Solidification en Coulée Continue d'Aciers
Solidification en Coulée Continue d'Aciers
REGULAR ARTICLE
Résumé. Les processus de solidification à l’œuvre dans les diverses zones de la machine de coulée sont décrits
avec leurs conséquences sur la qualité interne du produit. Les principaux moyens additionnels pour améliorer
cette qualité sont passés en revue : brassage électromagnétique, réduction en ligne. Les problèmes posés par la
coulée des produits de forte section sont examinés. Les comportements spécifiques à la solidification de certaines
familles d’acier sont décrits : acier bas carbone pour produits plats minces, aciers inoxydables, aciers à haut
carbone pour roulements.
Mots clés : structures de solidification / lingotière / refroidissement secondaire / ségrégations / criques internes /
brassage électromagnétique / réduction en ligne / aciers bas carbone / aciers inoxydables / aciers pour roulement
Abstract. Continuous casting of steels. Part III: Solidification in a conti-casting machine; application
to some steel grades. Solidification processes in the various zone of the casting machine are described, together with
their effects on product internal quality and additional means to improve as cast quality: electro-magnetic stirring
and on line reduction. The casting of heavy products is surveyed. Continuous Casting of some specific grades is
surveyed in respect to specific required quality: low carbon steels for thin flat products, stainless steel, high carbon
steel for bearings (52100 grade).
Keywords: solidification structures / mold / secondary cooling / segregation / internal cracks / electromagnetic
stirring / in line reduction / low carbon steels / stainless steels / ball bearing steels
réflexions des aciéries spécialisées dans la coulée des (en aciers au carbone ou en aciers inoxydables). La maîtrise
produits de forte section cherchant à passer en coulée de la solidification dans le refroidissement secondaire est
continue, nous y consacrerons quelques paragraphes. particulièrement importante pour les produits longs, ou les
tôles fortes, notamment sur les nuances où les tendances à
2 Importance de la qualité du métal présenté la ségrégation sont élevées (aciers à forte teneur en
carbone).
à la coulée
Deux caractéristiques du métal en poche de coulée vont 3.1 Le faciès de solidification du produit solide en
fortement influencer les performances qualitatives de la sortie machine
machine de coulée continue :
La solidification est un processus de germination et
– la surchauffe du métal liquide à l’entrée de la machine.
croissance. C’est de la compétition de ces deux phéno-
Une surchauffe trop importante va non seulement
mènes, agissant aux divers niveaux de la ligne de coulée
altérer les structures de solidification, mais encore
(lingotière et refroidissement secondaire), que résultent les
accroître le risque de percée par diminution de
structures des produits coulés en continu. Trois facteurs
l’épaisseur solidifiée en lingotière. On admet que la
principaux agissent sur la présence des germes de solidi-
température de l’acier entrant en lingotière ne doit pas
fication :
dépasser de plus de 5 °C celle du liquidus de la nuance.
– la germination hétérogène, par exemple sur les accidents
On en déduit la température qui doit être visée en
de la micro-géométrie de la paroi de la lingotière, mais
poche compte tenu de la chute de température en
aussi sur des particules solides présentes dans le liquide ;
répartiteur. Cette surchauffe doit être maintenue dans
– l’ensemencement du bain liquide par des cristallites
d’étroites limites pendant toute la coulée, ce qui est
arrachées au front de solidification par convection
assez facile pour des poches de fort tonnages, beaucoup
naturelle ou forcée ;
moins pour des tonnages limités, (inférieurs à 30 t). On
– la surchauffe du métal coulé : la germination spontanée
peut alors interposer un moyen de réchauffage (le plus
(germination homogène) ne se produisant qu’en condi-
souvent par induction) entre la poche et la tête de
tion de surfusion importante (température du liquide
machine ;
inférieure au liquidus de la nuance d’acier coulée), elle
– la propreté inclusionnaire du métal présenté à la coulée.
n’aura qu’un rôle extrêmement limité dans la solidifica-
Une propreté insuffisante peut conduire non seulement
tion en machine ; en revanche une surchauffe excessive
à une dégradation des propriétés d’emploi du métal mis
détruira les germes de solidification venus d’ailleurs
en forme [1], mais encore à des perturbations du
(germination hétérogène) ; on en déduit que le bon
fonctionnement de la machine, par exemple par
déroulement de la solidification supposera que le métal
colmatage progressif des busettes de coulée par des
liquide présente une surchauffe très limitée à l’entrée
dépôts inclusionnaires (cas des nuances calmées à
dans la lingotière.
l’aluminium et n’ayant pas reçu de traitement au
calcium), avec impossibilité de respecter la consigne de Il résulte de ces processus que tout produit issu de
vitesse de coulée et même blocage de l’alimentation de coulée continue présente une organisation structurale (dite
la ligne. brute de coulée) offrant un double faciès (Fig. 1) :
Le développement de la métallurgie secondaire en poche
– à la périphérie une zone dite colonnaire, correspondant à
à l’aval du convertisseur ou du four électrique de fusion, à
la croissance radiale de cristaux ayant germé à la paroi
partir des années 1970, a fortement contribué à la maîtrise
de la lingotière, qui se fait dans le sens du gradient
du procédé de coulée continue en améliorant fortement la
thermique. Elle s’étend sur plusieurs centimètres à
propreté du métal liquide présenté à la coulée. Il a aussi aidé
partir de la peau. Elle peut être précédée à l’extrême
à sa maîtrise thermique, dans la mesure où le garnissage
peau, au contact de la paroi refroidie, d’une zone infra-
réfractaire des poches, du fait de la longueur des opérations
millimétrique de très fine cristallisation qualifiée
de métallurgie secondaire, était en bien meilleur état
parfois de « zone de coquille » correspondant à la
d’équilibre thermique avec le métal liquide contenu, ce qui
multiplication des germes à la paroi froide mais qui
avait pour conséquence de réduire fortement la chute
n’ont pas tous engendré une croissance colonnaire.
naturelle de température du métal en poche en cours de
Cette croissance colonnaire s’interrompt soit parce que
coulée.
le gradient thermique devient insuffisant, soit parce
que la température diminuant dans la zone liquide, la
3 La solidification en machine : description du germination y devient très active et finit par bloquer la
processus et techniques de contrôle croissance colonnaire, soit parce que la surfusion au
front de solidification (Annexe A), principal moteur de
L’annexe A à la fin de cette troisième partie définit quelques la croissance colonnaire devient insuffisante ;
notions fondamentales de solidification. – au centre une zone dite équiaxe (sans orientation
Nous avons déjà signalé que la solidification en privilégiée) où les cristaux se sont formés essentiellement
lingotière, par la formation de la peau du produit, jouait par germination sur des particules solides, ou sur des
un rôle déterminant dans la qualité de surface de celui-ci. fragments de cristaux colonnaires entraînés par des
C’est particulièrement vrai pour les produits plats minces mouvements de convection naturelle ou forcée.
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On conçoit qu’un brassage électromagnétique en Fig. 3. Macrostructures internes de solidification avec et sans
lingotière (encore dit brassage primaire) (Fig. 2) soit un brassage [4].
moyen de choix pour influencer les structures de solidifica- Fig. 3. Solidification macrostructures with and without stirring.
tion. Ce brassage agit selon deux mécanismes : (1) en
arrachant au front de solidification les cristallites qui vont 3.4.1 Solidification à cœur du produit
être autant de germes pour la zone équiaxe, il va favoriser la
formation de celle-ci ; (2) en induisant un flux transversal Au long de la ligne de coulée, le cœur du produit est
de métal chaud au front de solidification, il peut constitué d’un mélange de phase liquide et de cristallites
interrompre la croissance des grains basaltiques. La qui peut localement être décrit par deux caractéristiques :
position du brasseur sur la ligne de coulée (rotatif pour la fraction liquide et la température.
les produits longs ; linéaire pour les produits plats) : au bas La fraction liquide croît de la peau vers le cœur et
de la lingotière ou immédiatement sous la lingotière, ainsi décroît à mesure que le produit progresse dans la ligne de
que l’intensité du brassage appliqué, auront un effet coulée en s’éloignant de la lingotière. La partie de cette zone
déterminant sur le résultat de l’opération. Le mieux peut centrale de solidification au contact du front colonnaire, où
être l’ennemi du bien avec l’apparition d’un cerne de la fraction liquide est faible, est qualifiée de zone pâteuse
ségrégation négative au front de solidification (par lavage (Annexe A).
du front colonnaire) lorsque celui-ci entre dans la zone La température croît de la peau vers le cœur et décroît à
d’influence du brasseur. Dans le cas de la coulée avec mesure que le produit avance dans la ligne de coulée, tout
poudre sur le ménisque, un brassage trop intense, ou trop en restant à l’intérieur de l’intervalle de solidification défini
proche du ménisque peut provoquer des pollutions par la composition locale.
inclusionnaires par entraînement de particules arrachées La figure 3 est une représentation schématique de telles
au laitier de coulée. structures de solidification avec et sans brassage électro-
Le dispositif d’alimentation en métal chaud, par les magnétique. On observe que le brassage a eu pour effet
circulations induites en lingotières, a une influence d’effacer les vides périodiques axiaux (retassures) et de
certaine non seulement sur la solidification en lingotière, disperser les zones ségrégées. La figure 4 schématise
mais encore plus bas dans le puits liquide, notamment l’évolution des fractions liquides au long de la ligne de
dans le cas de la coulée des brames. Les busettes à ouies et coulée.
le frein électromagnétique sont des moyens d’agir sur la À mesure que la solidification progresse, la phase liquide
distribution, au sein de la lingotière, du métal chaud issu s’enrichit en éléments rejetés par le processus de solidifica-
du répartiteur et d’éviter que des flux massiques et tion. C’est en particulier le cas pour les éléments C, S, P,
thermiques mal répartis perturbent trop les structures de Mn. On qualifie ce processus de ségrégation majeure. En
solidification. l’absence de toute action physique pour contrer ce
Pour l’histoire, on notera que le brassage électro- phénomène, les écarts de compositions locales entre cœur
magnétique est déjà mentionné dans les brevets Junghans et peau peuvent être suffisamment importants pour
et appliqué dès 1952 sur la machine pilote de Mannesmann affecter localement soit l’aptitude à la transformation à
Hückinghen démarrée en 1950. chaud du produit, soit les propriétés d’emploi du matériau.
Ils sont donc une cause majeure de l’hétérogénéité et de
3.4 La solidification dans le refroidissement l’anisotropie structurale du matériau et à ce titre ils ont été
secondaire. La ségrégation majeure et son contrôle les freins principaux au développement de la CC.
Ce phénomène de ségrégation majeure croît avec
La manière dont cette solidification à cœur du produit l’épaisseur du produit coulé mais est atténué si la zone
coulé sera plus ou moins contrôlée va influencer fortement équiaxe est suffisamment développée, ce qui suppose au
sa santé interne. minimum une faible surchauffe.
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Tableau 2. Effet de la surchauffe sur l’étendue de la zone équiaxe et sur les taux de ségrégation (rapport entre la teneur
au centre du produit et la valeur nominale) en S et Mn, acier X60 [5].
Table 2. Influence of overheating on equiaxe zone size and segregation of S and Mn.
Fig. 5. Schéma des ségrégations centrales sur produits de CC. A : coupe verticale sur un bloom :Vés de ségrégation [6]. B : coupe
horizontale au centre d’une brame [7]. C : profil de carbone le long d’un rayon d’une billette de 100Cr6, coulée en continu : effet
bénéfique du brassage sur la ségrégation axiale (zone à ségrégation négative) [8].
Fig. 5. Central segregation in continuous casting products.
Fig. 10. Effet d’une réduction douce incorrectement appliquée [11]. Image de gauche : sur billette, déchirures au front de
solidification ; image de droite : sur fil de diamètre 5,5 mm laminé à partir d’une billette défaillante (on observe des pôles ségrégés à mi-
rayon).
Fig. 10. Effect of a badly applied soft reduction; left on a billet; right: result on a Ф5.5 mm rolled wire.
Fig. 11. Effet sur les fractions solides à cœur de deux passes de MHR, d’après [12]. Avant la première réduction, la fraction solide (fs) à
cœur est de 0,2. Après la deuxième réduction, elle est de 0,4 au centre de la zone équiaxe.
Fig. 11. Central solid fractions after two MHR reductions.
qui consiste à laisser le gonflement se développer pour le 3.4.6 Les moyens d’application de la réduction mécanique
réduire ensuite par un écrasement contrôlé. Ce procédé
apparemment paradoxal mérite un éclairage plus précis : Les efforts à transmettre croissent fortement avec la taille
– le gonflement apporte au cœur du produit, en fond de des produits coulés, les constructeurs de machines de coulée
puits, du métal plus chaud et moins ségrégé, ce qui va ont donc imaginé divers dispositifs, adaptés aux formats
atténuer l’intensité des ségrégations initiales ; coulés (brames ou blooms) pour appliquer judicieusement
– cet apport de métal liquide va contribuer à combler les ces efforts, tout en les minimisant :
porosités ; – rouleaux de forme (crown roll, shape roll) (Fig. 12) ;
– la compression ultérieure se faisant sur une zone à cœur – rouleaux divisés (Fig. 13) pour moduler le serrage sur la
réchauffée, aura moins tendance à endommager le front largeur du produit ;
de solidification. – forgeage en ligne (crater end forging) (Fig. 14).
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Fig. 12. Rouleaux de forme [12]. Fig. 13. Divided rolls for applying soft reduction on slabs.
3.4.7 Les raisons métallurgiques de l’introduction de la Deux produits sidérurgiques sont à cet égard emblé-
réduction en ligne matiques de ces exigences : le fil steelcord (nuances d’aciers
durs à teneurs en carbone comprises entre 0,7 % et 1 %)
La réduction en ligne apparaît tardivement sur les utilisé en renfort de pneumatiques et les nuances pour
machines de coulée en réponse aux problèmes posés par roulements (fils pour corps roulants et barres ou tubes pour
le passage en CC des nuances à tendances fortes à la bagues). L’augmentation considérable des exigences en
ségrégation centrale, notamment sur les produits de forte matière de durée de vie des équipements (pneumatiques
épaisseur. Elle résulte des exigences croissantes des pour poids lourds, roulements…) ont conduit à évaluer le
mécaniciens à propos de la tenue en service du matériau comportement de ces matériaux dans le domaine de la
acier mis en oeuvre et notamment la recherche de fatigue gigacyclique (109 cycles) et fait apparaître de
l’amélioration de l’homogénéité et de l’isotropie des nouveaux mécanismes d’endommagement.
propriétés. Les critères de la mécanique de la rupture ou Le même type d’exigences s’est posé pour les très gros
ceux de l’endurance en fatigue à des matériaux issus de la produits destinés à la construction mécanique lourde (tôles
coulée continue sont d’autant plus sensibles à la présence fortes pour la chaudronnerie lourde, gros ronds à tubes
de ségrégation majeure centrale qu’il s’agit le plus souvent utilisés notamment dans l’exploitation pétrolière…) avec la
de nuances à hautes caractéristiques mécaniques (pour circonstance aggravante que la ségrégation centrale
lesquelles la taille des défauts critiques diminue avec majeure croissait avec la taille du produit coulé. Ce sont
l’élévation des caractéristiques) et aussi souvent à fortes ces problèmes qui ont conduit à la mise au point de la
teneurs en carbone. Les progrès considérables en matière de réduction mécanique forte (MHR) sur les machines coulant
propreté inclusionnaire ont fini par mettre en évidence, sur des produits de forte épaisseur.
les propriétés d’emploi (notamment en matière d’endu-
rance) les effets nocifs des hétérogénéités compositionnelles 3.5 La coulée des produits de forte section
et structurales résiduelles au cœur des produits coulés
(ségrégations, carbures…) et ont contraint les aciéristes à Elle concerne la production des tôles fortes mais aussi les
les traiter sérieusement. produits longs de forte section (gros blooms et gros ronds).
10 J. Saleil et J. Le Coze : Matériaux & Techniques 106, 505 (2018)
Ces produits sont le plus souvent destinés à la construction constructeurs tels que SMS Concast A.G. et certains
mécanique lourde (plateformes pétrolières offshore, Japonais ont maîtrisé ces problèmes en associant avec
tabliers de ponts, installations sous pression, masses-tiges précision brassage électromagnétique secondaire et
de forage, construction navale…) qui impose en général des compression mécanique, le tout piloté à partir d’une
exigences sévères en matière d’homogénéité et d’isotropie modélisation de la solidification (DMSR : Dynamic Mecha-
des propriétés mécaniques. nic Soft Reduction). Le tableau 3 donne, à titre d’exemples,
Ce secteur de la production sidérurgique s’est intéressé les caractéristiques de quelques machines destinées à la
très tôt à la coulée continue, la taille des produits coulables coulée de gros produits, appliquant diverses techniques de
croissant avec les perfectionnements apportés aux machi- réduction en ligne.
nes. Ceci explique que la croissance des épaisseurs coulées La figure 15 schématise une des machines verticale/
se soit faite pas à pas, à l’occasion des reconstructions de courbe de Dilling destinée à la coulée de brames jusqu’à
machines. En effet la lourdeur et la complexité des 500 mm d’épaisseur.
machines à concevoir ainsi que l’ampleur des problèmes On peut cependant s’interroger sur l’épaisseur de
de ségrégation à maîtriser, croissait avec la taille des produit au-delà de laquelle l’alourdissement et la comple-
produits coulés (d’autant qu’il s’agissait le plus souvent de xification de la machine de coulée continue, par l’introduc-
couler des nuances à haut ou moyen carbone particulière- tion de la MHR, rendent le maintien d’un blooming plus
ment affectées par la ségrégation majeure). La probléma- pertinent, y compris en conservant une voie lingot. C’est
tique était double : ainsi que l’usine Industeel de Châteauneuf (Loire) (Indus-
– machine droite/machine courbe ? La machine droite va teel appartenant au groupe Arcelor-Mittal) livrant des
conduire à une très grande hauteur. La machine courbe plaques hyperlourdes, reste en voie lingots, ceux-ci étant
va poser la question du cintrage/décintrage et des efforts éventuellement dégrossis à la presse à forger avant
importants à exercer compte tenu de la taille des produits laminage. De même Dilling (le plus gros producteur
à déformer. La propreté inclusionnaire peut être affectée européen de tôles fortes) continue à couler en lingots
par une courbure trop précoce de la ligne (cf. Partie II). (jusqu’à 60 t) le métal destiné à ses plus gros produits,
Le compromis sera souvent trouvé (pour les brames malgré l’existence de ses machines à brames de forte
notamment) avec la machine verticale/courbe présen- épaisseur.
tant une partie verticale de longueur suffisante sous la
lingotière ;
– l’application de la MHR va imposer des efforts de 3.6 Conclusion partielle sur la solidification en machine
déformation proches de ceux d’un forgeage à chaud,
puisqu’il est nécessaire que l’effet de compression se À l’issue de cet examen de la solidification en machine de
manifeste jusqu’à cœur du produit. Il en résulte que les coulée, on constate que l’aciériste ne dispose fondamenta-
outils chargés d’appliquer une telle déformation devront lement que de trois paramètres principaux pour optimiser
avoir une forte puissance, qu’ils alourdiront considéra- les structures de solidification : la surchauffe, la vitesse de
blement la machine de coulée et qu’ils introduiront une coulée (c. à d. la vitesse d’extraction du produit) et le taux
modification sensible de la géométrie du produit avec de refroidissement secondaire que l’on exprime tradition-
éventuellement des risques sérieux d’endommagement si nellement en volume d’eau pulvérisé rapporté à la masse de
la MHR est appliquée sans discernement. métal coulé : litre/kg. Nous savons, d’une part, que le
contrôle de ces paramètres ne suffira jamais à totalement
Concevoir et exploiter de telles machines revient donc à effacer les hétérogénéités compositionnelles et structurales
associer les savoir-faire du forgeron et du spécialiste de engendrées par le processus de solidification en machine et,
coulée continue et à les rendre compatibles sur un même d’autre part, que l’exploitant aura tendance à couler, pour
équipement ce qui n’est pas des plus simples. Les des raisons de productivité, à la plus grande vitesse permise
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5 La coulée continue des aciers à bas vers la haute propreté inclusionnaire fut grandement
carbone pour produits plats minces destinés facilitée par les développements de la métallurgie
au laminage à froid secondaire en poche, entre le réacteur primaire (conver-
tisseur ou four électrique) et la coulée, avec notamment
Ces aciers représentent une proportion très importante de les traitements en poche sous vide ;
la production sidérurgique et concernent notamment les – le problème longtemps posé par les machines courbes
produits emboutissables pour l’automobile et les aciers (lorsqu’on coulait un métal à la propreté mal maîtrisée)
pour emballage, dont les boîtes de boissons. dans lesquelles les inclusions décantaient au plafond de
la brame (Fig. 17) au lieu d’atteindre le ménisque (dans
une machine droite) a été réglé successivement par des
5.1 Exigences qualitatives spécifiques
machines verticales/courbes, puis à lingotière courbe à
Ces aciers sont coulés sur machines à brames. Les brames rayon suffisamment grand, mais surtout par des progrès
sont ensuite laminées à chaud sur un train à bande (TAB) très significatifs au niveau de l’élaboration : désoxyda-
pour produire des bobines de tôle dont l’épaisseur peut tion par le carbone sous vide dans un dégazeur par
descendre jusqu’à 1,2 mm. Les bobines à chaud sont circulation type RH, ce qui permettait de réduire
reprises en laminage à froid pour descendre jusqu’à des fortement la désoxydation par précipitation ;
épaisseurs de 0,15 mm. Le laminage à froid est le plus – le problème du colmatage des busettes de coulée par des
souvent suivi d’un revêtement de surface souvent complexe dépôts d’inclusions d’alumine dans les aciers calmés à
par immersion à chaud, électrodéposition, enduction l’aluminium. Ces dépôts avaient deux conséquences
(galvanisation, étamage, chromage, prélaquage…). Le néfastes : ils réduisaient progressivement le débit d’acier
traitement de ces aciers à l’usine de laminage à froid (y coulé avec impossibilité de respecter la consigne de
compris les revêtements de surface), et leur mise en œuvre vitesse de coulée et éventuellement, dans les cas
par déformation à froid (emboutissage et découpage) extrêmes, perte d’une ligne de coulée et même impossi-
imposent des exigences sévères, notamment en matière bilité d’achever la coulée de la poche d’acier. En outre, ces
d’état de surface et de propreté inclusionnaire. Ce sont sur amas d’alumine déposés dans les busettes se détachaient
les machines à brames coulant de tels aciers qu’ont été de manière aléatoire, étaient entraînés dans le flux d’acier
réalisés les principaux progrès en matière de qualité de pour donner des amas inclusionnaires de grande taille
surface (coulée sous laitier et cycle d’oscillation…), grâce à dans le produit solidifié. Le problème sera réglé, pendant
la maîtrise du fonctionnement de la tête de machine, ainsi le traitement de l’acier en poche, par des injections
que les principaux progrès en matière de productivité : d’alliage SiCa qui transforment les inclusions d’alumine
vitesse de coulée, longueur des séquences, changement de en aluminate de chaux (Al2O3, CaO) ne se déposant pas
format en cours de coulée. Les développements en matière dans les busettes.
de maîtrise des pratiques en lingotière pour assurer un bon
état de surface des brames ont été décrits en partie II.
En ce qui concerne la propreté inclusionnaire en 5.2 La solidification péritectique des aciers bas
sidérurgie, rappelons trois points concernant particulière- carbone, ses conséquences
ment les produits plats minces [1] :
Les aciers que nous considérons dans ce paragraphe sont à
– la lutte contre un contenu inclusionnaire excessif doit être bas carbone (< 0,2 %). La solidification de ces aciers (dits
une préoccupation permanente non seulement pour péritectiques) a des conséquences suffisamment importan-
éviter les contaminations tardives (réoxydations, entraî- tes en coulée continue pour que nous l’évoquions avec
nements du laitier de coulée), mais encore pour profiter précision. En effet, en plus de la contraction liquide-solide,
de toutes les étapes du processus pour piéger les la transformation d-g produit une nouvelle contraction et
inclusions résiduelles (en particulier lors des circulations une baisse de la conductibilité thermique de la peau
du métal en répartiteur et en lingotière). Cette démarche solidifiée. Les aciers à très bas carbone (dits ULC, jusqu’à
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5.2.3 Fissuration des aciers bas C à la coulée Dans les nuances ferritiques (type AISI 430), la
solidification directement en ferrite et la conservation
L’apparition de fissures longitudinales et de marques de cette structure au cours du refroidissement favorisent
d’oscillation très prononcées est particulièrement critique la ségrégation du carbone (peu soluble dans la ferrite) d’où
pour les aciers de teneurs en carbone inférieures à 0,20 %C, l’apparition de filets ségrégés et éventuellement de
particulièrement entre 0,12 et 0,16 %C où l’effet passe par criques. La résistance mécanique à chaud de la structure
un maximum. Ces problèmes sont liés à la faible résistance ferritique est faible (divisée par un facteur 5 par rapport à
en traction de la ferrite delta à haute température qui forme une structure austénitique à la même température), ce qui
la première peau pendant la solidification en lingotière. Les peut conduire à la formation de criques consécutives aux
propriétés mécaniques à chaud de la ferrite delta sont contraintes diverses engendrées sur le produit par la
basses, en comparaison de celles de l’austénite. Une étude machine de coulée. Cette double spécificité a fait
faite à 1450 °C, citée par Wolf [19], donne 5 MPa pour un considérer par certains industriels, jusqu’au début des
acier à très bas carbone (0,03 %C), alors qu’elle est 4 fois années 1970, que les nuances ferritiques (type AISI 430)
plus élevée pour l’austénite : 20 MPa dans un acier à 0,10 % n’étaient pas coulables dans de bonnes conditions en
C. Ces valeurs, qui concernent le métal solide à 1450 °C, coulée continue.
peuvent s’extrapoler vers les températures plus élevées Les nuances austénitiques (type 18/8 et 18/8 Mo : AISI
voisines du liquidus où se forme la première peau en 304, 316…) ont une solidification commençante en ferrite
lingotière, et où la résistance mécanique de la ferrite delta (d) ou biphasée (d+g) (sauf celles qui sont les plus riches en
est encore plus faible. La synthèse critique de Wolf aboutit Ni) ; avec transformation en austénite quelques dizaines de
à des recommandations sur le contrôle de la stabilité du degré sous le solidus [20]. Il en résulte une structure de la
ménisque qui conditionne la qualité de surface des aciers à matrice brute de coulée très partiellement biphasée avec
bas carbone. des îlots de ferrite d ayant tendance, selon leur composition
(nuances contenant du Mo en particulier), à se transformer
6 La coulée continue des aciers inoxydables à plus basse température en phase s pouvant engendrer une
fragilité spécifique à chaud. Cependant, on équilibre la
6.1 Problèmes spécifiques posés par la coulée continue structure austénitique avec quelques % de ferrite d pour
des aciers inoxydables éviter les décohésions intergranulaires au décintrage et à la
mise en forme à chaud.
La coulée continue des aciers inoxydables, tout particu- Comme pour la solidification péritectique des aciers à
lièrement en produits plats minces (nuances ferritiques bas carbone, la transformation d/g produit une contraction
type AISI 430, nuances austénitiques type AISI 304 ou qui peut se traduire par des décollements de la peau
AISI 316 ou stabilisées Ti comme la nuance AISI 321), posa solidifiée contre la lingotière et produire des rides
quelques problèmes spécifiques pour au moins deux superficielles. Par ailleurs la conductivité thermique de
raisons : l’austénite fortement alliée (aciers inoxydables austéniti-
– les exigences de qualité de surface du produit fini en acier ques) est notablement diminuée par rapport à celle de la
inoxydable sont particulièrement sévères. Il importait ferrite et de l’austénite non alliées (aciers au carbone) ; ce
donc que la qualité de surface du produit brut de coulée qui peut conduire à une adaptation des vitesses de coulée et
en sortie machine soit particulièrement bonne, non des politiques de refroidissement sur les nuances austéni-
seulement pour ne pas engendrer de défauts lors du tiques, cependant dans le 304 on observe peu de criques
laminage à chaud au TAB ou lors du laminage à froid axiales en raison d’une bonne ductilité et d’une résistance
ultérieur, mais encore pour que ces défauts résiduels ne élevée [21]. La structure finale d’un acier 304 est illustrée
soient pas des sites de corrosion préférentielle sur le dans la figure 21 sur une billette de coulée continue
produit mis en œuvre ; rotative. L’image de droite montre la structure de
– les réparations des défauts de surface sur produits solidification après une attaque Fry mettant en évidence
inoxydables bruts de coulée ne peuvent se faire que par les deux zones basaltique et équiaxe. L’image de gauche,
meulage (et non par scarfing au chalumeau comme sur les après attaque acide, montre la structure de recristallisa-
produits non inoxydables). C’est une opération particu- tion, après la transformation de d en g, qui n’est pas celle
lièrement lourde et onéreuse si les surfaces à meuler sont des dendrites primaires [22], contrairement aux apparen-
importantes (la coulée continue des produits plats en aciers ces.
inoxydables a commencé avec un meulage des brames Les austénites peuvent présenter, du fait des impuretés
coulées, proche de 100 %, opération dite d’épaillage). résiduelles (S, Sn, Bi, apportées par les ferrailles refondues)
ségrégées aux joints de grains, des ductilités déficientes aux
La maîtrise de la qualité de surface était d’autant plus températures moyennes (1000 °C–1200 °C), ce qui peut
délicate que les aciers inoxydables présentaient des poser des problèmes au décintrage.
J. Saleil et J. Le Coze : Matériaux & Techniques 106, 505 (2018) 15
Tableau A1. Coefficients de partage Cl/Cs des éléments d’alliage dans le fer liquide vers 1550 °C d’après [20].
une zone de refroidissement secondaire complexe voisin de 1 pour les métalliques, en réalité un peu
permettant en ligne une maîtrise des ségrégations supérieur à 1 bien qu’il soit difficile de donner des valeurs
majeures (brassage électromagnétique secondaire, fiables.
réduction mécanique en ligne). C’est le secteur Ainsi, aux vitesses industrielles de refroidissement,
sidérurgique où l’on construit encore des machines l’enrichissement du fer liquide en cours de solidification, est
verticales pour échapper à tous les problèmes posés par très important en impuretés métalloïdiques, particulière-
la courbure (répartition inclusionnaire, problèmes de ment pour S et O, un peu moins pour P et C et plus faible
décintrage…) ; pour les éléments d’alliage métalliques. Cependant, les
– les machines à brames coulant des produits destinés au coefficients du tableau A1 ne concernent que les alliages
TAB. Les exigences en matière de qualité de surface du binaires et ne tiennent pas compte des interactions
produit coulé y sont extrêmement sévères. Il en découle chimiques entre éléments métalliques et métalloïdiques,
la nécessité d’une maîtrise très complète du fonctionne- par exemple Mn-S, Cr-C… qui amplifient les rejets
ment de la tête de machine. Ces nuances étant d’éléments métalliques.
généralement à bas carbone, les problèmes liés à la Les conséquences de l’enrichissement du liquide au
ségrégation majeure y sont peu contraignants, ce qui cours de la progression de l’interface solide/liquide vont
n’empêche pas d’avoir de grandes exigences sur la concerner les ségrégations et les précipitations d’inclusions,
qualité du soutien dans le secondaire afin d’éviter les ainsi que le mode de croissance du solide.
défauts internes. Dans ce secteur sidérurgique, les Ségrégations. Le rejet de soluté enrichit le liquide en
machines, principalement pour des raisons d’encombre- éléments métalloïdiques et métalliques, au centre du
ment et de productivité, y sont courbes et en général de produit. Compte tenu des dimensions des produits de
grand rayon. coulée continue, le travail ultérieur (laminage, traitements
En résumé, l’évolution technologique (mécanique, thermiques) ne pourra pas homogénéiser le métal. L’enri-
thermique, métallurgique) permet aujourd’hui de couler chissement à cœur en impuretés (S, P, O) aura des
à peu près toutes les nuances d’aciers aussi bien en produits conséquences possiblement néfastes pour les propriétés
longs qu’en produits plats. Il a fallu régler les problèmes de d’emploi du produit, en raison de la formation d’inclusions
qualité de surface, de santé interne et de propreté (sulfures, oxydes) au cours du refroidissement et d’hété-
inclusionnaire, notamment sur les produits plats minces rogénéités de composition (C, P).
en aciers bas carbone ou inoxydables pour la mise en forme Interface solide/liquide. Entre la couche solide de
à froid. En produits longs, les aciers à roulements sont structure colonnaire et le liquide, la zone d’interface n’est
coulés en machine en conservant les propriétés d’endurance pas plane. Elle est formée par un squelette de cristaux
requises. dendritiques (en forme de branches d’arbres interconnec-
tées) gorgé de liquide constituant une « zone pâteuse » de
quelques dizaines de microns à quelques mm, selon la
vitesse de refroidissement imposée.
Annexe A: La solidification des aciers En plus des ségrégations, la progression de la zone
pâteuse, repousse au centre du produit les inclusions
La structure d’un acier solidifié en coulée continue a été formées au niveau de la lingotière. Par ailleurs, dans la
décrite dans la figure 1 : en périphérie une structure zone pâteuse de structure peu compacte, le métal solide à
colonnaire à croissance orientée de la peau vers le cœur et haute température où ses propriétés mécaniques sont très
au centre une structure équiaxe où les orientations des basses, pourra se déchirer sous des contraintes diverses
grains sont aléatoires. (voir le corps du texte) et former des criques internes,
Surfusion de constitution. Contrairement aux elles-mêmes objets de nouvelles ségrégations locales par
métaux purs, la solidification des alliages est, avant mouvement de liquide aspiré, créant des défauts internes
tout, pilotée par un phénomène de “surfusion de du produit solide.
constitution” (surfusion chimique), résultant du rejet Retassures. La variation de volume spécifique du
des solutés dans le liquide, à l’interface solide/liquide métal à la solidification (contraction) est à l’origine de vides
(voir par exemple Lesoult [20]). Comme c’est le cas dans axiaux des produits. En CC, il s’agit de micro-retassures,
la plupart des situations métallurgiques courantes, la associées à des inclusions (Fig. 6).
solubilité des solutés dans le liquide (Cl) est plus élevée
que dans le solide (Cs). Ce phénomène est à l’origine de
différents types de ségrégation et de modes de croissance Références
du solide, au cours de la solidification. Le coefficient de
partage Cl/Cs (Tab. A1) mesure le rejet vers le fer liquide 1. J. Saleil, J. Le Coze, La propreté inclusionnaire des aciers
de différents solutés : il est élevé pour les métalloïdes et (partie I), Matériaux & Techniques 103(5), 506, 1 (2015)
J. Saleil et J. Le Coze : Matériaux & Techniques 106, 505 (2018) 19
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Citation de l’article : Jean Saleil, Jean Le Coze, La coulée continue des aciers. Un exemple de développement technique où
l’étroite coopération entre métallurgistes, constructeurs et exploitants a été d’une grande fécondité, Matériaux &
Techniques 106, 505 (2018)