la fumée. Moi…
Darkat s’interrompt un instant avant de lâcher :
— Moi, je vais créer des dragons !
À ces mots, le visage du gisant semble frémir. Mais ce n’est qu’un
effet d’ombre et de lumière produit par les flammes des torches.
— Oui, père ! poursuit le jeune sorcier. Des dragons !
Darkat rit, et les échos de son rire résonnent longuement sous les
voûtes. Puis il poursuit :
— Tu te demandes, père, avec quoi je fabriquerai de telles
créatures ?
Se penchant vers l’oreille de la statue comme si elle pouvait
l’entendre, il lui souffle à voix basse :
— Avec des ossements de dragons !
Exalté, Darkat marche à grands pas autour du sarcophage :
— Avec des ossements de dragons et de puissants sortilèges, je
ferai naître les monstres les plus maléfiques que la magie noire ait
jamais conçus. Ils sèmeront la mort et l’épouvante sur leur passage.
Et le fier royaume d’Ombrune sera vaincu !
D’un geste vif, il s’empare de la grande épée, glissée entre les
mains de pierre du gisant. Il la brandit avec orgueil, et la lame
d’acier noirci jette des éclairs couleur de sang.
— Je prendrai moi-même le commandement de cette année
invincible ! Je combattrai avec ton épée, père ! Je combattrai avec
Ténébreuse, et nul ne pourra nous résister.
Le jeune sorcier croit alors entendre une voix, dans sa tête :
« Où trouveras-tu des ossements de dragons, mon fils ? »
Les yeux mi-clos, Darkat répond en pensée :
« Là où on peut en ramasser des poignées, père. Dans le cimetière
des dragons… »
Questions dans un miroir
Aussi agile qu’une chevrette, Igrid escalade un haut rocher. Le
printemps est arrivé dans la montagne, et la petite-fille de Nastrad
n’a pas envie de rester enfermée dans les grottes où vit le Libre
Peuple. Ce matin, elle s’est esquivée dès le lever du jour. Elle a pris
un panier en déclarant qu’elle allait ramasser des œufs de cailles. En
vérité, depuis que son grand-père, le chaman, lui a raconté sa vision
d’un dragon blanc, Igrid a un espoir secret : voir Cham arriver par
les airs. Car ce dragon ne peut être que le sien.
Ce n’est pas pour tout de suite, elle s’en doute. Si le dragon a
éclos, il n’est encore qu’un dragonneau. Tout de même, on ne sait
jamais ! Cham reviendra peut-être avant que la guerre contre les
Addraks ait commencé.
La guerre… Igrid sent l’angoisse lui serrer la gorge à l’idée qu’ils
devront se battre. Il y aura des blessés, des morts aussi sûrement,
parmi les gens qu’elle aime. Mais son grand-père a raison : à quoi
bon s’appeler le Libre Peuple si c’est pour se terrer au fond de
sombres cavernes, comme des ours en train d’hiberner ? Il est
temps que le sinistre Territoire des Addraks redevienne le beau
royaume de Norlande, avec ses champs, ses vergers et ses
troupeaux, où les gens habitent de vraies maisons dans de vrais
villages ! Igrid n’en a jamais vu, mais Mandro, le conteur, en parle si
souvent dans ses histoires qu’elle imagine très bien à quoi ça
ressemble. Cham, lui, vit dans une maison, sur son île ; une maison
avec un toit, une porte et des fenêtres…
Elle est arrivée au sommet du rocher.
De là, elle domine le marécage, qui s’étend au pied des
montagnes. Des lambeaux de brume flottent encore au-dessus des
joncs. Plus loin, les premières fleurs mettent des taches de couleur
dans le vert de la lande. C’est beau. Igrid aimerait que Cham soit là
pour admirer ce spectacle avec elle. Elle n’aurait jamais cru qu’il lui
manquerait autant, ce drôle de garçon à moitié sorcier !
Debout, ses boucles rousses agitées par le vent, elle balaye le
paysage des yeux.
Soudain, une forme noire, dans le ciel, attire son attention. Elle se
fait une visière de la main pour mieux voir.
— La strige…, souffle-t-elle.
Son premier mouvement est de redescendre de son perchoir aussi
vite que possible et de courir avertir Nastrad. Puis elle se ravise. La
strige ne vient pas du côté des marécages. Elle se dirige vers la mer.
Elle prend de l’altitude, monte, monte encore. Elle n’est bientôt plus
qu’un point à peine visible, entre les nuages blancs qui dérivent
paisiblement.
— C’est curieux, marmonne la rouquine. Pourquoi vole-t-elle si
haut ? Et pourquoi vers l’ouest, vers le large ?
La destination de la créature n’est donc ni Ombrune ni l’île aux
Dragons, qui se situent au sud. Dans ce cas, où va-t-elle ?
Igrid reste indécise, appuyée au rocher.
— Les Addraks ne font rien sans raison, réfléchit-elle tout haut.
S’ils envoient la strige quelque part, c’est qu’elle est chargée d’une
mission…
Cette idée ne lui dit rien qui vaille.
Finalement, elle conclut :
— Mieux vaut prévenir grand-père.
Elle s’empresse de redescendre jusqu’au sentier des grottes. Son
cœur bat à coups précipités, et ce n’est pas seulement à cause de
l’effort et de la hâte. Une mauvaise peur lui coupe la respiration.
Elle n’a encore jamais éprouvé ça. Pas même la nuit où la strige a
amené les douze Addraks jusqu’au marécage. Cette nuit-là, elle
savait que les sortilèges de Nastrad protégeraient le Libre Peuple,
que la pierre de Semblance tromperait les sorciers. Là, elle pressent
qu’une chose effroyable se prépare. Et elle n’est pas tout à fait sûre
que le vieux chaman soit assez puissant pour y faire face.
Oui, une chose effroyable se prépare : les Addraks s’apprêtent à
utiliser des sortilèges d’un genre nouveau. Voilà ce que les
magiciennes ont appris en observant les bouillonnements du
mercure. Hélas ! le métal liquide ne leur révèle rien de précis. Toute
la nuit, elles sont restées penchées sur ses remous inquiétants. Le
matin est venu, et les signes magiques demeurent indéchiffrables.
Isendrine et Mélisande se redressent avec lassitude. Comment
lutter contre des sortilèges dont on ignore tout ? Les Addraks
veulent conquérir Ombrune. Leur armée est redoutable, composée
de soldats et de cavaliers à l’esprit empoisonné par la magie noire.
Et ils possèdent la strige. Néanmoins, jusqu’à présent, ils ne se
sentaient pas assez forts face aux dragons du roi Bertram. Or, depuis
quelque temps, les présages l’annoncent : la guerre est sur le point
d’éclater. Les effets de la pierre de Semblance se sont dissipés, les
douze sorciers ne sont plus pétrifiés. Seraient-ils décidés à
attaquer ? Alors qu’ils devront affronter le dragon blanc de Cham ?
Ils ont tenté de le détruire dans l’œuf, c’est dire à quel point ils le
craignent ! Il est vrai que ce dragon n’est encore qu’un dragonneau,
et son dragonnier un enfant.
— C’est pourquoi ils veulent agir vite, commence Isendrine,
avant…
— … que Cyd et Cham soient assez puissants, termine Mélisande.
Néanmoins, cela ne les renseigne pas sur les sortilèges que les
Addraks vont utiliser. Des sortilèges inhabituels et particulièrement
maléfiques, si on en croit l’agitation du mercure.
— Auraient-ils inventé…
— … une arme nouvelle ? s’interrogent-elles, pleines d’angoisse.
Un éclat de lumière attire soudain leur regard : le miroir pendu
au mur vient de s’éclairer. Un visage apparaît dans le rectangle de
verre. Le visage de Dhydra. La jeune femme se sert de son petit
miroir pour communiquer avec les magiciennes depuis l’île aux
Dragons.
— Dhydra ? Que…
— … se passe-t-il ? s’inquiètent les dames aux cheveux rouges.
Les miroirs enchantés transmettent des images mais aussi des
paroles, du moins à ceux qui ont le don de les entendre. La voix de
Dhydra résonne dans leur tête :
« Savez-vous ce que sont les Dragons Morts ? »
Cette question laisse les magiciennes perplexes :
— Pourquoi nous poser…
— … une telle énigme, Dhydra ?
Celle-ci leur raconte alors la vision de Nyne ; elle leur répète les
paroles de l’élusim : « Prenez garde aux Dragons Morts. »
« Le plus troublant, précise-t-elle, c’est que Cyd dit ne rien
trouver de semblable dans la mémoire des dragons. »
Cette information perturbe les magiciennes. Elles non plus
n’arrivent pas à expliquer une telle phrase. Mais, comme Cyd, elles
concluent :
— Si les élusims en parlent, c’est que ça existe. Ou que…
— … ça existera bientôt…
La mine grave, elles ajoutent :
— Une chose est sûre, il s’agit d’une…
— … noire invention des Addraks.
Dhydra réfléchit, puis reprend :
« En ce cas, je ne vois qu’une solution : consulter les élusims
pour qu’ils nous en apprennent davantage. »
Isendrine et Mélisande approuvent. De leur côté, elles
recommenceront à interroger le mercure. En utilisant ces deux
mots, « Dragons Morts », elles espèrent obtenir enfin une réponse
du métal magique.
— Cette nuit, les signes qu’il nous adressait...
— … étaient incompréhensibles, révèlent-elles à la dame de l’île.
Les trois magiciennes promettent de se transmettre aussitôt que
possible ce qu’elles auront découvert, et l’image de Dhydra s’efface
du miroir.
Il n’y a pas de temps à perdre ! Si les Addraks se préparent à
attaquer, c’est qu’ils sont prêts à affronter les dragons de Nalsara.
— Quel tour diabolique les sorciers…
— … sont-ils en train d’inventer ? se demandent Isendrine et
Mélisande, en retournant auprès de leur cuve de mercure.
Un plan simple
Obéissant au commandement de son maître, la strige file en
direction de l’ouest. Loin au-dessous d’elle, la mer roule sa houle
grise. Darkat a envoyé sa créature vers le mystérieux Royaume des
Dragons, avec ordre de repérer où se trouve leur cimetière. Car, s’ils
vivent plusieurs centaines d’années, les dragons ne sont pas
immortels. Ils finissent par mourir. Et les ossements des morts sont
forcément quelque part. La strige n’aura plus qu’à en ramasser une
brassée et à la rapporter au fils d’Eddhor.
« Aucun Addrak avant moi n’a osé imaginer ce qu’on pourrait
faire avec des os de dragons et de la magie noire », songe le jeune
homme avec orgueil.
D’ailleurs, quand il a exposé son projet aux onze autres sorciers,
ceux-ci sont restés stupéfaits. Et le Grand Maître l’a fixé avec un
curieux mélange de jalousie et de colère. « Vous auriez voulu avoir
vous-même cette idée, n’est-ce pas, Grand Maître ? » l’a raillé
Darkat en pensée. Cependant, après quelques secondes de réflexion,
l’homme au bandeau d’argent a hoché la tête :
— Intéressant ! Si nous possédions des monstres encore plus
puissants que la strige, nous serions invincibles. Et le royaume
d’Ombrune nous appartiendrait enfin. Combien de ces Dragons
Morts crois-tu pouvoir créer ?
— Autant que j’aurai d’os à ma disposition. Trente, quarante,
peut-être davantage.
Une rumeur incrédule est montée de l’assemblée des sorciers.
Puis le Grand Maître a tranché :
— Soit ! Ta proposition est acceptée. Cependant, te procurer des
ossements de dragons ne sera pas une tâche facile. Es-tu certain de
réussir ?
— Je réussirai.
Darkat se levait déjà pour quitter la salle du Conseil quand un
autre sorcier l’a interpellé :
— Un instant ! Supposons que la strige vole jusqu’au Royaume
des Dragons. Les dragons ne la verront-ils pas venir ?
— J’y ai réfléchi, maître Torus. Elle restera d’abord à très haute
altitude, et…
Un deuxième l’a interrompu :
— La vision des dragons est différente de la nôtre. Crois-tu
vraiment que la distance les empêchera de repérer ta créature ?
— Et, s’ils ne la voient pas, a renchéri un troisième, ils pourraient
la sentir approcher...
Le jeune sorcier a répliqué, agacé :
— J’ai pensé à tout cela, messires. J’ai conçu un puissant
sortilège, qui rendra mon espionne de fumée invisible et
parfaitement silencieuse.
Levant une main autoritaire, le Grand Maître a conclu :
— Le plan est audacieux, mais nous devons le tenter. Il peut nous
assurer la victoire sur Ombrune. Va, Darkat ! Et ne nous déçois pas !
Maintenant, posté au sommet du donjon de la citadelle, le maître
de la strige suit sa créature des yeux.
— Va ! ordonne-t-il à son tour. Va et trouve !
Oui, Darkat est sûr du succès. Son plan lui paraît… tellement
simple !
À l’instant où la strige s’enfonce dans les nuages, il lève sa main
de pierre et lance le sortilège qu’il a conçu. Un long éclair bleuté,
jailli de ses doigts pétrifiés, file à travers les airs.
— Par le pouvoir que m’a donné la pierre de Semblance, clame-t-il
dans le vent, efface-toi !
Ce qui vole en silence dans le ciel est désormais invisible.
Or, certains yeux ont eu le temps d’apercevoir la sinistre
silhouette avant qu’elle ne disparaisse.
Ça, Darkat ne s’en doute pas.
Igrid surgit dans la chambre-grotte de Nastrad, hors d’haleine :
— Grand-père ! La strige… ! Elle se dirige… vers le large ! En
volant… très haut. Si haut que… je ne la distinguais même plus ! Où
peut-elle aller, à… ton avis ?
— Assieds-toi, fillette, et reprends d’abord ton souffle, dit le vieil
homme.
Tendant à sa petite-fille un bol en terre cuite, il ajoute :
— Tiens, bois un peu de cette tisane de sauge, ça te fera du bien.
Elle avale une gorgée de la boisson parfumée. C’est chaud, un peu
amer. Et, c’est vrai, ça lui fait du bien.
« Grand-père a compris que j’étais affolée, devine-t-elle. Il a
ajouté à sa tisane un léger sortilège d’apaisement… »
Le chaman l’interroge tranquillement :
— Maintenant, fillette, raconte-moi tout. Qu’as-tu observé ? Et
surtout, qu’as-tu ressenti ?
Igrid commence son récit, se rappelant chaque détail : la
silhouette noire de la strige contre le bleu du ciel, sa disparition par-
delà les nuages. Puis elle tente de décrire la peur qui l’a saisie, une
peur sournoise, malsaine :
— J’avais l’impression que…
Ne trouvant pas les mots justes, elle laisse sa phrase inachevée.
C’est le vieil homme qui la termine :
— Qu’il y avait au creux de ton ventre quelque chose de mort et
de glacé ?
Frappée, elle s’exclame :
— C’est exactement ça, grand-père ! Comment le sais-tu ?
Nastrad ne répond pas. Il semble perdu dans de profondes
réflexions, et Igrid ose à peine bouger, de peur de le troubler en
faisant crisser le tapis de joncs.
Enfin, le vieux chaman pousse un long soupir et annonce :
— Je me demandais si les Addraks imagineraient un jour un
moyen de se procurer des dragons. Il semble que ce jour soit venu.
La rouquine écarquille les yeux :
— Mais, grand-père… Jamais les dragons n’accepteront de se
soumettre aux sorciers !
Nastrad fait alors cette étrange déclaration :
— Pas des dragons vivants, fillette. Des dragons morts…
Igrid n’en croit pas ses oreilles. A-t-elle bien entendu ?
— Des dragons… morts ? Que veux-tu dire ?
Tournant vers elle son regard aveugle, le vieil homme poursuit :
— La magie noire peut donner l’apparence de la vie à des choses
mortes. Pire encore, elle permet de créer des êtres nouveaux à partir
de fragments de cadavres : un peu de peau, par exemple. Des
écailles. Des griffes. Ou des ossements.
À ces mots, un monstre de cauchemar surgit dans la tête d’Igrid :
un énorme squelette de dragon, qui déploie ses ailes décharnées.
Une lueur rougeâtre brûle dans les orbites vides de son crâne, des
flammes ondulent entre les os jaunis de ses mâchoires. La créature
décolle et…
Cachant son visage dans ses mains, la petite-fille du chaman
gémit de terreur.
— Là, là, fillette…, murmure Nastrad en lui tapotant le bras d’un
geste rassurant. Ne te laisse pas emporter par ton imagination.
— Mais, grand-père, c’est effrayant ! Les sorciers addraks sont
vraiment capables de faire… ça ?
— Je suppose qu’ils en sont capables, admet le chaman.
Néanmoins, ce n’est pas si simple. Pour créer ces êtres d’épouvante,
il ne suffit pas d’utiliser de puissants sortilèges. Il faut d’abord se
procurer les matériaux de base.
— Des os ou des écailles de dragons morts…
Le vieil homme acquiesce en silence. Igrid s’écrie alors :
— Je sais où va la strige ! Les sorciers l’ont envoyée chercher
ces… matériaux !
— Probablement. Mais elle est loin d’avoir réussi sa mission !
Crois-tu que les dragons la laisseront approcher du lieu sacré où
reposent leurs morts ?
— Ça, ça m’étonnerait ! glousse la rouquine. D’ailleurs, personne
ne sait exactement où il est, le Royaume des Dragons. Cette saleté
de bestiole va avoir du mal à le trouver !
— C’est sûr, fillette, elle va avoir du mal, renchérit Nastrad avec
un sourire.
Cependant, il songe :
« Il se pourrait tout de même qu’elle le trouve… »
À Nalsara, les vingt-sept dragonniers poursuivent leur
entraînement quotidien. Depuis que Cham leur a appris comment
s’adresser à leurs dragons, ils ont beaucoup gagné en vitesse et en
habileté. Quand on doit manier en plein vol l’épée, le javelot et le
bouclier, il est plus simple de lancer un ordre en parole – ou
simplement en pensée – que de tirer sur des rênes ! Au cours d’une
bataille, les combattants doivent souvent la vie à leur rapidité. Cham
les a aussi encouragés à se fier à leur monture : les dragons ont l’œil
bien plus perçant, l’ouïe bien plus fine que les humains.
— Et surtout, leur a affirmé le garçon, ils « sentent » les ondes
mentales de leurs adversaires. Autant ne pas les diriger ! Ils sauront
mieux que vous quelle manœuvre effectuer à tel ou tel moment.
Grâce aux conseils de Cham, Yénor communique de mieux en
mieux avec Nour. Il perçoit même parfois de courtes phrases que
son dragon exprime en pensée.
Or, tandis qu’ils évoluent dans les airs au petit matin, le jeune
dragonnier capte une question bizarre. Quelque chose comme :
« Où vas-tu, saleté ? »
— Quoi ? Que dis-tu ?
Nour secoue sa tête carrée :
« Ce n’est pas à toi que je m’adresse, Yénor ! Il se passe une chose
terrible.
Vite ! Je dois prévenir Dhydra et Cham. »
Yénor ne saisit pas un mot de ce discours. Mais la volonté du
dragon s’impose à la sienne. Lorsque Nour vire sur l’aile pour
quitter le groupe, son dragonnier le laisse faire, conscient qu’il y a
urgence. Néanmoins, voyant que le dragon s’élance au-dessus de la
mer, il tire sur les rênes de toutes ses forces :
— Qu’est-ce que tu fais ? Tu t’éloignes du palais ! Tu es devenu
fou, Nour ? Où m’emmènes-tu ?
« Si tu comprenais quand je te parle, jeune maître, grommelle le
dragon, ce serait plus pratique ! Ne t’affole pas, tu sauras bien assez
tôt de quoi il est question… »
Et, tout en filant vers l’île aux Dragons, Nour se répète :
« La strige. C’était elle. Enveloppée d’un sortilège d’invisibilité.
Mais les Addraks ont oublié un détail : quelque chose, en elle, reste
visible aux yeux de qui sait regarder… La créature vole vers l’ouest,
vers le large. L’auraient-ils envoyée à la recherche du Royaume des
Dragons… ? »
Et Nour ne peut s’empêcher de frémir. Car, comme Igrid ce
matin-là, il ressent au creux de son ventre ce que Nastrad a décrit :
quelque chose de mort et de glacé.
Dans la langue des dragons
À la ferme, sur l’île aux Dragons, la famille est réunie autour de la
table de la cuisine. Un cinquième personnage, accroupi sur le rebord
de la fenêtre ouverte, suit la conversation avec attention : Cyd, le
dragonneau.
— Les magiciennes n’en savent pas plus que nous, explique
Dhydra. Ces Dragons Morts dont a parlé l’élusim ne leur évoquent
rien. En tout cas, c’est une noire invention des Addraks. Il faut
absolument découvrir de quoi il s’agit. Le temps presse.
Antos marmonne, la mine sombre :
— Tant que ces satanés sorciers n’auront pas été anéantis, il n’y
aura de paix pour personne dans le royaume d’Ombrune.
Son rêve d’une vie tranquille, entouré des siens, n’est
décidément… qu’un rêve ! Sa femme, son fils et même sa fille ont
un rôle à jouer dans la lutte contre les sorciers. Et cette idée le
tourmente.
— Si j’appelais Vag en me servant de mon anneau ? propose Nyne.
Là, j’ai vraiment besoin de sa magie, hein, maman ?
Dhydra secoue la tête, dubitative :
— Si Vag avait voulu te donner une explication, il l’aurait déjà fait.
À mon avis, quelque chose l’en empêche. C’est à nous d’aller
interroger les élusims. Et j’ai promis aux magiciennes de m’en
charger.
— Mais, maman…, objecte Cham. Si les élusims n’ont pas pu
s’exprimer plus clairement – si quelque chose les en empêche,
comme tu le dis –, tu ne vas pas les mettre en danger en allant les
trouver ? Ils craignent peut-être d’être repérés par les Addraks ?
— C’est pourquoi je n’irai pas moi-même. J’enverrai quelqu’un de
très discret. Quelqu’un qui m’a plusieurs fois servi de messager.
1
— Otéron, le nicampe ! comprend aussitôt le garçon.
— Ah, oui ! se souvient Nyne. Ce drôle de troll marin, qui nous a
remis Le Livre des Secrets ! Tu vas encore te transformer en
chouette blanche pour voler jusqu’au Château Roc, maman ?
— Sans doute, fillette, répond Dhydra avec un sourire. Et, cette
fois, je ne serai pas obligée de retourner très vite dans un cachot
sinistre au sommet d’une tour noire !
Puis, déterminée, elle annonce :
— Je vais m’y rendre dès maintenant.
Sur le rebord de la fenêtre, le dragonneau s’agite. Il s’adresse à
Cham en pensée :
« Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. Quand vous avez
fui la Citadelle Noire, ta mère et toi, les Addraks ont su que vous
vous étiez transformés en oiseaux. Une chouette volant au-dessus
de la mer, c’est inhabituel. S’ils la surprennent, ils trouveront ça
suspect… Dis-le-lui. »
« Tu peux le lui dire toi-même, rétorque le garçon. Elle
communique avec les dragons, tu sais. »
Cyd se balance d’une patte sur l’autre :
« Je sais. Mais… ta mère n’est pas mon dragonnier, et… c’est une
grande dame ! »
Cham en reste ahuri : ce jeune dragon si fort et si hardi serait-il
intimidé par Dhydra ? À un moment moins tendu, il s’en amuserait.
Toutefois, l’heure n’étant pas à la plaisanterie, il répète l’objection à
voix haute.
— Cyd a raison, Dhydra, intervient Antos. Tu devrais plutôt
prendre l’apparence d’une mouette ou d’un goéland. Au-dessus de la
mer, ce genre d’oiseaux n’attire pas l’attention. Pourquoi choisir une
chouette blanche ?
Arquant ses fins sourcils, la jeune femme répond, comme si
c’était évident :
— Mais, mon époux, parce que je me sens plus belle en chouette !
— Ah, bien sûr, dans ce cas…, bafouille l’éleveur de dragons.
Et, malgré la gravité des circonstances, tous éclatent de rire. Cyd
lui-même hoquette et lâche deux ou trois flammèches bleutées.
Quand ils ont repris leur sérieux, Dhydra déclare :
— Soit ! Pour cette fois, je ne serai pas une chouette. Mais je
n’aime pas les mouettes, elles sont trop criardes.
Elle se tourne vers Cyd pour demander :
— Un cormoran, ça te convient ?
Le jeune dragon en a les écailles qui cliquètent d’émotion :
« Un cormoran, ce… ce sera parfait, madame. »
— En ce cas, conclut la magicienne, j’y vais. Je serai de retour
avant le soir.
Elle se lève, semble tourbillonner sur elle-même. L’instant
d’après, un gros oiseau aux plumes sombres s’envole par la fenêtre,
bousculant Cyd au passage. Nyne se précipite sur le seuil de la porte,
juste à temps pour voir le cormoran filer au-dessus de la mer.
— Maman ! murmure-t-elle, saisie d’une brusque angoisse. Oh,
maman, dépêche-toi de revenir !
Son frère, qui l’a suivie, lui entoure les épaules de son bras :
— Ne crains rien, Nyne. Notre mère est puissante. Et elle est
toujours très prudente.
La petite fille soupire :
— Oui, mais les Addraks sont tellement…
Elle est interrompue par un grand bruissement d’ailes. Une
énorme créature verte vient d’atterrir au beau milieu de la cour.
— Nour ! s’exclame Cham. Toi, ici ? Que se passe-t-il ?
Il remarque alors le jeune dragonnier qui saute de la selle. Yénor
vient le chercher ? Avec la naissance de Cyd, le garçon a
complètement oublié son rôle d’écuyer !
— Yénor, commence-t-il, un peu embarrassé, je suis désolé. J’ai
été très occupé, ici, depuis hier, et je…
Nour ne le laisse pas terminer.
« J’ai de mauvaises nouvelles, petit maître, annonce-t-il. La strige
est partie, seule, au-dessus de la mer, environnée de sortilèges. J’ai
bien peur que… Appelle ta mère ! Il faut qu’elle sache, elle aussi. »
« Maman ? Elle vient juste de s’envoler ! »
« De s’envoler ? »
Cham raconte au dragon les derniers événements : l’énigmatique
mise en garde de l’élusim, la conversation de Dhydra avec les
magiciennes, sa décision d’envoyer un messager auprès des
créatures marines pour en savoir davantage.
Antos les observe sans rien percevoir de leur dialogue mental. Un
peu agacé, il lance :
— Interroge donc ton… ami écailleux sur ces fichus Dragons
Morts !
Cham acquiesce et demande à voix haute :
— À ton avis, que sont les Dragons Morts ? Isendrine et
Mélisande l’ignorent. Et Cyd dit qu’il ne trouve rien de semblable
dans la mémoire des dragons.
« Cyd ? »
Alors, sous les yeux émus des trois habitants de l’île, a lieu une
merveilleuse rencontre. Le grand dragon vert allonge le cou et flaire
amicalement le dragonneau blanc, qui s’est avancé vers lui. Puis
tous deux entament une conversation animée, à laquelle Cham ne
comprend rien ; bien sûr, ils s’expriment dans la langue des
dragons !
En se concentrant, le garçon saisit tout de même un mot, de
temps à autre : strani, qui signifie « dragons », slimane, « la mer ».
Et un terme revient à plusieurs reprises : karolar. Ce mot-là, il l’a
appris, mais il ne s’en souvient plus. Karolar, karolar… Ah, oui ! Ça
veut dire « royaume » ! Nour et Cyd parlent du Royaume des
Dragons !
Une voix marmonne alors près de lui :
— Que se disent-ils ?
Yénor ! Cham avait oublié sa présence !
— Ils discutent du Royaume des Dragons, je crois.
Le jeune dragonnier secoue la tête :
— Je me demande quelle mouche a piqué Nour : au beau milieu
d’un entraînement, il a filé vers votre île. J’ai cru l’entendre
grommeler : « Où vas-tu, saleté ? »
D’un coup, Cham devine : la strige est à la recherche du Royaume
des Dragons ! Voilà ce qui inquiète Nour ! Voilà pourquoi il voulait
les informer d’urgence, sa mère et lui ! Et Dhydra qui est partie !
Pourvu qu’elle ne soit pas en danger !
« Prenez garde aux Dragons Morts. » L’avertissement des élusims
est lourd de menace. Tant que Dhydra et les magiciennes n’auront
pas percé le sens de ces mots, personne ne saura que faire.
Comme sa sœur quelques instants plus tôt, Cham murmure,
anxieux :
— Oh, maman, dépêche-toi de revenir !
Dans les pages d’un grimoire
La strige vole très haut, par-delà les plus hauts nuages. La
Citadelle Noire a disparu depuis longtemps derrière elle. En
dessous, elle ne voit que la surface houleuse de la mer. Rien encore
qui puisse être son but : le Royaume des Dragons. Il se cache
pourtant quelque part, au plus lointain de l’océan. La strige le sait.
Son maître le lui a dit. Aussi, peu lui importe la distance à parcourir.
Puisque ce royaume existe, elle le trouvera.
Ce que la créature ignore, c’est qu’elle survole à cet instant un
autre mystérieux royaume, celui des élusims. Eux aussi ont le
pouvoir de se rendre invisibles. Les Addraks eux-mêmes ne
connaissent pas leur existence. Pourtant, les créatures marines sont
inquiètes. Elles surveillent les sorciers depuis qu’ils ont été libérés
du sortilège de la pierre de Semblance. Elles ont percé le secret du
sinistre projet de Darkat, car la mer est pour elles comme un
immense miroir qui reflète les pensées. Et les pensées qu’elles ont
captées sont particulièrement maléfiques.
Les élusims ont compris quelle était la mission de la strige :
découvrir le cimetière des dragons pour y voler des ossements. Ils
voudraient alerter les dragons, mais ce serait imprudent. Ils en ont
discuté pendant des heures, dans leur langue semblable à la rumeur
des vagues :
« Envoyer des ondes mentales jusqu’au Royaume des
Dragons ? »
« Non, les Addraks pourraient les intercepter. En ce moment,
toute leur attention est tournée vers la mer et vers les dragons. »
« Il faut pourtant alerter les dragons ! »
« C’est trop risqué. Imaginez que les Addraks nous découvrent !
Tant qu’ils ignorent notre existence, nous pouvons agir en secret. »
« Agir ? Nous venons justement de dire que nous ne pouvions pas
agir ! »
Seul Vag n’est pas intervenu dans le débat. Lui, il a imaginé une
solution, mais il n’en a rien dit. Car il n’est pas tout à fait sûr que ça
marchera.
Ce matin-là, enfin, il se décide.
« Il y a au moins une chose à tenter », déclare-t-il.
Tous se tournent vers lui.
Il poursuit :
« Si, pour l’instant, il vaut mieux ne pas communiquer avec les
dragons, nous pouvons au moins prévenir les humains. Je connais
une fillette dont les Addraks ne se méfient pas. Celle qui m’a sauvé,
quand mon œuf s’était échoué sur le rivage. Elle est encore bien
jeune, mais elle possède un vrai talent de magicienne. J’ai un
moyen de lui parler. »
« Par des ondes mentales ? objecte un autre élusim. Les sorciers
les capteraient aussi, non ? »
« Non. J’ai fait don à cette enfant d’un anneau en nacre. »
« La nacre d’une oreille de mer ? C’est une grande confiance que
tu lui accordes. »
« Elle en est digne. »
Un brouhaha s’élève dans les fonds marins. Les élusims parlent
tous en même temps, et des hrummmm, hrummmm excités se
propagent entre les eaux. Quelques méduses curieuses s’approchent
en agitant leurs filaments translucides.
Enfin, les élusims approuvent :
« Soit ! Donne un indice à la fillette. Mais reste prudent ! Une
brève image suffira. Si elle ne la comprend pas, les magiciennes qui
l’entourent sauront l’interpréter. »
Vag opine en silence.
À présent que la chose est décidée, les autres le pressent :
« Eh bien, qu’attends-tu ? Envoie-lui cet indice ! »
Il avoue alors :
« C’est déjà fait. »
Pendant ce temps, un cormoran approche à grands battements
d’ailes d’une île battue par les vagues. L’Ile-Qui-N’a-Pas-De-Nom,
ainsi l’appellent les élusims. C’est là que se dresse une forteresse
ressemblant de loin à un énorme rocher : le Château Roc.
Dès que Dhydra atteint le rivage, elle reprend sa forme humaine.
Elle gravit quelques marches, franchit un haut portail voûté,
s’engage dans un couloir obscur. À son entrée, des lampes en forme
de coquillages s’allument d’elles-mêmes le long des parois. Dhydra
arrive devant une porte aux montants sculptés de créatures
marines : poulpes, méduses, étoiles de mer. Le battant tourne
devant elle avec lenteur. Elle entre.
Un drôle de bonhomme aux jambes courtes, aux mains et aux
pieds palmés, court à sa rencontre et s’incline en bafouillant :
— Elle est revenue ! Elle a besoin d’Otéron ! Otéron écoute : que
doit-il faire pour Elle ?
Dhydra pose gentiment la main sur le crâne rond, dont la peau
lisse et grise ressemble à celle des phoques :
— J’ai une nouvelle mission pour toi, mon brave Otéron. Toi seul
seras assez discret pour l’accomplir.
La bouche en forme de fente du nicampe se fend encore
davantage, ce qui est sa façon de sourire :
— Elle sait bien qu’Otéron fera tout pour Elle ! Tout !
— Otéron, reprend Dhydra, je t’envoie poser une question aux
élusims.
La jeune femme résume l’affaire en quelques mots. Puis elle
ajoute :
— Surtout, que personne ne te voie ni ne t’entende ! Et rapporte-
moi aussitôt la réponse. Je t’attends ici. Va !
— Otéron va ! Qu’Elle soit sans crainte ! Otéron sera rapide et
prudent ! Il reviendra très vite !
Le nicampe trotte déjà vers une porte, au fond de la salle. Ses
pieds palmés claquent sur le sol humide. Avant de sortir, il se
retourne :
— Otéron voit qu’Elle n’est plus triste comme avant. Otéron est
bien content !
Otéron s’est faufilé dans un tunnel obscur taillé dans le rocher.
Tout en courant, il marmonne pour lui-même :
— Elle veut une explication… Hmm…, oui, les Addraks ont encore
de vilains projets… Quelque chose qui menace les dragons… Oui,
c’est bien ce qu’Elle a dit.
Arrivé devant une ouverture donnant sur la mer, il plonge dans
une vague, la tête la première. Aussi souple et rapide qu’un dauphin,
il s’enfonce dans les profondeurs marines, vers la demeure secrète
des élusims.
Pendant ce temps, à Nalsara, les magiciennes interrogent sans
relâche le mercure magique :
— Montre-nous ce que sont…
— … les Dragons Morts !
Chaque fois qu’elles posent la question, le métal liquide
bouillonne. De grosses bulles éclatent à sa surface. Malgré toute
cette agitation, Isendrine et Mélisande ne reçoivent aucune réponse.
L’une après l’autre, elles soupirent :
— On dirait que le mercure…
— … a peur de révéler ce qu’il sait.
De nouveau, elles demandent :
— Montre-nous ce que sont…
— … les Dragons Morts !
Cette fois, une vague soulève le mercure, qui explose en milliers
d’éclaboussures argentées. Ça ne dure que quelques secondes.
Les gouttes retombent dans la cuve, et sa surface redevient aussi
lisse qu’un miroir. Mais les magiciennes ont poussé un cri. Car elles
ont vu. Pendant un bref instant, les gouttelettes d’argent ont dessiné
dans les airs une silhouette effrayante : un squelette de dragon.
D’une voix anxieuse, elles murmurent :
— Ossements et magie noire ! Quelle monstruosité…
— … les sorciers sont-ils en train d’inventer ?
D’un même élan, elles courent vers leur bibliothèque. Il y a là des
grimoires très anciens, qu’elles n’ont pas consultés depuis bien
longtemps. Elles s’emparent d’un gros ouvrage relié de cuir sombre,
intitulé :
MONSTRES, CHIMÈRES
ET CRÉATURES DES TÉNÈBRES
Soufflant sur la poussière qui le recouvre, elles le déposent sur la
table. Puis elles étendent chacune une main et psalmodient :
— Livre, ouvre-toi ! Et dévoile-nous…
— … ton sombre savoir !
Obéissante, la couverture se soulève, et le volume semble
feuilleté par une main invisible. Enfin, il reste ouvert sur une page
aux bords enluminés de rouge et d’or. En haut, de grandes lettres
tarabiscotées annoncent le titre du chapitre : De quelle façon, par
noire magie, faire du vivant avec du mort.
Sourcils froncés, Isendrine et Mélisande lisent le texte. Puis elles
s’exclament :
— Comment les Addraks connaissent-ils…
— … ces sortilèges oubliés ?
Le livre se referme avec un claquement sec, tandis qu’une sorte
de soupir s’échappe d’entre les feuillets. Seules des oreilles de
magiciennes sont capables d’entendre ce langage à peine chuchoté :
« Ils ne les connaissent pas. L’un d’eux les a réinventés. »
Le pouvoir du sang
Sur l’île aux Dragons, Cham, Nyne et Antos attendent le retour de
Dhydra, en compagnie de Nour et de Yénor. Ce dernier a d’abord
insisté pour repartir : messire Onys, le Maître Dragonnier, n’allait-il
pas s’inquiéter de leur absence ? Mais Nour tenait à apprendre ce
que les élusims auraient révélé à Dhydra.
Antos a rassuré le jeune dragonnier :
— Ne vous faites pas de souci. Je vais envoyer un alcyon voyageur
au palais avec un mot expliquant pourquoi vous êtes ici. La
situation est grave. Les Addraks préparent quelque monstruosité.
Les informations que Dhydra rapportera intéresseront aussi
messire Onys, les magiciennes et le roi Bertram lui-même.
Yénor a alors acquiescé :
— Vous avez raison. Dès que nous en saurons plus, Nour me
ramènera. Et je pourrai transmettre le message au Maître
Dragonnier.
À présent, il ne leur reste plus qu’à patienter. Dhydra ne
reviendra sûrement pas avant le soir. Les uns et les autres
s’efforcent donc de s’occuper. Yénor aide Antos à réparer le grillage
du poulailler, Cham étend la lessive, Nyne nettoie les clapiers de ses
lapins angoras. Quant aux deux dragons, ils se sont envolés vers les
collines. Sans doute échangent-ils des propos de dragons. Quoique…
Cham les soupçonne d’être plutôt partis à la chasse aux lièvres.
L’après-midi est presque achevé quand – enfin ! – un
bruissement d’ailes alerte Nyne. La petite fille laisse tomber le
panier de pommes de terre qu’elle rapportait du cellier et s’élance :
— Maman !
Un lourd volatile se pose dans la cour. Ses pattes ont à peine
touché le sol qu’elles sont redevenues des pieds. Ses plumes grises
frissonnent et se muent en robe de laine. Dhydra est là !
En quelques secondes, humains et dragons se rassemblent autour
d’elle :
— Eh bien ?
La magicienne remet en place une mèche de cheveux et soupire :
— Je sais ce que sont les Dragons Morts.
Comme tous la pressent de questions, elle les fait taire d’un geste
et poursuit :
— Ce sont des créatures de cauchemar, mille fois plus redoutables
que la strige, créées à partir d’ossements de dragons. Les Addraks
ont dû retrouver de très anciens sortilèges…
À ces mots, Cham se sent glacé jusqu’à la moelle. Il bégaie :
— Ces créatures, on ne pourra pas les vaincre, alors ? Ni nous, ni
les dragons, ni même… Cyd ?
La voix du jeune dragon résonne aussitôt dans sa tête :
« Ne t’affole pas, petit dragonnier. Ces ossements, les sorciers ne
les ont pas encore ! »
Les heures s’écoulent. La strige vole toujours. Jamais la créature
ne s’est aventurée aussi loin. « Va et trouve ! » a ordonné son
maître. Alors, elle va. Elle trouvera.
Devant elle, le soleil descend à l’horizon. Le ciel flamboie. La mer
se teinte de pourpre. Et l’ombre de la nuit monte peu à peu derrière
l’espionne invisible. « Invisible et parfaitement silencieuse », a
affirmé Darkat au Conseil des Sorciers. Il est sûr du sortilège dont il
a environné sa créature. Les dragons eux-mêmes ne percevront pas
son approche.
La strige vole, et l’océan, au-dessous d’elle, roule ses vagues. Pour
l’instant, rien n’apparaît, aucune terre, aucune île qui pourrait être
le Royaume des Dragons. Sans doute est-il plus loin encore.
Qu’importe ! La strige ne connaît pas la fatigue. Elle volera autant
de jours et de nuits qu’il le faudra. Et elle trouvera.
Darkat s’agite sur son lit ; le sommeil le fuit. Il se lève.
Debout devant la fenêtre, il scrute le ciel nocturne. Les vagues
s’écrasent contre les rochers, au pied de la Citadelle Noire. Ce bruit
sourd et régulier a quelque chose de menaçant. Le jeune sorcier
sent une angoisse pénible lui serrer la poitrine. Il a encore dans
l’oreille la question du Grand Maître : « Es-tu certain de réussir ? »
« Je réussirai ! » a-t-il alors affirmé.
Oui, à cet instant, il en était certain. Pourquoi doute-t-il, à
présent ? N’est-il pas plus puissant que jamais ? Son pied et sa main
de pierre ne sont-ils pas chargés d’une nouvelle force magique,
puisée dans la pierre de Semblance ? Pour rendre la strige invisible,
il a créé des sortilèges qu’aucun sorcier avant lui n’avait imaginés.
Des sortilèges capables de tromper les dragons. Alors, pourquoi
cette inquiétude ? Dans les formules qu’il a employées, a-t-il négligé
un détail ?
Darkat quitte sa chambre. Il sort dans la cour, se dirige vers le
donjon. Là, il s’engage dans un escalier en spirale qui s’enfonce dans
les profondeurs de la citadelle. Il est troublé. Et c’est auprès de son
père, Eddhor, qu’il va chercher du réconfort. Certes, celui-ci est
mort depuis bien des années. Mais, quand Darkat se tient près du
sarcophage, il lui semble que le grand sorcier est encore à ses côtés.
La sombre beauté du gisant sculpté sur le dessus le fascine et le
rassure.
Les chandelles magiques qui éclairent la crypte s’allument à son
entrée. Leur lumière jaune donne au visage de la statue une
apparence de vie.
— Père…, murmure Darkat.
Il pose les doigts sur la longue épée glissée dans les mains de
pierre de la statue. Le pommeau de l’arme représente un dragon
roulé en boule.
Darkat se souvient du jour où il a amené Cham, son neveu, dans
la crypte. Il revoit le regard intrigué du gamin. Car, au centre du
pommeau, entre les pattes du dragon, il y a un trou rond.
— Oui, a expliqué le jeune sorcier, il manque quelque chose à cet
endroit…
Ce qui manque, c’est un diamant, un diamant énorme, d’une
pureté parfaite, capable de contenir les plus puissants des sortilèges.
Eddhor l’a ôté jadis de sa formidable épée pour concevoir une arme
plus redoutable encore : la strige. Le diamant est en quelque sorte le
cœur de la créature. C’est de lui qu’elle tire son énergie.
Brusquement, Darkat blêmit. Il vient de comprendre une chose
terrible ! Ses sortilèges d’invisibilité seront parfaitement efficaces
sur la suie, la poudre de fer et la fumée avec lesquelles la strige est
façonnée. Pas sur le diamant ! Certes, les humains ne le verront pas.
Mais les yeux perçants des dragons distingueront son éclat. Il
étincellera au soleil. Et, au cœur de la nuit, il brillera comme une
étoile.
Le jeune sorcier se sent glacé. Il aurait dû y penser ! Il a commis
une erreur impardonnable ! S’il échoue dans son entreprise, le
Grand Maître l’exclura du Conseil des Sorciers. Quelle honte pour le
fils d’Eddhor ! Darkat ne le supportera pas.
Atterré, il s’effondre contre le sarcophage, appuie sa joue contre
le marbre froid.
— Père, gémit-il. Père, aidez-moi !
Il reste ainsi un long moment, jusqu’à ce que la pierre se
réchauffe un peu sous sa peau.
Il lui semble alors percevoir un chuchotement :
« Une erreur peut toujours être réparée, mon fils. As-tu oublié
mes leçons d’autrefois ? As-tu oublié le pouvoir du sang ? »
D’un bond, Darkat se redresse.
— Le pouvoir du sang…, répète-t-il d’une voix sourde.
Bien sûr ! Pourquoi ne s’en est-il pas rappelé plus tôt ? Avec le
sang d’un être innocent, il est possible de créer un sortilège
d’aveuglement d’une extrême efficacité.
— Les dragons eux-mêmes ne verront rien venir ! s’exclame-t-il
avec une joie féroce.
Reste à trouver cet être innocent. Les pensées de Darkat
s’arrêtent un instant sur Cham. Puis il secoue la tête :
— Non. Pas Cham. Il a goûté à la magie noire.
Un sourire mauvais étire alors ses lèvres. Penché sur le visage de
pierre, il souffle :
— Mais le garçon a une petite sœur…
Rachina !
Darkat est sorti de la crypte. D’un seul élan, il a gravi l’escalier du
donjon. Il vient de surgir au sommet, sur la haute terrasse battue
par le vent. Appuyé contre les créneaux, il tourne son regard vers le
sud. À quelques milles de là, il y a une île…
— Tu es rentrée chez toi, Dhydra, ma chère sœur, gronde-t-il
entre ses dents. Tu as retrouvé les tiens. Tu nous as échappé, avec
ton fils. Et tu vas employer toutes tes forces à nous combattre. Mais
les Addraks n’ont pas dit leur dernier mot, crois-moi !
L’image d’un dragon blanc s’imprime un instant dans son esprit.
Il la chasse d’un mouvement de tête agacé. Qu’importe ce
dragonneau à peine sorti de l’œuf ! Ce n’est pas lui qui tiendra les
Addraks en échec ! Surtout quand ceux-ci auront à leur service une
armée de monstres terrifiants !
Non, Darkat n’a pas le droit d’échouer.
— Le pouvoir du sang…
Le jeune sorcier se rappelle clairement les enseignements de son
père. Dès qu’il aura recueilli le sang nécessaire, il lancera son
sortilège d’aveuglement sur les dragons. Il n’a pas besoin de savoir
où ceux-ci se trouvent. Le sortilège filera de lui-même vers sa cible.
Eddhor était un grand sorcier. Le plus grand de tous.
Darkat scrute la nuit noire. Là-bas, sur l’île aux Dragons, Nyne
dort, à cette heure. Nyne, l’enfant innocente qui va servir ses
sinistres intentions. Il suffit au sorcier de se rendre auprès d’elle et
de l’emporter.
Depuis qu’il possède la strige, Darkat a pris l’habitude de l’utiliser
comme monture.
Mais il existe bien d’autres moyens de se déplacer.
— Tu n’es pas la seule à savoir te transformer, ma sœur, ricane-t-
il.
Quelle forme va-t-il choisir ? Celle d’un aigle ? Celle d’un
faucon ? Il aime la puissance, la vitesse, la férocité des rapaces.
Pourtant, après un instant de réflexion, il renonce à cette idée. Ces
grands oiseaux sont trop repérables. Dhydra est puissante, elle
sentirait le danger. Elle protégerait sa fille.
Il lui faut un volatile plus discret, qui se fond dans la nuit.
Il a choisi, et un sourire satisfait étire ses lèvres minces. Il sera
une chauve-souris furtive et silencieuse, aux petites dents pointues,
aux fines griffes acérées.
Il marmonne une formule. L’instant d’après, une ombre décolle
de la tour. Pendant quelques instants, elle volette de droite et de
gauche, cherchant son équilibre. Car une de ses pattes est en pierre,
ainsi que l’extrémité d’une de ses ailes. Dans l’esprit de l’animal, le
jeune sorcier s’agace de cette gêne. Cependant, après avoir décrit
quelques cercles maladroits, la chauve-souris se stabilise. Agitant
sans bruit ses ailes membraneuses, elle file vers le sud, noire dans
le noir.
Au plus profond de la mer, les élusims se reposent. Les lents
courants des abysses bercent leur sommeil. L’un d’eux, cependant,
ne dort pas. Vag est inquiet. N’a-t-il pas eu tort d’adresser un
message à Nyne ? Pourvu qu’il n’ait pas mis la fillette en danger !
Et puis, non. Il a eu raison. Le nicampe a servi de messager. Grâce
à lui, Dhydra est prévenue. Les magiciennes et le Maître Dragonnier
de Nalsara aussi. Tous, ils chercheront un moyen de combattre la
terrible menace qui se prépare. Et, le moment venu, les élusims
seront à leurs côtés.
Vag est presque assoupi quand un mauvais pressentiment le fait
sursauter. Il a perçu une ombre, une chose froide, silencieuse et
cruelle, en train de survoler la mer. Ça ressemble à une chauve-
souris. L’élusim connaît ces curieuses créatures ailées. Celle-ci,
cependant, n’est pas comme les autres. À chaque battement d’ailes,
elle devient un peu plus grande, jusqu’à atteindre une taille
monstrueuse. Et elle se dirige vers…
— Nyne !
Vag nage en hâte vers l’île aux Dragons. Pourvu qu’il n’arrive pas
trop tard ! Tout en fendant les flots, il envoie de pressantes ondes
d’avertissement.
Nyne s’agite dans son lit. Elle rêve que des doigts de fer l’ont
saisie par le cou. Elle crie, elle se débat.
Elle se réveille en sueur.
Quel affreux cauchemar !
Elle s’aperçoit alors que l’anneau de nacre luit à son doigt. Vag
essaie-t-il de lui parler ? En pleine nuit ?
Nyne se souvient de ce que sa mère lui a dit, la veille, quand
l’anneau la brûlait : « Fais-le tourner autour de ton doigt, fillette !
Ferme les yeux… »
Elle saisit l’anneau entre le pouce et l’index. Mais, à l’instant de le
faire tourner, elle s’immobilise. Des chuchotements impérieux
résonnent dans sa tête. Elle doit leur obéir.
Elle se lève. D’un pas de somnambule, elle marche jusqu’à la
fenêtre, ouvre la croisée. Le vent de la nuit pénètre dans la chambre.
Il est froid, si froid… Non, ce n’est pas le vent, ce sont des ailes qui
battent. Des ailes immenses. Une patte griffue s’avance, se referme
sur son cou.
Le cauchemar continue, pense Nyne. Elle croyait s’être réveillée,
mais elle dort encore. Elle rêve. Car cette chose noire qui l’emporte
par la fenêtre, ça ne peut pas exister.
La fillette entend le bruit des vagues. Est-ce la mer, au-dessous
d’elle ? Et le ciel empli d’étoiles au-dessus de sa tête ? C’est un rêve,
un mauvais rêve.
Soudain, son doigt la brûle. Elle pousse un cri.
Elle comprend alors qu’elle ne dort pas, que tout cela est
horriblement réel. Une créature s’est emparée d’elle et l’entraîne à
travers les airs. D’un geste instinctif, elle saisit son anneau entre le
pouce et l’index, le fait tourner, les yeux fermés. Et la voix de
l’élusim résonne sous son crâne :
« Plonge, Nyne ! Rappelle-toi le mot que ta mère t’a appris, petite
magicienne ! »
Un mot ? Quel mot ?
« Vite ! la presse l’élusim. Je ne peux pas le prononcer à ta
place ! »
La fillette fouille sa mémoire. Et le souvenir lui revient, celui de
ce matin plein de gaieté, quand elle dansait dans la cour en
chantonnant : « Un poisson ! Je serais un poisson ! »
— Rachina ! crie-t-elle.
La chauve-souris n’a pas eu le temps de réagir. Sa proie lui a
échappé. Elle a rétréci d’un coup et lui a glissé entre les griffes. Une
mince flèche d’argent a filé vers la surface de la mer, s’est enfoncée
sans une éclaboussure. Et elle a disparu.
Une sardine ! La gamine s’est transformée en sardine !
Magicienne, elle aussi, comme sa mère !
Avec un sifflement de rage, le sorcier décrit de larges cercles au-
dessus de l’eau, espérant apercevoir le petit poisson. Rien, il ne voit
rien. Frustré et furieux, il renonce. Il a tout raté. Comment osera-t-il
retourner à la Citadelle Noire, à présent ? Le Conseil des Sorciers ne
lui pardonnera jamais un tel échec.
C’est alors qu’un rayon de lune touche sa patte droite, celle qui
n’est pas de pierre. Et l’espoir renaît soudain dans le cœur maléfique
de Darkat : au bout d’une de ses griffes brille, tel un rubis, une
minuscule goutte de sang.
Sur une soucoupe en argent
À l’instant où la sardine s’enfonce dans l’eau, Dhydra se réveille
en sursaut.
— Nyne, murmure-t-elle, saisie d’un brusque effroi.
Sans bruit, elle se lève. Elle monte à l’étage, pousse la porte de la
chambre où dort sa fille.
Un rayon de lune éclaire le lit vide.
— Nyne ! Où est Nyne ?
En trois pas, Dhydra est devant la fenêtre ouverte. Pleine
d’angoisse, elle scrute la mer qui luit dans la faible clarté nocturne,
par-delà la falaise. Il lui semble apercevoir au loin une silhouette
sombre aux ailes battantes. La strige ? Non, c’est autre chose.
Quelque chose de bizarrement familier. Mais l’ombre disparaît, et
Dhydra observe de nouveau la surface des flots. Aussi étrange que
cela paraisse, son instinct de magicienne lui dit que sa fille est par
là, vivante. Elle est simplement… transformée.
Le souvenir du matin précédent lui revient, quand la fillette
dansait dans la cour en chantonnant : « Un poisson ! Je serais un
poisson ! » Et Dhydra lui a appris son premier mot de magie :
rachina.
La jeune femme dévale les escaliers. Elle sort de la maison, court
vers le sentier de la falaise, descend jusqu’à la plage.
Pieds nus sur les galets froids, elle attend, les yeux fixés sur le
flux et le reflux des vagues.
Elle n’attend pas longtemps. De la mer émerge une tête grise au
bout d’un long cou ondulant.
C’est Vag, l’élusim. À côté de l’énorme masse de son corps
immergé nage, minuscule, un poisson d’argent.
Un immense soulagement envahit la magicienne :
— Te voilà, ma petite sardine !
Que s’est-il donc passé pour que l’enfant tente ainsi une
métamorphose ? Elle n’a encore aucune expérience. À quel danger
a-t-elle cherché à échapper ?
Le poisson ondule jusqu’au rivage. Lorsque la vague qui l’a
amené se retire, il tressaute deux ou trois fois sur les galets.
Et, d’un coup, Nyne réapparaît.
Un instant, ses bras scintillent sous la lune, comme s’ils étaient
encore recouverts d’écailles. Puis l’illusion s’efface.
Dhydra serre contre elle la fillette qui tremble, autant de froid
que d’épuisement.
— Maman ! Oh, maman ! balbutie-t-elle. J’ai eu si peur ! Une
grosse bête ailée m’a emportée dans ses griffes. Heureusement, Vag
est venu à mon secours. C’est lui qui m’a dit de…
Étonnée, elle s’arrête. Levant les yeux vers sa mère, elle reprend :
— J’ai réussi, alors ? Hein, maman ? Je me suis transformée en
sardine ?
— Oui, tu as réussi, petite magicienne ! Je suis fière de toi. Mais
dis-moi : à quoi ressemblait cette créature qui t’a enlevée ? As-tu eu
le temps de la voir ?
Nyne réfléchit, essayant de se rappeler. Enfin, elle secoue la tête :
— Je n’ai pas vu grand-chose. Une grande ombre noire, avec des
ailes qui ressemblaient à celles d’une énorme chauve-souris. Elle
me tenait par le cou avec une de ses pattes ; ses griffes s’enfonçaient
dans ma peau. Et l’autre patte, c’était bizarre…
— Qu’est-ce qui était bizarre ? la presse Dhydra.
— L’autre patte, on aurait dit qu’elle était en pierre.
À ces mots, Dhydra sent son cœur sombrer dans sa poitrine :
— Darkat ! C’est Darkat qui a tenté de t’enlever ! Que voulait-il
faire de toi ?
Elle s’agenouille, prend entre ses mains les joues pâles de sa
fille :
— Enfin, tu es saine et sauve, c’est l’essentiel !
Son doigt suit la courbe du menton, caresse le cou de la fillette :
— La sale bête t’a griffée, tu saignes.
— Ce n’est rien, maman. Ça ne me fait même pas mal.
Des hrummm, hrummm, hrummm résonnent alors à leurs
oreilles. Toutes deux se tournent vers Vag, qui reprend son
chantonnement. Pour ne pas effrayer Nyne, il s’est exprimé dans la
langue des élusims, et seule Dhydra l’a compris :
« Le sorcier addrak avait besoin de sang. Le sang d’un être
innocent. »
« Pour quel sortilège ? » l’interroge la jeune femme, dans la
même langue.
« Je l’ignore. Sans doute est-ce en rapport avec sa volonté de
créer des Dragons Morts. »
Les sourcils froncés, Dhydra marmonne :
— Le sang… C’est l’un des ingrédients de la magie noire.
Isendrine et Mélisande auront peut-être une explication, elles
possèdent des grimoires…
— Que dis-tu, maman ? s’inquiète Nyne.
Pour toute réponse, sa mère l’entraîne vers le sentier :
— Viens, on rentre à la maison. Il faut aller dormir, maintenant.
Lorsque la magicienne et sa fille arrivent en haut de la falaise,
une forme blanche tombe du ciel devant elles dans un bruissement
d’ailes.
— C’est Cyd ! s’écrie Nyne. D’où peut-il venir ?
Pendant quelques instants, Dhydra et le jeune dragon
communiquent en pensée.
La fillette tire sa mère par la manche :
— Qu’est-ce qu’il te raconte, maman ?
La jeune femme soupire :
— Cyd a senti qu’un danger te menaçait. Il s’est précipité à ton
secours. C’était très imprudent, car la chauve-souris était plus
grosse que lui. Puis il a vu que ton ami Vag intervenait. Alors, il a
suivi de loin la créature ailée pour savoir où elle se rendait : elle
retournait à la Citadelle Noire. C’était bien Darkat.
Nyne hoche la tête. Elle a envie de poser une autre question, tout
en ayant peur de la réponse. Enfin, elle se décide :
— Tu as parlé de sang, de magie noire. Pourquoi ?
À son tour, Dhydra hésite. Puis elle s’en tire en prétextant :
— Il faut d’abord que j’en discute avec les magiciennes. En tout
cas, tu n’as plus rien à craindre. Le sorcier a tenté de t’enlever et il a
échoué ; il ne reviendra pas.
La petite fille approuve de la tête en silence. Mais elle devine ce
que sa mère n’a pas osé lui dire :
« Darkat voulait du sang pour sa magie. Mon sang. »
Elle touche du doigt l’écorchure sur son cou. Ce n’est rien, c’est
déjà presque refermé.
Le grand volatile noir file vers la citadelle des Addraks. En
quelques battements d’ailes, il reprend une taille normale. Si l’un
des sorciers, souffrant d’insomnie, regardait au-dehors, il ne verrait
passer qu’une innocente chauve-souris. Et puis, ainsi, Darkat peut
rentrer aisément dans sa chambre par la fenêtre entrebâillée.
Se posant sur la table, il secoue sa patte au-dessus d’une
soucoupe en argent.
De sa griffe tombe une perle rouge vif, l’unique goutte de sang
qu’il a volée à Nyne. Ayant repris sa forme humaine, il songe : « Une
seule goutte, mais si précieuse… » Certes, il aurait voulu garder sa
petite victime à sa disposition ; le sang d’un être innocent est
toujours utile, en magie noire. Tant pis, il se contentera de ce qu’il a.
Car il va unir ses pouvoirs à ceux de son père. C’est de la crypte où
Eddhor repose que Darkat va composer le sortilège d’aveuglement.
Avant l’aube, il l’aura lancé sur les dragons. La strige approchera de
leur royaume sans qu’ils le sachent, elle trouvera leur cimetière.
Elle n’aura plus alors qu’à ramasser une brassée d’ossements et à
les rapporter.
Un doute vient soudain à l’esprit du sorcier. Les dragons ne
discerneront pas la strige ; ne pourraient-ils pourtant, d’une
manière ou d’une autre, sentir sa présence ? Les dragons sont
puissants, ils repousseraient l’intruse de leur redoutable
Horlorgorom ! Ils l’ont déjà lancé contre elle avec succès.
Darkat ne veut pas courir ce risque. Cette fois, grâce au pouvoir
du sang, il va aussi doter sa créature d’un bouclier mental, qui la
protégera. On ne sait jamais.
Un sourire conquérant sur le visage, le jeune sorcier s’engage de
nouveau dans l’escalier. Il tient avec précaution, dans sa main de
chair, la soucoupe en argent où tremble la goutte couleur de rubis.
Angoisse et cruche brisée
Quelque part aux confins de l’océan, l’aube se lève sur le
Royaume des Dragons, le mystérieux territoire des dragons
sauvages. C’est l’heure où Selka, la dragonne aux écailles couleur
d’émeraude, vient s’incliner sur le tombeau de diamant où repose
messire Damian. Celui qui fut le premier des dragonniers a toujours
été un grand ami des dragons. Selka n’oubliera jamais le maître très
aimé, qui lui a permis de survivre quand elle n’était encore qu’un
dragonneau.
Le premier rayon du soleil tire un trait d’or à la surface de la mer.
Le vent est léger, le monde semble en paix. Pourtant, Selka est
anxieuse. Elle a fait un rêve effrayant dont elle n’arrive pas à se
souvenir.
À travers le sarcophage étincelant, elle contemple le gisant en
grand habit de dragonnier. Son visage aux yeux clos est si serein que
Selka en est un peu rassérénée.
« Maître, murmure-t-elle dans la langue des dragons, tu me
manques tellement ! Si tu étais là, nous parlerions ensemble du
songe qui m’a troublée. Tu m’aiderais à l’interpréter... »
Selka se tourne vers l’est, vers les contrées lointaines où vivent
les hommes ; elle hume l’air marin chargé de sel. Elle y détecte une
odeur inhabituelle. C’est presque imperceptible, mais…
« Mais ça sent mauvais… »
Selka a déjà reniflé ce relent métallique, mêlé à une odeur de suie
et de fumée. C’était au cours d’une bataille en plein ciel contre le
monstre créé par les Addraks. Contre la strige !
La dragonne se dresse de toute sa hauteur. Son regard perçant
fouille l’immensité du ciel. Rien. Les dragons possèdent des sens
particuliers, qui leur permettent de voir autrement qu’avec les yeux,
d’entendre autrement qu’avec les oreilles. Or, Selka a beau se faire
attentive, elle ne capte rien.
« Pourtant, il y a quelque chose… », pense-t-elle.
L’angoisse éprouvée au cours de son rêve lui serre de nouveau le
ventre. Désemparée, elle murmure :
« Maître, que se passe-t-il ? Qu’y a-t-il dans l’air que je n’arrive
pas à analyser ? Quel danger ? Quelle menace ? Quelle malignité ? »
En vérité, elle n’attend aucune réponse du gisant étendu là ; le
souffle l’a quitté. Mais son âme libérée parcourt l’infini du cosmos.
Selka entendra peut-être sa voix muette. Ils ont tant communiqué
par la pensée, tous les deux, au temps où le dragonnier était en vie !
Et une parole lui est dite, comme elle l’a espéré. Une phrase
silencieuse résonne en elle, mêlée aux battements de son cœur :
« Crains celui qui peut faire du vivant avec du mort ! »
Selka tressaille. L’image de son rêve redevient claire, tout à coup :
l’apparition, dans son cauchemar, était une créature née de la magie
noire ! Et elle avait l’apparence d’un dragon. Un dragon décharné,
monstrueux. Un dragon comme il n’en existe pas.
« Mais, si je l’ai vu, songe Selka avec horreur, c’est que ça existe.
Ou que ça existera bientôt… »
Il faut qu’elle prévienne le Conseil ! Déployant ses ailes, elle vole
vers le sommet de la plus haute tour, qui étincelle au soleil levant.
À peine levé, Cham s’est précipité dans la grange pour saluer Cyd.
Il lui apporte un beau morceau de viande fraîche. Le dragonneau
ronronne de contentement :
« Oh, merci ! J’ai chassé dans les collines avant l’aube. Mais j’ai
encore faim… »
Le garçon écarquille les yeux : Cyd est nettement plus grand que
la veille ! Il est de la taille de Cham, à présent. Pas étonnant qu’il ait
besoin d’avaler une telle quantité de nourriture !
Devant l’air ahuri de son jeune maître, le dragonneau se met à
rire :
« Eh oui ! D’ici deux ou trois jours, je serai capable de te porter
sur mon dos. »
Redevenu grave, il ajoute :
« Je sens le danger flotter autour de nous. Nous devons nous
tenir prêts. »
— Tu veux dire qu’on va affronter ces… Dragons Morts ? souffle
le garçon. Quand ?
« Sûrement plus tôt que je ne le pensais. »
— Pourtant, hier, tu disais que les sorciers…
« Les sorciers ne possèdent pas encore d’ossements de dragons,
c’est vrai. Mais Selka, ma mère, m’a adressé un message mental fort
inquiétant : il semble que la strige approche du Royaume des
Dragons. »
— Les dragons vont l’empêcher d’agir ! Ils sont bien plus forts
que cette sale bête !
« Bien plus forts qu’elle, oui. Encore faudrait-il qu’ils sachent où
elle est. Or, un puissant sortilège la rend invisible, même aux yeux
des dragons… »
D’une voix étranglée, Cham demande :
— Qu’est-ce qu’on va faire, alors ?
Cyd s’ébroue, et ses écailles émettent un cliquètement
métallique :
« Ce qu’on va faire, petit dragonnier ? On va se battre ! »
Comme Cyd, Dhydra s’est levée avant l’aube. Elle voulait
communiquer avec les magiciennes du palais grâce à son miroir
sans que la maisonnée s’en aperçoive. Et ce qu’elle a appris l’a
plongée dans l’effroi. Isendrine et Mélisande ont consulté leurs
grimoires : en magie noire, une seule goutte de sang permet de
lancer bien des sortilèges.
— À condition que ce soit…
— … le sang d’un être innocent, ont précisé les dames aux
cheveux rouges.
L’idée que le sang de Nyne puisse servir aux manigances des
Addraks rend Dhydra furieuse. Mais de quel type de sortilège
s’agissait-il ? Voilà ce qu’elle voulait savoir.
Après avoir examiné la liste de différents maléfices – répandre la
peste, décimer les troupeaux, déchaîner l’orage ou provoquer la
sécheresse… –, les magiciennes ont découvert un chapitre sur les
sorts d’aveuglement.
— C’est sûrement ça ! s’est écriée Dhydra. Darkat a lancé ce
sortilège sur les dragons pour que la strige atteigne leur royaume
sans être repérée !
— En ce cas, a soupiré Isendrine, il faut nous préparer…
— … à affronter bientôt des Dragons Morts, a conclu Mélisande
d’une voix altérée.
Maintenant, Antos a rejoint Dhydra à la cuisine. Nyne, à son tour,
descend de sa chambre, les yeux un peu cernés. Elle échange un
signe avec sa mère : elles ont convenu de ne rien raconter à Antos
de leur nuit mouvementée, pour ne pas le bouleverser. Mais, après
ce qu’elle vient d’apprendre, la jeune femme a les nerfs à fleur de
peau. Quand Cham pousse la porte à la volée, elle sursaute, et la
cruche de lait qu’elle tenait lui échappe des mains. Tous regardent
d’un œil étonné le lait se répandre sur le carrelage. Qu’arrive-t-il à
Dhydra ? Elle qui paraît toujours si calme !
Cham comprend aussitôt :
— Ah, tu es au courant, pour le sortilège d’aveuglement… ! Cyd
m’en a parlé.
Avant qu’Antos et Nyne aient le temps de l’interroger, il
enchaîne :
— Tout ça est très effrayant, c’est vrai. Pourtant, il ne faut pas
désespérer. On a un allié puissant. Regardez !
Il court à la fenêtre, l’ouvre à deux battants. Cyd est au milieu de
la cour, étincelant de blancheur dans la lumière du jour. Devant la
famille rassemblée, il déploie ses ailes, rejette le cou en arrière et
crache un long jet de flammes bleues.
— Il est à peine sorti de l’œuf. Comment peut-il être déjà… aussi
grand ? balbutie Antos, stupéfait.
Cham admire son dragon, qui s’approche. La peur de ce qui va
arriver est encore là. Mais un autre sentiment monte en lui, plus
fort que la peur : la fierté d’avoir à défendre tout ce qui compte pour
lui, sa famille, son pays, et ces gens qu’il a rencontrés, le Libre
Peuple de la montagne, Nastrad le chaman, Igrid aux boucles
rousses. Igrid à qui il a déclaré : « Tu sais, un jour, je serai
dragonnier. Et je combattrai pour vous rendre votre terre, je te le
promets. » Le moment approche où Cham devra tenir sa promesse.
Oui, il chassera les Addraks du royaume de Norlande ! Il libérera
Igrid et les siens ! II…
À cet instant, Cyd demande :
« Je peux ? »
— Hein ? Quoi ? bafouille le garçon, brusquement tiré de son rêve
de gloire.
Avec un mouvement de museau, le jeune dragon insiste :
« Le lait ! Je peux… ? »
— Ah, le lait… Euh, oui, bien sûr !
Aussitôt, Cyd se précipite dans la cuisine et s’empresse de laper à
grand bruit le savoureux liquide.
Nyne pouffe :
— C’est pratique d’avoir un dragon à la maison ! On n’aura pas
besoin de nettoyer par terre.
Et, malgré son anxiété, Dhydra ne peut s’empêcher de rire avec
elle.
Magie noire contre magie noire
« Faire du vivant avec du mort. » Tous l’ont compris,
maintenant : la mission de la strige consiste à atteindre le cimetière
des dragons pour y voler des ossements. Si elle réussit, les sorciers
addraks créeront, à l’aide de redoutables sortilèges, des créatures
monstrueuses. Les habitants de l’île aux Dragons, les magiciennes
du palais, les dragons en leur lointain royaume, les élusims dans les
profondeurs de la mer, tous se demandent avec angoisse par quel
moyen empêcher la catastrophe.
Nastrad, lui aussi, interroge sa mémoire. Le chaman du Libre
Peuple possède de grands savoirs. Mais jamais il n’a eu à résoudre
un tel problème. Le Royaume des Dragons est à des milles et des
milles de là. D’ailleurs, nul ne sait où il se situe exactement.
Comment agir sur la strige, à une telle distance ? Comment lui
barrer la route ou, du moins, la ralentir pour donner aux dragons le
temps de préparer leur défense ?
« Face à une telle énergie de magie noire, songe le vieil homme,
notre magie blanche n’est pas assez puissante. Ni Dhydra ni moi –
ni même peut-être les dragons – ne sommes de taille à… »
Soudain, il tressaille, car une idée vient de lui venir. Une drôle
d’idée, mais…
« Ça vaut peut-être la peine d’essayer… » Il tend la main, saisit
près de sa natte une sorte de papier fait avec des fibres de roseau,
une plume de canard taillée. Il trempe la plume dans un récipient
contenant une encre à base d’huile et de suie. Il trace en hâte
quelques phrases. Il n’a pas besoin d’y voir, il sait exactement ce
qu’il écrit.
Puis, attrapant son bâton, il frappe contre la paroi de sa grotte.
Quatre coups rapides, quatre coups lents. L’onde sonore se propage
le long de la roche. Igrid, sortie cueillir des herbes sauvages, en
perçoit la vibration sous ses pieds. Elle connaît ce signal.
Quelques minutes plus tard, elle surgit dans la chambre-grotte :
— Tu m’as appelée, grand-père ?
Le vieil homme tourne vers elle ses yeux blancs :
— Igrid, emmène-moi dehors ! Il me faut un aigle. Un oiseau
capable de voler tout droit jusqu’à l’île aux Dragons. J’ai une
missive urgente à envoyer.
— Une missive ?
— Oui, un message pour le jeune Cham.
La rouquine en reste bouche bée. Que Nastrad puisse charger un
aigle de porter une lettre ne la surprend pas ; le chaman parle le
langage des bêtes. Mais que cette lettre soit adressée à Cham, ça la
laisse pantoise.
— Vite, fillette ! On n’a pas de temps à perdre.
Le vieil homme s’appuie sur l’épaule de sa petite-fille. Dans son
autre main, il tient le message roulé.
Tout en conduisant l’aveugle dans les corridors, Igrid l’interroge :
— Qu’est-ce que tu veux demander à Cham, grand-père ? Est-ce
qu’il va… revenir ici ?
Nastrad a un petit rire :
— Oh, il reviendra, ton ami Cham ! Mais pas tout de suite.
Aujourd’hui, c’est au jeune sorcier que je m’adresse. Au garçon qui a
goûté à la magie noire…
La veille au soir, Nour a ramené Yénor au palais, et le dragonnier
a pu confirmer aux magiciennes ce qu’étaient les Dragons Morts. Ce
matin, par l’intermédiaire des miroirs, elles ont conversé une
deuxième fois avec Dhydra. Elles savent à présent qu’un sortilège
d’aveuglement empêche les dragons de surveiller l’approche de la
strige.
Depuis, elles parcourent fébrilement leurs grimoires, à la
recherche d’un enchantement capable de barrer la route à la
créature volante.
Soudain, Isendrine découvre une note, au bas d’une page. Elle
appelle sa compagne ; ensemble, elles déchiffrent à mi-voix :
— Dans certains cas, contre la magie noire…,
— … on ne peut user que de magie noire.
Le sortilège d’aveuglement, conçu avec le sang de la petite fille,
fait partie de ces fameux cas, c’est certain ! Découragées, elles
déplorent :
— Ni nous ni Dhydra et encore moins Nyne…
— … ne sommes capables d’utiliser la magie noire !
Les magiciennes arpentent la salle, nerveuses. Et furieuses. Elles
ne supportent pas d’être tenues en échec.
Tout à coup, elles s’arrêtent face à face. Une étincelle s’allume
dans leurs yeux :
— Mais ne connaissons-nous pas un jeune magicien…
— … qui est aussi un peu sorcier ?
Sur l’île aux Dragons, derrière la grange, Cham et Cyd ont entamé
un jeu. Le garçon a confectionné une sorte de balle avec des chiffons
roulés.
Le jeu consiste à envoyer la balle dans une brouette, rangée
contre le mur. Bien sûr, chacun doit empêcher l’autre de réussir.
Et, bien sûr, c’est Cyd le plus fort. À coups d’ailes, à coups de
pattes, à coups de museau, il repousse son adversaire, lui vole la
balle et marque but sur but.
Épuisé, Cham finit par s’écrouler, à plat dos dans le gravier.
— Tu triches, souffle-t-il. Et puis, tu crois vraiment que c’est le
moment de jouer ?
« C’est toi qui as commencé », proteste le dragon.
À cet instant, une ombre noire leur fait lever les yeux. Un aigle
plane au-dessus d’eux. Il descend en décrivant de larges cercles
avant de se poser sur un bras de la brouette. Un aigle dans la cour !
Voilà qui est insolite !
Cyd fait alors remarquer :
« Quelque chose est accroché à sa patte. Un message, on dirait. »
Cham s’approche lentement, prudemment. Les petits yeux ronds
qui le fixent, le bec dur et recourbé n’ont rien de rassurant. Quand il
est assez près, il tend la main. L’aigle ne bouge pas.
Dès que Cham s’est emparé du message, l’oiseau s’envole et
disparaît vers le nord.
« C’est un aigle des montagnes », pense le garçon.
Serait-ce une lettre… d’Igrid ?
Le cœur battant, il déroule le curieux papier crissant. Des lettres
noires lui apparaissent, un peu irrégulières mais très lisibles. Il
parcourt le texte. Et sa bouche s’assèche d’un coup.
Toi seul, jeune sorcier,
peux arrêter la strige.
Contre la magie noire,
il faut user de magie noire.
Nastrad
Cham déglutit péniblement. Il relit ces deux phrases à mi-voix,
espérant avoir mal compris. Cyd s’ébroue à ses côtés :
« Eh bien, pourvu que tu te souviennes des leçons de ton oncle
Darkat ! »
Le garçon hausse les sourcils, interloqué :
— Comment sais-tu ça ? Quand j’étais à la Citadelle Noire, tu
n’étais pas né !
« Je te l’ai déjà dit. La mémoire d’un dragon contient celle de tous
les dragons. Selka et les autres l’ont compris : à la Citadelle Noire, tu
t’es laissé tenter par le côté obscur de la magie. »
— C’était à cause des ourmes, se défend Cham, les fruits
maléfiques que Darkat me donnait à manger. Ils m’empoisonnaient
l’esprit. Je n’aurais jamais…
« Je ne t’accuse pas, l’interrompt le dragon. Tu t’es fait piéger. Et,
à présent, c’est une bonne chose que tu aies du sang de sorcier dans
les veines. »
— Ma mère et ma sœur en ont aussi, bougonne le garçon.
« Mais tu es le seul à avoir pratiqué la magie noire. »
— Ce n’est pas parce que…
D’un grondement agacé, Cyd l’oblige à se taire.
Pendant quelques instants, ils s’affrontent du regard. Enfin, le
dragon reprend :
« La tâche qui t’attend est difficile, car tu n’es pas un sorcier bien
expérimenté. Seulement, Darkat ne s’attend pas à ce que tu te mêles
de ça. La strige non plus. C’est un avantage. »
— Qu’est-ce que je dois faire, dans ce cas ? concède Cham à
contrecœur.
« On va y réfléchir. Et pour l’instant, pas un mot à ta mère !
Inutile de l’effrayer. »
Le garçon hoche la tête. Il fixe sans les voir les moutons de
nuages qui dérivent dans le ciel. Les paroles de Dhydra, avant leur
fuite vers les Mornes Monts, lui reviennent en mémoire : « Ce que
tu as appris à la Citadelle Noire va demeurer en toi. Ce sera un atout
de plus, à condition que tu l’utilises pour le bien, pas pour le mal. »
Mais il connaît si peu de chose ! Comment pourrait-il arrêter la
strige ? C’est absurde ! Il n’y arrivera jamais !
Deux points gris apparaissent alors dans le ciel. Ils grandissent.
Des oies sauvages se dirigent vers l’île. Seraient-ce… ?
— Isendrine et Mélisande !
À peine les volatiles ont-ils posé les pattes sur le sol qu’ils
redeviennent deux femmes aux cheveux rouges.
— Cham, commence l’une, tu es un peu sorcier, et contre la magie
noire…
— … il faut parfois user de magie noire, termine l’autre.
— Je sais, rétorque sèchement le garçon. On me l’a déjà dit.
Monte sur mon dos !
Le Conseil des Dragons, alerté par Selka, s’est réuni sur une
terrasse de leur forteresse. Nhâl, l’un des Anciens, hume le vent qui
souffle de la mer :
« Tu as raison, Selka. Je perçois cette odeur de métal et de suie.
Elle est encore éloignée, mais elle avance rapidement. »
« Alors, intervient un autre Ancien, son odeur devrait nous
permettre de localiser l’ennemie. »
« Rien n’est plus impalpable qu’une odeur… », objecte Nhâl.
Un troisième s’exclame :
« Invisible ou pas, la créature reste sensible à notre magie ! Dès
qu’elle sera assez proche, lançons contre elle notre puissant
Horlorgorom ! Il l’a toujours repoussée. »
Nhâl lâche un profond soupir :
« J’aimerais que ce soit aussi simple. Hélas ! je crains que, cette
fois, les sorciers n’aient protégé leur créature contre ce genre de
sort… »
Après un silence, Selka reprend :
« Quoi qu’il en soit, la strige vient nous voler des ossements.
C’est le cimetière qu’il faut défendre. »
« Oui, approuve Nhâl. Que tous les dragons se postent autour de
la presqu’île où reposent nos morts. Nous avons peu de temps. La
strige sera là cette nuit. »
Cham et Cyd ont entraîné les magiciennes vers un petit bois où
ils pourront discuter en secret. À cette heure, chacun s’active, à la
ferme. Cham sait qu’on le laissera tranquille, en compagnie de son
dragon.
Quand ils sont tous installés sur les aiguilles de pin qui tapissent
le sol, Cham explique :
— Nastrad, le chaman du Libre Peuple, m’a fait parvenir une
lettre. Lui aussi me dit d’utiliser la magie noire. Mais Darkat ne m’a
pas enseigné grand-chose : changer l’eau d’une flaque en sang,
transformer un bâton en serpent, des trucs minables.
— Hmm, réfléchissent les magiciennes, ne t’a-t-il…
— … vraiment rien appris d’autre ?
Le garçon hausse les épaules :
— Oh, je sais aussi faire pousser des épines empoisonnées et tuer
des mouettes d’un coup d’œil.
Ironique, il ajoute :
— Très efficace pour arrêter la strige !
Cyd secoue ses ailes avec impatience et gronde :
« Es-tu mon dragonnier, oui ou non ? Je suis le premier dragon
blanc, semblable au dragon de la légende. Toi, tu es le premier
dragonnier qui soit aussi sorcier. En nous, lumière et noirceur
s’unissent. Cela n’est encore jamais arrivé. Je te l’ai déjà dit : c’est
ensemble que nous serons forts. »
Voyant que les magiciennes l’observent sans comprendre, Cyd
poursuit :
« Dis à ces belles dames que, dès le soir tombé, je t’emmènerai
jusqu’au Royaume des Dragons. La strige sera là-bas cette nuit.
Nous y serons aussi. »
Quand Cham leur rapporte ces paroles, Isendrine et Mélisande
écarquillent les yeux, incrédules :
— Le dragonneau n’est pas encore de taille…
— … à te transporter sur son dos !
Avec un rire qui fait cliqueter ses écailles, Cyd réplique :
« Oh, j’ai tout le temps de grandir ! Il me reste encore quelques
heures… »
Quelques heures, c’est peu et c’est beaucoup quand on travaille
avec des magiciennes. Pour que ses parents et sa sœur ne
s’inquiètent pas, Cham est allé leur annoncer qu’il passait la journée
avec Cyd dans les collines.
— On a besoin de… euh… de mieux se connaître, a-t-il prétexté.
Dhydra lui a lancé un regard intrigué, mais elle n’a pas fait
d’objection.
En vérité, le garçon, le dragon et les dames aux cheveux rouges
doivent mettre en commun leurs savoirs : comment aider le jeune
sorcier à utiliser le peu qu’il a appris ?
Enfin, à l’heure où les ombres s’allongent sur le sol, ils ont
imaginé quelque chose. Cela suffira-t-il à arrêter la strige ? Rien
n’est moins sûr. Peut-être ont-ils tout de même une petite chance…
Cham se tourne vers Cyd :
— Tu vas vraiment m’emmener jusqu’au Royaume des Dragons ?
Tu n’es pas encore…
Il saute alors sur ses pieds, stupéfait. Celui qui se tient à ses côtés
n’est plus un dragonneau. C’est une créature splendide, deux fois
haute comme lui. Ses écailles blanches reflètent l’or du soleil
couchant.
— Co… comment as-tu fait ça ? bégaie le garçon.
Ce qu’il ressent, est-ce de l’émerveillement ? De l’effroi ? Sans
doute un peu des deux.
Cyd courbe son long cou, et son souffle tiède ébouriffe les
cheveux du jeune dragonnier :
« Selka, ma mère, m’a dit : “Lorsque le temps sera venu, sois
prêt !” Eh bien, je suis prêt. Il faut toujours obéir à sa mère. »
Les magiciennes ont reculé, impressionnées.
— Le dragon blanc n’est plus une légende, s’exclame l’une. Il
existe, et…
— … il va combattre avec le premier dragonnier-sorcier ! souffle
l’autre.
« Le temps est venu, Cham, reprend le dragon. Monte sur mon
dos ! »
Cyd n’est pas sellé. Mais le garçon se souvient des conseils qu’il a
reçus de Selka : « Cale-toi dans le creux à la base de mon cou, petit
dragonnier. Coince tes jambes derrière deux écailles, et cramponne-
toi à mes piquants ! »
C’était quelques mois plus tôt – il y a une éternité ! Ce matin-là, il
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devait empêcher la Kralaane de provoquer un raz-de-marée.
Aujourd’hui, ce qui l’attend lui paraît autrement plus redoutable
que d’affronter la Bête des Profondeurs !
Cyd s’est accroupi. Cham escalade l’une de ses pattes et, en
s’accrochant à ses écailles, se hisse sur son dos. Dès que le garçon
est solidement installé, le dragon se ramasse sur lui-même, prend
son élan et décolle.
Les magiciennes suivent des yeux le jeune sorcier et sa monture,
qui s’éloignent dans le crépuscule. Puis, traçant dans les airs des
arabesques magiques, elles psalmodient :
— File, flèche de lumière ! Et que ta pointe noire…
— … pénètre au cœur de la noirceur !
La forêt d’ossements
Debout au bord de la falaise, Dhydra regarde disparaître dans la
nuit le dragon blanc et le garçon accroché à son dos.
« Cham, pense-t-elle, espérais-tu me tromper ? Croyais-tu que je
n’avais pas vu venir les deux oies sauvages ? L’heure de ce combat
sonne plus tôt que je ne l’aurais voulu. Mais tu as l’aide de Cyd et
des magiciennes. Va, mon fils ! Moi aussi, je suis avec toi. »
Elle lève la main. Dans sa paume luit le miroir, cadeau de Selka
quand elle n’était encore qu’une enfant. Un tout petit objet, mais si
précieux, chargé de la magie des dragons ! Un fin rayon jaillit de la
surface de verre. Le trait de lumière traverse l’espace. À l’instant où
il touche la nuque de Cham, le garçon sent une douceur inattendue
se répandre dans son corps.
— Maman…, souffle-t-il. J’ai promis de n’être jamais ni comme
Eddhor ni comme Darkat. Mais il y a en moi un peu de leur noir
pouvoir. Assez, peut-être, pour empêcher leurs noirs projets.
Et, tandis que sa monture fonce à grands battements d’ailes vers
le Royaume des Dragons, il ferme les yeux et se laisse emporter. À
son cou brille, protecteur, un minuscule point d’argent.
Une vaste presqu’île est rattachée à la forteresse des dragons par
une bande rocheuse. Ceux qui la découvriraient de loin croiraient
voir une forêt pétrifiée. Ne dirait-on pas de hauts arbres tordus, aux
troncs blanchis, aux branches dénudées ? Là dorment les squelettes
des dragons morts, paisibles et superbes. La pluie, le soleil et le vent
les ont lavés, lissés ; ils leur ont donné de douces teintes d’ivoire.
Pour tous les dragons, c’est un lieu sacré.
Or, cette nuit, une créature maudite veut détruire cette paix,
souiller cette beauté. Les dragons veillent, entourant leur cimetière
d’une muraille vivante. La lumière de la lune allume sur leurs
écailles des reflets rouges, verts, violets. Tous fouillent des yeux la
voûte nocturne, sans rien y distinguer. Seule une odeur détestable
leur indique que l’ennemie est proche. Selka, dressée près de Nhâl,
fronce les naseaux :
« La voilà. »
Sur un signe de l’Ancien, une clameur s’élève, jaillie de mille
gorges :
« HorlorGorom ! Arrière, démon ! »
En réponse, un ricanement railleur roule longuement au-dessus
de leurs têtes levées, comme si les quatre coins du ciel s’en
renvoyaient l’écho.
De nouveau, les dragons mettent toute leur vigueur dans la
formule, d’habitude infaillible :
« HorlorGorom ! »
De nouveau, le ricanement leur répond. Tout près, cette fois. Les
dragons en sentent passer sur eux l’onde sonore, tandis que l’odeur
de métal et de suie leur emplit les narines. La strige est là ! Elle a
osé pénétrer dans leur cimetière !
« Défendez les squelettes ! » lance Nhâl. Chaque dragon s’envole
alors et se met à virevolter autour des ossements, brassant
frénétiquement l’air de ses ailes immenses, lançant des sorts de
protection à la force de son esprit.
Un instant, l’odeur semble s’éloigner. Puis elle revient.
Impossible cependant de la situer avec précision. Nhâl enrage et se
désespère : comment lutter contre un adversaire impalpable, qui
n’est même pas une ombre ?
Un cri d’horreur s’élève soudain au-dessus du cimetière : l’un des
plus grands squelettes vacille, ses os se disloquent. Les dragons
convergent aussitôt vers lui, tentent de rattraper les ossements
qu’un être invisible est en train d’emporter en une gigantesque
brassée. Un souffle puant les repousse, ils sont projetés les uns sur
les autres. Une énergie maudite est à l’œuvre, plus puissante que
leur magie la plus puissante.
À l’instant où ils croient tout perdu, un trait de lumière jaillit de
l’horizon. On dirait une flèche gigantesque, dont la pointe est d’un
noir intense.
« Quelle extraordinaire métamorphose ! » s’étonne Nâhl.
Car, sous ses yeux, la flèche blanche redevient dragon, et sa
pointe noire un jeune humain le chevauchant.
Un combat acharné commence aussitôt entre les nouveaux venus
et du rien qui se confond avec la nuit. Mais ce rien est redoutable, il
a des griffes et des crocs. Il arrache à son adversaire des écailles
argentées, qui retombent vers le sol telles des étoiles clignotantes.
« Cyd ! crie Selka. Cyd, tiens bon ! »
Le sort des dragons se joue là ; ils ne peuvent plus que soutenir
de leur pouvoir mental leurs alliés inattendus. Ceux-ci résistent, et
la confiance revient peu à peu au peuple des dragons. Jusqu’à
l’instant où le dragon blanc est repoussé avec tant de violence qu’il
manque de s’écraser au milieu du cimetière.
Mille gorges lâchent une clameur de désespoir. Aussitôt, le
dragon blanc reprend sa forme de flèche. Le garçon, de nouveau, en
est la pointe. Aussi rapide que l’éclair, la flèche s’enfonce au cœur
du rien. Un curieux tintement résonne. Une étincelle jaillit, qui
illumine les contours de l’ennemie jusqu’alors invisible. La pointe
noire de la flèche a heurté le diamant ! Le diamant autour duquel la
strige a été façonnée ! Les dragons sont libérés du sortilège
d’aveuglement.
« HorlorGorom ! » clament-ils.
Et leur cri roule longuement dans le ciel, tel un grondement de
tonnerre.
D’un seul mouvement, ils se jettent sur l’intruse. Celle-ci leur
échappe. Dans sa fuite, elle abandonne les ossements qu’elle
s’apprêtait à dérober. Ils retombent en pluie à la surface de la mer,
où les vagues murmurantes les accueillent comme pour les bercer.
Une lueur pâle monte à l’horizon. La nuit s’achève. Une nuit qui
aurait pu être un désastre. Par bonheur, le dragon blanc et son jeune
dragonnier sont intervenus à temps. La strige a été repoussée.
Cham a l’impression de se mouvoir au milieu d’un rêve. Il est
environné de dragons sauvages plus magnifiques les uns que les
autres. Près de lui, Selka et Cyd échangent des propos mystérieux
dans cette langue dont le garçon ne connaît que des bribes.
Enfin, la dragonne verte se tourne vers lui : « Je suis fière de toi,
Cham. Mon fils n’aurait pu avoir un meilleur dragonnier. Que Cyd
se soit changé en une flèche blanche dont tu étais la pointe, cela
prouve combien votre entente est profonde. Mais, dis-moi, par quel
sortilège es-tu venu à bout de ce démon ? » Les dragons qui les
entourent tendent le cou pour entendre la réponse.
Très intimidé, Cham balbutie :
— C’est que… je suis un peu sorcier, et…
« Je sais, le coupe Selka. Sans cela, tu n’aurais pu toucher le cœur
de la créature. Tu n’es pourtant guère expérimenté. »
— J’ai réussi grâce aux magiciennes. Avec le peu que je savais
faire, elles ont imaginé un sortilège. Il paraît que j’ai un don pour
les mélanges. L’autre jour, sans le vouloir, je me suis transformé en
coq-mouette-aigle. C’est ce qui leur a donné l’idée. Elles ont
concocté un sort avec une mixture de formules : celles pour changer
l’eau en sang et un bâton en serpent, celle pour faire pousser des
épines empoisonnées… C’est cet alliage de sang, de venin et de
poison qui a redonné au diamant son éclat. Mais moi seul pouvais
lancer le sortilège ; ce sont des trucs de… euh… de magie noire.
Il a baissé la voix pour prononcer les derniers mots, vaguement
honteux. La réaction des dragons le rassure. Les énormes créatures
poussent un rugissement de joie si formidable que le sol tremble
sous les pieds du garçon.
« Félicitations, jeune dragonnier-sorcier ! lui dit Selka. Le peuple
des dragons t’est infiniment reconnaissant. Imagine, si la strige
avait réussi ! Les Addraks auraient pu créer des monstres comme
jamais il n’en a existé, et… »
Une exclamation d’effroi l’interrompt. L’un des dragons qui
s’occupaient de ramasser les ossements tombés à la mer surgit,
consterné :
« Le squelette n’est pas complet ! Il manque une griffe… »
Épilogue
Deux jours et deux nuits se sont écoulés depuis que la strige a
quitté la Citadelle Noire. Appuyé aux créneaux, au sommet du
donjon, Darkat guette son retour. Les cheveux au vent, dans le jour
qui se lève à peine, il scrute l’horizon grisâtre. Soudain, il ressent
une chose étrange : sa main de pierre… Elle est chaude ! C’est un
signe ! La créature a réussi ! Elle lui rapporte des ossements de
dragons !
Jubilant, le jeune sorcier lève cette main pétrifiée. Grâce à
l’énergie magique qu’elle contient, il n’a qu’un ordre à donner, et la
strige traversera l’espace à la vitesse de l’éclair. Darkat a une telle
hâte d’utiliser les sortilèges qu’il a créés ! Enfermé dans la crypte,
près du tombeau d’Eddhor, il a élaboré les formules les plus noires,
les plus puissantes jamais conçues par un sorcier. Il va faire du
vivant avec du mort. Il va créer des êtres de cauchemar : les Dragons
Morts !
La paume tournée vers le large, il lance un appel mental.
Aussitôt, la strige jaillit d’entre les nuages. Puis, déployant ses
ailes de fumée, elle plane un instant au-dessus du donjon avant de
se poser.
Un doute s’insinue alors dans l’esprit du jeune sorcier. Où sont
les ossements dont elle devrait être chargée ?
La créature change d’apparence, prend sa forme de serpent.
Dressée sur ses anneaux couleur de suie, elle ouvre la gueule et
crache aux pieds de son maître ce qu’elle a rapporté. Un objet dur,
effilé, recourbé, rebondit sur les dalles.
Darkat le regarde, atterré.
Une griffe. Ce n’est qu’une griffe.
— Est-ce là tout ? demande-t-il d’une voix rauque.
La strige émet un sifflement affirmatif. Elle se roule en boule,
déploie de nouveau ses ailes de dragon et s’envole. Le sorcier la suit
des yeux, muet, jusqu’à ce qu’elle ait rejoint son antre, au pied de la
falaise. Un vertige le prend. Que va-t-il dire au Grand Maître ?
« Combien de ces Dragons Morts crois-tu pourvoir créer ? » lui a
demandé le vieillard, lors du dernier Conseil. Et Darkat, sûr de lui, a
répondu : « Autant que j’aurai d’os à ma disposition. Trente,
quarante, peut-être davantage. »
La fureur, à présent, monte en lui. Son plan était parfaitement
conçu. Il n’aurait jamais dû échouer.
« Le dragon blanc…, songe-t-il. Serait-il intervenu ? Est-il déjà
assez puissant ? »
Ah ! Pourquoi la strige ne l’a-t-elle pas détruit dans l’œuf ?
Fou de rage et de déception, Darkat ramasse la griffe et se
précipite dans l’escalier. Il faut qu’il se recueille auprès de son père
avant d’affronter le Conseil des Sorciers.
La statue de marbre noir luit à la lumière magique des
chandelles. Darkat s’effondre contre le sarcophage. Il serre si fort la
griffe dans sa main que la pointe acérée lui perce la paume.
Le jeune sorcier croit alors entendre dans sa tête la voix
d’Eddhor :
« Ne te désole pas, mon fils. Une griffe est bien plus riche en
pouvoir qu’un os. »
— Je n’en ai qu’une…, murmure-t-il.
« Tu n’en as qu’une. Mais les sortilèges que tu as conçus vont
faire de cet unique morceau de dragon mort un être d’une puissance
inimaginable. Un monstre comme personne n’en a jamais vu, ni les
humains ni les dragons. »
Darkat ouvre la main. Il contemple la griffe qui y repose, rougie
de son sang. Il lui semble soudain que les murs de la crypte
s’effacent. Il est sur un promontoire rocheux, battu par les vents.
Près de lui se dresse une créature gigantesque, noire comme la nuit,
aux yeux de flammes, aux larges ailes décharnées, aux longues
griffes tranchantes.
Presque aussitôt, la vision disparaît.
Cependant, le jeune sorcier a repris confiance. Une seule
créature, certes, mais si redoutable qu’elle sèmera l’épouvante sur
son passage. Personne ne lui résistera. Et lui, Darkat, sera son
maître.
Il l’appellera…
Il l’appellera le schrik !
Frémissant de fierté et d’impatience, Darkat élève la griffe dans
sa main ouverte. Puis il la dépose sur la lame de l’épée que le gisant
tient entre ses poings, sur Ténébreuse. D’une voix venue du fond de
sa gorge, il entame la récitation de ses sortilèges.
_____ EXTRAIT _____
Retrouve vite Cham et Nyne
dans la suite des aventures de
Tome 15
L’envol du schrik
_____ EXTRAIT _____
Après l’étrange combat que Cham a mené contre la strige, au
Royaume des Dragons, le garçon ne sait plus que penser. Certes, il
s’est battu en compagnie de Cyd, son dragon, et avec l’aide des
magiciennes. Le sortilège qui a repoussé la créature de fumée, ce
sont elles qui l’ont concocté. Il n’empêche. Cham s’est servi d’un
mélange de formules… de magie noire !
« Des formules que Darkat m’a enseignées », songe-t-il, tandis
que Cyd, à grands coups d’ailes, les ramène vers l’île aux Dragons.
En-dessous d’eux, la mer roule sa houle grise, où les premières
lueurs du jour allument des reflets roses. La monture ailée file à
une vitesse prodigieuse. Pourtant, le garçon a la bizarre impression
de vivre un voyage immobile. Depuis qu’ils ont décollé de l’île –
n’était-ce pas la veille au soir ? –, le temps semble avoir pris une
autre dimension. Leur bataille nocturne a-t-elle duré quelques
minutes ou plusieurs heures ? Il ne saurait le dire. Ils sont partis au
coucher du soleil, ils reviennent à l’aube. Ne s’est-il vraiment écoulé
qu’une seule nuit ? Perplexe, il interroge Cyd :
— Le Royaume des Dragons, à quelle distance est-il d’Ombrune et
de notre île ?
La réponse ne l’éclaire pas beaucoup :
« La distance varie selon qu’on est un humain ou un dragon… Au
matin, nous serons de retour. »
Cham a hâte de retrouver sa mère et les magiciennes, de leur
confier des questions trop lourdes pour lui : que vont faire les
sorciers de la griffe volée aux dragons ? Vont-ils en tirer cet être
terrifiant dont parlaient les élusims, un Dragon Mort ? Comment
lutter, alors, contre un monstre d’un genre inconnu ?
Avec un soupir, il s’allonge sur le cou de sa monture ailée et se
laisse emporter. Le vent lui siffle aux oreilles. Il devrait être à moitié
gelé. Or, il est enveloppé dans la tiédeur d’une bulle invisible. Sans
doute émane-t-elle du dragon.
Il revient à son autre préoccupation : sera-t-il obligé, désormais,
d’utiliser la magie noire chaque fois qu’il luttera contre les
Addraks ? Cette idée l’angoisse. Selka elle-même, après l’avoir
félicité, a eu des mots curieux : elle l’a appelé « jeune dragonnier-
sorcier ».
« Je veux être dragonnier, pas sorcier ! » rumine-t-il, tandis que
l’île aux Dragons apparaît enfin devant eux.
Cyd ralentit. Cham sent de nouveau sur son visage la fraîcheur de
l’air, il retrouve l’odeur salée des embruns. La bulle qui le protégeait
s’est dissoute.
Le dragon franchit le rebord de la falaise et se pose avec une
lenteur majestueuse.
Dhydra et les magiciennes guettaient anxieusement ce retour.
Elles se précipitent.
— Eh bien ? Avez-vous réussi ? les interroge aussitôt Dhydra.
— La mixture de sortilèges s’est-elle…
— … montrée efficace ? s’enquièrent Isendrine et Mélisande.
Chacun à leur manière, le garçon et le dragon font le récit de cette
nuit dramatique. Tout en les écoutant, Dhydra observe Cyd. Quelle
magnifique créature ! Comment, en si peu de temps, le dragonneau
a-t-il pu devenir ce dragon à la musculature puissante, aux griffes
tranchantes, aux ailes immenses ?
Cependant, le dragon blanc et son jeune maître ne reviennent pas
triomphants. Si leur intervention a empêché le pire, elle s’est tout
de même soldée par un échec. Cham ne s’en console pas.
Sa mère s’efforce de le réconforter :
— Une seule griffe ! Imagine si la strige avait rapporté aux
sorciers addraks une brassée d’ossements !
C’est aussi ce que lui répètent les magiciennes :
— Même s’ils arrivent à créer du vivant avec du mort..
— … ils ne feront pas une armée d’une griffe unique !
Dhydra renchérit :
— Vous avez agi au mieux. Sans vous, le pays était perdu. La
guerre qui s’annonce sera très dure. Nous devrons affronter un
deuxième démon, plus terrible encore que la strige. Mais nous ne
sommes pas seuls. Souviens-toi ! Le Libre Peuple est notre allié.
Nastrad, leur chef, est un grand chaman. Et il y a Cyd ! Jamais nous
n’avons eu à nos côtés un dragon aussi extraordinaire !
Tout cela est vrai. Cependant, Cham n’est pas convaincu. Et il a
un autre souci. Il garde en mémoire cette phrase qui lui donne des
frissons. Nastrad l’a écrite, les magiciennes l’ont répétée : « Contre
la magie noire, il faut parfois user de magie noire. » Cette nuit, c’est
ce qu’il a fait. Il en a été capable parce qu’il a du sang addrak dans
les veines. Sa mère et sa sœur en ont aussi. Mais lui seul a reçu
l’enseignement d’un sorcier. Et si, à cause de ça, il était à jamais
contaminé par ce noir pouvoir ?
Notes
[←1]
Lire La nuit des élusims (Les dragons de Nalsara, n° 4).
[←2]
Lire La Bête des Profondeurs (Les Dragons de Nalsara,
n° 5).