Histoire des idées, de littérature
et de l’art au 20 ème siècle.
Semestre 4 avec Pr. Mouad ADHAM
Entre les deux guerres :
Littératures et arts
Le surréalisme
. Les dégâts humains de la Grande Guerre ont indigné les jeunes intellectuels de
l’époque et ont suscité la colère ce cette jeunesse qui exprimaient une volonté de
faire une rupture avec le mode de pensée menant aux conséquences
désastreuses de la guerre : la raison, la logique, la conscience, l’ordre sont
désormais des notions à abandonner.
. Faire toujours confiance à ce qui conscient et à ce qui est régularisé par la raison
et l’ordre n’est plus possible, il faut opter pour une autre voie pour libérer l’être
humain de ses chaines et ses aliénations.
. André Breton et Louis Aragon, médecins militaires, appelés à soigner et soulager
les blessées et les traumatisés de la guerre, utilisent des méthodes nouvelles
(méthode de Sigmund Freud qui est encore inconnu en France) pour traiter leurs
patients (névroses).
. Cette méthode consiste à libérer l’expression des patients en se basant non sur
une production/discours (orale ou écrite) consciente, mais sur un ensemble de
mots ou d’images intuitifs qui peuvent échapper au contrôle du conscient et de la
censure (l’expression de l’inconscient) afin d’amener un soulagement à ces
patients traumatisés
. Cette méthode médicale au début, c’est elle qui sera le mode de production des
surréalistes (textes, …) intitulée « écriture automatique » (Les Champs magnétiques,
1920, recueil de textes en prose écrits par André Breton et Phillipe Soupault)
Le mouvement Dada
. Il faut faire la différence entre le mouvement Dada et celui des surréalistes. Dada est né
au milieu de la Grande Guerre (1916), comme mouvement de contestation des jeunes
guidé par Tristan Tzara en Suisse ; un mouvement qui conteste via le scandale, la
destruction, l’anarchie permanente, …
. Pour illustrer le mode d’emploi de ce mouvement, les historiens de l’art évoquent souvent
l’exemple du peintre et sculpteur Marcel Duchamp qui expose en 1917 à New York un
urinoir en porcelaine sous l’intitulation Fontaine (photo en diapositive suivante)
. L’arrivée du mouvement à Paris attirent André Breton et ses compagnons (Paul Eluard
entre autres) et participent à des concerts où le scandale était au rendez vous (se
présenter sur scène et injurier le public qui a payé des tickets!)
. La parfaite collaboration entre les surréalistes et Dada est à voir dans l’organisation
collectif d’un procès parodique en 1921 de Maurice Barrès (le grand nationaliste et
patriotique de la Belle Epoque) en l’accusant de délire militariste et patriotique. Dans ce
procès à porter symbolique, André Breton jour le rôle du procureur général.
. La séparation des surréalistes et de Dada est réalisé en 1921 par le chef de fil, André
Breton, qui juge les manières dadaïstes sans horizons, et comme un ensemble de
bouffonneries. Quitter le mouvement pour bâtir et réaliser avec les compagnons surréalistes
des ambitions plus hautes.
Les surréalistes, le début …
. Les ambitions hautes de Breton et de ses compagnons sont bien claires avec le titre de
la revue que crée le groupe en 1919 intitulée Littérature, une revue s’intéressant aux arts
et aux littératures.
. Cette revue publie les textes des surréalistes, des textes dans la lignée de l’écriture
automatique initiée par Breton et Soupault ; Robert Desnos et René Crevel publient des
récits de rêves et une écriture sous hypnose; la production de l’ensemble des textes est
dictée par un seul principe : écrire sans le contrôle de la conscience, écrire sous les
commandement de l’inconscience, sous les principes de l’imaginaire cachée derrière
la raison.
. En 1924, le mouvement prend un autre élan, avec la publication du Manifeste du
surréalisme par Breton qui définit le mouvement et ses techniques d’écritures ; le
mouvement fonde une deuxième revue durant la même année intitulée La Révolution
surréaliste et ouvre « un bureau de recherches surréalistes » à Paris où vont se rencontrer
les sympathisants du mouvement.
. En dehors des revues, les pètes surréalistes publient leurs textes individuellement et qui
font des œuvres majeures pour le mouvement : Le paysan de Paris en 1926 et Traité du
style en 1928 de Louis Aragon, Capitale de la douleur en 1926 d’Eluard, La liberté ou
l’Amour en 1928 de Desnos, Nedja en 1928, un récit nouveau, de Breton.
Les surréalistes, l’engagement et la politique
. Comme la plupart des intellectuels de l’époque, les surréalistes associent action et
engagement à l’acte de l’écriture, et trouvent dans le modèle de l’homme engagé un
modèle et une fascination ; le groupe admire le marxisme et les thèses du parti
communiste français (PCF)
. En 1927, Breton , Aragon, Eluard et Péret adhèrent à ce parti, même si les intellectuels
de ce parti n’étaient pas enthousiastes vis-à-vis de cette adhésion. Cet engagement au
sein du PCF a provoqué des crises intérieures (un éclatement du groupe) et a conduit à
l’exclusion de plusieurs membres (comme Aragon préférant garder son adhésion dans le
PC malgré la sortie de Breton) ; les circonstances de ces crises sont relatées dans le
Second Manifeste du surréalisme de Breton en 1929 ; les mêmes crises ont amené le
groupe a changé le nom de la revue en 1930 qui est devenue Le Surréalisme au service
de la révolution (son dernier numéro en 1933)
. L’adhésion de Breton et ses compagnons au PCF était le moyen de dénoncer les
crimes de Staline et de s’approcher de son rival Léon Trotsky –fondateur de la
Quatrième Internationale- (une rencontre a eu lieu entre ce russe exilé en Mexique et
Breton en 1938) ; les crises internes du groupe (exclusion -Eluard-, suicide –René Crevel-,
folie –Artaud-, mort –Desnos-, …) ont amené à la fin du mouvement après la deuxième
guerre mondiale; même avec la disparition du groupe, l’esprit surréaliste et son
esthétique influencent la sensibilité moderne et contemporaine : l’attention donnée à
l’imaginaire et à l’inconscient reste sans égal.
Les surréalistes et les autres arts
. Si les surréalistes sont considérés d’abord comme des poètes (des poèmes dans les
diapositives suivantes), il ne faut pas oublier qu’ils ont des empreintes dans le cinéma et
surtout dans la peinture. L’exemple le plus illustratif dans le domaine
cinématographique est bien sûr le cinéaste Luis Buñuel avec ses deux film Un chien
Andalou (1929) et L’Age d’or (1930) qui ont comme scénariste Salvador Dali. (films qu’il
faut voir disponibles sur Youtube)
. La peinture surréaliste remplace celle intitulée cubiste qui a dominé avant la GG.
Parmi les grands peintres surréalistes Max Ernest, Giorgio De Chirico, Francis Picabia,
Marcel Duchamp et Salvador Dali avant sans exclusion par Breton qui le juge trop
commercial dans son approche et son art. (des tableaux dans les diapositives
suivantes)
Max Ernest, L'Ange du foyer,
Max Ernest, Paris rêve, 1926 1937
Max Ernst, La vierge corrigeant l’Enfant Jésus
devant trois témoins: André Breton, Paul
Eluard et le peintre, 1926
Dans ce tableau, la dimension surréaliste
apparait avec le thème considéré comme
sacré (Marie et Jésus), mais dans les yeux de
l’artiste devient profane
Chirico, Mélancolie, 1912 Chirico, Mystère et mélancolie d’une rue, 1914
Marcel Duchamp, Nu descendant un
escalier, 1912
Dali, Le grand masturbateur, 1929
Dali, La persistance de
la mémoire, 1931
Dali, Le sommeil, 1937
Dali, Girafe en feu, 1937
Dans ce tableau, la vision
psychanalytique du peintre est
évidente à travers le corps de la
mère comme un espace et
comme lieu où se cache l’enfant
(tiroirs)
[…] La voyageuse qui traversa les Halles à la tombée de l'été
Marchait sur la pointe des pieds
Le désespoir roulait au ciel ses grands arums si beaux
Et dans le sac à main il y avait mon rêve ce flacon de sels
Que seule respire la marraine de Dieu
Les torpeurs se déployaient comme la buée
Au Chien qui fume
Où venait d'entrer le pour et le contre
La jeune femme ne pouvait être vue d'eux que mal et de biais
Avais-je affaire à l'ambassadrice du salpêtre
Ou de la courbe blanche sur fond noir que nous appelons pensée […]
André Breton, Clair de terre, 1923
[…] Sans une claire courageuse et pauvre étoile au nom miraculeux
Le bois qui tremble s'entrouvre sur le ciel peint à l'intérieur des forêts de santé
Par cette oraison de bluet caractéristique et ces yeux à biseaux
Qui domptent les vagues travers zigzaguant par le monde
Ô les charmantes passes les beaux masques d'innocence et de fureur
J'ai pris l'enfer par la manche de ses multiples soleils détournés des enfants par les
plumes
Je me suis sauvé
Tant que les métiers morts demandaient ma route
Où va ce manœuvre bleu
Mais sur les mers on ne s'élance pas si tard
Demain caresse mon pas de son sable éclatant
Voilez les montagnes de ce crêpe jaune étrange que vous avez si bien su découper
suivant le patron des graminées des cimes
Je suis le perruquier des serrures sous-marines le souffle des amantes […]
André Breton, Clair de terre, 1923
Bonjour Rimbaud comment vas-tu
mais ce soir je suis seul je suis Philippe Soupault Bonjour Lautréamont comment vous portez-vous
je descends lentement le boulevard Saint- j’avais vingt ans pas un sou de plus
Michel mon père est né à Saint-Malo
je ne pense à rien et ma mère vit le jour en Normandie
je compte les réverbères que je connais si bien moi je fus baptisé au Canada
Bonjour moi
en m’approchant de la Seine
Les marchands de tapis et les belles demoiselles
près des Ponts de Paris qui traînent la nuit dans les rues
et je parle tout haut ceux qui gardent dans les yeux la douceur des
toutes les rues sont des affluents lampes
quand on aime ce fleuve où coule tout le sang ceux à qui la fumée d’une pipe et le verre de vin
de Paris semblent tout de même un peu fades
me connaissent sans savoir mon nom
et qui est sale comme une sale putain
et me disent en passant Bonjour vous
mais qui est aussi la Seine simplement et cependant il y a dans ma poitrine
à qui on parle comme à sa maman des petits soleils qui tournent avec un bruit de
j’étais tout près d’elle plomb
qui s’en allait sans regret et sans bruit grand géant du boulevard
son souvenir éteint était une maladie homme tendre du palais de justice
la foudre est-elle plus jolie au printemps
je m’appuyais sur le parapet
Ses yeux ma foudre sont des ciseaux
comme on s’agenouille pour prier
les mots tombaient comme des larmes
douces comme des bonbons
chauffeurs il me reste encore sept cartouches les grandes végétations mécaniques
pas une de plus pas une de moins qui n’attendaient que les encouragements
pas une d’elles n’est pour vous grimpent et cheminent
vous êtes laids comme des interrogatoires fidèlement
et je lis sur tous les murs on ne sait plus s’il faut les comparer
tapis tapis tapis et tapis au lierre
les grands convois des expériences ou aux sauterelles
près de nous près de moi la fatigue s’est-elle envolée
allumettes suédoises je vois les mariniers qui sortent
pour nettoyer le charbon
Les nuits de Paris ont ces odeurs fortes les mécaniciens des remorqueurs
que laissent les regrets et les maux de tête qui roulent une première cigarette
et je savais qu’il était tard avant d’allumer la chaudière
et que la nuit là-bas dans un port
la nuit de Paris allait finir un capitaine sort son mouchoir
comme les jours de fêtes pour s’éponger la tête
tout était bien rangé par habitude
et personne ne disait mot et moi le premier ce matin
j’attendais les trois coups je dis quand même
le soleil se lève comme une fleur Bonjour
qu’on appelle je crois pissenlit Philippe Soupault
Philippe Soupault, Westwego, 1922
La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu
C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu.
Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,
Parfums éclos d'une couvée d'aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l'innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.
Paul Eluard, Capitale de la douleur, 1926
Tu te lèves l’eau se déplie
Tu te couches l’eau s’épanouit
Tu es l’eau détournée de ses abîmes
Tu es la terre qui prend racine
Et sur laquelle tout s’établit.
Tu fais des bulles de silence dans le désert des bruits
Tu chantes des hymnes nocturnes sur les cordes de l’arc-en-ciel
Tu es partout tu abolis toutes les routes
Tu sacrifies le temps
À l’éternelle jeunesse de la flamme exacte
Qui voile la nature en la reproduisant
Femme tu mets au monde un corps toujours pareil
Le tien
Tu es la ressemblance.
Paul Éluard, Facile, 1935
Les fruits à la saveur de sable
Les oiseaux qui n’ont pas de nom
Les chevaux peints comme un pennon
Et l’Amour nu mais incassable
Soumis à l’unique canon
De cet esprit changeant qui sable
Aux quinquets du temps haïssable
Le champagne clair du clairon
Chantent deux mots panégyriques
Du beau ravisseur de secrets
Que répète l’écho lyrique
Sur la tombe Mille regrets
Où dort dans un tuf mercenaire
Mon sade Orphée Apollinaire
Louis Aragon, Le mouvement perpétuel, 1926
Travaux à faire :
. Trouvez d’autres œuvres appartenant aux surréalistes
. Trouvez l’influence de la psychanalyse (la domination
de l’inconscient, les associations libres, l’absence de la
censure, …) dans les œuvres des surréalistes (poèmes,
récits, peintures, sculptures)
. Trouvez autres poètes/romanciers/dramaturges de
cette époque mais loin des surréalistes (le cours
prochain)