Explication de texte 1 : Molière, Le Malade imaginaire, I, 5, 1673.
INTRODUCTION : Il existe depuis longtemps des Divertissements de Cour faisant appel à la musique et à la danse mais
ils ne visent que le plaisir du spectacle dans l’instant. L’originalité de Molière est qu’il est le premier à avoir « inventé
la manière de mêler des scènes de musique et des ballets dans ses comédies et trouvé par là un nouveau secret de
plaire qui avait été jusqu’alors inconnu », dit Donneau de Visé. Louis XIV, mécène de la Troupe du Roy, apprécie tout
particulièrement la danse, les ballets et les divertissements spectaculaires, sa protection attire les convoitises et les
rancœurs à l’encontre de Molière et en 1669, le texte d’une comédie satirique intitulée Elomire hypocondre ou les
médecins vengés, commence à circuler et à faire parler d’elle dans les salons parisiens. Elle met en scène un certain
Elomire, anagramme de Molière, présenté sous les traits d’un hypocondriaque, personne bien portante mais, ici,
obsédée par sa toux – Molière souffrant d’une toux chronique. Ce dernier a eu connaissance de cette pièce, et y a
répondu en créant Le Malade imaginaire en 1673. Cette dernière est une comédie-ballet en trois actes et en prose. Le
personnage principal, Argan, est bien malade mais c’est son imagination qui lui joue des tours ne pouvant être guérie
que par l’illusion, la mise en scène carnavalesque et burlesque du dernier intermède. L’hypocondrie d’Argan ne cède
qu’à l’illusion théâtrale. Le titre place la pièce d’emblée dans l’univers de la comédie, du rire mais aussi de la satire,
celle de la médecine. La scène étudiée est la cinquième de l’acte d’exposition, les deux intrigues ont été lancées : Argan
riche bourgeois hypocondriaque veut marier sa fille, Angélique, à un médecin afin que son gendre puisse le soigner.
Cette longue scène est constituée d’un quiproquo en effet Argan annonce à sa fille qu’on lui a mandé sa main.
Angélique, heureuse, pense qu’il s’agit de Cléante alors qu’en réalité c’est de Thomas Diafoirus dont il est question.
S’en suivra une querelle entre Toinette, la servante et Argan. [LECTURE] Nous voyons bien après la lecture de cet
extrait, que Toinette défend vaillamment Angélique. Nous pouvons donc nous demander en quoi cette scène de
dispute typique, qui contient tous les ingrédients de la comédie, diverti le public tout en brossant un portrait satirique
indirecte d’Argan. Nous procéderons à l’analyse de cet extrait par une explication linéaire en deux mouvements
suivant l’organisation du texte. Tout d’abord, en analysant le dialogue vif et comique entre Argan et sa servante au
sujet du mariage de sa fille (ligne 1 à 17), ensuite, en notant que la scène se clôt sur un discours plus tendu, donc
encore plus comique, car les arguments raisonnables de Toinette restent sans effet. (ligne 18 à 30).
ANALYSE DÉTAILLÉE LINÉAIRE :
Mouve- Unit. de Explication
ments sens
1ère Cette réplique, la première de Toinette dans la scène, montre qu’elle s’insurge contre les propos
er
1 mouve- réplique d’Argan (interjection interrogative et exclamative « Quoi ! ») et a pour but de présenter
ment : de vivement et clairement le thème de cet échange : « marier votre fille avec un médecin ». >
Toinette obstacle à lever. (« médecin » > thème de la pièce)
Un (l.1 à 2) Le GN « dessein burlesque » (oxymore moqueur par sa forme dépréciative) montre que Toinette
dialogue use d’une certaine liberté de langage et montre au lecteur-spectateur qu’elle ne craint pas son
vif et maître, ce que souligne Argan qui la qualifie de « coquine » et « impudente » c’est-à-dire
comique d’effrontée (dimension farcesque du langage injurieux). ((La suite du dialogue + l’ensemble de
au sujet la pièce la montreront comme une servante zélée.1 >portrait indirect au théâtre par le biais des
du répliques. D’autre part, un autre portrait se brosse avec l’adjectif « burlesque », il renvoie au
mariage
comique de caractère et qualifie ses gens que l’on nommait les extravagants au XVIIème. Argan
fait figure d’original et le ton comique de la pièce est parfaitement assumé par ces deux rôles
d’Angé-
majeurs.
lique.
Double interrogation : Toinette est le personnage dominant dans cette scène, elle mène
l’échange et Argan est placé quant à lui dans la position de dominé : il répond aux questions de
sa servante. Cette situation est atypique (maître = dominant / servante = dominé) 1ère source de
comique.
Argan + * Réplique d’Argan. Réponse claire « oui » (phrase déclarative réduite à sa plus simple
2ème expression : 1 mot, 1 point) qui sous-entend la fin de la discussion. Il n’entend pas aborder ce
réplique sujet avec une servante et la remet violemment à sa place en utilisant deux insultes « coquine,
impudente » et en lui adressant une question quasi oratoire : « de quoi te mêles-tu ».
1
Ce type de personnage est récurrent dans les comédies de Molière (Cf. Dorine dans Tartuffe)
de * Toutefois Toinette répond et ne manque pas de souligner par l’emploi du terme « invectives »
Toinette le traitement que lui inflige son maître. L’effet comique fait tout de suite sourire car ses deux
premières répliques sont antithétiques : « Mon Dieu ! » vs « tout doux » (ponctuation
(l.3 à 5) expressive et interjection vs adjectif « doux »). On peut très bien imaginer que ces répliques sont
des didascalies internes et sous-entendent un jeu de scène basé sur un comique de mots.
D’autre part, son injonction est plaisante car paradoxale, elle invite Argan à se calmer alors que
c’est elle qui perd son sang-froid comme en atteste la ponctuation expressive de ses répliques.
Champ lexical de la raison : « raison », « raisonner » et de la maîtrise de soi : « sang-froid »,
« sans vous emporter » :
1/ Cela souligne qu’Argan est totalement dépourvu de ces deux qualités pourtant valorisées dans
l’esthétique classique (Raison / rigueur / modération / Idéal classique de « L'honnête
Homme »). Argan n’est pas malade physiquement mais psychiquement : il déraisonne.
2/ Toinette souhaite que le dialogue avec son maître se poursuive de manière raisonnée car elle
veut éviter le mariage arrangé avec Thomas Diafoirus. (Ce mariage serait contraire à un mariage
d’amour, ce que valorise Molière dans ses comédies.) Elle prononce des phrases courtes,
apaisantes (6 dans cette réplique) car elle comprend qu’une dispute ne servira pas les intérêts
de sa maîtresse : elle est intelligente et utilise la parole pour défendre son point de vue. Ton
presque maternel !
Réplique 1ère réplique développée d’Argan qui expose clairement, dans une phrase complexe, la raison de
d’Argan ce mariage : « je veux me faire un gendre, et des alliés médecins » car « je suis » « infirme et
malade ».
(l.6 à 8) Afin de se montrer convainquant, il expose non pas une mais cinq raisons à Toinette : 1/ il est
malade 2/ il souhaite un gendre allié des médecins, 3/ il souhaite un secours contre sa maladie
4/ il souhaite dans sa famille des sources de remèdes 5/ et des sources de consultations et
d’ordonnances.
Argumentaire efficace MAIS :
« Infirme » comique car hyperbolique : le spectateur devine aisément qu’Argan ne l’est pas.
« Afin de » > introduit le but développe les arguments d’Argan qui reposent tous sur la maladie
> Champ lexical de la médecine : « malade », « médecins », « maladie », « sources des
remèdes », « consultations » et « ordonnances ».
Hypertrophie du moi perceptible par l’omniprésence du pronom personnel de la 1ère
personne : « je, me, moi » et par le déterminant possessif « ma maladie », « ma famille ».
La véritable maladie dont souffre Argan se nomme l’égoïsme.
>> Cette réplique permet de mettre en relief de la névrose obsessionnelle d'Argan : il est malade
mais de quoi ???!
Enchaine « Eh bien, voilà dire une raison ». Ironie perceptible > antiphrase. La variation des déterminants
-ment devant « raison » : « votre » ; « ma » (la mienne et aucune autre » ; « une » (article indéfini
teinté d'ironie = une raison parmi tant d'autres mais qui n'est certainement pas la meilleure !)
Des A l’instar de sa précédente réplique, Toinette conserve son sang-froid, elle le félicite « il y a du
répliq. de plaisir … » et laisse sous-entendre par la question : « Est-ce que vous êtes malade ? » que celui-
Toinette ci ne l’est pas. Elle tente de lui faire entendre raison sans le brusquer. (adverbe « doucement »
+ la locution fondée sur les pronoms indéfinis « les uns aux autres » qui exprime la conciliation.
(l. 9 à 14) La ponctuation assez marquée montre qu’elle est précautionneuse) Mais sur ce point, Argan est
très susceptible ! > réplique fondée sur un chiasme comique qui met en avant le caractère
farcesque du personnage sorte de marionnette qui ne peut sortir d’une certaine mécanique
(« coquine » A « si je suis malade » B « si je suis malade » B « impudente » A): répétition de
« malade » + Ponctuation expressive « ! » + répétition des invectives déjà citées plus haut :
« coquine, impudente » MAIS aucun argument ! Caractère irascible.
Argan est certes bien malade comme le lui fait remarquer ironiquement Toinette : « Vous êtes
malade, (…) fort malade (…) et plus malade que vous ne le pensez. » > La reprise de l’adjectif
« malade » est à chaque fois amplifiée par des adverbes : « tant » , « plus » ... « que » > cela
souligne une pathologie mentale et non physique.
Le dialogue doit impérativement se poursuivre afin de dénouer la question du mariage > Toinette
feint d’être en parfait accord avec son maître : « n’ayons point de querelle là-dessus ».
négation + substantif querelle
La conjonction de coordination et d’opposition « mais » > Toinette n’a pas perdu de vue l’objet
de leur entretien : faire reculer Argan devant ce mariage déraisonnable, elle replace Angélique
au centre de la discussion : « votre fille doit épouser un mari pour elle ». Son argumentation
logique classique et raisonnée est imparable : « et n’étant point malade (cause), il n’est pas
nécessaire de lui donner un médecin » (conséquence).
Argan Réplique à la fois déconcertante et comique : « C’est pour moi que je lui donne un médecin »
(l.15 à (Mise en relief du pronom personnel « moi » et par conséquent de l’égocentrisme du maître) ;
16) poursuite de la réplique par un argument fallacieux : ce qui est bon pour le père est bon pour la
fille ! > Non – argument : mauvaise foi.
2ème Enchaîne Stichomythies (répliques courtes) de « Ma foi » jusqu'à « Ma fille ? » qui donnent du rythme à
mouve- ment de la scène et contribuent à en faire un véritable spectacle comique. Toinette est toujours en
ment : stichomy position dominante, elle est encore l’initiatrice (question ligne 20) Ces répliques sont brutales et
thies rompent avec l'apparente bienveillance des répliques précédentes.
Le Les répliques s’enchaînent grâce à une progression lexicale : conseil / conseil, raison / raison, n’y
dialogue (l.17 à consentira point / n’y consentira point. Lorsqu’Argan reprend les mots de Toinette, cela renforce
se tend car 24) son incompréhension, marque à chaque fois par une phrase de type interrogatif. D’autant
la raison qu’Argan accepte d’écouter le conseil qu’elle prétend lui donner (effet d’attente comique,
n’opère comique de répétition fondé sur ces reprises lexicales + phrases interrogatives). Les différentes
pas. répliques interrogatives d’Argan créent donc un effet comique : inversion des rôles, c’est
Toinette qui mène le bal.
Les stichomythies témoignent du sens de la répartie de Toinette qui répond à son maître du tac
au tac pour enfin lui clouer le bec : « non », réponse lapidaire qui fait écho à la réponse de son
maître ligne 3 : « oui ».
Les Question polie de Toinette : « Ma foi, Monsieur, voulez-vous qu'en amie je vous donne un
répliques conseil ? » Afin de ne pas froisser la susceptibilité de son maître, celle-ci use de précautions
de oratoires : question polie pour maintenir le dialogue, elle précise qu'elle intervient « en amie »
Toinette c'est-à-dire qu'elle agit en tant que confidente et non plus en servante.
Emploi de deux négations verbales « ne point songer » et « n'y consentira point »(futur qui
(idem) marque une certaine impertinence) qui soulignent sa domination grâce à sa raison et sa répartie.
Cet effet de contraste (aménité, politesse (certes feintes) et rudesse du propos péremptoire
entraîne un comique de mot et de situation.
Toinette Effet comique de reprise « Ma fille » / « Votre fille ». Poursuite de la réplique construite sur des
(l. 25 à négat° (négat° exceptive « ne … que » + répétition de la conjonction de coordination négative
26) « ni » et de la gradation des GN comportant le nom des « Diafoirus ») = refus total d'un mariage
absurde et qui rendrait Angélique malheureuse
Réplique Argumentation suivante d'Argan fondée cette fois-ci sur l'argent, sur la dot que va recevoir
d’Argan Angélique quand le mariage aura lieu. Champ lexical de l’argent : « parti avantageux, héritier,
tout son bien, faveur, huit mille bonnes livres de rente » + liens logiques « outre que » ; « et, de
plus » ; « et » qui soulignent qu'Argan raisonne en bon bourgeois (motif traditionnel dans les
comédies de Molière). Le père de famille tente de faire démentir l'absurdité de ce mariage en
montrant à Toinette que chaque personnage peut apporter quelque chose de bien à Angélique :
Thomas est fils unique et sera le seul héritier de son père et de Monsieur Purgon qui lui livrera à
sa mort « huit mille bonnes livres de rente », la rente étant un revenu fixe. Voici donc Angélique
mise à l'abri du besoin selon Argan. Pour la 1ère fois, il expose un argument de taille qui concerne
directement sa fille et non plus lui. Il semble emporter le duel avec la servante.
Dernière Réplique ironique de Toinette qui se moque de cet argent et qui insinue d'emblée
réplique l'incompétence des médecins : la médecine tue plus de gens qu'elle n'en sauve – ce qui était le
de cas à l'époque - : « Il faut qu'il ait tué bien des gens, pour s'être fait si riche ». Elle sait à ce
Toinette moment-là qu’elle a perdu une bataille mais elle entend bien continuer. Après tout c’est elle ici,
qui a le dernier mot !
CONCLUSION : Ainsi, dans cet extrait de la scène 5 de l’acte d’exposition du Malade imaginaire, Molière déploie toute
son écriture comique au service des spectateurs afin de leur plaire. Le dialogue est vif et dynamique, typique d’une
scène de comédie dans laquelle le lecteur-spectateur est entraîné et voit se dessiner deux grands types : la servante
zélée qui cherche à arranger la situation des plus fragiles (Angélique est soumise à l’autorité paternelle et qui ne peut
épouser celui qu’elle aime) et un monomaniaque égocentrique, Argan, prétendument malade, qui n'a cure d'un
mariage d'amour. Les rapports maître / serviteur font aussi parties des ingrédients qui permettent à cette scène de
déclencher le rire puisqu’ils sont inversés et c’est bien la servante, Toinette, qui domine le dialogue et non son maître,
Argan, dont l’autorité est ridiculisée par le dramaturge qui en fait un extravagant. S’affrontent ici la raison contre
l’aveuglement et ce n’est pas le maître qui fait preuve de raison mais bien le serviteur. Ici, la comédie de Molière,
même si elle repose sur tous les ingrédients de la farce considérée comme un genre mineur, prend de la hauteur en
ce qu’elle gagne en crédibilité en traitant de thématiques majeures comme le mariage forcé, l’aveuglement des
maîtres, l’émancipation des servantes et des femmes, l’argent et bien-sûr l’incompétence des médecins. Elle répond
parfaitement à la doctrine si chère à Molière, castigat ridendo mores : guérir les mœurs par le rire.
Questions de grammaire
La négation
Commentez la négation des lignes 13 et 14 : « Mais votre fille doit épouser un mari pour elle ; et, n’étant point malade,
il n’est pas nécessaire de lui donner un médecin. »
-La tournure ou forme négative s’oppose à l’affirmation par des éléments lexicaux ou syntaxiques. La négation peut
se combiner avec tous les types de phrases. Ici, les deux négations : « n’étant point » et « n’est pas » sont syntaxiques.
Elles ont toutes les deux un système corrélatif. La première, « n’étant point », est une négation bitensive qui débute
par l’adverbe embrayeur élidé « n’ ». Elle se termine par l’adverbe forclusif « point ». La négation est totale car elle
porte sur l’ensemble de la phrase. La deuxième négation suit le même système, seul change l’adverbe forclusif qui est
ici, « pas ». Elle est aussi totale. Le niveau de langue est courant puisque la négation est à double détente. La
conjonction de coordination et d’opposition « mais » qui débute la phrase montre que Toinette n’a pas perdu de vue
l’objet de leur entretien : faire reculer Argan devant ce mariage déraisonnable, elle replace Angélique au centre de la
discussion : « votre fille doit épouser un mari pour elle ». Son argumentation logique classique et raisonnée est
imparable : « et n’étant point malade (cause), il n’est pas nécessaire de lui donner un médecin » (conséquence). Les
deux négations, l’une sur la cause et l’autre sur la conséquence renforcent la portée argumentative de son
raisonnement.
L’interrogation
Commentez l’interrogation ligne 18 : « Quel est-il ce conseil ? »
La première distinction à faire est de savoir si l’interrogation est directe ou indirecte. Ici, elle est directe. La phrase
interrogative pose une question, elle s’achève par un point d’interrogation et à l’oral, elle est marquée par une
intonation ascendante. Nous pouvons remarquer la présence du déterminant interrogatif « Quel » qui ouvre la
question. D’autre part, l’inversion sujet-verbe montre que le niveau de langue est soutenu. Nous sommes en présence
d’une interrogation partielle en ce que l’on ne peut pas répondre par oui ou par non. La réponse se doit d’être
développée. Argan fait mine d’accepter d’écouter Toinette ce qui crée ici un renversement comique des rôles : c’est
la servante qui mène le bal.