Prostitution en Midi toulousain (XIIIe-XVIe)
Prostitution en Midi toulousain (XIIIe-XVIe)
(XIIIe-XVIe siècles)
Agathe Roby
La préparation d’une thèse est une expérience unique en son genre : si son but
premier est de se former à la recherche par la recherche, son caractère initiatique
transforme également l’individu, tant d’un point de vue intellectuel que personnel.
Parcours parfois semé d’embûches, cette première recherche a été surtout un moment de
profond enrichissement auquel ont contribué de nombreuses personnes qu’il convient de
remercier ici.
Pour son aide indéfectible, je tiens à remercier en premier lieu Sophie Brouquet, qui
depuis mes premiers pas en master il y a sept ans, s’est toujours montrée disponible et à
l’écoute, bien plus que ce que ne l’exigeait sa fonction de directrice. Si elle m’a initiée au
métier d’historienne, par sa passion et sa connaissance pointue des sources du Midi
toulousain, elle m’a aussi communiqué le goût de transmettre l’histoire auprès de tous les
publics.
Une jeune recherche est rythmée par des moments et des espaces divers : les
archives ont été mon premier lieu d’ancrage, je remercie ainsi tous les centres d’archives
du Midi toulousain et leurs conservateurs en chef qui m’ont accueillie et systématiquement
conseillée. Un merci particulier à François Bordes, pour sa bienveillance et sa sympathie et
pour m’avoir toujours épaulée dans l’ensemble de mon parcours.
Si les archives ont été logiquement mon premier point de chute, la Bibliothèque des
Études Méridionales a été mon principal port d’attache, en tant que monitrice d’abord, puis
en tant que lectrice. La fréquentation assidue de ce lieu tient bien sûr à sa documentation
régionale riche mais aussi à ses habitués. Ainsi voulais-je remercier ses habitants, pour les
moments de discussions, de travail, mais aussi de détente qui ont permis à cette thèse de se
faire dans un climat serein : aux tenanciers de la maison Monique Foissac et Jean-Loup
Abbé, et à ses occupants : aux monitrices de ces cinq dernières années, à Christophe, Yoan,
et surtout à Guilhem Ferrand, pour nos longues discussions, ses conseils, et pour sa
disponibilité, à tous les doctorants et doctorantes médiévistes avec qui j’y ai fait un bout de
1
traversée et particulièrement à Anaïs, à Camille, nos journées rédaction et ses petits en-cas
sucrés, et à Julien pour nos sept ans de voyage en commun.
Si cette thèse a permis une excursion dans la période médiévale, elle a été
également un moment d’engagement universitaire autour du doctorat. Ainsi, mes
remerciements vont à mes camarades élus doctorants de la Commission Recherche et des
Écoles Doctorales de l’Université de Toulouse : à ceux de la première heure, devenus
amis : Clément, Elsa, Étienne, Fred, Fanny, Marc et Marine et à ceux de mon second
mandat à la Commission Recherche : Annelise, Aurélie, Clair, Fabien, Laurent, Sarah,
Sandra et Sébastien. Merci à eux pour toutes les actions que nous avons menées et pour me
permettre encore de croire qu’avec de la détermination et grâce à l’action collective
l’université peut changer et devenir plus juste.
Enfin, cette traversée n’aurait pas été possible sans le soutien amical et familial de
nombreuses personnes. À mes camarades de master, Anaïs, Claire, Jérémy, Marie-Kiou,
Mehdi, Petra et Sylvain pour leurs encouragements répétés, mais aussi à ma famille et à
tous ceux qui ont toujours été là. Un merci particulier à mon conjoint Pierre pour m’avoir
2
toujours poussée à aller plus loin et fait taire mon manque de confiance et à Aurélie pour
ses relectures.
3
4
Table des abréviations
AD : Archives Départementales
AM : Archives Municipales
BM : Bibliothèque Municipale
5
6
Table des figures
Figure 1 : Le Midi toulousain .............................................................................................. 21
Figure 5: Un hypothétique bordel rue Grand Selve au début du XIVe siècle .................... 218
Figure 10: Les différents emplacements de bordels à Albi XIVe-XVIe siècle .................. 227
Figure 11: Une maison de prostitution à Montauban au XVIe siècle ................................ 228
Figure 12: Situation géographique de la Grande Abbaye et des nouveaux lieux proposés
pour installer le bordel public de Toulouse ....................................................................... 234
Figure 16: La présence de prostituées dans les rues de Toulouse ..................................... 254
7
Figure 20: Les hôtelleries de Toulouse vers 1440-1450 selon Philippe Wolff ................. 272
Figure 21: Une nonne cueillant des pénis en marge du Roman de la Rose, Bibliothèque
nationale de France, Français 25526, fol. CVIv ................................................................ 308
8
INTRODUCTION GÉNÉRALE
Puta sembla leo d’aitan :
fers es d’ergueill al comensan,
mas pues quan n’a fag son talan,
tro que son mil, no-s prez’ un gan.
quar soven per putia
put la metritz
cum fai per bocaria
carnils poiritz.
11
12
Introduction
Souvent considérée comme une activité anhistorique, tant elle est présente
dans toutes les civilisations, la prostitution n’en est pas moins un phénomène qui évolue et
prend des formes diverses au fil des siècles. Lorsque l’on évoque sa forme organisée, ce
sont les exemples de l’Antiquité ou du XIXe siècle qui viennent immédiatement à l’esprit.
Durant la période antique, une prostitution sacrée existe, associée à différents cultes
religieux, ses pratiques et son organisation divergent en fonction des lieux où elle se
développe. Les prostituées sacrées sont généralement des esclaves, mais à Athènes, elles
sont accueillies dans des établissements municipaux distincts de l’espace privé (oikos),
tandis qu’à Rome, elles travaillent dans des lupanars indiqués par une bougie 1. À Paris, au
XIXe siècle, la prise en charge du commerce charnel par les autorités est matérialisée par la
mise en place de maisons closes, bien connues grâce à la littérature de l’époque. Conçues
dans l’optique de lutter contre le péril vénérien, elles sont également un moyen pour la
Préfecture de Police de limiter la vénalité en des espaces clairement identifiés, afin de
mieux la contrôler2.
Pourtant, il existe d’autres exemples, moins connus, qui sont tout aussi pertinents
pour analyser la manière dont les sociétés organisent la vénalité. En effet, durant le second
Moyen Âge, le commerce charnel connaît un changement important matérialisé par
l’instauration de bordels publics, justifiés par la nécessité d’instaurer un lieu destiné à
canaliser les amours vénales. Cette prostitution institutionnalisée apparaît dans un contexte
de développement urbain et, dans le Sud du royaume, de réapparition du modèle du
consulat. Ce dernier, dans une optique de police urbaine, cherche à encadrer la prostitution
en accord avec la royauté et l’institution ecclésiastique.
1
Marella NAPPI, Claude CALAME, Professionnelles de l’amour : antiques & impudiques, Paris, Belles lettres,
2009.
2
Lola GONZALEZ-QUIJANO, Capitale de l’amour : filles et lieux de plaisir à Paris au XIX e siècle,
Vendémiaire, Paris, 2015.
13
ou à des ouvrages très généraux décrivant la prostitution depuis l’aube de l’humanité 3.
C’est à la fin des années 1970 qu’elle devient un véritable objet historiographique pour une
poignée de chercheurs en lien avec les nouveaux centres d’intérêt issus de l’essor de
l’histoire sociale, des mentalités, culturelle et anthropologique4. Cet intérêt pour le
commerce charnel s’inscrit dans les années 1970-1980 dans un mouvement plus large de
développement de l’histoire des femmes, en lien avec le féminisme qui se développe dans
le monde occidental. Pour la période médiévale, si l’on peut mentionner les conférences
d’Eileen Power (1889-1940) publiées de manière posthume 5, c’est Georges Duby qui est
l’un des premiers à chercher à donner la parole à cette moitié de l’humanité qu’il juge trop
souvent oubliée6. En ce sens, il dirige avec Michelle Perrot dans les années 1990 l’édition
de tomes de synthèse sur l’histoire des femmes, le tome sur le Moyen Âge est dirigé par
une grande spécialiste du sujet : Christiane Klapisch-Zuber7. Si les travaux de Georges
Duby ont donné une impulsion forte à l’étude des femmes de la période médiévale, ses
travaux sont aujourd’hui contestés, lui-même confesse ne pas avoir réussi à leur donner
réellement la parole tant ces dernières sont cachées derrière des sources masculines8.
Dans un premier temps, l’histoire des femmes s’intéresse peu aux prostituées, les
travaux à ce sujet se concentrant en France principalement sur l’histoire ouvrière dont
Michelle Perrot est l’une des grandes spécialistes. À la même époque, l’essor de l’étude de
la sexualité, impulsée notamment par les travaux de Michel Foucault9 et de Jean-Louis
Flandrin10, et le succès que connaît l’étude de la marginalité dans les années 1970-1980,
participent à l’apparition des recherches sur les amours vénales. Parmi eux, rappelons
3
Raphaël Bienvenu SABATIER, Histoire de la législation sur les femmes publiques et les lieux de débauche,
Paris, J.P. Roret, 1828. Paul LACROIX, Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis
l’Antiquité la plus reculée jusqu’à nos jours, Bruxelles, J. Rosez, 1861.
4
Timothy J. GILFOYLE, « Prostitutes in History: From Parables of Pornography to Metaphors of Modernity »,
The American Historical Review, février 1999, vol. 104, no 1, p. 117.
5
Eileen POWER, Les femmes au Moyen Âge, Paris, Aubier Montaigne, 1979.
6
Georges DUBY, Le Chevalier, la femme et le prêtre: le mariage dans la France féodale, Paris, 1981. Mâle
Moyen Âge : de l’amour et autres essais, Paris, Flammarion, 1987. Dames du XIIe siècle, Paris, Gallimard,
1995.
7
Christiane KLAPISCH-ZUBER, Histoire des femmes en Occident. 2 : le Moyen Âge, Paris, Plon, 1991.
8
Au sujet des travaux de Georges DUBY sur les femmes, voir l’article de Michelle PERROT, « Georges Duby
et l’imaginaire-écran de la féminité », CLIO. Histoire, femmes et sociétés, 1er novembre 1998, no 8.
9
Michel FOUCAULT, Histoire de la sexualité, Paris, Gallimard, 1976-1984.
10
Jean-Louis FLANDRIN, « Contraception, mariage et relations amoureuses dans l’Occident chrétien »,
Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1969, vol. 24, no 6, p. 1370-1390. « Mariage tardif et vie
sexuelle : discussions et hypothèses de recherche », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1972,
vol. 27, no 6, p. 1351-1378. Le sexe et l’occident : évolution des attitudes et des comportements, Paris, Éd. du
Seuil, 1981.
14
l’importance des travaux de Bronislaw Geremek qui a consacré une partie de ses
recherches aux marginaux parisiens, et plus largement à la criminalité et au vagabondage11.
11
Bronisław GEREMEK, « Criminalité, vagabondage, paupérisme : la marginalité à l’aube des temps
modernes », Revue d’histoire moderne et contemporaine, septembre 1974, t. XXI, p. 337-375. Les
Marginaux parisiens aux XIVe et XVe siècles, Paris, Flammarion, 1976. « Le marginal », Jacques LE GOFF
(dir.), L’Homme médiéval, Paris, Seuil, 1989, p. 381-413.
12
Alain CORBIN, Les Filles de noce : misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle, Paris, Flammarion, 1978.
13
Erica-Marie BENABOU, Pierre GOUBERT (éd.), La prostitution et la police des mœurs au XVIII e siècle,
Paris, Perrin, 1987.
14
Jacques ROSSIAUD, La prostitution médiévale, Paris, Flammarion, 1988. Le livre regroupe un article des
Annales paru en 1976 et un essai de 1984 : « Prostitution, jeunesse et société dans les villes du Sud-Est au
XVe siècle », Annales, Économies, Sociétés, Civilisations, 1976, vol.31, n°2, p. 289-325. La prostituzione nel
medioevo, Rome, Laterza, 1984.
15
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society : the history of an urban institution in Languedoc,
Chicago, Londres, University of Chicago press, 1985.
16
Richard TREXLER, « La prostitution florentine au XVe siècle », Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations, 1981, vol. 36, no 6, p. 983-1015. Paul LARIVAILLE, La Vie quotidienne des courtisanes en Italie
au temps de la Renaissance : Rome et Venise, XV e et XVIe siècles, Paris, Hachette, 1975. Raphaël
CARRASCO (dir.), La prostitution en Espagne: de l’époque des rois catholiques à la IIe République, Paris,
France, les Belles lettres, 1994.
17
James Arthur BRUNDAGE, « Prostitution in the Medieval Canon Law », Journal of Women in Culture and
Society, 1976, vol. 1, no 4, p. 825-845. Law, sex, and Christian society in Medieval Europe, Chicago,
University of Chicago press, 1987. Vern L BULLOUGH, James Arthur BRUNDAGE, Sexual practices & the
medieval church, Buffalo, New-York, Prometheus Books, 1982.
18
Entre autre Edmond PÉLISSIER, « Le « Castel Joyos » de Pamiers », Bulletin périodique de la Société
Ariégeoise des sciences, lettres et arts, 1908, vol. 11, no 5, p. 296-299. Edmond CABIÉ, « Règlements de
police municipale de la ville de Castres faits par les consuls et leurs conseillers et publiés par le crieur public,
en 1373 et 1375 », Revue du département du Tarn, 1891, p. 318-323. Jacques CHIFFOLEAU, Les justices du
pape: délinquance et criminalité dans la région d’Avignon au quatorzième siècle, Paris, Publications de la
Sorbonne, 1984. Leah OTIS-COUR, « La répression des infractions contre l’ordre moral à Pamiers à la fin du
Moyen Âge : le jeu et le blasphème », Conformité et déviances au Moyen Âge, Colloque de Montpellier, 25-
15
Ces études sont essentielles pour comprendre le fonctionnement de la prostitution
médiévale et les travaux menés par Leah Otis et Jacques Rossiaud ont particulièrement
étayé cette thèse. Leah Otis, souvent considérée comme une historienne du droit, a fait un
travail considérable pour brosser socialement une grande partie du phénomène
prostitutionnel languedocien. Bien qu’elle se concentre en grande partie sur la prostitution
publique et la manière dont les autorités répriment tout commerce charnel en dehors de ce
cadre, sa recherche a permis d’une part d’établir une chronologie fine de
l’institutionnalisation de la prostitution, et d’autre part de recenser une très grande partie
des documents traitant de la vénalité languedocienne. Jacques Rossiaud a, quant à lui,
ancré sa recherche sur la prostitution rhodanienne dans une réflexion sur la manière dont le
corps et la sexualité sont pensés par la société de la fin du Moyen Âge. En 2010, il publie
une synthèse regroupant tous les travaux concernant la prostitution médiévale
occidentale19. Il y décrit une histoire de la prostitution encore à défricher, en particulier son
pan non institutionnel, qui, faute de sources abondantes, a peu été abordée par les
historiens.
27 novembre 1993, Montpellier, Publications de l’Université Paul Valéry Montpellier III, n˚ 2, 1995, p.
273-286.
19
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales : la prostitution en Occident, XII e-XVIe siècle, Paris, Aubier, 2010.
20
Joan SCOTT, « Genre : Une catégorie utile d’analyse historique », Les Cahiers du GRIF, 1988, vol. 37, no 1,
p. 125-153.
21
De nombreux ouvrages retracent la manière dont le genre a été utilisé en sciences humaines et sociales :
CENTRE DE RECHERCHE HISTORIQUE SUR LES SOCIÉTÉS ET CULTURES DE L’OUEST, Le genre face aux
mutations : masculin et féminin, du Moyen Âge à nos jours, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2003.
RÉSEAU INTERUNIVERSITAIRE ET INTERDISCIPLINAIRE NATIONAL SUR LE GENRE, Le genre comme catégorie
d’analyse: sociologie, histoire, littérature, Paris, 2003. Caroline JEANNE, « La France : une délicate
appropriation du genre », Genre & Histoire, [en ligne], [Link] décembre 2008,
n°3.
16
objet d’échange élaboré par et pour les hommes, l’ensemble des relations sexuelles
impliquent alors une transaction économique plus ou moins explicite22.
Aujourd’hui, les recherches sur la prostitution s’inscrivent dans des études plus
globales sur la sexualité et sa répression et replacent la vénalité dans l’analyse des relations
matrimoniales et extra-matrimoniales, la prostitution est alors conçue comme une activité
plurielle qui ne recouvre pas une mais plusieurs réalités25.
22
Paola TABET, « Du don au tarif. Les relations sexuelles impliquant compensation », Les Temps Modernes,
mai 1987, no 490, p. 1-53. La grande arnaque: sexualité des femmes et échange économico-sexuel, Paris,
l’Harmattan, 2004.
23
James Arthur BRUNDAGE Vern L BULLOUGH, Handbook of medieval sexuality, New York, Garland, 1996.
Eukene LACARRA LANZ (dir.), Marriage and sexuality in medieval and early modern Iberia, New York,
2002. Philip SOERGEL (dir.), Sexuality and culture in medieval and Renaissance Europe, New York, AMS
Press, 2005. Albrecht CLASSEN (dir.), Sexuality in the Middle Ages and the early modern times : new
approaches to a fundamental cultural-historical and literary-anthropological theme, Berlin, New York, W.
de Gruyter, 2008. PEAKMAN Julie (dir.), A cultural history of sexuality, Oxford, 2011.
24
Ruth Mazo KARRAS, Common women: prostitution and sexuality in Medieval England, New York, Oxford
University Press, 1996. « Prostitution and the Question of Sexual Identity in Medieval Europe », Journal of
Women’s History, 1999, vol. 11, no 2, p. 159-177. From boys to men: formation of masculinity in late
medieval Europe, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2002. « Women’s Labors: Reproduction
and Sex Work in Medieval Europe », Journal of Women’s History, 2004, vol. 15, no 4, p. 153-158. Sexuality
in Medieval Europe : doing unto others, New York, Routledge, 2005. « The Regulation of Sexuality in the
Late Middle Ages: England and France », Speculum, 2011, vol. 86, no 04, p. 1010-1039. Unmarriages:
women, men and sexual unions in the Middle Ages, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2012.
25
Par exemple, Corinne LEVELEUX-TEIXEIRA, « Blasphème et sexualité (XIIIe-XVIe siècles) », Mariage et
sexualité au Moyen Âge: accord ou crise? : colloque international de Conques, Paris, Presses de l’Université
de Paris-Sorbonne, 2000, p. 301-315. Martine CHARAGEAT, Mariage, couple et justice en Aragon à la fin du
Moyen Âge, Paris, Atelier national de Reproduction des Thèses, 2003. La délinquance matrimoniale :
couples en conflit et justice en Aragon au Moyen Âge (XV e-XVIe siècle), Paris, Publications de la Sorbonne,
2011. Christine MEEK, Catherine LAWLESS (dirs.), Studies on medieval and early modern women. 4,Victims
or viragos?, Dublin, Four Courts Press, 2005. Barbara HANAWALT, The wealth of wives: women, law, and
economy in late medieval London, Oxford, Oxford University Press, 2007. Jésus Angel SOLORZANO
TELECHEA, « Justice et répression sexuelle sous la couronne de Castille », L’exclusion au Moyen Âge : actes
du colloque international organisé les 26 et 27 mai 2005 à l’université Jean Moulin, Lyon 3, Lyon,
Université Jean Moulin, Centre d’histoire médiévale, 2007, p. 167-186. Lisa M BITEL, Felice
LIFSHITZ (dirs.), Gender and Christianity in medieval Europe: new perspectives, Philadelphia, University of
Pennsylvania Press, 2008. Pierre J. PAYER, Sex and the new medieval literature of confession, 1150-1300,
Toronto, Pontifical Institute of mediaeval studies, 2009. Elizabeth L’ESTRANGE, Alison MORE (dirs.),
Representing medieval genders and sexualities in Europe : construction, transformation and subversion,
600-1530, Farnham, Surrey (GB) ; Burlington, Ashgate, 2011. John CHRISTOPOULOS, « Abortion and the
Confessional in Counter-Reformation Italy », Renaissance Quarterly, juin 2012, vol. 65, no 2, p. 443-484.
17
La présente recherche s’inscrit pleinement dans cette analyse genrée, ainsi que dans
la lignée des études sociales menées par Leah Otis et Jacques Rossiaud afin de rendre
compte des multiples facettes que révèle la vénalité médiévale.
Avant d’aller plus loin, il convient de préciser que travailler sur la prostitution
médiévale implique de calquer des termes contemporains à une réalité qui n’a pas de sens
au Moyen Âge26. En effet, les termes « prostituée », « se prostituer » ou « prostitution »
n’existent pas à cette période dans le sens où nous les entendons aujourd’hui, le commerce
charnel s’inscrivant dans une catégorie plus large comprenant tout ce qui touche à la
débauche. Ainsi, le verbe « se prostituer » et le terme « prostituée » n’apparaissent qu’au
XVIe siècle. Le mot « prostitution » est le mot le plus ancien du groupe, son utilisation est
avérée dès le milieu du XIIIe siècle : dérivé du latin prostitutio, il signifie jusqu’en 1530, le
fait de se livrer à la débauche27. Le verbe « se prostituer », compris comme le fait de livrer
une personne ou l’inciter à se livrer aux appétits charnels de quelqu’un pour un motif
d’intérêt, apparaît, quant à lui, dans les années 153028. Pourtant, son usage est effectif dès
XIVe siècle, il fait alors référence à la débauche et l’avilissement29. Enfin, le terme
« prostituée », définit comme une femme qui se livre à la prostitution, qui fait métier de
son corps en se donnant à quiconque la paie, apparaît quant à lui à partir de 159630.
Avant le XVIe siècle, les termes évoquant la prostitution font donc davantage
référence à la débauche que le fait de vendre des services sexuels, qu’ils soient mentionnés
en latin, en occitan ou ancien français. De plus, ces derniers se retrouvent très peu dans les
sources du Midi toulousain, les références au commerce charnel y étant bien plus floues.
Ainsi, l’expression « tenir quelqu’un » peut-être interprétée comme le fait de prostituer une
femme, mais aussi de l’entretenir en tant que concubine ; « connaître charnellement »
quelqu’un peut signifier avoir une relation sexuelle tarifée ou extraconjugale sans qu’un
échange monétaire intervienne. Les femmes apparaissent généralement sous l’appellation
de femmes de mauvaise vie, ou de vie dissolue. Elles peuvent alors être des concubines,
des adultérines, des prostituées ou simplement des femmes de peu de renommée. À ces
dénominations s’ajoutent les quolibets et autres insultes que l’on peut octroyer à ces
26
Ce constat est le même pour de nombreux phénomènes: Marvin HARRIS, « History and significance of the
emic/etic distinction », Annual Review of Anthropology, 1976, n° 5, p. 329-350.
27
Alain REY (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Les Dictionnaires LE ROBERT,
2012, p. 2837.
28
Idem.
29
D’après Le Grand Robert de la langue française, Montréal, Les Dictionnaires LE ROBERT, 1992, t. VII,
p. 846.
30
Alain REY (dir.), Dictionnaire historique…, [Link]., p.2837.
18
femmes : « garces », « putes », ou encore « bagassa31 » en occitan, pour ne citer que les
plus fréquentes. Le seul terme qu’il est possible de rapprocher de celui de prostituée est
celui en latin de meretrix. Les canonistes et théologiens l’utilisent au XIIe-XIIIe siècle lors
de débats autour de la définition et du traitement du commerce charnel. Néanmoins, à cette
époque, ce sont davantage la promiscuité et la débauche qui sont mises en avant pour
définir la prostitution que l’échange charnel en lui-même. Seul le terme meretrix publica
désigne clairement certaines prostituées médiévales : les prostituées publiques32.
Il est ainsi difficile d’approcher les pratiques prostitutionnelles quand ces dernières
ne sont pas clairement définies comme telles dans les sources médiévales. Pourtant, la
nécessité de dissocier les activités vénales des autres pratiques sexuelles considérées
comme relevant de la débauche s’impose afin de traiter correctement le phénomène
prostitutionnel. Si l’étude de l’ensemble des comportements sexuels jugés répréhensibles
par la société médiévale fait sens si l’on cherche à rester dans les catégories médiévales,
nous avons fait le choix de nous concentrer sur l’étude de la prostitution, entendue comme
un acte par lequel une personne accepte des rapports sexuels en échange d’une
rémunération, qui s’est révélé être un angle d’analyse pertinent pour appréhender la
manière dont est conçue et jugée la sexualité extraconjugale, mais aussi pour étudier un
phénomène propre à la prostitution : celui de la prise en charge par les autorités laïques de
la sexualité vénale dans le but de la contenir.
Le choix d’un Moyen Âge tardif étendu, qualifié de second Moyen Âge, s’est
révélé être pertinent pour l’analyse du commerce charnel dans le Midi toulousain ; il
s’explique par la nécessité d’étudier le phénomène prostitutionnel dans sa globalité.
Commencer au XIIIe siècle permet ainsi de montrer le changement qui s’opère au niveau
des discours sur le corps et la sexualité et de décrire l’apparition des prémices de la gestion
publique de la prostitution. Les XIVe et XVe siècles constituent, quant à eux, des moments
où le modèle de la prostitution institutionnalisée se développe et s’affirme par la création
d’espaces et de structures destinées à accueillir la vénalité. Le XVIe siècle permet enfin
d’observer comment le modèle de la prostitution médiévale est rejeté à l’aube de l’époque
31
Selon le dictionnaire Louis ALIBERT, Dictionnaire occitan-français des parlers languedociens, Institut
d'études occitanes, 1992 : bagassa, f. Prostituée, femme de mœurs légères; terme de mépris, imbécile.
32
Un article de Darren HOPKINS détaille plus précisément les différentes significations des mots relatifs à la
vénalité à l’époque médiévale : Darren HOPKINS, « Latin and late Latin puta « concubine, sexual sleeping
partner » and old French pute », Romance Notes, 2004, p. 3-10.
19
moderne. Le second Moyen Âge permet l’étude d’un cycle entier durant lequel la vénalité
et la sexualité extraconjugale bénéficient d’une place singulière.
Alors que Leah Otis s’était penchée sur le Languedoc dans son ensemble, une
recherche sur une zone géographique plus resserrée s’est imposée afin de pouvoir analyser
de manière plus précise le commerce charnel, permettant ainsi de changer d’échelle
d’analyse et d’approcher au plus près les pratiques prostitutionnelles ainsi que de procéder
à une recherche plus poussée en archives. Le Midi toulousain ne constitue ni une réalité
territoriale ni une entité administrative à la fin du Moyen Âge, mais une véritable zone
culturelle placée sous l’influence de Toulouse. De plus, l’étude du phénomène
prostitutionnel à l’échelle de ce territoire permet de confronter son inscription dans
différents tissus urbains : celui d’une capitale régionale, Toulouse, de villes de taille plus
modeste dont Albi, Castelnaudary, Castres, Foix, Montauban, Pamiers, Rodez pour ne citer
que les plus importantes, de villages situés dans un rayon d’une centaine de kilomètres
autour de Toulouse. La documentation importante qui s’y rapporte grâce à l’apparition du
Parlement de Toulouse au XVe siècle et au développement du consulat en fait un riche
terrain d’étude permettant d’approcher les différents aspects que revêt le commerce
charnel. Cette zone géographique permet d’analyser le développement et l’encadrement de
la vénalité dans des cadres institutionnels différents, les autorités variant d’une localité à
l’autre33. Le phénomène prostitutionnel se développe aussi bien sous la tutelle de consulats
que de seigneurs laïcs ou ecclésiastiques. La variation des échelles d’analyse 34 permet
également de percevoir la différence entre milieu rural et urbain dans la gestion publique
de la prostitution et son ancrage géographique35.
33
François BABY, Histoire de Pamiers, Pamiers, Syndicat d’initiatives, 1981. Jean-Louis BIGET, Albi et
l’Albigeois, Ve-XVe siècles, Doctorat d’Etat, 1993. Histoire d’Albi, Toulouse, Privat, 2000. Gabriel de
LLOBET Philippe WOLFF, Foix médiéval : recherches d’histoire urbaine, Foix, Société ariégeoise des
sciences lettres et arts, 1970. Julien PECH, Castres et sa commune : de la fin du deuxième âge du Fer à la fin
de l’Ancien Régime, bilan des connaissances et perspectives de recherches, mémoire de master sous la
direction de Nelly Pousthomis-Dalle et Michel Passelac, Toulouse, Université Toulouse-Le-Mirail, 2008.
Charles PORTAL, Histoire de la ville de Cordes en Albigeois : 1222-1799 : avec plans, cartes et illustrations,
Cordes, Société des amis du vieux Cordes ; Toulouse, Privat, 1984. Louis-René ROUGIER, Hubert GALLET DE
SANCERRE, Philippe WOLFF, Histoire du Languedoc, Toulouse, Privat, 1990. Philippe WOLFF, Commerces et
marchands de Toulouse : vers 1350-vers 1450, Paris, Plon, 1954. « Réflexions sur l’Histoire Médiévale de
Montauban », F.H.L.P.G, 1956, p. 9-22. Philippe WOLFF, Histoire de Toulouse, Toulouse, Privat, 1958.
Regards sur le Midi médiéval, Toulouse, Privat, 1978.
34
Jacques REVEL, Jeux d’échelles : la micro-analyse à l’expérience, Paris, Gallimard le Seuil, 1996.
35
La carte est issue de François TAILLEFER, Atlas et géographie du Midi toulousain, Paris, Flammarion,
1978.
20
Figure 1 : Le Midi toulousain
S’il faut nécessairement penser la prostitution comme une activité plurielle, il faut
également la considérer, à la suite des travaux de Gail Pheterson, comme une institution de
contrôle social, visant à la régulation des rapports sociaux de sexe36. Ce que Gail Pheterson
a qualifié de « stigmate de la putain », permet d’analyser un mécanisme de contrôle sexiste
sur toute personne qui enfreindrait les normes sexuelles établies par la société ; il permet
également de considérer la prostitution comme un espace social et de rendre compte des
processus historiques d’exclusion et d’inclusion de la vénalité37.
36
Gail PHETERSON, Le prisme de la prostitution, Paris, Budapest, Torino, l’Harmattan, 2001, p. 11.
37
Marylène LIEBER, Ellen HERTZ, Janine DAHINDEN, Cachez ce travail que je ne saurais voir :
ethnographies du travail du sexe, Lausanne, Antipodes, 2010, p. 23.
21
une perte de liberté et d’autonomie38. La catégorie prostituée ne recouvre ainsi pas tant une
identité, mais plutôt un statut social ancré dans des rapports de pouvoir 39. Cette catégorie
recouvre ce que Françoise Gil a qualifié d’une invention sociale révélant ainsi un processus
d’essentialisation d’une partie de la population, les femmes mauvaises, en cherchant à
naturaliser leurs caractéristiques sociales :
L’image ou la représentation que l’on se fait d’un groupe de personne est construite à partir
d’un cadre normatif érigeant en modèle les caractéristiques physiques, sociales et morales
ou culturelles conformes aux valeurs dominantes40.
Créer cette catégorie sociale, dans laquelle sont placées les prostituées, permet
d’exclure ces femmes et toutes celles qui ont transgressé par leur comportement les normes
dominantes. Cette mise à l’écart s’opère dans le but de préserver un ordre social41. L’objet
de cette recherche est donc de considérer la prostitution comme un prisme dévoilant
plusieurs aspects de la société médiévale : rapports de pouvoirs et de sexe, organisation
sociale et spatiale, structuration de la société urbaine, évolution du rôle des autorités.
Nous avons choisi d’étudier la prostitution dans le midi toulousain sous trois angles
d’analyse. Tout d’abord, la thématique des pouvoirs, afin de réfléchir à la conception que
se font les pouvoirs laïques et ecclésiastiques de la sexualité extraconjugale, et à la manière
dont ils l’imposent en légiférant et en encadrant la prostitution, et plus largement, toute
activité moralement répréhensible. Ces actions prennent peu à peu de l’ampleur entre le
XIIIe et le XVIe siècle et aboutissent à l’instauration d’un ordre moral et public reposant
sur une division de la société entre l’honnête et l’infâme. Cette dichotomie se traduit dans
la répartition spatiale de la prostitution médiévale qui constituera notre seconde analyse. La
répartition des espaces de la vénalité institutionnalisée démontre en effet une volonté de
partage de l’espace urbain entre public et privé, honnête et malhonnête. Si les
emplacements de la prostitution publique et l’action répressive des autorités urbaines à
l’égard des autres pratiques prostitutionnelles permettent d’observer un partage politique
de l’espace urbain, la localisation de la prostitution illicite est l’occasion d’analyser une
autre répartition de l’espace, répondant davantage à des logiques sociales et genrées. Enfin,
une étude sociale du monde prostitutionnel sera nécessaire pour parachever cette étude et
38
Gail PHETERSON, Le prisme…, [Link]., p. 10.
39
Marylène LIEBER, Ellen HERTZ, Janine DAHINDEN, Cachez ce travail que…, [Link]., p.24.
40
Françoise GIL, « La prostituée, une invention sociale », Sociétés, 9 juin 2008, n° 99, no 1, p. 23.
41
Idem, p.26.
22
plonger au cœur de la société médiévale, loin des décisions des autorités. L’étude des
prostituées, de leur cadre de vie, ainsi que des différentes personnes qui les fréquentent,
maquerelles, tenanciers, proxénètes ou encore clients, sera l’occasion de tenter de donner
de la visibilité à ces actrices souvent effacées dans les textes et de comprendre les logiques
qui sous-tendent ce monde, souvent décrit un peu trop rapidement comme partie prenante
de la marginalité.
23
24
Présentation des sources
Le corpus ainsi constitué révèle que la prostitution est gérée et questionnée, par
trois organes de pouvoir : la royauté, l’Église et les consulats. L’action de la royauté peut
être étudiée grâce à quelques ordonnances royales, régissant la prostitution, à l’échelle du
royaume, pour celles édictées par Louis IX, ou plus localement, pour celles de Charles VI
et Charles VII. Ces dernières légifèrent sur des sujets plus ou moins vastes, allant de la
tentative d’éradication de la prostitution au changement de code vestimentaire des
prostituées toulousaines. La politique royale, bien éloignée du Midi, s’exerce localement
par le biais du sénéchal et de son viguier, d’officiers royaux, et du Parlement de Toulouse,
qui assurent le relais de la royauté et condamnent tous les actes qu’elle juge répréhensibles.
25
Les sources parlementaires constituent la part la plus importante des textes faisant
état des actions de la royauté envers la prostitution. Le Parlement de Toulouse s’installe
pour la première fois en 1420 dans la salle Neuve du Château Narbonnais, à l’initiative de
Charles VII. Il est ensuite déplacé à Béziers en 1425, puis dans d’autres villes du Sud du
royaume. Il s’installe à nouveau à Toulouse, de manière définitive en 144342. Jusqu’à la
création d’un parlement à Bordeaux en 1451, son ressort s’étend sur tout le sud du
royaume, allant de la côte atlantique au Rhône. Après 1451, il est amputé des régions
situées à l’ouest (Guyenne, Gascogne, Landes, Agenais), mais conserve une zone de
juridiction très importante43 :
42
Henri RAMET, Le Capitole et le Parlement de Toulouse, Monein, Pyremonde, Princi Negue, 2008, p. 101.
43
La carte est tirée de l’ouvrage de Philippe WOLFF, Histoire de Toulouse, Toulouse, Privat, 1974, p. 239.
44
Philippe WOLFF (dir.), Histoire de Toulouse, Toulouse, Privat, 1958.
26
viguier, il s’assure du respect de l’autorité royale, et veille au bon fonctionnement des
villes placées sous sa juridiction. Le parlement traite en appel de nombreux cas,
notamment des affaires de mœurs et de prostitution. Les plaideurs font inscrire leur
déposition sur un registre, l’affaire est ensuite plaidée en fonction de ces informations, des
preuves apportées par le plaignant, et de sa gravité. Elle bénéficie ensuite d’un arrêt
définitif sur cause d’audience45.
45
Maurice PRIN, Jean ROCACHER, Le Château Narbonnais, le Parlement et le Palais de Justice de Toulouse,
Toulouse, Privat, 1991, p. 37.
27
la prostitution et pour comprendre les actions de l’Église dans cette zone d’étude. À
l’échelle du Midi toulousain, les documents émanant de l’Église concernant la prostitution
sont plus rares : il ne reste en effet que des sources éparses informant sur le traitement de la
prostitution par l’Église. Les tribunaux des officialités ont laissé peu de traces dans les
archives, empêchant une analyse précise de l’action répressive menée par l’institution
ecclésiastique contre le commerce charnel. Néanmoins, la collecte de textes divers
émanant de l’Église – officialités, visites pastorales, registre d’inquisition, bulle
pontificale, discours de prédicateurs, règlements d’établissements du clergé régulier –
dévoile une institution ecclésiastique adoptant une position en demi-teinte face au
commerce charnel ; nécessaire, mais moralement condamnable.
Enfin, les autorités urbaines sont les instances les plus actives dans la gestion
publique de la prostitution. Dans le Midi toulousain, les villes sont gouvernées par des
consuls qui régissent de manière plus ou moins autonome leur ville, en fonction de
l’époque et du lieu étudié. En effet, le consulat se développe à partir du XIIe siècle et peut
prendre des formes différentes : à Albi, les consuls gèrent la ville en partenariat avec
l’évêque, à Pamiers, ils gouvernent avec le comte de Foix et l’abbé du monastère de Saint-
Antonin, à Toulouse, les capitouls dirigent d’abord la ville avec les comtes de Toulouse,
puis en autonomie à partir de 1188-1189, lorsque le comte de Toulouse Raymond V signe
un traité de paix avec eux et leur octroie de nombreux droits, inaugurant ainsi le temps de
la « république toulousaine »46. Cet âge d’or du capitoulat toulousain dure jusqu’en 1229 à
la sortie de la crise albigeoise, le traité de Paris impose l’allégeance du comte de Toulouse
à la couronne et met ainsi fin à l’autonomie des consulats du Midi. L’arrivée au pouvoir
d’Alphonse de Poitiers en 1251, met un terme à l’indépendance des capitouls, Toulouse est
désormais une ville royale47.
Quel que soit leur degré d’indépendance, tous les consulats ont en charge de
préserver l’ordre public, et c’est en ce sens qu’ils sont amenés à encadrer et légiférer au
sujet du commerce charnel et des autres formes de sexualité extraconjugale. Ainsi, les
archives urbaines conservent un nombre important de textes concernant le traitement de la
prostitution. Tout d’abord, d’un point de vue normatif, les villes se sont dotées à partir du
XIIe siècle de coutumes écrites dans lesquelles elles précisent l’attitude à adopter vis-à-vis
du commerce charnel et, plus largement, de toute activité sexuelle se déroulant hors du
46
Philippe WOLFF, Histoire de Toulouse, Toulouse, Privat, 1958, p. 80-81.
47
Ibid., p. 137-139.
28
cadre conjugal. Par ailleurs, l’administration urbaine produit de nombreux documents
évoquant la gestion de la prostitution publique et la répression de toute activité vénale qui
ne s’exercerait pas en son sein. Les cartulaires urbains compilent des textes très divers. Ils
comprennent des ordonnances urbaines, des lettres et mandements royaux, des
confirmations de privilèges, des notes, des arrêts du Parlement ordonnant généralement
aux consuls de faire régner l’ordre dans la ville, tous destinés à garder en mémoire les
principales actions menées par la ville48. En ce sens, les testaments capitulaires, destinés à
conserver les principales actions politiques des capitouls sur une année, sont également une
source précieuse pour connaître la politique des capitouls en matière de gestion des mœurs.
Les délibérations municipales informent, quant à elles, des décisions prises et des débats
qui ont lieu lors du conseil de la ville, elles peuvent également conserver les termes du
contrat entre le tenancier et la ville pour la gestion quotidienne du bordel public, lorsque
ces derniers ne sont pas conservés dans la liste des baux à ferme.
48
François BORDES, « Les cartulaires urbains de Toulouse (XIIIe-XVIe siècles) », Les cartulaires
méridionaux, Actes du colloque organisé à Béziers les 20 et 21 septembre 2002 par le Centre historique de
recherches et d´études médiévales sur la Méditerranée occidentale, Paris, École des Chartes, 2006,
p. 217-238.
29
Enfin, peu de textes littéraires concernant la zone d’étude ont pu être trouvés, seuls
existent des textes de troubadours des XIIe et XIIIe siècles, peignant des portraits critiques
des femmes de mauvaise vie. Par ailleurs, quelques représentations de prostituées viennent
parachever ce panorama de la prostitution médiévale, représentant des prostituées en train
de se repentir dans une enluminure toulousaine ou des femmes de mauvaise vie dans des
scènes surprenantes des plafonds peints du presbytère de Lagrasse dans l’Aude du début du
XVIe siècle.
30
Sources
Sources éditées
LANGUEDOC
Ordonnance pour la réformation des mœurs dans le Languedoc et le Languedoil, Louis XI,
Paris, décembre 1254, Eusèbe de LAURIÈRE, Denis-François SECOUSSE, Louis-Guillaume
de VILEVAULT, et alii (éds.), Ordonnances des roys de France de la troisième race,
recueillies par ordre chronologique…, Paris, Imprimerie royale, 1723, vol. I, p. 64-65.
Ordonnance par laquelle le Roi (Louis XI) ajoute quelques dispositions à une ordonnance
précédente pour le Languedoc, Paris, 1256, Eusèbe de LAURIÈRE, Denis-François
SECOUSSE, Louis-Guillaume de VILEVAULT, et alii (éds.), Ordonnances des roys…, op. cit.,
vol. I, p. 77.
Lettres de Charles VI demandant à ce que les ordonnances de Saint Louis soient exécutées
contre ceux qui loueront à des femmes-publiques, des maisons situées dans les rues
nommées dans ces lettres, Paris, 3 août 1381, Eusèbe de LAURIÈRE, Denis-François
SECOUSSE, Louis-Guillaume de VILEVAULT, et alii (éds.), Ordonnances des roys…, op. cit.,
vol. VII, p. 611.
LAURAGAIS
Coutumes d’Auterive (12 juillet 1535, 21 juillet 1548), Jean RAMIÈRE DE FORTANIER,
SOCIÉTÉ D’HISTOIRE DU DROIT (éds.), Chartes de franchises…, op. cit., p. 143-147.
33
Coutumes de Castelnaudary (1333), Jean RAMIÈRE DE FORTANIER, SOCIÉTÉ D’HISTOIRE DU
DROIT (éds.), Chartes de franchises…, op. cit., p. 300-335.
ALBI
Lettre du lieutenant du roi ordonnant l’expulsion de prostituées, AM Albi, FF 43, 2-3 mai
1366, Leah OTIS-COUR (éd.), Prostitution in medieval society : the history of an urban
institution in Languedoc, Chicago, Londres, University of Chicago press, 1985, p. 115-
116.
Requête d’une prostituée du bordel de la ville pour faire l’aumône, AM Albi, FF 43, 23
mars 1526, Leah OTIS-COUR (éd.), Prostitution in medieval…, op. cit., p. 125-126.
Comptes consulaires, AM Albi, CC 155, Auguste VIDAL (éd.), Comptes consulaires d’Albi
(1359-1360), Toulouse, Privat, 1900.
34
CASTELNAUDARY
Procès pour viol et avortement, FF 5, fol. 12-17, 1364, Jean-Marie CARBASSE (éd.),
Consulats méridionaux et justice criminelle au Moyen Âge, Thèse de doctorat, Université
de Montpellier I, Faculté de droit et des sciences économiques, Montpellier, 1974, p. 397.
Lettre de Charles VI ordonnant au juge du Lauragais de trouver une place convenable pour
le bordel de Castelnaudary, FF 21, 19 novembre 1445, Leah OTIS-COUR (éd.), Prostitution
in medieval society…, op. cit., p. 116.
CASTRES
Edmond CABIÉ (éd.), « Règlements de police municipale de la ville de Castres faits par les
consuls et leurs conseillers et publiés par le crieur public, en 1373 et 1375 », Revue du
département du Tarn, 1890-1891, p. 318-323.
FOIX
Coutumes de Foix, Félix PASQUIER (éd.), « Coutumes municipales de Foix sous Gaston
Phoebus », Bulletin de la Société Archéologique et Historique du Tarn-et-Garonne, 1905,
p. 131-145 - 177-200.
FONTENILLE
35
LE FOSSAT
Coutumes du Fossat, Félix PASQUIER (éd.), « Coutumes du Fossat dans le comté de Foix
d’après une Charte de 1274 », Annales du Midi, 1897, p. 257-322.
MIREPOIX
MONTAUBAN
MONTSAUNÈS
PAMIERS
Statut du bordel de Pamiers, AM Pamiers, BB 11, fol. 123v, Edmond PELISSIER (éd.), « Le
« Castel Joyos » de Pamiers », Bulletin périodique de la Société Ariégeoise des sciences,
lettres et arts, 1908, vol. 11, no 5, p. 296-299.
36
SEIX-EN-COUSERANS
TOULOUSE
Lettres de Charles VI qui règlent la marque que les Filles de Joye de la ville de Toulouse
doivent porter sur leurs habits, Toulouse, décembre 1389, Eusèbe de LAURIÈRE, Denis-
François SECOUSSE, Louis-Guillaume de VILEVAULT, et alii (éds.), Ordonnances des
roys…, op. cit., vol. VII, p. 327.
Lettre de Charles VII, au sujet des femmes publiques de Toulouse, Toulouse, 13 février
1424, Eusèbe de LAURIÈRE, Denis-François SECOUSSE, Louis-Guillaume de VILEVAULT, et
alii (éds.), Ordonnances des roys…, op. cit., vol. VII, p. [Link]. XIII, p. 75-76.
Lettre de rémission de Charles VII en faveur de Poncelet Paulin qui a blessé mortellement
John Sudre dans la maison close de Toulouse en août 1448, AN JJ 181, janvier 1452, Leah
OTIS-COUR (éd.), Prostitution in medieval society…, op. cit., p. 116-117.
Coutumes de Toulouse, XIIIe siècle, Henri GILLES (éd.), Les Coutumes de Toulouse (1286)
et leur premier commentaire (1296), Toulouse, Académie de législation, 1969, p. 255-256.
37
Délibération municipale demandant à ce que les profits faits grâce à la maison publique de
la ville soient versés aux hôpitaux de la ville de Toulouse, AM Toulouse, BB 9, fol. 100-
101, 20 mai 1528, Leah OTIS-COUR (éd.), Prostitution in medieval society…, op. cit., p.
126-127.
Requête d’une tenancier du bordel de la ville pour bénéficier d’une réduction des frais de
fermage lors de la Semaine Sainte, liste de dépenses du tenancier durant la Semaine Sainte
et requête du sergent pour le remboursement des dépenses pour avoir amené les prostituées
à l’église durant Pâques, AM Toulouse, CC 2364, 13 décembre 1514, Leah OTIS-COUR,
Prostitution in medieval society…, op. cit., p. 123-125.
Copie d’une ordonnance du parlement rendue au profit des capitouls contre les prostituées
publiques qui avaient demandé pour ne pas payer les droits, AM Toulouse, FF 117,1463,
Leah OTIS-COUR (éd.), Prostitution in medieval society…, op. cit., p. 117-118.
SOURCES LITTÉRAIRES
Pèire DE BOSSINHAC, Contre les femmes, Pierre BEC (éd.), Florilège en mineur jongleurs et
troubadours mal connus, Orléans, Paradigme, coll. « Medievalia », n˚ 49, 2004, p. 309-
315.
Bertran CARBONEL, Sirventes XII, Michael J ROUTLEDGE (éd.), Les poésies de Bertran
Carbonel, Birmingham, A.I.E.O., University of Birmingham, 2000, p. 49-51.
MARCABRU, Lautrer jost’ una sebissa, Hueymais dey esser alegrans, Soudadier, per cui es
jovens, Simon GAUNT, Ruth HARVEY, Linda M. PATERSON (éds.), Marcabru : a critical
edition, Cambridge Rochester, D.S. Brewer, 2000, p. 375-383, 425-431, 542-547.
MARCABRU, La puta, René NELLI (éd.), Écrivains anticonformistes…, op. cit., p. 48-55.
38
Berenguier DE POIVERT, Cobla, René NELLI (éd.), Écrivains anticonformistes…, op. cit., p.
252-253.
Daude DE PRADAS, L’amour divisé en trois, Pierre BEC (éd.), Florilège en mineur…, op.
cit., p. 327-331.
SOURCES ICONOGRAPHIQUES
39
40
Sources manuscrites
ARCHIVES NATIONALES
Lettres de rémission
JJ 176, n°157, fol. 104v, août 1442. Rémission en faveur de Jean Bourrel, de Lavaur, pour
avoir essayé d’expulser de cette ville une femme publique qui déshonorait son oncle.
JJ 185, n°66, fol. 52v, avril 1450. Rémission en faveur de Jean Périer, dit le
« Provenceau », né à Orléans, berger en Languedoc, pour complicité dans une affaire de
viol et de proxénétisme.
JJ 189, n°94, fol. 46, août 1456. Rémission en faveur de Bernard Bonfilly, marchand de
Toulouse, coupable de coups mortels portés sur la personne de sa femme dont l’inconduite
était notoire.
JJ 192, n°55, fol. 39v, janvier 1461. Rémission en faveur de Paul de Mirepoix, de
Montesquieu-Volvestre, situé dans la sénéchaussée de Toulouse, pour meurtre d’un
homme qui voulait s’opposer à la libération d’une femme de mauvaise vie, séquestrée par
des ruffians.
JJ 192, n°60, fol 42. Rémission en faveur de Pierre de Montlaur, pour avoir
accidentellement tué un prêtre qui entretenait une jeune femme en sa demeure à Auch.
JJ 199, n°310, fol. 182, mai 1463. Rémission en faveur de Jehan de Beauvoir, habitant de
Toulouse, où il était emprisonné après la mort d’une nommée Marguerite, qu’il connut
charnellement avec d’autres.
JJ 199, n°349, fol. 212v, juin 1463. Rémission en faveur de Guillemot de Lavetz, habitant
de Toulouse, chaussetier, pour connaissance charnelle d’une fille.
41
ARCHIVES DÉPARTEMENTALES
G 120, temporel du chapitre de Pamiers, fol. 25 et 41, 14 juillet 1421 et 25 juillet 1424.
Arrentement du bordel de Pamiers.
G 181, 17 mars 1516. Comparution devant l’évêque de Rodez d’une veuve qui menait une
vie scandaleuse.
G 484, 9 septembre 1343. Ordre du juge mage de Rouergue de remettre aux officiers de la
cour de pariage de Rodez deux malfaiteurs pour avoir blessé mortellement une autre
personne dans le lupanar.
G 492, 28 juin 1307. Statuts concédés aux habitants de la Cité. L’article III évoque
l’interdiction de recevoir des femmes de mauvaise vie.
G 496, 23 mars 1484. Lettres royales mandant de fermer une cour située dans l’hôtel de
l’évêque de Rodez pour empêcher les animaux et les gens de mauvaise vie de s’y
introduire.
Arrêts du Parlement
42
fol. 115v.-116, 7 décembre 1448. Injonction aux capitouls de punir les ruffians.
fol. 191v-192, 29 juin 1452. Guilhot del Cung est privé de tout office public et de
port d’armes.
fol. 193-198, 6 et 18 juillet 1452. Injonction aux sénéchal, viguier et capitouls
d’arrêter Guilhot del Cung, dit l’enfant de la ville, accusé de proxénétisme.
fol 243-244, 20, 21 et 22 août 1454. Prescriptions diverses touchant la répression de
crimes, et notamment du proxénétisme.
fol. 246, 1454. Suite de l’affaire Guilhot del Cung.
fol. 247, 13 septembre 1454. Élargissement de Pierre de Donasse, avec défense de
recevoir en sa maison des fillettes, ruffians.
fol. 279, 4 septembre 1455. Ordre à Pierre Malabat, notaire des enquêtes
criminelles de la Cour du sénéchal de Toulouse, de prendre au corps divers
individus, dont Guilhot del Cung.
fol. 282, 15 décembre 1455. Injonction aux capitouls de procéder à une meilleure
punition des malfaiteurs et de bien gouverner la ville, divers crimes ayant été
commis notamment par des personnes du guet.
fol. 284, 8 janvier 1455. Nouvelle injonction aux officiers de faire bonne justice des
délinquants et malfaiteurs.
fol. 285, 10 janvier 1455. Comparution de Galobié de Panassac, sénéchal de
Toulouse, à qui la Cour enjoint de faire justice des délinquants et malfaiteurs.
fol. 286, 16 janvier 1455. Semblables injonctions sont faites aux officiers de
l’archevêque de Toulouse à l’égard des clercs soumis à leur juridiction ; il leur est
toutefois défendu de juger des cas de ruffianage.
fol. 301, 2 juillet 1456. Ordre aux vagabonds de quitter la ville de Toulouse sous
huit jours.
fol. 180, 4 février 1461. Défense à une femme nommée Lapenne de demeurer en la
rue Saint-Barthélemy.
fol. 280, 2 mai 1463. Défense au gardien du couvent des Cordeliers de Toulouse de
receler des larcins, ruffians, sous peine de bannissement.
fol. 282, 17 juin 1463. Nouvelles défenses au gardien du couvent des Frères
Mineurs de recéler dans le couvent des bannis, larrons, et ruffians.
43
fol. 384, 21 mars 1464. Refus d’obtempérer aux lettres de rémission obtenues par
Antoine Blanc et condamnation à faire amende honorable, à être fustigé tout nu en
faisant le tour accoutumé par la ville de Toulouse, à perdre le poing, et au
bannissement perpétuel du royaume, pour vols, ravissement, et adultères.
fol. 388, 10 avril 1464. Détails au sujet de l’exécution d’Antoine Blanc, condamné
le 21 mars précédent.
1 B 3, fol. 503, 1er juillet 1473. Défense à Jean de Lagarrigue, avocat, de vivre en
concubinage avec une jeune femme.
44
p. 478, 29 janvier 1481. Ordre à Jacques Arasel, procureur en la Cour, de mettre
hors de sa maison une femme dissolue qu’il y tenait publiquement.
p. 507, 20 mars 1481. Injonction aux officiers de justice et aux capitouls de faire
régner l’ordre en ville et de lutter contre les jeux, le blasphème et d’autres maux.
p. 585, 9 juillet 1481. Défense à deux femmes qui menaient une vie déshonnête et
dissolue de demeurer à la rue Saint-Rémésy.
fol. 29, 13 février 1482. Permission à l’évêque d’Albi de contraindre maître Vidal
du Pradal, juge de la ville, à reprendre sa femme s’il ne l’a déjà fait, et à mettre hors
de chez lui les femmes déshonnêtes.
fol. 250, 16 juin 1484. Élargissement à Toulouse d’une femme arrêtée pour cause
de vie dissolue.
fol. 257, 9 juillet 1484. Désignation du conseiller Engilbaud pour faire un
supplément d’enquête au sujet d’une femme demeurant rue Saint-Rémésy accusée
de mener une vie dissolue.
fol. 318, 9 janvier 1485. Élargissement d’une femme arrêtée pour avoir mené vie
dissolue en la rue de Saint-Rémésy.
fol. 324v-325, 12 février 1485. Ordre aux officiers royaux et autres habitants de la
ville de Toulouse qui tiennent en leurs maisons des femmes dissolues, de les jeter et
mettre dehors.
fol. 28, 9 février 1486. Condamnation de Jacques Noé pour excès, violences, voies
de fait, port d’arme, ruffianage et vie dissolue.
fol. 65v, 6 mai 1486. Mesures ordonnées à cause de l’épidémie sévissant à
Toulouse : des juges d’appeaux sont chargés de faire fermer les étuves et
d’empêcher les danses et autres dissolutions.
fol. 84, 17 juin 1486. Adjudication de tous les biens d’un condamné au profit d’une
femme qu’il avait kidnappée et violée.
fol. 194, 30 mars 1490. Condamnation de Guillaume Gaubert, pour crime et viol.
fol. 214, 6 mai 1490. Injonction aux capitouls de faire fermer les étuves.
45
fol. 267 et 291, février 1491. Enquête sur l’abbaye des Onze Milles Vierges,
l’abbesse et certaines sœurs sont accusées de mener une vie dissolue.
fol. 320, 23 mars 1491. Ordre pour l’exécution d’un arrêt du 15 septembre 1481
concernant le prieuré de Notre-Dame-de-la-Daurade, injonction à l’abbé de
Moissac de procéder à la réformation de ce prieuré et défense aux religieux
d’héberger des femmes déshonnêtes.
fol. 348-349, 1er juin 1491. Arnaud de Comat et Guillaume Renon ont défense
d’user à l’avenir de ruffianage ou de mener mauvaise vie ; il est également défendu
aux filles du bordel public de Toulouse de se soumettre à un ruffian ou de se laisser
entretenir par lui.
fol. 389, 31 août 1491. Condamnation de frère Saux Basez, chanoine de l’église
métropolitaine, pour avoir séduit l’abbesse du monastère des Onze Mille Vierges et
tenu chez lui une autre femme.
fol. 395, 6 septembre 1491. Refus d’entériner les lettres de grâce obtenues par
Mengaud et condamnation contre cette femme à être fustigée puis bannie
perpétuellement de la sénéchaussée pour ruffianage et vie dissolue.
fol. 428, 21 janvier 1492. Défense à une femme de demeurer dans les grandes rues
de Toulouse et de ne plus user de ruffianage, défense aussi à Bernard Dupont, juge
ordinaire de Toulouse, Jérôme Portalier et Guillaume Carrier de mener une vie
dissolue.
fol. 437, 4 février 1492. Enquête ordonnée au sujet des dissolutions qui se
dérouleraient dans le cloître de Saint-Étienne, à Toulouse. Les chanoines
tiendraient des femmes en leurs maisons, et certains se comporteraient comme des
hommes mariés.
fol. 472, 13 avril 1492. Condamnation à 400 livres d’amende contre un chanoine de
l’église métropolitaine de Saint-Étienne, pour avoir tenu publiquement des femmes
dans sa maison et mené avec elles une vie déshonnête.
46
fol. 506, 23 juin 1492. Enquête ordonnée sur les vies dissolues et insolences qui se
déroulaient dans le prieuré de Saint-Antonin-de-Rouergue.
fol 145, 13 juillet 1493. Prise de corps contre Mathelin de Cayssac, prieur de Saint-
Antonin-en-Rouergue, Jean Payrol, chanoine, et une nommée Marguerite, dite la
Ganache.
fol. 346, 8 août 1494. Condamnations contre le prieur de Saint-Antonin-de-
Rouergue et d’autres ecclésiastiques de la ville, pour avoir tenu des femmes
déshonnêtes dans le prieuré.
fol. 146, 14 juillet 1496. Désignation des conseillers Nicolas et Boyer pour faire
une enquête sur les abus commis par les officiers du sénéchal, le viguier et les
capitouls, en exécutant l’ordre qui leur avait été donné de prendre les ruffians et
autres gens de vie dissolue afin de pourvoir les galères du roi.
fol. 170, 27 aout 1496. Condamnation de Jeanne Losage, dite Margoy, à être
fustigée puis à être bannie pour crimes et maléfices.
fol. 196, 16 novembre 1496. Injonction au juge mage et au viguier de Toulouse de
prendre les malfaiteurs qui pillent la ville et ravissent les femmes, et de saisir leurs
biens, sous peine de privation de leurs offices.
fol. 452, 7 mai 1498. Injonction au juge de Rivière, lieutenant du sénéchal de
Toulouse, et au procureur du roi en la Cour du sénéchal de chasser de la ville tous
les ruffians.
47
fol. 212v, 15 septembre 1503. Refus d’entériner des lettres de grâce octroyées à
Jeanne de Rofiat, et condamnation à la faire courir dans les rues de Mirepoix, pour
adultère, et crimes et maléfices.
1 B 14, fol. 216, 12 juin 1509. Prise de corps contre Sébastiane Dufour, avec ordre de faire
une enquête sur la vie dissolue que menaient les prélats et clercs du ressort de la cour.
fol. 25, 22 janvier 1512. Demande de suppression d’une maison de « filles de vies »
établie à Castres, près du couvent des religieux de l’ordre de Saint-François, avec
défense aux consuls de la ville de faire édifier un bordel près du couvent.
fol. 437, 19 janvier 1514. Ordre aux vagabonds de quitter Toulouse sous peine de
fouet.
fol. 107, 15 mars 1515. Défense aux hôteliers, taverniers et autres habitants de
Toulouse de tenir des jeux prohibés.
fol. 312-313, 11 janvier 1516. Injonction aux capitouls de faire observer le
règlement relatif aux taverniers et l’ordonnance du roi saint Louis rendue sur ce
sujet.
fol. 471, 13 juillet 1516. Condamnation de Raymond Aymar, tavernier à Cahors et
de Jeanne Chambert, prisonnière. Demande de faire observer le règlement au sujet
des tavernes.
1 B 17, fol. 245v, 3 septembre 1518. Entérinement des lettres de grâce octroyées à
Condorine de Menville, avec obligation pour elle de rester perpétuellement enfermée dans
le couvent des repenties de Toulouse.
1 B 18, fol. 610, 28 juin 1521. Ordre au juge mage, viguier et capitouls de chasser de la
ville les vagabonds, et de faire observer les arrêts concernant les tavernes.
48
1 B 20, fol. 391-392, 8 mars 1525. Injonction aux officiers du sénéchal et aux capitouls de
faire résidence et de procéder contre les vagabonds, blasphémateurs et ruffians.
1 B 21, fol. 244, 21 juin 1526. Plainte du syndic des religieuses du couvent de Saint-Orens,
au sujet de la construction d’un nouveau bordel public à Toulouse.
fol. 257, 4 juin 1528. L’archevêque, son vicaire et l’official s’engagent à faire
cesser les dissolutions qui se déroulent dans les églises sous leur juridiction.
fol. 515, 4 février 1529. Ordre à l’archevêque de Cahors de procéder à la
réformation des couvents de Frères Mineurs, Augustins, Carmes et de la Merci de
la ville, les religieux menant une vie lubrique et dissolue.
fol. 636, 10 juin 1529. Interruption des séances du Parlement pour cause de peste et
injonction aux juge mage, viguier et capitouls, de rester à Toulouse et d’expulser de
la ville les gens menant une vie dissolue.
1 B 23, fol. 251, 6 juillet 1530. Renvoi après enquête pour statuer sur des contestations qui
s’étaient élevées entre le syndic des Frères Prêcheurs de Montauban et le syndic de la ville,
à propos d’une maison de filles publiques.
1 B 38, fol. 631, 9 octobre 1545. Défense à toute personne de fréquenter les cabarets,
excepté aux voyageurs passant dans les villes et villages pour affaires ou négoces non
prohibés.
1 B 40, fol. 51 et suivants, 15 décembre 1546. Injonction aux officiers de la viguerie et aux
consuls de poursuivre les vagabonds.
1 B 1899, fol. 154, 3 mars 1474. Règlement touchant les incendies, un article concerne les
ruffians.
1 B 1901, fol. 37, mai 1518. Lettres d’amortissement octroyées au couvent des filles
repenties de Toulouse.
49
Registres d’audiences
1 B 2300, fol. 20-23v, 17 décembre 1448. Audience opposant Jehan Martin au procureur
du roi, Jehan Perin, sa femme, et Guirault de Marnhac. Jehan Martin est impliqué dans une
affaire de diffamation et d’argent, une enquête est menée contre lui. Il reproche aux
témoins qui l’ont accusé d’être des personnes de mauvaise vie.
1 B 2301, fol. 21-22, 17 février 1450. Audience opposant Guillemette, femme de Jehan de
Borna au procureur du roi. Guillemette est mariée à un homme de Castanet, chez qui elle
refuse de retourner. Elle vit à Toulouse, près du couvent des chanoinesses de Saint-Sernin.
Le procureur l’accuse d’y mener une vie dissolue, en se prostituant, en insultant le
voisinage et fréquentant des ruffians.
fol. 37, 9 février 1451. Audience opposant Huguenet Auzanet au procureur du roi.
Jehanne Solane a été emprisonnée, sans raison, dans la maison commune de
Toulouse. Le procureur du roi, cherche à la garder plus lui, et interdit à quiconque
de la libérer. Un capitoul avec l’aide du notaire Auzanet s’en charge, et la fait venir
dans l’hôtel du Dauphin.
fol. 44, 23 février 1451. Audience opposant Huguenet Auzanet à Pierre Malabat
notaire du sénéchal. Johanne, une femme présentée comme une prostituée, est
emprisonnée dans la maison commune de Toulouse.
50
1 B 2303, 1452-1453
fol. 32v-34, 8 février 1453. Audience opposant Pierre Malabat, au procureur du roi.
Malabat est accusé de plusieurs maux à Gimont, et notamment de vol et de violence
à l’égard des habitants. De son côté, il affirme avoir été attaqué. Il est arrêté, lui et
ses compagnons. Malabat fait appel et est innocenté.
fol. 36, 13 février 1453. Audience opposant Katherine du Mas Dieu au procureur
du roi. Katherine est accusée de prostitution et de maquerellage dans la ville de
Rodez.
fol. 42v-43v, 1er mars 1453. Audience à l’encontre de Pierre Malabat, présenté
comme le chef des ruffians à Toulouse.
fol. 56v, 20 mars 1453. Audience à l’encontre de Pierre Malabat.
1 B 2305
fol. 5v-6, 13 janvier 1456, fol. 6v-7v, 15 janvier 1456. Audience opposant Jehannot
de Bannières au procureur du roi. Jehannot de Bannières est accusé d’avoir agressé
plusieurs hommes du guet. Il se défend en disant que les hommes du guet
entretenaient des filles du bordel et se comportaient en ruffians.
fol. 9v-10, 20 janvier 1456. Audience concernant Guilhot del Cung, ruffian.
1 B 2308
fol. 131-135, 24 avril 1460. Audience opposant la famille Peret à Alamande alias
Naudete Dahuse et Jacques Audonet au sujet du rapt de Finete, fille de la famille
Peret, à Toulouse.
fol. 137v-138, 29 avril 1460. Audience opposant Jehan Tezel et son frère à Arnaud
de Sausaguet et Martin Belzan, tous deux accusés d’avoir forcé la femme de Jehan
Tezel, Marguerite, à se marier avec un vieil homme et d’avoir usurpé ses biens. Ils
sont également coupables du meurtre de Marguerite, rouée de coups.
fol. 151v-152v, 13 mai 1460. Suite de l’affaire entre la famille Peret et Jacques
Audonet. Bernarde Sorbière, désignée comme une maquerelle, est accusée d’avoir
enfermé Finete chez elle dans le but de l’offrir à des hommes.
51
fol. 163-165v, 27 mai 1460, lecture de lettres royales obtenues par Guillhot del
Cung au sujet de sa désobéissance aux ordres du Parlement.
fol. 174v 175, 10 juin 1460. Suite de l’affaire entre la famille Peret, Jacques
Audonet et Bernarde Sorbière. Défense de la maquerelle.
Fol. 212v-213, vers juin-juillet 1460. Audience opposant le procureur du roi à
Ogier de Fonte, étudiant. Ogier se comportait en proxénète en marchandant des
fillettes, notamment avec le couvent des Frères Mineurs.
fol. 233v-234, 29 juillet 1460. Suite de l’affaire concernant Guilhot del Cung.
fol. 255v-256, 12 aout 1460. Défense de Guilhot del Cung.
ARCHIVES NOTARIALES
3 E 1573, fol. 25v, 1406. Dette d’un sergent royal envers une fille du lupanar.
3 E 1573, fol. 86, 25 mai 1409. Pierre de Sahuget doit à Marguerite Daujo, abbesse du
lupanar, 24 gros d’argent prêtés qu’elle lui devait.
3 E 5124, fol. 60v, 26 octobre 1411. Catherine d’Albi, prostituée publique, loue à Guilhem
Fabri tortissier du cloître de Saint-Sernin un jardin clos avec tour devant le monastère de
Saint-Sernin pour 10 ans à 2 francs par an, à charge d’entretien.
CLERGÉ SÉCULIER
fol. 7v, 30 et 32v. Une prostituée, nommée la Barbiera, est accusée de méfaits à
Montesquieu-Lauragais
fol. 34 et 39v-40. Trois prêtres d’Auriac sont condamnés pour avoir eu des relations
avec la prostituée publique Catherine.
52
1 G 450, Visite pastorale de l’archevêché de Toulouse, 1484
CLERGÉ RÉGULIER
C 379, 1552-1554, comptes et pièces à l’appui. Dépenses faites par la justice et les
habitants de Cahuzac, pendant trois jours, à la recherche de Robert de Rozet dit de
Laroque, et de ses complices, accusés de meurtres, vols et viols, notamment de filles
vierges.
G 322, 1556, évêché de Lavaur. Extrait d’un édit du roi Henri II relatif aux femmes qui
cachent leur grossesse, édit publié en chaire par les curés.
H 828, 5 janvier 1479-1480, chapellenie. Acte notarié dans lequel s’insère une bulle du
pape Sixte IV confiant à Louis d’Amboise le soin de réformer le monastère des religieuses
de Sainte-Catherine. Les religieuses de ce couvent parcouraient sans cesse les rues de la
ville et sont accusées de mener une vie lubrique.
H 533, fol. 98-99, 24 avril 1474. Acte mentionnant le couvent des repenties de Castres
53
H 547, 7 avril 1474. Amortissement de cens de 15 sous, 1 denier grevant un fonds des
repenties à Castres.
G 551, fol. 53 et 76, 1321, cartulaire du chapitre abbatial de Moissac, défense aux filles
publiques de résider dans les hôtelleries plus d’une nuit.
G 560, fol 26-28, 32-47, 17 avril 1458, Dépositions des témoins dans un procès entre les
consuls de Moissac, l’abbé, et le chapitre abbatial de Moissac ; les témoins évoquent des
adultères commis au couvent et expliquent que des femmes honnêtes ont basculé dans la
vénalité à cause du cloitre et de ses moines.
54
ARCHIVES MUNICIPALES ET COMMUNALES
Albi
AA 4, fol. 127, 1534, cartulaire. Note sur la construction de la maison des filles publiques,
le Castel Blanc.
DÉLIBÉRATIONS MUNICIPALES
BB 16, fol. 117, 1372-1382. L’évêque d’Albi demande à ce que le bordel soit déplacé à
l’extérieur de la ville.
BB 17, 1382-1388
fol. 18, 6 juillet 1383. Proposition de construire deux bordels : l’un à l’extérieur de
la ville pour la journée, et l’autre à l’intérieur des enceintes pour héberger les
prostituées la nuit.
fol. 20v, ler septembre 1383. Débats autour du déplacement du bordel public.
BB 18, 1404-1411
fol. 5v, 11 décembre 1404. Des personnes mèneraient une vie dissolue dans le
jardin de la maladrerie.
fol. 92v, 19 mai 1408. Débats autour du déplacement du bordel public.
BB 22, 1517-1541
TESTAMENT CONSULAIRE
BB 46, fol. 4, 1534-1544. Notes laissées par les consuls sur les projets à poursuivre : faire
recouvrir le bordel.
COMPTES
55
fol. 24. Dépenses pour la construction du bordel.
fol. 45. Dépenses pour une lettre envoyée aux seigneurs concernant la
condamnation des ribauds.
fol. 49v. Dépenses pour une lettre de mandement au sujet de la construction du
bordel.
CC 202, fol. 29v, 1477 – 1478. Contrat entre les consuls et Sicart Riquas pour la
reconstruction de la maison.
CC 217, fol. 5, 1503 – 1504. Vente de l’ancien bordel de la Porte Neuve à un chanoine et
achat d’un nouvel établissement par la ville.
fol. 22, 22v, 26, 26v. Paiement pour divers travaux menés dans le bordel.
fol. 29. Paiement au consul Radurier qui s’est occupé des filles du bordel durant la
Semaine Sainte.
CC 249, fol. 14v, 1544 – 1545. Paiement aux filles du bordel pour qu’elles ne travaillent
pas lors de la Semaine Sainte.
CC 250, fol. 15v, 1546 – 1547. Paiement aux six filles du bordel pour qu’elles ne
travaillent pas lors de la Semaine Sainte.
CC 252, fol. 11, 1548-1549. Paiement aux cinq filles du bordel pour qu’elles ne travaillent
pas lors de la Semaine Sainte.
CC 254, fol. 11v, 1551-1552. Paiement aux filles du bordel pour qu’elles ne travaillent pas
lors de la Semaine Sainte.
CC 255, fol. 17v, 1553-1554. Paiement aux cinq filles du bordel pour qu’elles ne
travaillent pas lors de la Semaine Sainte.
CC 434, fol. 8v, 1388. Mandements délivrés par les consuls et quittances pour dépenses
occasionnées par le loyer du bordel.
56
CC 435, 1388-1393. Acquisition d’un jardin près de la porte neuve pour y mettre un
bordel.
FF 38, 1360-1368. Pièces du procès soutenu par les consuls d’Albi et une confrérie de
bourgeois, dite de Saint-Louis, contre l’évêque Hugues et ses officiers, contestant aux
consuls la police des filles publiques.
Document 1, 1353. Lettre du duc d’Anjou lieutenant pour jeter les filles
communes de la rue Saint Antoine Bordel, réparations.
Document 2, 1366. Copie de la précédente lettre
Document 3, 16 novembre 1506. Le paiement de la Semaine Sainte.
Document 4, 16 novembre 1506. Réparation du Castel Blanc
Document 5, 1525. Demande d’hébergement de filles du bordel public qui
cherchent à se repentir.
Document 6, 1534. Remboursement à Guilhem Boyer, notaire d’Albi, des
frais qu’il avait engagé pour les prostituées publiques lors de la Semaine
Sainte.
Document 7, 1535. Réparations du bordel.
Auch
Cahuzac-sur-Vère
BB1, fol. 103, 1509. Délibérations consulaires au sujet des ruffians et des gens de
mauvaise vie.
57
Castelnaudary
DÉLIBÉRATIONS MUNICIPALES
BB 2, fol. 53v, 13 novembre 1526, fol. 157v, 12 octobre 1527, fol. 172v, 21 septembre
1528, fol. 224v, 31 décembre 1533. Arrentement du bordel.
BB 3, fol. 14, 1534, fol. 101, 23 octobre 1536, fol. 169v, 15 novembre 1538, fol. 210, 3
octobre 1539, fol. 235v, 3 janvier 1541, fol. 238v, 23 juin 1541, fol. 277, 6 octobre 1541,
fol. 296, 5 décembre 1542, fol. 341v, 12 septembre 1543, fol. 375, 18 septembre 1544.
Arrentement du bordel.
BB 4, fol. 293v, 19 septembre 1553, fol. 303v, 15 octobre 1545, fol. 320, 3 février 1547,
fol. 335v, 25 mai 1550, fol. 351, 14 décembre 1552. Arrentement du bordel.
COMPTES
CC 79, fol. 8v, 1445. Dépense pour une lettre au sujet du bordel public.
CC 81, 1505
CC 82, 1506
fol. 4. Dépenses relatives à la gestion du bordel public. Une fleur de lys, marquant
la protection royale, est apposée sur le mur de l’établissement.
fol. 9v, 16 juin. Amende pour violence envers une fille du bordel public.
fol. 14. Réparations diverses du bordel.
58
Document 1, s.d. Lettre royale concernant les violences qui se déroulaient à
Castelnaudary.
Document 2, 22 mars 1509. Ordre du roi et du juge du Lauragais aux habitants de
Castelnaudary de mettre hors de chez eux les femmes de mauvaise vie.
Castres
DÉLIBÉRATIONS MUNICIPALES
Cordes-sur-ciel
AA 3, 1273-1283. Confirmation des privilèges précédents par le roi Philippe III qui établit
que le coupable d’adultère devra courir la ville, celui qui se comportera en proxénète
perdra sa maison.
Foix
DÉLIBÉRATIONS MUNICIPALES
fol. 69v, 1486. Consignes données au guet de la ville de surveiller le bordel public.
fol. 99v, 1499. Le bordel a été baillé au tenancier de l’hôpital de la ville.
59
Montauban
7 CC 1, fol. 52v, 53, 54, 55, 57v, 64v, 76v-77, 140, 1518-1519, comptes consulaires.
Paiements divers concernant des condamnations pour atteintes aux mœurs et prises de
mesures au sujet des tavernes.
2 FF 4, 22 février 1482. Une femme dissolue est mentionnée dans une enquête.
5 FF2, 1547, fol. 2v, 3, 4, 6, 8, registre de justice consulaire. Condamnations diverses pour
adultère, mauvaise vie et proxénétisme.
Pamiers
DÉLIBÉRATIONS MUNICIPALES
BB 12, fol. 65, 1421. Interdiction aux femmes communes de se montrer dans la ville.
FF 20, fol. 5, 15v, 16, 19, 33v, 55v, 57, 62v, 63, 66v, 68, 72v, 74v, 75, 80, 82v, 86v, 87v,
89, 95, 103v, 107v, 109, 109v, 110v, 112, 112v, 119, 125v, 127v, 128, 128v, 1494-1526,
Juridiction consulaire. Sentences et jugements concernant des affaires de mœurs
(prostitution, adultère, proxénétisme).
Portet
2 E 967, compte du trésorier de la ville 1522-23, fol. 3v. Mention d’une abbesse du public
à Toulouse.
60
Rodez
CC 230 (Cité), fol. 20-21, 1408, compte. Réparation d’une maison où se trouvaient deux
filles publiques.
FF 2, 1334-1395. Protestation par les consuls au sujet des femmes de mauvaise vie.
Toulouse
Cartulaires
61
acte n°250, 8 juin 1529. Arrêt confirmatif du Parlement de Toulouse autorisant les
capitouls à démolir les maisons des faubourgs de Sainte-Catherine, l’Observance, le
Sauzat et autres des environs du Château-Narbonnais, servant de retraite aux
vagabonds, gens sans aveu et de mauvaise vie.
acte n°277, 3 juillet 1465. Ordonnance capitulaire réglant les précautions à prendre
contre l’incendie. L’article 12 défend de loger des femmes de mauvaise vie à
l’intérieur de la ville, sous peine de fouet.
acte n°368, 12 février 1528. Arrêt du Parlement de Toulouse : la Cour confirme une
sentence des capitouls et du sénéchal contre trois femmes prisonnières en la
Conciergerie.
acte n°372, 6 août 1445. Mandement du roi Charles VII aux sénéchaux de
Toulouse, Carcassonne et Beaucaire et autres justiciers des trois sénéchaussées au
sujet des diverses violences qui s’exercent dans la région. Les ruffians et personnes
de mauvaise vie, y vivent en toute impunité.
AA 6, acte n°256, 20 juillet 1392. Le syndic capitulaire Pierre Robert s’est plaint au
commissaire pour avoir mis sous la main du roi une maison appartenant à la commune de
Toulouse, appelée le bordel.
62
AA 17, 1488-1556, livre de copies d’arrêts
acte n°35, 7 septembre 1529. Injonction aux capitouls de résider en ville et d’y
entretenir bonne police, sous peine de 2000 livres et d’incapacité politique.
acte n°37, 1520. Arrêt du Parlement touchant à l’abattement de maisons se situant
hors les murs de Toulouse. Ces dernières abritent des vagabonds et des femmes de
vie dissolue.
acte n°57, 11 avril 1534. Surveillance des tavernes, des femmes publiques du
Château Vert, etc.
acte n°124, 23 août 1545. Injonction aux capitouls de ne pas laisser les gens
dissolus et mal vivants habiter les environs de la ville.
acte n°137, 6 novembre 1548. Arrêt du Parlement de Toulouse condamnant Jehan
Malfaictes dit Breganton, à avoir la tête tranchée sur la place Saint-Georges et le
corps en quatre quartiers.
Documents originaux
AA 39, Actes des rois, acte n°137, 17 juillet 1483. Mandement, aux conseillers du
Parlement de Toulouse. Un certain Pierre de Villemur, coupables de plusieurs délits, s’est
nommé capitaine du guet, sans autorisation.
AA 45, actes des gouverneurs, ministres, acte n°49, mars 1358. Lettres patentes de Jean de
France, lieutenant du roi en Languedoc. Une révolte a eu lieu à Toulouse, certains
habitants ont attaqué le palais royal où le lieutenant du roi résidait. Durant les jours
suivants, les révoltés ont attaqué le bordel de Toulouse, dégradant et pillant
l’établissement.
ADMINISTRATION COMMUNALE.
Délibérations
63
fol. 23v, 7 mai 1525. Le bordel public doit être détruit et un nouveau construit au
jardin de Saint-Paul.
fol. 37, 21 avril 1526. L’ancien bordel a été détruit mais le nouvel établissement
n’est pas encore construit, ce qui cause de nombreux scandales dans la ville.
fol. 38, 22 avril 1526. Organisation d’une visite des lieux pour installer le bordel.
fol. 39v, 29 avril 1526. La visite des lieux a été faite, les consuls reçoivent deux
docteurs de l’université, ayant appris que le bordel pourrait se retrouver à nouveau
près des lieux d’études.
fol. 54v, 8 mai 1527. Installation du bordel public au jardin de Saint-Paul et détail
pour l’achat de la parcelle.
Consistoire
BB 70, 1524-1525
BB 71, 1525-1526
fol. 336-339, 22 avril 1526. Des habitants du quartier où se situe le jardin de Saint-
Paul font appel à la décision des capitouls.
fol. 346, avril 1526. Une nouvelle visite des lieux est effectuée par les capitouls.
p. 363-372, 29 avril 1526. Trois lieux pour installer le bordel sont trouvés, les
capitouls débattent pour choisir le lieu le plus approprié.
fol. 558, 17 juillet 1526. Le Parlement confirme l’installation du nouveau bordel.
fol. 591, 21 juillet 1526. Mise en place d’une commission pour le paiement du
propriétaire du jardin de Saint-Paul.
fol. 611, 27 juillet 1526, fol. 616, fol. 633, 30 juillet 1526, fol. 727, 20 août 1526,
fol. 774-775, 31 août 1526. Détails au sujet du règlement du propriétaire du jardin
de Saint-Paul.
fol. 888v-889, les filles du Château Vert se plaignent du traitement que leur impose
le tenancier, Pierre du Val.
64
BB 72, fol. 596-597, 6 avril 1528. Liste de prostituées.
BB 73, 1527-1529,
p. 217-220, 1527. Les filles du Château Vert se plaignent du traitement que leur
impose le tenancier
p. 385, 1529. Entretien des filles publiques lors de la Semaine Sainte.
fol. 30, 1510-1511, fol. 45, 1511 -1512. Interdiction faite aux prostituées d’aller
dans les tavernes.
Fol. 109, 1522-1523. Recommandations au sujet des repenties.
BB 269, registre moderne gardant en mémoire les actions menées par la ville
fol. 46v, 1503, des maquerelles et ruffians sont chassés de la ville avec l’aide du
capitaine du guet.
fol. 45v, les capitouls châtient tous les vagabonds et les maquereaux et font fouetter
les prostituées.
fol. 53, les filles repenties servent à l’hôpital Saint-Jacques.
FINANCES ET CONTRIBUTIONS
Comptabilité
CC 1576, fol. 56, 1517-1518, Recettes et dépenses. Dépense pour la Semaine Sainte.
CC 1582, fol. 46v, 1489-1513, dépense communes faites sur mandements verbaux des
capitouls par les trésoriers au sujet de la condamnation d’une femme de mauvaise vie.
Contrôle
CC 1672, décembre 1528, fol. 2. Bordel public : avis d’enchère des droits mis en ferme par
la ville.
65
CC 1673, p. 5, p. 228, 13 décembre 1529-12 décembre 1530. Arrentement du Château
Vert.
CC 1697, p. 26, 1557-1558. Le Château Vert n’a pas été baillé à ferme.
CC 1703, p. 27, 1559-1560. Le Château Vert n’a pas été baillé à ferme.
Comptes du Trésorier
Comptes divers
CC 2334, fol. 68, 1459-1460. Coût généré par la plainte des prostituées publiques envers
les capitouls.
CC 2335, fol. 39, 1460-1461. L’arrentement du bordel public est utilisé pour payer des
réparations.
CC 2344, fol. 2, 1493-1496. Dépenses pour l’exécution d’une sentence envers une mère
qui avait prostitué sa fille.
CC 2345, fol. 65, 1511. Dépenses sur mandement lors de la Semaine Sainte.
CC 2347, fol. 5-6, février 1498. Dépenses pour la réparation du bordel public.
CC 2364, 1513-1514
fol. 61, 23 avril 1514. Requête d’un sergent pour le remboursement des dépenses et
du travail accompli consistant à amener les femmes de la maison publique aux
sermons durant le Carême.
66
fol. 72, 1514. Liste des dépenses du tenancier du bordel durant la Semaine Sainte et
liste des prostituées de l’établissement.
fol. 115, 1514. Coût pour des travaux dans le bordel.
CC 2365, 1514-1515
fol. 26. Dépenses pour des travaux, des gens d’armes étaient rentrés par effraction
dans le bordel
fol. 189. Cout pour emmener les 32 filles du bordel au sermon durant la Semaine
Sainte.
fol. 279. Emprisonnement de filles publiques.
CC 2371, 1529-1522
CC 2372, fol. 14, 1523-1524. Lors du sermon du Carême, une des filles du public se
convertit et rejoint le couvent des repenties.
AFFAIRES MILITAIRES
DD 45, fol. 69v, 78v, 1507-1549. Propriétés communales et contrat, bordel public.
Tour du guet :
FF 616, fol. 242v, 1539-1542 : Mandement de prise de corps envers deux femmes accusées
de mener une vie dissolue.
67
DIVERS (LAYETTES).
II 77/3, 23 septembre 1273- 31 octobre 1562, copie par Simon de Rivals, notaire, d’une
charte partie en date du 29 avril 1271. Cette charte renfermait une décision prise par Pierre
de Roaix, viguier de Toulouse du comte de Poitiers, sur les plaintes de plusieurs habitants
des places Pont Vieux, du Bourguet neuf et de Saint-Cyprien. Interdiction était faite aux
prostituées d’exercer à l’avenir sur le gravier de Saint-Cyprien.
68
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PREMIÈRE PARTIE :
PROSTITUTION MÉDIÉVALE ET POUVOIRS
La particularité de la prostitution médiévale réside principalement dans la manière
dont elle est gérée par les autorités. À partir des XIIe et XIIIe siècles, une combinaison de
plusieurs facteurs entraîne la prise en charge dans tout l’Occident, de manière plus ou
moins accentuée selon les régions, du commerce charnel par les autorités laïques, incarnées
dans le Midi toulousain par la royauté et les consulats. Du XIVe siècle jusqu’au milieu du
XVIe siècle, la prostitution s’institutionnalise, les consulats, avec l’appui de la royauté,
acquièrent et contrôlent des établissements de prostitution, appelés bordels publics,
maisons publiques ou encore lupanars, dans une volonté d’ordre public et moral et de
cantonnement de l’activité vénale en des lieux déterminés. Justifiée par la promotion de la
prostitution comme un mal nécessaire par les pouvoirs ecclésiastiques et laïques, la
vénalité institutionnalisée révèle un certain modèle d’ordre urbain, voulu par les autorités :
jadis chasse gardée de l’Église, le contrôle de la sexualité devient une préoccupation des
pouvoirs publics qui réglementent la prostitution, mais statuent aussi bien sur d’autres
aspects de la sexualité et des relations entre hommes et femmes tels que le mariage,
l’adultère, ou encore le concubinage.
Comme l’a montré Michel Foucault dans son Histoire de la sexualité, leurs
discours mettent en exergue la vision que se font les pouvoirs des relations extra-maritales
et de la conjugalité49. Ainsi, la gestion et les déclarations des différentes autorités au sujet
de la prostitution permettent de découvrir les normes instaurées par la société du Moyen
Âge tardif et révèlent une société dans laquelle le mariage n’est pas l’unique lieu d’une
sexualité permise. Même si Michel Foucault n’a pas utilisé ce concept pour le Moyen Âge,
la régulation de la prostitution et de la sexualité extraconjugale révèle un « biopouvoir »
exercé conjointement par les autorités laïques et ecclésiastiques sur la population,
particulièrement celle des villes, dévoilant une volonté de discipliner les corps50.
Dans son cours au Collège de France intitulé Les Anormaux, le philosophe a décrit
deux mécanismes de pouvoir qui se sont opérés à la fin du Moyen Âge, les mécanismes
d’exclusion et d’inclusion. Alors que le premier consiste en un partage rigoureux de
l’espace afin de disqualifier une partie des individus jugés anormaux (dans sa
49
Michel FOUCAULT, Histoire de la sexualité, La Volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p. 97-98.
50
Idem, p. 183.
103
démonstration, les lépreux), rejetés d’un espace commun ou enfermés pour éviter toute
contamination avec le reste de la société, le mécanisme d’inclusion, exercé notamment lors
de la gestion de la Peste Noire, consiste en une cohabitation entre le pur et l’impur, le
normal et l’anormal. Cette politique est menée grâce à un examen perpétuel d’un champ de
régularité, à l’intérieur duquel les pouvoirs jaugent chaque individu pour savoir s’il est
conforme à la règle, à la norme d’une société définie51. Il semblerait que la politique menée
à la fin du Moyen Âge envers la sexualité extra-maritale oscille entre ces deux
mécanismes ; la régulation de la prostitution démontrant à la fois une volonté de cantonner
le commerce vénal en un lieu clos, et, en parallèle, une tolérance des relations sexuelles
hors du cadre conjugal ainsi qu’une intégration relative de la vénalité dans les normes de la
société.
Ainsi, à partir des XIIe et XIIIe siècles, une certaine tolérance s’amorce envers la
sexualité extraconjugale, en particulier si les relations sexuelles se déroulent avec des
prostituées, communes à tous. L’Église condamne toute relation qui enfreint les lois du
mariage, mais tolère des relations sexuelles ponctuelles tant qu’elles ne sont pas contraires
à certains principes52. De leur côté, les autorités publiques légifèrent sur la vie sexuelle et
condamnent toute activité qui perturberait l’ordre public, comme l’adultère, le viol, ou tout
commerce charnel s’exerçant en dehors des cadres qu’elles ont préalablement établis.
Ainsi, au cours des derniers siècles du Moyen Âge, les consulats voient leurs
prérogatives se développer ; ils interviennent de plus en plus dans la régulation de l’espace
urbain. Parallèlement, la royauté étend son domaine de juridiction et se penche sur le
comportement de ses sujets. Elle légifère, par le biais d’ordonnances, sur le blasphème, la
prostitution ou encore le mariage. Ce contrôle se fait de plus en plus fort à la fin du Moyen
Âge, même si la monarchie ne bénéficie pas encore du personnel nécessaire pour faire
appliquer pleinement sa politique. Néanmoins, l’installation d’un parlement à Toulouse en
1444 et l’accroissement du nombre d’officiers royaux en Midi toulousain lui permet, peu à
peu, d’intervenir sur la politique des villes et de veiller à l’ordre public dont elle a la
charge. Enfin, l’autorité royale, toujours dans un souci de gestion de l’ordre et de la morale
publique, outrepasse le domaine de juridiction de l’Église et n’hésite pas à se mêler du
comportement des clercs.
51
Michel FOUCAULT, Les anormaux : cours au Collège de France (1974-1975), Paris, Le Seuil Gallimard,
1999, p. 40-41.
52
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales : la prostitution en Occident, XII e-XVIe siècle, Paris, Aubier, 2010,
p. 74-78.
104
Cependant, le modèle de réglementation de la prostitution promu par les consulats,
où le bordel public serait l’unique lieu dans la ville où les hommes pourraient s’adonner à
la débauche, est un échec, comme en témoignent les nombreuses mesures prises contre la
prostitution illicite et les condamnations pour adultère ou concubinage. Au XVIe siècle,
l’avènement des idées réformatrices et le resserrement des mœurs qui les accompagne ont
raison de ce modèle éphémère de régulation publique de la sexualité extra-matrimoniale,
laissant place à un mariage fortement valorisé.
105
106
Chapitre I : Les prémices d’une régulation de la sexualité
Le basculement du Moyen Âge central au Moyen Âge tardif au XIIIe siècle est marqué
par une refonte en profondeur des pouvoirs en place. Alors que l’Église continue à asseoir
sa position d’institution structurante de la société, l’autorité monarchique se renforce.
Parallèlement, la croissance démographique et économique entraîne un renouveau des
centres urbains ; les villes deviennent des pôles économiques importants, la population y
afflue et leurs autorités éprouvent le besoin de s’organiser politiquement. Dans le Midi
toulousain, ce renouveau se traduit par l’émergence d’un nouveau modèle politique : le
consulat.
Par ailleurs, les autorités laïques construisent à la fin du Moyen Âge un discours qui
tolère et encadre un certain nombre de pratiques qui ne s’exercent pas dans le cadre du
53
Ruth Mazo KARRAS, Sexuality in Medieval Europe : doing unto others, New York, Routledge, 2005.
54
James Arthur BRUNDAGE, « Sex and Canon Law », Handbook of medieval sexuality, New York, Garland,
1996, p. 33-51.
107
mariage. La tolérance envers la fornication simple – une relation sexuelle entre un homme
et une femme libres - et la prostitution révèlent l’idée que se font les instances
monarchiques et urbaines des relations entre les hommes et les femmes. Cette politique des
mœurs prend ses racines à cette période et ne s’éteint qu’au XVIe siècle. Les origines de la
régulation de la prostitution médiévale sont à rechercher dans cette dernière. En effet,
l’évolution et l’accroissement des débats ecclésiastiques au sujet de la sexualité hors
mariage et de la prostitution, associés au développement des structures étatiques et
urbaines, qui, par de multiples réglementations tentent de préserver l’ordre public au sein
des villes, permettent la mise en place à partir du XIVe siècle d’un modèle original de
régulation de l’activité prostitutionnelle.
Aux XIe et XIIe siècles, l’Église est l’institution principale d’encadrement de la société.
Lors des conciles comme celui de Latran IV, elle érige un ensemble de normes que la
population doit respecter sous peine d’être bannie de la communauté des chrétiens. Par le
biais des canonistes, elle légifère sur toutes les activités humaines, structurant ainsi la
société médiévale et son système légal55. À cette époque, Toulouse et sa région sont
devenues des terres de droit canon. L’inquisition a chassé l’hérésie albigeoise, le Midi
toulousain se rallie à l’orthodoxie. En 1229, l’université de Toulouse est créée ; quatorze
professeurs dont quatre maîtres en théologie sont recrutés afin que Toulouse reste dans le
droit chemin tracé par l’Église de Rome56.
Dans le cadre de la réforme grégorienne du XIe siècle, l’Église a défini de manière plus
précise sa position à propos du péché de luxure et de la sexualité en général. Inspirés par
les écrits des Pères de l’Église, les discours concernant le corps et la sexualité se
développent et les ecclésiastiques livrent leur vision de ce que doit être une relation entre
homme et femme. Une partie des débats concerne l’attitude qu’elle doit adopter face à la
prostitution et aux prostituées. Les théologiens considèrent, et ce depuis saint Augustin, la
prostitution comme une activité condamnable, mais nécessaire. Les débats se poursuivent
au XIIIe siècle et s’adaptent à leur époque : le nombre croissant de célibataires et le
55
James Arthur BRUNDAGE, « Prostitution in the Medieval Canon Law », Journal of Women in Culture and
Society, 1976, vol. 1, no 4, p. 826.
56
Henri RAMET, Edmond HARAUCOURT, Histoire de Toulouse, Monein, Pyremonde/Princi Negue, 2008,
p. 103.
108
développement de la prostitution dans les centres urbains poussent l’Église à prendre
position sur les relations hors mariage et sur la prostitution. Elle les tolère même si elle les
condamne moralement : cette position permet au modèle de réglementation de la
prostitution de se mettre en place un siècle plus tard.
Les recherches des médiévistes sur les discours produits par l’Église au sujet de la
sexualité sont aujourd’hui nombreuses. Depuis les années 1970 et le renouvellement des
approches au sujet de l’histoire sociale et culturelle, nombre d’historiens, le plus souvent
anglo-saxons, se sont penchés sur ces questions57. James-Arthur Brundage et Vern L.
Bullough y ont consacré une grande partie de leurs recherches58. Ils ont dirigé ensemble
plusieurs ouvrages d’histoire culturelle sur l’Église et la sexualité à l’époque médiévale.
Dans Handbook of Medieval Sexuality, ils ont montré comment l’Église, par le biais de la
médecine, du droit canon, ou encore de la confession, érige des normes au sujet des
comportements sexuels, du mariage et de la virginité. Alors que James-Arthur Brundage
concentre principalement ses recherches sur la sexualité et le droit canon59, Vern L.
Bullough interroge la manière dont l’Église traite les relations qui transgressent l’ordre
conjugal telles que la prostitution ou l’homosexualité60. Jacques Rossiaud, dans ses deux
livres sur la prostitution médiévale, a montré comment la nature et le corps sont revalorisés
par les théologiens et les canonistes aux XIIe et XIIIe siècles61. Dans Amours vénales, il
souligne que la réhabilitation de la chair par les clercs entraîne une plus grande tolérance
envers des pratiques sexuelles jadis condamnées. Ainsi, le rapprochement des conjoints
durant la grossesse est désormais toléré, les jours d’abstinence se réduisent, et le plaisir
durant les relations sexuelles est davantage accepté.
Dans une autre perspective, les historiens du droit se sont aussi penchés sur la place de
la sexualité dans l’Église, comme Jean-Louis Gazzaniga qui y consacre dans Droit,
57
Jean-Louis FLANDRIN, Le sexe et l’Occident : évolution des attitudes et des comportements, Paris, Éd. du
Seuil, 1981. Marcel BERNOS (dir.), Sexualité et religions, Paris, France, Les Éditions du Cerf, 1988. Albrecht
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58
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sexuality, New York, Garland, 1996.
59
James-Arthur. BRUNDAGE, « Prostitution in the…, op. cit., p. 825–845.
60
Vern L. BULLOUGH, The history of prostitution, New Hyde Park, N.Y., University Books, 1964. Vern L.
BULLOUGH (dir.), A Bibliography of prostitution, New York, Garland Pub, 1977.
61
Jacques ROSSIAUD, La prostitution médiévale, Paris, Flammarion, 1990. Amours vénales : la prostitution
en Occident, XIIe-XVIe siècle, Paris, Aubier, 2010.
109
Histoire et Sexualité un article62 ou Philippe Toxé qui dans Mariage et sexualité au Moyen
Âge s’est intéressé à la copula carnalis dans le droit canon63. Jean Gaudemet a, quant à lui,
consacré nombre de ses travaux au mariage et à son traitement dans le droit canonique64.
Les études concernant la manière dont l’Église construit une hiérarchie des sexes où les
femmes sont dévalorisées et responsables de nombreux maux, mais aussi un modèle qui
distingue personnes honnêtes et déshonnêtes, se sont développées depuis les années 2000,
principalement dans les pays anglo-saxons, notamment grâce à l’essor des études de
genre65. Ce modèle de société et les normes genrées qu’il véhicule s’est installé durant la
période médiévale de manière durable et a persisté dans certains de ces aspects bien après
la fin de l’Ancien Régime.
62
Jean-Louis GAZZANIGA, « La sexualité dans le droit canonique médiéval », Droit, Histoire et sexualité,
L’Espace juridique, Toulouse, 1987, p. 41-54.
63
Philippe TOXÉ, « La « copula carnalis » chez les canonistes médiévaux », Mariage et sexualité au Moyen
Âge : accord ou crise? : colloque international de Conques, 2000, p. 123-133.
64
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65
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University of Pennsylvania Press, 2008.
66
Jacques ROSSIAUD, La prostitution médiévale…, op. cit., p. 83.
110
nature67 ». Désormais, l’excès est la cible des clercs : la continence, si elle est excessive
chez les laïcs, peut être considérée comme mauvaise au même titre que les relations
sexuelles trop nombreuses.
67
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 58.
68
Charles-Marie DE LA RONCIÈRE, « L’Église et l’inconduite des jeunes célibataires du XIIe au XVe siècle »,
Sexualité́ et religions, Paris, Les Éditions du Cerf, 1988, p. 189.
69
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 75.
70
Marcel BERNOS (dir.), Sexualité…, op. cit., p. 189.
111
sont dédiées spécifiquement à la fornication simple71. Il la présente comme un péché
mortel, néanmoins, moins condamnable que les autres péchés de luxure et que les fautes
contre Dieu, mais plus grave que le vol72.
71
Thomas D’AQUIN, Summa Theologiae, IIa, IIae, Turin, Marietti, 1963, q.153 : La luxure et q.154 : Les
parties de la luxure.
72
Ibid., q.154, a.4, La fornication simple est-elle péché mortel ?
73
Jacques LE GOFF, Nicolas TRUONG, Une histoire du corps au Moyen Âge, Paris, L. Levi, 2003. p. 53
112
[…elles] ont quant aux mœurs une vie tout à fait impure mais les lois de l’ordre leurs
assignent une place, la plus vile qui soit74. »
Aux XIIe et XIIIe siècles, la présence plus forte de prostituées dans les villes force
l’Église à se pencher sur certaines questions les concernant. Les réflexions des théologiens
se concentrent autour de trois points : le statut des prostituées, la pénitence réservée à ceux
qui commettent le péché de fornication avec elles, et le positionnement que doit adopter
l’Église face à l’argent que touchent les prostituées.
74
AUGUSTIN, De ordine, II, IV, 12 : « Aufer meretrices de rebus humanis turbaveris omnia
libidinibus:constitue matronarum loco, labe ac dedecore dehonestaveris ».
75
Vern L. BULLOUGH, James Arthur BRUNDAGE, Sexual practices & the medieval church, Buffalo,
Prometheus Books, 1982, p. 12.
76
Cité dans Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 40.
77
Ibid., p. 76.
113
Summa Theologiae, Thomas d’Aquin explique que les prostituées ont le droit de le garder
même s’il est mal acquis. En effet, l’argent gagné, grâce à l’acte de fornication peut être
accepté par une prostituée, sauf si cette dernière l’a récupéré par tromperie78.
Ces réflexions des théologiens rejoignent les débats autour de la fornication simple
comme péché véniel. Par la dédramatisation du péché de fornication simple, les
théologiens considèrent qu’un acte sexuel avec une prostituée n’est pas une faute grave, car
ces dernières sont des femmes n’appartenant à personne, communes à tous. En ce sens, on
ne peut pas commettre d’adultère avec une prostituée. Les écrits de Thomas d’Aquin ainsi
que ceux des autres théologiens et canonistes légitiment ainsi le travail des prostituées. Ils
les présentent comme des travailleuses du sexe qui ont le droit de posséder une
rémunération, et sont soumises aux règles de la morale professionnelle82. Bien qu’elles
soient reconnues, les prostituées sont néanmoins privées de nombreux droits par les clercs
comme par les autorités laïques. Les clercs reconnaissent ainsi la prostitution, mais
condamnent moralement les femmes qui s’adonnent à ce métier.
Leurs textes livrent une vision de la société où les comportements des hommes et
des femmes sont définis en fonction de leur sexe. En effet, les théologiens expliquent que
la prostitution est nécessaire et inévitable car l’homme est par nature tenté par l’autre sexe.
De même, ils peignent un portrait des femmes naturellement pécheresses et fornicatrices.
78
Thomas D’AQUIN, Summa Theologiae…, op. cit., q.62, a.5.
79
Ibid., q.87, a.2, ad.2.
80
James-Arthur BRUNDAGE, « Prostitution in the Medieval Canon Law, … op. cit., p. 838-839.
81
Thomas D’AQUIN, Summa Theologiae…, op. cit., q.32, a.7.
82
Jacques ROSSIAUD, La Prostitution médiévale…, op. cit., p. 91-93.
114
Nul besoin de pousser ces femmes au mal, les plus faibles d’entre elles y viendront car cela
est dans leur nature. Cette vision des femmes comme des êtres faibles et pécheurs est très
présente dans les commentaires des clercs au sujet des prostituées.
Aux XIIe et XIIIe siècles, les canonistes redéfinissent ce qu’est à leur sens une
prostituée. Afin de l’expliciter, ils utilisent à la fois la loi romaine et des principes
chrétiens. Dans son article Prostitution and Medieval Canon Law, James Brundage a
détaillé les différentes définitions établies par les canonistes pour désigner la prostitution et
la prostituée83. Pour lui, ces derniers se basent sur le gain et la promiscuité.
Lorsque la prostitution est traitée comme une catégorie morale, c’est la promiscuité
qui est déterminante. Quand elle est abordée comme une catégorie légale, un échange qui
relève des problèmes d’ordre public et de police, les canonistes s’appuient sur le droit
romain et l’aspect financier entre en compte.
Les définitions les plus connues avancent toutes le facteur de promiscuité comme
un élément déterminant. La plus courante est celle de saint Jérôme (342-420) : une
meretrix est une personne disponible auprès de plusieurs hommes : « Est prostituée, celle
qui s’offre pour le plaisir au plus grand nombre 84 ». Le décret de Gratien, reprend au
milieu du XIIe siècle cette définition en insistant, dans le texte, comme dans ses
commentaires, sur le facteur de promiscuité. Il explique qu’une meretrix est une femme qui
se donne indifféremment à tout le monde85. Hostiensis, évêque et canoniste du XIIIe siècle,
insiste quant à lui sur l’élément de notoriété compris dans le terme meretrix publica,
présentant ainsi une femme publique, commune à tous. Une femme peut être qualifiée de
meretrix si elle se donne à plusieurs hommes, publiquement86.
83
James-Arthur BRUNDAGE, « Prostitution in the Medieval Canon Law… op. cit.
84
« Meretrix, que multorum libidini patet » SAINT JÉRÔME, Epistola 64. 7, Ad Fabiola. De Veste sacerdotali,
cité dans James-Arthur BRUNDAGE, « Prostitution in the Medieval Canon Law…, op. cit., p. 827.
85
GRATIEN, Decretum Gratiani, Causa XXXVII, q.1c 41 : « Promiscuum, id est indifferenter et indiscinte
comisceret scilicet canino amore. Canesenim indifferenter et indistincte comiscerentur. », cité dans James-
Arthur BRUNDAGE, « Prostitution in the Medieval Canon Law…, op. cit., p. 827.
86
« Sont des prostituées publiques celles qui s’offrent au désir de plusieurs hommes ou bien celles qui
s’adonnent à une obscénité vénale. » « Publicas id est meretrices, que multorum libidini patent vel quarum
115
De fait, les clercs ne font pas de distinction entre une femme de mauvaise vie, ce
qu’on appelle aujourd’hui une prostituée, et une femme qui a la réputation d’avoir des
relations avec plusieurs hommes. Cette condamnation morale entraîne une privation de
certains droits, comme témoigner, hériter ou porter plainte. En effet, la parole d’une femme
de mauvaise vie est immédiatement remise en cause par les juges. Par exemple, si une
femme violée est accusée d’avoir mauvaise réputation, sa plainte peut être rejetée.
Au Moyen Âge, la mise en place d’un ordre chrétien a entraîné des formes
d’exclusion touchant les étrangers, les lépreux, les excommuniés mais aussi une partie des
femmes87. Dépeintes comme tentatrices et pécheresses, ces dernières peuvent être
cataloguées comme des femmes de mauvaise vie, si leur comportement ou leurs actions ne
correspondent pas à ce que la société médiévale attend d’elles. Très vite, leur réputation
peut être entachée, entraînant une attitude différente des autorités publiques et
ecclésiastiques à leur égard. Qu’elles soient adultères, qu’elles aient eu des relations avec
plus d’un individu, qu’elles vendent son corps, qu’elles parlent au tout-venant, elles sont
avant tout des femmes diffamées et c’est cela qui les définit. Ainsi, la division des femmes
en deux groupes distincts en fonction de leur renommée prend le dessus sur d’autres
formes de catégorisations, dans la documentation de l’époque, si bien qu’il est très difficile
de faire la distinction entre une prostituée, comme nous l’entendons aujourd’hui, et une
femme diffamée.
L’honneur occupe une place structurante dans la société médiévale. Par le biais de
la rumeur, ou de témoignages défavorables, l’honneur bafoué des hommes et des femmes
peut fortement influencer la manière dont ces derniers sont jugés. La fama, élément central
de définition de cet honneur, dérive d’une racine grecque signifiant « parole », et évoque à
la fois la réputation et le « on-dit ». Cette renommée, essentielle à la constitution de
l’individu, négative ou positive en fonction des adjectifs qui l’accompagnent, prend place à
côté du nom pour définir l’identité de la personne, et occupe un espace considérable dans
la vie de la population médiévale et en particulier dans celle des femmes qui peuvent
publice venalis est turpitudo » HOSTIENSIS, Decretalium librum Commentaria, Turin, Bottega d’Erasmo,
1965, X 4.1.20, n°4, vol.4, fol. 6.
87
Hervé MARTIN, Mentalités médiévales. II, représentations collectives du XI e au XVe siècle, Paris, Presses
universitaires de France, 2001, p. 405.
116
passer du statut d’honnête femme à celui de femme de mauvaise vie dès lors que leur
réputation est remise en cause, ne serait-ce que par une seule personne.
L’étude de la fama et la place donnée aux femmes dans la société médiévale ont
intéressé plusieurs courants historiques au fil du temps. Le statut juridique des femmes a
été étudié par les historiens du droit depuis le milieu du XXe siècle. Les problématiques
varient en fonction des périodes, allant d’études classiques à l’image des travaux de Paul
Ourliac sur la condition de « la femme » dans le droit médiéval88 ou des travaux d’Henri
Gilles et Jean-Marie Carbasse publiés à l’occasion du colloque de Fanjeaux sur « la
femme » dans la vie religieuse89, à des recherches plus spécifiques sur le traitement de la
criminalité par le droit et dans la justice et sur l’impact que peut avoir la renommée dans
ces domaines90. En histoire, Bronislaw Geremek s’est interrogé dans les années 1970 sur
les raisons et la manière dont la société médiévale exclut certains groupes, en se penchant
particulièrement sur les marginaux parisiens91. Les travaux de Claude Gauvard en la
matière sont également primordiaux pour comprendre comment la fama se fait peu à peu
une place dans l’appareil judiciaire et devient une preuve aussi importante qu’une autre92.
Elle a notamment montré que la mauvaise renommée peut, dans certains procès, légitimer
le recours à la voix extraordinaire, ou à l’emprisonnement provisoire93.
88
Paul OURLIAC, « L’évolution de la condition de la femme en Droit français », Annales de la faculté de
Droit de Toulouse, t. XIV, fasc.2, 1966, p.43-71.
89
Henri GILLES, « Le statut de la femme en droit toulousain », La Femme dans la vie religieuse du
Languedoc: XIIIe-XIVe siècle, actes du 23e colloque de Fanjeaux, Toulouse, Privat, 1988, p. 79-97. Jean-
Marie CARBASSE, « La condition de la femme mariée en Languedoc (XIII e-XIVe siècles) », La Femme
dans…, [Link]., p. 99-112.
90
Jean-Marie CARBASSE, Consulats méridionaux et justice criminelle au Moyen Âge, Thèse de doctorat,
1974; Leah Otis-Cour, « Terreur et exemple, compassion et miséricorde: la répression pénale à Pamiers à la
fin du Moyen-Âge », Justice et justiciables mélanges Henri Vidal, 1995, p.139-164.
91
Bronisław GEREMEK, Les Marginaux parisiens aux XIVe et XVe siècles, Paris, Flammarion, 1976.
92
Claude GAUVARD, Crime, état et société en France à la fin du Moyen Age : « de grace especial », Paris,
Publications de la Sorbonne, 1991, Claude Gauvard, « La Fama, une parole fondatrice », Médiévales, 1993,
vol.12, no 24, p. 5-13.
93
Claude GAUVARD, « La Fama, une parole fondatrice », Médiévales, 1993, vol. 12, no 24, p. 5-13.
94
Marie A. KELLEHER, The measure of woman: law and female identity in the crown of Aragon,
Philadelphia, Oxford, University of Pennsylvania Press, 2010.
117
Fenster, montrant l’omniprésence de celle-ci dans l’Europe médiévale, notamment dans les
textes de loi et les œuvres littéraires95.
Même si la manière dont la société et les autorités du bas Moyen Âge définissent et
traitent les femmes de mauvaise vie ne concerne pas spécifiquement la prostitution, elle
n’en demeure pas moins un élément essentiel pour comprendre la place qu’occupent les
prostituées dans la société. Les propos sur les femmes de mauvaise vie s’accompagnent
d’un discours général sur les femmes, présentées très souvent comme des pécheresses,
livrant ainsi une perception du monde, où les femmes et les hommes sont considérés
comme différents et bénéficient de traitements particuliers. Les femmes sont présentées
comme des êtres ignorants dont il faut se méfier. Comme elles sont par nature tentatrices,
elles doivent maîtriser leur sexualité davantage que les hommes pour ne pas les tenter. En
ce sens, elles sont priées de ne pas porter des vêtements ostentatoires, sous peine de
basculer dans la catégorie des meretrices96. Dans le Décret de Gratien, les femmes sont
davantage considérées comme responsables que les hommes en cas d’adultère97. Ils sont,
quant à eux, présentés comme habités par un plaisir sexuel naturel, qu’il leur faut assouvir.
L’Église leur enjoint d’ailleurs de ne pas converser avec des femmes, surtout si elles sont
moralement suspectes.
Les meretrices, les femmes déshonnêtes, sont davantage responsables que les autres
femmes qui vivent dans le cadre du mariage ou de la religion. Cependant, les sanctions
prévues à leur égard sont rares ; canonistes et théologiens condamnent davantage le
proxénétisme que la prostitution. Ils admettent même que la prostituée n’est pas infâme,
contrairement au proxénète et à la maquerelle. La prostituée est coupable : mais son
comportement est lié à la véritable nature des femmes.
95
Thelma S. FENSTER, Daniel Lord SMAIL (dirs.), Fama: the politics of talk and reputation in medieval
Europe, Ithaca, Londres, Cornell University Press, 2003.
96
James-Arthur BRUNDAGE, « Prostitution in the Medieval Canon Law…, op. cit., p. 834.
97
Johannes TEUTONICUS, Decretum Gratiani, emendatum, et notationibus illustratum, Italie, 1620, C.12 q.2,
d.p. c. 58.
118
1.5. L’insulte destinée à nuire à la réputation des femmes
Les injures portant atteinte à la conduite sexuelle d’un individu, remettant en cause la
fidélité, comme « pute », « mauvaise femme », « tueuse de maris », « mauvaise femme »,
ou faisant allusion au proxénétisme comme « maquerelle » sont considérés comme graves
surtout si elles sont proférées en public. En Castille, ces insultes font l’objet d’un jugement
particulier. Si un homme insulte une femme honorable, il doit s’acquitter d’une amende
deux fois plus importante98.
Cette mauvaise réputation a des retombées sur celle des hommes. Lorsqu’un individu
injurie une épouse, en la traitant de bagassa99 ou de puta par exemple, c’est l’honneur du
mari qui est remis en cause. C’est pourquoi ces injures conduisent parfois à des violences
tant la place de la renommée est importante, particulièrement si ces injures ont été
proférées en public100. Ainsi dans le Midi toulousain, lorsque l’on cherche à insulter une
femme, on la traite de bagassa, de puta, d’oressa, de meretrix publica, de fille publique, ou
plus simplement, de femme de mauvaise vie.
Dans une société où la réputation joue un rôle important, l’insulte publique est un
problème pris au sérieux par les autorités laïques. Ainsi, la coutume de Montsaunès de
1288 indique qu’il est interdit d’accuser une personne à tort de maux qui la ferait basculer
98
Jesus Angel SOLORZANO TELECHEA, « Justice et répression sexuelle sous la couronne de Castille »,
L’exclusion au Moyen Âge : actes du colloque international organisé les 26 et 27 mai 2005 à l’université
Jean Moulin, Lyon 3, Lyon, Université Jean Moulin, Centre d’histoire médiévale, 2007, p. 177.
99
Le terme bagassa est une interjection qui signifie en occitan à la fois prostituée, femme de mœurs légères,
et imbécile.
100
Cet usage se retrouve dans de nombreuses affaires judicaires et a notamment été soulevé par Flocel
SABATÉ, « Femmes et violence dans la Catalogne du XIVe siècle », Annales du Midi, 1994, p.277-316.
119
dans la catégorie des gens de mauvaise vie, et notamment pour les femmes en les traitant
de prostituées :
23. Item, nous voulons que si quelqu’un ou quelqu’une dans lad. ville ou sa juridiction et
ressort aura appelé malicieusement et à tort quelqu’un ou quelqu’une homicide, meurtrier,
traitre, parjure, trompeur (ou perfide), lépreux, voleur ou bouche-puante, ou encore plus une
femme, fille publique ou prostituée, s’il n’aura pas prouvé [cela] légitimement à la cour101.
L’insulte et la diffamation préoccupent les autorités car elles provoquent des problèmes
d’ordre public, la diffamation publique pouvant dégénérer en rixe. Bien plus, elles
engendrent des actions en justice, la personne diffamée devant se laver de tout soupçon en
démontrant sa bonne réputation. Ainsi, est-il fréquent d’observer les consuls arbitrer des
affaires d’insultes qui dégénèrent en rixes, voire en meurtre. À Foix, en 1402, les consuls
traitent à deux reprises des cas où une femme a été traitée de prostituée : le 9 janvier, Jean
Segui traite une femme mariée de bagassa, le lendemain, cette dernière l’injurie dans une
rue passante de la ville, l’altercation dégénère, et Jean Segui la frappe à la tête et la plonge
dans un ruisseau102.
101
Simon MONDON (éd.), Coutumes de Montsaunès, Saint-Gaudens, impr. Abadie, 1910.
102
Gabriel de LLOBET (éd.), Le registre des informations diligentées par les consuls de Foix, 1401-1402,
Limoges, PULIM, 2001, p. 69.
103
Jacques ELLUL, Histoire des institutions, Le Moyen Âge, Paris, Presses Universitaires de France, 1992,
p. 271.
120
1285) confirme le droit des consuls à juger leurs habitants et établit que les couples
adultères et les proxénètes sont condamnés à une amende de 20 livres tournois104.
Louis IX tente d’imposer son autorité universelle par la loi et par l’écrit à l’ensemble
de ses sujets. Avec l’aide de juristes, le roi s’impose comme le garant du bien commun et
de la chose publique. Devenu maître de la justice, le roi dit la loi, en créant les ordonnances
et des établissements qui s’appliquent à l’ensemble de la population105. Bien que
l’efficacité de ces textes soit soumise à des réserves, Louis IX établit un ordre unitaire et
une cohésion générale dans le royaume. L’augmentation croissante des ordonnances et
établissements (sous Louis IX, on conserve 1900 pièces dont 25 ordonnances législatives)
est révélatrice d’une progression du pouvoir monarchique106. Faisant office de loi, ces
ordonnances et établissements édictés par Louis IX se concentrent principalement sur trois
sujets : la guerre et la paix, la monnaie et la morale chrétienne.
La décennie 1250 est marquée par des réformes administratives majeures ; loin de se
cantonner à l’administration, les ordonnances touchent également la morale et la sexualité.
Celles de 1254, 1256 et la lettre de 1270 montrent la volonté de Louis IX de réformer le
royaume de manière globale, allant même jusqu’à s’intéresser à la gestion de la prostitution
à l’échelle des villes.
104
AD Tarn, 64 EDT Cordes-sur-Ciel, AA3, 1273-1283.
105
Jean-Christophe CASSARD, Jean-Louis BIGET, L’âge d’or capétien : 1180-1328, Histoire de France t. 3,
Paris, Belin, 2012.
106
Jacques LE GOFF, Saint Louis, Paris, Gallimard, 1996, p. 216.
107
Marie DEJOUX, Gouverner par l’enquête au XIIIe siècle : les restitutions de Louis IX (1247-1270), Thèse
de doctorat, Université Panthéon-Sorbonne, Paris, 2012.
121
mœurs des agents royaux, des appréciations touchant plus largement la moralité publique
ainsi qu’une troisième partie concernant spécialement des mesures contre l’usure108.
Comme l’a souligné Jacques Le Goff, cette réforme du royaume est une
nouveauté, par son ampleur et par la variété des aspects qu’elle aborde. De retour d’une
croisade malheureuse, Louis IX amorce une moralisation de l’administration royale qui se
traduit entre autres par la répression des jeux, du blasphème et de la prostitution. Ainsi,
l’historien montre que Saint Louis mène une politique chrétienne idéale ; il estime que les
mesures prises par ce dernier envers les mœurs sont intrinsèquement liées à cette
conception chrétienne du pouvoir royal109.
1254 marque une profonde rupture : le roi adopte une politique répressive, Louis IX
ordonne aux baillis et aux sénéchaux de montrer l’exemple, en ne fréquentant pas les
tavernes, ni les femmes de mauvaise vie et en ne jouant plus aux dés, dont la fabrication est
désormais interdite. L’ordonnance prévoit aussi l’expulsion des femmes de mauvaise vie,
la confiscation de leurs biens jusqu’à leurs vêtements ostentatoires. Le proxénétisme est
également fermement condamné ; toute personne qui héberge une prostituée ou lui loue
une chambre doit payer une amende :
Item soient boutées hors communes ribaudes, tant de champs comme de villes, & faites les
monitions, ou deffenses, leurs biens soient pris par les Juges des lieus, ou par leur autorité,
& si soient depoüillez jusqu’à la cote, ou au pelicon. Et qui loüera maison à ribaude, ou
108
Louis CAROLUS-BARRÉ, « La Grande Ordonnance de 1254 sur la réforme de l’administration et la police
du royaume », Septième centenaire de la mort de Saint Louis, actes des colloques de Royaumont et de Paris
(21 et 27 mai 1970), Paris, 1976, p. 85-96.
109
Jacques LE GOFF, Saint Louis…, op. cit., p. 219.
110
Bronisław GEREMEK, Les Marginaux parisiens aux XIVe et XVe siècles, Paris, Flammarion, 1990, p. 256.
111
Jean-Christophe CASSARD, Jean-Louis BIGET, L’âge d’or capétien…, op. cit., p. 457.
122
recevra ribauderie en sa maison, il soit tenu de payer au Bailli du lieu, ou au Prevost ou au
Juge autant comme la pension vaut en un an112.
112
Eusèbe DE LAURIÈRE et al., (éd.) « Ordonnance pour la réformation des mœurs dans le Languedoc et le
Languedoil. Louis XI à Paris en 1254 », Ordonnances des roys de France de la troisième race, recueillies
par ordre chronologique... Paris, Imprimerie royale, 1723, t. I, p. 65.
Les termes utilisés par Eusèbe DE LAURIÈRE ne sont pas exactement les mêmes que les mots initiaux. Ainsi,
Jacques Le Goff souligne que dans le texte du XIIIe siècle, on parle de bordel alors que dans l'édition ici citée
on parle de mauvais lieux. De même, dans l'index de 1723 on parle de femmes publiques alors que les termes
employés sont folles femmes et ribaudes publiques.
113
« quod nulla meretrix publica in predicta carraria nec infra muros urbis Tolose et suburbii non
permaneret nec ullo modo aliquo tempore habitaret. Et si hoc fecerint quod probi homines, qui steterint in
illa carraria vel infra muros urbis Tolose et suburbii, vicario dicerent et vicarius quod incontinenti et absque
omni dilatione illas inde eiceret vel eicere faceret. Quod si facere noluerit, cognoverunt predicti consules
quod probi homines, qui tunc in predicta carraria vel infra muros urbis Tolose et suburbii steterint, illas
meretrices /fol. 37v/ publicas de illa carraria et de aliis carrariis, que infra muros urbis Tolose et suburbii
sunt, deinde eicerent et exire facerent », AM Toulouse AA 1, acte n°27, fol. 37, 1201, Roger LIMOUZIN-
LAMOTHE (éd.), La commune de Toulouse et les sources de son histoire: (1120-1249), E. Privat, Toulouse,
1932, p. 316.
123
2.2. L’ordonnance de 1256 : vers une régulation de l’activité prostitutionnelle
Deux ans plus tard, Louis IX franchit une nouvelle étape avec la proclamation
d’une ordonnance, constituée de vingt-six chapitres. Elle s’adresse désormais à l’ensemble
du royaume alors que la précédente ne concernait que les officiers royaux, marquant ainsi
une nouvelle phase dans la quête d’autorité de la royauté. Le contenu de l’ordonnance de
1256 diffère assez peu de celle de 1254. Néanmoins, les articles concernant l’ordre
religieux et moral sont organisés en un ensemble plus cohérent. En outre, Louis IX se voit
contraint d’amender et d’atténuer certaines interdictions concernant la prostitution :
Art 10
Item que la forge des dez soit deffenduë & devée par tout nostre Royaume, & tout homme
qui sera trouvé jouiant aux des communément, ou par commune renommée, fréquentant
taverne, ou bordel, soit reputé pour infame, & débouté de tout témoignage de vérité.
Art 11
Item que toutes foles fammens, & ribaudes communes soient boutées et mises hors de
toutes nos bonnes Citez & Villes. Especiallement qu’elles soient boutées hors des ruës qui
sont en cuer des dites bonnes Villes, et mises hors des murs, et loing de tous lieus Saints,
comme Eglises et Cimetières. Et quiconque loëra maison nulle esdites Cites & bonnes
Villes & lieus à ce non establis, à folles fammes communes, ou les recevra en sa maison, il
rendra & payera aux establis à ce garder de par nous, le loyer de la maison d’un an114.
Les principes de la Grande Ordonnance sont quelque peu tempérés. En effet, les
lieux où la prostitution est interdite ont considérablement diminué ; elle est désormais
prohibée dans les villes et près des lieux saints. Cette précision laisse à penser que des
zones de prostitution sont tolérées hors des enceintes urbaines et dans les campagnes. Le
proxénétisme est, quant à lui, toujours strictement interdit. Ces modifications montrent à
quel point Louis IX, en interdisant la présence de femmes diffamées près des lieux saints,
se veut le protecteur de la religion. Par ailleurs, en interdisant la prostitution dans quelques
lieux, Louis dresse une première esquisse de ce que Jacques Le Goff appelle dans son Saint
Louis les « ghettos de prostitution115 ». Dans l’article 10, Louis IX condamne tous les lieux
de débauche : tavernes, bordels, auberges, désignant ces espaces urbains comme des lieux
de perdition et traçant ainsi une première géographie de la prostitution médiévale.
114
Eusèbe DE LAURIÈRE et al. (éd.), « Ordonnance pour la réformation des mœurs dans le Languedoc et le
Languedoil. Louis XI à Paris en 1254 », Ordonnances des roys…, op. cit., t. I, p. 77.
115
Jacques LE GOFF, Saint Louis…, op. cit., p. 224.
124
Face à l’impossibilité de purger le royaume de toute débauche, Louis IX se voit
donc contraint de renoncer à son abolition totale. La résignation du roi vient sans doute de
la position de ses conseillers, pour la majorité des ecclésiastiques, qui lui conseillent d’être
plus mesuré dans ses édits. Dans son livre sur la prostitution médiévale en Languedoc,
Leah Otis-Cour explique que l’ordonnance de 1256 est plus en accord avec son temps que
la précédente. En effet, la prostitution est acceptée aussi bien par les laïcs que par les
ecclésiastiques ; les théologiens discutent des prostituées de Paris, certains parlent de leur
conversion ou de leur possible mariage116.
Pour certains médiévistes, les ordonnances de Louis IX n’ont eu que peu d’impact
et n’ont guère été appliquées. Leah Otis souligne qu’aucun texte ne prouve leur application
en Languedoc117. Jacques Rossiaud est plus nuancé et précise que les décisions du roi
allaient totalement à l’encontre des mœurs et des spéculations intellectuelles de l’époque.
Les hommes, clercs comme laïcs, entendaient vivre leur jeunesse pleinement et ne voyaient
dans l’action du roi que de la bigoterie118.
Il semble pourtant que les ordonnances de 1254 et 1256 aient eu des répercussions.
En effet, selon Jacques Le Goff, leurs principes sont repris par des autorités locales.
Jacques Rossiaud confirme cette hypothèse en expliquant que ces mesures diffamatoires,
comparables à celles que subissent alors les Juifs et les lépreux, sont une nouveauté et
s’inspirent très probablement de ces ordonnances : « Des officiers, des princes, des
évêques s’en inspirèrent et, la paupérisation aidant, les mesures qu’alors ils édictèrent
marquèrent durablement la prostitution du sceau de l’infamie119 ». Ainsi, certaines villes,
interdisent aux prostituées de toucher aux aliments lors des marchés et les somment de
porter des vêtements spécifiques.
116
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society: the history of an urban institution in Languedoc,
Chicago, Londres, University of Chicago Press, 1985, p. 19.
117
Ibid., p. 20.
118
Jacques ROSSIAUD, La Prostitution médiévale…, op. cit., p. 68.
119
Bronisław GEREMEK, Les Marginaux parisiens aux XIVe et XVe siècles, Paris, Flammarion, 1990, p. 260.
125
Et qu’aucune prostituée ne soit assez téméraire pour toucher des viandes cuites ou crues, du
pain, du raisin, des pommes, des poires, des figues ou d’autres fruits, choux ou quelconque
victuaille, jusqu’à ce qu’ils ou elles les aient acheté, ni ose boire dans les tavernes, ni
coucher auprès d’un homme de jour comme de nuit en ville, ni d’aller en ville sans
cordon120.
Les centres urbains sont à cette période en pleine croissance. Le poids politique
grandissant des bourgeois, l’importance de l’artisanat, la structuration de la politique
120
Coutumes de Saint-Félix-de-Lauragais, 1463 : « Et quod nulla meretris, sit ausa aliquas carnes coctas seu
crudas, panes, vinas, poma, peras, ficus seu alios fructus, caules, seu alia victualia quaecumque tangere,
donec illos seu illas emerit, et non sit ansa potare intus tabernas nec jacere cum aliquo homine intus villam
de die nec de nocte, nec ire per villam sine cordono. » Jean RAMIÈRE DE FORTANIER(éd.), Chartes de
franchises du Lauragais, Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1939, p. 624-625.
126
communale font des villes du Midi toulousain, et particulièrement de Toulouse, des
espaces de pouvoir121.
C’est à cette période que le terme de « bonnes villes » apparaît. Elles sont tout à la
fois des cités fortes, des chefs-lieux et des villes saintes, comme Toulouse122. Selon
Bernard Chevalier, les bonnes villes sont les pièces maîtresses d’un équilibre fragile entre
petits États et État. Dans ces villes, les agents de l’État bénéficient d’une place importante.
La royauté s’immisce de plus en plus dans leur gestion, les autorités urbaines ne faisant
que relayer les directives données par cette dernière.
Item l’en mandera à tous Bailliz que il facent garder en leurs Baillages […] ladite
Ordenance de deffendre les vilains sermens, les bordeaux communs, les jeux des dez124.
À l’échelle locale, des tentatives de contrôle des mœurs sont attestées visant
spécifiquement les femmes. En effet, en 1275, le viguier de Montauban Ramond Folcault
réunit les consuls afin d’établir un règlement somptuaire ; l’initiative est renouvelée en
1291. Les Montalbanaises doivent bannir toute parure d’or ou d’argent ; elles n’ont pas
non plus le droit d’avoir chez elles des draps de soie fine et leurs maris sont sommés de les
surveiller, sous peine d’amende125. Le vêtement fastueux porté par les bourgeoises, mais
aussi par les femmes de mauvaise vie est alors considéré comme une incitation à la
121
Jean-Louis BIGET et Jean-Claude HERVÉ, Panoramas urbains: situation de l’histoire des villes, Fontenay-
aux-Roses, 1995. Simone ROUX, Le monde des villes au Moyen Âge, XIe-XVe siècle, Paris, Hachette, 1999.
122
Bernard CHEVALIER, Les Bonnes villes, l’État et la société dans la France de la fin du XV e siècle, Orléans,
Paradigme, 1995.
123
Jacques LE GOFF, « Les bonnes villes et le roi », Saint Louis, Paris, Gallimard, 1996, p. 613.
124
Eusèbe DE LAURIÈRE et al. (éd.), « Ordonnance pour la réformation des mœurs dans le Languedoc et le
Languedoil. Louis XI à Paris en 1254 », Ordonnances des roys…, op. cit., t. I, p. 296.
125
Mathieu MÉRAS, Les Lois somptuaires de Montauban dans la deuxième moitié́ du XIII e siècle, Paris, Impr.
nationale, 1967, p. 517-523.
127
débauche et condamné. Selon Mathieu Méras, ce règlement est établi pour des raisons
religieuses et morales, à cette époque, des prédicateurs critiquent les vêtements fastueux de
la bourgeoisie montalbanaise qu’ils jugent déshonnêtes126.
Le règne de Louis IX a somme toute été une sorte de parenthèse en matière de contrôle
des corps et des sexualités. Très attaché à la religion chrétienne, fervent croyant, l’action
du roi envers la prostitution est à rechercher dans cette piété personnelle. Le roi va encore
plus loin que les clercs qui, rappelons-le, considèrent à cette époque la prostitution comme
une nécessité. Néanmoins, l’action de Louis IX est aussi à replacer dans l’affirmation d’un
pouvoir monarchique qui se veut universel. À la fin du XIVe siècle, le contrôle de la
sexualité est passé entre les mains des autorités urbaines, même si, la monarchie prend part
à ce contrôle par le biais de ses agents présents dans toutes les bonnes villes.
126
Ibid.
127
Philippe WOLFF, Histoire du Languedoc, Toulouse, Privat, 1990, p. 162.
128
place grâce à un accord entre les élites aristocratiques et marchandes 128, les fonctions des
consuls varient en fonction des villes, allant des simples tâches administratives à la gestion
quasi-totale de la cité129. Cependant, la plupart des consulats n’exercent qu’une juridiction
limitée et restent soumis au pouvoir d’un seigneur.
Les recherches concernant le pouvoir politique et juridique des consuls sont restées
l’apanage des historiens du droit131. Jean-Marie Carbasse leur a consacré sa thèse ainsi que
de nombreux articles132. Leah Otis, quant à elle, a publié beaucoup d’articles sur le
traitement de l’adultère, du blasphème et du viol133. Les historiens se sont aussi penchés
sur la manière dont les autorités municipales sanctionnent les délits sexuels et corporels,
128
Robert FOSSIER, « Qu’est-ce que la ville ? », Enfance de l’Europe, Xe-XIIe siècle : aspects économiques et
sociaux, Paris, Presses universitaires de France, 1989, p. 980-1041.
129
Voir Brigitte BASDEVANT-GAUDEMET et Jean GAUDEMET, Introduction historique au droit : XIIIe-XXe
siècle, Paris, LGDJ, 2010.
130
Philippe WOLFF, Histoire du Languedoc…, op. cit., p. 163.
131
Par exemple, Leah OTIS-COUR, « Les sources de la justice pénale dans les villes du Midi de la France au
Moyen Âge », Pratiques sociales et politiques judiciaires dans les villes de l’Occident à la fin du Moyen
Âge, 2007, no 385, p. 95-103, Annik PORTEAU-BITKER, « La justice laïque et le viol au Moyen Âge », Revue
historique de droit français et étranger, 1988, no 66, p. 491-526.
132
Jean-Marie CARBASSE, « La justice criminelle à Castelnaudary au XIVe siècle », Actes du LIVe congrès
des Sociétés académiques et savantes de Languedoc-Pyrénées-Gascogne. Le Lauragais, Montpellier,
Fédération historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, 1983, p. 139-148, Histoire du droit
pénal et de la justice criminelle, Paris, Presses universitaires de France, 2006, « Currant nudi, la répression
de l’adultère dans le midi médiéval », Droit, Histoire et sexualité, Lille, Publications de l’espace juridique,
1987, p. 83-102, Consulats méridionaux et justice criminelle au Moyen Âge, Thèse de doctorat, Université de
Montpellier I, Faculté de droit et des sciences économiques, Montpellier, 1974, « Bibliographie des coutumes
méridionales », Recueil de mémoires et travaux publiés par la Société d’histoire du droit et des institutions
des anciens pays du droit écrit, Montpellier, Faculté de droit et des sciences économiques, 1979, vol. X, p.
7-88.
133
Leah OTIS-COUR, « Terreur et exemple, compassion et miséricorde: la répression pénale à Pamiers à la fin
du Moyen Âge », Justice et justiciables : mélanges Henri Vidal, 1995, p. 139-164. « La répression des
infractions contre l’ordre moral à Pamiers à la fin du Moyen Age : le jeu et le blasphème », Conformité et
déviances au Moyen Âge, Colloque de Montpellier, 25-27 novembre 1993, Montpellier, Publications de
l’Université Paul Valéry Montpellier III, n˚ 2, 1995, p. 273-286.
129
tels que l’adultère ou le viol, à la fin du Moyen Âge134. Récemment, des études comme
celles de Laure Verdon se sont intéressées au modèle que promeuvent les autorités
urbaines en condamnant plus ou moins certains délits. Elles mettent en relief un modèle de
gestion des mœurs135. En reprenant les travaux de ces médiévistes et historiens du droit et
en les reliant aux coutumes et aux sources judiciaires du Midi toulousain des XIIe et
XIIIe siècles, il est possible de percevoir comment cette réorganisation politique des
centres urbains méridionaux a entraîné, au travers de la mise par écrit des coutumes ou de
la création d’une justice municipale, un contrôle des corps et de la sexualité. Il est
également intéressant de noter que, malgré des réalités totalement différentes, ces
préoccupations d’ordre public se retrouvent dans toutes les villes du Midi toulousain,
depuis les grandes villes comme Toulouse, qui ont à gérer une population nombreuse et
hétéroclite, jusqu’aux petites villes comme Pamiers.
Au XIIIe siècle, la majorité des villes du Midi toulousain se dotent d’un droit
coutumier, actualisé et modifié aux siècles suivants. Appelés coutumes, privilèges ou
encore franchises, ces textes contiennent des dispositions concernant le droit privé et
municipal, l’économie, ou encore des dispositions relatives à la police136. Comme le
souligne Laure Verdon : « Ce droit statutaire urbain est le fondement du pouvoir judiciaire
des consuls. Il s’agit d’un ensemble de dispositions normatives, relatives essentiellement
au droit privé et commercial, admises par la pratique137 ». Les coutumes des villes et
bourgades du Midi toulousain ont été recensées et éditées, mais en ordre dispersé. Jean-
Marie Carbasse a recensé de manière exhaustive les éditions de coutumes méridionales138.
Jean Ramière de Fourtanier a, quant à lui, édité les chartes de franchise du Lauragais en
134
Marie-Claude MARANDET, « Violence redoutée, violence réelle en Toulousain, à la fin du Moyen Âge »,
Violence(s) de la préhistoire à nos jours : les sources et leur interprétation colloque du Centre de Recherches
Historiques sur les Sociétés Méditerranéennes, Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, 2011, p.
185-208. Jean-Marie MOEGLIN, « Pénitence publique et amende honorable au Moyen Âge », Revue
historique, 1997, n°298, p. 225-269.
135
Laure VERDON, « La course des amants adultères. Honte, pudeur et justice dans l’Europe méridionale du
XIIIe siècle », Rives méditerranéennes, 15 octobre 2008, no 31, p. 57-72.
136
Jean-Marie CARBASSE, « Bibliographie des coutumes…, op. cit.
137
Laure VERDON, « La course des amants adultères…, op. cit., p. 58.
138
Jean-Marie CARBASSE, « Bibliographie des coutumes…, op. cit.
130
1939, telles que celles de Peixora (1194), Saint-Félix-de-Lauragais (1245), ou encore
Villefranche-de-Lauragais (1280)139.
Les compétences des consuls en matière pénale sont multiples ; elles touchent les
atteintes aux biens, comme le vol, et aux personnes, coups et blessures, homicides, ou
encore les délits relatifs aux mœurs. Ces derniers permettent d’entrevoir la vision que se
font les élites urbaines du licite et de l’illicite en la matière.
Une partie des coutumes concerne le contrôle des mœurs ; certaines mesures
cherchent à lutter contre tout ce qui porte atteinte à l’ordre public et combattent les
comportements qui le menacent. Cependant, de tels délits occupent une place mineure dans
les coutumes. Selon Marie-Claude Marandet, ils sont le troisième sujet le plus abordé dans
les textes du Lauragais, après les privilèges et les atteintes aux biens. Parmi ces délits, la
prostitution occupe une place moins importante que l’adultère (moins d’un tiers des
références)142.
139
Jean RAMIÈRE DE FORTANIER (éd.), Chartes de franchises du Lauragais, Paris, Librairie du Recueil Sirey,
1939.
140
François BORDES, « Les cartulaires urbains de Toulouse (XIIIe-XVIe siècles) », Les cartulaires
méridionaux, Actes du colloque organisé à Béziers les 20 et 21 septembre 2002 par le Centre historique de
recherches et d´études médiévales sur la Méditerranée occidentale, Paris, École des Chartes, 2006, p.
217-238.
141
Jean-Marie CARBASSE, « La justice criminelle à Castelnaudary…, op. cit., p. 139.
142
Marie-Claude MARANDET, « Violence redoutée, violence réelle…, op. cit., p. 160.
131
atteinte à l’ordre public. Au Moyen Âge, la réputation d’une ville est une question de
moralité. On pourrait penser que celle des habitants est placée sous la responsabilité de
l’Église, mais ce sont les autorités municipales qui prennent la responsabilité de maintenir
un ordre moral en ville, et remplacent l’institution ecclésiastique. Ce que doit être un bon
comportement est déterminé en partie par le genre. La sexualité, le mariage et la famille
jouent alors un rôle important dans la respectabilité de la personne. Les comportements des
citoyens sont importants pour le maintien de l’ordre public, et la paix urbaine. Si un
citoyen rompt les règles morales, c’est toute la ville qui en souffre. C’est donc le rôle des
consuls de garder un œil sur leurs citoyens, pour le bien de la cité143.
Autre menace à l’ordre public, l’adultère est la préoccupation principale des consuls
en matière de mœurs. Dans Currant nudi, Jean-Marie Carbasse note que chaque coutume
143
Käthe SONNLEITNER, « Gender and the fame of a city », Medium Aevum Quotidianum 47, Krems, Medium
Aevum Quotidianum: Gesellschaft zur Erforschung der materiellen Kultur des Mittelalters, 2003, p. 44-49.
144
Leah OTIS-COUR, « La répression des infractions contre l’ordre moral à Pamiers à la fin du Moyen Age :
le jeu et le blasphème », Conformité et déviances au Moyen Age, Colloque de Montpellier, 25-27 novembre
1993, Montpellier, Publications de l’Université Paul Valéry Montpellier III, n˚ 2, 1995, p. 278.
145
Coutumes de Montsaunès 1288. De acusamen, Simon MONDON (éd.), Coutumes de Montsaunès, Saint-
Gaudens, impr. Abadie, 1910, p. 29.
146
« XVI. D’apela bagassa femna. Item si algu une bona femna bagassa appelara, si clamor per aquo se fe e
aquel crim proat no es, done per justicia V sols tolzas en aquela que enjuria sera dita ; o aquel o aquela, que
la dita enjuria aura dita, se dementa de la causa en public » Félix PASQUIER (éd.), « Coutumes du Fossat,
dans le Comté de Foix d’après une charte de 1274 », Annales du Midi, t. 9, 1897, p. 257-322.
132
du Midi lui consacre au moins un article147. Alors que dans le Nord du royaume, la
punition de ce délit n’apparaît pas dans les coutumes et reste l’apanage des officialités,
dans le Midi, sa répression relève de la justice laïque.
Si l’on se base sur sa définition canonique, l’adultère concerne toute personne qui
enfreint le serment de fidélité du mariage, homme ou femme. Pour la justice consulaire, la
répression se fait dans une optique de préservation de l’ordre public et des biens. Les
coutumes intègrent la définition de l’Église dans leurs textes, tout en précisant qu’hommes
et femmes peuvent être condamnés pour adultère. À Saint-Félix-de-Lauragais en 1245 :
« De même, que tout homme et toute femme qui soit pris en situation d’adultère dans le
château susdit ou dans le terroir passe à la coutume de Toulouse148 » ou à encore à
Auragne, dans le Lauragais, en 1255 : « 12. Peine de l’adultère. Item sy aucqu’un
personnage est trouvé en adultère avec une femme mariée, ou bien un homme marié
avecques une femme, sera teneu payer justice aux Seigneurs dudit lieu cinquante sols
tournois, ou bien courir la ville tout nud149 ».
Néanmoins, dans la majorité des cas, Jean-Marie Carbasse souligne que ce sont les
femmes mariées qui sont particulièrement visées. En effet, l’épouse adultère met en péril
l’équilibre de sa famille. En allant voir ailleurs, elle risque d’engendrer des bâtards et porte
atteinte à l’honneur de son mari ainsi qu’à ses biens150.
La punition des femmes diffamées et de leur conduite suit une logique strictement
sociale. L’attention des habitants se porte vers les femmes qui ont transgressé l’ordre
147
Jean-Marie CARBASSE, « Currant nudi…, op. cit., p. 83.
148
« Item, totz hom e tota femna que fos pres en adulteri el castel sobredig ni el terrador, passes a la
costuma de Tolosa » Jean RAMIÈRE DE FORTANIER (éd.), Chartes de franchises…, op. cit., p. 609
149
Ibid., p. 132-133.
150
Jean-Marie CARBASSE, « Currant nudi…, op. cit., p. 85.
151
Ruth Mazo KARRAS, Unmarriages: women, men and sexual unions in the Middle Ages, Philadelphia,
University of Pennsylvania Press, 2012.
133
social. Ruth Mazo Karras explique qu’à la fin de l’époque médiévale, on assiste au
triomphe des élites urbaines ainsi que de leur système de valeur dont les buts sont la
sécurité, le bien commun, la moralité chrétienne et le contrôle des comportements. Pour
mettre en place cet idéal, elles s’emparent de la justice publique et imposent un modèle de
société où la famille est fortement valorisée152. Les comportements qui attentent au
mariage et à la communauté doivent être corrigés. Les femmes sont les plus touchées, mais
les hommes ne sont pas épargnés. La justice est un instrument de l’ordre moral, elle est un
moyen de contrôle social ou une façon dont la société médiévale par le biais de la justice
définit certains comportements sexuels comme déviants et les sanctionne.
La peine infligée pour adultère varie considérablement selon les villes : elle peut
aller d’une sanction infligée de manière arbitraire par un juge à une amende définie par la
coutume : « Encore plus, si quelqu’un est pris en flagrant délit d’adultère avec une femme
étrangère, soit la femme d’un autre ou le mari d’une autre, qu’il soit donné au mari de
ladite femme ou à la femme épouse dudit homme X sous et pour la justice V sous 153 ».
Néanmoins, la répression de l’adultère est rare. En effet, il faut que les amants soient
surpris en flagrant délit, « nu contre nu », pour qu’ils soient condamnés154.
13. Peines du viol. Item sy aucqu’un [connoist] charnellement une femme outre son gré et
volonté, sy lad. femme en fait plainte et que led. crime soit prouvé, celuy quy aura fait le
crime payera à lad. femme pour l’amende trante sols toulouzains, et aux Seigneurs dud.
lieu pour la justice, à la connoissence de la cour. Toutes fois, sy lad. femme estoit noble,
152
Ruth Mazo KARRAS, « Prostitution and the Question of Sexual Identity in Medieval Europe », Journal of
Women’s History, 1999, vol. 11, no 2, p. 159-177.
153
« Encara mays, si algu pres es en adulteri o am la moylher estranha, o la moylher d’autre am lo marit
d’autra, sian donat al marit que aquela femna o a la femna moylher d’aquel home, X sols tolzas, e per
justicia, V sols tolzas » Félix PASQUIER (éd.), « Coutumes du Fossat…, op. cit.
154
Jean-Marie CARBASSE, Consulats méridionaux…, op. cit., p. 315.
134
de bonne extraction et de bonnes mœurs, l’amende luy en sera faicte selon sa qualitté à la
connoissence de la cour155.
Enfin, la virginité de la victime revêt une importance capitale. Dans sa thèse, Jean-
Marie Carbasse montre que les délits sexuels perpétrés envers des vierges sont condamnés
beaucoup plus sévèrement dans de nombreuses villes du Sud du royaume de France159.
L’accusé peut réparer l’affront en épousant sa victime, à condition qu’il soit d’une
condition sociale équivalente ou supérieure. S’il n’est pas en mesure de satisfaire à cette
condition, il se trouve dans l’obligation de lui trouver un mari convenable, ou bien de doter
sa victime, comme l’indiquent les coutumes de Toulouse de 1252160 ainsi que la charte de
privilège d’Auragne de 1155 :
11. Réparation du viol d’une jeune fille vierge : Item quy faira rapte avec filhe vierge outre
son vouloir et la déflorera, il y a amende aux Seigneurs dud. lieu ou bien au viguier dud.
château, et sera teneu celluy quy aura fait le rapte de prendre à femme lad. fille déflorée ou
155
Charte de privilège d’Auragne, 1255 : Jean RAMIÈRE DE FORTANIER (éd.), Chartes de franchises…, op.
cit., p. 325.
156
Philippe WOLFF, Histoire de Toulouse, Toulouse, Privat, 1958, p. 74.
157
Coutumes de Peixora, 1194 : « 6. Viol d’une honnête femme. Et qui cum femina laiga ea invita
cocubuerit, nisi sit meretrigis, X solidos ex illo abebimus, V soludis tolosanorum pro justicia.7. Viol d’une
fille de joie. Et qui cum meretrise pro vi cocubuerit, in illo abebimus XII denarios tolosanorum pro justicia »
Jean RAMIÈRE DE FORTANIER (éd.), Chartes de franchises…, op. cit., p. 535.
158
Coutumes de Gourdon, 1243, A. KROEBER. (éd.), Revue historique de droit français et étranger, 1860, p.
55-64.
159
Jean-Marie CARBASSE, Consulats méridionaux …, op. cit., p. 332.
160
Coutumes de Toulouse, 1152 : « Item si quelqu’un a pris de force la virginité d’une femme, si c’est
prouvé, qu’il la prenne pour épouse ou lui donne un mari digne d’elle, mais si c’est une femme corrompue
par un séducteur, celui-ci doit lui donner un mari digne d’elle s’il le peut, mais s’il ne le peut pas, il devra
expier par des peines corporelles imposées par le juge du comte et sa cour. »« Item si quis vi devirginabit
feminam, si magis probus est quam illa, vel ducat eam in uxorem vel donet ei maritum dignum illa ; si vero
corrupta femina probior erit strupatore, ille det ei marium dignum illa si potest, sed, si non potest,
corporales luat penas, iudicio comitis et sue curie. Similiter qui vi aliam feminam viciaverit, emendet
iniuriam illi femine iudicio comitis et sue curie », Roger LIMOUZIN-LAMOTHE (éd.), La commune de
Toulouse …, op. cit., p. 269.
135
bien sera teneu la marier à la connoissance de la cour, et payera d’amende envers lesd.
Seigneurs à la connoissence de la cour dud. château161.
Ainsi, par les normes qu’elles imposent, les coutumes sont révélatrices d’une
certaine conception de la conjugalité et de la famille162.
161
Coutumes d’Auragne, 1255, Jean-Marie CARBASSE (éd.), Consulats méridionaux …, op. cit., p. 132.
162
Jean-Marie CARBASSE, « Currant nudi…, op. cit., p. 83.
163
Le texte a été cité au chapitre I. 2.1, p. 123, Roger LIMOUZIN-LAMOTHE (éd.), La commune de Toulouse…,
op. cit., p. 316.
164
AM Toulouse, II 77/3, 29 septembre 1271.
165
Alexandre TEULET, Joseph de LABORDE, Élie BERGER, François DELABORDE et ARCHIVES NATIONALES,
Layettes du Trésor des chartes, Paris, France, H. Plon, 1863, tome I, p. 281.
166
« Item meretrices publice ponantur extra muros in omnibus villis », Pierre-Clément TIMBAL (éd.), « Texte
des statuts de Pamiers », Un conflit d’annexion au Moyen Âge, l’application de la coutume de Paris au pays
d’Albigeois, Toulouse, Privat, 1949, p. 189-190.
136
Pierre et du marché au grain de la ville. Les capitouls précisent qu’un homme, même s’il
est marié, peut bénéficier des services d’une prostituée sans que celui-ci soit condamné
pour adultère :
Item si on demande si un homme marié qui se rend à la maison où se trouvent des femmes
pour de l’argent telles une pute dans la maison de Nag Carafes, dans la rue Bertrand David,
croyant avoir affaire à une prostituée et si elle est mariée, a-t-il commis un adultère ? Je
réponds que non car le lieu en lui-même suffit comme excuse aux yeux de la loi167
Dans cette même perspective de protection de l’espace public, nul n’est autorisé à
héberger une prostituée ou un proxénète chez lui comme on peut le voir dans les coutumes
de Montsaunès, près de Saint-Gaudens, en 1288 :
57. Item, nous voulons et ordonnons que si quelqu’un ou quelqu’une de lad. ville ou sa
juridiction, osa sciemment, dans sa maison au-delà d’une nuit, une prostituée, fille publique
ou autre personne mal famée ou de mauvaise vie, qu’il soit puni. Et aussi qu’on ne loge de
telles personnes, ni qu’on ne leur prête une maison. Et si quelqu’un ou quelqu’une avait fait
cela, il payera audit précepteur soixante sous tournois. Et s’il ne pouvait payer ladite
somme de soixante sous tournois, il courra, de jour, sous le fouet, tout nu ou toute nue dans
lad. ville et il entrera dans lad. ville que lorsque ils auront payé ladite amende au
commandeur et aux susdits frères168.
Les mesures prises contre les délits corporels montrent cependant la préoccupation
des autorités urbaines envers les questions de corps et de sexualité. Du blasphème au viol,
maints aspects touchant la morale et la religion, jadis apanage de l’Église, sont pris en
main par les consulats.
167
« Item queritur si conjugatis accedat ad domum ubi communiter reperiuntur mulieres pro peccunia uy
puta in domo de [Link] in carreria Bertrandi David, credens habere rem cum soluta et erat uxorata,
an committat adulterium » Henri GILLES (éd.), Les Coutumes de Toulouse (1286) et leur premier
commentaire (1296), Toulouse, Académie de législation, 1969, p. 255.
168
Simon MONDON (éd.), Coutumes de Montsaunès…, op. cit., p. 60-61.
137
Les XIIe et XIIIe siècles ont vu s’opérer des évolutions dans le discours des
autorités laïques et religieuses à propos des mœurs de la population qu’ils encadrent.
L’Église, dans la lignée de la réforme grégorienne, réaffirme sa vision de la conjugalité et
de la société laïque, en instaurant le sacrement du mariage et en veillant au respect du
célibat pour ses serviteurs. Elle promeut toujours une société où les femmes sont des êtres
inférieurs, considérées comme plus faibles. Elle adapte toutefois son discours à la réalité,
en revoyant à la baisse ses exigences quant au comportement de ses ouailles. Protégeant le
mariage, elle tolère les relations extraconjugales si elles ne portent pas atteinte à ce dernier.
Ce discours est repris par les autorités laïques, notamment la royauté, qui veille à ce que les
préceptes de l’Église soient respectés, en interdisant le blasphème, les jeux ou en chassant
toute activité déshonnête des lieux consacrés. Les villes, quant à elles, poursuivent la
politique de l’Église à l’échelle locale, combattant l’adultère, le blasphème et le viol, à
l’échelle locale, dans une perspective d’ordre public.
Ces dispositions peuvent être considérées comme les prémices d’une régulation de
la prostitution. L’intervention des pouvoirs laïcs sur les questions de mœurs en partenariat
avec l’Église amène les autorités à se pencher sur le cas de la prostitution, qui se développe
dans ces centres urbains en pleine croissance. L’Église tolérait donc l’activité
prostitutionnelle tout en condamnant toute personne s’y adonnant ou la promouvant. Les
pouvoirs laïcs suivent cette idée et tentent eux aussi de limiter ce commerce charnel mais
de manière modérée. Ces tentatives s’accentuent au XIVe siècle dans le Midi selon un
modèle original de réglementation de l’activité prostitutionnelle.
138
Chapitre II : La régulation de la sexualité par les autorités
laïques aux XIVe et XVe siècles
La fin du Moyen Âge est souvent présentée comme une période sombre. Il est vrai
que les XIVe et XVe siècles sont frappés par de nombreuses crises : la fin de la croissance
provoquée par le renversement de la conjoncture agricole entraîne une crise économique,
qui engendre au début du XIVe siècle, de nombreuses disettes et famines dans tout le
royaume169. Tout cela a pour conséquence la chute de la demande d’ouvriers agricoles en
campagne, ce qui se traduit par un afflux du prolétariat rural dans les centres urbains,
incapables d’accueillir cette population précaire. À ces difficultés s’ajoute une crise
démographique, renforcée par l’arrivée de la peste sur le territoire en 1348. D’autre part, la
monarchie fait face à une crise dynastique avec la fin de la lignée capétienne directe, ainsi
qu’à une guerre civile dont les Armagnacs et les Bourguignons sont les principaux
protagonistes. Enfin, la guerre de Cent Ans marque durablement le royaume du début du
XIVe siècle jusqu’au milieu du XVe siècle.
Dans le Midi toulousain, les villes sont inégalement touchées par ces conflits. Alors
que certaines d’entre elles comme Montauban ou Castelnaudary sont directement
impliquées170, d’autres, comme Toulouse, le sont moins, mais restent marquées par le
conflit : le danger les incite à renforcer la sécurité, en consolidant leurs murailles.
Néanmoins, les XIVe et XVe siècles ne sont pas uniquement marqués par des
calamités. La fin du Moyen Âge est également une période caractérisée par de nombreux
changements, au niveau des structures politiques avec une extension du domaine de
juridiction des autorités laïques, qu’elles soient royales ou urbaines. Leur intervention dans
la gestion des mœurs de la population se renforce. Cette ingérence se traduit notamment
par la régulation de la prostitution urbaine : les consuls, avec l’appui de la royauté,
instaurent des bordels publics où les clients peuvent jouir d’une relation sexuelle avec une
prostituée sans être moralement ou pénalement inquiétés. Les autorités laïques légifèrent
169
Au XIVe siècle, en Languedoc, des épisodes de famine sont attestés en 1302-1305 et 1324, et plus
généralement dans le royaume de France en 1315-1317.
170
Georges ARDILEY, Villes et villages du Sud-Ouest de France pendant la guerre de Cent Ans : résistances
et soumissions lors de la chevauchée du Prince noir de 1355, mémoire de maitrise sous la direction de Jean-
Loup ABBÉ, Université Toulouse Le Mirail, 2012.
139
en parallèle au sujet du viol, de l’adultère, du blasphème ou du concubinage considérant
que ces délits perturbent l’ordre urbain. En parallèle, l’Église continue à diffuser un
discours plus ou moins tolérant envers les péchés de la chair commis par la population,
qu’elle soit laïque ou ecclésiastique.
Ainsi, comme l’ont remarqué Nicolas Truong et Jacques Le Goff, le Moyen Âge
sénescent oscille entre répression et liberté sexuelle acceptée ou retrouvée171. Le système
de contrôle sexuel et corporel redéfini par l’Église au XIIIe siècle évolue et se développe au
cours du XIVe et XVe siècles. Les autorités laïques tolèrent certains comportements tels
que le concubinage ou la fornication simple, s’ils ne perturbent pas l’ordre public, et
réglementent la prostitution, tout en condamnant d’autres aspects de la sexualité qui
n’entrent pas dans les cadres du mariage. La mise en place d’une régulation de la
prostitution et la répression de certaines relations sexuelles révèle une redistribution des
pouvoirs à propos du contrôle de la vie privée de la population médiévale, jadis
monopolisé par l’Église.
1. Église et sexualité vénale aux XIVe et XVe siècles : entre tolérance et répression
À la fin du Moyen Âge, l’Église n’est pas épargnée par les multiples crises qui
secouent l’Occident. Alors qu’au XIIIe siècle, elle connait une phase de renouveau, grâce
aux écrits des théologiens et canonistes et le développement de la prédication, elle est
désormais en proie à de nombreuses difficultés : conflits avec la monarchie pontificale,
crise conciliaire, Grand Schisme… tout laisse à penser que l’Église traverse une crise
majeure. Cependant, la réalité est plus nuancée : les XIVe et XVe siècles sont marqués par
une progression des idées chrétiennes dans la conscience collective. Les efforts menés
depuis le début du XIIe siècle portent leurs fruits, grâce à la prédication, aux manuels de
confession ou encore aux mesures prises lors du concile de Latran IV en 1215172.
Les préceptes avancés aux XIIe et XIIIe siècles au sujet de la sexualité suivent leur
cours et se font peu à peu une place dans les mentalités. Dans Law, Sex and Christian
Society, James Brundage a montré que les positions de l’Église au sujet du mariage et de la
sexualité changent très peu durant cette période. On aurait pu supposer que la crise
démographique à laquelle la société fait face ait provoqué des changements au sujet du
171
Jacques LE GOFF, Nicolas TRUONG, Une histoire du corps au Moyen Âge, Paris, L. Levi, 2003, p. 48.
172
Boris BOVE, Le temps de la guerre de Cent Ans, 1328-1453, Paris, Belin, 2010, p. 424-425.
140
mariage et de la sexualité. Au contraire, James Brundage a observé dans ses travaux une
certaine stabilité des prises de position de l’Église alors qu’en parallèle, l’action de la
royauté et des municipalités se développe173.
Ce sont principalement les historiens anglo-saxons qui se sont penchés depuis les
années 1970 sur les principes défendus par l’Église quant à la sexualité174. Comme pour le
siècle précédent, James Brundage et Vernon L. Bullough restent les spécialistes de la
question175. Ils ont codirigé le Handbook of Medieval Sexuality176 dans lequel ils présentent
toutes les normes édictées par l’Église au sujet de la prostitution, de l’homosexualité ou de
la contraception. James Brundage a également écrit Law, Sex, and Christian Society in
Medieval Europe177 dans lequel il dresse une chronologie des positions de l’Église vis-à-
vis de la sexualité, depuis sa fondation jusqu’au début de l’époque moderne. Dans son
article « The Regulation of Sexuality in the Late Middle Ages : England and France », paru
en 2011, Ruth Mazo Karras s’est également penchée sur les jugements rendus par les
tribunaux ecclésiastiques et laïques de Paris et de Londres, afin d’approcher, grâce aux
sources judiciaires, les pratiques sexuelles et maritales de la société médiévale178.
Le Sud du royaume de France a été étudié par Jean-Louis Gazzaniga qui s’est
penché dans ses travaux sur l’Église du Midi et sur les questions de sexualité179. Le livre
d’Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou, village occitan, est également un travail
173
James Arthur BRUNDAGE, Law, sex, and Christian society in Medieval Europe, Chicago, University of
Chicago press, 1987. p. 487.
174
Par exemple, ANGSAR KELLY, Henry, « Sexual practices & the medieval church », Speculum, avril 2000,
vol. 2, no 75, p. 342-388.
175
James Arthur BRUNDAGE, Sex, law and marriage in the Middle Ages, Aldershot, Variorum, 1993. Vern L.
BULLOUGH, James Arthur BRUNDAGE, Sexual practices & the medieval church, Buffalo, Prometheus Books,
1982.
176
James Arthur BRUNDAGE, Vern L. BULLOUGH, Handbook of medieval sexuality, New York, Garland,
1996.
177
James Arthur BRUNDAGE, Law, sex, and Christian society in Medieval Europe, Chicago, University of
Chicago Press, 1987.
178
Ruth Mazo KARRAS, « The Regulation of Sexuality in the Late Middle Ages: England and France »,
Speculum, 2011, vol. 86, no 04, p. 1010-1039.
179
Jean-Louis GAZZANIGA, « La sexualité dans le droit canonique médiéval », Droit, Histoire et sexualité,
L’Espace juridique, Toulouse, 1987, p. 41-54. L’Église du Midi à la fin du règne de Charles VII (1444-
1461) : d’après la jurisprudence du Parlement de Toulouse, Toulouse, Académie de législation, 1976.
141
précieux pour se renseigner sur les pratiques sexuelles révélées par les registres de
l’Inquisition180.
Que ce soit par l’imposition d’un certain nombre de normes, par le biais des
prédicateurs, des visites, ou en infligeant des sanctions aux personnes qui transgressent les
normes qu’elle a établies, l’Église méridionale révèle un aperçu des pratiques qu’elle juge
contraires à ses principes et dévoile sa vision des normes sexuelles et comportementales
que doivent adopter laïcs et ecclésiastiques.
180
Emmanuel LE ROY LADURIE, Montaillou, village occitan de 1294 à 1324, Paris, Gallimard, 2008.
181
BM Rodez, manuscrit 50.
182
Béatrice LAVÈNE, La prédication méridionale à la fin du Moyen Âge : d’après le manuscrit 50 de la B.M.
de Rodez, mémoire de maîtrise sous la direction de Michelle FOURNIÉ, Toulouse, Université Toulouse-Le-
Mirail, 1991.
142
concernent les femmes183. Béatrice Lavène précise que, sur la totalité des sermons
ruthénois, la critique de femmes n’occupe qu’une infime partie des textes, il convient donc
de ne pas y voir un acharnement envers le sexe féminin184. Les prédicateurs édictent des
règles de conduite : ils demandent aux femmes de faire attention lorsqu’elles sont
enceintes, leur conseillent de ne pas adopter d’attitude irresponsable, en évitant par
exemple de monter à cheval. D’autres textes s’immiscent davantage dans leur intimité et
demandent aux femmes aisées de ne pas allaiter leur nourrisson elles-mêmes, mais plutôt
de le confier à une nourrice. Un autre sermon dicte aux femmes la manière dont elles
doivent s’habiller, critiquant les riches ornements et les coiffures extravagantes qui n’ont
pas à être portés par une bonne chrétienne.
Quelques sermons sont adressés aux clercs. Ils dénoncent le désordre de leur vie.
Les critiques sont multiples : les prédicateurs reprochent aux clercs de ne pas dire
correctement les offices, leur avarice, et leur luxure. À propos de ce péché, un sermon
reproche aux clercs d’entretenir des concubines, publiquement ou secrètement187.
Les écrits d’Olivier Maillard, un franciscain du XVe siècle venu prêcher à la fin de
sa vie dans la région toulousaine, sont importants pour appréhender la vision de la
prostitution par les clercs. Bien que ses sermons prêchés dans le Midi toulousain n’aient
pas été conservés, il a écrit un manuel de confesseur traduit en occitan dans lequel il
183
Notamment les sermons « de septimo peccatis mortalibus », « de Assumptione », « pro deffunctis » et « in
Purifficatione Marie », BM Rodez, manuscrit 50.
184
Béatrice LAVÈNE, La prédication méridionale…, op. cit., p. 64.
185
BM Rodez, manuscrit 50, sermon « de Assumptione », p. 327.
186
BM Rodez, manuscrit 50, sermon « in Purificatione Marie », p. 275.
187
Béatrice LAVÈNE, La prédication méridionale…op. cit., p. 68-69.
143
évoque le péché de luxure188. Il y condamne l’inceste, l’adultère, la fréquentation des
prostituées et prône le respect du mariage. Olivier Maillard s’attarde sur le cas des prêtres
débauchés et concubinaires, qu’il blâme sévèrement : « Si les ecclésiastiques vont
forniquer au bordel, Dieu jugera ; mais quand ils entretiennent chez eux des femmes à pain
et à pot, ils sont vrais sacrilèges et adultères publics189. » Olivier Maillard fait là une
distinction entre une société vertueuse et un monde plus corrompu. Bien qu’il juge les
bordels infâmes, il ne demande jamais leur suppression, et semble considérer la
fréquentation de prostituées comme moins grave que l’adultère et le concubinage. Le
prédicateur critique d’ailleurs peu les femmes qui se prostituent, associant leur activité à
une extrême pauvreté. Par contre, il condamne tous ceux qui encouragent la prostitution :
les maquerelles, les mères et les tutrices qui vendent leurs filles190. Olivier Maillard s’en
prend également aux magistrats du Parlement toulousain : il les accuse de faire mauvaise
justice, et reproche aux bourgeois d’entretenir des prostituées chez eux, ou dans des
bordels privés191.
188
Olivier MAILLARD, La confession generala de fraire Olivier Mailhart en langatge de Tholosa, Toulouse,
Jehan de Guerlins, vers 1520 « En quelque forme et manière qu’on puisse commettre le péché avec des folles
femmes et filles luxurieuses, j’en demande à Dieu pour ces personnes pénitence et absolution. » « En quina
forma et maneira que yeu pogues aver peccat amba questas folas hobras et filhas delaxuria. Yeu ne demandi
a diu persora vos penitensa et absolution. »
189
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales: la prostitution en Occident, XIIe-XVIe siècles, Paris, Aubier, 2010,
p. 51.
190
Alexandre SAMOUILLAN, Étude sur la chaire et la société́ française au XVe siècle : Olivier Maillard, sa
prédication et son temps, Paris, E. Thorin, 1891, p. 256
191
Jean-Baptiste DUBÉDAT, Histoire du Parlement de Toulouse, Paris, A. Rousseau, 1885, p. 88.
192
Estelle MONTALETANG, Le « De cultu vinee Domini » : un traité sur la visite pastorale, Mémoire de
maîtrise sous la direction de Michelle FOURNIÉ, Université de Toulouse-Le Mirail, Toulouse, 1996.
144
mariage et de la fornication193. Les femmes sont présentées comme des tentatrices,
responsables du péché de fornication ou d’adultère. Pierre Soybert évoque plus
particulièrement l’incontinence des clercs ; il considère que le péché de la chair chez les
moniales est encore plus grave que pour les clercs mâles, ces dernières étant les fiancées du
Christ194. Les moniales doivent d’ailleurs être davantage surveillées que les moines. Une
liste d’interdictions leu est adressée : elles ne peuvent pas dormir à plusieurs dans un lit et
leurs chambres doivent rester ouvertes et surveillées pour empêcher toute dissolution. Pour
les religieuses, la fornication est passible d’excommunication, elles doivent porter les
cheveux courts et tressés afin de ne susciter aucune tentation195. Pierre Soybert évoque
rapidement le cas des femmes de mauvaise vie. Il précise que les femmes, et
particulièrement celles de vie dissolue, n’ont pas le droit de fréquenter les monastères, ni
les collèges séculiers.
Ces prédications et prescriptions diffèrent peu des positions adoptées par l’Église
au XIIIe siècle. L’incontinence des clercs et l’adultère y sont dénoncés, et les femmes
toujours présentées comme les responsables de la débauche du monde. L’attitude à adopter
face à la prostitution est un problème singulièrement peu débattu. Entre le discours des
prédicateurs et les condamnations des tribunaux ecclésiastiques, la marge est grande,
l’Église ne condamnant pas tous les comportements qu’elle dénonce avec la même
vigueur.
Alors que dans le Nord du royaume, les tribunaux ecclésiastiques jugent les laïcs en
matière d’adultère, de prostitution ou encore de viol, il n’existe pas de documents de la
sorte pour le Midi toulousain. Le domaine de juridiction des tribunaux ecclésiastiques
semble être davantage étendu dans le Nord du royaume que dans le Sud, où les consulats
occupent leur place dans la régulation des mœurs des laïcs.
193
Ibid, p. 59.
194
Ibid, p. 61.
195
Ibid, p. 76.
145
Courtemanche, qui a travaillé sur la justice de l’évêque de Fréjus au début du XIVe siècle,
souligne que : « Bien que le contrôle des infractions à ce modèle matrimonial soit une
prérogative des tribunaux ecclésiastiques, les autorités laïques jugent, pendant les derniers
siècles du Moyen Âge, qu’elles n’ont pas la capacité ni les moyens nécessaires de
s’acquitter adéquatement de cette tâche. Aussi s’intéressent-elles progressivement aux
problèmes associés à la sexualité196 ». Malheureusement, les sources sont rares sur ce
thème : en effet, lorsque le sujet n’est pas pris en charge par les tribunaux laïcs, les études
sur les tribunaux épiscopaux montrent que les délits relatifs à la sexualité des clercs ne
concernent qu’une petite partie des registres ecclésiastiques197.
Les sources recensées signalent toutes des clercs qui semblent se comporter de la
même manière que les laïcs. En effet, prêtres, moines ou encore vicaires, sont à de
nombreuses reprises accusés d’adultère, de concubinage et même de proxénétisme. Dans la
déposition des témoins entendus dans une affaire portée devant le Parlement de Toulouse,
entre les consuls de Moissac et l’abbé de la ville, il est sous-entendu par deux édiles que
l’abbaye est un lieu de grande dissolution. Un moine de 25 ans est d’ailleurs incarcéré à
Toulouse pour avoir eu une relation avec une jeune femme mariée. Un autre témoin
désigne le monastère comme un lieu de débauche où les femmes honnêtes deviennent des
femmes de mauvaise vie, soutenues par les moines198. Une situation semblable s’observe à
Montauban, où, en 1496, des prébendiers de la collégiale de Saint-Étienne sont accusés à
plusieurs reprises, de recevoir en leur chambre des filles de mauvaise vie199
196
Andrée COURTEMANCHE, « Morale sexuelle des clercs et des laïcs à Fréjus au XIVe siècle », Revue de
l’histoire des religions, 1992, vol. 209, no 4, p. 351.
197
À Fréjus, Andrée COURTEMANCHE estime à 9% la part des jugements concernant les délits sexuels.
Andrée COURTEMANCHE, « Morale sexuelle des clercs…, op. cit., p. 356.
198
AD Tarn-et-Garonne, G 560, 1458.
199
AD Tarn-et-Garonne, G 1066, 6 mars, 6 juillet et 8 décembre 1496.
200
ADHG, 1 G 414 fol. 34.
146
Joculatoris, entretient chez lui durant quinze jours une prostituée nommée la Capdéta, qui
le détrousse. Cette femme résidait chez le vicaire le jour, et était tenue par le gérant d’une
taverne la nuit201. Le vicaire de Castelnau d’Estrétefond, au nord de Toulouse, est, quant à
lui, surpris par le seigneur du village, qui le soupçonnait d’entretenir une servante202.
Il convient de rester prudent envers de telles sources : elles ne mentionnent que les
cas problématiques. La moitié des paroisses étudiées par Florence Mirouse ne font l’objet
d’aucune critique. Par ailleurs, les accusations de manquement au devoir de chasteté,
peuvent être aussi exagérées pour nuire à un rival. Florence Mirouse a montré que le
nombre d’accusations de concubinage et de mariage des prêtres varie fortement entre le
registre de visite et celui de l’officialité. Elle souligne que le concubinage des prêtres est
sans doute répandu et accepté par la population ; les prêtres étant dénoncés lorsqu’ils
enfreignent la morale commune, en commettant par exemple un adultère205. De
nombreuses études montrent en effet que l’interdiction du concubinage des prêtres n’a pas
encore complètement pénétré les mœurs cléricales ; les seules condamnations de prêtres
201
ADHG, 1 G 450, fol. 2v.
202
ADHG, 1 G 450, fol. 40.
203
AD Tarn, H 828, 1488-1489.
204
ADHG, 1 B 8, fol. 291, mai 1491.
205
Florence MIROUSE, Le clergé paroissial du diocèse de Toulouse (1450-1516), Thèse de l’Ecole Nationale
des Chartes, Paris, 1976, p. 152-153.
147
concubinaires se déroulent lorsque la liaison enfreint la morale ou perturbe l’ordre public,
par exemple lorsqu’un prêtre entretient une femme mariée206.
La rareté des sources pour la région rend difficile d’évaluer la position et les actions
de l’Église du Midi envers les mœurs et la prostitution. D’un point de vue institutionnel,
elle semble plus discrète qu’aux siècles précédents, laissant le soin aux autorités laïques de
condamner les comportements jugés peu vertueux. Néanmoins, il ne faut pas négliger son
rôle. À travers la confession, lors de la messe ou par les sermons des prédicateurs
prononcés en place publique, elle promeut sa vision d’une morale chrétienne.
Malgré les crises multiples qu’elle traverse, la royauté se renforce et accroît son
domaine de juridiction à la fin du Moyen Âge. La crise du système féodal provoque en
effet une accélération de la croissance de l’État monarchique. Les difficultés économiques,
la guerre, et les turbulences politiques accompagnent une crise de l’autorité publique qui
accélère la gestation de l’État nation207. Au XIVe siècle, malgré la résistance du corps
politique au développement de la royauté, l’appareil monarchique réussit à imposer la
nécessité d’une réforme en profondeur du royaume208. Dans le Midi toulousain, la création
du Parlement de Toulouse en 1444 atteste de ce développement. Il représente localement le
pouvoir du roi et exerce son contrôle sur la politique consulaire.
206
Andrée COURTEMANCHE, « Morale sexuelle des clercs…op. cit., p. 361, Estelle MONTALETANG, Le « De
cultu vinee Domini…op. cit., p. 59. James Arthur BRUNDAGE, Law, sex, and Christian society in Medieval
Europe, Chicago, University of Chicago press, 1987, p. 537.
207
Jean-Christophe CASSARD, L’âge d’or capétien : 1180-1328, Paris, Belin, t. 3, 2012.
208
À ce sujet, nous renvoyons aux travaux de Jean-Philippe GENET, « La genèse de l'État moderne », Actes
de la recherche en sciences sociales, vol. 118, juin 1997, p. 3-18.
148
2.1. Le soutien de la royauté à la prostitution institutionnalisée
209
Eusèbe DE LAURIÈRE et al. (éds.), Ordonnances des roys de France de la troisième race, recueillies par
ordre chronologique..., Paris, Imprimerie royale, 1723, t. V, p. 95, t. VI, p. 111.
210
Keiko NOWACKA, « Persecution, marginalization, or tolerance: prostitutes in thirteenth-century Parisian
society », Difference and Identity in Francia and Medieval France, Farnham, Ashgate, 2010, p. 175-196.
211
Lola GONZALEZ-QUIJANO, Filles publiques et femmes galantes. Des sexualités légitimes et illégitimes à
l’intérieur des espaces sociaux et géographiques parisiens, 1851-1914, Thèse de doctorat, École des Hautes
Études en Sciences Sociales, Università degli Studi di Napoli, Paris, 2012, p. 274.
212
Pierre DUFOUR, Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l’Antiquité la plus
reculée jusqu’à nos jours, Bruxelles, J. Rosez, 1861.
213
Leah OTIS-COUR, Prostitution…, op. cit, p. 30.
149
En 1366, le duc Louis d’Anjou, lieutenant général du roi en Languedoc, intervient
dans un conflit entre l’évêque et les consuls d’Albi214. Au milieu du XIVe siècle, chacun
d’entre eux revendiquant leur souveraineté en matière de justice et de gestion de la ville215.
L’évêque Hugues d’Albert a cantonné les prostituées publiques dans la rue Saint-Antoine,
près d’un monastère. Le duc soutient les consuls et ordonne l’expulsion des prostituées du
lieu. Il remet alors la gestion de la vénalité entre les mains des consuls et leur demande de
transférer les prostituées dans un endroit plus convenable216.
214
AM Albi, FF 43, n°2, 3 mai 1366, publié dans Leah OTIS, Prostitution…, op. cit., p. 115-116.
215
Jean-Louis BIGET, Histoire d’Albi, Toulouse, Privat, 2000, p. 107.
216
Leah OTIS, Prostitution…op. cit, p. 33.
217
Ulysse ROBERT reprend cette ordonnance dans ses travaux sur les marques d’infamie, il explique que rien
ne fut changé pour les prostituées à la suite de ce texte, ces dernières souffrant toujours d’insultes et même de
bains forcés. Cependant, nous ne retrouvons pas de traces de ces bains forcés avant le XVI e voire XVIIe
siècle : Ulysse ROBERT, Les signes d’infamie au Moyen Âge: juifs, sarrasins, hérétiques, lépreux, cagots et
filles publiques, Paris, Champion, 1891.
218
Lettres de Charles VI qui règlent la marque que les Filles de Joye de la ville de Toulouse doivent porter
sur leurs habits, Toulouse, décembre 1389, Eusèbe DE LAURIÈRE et al. (éd.), Ordonnances des roys…, op.
cit., t. VII, p. 327. Voir annexe n°III.
150
bordel, sous la main du roi, la ville devant désormais s’acquitter d’un paiement en échange
de cette protection219.
Les consulz de la ville de Chastelneuf d’Arry nous ont exposé que ladicte ville est assez
grande et peuplée et y affluent ou demeurent plusieurs jeunes hommes et serviteurs non
mariez et aussi despourveuz de femmes ou filletes publiques au moins iceux femmes
publiques qui y sont n’ont point d’ostel et maison expresse en laquelle elles doyent estre
trouvées et y demourer toutes separées de gens honnestes ainsi que ès autres villes de
bonne police est acoustumé de faire dont sordent aucunefoiz noises et inconvienens audit
lieu. Et pour ce ont lesdits exposans deliberé entre eulx de faire construire et edifier à leurs
despens un hostel hors de la ville et separé de gens honnestes qui sera appellé le bordel
auquel demeureront et seront trouvées icelles filletes. […] et illec permectez et donnez
licence de par nous auxdiz exposans de faire fere et edifier à leurs coustz et despens hors de
ladite ville en place convenable ledit hostel appelle bourdel pour la cause dessusdicte et y
fere retraire et demourer icelles filletes ou femmes publiques et vuider ou bouter hors de
ladite ville quant au regard de continuelle residence221.
La demande de l’aval du roi pour construire un tel établissement montre bien que la
royauté est devenue une actrice prépondérante dans la réglementation de la prostitution
urbaine. On note également qu’elle se montre soucieuse de faire appliquer les ordonnances
219
AM Toulouse, AA 6, acte n°256, 20 juillet 1392.
220
AM Toulouse, AA 5, acte n°371, Lettre de Charles VII, au sujet des femmes publiques de Toulouse,
Toulouse, 13 février 1424, Eusèbe de LAURIÈRE et al. (éd.), Ordonnances des roys …, op. cit., vol. VII,
p. [Link]. XIII, p. 75-76. Voir annexe n°IV.
221
AM Castelnaudary, FF 22, 19 novembre 1445, Leah OTIS (éd.), Prostitution…, op. cit., p. 116-117.
151
remaniées de Louis IX, en demandant aux consuls de Castelnaudary d’installer le bordel
public en un lieu convenable, hors de la ville.
L’intervention royale a parfois été minorée dans les travaux des historiens, laissant
penser que l’institutionnalisation de la prostitution est le seul fait des autorités urbaines,
notamment au XIVe siècle. Il semble pourtant évident que la monarchie joue ici un rôle
important, en plaçant des établissements de prostitution et les prostituées sous sa protection
et en autorisant la construction de bordels. Le contrôle et la gestion de la sexualité vénale
se fait également à une échelle locale, grâce à la présence d’officiers royaux dans les villes
qui contrôlent l’action des consuls.
Il arrive d’ailleurs que les officiers royaux empiètent sur le domaine des consuls.
Par exemple, des cartulaires toulousains montrent que la royauté demande aux officiers de
222
Hanna ZAREMSKA, Les bannis au Moyen Âge, Paris, Aubier, 1996, p. 65.
223
Boris BOVE, Le temps de la guerre de Cent Ans, 1328-1453, Paris, Belin, t. 4, 2010, p. 24.
224
François BORDES, « Petits et grands serviteurs de la Cité : les officiers municipaux de Toulouse, XIIIe-
XVIe siècle, Toulouse, une métropole méridionale: vingt siècles de vie urbaine, Toulouse, FRAMESPA-
UMR 5136, 2009, p. 269-286.
152
veiller à la police de la ville. Ainsi, en 1445, Charles VII ordonne aux sénéchaux de
Toulouse, de Carcassonne et de Beaucaire ainsi qu’aux justiciers desdites sénéchaussées de
veiller à ce que les ruffians et autres gens malhonnêtes soient chassés des villes ; il leur est
reproché de semer le désordre. Le roi, jugeant les officiers royaux trop complaisants vis-à-
vis de ces derniers, demande aux sénéchaux de faire appliquer ses directives225. Au milieu
du XVe siècle, l’intervention de la monarchie se renforce avec l’installation d’un Parlement
à Toulouse.
Garant de l’ordre public, le roi, par le biais de son Parlement, tente de le préserver.
Par exemple, il prend des mesures afin de lutter contre l’adultère, le blasphème ou encore
le viol. En 1473, les magistrats du Parlement toulousain demandent à un avocat de la Cour
de cesser d’entretenir chez lui une concubine : « Aujourduy la court a defendu à maistre
Jehan Delagarrigue, docteur en loiz advocatz en icelle, qu’il n’esoit si hardi de plus tenir
avecques lui une jeune femme laquele il a tenu par cy devant pour concubine ne converser
225
AM Toulouse, AA 5, acte n°372, 6 août 1445. Voir annexe n°V.
226
ADHG, 1 B 1, fol. 282, 15 décembre 1455.
153
avecques elle sur peine de cent marcz d’argent et d’estre puny à l’ordonnance dicelle227. »
En 1476, ils condamnent Pierre Laroque, un pêcheur, habitant de Toulouse, au châtiment
de la course228, au fouet, et au bannissement pour avoir commis un adultère et s’être rebellé
contre les sergents qui venus l’arrêter :
227
ADHG, 1 B 2, fol. 503, 1er juillet 1473.
228
Le châtiment de la course consiste à faire le tour, nu, à moitié nu ou en chemise, de la ville. Le condamné
est accompagné d’un crieur public qui clame ses méfaits à la foule. La course est une peine diffamante, elle
sert à jeter le discrédit sur le condamné. Elle est souvent accompagnée de sévices physiques (le condamné est
battu) et est suivie d’un bannissement, de la ville ou du royaume, pour une durée plus ou moins longue.
229
ADHG, 1 B 4, fol. 183, 4 janvier 1476.
230
Philippe WOLFF, Commerces et marchands de Toulouse : vers 1350-vers 1450, Paris, Plon, 1954, p. 8
231
ADHG, 1 B 1, fol. 115, 7 décembre 1448.
232
ADHG, 1 B 1, fol. 286, 14 janvier 1455.
154
Ce jour la court a mandé et fait venir en icelle frere Jehan Martel gardien du couvent des
freres mineurs de Tholoze lequel sur ce interrogué par ladite court a confessé que depuis
les inhibitions à lui naguerres faictes par icelle court sur peine de bannissement de ce
royaume de non tenir receler ne souffrir aucuns banniz, ruffians, larrons, ne autres
mauvaises gens dedans ledit couvent233.
Parmi les arrêts du Parlement recensés au cours de cette étude, une grande partie
d’entre eux concerne la lutte contre le proxénétisme234. Ces derniers sont de deux types :
les premiers somment les officiers municipaux et royaux de lutter de manière plus efficace
contre ce qu’ils nomment « ruffianage » ou « lenonice »235. Les seconds sont des
condamnations pour proxénétisme. Le premier registre des arrêts du Parlement contient
plusieurs décisions à l’encontre de l’un d’eux, Guilhot del Cung, appelé « l’enfant de la
ville »236.
[…] que pour reparation des rufianage vie deshonneste dont a usé icelui prisonnier ès
estuves dudict Thoulouse et ailleurs, la court le condamne a fere tout nu le tours par les
rues acostumées de la ville de Tholoze et aussi par devant les maisons de bains et estuves et
en ce fait est banni et fustigué et sera banny et le bannist la court de toute la ville et
viguerie de Tholoze jusques à ung an237.
Les arrêts du Parlement sont brefs, aussi, il est parfois complexe de déterminer la
nature de l’accusation tant les termes utilisés par les notaires peuvent être semblables pour
un cas de concubinage ou de proxénétisme. En effet, il est difficile de savoir si le fait de
tenir une femme en sa demeure relève de l’un de ces deux délits, notamment pour les
clercs, comme l’indique un arrêt de 1503 :
Et pour certaines autres considerations mouvant la court a elle enjoinct et enjoinct audit
arcevesque sur peine de cent marcs d’or et prinse de son temporel de amonnester ou fere
demement amonnester generalement trois foys l’année ès festes solenneles en toutes les
eglises parroichiales de Tholoze tous et chacuns les clercs de son diocese exercans
233
ADHG, 1 B 2, fol. 285, 17 juin 1463.
234
Voir le tableau récapitulatif des arrêts du Parlement en annexe n°I.
235
En 1477, Jehan de Lacaze est arrêté pour « adultère, lenonice et larrecins », ADHG, 1 B 4, fol. 359,
11 décembre 1477.
236
Nous reviendrons sur le cas de Guilhot del Cung au chapitre VIII.2.2., p. 358
237
ADHG, 1 B 4, fol. 335v, 8 août 1477.
155
lenocines et commectans autres cas vilz enormes et defenduz à clercs qu’ilz se desistent
desdits cas et crimes et ne les commectent doresnavant et de fere montion semblable
particuliere ausdits clercs prins en ses prisons 238.
[…] ordonne que commandement sera fait par le premier huissier d’icelle à une femme
appellée la dame de la Penne quelle vuyde et s’en voist de la rue de Sainct-Barthelemy de
ceste ville de Tholoze où elle demeure. Et ce dedans trois jours prouchain venans en lui
defendant qu’elle ne demeure plus en ladicte rue ne autre rue publique de cestedicte ville
sur peine de courir la ville240.
Il sera dit que la court met l’appellant et ce dont a esté appellé au neant et declaire la court
qu’elle n’entend empesché ledit evesque qu’il ne puisse et lui laise contraindre par
monitions et autrement juxta formani juris ledit du Pradal à reprandre sa femme se fait ne
la et icelle tenir avecques lui et la traitez honnestement more maritali et à mectre dehors et
delaisser femmes deshonnestes dissolues et suspectes sancunes en tient et sans despens de
ceste cause242.
238
ADHG, 1 B 12, fol. 153, 6 juillet 1503.
239
Entre autres : ADHG, 1 B 1, fol. 243-244, août 1454, fol. 285, 10 janvier 1455, fol. 286, 16 janvier 1455,
fol. 301, 2 juillet 1456, 1 B 10, fol. 146, 14 juillet 1496.
240
ADHG, 1 B 2 fol. 180, 4 février 1461.
241
ADHG, 1 B 5, p. 585, 9 juillet 1481.
242
ADHG, 1 B 6, fol. 29, 19 février 1482.
156
En 1485, le Parlement interdit à toute personne, et plus particulièrement aux
officiers, d’héberger et de recevoir des prostituées :
Au jour d’uy la court eue sur ce deliberation a ordonné et ordonne commandement estre
fait à tous et chacuns les officiers roiaulx et autres habitans de la ville de Tholoze en avec
eulx en leurs maisons femmes dissolues et desquelles dont vraissemblemment estre
suspicion de mal / fol 325 / qu’ilz dedans huit jours au plus long gectent et mectent dehors
d’avec eulx et delaissent lesdites femmes243.
243
ADHG, 1 B 6 fol 325, 12 février 1485.
244
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society…, op. cit., p. 91.
245
Ces lettres sont recensées dans Yves DOSSAT, Anne-Marie LEMASSON, Philippe WOLFF, Le Languedoc et
le Rouergue dans le Trésor des chartes, Paris, CTHS, 1983.
157
elles peuvent être considérées comme légitimes. C’est le cas de l’épouse de Bernard
Bonfilly, marchand de Toulouse, coupable de coups mortels portés celle-ci dont
l’inconduite était notoire246. D’autres personnes sont absoutes pour avoir lutté contre un
proxénète ou chassé une prostituée d’un lieu où elle ne devait pas exercer son
commerce247.
Par son action et celle de ses subordonnés, la royauté joue donc un rôle central dans
la gestion du crime et de l’ordre urbain. Comme l’a montré Claude Gauvard, ces
interventions royales en matière de justice démontrent comment la lutte contre le crime
révèle la constitution d’un État naissant248 : « L’histoire du crime raconte comment une
société traditionnelle qu’est encore la société médiévale, fondée sur la hiérarchie des sexes
des âges et des pouvoirs, s’est adaptée et a souhaité la constitution de l’État 249 ». Au-delà
de la constitution d’un État moderne, Claude Gauvard souligne que la royauté, dans son
exercice de la justice notamment, exalte les valeurs morales, et défend la famille et le
couple marié : « La voie est ouverte pour qu’un ordre moral s’établisse et que le public
juge le privé250 ». Cet idéal d’ordre moral se dessine clairement au fil des ordonnances et
des arrêts du Parlement de Toulouse. Il se construit également avec l’aide des consuls, dans
les coutumes, mais aussi grâce à l’institutionnalisation de la sexualité et à son
cantonnement en un lieu unique, ainsi que par la répression de toute autre activité vénale
qui ne s’exercerait pas en son sein.
Au XIVe siècle, le consulat est désormais bien installé dans les villes du Midi
toulousain. En fonction des lieux, les consuls y bénéficient de plus ou moins de liberté
quant à la gestion de la ville et de sa population. Alors que Toulouse, après un laps de
temps d’autonomie, devient une ville fidèle à la royauté, les consuls de Pamiers doivent
composer avec la présence de coseigneurs ; le comte de Foix et l’abbé du monastère de
Saint-Antonin. Dans des villes comme Castres, Foix, Montauban, Gaillac ou encore Rodez,
des consuls sont présents et ont en charge l’administration de la ville au quotidien (police,
246
AN, JJ 189, n°94, fol. 46, août 1456. Voir annexe n°VI.
247
AN, JJ 185, n°66, fol. 52, avril 1450. Voir annexe n°VII.
248
Claude GAUVARD, Crime, état et société en France à la fin du Moyen Âge : « de grace especial », Paris,
Publications de la Sorbonne, 1991, p. 226.
249
Ibid. p. 939.
250
Ibid. p. 943.
158
justice municipale, impôts etc.). Passé le temps de la mise par écrit des coutumes, les
consuls encadrent et veillent au respect des préceptes qu’ils ont précédemment édictés.
Par le biais des coutumes, des délibérations municipales, ou des procès, les édiles
tentent de policer l’espace urbain. En effet, à mesure que les villes se développent, on
observe une volonté de préserver un ordre public en leur sein. Ainsi, au sujet de la
sexualité, on assiste à ce que Maria Serena Mazzi qualifie de vaste remise en ordre de la
cité251. Elle passe par la répression et la condamnation des pratiques jugées déviantes, mais
aussi par la réglementation d’une partie de la prostitution. La prostitution ne revêt pas les
mêmes formes dans tout l’Occident médiéval. En effet, elle s’institutionnalise davantage
dans le Sud et l’Est de l’Occident (France, Espagne, Italie et Allemagne) que dans le Nord
de l’Occident où il existe très peu de bordels publics. Le modèle du consulat, présent dans
de nombreuses villes du Sud de l’Occident explique sans doute cette particularité.
En 1205, le cartulaire du Bourg de Toulouse fait état d’un jugement rendu par les
consuls le 31 août 1201 : les prostituées n’ont pas le droit de résider dans les rues de
251
Maria Serena MAZZI, Prostitute e lenoni nella Firenze del Quattrocento, Milano, Il Saggiatore, 1991.
252
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society : the history of an urban institution in Languedoc,
Chicago ; Londres, University of Chicago press, 1985.
253
Notamment les travaux de Ruth Mazo KARRAS, Sexuality in Medieval Europe : doing unto others, New
York, Routledge, 2005, Common women: prostitution and sexuality in Medieval England, New York, Oxford
University Press, 1996, « Women’s Labors: Reproduction and Sex Work in Medieval Europe », Journal of
Women’s History, 2004, vol. 15, no 4, p. 153-158. Et d’autres tels que: Julie PEAKMAN, A cultural history of
sexuality, Oxford, 2011. Karma LOCHRIE, Peggy MCCRACKEN, James Alfred SCHULTZ (dirs.), Constructing
medieval sexuality, Minneapolis, Londres, University of Minnesota press, 1997. James Arthur BRUNDAGE,
Vern L. BULLOUGH, Handbook of medieval sexuality, New York, Garland, 1996.
159
Toulouse, sous peine de bannissement254. Quelques années plus tard, en 1212, les statuts de
Pamiers précisent qu’elles ont l’obligation de résider hors les murs de la ville255. Depuis
l’ordonnance de Louis IX de 1256, les consuls multiplient ce genre d’initiative dans la plus
grande partie du Midi toulousain.
Ainsi, la première phase de la régulation de la prostitution passe par son rejet hors
de la ville. Cette politique d’exclusion des centres urbains se retrouve tout au long de la
période, mais elle est particulièrement visible au XVe et XVIe siècles lorsque les sources
judiciaires se multiplient. La condamnation au bannissement est fréquente pour les
proxénètes comme pour les prostituées. Par exemple, en 1465, une ordonnance capitulaire
rappelle que toute personne abritant ou pratiquant le commerce charnel, est passible de
cette peine259. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que le bannissement est une
254
AM Toulouse, AA 1,31 août 1201, Cartulaire du Bourg (1205), fol. 27.
255
« Item, que les prostituées publiques se tiennent à l’extérieur des murs de la ville » « Item meretrices
publice ponantur extra muros in omnibus villis » Pierre-Clément TIMBAL, Georges BOYER (éds.), Un conflit
d’annexion au Moyen Âge : l’application de la coutume de Paris au pays d’Albigeois, Toulouse Paris, E.
Privat M. Didier, n˚ 33, 1949, p. 183.
256
Ces coutumes ont été notamment étudiées par Marie-Claude MARANDET et Jean-Marie CARBASSE :
Marie-Claude MARANDET, « Un exemple de ville policée en Midi toulousain à lafin du Moyen Âge:
Castelnaudary », La ciutat i els poders: actes del Colloqui del 8è centenari de la Carta de Perpinyà,
Perpignan, France, Presses universitaires de Perpignan, 2000, p. 201-227. Jean-Marie. CARBASSE,
« Currant nudi, la répression de l’adultère dans le midi médiéval », Droit, Histoire et sexualité, Lille,
Publications de l’espace juridique, 1987, p. 83-102.
257
« 97. Item qu’aucuns ribauds ni des vagabondes n’ose venir pour coucher à Castenlaudary pour une nuit
sous peine de V sous d’amende. » « 97. Item que degu alcavot ni femna de segle no ause remandre per jazer
al Castelnau d’una nueyt enant en pena de V s. tolzas. », Jean RAMIÈRE DE FORTANIER(éd.), Chartes de
franchises du Lauragais, Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1939, p. 325.
258
« 20. Item qu’aucun ribaud ni des vagabondes n’osent venir boire ou manger dans les tavernes, ni dans les
maisons, mais le fassent dans la rue publique, sous peine de V sous d’amende. » « 20. Item que degu alcavot
ni femna publica de segle no ause beure ni manjar dins taverna ni dins hostal, mays a la carrera publica, en
pena de V s. tolzas. » Jean RAMIÈRE DE FORTANIER (éd.), Ibid., p. 315.
259
AM Toulouse, AA 5, n°277, 3 juillet 1465. « Avons statué et ordonnons qu’aucune femmes de mauvaise
vie qu’elle soit mariée ou non ne demeure dans les rues publiques de Toulouse. Qu’aucun habitant de la ville
ne les loge dans sa maison sous peine de confiscation de leur maison. » « Aven statuit et ordenat que dengune
femna deshoneste vide sia maridade ona maridar no a ja adomorar en las carrieras publicas de Tholose ny
160
condamnation très répandue au Moyen Âge, et pas seulement en cas de prostitution. En
effet, dans une société qui utilise peu la prison comme une sanction, elle reste la meilleure
solution pour préserver la ville.
D’ici aux huit jours prochains, dans cette ville de Lacaune, il n’est plus permis d’habiter
aux femmes publiques que seulement dans la rue dite de France sous peine de LX sous
d’amende pour chacune d’elles et pour chaque fois qu’elles habiteraient dans la ville en
dehors de la rue susdite261.
L’activité vénale est donc tolérée en un seul lieu imposé par les autorités publiques.
Néanmoins, de tels quartiers sont, à première vue, peu présents dans le Midi toulousain. En
effet, la majorité des zones évoquées par Leah Otis se situent à l’est du Languedoc
(Narbonne, Uzès ou encore Montpellier). Lacaune et Castres sont les seuls exemples de
quartiers de prostitution institués en Midi toulousain, aucune trace d’autres quartiers dans
degun habitant dela prensent cieutat no aya a logar hostal defun ne deguna per recaptar lasdites femas sus
pena de confiscation deldit hostal. »
260
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society…, op. cit. p. 25.
261
« D’ayssi ad VIII dias propda sequens, hieso la vila presen de la Cauna et en aquela habitar non
presumisco d’ayssi aban, sino solament e tan solament entre las publicas avols femnas et en la carrieyra
apelada de Fransa, sotz pena de LX s. de tor per cascuna delas, per cascuna vetz laqual en la dicha vila
habitaren sino en la carrieyra predicha » Le Livre vert de Lacaune (Tarn), Impr. de J. Castanet, Bergerac,
1911, p. 200-201.
262
« Item qu’aucune femme vénale n’ose entrer dans la ville […] qu’elle n’ose se prostituer dans le faubourg
de Belle Celle, sous peine de X sous d’amende et de courir la ville. » « Item que neguna femna venal non
ause intrar dedins la vila […] ni auso far bordel en negun loc foras de Bela Cela, sotz pena de X s. ho de
corre la vila » Edmond CABIÉ (éd.), « Règlements de police municipale de la ville de Castres faits par les
consuls et leurs conseillers et publiés par le crieur public, en 1373 et 1375 », Revue du département du Tarn,
1891-1890, p. 319.
161
les archives. Cela ne contredit en rien les arguments de Leah Otis : ces quartiers existent
sans doute dans la région, ils ne sont simplement pas mentionnés expressément dans les
archives. La régulation de la prostitution semble avoir été plus précoce à l’est du
Languedoc ainsi que dans la région rhodanienne. Les quartiers de prostitution se situent
très certainement là où les autorités ferment les yeux et tolèrent la présence de prostituées,
sans doute à l’extérieur de la ville et dans les rues dites privées263.
Dans la seconde moitié du XIVe siècle, la politique des pouvoirs urbains évolue. Leurs
interventions se concrétisent avec l’apparition de bordels municipaux, gérés par les
consuls. Durant près d’un siècle, des établissements de prostitution se construisent peu à
peu dans toutes les villes du Midi toulousain. Dans son Histoire de la vie privée, Georges
Duby explique que les villes prennent en compte la vie privée dans leur manière de gérer la
263
Voir chapitre IV.1.2, p. 216.
264
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 44.
265
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society…, op. cit., p. 30.
162
cité, elles font attention aux problèmes intimes qui peuvent avoir des répercussions sur la
vie publique : « Toutes interviennent plus avant dans l’intimité privée pour définir et
réglementer l’autorité maritale, les droits de la femme, ceux du fils, les émancipations, les
mariages, pour réprimer les plus graves déviations : inceste, bigamie, homosexualité266. »
La première installation d’un bordel public, géré par des autorités consulaires, en Midi
toulousain est observée à Toulouse, au milieu du XIVe siècle, selon la chronologie établie
par Leah Otis et l’archiviste Jules Chalande. Dans son article « La maison publique
municipale », il date le début de celle-ci dans la seconde moitié du XIVe siècle267. Après
une analyse des comptes de la ville, Leah Otis est plus précise, elle trouve la première
mention d’une prostitution municipale dans une liste des établissements baillés à ferme par
la ville dans les comptes de 1372-1373268. Il est difficile de dater précisément l’apparition
d’un bordel public, du fait du caractère fragmentaire des comptes toulousains. En effet, ces
derniers comportent énormément de lacunes, jusqu’en 1372269. Une liste d’établissements
baillés à ferme par les capitouls existe dans les comptes de 1362-1363, mais aucun
établissement de prostitution n’y figure. Leah Otis en tire donc la conclusion que le bordel
public est apparu entre 1363 et 1372. La maison publique est à nouveau mentionnée pour
une réparation en 1372270. Le premier contrat d’arrentement conservé date de 1419271.
Cependant, il existe bien la mention d’un établissement avant cette période. En effet, en
1358, une lettre patente du lieutenant du roi en Languedoc, indique que la maison des filles
publiques a été attaquée lors d’une émeute de la population provoquée par l’arrivée du
comte d’Armagnac272. Pour Leah Otis, cette mention indique simplement qu’un
établissement privé de prostitution existe à cette époque273. Cependant, la mention de filles
publiques et le fait que ce bâtiment soit placé sous la sauvegarde royale laisse à penser que
celui-ci peut être considéré comme un établissement de prostitution.
Puis, à Albi, en 1383, où les consuls souhaitent mettre en place deux établissements
de prostitution, l’un à l’extérieur de la ville ou les prostituées résident le jour, et l’autre
266
Philippe ARIÈS, Georges DUBY, Histoire de la vie privée, Paris, Seuil, 1985, p. 302.
267
Jules CHALANDE, « La maison publique municipale », Mémoires de l’académie des sciences, inscriptions
et belles-lettres de Toulouse, 1911, p. 65-86.
268
AM Toulouse, CC 2284, fol. 4, 1372-1373: « Item, pour le loyer de la maison des filles : 60 francs »
« Item mays per le loguier del hostal delas filhas 60 francs. »
269
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society…, op. cit., p. 31.
270
AM Toulouse, CC 2284, fol. 27, 1372. « Item le 24 juin avons payé 3 livres Johan Grnier pour recouvrir
la maison des filles. » « Item a XXIIII jun an Johan Garnier per recubir la mayso delas filhas: 3 l. ».
271
AM Toulouse, BB 3, fol. 57, 1419.
272
AM Toulouse, AA 45, acte n°49, mars 1358.
273
« A document from 1357 seems to indicate that the red-light district of Toulouse continued at this date to
be unofficial and of a private nature. » Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society…, op. cit. p. 31.
163
destiné à l’activité de nuit, situé en ville, sans plus de précision, permettant ainsi sans doute
aux clients de continuer à fréquenter les prostituées quand les portes de la ville sont
fermées274. Deux mois plus tard, cette intention est rappelée dans les délibérations de la
ville ; cependant l’idée de construire deux bâtiments semble abandonnée, elle n’est en tout
cas plus mentionnée275. En 1408, le débat sur l’emplacement du bordel revient au goût du
jour. Certains consuls veulent en effet le déplacer car il se situe sur un lieu de passage ; la
majorité des édiles votent pour son déplacement mais une autre partie dénonce le coût
engendré par cette mesure :
« […] avons dit que nous avons voulu que le bordel soit installé autre part car là où il se
trouvait, c’était un lieu public avec du passage de gens la journée si bien que les filles du
bordel ne pouvaient y habiter tant dans la maison que dans la cour, ce qui donne bien raison
à la ville. […] À propos du bordel, la majorité veut qu’il soit transféré autre part et l’autre
partie pense que non à cause du coût de cette mutation et des dépenses engendrées qui
pourraient causer un grand dommage à la ville276. »
274
AM Albi, BB 17, fol. 18, 6 juillet 1383. « que les seigneurs consuls ont été requis par la court de
monseigneur d’Albi pour qu’ils veuillent faire bâtir un bordel qui soit hors de la ville pour ceux qui
voudraient avoir des femmes le jour et un autre dans la ville, au centre ou dans un lieu décent qu’ils
choisiront. » « que la cort de mossenhors d’Albi ha requeregutz los senhors cossols que els vuelho provesit
de far un hostal que sia bordel de foras la vila en que estian de dias las avols femnas et autre hostal dins vila
en que estian la mieg o en loc desent els hi provesiran. »
275
AM Albi, BB 17, fol. 20v, 1er septembre 1383 : « Item doivent en outre les seigneurs que monseigneur
d’Albi a dit qu’il ferait bâtir le lieu qui servirait de bordel » « Item dissero may lo digs senhors que messen
d’Albi loc avia dig que fecesso bastir lo loc que era terat per bordel. »
276
AM Albi, BB.18, fol. 92v, 19 mai 1408: « […] avian dig que ho de bordel del volguosso ajudat en autra
part quar aqui eia en loc nep public et en la passa de las gens eque dia lostal era seit de[ill.] en tan que las
filhas del bordel non hi podian habitare que lo se trobera ve que del ostal e del pati donero velontiens ala
vila la razo […]Sus lo sag del bordel la maior partida tent que se mude en autra part lautra partida tent tent
que no se ajude quar velque costet de amovesa e costana de [ill.] de amonesa en autra part de ue sena gran
dampnage a la vila. »
277
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society…, op. cit., p. 32.
278
AM Castres, BB 5, fol. 6v, 17 mars 1391 : « On fera la maison pour les femmes publiques à la porte de la
Toulousaine. Il fut décidé qu’on achèterait là mais au de Bela Sela et qu’elle y soit installée. » « Si fara om
ostal a las femnas publicas al portal de la Tholosana Foc appunctat que om lon compre l’ostal de Bela Sela
e qui aqui demoro. »
164
ville279. Un peu plus tard, en 1394, la question est remise à l’ordre du jour. Les consuls se
prononcent cette fois en faveur de son installation en ville et semblent accepter l’arrivée
intramuros de prostituées car de grands périls menaceraient la ville280.
Au milieu du XIVe siècle, la ville de Castelnaudary désire à son tour se doter d’une
maison publique : les consuls demandent l’autorisation du roi de France pour la
construire281. Cependant, elle n’est pas édifiée dans l’immédiat282, mais est envisagée
beaucoup plus tard, en 1452, dans un acte précisant qu’un habitant de la ville veut
construire sur une terre du roi le bordel public283. La présence d’un tel établissement, géré
par le consulat est confirmée en 1505 dans les comptes de la ville284. La première mention
d’un bail à ferme est quant à elle consignée dans les délibérations municipales en 1515285.
Les dates d’apparition des bordels publics ne sont pas connues pour toutes les villes
du Midi toulousain. Toujours est-il qu’au XVe siècle, elles bénéficient toutes d’un
établissement de ce type.
À Foix, sa présence est avérée dès le début du XVe siècle. Les registres
d’informations des consuls montrent qu’il est le théâtre de nombreuses violences286. Ainsi,
le 28 mars 1402, un tisserand est agressé par deux sergents du châtelain au sortir du
lupanar. Aucune source ne mentionne expressément le fait que le bordel est la propriété
des édiles, néanmoins, s’il n’est pas directement géré par eux, il semble à minima autorisé.
Une mention d’un tel établissement se retrouve plus tard, en 1486, quand un hôtel des filles
est évoqué dans une délibération municipale statuant sur le guet 287. Un bordel est
279
AM Castres BB 5, fol. 8, 13 mai 1391 : « Item, que les prostituées retournent au bordel à l’extérieur de la
ville. » « Item que las putanas torno al bordel de foras »
280
AM Castres, BB 7, fol. 67, septembre 1394 : « Item, pour éviter de grands périls, il fut décidé que les
femmes vénales qui auraient à venir en ville puissent s’y installer dans une maison assignée par les seigneurs
dans la partie la plus décente pour elles. » « Item que per esquerar a evitar maiors perilhs, volgro totz que las
femnas venals que olran venir per estar en la vila dedins la vila puescan venir a estar dedins la vila en I
hostal alor assignada en la partida que ordenaran kis sehors a desoens de las filhas que veran. »
281
AM Castelnaudary, FF 22, 19 novembre 1445.
282
Marie-Claude MARANDET, « Un exemple de ville policée en Midi toulousain à la fin du Moyen Âge:
Castelnaudary », La ciutat i els poders: actes del Colloqui del 8è centenari de la Carta de Perpinyà,
Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, 2000, p. 210.
283
AM Castelnaudary, FF 22, 1452.
284
AM Castelnaudary, CC 81, 1505.
285
AM Castelnaudary, BB 1, fol. 12.
286
« de bordello de Fuxi » ou « luppanari de Fuxi », Gabriel de LLOBET (éd.), Le registre des informations
diligentées par les consuls de Foix, 1401-1402, Limoges, PULIM, 2001, p. 121-122.
287
AM Foix, BB 1, fol. 69v, 16 juin 1486, « Il fut décidé que le guet, ronde et surveillance se fasse en la
forme et manière que la ville soit bien gardée. Et que le chef du bordel des filles fasse le guet. » « Foc
apuntat que se fassa gueyt bada et ronda en forma et maniera que la vila sia ben gardada. Et que los caps de
la hostals o filha de aquels fasen lodit gueyt ».
165
également mentionné à Cordes, dans une enquête de 1326288 : « Interrogé sur ce qu’il
croyait, il dit que pour ladite Bodina avait l’habitude de demeurer au lupanar de Cordes
avec d’autres viles meretrices de lupanar289. »
288
Annie CHARNAY, « La société cordaise au XIVe siècle d’après les registres juridictionnels », Pouvoirs et
société en pays Albigeois, Toulouse, Presses de l’université des sciences sociales, 1997, p. 139.
289
AD Tarn, 69 EDT Cordes-sur-Ciel, FF 18, 1326, « Interrogatus qualiter hoc credit, dixit quod pro eo
quod dicta Ramonda Bodina moratur et morari consuevit ad lupanar de Cordua cum aliis vilibus
meretricibus de lupanare ».
290
AD Ariège G 120, fol. 41v. 25 juillet 1424.
291
AM Pamiers, BB 11, fol. 128. Voir chapitre VII.2.3., p. 325.
292
AM Pamiers, BB 12, fol. 65, 1420.
293
Denise MIR, « À Pamiers, une année de vie municipale : 1431 » Congrès de la Fédération des sociétés
académiques et savantes Languedoc-Pyrénées-Gascogne. Pays de l'Ariège. Actes. Foix, 28-30 mai 1960,
p. 155.
294
AM Montauban, 7 CC 1, fol. 140, 1518-1519.
295
AD Tarn-et-Garonne, 3 E 121 22 DD 1, liasse 21, 1527.
166
la ville, il est du moins certain qu’il était toléré par les autorités. L’un des témoins
interrogés, Jehan des Lax, docteur ès droit, explique : « Et autresfoys, et par long temps,
icelluy deppousant dit y avoir veu les filles publicques y faire leur demeure et y tenir
bordel avec leur ruffians et a toutz venans. Et que audit Montauban ne y avoit autre bordel
que la dedans296. », Pierre Gilet, âgé de 65 ans, précise quant à lui : « tout jour despuis led.
temps de cinquante ans, icelluy deppousant a veu qu’om y fait la pluspart du temps mayson
publique et bordel pour les filles publicques297 ». Les six autres témoins attestent aussi de
la présence d’un bordel, connu de tous.
296
AD Tarn-et-Garonne, 3 E 121 22 DD 1, liasse 21, fol. 6, 1527.
297
AD Tarn-et-Garonne, 3 E 121 22 DD 1, liasse 21, fol. 14v, 1527.
298
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society…op. cit., p. 56. Il est néanmoins très difficile de faire la
distinction entre un bordel qui apparaît dans une liste de ferme et un autre qui n’apparaît pas, mais qui est pris
en charge pour des réparations ou autre.
167
nature où les jeunes hommes se préparent à la conjugalité. Il les accoutume à l’amour des
femmes et au bon comportement génésique 299.
3.3. La répression des autres relations extraconjugales par les consuls du Midi toulousain
299
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 45.
300
Käthe SONNLEITNER, « Gender and the fame of a city », in Medium Aevum Quotidianum, 47, Krems,
Medium Aevum Quotidianum: Gesellschaft zur Erforschung der ateriellen Kultur des Mittelalters, 2003,
p. 44-49.
301
Jean-Marie CARBASSE, Consulats méridionaux et justice criminelle au Moyen Âge, Thèse de doctorat,
Université de Montpellier I. Faculté de droit et des sciences économiques, Montpellier, 1974, p. 156.
302
Philippe WOLFF, Histoire de Toulouse, Toulouse, France, Privat, 1958, p. 144.
303
Leah OTIS-COUR, « Les sources de la justice pénale dans les villes du Midi de la France au Moyen Âge »,
Pratiques sociales et politiques judiciaires dans les villes de l’Occident à la fin du Moyen Âge, 2007, no 385,
p. 95.
168
du Moyen Âge dans le Midi : le système pénal s’achemine vers un adoucissement des
peines : les coupables étant uniquement soumis à une amende, qui s’amenuise de surcroît
avec le temps304.
Des mesures prises pour lutter contre la prostitution se trouvent également dans des
ordonnances et des règlements de police des villes du Midi toulousain. Des ordonnances de
police municipale sont conservées dans le Vidimé du Livre Blanc de Toulouse, recueil des
privilèges de la ville. L’une d’elles du 3 juillet 1465 contient quatorze articles concernant
304
Jean-Marie CARBASSE, Consulats méridionaux et justice criminelle au Moyen Âge, Thèse de doctorat,
Université de Montpellier I, Faculté de droit et des sciences économiques, Montpellier, 1974, p. 336.
305
Gabriel de LLOBET (éd.), Le registre des informations diligentées par les consuls de Foix, 1401-1402,
Limoges, PULIM, 2001.
306
Gabriel de LLOBET (éd.)Le registre…, op. cit., p. 69-74.
307
Ibid., p. 131-136.
308
Félix PASQUIER (éd.), Cartulaire de Mirepoix, Toulouse, E. Privat, 1921.
309
Jean-Marie CARBASSE, « Currant nudi, la répression de l’adultère dans le midi médiéval », Droit, Histoire
et sexualité, Lille, Publications de l’espace juridique, 1987, p. 83-102.
310
Marie-Claude MARANDET, « Violence redoutée, violence réelle en Toulousain, à la fin du Moyen-Âge »,
Violence(s) de la préhistoire à nos jours : les sources et leur interprétation colloque du Centre de Recherches
Historiques sur les Sociétés Méditerranéennes, novembre 2009, Perpignan, Presses universitaires de
Perpignan, 2011, p. 159-183.
169
le gouvernement de la ville. Elle s’intéresse pour sa plus grande partie au règlement des
métiers, mais prend aussi toute sorte de mesures. Les capitouls ordonnent aux habitants de
ne pas donner plus de 5 sous tournois d’étrennes aux enfants ; ils défendent également à
ceux qui ne sont ni officiers du roi, ni chevaliers, ni docteurs, ni nobles de porter des
vêtements somptueux, comme les vêtements de soie et de velours ou encore des perles.
Elles s’accompagnent d’une volonté des autorités urbaines de préserver la ville de la
délinquance et de la vénalité en chassant toute personne qui perturberait l’ordre public. Les
consuls réglementent ainsi l’activité des tavernes, en interdisant à leurs gérants d’accueillir
certaines personnes considérées comme marginales : ribauds, ruffians et femmes de
mauvaise vie ou encore joueurs311. Les comptes de la ville de 1495 montrent une
application de cette ordonnance : une femme qui a prostituée sa fille est condamnée au
fouet312.
De même, toute personne accusée de ces méfaits qui ne quitterait pas d’elle-même
la ville sous trois jours est menacée de la course et d’être battue313. Une autre ordonnance
de 1465 concerne l’attitude à adopter en cas d’incendie : elle précise qu’il est interdit
d’abriter chez soi, à l’intérieur de la ville, des femmes de mauvaise vie, sous peine de fouet
et de bannissement314. À ce propos, en 1498, le procureur général du roi rappelle les
consuls à l’ordre et leur demande de faire appliquer l’ordonnance qui interdit de louer des
logements à des femmes dissolues intramuros315. En parallèle, de cette répression, les
consuls du Midi toulousain prennent des mesures visant la manière dont doivent se vêtir les
femmes, et plus particulièrement les prostituées, dans le but de les distinguer des femmes
honnêtes.
3.4. Les restrictions vestimentaires imposées par les autorités consulaires aux femmes.
311
AM Toulouse, AA 5, acte n°70, 3 juillet 1465. Voir annexe n°VIII.
312
AM Toulouse, CC 2344, fol. 2, 7 août 1495 : « Item a payé du mandement de messires les capitouls le 6
octobre à M. Bernat exécuteur de justice pour fustiger une appelée Jehanette, maquerelle de sa fille. 1 l. 5 s. »
« Item a paye demandament de messor de capitol a VI octobre a M Bernat exequtor de justisa per que
fustiguer una apeladict Johaneta macarela de sa filha 1 l. 5 s. ».
313
AM Toulouse, AA 5, acte n°70, 3 juillet 1465.
314
AM Toulouse, AA 5, acte n°277, 3 juillet 1465. Voir annexe n°IX.
315
AM Toulouse, AA 3, acte n°305, 13 mars 1498. Voir annexe n°X.
170
somptueux des femmes attisant le désir des hommes. Les ordonnances somptuaires
apparaissent à la fin du Moyen Âge et s’observent dans tout le royaume de France, elles se
multiplient ensuite à l’aube de l’époque moderne. Dans le Midi toulousain, les archives en
ont conservé pour les villes de Montauban, où en 1275 puis en 1291, le viguier et les
consuls s’accordent sur un règlement interdisant aux femmes de porter des parures d’or et
d’argent ou d’avoir dans leur foyer des draps de soie fine316, ou encore à Castres317 et à
Toulouse, où, respectivement en 1373-1375 et en 1465, un règlement et une ordonnance
interdisent aux habitants, hommes et femmes, de porter des vêtements de soie, de velours,
des perles et autres bijoux318. Ainsi, les femmes ont, en théorie, l’interdiction de porter des
bijoux d’or et d’argent, des soieries et autres fourrures. Dans les faits, les directives des
consuls sont peu suivies, en témoigne la répétition des ordonnances, les femmes continuant
à se vêtir comme bon leur semble.
316
Mathieu MÉRAS, Les Lois somptuaires de Montauban dans la deuxième moitié du XIIIe siècle, Paris, Impr.
nationale, 1967.
317
« Item. Qu’aucune personne, homme ou femme, ne se permette de porter sur sa robe ou son chaperon des
parures d’or ou de soie, des boutons d’ambre ou de cristal, si ce n’est en flèche ou ce qui est nécessaire de la
couture, sous peine de soixante sous au profit de monseigneur le comte, de la saisie de la robe, qui sera mise
à la disposition des seigneurs consuls. Défense de porter des plumes, fourrures de vair, peau de chat,
d’agneau, sous même peine. » Edmond CABIÉ (éd.), « Règlements de police municipale de la ville de Castres
faits par les consuls et leurs conseillers et publiés par le crieur public, en 1373 et 1375 », Revue du
département du Tarn, 1891-1890, p. 319.
318
AM Toulouse, AA5, acte n°70, 3 juillet 1465. Voir annexe n°VIII.
319
Maria-Giuseppina MUZZARELLI, « Statuts et identités. Les couvre-chefs féminins (Italie centrale, XVe-
XVIe siècle) », Clio. Femmes, Genre, Histoire, 31 décembre 2012, no 36, p. 67-89. Ulysse ROBERT, Les
signes d’ infamie au Moyen Âge: juifs, sarrasins, hérétiques, lépreux, cagots et filles publiques, Paris,
Champion, 1891.
171
Dans le Midi toulousain, aux XIVe et XVe siècle, quatre villes tentent d’imposer
aux prostituées des restrictions vestimentaires, ou le port d’un signe les distinguant du reste
de la population. Même si certains de ces règlements concernent plus spécifiquement les
prostituées publiques, ces dernières exerçant leur activité sous la juridiction des consuls,
ces mesures cherchent clairement à distinguer l’ensemble des femmes de mauvaise vie du
reste de la population, afin d’éviter toute contamination morale.
Item qu’aucune femme vénale n’ose entrer dans la ville en aucune partie ni le samedi ou les
jours de foire et qu’alors elle porte chaperon d’homme et qu’elle n’ose sortir par la rue
droite de Saint-Jean et que les dits jours elle n’ose acheter du pain et des fruits ou autre
chose, à l’exception d’une d’entre elle qui ayant acheté ces vivres s’en alla de la ville, ni
ose tenir bordel en autre lieu que Bela Cela sous peine de X sous ou de courir la ville et que
personne n’ose la recueillir dans sa maison ni pour la tenir une heure ni pour lui faire
aucune méchanceté sous la dite peine322.
320
« 99. Femmes de mauvaise vie. Item qu’aucune femme n’ose rester et venir à Castelnaudary si elle ne
porte pas un cordon de fil autour de sa robe sous peine de 5 sous tolzas, et si elle est trouvée mal vêtue, qu’on
lui fasse porter la ceinture contre son gré » « 99. Femmes de mauvaise vie. Item que deguna aul femna no
ause star ni anar per la Castelnau sino porta I cordo de fil cint sobre la rauba en la pena de V s. tolzas ; et si
es trobada en malvestat, hom ley scintara malgre son grat. » Jean RAMIÈRE DE FORTANIER (éd.), Chartes de
franchises du …, [Link]., p. 325.
321
Edmond CABIÉ (éd.), « Règlements de police municipale de la ville de Castres …op. cit., p. 319-320.
322
« Item que neguna femna venal non ause intrar dedins la vila en neguna partida, dins los balatz nous, si
donx lo dissabde, ho a dias de fieyras, e que adonx porto capayro de home et ano senes vel ho en coffas e
que porto correg vermelh et que non ause yssir per carryera drecha de sant Johan, ni al digz dias non ause
toten pa frucha ni autra causa, exceptat una daquelas, lacal compratz que aia los viures sen y esta de la vila,
ni auso far bordel en negun loc foras de Bela Cela, sotz pena de x s. ho de corre la vila, ni negus no las ause
reculhir dins son hostal per maniar ni per heure ni per far ab lor neguna maluestat sotz la dicha pena. »,
Edmond CABIÉ (éd.), « Règlements de police municipale de la ville de Castres …op. cit., p. 319.
172
autour de la taille : « et ne peuvent boire à l’intérieur des tavernes ni coucher avec
n’importe quel homme dans la ville, de jour comme de nuit, ni aller par la ville sans
cordon. »323
À Toulouse, les prostituées publiques doivent également porter des cordons et des
chaperons, cette fois de couleur blanche. Sous prétexte que ce signe distinctif entraîne de
nombreuses insultes et violences à leur égard, elles demandent en 1389 au roi, Charles VI,
à être exemptées du port du cordon et du chaperon, que leur imposent les capitouls324. Le
roi accède à leur demande, il leur impose un signe distinctif qu’il juge plus discret : les
filles publiques sont sommées de porter une jarretière en lisière de drap, d’une couleur
différente de celle de leur robe :
[…] avons octroyé et octroyons auxdictes suppliantes que doresenavant elles ne leurs
successeurs en ladicte Abbaye portent et puissent porter et vestir telles robes et chapperons
et de telles couleur comme elles vouldront vestir et porter, parmi ce qu’elles seront tenues
de porter entour l’un de leurs bras une ensaingne ou difference d’un jaretier en lisière de
drap d’autre couleur que la robe qu’il auront vestue ou vestiront, sanz ce que elles en soient
ou puissent estre trattés ne approchiés pour ce en aucune amende325
Il fut en sus dit que les femmes communes viennent dans la ville au grand détriment de
tous à cause du mauvais exemple et que furent ajoutés aux statuts de la foire de Saint-
323
« et non sit ansa potare intus tabernas nec jacere cum aliquo homine intus villam de die nec de nocte, nec
ire per villam sine cordono. » Jean RAMIÈRE DE FORTANIER (éd.), Chartes de franchises…, [Link]., p. 624.
324
« Charles etc, sçavoir faisons à tous presens et à venir que oye la supplication qui faicte nous a esté de la
partie des filles de joye du bourdel de nostre ville de Thoulouse, dit la Grande Abbaye, contenant que cause
de plusieurs ordennances et deffenses à elles faictes par les Capitoux et autres officiers de nostredicte ville
sur leurs robes et autres vestures, ils ont souffert et soustenu pluseurs injures, vitupères et dommages,
seuffrent et soustiennent de jour en jour, et ne se pevent pour ce vestir ne assegner à leur plaisir, pour cause
de certains chaperons et cordons blancs, à quoy elles sont astraintes porter par icelle ordenances sanz nostre
grâce et licence » Eusèbe de LAURIÈRE et al. (éd.), Ordonnances des roys de France de la troisième race,
recueillies par ordre chronologique, Paris, Imprimerie royale, 1723, t. VII, p. 327.
325
Idem.
173
Antonin de septembre deux articles : le premier qu’elles aient et qu’elles portent au bras
l’insigne où qu’elles aillent326
Les règlements cherchant à imposer le port d’un signe distinctif aux prostituées
témoignent d’une volonté de marquer les femmes de mauvaise vie d’un stigmate, les
démarquant ainsi de la population honnête, observant les principes chrétiens de la
monogamie et du mariage. Cette marque est destinée à séparer les femmes de mauvaise
vie, mais aussi à les distinguer afin d’éviter toute contamination. Cette idée de
contamination morale se retrouve dans une autre mesure touchant les femmes de mauvaise
vie : l’interdiction de toucher de la nourriture sur les marchés. En effet, certains statuts
urbains interdisent aux prostituées de toucher toute sorte de nourriture : à Saint-Félix-de-
Lauragais, en Haute-Garonne, il est précisé qu’elles ne peuvent toucher la viande bouillie
ou crue, le pain, le vin, ainsi que des fruits et toutes sortes de victuailles 327. À Pamiers, la
délibération municipale de 1420 leur imposant le port d’une ceinture blanche, ajoute
qu’elles ont également l’interdiction de toucher la viande du marché328.
De manière générale, les relations sexuelles s’exerçant hors du cadre conjugal sont
condamnées moralement et légalement par tous les pouvoirs en place. Pour Ruth Mazo
Karras, la gestion de la prostitution par les autorités ne relève pas seulement d’un souci
d’ordre public. Elle met aussi à jour une domination masculine exercée par les édiles,
officiers et autres clercs et témoigne du contrôle exercé sur les femmes, par l’Église
d’abord, qui considère les femmes comme des êtres faibles, tentés naturellement par la
luxure, et qui, de ce fait, ne doivent pas être libres de leurs corps, et rester sous la tutelle
d’un homme ou de Dieu. De leur côté, les autorités laïques s’impliquent peu à peu dans le
contrôle du mariage et des comportements sexuels, et comme l’a montré James Brundage,
diffusent par les lois et la jurisprudence, un discours antiféministe, qui présente les femmes
comme dotées d’un appétit sexuel incontrôlable. Dans les procès, elles sont les premières à
326
AM Pamiers, BB 12, fol. 65, 1420, « Foc ad sus so que las femnas communas ven per la ciutat am grand
peramens eque aquo es causa de mal exemple et que als statutz de la fieyra de Sant Antonii de semptembre
fossan metutz dus caps la I quo aven padas perviela e que porten senhol al bras o que aven suitadas am hum
[lacune] blanc claure cap. »
327
« et que nulle prostituée n’ose toucher les viandes bouillies ou crues, le pain, le vin, les pommes, les
poires, les figues ni les autres fruits, les choux ni les autres victuailles qu’elles pourraient saisir », « et quod
nulla meretris, sit ausa aliquas carnes coctas seu crudas, panes, vinas, poma, peras, ficus seu alios fructus,
caules, seu alia victualia quaecumque tangere », Jean RAMIÈRE DE FORTANIER (éd.), Chartes de
franchises…, [Link]., p. 624.
328
AM Pamiers, BB 12, fol. 65, 1420.
174
être incriminées et leur réputation est sans cesse questionnée329. De la femme adultérine à
la prostituée, la distance est faible et le discours des autorités morales et politiques souvent
ambigu à leur sujet
James Arthur BRUNDAGE, Law, sex, and Christian society in Medieval Europe, Chicago, University of
329
175
.
176
Chapitre III : Au XVIe siècle, apogée et chute du système
réglementariste
Après la guerre de Cent Ans, le Midi toulousain connaît une période de renouveau
marquée par une croissance démographique et un essor économique du commerce du
pastel330. Cependant, ces années fastes n’empêchent pas l’apparition d’épisodes de disette
et de famine et à la pauvreté de s’installer encore davantage en ville331. L’accumulation
d’une population miséreuse et errante en ville provoque de nouveaux retours de peste au
XVIe siècle auxquels les consulats doivent faire face. Ils instaurent aussi une politique plus
dure envers les vagabonds, menée de concert avec la royauté332. C’est aussi lors de cette
période que la régulation de la prostitution disparaît et qu’un nouveau mal apparaît : la
syphilis. Apparu sur le continent en 1496, le mal de Naples se répand au début du siècle
suivant. D’abord considérée comme une sorte de peste, les médecins n’appréhendent pas le
fait qu’il s’agit d’une maladie sexuellement transmissible. Néanmoins, ils affirment que les
personnes débauchées sont plus enclines à la transmettre. Ainsi, ils déconseillent l’acte
sexuel trop fréquent et la fréquentation des étuves333.
330
Philippe WOLFF, Histoire du Languedoc, Toulouse, Privat, 1990, p. 265-267.
331
Arlette JOUANNA, La France de la Renaissance, Paris, Perrin, 2009, p. 99.
332
Par exemple, en 1529, le Parlement de Toulouse est contraint d’interrompre son activité. Il demande aux
capitouls et au viguier de rester en ville pour y maintenir l’ordre, en chassant les vagabonds et en faisant
nettoyer les maisons infectées. ADHG, 1 B 22, fol. 636, 10 juin 1529.
333
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales : la prostitution en Occident, XII e-XVIe siècle, Paris, Aubier, 2010,
p. 49.
177
la royauté d’officialiser la fin de l’institutionnalisation de la prostitution par l’édit
d’Orléans en 1561334. Les autorités urbaines n’ont pas attendu 1561 pour mettre un terme à
la gestion de la vénalité urbaine : elles estiment que les prostituées, assimilées aux
marginaux, sont responsables de la corruption des femmes. Autrefois nécessaires à
l’équilibre de la société, elles sont désormais considérées comme une menace à l’ordre
social et divin335. Plus largement, ce sont les femmes qui voient leur condition se détériorer
au XVIe siècle ; la fin de la prostitution institutionnalisée n’est qu’une des facettes de la
dégradation de leur statut336.
À la fin du XVe siècle, l’Église devient de plus en plus intransigeante envers les
abus des laïcs et des ecclésiastiques. Sur le fond, ces critiques ne sont pas nouvelles ;
cependant, elles bénéficient désormais d’un auditoire plus large : en effet, les autorités
laïques et ecclésiastiques se sentent davantage investies dans la lutte contre les
comportements licencieux. Par ailleurs, une volonté de réforme anime une partie de
l’Église, qui cherche à tendre vers un idéal de pureté, qu’elle estime avoir perdu au cours
des derniers siècles du Moyen Âge337. Ce désir de rénovation se manifeste d’abord à
l’intérieur de l’institution, puis, à partir de 1517, une rupture s’opère avec l’arrivée des
grands réformateurs tels que Luther, Calvin ou encore Bucer. Qu’ils soient catholiques ou
protestants, tous, se montrent intransigeants au sujet de la morale chrétienne et des mœurs
et durcissent leur discours envers les femmes et la sexualité extraconjugale.
Depuis les années 1970, le regain d’intérêt porté à l’histoire des femmes et de la
sexualité a amené les historiens à s’interroger sur les conséquences des réformes sur la
société renaissante. Indéniablement, l’avènement des idées protestantes a provoqué une
évolution du discours religieux et engendré des changements dans les normes imposées par
l’Église aux comportements sexuels et sur la place que doivent occuper les femmes dans la
société. Dans Women in Reformation and Conter-Reformation Europe, Sherrin Marshall a
compilé un ensemble d’études concernant les différents pays d’Europe. Elle y pose la
334
ISAMBERT, DECRUSY, TAILLANDIER, Recueil général des anciennes lois françaises, depuis l’an 420
jusqu’à la Révolution de 1789, Paris, Plon, 1821, t. XIV, p. 88.
335
Richard TREXLER, « La prostitution florentine au XVe siècle », Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations, 1981, vol. 36, no 6, p. 1005.
336
Philippe HAMON, Les Renaissances : 1453-1559, Paris, Belin, 2010, p. 140.
337
Arlette JOUANNA, La France de …op. cit.., p. 284.
178
question de savoir comment les changements religieux du XVIe siècle ont affecté la vie des
femmes338. Nathalie Zemon Davis a également montré comment la place qu’elles occupent
dans la société change durant la période339. James Brundage, dans Law, Sex and Christian
Society in Medieval Europe, a dédié un chapitre aux transformations qu’a provoqué la
Réforme sur le mariage et, plus généralement, sur l’attitude et les discours des églises
protestante et catholique quant à la sexualité340. En 2011, A cultural history of sexuality,
dirigé par Julie Peakman, consacre un volume entier à la sexualité de la Renaissance341.
Enfin, des historiens du droit, et notamment Jean Gaudemet, se sont plus spécifiquement
interrogés sur les changements qui s’opèrent à cette période dans la législation du mariage
et sur le rôle du concile de Trente dans ces modifications342.
Ainsi, les événements qui secouent l’Église au XVIe siècle font partie des éléments
à prendre en compte pour expliquer la disparition de la prostitution institutionnalisée. En
effet, le changement de mentalités qui s’opère à cette période fait que la réglementation de
la prostitution ne peut plus être tolérée : abus des clercs, fornication simple, prostitution,
toutes ces pratiques, autrefois tolérées par l’institution ecclésiastique, sont désormais
dénoncées et condamnées.
338
Sherrin MARSHALL (dir.), Women in Reformation and Counter-Reformation Europe: public and private
worlds, Bloomington, Indiana University Press, 1989.
339
Natalie ZEMON DAVIS, Society and culture in early modern France: eight essays, Stanford, Stanford
University press, 1975.
340
James Arthur BRUNDAGE, Law, sex, and Christian society in Medieval Europe, Chicago, University of
Chicago press, 1987.
341
Julie PEAKMAN (dir.), A cultural history of sexuality, t.3, In the Renaissance, Oxford, Berg, 2011.
342
Jean GAUDEMET, Le mariage en Occident: les mœurs et le droit, Paris, les Éd. du Cerf, 1987. Jean
GAUDEMET, René BROUILLET, Sociétés et mariage, Strasbourg, CERDIC-publications, 1980. Marcel
BERNOS, « Le concile de Trente et la sexualité, la doctrine et sa postérité », Sexualité́ et religions, Paris, Les
Éditions du Cerf, 1988, p. 217-239.
343
Arlette JOUANNA, La France de …, op. cit., p. 280.
179
Thomas Illyricus est l’un des prédicateurs les plus connus de cette période, il est
également considéré comme l’un des réformateurs de l’Église catholique, ayant œuvré
pour la réformation de nombreux établissements ecclésiastiques. Originaire de Dalmatie où
il naît en 1485, il devient prédicateur itinérant à 25 ans. Ce franciscain est venu dans la
région toulousaine à deux reprises : la première fois d’octobre 1518 à mai 1519, puis de
1520 à 1522. À la même époque, il se serait rendu dans d’autres villes du Midi toulousain,
telles que Foix ou Montauban344. Les archives n’ont malheureusement pas conservé de
sermons prononcés par le prédicateur dans la région. Cependant, Marie-France Godfroy a
indiqué qu’à Montauban, il était accompagné de deux femmes repenties, qu’il aurait
converties durant l’un de ces discours dans les environs345.
Dans les sermons qu’il a prononcés ailleurs, Thomas Illyricus tente de réformer la
société et de promouvoir l’assainissement des mœurs en parlant tour à tour du jeu, de
l’adultère ou encore de l’importance du mariage. Il s’adresse notamment aux soldats qu’il
exhorte d’adopter une bonne conduite : il leur rappelle qu’il ne faut pas violer, blasphémer
ou encore commettre l’adultère. Il semblerait que ses discours aient connu un certain
succès, du moins durant son séjour à Toulouse : en effet, des salles de jeux sont fermées et
les jeux de cartes sont interdits par les autorités urbaines346. Thomas Illyricus insiste sur le
problème des mœurs dissolues du clergé : il rappelle l’importance du célibat qu’il trouve
très peu respecté et critique les prêtres qui hébergent des concubines chez eux. Il décrit des
prêtres jouant aux dés et aux cartes, courant de cabaret en cabaret et se souciant peu de
leurs ouailles347. Les prédicateurs continuent donc à prêcher pour une société plus
vertueuse, cependant, ce discours semble être davantage entendu, en témoignent les
fermetures d’établissements de jeu ou la condamnation des écarts de la population.
Les critiques des prédicateurs envers l’attitude des clercs semblent partagées par les
autorités laïques et ecclésiastiques. En effet, à la fin du XVe siècle et au début du
344
Marie-France GODFROY, « Le passage à Foix du prédicateur franciscain Thomas Illyricus (1520) »,
Annales du Midi, 1992, p. 69.
345
Marie-France GODFROY, Thomas Illyricus, prédicateur et théologien, 1484-1528, Thèse de 3e cycle sous
la direction de Giles CASTER, Toulouse, Université Toulouse-Le-Mirail, 1984, p. 110.
346
Marie-France GODFROY, « Le prédicateur franciscain Thomas Illyricus à Toulouse (novembre 1518-mai
1519) », Annales du Midi, 1985, p. 109.
347
Marie-France GODFROY, Thomas Illyricus, prédicateur…, op. cit., p. 198.
180
XVIe siècle, leur comportement débauché est fréquemment dénoncé. Les autorités
reprochent à certains d’entre eux d’adopter un mode de vie trop proche de celui des laïcs,
en se mettant en concubinage et en ayant des enfants.
Et a ordonné et ordonne la court que le temporel dudit de Cayssac sera prins […] Et sera
une nommé Guillemette appellée vulgairement la Ganache concubine ou chambriere dudit
prieur pruise / fol. 509 /au corps quelque part que trouvée et aprehendée pourra estre hors
348
AD Tarn-et-Garonne, G 1066, acte n°1, 6 mars 1496.
349
AD Tarn-et-Garonne, G 1066, actes n°2 et 3, 6 juillet et 8 décembre 1496.
350
AD Aveyron, G 181, 17 mars 1516.
351
Voir le tableau récapitulatif des arrêts en annexe n°II.
352
ADHG, 1 B 8, fol. 320, 23 mars 1491.
181
lieu saint amennée prisonieres aux despens dudit prieur en la Conciergerie du palaiz royal à
Tholoze et sera enquis par le commissaire qui à ce sera deputé de et sur les vie dissolue et
insolences dont l’on dit que les chanoines reguliers dudit prieuré de Saint Anthonin et
autres gens d’eglise dudit lieu usent tenant publiquement femmes dissolues et suspectes et
autrement. Et ceulx et celles qui en seront trouvez coulpables ou vehemencement
suspeconnez et suspectuées et seront pruis au corps et aus despens desdits gens d’eglise
amennez semblable prisonniers et prisonnieres en la Conciergerie pour estre à droit et à
justice353.
Deux ans plus tard, dans le même prieuré, quatre clercs sont condamnés pour les
mêmes raisons, six prêtres sont également priés de cesser leur vie dissolue. Certains
semblent appartenir à la famille du précédent prieur : Marthelin Caissac et Hugues Caissac,
official et chanoine du prieuré sont condamnés à des amendes et à procéder à des
réparations dans le prieuré354. Les arrêts du Parlement de Toulouse condamnant les
pratiques de tout un établissement ou de clercs en particulier se trouvent fréquemment
jusqu’à la fin de la période étudiée355.
353
ADHG, 1 B 8, fol. 508-509, 23 juin 1492.
354
ADHG, 1 B 9, fol. 346, 8 août 1494.
355
ADHG, 1 B 14, fol. 216, 12 juin 1509, 1 B 19, fol. 177, 21 juin 1522, 1 B 21, fol. 324-325, 11 septembre
1526, 1 B 22, fol. 257, 4 juin 1528, fol. 515, 4 février 1529, 1 B 34, fol. 268, 4 mai 1541, fol. 468-469, 30 et
31 aout 1541. Voir annexe n°XI.
356
Jean-Louis GAZZANIGA, Jurisprudence du Parlement de Toulouse du XV e siècle : étude d’une collection
d’arrêts, Toulouse, Université des sciences sociales, 1971, p. 314.
357
ADHG, 1 B 12, fol. 153, 6 juillet 1503.
182
aillent ensuite chanter la messe comme si de rien n’était ; il demande à l’archevêque ainsi
qu’à ses vicaires de procéder à la répression de ces délits sous huit jours, sous peine de la
privation de leurs offices358. Une situation semblable s’observe à Albi en 1541, où l’évêque
Jean de Lorraine est sommé de remettre de l’ordre dans son diocèse : « Et a enjoinct et
enjoinct sur semblable peine audit evesque d’Aalby ou ses vicaire et official de suyvant les
concordatz et sainctz decretz proceder contre les gens d’eglise de son diocese et juridiction
chargez de vie lubrique et autres crimes desquelz si trouveront coulpables »359.
Ces arrêts ne doivent pas être interprétés comme la preuve d’une dépravation
accentuée des ecclésiastiques. Ils sont la conséquence du développement du pouvoir
parlementaire et d’une plus grande intolérance vis-à-vis des comportements déviants.
VIII. De même que l’appelée Maria, femme de Jorda, est femme de mauvaise vie, et est
tenu par monseigneur Ramon Nati, chapelain, alors qu’elle est mariée.
IX. De même que Johana Valera est une femme mariée et à délaissé son mari, et est une
femme de mauvaise vie, et est tenue publiquement par monseigneur Arnaud Trasieyris,
chanoine.
X. De même que monseigneur Bernard Roger, chapelain, tient publiquement une nommée
Blanquina, femme publique et de mauvaise vie.
XI. De même que monseigneur Pierre de Axis tient publiquement une nommée Fernana qui
est une femme de mauvaise vie et une femme mariée à Guillaumes Maurilho, de plus ledit
chapelain est soupçonné d’être atteint de la lèpre, ce qui peut causer un grand scandale360.
358
AM Toulouse, AA 5, acte n°234, p. 999-1000, 4 janvier 1534.
359
ADHG, 1 B 34, fol. 468-469, 30 et 31 aout 1541.
360
« VIII. Item disen que una appellada Maria, molher de hun Jorda, es femna de aula vida, et la ten
mosseignor Ramon Nati, capela, nonobstant que sia femna maridada.
183
Autrefois tolérée, l’incontinence des clercs n’est plus acceptée par les autorités. Les
cours séculières se réservent désormais le droit de condamner ces pratiques-là où
l’institution ecclésiastique semble incapable d’agir contre ces maux.
Alors que certaines idées des réformateurs protestants semblent plus ouvertes au
sujet de la sexualité – promotion d’une sexualité non procréatrice au sein du mariage, fin
du célibat des prêtres, tolérance du divorce et du remariage– d’autres sont davantage
intransigeantes. En effet, la sexualité extraconjugale est traitée avec dureté : Luther
considère que la fornication est le mal incarné, elle est mauvaise pour l’âme, le corps, la
famille, la fortune et l’honneur. Ceux qui s’adonnent à ces péchés ne méritent pas le
pardon. D’autres réformateurs souhaitent que ces péchés soient punis par des
condamnations exemplaires : Calvin se montre particulièrement strict envers la
prostitution, aucune activité luxurieuse ne pouvant être tolérée à ses yeux362.
IX. Item disen que Johana Valeta es femna maridada et a leysat star son marit, et es femna de aula vida, et la
ten publicament mosseignor Arnaud Trasieyris, canonge.
X. Item disen que mosseignor Bernard Roger, capela, ten publicamens una nomada Blanquina, femna
publica et de aula vida.
XI. Item disen que mosseignor Peire de Axis ten publicament una nomada Fernana, que es femna de aula
vida et femna maridada d’en Guilhaumes Morilho, nonobstant que lodit capelha sia souspitoux de meseria ;
donc ne pot seguir grand sclande. » Félix PASQUIER (éd.), Cartulaire de Mirepoix, Toulouse, E. Privat,
1921, p. 465-468.
361
James Arthur BRUNDAGE, Law, sex…op. cit., p. 551.
362
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society : the history of an urban institution in Languedoc,
Chicago, Londres, University of Chicago press, 1985, p. 43.
184
La prostitution et l’adultère sont considérés par la majorité des réformateurs comme
une offense spirituelle et physique, qui s’oppose à l’ordre matrimonial. Dans son article
« L’imaginaire de la prostitution », Beate Schuster a montré que les réformateurs sont en
partie responsables de la fermeture des bordels en Allemagne363. La fin de la prostitution y
est en effet marquée par la figure de Luther et le dynamisme de la Réforme. Les
protestants, exclus par l’Église, s’opposent aux pratiques catholiques et reprochent les
mœurs légères que les prêtres tolèrent. La ville doit désormais être perçue comme un
espace moral où la famille est fortement valorisée.
Les catholiques se sentent obligés de rivaliser avec l’exemple des villes protestantes
et condamnent la prostitution réglementée364. L’impact de la Réforme n’a pas été uniforme
en Occident, et l’Allemagne a été bien plus touchée par le phénomène que le Midi
toulousain. Cependant, Leah Otis fait aussi de la Réforme l’une des raisons principales de
la fin de l’institutionnalisation de la prostitution en Languedoc. Le protestantisme
revalorise en effet la famille et relègue la femme au foyer 365. S’il est certain que les idées
protestantes envers la sexualité extraconjugale ont eu un réel impact sur le déclin de la
réglementation de la prostitution, il convient de rappeler que ces discours ont été sans
doute peu diffusés dans le Midi toulousain, à l’exception de Montauban. Ce sont donc la
Réforme et la réplique catholique préparée par les sermons des prédicateurs qui constituent
l’une des causes du déclin de la prostitution institutionnalisée.
363
Beate SCHUSTER, « L’imaginaire de la prostitution et la société urbaine en Allemagne (XIII e-XVIe
siècles) », Médiévales, automne 1994, vol. 27, p. 75-93.
364
Idem, p. 90.
365
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society…, op. cit., p. 45.
366
Alain TALLON, Le concile de Trente, Paris, Éd. du Cerf, 2000, p. 7.
185
caractère sacramentel et rappelle qu’il doit demeurer indissoluble367. L’une des réformes
concernant le mariage s’incarne dans de décret de Tametsi, que le concile adopte après 15
ans de discussion, le 11 novembre 1563368. Désormais, et afin de lutter contre les mariages
clandestins, toutes les noces devront être consignées par un prêtre dans le registre
paroissial. Afin d’éviter toute alliance forcée, la présence de deux témoins et d’un prêtre
est obligatoire lors de la cérémonie. Le concile affirme le mariage comme le seul lieu où la
sexualité doit s’exercer et concède qu’elle puisse prendre une forme affective et parfois
non procréative369.
Les écrits des réformateurs ont entraîné une modification de la gestion des villes et
des mœurs par les autorités laïques, qui intègrent les nouveaux principes chrétiens. La
monarchie, désormais seule garante de l’ordre public, édicte des lois somptuaires, légifère
sur le mariage et prend des mesures contre les vagabonds et les gens de mauvaise vie373.
367
Jean GAUDEMET, René BROUILLET, Sociétés et…, op. cit., p. 438-439.
368
Le décret sur le mariage est détaillé dans la XXIVe session du concile, aux canons 1813-1816.
369
Marcel BERNOS, « Le concile de Trente et la sexualité…, op. cit., p. 218-219.
370
James Arthur BRUNDAGE, Law, sex…, op. cit., p. 564
371
Cette mesure est détaillée dans la XXIVe session du concile, au canon 1809.
372
Sylvie STEINBERG, « Le plaisir et la transgression en France et en Espagne aux XVI e et XVIIe siècles »,
CLIO. Histoire, femmes et sociétés, mai 2010, no 31, p. 294-297.
373
Philippe HAMON, Les Renaissances…, op. cit., p. 140.
186
Marqué par une modernisation des structures de gouvernance royale, qui deviennent plus
cohérentes et gagnent en efficacité, le début de l’époque moderne voit l’émergence d’une
volonté politique d’exercer un fort contrôle des populations. Cependant, la progression de
l’appareil d’État reste difficile à évaluer, oscillant encore entre repentir et accès
d’autoritarisme374. La royauté française reste encore une monarchie de type consultatif, qui
doit composer avec plusieurs instances, dont ses parlements et ses conseils ; elle est encore
loin du modèle absolutiste du XVIIe siècle : la faiblesse numérique de ses agents
l’empêchant d’exercer un contrôle total sur ses sujets375.
Au XVIe siècle, l’autorité du Parlement de Toulouse s’accroît sur les villes. Il joue
dans le Languedoc au XVIe siècle un rôle politique de premier plan ; à Toulouse, il se
superpose à l’autorité des capitouls et gouverne parfois à leur place 376. Comme au siècle
précédent, mais désormais de manière plus systématique, il rappelle à l’ordre les agents du
roi et les consuls lorsqu’il estime que l’ordre public est menacé et que les édiles ne
remplissent pas leurs fonctions.
En 1523, il établit une liste de mesures de police que les capitouls doivent
appliquer, sous peine de se voir privés de leur office public. Il les enjoint à prendre toute
une série de décisions relatives aux mœurs : répression des vagabonds, des blasphémateurs
et autres ribauds fréquentant les tavernes, interdiction des jeux de dés et expulsion des
femmes de mauvaise vie des rues dites honnêtes :
374
Idem, p. 227, 232 et 241.
375
Arlette JOUANNA, La France de …, op. cit., p. 177.
376
Henri RAMET, Edmond HARAUCOURT, Histoire de Toulouse, Monein, Pyremonde, 2008, p. 234-235.
187
publicque de en ensuyvant les ordonnances et arrestz sur ce donnez mettre et donner
prompte et briesve provision au fait et police de ladite ville de Tholose. […]Et en oultre de
faire crier à voix de trompe par ladite ville que aveu de quelque estat et condition que soit
n’ait à tenir jeux de cartes dez ne autres prohibez et defenduz sur peine de confiscation de
corps et de biens quant aux joueurs hostes et autres entretenens lesdits jeux. Et pareillement
que aucunes concoubines ou autres femmes dissolues n’aient à demourer ne resider es
bonnes rues d’icelle ville et aux habitans ne leur louer ne bailler leurs maisons sur peine de
confiscation d’icelles377.
Sous l’égide du Parlement, les consuls du Midi toulousain doivent appliquer les
directives royales. En 1500, le Parlement rappelle aux capitouls et aux officiers leur devoir
de police et les somme de procéder à l’arrestation des malfaiteurs qui pullulent à
Toulouse :
La court advertie des insolences excès et voies de fait que journellement se commectent en
la cité de Tholoze et que les juges subalternes d’icelle n’y ont voulu ne veulent donner
ordre et punision mectent en arriere et en mespris le commandement que icelle court leur a
fait de et en ce donner ordre et police et punir les malfaicteurs selon l’exigence des cas fere
cesser aussi les assemblées et congregation illicites et port d’armes que de nuyt et de jour
se font en ladite cité. A ordonné et ordonne que de rechief sera fait comander ausdits
officiers subalternes que le juge mage viguier et capitolz de Tholoze sur peine de cent
marcs d’argent apprendre en leurs propres et primes mains et suspension de leurs offices de
donner ordre et punision ausdits abus excès et voies de fait378.
377
AM Toulouse, AA 5, acte n°76, 7 juillet 1523.
378
ADHG, 1 B 11, fol. 203, 30 mars 1500.
188
En 1524, il rappelle à l’ordre toutes les autorités locales, de l’archevêque aux
consuls, en passant par le sénéchal et son viguier. Il condamne les fornicateurs, laïcs et
ecclésiastiques, mariés ou célibataires, qui osent tenir des femmes de mauvaise vie chez
eux. Il sanctionne particulièrement les prêtres qui chantent des messes après avoir commis
certaines activités infâmes :
Supplie le procureur general du Roy disant que par plusieurs arrestz de la court a esté
enjoinct au seneschal, viguier, et capitolz de la present cité de Tholose. Proceder contre
ceulx qui tiennent les concubines et vie dissolue publicquement et ce ensuivant
l’ordonnance du Roy Sainct-Lois. […] Neanmoins y a il plus grand nombre de
concubinaires adulteres et fornicateurs publicz tant gens d’eglise mariez que autres qui
tiennent leurs ribauldes vestues comme dames publiquement ad potum et olam et habitant
avec elles comme si estaient leurs femmes. […] Vous plaise de rechef enioindre aux
seneschal de Tholose viguier et capitolz à la peine de cent marcs d’or et d’estre ditz et
reputez incapables à jamais tenir office et administration publique. Et à l’arcevesque de
Tholose ses vicaires et official à la peine de cent marcs d’or et de saisir leur temporel de
proceder incontinent summairement et de plein à l’extirpation de telz caz et crimes
publicz379.
379
AM Toulouse, AA 5, acte n°234, 4 janvier 1524.
380
Il est impossible de déterminer à quel Saint-Pé l’arrêt fait référence, il existe en effet plusieurs bourgs du
même nom dans la région.
381
ADHG, 1 B 11, fol. 192, 11 mars 1500.
189
Dans la même optique, il condamne Jeanne de Roffiat, habitante de Mirepoix à la
course et à être battue pour avoir commis l’adultère et d’autres crimes382. À ces
condamnations individuelles s’ajoute un ensemble d’arrêts plus généraux concernant la
reprise en main de Toulouse et l’éradication de la vie dissolue en son sein.
Les tavernes et les auberges sont particulièrement visées ; les arrêts du Parlement
les concernant se multiplient au XVIe siècle. Considérés comme des lieux où la vénalité et
la délinquance sont présentes, les parlementaires tentent de contrôler ces établissements.
En 1521, le Parlement rappelle aux hôteliers et aux taverniers de Toulouse qu’ils ont
l’interdiction de loger des gens de mauvaise vie dans leur structure383. En 1545, il
réglemente la fréquentation des tavernes et cabarets toulousains, précisant que ces lieux
sont réservés aux voyageurs et qu’il est interdit aux habitants de les fréquenter :
382
ADHG, 1 B 12, fol. 212, 15 septembre 1503 : « Il sera dit que la court n’obtempere point ausdites lettres
mais ordonne que ledit de Rofiat pour reparation des adulteres crimes et malefices par elle commis et
perpetrez fera le cours portant deux torches alumées une en chacune de ses mains par les rues et carrefour de
la ville de Mirepoix acoustumez et fustiguée par l’executeur de haulte justice jusques à effusion de sang
inclusivement. Et après ce fait en l’estat que dessus ira devant l’eglise de ladite ville et ilec demandera
pardon adieu au Roy et à justice. »
383
AM Toulouse, AA 13, acte n°106, 24 mai 1521.
384
ADHG, 1 B 38, 9 octobre 1545, fol 312-313, 11 janvier 1516,
190
seuls étrangers385. Ainsi, le caractère malfamé des tavernes est une idée présente depuis
plusieurs siècles. Il faut cependant attendre le XVIe siècle et le développement du pouvoir
monarchique pour voir cette politique s’appliquer, sans que l’on puisse pour autant pouvoir
en évaluer le succès386. En 1548, un arrêt exige la suppression de tavernes dans les
environs de la ville. Il ordonne leur fermeture dans dix-sept petits villages proches de la
ville : parmi ces lieux, trois sont plus spécifiquement montrés du doigt pour leur mauvaise
réputation : Montaudran, Saint-Aignan et Saint-Martin-du-Touch387.
Les prostituées sont également visées par les actions du Parlement. En 1523, il
rappelle aux capitouls qu’ils sont tenus d’expulser les femmes déshonnêtes des bonnes rues
de Toulouse388. De telles injonctions se poursuivent les années suivantes : en 1525, le
Parlement demande aux officiers royaux et aux consuls de veiller à ce que la dissolution ne
se propage pas dans Toulouse :
[…] et estre plus attentifz soynieux et diligens que jamais de faire et administrer justice
chacun en son endroit et mesmement quant aux vagabons blasphemateurs ruffiens et gens
sans adveu qui se trouveront diservoir et proceder contre eulx en ensuivant les ordonnances
garder aussi que aucun commotion de peuple monopoles et congregations illicites ne se
facent et toutes dances dissolutions et laiscivitez cessent389.
385
« Item nul ne soient reçeû à faire demeure en taverne, se il n’est trepassant, ou il n’a aucune mansion en la
ville. » Eusèbe DE LAURIÈRE et al. (éd.), Ordonnances des roys de France de la troisième race, recueillies
par ordre chronologique..., Paris, Imprimerie, 1723, tome I, p. 74-75.
386
Deux arrêts témoignent de cette politique : ADHG, 1 B 16, fol. 312-313, 11 janvier 1516, fol. 471, 13
juillet 1516. Voir annexe n°XII.
387
AM Toulouse, AA 17, acte n°137, 6 novembre 1548.
388
AM Toulouse, AA 5, acte n°76, 7 juillet 1523 :« Et pareillement que aucunes concoubines ou autres
femmes dissolues n’aient a demourer ne resider ès bonnes rues d’icelle ville et aux habitans ne leur louer ne
bailler leurs maisons sur peine de confiscation d’icelles »
389
ADHG, 1 B 20, fol 391-392, 8 mars 1525.
390
AM Toulouse, AA 17, acte n°35, 7 septembre 1529. Voir annexe n°XIII.
191
De part le Roy et du commadement du jutge de Lauragez fait long comandement à toutes
condetion de gens aux quels est prohibé compaignie de femmes jeunes et suspectes en acte
de peccat carnal soient d’eglize ou aultres ausquels n’est permis user de compaignie de
femmes aultres que permises par l’aglize les ayent avoyder et feres mectre de hurs
domicilles et mayzons dedans troys jours sur peine de carce et de vingt et sinq livres aux
hommes de quel stat et condetion que soient seul aux maries leurs femmes et sur peine de
XXV livres à toutz ceaulx que si trouveront fere le contraire et aux femmes sur peine
d’estre foetees et feres banies de tout le pays391.
391
AM Castelnaudary, FF 21, 22 mars 1509.
392
Paul VIOLLET (éd.), Les établissements de Saint Louis : accompagnés des textes primitifs et des textes
dérivés, Paris, H. Laurens, 1881, t. 2, chap. XXXVIII.
393
Bronisław GEREMEK, Les Marginaux parisiens aux XIVe et XVe siècles, Paris, Flammarion, 1990, p. 33.
394
Idem, p. 40.
192
Dans le Midi toulousain, les actions de la royauté contre le vagabondage se
multiplient à partir des années 1510395. En 1514, le Parlement enjoint aux vagabonds de
quitter Toulouse sous peine de fouet, et demande aux consuls et aux officiers royaux de
procéder aux expulsions396. En 1523, il enregistre les lettres patentes de François Ier
ordonnant l’arrestation de tous les vagabonds, blasphémateurs et gens de mauvaise vie du
royaume. Il offre les biens des vagabonds à toute personne qui réussirait à les capturer, et
enjoint aux autorités locales de les chasser des maisons et à les punir selon le crime
perpétré.
[…] icelui seigneur a declairé et declaire tous lesdits adventuriers, vacabons, oiseux,
perduz, meschans, flagicieux, et habandonnez à tous vices, larrons, murdriers, rapteurs de
femmes et filles, blasphemateurs, et renyeurs de dieu et de sa glorieurse mere, et autres
coustumiers de manger et d’euvrer le commun peuple leurs capitaines, liextenans,
portenseignes, chefz et sergens de bande, et autres qui les mennent et conduisent estre ses
ennemys de la chose publique et du royaume et comme telz les a deffiez et habandonnez
deffye et habandonné à toutes personnes de quelque estat que soient permectant a chacun
sans crainte de punition de justice et qu’il soit besoing en impetrer aucune remission de les
destrosser tuer et mectre en pieces en quelque manière que / fol. 602 / soient trouvez et
ceulx qui les suivront et acompaigneront ou avoir fait ledit pillage. Et davantage a le Roy
notredit seigneur donné à celui ou ceulx qui auront tuez et deffaiz lesdits adventuriers et
autre de la qualite que dessus en recompense des biens que auront faiz à la chose publique
la confiscation de leurs biens sans qu’il soit besoing en avoir autre don ou descharge dudit
seigneur397.
395
ADHG, 1 B 15, fol. 437, 19 janvier 1514, 1 B 18, fol. 610, 28 juin 1521, 1 B 19, fol. 600, 26 octobre 1523,
1 B 20, fol. 1, 14 novembre 1523, fol. 186, 22 juin 1524, fol. 391-392, 8 mars 1525, fol. 506, 3 juin 1525,
1 B 22, fol. 636, 10 juin 1529, 1 B 38, fol. 631, 9 octobre 1545, 1 B 40, fol. 51, 15 décembre 1546, 1 B 1902,
fol. 87, 3 juin 1537.
396
ADHG, 1 B 15, fol. 437, 19 janvier 1514 : « Et a enjoinct et enjoinct la cour ausdits capitolz de fere crie
publique que les vagabonds que sont en Tholoze se aient disparu et s’en aller d’icelle sur peine du fouet et
autrement aient à proceder contre eulx ainsi qu’il appartiendra par raison. »
397
ADHG, 1 B 19, fol. 600, 26 octobre 1523.
398
ADHG, 1 B 20, fol. 1 et 186, 14 novembre 1523 et 22 juin 1524.
399
AM Toulouse, AA 17, acte n°35, 7 septembre 1529.
193
Ce basculement est, en partie, dû à l’apparition de la pauvreté de masse au
XVe siècle qui fait naître de nouvelles formes de marginalité comprenant mendiants,
vagabonds, et criminels400. Comme l’a expliqué Jean-Claude Schmitt : « La société
médiévale s’est construite en intégrant. Celle-ci se définit en s’opposant : marqués dans
leur chair « V » ou « GAL », le vagabond et le criminel sont bannis et envoyés aux
galères401 ». Les prostituées étant considérées désormais comme des marginales et des
parasites.
Pour obvier aux abus & inconveniens qui adviennent des mariages clandestins, avons
ordonné & ordonnance, que nos sujets, de quelque estat, qualité & condition qu’ils soient,
ne pourront valablement contracter mariages, sans proclamations precedentes des bans faits
par toirs divers jours de festes. […] Après lesquels bans seront épouséz publiquement. Et
pour pouvoir témoigner de la forme qui aura esté observée esdits mariages, y assisteront
quatre personnes dignes de foy, pour le moins, dont sera fait registre ; le tout sur les peines
portées par les conciles. Enjoignons aux curez, vicaires & autres, de s’enquérir
soigneusement de la qualité de ceux que se voudront marier403.
400
Jean-Claude SCHMITT, « L’histoire des marginaux », La Nouvelle Histoire, Paris, La Bibliothèque du
C.E.P. L, 1978, p. 289.
401
Idem, p. 302
402
« Édit du roy Henri II touchant les mariages clandestins, du mois de février 1556 », Recueil des édits,
déclarations, ordonnances et règlemens... concernant les mariages..., Impr. de J. LANGLOIS, Paris, 1699,
p. 1- 5.
403
« Ordonnance de Blois du roy Henri III, du mois de may 1579 », Recueil des édits, déclarations…,
op. cit., p. 13-14.
194
été conservé par l’évêché de Lavaur, dans la plaine du Tarn, interdit aux femmes de
dissimuler leur grossesse et leur accouchement et demande que leur état soit déclaré par les
curés et publié tous les trimestres. Afin d’empêcher les tentatives d’avortement ou
d’abandon, il dénonce les femmes qui enfantent hors des cadres du mariage :
Parce que plusieurs femmes ayant conceu enfant par moyen deshonette ou autrement
persuadées par mauvais vouloir et conseil desguisent, occultent, et cachent leur grossesse
sans en rien decouvrir et declarer etudieront le temps de leur pare et delivrence de leur
fruit, occultement l’en delivrent puis le suffoquent, meurtrissent et autrement suppriment
sans leur avoir faict impartir le st sacrement de bapteme […] Ordonnons que toute femme
qui se trouvera duement atteinte et convaincue d’avoir celé, couvert, ou occulté tant sa
grossesse qu’enfantement sans avoir declaré l’un ou l’autre, et avoir pris de l’un ou de
l’autre temoignage suffisant meme de la vie ou de la mort de son enfant lors de l’offre de
son ventre, et après se trouve l’enfant avoir este prive tant dudit sacrement de bapteme que
sepulture publique et accoutume soit telle femme tenue d’avoir homicidement son enfant et
pour réparation publique punie de mort404.
Enfin, la royauté met fin à deux siècles de vénalité autorisée. En 1560, Catherine de
Médicis, régente du royaume, convoque à Orléans des États généraux afin de répondre aux
doléances des députés des trois ordres du royaume. La royauté édicte une ordonnance,
rédigée par le chancelier Michel de l’Hospital, et enregistrée par le Parlement de Paris le
13 septembre 1561. Cet acte se présente comme une grande ordonnance de réformation
concernant des sujets divers et variés, et notamment à la moralité : le blasphème y est
condamné et interdit, les cabarets et les salles de jeux de paume doivent être fermés les
dimanches et les jours de fête et les bordels définitivement clos :
(101) Défendons à toutes personnes de loger et recevoir en leurs maisons plus d’une nuit,
gens sans aveu et inconnus. Et leur enjoignons les dénoncer à justice, à peine de prison et
d’amende arbitraire. Défendons aussi tous bordeaux, berlans, jeux de quilles et de dez, que
voulons estre punis extraordinairement, sans dissimulation ou connivence des juges, à
peine de privation de leurs offices405.
404
AD Tarn, G 322, 1556.
405
ISAMBERT, DECRUSY, TAILLANDIER, Recueil général des anciennes…op. cit., p. 88.
195
années, victimes du changement de politique des pouvoirs publics, l’ordonnance de 1561
marque symboliquement la fin d’un modèle médiéval de gestion des mœurs et des corps.
Dorénavant, comme le montrent les actes de 1556 et 1579, le mariage est valorisé et
encadré par les autorités laïques et ecclésiastiques, devenu le seul cadre de la sexualité
autorisée.
Avant l’édit d’Orléans et la fermeture des bordels dans le royaume, les consulats
sont impliqués, de manière plus ou moins forte, dans la gestion de la prostitution. Au début
du XVIe siècle, les autorités urbaines contrôlent de manière plus stricte les comportements.
Partout en Occident, elles véhiculent des valeurs telles que la sécurité, le bien commun et
la moralité chrétienne406. Elles agissent en partenariat avec la puissance royale dont elles
assurent le relais localement407. Tandis que, dans certaines villes comme Foix et
Montauban, les consuls semblent gérer de manière lointaine l’organisation du bordel
municipal, dans la plupart des villes, telles que Toulouse, Albi ou encore Pamiers, la
présence de nombreuses archives montre que les édiles prennent part à plusieurs décisions
le concernant, allant de la location du bordel à un tenancier à la gestion des prostituées
durant la Semaine Sainte.
En charge de la police urbaine, les consuls du Midi toulousain sont tenus de faire
respecter l’ordre public en ville. Ce maintien de l’ordre public et moral passe, entre autres,
par le contrôle de l’activité prostitutionnelle, afin d’éviter que la débauche ne contamine
l’ensemble de la ville.
Dans la plupart des villes, la municipalité est propriétaire du bordel ; toutefois, elle
n’en assure pas la gestion quotidienne. En effet, les consuls baillent à ferme
l’établissement. Une fois par an, ou parfois pour une période plus longue, ils chargent une
personne, généralement appelée abbé ou abbesse du public, d’assurer son administration.
406
Jesùs Àngel SOLÓRZANO TELECHEA, « Justice et répression…, [Link]., p. 167.
407
Arlette JOUANNA, La France de…, op. cit., p. 134.
196
En échange, le tenancier paie à la ville un droit de gestion et peut en tirer des bénéfices 408.
Toulouse et Castelnaudary sont les seules villes qui ont conservé dans leurs archives des
traces d’une location du bordel public. Alors qu’à Toulouse, le baillage à ferme du bordel
est enregistré dans les comptes et délibérations de la ville depuis le début du XVe siècle, à
Castelnaudary, la gestion publique du bordel n’apparaît dans les archives qu’à l’aube du
XVIe siècle. Le premier bail à ferme du bordel date de 1505-1506. Il est loué à Maria
Lanas pour une période de quatre ans409. À partir des années 1520 et jusqu’en 1553, les
mentions qui concernent la location du bordel se font plus régulières.
Illec au conseil par mesdicts seigneurs de capitoul organne de monseigneur Beraldi a esté
dict et remonstré comment en ensuynant et mandement du Roy ou de monseigneur de
Lautrec lieutenant en Languedoc les maisons et ediffices estans près des murailles a dix
canes furent abaptues et desmolies entre lesquelles et des comprinses es dictes limites estoit
la maison du publicq laquelle fut abaptue411.
Les consuls sont alors en charge de trouver un lieu convenable pour installer le
nouvel établissement. Durant deux ans, les délibérations toulousaines révèlent les débats
qui animent le conseil de la ville pour déterminer cet emplacement. Au fil des
délibérations, les capitouls manifestent leur volonté de limiter la vénalité dans l’espace : à
plusieurs reprises, ils regrettent que, depuis la destruction de la Grande Abbaye, l’ancien
bordel public de la ville, les prostituées errent dans les rues et les débits de boissons. Les
capitouls soulignent l’urgence de la situation : l’ordre public et moral de la ville est menacé
par la dispersion de la débauche dans l’espace urbain. Qui plus est, Toulouse est frappée
par une épidémie de peste, et l’errance des femmes de mauvaise vie risque de favoriser sa
408
Ce point sera développé au chapitre VI.2.2, p.319.
409
AM Castelnaudary, CC 81, fol. 4, 1505-1506.
410
AM Albi, CC 217, 1503-1504.
411
AM Toulouse, BB 9, fol. 38, avril 1526.
197
propagation : « Et pour ce que les femmes dissolues dudict publicq n’ont aulcune
habitation à cause de quoy vont parmy la ville dont s’ensuivent plusieurs escandalles tant
de peste que aultres412 ». Les consuls se prononcent en juillet 1526 pour l’installation du
Château Vert, intramuros, près de la municipalité413.
De même a payé à Guilhem Dadau, tuilier, pour 400 tuiles coupés destiné au bordel, la
somme de trente et un sous et huit deniers tournois par mandement du 16 décembre. Par lui
dit.
De même a payé à Marti Barba, maçon, pour avoir construit les murs de la maison du
bordel, la somme de vingt-trois sous tournois, par mandement du 23 décembre par lui. 415.
Le bordel public étant la cible fréquente d’attaques menées par des hommes
désireux d’y entrer, les consuls doivent payer des réparations pour assurer son entretien. À
Toulouse, en 1498, les capitouls établissent une liste de toutes les réparations qu’ils ont dû
entreprendre dans le bordel de la Grande Abbaye. La plupart concernent les portes et les
serrures des chambres des filles publiques, victimes sans doute d’assauts de visiteurs : par
exemple, les comptes de l’année 1514-1514 montrent qu’une chambre équipée d’une
cheminée a pris feu, et doit être réparée :
De même, par mandement de Sant Pierre de payer Asynes de Guilhamot, fustier, le 27 août
une livre deux sous pour avoir réparé la porte du bordel qui avait été forcée par les gens
d’armes. 1 l. 12 s. De même, à un serrurier qui a fabriquer 25 serrures et les as remplacées
et fait plusieurs barreaux au bordel car les gens d’armes avait rompus toutes les serrures.416.
412
AM Toulouse, BB 71, fol. 336, 1525-1526.
413
Le déménagement du bordel est détaillé au chapitre IV.3., p. 231.
414
AM Castelnaudary, CC 81, fol. 14, 1505.
415
AM Albi, CC 226, fol. 26, 1514-1515. « Item plus ay pagat a Guilhem Dadau teulie per IIIIc teules
copatz per lo bordel la soma de trenta ung sout huech denies tornes coma apar al mandamen del XVI de
dezembre per so disi. XXXI s. VIII d. fol. 26v /. Item plus ay pagat a Marti Barba parrodie de Alby per aver
fachas las paretz de la mayso del bordel la soma de vint e tres soutz tornes coma apar al mandamen del
XXIIII de decembre per so. XXIII s. t.»
416
AM Toulouse, CC 2365, fol. 26n 1514-1515 : « Item de mandament de messieur de Sant Pierre de Asynes
de Guilhamot lo fustier a XXVII de avost une livre dozt sous per so que avie abodabas las portas del poblic
198
Il est difficile d’appréhender la manière dont est perçue au XVIe siècle la gestion de
la prostitution publique. Les consulats du Midi toulousain ne semblent pas rencontrer
d’obstacles à leur intervention. Cependant, à Toulouse, en 1528, une rumeur concernant les
capitouls prend suffisamment d’ampleur pour être consignée dans les délibérations de la
ville : les édiles sont accusés de financer leurs robes de consuls avec les bénéfices du
bordel public. Afin d’endiguer la rumeur, les capitouls décident de les reverser aux
hôpitaux de la ville, pour nourrir les pauvres. La somme de la location s’élève cette année-
là à 200 livres :
À pour ce que comun fama l’ont dict parmy la ville que les capitoulz chescune année fer
leur reubes des deniers provenans dudict arrentement combien le contre soit la verité
toutesfoys est le comun dire le peuple qui est une chouse qui redunde à la dishonneur de la
cité. Et davantage car ce sont deniers qui procedent de male acquisition à ceste cause et par
plusieurs aultres considerations avoit abvisé lesdicts capitoulz si ainsi semble au conseil
que feust fait statut et ordonnance ceans que a cetero ledict esmolument que proviendra du
public soit applicqué aux alimens des pouvres de tous les hospiteaulx de Thoulouse417.
Tout d’abord, les consuls tentent d’isoler les prostituées du reste de la population en
leur interdisant de sortir du bordel public. Assignées à résidence, elles ont l’interdiction
d’aller se nourrir, boire, ou dormir ailleurs que dans le bordel
que las gens darmas avian ronpud.1l. 12 s. Item a ung sarlhie que avie faytes XV sarlhes et meis et abobadas
per lesurs autras et faytes plusors barohols al bon hostal per so que las gens darmas avian rompudas totas
las detas saralhies. »
417
AM Toulouse, BB 9, fol. 100, 10 mai 1528.
199
Et actendu que les habitz des femmes publicques et conversation d’elles avecques les
aultres sont scandalleuses et pourroient estre cause de mauvais exemple à pauvres filles. On
faict aussi inhibition et defense aux femmes publicques demeurans et faisans leur residence
au lieu public appelle Chasteau Vert en ceste ville de ne pourter aucuns draps de soye ne
aultres acoustremens de soye, de ne comerser avecques aultres femmes ou filhes et de ne
vaquer par les rues sur peine du fouet. Et aux aultres lubricques mal vivans et cantonnieres
usans /p. 108 /de telle meschanceté en ladicte ville faulxbourgs et aux environs
maquereaulx et maquerelles qui sont cause de la ruyne de plusieurs pauvres filhes et
femmes de laisser leur mauvaise et meschante vie le tout sur peine du fouet et d’estre
banniz et banniyez de la ville et vigeurie de Tholose418.
À Toulouse, lorsque la Grande Abbaye est détruite, les capitouls regrettent que les
prostituées errent dans la ville. Une fois le nouveau bordel construit, ils en profitent pour
rappeler que les filles sont contraintes d’y rester, et que le tenancier doit leur servir à boire,
à manger, et les loger convenablement :
Item mettes ordre que les filles de la bonne mayson facent residance ne mangent et boivent
en ycelle et non ney ce aller vagant par les tavernes et ne suievent à Arnaud Bernard qu’est
une et honze y deuze a verront ou se font plusieurs insolances par ses ribauldies prie les
bons peres des minimes passent alant au guet et venent et seroit bon que quant fares
l’arrestement de ladite mayson vous fissies expresse mention que ycelluy quy arrestera
ladite mayson sera charge de fere lever lesdictes garsses à ladicte mayson et de leur faire
leur despense en ycelle primo consueto419
Les consuls portent une attention particulière à l’encadrement des prostituées lors
de la Semaine Sainte. En effet, les consuls, en accord avec l’Église, interdisent aux
prostituées d’exercer leur activité durant cette période. Ainsi, sont-elles transférées dans
une autre maison, sans plus de précisions, aux frais de la municipalité. Des agents
municipaux s’occupent de leur amener de quoi vivre et les accompagnent à la messe420.
Alors que le contrôle des tavernes et des personnes qui les côtoient sont des dispositions
héritées du XIIIe siècle, l’attention portée à la Semaine Sainte et à Pâques semble être une
nouveauté du XVIe siècle, qui apparaît pour la première fois dans plusieurs archives des
villes du Midi toulousain. Elle est révélatrice d’un souci de la religion.
418
AM Toulouse, AA 17, acte n° 57, p.107-108, 11 avril 1534.
419
AM Toulouse, BB 265, fol. 30, 1510-1511.
420
Le fonctionnement de la Semaine Sainte pour les prostituées est détaillé au chapitre VII.3.3., p. 336.
200
Ainsi, les prostituées sont surveillées et encadrées par les autorités urbaines.
L’institution d’un ordre moral dans la ville ne se traduit pas uniquement par un contrôle du
bordel et des prostituées qui y résident, il s’exerce aussi par la répression de toute activité
vénale se déroulant hors de ce cadre.
Cette police des mœurs semble prendre une certaine ampleur au XVIe siècle. En
effet, de nombreux registres de police montrent les consuls exerçant un contrôle sur les
comportements sexuels. Cette pratique n’est pas spécifique au Midi toulousain et se
retrouve partout en Occident. Jesus Angel Solorzano Telechea a montré qu’en Castille, les
autorités urbaines mettent en place une législation pénale qui s’inspire des principes et de
la moralité chrétiens. À partir de la fin du XVe siècle, les crimes sexuels, autrefois punis
par des amendes, sont publiquement condamnés421.
Dans le Midi toulousain, à partir de la fin du XVe siècle et au début du XVIe siècle,
des mesures prises par les consuls afin que la morale soit respectée apparaissent dans les
archives policières, comptes et cartulaires, comme à Pamiers, dans un registre de police,
courant de 1494 à 1526, étudié par Leah Otis422. Composé de sentences très courtes, ils
indiquent les délits et les sanctions infligées aux contrevenants 423. Cinq affaires traitent
spécifiquement d’adultère (d’autres abordent le sujet mais le délit se superpose à d’autres) :
en 1497, par exemple, deux cordonniers sont accusés d’être entrés dans la maison d’une
femme mariée à l’un de leur collègue et d’y avoir commis un adultère : « Contre Petro de
Blays, contre Sio Granier, cordonniers et Guilharmot Sabatie, qui ont été trouvés de nuit en
train d’entrer dans la maison de Margarida, femme de Ramon Delgat, alias le Savater en
train de commettre le crime d’adultère. Ledit Guilharmot est en fuite424. » Les
condamnations pour proxénétisme et prostitution sont, quant à elles, plus nombreuses. Le
421
Jesus Angel SOLORZANO TELECHEA, « Justice et répression sexuelle…, op. cit., p. 167.
422
Leah OTIS-COUR, « Lo pecat de la carn: la répression des délits sexuels à Pamiers à la fin du Moyen
Âge », Studi di Storia del diritto, Milan., 1996, p. 355-366. « La répression des infractions contre l’ordre
moral à Pamiers à la fin du Moyen Age : le jeu et le blasphème », Conformité et déviances au Moyen Âge,
Colloque de Montpellier, 25-27 novembre 1993, Montpellier, Publications de l’Université Paul Valéry
Montpellier III, 1995, p. 273-286. « Terreur et exemple, compassion et miséricorde: la répression pénale à
Pamiers à la fin du Moyen Âge », Justice et justiciables : mélanges Henri Vidal, 1995, p. 139-164.
423
Un tableau résumant la teneur du registre est situé en annexe n°II.
424
AM Pamiers, FF 20, fol. 33v, 1497 : « Contra Petro de Blays contra Simo Granier sabate et Guilharmot
Sabatie per so que de nueyt seran trobatz a entrar a la mayson de Margarida molher de Ramon Delgalt alias
lo savater per comectre lo crimi de adulteri. Lodit Guilharmot est fugitus. »
201
bordel de la ville, le Castel Joyos, est régulièrement le théâtre de rixes et d’affaires de
proxénétisme. En 1517, un forgeron y est accusé de proxénétisme425. La même année, un
barbier est, quant à lui, condamné pour avoir emmené de nuit un chapelain dans le bordel.
Il a fait le guet pendant que son hôte fréquentait deux prostituées426.
Les femmes de mauvaise vie sont particulièrement visées par la police consulaire.
À Mirepoix, les consuls demandent qu’elles soient différenciées par un détail et somment
le juge seigneurial de réprimer plusieurs abus. Ainsi, une dizaine de femmes sont accusées
d’avoir entretenu des relations avec des hommes, principalement des clercs. De la
conversation publique à la fornication, toutes sont suspectées de vie dissolue et priées de
retourner auprès de leur mari, si elles en ont un427. À Toulouse, les actions des capitouls
pour lutter contre la dissolution sont visibles dans les comptes de la ville. Il arrive en effet
d’y retrouver le détail des sommes déboursées pour des condamnations. Ainsi, une pièce à
l’appui des comptes de l’année 1520-1522 détaille les dépenses engagées pour les
prisonniers de la municipalité428. De nombreuses femmes y figurent, condamnées pour
paillardise, prostitution, ou encore maquerellage hors du bordel public. Ainsi, la ville a
déboursé vingt sous pour l’emprisonnement de Peyrone Aliberte et Lyzete Potona, mère et
fille, qui ont eu une relation charnelle avec un moine ; elles sont remises en liberté et
condamnées au fouet. Les femmes de mauvaise vie emprisonnées sont toutes remises en
liberté et rarement condamnées au fouet. Les capitouls, bien qu’ils soient soucieux de
l’ordre public, veulent se montrer cléments envers les prostituées429. En effet, on peut
supposer que les mesures prises par les consuls sont limitées et ne concernent que des
femmes pauvres qui ne sont pas en mesure de payer une quelconque amende. Alors que les
capitouls se préoccupent d’affaires mineures de prostitution, qui ne requièrent pas une forte
répression, le Parlement de Toulouse juge les cas de récidive et les affaires dans lesquelles
des personnages publics sont impliqués de manière beaucoup plus sévère.
425
AM Pamiers, FF 20, fol. 112, 1517 : « Contre Miquel Rigaut, forgeron du lieu de Dalsons qui a été trouvé
armé et embâtonné usant de son office de ruffian dans la maison du Castel Joyos de Pamiers. » « Contra
Miquel Rigaut faure den loc Dalsons per so que lodit Rigaut se es trobat armat et enbaslanat(ill.) en usant
offici de ruffian en la meyso de castel Joyos de Pamies. »
426
AM Pamiers, FF 20, fol. 112v, 1517: « Contre maitre Arnaud de Tamasaygas, barbier parce que de nuit,
accompagné d’un chapelain qui demeurait dans sa maison, est allé chercher une pute en la maison commune
des filles de Pamiers appelée Castel Joyos » « Contre mestre Arnaud de Tamasaygas barbie per so que hora
de nueyt acompanhat de ung cappella que demorava en sa meyso es anat sercar una gouya en la meyso
communa de las filhas de Pamies appellada Castel Joyos. »
427
Félix PASQUIER (éd.), Cartulaire de Mirepoix, Toulouse, E. Privat, 1921.
428
AM Toulouse, CC 2371, 1520-1522.
429
Le détail des dépenses versées par les capitouls pour les prisonnières accusées de maquerellage et
prostitution est disponible en annexe n°XIV.
202
Les consulats ont-ils été de plus en plus stricts à propos de la condamnation de la
débauche ? Il est difficile de l’établir, en effet, les archives judiciaires des XIV e et
XVe siècles sont peu nombreuses et empêchent de statuer sur une possible évolution de
politique répressive. Ces dispositions prises contre les vagabonds, les femmes de mauvaise
vie et les autres oisifs restent encore minimes.
430
AM Castelnaudary, BB 4, fol. 293v, 1553.
431
AM Albi, CC 255, 1553-1554.
432
AM Toulouse, CC 1697, p. 26, 1557.
433
AM Toulouse, CC 1703, p. 27, 1559-1560.
434
Jules CHALANDE, Histoire des rues de Toulouse: monuments, institutions, habitants, Marseille, Laffitte,
1987, vol. 2, p. 84.
203
204
DEUXIÈME PARTIE :
L’INSCRIPTION SPATIALE DE LA
PROSTITUTION : ESSAI DE GÉOGRAPHIE
MORALE
La ville est un espace sexué. Son organisation répond à des logiques genrées, à un
partage des lieux et du temps entre les sexes ; aux femmes, l’espace domestique, privé et
sacré, aux hommes, la nuit et les espaces publics. La présence d’un individu en des lieux
ou des moments qui ne lui sont pas alloués entraîne généralement son exclusion de la
communauté. Néanmoins, le masculin et le féminin ne sont pas les seuls éléments qui
participent à l’organisation de l’espace urbain. En effet, la ville médiévale partage l’espace
urbain en élaborant de nombreuses dichotomies ; elle oppose masculin et féminin, public et
privé, intérieur et extérieur, honnête et malhonnête, sacré et profane435. L’identification des
lieux de la vénalité permet de comprendre comment les autorités organisent l’espace
urbain, et instaurent des lieux de l’honnêteté et par opposition des zones d’immoralité. La
prostitution révèle donc une géographie morale de la ville. Cependant, de nombreux
espaces échappent au contrôle des consuls ; leur vocation répond alors à d’autres logiques,
économiques et sociales, et dévoile d’autres espaces, ceux de la sociabilité masculine.
Le confinement des espaces de prostitution dans des quartiers isolés traduit une
relégation sociale de l’activité vénale, une façon pour les groupes dominants de définir, par
ces frontières, les groupes déviants438.
435
Dennis ROMANO, « Gender and the Urban Geography of Renaissance Venice », Journal of Social History,
décembre 1989, vol. 23, no 2, p. 339-353.
436
C’est notamment ce qu’à établit Lola GONZALEZ-QUIJANO pour la prostitution parisienne du XIXe siècle,
Lola GONZALEZ-QUIJANO, Filles publiques et femmes galantes. Des sexualités légitimes et illégitimes à
l’intérieur des espaces sociaux et géographiques parisiens, 1851-1914, Thèse de doctorat, École des Hautes
Études en Sciences Sociales, Università degli Studi di Napoli, Paris, 2012.
437
Raymonde SÉCHET, « La prostitution, enjeu de géographie morale dans la ville entrepreneuriale. Lectures
par les géographes anglophones », L’Espace géographique, 19 mars 2009, vol. 38, no 1, p. 64.
438
Phil HUBBARD, « Red-light districts and Toleration Zones: geographies of female street prostitution in
England and Wales », Area, juin 1997, vol. 29, no 2, p. 134.
207
Les géographes sont les premiers à s’être intéressés à l’inscription spatiale de la
sexualité, notamment extraconjugale, dans la ville. Alors que les chercheurs français ont
tardé à se pencher sur la question, les Anglo-Saxons sont à l’origine d’études fondatrices
sur le sujet439. Dans les années 1980, Richard Symanski est le premier à évoquer le concept
de paysage de l’immoralité et à parler de l’inscription spatiale du stigmate
prostitutionnel440. À cette époque, ses travaux et ceux de l’école de Chicago, associent les
espaces de prostitution avec les zones pauvres et marginalisées de la ville. Les années 90 se
consacrent davantage à la spatialité des sexualités déviantes et en particulier celles de
l’homosexualité441. Les géographes avancent alors que l’espace public est hétéronormé,
c’est-à-dire qu’il promeut de l’hétérosexualité comme le seul modèle de comportement
sexuel possible. David Sibley a, quant à lui, montré comment se dessinent des frontières,
symboliques ou non, entre la ville et une population jugée indésirable à cause de sa
sexualité, destinées à éviter toute contamination, qu’elle soit morale ou physique. Puis,
dans les années 2000, les travaux de Phil Hubbard, reprennent ces notions de géographie
immorale et d’hétéronormativité pour montrer comment la géographie de la prostitution
façonne la géographie de l’hétérosexualité442. Ses analyses sont aujourd’hui reprises par de
nombreux sociologues443 et historiens et ont servi de base théorique pour notre recherche
sur les espaces de la prostitution.
439
Marie SAUDAN, « Géographie historique. Histoire d’une discipline controversée ou repères
historiographiques », Hypothèses, 1 mars 2001, no 1, p. 13-25. Claire HANCOCK, « Genre et géographie : les
apports des géographies de langue anglaise », Espace, populations, sociétés, 2002, vol. 20, no 3, p. 257-264.
440
Richard SYMANSKI, The Immoral landscape: female prostitution in Western societies, Toronto,
Butterworths, 1981.
441
David SIBLEY, Geographies of exclusion: society and difference in the West, London, Routledge, 1995.
Outsiders in urban societies, Oxford, B. Blackwell, 1981.
442
Phil HUBBARD, Cities and sexualities, Abingdon, Routledge, 2012. « Desire/disgust: mapping the moral
contours of heterosexuality », Progress in Human Geography, 1 juin 2000, vol. 24, no 2, p. 191-217. Phil
HUBBARD, Teela SANDERS, « Making Space of Sex Work : Female Street Prostitution and the Production of
Urban Sex », International Journal of Urban and Regional Research, mars 2003, vol. 27, no 1, p. 75-89. Phil
HUBBARD, « Law, sex and the city: regulating sexual entertainment venues in England and Wales »,
International Journal of Law in the Built Environment, avril 2015, vol. 7, no 1, p. 5-20.
443
Par exemple, Milena CHIMIENTI, Àgi FÖLDHÀZI, « Géographies du marché du sexe : entre dynamiques
urbaines, économiques et politiques », Sociétés, 9 juin 2008, n° 99, no 1, p. 79-90. Raymonde SÉCHET, « La
prostitution, …, op. cit., p. 59-72.
444
Thomas LIENHARD, Régine LE JAN, Construction de l’espace au Moyen Âge pratiques et représentations,
Paris, Publications de la Sorbonne, 2007. François BORDES, « L’espace urbain toulousain au regard des
documents administratifs communaux », Toulouse, Mémoires de la Société Archéologique du Midi de la
France, 2008, vol.2. Patrick BOUCHERON Nicolas OFFENSTADT (dirs.), L’espace public au Moyen Âge:
débats autour de Jürgen Habermas, Paris, France, Presses universitaires de France, 2011. Marc BOONE,
208
urbaine n’occupe cependant qu’une place minime445. Pourtant, l’approche de la géographie
de la prostitution médiévale s’est révélée particulièrement riche : elle permet en effet de
dévoiler de nombreux aspects de l’organisation sociale et politique de l’espace urbain.
Martha C. HOWELL (dirs.), The power of space in late medieval and early modern Europe: the cities of Italy,
northern France and the Low Countries, Turnhout, Brepols, 2013. Judicaël PETROWISTE, « Identité urbaine
et rapport à l'extramuros à Toulouse entre le milieu du XII e et le milieu du XIIIe siècle », Les identités
urbaines au Moyen Âge : regards sur les villes du Midi français actes du colloque de Montpellier 8-9
décembre 2011, Turnhout, Brepols, 2014, p. 41-61.
445
P. J.P GOLDBERG, « Pigs and Prostitutes: Streetwalking in Comparative Perspective », Young Medieval
Women, St. Martin’s Press, Sutton, K.J. Lewis, 1999, p. 172-193. Dennis ROMANO, « Gender and the
Urban…, op. cit. David C MENGEL., « From Venice to Jerusalem and beyond: Milíč of Kroměříž and the
Topography of Prostitution in Fourteenth-Century Prague », Speculum, avril 2004, vol. 79, no 2, p. 407-442.
Kevin MUMMEY Kathryn REYERSON, « Whose City Is This? Hucksters, Domestic Servants, Wet-Nurses,
Prostitutes, and Slaves in Late Medieval Western Mediterranean Urban Society », History Compass,
décembre 2011, vol. 9, no 12, p. 910-922.
209
210
Chapitre IV : Entre exclusion et intégration : l’organisation
spatiale de la prostitution publique (XIIIe – XVIe siècle)
L’installation de bordels publics dans les villes du Midi toulousain émane d’une
volonté de contrôle de la sexualité vénale, et, plus largement, de la sexualité
extraconjugale. L’institutionnalisation de la prostitution et la construction d’établissements
destinés au commerce charnel interviennent à un moment où la politique consulaire se
renforce et où, au nom de l’utilité publique, les édiles réorganisent l’espace urbain. Comme
l’expliquent Élodie Lecuppre-Desjardin et Anne-Laure Van Bruane dans leur livre De
bono communi, cette politique du bien commun est menée dans un but d’utilité commune,
au profit de la ville, en instaurant la paix sociale, la sécurité et en veillant aux bonnes
mœurs de sa population446. C’est dans cette optique qu’à partir du XIVe siècle s’opère une
vaste municipalisation des institutions qui s’occupaient jusque-là de la charité, de la
sécurité et de l’assistance447. Les édiles se préoccupent alors de l’entretien des murailles et
des ponts, des hôpitaux, et créent de nouvelles structures destinées à assurer la paix civile.
Parmi ces équipements, le bordel public est installé dans une optique d’éradication de la
vénalité et de sécurité urbaine.
Le bordel public n’a pas toujours fait partie du paysage urbain ; il apparaît dans la
deuxième moitié du XIVe siècle, lorsque la politique consulaire se saisit des questions
d’ordre moral. Son installation démontre comment les édiles conçoivent la place de la
sexualité dans l’espace urbain. Avant son apparition, l’organisation spatiale de la
prostitution se résume peu ou prou à sa relégation au-delà de la barrière, autant symbolique
que physique, de l’enceinte urbaine. Puis, entre le milieu du XIVe et le milieu du
XVIe siècle, le bordel municipal, véritable originalité de la société urbaine du Moyen Âge
finissant, est créé dans la plupart des villes du Midi toulousain. Si elle n’occupe pas
toujours une place de choix, la vénalité bénéficie désormais d’un espace concret, que ce
soit à l’intérieur de la ville ou dans sa proche périphérie.
446
Élodie LECUPPRE-DESJARDIN, Anne-Laure VAN BRUAENE (dirs.), De bono communi: the discourse and
practice of the common good in the European city (13th-16th c.), Turnhout, Brepols, 2010, p. 3.
447
Albert RIGAUDIÈRE, « Donner pour le Bien Commun et contribuer pour les biens communs dans les villes
du Midi français du XIIIe au XVe siècle », De bono communi…, op. cit., p. 38.
211
Au fil du temps, le bordel est déplacé à plusieurs reprises, comme c’est le cas à Albi
et à Toulouse ; ces localisations indiquent quelle place, symbolique et effective, les édiles
réservent à une telle activité, mais également comment les aléas du temps, dans une
période marquée par les guerres et les épidémies, peuvent entraîner une reconstruction du
paysage urbain. La prostitution est une activité à la fois condamnée moralement et tolérée ;
la situation géographique des établissements de vénalité le montre bien : oscillant entre
exclusion et intégration, le bordel bénéficie d’une place distincte dans l’espace urbain,
mais n’en reste pas moins un lieu de confinement, destiné à séparer les prostituées et leur
entourage malveillant de la population « honnête ».
À partir du XIe siècle, les villes médiévales prennent leur essor. Au cours des XIIe
et XIIIe siècles, la population y afflue, forçant les consulats à organiser et à structurer le
territoire urbain. Par le biais de coutumes, de règlements ou encore de la police urbaine, les
consuls du Midi toulousain tentent d’organiser la ville et de contrôler les activités qui
peuvent s’exercer en son sein. L’augmentation fulgurante de la population urbaine entraîne
assez logiquement l’afflux de prostituées dans la cité et, avant même la création du bordel
public, une première spatialité de l’activité vénale dans la ville et sa périphérie apparaît,
marquée par une séparation entre le dedans et le dehors.
Les principales mesures prises par les consuls consistent à exclure la prostitution de
l’espace urbain ou, a minima, des bonnes rues de la ville. En effet, de nombreuses
coutumes et décisions urbaines font état de la volonté de chasser la prostitution de la ville.
À Toulouse, en 1201, après la plainte d’un habitant de la rue du Comminges, située au sud
de la Cité, les capitouls rappellent que les prostituées ont l’interdiction de résider dans cette
rue, et plus largement à l’intérieur de la Cité et du Bourg448, ainsi que dans ses environs
448
La ville de Toulouse est séparé en deux espaces distincts, la Cité, côté laïque, et le Bourg, côté
ecclésiastique, dirigés chacun au XIIIe siècle par six capitouls.
212
proches, sous peine de bannissement449. Ces dernières sont en effet accusées d’y semer le
désordre :
Des prostituées résident dans la rue du Comminges, dans cette rue et aux alentours, elles
causent de grands maux et préjudices de plusieurs sortes, de jour comme de nuit ; alors que
les consuls savent qu’aucune prostituée n’a le droit d’habiter ou se situer dans ladite rue450.
[…] que désormais aucune femme publique n’ose se tenir, être ou se montrer publiquement
ou faire son ou ses péchés ou forniquer ou se permettre d’être connue charnellement par
quelqu’un sur tout le gravier ou lieu dit au gravier de Saint-Cyprien qui se situe de l’autre
côté de la Garonne entre le fleuve et la rue des graviers ni dans aucun autre lieu à Saint-
Cyprien453.
449
AM Toulouse, AA 1, acte n°27, fol. 37v-38, 31 août 1201, Cartulaire du Bourg (1205), « Qu’aucune
prostituée ne se trouve ou ne réside dans la dite rue, ni dans la Cité de Toulouse ou dans le Bourg » « … quod
nulla meretrix publica in predicta carraria nec infra muros urbis Tolose et suburbii non permaneret nec ullo
modo aliquo tempore habitaret.. », Roger LIMOUZIN-LAMOTHE (éd.), La commune de Toulouse et les sources
de son histoire : (1120-1249) étude historique et critique suivie de l’édition du cartulaire du Consulat, E.
Privat, H. Didier, Toulouse, Paris, 1932, p. 316-317.
450
Idem, « quod meretrices publicas in carriera Convenarum permanebant, unde eis et omnibus vicinis in
eadem carriera permanentibus magnum malum et dampnum in multis modis diebus et noctibus eveniebat,
unde volebant ut ipsi consules cognoscerent quod nulla meretrix publica am modo in illa carriera
permaneret nec habitaret »
451
Le gravier désigne le bord du fleuve de la Garonne.
452
Le fond de carte de Toulouse utilisé pour l’ensemble de ce mémoire est issu de Jean CATALO, Quitterie,
CAZES (dirs.), Toulouse au Moyen Âge, 1000 ans d’histoire urbaine, 400-1480, Portet-sur-Garonne,
Loubatières, 2010, p. 140-141.
453
AM Toulouse, II 77/3, 29 avril 1271, « […] quod de cetero nulla meretrix publica audeat stare vel essere
vel apararire publice seu facere suum pecatum seu pecata seu fornicari vel se permitere cognosci carnaliter
ab aliquo in tot illo gravairollo seu loco ubi vocatur ad gravairollum Sancti Subrani quod est ultra
Garronam inter flumine Garrone et stratam de Saxcis nec in aliquo alio loco apud Sanctum Subrarum »,
Georges BOYER (éd.), « Remarques sur l’administration de Toulouse au temps d’Alphonse de Poitiers »,
Mélanges d’histoire du droit occidental, Paris, Sirey, 1962, p. 200.
213
Figure 3: les zones d’exclusion de la prostitution au XIIIe siècle
L’expulsion du commerce charnel des centres urbains est une mesure prise par de
nombreuses villes du Midi toulousain. Bien avant la politique de Louis IX, les villes
procédaient déjà à l’expulsion de la vénalité des villes. En 1204, la coutume de
Carcassonne ordonne « Que les prostituées publiques soient envoyées à l’extérieur des
murs de Carcassonne »454. Quelques années plus tard, en 1213, les statuts de Pamiers
précisent que les prostituées ont l’obligation de résider hors les murs de la ville455. Lorsque
les coutumes des villes n’excluent pas expressément la prostitution de l’espace urbain,
elles rappellent que les femmes de mauvaise vie et les proxénètes n’y sont pas les
bienvenus. Ainsi, à Montsaunès, près de Saint-Gaudens, les consuls interdisent aux
prostituées de résider dans les faubourgs :
57. Ordonnons que toute personne dans la ville et sa juridiction qui recevra ou logera ou
prêtera sciemment dans sa maison ne serait-ce qu’une nuit une prostituée, pute, ni autre
454
« 105. Heretrices [corr. Meretrices] publice foras muros Carcassone emittantur. » Alexandre TEULET,
Joseph de LABORDE, Élie BERGER, François DELABORDE, ARCHIVES NATIONALES (éds.), Layettes du Trésor
des chartes, Paris, H. Plon, 1863, t.1, p. 281.
455
« XXXIX. Que les prostituées soient placées à l’extérieur des murailles de la ville » « XXXIX. Item
meretrices publice ponantur extra muros in omnibus villis. » Pierre-Clément TIMBAL, Georges BOYER (éds.),
Un conflit d’annexion au Moyen Âge : l’application de la coutume de Paris au pays d’Albigeois, Toulouse,
E. Privat, 1949, p. 183.
214
personne mal famée ou de mauvaise vie sera punie. Si une personne est trouvée dans cette
situation, elle devra payer au percepteur soixante sous tournois d’amende456.
20. Qu’aucun proxénète et qu’aucune prostituée n’ose boire ou manger dans une taverne ou
un hôtel, mais dans la rue, sous peine de 5 sous d’amende […] 97. Qu’aucun proxénète et
qu’aucune prostituée n’ose revenir à Castelnaudary pour converser la nuit sous peine de 5
sous d’amende457.
456
« 57. Item, voulem et ordenan que [aulqu] ou alquna de lad. villa ou juridiction d aquera [sia punit] si
ausae de recapta l[otgamen] scientementz en sa maison oultre une neit aulquna bagassa, puta, ny aultre
personna mau famada o [mau] viuenta ; ny en aqueras t[ales] personnas non ez lotgen, n[y] presten maison.
Et sy aulq[u,] ou aulquna se troba que aquo auges feict, pagara aud. perceptor soixante solz tournes. »
Simon MONDON (éd.), Coutumes de Montsaunès, Saint Gaudens, impr. Abadie, 1910, p. 60.
457
« 20. Item que degu alcavot ni femna publica de segle no ause beure ni manjar dins taverna ni dins
hostal, mays a la carrera publica, en pena de V s. tolzas. […] 97. Item que degu alcavot ni femna de segle no
ause remandre per jazer al Castelnau d’una nueyt enant en pena de V s. tolzas. » Jean RAMIÈRE DE
FORTANIER (éd.), Chartes de franchises…, op. cit., p. 315 et 325.
458
« 96. Fornicateurs. Que personne n’ose commettre de péchés dans les fossés qui entourent la ville sous
peine de 5 sous d’amende. » « 96. Fornicateurs. Item que degu ni deguna no ause far son vil pecat dins la
crozes que son de fora de la vila en pena de V s. tolzas. », Jean RAMIÈRE DE FORTANIER (éd.), Chartes de
franchises…, op. cit., p. 325.
459
Marie-Claude MARANDET, « Un exemple de ville policée en Midi toulousain à la fin du Moyen Âge:
Castelnaudary », La ciutat i els poders: actes del Colloqui del 8è centenari de la Carta de Perpinyà,
Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, 2000, p. 162.
460
Eusèbe DE LAURIÈRE et al. (éd.), « Ordonnance pour la réformation des mœurs dans le Languedoc et le
Languedoil. Louis XI à Paris en 1254 », Ordonnances des roys …, op. cit., t. I, p. 77.
215
celui des léproseries qui se situent généralement près des portes des villes. Dans son article
« Leprosy, Exclusion and Social Identity in Twelfth and Thirteenth Century Rouen », Elma
Brenner a montré qu’à Toulouse, les léproseries sont installées près des portes et dans les
faubourgs de la ville. Si elles furent longtemps décrites par les historiens comme des
espaces d’exclusion et de la marge sociale, Elma Brenner nuance cette idée, en considérant
les léproseries et ses occupants comme des lieux et des personnes faisant parties prenantes
de la société médiévale461. Cette réflexion peut également s’appliquer à la prostitution.
Nous reviendrons plus longuement sur la question de la place accordée aux espaces
extramuros, mais, le fait qu’en parallèle de cette exclusion, les consuls tolèrent quelquefois
une activité prostitutionnelle dans la ville, laisse à penser qu’à l’image des léproseries, la
prostitution n’est pas totalement reléguée aux marges de la société. En effet, malgré ces
mesures d’exclusion, apparaissent plus ou moins officiellement des zones où la prostitution
est tolérée.
En 1296, moins d’un siècle après le rappel de la coutume visant à expulser les
prostituées, une autre coutume toulousaine affiche une certaine tolérance vis-à-vis du
commerce vénal. En effet, une maison de prostitution située à l’intérieur de l’enceinte, au
cœur de la Cité, rue Bertrand David462, proche du marché de la Pierre et du marché au
grain, est mentionnée dans le texte. Aucune sanction envers cet établissement n’est prévue,
bien au contraire ; les capitouls précisent que si un homme est trouvé avec une prostituée,
il ne commet pas d’adultère et ne peut être condamné.
Item si on demande si un homme marié qui se rend à la maison où se trouvent des femmes
pour de l’argent telles une pute dans la maison de Nag Carafes, dans la rue Bertrand David,
461
Elma BRENNER, « Leprosy, Exclusion, and Social Identity in Twelfth- and Thirteenth-Century Rouen »,
dans Justine FIRNHABER-BAKER, Meredith COHEN (dirs.), Difference and identity in Francia and medieval
France, Farnham, Ashgate, 2010, p. 139-154.
462
La rue Bertrand David, n’existe plus aujourd’hui, remplacée par la rue de la Colombe. Elle porte le nom
d’un riche propriétaire de la fin du XIIe siècle. Trois de ses immeubles sont achetés par les consuls en 1203
pour y construire la halle de Pierre qui abrite l’un des marchés de la ville. Jules CHALANDE, Histoire des rues
de Toulouse: monuments, institutions, habitants, t. II, p. 28-29.
216
croyant avoir affaire à une prostituée et si elle est mariée, a-t-il commis un adultère ? Je
réponds que non car le lieu en lui-même suffit comme excuse aux yeux de la loi.463.
463
Henri GILLES (éd.), Les coutumes de Toulouse (1286) et leur premier commentaire (1296), Toulouse,
Imprimerie M. ESPIC, 1969, p. 255-256 : « Item queritur si conjugatus accedat ad solutam an committat
adulterium. Respondeo non per legem et ita vidi observari in causa Arnaldi Ramundi qui fuit absolutus per
sentenciam, qui erat conjugatus et fuerat inventus cum soluta. Item queritur si conjugatus accedat ad domum
ubi communiter reperiuntur mulieres pro peccunia ut puta in domo de [Link] in carriera Bertrandi
David, credens hebere rem cum soluta et erat uxorata, an committat adulterium. Respondeo non, quia locus
ipsum excusat argumento legis. »
464
ADHG, E 1425, 1309.
217
d’abbés et d’abbesses étant souvent destinés aux tenanciers de maisons de prostitution, il
en conclut qu’il s’agissait peut-être d’un bordel465.
465
Jules CHALANDE, Histoire des rues de Toulouse…, op. cit., t. II, p. 85. La carte utilisée a été réalisée par
de Jean CATALO, Quitterie CAZES, Toulouse au Moyen Âge: 1000 ans d’histoire urbaine, 400-1480, Portet-
sur-Garonne, Loubatières, 2010, p. 144.
466
La carte est issue du cadastre napoléonien de Lacaune, disponible sur le site des Archives
Départementales du Tarn, [Link]/[Link] ?id=1012, consulté le 26 mai 2015.
467
Le Livre vert de Lacaune (Tarn), Bergerac, Impr. de J. Castanet, 1911.
218
Figure 6: La rue de France à Lacaune
À Castres, les prostituées sont installées par les consuls à l’extérieur de la ville,
dans les faubourgs. Un règlement de police municipale datant de 1375 précise en effet
qu’il est interdit de tenir une maison de prostitution en dehors du quartier Belle Celle, situé
au nord de la ville, sous peine d’amende et de course ; certains lieux sont particulièrement
soulignés, sans doute car ils sont fréquentés par les prostituées :
Qu’aucune femme publique n’ose entrer dans aucune partie de la ville ni dans les fossés
neufs, si ce n’est le samedi ou les jours de foire […] Elle ne doit pas ou ne doivent pas
paraître dans la rue droite de Saint-Jean. […] Défense de tenir maison de prostitution en
aucun lieu excepté Belle Celle sous peine de dix sous ou de courir la ville 468.
Quelques années plus tard, en 1391, une partie des consuls cherche à installer un
bordel près de la porte de Toulouse, située à l’est de la ville469. L’initiative se solde par un
échec, mais quelque temps plus tard, en 1394, des circonstances inconnues amènent les
468
Edmond CABIÉ (éd), « Règlements de police municipale de la ville de Castres faits par les consuls et leurs
conseillers et publiés par le crieur public, en 1373 et 1375 », Revue du département du Tarn, 1891-1890, p.
319.
469
Le détail de cette affaire est évoqué au chapitre II.3.1., p. 159.
219
consuls à déplacer le bordel à l’intérieur de la ville, malheureusement, il est impossible de
connaître ce nouvel emplacement470.
470
AM Castres, BB 7, fol. 67, septembre 1394 : « Afin d’éviter de plus grands périls, voulons que toutes les
femmes vénales qui souhaitent venir dans la ville puissent le faire, et s’installent en un hôtel désigné par les
seigneurs. » « Item que per esquerar a evitar maiors perilhs, volgro totz que las femnas venals que olran
venir per estar en la vila dedins la vila puescan venir a estar dedins la vila en I hostal alor assignada en la
partida que ordenaran lis sehors a desoens de las filhas que veran. »
471
Julien PECH, Castres et sa commune : de la fin du deuxième âge du Fer à la fin de l’Ancien Régime, bilan
des connaissances et perspectives de recherches, mémoire de maitrise sous la direction de Nelly
POUSTHOMIS-DALLE et Michel PASSELAC., Toulouse, Université-Toulouse II Le Mirail, 2008.
472
Louis DE LACGER, « Castres : son affranchissement communal et ses deux enceintes successives », Revue
du Tarn, 1936, p. 243.
473
La carte est issue de GAYRAUD, Castres au Moyen Âge, mémoire, Toulouse, Université de Toulouse, s.d.,
p. 17.
220
Figure 7: La rue droite de Saint-Jean et Belle Celle à Castres
2.1. La Grande Abbaye, le Castel Joyos, le Castel Blanc : les bordels municipaux du Midi
toulousain
Ainsi, au milieu du XIVe siècle, les bordels fleurissent dans les villes du Midi
toulousain, tout comme dans toute l’Europe méridionale. Malheureusement, il est
impossible de connaître tous les emplacements des premiers établissements de prostitution
du Midi toulousain, les archives restant souvent laconiques quant à la localisation de ces
474
Jacques LE GOFF, La ville en France au Moyen Âge, Paris, Éditions du Seuil, 1980, p. 359.
222
bâtiments, elles se contentent seulement de les mentionner, sans plus de précision.
Néanmoins il est possible d’en situer quelques-uns et ainsi de s’interroger sur la
signification de leur emplacement géographique dans la ville.
Le premier bordel connu est celui de Toulouse ; datant du milieu du XIVe siècle, sa
localisation est indiquée dans une ordonnance royale de 1425 : il se situerait porte des
Croses (Figure 13) à l’extérieur de la ville de Toulouse :
[…] une certaine maison appelée vulgairement bordel ou maison commune, située en
dehors de la ville de Toulouse, avant l’enceinte de la dite ville près de la porte appelée
porte des Croses 475
À Foix le bordel de la ville est mentionné dans les registres d’information des
consuls476. Le 28 mars 1402, deux sergents du châtelain agressent un homme à la sortie du
bordel, rue de la Ferratge, située également à l’intérieur de la ville, près de son enceinte, au
sud-est477.
475
« […]quoddam hospitium vulgariter vocatum Bordelum, sive hospitium commune, situatum infra civitatem
Tolosae et ante clausuras civitatis predecitae ac propè portam vocatam portam Crosarum » « Lettres de
Charles VII au sujet des filles publiques de Toulouse », Eusèbe de LAURIÈRE et al. (éd.), Ordonnances des
roys…, op. cit., vol. XIII, p. 75.
476
La carte tout comme l’analyse et les transcriptions du registre d’information des consuls ont été réalisées
par Gabriel de LLOBET (éd.), Le registre des informations…, op. cit., p. 203.
477
« Arnaud, tisserand de Foix, a juré de dire la vérité sur le contenu de la rubrique précédente ; il a dit que,
la nuit du samedi soir, qui fut aussi les vêpres de la fête de Pâques de Notre Seigneur, celui qui parle se rendit
dans la soirée à une heure tardive, dans une certaine rue appelée de Ferratge, attiré assez près du lieu du
bordel. » « Arnaldus Vitalis, textor Fuxi, juratus dicere veritatem super contentis in rubrica precedenti, dixit
quod, nocte diey sabbati que fuit in vespera pasce Domini proxime preterite, ipse loquens accessit, de
vespere jam hora tarda, delectatum, ad quandam carrieram vocatam de la Ferratge, « satis » prope locum
de burdello », Gabriel de LLOBET (éd.), Le registre des informations diligentées par les consuls de Foix,
1401-1402, Limoges, PULIM, 2001, p. 122.
223
Figure 8: Le bordel de Foix, rue de la Ferratge
478
La carte a été réalisée par François BABY, Histoire de Pamiers, Pamiers, Syndicat d’initiatives, 1981, p.
232.
479
François BABY, Histoire de Pamiers, Pamiers, Syndicat d’initiatives, 1981, p. 207.
224
Figure 9: Le Castel Joyos dans Pamiers
Quelques années plus tard, en 1383, les consuls débattent de l’emplacement que
doit occuper le bordel dans la ville ou sa périphérie ; ils proposent l’instauration d’un
480
AM Albi, FF 43, n°2, 3 mai 1366.
481
AM Albi, BB 16, fol. 117, 27 novembre 1381.
225
bordel à l’extérieur de la ville pour la journée et d’un autre à l’intérieur pour la nuit482,
montrant ainsi la manière dont les édiles pensent l’organisation de la sexualité vénale, dans
l’espace comme dans le temps. Cette mesure se rapproche de ce que l’on peut observer
dans un village proche de Toulouse, à Montastruc : une prostituée, avant qu’elle soit
chassée pour avoir volé le vicaire du lieu, est gardée dans la demeure de ce dernier la
journée et laissée la nuit dans la taverne483. L’idée d’installer deux infrastructures à Albi
est toutefois abandonnée. En 1390, un bordel public est mentionné près de la porte Neuve,
au sud de la ville, sans qu’il soit possible de connaître la date de son installation.
L’établissement est en effet signalé lorsque le sénéchal ordonne la réparation des murailles
d’Albi. Selon Auguste Vidal dans son Histoire des rues du vieil Albi, les prostituées se
situeraient à l’intérieur de la ville, dans la carriera de las femnas, dans la rue de la Porte-
Neuve, tellement étroite que les charrettes ne pouvaient y passer pour
l’approvisionnement484. Néanmoins, un compte municipal indique que le bordel se situe à
l’extérieur de la ville, près de la Porte Neuve, à l’est :
Ce jardin acquis par leurs prédécesseurs pour l’usage perpétuel de la dicte cité dans lequel
se trouve le lupanar ou bordel c’est-à-dire à Pierre de Portu fils d’Arnaldi, situé en dehors
de la Porte Neuve de la dite ville et confrontant d’une part avec le jardin des héritiers de
Bertrand Ortz et de l’autre côté avec le jardin des héritiers de Pierre Donadieu, d’un prix de
XIII livres tournois485.
Le bordel de la Porte Neuve semble rester en place jusqu’au début du XVIe siècle.
En effet, un acte datant de l’année 1503-1504, indique que la ville vend l’établissement à
un chanoine. Les consuls achètent dans la foulée une ferme pour installer le nouveau
bordel, appelée la borda dels Ferets, sans qu’il soit possible de déterminer où elle se
situe486. De même, il est difficile de savoir si cet établissement est le Castel Blanc,
mentionné quelques années plus tard. Son emplacement est en effet indiqué dans la note au
482
AM Albi, BB 17, fol. 18, 6 juillet 1383.
483
ADHG, G 450, fol. 2v, 1484.
484
Auguste VIDAL, Histoire des rues du vieil Albi, Monein, Éd. PyréMonde-Princi Negue, 2007, p. 17-18.
485
AM Albi, CC 435, 1390, « quodam orto pro eorum predecessorum acquisito ab perpetuum usum dicte
civitatis in quo est luppanar sive bordellum videlicet a Petro de Portu filho Arnaldi sito extra portam novam
dicte civitatis confrontatur ab una parte cum orto heredum Bertrandi Ortz et ab alia parte cum orto heredum
Petri Donadei precio VIII l. t »
486
AM Albi CC 217, fol. 5, 1503-1504 : « Item a été vendu le bordel de la Porte Neuve à monseigneur
Frances de Roquafort chanoine de l’église d’Albi comme il appert par l’instrument dudit Éloi pour la somme
de 51 livres. Item a été acheté un autre bordel à la borde de Ferets de Bernat Gondalfes comme il appart par
un instrument fait par ledit Éloi pour la somme de 50 livres. » « Item es stat vendut lo bordel de la porta nova
a mossenhor Frances de Roquafort canonge de la gleysa d’Alby coma apar per instrumen pres per lodit
Egidii a la soma de cinquanta et una lieura. Item es stat comprat ung autre bordel ala borda dels Ferets de
Bernat Gondalfes coma apar per instrumen per lodit Egidii a la soma de cinquanta lieuras. »
226
sujet de la construction du bordel contenue dans un cartulaire de la ville487 : « L’an 1534-
1535 a été construit l’hôtel des filles publiques et communes appelé le Château Blanc dans
la ville allant de la porte de Ronel à la fontaine de la vigne488. »
227
l’ancien Château Neuf, laissé à l’abandon depuis le départ des Anglais489. À en croire le
récit des témoins interrogés lors d’une enquête concernant la fréquentation de la parcelle,
ce bordel existant depuis les années 1470, les prostituées y occupaient les ruines du
château. Le bordel est situé dans une zone centrale de la ville, près du pont du Tarn, et du
siège du sénéchal. Les prostituées en sont chassées dans les années 1521-1522, semble-t-il
à cause de la peste et de nombreuses plaintes du voisinage490.
489
Mélanie CHAILLOU, Musée Ingres, Montauban (Tarn-et-Garonne). Rapport d’opération archéologique,
Toulouse, HADES, 2010, vol. 3/2.
490
La carte est issue de Charles HIGOUNET (dir.), Atlas historique des villes de France, Montauban, Tarn-et-
Garonne, Éditions du CNRS, Paris, 1983.
228
Ainsi, à Saint-Félix de Lauragais, les statuts du XVe siècle interdisent aux prostituées de
tenir un bordel dans la ville et même d’y résider, de jour comme de nuit491. Comme
l’indique la coutume évoquée à Toulouse en 1201, toute prostituée trouvée dans une rue
dite « honnête » doit en être chassée, par les habitants et par la force, si les officiers
municipaux ne s’en chargent pas. Cette situation s’observe à Lavaur : un habitant est
pardonné ainsi que ses compagnons pour avoir chassé et violenté une prostituée qui
exerçait son métier dans la ville et qui déshonorait son oncle. Il obtient une rémission du
roi pour ses actes492.
491
Jean RAMIÈRE DE FORTANIER (éd.), Chartes de franchises du Lauragais, Paris, Librairie du Recueil Sirey,
1939, p. 623.
492
AN JJ 176, n°157, fol. 104v, août 1442, voir annexe n°XV
493
AM Toulouse, AA 5, acte n°277, 3 juillet 1465.
494
AM Toulouse, AA 5, acte n°368, 1528. Voir annexe n°XVI
495
AM Toulouse, AA 5, acte n°76, 1523.
229
Et actendu que les habitz des femmes publicques et conversation d’elles avecques les
aultres sont scandalleuses et pourroient estre cause de mauvais exemple à pauvres filles. On
faict aussi inhibition et defense aux femmes publicques demeurans et faisans leur residence
au lieu public appelle Chasteau Vert en ceste ville de ne pourter aucuns draps de soye ne
aultres acoustremens de soye, de ne comerser avecques aultres femmes ou filhes et de ne
vaquer par les rues sur peine du fouet. Et aux aultres lubricques, mal vivans, et
cantonnieres usans de telle meschanceté en ladicte ville, faulxbourgs, et aux environs
maquereaulx et maquerelles qui sont cause de la ruyne de plusieurs pauvres filhes et
femmes de laisser leur mauvaise et meschante vie le tout sur peine du fouet et d’estre
banniz et banniyez de la ville et viguerie de Tholose496.
Toujours est-il que la gestion des bordels répond à une certaine logique : ils sont en
effet tous installés, dès le XIVe siècle, près des portes de la ville, la plupart du temps à
496
AM Toulouse, AA 17, acte n°57, p. 107-108, 1534. Voir annexe n°XVII.
497
François BORDES, « L’espace urbain toulousain au regard des documents administratifs communaux »,
Toulouse, Mémoires de la Société Archéologique du Midi de la France, 2008, vol. 2, p. 6.
498
Ibid, p. 8.
230
l’extérieur de l’enceinte. Leur emplacement interroge quant à leur intégration à l’espace
urbain ; en effet, ces derniers se situent rarement dans une grande rue, mais dans une zone
péri-urbaine : les espaces situés près des murailles restant des espaces peu urbanisés. D’un
autre côté, les portes de la ville constituent des lieux fréquentés, de passage, où se
concentrent de nombreuses activités commerciales.
Le bordel de Foix, rue Ferratge, se situe dans une rue allant vers une porte
(Figure 8), autour de cette dernière, Gabriel de Llobet a recensé plusieurs auberges,
marquant la fréquentation du lieu499. À Albi, à Pamiers ou à Toulouse, le constat est
similaire : les bordels sont placés dans des espaces qui marquent à la fois leur dissociation
du reste de la ville, mais qui sont placés, pour des raisons pratiques dans des zones
fréquentées. Ainsi, la situation géographique de cet établissement reflète l’attitude adoptée
par les autorités consulaires, celle d’un mal nécessaire à la société auquel il convient de
réserver une place sans que cette dernière soit trop ostensible.
C’est au XVIe siècle, alors que les villes développent leur politique d’urbanisme,
que s’observent ces initiatives, lors de la reconstruction de bordels municipaux, cette fois-
ci à l’intérieur de la ville. À Toulouse, le bordel n’est pas le seul établissement public à
voir le jour : les édiles entreprennent en effet la construction de plusieurs infrastructures ;
les écoles en 1518-1519, les fortifications dans les années 1520, la construction du Pont de
Pierre vers 1540, la fontaine de la place Saint-Étienne, les halles, ou encore la maison des
chirurgiens de la peste500.
499
Gabriel de LLOBET (éd.), Le registre des informations…, op. cit., p. 203.
500
François BORDES, « Toulouse, 1519-1529 ou le temps des réformes et des grands travaux », Académie des
Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse, 2008, p. 133-145.
231
3. Le déplacement de la maison du public à Toulouse au XVIe siècle : de la Grande
Abbaye au Château Vert
Illec au conseil par messieurs seigneurs de capitoul organne de monsieur Bevaldy a esté
dict et ramoustré comment en ensuivant le mandement du roy ou de monssieur de Lautrec,
lieutenant en Languedoc, les maisons et ediffices estans au près des murailles à dix canes
furent abaptues et desmollies entre lesquelles et des comprinses et delimittés estoyt la
maison du publicq laquelle fust abaptue502.
Les capitouls sont alors chargés de trouver un nouvel emplacement au bordel. Entre
1525 et 1526, ils débattent afin de choisir un nouveau lieu plus approprié pour installer leur
nouvel établissement. Les débats qui accompagnent le déplacement du bordel municipal
dévoilent la manière dont les capitouls gèrent l’espace urbain, montrant comment ces
derniers réservent au commerce vénal une place discrète et adéquate à ses fonctions.
Trois documents issus des archives toulousaines donnent des détails sur le
déplacement de l’établissement : le livre des conseils généraux de la ville, recensant les
délibérations allant de 1524 à 1543, le registre BB 71, regroupant plus précisément les
affaires administratives et judiciaires de l’année 1525-1526, et le procès-verbal concernant
le choix de l’emplacement du bordel, donnent des détails sur la chronologie des débats 503.
Ces textes courent du 7 mai 1525 au 8 mai 1527, allant de la réfection des murailles à la
confirmation de l’installation du nouveau bordel. Le Château Vert semble être installé dès
le mois d’août 1526. Dès le départ, en 1525, l’emplacement définitif du Château Vert, rue
501
Claude DE VIC, Joseph VAISSÈTE, Alexandre DU MÈGE, Histoire générale de Languedoc, Paris, Chez
Jacques Vincent, 1745, t. V, p. 123.
502
AM Toulouse, BB 71, p. 336, 22 avril 1526.
503
AM Toulouse, BB 9, Livre des Conseils généraux de la ville et cité de Thoulouse, 26 décembre 1524-9
décembre 1543, BB 71, Consistoire, Rubrica concistorii domus communis Tholoze, 9 décembre 1525, 12
décembre 1526, FF 609/I, Lettres royaux, arrêts du conseil d’État, du Parlement, de la cour des aides de
Montpellier, ordonnances du Parlement et des intendants de Languedoc réglementant la justice et la police de
la ville, 1407-1789.
232
du Pré Montardy, à l’est de la ville, est indiqué comme le lieu le plus convenable pour
installer le nouveau bordel. Néanmoins, le scepticisme de certains capitouls et la plainte de
riverains et du couvent de Saint-Orens504 entraine de nouveaux débats et une enquête pour
statuer sur le choix du lieu le plus approprié.
Pareillement pour ce que à cause que la maison du publicq fut abaptue a present n’en ya
poinct dont journellement en surviennent escandalles tant de peste que auctrement ont
baillé requeste à la court actaché avecques la deliberation du conseil par lequel a esté dict
que seroit ediffié au jardrin de sire Jehan de Sainct Pol à laquelle a esté appoincté
provideant commissarii vocatis nominatis in consilio par quoy à present est necessaire
arresté modum procedenti 506.
504
ADHG, 1 B 21, fol. 244, 21 juin 1526.
505
AM Toulouse, BB 9, fol. 23v, 7 mai 1525.
506
AM Toulouse, BB 9, fol. 37, 21 avril 1526.
507
AM Toulouse, BB 71, p. 363-372, 29 avril 1526. Voir annexe n°XVIII.
508
AM Toulouse, FF 609/I, 9 juillet 1526. Voir annexe n°XIX.
233
Figure 12: Situation géographique de la Grande Abbaye et des nouveaux lieux proposés
pour installer le bordel public de Toulouse
234
Les débats qui ont animé le conseil municipal sont conservés et montrent le point
de vue argumenté par plusieurs capitouls et habitants de la ville, exprimant les avantages et
les inconvénients de chaque lieu proposé pour y installer l’établissement de prostitution.
Tous les emplacements présentés sont situés près d’espaces où la prostitution ne devrait
pas être présente : lieux d’enseignement, lieux de culte, et beaux quartiers.
En avril 1526, lors d’un conseil de la ville, deux docteurs régents en droit de
l’université de Toulouse, Jean de Boysonné et Palati, interviennent auprès des capitouls au
sujet de l’emplacement du bordel. En effet, ces derniers ont entendu dire que la
municipalité cherchait un nouveau lieu pour y installer l’établissement, et ils craignent que
les consuls décident de le remettre près de son endroit initial, c’est-à-dire près du quartier
universitaire. Ils supplient les consuls d’installer l’établissement ailleurs, arguant que le
bordel a déjà causé bien des dégâts au sein de la population estudiantine :
Et illec a remonstré plusieurs incoveniens mesmement car par son dieu luy comme Palati a
veu une femme du publicq prendre les jeunes escolliers et les mener au publicq. Par quoy
pro bono et utilitate republice nomine universitatis ont prié et supplié messieurs et le
conseil adviser quelque autre lieu qui ne soit dommaigeable à ladicte université et suppostz
d’icelle et plasians autres belles par eulx 509.
Le bordel public était en effet installé dans le Bourg, à proximité du quartier des
études. Ce dernier est principalement peuplé d’établissements religieux : églises, couvents,
monastères, mais aussi établissements universitaires. Faculté de théologie, de droit, de
médecine et des arts et collèges destinés à loger les étudiants les plus pauvres 510, la
majorité des bâtiments universitaires se situent dans ce quartier (Figure 13)511 et sont
fréquentés par une population masculine, célibataire, et juvénile512.
509
AM Toulouse, BB 9, fol. 39v, 29 avril 1526.
510
Patrice FOISSAC, Histoire des collèges de Cahors et Toulouse (XIV e-XVe siècles), La Louve éd, Cahors,
2010.
511
La zone délimitée représente l’aire de concentration des activités universitaires.
512
La ville de Toulouse abrite de nombreux collèges ; une partie d’entre eux se situe dans la zone verte
indiquée sur la figure 13, pour ne citer que les plus connus, le collège de Mirepoix, de Foix, du Périgord, de
l’hôpital Saint-Raymond, Vital Garnier, Verdale, Narbonne, Maguelonne.
235
Figure 13 : La Grande Abbaye et le quartier universitaire
Il ne fait aucun doute que la Grande Abbaye ait été fréquentée régulièrement par
ces étudiants, comme l’indique la supplique des deux régents de l’université. Sophie
Cassagnes-Brouquet, qui a longuement étudié ce monde estudiantin toulousain, a expliqué
que de nombreux moralistes reprochent aux étudiants leur sexualité débridée, et qu’à
Toulouse, comme ailleurs dans le royaume, un bordel n’est jamais loin du quartier des
études513. L’exclusion de la prostitution publique du quartier universitaire est également
réclamée par maitre Brimy qui rappelle l’influence néfaste qu’a eu le bordel sur les
étudiants ; le quartier des études ayant été récemment rénové, il souhaite voir les
prostituées publiques chassées des lieux, afin d’en faire un espace honnête :
Sophie CASSAGNES-BROUQUET, La violence des étudiants au Moyen Âge, Rennes, Ouest-France, 2012, p.
513
128.
236
Illec rappourte dict que actendu le beau ediffice des estudes nouvellement faicts l’exercisse
d’iceulx les escandalles que par en devant s’en sont ensuivi sa cause que la maison du
publiq estoyt illec près questoyt causer du desbathement de beaulcoup de jeunes enfans tant
de la ville que aultres et par plusieurs aultres considerations que le mement est de advi que
ladicte maison ne soyt poinct retournée audict lieu ou estoyt ny aussi en ce quartier514.
D’autres endroits du Bourg sont touchés par le commerce vénal : les archives
judiciaires révèlent en effet la présence d’une prostitution illicite près des portes du
Bazacle, Lascrosses, Arnaud Bernard et Pouzonville515. Le quartier du Bazacle est plus
spécifiquement désigné comme un quartier de forte délinquance où proxénètes et
prostituées côtoient les étudiants516.
Le quartier des études n’est pas le seul lieu d’enseignement qu’il faut préserver de
la vénalité. En effet, deux capitouls sont défavorables à l’installation du bordel dans le
jardin de Saint-Paul, à cause sa proximité des petites écoles. Pour Jehan Foresteon, la
proximité d’enfants est incompatible avec la présence du bordel :
[…]et d’autre part aussi estoient illec près les religieuses de Sainct-Augustin et aussi les
estudes des petitz enfans estoient illec près. Parquoy seroit ung gros dommage de la mectre
là pour ce que les petitz enfans s’i debaucheroient chascun jour et ne bougeroient de ladicte
maison publique517.
Jehan Casavater souligne, quant à lui, que le lieu est proche d’une école de
grammaire, et du collège des Pauvrets518, appelé aussi collège des Innocents, concédé aux
barbiers chirurgiens pour le collège de chirurgie en 1483, situé dans l’actuelle rue du
Poids-de-l’Huile519. Plusieurs capitouls s’opposent à la présence d’un établissement de
prostitution près des lieux d’enseignement car, d’une part, la cohabitation entre étudiants et
prostituées entraîne d’une part la dissolution de clercs, censés rester chastes, mais elle est
surtout génératrice de violences et perturbe l’ordre urbain.
514
AM Toulouse, BB 71, p. 363-372, 29 avril 1526.
515
Les espaces de la prostitution illicite sont analysés au chapitre V., p. 249.
516
Sophie CASSAGNES-BROUQUET, La violence des étudiants…op. cit., p. 224.
517
AM Toulouse, FF 609/I, 9 juillet 1526.
518
« […] et aussi est près de les gens de Sainct-Anthoine des Augustins des belles escolles de nouveau
erigées pour les enfans de la gramayre lesquelles tient Paschalis, docteur, et du colliege nomme des Pauretz,
en encores aultre plus forte raison car messeigneurs de Thoulouse a deliberé faire ung colliege au couvent des
Augustins. » AM Toulouse, BB 71, p. 366, 29 avril 1526.
519
Pierre SALIES, Dictionnaire des rues de Toulouse: voies publiques, quartiers, lieux-dits, enseignes,
organisation urbaine, Toulouse, Milan, 1989, t. 2, p. 260.
237
Les lieux de culte sont également des espaces que les capitouls cherchent à éloigner
de la prostitution, cette fois-ci dans une optique de préserver l’ordre moral. En effet, ils
constituent des espaces sacrés qui ne peuvent cohabiter avec une activité moralement
condamnable. Néanmoins, couvents et églises sont légion à Toulouse, et afin de discréditer
le lieu choisi, les capitouls qui s’opposent à l’installation du bordel dans un des lieux
mentionnent systématiquement la présence d’un établissement ecclésiastique près de
l’emplacement, et ceci pour les trois lieux proposés.
Quant au Petit Bernard, le capitoul Guillem Pelicier précise qu’il se situe près de
nombreux lieux sacrés : le couvent et l’église de Saint-Orens, la basilique Saint-Sernin et
son syndic de religieuses.
Maistre Guilem Pellicer, lieutenant, pour les raisons ailleurs par ledict Bugny et aultres
plusieurs mesmement ayant consideration aux corps sainctz qui reposent en l’esglise de
Sainct-Sernin et aux couventz de Sainct-Thorens et aux religieuses de Sainct-Sernin et aux
collieges de Maguellonne, de Perigord, et aultres qui sont assis auprès des lieux alleguez
par ledict de Casaveter que seroyt ung groz escandalle mettre telle maison èsdicts lieux523.
Enfin, le troisième lieu, lui aussi proche de la basilique Saint-Sernin, est voisin de
l’ensemble du collège de Saint-Bernard, situé au nord-est de la basilique et occupant un
espace important dans le Bourg524.
520
AM Toulouse, BB 71, p. 364, 29 avril 1526.
521
Ce moulon comprend les rues Genty-Magre, Antonin-Mercié, des Arts, Bertrand David et des Tourneurs,
Pierre SALIES, Dictionnaire des rues de...op. cit., t.1, p. 76
522
Idem, t. 2 p. 395-396.
523
AM Toulouse, BB 71, p. 367, 29 avril 1526.
524
Le collège, réservé aux isterciens occupe un moulon comprenant les rues Saint-Bernard, Pouzonville et
Merly, Pierre SALIES, Dictionnaire des rues de…op. cit., t. 2, p. 399.
238
Figure 14 : Les lieux du Petit Bernard et du collège Saint-Bernard et la proximité
d’établissements ecclésiastiques
Il sera dit avant dire droit sur les conclusions et requestes desdites parties que par devant le
commissaire a depputez sur ce lesdits consulz seront appeler un bon nombre des habitans
de ladite ville n’ayans interest en la matiere lesquelz bailleront leur advis de la commodité
ou incommodité du lieu où ladite maison des filles dissolues pourra estre mise en assize au
525
ADHG, 1 B 15, fol. 25, 22 décembre 1512.
239
moindre dommaige et escandalle que faire si pourra. Et ce fait la court fera droit aux
parties526.
[…] que le jardrin de Sainct Paul est assis à ung des bons lieux de la ville et à une rue où
autant de passaige que en rue de Thoulouse car toutes les merchandises que viennent de
Lyon ou de ce quartier passent par ladicte rue tant pour aller aux changes Sainct-Estienne
que au Palays. Davantage plusieurs habitants y ont de belles maisons et beaulx ediffices
leurs estables ou tiennent leurs chevaulx 528.
526
ADHG, 1 B 23, fol. 251, 6 juillet 1530.
527
Arlette JOUANNA, La France de la Renaissance, Paris, Perrin, 2009, p. 284.
528
AM Toulouse, BB 71, p. 363-372, 29 avril 1526.
529
AM Toulouse, BB 71, p. 365, 29 avril 1526.
240
la réalité de l’occupation du quartier, les cadastres et autres estimes le concernant datant de
plusieurs décennies antérieures ou postérieures à l’installation du bordel530.
Plus que la présence de femmes honnêtes dans le quartier, c’est la proximité avec
les habitations des conseillers de la ville qui pose problème comme l’insinue l’un des
conseillers :
Michel de Vabres, conseiller, que le bien publicque doibt estre preferé au bien prive et que
en jugeant la chouse publicque doibt estre preferée à toute privée et sans affection et pour
ce qu’il y pourvoy avon de gens que feront le contre ayant affection à une petite
particullarité privée soubz aller de avoir quelques jardrins ou mayson en la rue du Pré
Montardys coudroyt bien que tous les assistans du conseil enssent veyent visiter ledict lieu
du jardrin dudict de Sainct-Paul car trouveroyt par experience [ill.] qu’est assez bien loing
des lieux allegués au conseil ausquelz pouroyt adven inconveniens sei ladicte maison n’y
530
Le quartier de Saint-Étienne a fait l’objet d’une étude par Maric-Claude MARANDET, Contribution à une
étude du quartier Saint-Étienne au Moyen Âge, Mémoire de maitrise sous la direction de Philippe WOLFF,
Université Toulouse II Le Mirail, Toulouse, 1971. Une étude plus large du nord-est de la Cité au Moyen Âge
et à l’époque moderne a été menée par la société d’archéologie Hadès : Julien OLLIVIER (coord.), Christophe
CALMÈS, 16-18 rue des Pénitents-Blancs, Toulouse (Haute-Garonne), Rapport final d’opération
archéologique, Hadès, Balma, 2012, p. 51-58.
531
« Anthonie de Bomille capitol dict que les femmes de la rue de la Pomme luy ont donné [ill.] fere une
requeste au conseil mamdement afin que luy plaise considerer que en ladicte rue a beaulcoup de femmes de
bien et de maisons que ont de quoy et ont des jardrins en la rue du Pré Montardiz auprès du jardrin dudict de
Sainct-Paul et par quoy requerent ledict Buysmes que fust le bon plaisir du conseil de deporter mettre illec
ladicte maison et quant [ill.] est de l’advis dudict de Casaveter » AM Toulouse, BB 71, p. 368, 29 avril 1526.
532
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales : la prostitution en Occident, XIIe-XVIe siècle, Paris, Aubier, 2010,
p. 119.
241
estoyt ediffié audict jardrin de Sainct-Paul en ensuivan la premiere deliberation de
conseil533.
L’installation d’un bordel à l’intérieur de la ville pose problème : bien que tous les
lieux proposés se situent aux confins de la ville, proches des murailles, aucun d’entre eux
ne semble convenir tant les espaces devant être préservés de la vénalité semblent
nombreux. Néanmoins, les capitouls font le choix de déplacer le bordel dans la Cité,
malgré l’occupation bourgeoise du quartier. Est-ce la marque d’une plus grande tolérance
et d’une institutionnalisation plus forte de l’activité prostitutionnelle ou au contraire
l’installation du Château Vert est-elle révélatrice d’une ségrégation croissante de la
prostitution ?
533
AM Toulouse, BB 71, p. 369, 29 avril 1526.
242
3.2. Le bordel : lieu de tolérance ou espace carcéral ?
Dans les documents étudiés, c’est la question de la remise en ordre morale de la cité
qui ressort des débats : le bordel est installé dans une optique d’ordonnancement urbain,
afin de limiter la vénalité et ses acteurs en un endroit clos535.
M. Imbert est d’advis que l’on en peult deliberer non pas conclure ny arrester jusques à ce
que tous ceulx du conseil y soient M. le juge mage actendu que la peste pullule et que les
femmes publicques vont par toute la cité que porroit porter grand dommaige aux habitans
534
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…op. cit., p. 45.
535
Maria Serena MAZZI, Prostitute e lenoni nella Firenze del Quattrocento, Milan, Il Saggiatore, 1991.
243
d’icelle est d’advis pour ce que la cause requiert celerité que le present conseil se transporte
sur les lieux536.
Et actendu que les habitz des femmes publicques et conversation d’elles avecques les
aultres sont scandalleuses et pourroient estre cause de mauvais exemple à pauvres filles. On
faict aussi inhibition et defense aux femmes publicques demeurans et faisans leur residence
au lieu public appelle Chasteau Vert en ceste ville de ne pourter aucuns draps de soye ne
aultres acoustremens de soye, de ne comerser avecques aultres femmes ou filhes et de ne
vaquer par les rues sur peine du fouet539.
De leur côté, les consuls prennent également des mesures pour limiter les lieux où
les prostituées peuvent se trouver. Déjà à l’époque de l’ancien bordel, les prostituées
536
AM Toulouse, BB 9, fol. 38, 22 avril 1526. Voir annexe n°XX.
537
L’article 36 de l’ordonnance de 1254 est mentionnée par le Parlement : « Item nul ne soient reçeû à faire
demeure en taverne, se il n’est trepassant, ou il n’a aucune mansion en la ville. » Eusèbe DE LAURIÈRE (éd.),
Ordonnances des roys…op. cit., t. I, p. 74-75.
538
« […] en oultre a faict et faict la court inhibition et defance sur peine de la hart aulx hosteliers et
taverniers de la presente cité de Toulouse de ne louger larrons ne auctre gens de malneste vie et
conversation ». AM Toulouse, AA 13, acte n°106, 24 mai 1521.
539
AM Toulouse, AA 17, acte n° 57, 11 avril 1534. Voir annexe n°XVII.
244
publiques étaient assignées à résidence, il leur était interdit d’aller se nourrir, boire, ou
dormir ailleurs que dans la Grande Abbaye :
Item mettes ordre que les filles de la bonne mayson facent residance ne mangent et boivent
en ycelle et non ne y ce aller vagant par les tavernes et ne suivent à Arnaud Bernard qu’est
une et honze y deuze a verront ou se font plusieurs insolances par ses ribauldies prie les
bons peres des minimes passent alant au guet et venent et seroit bon que quant faces
l’arrestement de ladite mayson vous fissies expresse mention que ycelluy qu’y arrestera
ladite mayson sera chargé de fere lever lesdictes garsses à ladicte mayson et de leur faire
leur despense en ycelle primo consueto540.
Cette mesure est toujours en place lors de l’installation du Château Vert, elle est
d’ailleurs l’objet d’une discorde : en 1525-1526, une affaire oppose les filles publiques à
leur tenancier, Pierre Duval. Elles sont accusées d’aller se nourrir hors du bordel, dans les
tavernes ; en parallèle, il est reproché au tenancier de faire payer au prix fort la nourriture
et le vin, parfois deux fois plus cher que dans les tavernes. Le tenancier est alors tenu de
vendre aux prostituées la nourriture et la boisson à un prix raisonnable, en contrepartie,
elles doivent rester dans le Château Vert541.
L’affaire continue trois ans plus tard ; des accusations semblables sont exposées
contre les prostituées et le nouveau tenancier542. Les mesures prises contre la présence de
prostituées dans les tavernes et les affaires concernant le Château Vert montrent que la
politique d’enfermement des prostituées se solde par un échec, en témoignent les rappels à
l’ordre du Parlement afin que les prostituées ne soient pas accueillies ailleurs que dans ce
dernier.
540
AM Toulouse, BB 265, fol. 30, 1510-1511.
541
« Le sindic de la ville a requis que soyt faicte inhibition et defence aux filles du Chasteau Verd de non
aller par les tavernes ny par ville sur la peine du fohé et que soyt faict commandement à l’hoste de vendre à
moyen et raisonnable prys et à meilleur marché que par les aultres tavernes mettre en faict que à Sainct-
Georges le pega du vin nouveau se vend à huit deniers tournoi […] Prims habito consilio in truma par
mesdicts seigneurs de capitoul a esté faict commandement audict houste de bailler les vivres a prys
raisonnable non plus excessis que des aultres taverniers avis à meilleur marche sur peine de vingt cinq livres
tournois et de prison, a esté faict inhibition defence ausdictes femmes publiques de ne soy trouver par les
tavernes sur peine de foyt ».AM Toulouse, BB 71, fol. 888-889, 1525-1526. Voir annexe n°XXI.
542
AM Toulouse, BB 73, fol. 218-220, 1528-1529.
245
Ainsi, certains capitouls demandent qu’il comporte des murs élevés afin
d’empêcher toute entrée ou sortie intempestive. Lors de son intervention en faveur de
l’installation du Château Vert au jardin de Saint-Paul, Pierre Brimy réclame que ce dernier
comporte de hautes murailles, et qu’il n’y ait qu’une porte d’entrée et de sortie. Il propose,
avec Guilhem Pelicier, que la sortie de l’établissement se situe vers la rue de la porte
Neuve, c’est-à-dire à l’écart des rues passantes, cachée des espaces honnêtes543. Jean
Foresteon fait la même remarque au sujet du lieu du Petit Bernard : il propose la
construction d’une haute muraille entre le couvent de Saint-Orens et le bordel, afin
qu’aucun contact entre les deux établissements ne soit possible544.
Jean Bertrandi donne le détail des arrangements à mettre en place pour que le
bordel puisse s’installer au jardin de Saint-Paul et montre bien cette volonté d’isoler
l’établissement :
Et aussi fermer deux ruelles qui estoient illec près dudict lieu venans de ladicte rue Sainct-
Anthoine ausdictes murailles et que les murailles qui se ferment à ladicte maison publiques
devers ladicte rue Sainct-Anthoine et aux coustez fussent bien haultes afin que l’on ne
peust veoir dans ladicte maison publique et que ceulx de dedans ladicte maison ne peussent
sourtir pardessus lesdicts murailles et qui n’y eust que une entrée de devers lesdictes
murailles de la ville et que n’y eust que deux venues à ladicte maison, l’une venant de
devers la rue des clotes suyvant le long des murailles de ladicte ville et l’autre venue de
devers la porte de Matebeau et Villeneufve suyvant aussi le long des murailles de ladicte
ville et pour plusieurs autres raisons qui pour lors furent par luy deduictes 545.
Murailles, sortie isolée sur une rue discrète, tout semble être fait pour rendre le
bordel invisible aux Toulousains. La même volonté s’observe à Albi lors de la construction
du Castel Blanc. La note sur la construction du bordel indique en effet que le bâtiment est
entièrement entouré de murailles546.
Le bordel, même s’il bénéficie d’une place à l’intérieur de la ville, reste un espace
marginalisé. En effet, tous les lieux proposés se situent près des murailles, dans des
543
« […] parquoy est de advis que soyt ediffié a icelluy jardrin ainsi que par aultre deliberation de conseil a
esté ordonné et que soyt fermé avecques bonnes murailles haultes et que n’y ait entre ny issue que par ung
lieu que sera dever la porte de la Ville Neufve. »AM Toulouse, BB 71, p. 365, 29 avril 1526.
544
« […]vray estoit qu’il y avoit illec près le couvent de Sainct-Orens mais si on faisoit une bonne muraille et
haulte audict couvent de lesdicts religieux ne pourroient venir en ladicte maison publique » AM Toulouse,
FF 609/I, 9 juillet 1526.
545
AM Toulouse, FF 609/I, 9 juillet 1526.
546
« […] es edifficat lhostal de las filhas publicas et comunas apelat Castel Blanc dins la vila tirant de la
porta de Revel a la fen dela vinha la out ya una sala et chemyneya et cincq cambras tot envirenat de muralha
et ung perge al mytan. » AM Albi, AA 4, 1534.
246
espaces réservés aux bâtiments de stockage, aux métiers malodorants et aux jardins. Même
si la ville s’urbanise de plus en plus au XVIe siècle, les lieux proposés par les capitouls
restent à la limite du périurbain, tout comme pour les autres bordels des villes du Midi
toulousain.
Le Château Vert n’a été en place que quelques décennies : comme la plupart des
bordels du royaume, il ferme discrètement ses portes dans les années 1550, sans que l’on
connaisse la date exacte et les raisons de sa clôture. En 1558-1559, un compte de la ville
indique seulement « La maison ou souloit estre le Chasteau Vert549. ». Il en va de même
pour les autres villes du Midi toulousain550.
547
Joachim SCHLÖR, Nights in the big city: Paris, Berlin, London 1840-1930, Londres, Reaktion Books,
1998.
548
Phil HUBBARD, Teela SANDERS, « Making Space of Sex Work : Female Street Prostitution and the
Production of Urban Sex », International Journal of Urban and Regional Research, mars 2003, vol. 27, no 1,
p. 75-89.
549
AM Toulouse, CC 1703, p. 27, 1559-1560.
550
Les fermetures de bordels publics sont détaillées au chapitre III.3, p. 195.
247
fermeture de tous les bordels du royaume551, ceux-ci avaient déjà fermé depuis plusieurs
années, victimes d’une nouvelle politique urbaine rejetant toute forme de sexualité
s’exerçant hors du cadre conjugal.
551
ISAMBERT, DECRUSY, TAILLANDIER, Recueil général des anciennes lois françaises, depuis l’an 420
jusqu’à la Révolution de 1789, Paris, Plon, 1821, t. XIV, p. 88.
248
Chapitre V : Topographie de la prostitution urbaine
La prostitution n’est pas une activité unifiée : il en existe différents types répondant
à des demandes particulières. De la relation tarifée occasionnelle à l’exercice dans un
établissement de prostitution, les prostituées sont amenées à travailler en des lieux
différents, en fonction de leur âge ou de leur situation sociale. Ainsi, on compte autant de
lieux de prostitution qu’il existe de prostitutions, et, alors que l’emplacement du bordel
public est choisi avec soin par les édiles, les autres lieux de la vénalité échappent à toute
tentative de contrôle de la part des autorités consulaires et royales : « Cette stratification ne
procédait pas seulement du laxisme municipal, mais d’une diversification des offres
répondant aux désirs d’une population socialement et culturellement toujours plus
complexe552. » Cette pluralité des espaces prostitutionnels est d’ailleurs bien visible dans
une lettre de rémission de 1455 accusant Jehan Perier de proxénétisme envers une certaine
Jehanette, aux alentours de Montpellier. Alors que Jehanette aurait demandé à être
emmenée chez son père, son beau-père et son mari la traitant mal, elle est finalement
enlevée, et part se prostituer en différents lieux :
Ilz avoient la dite Jehannecte et ainsi les laissa ledit Pommet et s’en ala audit lieu de Lunel
le Nouvel et fut ladite Jehannecte menée a la foire en ung lieu appellé Riberiez ou ilz la
congnesserrent charnellement […] puis fut ilecques querir par ung appellé Simonet qui
l’emmena à cheval derriere lui en ung villaige à ung quart de lieue d’ilecques et fut baillée
à ung chappellain qui demouroit en l’eglise dudit lieu appellé Anthoine qui pareillement
eut illecques plusieurs foiz sa compaigne et aussi fut avec elle audit lieu dudit suppliant par
ung jour et la nuyt […] vendrent deux escolliers de Montpellier lesquelx et ledit suppliant
menerent ladite Jehannecte audit lieu de Montpellier en l’ostel desdis escolliers près de
l’eglise Saint-Paul. Auquel lieu ledit suppliant la laissa et s’en retourna553.
552
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales : la prostitution en Occident, XIIe-XVIe siècle, Paris, Aubier, 2010,
p. 99.
553
AN, JJ 185, n°66, fol. 52, avril 1450. Voir annexe n°VII.
249
prostitution, il est intéressant d’observer comment leur implantation répond à des logiques
économiques et sexuées, en s’établissant près des espaces de sociabilité masculine.
Avant d’aller se réfugier en des espaces clos pour exercer leur métier, les prostituées
ont besoin d’être visibles pour pouvoir attirer leur clientèle. Ainsi, leur activité de racolage
se déroule principalement dans des espaces ouverts, que l’on peut qualifier de publics dans
le sens où ils appartiennent à la communauté urbaine, même si, les prostituées peuvent
aussi recruter dans des espaces collectifs, comme les tavernes et les hôtels. La présence de
prostituées dans ces lieux constitue un problème pour les autorités qui cherchent à
dissimuler leur activité et à les en chasser : c’est grâce aux sources judiciaires que les lieux
de racolage peuvent être repérés. Néanmoins, la majorité de ces espaces échappe au
chercheur qui ne peut compter que sur l’action des autorités pour les déceler. Ainsi, tout un
pan de la géographie de la prostitution reste dans l’ombre, et les concentrations qui ont été
mises jour doivent être interprétées avec prudence. Il est cependant possible d’établir que
ces zones de prostitution se situent principalement en deux endroits : les espaces
économiques et les frontières urbaines.
La rue est un espace logiquement investi par les prostituées ; elle permet aussi d’attirer
les clients dans des lieux privés (bordels, maisons particulières, étuves, tavernes, etc.). À la
fin du Moyen Âge, la rue est fréquentée par des professions diverses et variées. Elle n’est
pas seulement un lieu de passage et est occupée physiquement par de nombreuses activités
économiques ; les auberges y placent des tables et y vendent du vin, les ouvroirs et les
artisans y installent des étals pour exposer leur marchandises554. Espace économique et
commercial, elle est également occupée par une population pauvre, se faisant de plus en
plus nombreuse à la fin du Moyen Âge ; c’est là que stationnent les mendiants, la main-
d’œuvre sans qualification particulière, à la recherche d’un travail journalier, les
prostituées et leurs souteneurs. Jean-Pierre Leguay qui a étudié les rues médiévales, en
distingue trois types différents : les grandes artères, à qui on donne généralement le nom de
554
Jean-Pierre LEGUAY, La rue au Moyen Âge, Paris, Le grand livre du mois, 2002, p. 127-130
250
rue droite, honnête ou bonne rue ; leur caractère rectiligne est hérité des anciennes voies
romaines, ou peut-être le résultat d’un aménagement. Les rues communes constituent la
majorité des artères médiévales. Enfin, les petites ruelles, venelles et autres dédales, qui ne
portent pour la plupart pas de nom ou sont désignées par leur proximité d’un quelconque
établissement, sont si étroites qu’elles sont inaccessibles aux transports 555. En fonction de
leur taille et de leur emplacement, les rues sont occupées par des activités différentes, plus
ou moins nobles, les rues les plus larges étant logiquement les plus fréquentées par les
commerces les plus prestigieux.
Les prostituées sont donc confrontées à un public différent en fonction des rues et des
quartiers où elles s’installent. Si elles ne causent pas de troubles à l’ordre public, elles sont
acceptées dans les rues, même marchandes, et leur présence est volontairement ignorée par
les autorités556. Mais, il semblerait que la tolérance envers leur activité soit plus ou moins
forte en fonction du type de rue dans laquelle elles se trouvent. En effet, les rues d’où elles
sont expulsées portent systématiquement les qualificatifs d’honnête, grande, publique,
comme le montre un arrêt du Parlement de Toulouse de 1474 :
[…] que nul ne use de ruffianages et au regard des femmes dissolues et publiques qui
permettent venir et recueillent hommes et compaignons en leurs maisons pour mener vie
dissolues ou partans de leurs hostels la vont mener pour la ville que aucunes d’icelles ne habite
ne soit silardie de habiter ès rues publiques mais voisent demourer à l’ostel public ou ès rues
non publicques sur peine 40 sols tournoys pour la premiere foys sur peine de cinq livres
tournoy pour la seconde foys et pour la tierce fois sur peine de dix livres tournoys, courir la
ville et estre bien fustigués et de bannissement de ladicte ville557.
À l’inverse, nulle trace de leur présence dans les petites ruelles et impasses, laissant
penser qu’elles y étaient relativement acceptées, les autorités intervenant uniquement
lorsque les prostituées se situent dans les rues passantes. Les sources, principalement
judiciaires, restent laconiques et invitent à la prudence. Seule la ville de Toulouse peut être
étudiée ; les archives des autres villes du Midi toulousain ne comportant pas suffisamment
d’informations sur le sujet.
Une rue toulousaine est nommée à plusieurs reprises dans les arrêts du Parlement : la
rue Saint-Rémésy. Située au sud de la ville, dans le quartier de la Dalbade, elle semble
555
Jean-Pierre LEGUAY, Terres urbaines : places, jardins et terres incultes dans la ville au Moyen Âge,
Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, p. 28-29
556
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 138.
557
ADHG, 1 B 1899, fol. 155, 3 mars 1474.
251
fréquentée par de nombreuses prostituées, les magistrats tentant à plusieurs reprises de les
en chasser. Dans les années 1480, quatre arrêts ordonnent en effet que des femmes de
mauvaise vie arrêtent d’y exercer leur commerce558. En 1481, deux prostituées, nommées
toutes deux Martine, en sont expulsées :
Et ordonne en oultre la court que ladicte Martine et une nommée aussi Martine nagueres
demourant avecques maistre Guillem Alcanon aussi prisonnieres serron aussi elargies et l’ont
esté et en ce faisant leur a esté faicte defense sur peine de bannissement du royaume et de
courir la ville et d’estre fustiguées de non demourer en la rue de Saint-Remesi ne en aucune
autre bonne rue de ceste ville de Thoulouse usant de vie deshonneste dissolue ainsi qu’elles ont
acostumé de faire ne frequent ès maisons desdicts Arisel et Alcanon559.
La rue Saint-Rémésy est désignée comme une bonne rue, la présence de prostituées
n’y est donc pas tolérée. Son caractère honnête peut s’expliquer par la présence
d’établissements religieux se situant dans la rue et ses alentours. En effet, l’oratoire de
Saint-Rémi est installé dans la rue Saint-Rémésy et un couvent est situé dans une rue
adjacente, nommée rue de Saint-Jean. La présence de prostituées est d’ailleurs confirmée
quelques années plus tard lors d’un procès entre les religieux de Saint-Jean-de-Jérusalem,
installés dans la rue Saint-Rémésy, et l’official de Toulouse qui avait fait déplacer une
image du Crucifix miraculeuse (elle s’était mise à suer et pleurer lors de la fête de Saint-
Jean), de l’oratoire Saint-Rémi à la cathédrale Saint-Étienne560. Cette image avait été
commandée en 1494, après une épidémie de rogne, que Michèle Fournié associe davantage
à une maladie vénérienne qu’à la gale, considérant la fréquentation peu vertueuse du
quartier561. En 1496, dix ans après les arrêts parlementaires cherchant à éradiquer la
prostitution de cette rue, force est de constater que les prostituées sont toujours présentes :
l’official justifie le déplacement de l’image en expliquant que la rue est abandonnée aux
prostituées et donc malhonnête. Le procès opposant l’official aux religieux de Saint-Jean-
de-Jérusalem renseigne plus généralement sur la fréquentation de cette rue,
majoritairement artisanale : elle hébergerait des tanneurs, dont l’industrie engendrait de
558
ADHG, 1 B 5, p. 585, 9 juillet 1481, 1 B 6, fol. 250, 16 juin 1484, fol. 257, 9 juillet 1484, fol. 318, 9
janvier 1485. Voir annexe n°XXII.
559
ADHG, 1 B 5, p. 585, 9 juillet 1481.
560
Michèle FOURNIÉ, « L’oratoire de Saint-Rémi et les hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem », Mémoires
de la Société Archéologique du Midi de la France, t. LXV, Toulouse, 2005, p. 106.
561
Ibid., p. 107.
252
mauvaises odeurs, et un maréchal-ferrant qui soigne des animaux malades ainsi que des
tisserands, des cardeurs, des forgerons et des boulangers562.
D’autres rues toulousaines sont mentionnées dans les archives comme des espaces
fréquentés par les prostituées. Au XIIIe siècle, la rue du Comminges, évoquée à plusieurs
reprises dans ce mémoire, est, comme la rue Saint-Rémésy, désignée comme une rue
honnête d’où les prostituées doivent être chassées563. En 1271, le gravier de Saint-Cyprien
est également la cible des capitouls564. Enfin, en 1461, une femme est expulsée de la rue
Saint-Barthélemy565, située non loin de la rue Saint-Rémésy et de la place du Salin :
562
Ibid., p. 111-112.
563
AM Toulouse, AA 1, acte n°27, 31 août 1201.
564
AM Toulouse, II 77/3, 29 avril 1271.
565
La rue Saint-Barthélemy abritait très certainement une église ou une chapelle, aujourd’hui disparue elle
était placée dans une partie des rues actuelles du Languedoc et de Nazareth, Jules CHALANDE, Histoire des
rues de Toulouse…, op. cit., t. I, p. 193.
566
ADHG, 1 B 2, fol. 180, 4 février 1461.
253
Figure 16: La présence de prostituées dans les rues de Toulouse
254
Les bonnes rues, rues publiques ou honnêtes peuvent être définies par leur taille ; ce
sont généralement des voies importantes, passantes, et par leur fréquentation ; elles sont
fréquentées par une population dite honnête. C’est le cas de la rue Saint-Rémésy, qualifiée
de bonne rue, car elle est fréquentée par des « femmes de bien et honnestes demourant
esdites rues »567. En 1492, Catherine, qui était logée dans la demeure d’un certain Boutier,
est sommée de ne pas se prostituer dans les grandes rues et rues foraines de Toulouse :
La court a ordonné et ordonne que ladicte Katherine sera elargie par toute la ville de
Tholoze jousque permyse toutesfoiz quelle ne demourer ne se tiendra en la maison dudict
Boutier en laquelle souloit demourer ne en tout celle rue ne autre grand rue dudict Tholoze
ainsi en aucune rue foraine et lui a defendu et defend la court sur peine de courir la ville
d’estre batue et fustiguée et bannie perpetuelement de ce royaume et d’estre decheue de
l’effect dudict pardon de non plus user de roffienage ne auctremens menner vie dissolue et
deshonneste568
La présence de prostituées dans les grandes rues s’explique par leur fréquentation :
elles abritent de nombreuses activités économiques et sont fréquentées par de nombreux
clients potentiels. Il arrive également que les prostituées soient chassées de l’espace
suburbain, comme c’est le cas dans l’extrait ci-dessus où la présence de Catherine est jugée
indésirable dans les rues foraines, le terme forain semblant désigner les rues situées à
l’extérieur des murailles. Espaces de passage, la rue peut devenir un lieu dangereux,
Jacques Chiffoleau, dans Les Justices du pape, rappelle que c’est là que se déroulent la
majorité des altercations : insultes publiques, bagarres mais aussi viols individuels et
collectifs, dont les femmes de basse condition, qu’elles soient prostituées ou non, sont les
principales victimes569.
D’un autre côté, les autorités cherchent à chasser les prostituées de ces grandes et
bonnes rues à cause de leur caractère public : les prostituées ne peuvent s’installer dans un
espace ouvert où elles sont visibles aux yeux de tous, y compris des femmes honnêtes.
Leur présence peut en effet être l’occasion d’altercations, et ces dernières, à cause de leur
attitude et leurs parures, risquent de détourner du bon chemin les femmes honnêtes. À
l’inverse, il semblerait que les foires et les marchés, également fréquentés par les
567
ADHG, 1 B 6, fol. 250, 16 juin 1484.
568
ADHG, 1 B 8, fol. 428, 21 janvier 1492.
569
Jacques CHIFFOLEAU, Les justices du pape: délinquance et criminalité dans la région d’Avignon au
quatorzième siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 1984, p. 183.
255
prostituées, font beaucoup moins l’objet d’un contrôle consulaire, si l’on considère la
rareté des sources judiciaires chassant les prostituées de ces lieux.
Les marchés et les foires sont des espaces et des temps particuliers de la vie
urbaine. Lieux avant tout économiques, ils constituent également des espaces de forte
sociabilité. Le marché peut être permanent dans les grandes villes du Midi toulousain ou se
tenir une fois par semaine comme à Castres et à Pamiers, le samedi. Les foires viennent,
quant à elles, rythmer la vie des citadins plusieurs fois par an. Le jour du marché ou de la
foire est un moment où des étrangers, qu’ils soient venus de la campagne avoisinante ou de
contrées plus lointaines, arrivent en nombre en ville. Ce sont essentiellement des hommes
qui s’y déplacent pour vendre ou acheter au marché, laissant leurs femmes dans l’espace
domestique et privé qui leur est réservé. Ainsi la venue d’une population masculine
entraîne l’arrivée de prostituées. Dans Amours vénales, Jacques Rossiaud a constaté que,
dans de nombreuses villes d’Occident, l’arrivée des prostituées en ville coïncide avec les
jours de marchés et de foire. Des marchands étrangers ne viennent d’ailleurs pas
uniquement avec des marchandises, mais aussi avec des femmes, qu’ils placent le temps du
négoce dans les auberges ou les étuves570.
570
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 101-102.
571
Marie-Claude MARANDET, « Un exemple de ville policée en Midi toulousain à la fin du Moyen Âge:
Castelnaudary », La ciutat i els poders: actes del Colloqui del 8è centenari de la Carta de Perpinyà,
Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, 2000, p. 209.
572
Philippe WOLFF, Regards sur le Midi médiéval, Toulouse, E. Privat, 1978, p. 273.
256
Figure 17: Les métiers de l’alimentation à Toulouse
257
Il est d’ailleurs à noter, que les prostituées chassées des rues de Toulouse
s’installent pour la plupart dans les rues où s’exercent ces activités commerciales et
artisanales : les rues Saint –Rémésy et Saint-Barthélemy donnent sur la place du Salin, et la
rue du Comminges se trouve près du marché aux fruits et aux légumes du Château. Plus au
centre, le bordel rue Bertrand David se situe au cœur de la Cité et de son centre
commercial. Même si, dans le cas de Toulouse, la présence de prostituées près des marchés
et des foires n’est pas expressément mentionnée dans les documents, elle l’est dans
d’autres villes du Midi toulousain.
Par exemple à Rodez, au XIVe siècle, les consuls tentent d’implanter une maison de
commerce sur la place du Bourg, qui était déjà occupé par un cimetière, et par une place
commerciale. Ils se heurtent à l’évêque qui fait assigner les consuls devant le Parlement de
Paris. La place du Bourg étant de son ressort, toute construction y relève selon lui de sa
juridiction573. Une enquête est alors menée au sujet de la place et ses habitants sont
interrogés. L’historienne Ann Bristow a traduit pour son article dans la Revue du Rouergue
quelques dépositions574 : Johan de Monmanto, un marchand âgé de cinquante ans décrit la
place :
J’ai vu les boutiques où l’on vend des marchandises comme ailleurs dans le Bourg. Je
doute que ce soit un endroit saint ou béni par l’évêque. J’ai vu beaucoup de jongleurs, de
prostituées et des gens malhonnêtes qui jouaient aux dés sur la place et qui blasphémaient
contre Dieu, Notre Dame et tous les saints. Bien sûr, j’ai vu aussi des hommes et des
femmes honnêtes qui s’occupaient de leur travail quotidien mais j’ai remarqué quand
même qu’il y avait davantage des jongleurs et des prostituées là sur la place qu’ailleurs575.
573
Bernard de GAULEJAC, « La place du Bourg à Rodez au milieu du XVIe siècle », Procès-verbaux des
séances de la Société des Lettres, sciences et arts de l’Aveyron, 1934 1931, t. XXXII, p. 99.
574
Ces dépositions sont conservées aux AD Aveyron, 2 E 212.12.
575
Ann BRISTOW, « Sur la place du Bourg à Rodez au XIVe siècle », Revue du Rouergue, 1974, t. XXVIII,
p. 35.
258
début du XVIe siècle, a représenté sur la place deux puits ainsi que des hôtelleries destinées
à l’accueil des marchands étrangers, montrant la vie animée qui pouvait s’y dérouler576.
Ailleurs, les foires et les marchés sont parfois désignés comme des lieux de
prostitution. À Albi, en février 1531, la foire aux porcs, située à l’entrée de la ville, est
mentionnée comme l’« un des vils lieux pour aller s’ébattre situé à l’entrée de la ville »577
À Castres, la présence des prostituées sur les marchés se devine dans le règlement de
police de 1373 : il est précisé que les prostituées ne peuvent entrer en ville que les jours de
foires et les samedis, souvent la journée réservée aux marchés :
Item. Qu’aucune femme publique n’ose entre dans aucune partie de la ville ni dans les
fossés neufs si ce n’est le samedi ou les jours de foires et alors elle doit porter un chaperon
d’homme, aller sans voile ou en coiffe, avec une ceinture rouge578.
À Martel, dans le Quercy, les foires sont rétablies en 1456, après les désordres de la
guerre de Cent Ans. Les consuls attribuent à chaque commerçant un espace dans la ville
pour exposer ses marchandises ; les commerces les plus appréciés par le consulat, comme
les étals des merciers, sont placés à l’intérieur de la ville tandis que les denrées plus
rustiques ou malodorantes sont repoussées près des portes ou dans le faubourg de La
Capelle579. Par ailleurs, les consuls réservent à l’occasion des foires un espace aux
prostituées publiques dans l’hospitium del Roc580. Enfin, à Pamiers en 1420, les consuls
regrettent dans une délibération municipale, la présence de prostituées, vêtues comme des
femmes honnêtes ; ils leur imposent un accoutrement particulier lors de la foire de Saint-
Antonin qui se tient en septembre581.
576
Judicaël PETROWISTE, « L’empreinte du commerce sur le paysage urbain: une vue figurée du Bourg de
Rodez de la fin du Moyen Âge », Paris, CTHS, 2012, p. 127-129.
577
AM Albi, BB 22, fol. 139, 13 février 1531, « et que es ung dels vels locz per se esbattre que sia a lentren
de la vila. »
578
Edmond CABIÉ (éd.), « Règlements de police municipale de la ville de Castres faits par les consuls et leurs
conseillers et publiés par le crieur public, en 1373 et 1375 », Revue du département du Tarn, 1890-1891, p.
319.
579
Jean LARTIGAUT, « Rétablissement des foires de Martel en 1456 », Société des Études du Lot, 1985, no 4,
p. 289-297.
580
Cet hospice n’est le seul à ne pas être indiqué sur la carte réalisée par Jean LARTIGAUT pour sa
communication. Il existe aujourd’hui un chemin du Roc situé à l’extérieur du Martel médiéval, où aurait pu
se situer l’hospitium, il est néanmoins impossible de l’affirmer clairement.
581
AM Pamiers, BB 12, fol. 65, 1420. « Il fut en sus dit que les femmes communes viennent dans la ville au
grand détriment de tous à cause du mauvais exemple et que furent ajoutés aux statuts de la foire de Saint-
Antonin de septembre deux articles : le premier qu’elles aient et qu’elles portent au bras l’insigne où qu’elles
aillent»« Foc ad sus so que las femnas communas ven per la ciutat am grand peramens eque aquo es causa
de mal exemple et que als statutz de la fieyra de Sant Antonii de semptembre fossan metutz dus caps la I quo
aven padas perviela e que porten senhol al bras o que aven suitadas am hum [lacune] blanc claure cap. »
259
La présence des prostituées dans les espaces marchands est discrète, parfois
imperceptible, dans les sources. Pourtant, leur fréquentation des marchés et des foires par
les femmes est une évidence, tant ces épisodes urbains sont propices au commerce charnel.
Fréquenté principalement par les hommes, le marché constitue un lieu de sociabilité où les
clients potentiels sont nombreux. Les espaces ouverts et communs jusqu’alors présentés
sont situés intramuros ; dans les sources recensées, ils ne représentent qu’une faible part
des lieux mentionnés, quant à la présence des prostituées aux marges de la ville, près des
portes et dans les faubourgs.
L’extramuros est souvent présenté et imaginé comme un espace marginal, une zone
moins contrôlée par les autorités urbaines qui y laissent sévir vagabonds et autres oisifs.
Dans Les Justices du pape, Jacques Chiffoleau constate la présence de nombreux bordels
près des portes d’Avignon et souligne que l’installation des prostituées que ce soit dans le
bordel public, ou près des portes, constitue une ségrégation spatiale et sociale des classes
considérées comme dangereuses582. Jean-Claude Schmitt, quant à lui, explique que c’est là
que sont installés les métiers considérés comme déshonnêtes ; la maison du bourreau par
exemple, est généralement repoussée près des remparts ; il présente les faubourgs comme
un monde parallèle à la ville, où la marginalité est ancrée583.
582
Jacques CHIFFOLEAU, Les Justices du pape: délinquance et criminalité dans la région d’Avignon au
quatorzième siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 1984, p. 245.
583
Jean-Claude SCHMITT, « L’histoire des marginaux », La nouvelle histoire, Paris, Complexes, 1988, p. 284
et 295.
584
Au sujet du rapport entre la ville de Toulouse et sa périphérie : Judicaël PETROWISTE, « Tolosana Patria.
Identité urbaine et rapport à l’extra muros à Toulouse entre le milieu du XIIe et le milieu du XIIIe siècle »,
Les identités urbaines au Moyen Âge : regards sur les villes du Midi français actes du colloque de
Montpellier 8-9 décembre 2011, Turnhout, Brepols, 2014, p. 41-61.
260
Les faubourgs de Toulouse se sont développés à partir du XIIIe siècle : les sites de
Saint-Cyprien, du Château Narbonnais et d’Arnaud-Bernard connaissent notamment une
extension considérable à partir de 1280. Quelques décennies plus tard, aux alentours de
1300, la Cité et le Bourg sont totalement entourés de faubourgs 585. Ces derniers se
partagent en deux catégories distinctes : les barris et les bastidas. Les barris, comme ceux
de Sainte Catherine et du Sauzat évoqués plus haut, sont issus d’une extension urbaine
classique. Ils sont tous placés près des portes principales de la ville. Ceux des portes du
Comminges et du Bazacle sont créés grâce à l’activité des moulins sur la Garonne ;
ailleurs, ils se développent grâce à diverses activités. Au départ, le barri est un espace péri-
urbain, occupé généralement par des parcelles agricoles, ces dernières étant
progressivement remplacées par du bâti586. À l’inverse, les bastidas sont des lotissements
créés par des institutions ou par des particuliers, afin d’y installer des bâtiments, pour la
plupart religieuses. Jean Catalo et Quitterie Cazes ont répertorié ces espaces dans Toulouse
au Moyen Âge, 1000 ans d’histoire urbaine,587 :
585
Jean CATALO, Quitterie CAZES (dirs.), Toulouse au Moyen Âge…, op. cit., p 142.
586
Ibid. p. 143.
587
Ibid. p. 144.
261
Figure 18: Les faubourgs toulousains au XIVe siècle
262
De manière ponctuelle ou persistante, des prostituées se situent dans ces espaces
extramuros que sont les faubourgs. C’est le cas du premier bordel installé près de la porte
des Croses588. Les mentions de prostitution dans le quartier Saint Cyprien interviennent à la
fin du XIIIe siècle, alors que le quartier est encore considéré comme un faubourg589. Dans
le Bourg, le faubourg du Bazacle est réputé pour être un quartier mal famé, fréquenté par
les étudiants débauchés, qui y côtoient des prostituées et des proxénètes590.
À Toulouse, la présence de prostituées près des portes et dans les faubourgs est
avérée dans des registres du Parlement. En 1529, deux actes ordonnent aux capitouls, au
sénéchal et son viguier, d’expulser les personnes de mauvaise vie des faubourgs de la ville.
Un acte demande leur éviction de manière générale591, et un autre vise particulièrement les
faubourgs de Sainte Catherine, et de l’observance du Sauzat, situés au sud de la ville, non
loin du parlement :
Vueu la requeste baillée à la court par les sindicz des capitols de Tholose tendent afin que
ensuyvant l’advis et deliberation sur ce faicte et pour les faultes et raisons y contenues les
maisons estant aux faulbourgs et barris de Saincte-Catherine l’Observance du Sauzat et
autres declairées en ladite délibération où habitent vagabondz et gens sans aucun adveu de
mauvaise vie fussent demolies et abatues pour les grans inconveniens dommaiges et
scandalles que journellement advenoient aux habitans de ladite ville et chose publique
ensemble le dire et requisition du procureur general du roy notre sire.592
Dans les autres villes du Midi toulousain, des espaces de prostitution se situent
également dans les faubourgs. Là, prostitution publique et secrète s’y mélangent
indifféremment ; les bordels publics sont pour la plupart placés près des portes, à
l’intérieur de la ville à Pamiers et Foix, ou à l’extérieur, à Albi et Castres593. Mais ces
derniers ne suffisent pas à endiguer le commerce charnel, et, à plusieurs reprises, les
autorités urbaines notent la présence de prostituées à l’extérieur des enceintes. À Pamiers,
les principaux faubourgs sont ceux de la Caussada et Couserans, ils sont réputés pour leur
fréquentation peu vertueuse594. À Rodez, l’évêque basé à l’est de la ville, tout près de la
588
« Lettres de Charles VII au sujet des femmes publiques de Toulouse », Ordonnances des rois de France
de la troisième race, Paris, Imprimerie royale, 1723, t. XIII, p. 75.
589
AM Toulouse, II 77/3, 1271.
590
Sophie CASSAGNES-BROUQUET, La violence des étudiants toulousains de 1460 à 1610, Thèse de 3e cycle
sous la direction de Jacques LE GOFF, Paris, EHESS, 1982, p. 96.
591
AM Toulouse, AA 17, acte n°35, p. 65, 1529 « Et que les vagabondz et femmes dissolues estans dans la
ville et faulxbourgs d’icelle soient chassez. »
592
AM Toulouse, AA 5, acte n°250, 1529.
593
Plus d’informations au chapitre IV, p. 211.
594
François BABY, Histoire de Pamiers, Pamiers, Syndicat d’initiatives, 1981, p. 166.
263
porte de Saint Martial, demande le droit de garder la porte, et d’en chasser les animaux et
les personnes de mauvaise vie595. L’évêché et la cathédrale Notre Dame jouxtent en effet
les murailles et la porte, qui semblent trancher avec la population fréquentant la
cathédrale596 :
La carte est issue de Charles HIGOUNET (dir.), Atlas historique des villes de France, Rodez, Paris, CNRS,
596
1982-1984.
264
À Albi, la maison de la maladrerie, située à l’extérieur de la ville, est occupée par
des femmes diffamées qui l’utilisent pour exercer leur commerce vénal :
[…] que lui et sa femme y mènent une vie dissolue en ladite maison dans laquelle ils
recueillent autant d’hommes que femmes mauvaises et diffamées et qui leur permette de
commettre l’adultère et de péché charnel en la dite maison.597
La plupart des espaces prostitutionnels recensés se situent près des portes dans les
villes du Midi toulousain. Dans La ville en France au Moyen Âge, Jacques Le Goff a
montré combien ces portes sont des lieux stratégiques de la ville médiévale :
Elles sont l’instrument de la dialectique du dehors et du dedans. Par elles entrent, pour le
meilleur et pour le pire, les produits de la terre et les marchandises plus lointaines, les
hommes, immigrants, paysans, marchands, soldats…. L’espace près de la porte, externe et
mieux encore interne, est un lieu privilégié pour assister aux allées et venues, intervenir
dans le trafic des denrées et des hommes.598
Effectivement, les portes ne sont pas fréquentées uniquement par les marginaux. En
effet, des institutions religieuses et des activités économiques gravitent autour des portes
de Toulouse. Une carte montre bien que les portes de Toulouse sont proches des ordres
mendiants599. Il existe également des structures de charité comme les léproseries installées
toujours à l’extérieur de la ville ainsi que des hôpitaux : à Albi, les espaces réservés à la
prostitution se situent d’abord près de l’hôpital Saint-Antoine, puis des prêcheurs et de
l’hôpital Saint-Jacques, et enfin près des Carmes600. Certains hôpitaux et activités
artisanales sont concentrés en ces lieux car elles sont jugées indésirables à l’intérieur de la
ville, c’est le cas notamment des léproseries et des métiers malodorants. Mais cela
n’explique pas la présence d’autres activités économiques et des couvents qui se
concentrent près des portes. Même si ce sont des espaces extramuros, les faubourgs et
portes sont des lieux de passage, et très fréquentés, au même titre que les marchés et les
rues intramuros.
Pour finir, il est nécessaire de jeter un regard plus loin, au-delà des faubourgs, d’où
arrivent ces femmes venues se prostituer en ville ou dans ses abords. En effet, la plupart de
597
AM Albi, BB 18, fol. 5v, 1404. « […] et aysso per sa colpa e nouremens que el e sa molher tenian avol
vida e dissoluda en la dicha mayso en laqual reculhian gaure domes am femnas avols e diffamadas e que
permetian commettre adulteri e pecat carnal en la dichas mayso. »
598
Jacques LE GOFF, La ville en France au Moyen Âge, Paris, Éditions du Seuil, 1998, p. 206-207.
599
Jean CATALO, Quitterie CAZES (dirs.), Toulouse au Moyen Âge…, op. cit., p. 95.
600
Voir Figure 10, p. 229.
265
ces femmes sont sans doute des vagabondes venues de bourgs ou de villages, allant de
villes en villages pour gagner un peu d’argent. C’est le cas par exemple d’une prostituée
installée dans un pré, à l’extérieur du village de Montesquieu601 :
Contenu [ill.] lan mil CCCC cinquante huit lui vuit à cognoissance à autres dudit lieu de
Montesquy qu’il y avoit une femme publique en ung pré hors de ladicte ville de Monstequi
habandonnee à ung chacun laquelle deux ruffiens tenoient ladicte femme delibererent
proposerent ainsi que font maintes publicquement par force comme l’on disoit602.
Alors que les espaces ouverts constituent des lieux pour racoler des clients, c’est dans
des endroits fermés que le commerce charnel s’exerce. Bordels privés, tavernes, hôtels,
monastères ; nombre de ces lieux sont caractérisés par la forte présence masculine qui s’y
trouve et peuvent, pour la plupart, être définis comme des lieux de sociabilité, et des
espaces que les femmes n’ont pas le droit de fréquenter, sans prendre le risque d’être
considérées comme des femmes de mauvaise vie. Ces lieux de prostitution sont souvent
601
Il existe plusieurs bourgs susceptibles de porter le nom de Montesquieu en Midi toulousain (Montesquieu,
Montesquieu-Volvestre, Monstesquieu-Lauraguais, etc.), il est ici impossible de déterminer à quel bourg la
lettre de rémission fait allusion.
602
AN, JJ 192, n°55, fol. 39v, janvier 1461.
603
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 100.
604
Au sujet de la prostitution itinérante voir chapitre VI, p. 282.
266
imperceptibles, comme pour les rues, leur mention apparaît uniquement lorsque les
autorités sanctionnent les établissements, et il est certain, que ces dernières fermaient les
yeux sur de nombreux lieux abritant des prostituées tant que ces dernières ne perturbaient
pas l’ordre public605.
Cette prostitution n’apparaît que lorsque les autorités tentent de lutter contre elle,
comme en 1474, lorsque le Parlement de Toulouse accuse des femmes de mauvaise vie de
se prostituer dans leur demeure :
A esté et est ordonné que tous ruffians et ruffianes soient bannis de ladicte ville et defense
leur soit faicte sur peine de courir la ville estre fustigiés et confiscation de biens et
bannissement de ce royaulme que nul ne use de ruffianages et au regard des femmes
dissolues et publiques qui permettent venir et recueillent hommes et compaignons en leurs
maisons pour mener vie dissolues606.
605
Idem, p. 138.
606
ADHG, 1 B 1899, fol. 155, 3 mars 1474.
607
AN, JJ 189, n°94, fol. 46, août 1456. Voir annexe n°XXIII.
608
AM Toulouse, AA 13, acte n°127, 24 avril 1523. Voir annexe n°XXIV.
267
entretient dans sa maison une femme célibataire avec qui il a des relations sexuelles, ce qui
provoque la colère d’autres hommes qui cherchent à la récupérer :
[…] ledit suppliant qui lors demouroit en notre cité Daux avoit oy dire aussi il este tou
connu que ung nommé Jehan Rognat pretre demourant en icelle ville Daux avoit et tenoit
en son hostel une jeune fille non mariée de laquelle il faisait son plaisir.609
Une prostituée n’exerce pas forcément son activité toujours au même endroit, ainsi
lorsque Guillemot de Lavetz, explique qu’il n’est pas coupable dans la mort de Marguerite,
une prostituée qu’il avait côtoyée, il explique que ses compagnons ont eu des rapports
sexuels avec cette prostituée dans une étuve toulousaine, puis, ils ont mené Marguerite
dans l’hôtel d’un prêtre, sans qu’il soit dit si elle s’y prostituait ou non610.
Contre Johanna de Puyols alias Carteta, Arnaud Desteve son mari, Marita de Bernard,
Anthoni Robas son mari, pour être des proxénètes et des maquerelles en vendant plusieurs
filles et femmes en prenant de l’argent et les faisant commettre le péché de chair dans leurs
maisons et d’autre part en commettant d’autres actes de proxénétisme et autrement ont
commis des actes de délinquance, contenu dans les présentes informations. Les accusés se
sont tous fait fustiger dans la ville de Pamiers612.
609
AN, JJ 192, n°60, fol. 42. Voir annexe n°XXV.
610
AN, JJ 199, n°349, fol. 212v, juin 1463, « Et après coucherent tous avec elle et eurent sa compaignie
charnelle excepté ledit suppliant qui ne la cougnut point par ce quelle ne le veult pas. Et le lendemain au
matin la menerent en l’ostel de Bernard Vignes pretre auquel hostel elle demoura par aucun temps pendant
lequel elle fut surpruise de certaine maladie. ».
611
AM Pamiers, FF 20, fol. 95, 103v, 107v, 110v, 112.
612
AM Pamiers, FF 20, fol. 109v, 1512, « Contra Johanna de Puyol alias Carteta, Arnaud Desteve son
marit, Marita de Bernard Anthoni Robas son mari per so que sont marquarels et maquarellas et an vendudas
plusors filhas et femnas en prenen argent en luro fasen commettre lo pecat de la car dedins luros meysos et
en autras pars et fasen plusors leyronesses et autrament aver delinquit com es contengut en las presentas
informations. En marge, fuerunt omni fustigati per villa appamensis. »
268
demeurait dans l’hôtel de la menuiserie613. En 1508, Arnaud Volc est, quant à lui, accusé
de tenir un bordel chez lui, il y attire des frères mendiants, qu’il vole par la suite614.
Il sera dit que pour reparation et punition de l’infraction de la sauvegarde du roy et cas
privilegiez commis par ledit defendeur en tenant publiquement femmes dissolues en sa
maison assise dedans les ceptes de ladite eglise menans vie lubrique deshonneste et
dissolue avecques elles et par long temps.617
613
AM Pamiers, FF 20, fol. 89, 1507, « Contre Petit Johan Chassonet pour avoir battu Johanela alias la
Bordalesa a l’hotellerie de la menuiserie »« Contra Petit Johan Chassonet per so que batet Johanela alias la
Bordalesa a lostaleria de la menuisiera. »
614
AM Pamiers, FF 20, fol 95, 1508, « Contre Arnaud Vila alias de Franquina pour avoir tenu un bordel en
sa maison et avoir enfermé les prédicateurs frère Si [ill.] et d’autres frères mineurs pour dormir avec des
femmes en sa maison et une nuit [ill.] et dans une chambre fermée empêché de sortir frère Loys de Cossa et
frère Johan de [ill.] alarmant les frères mineurs » « Contra Arnaud Vila alias de Franquina per so que tenia
bordel en sa mayso et anava sercart predicadors Fray Si[ill.] et autres menors per dormir ab las femnas en
sa mayso et una noeyt e[ill.] et dens una cambra ab claus non podrian salhir fray Loys de Cossa et fray
Johan de [ill.] alarmant frays menors »
615
AN, JJ 199, n°310, fol. 182, mai [Link] annexe n°XXVI.
616
ADHG, 1 B 8, fol. 437, 4 février 1492.
617
ADHG, 1 B 8, fol. 472, 13 avril 1492.
618
Le couvent des Onze milles vierges est situé dans la rue Carbonel, appelée plus tard rue Saint Pantaléon. Il
a été fondé en 1350, et est tenu par les dames religieuses chanoinesses de Saint-Étienne.
269
d’avoir eu des relations avec un certain Saux Basez, chanoine de Saint-Étienne, décrit
comme un proxénète :
Un bordel privé toulousain a pu être identifié, il est mentionné en 1498 dans une
supplique du procureur du roi aux capitouls, demandant ce que ces derniers chassent les
prostituées des maisons : un notaire est accusé par le Parlement de tenir un bordel près de
la place Mage :
Or est il que maistre Jehan Olivier notaire qui a louée une maison au près de la place Maige
dedans ladicte ville de Tholose en la quelle il tient continuellement trois ou quatre
paillardes / fol.225v / et femmes dissolues et bourdeau public à tous allans et venans au
mauvais exemple de la chose publicque venant contre lesdictes ordonnances et encourant
les peynes620.
Jusqu’à la fin du XVe siècle, la place et la rue Mage sont principalement occupées
par des bouchers et d’autres artisans et portent le nom de rue et place des « affachoirs ou
affachadoux », puis, au début du XVIe siècle, la place Mage abrite parlementaires, qui y
construisent de nombreux hôtels621. Ainsi, la maison louée par un notaire pour en faire un
bordel s’adresse sans doute à cette clientèle huppée nouvellement installée dans le quartier.
619
ADHG, 1 B 8, fol. 291, 1490. Jules CHALANDE, Histoire des rues de Toulouse…, op. cit., t. II, p. 118-119.
620
AM Toulouse, AA 3, acte n°305, fol. 225, 13 mars 1498. Voir annexe n°X.
621
Jules CHALANDE, Histoire des rues de Toulouse...op. cit. t.I, p. 148.
622
Jacques CHIFFOLEAU, Les justices du pape…, op. cit., p. 143.
270
artisans, pèlerins, étudiants prenant une pension à l’année, ou encore des gens d’armes
recrutés par la ville. On peut y traiter ses affaires, converser, manger, jouer, dans une
ambiance parfois violente. Si certains de ces établissements sont exempts de tout
commerce charnel, l’attention portée par les autorités à leur régulation ne laisse aucun
doute sur leur fréquentation peu vertueuse.
623
Une carte a été réalisée par Gabriel de LLOBET (dir.), Le registre des informations diligentées par les
consuls de Foix, 1401-1402, Limoges, PULIM, 2001, p. 203.
624
Philippe WOLFF, « Les hôtelleries toulousaines au Moyen Âge », Regards sur le Midi médiéval, Toulouse,
E. Privat, 1978, p. 97.
625
Ibid., p. 101
626
Noël COULET, « Les hôtelleries en France et en Italie au bas Moyen Âge », Auch, L’Homme et la route en
Europe occidentale au Moyen Âge et aux Temps Modernes, 2 e journée internationale d’histoire, Flaran,
1982, p. 192
627
La concentration marchande a été constatée par Gabriel LLOBET, Philippe WOLFF, Foix médiéval :
recherches d’histoire urbaine, Foix, Société ariégeoise des sciences lettres et arts, 1970, p. 137.
628
La carte est publiée dans Philippe WOLFF, « Les hôtelleries toulousaines…, op. cit., p. 99.
629
Jules CHALANDE, Histoire des rues de Toulouse…, op. cit., t. I, p. 37.
271
Figure 20: Les hôtelleries de Toulouse vers 1440-1450 selon Philippe Wolff
272
Il existe plusieurs types d’auberges : celles qui fournissent logement, étable, et
nourriture, celles qui nourrissent seulement, ou simplement offrent la table et le vin à une
personne amenant un casse-croûte630. Dans les statuts de la ville de Toulouse, les tavernes
sont décrites comme des lieux de débauche, et les autorités laïques tentent de réglementer
leur fréquentation comme le montre par exemple l’arrêt du Parlement contre les taverniers
de 1545 :
La présence de prostituées dans les tavernes est confirmée dans les sources
judiciaires, comme en 1442, à Lavaur, dans l’Albigeois, dans une lettre de rémission
octroyée à Guillaume Bourrel, accusé de violences envers Mariette, une prostituée :
Une femme amoureuse et publique qui lors demouroit audit Lavaur nommée Mariete de
jour et de nuit entroit en l’ostel de Guillaume Bourrel son oncle et pour ce que ladite
630
Noël COULET, « Les hôtelleries en France…, op. cit., p. 196.
631
ADHG, 1 B 38, fol. 631, 9 octobre 1545.
632
Pierre CHAMPION, François Villon : sa vie et son temps, Paris, libr. H. Champion, 1967, p. 69.
633
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 104.
273
femme estoit publicque de son corps frequentoit et estoit souvent en la taverne et autres
lieux avecques meslanges gens et ribaulx634.
Une affaire ayant eu lieu dans une auberge située rue du Castel, ou rue Mérigon, à
Toulouse, au sud de la Cité, nous apprend davantage de détails sur ce qu’il pouvait se
dérouler dans les tavernes. Située près des murailles, dans une petite rue du quartier des
moulins, elle devait sa mauvaise réputation à ses pratiques mal famées. La femme du
patron de l’auberge est présentée comme une entremetteuse et une receleuse ; elle incitait
en effet, les chambrières à la débauche et au vol, et sans doute, vendait-elle leurs services
dans son auberge. La Mérigonne est arrêtée, une fois relâchée elle s’installe dans une ruelle
du faubourg Saint-Michel qui prit son nom à la fin du XVIe siècle636.
[Link] étuves
Les étuves sont d’autres établissements où une forte présence de prostituées est
attestée. Ce sont des bains publics où l’on prend soin de son corps, se repose et où l’on
peut se restaurer tout en se baignant. Elles apparaissent un peu partout en Occident à partir
du XIIe siècle et constituent des lieux de sociabilité où la population citadine, converse,
traite ses affaires et se restaure en bonne compagnie. Les étuves peuvent appartenir à des
particuliers, aux autorités publiques ou à des communautés637. Les étuvistes sont constitués
en métiers, ils sont chargés de veiller au bon fonctionnement de leur établissement, et
doivent observer certaines règles – fermer le dimanche, ne pas accepter les malades, etc. -,
Jean-Pierre Leguay a publié les tarifs des étuves parisiennes : deux deniers pour un bain de
vapeur, quatre pour un bain d’eau tiède, un denier pour une serviette. Les étuvistes
fournissent le matériel nécessaire au bain (savon liquide, aromates, bonnets de
bain, etc.)638.
634
AN JJ 176, n°157, fol. 104v. Voir annexe n° XV.
635
AM Toulouse, AA 17, acte n°137, 6 novembre 1548. Voir annexe n°XXVII.
636
Jules CHALANDE, Histoire des rues de Toulouse…, op. cit, p. 41-42.
637
Jean-Pierre LEGUAY, L’eau dans la ville au Moyen Âge, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2002,
p. 236.
638
Ibid., p. 237.
274
La nudité et la mixité sont acceptées, et, même si certains gérants tentent de
préserver leur établissement de la vénalité, en instaurant des plages réservées à chaque
sexe, il est certain que la majorité des étuves sont des lieux où la sexualité extraconjugale
bat son plein639, en témoignent plusieurs textes, dont cette lettre de rémission de 1463, en
faveur de Guillaume de Lavetz soupçonné d’être impliqué dans le décès d’une prostituée :
Il sera dit que la court mete l’appelant et ce dont a esté appellé au neant et au surplus veues
ces confessions dudit prisonnier et les confrontations des tesmoins faictes en ladicte court
dit sera que pour reparation des rufianage vie deshonneste dont a usé icelui prisonnier ès
estuves dudict Thoulouse et ailleurs la court le condamne à fere tout nu le tours par les rues
acostumées de la ville de Tholoze et aussi par devant les maisons de bains et estuves et en
ce fait est banni et fustigué et sera banny et le bannist la court de toute la ville et viguerie
de Tholoze jusques à ung an et l’absoult ayant esgard à son vieulx aage et aussi pour
639
JEAN-LOUIS LABORIE, « Les rues des Bains à Montauban et à Saint-Antonin et les bains médiévaux »,
Bulletin de la Société Archéologique et Historique du Tarn-et-Garonne, 2010, p. 82.
640
AN, JJ 199, n°349, fol. 212v, juin 1463.
641
Voir annexe n°XXVIII.
642
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 107.
643
Jean-Pierre LEGUAY, L’eau dans la ville…, op. cit., p. 240.
275
contemplation de ses femme et enfans de plus grand peine par lui defunt. Et enjoin ausdict
capitoulz qu’ilz gardent et facent diligence que esdicts bains et estuves ne aillent en ladicte
vie dissolue et facent bonne justice de autres personages nommes en proces644.
À la fin du XVe siècle, il n’est pas rare de voir les autorités intervenir au sujet des
étuves. En effet, il arrive que le Parlement ordonne leur fermeture des étuves lors des
épidémies de peste, la promiscuité favorisant la propagation de la maladie645 ou pour les
activités mal famées qui se déroulaient en leur sein :
La court pour donner et faire donner ordre pollice et permission touchant les inconviemens
le mieulx que possible leur sera tant en faisant cloure les estuves e prohibant les dances et
autres dissolutions que arrerement a commis et commect 646
En ville, les étuves se situent généralement dans une rue appelée rue des bains ou
rue des étuves, elles sont situées près des points d’eau et proches de lieux fréquentés,
comme le marché, la cathédrale, une rue passante, ou encore aux portes de la ville647. À
Montauban, il existerait deux rues des bains, l’une dans le faubourg de Sapiac, à l’est,
l’autre intramuros, donne sur le pont traversant le Tarn. Alors qu’il est difficile de
déterminer s’il y a effectivement eu des étuves dans le faubourg de Sapiac au Moyen Âge,
il est certain qu’il en existait dans la rue des bains du centre-ville, aujourd’hui appelée rue
de l’Hôtel de Ville. En effet, les compoix du XVe et XVIe siècle indiquent que les maisons
de la rues sont situées « als Banhs »648. À Rodez, des étuves sont mentionnées dans les
archives en 1413 rue de la Penavayre, située près de la maison commune et du portail de
Penavayre, faisant la jonction entre le Bourg et la Cité649. Enfin, à Toulouse, les bains se
concentreraient, selon Jules Chalande, dans la rue du Pont-de-Tounis, appelée au
XIIIe siècle, rue des bains de la Dalbade650. Non loin de là, il existe deux étuves rue du
Comminges, révélées par le cadastre de 1478651, et mentionnées dans une lettre de
rémission de 1463652. Enfin, des étuves se situeraient dans le quartier du Bazacle, près de la
644
ADHG, 1 B 4, fol. 335v, 8 août 1477.
645
ADHG, 1 B 4, fol. 27, 11 février 1473, fol. 353-354, 15 novembre 1477, fol. 393, 25 février 1478, 1 B 7,
fol. 65v, 6 mai 1486, 1 B 8, fol. 214, 6 mai 1490. Voir annexe n°XXIX.
646
ADHG, 1 B 7, fol. 65v, 6 mai 1486.
647
Jean-Pierre LEGUAY, L’eau dans la ville…, op. cit., p. 241.
648
Jean-Louis LABORIE, « Les rues des Bains à Montauban…, op. cit., p. 72 et 77.
649
AD Aveyron, 2 E 212, DD 6, 1413.
650
Jules CHALANDE, Histoire des rues de Toulouse…, op. cit., t. I, p. 125.
651
AM Toulouse, CC 13, les propriétaires sont Roques Jehan (héritiers de) et Rebiere Jacques.
652
AN, JJ 199, n°310, fol. 182, mai 1463, « et autres qui trouverent audit hostel avec icelle Collecte s’en
allerent aux baynt d’empres le moulin du Chastel Narbonnois d’icellui lieu de Thoulouse »
276
Garonne, le capitaine du guet, après avoir été réprimandé par les capitouls pour protéger
des gens malfamés, avoue avoir vu des personnes s’ébattre dans l’une d’elles :
Et car ledit capitaine a dit et confessé en ladite court avoir esté une nuit ès estuves du
Basacle de ladite ville et y avoir trouvé Maturin Besson, ung nomme Godefroy de Billon,
et l’abbé du public couchez chacun avec une femme dissolue et car ilz fuerent ne les avoir
point prins ne mennez en prison la court a ordonné que lesdits capitaine Maturin Godefroy
et abbé seront mis en la Conciergerie653.
653
ADHG, 1 B 4, fol. 354, 15 novembre 1477.
277
278
PARTIE III :
DU BORDEL PUBLIC À LA PROSTITUTION
SECRÈTE : LE MONDE DE LA PROSTITUTION
MÉDIÉVALE
Si la prise en charge et la répression de la sexualité vénale médiévale relèvent d’une
politique cohérente de la part des autorités laïques et ecclésiastiques à son encontre, l’étude
sociale du commerce charnel montre, quant à elle, toute la complexité du monde
prostitutionnel. Ainsi, si l’attitude des autorités semble séparer la vénalité en deux
ensembles distincts, celui de la prostitution institutionnalisée et celui de la prostitution
secrète, les sources montrent un univers prostitutionnel aux multiples facettes et aux
frontières poreuses, bien loin de cette dichotomie.
281
282
Chapitre VI : Prostituées
654
Par exemple, Jacques ROSSIAUD bénéficie d’archives exceptionnelles pour la région rhodanienne et s’est
servi des différentes synthèses régionales pour livrer une étude sociale des prostituées en Occident, Jacques
ROSSIAUD, Amours vénales : la prostitution en Occident, XII e-XVIe siècle, Paris, Aubier, 2010. À Florence,
Richard TREXLER s’est appuyé sur les tableaux de l’Onesta pour se pencher sur l’origine des prostituées du
bordel, Richard TREXLER, « La prostitution florentine au XVe siècle », Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations, 1981, vol. 36, no 6, p. 983-1015.
283
1.1. Hors du cadre urbain : prostituées et soldats
À la fin du Moyen Âge, les armées ne sont pas uniquement composées de soldats ; de
nombreux individus, surtout des femmes, les accompagnent dans leurs déplacements,
qu’elles soient épouses, servantes ou prostituées. Dans Women, armies and warfare, John
Albert Lynn distingue trois types de femmes présentes dans les camps pour satisfaire les
hommes : les épouses légales, les femmes de mauvaise vie ou concubines -elles ont
généralement un partenaire mais ne sont pas mariées avec lui-, et enfin les prostituées655.
La présence de ces femmes au côté des troupes armées est fréquente jusqu’au XVIIe656.
Comme pour les villes, cette réalité y est considérée comme inévitable ; leur présence étant
destinée à canaliser les pulsions des hommes et à les empêcher de s’attaquer aux femmes
locales. Anne Curry a montré comment, en Normandie, durant la guerre de Cent Ans,
Henri V tente d’empêcher, par le biais de statuts, la présence de femmes dans ses armées,
interdisant aux soldats d’entretenir des concubines ou d’avoir des relations illicites sous
peine d’être emprisonnés et privés de leur solde657. Elle interprète ce contrôle comme la
volonté de réprimer toute sexualité qui pourrait affaiblir le corps militaire et nuire à ses
succès. En revanche, elle le nuance en soulignant que la présence de prostituées n’est pas, à
l’inverse de celle des concubines, interdite, et parfois même encouragée, les commandants
ne pouvant laisser les soldats privés d’activité sexuelle trop longtemps658.
Dans le Midi toulousain, si quelques sources présentent les gens d’armes comme des
clients des prostituées659, rares sont celles qui évoquent leur présence effective auprès des
troupes. Deux registres d’audience du Parlement de Toulouse fournissent cependant
quelques éléments : le premier évoque brièvement l’intérêt qu’ont les troupes armées pour
les femmes, et notamment les routiers qui, lors des périodes d’accalmie, vagabondent sur
les routes du royaume. En 1444, à Toulouse, Agnès Dubois, une femme de noble
condition, est accusée d’avoir vendu la femme d’un notaire aux routiers écossais, et
prémédité le meurtre de son mari. Elle utilise ses relations avec le milieu judiciaire parisien
pour se retourner contre le juge mage qui l’a accusée :
655
John Albert LYNN, Women, armies, and warfare in early modern Europe, New York, Cambridge
University press, 2008, p. 66-68.
656
Idem.
657
Anne CURRY, « Sex and the Soldier in Lancastrian Normandy, 1415-1450 », Reading Medieval Studies,
1988, vol. 14, p. 21.
658
Idem, p. 38.
659
Ce point est évoqué au chapitre VIII.3.3, p. 371.
284
[…] dit que l’an XLIII après le partement du Roi de ce pais certaines informacions furent
faictes contre ladite Agnes du Bois sur ce que on lui imposoit qu’elle avoit vendu une jeune
fille femme d’un notaire aux Escossois et avoit fait pact de faire murdrir le mary de la fille et
sur autres crimes et delictz dont se rapport aux informacions660.
[…] dit que l’appellant fut et est mariée avec ung appellé Guillaume et demeuroit ensemble,
gens d’armes vindrent chercher afin qu’elle s’en alast avec eulx elle s’en fut contente et s’en
ala de nuyt avec eulx le mary la [ill.] elle se massa en leur [ill.] à ung archer et puis quand le
mary elle tira jusques en la compaignie du Roy quant ils estoient en Guyenne et y demouroit
longtemps tellement qu’elle fut bien cogneue entre les gens d’armes662.
Si les prostituées sont présentes auprès des soldats dans leurs déplacements, elles
les accompagnent également dans leurs vagabondages sur les routes lorsque ces derniers
sont démobilisés. En effet, l’errance est la forme la plus courante, mais pourtant la moins
visible, de la prostitution médiévale663. Qu’elles soient liées aux troupes armées, de
passage dans les bourgs ruraux ou dans les centres urbains, les prostituées médiévales sont
en effet caractérisées par leur forte mobilité.
660
ADHG, 1 B 2297, p. 38, 14 juillet 1444.
661
ADHG, 1 B 2303, fol. 36, 13 février 1453.
662
ADHG, 1 B 2303, fol. 36v, 13 février 1453.
663
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, [Link]., p. 100.
285
nuits, dans les tavernes ou les institutions de charité, puis poursuivent leur chemin.
D’autres restent davantage et font office de prostituée du village pour quelques semaines
ou quelques mois664.
Ces prostituées itinérantes se retrouvent dans les sources du Midi toulousain. Ainsi,
dans les registres d’officialité et de visite étudiés par Florence Mirouse665, on observe
plusieurs d’entre elles résidant de manière plus ou moins temporaire dans des petits
villages. À Montesquieu-Volvestre, en 1499-1500, une femme, nommée « la Barbière »,
est évoquée à trois reprises pour avoir eu des relations sexuelles avec des
ecclésiastiques666. Une lettre de rémission de 1461 mentionne une autre prostituée à
proximité du même village. Cette dernière est maintenue, semble-t-il, de force, dans un pré
par des proxénètes afin d’offrir ses services :
Contenu [ill.] lan mil CCCC cinquante huit lui vint à cognoissance à autres dudit lieu de
Montesquy qu’il y avoit une femme publique en ung pré hors de ladicte ville de Monstesqui
habandonnée à ung chacun laquelle deux ruffiens tenoient ladicte femme delibererent
proposerent ainsi que font maintes publicquement par force comme l’en disoit667.
664
Idem, p. 100-103.
665
Florence MIROUSE, Le clergé paroissial du diocèse de Toulouse (1450-1516), École Nationale des
Chartes, Paris, 1976.
666
ADHG, 1 G 414, fol. 7v, 30 et 32v, 1499-1500.
667
AN, JJ 192, n°55, fol. 39v, janvier 1461. Voir annexe n°XXV.
668
ADHG, 1 G 450, fol. 2v, 1484.
669
ADHG, 1 B 10, fol. 170, 27 août 1496.
286
C’est le cas de Marguerite, emmenée de force du Lot au Dauphiné670, ou encore de
Jehannette qui, en compagnie du célèbre Guilhot del Cung, sillonne les routes du sud du
royaume, pour revenir ensuite à Toulouse et devenir abbesse du bordel public, la Grande
Abbaye :
[…] dit qu’il y en a une appellée Jehannette laquelle il [Guilhot del Cung] print et l’en
mena à Carcassonne, elle gaigna argent. Après la mena à Narbonne, à Beziers, à
Montpellier, en Avignon, et à Marseille. Et ot d’elle cinquante ou LX escus. Après l’a
retournée en ceste ville et lui a fait prendre la ferme de l’abbadie avec ung autre pour ce
qu’il n’osoit tenir ladicte ferme671.
Dans la plupart des sources, la prostituée se caractérise par son attitude très
passive ; elle fait office d’objet que les proxénètes utilisent, échangent et transportent. La
question du consentement n’est évoquée que lorsqu’elle sert à accuser les proxénètes
d’enlèvement. Dans les autres cas, leurs intentions sont peu connues, les sources se
contentant généralement de retracer leurs parcours. Cependant, des exceptions subsistent :
ainsi, en 1457, Marguerite, initialement présentée comme la femme de Georges de Lospital
est emmenée par plusieurs ruffians pour la prostituer à Limoux, puis à Mirepoix :
Il y a information par laquelle appert que ung appellé Jehan le Vert et autres ruffians
louerent la femme dudit Georges et l’emmenerent au pallie à Lymous et après ledit Le Vert
la mena à Mirepoix et quant furent là lui et autres ruffians se batirent et puis s’enfuyrent à
une lieue de là672.
Lorsque son mari cherche à la récupérer, Marguerite se défend : elle prétend ne pas
être sa femme et s’appeler Péronne, elle s’enfuit alors à Carcassonne en compagnie d’un
autre homme, Pierre Caresme, avec la complicité du baile de Mirepoix673. Marguerite-
Péronne se prostitue auprès d’ecclésiastiques puis est enlevée par deux hommes :
[…] dit que ledit George ala à Carcassonne sercher sa femme mais ledit Caresme l’avoit
gecté à l’autre du jour de l’ostel du procureur du roy de Carcassonne comme il dit et
670
ADHG, 1 B 2308, fol. 137v-138, 29 avril 1460. Voir annexe n°LIII.
671
ADHG, 1 B 2308, fol. 234, 29 juillet 1460.
672
ADHG, 1 B 2306, fol. 124v, 16 mai 1457. Voir annexe n°XXX.
673
ADHG, 1 B 2306, fol. 124v, 16 mai 1457, « Ledit George vint dedans le temps et apporta certification
soufisant du gouverneur du Roussilhon et requist le baile de lui bailler sa femme, le baile lui dist qu’il estoit
content de la lui bailler George lui vouloit mener mais le baile lui dist qu’il attendist pour la nuit et souperoit
et coucheroit ceans avec elle pour doubte que on la lui ostat, quant vint à souper, le baile s’assist à table et
George devant lui et la femme les servoit. Or estoit [ill.] au der [ill.] dudit George et entreprise facte entre le
baile et ledit filz de Caresme la femme descendi au bas par un degré trouva ledit filz avec le cheval dudit
baile et ledit Travailler auquel ledit Caresme avoit promis deux francs pour l’accompaigner la lui monta
derriere sur le cheval et eulx deux l’emmenerent à Carcassonne. »
287
l’emmenoit à quelque religieux mais en chemin trouva deux hommes avec cappes qui le
batirent et lui osterent sa femme674.
[…] à Lymous et y a esté grant temps et le jour de foyre tint estampes à tous venans. Il vint
des ruffians par delà et en orent debat entre eux finablement ledit le Vert assemble IIII ou
V ruffians et emena la femme à Mirepoix en l’ostel de Jehan Suellac dont la femme se
disoit parente ung autre ruffian675
Si le traitement de la prostitution est visible dans les archives, ses actrices sont, quant à
elles, rarement évoquées. Il est très difficile de dresser un portrait des prostituées
médiévales du Midi toulousain, d’une part, parce que les éléments recensés à leur sujet
sont si peu nombreux qu’il convient de se garder de toute généralisation et, d’autre part,
674
ADHG, 1 B 2306, fol. 125, 16 mai 1457.
675
ADHG, 1 B 2306, fol. 125v, 16 mai 1457.
676
ADHG, 1 B 2306, fol. 125v, 16 mai 1457, « Dit que ledit Le Vert vendoit et bailloit tousjours ladite
femme à qui vouloit, le baile vint de Carcassonne et ouyt le cas et n’en tint que grant compte aussi ne devoit
ont. Et dit que oncques il ne la congneue charnelement et s’en rapporte à elle que l’on dit estre de present au
bourdel à Beziers »
677
Ce sujet a notamment été évoqué au chapitre V.1.2, p. 256.
288
car il n’existe pas de prostituée type ; les pratiques et les parcours des femmes rencontrées
pouvant énormément varier.
Les sources judiciaires mentionnent les noms des prostituées impliquées dans un
quelconque délit, mais aussi présentes dans les listes recensant les habitantes du bordel
municipal. À Toulouse, on conserve quatre listes de prostituées publiques, l’une datant de
1425 et les trois autres du XVIe siècle678. Elles présentent les femmes selon trois critères :
un nom composé d’un prénom suivi d’une indication géographique, un surnom évoquant
généralement une particularité physique, ou un simple nom et prénom.
Plusieurs historiens, dont Leah Otis et Richard Trexler, ont utilisé ces indications
géographiques pour en tirer des conclusions sur l’origine des prostituées publiques.
Richard Trexler a bénéficié pour Florence d’un registre appelé le Livre de l’Honnêteté
recensant toutes les prostituées publiques ainsi que leurs souteneurs au XVe siècle, et
précisant systématiquement leur nom, leur origine, leur activité et leur lieu de résidence. Il
a ainsi pu établir qu’une grande partie des actrices de la prostitution florentine sont issues
de l’immigration, venues de l’intérieur ou de l’extérieur de la péninsule italienne679.
Pour le Midi toulousain, les informations sont bien moins exhaustives. Les noms des
prostituées des listes du XVIe siècle montrent que la majorité d'entre elles ne seraient pas
natives de Toulouse : la Johana de Revelh680 dans le Lauragais, la Lyonnesa, la Catharina
de Bourdeaulx681, sont autant de noms qui feraient référence à leur provenance. Ainsi,
plusieurs d’entre elles viendraient des alentours de Toulouse : Johana de Revel682,
678
AM Toulouse, AA 5 fol. 371, 3 février 1425, CC 2364, fol. 72, 13 décembre 1514, CC 2371, fol. 510, 2
avril 1521, BB 72, fol. 596-597, 6 avril 1528. Voir annexe n°XXXI. Leah OTIS-COUR, Prostitution in
medieval society : the history of an urban institution in Languedoc, Chicago, Londres, University of Chicago
press, 1985, p. 131-134.
679
Richard TREXLER, « La prostitution florentine…, [Link]., p. 985-986.
680
AM Toulouse, CC 2371, fol. 510, 2 avril 1521.
681
AM Toulouse, CC 2364, fol. 72, 13 décembre 1514.
682
AM Toulouse, CC 2371, fol. 510, 2 avril 1521, BB 72, fol. 596-597, 6 avril 1528.
289
Catharina d’Albi, Mondette de Montauban, Jeanne de Moissac683, et Johana de Castres684.
D’autres viendraient de villes plus éloignées du royaume telles la Bordelaise, la Gasconne,
la Lyonnaise, ou Maria de Paris685. Enfin, d’autres noms évoquent l’étranger avec plusieurs
références à la péninsule italienne, les listes mentionnant deux prostituées lombardes et une
piémontaise, ainsi qu’à la péninsule ibérique ou le nord de l’Afrique avec la Moralesa686
que l’on peut traduire par la Mauresque. Leah Otis termine son analyse en soulevant
qu’une seule prostituée se fait appeler la Toulousaine687, preuve que cette situation est
assez rare pour être signalée par un pseudonyme688.
Les informations fournies par ces listes sont à considérer avec précaution. En effet, si
les mentions géographiques peuvent indiquer l’endroit où se trouvait la prostituée avant
darriver à Toulouse, et donc renseigner aussi bien sur sa mobilité qu’indiquer une origine.
De même, les surnoms évoquant des origines lointaines tels ceux de La Petita Lombarda689
ou Angelline la Pymontoise690, sont peut-être destinés à suggérer un certain exotisme pour
attirer les clients du bordel public.
Les prostituées publiques toulousaines peuvent aussi porter un nom tout à fait
ordinaire comme Margarette Sarlade ou Ysabel Feurillet en 1528691. Cependant, la
majorité d’entre elles est affublée d’un surnom évoquant soit un lieu soitune caractéristique
physique comme l’Éclopée, la Borgne692, la Touffue, la Souillée, la Blanche ou encore la
Grande Marie693. D’autres surnoms évoquent leur situation comme la Pute Nouvelle ou la
Repentie694. De tels pseudonymes ne sont pas uniquement portés par les prostituées
publiques, il est fréquent de trouver des mentions de prostituées secrètes portant des noms
similaires. C’est par exemple le cas pour la Cocheta, arrêtée en compagnie de deux
683
AM Toulouse, BB 72, fol. 596-597, 6 avril 1528.
684
AM Toulouse, CC 2364, fol. 72, 13 décembre 1514.
685
AM Toulouse, CC 2364, fol. 72, 13 décembre 1514.
686
AM Toulouse, CC 2371, fol. 510, 2 avril 1521.
687
« La Tholosane », AM Toulouse, BB 72, fol. 596-597, 6 avril 1528.
688
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval…, op. cit., p. 64.
689
AM Toulouse, CC 2364, fol. 72, 13 décembre 1514.
690
AM Toulouse, BB 72, fol. 596-597, 6 avril 1528.
691
AM Toulouse, BB 72, fol. 596-597, 6 avril 1528.
692
« La Bornieta », « La Esclopiera », AM Toulouse, CC 2371, fol. 510, 2 avril 1521.
693
« La Blanca », « La Soillarda », « La Tuffayna », « La Granda Maria », AM Toulouse, CC 2364, fol. 72,
13 décembre 1514.
694
« La Puta Nonela », « La Repentye », AM Toulouse, CC 2371, fol. 510, 2 avril 1521, BB 72, fol. 596-597,
6 avril 1528.
290
peigneurs fuxéens695, de la Barbiera, qui côtoie plusieurs ecclésiastiques à Montesquieu-
Lauragais696, ou encore de l’Angelonne et la Régine, accusées toutes deux de mener une
vie dissolue à Toulouse697. Si ces surnoms offrent peu de renseignements sur l’identité des
prostituées, ils permettent toutefois de les désigner au commun des mortels comme des
femmes de mauvaise vie et de les renvoyer à leur activité vénale.
À la fin du Moyen Âge, une partie des femmes de mauvaise vie, les prostituées
publiques, bénéficient d’une évolution de leur statut juridique. La réglementation de la
prostitution connaît son apogée entre le XVe et le milieu du XVIe siècle. Celle-ci entraîne
une catégorisation des prostituées, parmi lesquelles on distingue les prostituées publiques
qui travaillent au sein du bordel municipal des prostituées clandestines qui échappent au
contrôle des autorités. En effet, ces meretrices publica (prostituées publiques) peuvent
désormais prendre part aux procédures pénales. Elles sont intégrées en tant que témoins et
reconnues en tant que victimes de viol par la justice. Cette situation est davantage visible
dans les zones où la réglementation de la prostitution est forte, comme dans le Midi
toulousain.
Les prostituées publiques peuvent témoigner lors d’un procès ou porter plainte sans que
leur parole soit remise en cause par les juges du fait de leur statut de femme de mauvaise
vie. Le 12 juin 1402, à Foix, une fille publique, Johanna porte plainte contre un clerc
695
AM Pamiers, FF 20, fol. 75, 1504, « Contre Ramon Lamas et Arnaut de Unohau, peigneurs de Foix pour
avoir été trouvés avec une femme publique appelée Cocheta » « Contra Ramon Lamas et Arnaut de Unohau
penchenies de Foix per so que son trobatz ab una dona publica appelada Cocheta. »
696
ADHG, 1 G 414, fol. 7v, 1499-1500, « Nous appelons trois prévenus de Montesquieu qui ont connu
charnellement la Barbiera, et fut condamné le prêtre Guilhem Gibauldi. » « Vocatur per se aliter tres
pretendum de Montesquio qui cogniter carnaliter la Barbiera dega fuit condempnatus presbiter dominus
Guillelmus Gilbaudi »
697
AM Toulouse, AA 5, acte n°235, 1524, « Et entre autres personaiges estans de la condition contenue en
ladicte requeste sont deux femmes dissolues l’une appellée la Regine et l’autre L’Angelonne. »
698
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval…op. cit., p. 64-65.
291
nommé Étienne Petri. Ce dernier est entré dans le lupanar placé sous la sauvegarde du
comte, il a enfoncé la porte de la chambre de Johanna et l’a rouée à coups de bâton. Du fait
de son statut de clerc, Étienne Petri échappe à toute sentence grâce à une lettre de
monition699. Même si la prostituée n’obtient pas gain de cause dans cette affaire, sa parole
est prise en compte, contrairement aux situations exposées précédemment.
La capacité d’action pénale des prostituées publiques peut prendre des proportions
importantes. En effet, les prostituées du bordel public de Toulouse, la Grande Abbaye,
intentent un procès contre les capitouls de la ville en 1463. Dans le cadre de ce « procès
des fillettes », elles se plaignent des mauvais traitements infligés par leur tenancier,
qu’elles qualifient de « ruffian » c’est-à-dire de proxénète700. Elles perdent le procès.
Cependant, il est intéressant de noter qu’une telle action puisse être menée contre les
autorités urbaines par des femmes diffamées. L’action judiciaire change alors partiellement
de nature, car elle inclut un tiers, les autorités municipales, dans le traitement d’un litige
entre personnes privées.
Leah Otis voit à la fin du Moyen Âge une première reconnaissance de la nature
délictuelle du viol d’une prostituée702. Pour cela, il a fallu que la prostituée se voie conférer
des droits propres. À partir du XIIIe siècle, la question du viol de la prostituée commence à
apparaître dans les statuts municipaux. Cinquante ans plus tard, de nombreuses villes
méridionales préconisent des amendes allant de 2 à 6 deniers ou à l’arbitraire du seigneur
pour toute personne qui commettrait ce délit : aucune ne laisse le viol d’une prostituée
699
AM Foix, FF 9, Gabriel de Llobet (éd.), Le registre des informations…, [Link]., p. 121-124.
700
AM Toulouse, FF 117, 1463, Procès des fillettes. Voir annexe n°XXXIV.
701
Leah OTIS-COUR, « Terreur et exemple, compassion et miséricorde: la répression pénale à Pamiers à la fin
du Moyen-Âge », Justice et justiciables : mélanges Henri Vidal, 1995.
702
Leah Otis-Cour, « La nature délictuelle du viol de la prostituée au Moyen Age : querelle ou consensus ? »,
Querelles doctrinales, Cahiers des écoles doctorales de la Faculté de Droit de Montpellier, Montpellier, t. 1,
2000, p. 275-292.
292
publique impuni. La réglementation d’une partie de la prostitution par les autorités laïques
et la reconnaissance de la prostituée comme un individu doté de droits sont à notre sens
directement liés. Appartenant désormais à la ville, les prostituées publiques sont protégées
par les autorités urbaines.
Les femmes vénales sont régulièrement décrites comme des femmes seules qui, si elles
ont un compagnon, se mettent en concubinage avec un amant ou leur ruffian. Cette image,
reprise parfois pas les historiens, n’est pas la réalité, mais plutôt la représentation de la
femme de mauvaise vie que se font les autorités médiévales703.
En effet, plusieurs femmes apparaissent dans les sources comme mariées. Si cette
situation peut se comprendre pour les prostituées secrètes, elle est plus surprenante pour les
prostituées du bordel public, supposées répondre à la représentation de la femme vénale
que se font les autorités. Ainsi, à Pamiers, plusieurs prostituées mariées sont évoquées : en
1506, Johanetta est mariée et est décrite comme une femme publique :
Contre Johaneta, fille de Johan Bardo condamnée pour être une pute publique, elle est mariée,
et est amie de Bernard d’Avesac et est fortement diffamée et a deux maris, étant mariée elle a
eu deux bâtards. À capturer704.
Une certaine Guilhama Bonna, surnommée la Buchala, est accusée en 1517, dans le
registre de justice des consuls de Pamiers, d’adultère envers son mari. Elle se serait
installée dans le bordel public de Pamiers, le Castel Joyos705. Une autre est qualifiée en
1507 de prostituée cantonnière, c’est-à-dire d’être une femme qui exerce dans la rue ou
dans des tavernes et des hôtels, elle est désignée comme la femme de Johan Guibailh706. À
703
À ce sujet, Beate SCHUSTER, « L’imaginaire de la prostitution et la société urbaine en Allemagne (XIII e-
XVIe siècles) », Médiévales, automne 1994, vol. 27, p. 75-93.
704
AM Pamiers, FF 20, fol. 80, 1506, « Contra Johaneta filheta de Johan Bardo per so que es puta publica
et es maridada et es amiga de Bernard de Avesac et es fort diffamada et ha dus maritz et estan maridada ha
agut dus bastartz. Capiatur. »
705
AM Pamiers, FF 20, fol. 112, 1517, « Contre Guilhana Bonna alias La Buchala car ladite La Buchala a
commis un adultère et a laissé son mari et est partie se retirer dans la maison commune de Pamiers dite
Castel Joyos », « Contra Guilhama Bonna alias Labuchala per so que ladita Buchala acometut adulteri et a
leysat son marit et sen es venguda retirar en la meyson comuna de Pamies dicta Castel Joyos »
706
AM Pamiers, FF 20, fol. 82v, 1507, « Contre Roze la femme de Johan Guibalh pour être une prostituée
cantonnière et amie de frère Johan Joscando alias Potra. La femme est en fuite » « Contra Roze la molher de
Johan Guibalh per so que es puta cantoniera et amiga de fray Johan Josancando alias Potra et est
fugitiva. »
293
Lacaune, dans le Haut-Languedoc, deux des trois femmes expulsées pour mauvaise vie
sont présentées en 1336 comme des femmes mariées :
[…] à Peyrona, femme de Peyre del Prat dit précédemment, et à Johanna, et à Catherina
Portala, femme d’Aymeric Rosa, dit précédemment, que d’ici huit jours à partir d’aujourd’hui,
aient quitté la ville de Lacaune dans laquelle elles habitaient, sinon qu’elles aillent dans la rue
des femmes publiques dite de France707.
Jacques Rossiaud a estimé la part des prostituées mariées dans certaines villes à
20%708. Dans le cadre de notre étude, l’établissement de statistiques se révèle impossible,
faute de documents. Cette situation est néanmoins pointée du doigt par les autorités du
Midi toulousain qui somment les prostituées de retourner à leur vie conjugale709.
S’il est possible, en recoupant les sources, d’obtenir quelques informations sur
l’identité et le statut des prostituées, ce sont les registres d’audiences du Parlement qui les
mettent le plus précisément en scène. En effet, lorsqu’une femme est accusée de
prostitution, les audiences retracent tout son parcours jusqu’à son inculpation, offrant ainsi
de véritables portraits de femmes de mauvaise vie.
Selon son avocat, Catherine du Mas Dieu vit dans la région rouergate, sans doute non
loin de Rodez, dans un petit mas nommé le Mas Dieu, près de la rivière du Viaur. Elle est
accusée de prostitution, car elle a décidé de quitter le domicile conjugal, se plaignant des
violences infligées par son mari. En effet, ce dernier aurait tenté à plusieurs reprises de la
vendre, et, face à ses réticences, lui aurait infligé plusieurs sévices :
[…] dit qu’elle a ung mas en Rouerge appellé le Mas Dieu ouquel elle demeuroit avec son
mary paisiblement et sans luy faire faulte lequel mary l’a souventes fois requise de vendre ledit
mais pour ce qu’elle n’en vouloit riens faire il la baty très fort et de ce non content lui et ses
complices la prindrent de nuyt et par voie de fait l’amenoient sur la rive de la riviere de Viaur
707
« a Peyrona, molher de Peyre del Prat say en reyre, et a Johana et a Catharina Portala, molher de
Aymeric Roca say en reyre que, d’aussi ad VIII dias propda sequens, hieso la vila presen de la Cauna et en
aquela habitar non presumisco d’ayssi aban, sinon solamen e tan soleman entre las publicas avols femnas et
en la carrieyra apelada de Fransa. », Le Livre vert de Lacaune (Tarn), Impr. de J. Castanet, Bergerac, 1911.
708
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 114-115.
709
Cette question est évoquée dans le chapitre IX.2.2, p. 382.
294
et la gecterent en ung gourg et la cuiderent noyer mais par la grasse de Dieu elle yssi de l’eau et
pour serys senciam Viaur et estre en lieu seur s’en ala demourer à Rodes710
Selon la partie adverse, il n’en est rien. Catherine serait en fait partie de son plein
gré pour suivre des gens d’armes et aurait rejoint l’armée du roi en Guyenne et en
Armagnac. Lors de sa défense, l’avocat de Catherine ne précise pas qu’elle y sert en tant
que prostituée, laissant planer un doute favorable sur sa fonction au sein du groupe armé711.
Catherine s’installe ensuite à Rodez et y officierait en tant que blanchisseuse, puis comme
vendeuse de cuir. Alors qu’on la somme de retourner auprès de son mari, cette dernière
refuse, de peur que ce dernier cherche encore à la prostituer. Le procureur du roi l’accuse,
quant à lui, de prostitution et de maquerellage :
[…] et pour ce que son paez et plus de [ill.] s’en ala servir gens d’eglise et autres à Rodes et dit
que plusieurs gens furent bien joyeulx de visiter ses reliques et dit que aucuns de ceans ont
visité son procès et puis quant elle n’a parti par elle sans auctorité de justice fust mise [ill.] non
pas de vendre poisson mais de vendre cuyr vis et [ill.] si bien de la [ill.] qu’elle trouva de
jeunes filles à Rodes qu’elle fist venir à sa maison et leur donna territoire et jugea les parties
[ill.] en sa maison orelle [ill.] ne juridiction et combien qu’elle le feist faire le plus
secretement712
710
ADHG, 1 B 2303, fol. 36, 13 février 1453. Voir annexe n°XXXII.
711
Idem, « Setgier pour l’appellant dit que est femme de bien et donneur belle et gaie mais elle est femme a
bien servir le Roy et a esté en l’armée du roy en guerre et a fait plusieurs services aux gens du Roy. »
712
ADHG, 1 B 2303, fol. 36v, 13 février 1453.
713
Idem.
295
sources. En effet, face à la décision de l’expulser de Rodez et de la renvoyer auprès de son
mari, elle se défend en se saisissant de la justice pour clamer son innocence et retourner à
Rodez. Elle se réfugie à Villefranche-de-Rouergue et conteste à la décision du sénéchal.
Lorsque son premier recours est rejeté, elle fait une nouvelle fois appel, auprès du
procureur du roi qui juge sa demande irrecevable. Mais Catherine n’en reste pas là et
convainc un procureur de Villefranche de défendre sa cause :
[…] dit que pour ce qu’ele ne vouloit retourner à son mary elle seroit fustiguée elle voult à
l’execution de la sentence et bailla requeste à la court du seneschal qu’il revocast ladite
sentence autrement elle appelloit au procureur du roy à Villefranche vist ladicte requesqte et
voult deliberer dessus et tient y à respondre mais avant la huitaine l’appellant ou son procureur
demande à postuler au seneschal ou à son lieutenant qui dist qu’il avoit donné delay au
procureur du roy et pour ce que l’appellant requeroit soit apostier le seneschal ou son
lieutenant. Dit que l’appellacion n’estoit recevable et donna à porter refutation et depuis
l’appellant a relevé adiffunctiva714
Alors que les prostituées sont présentées dans les sources comme des femmes
passives, l’exemple de Catherine évoque une situation toute différente, celle d’une femme
cherchant à s’affranchir de son mari et à vivre de manière indépendante. Aucun proxénète
n’est d’ailleurs mentionné dans cette affaire. L’intérêt du parcours de Catherine réside dans
le fait qu’il montre comment une seule femme peut passer par différentes sortes de
prostitutions au cours de son activité.
[…] dit qu’elle est notable femme combien qu’elle soit pouvre et est bonne catholique et
aumosniere et paisible et ne meffait à personne et est caste et honneste et pour ce qu’elle n’a
714
ADHG, 1 B 2303, fol. 36v, 13 février 1453.
296
voulu faire ce que on vouloit on la vexe soubz umbre de justice. Dit que pour estre
honnestement elle s’est logée près des canongesses de Saint-Sernin et s’est conseillée long
temps à ung docteur appellé de Seires qui l’a si bien conseillée que durant son temps son fait
s’est bien porté et ne luy a len riens demandé715
[…] l’ont accusée faulsement qu’elle tenoit vie deshonneste et ont serché quelque notaire
de la viguerie qui n’a point de femme auquel ont promis paie deux escuz pour faire
informacion contre elle, et eux mesmes ont esté tesmoigns. Lesquelles informacions se
faisoient ne nuyt et ont serché quelque bon rapporteur appellé maistre Andrieu qui peut
estre ne scet point la obtenti que de custodia rerum quod mulier non debet incarcerari et a
decreté les informacions et a esté baillé capiatur par vertu duquel elle a esté prise en sa
maison et là l’on meneé en prison vitupensement et l’ont passées par les bonnes rues de
ceste ville716.
[…] et se goubverner telement qu’il n’y a voisin ne voisine qui puisse durer à elle ne
demourer en la rue et encores ne lui souffisit de faire plaisir de son corps mais fait les
provisions et baillé territoire aux autres comme si elle avoit juridiction. Dit que ce sont
choses de très mauvaiz exemple et pour ce les voisins et aussi lesdits religieux de Saint-
Sernin s’en sont plains au viguier de Toulouse qui fist faire informacions et fist prandre
l’appellante et mectre en prison717.
715
ADHG, 1 B 2301, fol. 21, 17 février 1450. Voir annexe n°XXXIII.
716
Idem.
717
ADHG, 1 B 2301, fol. 21v, 17 février 1450.
297
Ainsi, un étudiant aurait manqué de se faire tuer par des gens d’armes, amis ou
clients de Guillemette : « Dit que deux ans ou en environ elle se acoincta des gens d’armes
lesquelx a cause delle par gelosye batirent tant ung escolhier quilz le cuiderent tuer718 ».
Cette dernière aurait également eu recours à des ruffians pour battre le clerc de la femme
du juge de Verdun-sur-Garonne :
[…] dit qu’elle a dit plusieurs mauvaises paroles de ses voisins et n’est personne qui puisse
durer à elle car elle sait menacer et batre et pour ce monstrer, dit que une foiz la Jugesse de
Verdun aloit à ung sien jardin et avoit son clerc avec elle ladicte appellante qui avoit
conceu hayne contre ledit clerc peut estre pour ce qu’il ne l’avoit paiée l’envoya batre par
ung ruffian nommé le Biteau qui luy fist trente plaies quasi mortelle audit jardin en
presence de sa maistresse laquelle il blessa aussi.719
718
Idem.
719
ADHG, 1 B 2301, fol. 21, 17 février 1450.
720
Bernard RIBÉMONT fait cependant une petite synthèse des pratiques hétérosexuelles évoquées dans la
littérature : Bernard RIBÉMONT, Sexe et amour au Moyen Âge, Paris, Klincksieck, 2007, p. 118-122.
298
S’il est possible de connaître les positions admises par l’Église721, il est en revanche
impossible d’avoir un aperçu des pratiques bordelières dans le Midi toulousain faute de
documentation. Jacques Rossiaud a été plus chanceux grâce aux sources dijonnaises. Si
l’on part du présupposé que les pratiques sexuelles sont sensiblement les mêmes dans tout
l’Occident, nous pouvons nous appuyer sur ses conclusions pour imaginer comment se
déroule une passe à la fin du Moyen Âge :
Dans dix cas, les partenaires pratiquent des positions conformes à la supériorité masculine : les
femmes sont « sous un clerc », « sous un prêtre », etc. Restent deux cas déviants ; dans l’un les
amoureux sont debout (et les voisins font mine de s’en scandaliser) ; dans l’autre, la fille est
couchée sur l’homme, mais sans doute en raison de son très jeune âge (elle n’a que 12 ans).
[…] La sodomie hétérosexuelle paraît étrangère aux clients722.
[…] elles et chascune d’elles offrent à ladite court qu’elles sont contentes de payer cinq
solz tournois pour chascune d’elles par semaine, lesquelx soient employés à la reparacion
dudit hostel de chambres de lictz et aultres choses necessaires par les mains du maistre des
heures724.
Afin de se prémunir de toute grossesse intempestive, elles doivent sans nul doute
utiliser des potions ou des pratiques sexuelles contraceptives. Le cas échéant, il existe
également des remèdes abortifs. Leur composition est connue grâce aux traités médicaux,
leur utilisation réelle est en revanche moins visible725. Si les prostituées sont souvent
présentées par l’Église comme des femmes rendues stériles par leur activité, la réalité est
721
James Arthur BRUNDAGE, Law, sex, and Christian society in Medieval Europe, Chicago, University of
Chicago press, 1987, p. 503-508.
722
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 199-200.
723
Idem, p. 202-203.
724
AM Toulouse, FF 117, fol. 7v, 1463.
725
Claude THOMASSET, Danielle JACQUART, Sexualité et savoir médical au Moyen Âge, Paris, Presses
universitaires de France, 1985, p. 126-131. Bernard RIBÉMONT, Sexe et amour…, op. cit., p. 185-192.
299
toute autre726. En effet, bien que ces occurrences soient rares, quelques mentions évoquent
des prostituées enceintes. En 1511, un compte toulousain indique qu’une fille enceinte
vient s’installer dans le bordel public : « De même, sont venues deux autres prostituées :
l’une appelée la Picarda et l’autre la Porreta qui est enceinte. »727. À Pamiers, il est même
possible de connaître le devenir d’un enfant né d’une prostituée. En 1539, un nourrisson né
d’un lépreux et d’une prostituée est confié par sa mère à une femme pour qu’elle s’en
occupe. La nourrice est incarcérée avec le bébé dans la prison du Castela728.
Les prostituées médiévales ont des profils variés, mais il est parfois possible de leur
trouver des points communs, comme la vie itinérante ou la pauvreté. Si la réalité prouve
qu’il n’existe pas une « prostituée médiévale », les femmes vénales sont en revanche
décrites par les autorités comme par les œuvres littéraires et picturales comme une
catégorie à part entière : celle des femmes de mauvaise vie.
Les références à la prostitution dans la littérature et l’art du Midi toulousain sont rares.
En effet, la recherche que nous avons menée n’a permis de révéler que deux
représentations iconographiques des femmes de mauvaise vie, dont l’une les figure en
costume de repenties. Le corpus littéraire en langue d’oc n’est guère plus riche : ces textes
et images n’en demeurent pas moins des témoignages essentiels pour appréhender les
représentations mentales et matérielles de la prostituée.
726
Claude THOMASSET, Danielle JACQUART, Sexualité et savoir…, op. cit., p. 260.
727
AM Toulouse, CC 2345, fol. 65, 1511, « Item plus y son vengudas dos autres garcas la una appelhada la
Picarda et lauctra la Porreta ques grossa denfant. »
728
François BABY, Histoire de Pamiers, Pamiers, Syndicat d’initiatives, 1981, p. 183.
300
Rose729 de Guillaume de Lorris et Jean de Meung au XIIIe siècle, aux récits de François
Villon évoquant la prostitution730 ou aux Cent nouvelles731 du duc de Bourgogne au
XVe siècle.
Ainsi, la prostituée est affublée de plusieurs tares : trois poètes les détaillent :
Marcabru733, un troubadour et écrivain gascon du XIIe siècle dans un sirventès, poème à
caractère satirique ou moral, intitulé La pute734, et plus succinctement dans d’autres
poèmes735, Bérenguier de Poivert, un troubadour occitan du XIIIe siècle, provenant de la
région audoise, dans une cobla736. Enfin, Cerveri de Girone est un troubadour catalan de la
fin du XIIIe siècle, son œuvre prolifique comprend plusieurs types de poèmes, pièces et
chansons. Son texte intitulé La mauvaise femme entre dans la catégorie des vers moraux737.
Les accusations portées contre les femmes de mauvaise vie rejoignent celles faites
aux femmes en général ; leurs défauts sont cependant bien plus exagerés, faisant d’elles la
caricature la femme pécheresse. La principale critique adressée aux prostituées est leur
729
Guillaume DE LORRIS, Jean DE MEUN, Le Roman de la Rose, éd. Félix LECOY, Paris, Champion, 1965-
1970 .
730
Yasmina FOEHR-JANSSENS, « « Tout uniment aimer ». Amour et prostitution dans la diction poétique de
François Villon », Quant l’ung amy pour l’autre veille. Mélanges de moyen français offerts à Claude Thiry,
Turnhout, Brepols, p. 227-236.
731
Les Cent Nouvelles Nouvelles. Franklin P. SWEETSER (éd). Genève: Librairie Droz, 1964.
732
Marie-Thérèse LORCIN, « La prostituée des fabliaux est-elle intégrée ou exclue? », Exclus et systèmes
d’exclusion dans la littérature et la civilisation médiévale, Aix-en-Provence, Sénéfiance, 1978, p. 105-118.
733
François ZUFFEREY, « Marcabru ou le mâle caprin », Cahiers de civilisation médiévale, Xe-XIIe siècles,
Centre d'études supérieures de civilisation médiévale, n°50, octobre-décembre 2007, p. 379-386.
734
MARCABRU, La puta, René NELLI (éd.), Écrivains anticonformistes du Moyen Âge occitan, Paris, Phébus,
1977, p. 48-55.
735
MARCABRU, Lautrer jost’ una sebissa, Hueymais dey esser alegrans, Soudadier, per cui es joven, Simon
GAUNT, Ruth HARVEY, Linda M. PATERSON (éds), Marcabru : a critical edition, Cambridge Rochester, D.S.
Brewer, 2000, p. 375-383, 425-431, 542-547.
736
Les coblas sont des strophes de poésies lyriques occitanes, l’une d’elle concernant les femmes de
mauvaise vie. Berenguier DE POIVERT, Cobla, René NELLI (éd.), Écrivains anticonformistes…, op. cit., p.
252-253.
737
Cerveri DE GIRONE, La Mauvaise Femme, René NELLI (éd.), Écrivains anticonformistes…, op. cit., p. 310-
313.
301
usage systématique de la ruse ou de la tromperie. Elles sont ainsi dépeintes en menteuses
qui usent de tous les moyens pour parvenir à leurs fins :
Les prostituées sont généralement présentées par les poètes dans des situations où
elles trompent les hommes qu’elles cherchent à séduire, surtout pour leur voler leur
argent ; une idée omniprésente dans le poème La pute de Marcabru :
Une autre caractéristique commune à ces œuvres est l’âge avancé des prostituées :
en effet, la figure de la femme décatie est fréquemment utilisée par les troubadours et
rejoint l’image littéraire de la vieille maquerelle présente dans le Roman de la Rose. Elle
achève de conférer une vision négative à ces femmes qui se consacrent à la vénalité. Les
prostituées usent de leur ruse, de leurs atours et de cosmétiques pour faire croire à leur
jeunesse, et le client s’aperçoit généralement du subterfuge une fois qu’il a donné son
argent740 :
Ah ! vielles trompeuses,
ribaudes, pourquoi me suivez-vous ainsi ?
J’en demeure tout honteux
738
Idem, p. 310-313. Voir annexe n°XXXV.
739
MARCABRU, La puta, René NELLI (éd.), Écrivains anticonformistes…, op. cit., p. 48-55, Voir annexe
n°XXXVI.
740
Le moine de Montaudon, plus connu sous le nom de Pierre de Vic, emploie également le terme de
« vieilles catins », Voir annexe n°XXXVII., LE MOINE DE MONTAUDON, Les ennuis, René NELLI (éd.),
Écrivains anticonformistes…, op. cit., p. 210-217.
302
n’espérez pas toucher de moi
quelque récompense
pour vos conins ridés !
et si vous ne vous en allez,
m’en voilà bien contrarié !
Non ! Pour des charmes chenus
qui contrastent trop avec Jeunesse
je ne donnerai pas mon argent.741
C’est Marcabru qui fait le portrait le plus virulent des femmes vénales, troubadour
généralement très critique et considéré comme un grand misogyne, il les dépeint volontiers
volages, et va même jusqu’à les trouver malodorantes, à cause de leur activité infâme :
741
Berenguier DE POIVERT, Cobla, René NELLI (éd.), Écrivains anticonformistes…, op. cit., p. 252-253. Voir
annexe n°XXXVIII.
742
MARCABRU, La puta, René NELLI (éd.), Écrivains anticonformistes…, op. cit., p. 48-55.
743
Cette question a été évoquée au chapitre I.1.4, p. 119.
303
3.2. Des femmes de mauvaise vie peintes sur les plafonds du presbytère de Lagrasse
En effet, plusieurs d’entre elles sont représentées vêtues d’une robe rouge, portant
parfois leurs longs cheveux roux détachés, attribut des femmes aux mœurs dissolues. Si
l’on se réfère aux coiffures et aux habits, nous pouvons en distinguer quatre différentes :
celle aux cheveux longs et détachés serait représentée lors d’une scène du rasage
(Figure 2), en compagnie d’un fou (Figure 10), face à un homme munie d’un miroir et d’un
peigne (Figure 9), et, peut-être, elle serait l’une des femmes qui entourent le moine les
mains jointes en prière (Figure 12). Les deux femmes qui semblent se prostituer sont des
personnages distincts (Figures 4 et 7) et, une autre femme apparaît à six reprises ; en
conversation, elle est davantage coiffée et porte un voile (Figure 11)747. Toutes ces femmes
figurées sur les closoirs semblent avoir un comportement peu vertueux : en effet, elles sont
montrées parfois nues, en train de se prostituer, ou de converser avec des hommes, des
comportements attribués souvent aux femmes de mauvaise vie dans les sources
744
L’étude des plafonds peints de Lagrasse fait en effet partie d’un PCR dirigé par Nelly POUSTHOMIS,
Lagrasse (Aude), L’abbaye, le bourg et le terroir, Étude archéologique et historique, Programme collectif de
recherche, 2013-2015, Rapport intermédiaire 2014, Service Régional de l’Archéologie de Languedoc-
Roussillon, 2014, d’un Projet Scientifique et Culturel sur les plafonds peints audois et sont étudiés par l’
l’Association internationale de Recherche sur les Charpentes et Plafonds Peints Médiévaux (RCPPM) qui a
consacré en 2008 un colloque aux plafonds peints du Languedoc : Monique BOURIN Philippe BERNARDI,
Plafonds peints médiévaux en Languedoc : actes du colloque de Capestang, Narbonne, Lagrasse, 21-23
février 2008, Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, 2009.
745
« La première information concernant la maison presbytérale apparaît seulement en 1650 lors d’un conflit
qui oppose Jean Neret, curé de Lagrasse avec les consuls de la ville. En effet, ces derniers reprochent au curé
de ne pas résider dans la maison presbytérale et que faute d’en prendre soin, elle « est tombée en tres grande
ruyne et deterioration » (3E6462, acte 40) » Nelly POUSTHOMIS, Lagrasse (Aude), p. 158.
746
Nous souhaitons remercier ici Pierre-Olivier Dittmar, maitre de conférences au GAHOM, pour son aide
précieuse dans l’analyse des plafonds peints de Lagrasse.
747
Les closoirs sont disponibles dans l’annexe XXXIX.
304
judiciaires748. La représentation d’une femme munie d’un peigne et d’un miroir, attributs
associés généralement à la sirène ou à l’allégorie de la luxure, renforce cette impression749.
Ces femmes de mauvaise vie sont occupées à diverses activités ; certaines, montrant
explicitement des pratiques prostitutionnelles, mettent uniquement en scène des clercs. En
effet, l’un des closoirs (Figure 4) représente un homme, vêtu comme un moine, donnant
une pièce à une femme en robe rouge, indiquant sans doute la proposition d’un rapport
vénal. Sur un autre panneau (Figure 7), une scène d’étuve montre un homme tonsuré se
baignant nu avec une femme, il s’agit d’un clerc, tandis qu’un autre clerc un peu voyeur,
s’occupe de remplir le cuveau des baigneurs.
D’autres représentations ont été interprétées comme des scènes de bordel 750. Celle du
rasage pubien (Figure 2), particulièrement intéressante en raison de sa singularité, est sans
doute une scène de la vie au bordel public, à cause des cheveux détachés de la femme et de
l’homme qui la vise avec une arbalète au trait en forme de phallus (Figure 1). Cette scène
de rasage reste énigmatique ; il en existe en effet très peu pour l’époque, ce qui empêche
toute comparaison. Il est également impossible d’interpréter les instruments utilisés : si
l’usage du couteau s’explique facilement, ce n’est pas le cas de la spatule. De même,
l’identité de la femme tenant une bougie éteinte pourrait être celle d’une femme du bordel,
son abbesse, ou bien une domestique. Elle se démarque de la femme aux cheveux longs par
sa coiffure, car elle porte une voile et une robe différente de celles des femmes de
mauvaise vie représentées par ailleurs.
Le closoir figurant une femme – l’abbesse du public ?- aidant une autre à s’habiller
(Figure 5) est également considéré comme une scène de bordel, en raison des autres
panneaux historiés qui se situent dans la même pièce. Pourtant, la femme enfilant une
culotte, même si elle porte une robe rouge, diffère des autres femmes vénales représentées
à Lagrasse, notamment par sa coiffure.
748
Notamment dans le cartulaire de Mirepoix, évoqué dans le chapitre III.3.3, p. 200. Félix PASQUIER (éd.),
Cartulaire de Mirepoix, Toulouse, E. Privat, 1921.
749
Jacqueline LECLERQ-MARX, La sirène dans la pensée et dans l'art de l'Antiquité et du Moyen Âge: du
mythe païen au symbole chrétien, Bruxelles, Académie royale de Belgique, 2002, p. 146-147.
750
Marie-Laure FRONTON-WESSEL, « Homogénéité et nuances thématiques autour de Narbonne à travers les
plafonds peints de Lagrasse et Capestang », Monique BOURIN, Philippe BERNARDI, Plafonds peints
médiévaux en Languedoc : actes du colloque de Capestang, Narbonne, Lagrasse, 21-23 février 2008,
Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, 2009, p. 110-111.
305
plafonds peints de Lagrasse en montrent plusieurs figurant des femmes vêtues d’une robe
rouge (figures 3, 6, 9 et 11)751. Toutes sont occupées à discuter avec des hommes ; elles ont
les cheveux attachés ou portent un voile, ce qui les différencie des précédentes, à
l’exception de la femme au miroir. De telles attitudes rappellent la condamnation faite par
les tribunaux laïques des femmes trouvées en train de discuter avec des hommes en public.
Elles sont accusées de tenter de les séduire. Les hommes représentés sur ces closoirs se
ressemblent tous : ils sont élégamment vêtus, portent un chapeau et une cape de couleur
rouge ou noire, et arborent une coiffure mi-longue. Ils sont figurés les mains en l’air, en
pleine discussion. L’homme situé en face de la femme au peigne et au miroir (figure 9),
semble adresser un geste grossier à son interlocutrice, son pouce placé entre son index et
son majeur lui signifie d’aller se faire voir ou symbolise un pénis. S’agit-il d’une invite ou
d’une insulte752 ? Un dernier closoir peut être rattaché à ce corpus, il montre un moine situé
entre deux femmes qui semblent lui chuchoter des paroles : l’une porte les cheveux longs
et détachés, l’autre un voile, elle ressemble à la femme en train d’aider une comparse à
s’habiller (Figure 5). La scène interroge : si la présence d’une femme aux cheveux longs et
l’attitude de prière du moine peuvent laisser penser que ce dernier tente de ne pas
succomber à la tentation et à la débauche, le closoir se détache tout de même du reste du
corpus, les traits étant plus travaillés et laisse planer le doute sur sa signification.
751
Annexe n°XXXIX.
752
Ce geste de la main se retrouve dans un autre closoir de Lagrasse : il s’agit d’un portrait d’homme seul
faisant clairement le même geste.
306
D’autres peintures font référence à ces thèmes carnavalesques753, notamment quelques
scènes d’inversion, où des hommes sont attelés à une charrue, dirigés par un bœuf754.
753
Plusieurs de ces scènes de divertissement sont décrites par Marie-Laure FRONTON-WESSEL qui préfère
également ne pas tirer de conclusion hâtives et se contente de souligner que ces représentations sont des
témoignages importants sur la prostitution, « Homogénéité et nuances thématiques autour de Narbonne…,
op. cit., p. 112.
754
Ces questions sont notamment évoquées par Jacques HEERS, Fêtes des fous et carnavals, Paris, Fayard,
1983, p. 191.
755
Pierre-Olivier DITTMAR Jean-Claude SCHMITT, « Le plafond peint est-il un espace marginal? L’exemple
de Capestang », Plafonds peints médiévaux en Languedoc. Actes du colloque de Capestang Perpignan,
Presses universitaires de Perpignan, 2009, p. 67-98.
756
Il est présenté dans Florence COLIN-GOGUEL, L’Image de l’amour charnel au Moyen Âge, Paris, Seuil,
2008, p. 176. Le thème de l’arbre à phallus a été étudié par Christiane KLAPISCH-ZUBER, « La lutte pour la
culotte, un topos iconographique des rapports conjugaux (XVe-XIXe siècles) », Clio, 26 décembre 2011, n°
34, no 2, p. 203-218.
307
Figure 21: une nonne cueillant des pénis en marge du Roman de la Rose, Bibliothèque
nationale de France, Français 25526, fol. CVIv
La taille réduite des closoirs et leur faible visibilité, étant donné leur position, invitent à se
demander si ces peintures, tout en étant visibles par un spectateur attentif, n’ont pas été conçues
avec l’idée qu’elles échappaient à un regard hâtif ou superficiel757.
Ainsi, les peintures des closoirs de Lagrasse restent discrètes. L’identité de leur
commanditaire reste inconnue, et l’absence de possibilité de comparaison avec d’autres
cycles du même type empêche de tirer des conclusions définitives quant au caractère de ces
plafonds758. Il est cependant possible d’affirmer que les plafonds peints offrent une vision
des femmes de mauvaise vie et, plus rarement, des rencontres tarifées.
757
Pierre-Olivier DITTMAR Jean-Claude SCHMITT, « Le plafond peint…, [Link]., p. 77.
758
Au sujet de la transgression dans l’image, nous renvoyons à l’excellent essai de Gil BARTHOLEYNS,
Pierre-Olivier DITTMAR, Vincent JOLIVET, Image et transgression au Moyen Âge, Paris, Presses
universitaires de France, 2008.
308
La vie des femmes vénales échappe en grande partie aux historiens. Cette
invisibilité des prostituées tient à plusieurs facteurs : elle s’explique par la nature des
sources médiévales, générées par des instances qui, si elles se préoccupent de la
prostitution, critiquent les femmes vénales. Condamnées moralement, parfois
marginalisées, les prostituées n’ont pas voix au chapitre et lorsqu’elles sont mentionnées,
elles le sont de la manière la plus brève possible. Leur manque de visibilité est également
lié au fait qu’elles ne constituent pas un groupe social cohérent, il est ainsi difficile de
retracer leur parcours, leur vénalité ne définissant pas, pour beaucoup, leur activité. S’il est
très difficile d’approcher la vie de ces femmes, le cadre de leurs activités est davantage
connu, grâce aux sources municipales relatives à sa gestion.
309
310
Chapitre VII : Vivre au bordel
La description du quotidien d’un bordel municipal n’est pas un thème d’étude très
novateur ; les historiens de la prostitution s’étant tous intéressés au sujet. Ainsi, Leah Otis
pour le Languedoc759, Jacques Rossiaud pour la région rhodanienne, puis l’ensemble de
l’Occident760, ont déjà étudié la vie dans une maison municipale761. Si peu de sources
inédites ont été découvertes à l’occasion de ce mémoire par rapport aux travaux de Leah
759
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society : the history of an urban institution in Languedoc,
Chicago ; London, University of Chicago press, 1985. « La tenancière de la maison publique de Millau au
XVe siècle », Actes du 66e congrés de la Fédération historique du Languedoc méditerranéen et du
Roussillon, 1995, p. 219-229.
760
Jacques ROSSIAUD, La prostitution médiévale, Paris, Flammarion, 1990. Amours vénales : la prostitution
en Occident, XIIe-XVIe siècle, Paris, Aubier, 2010.
761
D’autres historiens, dans leur ouvrage sur la prostitution se sont également penchés sur la question, entre
autres : Mary Elizabeth PERRY, « « Lost Women » in Early Modern Seville: The Politics of Prostitution »,
Feminist Studies, février 1978, vol. 4, no 1, p. 195-214. Richard TREXLER, « La prostitution florentine au XVe
siècle », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1981, vol. 36, no 6, p. 983-1015. Maria Serena MAZZI,
Prostitute e lenoni nella Firenze del Quattrocento, Milano, Il Saggiatore, 1991. Ruth Mazo KARRAS,
Common women: prostitution and sexuality in Medieval England, New York, Oxford University Press, 1996.
David C. MENGEL, « From Venice to Jerusalem and beyond: Milíč of Kroměříž and the Topography of
Prostitution in Fourteenth-Century Prague », Speculum, avril 2004, vol. 79, no 2, p. 407-442.
311
Otis, il s’agit ici de les replacer dans une optique d’histoire sociale et, à ce titre, de réfléchir
à la fonction du bordel public en s’interrogeant sur sa construction, sa structure, et son
quotidien.
Dans le Midi toulousain, l’architecture des bâtiments n’est connue que pour les
villes d’Albi et de Toulouse, qui ont chacune abrité plusieurs bordels à la fin du Moyen
Âge : la Grande Abbaye et le Château Vert pour Toulouse, un établissement sans nom, et
le Castel Blanc pour Albi. Les principaux documents évoquant la structure du bâtiment
762
La localisation géographique des bordels publics dans la ville est abordée au chapitre IV, p. 211.
763
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 165.
764
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society…, op. cit., p. 52.
312
sont des comptes municipaux ; ils font état du paiement de la main-d’œuvre et des
matériaux utilisés pour construire ou réparer le bordel.
Les comptes de Toulouse et d’Albi donnent ainsi bien des détails : les consuls font
en effet appel à plusieurs ouvriers pour transporter et monter les éléments nécessaires à la
construction. À Albi, en 1418, à l’occasion de la réparation du bordel, un compte très
précis indique les travaux effectués qui coûtent à la ville la somme importante de 26 livres,
2 sous et 8 deniers765. L’argent est principalement utilisé pour faire venir le matériel
nécessaire à la reconstruction avec des charettes 766, et pour le paiement d’ouvriers, venus
construire les murs767, ou encore recouvrir le toit768. À Toulouse, la structure de la Grande
Abbaye est décrite à l’occasion du procès de 1463, intenté par les prostituées contre les
capitouls : elle semble être constituée de plusieurs bâtiments dont un principal, l’ensemble
étant entouré de murailles :
[…] lequel est grand et espacieulx et y a plusieurs estages, chambres et aultres maisons, et
est tout clos en celle maniere que de nuyt nul n’y peut entrer ny offandre lesdites filletes
sans licence et congié d’icellui ou d’iceulx qui ont le gouvernement dudit hostel769.
L’année débutant en 1534 et finissant en 1535 avont fait édifiée l’hôtel des filles publiques
et communes appelé le Castel Blanc dans la ville de la porte de Ronel à la fontaine de la
vigne. Là, il y a une salle équipée d’une cheminée et cinq chambres, le tout est entouré de
murailles et d’un porche au milieu de celles-ci.770
765
AM Albi, CC 178, 1422-1423, fol. 49.
766
AM Albi, CC 178, 1422-1423, fol. 49, « Item a payé le 22 avril a Guilhem Causac de Cambo qui a fourni
ses bœufs et sa charrette pour porter une charrette depuis la maison dudit Guilhem jusqu’au bordel, 10
sous. » « Item paguiey a XXII de dich mes de abrial a Guilhem Causac de Cambo que avis os buos et carera
avia portada ladicha carada de fialas de davan lostal del dich Guilhem al loc del dich bordel fasedri X s. »
767
AM Albi, CC 178, 1422-1423, fol. 49v, « Item a payé le 14 juin à Peyre de Gensac affecté à la cour
temporelle des seigneurs consuls d’Albi, qui selon l’ordre des seigneurs consuls a embauché Guilhem
Gontier pour faire les murs du bordel : 2 deniers » « Item paguiey a XIIII de jun a Peyre de Gensac sirmen
dela cort temporal de mossen Dalbi que a instancia dels senhors cossols avia citat Guilhem Gontier per far
las paretz del bordel que ero cazechas II d. »
768
AM Albi, CC 178, 1422-1423, fol. 49v, « Item a payé le 16 dudit mois a Johan de Corbarrieu pour avoir
fait plier les tuiles et la gouttière du dit bordel : 20 sous. » « Item paguiey a XVI del dich mes a Johan de
Corbarieu per lo pres fach a el baylat de deiorar et plegar lo teule et la gusta da del dich hostal XX s. »
769
AM Toulouse, FF 117, fol. 3v, 1463.
770
AM Albi, AA 4, 1524. « Lan detras [ill.] mil cincq cens trenta quatre finissant mil cincq cens trenta cincq
ferec es edifficat lhostal de las filhas publicas et comunas apelat Castel Blanc dins la vila tirant de la porta
313
Alors que le Castel Blanc semble être un bordel de taille modeste, comportant cinq
chambres, celui de Toulouse est bien plus grand : si l’on s’en réfère au nombre de serrures
comptabilisées dans les comptes urbains, la Grande Abbaye comprendrait vingt-deux
chambres. Quelques années plus tard, dans un autre compte771, il est indiqué que le
Château Vert en compte vingt-cinq772. Des cheminées ou des points chauds semblent
installés dans la grande salle, comme cela est indiqué pour le bordel d’Albi, mais aussi
dans les chambres : en effet, en 1498, à Toulouse, la ville doit entreprendre des réparations
dans l’une de chambres de la Grande Abbaye, une prostituée y ayant mis accidentellement
le feu et endommagé une cloison773. La taille des deux bordels toulousains est confirmée
grâce aux quatre listes de prostituées conservées dans les archives toulousaines. Alors que
la liste de 1425 recense uniquement quatre prostituées, celles du XVIe siècle en
dénombrent une trentaine. Ainsi, la Grande Abbaye se serait considérablement agrandie,
les listes de 1514 et 1521 évoquant respectivement trente-quatre puis trente-deux
résidentes. Enfin, en 1528, le Château Vert abriterait trente prostituées publiques774.
[…] elles et chascune d’elles offrent à ladite court qu’elles sont contentes de payer cinq
solz tournois pour chascune d’elles par semaine, lesquelx soient employés à la reparacion
dudit hostel de chambres de lictz et aultres choses necessaires par les mains du maistre des
heures depputé par le roy a Thoulouse775.
de Revel a la fen dela vinha la out ya una sala et chemyneya et cincq cambras tot envirenat de muralha et
ung perge al mytan. »
771
AM Toulouse, CC 2378, n°26, 1526-1527.
772
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society…, op. cit., p. 53.
773
AM Toulouse, CC 2347, fol. 5, févrir 1498. « Une fille avait mis le feu à une chambre et avait crâmé une
cloison » « una filha deleyus que avia botat lo fuoc al auna delas crambas et avian cramada una coronda »
774
AM Toulouse, AA 5, fol. 371, 3 février 1425, CC 2364, fol. 72, 13 décembre 1514, CC 2371, fol. 510, 2
avril 1521, BB 72, fol. 596-597, 6 avril 1528. Voir annexe n°XXXI.
775
AM Toulouse, FF 117, fol. 7v, 1463. Le texte en italique a été traduit du latin, la version orginale, se situe
en annexe de ce mémoire, voir annexe n°XXXIV.
314
A payé au serrurier de Revel pour avoir fait sept serrures et loquets pour les 6 chambres et
la salle qui ont coûté 4 sous et 2 deniers par pièce, la somme de 29 sous et 2 deniers. Plus, a
payé au dit serrurier 18 pentures de portes, 18 serrures et des loquets à deux fenetres et un
barillet mis à la salle, le tout coutant 14 derniers par livre et coutant en tout : 25 livres
13 deniers. Plus, a payé pour une barre de fermeture destinée à la porte de la dite maison :
2 sous 4 deniers776.
À Toulouse, les réparations touchant le bordel pour l’année 1498 coûtent à la ville
22 livres et 9 sous. Parmi les dépenses se trouve la réparation de la chambre qui avait pris
feu, mais aussi de nombreuses refections de portes et la pose de verrous ou de barreaux777.
De même, afin de garantir la sécurité, les édiles cherchent à ériger des murs tout
autour de l’établissement, comme à Toulouse, lors de la construction du Château Vert, où
les consuls, lors d’un conseil municipal, manifestent la volonté de clôturer le bordel par de
hauts murs, afin d’éviter toute entrée ou sortie intempestive779 :
[…]que lesdict jardrin dudict de Sainct Paul, parquoy est de advis que soyt ediffie a icelluy
jardrin ainsi que par aultre deliberation de conseil aeste ordonne et que soyt ferme avecques
776
AM Albi, FF 43, document n°7, fol. 15v, 1535, « Plus ay paguat al sarralhe de Revel per aver fachas VII
saralhas am cadaula a VI cambras et la sala que monta a IIII s II d. per pessa la soma de XXIX s. II d. Plus
ay paguat aldit sarralha per XVIII relhas XVIII gessies et des candalas a dos fenestras et ung barrolhier mis
ala sala monta a XIIII d. per lieura et pesa lo tot : XXV l a XIIId mont, Plus ay paguat per tachas
barradoyras per pervesirer acabar la portas deladit mayso : II s. IIII d. ».
777
AM Toulouse, CC 2347, fol. 5-6, février 1498. Voir annexe n°XL.
778
AM Toulouse, CC 2365, fol. 26, 1514-1515. « Mandement de monsieur de Saint-Pierre de Asynes à
Guilhamot le charpentier le 27 août d’1 livre et 12 sous pour avoir réparé la porte du public que des gens
d’armes avaient rompu. Item à un serrurier pour avoir fait et posé quinze serrures, avoir réparé les autres et
fabriqué plusieurs verrous pour le bordel à cause des gens d’armes qui ont rompu toutes les serrures et les ont
volées » « Item de mandament de messieur de Sant Pierre de Asynes de Guilhamot lo fustier a XXVII de
auost une livre dozt sous per so que avie abodabas las portas del poblic que las gens darmas avian
ronpud :1 l. 12 s. Item a ung saralhie que avie faytes XV saralles et meis et abobadas per lesurs autras et
faytes plusors barohols al bon hostal per so que las gens darmas avian rompudas totas las detas saralhies et
la pohles. »
779
La volonté d’établir des murailles est aussi évoquée pour les autres lieux proposés pour établir le bordel :
voir au chapitre IV.3, p 231.
315
bonnes murailles haultes et que ny ait entre ny issue que par ung lieu que sera dever la
porte de la ville neufve780.
La structure du bordel public interroge sur la fonction que lui attribuaient les
consuls. En effet, ce dernier est érigé afin d’endiguer le commerce vénal, jugé nécessaire
au bon fonctionnement de la cité783. La construction de bordels répond-elle alors à une
volonté d’enfermement des femmes de mauvaise vie, ou à celle de créer ce que Jacques
Rossiaud qualifie d’ateliers de nature ?
Alors que Leah Otis préfère insister sur le caractère carcéral des bordels
languedociens784, Jacques Rossiaud est plus mitigé et, même s’il reconnaît que le bordel
public a effectivement une fonction ségrégatrice, il rappelle que les raisons invoquées par
780
AM Toulouse, BB 71, fol. 364, avril 1526.
781
AM Toulouse, BB 71, fol. 611, 27 juillet 1526, « Illec a este commis aux capitoulz de la Daurade, Sainct
Pierre de Cuysines et Sainct-Sernin et a deux diceulx mettre a exeqution la deliberation et arrest touchant la
maison du publiq et fere fermer ce pendent per modum promisionis de tapie tout le cautoer devers Sainct
Anthonie en forte que dudict cauter ny ait veue ny yssue. »
782
« Item, fut statué et ordonné que personne, de nuit ni de jour, n’ose assaillir ni entrer dans la maison du
Castel Joyos, que ce soit par les murailles ou par les portes », « Item foc statut e ordenat que degun de noeyt
ny de jorn no sia si ausart de intrar dedins ladita mayson de Castel Joyos ny salhir per la muralhas suir per
las portes », AM Pamiers, BB 11, fol. 123, n.d. Leah OTIS-COUR (éd.), Prostitution in medieval society…, op.
cit., p. 128.
783
Une justification de l’installation du bordel est donnée dans le procès des fillettes à Toulouse : « puisqu’il
appert que les lupanars ne sont pas honnêtes mais licites car beaucoup de choses sont licites qui ne sont pas
honnêtes et de même quelques unes honnêtes ne sont pas licites et les lupanars sont introduits pour éviter ce
crime par lequel provient la colère de Dieu, par quoy il vaut mieux agir pour réprimer l’acte libidineux plutôt
que de le provoquer », AM Toulouse, FF 117, fol. 2v, 1463.
784
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society…, op. cit., p. 87-88.
316
les autorités, laïques comme ecclésiastiques, ne sont pas seulement celles d’un moindre
mal mais aussi celle d’un lieu où les jeunes hommes se préparent à la conjugalité et
s’accoutument à l’amour :
Item donnerez ordre que les filles de la bonne maison ne allent manger ne boire alleurs que
à ladite maison publique ne aller vaquer et discourir par les tavernes mesmement à Arnault
Bernars car à cause de tel ase commectent plusieurs exces et termes 787
785
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 46
786
« Clôtures », Clio, Femmes, Genre, Histoire, n°26, 2007, [en ligne], [Link] consulté
le 24 juillet 2015.
787
AM Toulouse, BB 265, fol. 45, 1511-1512.
788
Isabelle HEULANT-DONAT, Julie CLAUSTRE, lisabeth LUSSET, Enfermements, le cloître et la prison (VIe-
XVIIIe siècle), Paris, Publications de la Sorbonne, 2011, p. 29.
317
[…] la clôture des femmes renvoie néanmoins avec plus d’acuité à celles qui gouvernent
ordinairement leur vie, jusque dans leur corps même, objet d’appropriation et de
convoitise, garant de l’ordre des sexes789.
Les termes employés pour nommer les bordels achèvent de donner cette impression
de clôture : Grande Abbaye, Castel Blanc, Joyeux ou Vert : les dénominations, lorsqu’elles
existent font toutes références à des espaces clos ou fortifiés. Le fait que les tenanciers du
bordel soient nommés abbé ou abbesse du public, conforte cette idée d’un endroit destiné à
fonctionner de manière autarcique par rapport à la ville qui l’entoure, les pratiques vénales
devant uniquement se dérouler en son sein. La gestion du bordel et la situation des
prostituées viennent confirmer cette impression d’isolement du bordel au reste de l’espace
urbain.
Les bordels publics sont créés par les consulats qui en sont la plupart du temps les
propriétaires. Ils peuvent être considérés comme des infrastructures publiques nécessaires
au fonctionnement de la cité, au même titre que les ponts ou encore les hôpitaux. Alors que
les autorités publiques se préoccupent des questions de construction et de protection du
bordel, la gestion quotidienne est confiée à une personne privée : le tenancier, appelé
généralement l’abbé du public.
789
« Clôtures », Clio …, op. cit.
318
après avoir vendu l’ancien bordel à un chanoine, achètent une parcelle pour y installer le
nouvel établissement, sans doute le futur Castel Blanc, mentionné dans les archives
quelques années plus tard790. À Toulouse, en 1526, après avoir trouvé le lieu approprié
pour installer le nouveau bordel, la Grande Abbaye ayant été détruite à cause de sa
proximité avec les murailles, les consuls achètent à un certain seigneur de Saint-Paul, une
parcelle composée d’un jardin et d’une maison, à l’est de la Cité de Toulouse791. Les
capitouls dépêchent alors plusieurs experts afin d’estimer la parcelle. Les négociations
autour de l’achat de la maison publique prennent du temps792 ; chaque partie, les capitouls
et le seigneur de Saint-Paul, ne parvenant pas à s’entendre sur l’estimation du coût du
terrain :
A dict que le lieu où est situer la maison de laquelle partie adverse demande lexture a esté
et appertient à la presente cité de Thoulouse comme par cy devant ams partie averse doibt
estre constrainte à produite ses tiltres par lesquelz apparoisse de son droict qu’il pretend
avoyr prins habito consilio in turma par mesdicts seigneurs de capitoul a esté appoincté
que sans prenndre des requisitions du sindic dela ville de Thoulouse et des appoinctement
precedens en la matiere demandee sera precedé à l’estude de ladicte maison et nommera
ung aultre estimateur ledict de Sainct-Pol offrant en nommer ung aultre aussi de leur
cousté793.
Malheureusement, il n’existe nulle trace de la somme payée par les édiles pour
l’achat de cette parcelle ; le conflit entre Jehan de Saint-Paul et les capitouls laisse
cependant penser que des sommes importantes pouvaient être en jeu794.
790
AM Albi CC 217, 1503-1504, fol. 5, « De même, fut acheté un autre bordel situé à la borde des Ferets de
Bernat Gondalfes, par ledit Egidii, pour la somme de 50 livres », « Item es stat comprat ung autre bordel ala
borda dels Ferets de Bernat Gondalfes coma il apert par instrument par ledit Egidii a la soma de cinquanta
lieuras »
791
AM Toulouse, BB 9, fol. 54v, 8 mai 1527, « Le quatriesme est que pour ce que par arrest de la court a esté
dit que la maison du publiq du Chasteau Vert seroit mise à ung jardin e feu sire Jehan de Sainct-Paul
bourgeois de Thoulouse assis en la rue du Prat Montargis ce que despuis a esté faist convenu le sindic en la
court de parlement ou par devant messieurs [ill.]. »
792
Le sujet revient en effet à plusieurs reprises dans les délibérations municipales de l’année 1526 : AM
Toulouse, BB 71, fol. 591, 21 juillet 1526, fol. 611 ; 27 juillet 1526, fol. 616, n.d., fol. 633, 31 juillet 1526,
fol. 727, 20 août 1526, fol. 774-775, 31 août 1526. Voir annexe n°XLI.
793
AM Toulouse, BB 71, fol. 774-775, 31 août 1526.
794
Une délibération municipale indique simplement : « Et touchant le paiement requis par lesdicts heritiers
dudict Sainct-Paul à cause dudict jardrin lesdicts capitoulz y pourverront ou bien le deffendre si bonam et
videatur ou bien consentir que soient panz jup[ill.] extimationez fiendam. » AM Toulouse, BB 9, fol 54v,
8 mai 1527.
319
produise au sein du bordel ou dans ses alentours. C’est en ce sens qu’ils assignent au guet
la surveillance du bordel795 et recrutent un gardien pour garder l’établissement796.
Et dans le dit bordel précedemment cité de notre dite ville de Toulouse, qui sous notre
protection, tutelle et spéciale sauvegarde royale pour la conservation des droits de la ville et
de l’université, nous soutenons et posons pour le présent, mandons le senechal et le viguier
de Toulouse d’exercer la justice et leur office dans le dit lieu, pour nous et ceux quelqu’ils
soient présents ou qui étaient présents 799.
Afin de gérer la maison du public, les consulats font appel à un tenancier, appelé
souvent abbé ou abbesse du bordel, comme l’explique le procès des fillettes de 1463 :
[…]ainsi que bon lui semble et à proprement parler il semble que iceulx deffendeurs ont
honte de nommer ledit prethendu arrendeur par son nom propre et notoire audit Thoulouse,
795
AM Toulouse, FF 117, fol. 4, 1463, « car de jour c’est l’office du soubz-viguier de Thoulouse de
les garder ou faire garder de toute offance, et de nuyt c’est le gouvernement du capitaine du guet »
796
AM Toulouse, DD 45, fol. 60r et 78v.
797
AM Castelnaudary, FF 21, 19 novembre 1445. Voir annexe n° XLII.
798
La question de l’implication de la royauté dans la gestion de la prostitution publique est détaillée dans au
chapitre II.2.1, p. 149.
799
« et dictum hospitium superius designatum dictae villae et Universitatis nostrae Tolosae in et sub
protectione, tuitione, salvâ et speciali gardiâ nostrâ, ad eorum jurium et villae ac universitatis predictae
conservationem dum taxat, suscipimus et ponimus per praesente. Mandamus Senescallo et Vicario nostris
Tolosae, aut eorum Locatenentibus, coeterisque Justiciariis et Officiariis nostris et eorum cuilibet, qui nunc
sunt, aut pro tempore erunt », « Lettres de Charles VII au sujet des filles publiques de Toulouse », Eusèbe de
LAURIÈRE et al. (éds.), Ordonnances des roys de France de la troisième race, Imprimerie royale, 1723, vol.
XIII, p. 75.
320
nommé par derrision en leurs registres « l’abbé du bordel », et proprement ce nom d’abbé
n’est pas un honneur mais une privation, ainsi le dient noz maistres800.
Le tenancier paie le plus souvent pour une période d’un an, mais parfois plus, le
droit qui lui permet de gérer la maison publique. Le procès des fillettes de 1463 précise les
conditions de son accession à la gestion de l’établissement : l’enchère se fait à la
chandelle :
[…] audit hostel commun par les prepos desdits deffendeurs prins en leur prejudice, il y a
acoustumé d’avoir ung arrendeur, lequel comme plus offrant et derrenier encherisseur à
l’extinction de la chandelle a coutume d’obtenir le régime et gouvernement desdites filletes
de jour et de nuyt803.
800
AM Toulouse, FF 117, fol. 2, 1463.
801
Leah OTIS-COUR a particulièrement étudié la tenancière du bordel de Millau, en Rouergue, « La de la
maison publique de Millau au XVe siècle », Actes du 66e congrés de la Fédération historique du Languedoc
méditerranéen et du Roussillon, 1995, p. 219-229.
802
Cette question a été également étudiée par Leah OTIS-COUR, qui a réalisé une annexe récapitulative des
fermages de bordel en Languedoc, Prostitution in medieval society…, op. cit., p. 138-140.
803
AM Toulouse, FF 117, fol. 2, 1463.
804
AM Toulouse, DD 10, 1536, « L’an susdict et le dernier jour du moys de decembre comme soit ausin que
lemolument du Chasteau Vert vu les fruictz dicceluy pour lanne presente fuissent la prochaine feste de
Saincte-Lucie mil cinq cens trente six an [ill.] soit este mis en vente par le scindic deladicte ville au plus et
dernier offrant ala chandellerie publicque precedent par les lieux et carrefors acoustumes suyvant les
ordonnances del maison commune ».
321
300 livres805. Puis, dans le deuxième quart du XVIe siècle, jusqu’à la fermeture du Château
Vert, le droit de fermage explose, allant jusqu’à 1175 livres en 1551-1552806.
1200
1000
800
600
400
200
0
1417
1431
1433
1420-1421
1454-1455
1469-1470
1487-1488
1493-1494
1497-1498
1500-1501
1503-1503
1506-1507
1509-1510
1512-1513
1514-1515
1517-1518
1519-1520
1521-1522
1524-1525
1528-1529
1531-1532
1533-1534
1536-1537
1538-1539
1541-1542
1543-1544
1546-1547
1548-1549
1549-1550
1552-1553
1554-1555
À Castelnaudary, un système d’enchères est également utilisé : un registre de
notaire indique qu’en 1462, la ville loue le lupanar à partir de la Saint Jean-Baptiste, le 24
juin, pour une durée d’un an. Jordino del Peyro est désigné comme celui qui a proposé le
plus d’argent, soit 15 livres, et accède au droit de gérer l’établissement. Le paiement
s’effectue en trois fois : un tiers à la Saint Jean-Baptiste, un autre à la Sainte-Madeleine et
le reste à la fin du mois de septembre807. En 1476, c’est un couple qui s’occupe du lupanar,
pour la somme de 14 livres et 10 sous808. À partir du début du XVIe siècle, le fermage du
bordel est également mis aux enchères le jour de la Saint-Luc, le premier contrat
d’arrentement du bordel public809. Le prix donné pour gérer le bordel est, à partir du début
du XVIe siècle, recensé de manière régulière dans les délibérations municipales de la ville.
805
L’année 1464-1465, il s’élève à 303 livres, et l’année 1493-1494, à 307 livres, AM Toulouse, CC 1866,
CC 1872.
806
AM Toulouse, CC 1690, 1551-1552.
807
AD Aude, 3 E 9465, fol. 206, étudié par Marie-Claude MARANDET, « Un exemple de ville policée en Midi
toulousain à la fin du Moyen Âge: Castelnaudary », La ciutat i els poders: actes del Colloqui del 8è
centenari de la Carta de Perpinyà, Perpignan, Presses universitaires de Perpignan, 2000, p. 214.
808
Idem.
809
« Et pour une année continue et complète commencant à la fête de Saint-Luc et les jours suivants et
finissant lors de la même fête. », « Et hoc per unum annum continuum et completum incipiendo in festo beati
Luce proxime venturi et finiendo in simili festo », AM Castelnaudary, BB 1, fol. 12v, 19 septembre 1515.
322
Les sommes sont nettement moins importantes, elles oscillent entre 6 et 34 livres et
semblent plus importantes au début de l’installation du bordel public810.
Les consuls touchent une somme plus ou moins importante selon la taille des villes.
À Toulouse, les revenus de l’arrentement du bordel sont conséquents. Les capitouls
utilisent principalement cet argent pour les réparations du bordel, en accord avec la
protection royale811. Le reste de l’argent peut être utilisé pour les réparations d’autres
édifices publics, comme en 1460, où la somme récoltée est utilisée pour la restauration
d’un pont par Jehan Amic, pour un coût de 330 livres812.
Mais il arrive également que les bénéfices touchés par la municipalité grâce au
commerce vénal soulèvent des débats. En effet, en 1527, une rumeur circule, accusant les
capitouls d’utiliser les bénéfices du bordel public pour s’acheter des robes somptueuses :
A pour ce que comun fama l’ont dict parmy la ville que les capitoulz chescune année fer
leur reubes des deniers provenans dudict arrentement combien le contre soit la verité
810
Le prix le plus bas est constaté en 1547, il est de 6 livres et 15 sous, le plus haut est de 34 livres et 10 sous
en 1526, AM Castelnaudary, BB 4, fol. 320, 3 février 1547, BB 2, fol. 53v, 13 novembre 1526.
811
AM Toulouse, AA 5, acte n°371, « in quoquidem hospitio dicti Domini de Capitoulo, seu eorum
Theseurarius recipiebant quolibet anno à dictis mulieribus seu arrendatoribus, commodum magnum, quod
convertebatur ad utilitatem dictae villae, et praesenti cessent recipere », « Lettres de Charles VII au sujet des
filles publiques de Toulouse », Eusèbe de LAURIÈRE et al. (éd.), Ordonnances des roys de France…, op. cit.,
p. 75. Voir annexe n°IV.
812
AM Toulouse, CC 2335, p. 39, 1460-1461: « laqual soma de tres cens trenta livras lo dit lo Mossen Johan
Amic ha pagnat per la vila he avem appoinctat alu estre paguade ou assiguada sur los emolumens de la vila
soes assaber sus lo emolument de lostal public ».
323
toutesfoys est le comun dire le peuple qui est une chouse qui redund à la dishonneur de la
cité. Et davantage car ce sont deniers qui procedent de male acquisition813.
Les tenanciers sont, quant à eux, mal connus, les informations y faisant référence se
résumant parfois à leur seul patronyme. À Castelnaudary, ce sont exclusivement des
femmes, sans qu’il soit possible de déterminer si ces dernières sont d’anciennes prostituées
ou des femmes qualifiées d’honnêtes. À Toulouse, en revanche, une nette évolution
s’opère entre le XVe siècle et le XVIe siècle : alors que jusque dans les années 1470, les
tenancières sont des femmes, et pour certaines d’anciennes prostituées, la profession se
masculinise par la suite. Après 1470, elles n’apparaissent plus que de manière épisodique :
seules trois femmes sont mentionnées, une certaine Catherina Friande, une dénommée
Jehanne Dangeria qui semble avoir pris la relève de son mari, et une femme surnommée la
Blanca816.
À la fin du Moyen Âge, ce sont presque uniquement des hommes qui dirigent la
maison publique, ils exercent généralement une autre activité à côté. En effet, le métier du
fermier est parfois précisé : les sources mentionnent un poissonnier, un boulanger ou
encore un peintre occupant cette fonction817. La hausse du prix de fermage est
contemporaine à la masculinisation du métier de tenancier. À Castelnaudary, alors que le
prix du droit de fermage ne connaît pas d’envolée notoire, ce sont principalement des
813
AM Toulouse, BB 9, fol 100, 1527. Leah OTIS-COUR (éd.), Prostitution in medieval society…, [Link].,
p. 126-127.
814
AM Toulouse, BB 9, fol 100-101, 1528.
815
AM Toulouse, DD 10, fol. 1, 1535, « Item l’esmolument de la maison de Château Verd lequel se delivre
au prouffit et utilité du scindic des hospitaulx dudict Thoulouse en ensuivant la deliberation du conseil de
ladicte ville sauf à en prendre pour la reparation de la maison de la ville ainsi que par a advisé et semblera
bon à messires de cappitoul est demeur comme plue et dernier offrant à Jehan Bribailh et rebailh ad enrant à
Porteneufve pour le pris de troys cens trente livres tournois. »
816
AM Toulouse, CC 2356, CC 2367, CC 1675.
817
En 1545-1546, c’est Jehan Andrieu, un boulanger qui est à la tête du bordel, contre la somme de 815
livres, AM Toulouse, CC 1684, l’année suivante, un peintre, Pierre Regis, prend sa place, AM Toulouse, CC
1685.
324
femmes qui s’occupent du bordel. À Toulouse, la montée du prix à payer pour gérer le
bordel va de pair avec l’arrivée croissante d’hommes à sa tête, même s’il subsiste quelques
femmes jusqu’à la fin de la période étudiée.
[…] ledit ruffian avec ses autres complices y a réuni un grand nombre de femmes pour
gagner par là même une grande somme d’argent par le moyen desdits pernicieux et fétides
arrangements ce qui n’est pas tolérable puisque les ruffians sont pestifères et ne sont pas
amoureux de la chasté comme chacun sait819.
Outre le fait de décider son architecture et ses tenanciers, les autorités consulaires
ou parlementaires peuvent également établir des usages de vie au sein du bordel. Celles-ci
apparaissent ponctuellement dans certains cartulaires municipaux ou arrêts parlementaires,
qui ordonnent aux prostituées d’observer les règles qui leur sont imposées. Mais surtout,
elles sont connues grâce à un statut conservé à Pamiers.
818
AM Toulouse, CC 2356, fol. 90, 1507, « Le suppliante ou ha fayt que luy porte gran dommage. Ce
consideré de vostre bone grace luy fere rebatre la dicte somme comme est de coustume et ladicte suppliante
efforcera de payer la reste et luy sera forcé de engager de ses bagues pour payer ladicte somme laquelle
somme es grande à payer à ladicte suppliante et en se faysant feretz bien et au moyne et ladicte suppliante
priera Dieu pour vous nobles actendu que la dicta suppliante paye autre charge comme la taylia et le cart du
vint et autre charge. »
819
AM Toulouse, FF 117, fol. 2v-3, 1463.
325
2.3. À Pamiers, le règlement du Castel Joyos
La majorité des mesures édictées concernent la sécurité du bordel. Comme le roi l’a
fait pour le bordel de Toulouse, les coseigneurs de Pamiers placent l’établissement sous
leur protection : toute personne qui chercherait à nuire au bon fonctionnement de
l’établissement en insultant les prostituées ou en commettant des violences serait
emprisonnée et jugée pour bris de sauvegarde822. Dans la même optique, il est interdit de
820
Edmond PELISSIER (éd), « Le « Castel Joyos » de Pamiers », Bulletin périodique de la Société Ariégeoise
des sciences, lettres et arts, 1908, vol. 11, no 5, p. 296-299. Leah OTIS-COUR (éd), Prostitution in medieval
society…, op. cit., p. 127-129.
821
« Qu’aucune fille étant à l’intérieur de la maison du Castel Joyos n’ose s’emparer ni entretenir un ruffian
pour le mettre à la gouvernance du bordel, ni partager avec lui son gain. Et aussi, faisons inhibition et défense
à toute personne, quelque soit leur état ou leur condition, de s’emparer ou d’entretenir l’une des filles dudit
Castel Joyos, ni dans l’intention de l’occuper, ni pour récupérer ses gains, sous peine d’être pendu ou
étranglé et à la prostituée de courir la ville », « que deguna filha estant dedins la maison de Castel Joyos no
sia si ardida de amparar ny entretenir degun roffia per mestre ny per governador, ny li fe part del gasanh
que fara. Et aussi fa hom inhibition e defenssa a tota persona de quinh estat o condicion que sia que no aia a
enparar ny entretenir deguna filha deldit Castel Joyos ny per mestre ny governador se gerir, ny li occubar ny
pendre res del sue ny del gasanh que fara sus pena de estre pendutz et estranglatz, et alas donas de corre la
vila. », Edmond PELISSIER (éd), « Le « Castel Joyos »…, op. cit., p. 297-298.
822
« Item, faisons savoir et notifions aux femmes qui habitent audit Castel Joyos, que les coseigneurs de la
présente ville les mettent sous leur protection et sauvegarde. Et les coseigneurs interdisent et défendent à
toute personne, quelque soit son état ou sa condition, de ne pas injurier ni maltraiter, verbalement ou
physiquement, en corps ni en biens, sous peine de prison et d’être condamnés pour bris de sauvegarde. »
« Item fa lom assaber et notiffica que las donas que habitaran aldit Castel Joyos seran mesas et meten los
cosenhors dela presenta ciutat en lor protection et salvagarda. Et fen inhibicion lesdictz cosenhors et
defenssa que degun de quinhestat o condicion que sia no lor aia a fer iniurua ny las mal tractar de feyt ny de
326
rentrer dans le bordel par effraction, sous peine de prison et de course. Le port d’armes est
strictement défendu au sein de l’établissement, chaque personne doit remettre ses armes à
l’abbé du bordel lors de son entrée, si elle refuse, elle s’expose à une amende importante,
de 60 sous, à la course et à la prison jusqu’à ce qu’elle ait réglé son amende aux
coseigneurs de la ville823.
Par ailleurs, les clients ne bénéficient pas tous du même traitement ; en effet, les
étrangers semblent devoir payer plus cher leur entrée au bordel, puisqu’un article leur est
personnellement consacré, exigeant le paiement à l’entrée d’une doble pour la nuit824.
Enfin, le blasphème, qu’il vienne des clients ou des résidentes est strictement interdit, les
premiers s’exposent à une amende, les autres au pain sec et à l’eau825 :
Item, fut ordonné et statué qu’à partir d’aujourd’hui et dans le futur, nul n’ose blasphémer
Dieu ni les saints dans ladite maison de Castel Joyos. Et sous peine de prison et de 60 sous
d’amende pour les hommes, qui ne pourront partir sans avoir payé l’amende. Et, pour les
femmes, sous peine d’être mises au fer, au pain et à l’eau durant trois jours. Et, après avoir
demandé pardon à Dieu, au lieu où il leur sera ordonné par la justice, et ceux qui oseront en
faire autant, hommes ou femmes et ne relèvent pas de cette juridiction seront mis aux fers
et au pain et à l’eau pendant les dits trois jours826.
paraula en corps ny en bes. Et asso sus pena de carce et de estre punitz coma infrictors de salvagarda. »,
Edmond PELISSIER (éd), « Le « Castel Joyos »…, op. cit., p. 298.
823
« Item fut statué et ordonné que tout homme qui voudrait loger dans la maison de Castel Joyos ou y
dormir la nuit sera tenu de baillé et délivrer à l’abbé de la maison ses armes, ses bijoux et son argent, et
l’abbé sera tenu de lui restituer en totalité le lendemain matin […] Item dans le cas où une personne voudrait
entrer dans la maison de Castel Joyos sans poser ses armes auprès de l’abbé, cette personne encourre la peine
de prison et 60 sous d’amende, la confiscation de ses armes, et ne pourra partir de la prison sans avoir payé
son amende, laquelle sera donnée aux coseigneurs. » « Item foc statut e ordenat que tot home que volera
lotgiar dedins ladita mayson de Castel Joyos o dormir de noeyt en aquela sera tengut de balhar et delivrar al
abat deladita mayson son armes, et autremens sas bagas et argent per conte, e lodit abbat sera tengut
restituir lo tot lo mati ab conte aixi que ly aura balhat. […] Item et si era lo caas que aquel tal qui voldra
intrar dedins la mayson de Castel Joyos no volas leychar l’arnes si ly es mandat per l’abat, encorrera la
pena de carce et de LX s. et perdicion del arnes, et deladita carce no partira entre per tant que aura pagada
ladita pe[n]a de LX s., laquala sera applicada alsdicts cosenhors. », Edmond PELISSIER (éd), « Le « Castel
Joyos »…, op. cit., p. 298.
824
« Item statuons et ordonnons que si un étranger à la ville souhaite dormir la nuit dans la maison, devra
payer à l’abbé pour le lit une doble. » « Item foc statut e ordenat que si alcun stranger o dela ciutat dormira
de noeyt en ladita mayson ab dona, pagara aldit abat per lo lieyt una dobla. », Edmond PELISSIER (éd), « Le
« Castel Joyos »…, op. cit., p. 299.
825
Cette peine s’applique dans le bordel comme dans toute la ville de Pamiers, la répression du délit de
blasphème y a été étudié par Leah OTIS-COUR, « La répression des infractions contre l’ordre moral à Pamiers
à la fin du Moyen Age : le jeu et le blasphème », Conformité et déviances au Moyen Age, Colloque de
Montpellier, 25-27 novembre 1993, Montpellier, Publications de l’Université Paul Valéry Montpellier III,
1995, p. 273-286.
826
« Item foc statut et ordenat que d’assi en avant no sia si ardit degun de blaphemar Dieu ny los sanctz
dedins ladita mayson ladita mayson de Castel Joyos. Et asso sus la pena als homes de carce et de LX s. et
d’aqui no partiran entre per tant auran pagada ladita pena. Et alas donas de estre botadas al seps per
l’espase de tres jorns al pa et ayga. Et apres demanda perdo a Dui al loc de la on sera ordenat per la
327
La dernière mesure de protection concerne les prostituées et l’hygiène du bordel
public ; il est interdit aux malades de la syphilis, alors évoquée sous le nom de mal de
Naples, de forcer des prostituées à avoir une relation avec eux, de même qu’aux lépreux
punis par un traitement plus sévère que les autres malades, passibles du bûcher :
Item statuons et ordonnons que les malades de la rogne, du mal et de la rogne de Naples,
les lépreux et autres malades contagieux n’osent de gré ni de force obliger une fille de la
maison de Castel Joyos a s’abandonner aux malades de rogne, lépreux et autres personnes
contagieuses, à cause de scandales qui se voient tous les jours en ville et peuvent arriver ce
sous peine d’être mis en prison et de courir la ville sans rémission possible et d’être exclus
de la ville et pour les lépreux d’être brûlés sans misericorde.
Item statuons et ordonnons que chaque femme qui voudra habiter dans ladite maison de
Castel Joyos, si elle veux être et vivre à la table de l’abbé, paiera pour chaque repas, pour le
diner et le souper, 4 ardits. Et ledit abbé sera tenu de leur fournir du bon pain, vin et des
accompagnements raisonnables selon les saisons.
Item, statuons et ordonnons que les femmes qui ne voudront pas vivre à la table de l’abbé,
mais vivre de leur propres sous, le dit abbé sera tenu de leur vendre des vivres, du pain, du
vin et de la viande, selon les reglements de la ville et leur argent.
iusticia et aquals tals qui ac ausiran sian homes o femnas et no ac revelaran seran botatz als seps al pa et
ayga per losdits tres jorns », Edmond PELISSIER (éd), « Le « Castel Joyos »…, op. cit., p. 299.
827
« Item statuons et ordonnons que les filles de la maison du Castel Joyos seront tenus de manger et boire
dans la dite maison, et ne sont permises d’aller en ville, et tenues de dormir dans la dite maison la nuit, à
moins d’avoir une raison légitime pour sortir. » « Item foc statut et ordenat que mas donas deladita mayson
deldit Castel Joyos seran tengudas manjar e beure dedins ladita mayson, et no permit per villa, et dormir en
ladita mayson la noeyt sino que agossan legitima desencusa. », Edmond PELISSIER (éd), « Le « Castel
Joyos »…, op. cit., p. 298.
828
« 20. Item que degu alcavot ni femna publica de segle no ause beure ni manjar dins taverna ni dins
hostal, mays a la carrera publica, en pena de V s. tolzas. », Jean RAMIÈRE DE FORTANIER (éd), Chartes de
franchises du Lauragais, Paris, Librairie du Recueil Sirey, 1939, p. 314.
328
Item, statuons et ordonnons que ces femmes soient tenues de donner et payer audit abbé,
tant pour l’habitation, le lit, le feu et le service pour chaque jour 2 ardits829.
Au-delà des régles imposées au sein du bordel public, les archives révèlent parfois
quelques scènes de la vie quotidienne au sein de l’établissement. La plupart du temps, elles
concernent des incidents ou des conflits qui sévissent au sein du bordel ; parfois, elles
évoquent des événements propres à l’organisation du bordel public, comme sa fermeture
lors de la Semaine Sainte.
Les relations entre les résidentes du bordel public et leur gérant sont évoquées dans
les archives toulousaines : à plusieurs reprises, les prostituées se plaignent des mauvais
traitements que leur fait subir le tenancier. Parmi ces documents, l’un d’eux retient
particulièrement l’attention : appelé procès des fillettes, c’est un contentieux porté devant
le Parlement de Toulouse en 1463, qui oppose les prostituées du bordel public au tenancier
829
« Item foc statut er ordenat que cascuna dona que volera habitar dedins ladita mayson de Castel Joyos, si
vol estar et vivere ala taula de l’abat, pagara per cascuna taula so es a disnar et a sopar quatre arditz. Et
lodit abat lor sera tengut tenir bon pa, vi et compainage rasonable segon lo temps. Item foc statut et ordenat
que aqualas talas donas que no voldran vivre a la taula de l’abat, mes voldran vivre a lors pessas, lodit
abbat sera tengut de lor vendre vivrez, pa, vi e carn iuxta la policia de la ciutat ab lor argent. Item foc statut
e ordenat que otra so dessus, lasditas donas seran tengudes donar e pagar aldit abat tant per la habitacion,
liyt, foc servicy lum cascun jorn per elas tant solament, dos arditz. », Edmond PELISSIER (éd), « Le « Castel
Joyos »…, op. cit., p. 298.
329
de la Grande Abbaye et aux capitouls, propriétaires de l’établissement830. Elles se plaignent
du système de fermage instauré par les capitouls ; il mettrait à la tête du bordel des
proxénètes, qualifiés de ruffians, qui profiteraient des filles en les exploitant sans
vergogne :
Il semble que iceulx deffendeurs ont honte de nommer ledit prethendu arrendeur par son
nom propre et notoire audit Thoulouse, nommé par derrision en leurs registres « l’abbé du
bordel », […] et pour ce fault dire que les deffendeurs baillent le gouvernement dudit hostel
à ung roffien qui jouissent du nombre important de ces femmes que de leur rareté831
L’avocat des prostituées accuse ces ruffians de profiter du bordel public pour en
tirer des bénéfices substantiels832. Afin de lutter contre la présence de plusieurs proxénètes
dans le bordel, la court propose de nommer une abbesse du bordel, responsable de
l’approvisionnement de l’établissement et chargée de chasser les trouble-fête :
[…] et que la plus ancienne d’elles, laquelle l’en a acoustumée à Thoulouse nommer
l’abeesse du bourdel, soubz correction de laquelle les aultres ont acoustumé de faire parmi
les familiers de la dite maison avecques ledit maistre des heures qui est au present ou sera
pour le temps advenir, deviseront et pourveiront chacun moys en visitant ledit hostel des
choses neccessaires, […] et par c’est moyen sera obvié que ces mauvaises bêtes sauvages
que sont ruffiens ne sera trouvée entre les berbis, et quant l’en y trouvera l’en scet bien
comment ilz doivent estre print, offrent comme dessus833.
[…] et dient plus lesdits deffendeurs que lesdites filletes comunement sont femmes de
grand disolucion et de plus grand despense en leur boire et manger que aultres gens car il
leur a acoustumé donner chacun jour quatre foiz à manger, c’est assavoir de matin à
desjuner fricheures ou pastez, à disner boully et roty, et à respriller aussi quelque chose de
830
AM Toulouse, FF 117, 1463, copie d’une ordonnance du parlement rendue au profit des capitouls contre
les « pouvres fillettes communes de l’hostel public » qui avaient demandé pour ne pas payer les droits. Voir
annexe n° XXXIV.
831
AM Toulouse, FF 117, fol. 2-2v, 1463.
832
AM Toulouse, FF 117, fol. 2v-3, 1463, « ledit ruffian avec ses autres complices y a réuni un grand
nombre de femmes pour gagner par là même une grande somme d’argent par le moyen desdits pernicieux et
fétides arrangements ce qui n’est pas tolérable puisque les ruffians sont pestifères et ne sont pas amoureux de
la chasté comme chacun sait »
833
AM Toulouse, FF 117, fol. 8-8v, 1463.
330
friant, à soupper aultres bonnes viandes et tousjours bons vins blans, rouges et clarez,
tellement que leur despense est plus grand coustauge que aultres gens etc. 834.
Ce type de repas : pâtés, viandes bouillies et rôties, soupes et vins, ressemblent fort
à ceux observés par Jacques Rossiaud par ailleurs en Occident. En effet, dans la plupart des
bordels, des mets riches sont servis, parfois par une cuisinière quand l’établissement est
suffisamment grand, à la table de l’abbé aux prostituées ainsi qu’à quelques clients835.
Cependant, ces repas sont payés par les filles au prix fort. En effet, de nombreuses sources
parlementaires et municipales exhortent les prostituées à ne pas aller dans les tavernes, que
ce soit pour s’y restaurer ou y dormir836. Or, celles-ci reprochent au tenancier de profiter de
cette situation pour leur faire payer trop cher le repas et les boissons837. Les capitouls
tranchent en demandant au tenancier de s’aligner sur les prix de la nourriture et des
boissons des tavernes de la ville et aux prostituées de ne plus circuler dans les rues :
Le prix proposé par le tenancier aux prostituées est précisé pour certains mets dans
une délibération de 1525-1526. Cette année-là, les repas de la journée coûtaient
204 deniers tournois, le vin vieux 4 deniers, et le quart de vin 1 denier, les provisions
supplémentaires proposées auraient été vendues deux fois plus cher que dans les
tavernes839. Le tenancier Pierre du Val prétend faire payer le vin à un prix raisonnable840.
834
AM Toulouse, FF 117, fol. 5v-6, 1463.
835
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 174
836
Par exemple dans le testament capitulaire de l’année 1511-1512, AM Toulouse BB265, fol. 45 : « Item
donnerez ordre que les filles de la bonne maison ne allent manger ne boire alleurs que à ladite maison
publique ne aller vaquer et discourir par les tavernes mesmement à Arnault Bernars car à cause de tel ase
commectent plusieurs exces et termes et ferez inhibition et deffence à tous taverniers et hostes sur certennes
grands peines qu’ilz n’aient à reception lesdites garces en leurs maisons ne leur donner à manger ne à boire et
aussi ferez commandement à celluy qui arrentera ladite bonne maison qu’il ait à tenir ladite maison proviene
de vin de pain et de autres causes necessaires aux pris et taux qui ont estez faiz autrefoys tant par nous que
noz predecesseurs c’est asavoir trois dobles pour checun jours. »
837
AM Toulouse, BB 71, fol. 888, 1525-1536, BB 73, fol. 218-220, 1528-1529, BB 265, fol. 30 1510-1511,
et 45r, 1511-1512.
838
AM Toulouse, BB 73, p. 220, 1528-1529. Voir annexe n°XLIII.
839
AM Toulouse, BB 71, fol. 888, 1525-1526, « Et non obstant partie adverse qui ne tient arrente le publiq
avis du gaing en faict son proffyt particullier journellement faict payer de deux cens quatres deniers tournoi
331
Mais les tarifs abusifs ne sont pas les seuls griefs dont se plaignent les prostituées. En
1528-1529, ces dernières accusent également le tenancier du Château Vert de mauvais
traitements, ce dernier les malmènerait lorsqu’elles ne peuvent pas le payer841.
Tous ces abus de la part du tenancier, sont, selon les prostituées, la raison pour
laquelle elles sortent du bordel pour aller dans les tavernes. En effet, elles ne semblent pas
observer les restrictions auxquelles elles sont sujettes : dans toutes les confrontations qui
ont été conservées entre le tenancier, les capitouls, et les prostituées, il est demandé à ces
dernières de rester dans le bordel public842. Dans les testaments capitulaires de 1510-1511
et 1511-1512, cette interdiction est rapellée aux futurs capitouls ; les prostituées, afin
d’éviter de nombreux troubles et d’attirer les ruffians et autres délinquants, doivent être
cloîtrées dans le bordel public 843 :
Item mectes ordre que les filles de la bonne mayson facent residance ne mangent et boivent
en ycelle et non ney ce aller vagant par les tavernes et ne suievent à Arnaud Bernard qu’est
une et honze y deuze a verront ou se font plusieurs insolances par ses ribauldies prie les
bons peres des minimes passent alant au guet et venent et seroit bon que quant fares
l’arrestement de ladite mayson vous fissies expresse mention que ycelluy quy arrestera
ladite mayson sera charge de fere lever lesdictes garsses à ladicte mayson et de leur faire
leur despense en ycelle primo consueto844
du quart du vin quatre denier tournois et de chascune provision de vivres plus deux foys que en sont
vendeues par les aultres tavernes ».
840
AM Toulouse, BB 71, fol. 888, 1525-1526, « Pierre du Val qui a dict que sa partie est houste dudict
Chasteau Verd vend à parties adverses le vin vieulx quatre deniers et le quart du vin pour ung denier deux
deniers troys deniers et ainsi qu’elles le pourvoyent Christophe le pancossie vend la chair comme Christophe
du masellier. »
841
AM Toulouse, BB 73, fol. 218-219, 1528-1529, « au contre Chabaty pour lesdictes filles de joye dict que
partie adverse leur vend les vins [ill.] et plus chers que les aultres taverniers leur vend la maime pour bon
motton. Et quant leur a vendu cher à son plaisir et n’ont dequoy payer leur houste les davant[ill.] pernes robes
et les met toutes nues pour mevre de faim ».
842
Par exemple, AM Toulouse, BB 73, fol. 218-220, 1528-1529.
843
AM Toulouse, BB 265, fol. 30 et 45, 1510-1512.
844
AM Toulouse, BB 265, fol. 30, 1510-1511.
332
3.2. La violence au bordel
Le tenancier n’est pas le seul auteur de violence au sein du bordel municipal. En effet,
l’établissement et ses alentours semblent être le théâtre de nombreuses rixes et altercations.
Recensés principalement dans des archives judiciaires, ces événements relatent des
violences envers les prostituées publiques, mais aussi à l’encontre du tenancier, du bordel,
ou encore entre clients du bordel. Ces agressions ne sont pas l’apanage du sud du royaume
de France, et il est fréquent que cette violence quotidienne soit soulignée dans les travaux
d’historiens travaillant sur la prostitution845.
Les bordels sont en effet souvent assaillis par divers groupes d’hommes, tentant d’y
entrer en force et de détériorer le mobilier. Les fréquentes réparations entreprises sur
l’établissement, évoquées plus haut, témoignent de ces nombreuses dégradations, l’une
d’entre elles étant même justifiée par l’arrivée de gens d’armes qui avaient rompu de
nombreuses serrures et des portes846. Ces soldats ne sont pas les seuls à être entrés par
effraction dans le bordel toulousain. Déjà, en 1358, une lettre patente du lieutenant du roi
en Languedoc Jean de France, conservée dans les cartulaires toulousains évoque une
première effraction. Le 9 mai 1357, plusieurs habitants se sont ameutés, armés, pour aller
protester contre le comte Jean d’Armagnac, qui résidait alors au palais royal.
L’attroupement s’est transformé en émeute et, les jours suivant la manifestation, plusieurs
bâtiments ont été pris d’assaut, dont le bordel de la ville. Les assaillants y auraient volé des
vivres, notamment du vin, et détérioré des arbres fruitiers847. Près d’un siècle plus tard, en
1425, de nouvelles lettres patentes, cette fois-ci émanant du roi Charles VII, font état de
plusieurs violences envers le bordel public. Le tenancier se plaint en effet de l’agression,
de jour comme de nuit, de ribauds qui maltraitent le bâtiment, en détériorant les portes,
mais aussi le toit, et s’attaquent aux résidentes :
[…] attendu que grandement de jour en jour et de nuit et frequemment à chaque heure et
incessament plusieurs ribauds, proxénètes et malfaiteurs se rendent dans cette maison, les
dits rivauds, proxénètes et malfaiteurs au mépris de Dieu et de la justice, imprégnés d’un
845
Par exemple pour Florence, Richard TREXLER, « La prostitution florentine au XV e siècle », Annales.
Économies, Sociétés, Civilisations, 1981, vol. 36, no 6, p. 1000.
846
AM Toulouse, CC 2365, fol. 26, 1514-1515, « Item pour le mandement de monsieur de Saint Pierre
d’Aysnes de Guilhamot le fustier, le 27 août, 1 livre 2 sous pour avoir réparé la porte du public que des gens
d’armes avaient rompu : 1 l. 2 s. » « Item de mandament de messieur de Sant Pierre de Asynes de Guilhamot
lo fustier a XXVII de avost une livre dozt sous per so que avie abodabas las portas del poblic que las gens
darmas avian ronpud :1 l. 12 s. »
847
AM Toulouse, AA 45, n°49, 1358.
333
esprit malin, tant contre la dite maison que même contre les personnes des dites femmes et
de leurs familles et de leurs biens, ont commis plusieurs dommages, violences, oppressions,
injures, effractions par force et violence, en fracturant les portes de la dite maison et de ses
chambres et pénétrant à l’intérieur ont maltraité les dites femmes en les fouettant
vigoureusement et atrocement, les blessant en plusieurs parties et les traitant mal848
Le bordel de Toulouse n’est pas le seul à être pris d’assaut, à Pamiers, plusieurs
habitants de la ville sont accusés de dégradations à l’encontre du Castel Joyos. En 1512, le
registre de justice consulaire contient deux accusations qui évoquent ces violences. Huit
hommes essaient en effet d’entrer de force, durant la nuit, dans le bordel appaméen, malgré
le désaccord de l’abbé, et forcent la porte849. D’autres sont également accusés d’être entrés
par effraction, en rompant la porte du bordel, et de tentative d’assasinat sur le tenancier :
Contre un certain appellé Moreu gendre de la fille cadette de maistre Castolhe, ceinturier
de Pamiers, un certain fils de Pauca Pelha et un certain fils de Bonternes pour ce que de
nuit ils sont allés au bordel et ont rompu la dite porte du bordel et rompu le toit et voulaient
tuer l’abbé du bordel en le frappant de plusieurs coups de lances850.
848
« […] attento qua maximé cum de die in diem nocteque et frequenter omnibus horis incessanter in dicto
hospition quam plures ribaldi, lenones et malevoli accedant, quiquidem ribaldi lenones et malevoli non
verentes Deum, neque Justitiam, cum sint imbuti maligno spiritu, tam in dicto hospitio quam etiam in
personis dictarum mulierum et earum familiae et in bonis earundem quamplurima damna, violentias,
oppressiones, injurias, fracturas per vim et violentiam commitant, fragendo portas dicti hospitii et
camerarum ejusdem intus existentium verberando vituperose et atrociter dictas mulieres ibidem plurimis
aliis partibus ejusdem injuriando et malé tractando teneant », Lettres patentes de Charles VII, AM Toulouse,
AA 5, acte n°371, 13 février 1425.
849
AM Pamiers, FF 20, fol. 107v, 1512, « Contre Johan Jacmot, Arnaud del Trem, Johan [ill.], Jacmes
Gauraud alias Chic, Ramon de la Roca alias [ill.], Guilhem Arsican, lesquels sont survenus avec Guillem
Guissand de la Barra d’Aspe, serrurier et plusieurs autres de leur compagnons, une nuit ont assailli la maison
[ill.]des filles dite Castel Joyos et ont voulu entrer malgré les protestations de l’abbé et ont [ill.]les portes. »
« Contra Johan Jacmot, Arnaud del Trem, Johan Vi[ill.], Jacmes Gauraud alias chic, Ramon de la Roca
alias lo [ill.]dayre, Guilhem Arsican losquals susdits son estatz a[ill.]et son submetutz et Guilhem Guissand
de la Barra daspe sarralho et plusors autres lors companhos due una noeyt aneguen assautar la mayson
[ill.]de las filhas dita castel joyos et volgueren intrar en dedens malgrat et en despueyt de l’abat et [ill.]las
portas. »
850
« Contra quemdam vocatum Moreu generum eiusdem cadeta quemdam filiam magistri Castolhe sinturari
appamensis quemdam filium de Pauca Pella et quemdam filium de Bonternes per so que houra de noeyt sen
son anand al bordel et an rompuda ladita porta del bordel et romput lo tet an talians an volent tuar labat
deldit bordel en li rousant plusores lansadas a ung parlens del solie tras deldit bordel », AM Pamiers, FF 20,
fol. 109, 1512.
851
AM Pamiers, FF 20, fol. 87v, 1507, « Contre Bartholo de Croisa et Pey Estve alias cap de Coto pour avoir
assailli l’abbé du bordel et avoir voulu le batre dans le dit bordel et d’en tirer une certaine la Bordalesa »
« Contra Bartholo de Croiza et Pey Estve alias cap de Coto per so que avian assalhit labat del bordel et lo
avian volgut batre aldit hostal et tirar daqui una apelada la Bordalesa. »
334
également la cible de violences. Même si leurs plaintes parviennent rarement jusqu’aux
cours judiciaires, quelques rixes sont mentionnées dans plusieurs archives du Midi
toulousain. À Toulouse, les violences auxquelles elles sont sujettes sont exprimées dans la
lettre de Charles VI, qui les place, elles et le bordel, sous sa protection :
[…] que cause de plusieurs ordennances et deffenses à elles faictes par les Capitoux et
autres officiers de nostredicte ville sur leurs robes et autres vestures, ils ont souffert et
soustenu plusieurs injures, vitupères et dommages, seuffrent et soustiennent de jour en
jour852.
À Foix, en 1402, une prostituée publique va même jusqu’à porter plainte contre un
client, un clerc, Étienne de Petri, qui l’a rouée de coups de bâton à l’intérieur du bordel
public :
Et incontinent, il arriva à l’huis de la dite chambre qui était fermée à clef, et incontinent,
sans aucune parole, il souleva la porte, les pieds levés, par force et la brisa. Et ensuite, sans
un mot, avec son bâton, il frappa et blessa celle qui parle en plusieurs et diverses parties du
corps et la maltraita sans raison ni cause juste. […] Et celle qui parle dit aussi que le dit
Étienne lui aurait fait encore plus mal et peut être l’aurait tuée, si elle n’avait pas proclamé
à haute voix ; « A mort ! A mort ! » et par peur de ces mots, le dit Étienne s’enfuit et sortit
de là853.
852
« Lettres de Charles VI qui règlent la marque que les Filles de Joye de la ville de Toulouse doivent porter
sur leurs habits » décembre 1389, Eusèbe de LAURIÈRE et al. (éd.), Ordonnances des roys de France…, op.
cit., vol. VII, p. 327. Voir annexe n°III.
853
« Et in continenti, dictus Stephanus accessit ad hostium dicte camere, que erat clausa cum clave. Et in
continenti, sine aliquibus verbis, cum pedibus elevatis per vim dictum hostium aperiit et fregit. Et deine, sini
aliquibus verbis, cum quodam baculo dictam loquentem percussit verberavit in pluribus et diversis partibus
sui corporis, et alias ipsam maletractavit sine causa justa et rationabili. […] Et dixit etiam dicta loquens
quod dictus Stephanus deterius ipsam loquentem dampnifficasset et forte eam interfecisset, nisi ipsa
proclamasset alta voce : « A mort ! a mort ! ». Et terore dictorum verborum, dictus Stephanus auffugit et
abinde recessit », Gabriel de LLOBET, Le registre des informations diligentées par les consuls de Foix, 1401-
1402, Limoges, PULIM, 2001, p. 159.
854
« Que la dite Maria ne tienne pas de proxénètes, ni ne permette le jeu ni le blaspheme dans la dite maison,
sous peine de fouet. », « Item quod ipsa Maria non tenebit lenones, neque permitet lusores neque
blasfematores in eadem domo, sub pena fustigationis. », AM Castelnaudary, BB 1, fol. 12v, 1515, Leah
OTIS-COUR (éd.), Prostitution in medieval society…, op. cit., p. 125.
335
de blasphème : « Contre Margarida et Girauda, demeurant au public, pour avoir
publiquement, en la maison publique, juré et blasphémé Dieu. »855
[…] et comme il l’apostrophait avec zèle, ledit Biros avec son épée lui fit une blessure au
visage, le frappant d’un coup appelé « desl reves » et d’un autre coup de la pointe dans la
poitrine du dit Guillaume si bien que si le dit Guillaume ne s’était pas alors retiré, le dit
Biros l’aurait tué. […] Et non content, le dit Biros avec son audace présomptueuse et sans
juste cause ni ordre venu d’un supérieur, conduisit par la force Arnaud Vitalis au château.
Et tandis qu’il l’y menait, le dit Arnaud Vitalis, en courant et par force s’échappa des mains
du dit Biros856.
855
« Contra Margarida et una Girauda demorant al public per so que publicament en la mayso publica
juran et blasffeman diu ananta ung. Decretentur. », AM Pamiers, FF 20, fol. 96v, 1510.
856
« dictus Biros cum ense suo predicto e talh in facie fecit [posse] suum ipsum percusciendi uno ictu, vocato
« del revès », et aliio ictu subito de cuspide in pectore ipsius Guillelmi, sic quod, nisi idem Guillelmus tunc se
retro traxisset, ex toto dictus Biros interfecisset eumdem Guillelmum […] Et dictus Biros, de premissis non
contentus, sua audicia presumptiva et absque justa causa et alcuius superioris ordinatione, ducebat dictum
Arnaldum Vitalis ad castrum. Et cum sic eum duceret, dictus « Arnaldus » Vitalis cursu velosi et per vim
evasit a manibus dicti Biros. » Gabriel de LLOBET, Le registre des informations…, op. cit., p. 123-124.
857
AM Pamiers, FF 20, fol. 86v, 1507, « Contre Guilhem de Lia alias Revenac car une nuit où il se trouvait
dans le bordel, il a voulu forcé un de ses compagnons à boire du sel dans un verre. » « Contra Guilhem de
Lia alias Revenac per so que una noeyt se troba al bordel et aqui en viag companho volo fec beure per forsa
sal ab by dedans ung veyre. »
858
AM Pamiers, FF 20, fol. 110v, 1517, « Contre maitre Anthoni Denisa, maitre de Lestrema, habitant de la
Roca pour que ledit Denisa s’est malicieusement rué à l’encontre d’un certain Poncet Bourges, chaulier de
l’église Carsalade de Mirepoix dans la maison des filles de Pamiers appelée le Castel Joyos dit le bordel. Il
lui aurait donné des coups de pics et aurait battu les dites filles » « Contra maistre Anthoni Denisa maistre de
Lestrema habitant de la roca per so que lodit de Nisa maliciosament se es yrruit a lencontra de ung appelat
maistre Poncet Bourges chaulie de la gleysa Carsadala de Mirapeys dins la meyso de las filhas de Pamies
appellada Castel Joyous dicto lo bordo -en li tiran picz li baten lasdit gongas. ».
336
forgeron du lieu de Dalsons, le dit Rigaut a été trouvé armé et embastonné et usant de son
office de ruffian en la maison du Castel Joyos de Pamiers. »859
Ainsi, l’atmosphère au sein du bordel public semble animée, tout comme dans les
tavernes et les auberges ; les clients devaient y jouer aux cartes et aux dés malgré les
interdictions répétées des autorités laïques et ecclésiastiques, et l’on peut imaginer que,
selon le degré d’alcoolisation des clients, l’ambiance pouvait rapidement tourner au
vinaigre. En 1452, une lettre de rémission en faveur de Poncelet Paulin, un Toulousain,
décrit une telle altercation. Ce dernier, âgé d’une vingtaine d’années, est hélé par l’un de
ses compagnons, qualifié de gentilhomme, qui veut qu’il l’accompagne au bordel pour
aller y chercher une prostituée, que l’abbesse du bordel lui avait promise. Les compagnons
s’en vont au bordel, mais la promise n’est pas disponible ; ils sortent, à l’exception de
Poncelet qui décide d’y rester. Il est alors pris à partie par Jean Sudre, sans doute un
ruffian, qui lui demande de payer, s’il veut cotôyer une femme de l’établissement, Poncelet
passe outre la requête de Jean et s’en va choisir une jeune femme qu’il veut emmener avec
lui. Voyant cela, Jehan Sudre sort sa dague et attaque Poncelet, lui donnant quelques coups
de couteau. Le suppliant, se sentant menacé, tire lui aussi sa dague, et une bagarre s’ensuit,
finissant par la mort de Jehan Sudre860. La violence dans les lieux de plaisir n’est pas le
propre du bordel public, des altercations du même type se déroulent dans les tavernes ou
encore aux étuves. Néanmoins, à cause de son caractère public, la violence au sein du
bordel est davantage encadrée et réprimée. Il en va de même au XVIe siècle au sujet du
respect du calendrier religieux, la maison publique devant parfois s’aligner sur les périodes
d’abstinence imposées par l’Église.
Alors qu’à la fin du Moyen Âge les jours d’abstinence observés se réduisent
considérablement, le Carême reste la seule longue période de privations qui subsiste861.
Période d’abstinence de quarante jours, il se termine par la Semaine Sainte et la fête
859
AM Pamiers, FF 20, fol. 112, 1517, « Contra Miquel Rigaut faure den loc Dalsons per so que lodit Rigaut
se es trobat armat et enbastonat en usant offici de ruffian en la meyso de castel Joyos de Pamies ».
860
AN JJ 181, n°31, janvier 1452, Leah OTIS-COUR (éd.), Prostitution in medieval society…, op. cit., p. 116-
117.
861
Jacques ROSSIAUD en comptait deux cent cinquante au Xe siècle, et constate que ce nombre a
considérablement fondu à la fin du Moyen Âge, Jacques ROSSIAUD, « Sexualité », Dictionnaire raisonné du
Moyen-Âge, Paris, Fayard, 1999, p. 1071.
337
pascale. La Semaine Sainte qui va du dimanche des Rameaux au samedi saint, le dimanche
de Pâques marque la fin des privations pour la communauté chrétienne. Cette période
d’abstinence s’applique aussi à l’espace le plus débauché de la ville : le bordel public. En
effet, dans certaines villes, durant la Semaine Sainte, les prostituées publiques ne peuvent
pas travailler, la maison publique étant fermée aux clients.
L’allusion à cette question apparaît surtout dans les archives urbaines à partir de la
fin du XVe siècle, et notamment dans la comptabilité et les délibérations municipales. Elle
n’est évoquée que pour les villes d’Albi et Toulouse qui conservent une documentation
prolixe à son sujet, à Toulouse le premier document s’y référant date de 1496862.
Cependant, ce type de restrictions est connu en Languedoc depuis le XIV e siècle ; en effet,
Leah Otis montré que, durant cette période d’abstinence, les prostituées peuvent être
cloîtrées ou exclues de la ville, comme c’est le cas à Nimes ou Uzès. L’historienne du droit
constate que la coutume ne s’observe pas partout, en témoigne une affaire criminelle à
Foix, indiquant que le bordel y était ouvert durant la Semaine Sainte 863.
La période durant laquelle les prostituées sont retirées du bordel public peut
dépasser le temps de la Semaine Sainte. En effet, alors qu’à Albi, seule la Semaine Sainte
est mentionnée, à Toulouse, le temps durant lequel les prostituées ne peuvent pas travailler
dure plus ou moins longtemps. En 1514, les prostituées ne sont tenues à l’abstinence que
des vigiles de Pâques, la veille, au mercredi après Pâques, soit cinq jours864, mais il arrive
que la période dure bien plus longtemps, comme en 1524-1535, où les prostituées sont
862
AM Toulouse, CC 2344, fol. 90, à Albi, en 1506, AM Albi, CC 219. Leah OTIS-COUR a réalisé une
annexe recensant tous les documents évoquant la Semaine Sainte dans les différentes villes du Languedoc,
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society…, op. cit., p. 150.
863
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society…, op. cit., p. 85-87.
864
AM Toulouse, CC 2364, fol. 71, 13 décembre 1514, « les filhes estant en icelle bonne mayson se doibvent
abstenir de faire aulcun peche de leur corps en pailhardise ny autriament despuis la virgile de Pasques flories
jusques au mercredi après Pasques prochain. » Leah OTIS-COUR (éd.), Prostitution in medieval society…,
[Link]., p. 123-125.
338
retirées du bordel pendant dix-neuf jours865. En moyenne, elles semblent en être écartées
durant une quinzaine de jours autour de la semaine sainte866 :
Illec a esté arresté que Pierre du Val et sa femme illec presente norrira et entretiendra les
filles du public nommes au roulle jusques au nombre de soixante inclusivement par quinze
jours entiers et commencer demain vingt ungniesme de mars dimenche des rameaulx
jusques et par tout le jour de quasi modo genti867.
À Toulouse, les sommes engagées sont plus importantes, les prostituées du bordel
public étant plus nombreuses. La ville rembourse la majorité des dépenses opérées à cette
occasion, en témoignent les nombreux comptes remboursant un sergent ou le tenancier
865
AM Toulouse, BB 70, fol. 123, 1524-1525, « celle que doibt estre internée et internando en despence à
trente troys filles dudict public par l’espace de dix neuf jours à la feste de Pasques dernierement comme est
de louable coustume. ». Voir annexe n°XLIV.
866
AM Toulouse, CC 1674, p. 27-28, 1531-1532, « pour illec suiver le nombre des filles et leur tauxer la
despence jusques au lundi de Pasques et pour icelles fere retirer et enfermer dans une maison durant ce sainct
temps et jusques audict lundi de Pasque les comme est acoustume fere auquel Chasteau Vert ». Voir annexe
n°XLV.
867
AM Toulouse, BB 73, p. 385, 1528-1529. Voir annexe n°XLVI.
868
AM Albi, CC 249, fol. 14v, 1544-1545, « Item ay pagat alas filhas del bon hostal la semmana sancta
coma es de costumas la soma de XV s. t. ».
869
AM Albi, CC 226, fol. 29, 1514-1515, « Item par mandement des consuls avons payé à maitre Somo
Ryduries consul qui a nourri les filles du bordel durant la Semaine Sainte la somme de trente sous tournois. »
« Item plus ay mes per mandamen dels dits cosols que ay pagat a mestre Simo Rayduries cosol per so que
avia noyridas las filhas del bordel la sempna sancta la soma de trenta soutz tornes. », CC 250, fol. 15v,
1545-1546, « Item avons payé à six pauvres filles du bordel la somme de trente sous » « Item ay pagat a
sieys pavras filhas del bon hostal la soma de trenta soultz ».
870
AM Albi, CC 255, n.f., 1553-1554, « Avons payé aux filles du bordel, comme c’est de coutume de leur
donner de l’argent pour la Semaine Sainte […] la somme de vingt-cinq sous » « Plus ay pagat alas filhas del
bon ostal anssi ques de costuma de lor dona dargent la sepmana santa […] la somme de vint cing soubz »
871
« Avons baillé à cinq pauvres filles du bordel, comme c’est de coutume, à chacune cinq sous » « Plus
baillie a cinq pauvres filhes deu bon hostal ainssy comme est de coustume a chaqune cinq soutz. » AM Albi,
CC 252, fol. 11, 1548-1549.
339
pour telle ou telle dépense872. Une partie des frais de bouche est payée directement par les
prostituées : en effet, en 1531, il est indiqué dans un compte qu’elles doivent s’acquitter de
huit deniers et deux dobles par jour pour la nourriture :
[…] pour illec suiver le nombre des filles et leur tauxer la despence jusques au lundi de
Pasques et pour icelles fere retirer et enfermer dans une maison durant ce sainct temps et
jusques audict lundi de Pasqueles comme est acoustume fere auquel Chasteau Vert […] Et
leur a esté tauxé suyvant la tauxation de l’année precedante a dix-huit deniers pour jour à
chescune jusques a Pasques. Et en jour de chair manger deux dobles pour chescune chacun
jour.873
Suppliant imblement Jehan Aymery arrentier de la bonne mayson de Thoulouse, disent que
connu mieulx se avise et aussi est de bonne costume et par voz predecesseurs observes les
filhes estant en icelle bonne mayson se doibvent abstenir de faire aulcun peché de leur
corps en pailhardise […] et aussi a esté commandé audict suppliant de formir ausdicts
filhes en deduction de son arrantement874.
872
Par exemple, en 1517-1518, la ville rembourse à la tenancière du bordel 27 livres : « Plus a payé a
Demguera comanderesse de la bonne maison pour la dépense de 17 livres qu’elle a faite pour les filles de la
dite maison lors de la Semaine Sainte « Plus es apagar a persona Demguera comendeyressa dela bona meiso
par la despensa que ha facha alos filhetas de ladicta maiso la semana sancha et despesas com apert per
monta :XVII l. », AM Toulouse, CC 1576, fol. 56.
873
AM Toulouse, CC 1674, p. 27-28, 1531-1532.
874
AM Toulouse, CC 2364, fol. 71, 13 décembre 1514.
875
« tout considere desduyre la somme speciffiee en sa declaration de son arrentement. Si ferez bien et ledict
pouvre suppliant priera Dieu pour vous. Habeat viginti libras turonensis decembris XII anno domini 1514. »
AM Toulouse, CC 2364, fol. 71, 13 décembre 1514.
340
les requeste d’icelle suppliante avec l’instrument et pacte d’arrentement qu’il perduira la
requeste est [ill.] et deraisonnable et ne doibt estre interinée ams sa partie en doibt estre
relancer avecques despens lors habito consilio in turna876.
Les sommes engagées par la ville comme par les tenanciers sont importantes et
expliquent ces conflits. En effet, la ville ou le tenancier doivent payer l’hébergement, la
nourriture et le personnel pour les filles publiques. Par exemple, dans un compte toulousain
de 1511, la somme dépensée pour les onze jours s’élève à quasiment 50 livres tournois877.
Les dépenses engagées pour que les prostituées restent cloîtrées dans une maison
sont multiples. Ces dernières sont tenues d’y rester et ne peuvent la quitter que pour se
rendre au sermon à l’église. Tout au long du temps saint, l’hôte qui les héberge, que ce soit
le tenancier ou une autre personne, doit les nourrir et leur fournir un lit. À Toulouse, un
compte de 1514 détaille précisément les dépenses engagées pour la Semaine Sainte.
Comme l’exige le Carême, l’hôte nourrit les prostituées avec du pain, de l’huile et diverses
variétés de poissons : « Et premierement la vigile de Rams pour donner a disner ausdictes
filhes a fourny le susdict hoste tant en pain, huyle, merlins, arans, escarambes estimars tant
cuitz que rotiz et poissons froiz : 17 s. 6 d. »878. Puis, le jour de Pâques et les suivants, elles
peuvent manger de la viande, telles que du mouton, du bœuf, et du chevreau : « Item le
jour de Pasques a forny pour lesdictes filhes ledict hoste en cher tant en chevreaux moton,
que boeuf et pain : 30 s. »879. Les repas sont accompagnés de vin, et les prostituées sont
servies par deux domestiques, vraisemblablement engagés pour l’occasion880. En 1528-
1529, une délibération municipale détaille le régime que doivent suivre les prostituées
avant Pâques, il consiste en un repas maigre, composé de pain, de vin et de soupe :
[…] sera tenue donner chascun jour à chascune d’icelles huit deniers de pain quetre deniers
de vin et troys denier de campaignage et que sera payé aux despens de la ville. Et seront
tenus lesdicts houste et houstesse leur baillé lougis lut fournir boys chandelles huille et
potaige à leurs despens parviny et que pour ce que dessus leur sera payer la somme de huit
livres pour lesdicts quise jours sans aultre chouse881.
876
AM Toulouse, BB 70, fol. 123, 1524-1525.
877
AM Toulouse, CC 2345, fol. 65, 1511.
878
AM Toulouse, CC 2364, fol. 72, 1514.
879
Idem.
880
AM Toulouse, CC 2364, fol. 72, 1514, « Item a forny vin deux pipes lesquelles luy coustoient huit escutz
petitz et par ainsi monte par pipe quatre escutz petit et par ce : 27 s. 6d. […]Item pour un serviteur et une
servante que hont servis lesdictes filhes durant ladicte temp a payé : 20 s. »
881
AM Toulouse, BB 73, p. 385, 1528-1529.
341
Les prostituées ne respectent pas toujours les temps de jeûne imposés par l’Église,
ainsi, certaines d’entre elles refusent de jeuner le mercredi, le vendredi saint, et le samedi
saint, imposant des frais supplémentaires à leur hôte882. Durant la semaine sainte, elles
doivent se rendre à l’église pour écouter le sermon accompagnées généralement d’un
sergent883. La personne chargée de les accompagner est en temps normal dédommagée par
la ville, pour le temps et l’argent dépensé pour les chapelets, comme en témoigne une
requête d’un sergent pour être remboursé des 32 ardits qu’il a déboursé pour les patenôtres
octroyés aux prostituées :
[…] icelluy suppliant a vacqué toute ceste presente Caresme derniere passée à conduyre les
pouvres filhes de la bonne mayson de Thoulouse au sermon la present tous les jours
demeuroit despuis le matin jusques à neuf heures et non san grand peyne et trevailh
occasion dequoy ledict suppliant laysse à faire ses besonhes. Et sa peyne et son interest
ledit supplian n’a en riens esté remuneré combien selon droit l’ait bien de merité qu’est
chouse grandement prejudiciable audict suppliant ainsi que verrez selon conscience de sa
peyne et travailh et neantmoins le rambourser de trante et deux arditz qu’a fournitz pour
avoir des pater nosters ausdictes filhes et feriez bien884.
Et ainsi parreilhement par le vouleur de dieu une desdicts filhes c’est convertie et par
vosdicts mandement fust mise à la maison dudict suppliant et bailhée en garde jusques à
tant que pour vous seroyt mise au couvent de les repentie cen que fust faict lui dict
darmerement passé. Et ledict suppliant la tenue depuis ledict lundi de Pasques que la ung
882
AM Toulouse CC 2364, fol. 72, 1514, « Item le mercredi ensuyvent pour ce que lesdicts filhes ne
vouloient poinct jener a forny : 20 s. » « Item le vendredi sainct pour icelles filhes a fourny ledict hoste pour
ce que aucunes jeunoient les autres non : 20 s. » « Item la vigile de Pasques pour ce que lesdictes filhes ou
aulmoins la plus part d’icelle avoient receu nostre seigneur et ne jeunoient poinct a forny ledict hoste : 30
s. ».
883
AM Toulouse, BB 73, p. 385, 1528-1529 : « sauf que seront menée par un sergeant de ceans aux sermons
et aultre priere [ill.] lequel sergent les menera sans sey despartir d’elles ».
884
AM Toulouse, CC 2364, fol. 61, 23 avril 1514,
342
moys san peus ne nems de quoy ledict supplint na poinct esté recompensé de la poyne ne
ainsi de la despance qu’il a ffaite à ladicte repantie. 885
En 1525, à Albi, c’est une conversion plus massive qui s’opère, selon les autorités
consulaires, les prostituées du bordel décident en effet de toutes se retirer de leur vie de
débauche et d’entrer en religion :
Sy vous supplient tres humblement en pitie charite et aulmone les pouvres filles de la
maison commune quatre qu’il en ya lesquelles pouvres filles ont vouloir de leurs retrez en
fere comme femmes de bien aidant Dieu et la vierge Marie.886
Les mesures prises pour contrôler la violence ou tout autre comportement déviant
au sein du bordel montrent que les autorités conçoivent le bordel public comme un moyen
de contrôler la vénalité, que ce soit en termes de temps - par ses horaires d’ouverture - ou
d’espace. Son fonctionnement et les événements qui s’y déroulent dépeignent un lieu où
les femmes qui s’y prostituent semblent asservies, par le tenancier comme par la ville.
Restrictions, mauvais traitement, escroqueries et violences, alors que le bordel public est
destiné à accueillir les jeunes mâles de n’importe quelle condition sociale, l’établissement
ne semble pas être l’endroit le plus confortable pour exercer le commerce charnel, et il
n’est pas étonnant que Jacques Rossiaud le décrive comme le dernier lieu où les prostituées
travaillent, trop vieilles pour exercer dans les autres lieux de la prostitution privée887. Le
bordel public est généralement conçu comme un espace d’enfermement : lorsque les
prostituées ne peuvent plus y exercer, ces dernières sont cloîtrées dans une autre maison,
destinée à les cacher au reste de la population.
885
AM Toulouse, CC 2372, 1523.
886
AM Albi, FF 43, document n°5, 1525. Voir annexe n°XLVII.
887
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 112.
343
344
Chapitre VIII : Proxénètes et clients
888
Entre autres : Bronisław GEREMEK, Les Marginaux parisiens aux XIVe et XVe siècles, Paris, Flammarion,
1990. Ruth Mazo KARRAS, Common women: prostitution and sexuality in Medieval England, New York,
Oxford University Press, 1996. Anne. L KLINCK., « Marginal Spaces of Prostitution in Renaissance Ferrara »,
Phaethon’s children: the Este court and its culture in early modern Ferrara, Tempe, Arizona center for
Medieval and Renaissance studies, 2005, p. 87-127. Maria Serena MAZZI, Prostitute e lenoni nella Firenze
del Quattrocento, Milan, Il Saggiatore, 1991. David C MENGEL., « From Venice to Jerusalem and beyond:
Milíč of Kroměříž and the Topography of Prostitution in Fourteenth-Century Prague », Speculum, avril 2004,
vol. 79, no 2, p. 407-442. Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society : the history of an urban
institution in Languedoc, Chicago ; London, University of Chicago press, 1985. Mary Elizabeth PERRY,
« « Lost Women » in Early Modern Seville: The Politics of Prostitution », Feminist Studies, février 1978,
vol. 4, no 1, p. 195-214. Jacques ROSSIAUD, Amours vénales : la prostitution en Occident, XIIe-XVIe siècle,
Paris, Aubier, 2010. Richard TREXLER, « La prostitution florentine au XVe siècle », Annales. Économies,
Sociétés, Civilisations, 1981, vol. 36, no 6, p. 983-1015.
889
Nous ne citerons ici que quelques travaux majeurs : Jean-Marie CARBASSE, « La justice criminelle à
Castelnaudary au XIVe siècle », Actes du 66e congrès des Sociétés académiques et savantes de Languedoc-
Pyrénées-Gascogne. Le Lauragais, Montpellier, Fédération historique du Languedoc méditerranéen et du
Roussillon, 1983, p. 139-148. Claude GAUVARD, Crime, état et société en France à la fin du Moyen Age :
« de grace especial », Paris, Publications de la Sorbonne, 1991, Claude GAUVARD, Violence et ordre public
au Moyen Âge, Paris, Picard, 2005. Nicole GONTHIER, Le châtiment du crime au Moyen Âge : XIIe-XVIe
siècles, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1998. Solorzano Telechea JESUS ANGEL, « Justice et
répression sexuelle sous la couronne de Castille », L’exclusion au Moyen Âge : actes du colloque
international organisé les 26 et 27 mai 2005 à l’université Jean Moulin, Lyon 3, Lyon, Université Jean
Moulin, Centre d’histoire médiévale, 2007, p. 167-186. Valérie TOUREILLE, Crime et châtiment au Moyen
Âge: Ve-XVe siècle, Paris, Éd. du Seuil, 2013.
890
Voir notamment: Ruth Mazo KARRAS, From boys to men: formation of masculinity in late medieval
Europe, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2002. Didier LETT, Hommes et femmes au Moyen
Âge : histoire du genre, XIIe-XVe siècle, Paris, A. Colin, 2013. Jacqueline MURRAY, « Hiding behind the
universal man : Male sexuality in the Middle Ages », Handbook of medieval sexuality, New York , Garland,
1996, p. 123-152.
891
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval…, op. cit., p. 89-90.
345
d’autrui ou à la favoriser892, il apparaît dans les archives sous plusieurs noms : lenocinium,
ruffianage et parfois ribauderie. Alors que les termes de lenocinium en latin et ruffianage
en moyen français font clairement référence au métier d’entremetteur, le terme de ribaud
fait, quant à lui, allusion à plusieurs fonctions. En effet, un ribaud peut être un homme
suivant des troupes armées ou une personne débauchée. À Paris, aux XIVe et XVe siècles,
il existe même un roi des ribauds chargé d’assurer la police intérieure du palais ainsi que le
contrôle des maisons de jeu et de prostitution. Dans les sources du Midi toulousain, le
proxénétisme porte des noms différents et apparaît sous des formes multiples allant de
petits arrangements ponctuels à un proxénétisme davantage organisé. Si le proxénétisme
permet d’en apprendre plus sur la hiérarchisation du monde de la prostitution, l’étude de la
clientèle du commerce vénal informe, quant à elle, sur la manière dont la société médiévale
envisage la sexualité masculine.
Lorsqu’ils sont évoqués dans les sources judiciaires pour condamner le proxénétisme et
l’exclure de la ville, les proxénètes sont présentés comme une communauté indéterminée.
Ils sont alors associés aux marginaux de tout poil, prenant place dans les condamnations
générales auprès des voleurs, des vagabonds et des oisifs. Ils sont présentés comme des
êtres malveillants, causant de nombreux maux et perturbant l’ordre public893. Une lettre de
Charles VII à ses sénéchaux du Midi de la France en fait cette description :
Il est venu à notre congnoissance que en notre pays de Languedoc par especial ou bas pais et
par les bonnes villes d’iceluy se tiennent conversent et frequentent plusieurs et divers ruffiens
maulvays pillars et gens de deshonneste reprouvée et dampnée vie vivans de peché, ordure,
ribauldise, et malefices lesquelz passent et repassent par ledit pais de nuict et de jour à heures
indeues et suspectez acompaignez armez et saisiz d’arbalestes, bauclies, glaives, et aultre
armeures prohibées et deffendues prenent femmes à force les metent à mal et à suivre leur vie
892
Définition du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales,
[Link] consulté le 02/12/2015.
893
Ce sujet est évoqué dans la première partie de ce mémoire, notamment aux chapitres II.2.3, p. 153 et
III.3.3, p. 200.
346
dampnée et reprouvée, robent, destrossent, pilles, bactent, mutilent, et murtrissent noz officiers
et subgectz marchans voyagens et aultres894.
Contre maitre Arnaud de Tremasaygas, barbier, pour avoir de nuit accompagné un prêtre qui
demeurait en se maison pour aller trouver une femme de mauvaise vie en la maison commune
des filles de Pamiers appelée le Castel Joyos, et pour avoir fait le guet pendant que le dit prêtre
connaissait charnellement une appelée Bernarda et la Leonarda897.
Et a ordonné et ordonne la court que ung nommé Astour, ung nommé Biposse Nantommes,
Estienne de la Borde, ung nomme maistre Pierre notaire demourant à la porterie, ung barbier
Alamand demourant à la Porterie avec ung nommé maistre Jehan, ung nommé petit Jehan le
Picard menuisier demourant en Perolieres, maistre Guillem Daux, ung nommé Marcoing, nomé
maistre Bidan, ung nommé Gibert Camus alias Meussier le Tepeve, ung nommé Jehan le
Mercier alias de Paris remiteur de Jaurt le borrelier, Guillem Jaurt cardeur Perot Bedosle,
sergent Charles Savatier et ung nommé le filz de Sainct Medard, ruffians seront punis au court
par ledict senechal ou son lieutenant ou les capitoulz de Thoulouse898.
894
AM Toulouse, AA 5, acte n°372, Mandement du roi Charles VII aux sénéchaux de Toulouse, Carcassonne
et Beaucaire et autres justiciers des trois sénéchaussées; Toulouse, 6 août 1445. Voir annexe n°V.
895
AD Tarn, BB 22, fol. 105, 1534.
896
AM Pamiers, FF 20, fol. 112, 1517 « Contre Miquel Rigaut, forgeron du lieu de Dalsons pour s’être
trouvé armé en usant de son office de ruffian en la maison du Castel Joyos de Pamiers » « Contra Miquel
Rigaut faure den loc Dalsons per so que lodit Rigaut se es trobat armat et enbaslanat(ill.) en usant offici de
ruffian en la meyso de Castel Joyos de Pamies. »
897
AM Pamiers, FF 20, fol. 112v, 1517, « Contre mestre Arnaud de Tremasaygas barbie per so que hora de
nueyt acompanhat de ung cappella que demorava en sa meyso es anat sercar una gouya en la meyso
communa de las filhas de Pamies appellada Castel Joyos et la appellada Bernarda et la Leonarda audit
cappella que la coneguda carnalament et lodit de Tramasaygas fasia lo geyt. ».
898
ADHG, 1 B 8, fol. 349, 1er juin 1491.
347
Il semblerait que les ecclésiastiques apparaissent davantage que d’autres en tant que
proxénètes dans les archives. En effet, dans plusieurs arrêts du Parlement, les magistrats
reprochent à l’archevêque de Toulouse son laxisme et la conduite des clercs, clairement
accusés de proxénétisme, placés sous sa juridiction :
Et pour certaines autres considérations mouvans la court a elle enjoinct audict arcevesque sur
peine de cent mars d’or et pruise de son temporel de admonester ou faire demement
admonester generalement trois fois l’année ès festes solempnelles en toutes les eglises
parochiales de Tholose tous ce chescuns les clercs de son diocese exercans lenonices et
commectans autres cas vils enormes et defenduz à clercs qu’ilz desistent desditz cas et comes
et ne les commectent doresnavant et de faire monition semblable particuliere ausdiz clercz
pruis en ses prisons899.
Ynart pour l’appellant [le sénéchal] dit que lappelle [Ogier de Fonte] pretend qu’il est venu
en ceste ville pour estudier mais c’est pour merchander fillettes et en achete et vend que
c’est. Dit que ung jour en passant devant les Cordeliers trouva ung estudiant et pour ler au
dessus le bati et gecta dans la fange et le foula aux piez. Dit qu’il mena des fillettes au
couvent des Freres Mineurs lesquels a ceste occasion se sont batuz902.
Si les clercs semblent très présents dans les affaires de prostitution, qu’ils soient du
côté des clients ou des proxénètes, il ne faut pas pour autant les considérer comme les
principaux acteurs du proxénétisme. Si le Parlement de Toulouse reproche souvent à
899
AM Toulouse, AA 3, acte n°326, arrêt du Parlement de Toulouse, 6 juillet 1503. Voir annexe n°XLVIII.
900
AD Tarn-et-Garonne, G 560, enquête lors d’un procès opposant les consuls de Moissac à l’abbé de
l’abbaye. Des témoins sont entendus sur la conduite des moines.
901
ADHG, 1 B 2, fol. 280, 2 mai 1463, « la dite court a defendu et defend audict Martel sur peine de
bannissement de ce royaume et ceste foiz pour toutes qu’il ne recepte recele ne seuffi en ses chambres ne
autres chambres des religieux ne autre part audit couvent aucuns larrons, ruffians, banny, ne autres gens de
mauvaise vie mais qu’il en mecte dehors ceulx qui y sont depresent decy à demain au matin à huit heures. »
902
ADHG, 1 B 2308, fol. 212, 1460. Le texte complet est disponible en annexe n°XLIX.
348
l’official de ne pas condamner suffisamment les clercs, il ne faut pas perdre de vue que
certains proxénètes identifiés comme tels, ne sont en fait que des laïcs s’étant fait tonsurer
pour échapper à la justice laïque903.
Les sergents du guet, chargés de surveiller la ville la nuit, sont à plusieurs reprises
accusés de proxénétisme. En 1455, les membres du Parlement demandent au viguier et aux
capitouls de contrôler la police de la ville et d’empêcher les délinquants de toute sorte d’y
sévir. Il est demandé au capitaine du guet de veiller au bon comportement de ses troupes
accusées d’une partie des méfaits qui se déroulent à Toulouse904. En 1453, lors d’une
audience concernant Pierre Malabat, notaire du sénéchal, les sergents du guet sont accusés
de chercher des prostituées pour leur plaisir durant leur service :
[…] dit que les gens du guet voulerent une fillette en parlerent à Berter qui n’y voult consentir
ledit Malabat lui dist et manda de par le seneschal qu’il y alast et les feist venir ce qui fist et y
vindrent Robiane et autres cinq ou six et Malabat assembla d’autre costé maistre Pie de la
Pierre905
Et au regard dudit cappitaine du guet la cour lui a defendu sur peine de privation de son office
et autre peine d’amende arbitraire à ladite court de non tenir ne menner avecques lui ruffians,
larrons, ne autres gens de mauvaise vie, et sera enquis du gouvernement dudit capitaine et lui
formation raportée devers ladite court pour en estre fait et ordonne ce que raison vouldra. Et car
ledit capitaine a dit et confessé en ladite court avoir esté une nuit ès estuves du Basacle de
ladite ville et y avoir trouvé Maturin Besson ung nommé Godefroy de Billon et l’abbé du
public couchez chacun avec une femme dissolue et car ilz fuerent ne les avoir point prins ne
903
Les problèmes de juridiction entre la justice ecclésiastique et la justice laïque sont notamment évoqué
dans un arrêt du Parlement de 1455, ADHG, 1 B 1, fol. 286, 16 janvier 1455, et dans un arrêt de 1486,
ADHG, 1 B 7, fol. 28, 9 février 1486.
904
ADHG, 1 B 1, fol. 284, 8 janvier 1455. « En oultre la court a commandé au capitaine du guet illec present
qu’il baille par declaration devers la court les noms de ceux qui font de son guet car on dit que ce sont ceulx
qui sont une partie des maulx qui se font en la ville »
905
ADHG, 1 B 2303, fol. 43, 1er mars 1453, audience contre Pierre Malabat.
906
ADHG, 1 B 2305, fol 6, 13 janvier 1456, « À ce que le jour mesme ledit Bannieres voult batre ung
sabatier serviteur de maistre Jehan Ynard dit que c’est ung ruffien qui a tenu six ans une fille au bourdel et
est du guet. »
349
mennez en prison la court a ordonné que lesdits capitaine Maturin Godefroy et abbé seront mis
en la Conciergerie907.
Les membres du guet ne sont pas les seuls officiers occupant un poste à responsabilité
publique à être impliqués dans des affaires de prostitution. En effet, le portier du palais
royal, Jean Delbès, est accusé de profiter de sa fonction pour emmener dans le palais des
prostituées afin qu’elles proposent leurs services à des membres de l’administration
royale :
Au jour d’ui la court demement informée que Jehan Delbes portier du palaiz royal à Tholoze a
tenu et tient avecques lui dedans ledit palaiz publiquement femmes dissolues et deshonnestes a
defend et defens audit Delbes en sa personne sous peine de privation de son office de prison et
de courrir la ville de non tenur aucune femme dissolue ne dehonneste et lui a commandé et
enionct soubz ladicte peine que incontinent mete dehors celle qu’il tient presentement dedans
ledict palais908.
Une affaire similaire survient à Toulouse quelques semaines plus tard : le capitoul
Bourracier est à nouveau impliqué dans la relaxe d’une femme seule, emprisonnée dans la
maison commune de Toulouse. Encore une fois, il est difficile de déterminer quel est le but
907
ADHG, 1 B 4, fol. 353, 15 novembre 1477.
908
ADHG, 1 B 4, fol. 293, 22 mars 1477.
909
ADHG, 1 B 2302, fol. 37, 9 février 1451. Voir annexe n°L.
350
recherché par Pierre Bourracier : agit-il dans la perspective de prostituer la jeune femme ou
de simplement la libérer ? Néanmoins, une fois relâchée, Johanelle est reprise par Pierre
Malabat, notaire du sénéchal et proxénète notoire910.
Il y a information par laquelle appert que ung appellé Jehan le Vert et autres ruffians louerent la
femme dudit Georges et l’emmenerent au pallie a Lymous et apres ledit Le Vert la mena a
Mirepoix […] dit que ladite femme fut mise soubz la main de la court en garde de l’ostel d’ung
nomme Caresme par le baile qui [ill.] et appert par information que ledit baile couchoit toutes
les nuyts avec ladicte femme. [Georges, le mari, vient auprès du baile muni d’une lettre pour
récupérer sa femme, le baile lui demande d’attendre le diner et de venir à ce moment-là ] Or
estoit au der dudit George et entreprise facte entre le baile et ledit filz de Caresme la femme
descendi au bas par un degré trouva ledit filz avec le cheval dudit baile et ledit Travailler
auquel ledit Caresme avoit promis deux francs pour l’accompaigner la lui monta derrire sur le
cheval et eulx deux l’emmenerent à Carcassonne. Dit qu’il en fut grant bruit et ung des gens du
seigneur de Mirepoix vouloit aller apres mais le baile l’empescha et fault dire qu’il en estoit
consentant. Aussi l’oste dit au baile qu’il l’avoit destruit, dit que ledit George a dit qu’il bailla
argent au baile lequel le nye911.
Tout comme la prostitution, le proxénétisme ne recouvre pas une réalité mais plusieurs.
Encourager le commerce charnel peut ainsi se traduire par différentes actions, plus ou
910
ADHG 1 B 2302, fol. 44, 23 février 1451. Voir annexe n°LI.
911
ADHG, 1 B 2306, fol. 124v, 16 mai 1457. Voir annexe n°XXX.
351
moins ponctuelles, allant de petits arrangements pour permettre une relation extraconjugale
à l’exploitation de femmes, souvent forcées, dans la perspective de les prostituer.
Néanmoins, il ne faut pas oublier qu’une grande partie des manières dont s’exerce le
proxénétisme échappe à toute visibilité dans les archives, ces dernières ne recensant que
des affaires qui ont été jugées, généralement vers la fin du XVe siècle.
Le ruffianage consiste à se placer en intermédiaire entre un client et une femme qui lui
fournit une relation sexuelle, tarifée ou non. Cet échange de service se fait de manière plus
ou moins volontaire, le ruffian pouvant simplement proposer les services d’une femme
consentante, ou la forcer à se prostituer. Par exemple, en 1446, une audience du Parlement
de Toulouse évoque ainsi des faits de proxénétisme : elle oppose le procureur du roi à
Gailhart Luhan de Satignac, un Toulousain ayant servi le roi en tant que sergent d’armes en
Guyenne. Ce dernier est accusé d’avoir emmenée de force Gaillarde à Toulouse pour la
prostituer. L’audience innocente Gailhart et dévoile les méfaits d’un certain François
Forgues, qui se révèle être le véritable ruffian de Gaillarde et le responsable de
l’emprisonnement de Gailhart912. Deux hommes, Forgues et un autre, prétendent être les
maris de Gaillarde et s’affrontent dans un procès. Forgues enlève alors Gaillarde, qui passe
ensuite entre les mains de plusieurs hommes, entre Montlaur, dans le Lauragais, et
Toulouse :
[…] ledit Françoys la livree [Gaillarde] bien souvent pour huit ou pour quinze jours. Après les
gens d’armes vindrent et l’emmenerent. Françoys la poursuivy et la ramena et depuis la tint à
Montlauret y avoit plus grand voyage que en hostellerie de Languedoc saichant le mary et de
son consentement et en estoit bien joyeux quant elle luy apportoit argent et venoit elle une foyz
le moys à Tholose servir l’universite et le mary luy faisoit bonne chiere quant elle apportoit
argent.
En 1463, une lettre de rémission révèle comment une femme peut se prostituer hors du
bordel avec l’aide d’un proxénète. La grâce est octroyée à Jehan de Beauvoir, emprisonné
à Toulouse après la mort d’une prostituée, Marguerite, avec qui il avait eu des relations
sexuelles. La lettre révèle les activités de deux ruffians : Jacques de Beauvoir et un certain
Resset qui ont aidé un nommé Dostenches à rencontrer Marguerite. En effet, alors que
Jacques de Beauvoir a proposé à Dostenches les services de celle-ci, Resset a, quant à lui,
fournit son hôtel pour qu’il puisse coucher avec elle. Resset a d’ailleurs protesté au départ,
car il tenait déjà une femme, nommée Colette, sans doute prostituée, dans sa maison :
912
ADHG, 1 B 2298, p. 78-80. Voir annexe n°LII.
352
[…] c’est assavoir que en karesme dernier passé ung appellé Jaquet Dostenches transporta par
devers ledit Jehan de Beaumon et luy dist que une jeune femme qu’il avoit veue passer ung
jour par-dessus le pont de la Garonne qui aloit en la cité d’icellui lieu de Thoulouse avoit parlé
à lui à Saint-Ciprien pres l’espital Saint-Jacques et luy avoit promis que la nuyt elle coucheroit
avecques lui et quil ne restoit si n’en avoit lieu ou chambre pour la mectre et à ceste cause
requist audit de Beaumon voulsist [ill.] d’aucune chambre en laquelle il peust dormir avecques
elle913.
Les cas où des femmes sont forcées à avoir une relation sexuelle semblent, quant à eux,
davantage réprimés par la justice ; ils sont d’ailleurs mentionnés dans des décisions de
justice cherchant à réprimer de manière générale le proxénétisme915. La condamnation du
couple Fontanes, accusés en 1474 d’avoir livré leur servante âgée de 10 ans à plusieurs
hommes pour qu’ils couchent avec elle, est assez révélatrice de la brutalité dont peuvent
faire preuve les proxénètes. Les époux sont condamnés à la course et à la mort. Le choix de
la peine capitale, rarement envisagé au Moyen Âge, s’explique par le très jeune âge de la
servante. Il est en effet précisé dans l’arrêt que le proxénétisme est passible de
bannissement et de confiscation des biens, et non de la peine de mort :
913
AN, JJ 199, n°310, fol. 182, mai 1463. Voir annexe n° XXVI.
914
AN JJ 199, n°310, fol. 192, mais 1463, « Laquelle icellui Resset tenoit en sondit hostel. Et après plusieurs
parolles entre eulx eues du fait de ladite nuyt ledit Dostenches et autres qui trouverent audit hostel avec icelle
Collecte s’en allerent aux baynt d’empres le moulin du Chastel Narbonnois d’icellui lieu de Thoulouse
dedans lesquelx et comme contre la voulence de cellui qui la garde desdits bains entrerent et quant ilz y
furent se bagnerent c’est assavoir lesdits Resset, Collecte et ung nommé Lobessat, Guillemet de Beaumon, et
ladite Marguericte, et quant ilz se furent baignez ledit de Beaumon fut au lit avec ladite Marguericte et
Guillemet [ill.] que icelle Marguerictre estoit Jehan de Beaumon Guillemoit et Marguericte et ung autre »
915
Par exemple, ADHG, 1 B 10, fol. 196, 26 novembre 1496, « Après ce que la court a esté advertie
comment puisnaguerres se sont estenez en ceste ville de Tholoze certains mauvaiz garcons qui ne cessent
d’aler de nuit par la ville batans, frappans, ravissans femmes, pillans, robans, et ammeteans autres plusieurs
grans maulx et que ladicte court a sur ce faict bruit les juge mage lieutenant du viguier et capitoulz de
Tholoze et iceulx onz leur ait faict commandement sur peine de privation de leurs offices de vacquer en toute
diligence de prandre lesdicts malfaiteurs ou autremet procedes contre eulx selon les genres des cas. »
353
Au surplus la court condamne ledict Pierre Fontanes, se femme a fere tous nuz et portans
sur leur testes chascun ung chapeau de paille le tours acostumé par la ville de Thoulouse
par les condamnes à mort et en ce faisant a estre fustigués en est voitement jusques a
effusion de sang inclusivement et fait banner et les bannist la court perpetuellement de ce
royaume et de Thoulouse leurs biens est applicqué et les applicque la court à une jeune fille
nommée Katherise chambriere d’iceulx maries à l’aage de dix ans par eulx baillée et livrée
à certains personages pour ester compiegne par eulx charnelement. Et ordonne la court que
en faisant l’execution de ce present arrest sera faict inhibition et defence par cry publique et
a son de trompe à toute auditier de gens que n’aient à user de rufianage sur peine de courir
la ville ester fustiguer de bannissement et de confiscation de leurs biens916.
[…] dudit lieu de Montesquy quil y avoit une femme publique en ung pré hors de ladicte
ville de Monstequieu habandonnée à ung chacun laquelle deux ruffiens tenoient ladicte
femme deliberement proposerent ainsi que font maintes publicquement par force comme
l’en disoit917.
La court a ordonné et ordonne que tous et chacuns les biens dudit prisonnier seront
adiugiez appliquez et baillez à Anthoniete femme de Jehan d’Aragon du lieu de Baziege
prise par force ravye et violée par ledit prisonnier et autres ses complices pour reparation
de ses iniures dommages et interestz et les lui a adjugez et appliquez la court.918.
916
ADHG, 1 B 4, fol. 50, 21 avril 1474,
917
AN, JJ 192, n°55, fol. 39v.
918
ADHG, 1 B 7, fol. 84v, 17 juin 1486.
919
Nous renvoyons pour une analyse plus exhaustive au chapitre V consacré aux lieux de la prostitution
secrète, p. 249.
920
ADHG, 1 B 4, fol. 335v, 8 août 1477, « Veues par la court les charges informations et procedeures estant
à l’encontre de Jacques Roy baigneur et estuvier de Tholoze prisonnier en la Conciergerie du palaiz royal à
Tholoze appellant les capitoulz dudict Tholoze et lui oy en ladicte court tant en sa cause d’appel que touchant
la matiere principal. Il sera dit que la court mete lappelant et ce dont a este appelle au neant et ausurplus
veues ces confessions dudit prisonnier et les confrontations des tesmoins faictes en ladicte court dit sera que
354
deux hommes, pour avoir transformé leurs maisons en bordel privé921. L’un d’eux, Jehan
Olivier, est notaire et a loué une maison spécifiquement pour y abriter des rencontres
vénales :
[…] or est il que maistre Jehan Olivier notaire qui a louée une maison au près de la place
Maige dedans ladicte ville de Tholose en la quelle il tient continuellement trois ou quatre
paillardes et femmes dissolues et bourdeau public à tous allans et venans au mauvais
exemple de la chose publicque922
Alors qu’au XIIe siècle, le roi des ribauds désignait le chef d’une milice chargée
d’assurer la sécurité du roi, la fonction varie entre le XIIIe et le XVe siècle, pour disparaître
à la fin de la Guerre de Cent Ans923. Franck Viltard a consacré un article à cette activité :
au XIIIe siècle, le terme désigne le chef des troupes qui suivent l’armée royale en
campagne ; ces ribauds, réputés pour leur violence et leur débauche, sont souvent
accompagnés de brigands et de prostituées924. Au XIVe siècle, dans la capitale du royaume,
la fonction s’officialise : le roi des ribauds devient un officier chargé de la garde du roi, de
pour reparation des rufianage vie deshonneste dont a usé icelui prisonnier ès estuves dudict Thoulouse et
ailleurs la court le condamne a fere tout nu le tours par les rues acostumées de la ville de Tholoze et aussi par
devant les maisons de bains et estuves et en ce fait est banni et fustigué et sera banny et le bannist la court de
toute la ville et viguerie de Tholoze [l’homme est finalement absout à cause de son grand âge] »
921
ADHG, 1 B 1, fol. 247, 9 septembre 1454, « Entre le procureur du roy appelant des capitoulx de
Thoulouse ou de leur sindic d’une part et Pierre Donnasse appelle d’autre. Il sera dit qu’il a esté bien jugé par
ledict capitoulx et mal appellé et le dict appellé et sera ledict appelle elargy auquel lacourt defend que
doresnavant il ne recoive ou recepte en sa maison filletes, ruffians ne autres femmes de mauvaise vie sur
peine de courrir la ville. »
922
AM Toulouse, AA 3, acte n°305, fol. 225, 13 mars 1498.
923
Nous renvoyons à nouveau à la définition du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales,
[Link] consulté le 08/12/2015.
924
Franck VILTART, « Le roi des ribauds à la fin du Moyen Âge. Une royauté infâme? », Les Autres rois:
Études sur la royauté comme notion hiérarchique dans la société au bas Moyen Âge et au début de l’époque
moderne. Munich, Oldenbourg, Ed. Torsten Hiltmann, 2010, p. 80-94.
355
la police du palais, et plus particulièrement de l’expulsion des indésirables925. Au cours du
XIVe siècle, la fonction du roi des ribauds se focaliserait davantage sur des affaires de
prostitution et ce dans tout le royaume :
Le roi des ribauds devint particulièrement intéressant pour les villes, qui, en adoptant ce
modèle issu de l’appareil de cour, cherchaient à contrôler plus strictement la prostitution en
cette fin de Moyen Âge. On observe alors que plusieurs villes se dotent d’un roi des
ribauds : Lille, Valenciennes, Douai, […] Lyon, Bordeaux et Toulouse926.
Le roi des ribauds serait chargé du contrôle des filles publiques, de la vérification
de leur statut conjugal et du bon fonctionnement de la prostitution institutionnalisée.
Néanmoins, aucune trace de cette fonction n’est apparue dans les archives consultées, à
Toulouse comme ailleurs dans le Midi toulousain. Ceci peut s’expliquer sans doute par la
forte institutionnalisation de la prostitution dans cette zone ; le roi des ribauds serait
davantage présent dans des régions où la prostitution n’est pas prise en charge par les
autorités urbaines, comme dans le Nord du royaume927.
925
Au sujet de la fonction du roi des ribauds à Paris, nous renvoyons à l’article d’Anne TERROINE, « Le roi
des ribauds de l’hôtel du roi et les prostituées parisiennes », Revue historique de droit français et étranger,
1978, p. 253-268.
926
Idem, p. 86.
927
C’est également l’hypothèse de Jacques ROSSIAUD qui explique : « La disparition générale de ces rois
signifie que les prostituées publiques relèvent désormais des cours ordinaires (comme c’était depuis
longtemps le cas dans le Midi de la France) » Amours vénales…, op. cit., p. 278.
928
Georges BOYER, « La basoche toulousaine au quinzième siècle d’après les archives du Parlement »,
Mémoires de la Société archéologique du Midi de la France, 1932, t. XVIII, p. 64-71.
929
« Sous le titre de roi des ribauds, l’enfant de la ville, l’abbé du public, les individus chargés d’assurer la
police parmi « les fillettes publiques se révèlent comme des sacripants dont les crimes et délits occupent trop
souvent les diverses juridictions. » Georges BOYER, « La basoche toulousaine…, op. cit, p. 67.
356
Guilhot del Cung ou l’abbé du public n’ayant jamais été qualifiés comme tels. À la lecture
des arrêts parlementaires, le roi de la basoche n’est réprimé que pour des excès relatifs à sa
fonction d’amuseur public lors du carnaval en 1523930. Il ne semble donc pas exister dans
le Midi toulousain de roi des ribauds en charge de la surveillance des femmes de mauvaise
vie.
Une fois seulement, un proxénète, Pierre Malabat, est présenté comme le capitaine des
ruffians de Toulouse, mais cette dénomination ne semble pas indiquer qu’il occupe une
fonction officielle, mais qu’il est seulement le ruffian le plus notoire de la ville à cette
période931. Pierre Malabat fait en effet partie des proxénètes les plus présents dans les
archives du Midi toulousain. Lui et d’autres, au travers de leurs parcours, révèlent le
fonctionnement du proxénétisme à la fin du Moyen Âge.
2. Portraits de proxénètes
930
ADHG, 1 B 20, fol. 73, 1523, « La court eue sur ce deliberation a ordonné et ordonne que doresnavant le
roy de la bazoche ses suppostz ne autres n’entreront deguiysez le mardy de Caresme prenant en parquet la
court pour appeler cartelz à leur appert ne autrement plaidoier dissolutions ainsi que par aucunes années
precedentes leur aeste permis. Toutesfois en ensuivant la coustume anciene la court a premis et permet aux
advocatz et procureurs plandier matieres joyeuses et de la qualite à tel jour requises quant le cas y
adviendra. »
931
ADHG, 1 B 2308, fol. 42v, 1er mars 1453, « et dit que ledit Malabat este tel qu’il dist l’autre jour et se
pruvera par cent tesmoings et trouve le seneschal à sa cause de le suspendre car il est compaignons et
capitaine de tous les ruffians de la ville de Tholose et vist de leur prede et des fillettes aussi. Et depuis que
l’enfant de la ville a esté banni par la cour Malabat la recepté à son hostel avec ruffians et ribaudes. »
357
le proxénètisme itinérant et révèle aussi comment les ruffians se saisissent de la justice
pour exercer leur activité.
Arnaud de Sausaguet et Martin Belzan sont accusés d’avoir enlevé Marguerite, femme
de Jehan Tezel, qui se trouvait dans une abbaye. Ils lui imposent de se marier à un vieil
homme, nommé Montejac, et de donner la totalité de ses biens à Arnaud de Sausaguet.
Marguerite cède, sous les coups de ses ravisseurs :
[…] et illec firent venir un homme appelle de Montejac aagé de IIIIxx ou cent ans et disdrent à
elle qu’il failloit qu’elle prist à mary ledit Montejac et donnast ses biens audit Sausaguet, elle
dist qu’elle estoit la mariée et qu’elle n’en ferait riens et aussi ne donneroit point ses biens audit
Sausaguet. Les desfendeurs disdrent qu’elle le feroit et la batirent et frapperent au corps lui et
ses complicent, la misdrent et descendirent en ung puys tant que les pieds l’en gecterent et lui
firent faire donnaction de tous ses biens audit Sausaguet retento ususfructu. Après lui firent
prendre et esposer ledit homme vieil et coucha avec elle932.
932
ADHG, 1 B 2308, fol. 137v, 29 avril 1460. Voir annexe n°LIII.
933
ADHG, 1 B 2308, fol. 137v, 29 avril 1460, « Tezel ot mencion et exeritemens contra detenteres de sa
femme mais cela ne valu riens. Il se mist en possession des biens à lui donnez par ladite Margarite sa femme.
Après obtient lectres royaulx par lesquels estoit mandé au bailli de Velay ou à son lieutenant que si constaret
de premissis maxime de matrimonio contrao per verba de presente. Il feist mectre ladicte femme en sa liberté
et est main dudit Tezel son mari et aussi ses biens le bailli de Velay ou son lieutenant voult proceder ad
executionem lettrarum mais Sausaguet obtient autres lectres royaulx et fist faire defense au bailli et au
lieutenant de MontFaulcon ne exequerentur lectras mais laissassent la femme et ses biens avec son second
mary par quoy Tezel obtint autres lectres royaulx que print lectre exequerentur Sausaguet obtient apres autres
lectres inhibitoires qu’il fist executer par Felicis lequel fist les inhibitions et commandement à Tezel rendre
les biens à ladicte femme et sub penis et pour ce qu’il ne le voult faire Felicis declaira les peines contre Tezel
lequel en appella. »
358
Au bout de cinq mois, le nouveau mari de Marguerite meurt. Les deux proxénètes
s’enquièrent alors d’un nouveau mari pour elle, nommé Belizien. Marguerite refuse à
nouveau et subit le même sort que la première fois, elle meurt cette fois sous les coups qui
lui sont infligés. L’affaire n’aurait peut-être pas été portée jusqu’au Parlement de Toulouse
si Arnaud de Sausaguet n’avait pas été pris en flagrant délit de dissimulation du cadavre.
En effet, alors que le proxénète poursuit son recours auprès de Jehan Tezel pour récupérer
les biens de Marguerite, il emmène son cadavre dans la commune auvergnate
d’Yssingeaux, pour l’enterrer de nuit afin de masquer son crime :
Après Sausaguet a fait porter ladite femme morte à Yssingeaux et afin que on ne congneust les
playes qu’elle avoit au visaige lui dist roler du papier dessus le visaige et de nocte fist faire la
fosse au cimetiere pour l’ensevelir mais le recteur ne voult souffrir qu’elle feust ensevelie
jusques au lendemain de matin et la fit veue et puoit comme cheroigne et à grant peine que on
la congnoissoit et fut faice aprrise de l’estat ouquel estoit le corps934.
À Toulouse, l’un des proxénètes les plus notoires est Guilhot del Cung, que l’on
retrouve également dans les sources sous le nom de Guilhem Ducoing, surnommé
« l’enfant de la ville ». Il apparaît en effet à de nombreuses reprises dans les archives
parlementaires entre 1448 et 1460 et réussit à échapper plusieurs fois à la justice935.
934
ADHG, 1 B 2308, fol. 137v, 29 avril 1460.
935
Le cas de Guilhot del Cung a également été étudié par Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval society :
the history of an urban institution in Languedoc, Chicago, Londres, University of Chicago press, 1985, p. 92-
93.
359
En 1448, Guilhot del Cung apparaît pour la première fois dans un arrêt du parlement
qui demande que Guilhot et l’un de ses compagnons soit emprisonnés, privés de tout office
de justice et interdits de port d’armes936. Quelques années plus tard, cette sanction décidée
par le parlement est rappelée aux capitouls et aux officiers royaux. Guilhot del Cung aurait
en effet enfreint l’arrêt parlementaire en participant à la capture d’une femme qui était
entretenue par un prêtre. Les parlementaires demandent que l’enfant de la ville soit
emmené à la prison de la Conciergerie d’ici quinze jours, sans que ses méfaits ne soient
mentionnés937. Guilhot del Cung ne se rend pas à la Conciergerie et décide de se réfugier
dans l’église de la Daurade, échappant ainsi, grâce à l’immunité octroyée par l’institution
ecclésiastique, à la justice laïque. Par le biais du Parlement, et du tribunal de l’archevêque
de Toulouse, les juges laïcs et ecclésiastiques se disputent le droit d’arbitrer l’affaire.
L’enfant de la ville réussit à conserver l’immunité ecclésiastique. Pendant que le Parlement
mène une enquête pour avoir des éléments suffisants pour l’incriminer, il interroge
notamment deux femmes que Guilhot tiendrait chez lui, faisant ainsi apparaître pour la
première fois son rôle de proxénète938. Guilhot del Cung est à cette occasion invité à
comparaître devant la cour du Parlement ; un mois plus tard, celle-ci réitère sa
convocation, l’accusé ne s’étant pas montré939. En septembre, la situation restant
inchangée ; le Parlement décide alors de bannir Guilhot del Cung du royaume, et de
procéder à la saisie de ses biens940.
L’homme réapparaît quelque temps plus tard dans une audience du Parlement. Guilhot
del Cung a effectivement été banni, mais n’en a pas pour autant quitté Toulouse : il a en
effet été hébergé chez Pierre Malabat, notaire criminel à la cour du sénéchal941. Bien plus,
il a bénéficié de la protection de celui-ci pour tenir Guillemette dans son hôtel. En effet, les
deux hommes ont profité du statut de Pierre Malabat pour faire croire à Guillemette qu’ils
l’emmenaient dans la Salle Neuve du Parlement, pour finalement l’emmener dans l’hôtel
de Guilhot del Cung, sans doute pour la prostituer :
936
ADHG, 1 B 1, fol. 115v, 8 décembre 1448. Voir annexe n°LIV.
937
ADHG, 1 B 1, fol. 191v, 28 juin 1452. Voir annexe n°LV.
938
ADHG, 1 B1, fol. 193-194, 17 juillet 1452 Voir annexe n°LVI.
939
ADHG, 1 B 1, fol. 195, 5 août 1452. Voir annexe n°LVI.
940
ADHG, 1 B 1, fol. 198, 12 septembre 1452. Voir annexe n°LVI.
941
ADHG, 1 B 2303, fol. 42v, 1er mars 1453, « Et depuis que l’enfant de la ville a esté banni par la cour
Malabat la recepte à son hostel avec ruffians et ribaudes »
360
Setgier dit que Malabat a donné congié à l’enfant de la ville de prendre une femme nommée
Guillemette et ainsi a estre et disrent qu’il la meneroient à la sale neusve et on l’amena à lostel
dudit enfant de la ville lequel Malabat l’asseura qu’il n’en seroit point puny par justice942.
Il estoit prisonnier l’an LV. La mortalitas vint à Tholose il requist estre elargi et le fit par la
paroisse de Saint-Estienne tant seulement. Et lui fut defendu qu’il alast point à l’ostel des
filletes et promist tenir l’arrest sub pena conjucti et de certaine somme d’argent mais quant
il fut dehors de prison ala à Arnault Bernard gouverner les filletes et scet bien comment on
les doit gouverner et s’en fist abbé et est mal fait que telz ribaulx soient abbé des filletes
mais le devroit estre quelque vieille d’entre elles et ny se feist tant de maulx comme fait946.
942
ADHG, 1 B 2303, fol. 43, 1er mars 1453. Le compte rendu de l’audience est disponible en annexe n°LXIX
et montre bien que l’enlèvement se fait en vue d’abuser sexuellement de la jeune femme.
943
ADHG, 1 B 1, fol. 243-244, 20 août 1454 Voir annexe n°LVII.
944
ADHG, 1 B 2308, fol. 233v-234, 20 juillet 1460, « […] il a mis sa vie entierement au fait de ruffianage
bateures de gens et roberies. Il a eu grace et abolicion du Roy l’an LIIII qu’il presenta en personne ceans et
en demanda l’enterinement la cause fut plaidoiée et la grace debatue qu’elle estoit surreptice orreptice
invicile et desraisonnable car il taisoit les grans cas et n’y a mis que les petis. »
945
ADHG, 1 B 1, fol. 279, 4 septembre 1455, « La court a ordonné et ordonne à maistre Pierre Malabat
notaire des enquestes criminelles de la court du senechal de Thoulouse qu’il preigne au corps Jehan de
Villeneusve dit le Rapier Guillot del Cung dit lenfant de la ville Arnault qui ne [ill.] et Perron la Garde
quelque part que trouver les portera hors lieux sainct et mecte prisonniers lesdicts de Villeneusve ,del Cung
et qui ne [ill.] en la grosse tour du Chastel Narbonnais de Thoulouse et ledict de Lagarde amene ès prisons du
roy nostre sire et les face detenir en fers et en ceps au pain et à l’eau jusques à ce que par ladicte court
autrement en soit ordonné. »
946
ADHG, 1 B 2308, fol. 233, 29 juillet 1460.
947
ADHG, 1 B 2308, fol. 234, 29 juillet 1460, « Après l’a retournée en ceste ville et lui a fait prendre la
ferme de l’abbadie avec ung autre pour ce qu’il n’osoit tenir ladicte ferme ».
361
méfaits de Guihot continuent ; il réussit à coucher avec une jeune femme pour 6 écus et
monte tout un stratagème pour lui extorquer l’argent qu’il lui donne :
[…] dit qu’il y a en ceste ville quelque femme jeune appellée Katherine qui estoit bonne
femme mariée nose concupitur ean et envoie devers elle une ruffiane et la vint ledit Guillot
qui fist tant qu’il en fist son plaisir moiennant six escus qu’il lui donna. Après a trouvé
façon de la faire venir audit hostel de la ruffiane. Et illec fist venir ung notaire et des
sergents collusione facta inter ipsos pour trouve manière de recouvrer par icelui demandeur
lesdits six escus lesquelz notaire et sergents rompirent la porte entreterent dedans prindrent
le demandeur et ladite jeune femme faignans que les vouloient mener en prison, parquoy
ladite femme composa à dix escus dont elle bailla lesdits six escus qu,il lui avoit baillé
lesquelz il recouvra apres par ce moien948.
Guilhot del Cung se défend des accusations qui lui sont portées ; il vient au
Parlement avec des lettres de rémission qu’il cherche à faire entériner. Il est défendu par un
avocat qui le décrit comme un cordonnier honnête, de bonne famille qui a commis
quelques erreurs de jeunesse, mais n’est pas responsable de tous les maux dont le
parlement l’accuse, il reconnaît que Guilhot a fui la ville pour Lavaur, par peur de la peste,
mais nie son rôle en tant qu’abbé du bordel et ses actes de proxénète949.
Tout au long de son parcours, Guilhot del Cung a réussi à passer entre les mailles
de la répression parlementaire. Grâce à ses contacts à la cour du sénéchal, et sans doute
également auprès des officiers royaux qui lui auraient permis d’obtenir deux lettres de
grâce, « l’enfant de la ville » semble avoir réussi à se comporter en proxénète en toute
impunité pendant des années, notamment grâce à l’aide de Pierre Malabat qui incarne lui
aussi le proxénétisme toulousain.
Comme Guilhot del Cung, Pierre Malabat apparaît à de nombreuses reprises dans les
archives parlementaires. À l’inverse de son protégé, il fait partie des officiers du sénéchal :
948
ADHG, 1 B 2308, fol. 234, 29 juillet 1460.
949
ADHG, 1 B 2308, fol. 255v-256, 12 août 1460. « Et pour ce proteste que par chose qu’il ait dit ne die ne
n’entend venir contre sa confession. Et pour respondre à ce que le demandeur est mauvais garson et qu’il y a
XXIIII informacions contre lui dit qu’il est natif de ceste ville de Tholose et pour ce on l’appelle l’enfant de
la ville. Il est dit de bon père et de bonne mere est cordoannier aussi expert en son mestier que homme de
Tholose. Et oncques ne commist murdre larrecin ne autre crime peut est qu’il a fait quelque jeunesses comme
de fait de femmes ».
362
en 1448, il est présenté comme le lieutenant criminel du sénéchal et en 1455 comme le
notaire des enquêtes criminelles de sa cour950, ce qui ne l’empêche pas, dans les années
1450, d’être accusé de vol, violences, faux monnayage et surtout de proxénétisme.
L’honnêteté de Pierre Malabat est remise en cause par le sénéchal et le juge mage de
Toulouse en 1455. Ces derniers attaquent le notaire et cherchent à le destituer de ses
fonctions. L’affaire est complexe : Pierre Malabat est impliqué dans une altercation à
Gimont, dans le Gers. Selon la défense, l’altercation n’est pas de son fait, lui et ses
compagnons se sont fait agresser par des compagnons sur la route de Gimont ; il aurait
alors confisqué des armes951. Selon l’accusation, Malabat est en fait l’auteur des violences :
il aurait réquisitionné deux arbalètes à d’honnêtes gens près d’une abbaye et leur aurait
demandé de les suivre jusqu’à Gimont si elles voulaient les récupérer. Sur le chemin, il
aurait battu une de ces personnes, qui meurt de ses blessures quelques semaines plus
tard952. Pierre Malabat se retrouve emprisonné pour cette affaire, mais est innocenté.
L’affaire de Gimont et les actions passées de Malabat sont utilisées par ses
détracteurs lors des audiences pour l’accuser de proxénétisme953. Le 1er mars 1453, Pierre
Malabat est désigné par l’avocat du sénéchal comme un protecteur notoire à des proxénètes
toulousains : « dit que ledit Malabat este tel quil dist lautre jour et se pruvera par cent
tesmoings et trouve le seneschal a sa cause de le suspendre car il est compaignons et
capitaine de tous les ruffians de la ville de Tholose et vist de leur prede et des fillettes
aussi. »954. Il est accusé lors de cette audience d’avoir profité de sa fonction pour entraîner
plusieurs femmes dans la prostitution. En effet, Malabat, après avoir aidé Guilhot del Cung
a emmener une femme dans un hôtel, a utilisé le même stratagème – faire croire à une
autre fille qu’elle est convoquée dans la Salle Neuve du Parlement pour finalement
l’emmener dans une maison en vue de profiter d’elle – il l’utilise à nouveau pour coucher
avec une jeune fille de 15 ans chez un notaire et pour permettre à un autre notaire
950
ADHG, 1 B 1, fol. 115v, décembre 1448, fol. 279, 4 septembre 1455.
951
ADHG, 1 B 2303, fol. 32v-34, 8 février 1453. Voir annexe n°LVIII.
952
ADHG, 1 B 2303, fol. 42v-43v, 1er mars 1453. Voir annexe n°XLIX.
953
ADHG, 1 B 2303, fol. 42v, 43, 1er mars 1453, « Dit que ledit Malabat est alé à Pouzonville a trouvé une
arbaleste a ung premier homme qui n’en faisoit nul mal et lui a picqué la teste et hosté l’arbaleste et appellé à
soy et de ce est costumier. Dit qu’il a esté condamné à une amende par la court du seneschal pro falsitate
qu’il a commise en ung procès d’entre maistre Barnard Jehan et maistre Germain Bernard lequel procès/ fol.
43/ Est cean par appel et pendente apellacion, il ne doit estre receu de juge à exercer office royal publique.
Dit aussi qui a baillé amende sur quatre faux florins usant de faulse monnaie »
954
ADHG, 1 B 2303, fol. 42v, 1er mars 1453.
363
d’emmener une femme chez lui955. Il est également accusé d’avoir fourni à la demande des
membres du guet, six ou sept prostituées : « Dit que les gens du guet voulerent une fillette
en parlerent a Berter qui n’y voult consentir ledit Malabat lui dist et manda de par le
seneschal qu’il y alast et les feist venir ce qui fist et y vindrent Robiane et autres cinq ou
six »956.
Compte tenu de ces faits de proxénétisme, il est difficile de ne pas s’interroger sur
l’implication de Pierre Malabat dans les affaires de proxénétisme, lorsqu’il y apparaît en
tant que notaire du sénéchal. Par exemple, en 1451, Pierre Malabat apparaît dans une
affaire où une femme célibataire a été emprisonnée dans la maison commune de Toulouse.
Relâchée, elle est interceptée par Pierre Malabat qui l’emprisonne à nouveau, sans que l’on
connaisse le motif, dans la prison du sénéchal. Il est difficile de ne pas le soupçonner de
chercher à profiter de la jeune femme957. En 1455, Malabat est aussi chargé d’aller
chercher plusieurs ruffians, dont Guilhot del Cung, pour les arrêter. Si l’on considère la
manière dont Guilhot del Cung a échappé plusieurs fois à la prison, on peut se demander si
Pierre Malabat n’a pas intentionnellement fait preuve de complaisance à l’égard des
proxénètes pour leur éviter le même sort958.
955
ADHG, 1 B 2303, fol. 43, 1er mars 1453, « Dit que Malabat avoit mis une fille de quinze ans en l’ostel de
Nogarede sub manu curie et depuis ce non obstant il la prist et emmena et en a fait à son plaisir et dit que
ledit Malabat et autres arresterent une fille la misdrent en l’ostel d’un notaire feignant qu’il l’amenoient à la
sale neusve et en firent eur plaisir charnel et après l’on baillée et vendue. »
956
ADHG, 1 B 2303, fol. 43, 1er mars 1453.
957
ADHG, 1 B 2302, fol. 44v, 23 février 1451, « Dit que ladite Johannelle fut reprinse par ung notaire du
seneschal nommé Malabat et mise aux enmuratz en fers et en seps et là fut malade et dit on qu’il y avoit des
medecins qui la aloient visiter »
958
ADHG, 1 B1, fol. 279, 4 septembre 1455, « La court a ordonné et ordonne à maistre Pierre Malabat
notaire des enquestes criminelles de la court du senechal de Thoulouse qu’il preigne au corps Jehan de
Villeneusve dit le Rapier Guillot del Cung dit l’enfant de la ville Arnault qui ne [ill.] et Perron la Garde
quelque part que trouver les portera hors lieux sainct et mecte prisonniers lesdicts de Villeneusve, del Cung
et qui ne [ill.] en la grosse tour du Chastel Narbonnais de Thoulouse et ledict de Lagarde amene ès prisons du
Roy nostre sire et les face detenir en fers et en ceps au pain et à l’eau jusques à ce que par ladicte court
autrement en soit ordonné. »
959
ADHG, 1 B 2303, fol. 43v, 1er mars 1453, « Et au regard des crimes dont le seneschal a accusé ledit
Malabat dit qu’il se merveille comment le seneschal la souffert tant de temps sans l’avoir puny. Et Setgier
respondand tousjours que Malabat se amendast ».
364
sénéchal ne peut le remplacer de son propre chef, et tente donc de le faire condamner, sans
succès960.
En théorie, les laïcs célibataires sont les seuls autorisés à avoir des relations sexuelles
avec les femmes vénales. En effet, la prostitution est destinée aux hommes, généralement
jeunes, qui, dans l’attente du mariage, ont besoin d’assouvir leurs désirs961. Jacques
Rossiaud en dresse un portrait dans Amours Vénales :
La sociologie de la clientèle a déjà été présentée ; dans la maison publique, la part des étrangers
et des pauvres est minime, quelques brèves périodes de troubles mis à part. Les gros bataillons
sont fournis par les travailleurs de l’artisanat ; valetons, compagnons quelquefois, maîtres.
Mais, contrairement à Florence où la fréquentation semble presque exclusivement populaire,
[…], salles et chambres des bordels citramontains se peuplent quotidiennement de robins –
960
ADHG, 1 B 2303, fol. 43v, 1er mars 1453, « […] dit que l’office de notaire que a Malabat est office
perpetuel et est a donné au Roy et non au seneschal, vray est que quant l’office vacque le seneschal y pout
bien admectre per modum promiseravit jusques à ce que le Roy y ait pourveu et le seneschal ne peut
pourveoir et dit que maistre Germain Bernad et audit en ont eu le don du Roy par vertu duquel il en avoit
joy. »
961
Nous renvoyons à ce sujet à la première partie de ce mémoire consacré aux discours sur la prostitution.
365
clercs d’écritoires, de justice et de tabellionages- accompagnés de chapelains, de prêtres, de
religieux et de quelques représentants marqués par l’opulence. 962
Si les clients des bordels sont essentiellement des citadins travaillant dans l’artisanat,
ces derniers sont peu présents dans les sources, leur présence dans un bordel étant
considérée comme normale et autorisée963. Ainsi, les clients qui apparaissent dans les
sources, majoritairement judiciaires, sont ceux qui posent problème aux autorités,
principalement des clercs et d’autres personnes bénéficiant de charges publiques qui, à
cause de leur statut et parce qu’ils sont garants de l’ordre public et moral, n’ont pas le droit
de fréquenter des femmes vénales. Pourtant, la réalité est toute autre, les clients des bordels
publics étant principalement des laïcs, qu’ils soient mariés ou célibataires, venus profiter
des plaisirs de la chair, le temps d’une passe ou d’une nuit.
Lorsque l’on étudie les affaires de mœurs dans les sources judiciaires, l’omniprésence
des clercs laisse à penser qu’ils sont les principaux usagers du commerce charnel 964. En
effet, la condamnation de l’incontinence des clercs semble être la cible des tribunaux
ecclésiastiques et laïcs. Le Parlement de Toulouse se préoccupe particulièrement de la
question, et, dès sa création jusqu’à la fin de la période étudiée, rappelle à l’ordre les
autorités ecclésiastiques afin qu’ils répriment les clercs qui n’observent pas leur vœu de
chasteté965. À la fin du Moyen Âge, le célibat des clercs est loin d’être observé partout, de
nombreux clercs vivent en concubinage et ont des enfants, sans être généralement
inquiétés. En revanche, la fréquentation des prostituées par les ecclésiastiques pose
problème, comme en témoigne l’acharnement du Parlement à l’égard des clercs côtoyant
les prostituées. Dans les sources, il est souvent très difficile de déterminer si la relation
qu’ils entretiennent avec une femme dissolue est tarifée ou va simplement à l’encontre de
leur vœu de chasteté. Nous tenterons ici de ne retenir que des exemples où les
ecclésiastiques sont impliqués dans une relation avec une ou plusieurs prostituées.
962
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 182.
963
C’est notamment ce qui est expliqué par les capitouls en 1296 au sujet du bordel de Nag Cagarafes, Henri
GILLES (éd.), Les Coutumes de Toulouse (1286) et leur premier commentaire (1296), Toulouse, Académie de
législation, 1969, p. 255. Voir chapitre I.3.2, p. 131.
964
Une étude a été menée à ce sujet à Fréjus par Andrée COURTEMANCHE, « Morale sexuelle des clercs et des
laïcs à Fréjus au XIVe siècle », Revue de l’histoire des religions, 1992, vol. 209, no 4, p. 349-380.
965
À propos de la condamnation des clercs, voir la première partie.
366
Depuis sa création et plus particulièrement à partir des années 1490, le Parlement
rappelle plusieurs fois à l’ordre l’archevêque de Toulouse afin que les clercs arrêtent de
recevoir des prostituées dans des bâtiments ecclésiastiques comme en 1503, lors de
l’arrestation de Pierre Malras par le Parlement et dont l’archevêque revendique le
jugement966 :
Et pour certaines autres considérations mouvant la court a elle enjoinct et enjoinct audit
arcevesque sur peine de cent marcs d’or et pruise de son temporel de amonnester ou fere
demement amonnester generalement trois foys l’annee ès festes solenneles en toutes les eglises
parroichiales de Tholoze tous et chacuns les clercs de son diocese exercans lenocines et
commectans autres cas vilz enormes et defenduz a clercs qu’ilz se desistent desdits cas et
crimes et ne les commectent doresnavant et de fere montion semblable particuliere ausdits
clercs pruis en ses prisons967.
Ou encore en 1509, lors de l’expulsion d’une prostituée qui fréquentait sans doute des
clercs : « Et ausurplus a ordonne et ordonne quil sera enquis dela vie dissolue que
publiquement menent les prelatz et autres gens deglise demourans le resort deladite court
pour icelle inquisition raportee et veue par ladite court en estre ordonne que de raison968 ».
Les clercs clients sont issus de toutes les catégories de l’institution ecclésiastique et
leurs cas ne se limitent pas à cette grande ville qu’est Toulouse. De nombreux chanoines
sont notamment accusés d’accueillir dans leurs maisons des femmes vénales. À Toulouse,
ceux de la cathédrale de Saint-Étienne sont la cible du Parlement à deux reprises en 1492 :
alors que dans le premier arrêt, il reproche à certains chanoines de vivre en concubinage969,
entretenant femmes et enfants au sein du chapitre, le second condamne l’un d’eux,
Ramond de Bercevaux, pour avoir hébergé plusieurs prostituées :
Entre le procureur general du Roy notre seigneur demandeur en cas d’excès et abus d’une part
et frere Ramond de Bercevaux chanoine regulier de l’eglise metropolitaine de Sainct-Estienne
de Tholoze de l’ordre de saint Augustin prisonnier en la Conciergerie du palaiz roial à Tholoze
defendeur d’autre. Il sera dit que pour reparation et punition de l’infraction de la sauvegarde du
roy et cas privilegiez commis par ledit defendeur en tenant publiquement femmes dissolues en
966
Voir notamment les arrêts suivants : ADHG, 1 B 1, fol. 286, 16 janvier 1455, 1 B 7, fol. 291, 1491, 1 B 8,
fol. 437, 4 février 1492, 1 B 22, fol. 257, 4 juin 1528.
967
ADHG, 1 B 12, fol. 153, 6 juillet 1503.
968
ADHG, 1 B 14, fol. 216, 12 juin 1509.
969
ADHG, 1 B 8, fol. 437, 4 février 1492.
367
sa maison assise dedans les ceptes de ladite eglise menans vie lubrique deshonneste et dissolue
avecques elles et par long temps970.
Les chanoines ne sont pas les seuls membres du clergé à fréquenter les prostituées, les
moines étant eux aussi impliqués à plusieurs reprises dans des affaires de prostitution. En
effet, les couvents et les monastères sont les théâtres de rencontres vénales. À Toulouse,
Jehan Martel, gardien du couvent des Frères Mineurs, fait entrer des prostituées dans le
couvent974. À Cahors, en 1529, plusieurs ordres, dont celui des Frères Mineurs, sont
accusés de vie dissolue :
[…] fust enjoinct arcevesque dudit Cahours de proceder à la vraye et reguliere reformation des
couvens des Freres Fineurs, Augustins, Carmes, et de la Mercie de ladite ville actendu que
notoirement par aucuns religieux desdits couvens menans vie lubrique et dissolue se
970
ADHG, 1 B 8, fol. 472, 13 avril 1492.
971
À l’époque, on retrouve également ce village sous l’appellation de Saint-Felix-Caraman.
972
ADHG, 1 B 8, fol. 506, 23 juin 1492, « Et sera une nommé Guillemette appellée vulgairement la Ganache
concubine ou chambriere dudit prieur pruise / fol. 509 /au corps quelque part que trouvée et aprehendée
pourra estre hors lieu saint amennée prisonieres aux despens dudit prieur en la Conciergerie du palaiz royal à
Tholoze et sera enquis par le commissaire qui ace sera depute de et sur les vies dissolue et insolences dont
l’on dit que les chanoines reguliers dudit prieuré de Saint-Anthonin et autres gens d’eglise dudit lieu usent
tenant publiquement femmes dissolues et suspectes et autrement. ».
973
ADHG, 1 B 19, fol. 177, 21 juin 1522, « […] et aux chanoines et habitans de ladite eglise collegiale de ne
recepter ne tenir avecques eulx en leurs maisons ne ailleurs aucunes concubines ne autres femmes dissolues
ou suspectes. Et ausdites femmes en ensuivant les arrestz sur ce donnez sur peine du fouet et d’estre bannies
de ce royaume de ne commerser ne habiter avecques eulx. ». L’affaire est évoquée à nouveau en 1541, 1 B
34, fol. 268, 4 mai 1451. Voir annexe n°XI.
974
ADHG, 1 B 2, fol. 280 et 285, 2 mai 1463 et 17 juin 1463.
368
commectoient plusieurs crimes et abus redondans au grant dommaige et scandale de la chose
publique975
Le comportement licencieux des simples prêtres est également la cible des tribunaux
laïcs et ecclésiastiques. Ainsi, dans le cartulaire de Mirepoix daté de la fin du XVe siècle,
recensant tous les abus constatés par les consuls dans la ville, la majorité des personnes
accusées de converser ou de fréquenter des femmes de mauvaise vie sont des clercs,
principalement des prêtres, ainsi qu’un prieur et deux recteurs976. De même, dans le
registre d’officialité de 1499-1500 et celui de visite épiscopale comprenant les
témoignages des habitants des alentours de Toulouse, tous deux étudiés par Florence
Mirouse, plusieurs prêtres entretiennent chez eux des prostituées. Barthélémy Joculatoris
tient chez lui une prostituée itinérante, nommée la Capdete, durant quinze jours977.
Plusieurs prêtres et un recteur sont également accusés d’avoir fréquenté à tour de rôle une
prostituée nommée Catherine. À Auriac-sur-Vendinelle, près de Toulouse, ce sont tout
d’abord Pierre de Valle, Pierre Pannaveyre et Arnaud Bajholhi, les trois prêtres du village
qui la côtoient pour ensuite l’envoyer au recteur de l’église de Noumerens, située près du
village, afin qu’il use de ses services978. Une situation semblable s’observe à Montesquieu-
Lauragais où plusieurs prêtres sont accusés de fréquenter une femme surnommée la
Barbiera979.
Enfin, de nombreux moralistes reprochent aux étudiants leur sexualité débridée et leur
implication dans des affaires de prostitution. À Toulouse, comme dans d’autres villes
universitaires, un bordel n’est jamais bien loin du quartier des études980. Sophie Cassagnes-
Brouquet, dans son livre La violence des étudiants au Moyen Âge, cite à ce propos le traité
d’Antoine Arènes, étudiant à Toulouse et à Avignon, qui ne manque pas de souligner la
dissolution des étudiants :
975
ADHG, 1 B 22, fol. 515v-1516, 4 février 1529. Voir annexe n°XI.
976
Félix PASQUIER (éd.), Cartulaire de Mirepoix, Toulouse, Privat, 1921.
977
ADHG, 1 G 450, fol. 2v, « Pierre Ban [ill.] de Montastruc l’année 1500 a établi que Barthélémy, prêtre
vicaire, le mois suivant la fête de Saint-Jean a fait venir une femme appelée la Capdèta de Lapeyrouse qui est
diffamée et qu’il a tenu publiquement et avec qui il a dormi dans la chapellenie pendant 15 jours » « Petrus
Ban [ill.] de Montrastruco etatis XLta annorum dixit quod dominus Bartholomeus presbiter vicari per
mensem post festum beati Johannis fecit venira quamdam vocatam la Cadepte de la Peyrosa que est
diffamata et ipsam tenuit in cappelania bene per XV et dormiebat cum ipsa ut credit ac tamen illud est
publice .»
978
ADHG, 1 G 414, fol. 34-39v, 15 novembre 1499
979
ADHG, 1 G 414, fol. 7v, 30 et 32v, 1499.
980
Sophie CASSAGNES-BROUQUET, La violence des étudiants au Moyen Âge, Rennes, Ouest-France, 2012,
p. 128.
369
« Ils sont libéraux envers les garces et les accablent de dons, […]
Les étudiants font de grandes dépenses,
Il leur suffit de connaître les bonnes lois,
Il faut entretenir grandement les garces,
Elles veulent avoir toujours plus de robes et de bagues. » 981
Si les ecclésiastiques sont les clients les plus présents dans les sources, il ne faut pas
pour autant en conclure qu’ils en sont les principaux usagers. En effet, leur forte présence
dans les sources judiciaires tient plus à un acharnement de la part des autorités laïques à
leur égard qu’à une réelle omniprésence dans les établissements de prostitution. C’est la
conclusion que tirent Leah Otis de l’étude du registre de Pamiers et Florence Mirouse des
registres de visite épiscopale et d’officialité qu’elle a eu l’occasion d’analyser 985. Ainsi, les
clercs doivent être considérés comme une clientèle potentielle du commerce charnel, sans
toutefois leur proportion. Le concubinage reste très pratiqué au XVe et au début du
981
Antonius de Arena, Ad suos compagnos studiantes qui sunt persona friantes basas dansas et branlos
praticantes nouvellos perquam plurimos mandat…, cité et traduit dans Sophie CASSAGNES-BROUQUET, La
violence des étudiants…, op. cit., p. 129.
982
AM Pamiers, FF 20, fol. 112v, 1517
983
AM Pamiers, FF 20, fol. 95, 1508, « Contre Arnaud Vila alias de Franquina pour avoir tenu un bordel dans
sa maison et être allé chercher des prédicateurs et autres frères mineurs pour dormir les femmes en sa maison
et une nuit et dans la chambre fermée à clef frère Loys de Casse et frère Johan ne pyrent sortir alarmant les
frères mineurs et leur volant. » « Contra Arnaud Vila alias de Franquina per so que tenia bordel en sa mayso
et anava sercart predicadors Fray Si(ill.) et autres menors per dormir ab las femnas en sa mayso et una
noeyt e(ill.) et dens una cambra ab claus non podrian salhir fray Loys de Cossa et fray Johan de (ill.)
alarmant frays menors et los rauban et (ill.) que defessa los solie et santan de – lo solie en jos et demoran
raubatz. »
984
Gabriel de LLOBET (éd.), Le registre des informations diligentées par les consuls de Foix, 1401-1402,
Limoges, PULIM, 2001, p. 157-160.
985
Leah OTIS-COUR, « Lo pecat de la carn: la répression des délits sexuels à Pamiers à la fin du Moyen
Âge », in Studi di Storia del diritto, Milan., 1996, p. 355-366. Florence MIROUSE, Le clergé paroissial du
diocèse de Toulouse (1450-1516), École Nationale des Chartes, Paris, 1976.
370
XVIe siècle, et est moins réprimé que la fréquentation de prostituées986. Les ecclésiastiques
ne sont pas les seuls usagers des prostituées réprimés par les autorités. Si les clercs sont
condamnés pour avoir enfreint l’ordre moral, d’autres le sont à cause de leur position dans
la société urbaine.
Ainsi, ces responsables peu vertueux sont parfois réprimés par leurs pairs, lorsque leur
comportement et leurs fréquentations deviennent trop visibles. En 1481, le procureur de la
cour du Parlement, Jacques Arasel est sommé de faire sortir de chez lui une femme
dissolue qu’il entretient987. Le Parlement condamne également en 1482 le juge royal
d’Albi, qui délaisse sa femme pour entretenir chez lui plusieurs femmes vénales :
Il sera dit que la court met l’appellant et ce dont a esté appellé au neant et declaire la court
qu’elle n’entend empesché ledit evesque qu’il ne puisse et lui laise contraindre par monitions et
autrement juxta formani juris ledit du Pradal à reprandre sa femme se fait ne la et icelle tenir
avecques lui et la traitez honnestement more maritali et a mectre dehors et delaisser femmes
deshonnestes dissolues et suspectes sancunes en tient et sans despens de ceste cause988.
Toutes les hautes fonctions sont concernées : en 1485, ce sont des officiers royaux
qui sont condamnés pour les mêmes motifs par le Parlement989, en 1492, Bernard Dupont,
juge ordinaire de Toulouse, Jérôme Portalier, bachelier es lois et Guillaume Carrier,
notaire, sont tous les trois accusés de mener une vie dissolue avec une certaine Catherine :
986
Florence MIROUSE, Le clergé paroissial du diocèse de Toulouse (1450-1516), École Nationale des
Chartes, Paris, 1976, p. 152-153.
987
ADHG, 1 B 5, p. 478, 29 janvier 1481, « Au jour duy la court a fait le mandement à maistre Jacques
Artisel procureur en ladite court en sa personne sur peine d’estre prive de tout patronie en icelle court que
incontinent il mecte dehors de sa maison une femme dissolue laquele il a tenue et tient publiquement
avecques lui en lui defendant que ne soit si hardi soubz semblable peine de plus la tenir ne autre semblable
publiquement. »
988
ADHG, 1 B 6, fol. 29, 3 février 1482.
989
ADHG, 1 B 6, fol. 324v-325,12 février 1485.
371
[…] et au regard desdicts juge ordinere Portalet et Carrier ilz auront aussi l’arrest part toute la
ville de Tholoze jusques à ce que par la court en soit autrement ordonné en faisant par eulx les
soubmissions en tel cas acoustumées et baillé chascuns caution soufisante destando juri et
judicatum soluendo jusques a la somme de 500 livres tournois et leur a defendu et defend la
court sur peine de mil livres et de bannissement de non menner vie lubrique dissolue et
deshonneste.990.
Si l’on s’en réfère uniquement aux sources judiciaires, cette clientèle aisée semble
privilégier les services de prostituées illicites fournies par les proxénètes, sans doute pour
leur discrétion et le standing de leurs services. Comme nous l’avons évoqué plus haut, des
proxénètes récupèrent de manière plus ou moins forcée des jeunes filles pour offrir leur
service à des hommes, souvent chez eux ou dans une maison. Ainsi, en 1453, Pierre
Malabat offre les services d’une jeune fille à un notaire de Toulouse : « et dit que ledit
Malabat et autres arresterent une fille la misdrent en lostel dun notaire feignant quil
lamenoient a la sale neusve et en firent leur plaisir charnel et apres lon baillee et
vendue991 ».
Si les sources n’ont laissé aucune trace de cette catégorie de clients dans les bordels
publics du Midi toulousain, il ne faut pas pour autant en déduire que ces derniers en étaient
totalement absents, sans doute, la fréquentation des différents lieux de prostitution
répondait-elle à des logiques sociales, chaque corps de la population se retrouvant dans des
espaces appropriés à son statut. Si la prostitution illicite dans des maisons privées est
l’apanage des officiers urbains, le bordel public semble être davantage fréquenté par les
artisans.
À l’image des scènes de la vie au bordel, il est difficile de connaître les personnes qui
fréquentaient les établissements de prostitution à la fin du Moyen Âge. En effet, s’il ne
survient pas une quelconque altercation, les clients demeurent des inconnus, la
fréquentation d’un établissement de prostitution étant considérée pour un laïc comme
banale. Heureusement, il n’est pas rare d’observer plusieurs rixes en leur sein,
occasionnant une action en justice.
990
ADHG, 1 B 8, fol. 428, 21 janvier 1492.
991
ADHG, 1 B 2303, fol. 43, 1er mars 1453.
372
Ainsi, est-il possible de constater que les clients des bordels sont surtout des artisans de
toute sorte. Dans le registre de justice consulaire de Pamiers, il est possible d’observer un
pipier et le valet d’un poissonnier se battant pour une femme publique992, deux peigneurs
trouvés avec une prostituée993, ou encore un cordonnier et plusieurs de ses compagnons en
train d’entrer par effraction dans le Castel Joyos994. À Foix, les deux rixes provoquées par
Étienne Petri permettent d’apprendre que le clerc s’est battu avec un forgeron et un
cordonnier995. Dans une autre affaire jugée par les consuls de Foix, un tisserand, alors qu’il
sortait du bordel, est quant à lui agressé par deux sergents996.
Tous les hommes n’ont cependant pas l’autorisation d’entrer dans le bordel public :
comme l’a montré Leah Otis ; les juifs et les lépreux en sont bannis 997. Cette exclusion a
été observée dans plusieurs études sur la prostitution médiévale998, les malades sont
effectivement mentionnés dans les statuts du bordel de Pamiers999.
Hors du bordel public, les usagers restent sensiblement les mêmes, à en juger par un
arrêt du Parlement réprimant en 1486 Jacques Noé, un tailleur du Bourg de Toulouse pour
vie dissolue et de proxénétisme1000, ou une lettre de rémission où un chaussetier se défend
de la mort d’une prostituée. Pour sa défense, il explique être allé s’ébattre avec ses
compagnons dans une étuve toulousaine :
Loys par la grace de Dieu roy de France savoir faisons à tous presens et avenir. Nous avons
receu humble supplication de Guillemot de Lavetz chaussetier habitant de Thoulouse charge de
femme et contenant [ill.] puis nagueres aycybes compaignons prindrent audit lieu de Thoulouse
une fille de sa voulence et après la pruise d’icelle vindrent les aucuns d’eulx audit suppliant lui
992
AM Pamiers, FF 20, fol. 5, 1494.»
993
AM Pamiers, FF 20, fol. 75, 1504, « Contre Ramon Lamas et Arnaut de Unohau, peigneurs de Foix pour
avoir été trouvés avec une femme publique nommée Cocheta. » « Contra Ramon Lamas et Arnaut de
Unohau penchenies de Foix per so que son trobatz ab una dona publica appelada Cocheta. »
994
AM Pamiers, FF 20, fol. 103v, 1511, « Contre un cordonnier appelé Rector Nebot dels Castolhas et un des
fils e Guilhem de Miquel Faure et d’autres compagnons, pour avoir assailli une nuit la maison des filles
commune du Casltel Joyos contre la volonté de l’abbé. » « Contra ung sabatie dit Rector nebot dels
Castilhas et ung filh de Guilhem de Miquel Faure et autres lors companhos per so que una noeyt de noeyt
sen trobeguen a sautar la mayson de las filhas communas dit Castel Joyos a malgrat de labat. »
995
Gabriel de LLOBET (éd.), Le registre des informations…, op. cit. p. 157-158.
996
Gabriel de LLOBET (éd.), Le registre des informations…, op. cit., p. 121-125.
997
Leah OTIS-COUR, Prostitution in medieval…, op. cit., p. 70-71.
998
Voir notamment Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 180. Ruth Mazo KARRAS, Common
women: prostitution and sexuality in Medieval England, New York, Oxford University Press, 1996.
999
Cette question a été évoquée dans le chapitre VII.2.3, p. 325
1000
ADHG, 1 B 7, fol. 28, 9 février 1486, « […] condamne seulement ledit Jacques Noe alias taillier
prisonnier pour reparation et punition des exces rufiannages violence voies de fait port d’armes et vie
dissolue dont il a usé par long temps à faire tout nus le cours acoustumé estre fait par les condamnez à mort
par la ville de Tholoze et en ce faisant aestre bien batu et fustigue jusques a efusion de sang inclusivement et
ce fait a estre banny et le bannist la court à tousjours mais de tout le royaume de France. »
373
prierent quil leur feist compaignie pour la mener aux estuves et quil fist liberalement [ill.] qu’il
n’y eust point de mal esquelles ilz s’estuverent avec ladite fille1001.
Desages pour l’appellé dit que l’appellant fut et est mariée avec ung appelle Guillaume et
demeuroit ensemble [ill.] gens darmes vindrent chercher afin quelle s’en alast avec eulx
elle s’en fut contente et s’en ala de nuyt avec eulx le mary l) elle se massa en leur [ill.] a
ung archer et puis quand le mary elle tira jusques en la compaignie du Roy quant ils
estoient en Guyenne et y demouroit longtemps tellement quelle fut bien cogneue entre les
gens d’armes1003.
1001
AN, JJ 199, n°349, fol. 212v, juin 1463.
1002
Voir chapitre VI, p. 282.
1003
ADHG, 1 B 2303, fol. 36, 13 février 1453.
1004
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 46.
374
Chapitre IX : Sortir de la prostitution
De leur propre chef ou contraintes, les femmes qui exercent une activité vénale ne
le font pas toute leur vie, leur âge ou d’autres circonstances pouvant les inciter à mettre fin
à leur activité. Jacques Rossiaud a montré qu’en général, la carrière d’une prostituée se
termine autour de trente ou quarante ans et qu’au fil des années, elle exerce son activité
dans différents lieux, commençant jeune dans les étuves ou les bordels privés et finissant
au bordel public aux alentours de 30 ans1005. La prostitution n’est pas une activité uniforme
et, pour la plupart des femmes, la question de la reconversion ne se pose pas, le commerce
vénal n’étant pas leur principale profession. Dans ce cas, l’arrêt de la prostitution
occasionnelle ne laisse aucune trace dans les archives. La question de la reconversion
prend du sens pour les prostituées notoires, ces femmes de mauvaise vie cataloguées en
tant que telles par la société. Les autorités laïques et ecclésiastiques leur proposent des
solutions visant à leur faire arrêter leur commerce.
En effet, bien que la prostitution soit conçue comme un mal nécessaire à la fin du
Moyen Âge, les femmes ayant recours à la prostitution ou à toute autre activité
extraconjugale sont cataloguées comme des femmes dissolues et sont pour cela
condamnées moralement. Même si les autorités semblent comprendre les raisons qui
peuvent les pousser à y avoir recours, elles n’en cherchent pas moins à les faire revenir
dans le droit chemin. Ainsi, les pouvoirs laïques et ecclésiastiques proposent deux
possibilités aux femmes de mauvaise vie qui cherchent à racheter leurs péchés : le mariage
ou l’entrée au couvent. Si elles s’y refusent, il ne leur reste plus qu’à demeurer des
pécheresses, en devenant maquerelles ou en sombrant dans la pauvreté et la mendicité.
Les alternatives à la prostitution ont en commun de faire passer les femmes vénales
d’une tutelle masculine à une autre. Leur réinsertion passe alors par leur cantonnement
dans un espace fermé, symbolisé par le foyer ou le couvent. Tout comme la prostitution
institutionnalisée, la reconversion des prostituées se déroule sous la surveillance des
autorités, dans une optique de contrôle de la sexualité féminine.
1005
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales : la prostitution en Occident, XII e-XVIe siècle, Paris, Aubier, 2010,
p. 115.
375
1. Rester dans le monde de la prostitution
Au terme de sa carrière, une prostituée, si cette activité constitue son seul revenu, est
contrainte de se reconvertir pour survivre. Si elle n’a pas la volonté ou l’occasion de se
marier ou d’entrer en religion, elle a parfois la possibilité de se hisser à la tête du bordel
public ou de se reconvertir en maquerelle. Alors que l’abbesse du public reste dans les
cadres de la prostitution institutionnalisée, et est donc tolérée par les autorités, la
maquerelle représente, quant à elle, le mal incarné, la femme perdue à jamais qui cherche à
entraîner les autres dans le péché.
376
l’établissement génère. En revanche, dans les centres moins importants, tels que Millau ou
Castelnaudary, c’est un binôme homme-femme qui se dégage généralement. Lorsqu’une
femme fait face à un homme à l’occasion des enchères de l’arrentement du bordel, il est
très rare qu’elle l’emporte, ses possibilités financières étant nettement inférieures 1011. À
Toulouse, les tenanciers de la Grande Abbaye et du Château Vert sont généralement des
hommes en particulier à la fin de la période étudiée. De plus, lorsque des femmes se
trouvent à la tête du bordel, leur statut n’est pas toujours spécifié1012. Il est en effet difficile
de déterminer si oui ou non, celles qui occupent le rôle de tenancière sont d’anciennes
prostituées, leur nom ne donnant aucune indication sur leur situation personnelle comme à
Toulouse pour Gailhardina del Pont et Guilhona Labatut en 1404-1404 ou à Castelnaudary
pour Bernarda de Cos en 1527 ou encore à Pamiers où, en 1508, une certaine Menguna est
désignée comme abbesse du bordel1013. Dans d’autres cas, ce sont des femmes mariées qui
sont à la tête du bordel, comme Jehane Dangeria qui dirige la Grande Abbaye à Toulouse
de 1516 à 15221014, montrant d’une part que le métier de tenancière n’est pas réservé à
d’anciennes prostituées seules et, d’autre part, qu’il est jugé comme respectable, puisqu’il
peut être occupé par une femme mariée, prostituée ou non, considérée comme honnête.
Alors que l’abbesse du public constitue une figure que l’on pourrait qualifier de neutre,
la maquerelle, elle, représente tout à fait l’inverse. Comme l’ont montré Bronislaw
Geremek et Jacques Rossiaud, elle est tenue pour responsable de nombreux maux, tels que
1011
Leah OTIS-COUR, « La tenancière de la maison publique de Millau au XVe siècle », Actes du 66e congrès
de la Fédération historique du Languedoc méditerranéen et du Roussillon, 1995, p. 219-229.
1012
À ce sujet, voir le chapitre VII.2.2, p. 319.
1013
AM Toulouse, CC 1855, 1404-1405, AM Castelnaudary, BB 1, fol. 157v, 12 octobre 1527, AM Pamiers,
FF20, fol. 95, 1508, « Contre Claude Marti, cordonnier, pour avoir battu Menguna l’abbesse du bordel appelé
Castel Joyos, present dans la dite maison ». « Contra Claude Marti sabatie per so que ana batre Menguna
abbadessa de dell’hostal come dit Castel Joios present dedins ladita maison ».
1014
AM Toulouse, CC 2367, fol. 76 et 87, 1516-1517, CC 1576, 1517-1518, CC 1882, 1518-1519, CC 1884,
1521-1522.
1015
Cette conclusion est tirée par Leah OTIS-COUR pour la totalité du Languedoc, « La tenancière de la
maison publique…, op. cit., p. 228.
377
le dévergondage des jeunes filles, le développement de la fornication, et la corruption de la
société. Ces femmes sont généralement dépeintes par les prédicateurs et dans la littérature
de l’époque – notamment dans le Roman de la Rose1016 –, comme des femmes débauchées
et décaties1017. Même si toutes les maquerelles ne sont pas d’anciennes prostituées, le
maquerellage représente une certaine continuité dans le monde de la prostitution1018. Il
incarne ce qu’il y a de plus vil dans le commerce charnel et symbolise l’impossible retour à
une vie honnête de femmes perdues à jamais dans le péché.
1016
Guillaume de LORRIS et Jean DE MEUN, Le Roman de la Rose, éd. par Félix Lecoy, Paris, Champion,
1965-1970.
1017
Jacques ROSSIAUD en fait une description dans, Amours vénales…, op. cit., p. 122-124. Bronislaw
GEREMEK y consacre plusieurs pages dans, Les Marginaux parisiens aux XIVe et XVe siècles, Paris,
Flammarion, 1990, p. 272-275.
1018
Ainsi, Bronislaw GEREMEK explique : « Les maquerelles sont le plus souvent, nous l’avons vu,
d’anciennes prostituées. Le maquerellage est le prolongement naturel de la prostitution. Le prédicateur Jean
Menot le dit bien : elles sont inscrites dans le grand livre des damnées car, de quinze à quarante ans, elles
font commerce de leurs charmes, puis, au-delà, vendent ceux des autres. », Les Marginaux parisiens…, op.
cit., p. 275.
1019
AM Toulouse, BB 269, fol. 46v, 1503 : La condamnation du proxénétisme est plus longuement évoquée
au chapitre II.2.3, p. 153.
1020
AM Foix, BB 2, fol. 253, 23 novembre 1523. « …et aussi metis se fan congretation de gens armatz et en
bastonatz et aussi en la vila ha tot par le macarels macarelas qui son cause de metre a perdition plusors
filhas »
1021
AM Toulouse, CC 2344, fol. 2, 1494 : « Avons payé le mandement de messieurs les capitouls le 6
octobre à Bernat, exécuteur de justice per avoit fustigé une femme appelée Johaneta, maquerelle de sa fille : 1
l. 5 s. » « Item apaye demandament de messor de capitol a VI octobre a M Bernat exequtor de justisa per que
fustiguer una apeladict Johaneta macarela de sa filha :1 l. 5 s. »
1022
AM Pamiers, FF 20, fol. 72 v, 1530 : « Contre Guilhalina, fille de Domengue del Clerc, femme de Pey
Vermar, déclare qu’elle a laissé son mari et commis un adultère. De même contre Cecilia sa maquerelle. Les
deux femmes sont fugitives. » « Contra Guilhalina filha de Domenge del Clerc molher de Pey Vermar-
378
Contre maitre Steve Barberi, Guiraud Condamy et une femme appelée Cebastiana pour avoir
livré une fille appelée Johaneta, fille de Peyre Arnaut de Camporen audit Barberi lequel dit
Barberi la connut charnellement. Cebastiana fut capturée et condamnée à courir la ville et
Barberi et Condamy ont fait appel à Toulouse. En marge : exécuté.
[…] dit que l’an XLIII après le partement du roi de ce pais certaines informacions furent faictes
contre ladite Agnes du Bois sur ce que on lui imposoit qu’elle avoir vendu une jeune fille
femme d’un notaire aux Escossois et avoit fait pact de faire murdrir le mary de la fille et sur
autres crimes et delictz dont se rapport aux informacions1025
Declarat molher per so que ave leixat son marit et cometut adulteri/ Item contra Cecilia sa macarela.
Fugitives son. »
1023
AM Pamiers, FF 20, fol. 66v, vers 1520 : « Contra mestre Steve Barberi Giraud Condamy et una dona
apelada Cebastiana per so que avia livrada una filha apelada Johaneta filha de Peyre Arnaut de Camporen
audit Barberi laqual lodit Barberi conoyo carnalament et ladita Cebastiana fuit capta et condempnata ad
currendere villa et dicti Barberi et Condamy fuerunt apellantes Thle al Metropolitan. En marge, exequtio. »
1024
ADHG, 1 B 8, fol. 267 et 291, février 1491.
1025
ADHG, 1 B 2297, p. 38, 14 juillet 1444.
379
Sorbière, accusée d’avoir organisé son enlèvement. Finete, décrite comme une jeune fille
honnête, aurait été enlevée et violée à deux reprises – ce qu’elle nie dans un premier temps.
Bernade aurait profité d’une sortie de Finete dans un jardin pour l’attirer chez elle :
[…] que une appellée Sorbiere qui est maquerelle appella ladite Finete qui vensist en sa
maison et ledit capitaine estoit ceans, Finente n’en savoit rient et entra ceans et quant vist
l’omme s’en voult retourner, Sorbiere se mist au devant et ferma la porte. Et pour ce Finete
se prist à crier. Et après sailli par la fenestre en la rue et ladite Sorbiere lui distoit qu’il ne
lui en chalist car le capitaine avoit avoit IIC escus pour la marier mais Finete ne voult
consentir. À ce que l’appellant non cognovit eam carnaliter dit que upse temptavit et
cognovit eam carnaliter comme il dire à plus a pleins cy apres 1026
Lors de l’audience, le procureur du roi insiste sur le fait que Bernade Sorbière n’en
est pas à son premier essai, la maquerelle ayant déjà été condamnée à la course pour des
faits similaires1027. Une autre femme, nommée la Mérignonne car son mari tient une
auberge dans la rue Mérignon à Toulouse, utilise l’établissement pour y développer des
activités illicites telles que le vol ou la prostitution de ses chambrières1028.
En profitant des bénéfices que peut engendrer le commerce charnel, les maquerelles
s’attirent l’opprobre de la société médiévale. D’autres femmes vénales, qu’on le leur
impose ou qu’elles le veuillent, sortent de l’univers prostitutionnel, en rejoignant, par le
mariage ou l’entrée en religion, le monde des femmes honnêtes.
2. Revenir au foyer
Une prostituée est souvent définie comme une femme qui connaît charnellement
plusieurs hommes. Si l’on s’en tient à cette définition donnée par les autorités, elle est
commune à tous, elle n’est donc attachée à aucun homme par un lien marital puisqu’elle se
donne à eux indifféremment1029. Afin de donner l’occasion aux prostituées de se racheter,
les autorités laïques et ecclésiastiques proposent aux prostituées de se marier, ce qui leur
permettrait de passer dans la catégorie des femmes honnêtes et fréquentables. Cependant,
1026
ADHG, 1 B 2308, fol. 152, 13 mai 1460. Voir annexe n°LXI.
1027
ADHG, 1 B 2308, fol. 174v, 10 juin 1460. « Et pour le procureur du Roy dit quil emploie ce qu’il a dit
dessus en tant que lui peut servir, et par la court du seneschal fut ordonné visi informacionis qu’elle seroit
mise à la torture, ipsa audita et erant presumptionis vehementes et verissimiles. Or treuve par information
qu’elle est suspecte et diffamée de lenocinus et autrefois en a couru la ville. Mais au regard de ce cas ne
treuve point qu’elle sot cause dudit ravissement bien treuvé qu’elle appella ». Voir annexe n°LXII.
1028
Jules CHALANDE, Histoire des rues de Toulouse, Marseille, Laffitte, 1987, p. 41-42.
380
la réalité est plus nuancée : de nombreuses femmes, même celles qui se prostituent au
bordel public, mènent une vie conjugale en parallèle de leur activité vénale1030. Dans
Amours vénales, Jacques Rossiaud a bien montré comment les reconversions qu’il qualifie
justement de reconversions forcées, ne correspondent pas à la réalité de la prostitution :
Leurs textes non seulement stigmatisent, mais comme il se doit, déforment la réalité. Ils
caricaturent pour mieux condamner, et font de la femme vénale, la « putain », une femme
seule, semblant ainsi ignorer que, pour beaucoup d’entre elles, le problème de l’âge ne se pose
pas professionnellement en termes simples ; elles ont en effet un compagnon, quand ce n’est
pas un époux légitime1031.
Les exemples témoignant d’une volonté de reconvertir les prostituées par le mariage
sont rares, peut-être trop pour pouvoir véritablement parler de reconversion imposée.
Néanmoins, ils révèlent la manière dont les autorités cherchent à endiguer la prostitution.
2.1. Racheter les prostituées : l’action pontificale pour lutter contre la prostitution
À partir des XIe-XIIe siècles, le mariage est fortement valorisé par l’Église, devenant un
modèle à suivre pour les laïcs, leur ouvrant le chemin vers la sainteté1032. Le mariage
s’impose comme un remède destiné à lutter contre le concubinage, la fornication, et toute
autre activité sexuelle considérée comme amorale.
Parmi les œuvres de charité que nous propose l’autorité de la Sainte Écriture il en est une d’une
réelle importance qui consiste à arracher celui qui erre au sentier de l’erreur, aussi faut-il
inviter les femmes qui vivent de la volupté et admettent indifféremment n’importe qui dans
leur couche à contracter, pour vive chastement, une union légitime. Avec cette pensée, nous
1029
Au sujet de la définition de la prostitution par les autorités laïques et ecclésiastiques, voir le chapitre
I.1.2, p. 112.
1030
Ce sujet est abordé dans le chapitre VI.2.3. p. 292.
1031
Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, [Link]., p. 209.
1032
Jean-Robert ARMOGATHE, Histoire générale du christianisme, des origines au XV e siècle, Paris, Presses
Universitaires de France, 2010, p. 968-972.
381
décidons par l’autorité des présentes que tous ceux qui auront arraché des femmes publiques au
lupanar et les auront épousées auront fait un acte qui leur sera utile pour la rémission de leurs
péchés.1033.
Cette initiative, observée dans plusieurs villes d’Occident1036, n’a pas laissé de
traces dans le Midi toulousain, ni du côté ecclésiastique, ni du côté laïque. Il est ainsi
impossible d’évaluer si la lettre d’Innocent III a eu un réel impact dans la région. De
même, aucune initiative provenant des autorités urbaines ou de charités privées n’a été
découverte dans le Midi toulousain. Pourtant, il est fort probable que les autorités laïques et
ecclésiastiques aient œuvré pour la reconversion des prostituées, comme en témoignent les
discours proférés par les prédicateurs de la fin du Moyen Âge1037. Loin de toute action
charitable, ou de volonté de sauver les femmes vénales, le retour à une vie conjugale peut
être provoqué de manière plus contraignante, par une décision judiciaire.
1033
« Inter opera charitatis quae imitanda nobis auctoritate sacrae Paginae proponuntur, sicut evangelica
testatur auctoritas non minimum est errantem ab erroris sui semita revocare ac praesertim mulieres
voluptuose viventes et adminttentes indiferenter quoslibet ad commercium carnis, ut caste vivant, ad legiim
tori consortium invitare. Hoc igitur atttendentes, praesentium auctoritate statuimus ut omnibus qui publicas
mulieres de lupanari extraxerint et duxerint in uxores, quod agunt in remissionem proficiat peccatorum. »
Jacques Paul MIGNE ; (éd) Patrologiae Cursus Completus. Series Latina., t. CCXIV, p. 102-103. Traduction
issue de Auguste FLICHE, Christine THOUZELLIER, Yvonne AZAIS, Histoire de l’Église, depuis les origines
jusqu’à nos jours, 10. La chrétienté romaine, Mayenne, Floch, 1950, p. 173.
1034
GRATIEN, Decretum, C 32, q.1 d.p. c.13, E. FRIEDBERG, A.L. RICHTEREDS, Corpus iuris canonici, Graz,
1955.
1035
Joëlle ROLLO-KOSTER, « From Prostitutes to Virgins Brides of Christ: The Avignoneses Repenties in the
late Middle Ages », Journal of Medieval and Early Modern Studies, 2002, no 32, p. 114.
1036
À Avignon comme le montre Joëlle ROLLO-KOSTER, mais aussi dans la région rhodanienne, à Paris ou
encore Genève, comme l’a expliqué Jacques ROSSIAUD, Amours vénales…, op. cit., p. 209-211.
1037
Voir à ce sujet le chapitre III.1.1, p. 178.
382
2.2. L’incitation au retour auprès de l’époux
[…] dit que l’appellante a vescu tres deshonnestement et tenu vie luxurieuse et non claudit
conven redemisti et fait plaisir à plusieurs clercs et gens de court tellement que on n’a peut
justice d’elle […] Dit que deux ans ou en environ elle se acoincta des gens d’armes
lesquelx à cause d’elle par gelosye batirent tant ung escolhier qu’ilz le cuiderent tuer. Dit
que Jehan Laurens ruffiant de l’appellante en mays derrenier passé accompaignié des gens
d’armes batit tres fort ledit Jehan Massu qui est sergent royal et son filz in ordinem hujus
qu’il avoit le capiatur cum elle et se goubverner telement qu’il n’y a voisin ne voisine qui
puisse durer à elle ne demourer en la rue et encores ne lui souffisit de faire plaisir de son
corps mais fait les provisions et baille territoire aux autres comme si elle avoit
juridiction1038
Guillemette, quant à elle, nie ces accusations, elle est décrite par son avocat,
comme une femme honnête, venue vivre honnêtement à Toulouse, sous la protection des
chanoinesses de Saint-Sernin. Le juge mage avait ordonné, afin que les choses rentrent
dans l’ordre, à Guillemette de retourner auprès de son mari à Castanet :
Le Juge mage lui remonstra qu’elle avoit mal fait, elle dit qu’elle avoit mal vesqu en sa
jeunesse et qu’elle avoit assez fait le fol et estoit contente de soy retraire, le juge luy fist
1038
ADHG, 1 B 2301, fol. 21-21v, 17 février 1450. Voir annexe n° XXXIII.
383
commandement que dedans quinze jours elle alast demourer avec son mary et qu’elle
vuydast et se departist de son hostel et le vendist, elle vouloit, autrement il luy signifiroit
qu’il la feroit courir la ville comme en tel cas est acostumé faire1039.
Elle fut mise dehors et fut prise par la justice et examinée et puis elle appella au seneschal
de Rouergue et fist visiter son appel à Villefranche et fist plaider sa cause et usa de son
office de corratiere comme faisoit à Rodes. Dit que pour ce qu’ele ne vouloit retourner à
son mary elle seroit fustiguée elle voult à l’execution de la sentence et bailla requeste à la
court du seneschal qu’il revocast ladite sentence autrement elle appelloit au procureur du
roy à Villefranche […] Dit que l’appellacion n’estoit recevable et donna à porter refutation
et depuis l’appellant a relevé a diffunctiva1040.
Ainsi, le retour au domicile conjugal semble être imposé par le Parlement comme
condition pour éviter une condamnation plus dure, comme le bannissement ou la
fustigation. Le Parlement de Toulouse n’est d’ailleurs pas la seule instance à imposer un
retour aux bonnes mœurs aux femmes diffamées. En effet, en 1516, l’évêque de Rodez
juge une affaire de mœurs : une veuve est accusée de mener une vie scandaleuse. L’évêque
l’invite à admettre ses péchés et à la résipiscence, sans quoi, il l’excummuniera1041.
Les exemples concrets d’actions publiques imposant aux femmes de mauvaise vie
de retourner à une vie honnête sont néanmoins trop rares pour qu’il soit possible de les
considérer comme une politique générale de reconversion des femmes vénales, intervenant
davantage dans une logique de maintien de l’ordre public, menacé par les actions
publiquement déshonnêtes qu’avaient mené ces femmes.
1039
ADHG, 1 B 2301, fol. 21v, 17 février 1450.
1040
ADHG, 1 B 2303, fol. 36v, 13 février 1453. Voir annexe n° XXXII.
1041
AD Aveyron, G 181, 17 mars 1516.
384
Pendant tout le second Moyen Âge, la gestion de la prostitution s’accompagne de
discours destinés à inciter les femmes vénales au repentir, en se tournant vers la religion.
Qu’ils soient rois, prédicateurs ou consuls, tous cherchent à sauver les prostituées du
péché. Ces discours incitant à la repentance religieuse s’accompagnent d’actions
concrètes : entre le XIIIe et le XVIe siècle, des couvents de repenties apparaissent dans tout
l’Occident. À Paris, Foulques de Neuilly fonde une communauté en 1206, plusieurs
couvents apparaissent également en Italie et en Germanie, généralement placés sous
l’invocation de Marie-Madeleine1042. Si certains sont clairement destinés aux anciennes
femmes vénales, Jacques Rossiaud a montré que des femmes pauvres prétendaient s’être
prostituées pour y accéder. Les responsables menaient alors de véritables enquêtes lors
desquelles les impétrantes devaient prouver leur ancienne vie débauchée1043. De même,
dans le Midi toulousain, les couvents, même s’ils s’affichent comme des établissements
destinés aux femmes vénales, ne semblent pas toujours destinés à ces dernières, mais à une
population féminine bien plus aisée, comme en témoigne l’exemple des chanoinesses de
Saint-Sernin.
1042
Jacques ROSSIAUD fait une rapide synthèse des différents couvents de repenties en Occident dans Amours
vénales…, op. cit., p. 211-215.
1043
Idem, p. 212.
1044
Ruth Mazo KARRAS, « Holy Harlots: Prostitute Saints in Medieval England », Journal of the History of
Sexuality, Juillet 1990, vol. 1, no 1, p. 3.
385
Christ1045. Son culte débute aux environs du VIe siècle et s’affirme au XIe siècle où il
connaît son apogée : de grands centres de pèlerinages s’établissent à Vézelay, en
Bourgogne ainsi qu’à Sainte-Baume, en Provence. Du XIIIe au XVIe siècle, le culte de la
sainte prend une autre forme : alors que durant le haut Moyen Âge, le culte de la sainte se
concentrait sur son érémitisme, c’est désormais la prostituée convertie et la pénitente que
l’on met en valeur.
Selon Victor Saxer, les nouveaux sanctuaires dédiés à Marie-Madeleine sont à mettre
en relation avec la volonté de l’Église de lutter contre la prostitution1046. Dans son article
« Holy Harlots », Ruth Mazo Karras a montré que les figures de saintes repenties
constituent un paradoxe ; le christianisme rejetant toute sexualité pour le plaisir, même
dans le mariage. Cependant, animée par le prosélytisme, elle promeut le pardon, et ces
légendes de saintes sont tout à fait adaptées à cette fin et aux questionnements qui
l’animent alors au sujet de l’argent et de la sexualité1047.
Ainsi, le modèle de Marie-Madeleine est utilisé par l’Église pour inciter les
prostituées au repentir. Au XIIe siècle, les efforts de l’Église pour la conversion des
prostituées s’intensifient. Le 29 avril 1198, le pape Innocent III lance un appel à tout
l’Occident chrétien : tout fidèle qui s’emploiera à la repentance des prostituées sera absous
de ses péchés. Le pape encourage les hommes à se marier avec d’anciennes prostituées,
pour les faire revenir dans le droit chemin. Les canonistes précisent que les prostituées
doivent se repentir avant de se marier et obtenir une autorisation de la part de l’Église qui
atteste de cette repentance1048.
La repentance des prostituées peut s’envisager par le retour au droit chemin dans le
monde ou dans un couvent. Ainsi, des couvents de repenties apparaissent au XIIIe siècle
1045
J. M. B. PORTER, « Prostitution and monastic reform. », Nottingham Medieval Studies, 1997, vol.41,
p. 71-72.
1046
Victor SAXER, Le culte de Marie-Madeleine en Occident : des origines à la fin du Moyen Âge, Paris,
Clavreuil, 1959. Au sujet du culte et des représentations de Marie-Madeleine et des saintes prostituées :
Marie-Madeleine GAUTHIER et Colette DEREMBLE, « Les saintes prostituées, légende et imagerie
médiévales », La femme au Moyen Âge : colloque international, Maubeuge, 6-9 octobre 1988, Maubeuge.,
Paris, J. Touzot, 1990, p. 219-246.
1047
Ruth Mazo KARRAS, « Holy Harlots: Prostitute Saints in Medieval England », Journal of the History of
Sexuality, Juillet 1990, vol. 1, no 1, p. 3.
1048
James-Arthur BRUNDAGE, « Prostitution in the Medieval Canon Law…, op. cit., p. 842.
386
dans tout l’Occident, encouragés par la papauté1049. Pour se repentir et lutter contre les
tentations, ils sont créés pour couper les anciennes prostituées du monde et éviter leur
retour à leur métier. À Paris, Foulques de Neuilly organise une communauté de repenties
en 1206. À Toulouse, en 1215, saint Dominique, avec l’appui de l’évêque Foulques de
Toulouse, mène une initiative semblable. Cette dernière est saluée en 1217 par le pape
Honorius III, qui, dans une lettre, encourage les capitouls et les Toulousains à se montrer
généreux envers cette fondation, destinée à empêcher les repenties de retomber dans la
luxure1050. Parallèlement, des mesures sont prises pour que l’âme des prostituées soit
préservée : les bordels sont fermés les jours saints ou durant l’office. Comme le souligne
Ruth Mazo Karras, dans Common Women : prostitution and sexuality in Medieval
England, l’action de l’Église envers les prostituées est ambivalente : au lieu de lutter contre
la prostitution, les autorités ecclésiastiques utilisent la figure de la prostituée repentie
comme une fiction pratique pour justifier la tolérance de la prostitution1051. Sans connaître
l’impact qu’elle a pu avoir sur la société médiévale, la figure de la repentie a sans nul doute
contribué, en rendant possible la reconversion, à intégrer davantage les prostituées dans la
société urbaine1052.
1049
Par exemple le couvent des Filles Dieu à Paris, dont Louis IX est le bienfaiteur.
1050
Marie-Humbert VICAIRE, Histoire de saint Dominique, Paris, Ed. du Cerf, 1957, t. I, p. 329-330.
1051
Ruth-Mazo KARRAS, Common women: prostitution and sexuality in Medieval England, New York,
Oxford University Press, 1996, p. 34.
1052
Les formes de reconversions des prostituées sont étudiées plus précisément dans le chapitre IX, p.374.
1053
Pierre PANSIER, L’œuvre des Repenties à Avignon du XIIIe au XVIIIe siècle, Paris, H. Champion, 1910,
p. 20.
1054
Priscille FOURNIER, Les dames chanoinesses de Saint-Sernin de Toulouse : introduction à l’histoire d’une
institution religieuse à la fin du Moyen Âge : les origines, maitrise d’histoire sous la direction de Michelle
FOURNIÉ, Université de Toulouse-Le Mirail, Toulouse, 1998, p. 42.
387
et de chasteté1055. À Montpellier, il existe deux couvents, étudiés notamment par Marie
Brassel : l’un tenu par la municipalité, et l’autre dont la gestion reste inconnue 1056. Pour
entrer au couvent de Sainte-Catherine, les femmes doivent se munir d’un lit, de vêtements
et de 100 sous, ce qui laisse planer un doute sur leurs origines modestes. À Avignon, elles
ne sont pas cloîtrées dans le couvent ; elles ont seulement l’interdiction d’aller boire et
manger en ville, tout comme les prostituées1057.
Dans le Midi toulousain, bien que des couvents de repenties existent, ces derniers
sont moins documentés que leurs homologues montpelliérains et avignonnais. En effet, il
existe des établissements de ce type dans les villes de Toulouse, Carcassonne et Castres :
malheureusement, ces communautés n’ont pas laissé beaucoup de traces de leur existence.
À Castres, le couvent des repenties est mentionné à deux reprises : le 24 avril 1474,
il est évoqué dans un acte de donation : le comte de Castres donne une maison, appelée
autrefois maison des repenties, aux Trinitaires de la ville. Cette dernière était accolée à leur
couvent1058. Quelques semaines plus tard, le 7 avril, l’ancien couvent est à nouveau
mentionné dans un acte octroyant aux Trinitaires l’amortissement du cens élevé à 15 sous
et un denier qui était autrefois imposé au couvent des repenties1059. Il existait donc, avant la
fin du XVe siècle, un couvent de repenties à Castres, qui appartenait à Jacques, comte de
Castres et duc de Nemours1060. À Carcassonne, une maison des repenties aurait été créée en
1321 par quelques bourgeois. La maison se situait dans le bourg, près de la Vielle rue1061.
Elle était exonérée de cens par le roi1062.
C’est à Toulouse, que ces types d’établissements sont les plus nombreux : il y aurait eu,
durant la seconde moitié du Moyen Âge, trois communautés de femmes se plaçant sous la
protection de Marie-Madeleine. Recensées par Priscille Fournié dans son mémoire de
1055
Les repenties avignonnaises ont été notamment étudiées par Joëlle ROLLO-KOSTER, « From Prostitutes to
Virgins Brides of Christ: The Avignoneses Repenties in the late Middle Ages », Journal of Medieval and
Early Modern Studies, 2002, no 32, p. 109-144.
1056
Marie BRASSEL, « Prostitution et repentance » : La maison des repenties de Sainte-Catherine à
Montpellier (1285-1499), mémoire de master d’Histoire sous la direction de Geneviève Dumas, Université de
Sherbrooke, Canada, 2015. L’auteure prépare actuellement une thèse à l’Université de Toulouse ayant pour
titre : À l’image de la Marie-Madeleine : de la prostituée à la fille pénitente Les couvents de repenties,
France Méridionale, Italie du Nord et du Centre (XII e-XVe siècle).
1057
Priscille FOURNIER, Les dames chanoinesses…, op. cit., p. 47.
1058
AD Tarn, H 533, fol. 98-99, 24 avril 1474.
1059
AD Tarn, H 547, 7 avril 1474.
1060
Au XVIIe siècle, ce don du comte de Castres aux Trinitaires est encore mentionné, et le fond identifié
comme le fond des repenties, AD Tarn, H 537, 22 mai 1650.
1061
Claude de VIC, Joseph VAISSÈTE, Alexandre DU MÈGE, Histoire générale de Languedoc, Nîmes, Lacour,
1993, t. IV, p. 754.
1062
AN, JJ 72, n°551, 1321.
388
maîtrise1063, elles étaient susceptibles d’abriter des prostituées et identifiées comme des
couvents de pénitentes ou de repenties.
Les religieuses de la Madeleine existent, quant à elles, au moins depuis le XVe siècle.
Certains historiens, dont l’archiviste Jules Chalande, datent leur apparition du XIIIe siècle,
les assimilant à tort à l’église de Sainte-Madeleine1066. Au XVe siècle, les religieuses de la
Madeleine sont installées dans un établissement situé au cœur de la Cité, rue Gaytapech,
qui abritait autrefois un hôpital1067. À cette époque, la présence d’anciennes prostituées
n’est plus clairement mentionnée dans les textes. En revanche, il est clairement associé aux
prostituées repenties lorsqu’en 1516, lors d’un sermon, le prédicateur Mathieu Menou
convertit de nombreuses prostituées de la Grande Abbaye et les mène dans ce couvent.
Huit religieuses venues d’un autre établissement y sont alors emmenées pour enseigner la
règle aux repenties1068. Cet évènement est représenté sur une enluminure des Annales de la
ville de Toulouse de 1516-15171069.
1063
Priscille FOURNIER, Les dames chanoinesses…, op. cit., p. 57-60.
1064
Guillaume MOLLAT, Lettres communes de Jean XXII, 1316-1334 : analysées d’après les registres dits
d’Avignon et du Vatican, Paris, A. Fontemoing, E. de Boccard, 1904, t. VIII, n°44933.
1065
Priscille FOURNIER, Les dames chanoinesses…, op. cit., p. 57. L’historienne précise que cet établissement
n’a été remarqué par aucun autre historien.
1066
Le détail du débat est expliqué dans le mémoire p. 58.
1067
Jules CHALANDE, Histoire des rues de Toulouse: monuments, institutions, habitants, Marseille, Laffitte,
1987, p. 138-139.
1068
Un commentaire de l’enluminure est disponible dans Robert MESURET, Les enlumineurs du Capitole de
1205 à 1610, Toulouse, Musée Paul Dupuy, 1955.
1069
Les filles repenties au couvent de la Madeleine, chronique 194, Archives Municipales I, fol. 18. Comet
Messnr de Capitol boteren las ditas repen[n]tid[as] al moestié.
389
Figure 22: Les filles repenties au couvent de la Madeleine
Au registre supérieur, six filles, en sac rose et voile blanc, sont agenouillées devant
un autel qui porte un Crucifix ; elles écoutent le frère Menou, vêtu de l’habit de capucin,
qui les exhorte à se repentir. Les prostituées sont entourées par les capitouls et quelques
bourgeois de la ville. Le registre inférieur les montre entrant dans le couvent de la
Madeleine, abritant des prostituées repenties.
Tandis que dans la cité de Toulouse, le même Vital, avant son élévation à la dignité du
cardinalat, proposait un jour aux fidèles la Parole de Dieu, quelques femmes qui menaient une
390
vie obscène et se trouvaient plongées dans le bourbier des péchés, aussitôt, sous l’effet de la
grâce divine, inspirées et saisies dans leur âme par la douceur de cette Parole, rejetèrent les
attraits de la chair et furent converties au Christ par l’agissante clémence divine1070.
1070
ADHG, 101 H 639, n° XV, liasse XLVI. Traduction et transcription Priscille FOURNIER, Les dames
chanoinesses…, op. cit., p. 91.
1071
Idem, p. 92
1072
ADHG, 101 H 639, n° XV, liasse XLVI, titre 1, 1294, « aux sœurs de la Bienheureuse Marie-Madeleine
qu’on appelle autrement repenties, ci-dessus nommées à savoir Sebelia, leur servante et leur supérieure,
Fabrissa, Flors, Bernarda Magistre, Johanna de Figiaco, Johanna de Squalquenchis, Anglesia, Aycelina,
Ramunda, Yndia, Bona, Johanna de Casalibus, Esquina, Aldiardis, Dominica, Fabrissa, Alegra, Vitalia,
Socorriona, Conidors, Sazia, Rossa, Bruna, Salomona. », Traduction et transcription Priscille FOURNIER, Les
dames chanoinesses…, op. cit. t. II, p. 6.
1073
Idem, t. I, p. 93.
391
Figure 23 : Les couvents de repenties à Toulouse à la fin du Moyen Âge
392
Les repenties passent la majorité de leurs temps à prier et à réaliser des tâches
communes au sein du couvent, elles sont parfois chargées de missions de charité,
notamment dans les hôpitaux. À Toulouse, des repenties, sans qu’on sache de quel couvent
elles étaient issues, servaient les pauvres et les malades à l’hôpital Saint-Jacques, où
certaines d’entre elles semblaient résider :
Item comme bien sçavez et est notoire il y a quatre ans on emirre que furent depputées et mises
certaines repentes de l’ospital de Sainct-Jacques du bout du pont, lesquelles de commancement
faisoient grand service aux pauvres malades dudict hospital, et les tractoient tres bien, et
estoient norries et bien acoustées aux despens dudict hospital, et le monastere desdictes
repenties en estoit grandement deschargé1074.
Jacques Rossiaud fait une distinction entre les communautés où les repenties sont
employées dans diverses structures municipales, les qualifiant de libres refuges et celles où
les anciennes prostituées sont cloîtrées1075. Cette distinction est impossible à appliquer aux
communautés du Midi toulousain, les informations les concernant étant trop lacunaires
pour déterminer une quelconque hiérarchie dans les différentes structures existantes. Tous
ces établissements ont un point commun : consigner les anciennes prostituées dans un
espace clairement délimité en cherchant à surveiller leur activité et en leur assignant des
tâches qui leur sont spécifiquement destinées.
Du cloître au bordel, en passant par le foyer, les propositions de reconversion faites aux
femmes publiques ont toutes en commun de leur assigner un espace clos. Alors que les
anciennes prostituées mariées font l’objet d’une surveillance accrue pour vérifier qu’elles
ne continuent pas leur activité charnelle, les repenties sont, quant à elles, assignées à un
couvent et généralement privées de contact avec le monde extérieur. Les tenancières de
bordel, seules maquerelles dont l’activité est tolérée par les autorités, exercent également
dans un cadre fermé, celui du bordel public. Si ces possibilités de reconversion informent
sur la manière dont la société médiévale, et plus particulièrement les autorités, conçoivent
la retraite des femmes vénales, il ne faut pas perdre de vue que ces opportunités, quelles
qu’elles soient, ne concernent qu’un nombre très restreint de femmes de mauvaise vie. En
effet, qu’il s’agisse des couvents de repenties, de mesures incitant les prostituées à se
marier ou des abbesses du public, toutes ces initiatives restent ponctuelles : les repenties ne
1074
AM Toulouse, BB 265, fol. 109, 1522-1523. Recommandations au sujet des repenties.
1075
Jacques Rossiaud, Amours vénales…, op. cit., p. 218.
393
sont pas forcément d’anciennes prostituées et les couvents restent rares, les anciennes
prostituées à la tête du bordel sont peu nombreuses, tout comme les injonctions au mariage.
Ainsi, le destin de la majorité des femmes de mauvaise vie nous échappe, soit parce
qu’elles rejoignent discrètement la catégorie des femmes honnêtes, soit parce qu’elles
restent exclues de la société médiévale, en étant bannies et en venant grossir les rangs des
pauvres et des mendiants, sombrant alors dans l’anonymat ou la marginalité, sans qu’il soit
possible de les suivre.
394
Au terme de l’étude des sources révélant le fonctionnement quotidien de la
prostitution, quelle que soit sa forme, il est difficile d’appréhender encore cet univers
comme en marge de la société médiévale. En effet, si la prostitution a longtemps été
considérée comme un monde à part, repoussé aux confins de la société, et fréquenté par
des hommes et des femmes pauvres, vagabonds et marginaux, l’analyse des textes montre
une réalité bien plus complexe.
Cette domination sur les femmes s’incarne dans les structures d’accueil et de
reconversion imaginées pour les femmes de mauvaise vie. Le bordel constitue en effet un
espace de contrôle, plus ou moins marqué en fonction des villes, des prostituées imaginé
par des hommes soucieux de garder la sexualité vénale sous leur emprise. Les possibilités
395
de reconversion proposées à ces femmes témoignent elles aussi de cette tutelle, allant de
l’exclusion définitive de la société au confinement dans un autre lieu clos.
396
CONCLUSION
Au cours second Moyen Âge, l’activité vénale évolue de concert avec la société et
les structures qui l’ont accueillie. Du XIIIe au XVIe siècle, elle prend des formes multiples,
en fonction de l’époque, des lieux, mais aussi de la prise en charge dont elle est l’objet. Si
ces transformations sont la preuve que la prostitution est profondément marquée par les
aléas du temps, elles révèlent aussi, à leur manière, le fonctionnement d’une société.
L’étude de la prostitution médiévale s’est ainsi révélée comme un objet d’étude riche : son
caractère pluriel et la manière dont le phénomène touche de nombreux aspects du
fonctionnement de la société médiévale, en ville comme à la campagne, en font un sujet
passionnant et montre bien, à la suite des travaux de Ruth Mazo Karras, comment la
sexualité peut être un indicateur clef pour la compréhension du monde médiéval.
399
avons pu observer la mainmise des autorités laïques sur la législation concernant la
sexualité et la conjugalité au détriment de l’Église, la montée progressive du pouvoir royal,
et la reprise en main au XVIe siècle des questions de sexualité par l’Église en partenariat
avec la royauté.
Ces rapports de pouvoirs sont également visibles dans la manière dont les autorités
urbaines organisent spatialement le phénomène prostitutionnel. La volonté de réserver un
espace déterminé à la vénalité dévoile, sous une autre forme, comment les consuls pensent
et organisent la sexualité extraconjugale au sein de leur zone de juridiction. Enfin,
l’ingérence des autorités dans la gestion de la sexualité s’observe à une échelle plus locale,
au sein même des réseaux de prostitution. En effet, l’intervention des consuls dans la
gestion des bordels, mais aussi l’implication de certains d’entre eux ainsi que de membres
de l’administration royale dans plusieurs affaires de proxénétisme montre d’une part cette
volonté de contrôle et d’autre part comment les détenteurs de charges publiques se servent
du commerce charnel pour en tirer profit.
Cette opposition entre masculin et féminin ne s’observe pas uniquement dans les
discours. En effet, elle se traduit dans la répartition de l’espace urbain qui attribue à chaque
sexe des espaces bien déterminés, la présence de femmes en des lieux réservés à la
sociabilité masculine entraînant presqu’automatiquement l’application du « stigmate de la
putain ». Enfin, les rapports de sexe sont également omniprésents à l’échelle des rapports
humains, au cœur de la société médiévale. La prostitution permet ainsi d’observer, quand
les sources le premettent, la manière dont les femmes de mauvaise vie sont jugées et
traitées mais aussi quels rapports elles entretiennent avec les hommes et les femmes qui les
400
exploitent. Ainsi, la fama est un critère déterminant pour appréhender le traitement des
femmes dans le monde médiéval et révéler un monde où la réputation occupe une place
prépondérante dans l’articulation des rapports sociaux et de l’espace.
En effet, l’analyse du commerce charnel a révélé bien des surprises : alors qu’une
partie de la littérature historique envisage la vénalité à la marge du monde médiéval, c’est
en fait un phénomène complètement intégré à la société qui est donné à voir. Loin des
idées reçues sur la marginalité dans laquelle on l’a cantonné, l’univers du commerce
charnel est partie prenante de la société médiévale : ses acteurs, qu’ils soient clients,
proxénètes, prostituées ou maquerelles, sont pour la plupart des citoyens ordinaires des
villes et leur condamnation par les autorités intervient uniquement lorsqu’ils transgressent
par trop l’ordre établi. L’analyse spatiale a été l’une des approches les plus révélatrices de
cette intégration du commerce charnel dans la société. Encore peu utilisée dans les
recherches sur la sexualité, l’inscription spatiale des comportements sexués, dans les villes
comme en milieu rural, permet pourtant de dévoiler les stratégies d’intégration et
d’exclusion qui sont à l’œuvre. Cette analyse doit désormais s’étendre à l’ensemble des
échanges économico sexuels : en effet, le commerce charnel ne peut se comprendre sans
un examen plus large de tous les rapports sexuels qui peuvent exister durant le Moyen Âge
tardif, du mariage à la prostitution, en passant par le concubinage et les relations entre
personnes du même sexe. Leur étude permet de comprendre comment s’opère à la fin du
Moyen Âge un profond bouleversement dans l’articulation de ces rapports et
l’appréhension de la sexualité.
401
l’encadrement institutionnel de la prostitution et des autres relations extraconjugales par les
autorités laïques s’éteint à l’aube des Temps Modernes. Avec la condamnation de toutes
les pratiques extraconjugales et un discours plus strict au sujet des femmes, la période qui
s’ouvre alors offre un tout autre modèle de sexualité à analyser.
402
TABLE DES MATIÈRES
Remerciements .................................................................................................................. 1
Sources ............................................................................................................................ 31
Bibliographie ................................................................................................................... 69
1. Église et sexualité : discours et droit aux XIIe et XIIIe siècles .............................. 108
1.3. La prostituée du droit canon, entre promiscuité et sexualité tarifée ............ 115
403
2.3. Le roi, les villes et les prostituées ................................................................ 126
3.1. Les délits sexuels dans les coutumes et la justice municipale ..................... 130
1. Église et sexualité vénale aux XIVe et XVe siècles : entre tolérance et répression140
1.1. Normes et comportements encouragés par les ordres mendiants ................ 142
3.3. La répression des autres relations extraconjugales par les consuls du Midi
toulousain .............................................................................................................. 168
3.4. Les restrictions vestimentaires imposées par les autorités consulaires aux
femmes. ................................................................................................................. 170
404
1.3. Un changement de discours envers la sexualité ............................................. 184
2.1. La Grande Abbaye, le Castel Joyos, le Castel Blanc : les bordels municipaux
du Midi toulousain ................................................................................................. 222
405
3. Le déplacement de la maison du public à Toulouse au XVIe siècle : de la Grande
Abbaye au Château Vert ............................................................................................ 232
2.1. À l’abri des regards, la prostitution dans les maisons particulières............. 267
406
2.4. Catherine du Mas Dieu (1453) .................................................................... 294
3.2. Des femmes de mauvaise vie peintes sur les plafonds du presbytère de
Lagrasse ................................................................................................................. 304
1.2. Le prostibulum publicum entre atelier de nature et lieu carcéral ................... 316
3.1. Les relations conflictuelles entre le tenancier et les prostituées ..................... 329
3.3. À Toulouse et à Albi : l’organisation de la Semaine Sainte au XVIe siècle ... 337
3.1. Les clercs, des clients omniprésents dans les sources ................................. 366
2.1. Racheter les prostituées : l’action pontificale pour lutter contre la prostitution
381
408
409
Résumé :
Abstract :
Between the Thirteenth and the Sixteenth Century, the apparition of public brothels—
whose function it was to regulate venal sex—deeply transformed the landscape of
prostitution in the Midi toulousain. The institutionalization of prostitution was
contemporary with a period of urban development and with the reintroduction of the
political model of the consulate for the specific case of the Midi toulousain.
410