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Spirale
arts • lettres • sciences humaines
L’expérience esthétique de Jean-Marie Schaeffer
Simon Brousseau
Numéro 255, hiver 2016
URI : [Link]
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Éditeur(s)
Spirale magazine culturel inc.
ISSN
0225-9044 (imprimé)
1923-3213 (numérique)
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Citer ce compte rendu
Brousseau, S. (2016). Compte rendu de [L’expérience esthétique de Jean-Marie
Schaeffer]. Spirale, (255), 59–61.
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ESSAI
Les
plaisirs
de
l’attention
Par Simon Brousseau
L’EXPÉRIENCE ESTHÉTIQUE
de Jean-Marie Schaeffer
Gallimard, 384 p.
Avec la place qu’occupent désor- Dans un discours adressé aux finis-
mais dans nos vies les écrans et les sants du Kenyon College en 2005,
réseaux sociaux, avec la multiplica- David Foster Wallace insistait sur
tion des sources d’informations et l’importance d’être capable de choisir
de divertissements, on remarque ce à quoi l’on accorde de l’im-
ces dernières années un intérêt portance. « Apprendre à penser,
croissant pour la question de l’at- proposait-il, signifie être suffisam-
tention. On peut penser à l’essai de ment conscient et lucide pour choisir
Nicholas Carr The Shallows : What ce à quoi l’on porte attention. » Plus
the Internet Is Doing to Our Brains récemment, dans Pour une écolo-
(2011), où l’auteur s’appuyait sur des gie de l’attention (2014), Yves Citton
travaux de neurosciences récents affirmait que cette application de
étudiant la façon dont la fréquen- l’esprit est « ce que nous avons de
tation quotidienne du Web modifie plus précieux » dans le contexte
nos habitudes attentionnelles, mais capitaliste actuel, puisque la quan-
aussi plus fondamentalement nos tité de biens et de discours produits
circuits neuronaux. Les analyses outrepassent largement nos ca
souvent pessimistes de ces dérives pacités attentionnelles. Citton
attentionnelles convergent : nous concluait comme Wallace qu’il faut
aurions de plus en plus de difficulté être au fait de ce qui nous occupe
à contrôler notre attention, qui se- l’esprit, et l’une des avenues qu’il
rait toujours compulsivement à la explorait pour valoriser cette atten-
recherche de nouveaux objets. tion réflexive était la fréquentation
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des arts et de la littérature, ceci afin L’expérience esthétique a pas d’ontologie esthétique, seu-
de cultiver ce qu’il nommait les est une expérience du monde lement des façons esthétiques
« arts de l’interprétation ». d’appréhender les objets. Autre-
Par-delà le travail colossal de dé- ment dit, l’esthétique réside dans
À la lecture des conclusions de broussaillage théorique effectué l’usage que l’on fait des objets qui
Citton sur les bienfaits de l’atten- par Schaeffer – qu’il serait long et appartiennent à des classes on-
tion réflexive, il est difficile de ne fastidieux de restituer ici –, l’une tologiques différentes. À ce sujet,
pas songer à la théorie proposée des idées les plus importantes dé- l’exemple qu’il propose est éclairant :
presque un siècle plus tôt par Victor fendues dans l’essai est que l’art « Nous réunissons souvent sous un
Chklovski dans « L’art comme pro- n’est pas un monde autonome, même “chapeau” des objets appar-
cédé ». Dans cet article qui a fait mais s’inscrit au contraire en conti- tenant à des classes ontologiques
date, Chklovski posait que le propre nuité avec la réalité quotidienne. différentes dès lors qu’ils appar-
de l’art « consiste à obscurcir la Dès les premières pages de l’intro- tiennent à une même classe fonc-
forme, à augmenter la difficulté et duction, Schaeffer met cartes sur tionnelle. Ainsi, une caverne et une
la durée de la perception », puisque table : « L’hypothèse de ce livre est maison appartiennent certes à des
« l’acte de perception en art est une plus particulièrement que l’expé- catégories ontologiques différentes
fin en soi et doit être prolongé ». L’art rience esthétique fait partie des (un objet naturel dans le premier
permettrait d’exercer nos capacités modalités de base de l’expérience cas, un artefact dans le second),
d’attention, grâce à des procédés commune du monde et qu’elle ex- mais nous pouvons les réunir dans
d’opacification et d’intensification ploite le répertoire commun de nos une même classe fonctionnelle : ce
qui ont des effets défamiliarisants. ressources attentionnelles, émotives “sont” des refuges. » De la même
À une époque où notre attention et hédoniques, mais en leur don- façon, une toile de Rembrandt, un
est la proie de différentes stratégies nant une inflexion non seulement roman de Flaubert et l’urinoir de
de captation, il n’est pas surprenant particulière, mais bien singulière. » Duchamp n’ont rien en commun,
que cette conception de l’art ressur- sinon le cadre pragmatique qui
gisse. C’est dans ce contexte qu’il faut Avant de poursuivre sur la façon nous invite à porter sur eux un re-
lire le dernier essai de Jean-Marie dont l’attention, les émotions et le gard particulier : ce sont des objets
Schaeffer, L’expérience esthétique. plaisir interviennent dans l’expé- qu’on appréhende esthétiquement.
Bien que le théoricien cherche à rience esthétique selon Schaeffer, il Ceci étant dit, il reste bien sûr à dé-
clarifier une fois pour toutes ce est nécessaire de s’arrêter sur la dé- crire ce qui, pour Schaeffer, consti-
qu’on entend par esthétique, la finition qu’il donne du terme « es- tue le propre de cette expérience.
place qu’il accorde à l’attention ins- thétique ». L’esthétique ne réfère pas
crit sa réflexion dans l’air du temps à ses yeux à un type d’objet, mais
et lui confère une pertinence qui toujours à un type d’expérience.
dépasse le cadre de la théorie es- Comme Kant, dont il s’inspire libre-
thétique, puisque c’est bien de ment, Schaeffer la décrit comme
notre expérience du réel qu’il s’agit. une attitude attentionnelle : il n’y
L’art permettrait d’exercer
nos capacités d’attention,
grâce à des procédés d’opacification
et d’intensification qui ont
des effets défamiliarisants.
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L’attention dénuée de finalité théorie qui veut que ces émo coûteuse afin de décrire l’excédent
tions soient des quasi-émotions, informationnel qui serait le propre
En expliquant soigneusement le puisqu’elles n’auraient aucun de l’art. Contrairement à la vie ac-
fonctionnement neurologique de an crage dans la réalité. Tout au tive, où l’information est régie
l’attention commune, caractérisée contraire, défend Schaeffer, les par un impératif d’efficacité, il y a
par une préfocalisation orientée émotions qui naissent alors relient en art une négociation constante
sur les tâches diverses que nous l’art à la vie vécue, et c’est juste- entre la fluence du message et le
avons à accomplir au quotidien, ment parce que les œuvres d’art signal de curiosité ou d’intérêt qu’il
Schaeffer parvient à esquisser un font écho à notre propre expérience contient. « C’est la relation entre
portrait de l’attention en régime émotive qu’elles parviennent à cap- ces deux variables, elles-mêmes
esthétique, qui ne possède pas de ter à ce point notre attention. Selon dépendant à la fois des propriétés
« tâche » ou de « but fixé ». Cette Schaeffer, « les émotions consti- objectales du “signal” esthétique et
attention ouverte, sujette à de mul- tuent sans doute le facteur d’in- de l’arrière-plan cognitif de la per-
tiples changements de focalisation, tensification attentionnelle le plus sonne, qui constitue le régulateur
favoriserait la mise à distance de central de la relation esthétique ». de la relation esthétique. »
nos prédispositions attentionnelles. En fait, la conception des émotions
C’est pourquoi Schaeffer insiste, esthétiques qu’il défend reprend Dans notre contexte culturel, où
comme Chklovski et Citton, sur l’interprétation pragmatique de l’attention est devenue une variable
le fait que l’attention en régime l’attention en régime esthétique : incontournable de l’économie ca-
esthétique se caractérise par une tout comme l’attention, les émo- pitaliste, la théorie de l’expérience
certaine circularité, celle-ci se re- tions esthétiques sont vécues dans esthétique défendue par Schaeffer
pliant sur elle-même. L’attention, une enclave pragmatique qui les permet de la réinsérer à sa juste
qui fonctionne habituellement situe à l’écart de la vie active et place, c’est-à-dire comme expé-
de façon automatique, prend sou- qui nous permet de les éprouver rience existentielle. L’attention que
dainement conscience de ses pour elles-mêmes. C’est d’ailleurs nous accordons à notre environne-
habitudes et de ses préréglages cette enclave, cette mise entre pa- ment nous appartient. La mise à
en faisant l’expérience d’une at- renthèses des émotions vécues qui distance de nos réflexes attention-
tention étrangère, celle qui est permet de comprendre le paradoxe nels favorisée par la fréquentation
mise en scène par l’œuvre d’art. du plaisir que l’on éprouve en res- des arts permettrait, selon la théo-
« Si l’expérience esthétique est une sentant de la peur, de l’indignation rie développée par Schaeffer, de se
épiphanie, au sens où elle est une ou de la tristesse devant une œuvre réapproprier une expérience du
expérience de présence, nous dit d’art ; ces émotions, loin d’appeler quotidien trop souvent vécue sous
Schaeffer, cette présence est essen- comme c’est le cas dans la vie active le signe de l’attention pré-focalisée,
tiellement celle de l’attention qui est une réaction directe – se protéger, cette routine des gestes que nous
présente à elle-même : elle n’a rien intervenir, etc. –, sont l’occasion faisons et des chemins connus que
à voir avec une apparition, une ve- d’une certaine contemplation, leur notre pensée emprunte jusqu’à se
nue à la présence, qui nous sortirait intensité étant expérimentée pour confondre parfois avec l’impensé.
du temps. » Schaeffer ne s’arrête elle-même, sans finalité apparente. La défamiliarisation valorisée par
toutefois pas au constat de la ré- Chklovski, en dernière analyse,
flexivité de l’attention en régime Le plaisir de la dépense permet bien sûr de renouer avec le
esthétique, mais propose que c’est monde en le percevant avec toute
justement dans cette « capacité On le comprend, la conception de l’intensité qu’il requiert. C’est sans
à piéger l’attention » que réside l’expérience esthétique défendue doute pourquoi Schaeffer termine
« le secret de toute expérience es- par Schaeffer repose sur la valori- son livre en évoquant les « mo-
thétique réussie ». Autrement dit, il sation du plaisir qu’elle occasionne. ments d’immanence heureuse »
y aurait des qualités formelles qui Loin de chercher à défendre l’utilité qui accompagnent l’expérience
font d’un objet une « réussite » es- de cette expérience, Schaeffer pro- esthétique, ces révélations sans
thétique, et ce succès dépendrait pose au contraire que sa spécificité horizon métaphysique qui nous
de la façon dont ces qualités sol- réside dans sa gratuité. On expéri- permettent de contempler, chaque
licitent, déjouent ou surprennent mente des œuvres d’art parce que fois comme si c’était la première,
notre attention. nous aimons le faire, tout simple- les facettes de l’existence qui nous
ment. Ce faisant, Schaeffer met en importent le plus.
La question des émotions valeur, un peu comme Georges
esthétiques Bataille, l’art comme activité dépen
sière, en défendant l’idée que la
Schaeffer consacre plusieurs pages dépense improductive, en dernière
à la question des émotions vécues instance, est une activité essentielle
lors de l’expérience esthétique et aux sociétés humaines. Il déve-
s’applique notamment à réfuter la loppe la notion de signalisation
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