Particularités lexicales et morphosyntaxiques
Particularités lexicales et morphosyntaxiques
Raphaël YEBOU
Jury de soutenance :
Sommaire
2
SOMMAIRE .......................................................................................................................................... 1
INTRODUCTION GENERALE........................................................................................................... 5
Le tour des débats sur l’étude des particularités lexicales et syntaxiques du français ..................................... 14
III- Les particularités lexicales : témoins de la cohabitation entre langues béninoises et langue française
..................................................................................................................................................................... 118
3
II- Diglossie et application des règles du français : influence limitée sur la pratique des règles ............... 158
II- Analyse des constituants des phrases chez les trois romanciers............................................................ 224
Annexe n° 1 : Taxinomie des particularités lexicales et morphosyntaxiques chez les trois romanciers .... 414
INTRODUCTION GENERALE
6
1
Plusieurs colloques ont été organisés dans l’espace francophone : le colloque organisé par le Groupe de
Recherche sur les Littératures de l’Espace Francophone (GRELEF) à Cotonou, du 18 au 20 mars 1998 sur
« Francophonie littéraire et identité culturelle » ; le colloque tenu du 4 au 7 mai 1998 à Dakar, intitulé
« Nouvelles écritures francophones : vers un nouveau baroque ? » ; le colloque international des doctorants en
littératures francophones organisé par le Groupe d’Etude et de Recherches sur les Littératures Francophones
(GERLIF) à Abidjan les 17,18 et 19 juin 2004 ; les journées scientifiques de Dakar 23-25 mars 2006 sur
« Appropriation de la langue française dans les littératures francophones de l’Afrique subsaharienne, du
Maghreb et de l’Océan indien» » ; le colloque international « Mondialisation, quête et expressions identitaires à
travers les arts et les littératures du monde francophone », organisé par le GERLIF à Abidjan-Cocody, les 17,18
et 19 avril 2008 ; etc.
2
L’Afrique noire rassemble plusieurs pays aux réalités sociopolitiques et culturelles différentes quoiqu’il soit
possible d’établir entre elles des rapports éclairants. Même à l’intérieur de chaque Etat, il est souvent nécessaire
de faire des distinctions pour une pertinence des analyses. Lorsque les études scientifiques prennent en compte
ces spécificités, elles sont davantage intéressantes.
3
Avec Ahmadou Mapaté Diagne (Les trois volontés de Malic, 1920) et Bakary Diallo (Force-Bonté, 1926),
Félix Couchoro et Paul Hazoumé sont les premiers écrivains africains francophones à publier des œuvres
littéraires connues aux plans national, continental et même international pour le cas de Doguicimi.
7
politiques et leur société. Elle rassemble des auteurs qui ont fait paraître des romans entre
1960 et 1990 comme Olympe Bhêly-Quénum, Jean Pliya, Barnabé Laye. Dans la même
génération figure Gisèle Hountondji, première romancière béninoise4 avec son
autobiographie, Une Citronnelle dans la neige, qui est un récit poignant du racisme français.
Quant à la troisième génération, elle est constituée par les romanciers qui publient des œuvres
depuis 1990. Parmi ces romanciers, on peut citer Jérôme Carlos, Nouréini Tidjani-Serpos,
Edgar Okiki Zinsou, Florent Couao-Zotti, Dominique Titus, Moudjib Djinadou, Adélaïde
Fassinou, Dansi F. Nouwligbèto. La lecture de leurs œuvres soulève une série de questions.
La problématique de l’étude
Plusieurs études5 (articles, mémoires, thèses) ont été menées sur les romanciers
béninois pour les faire connaître et révéler au public leur projet d’écriture ou les principaux
thèmes de leurs œuvres. Mais ces travaux ne se consacrent pas à une analyse lexicale et
morphosyntaxique des constructions grammaticales. Pourtant, à la lecture des œuvres qui
paraissent depuis 1929, on peut, légitimement, se demander si l’écriture n’a pas connu une
évolution, et sur quels plans, si les tendances inaugurées par les premiers romanciers se sont
perpétuées dans les œuvres ultérieures ou s’il y a des modifications profondes dans le rapport
à la langue d’écriture. On pourrait, dans ce cadre, rechercher les options qui caractérisent
l’écriture du roman béninois et les situer par rapport à celles qui apparaissent à l’intérieur des
autres littératures nationales en Afrique noire et même au-delà, dans le roman francophone.
Dans le roman de Paul Hazoumé, par exemple, il pourrait être utile de voir, d’un point de vue
heuristique, comment s’expriment concrètement les représentations de l’écriture au plan
morphosyntaxique. La même piste peut éveiller l’attention quand on étudie Olympe Bhêly-
Quénum et Florent Couao-Zotti. La question subséquente, s’il se révèle que la tendance
classique a des représentations limitées dans les romans, résidera dans celle d’examiner la
4
Si l’on excepte Ken Bugul, romancière d’origine sénégalaise, devenue béninoise par alliance. Son premier
roman, Le baobab fou, a paru en 1982.
5
Entre autres : - Adrien HUANNOU, La Littérature béninoise de langue française (des origines à nos jours),
Paris, ACCT/ Karthala, 1984.
- Adrien HUANNOU (Sous la direction de), Mélanges Jean Pliya, Cotonou, éd. du Flamboyant, 1994.
- Pierre MEDEHOUEGNON, Olympe BHELY-QUENUM : Idéologie et Esthétique, Thèse de doctorat du 3ème
cycle, Université de Dakar, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, 1979.
- Raphaël YEBOU, Aspects de l’originalité dans la création romanesque chez Jérôme Carlos, Mémoire de
Maîtrise de Lettres Modernes, Université d’Abomey-Calavi, Faculté des Lettres, Arts et Sciences Humaines,
2001.-Idem, La Création romanesque au Bénin depuis 1984 : Approche thématique et innovations esthétiques,
Mémoire de DEA de Lettres Modernes, Université d’Abomey-Calavi, Faculté des Lettres, Arts et Sciences
Humaines, 2003.
8
contribution des particularités à la mise en œuvre d’une écriture innovante. On pourrait, dans
la même perspective, en rechercher l’apport dans le développement du rapport langue-
écriture.
Jugée classique et pour cause depuis les premiers romanciers formés à l’école
coloniale, l’écriture du roman béninois comporte cependant des éléments susceptibles de
fonder l’hypothèse selon laquelle les auteurs veulent marquer leurs œuvres de l’empreinte de
la couleur locale et en renouveler l’écriture. Ces éléments apparaissent généralement sous
forme d’emprunts aux langues nationales et de constructions syntaxiques spécifiques. Par
rapport aux principes de la grammaire traditionnelle6, les segments identifiés semblent
constituer des particularités puisque leur construction n’obéit pas aux règles du français
standard mais relève, semble-t-il, du souci des écrivains d’exprimer leur culture, de traduire le
langage de leur peuple dans la langue officielle du pays (héritée de la colonisation), de
s’approprier cette langue commune et de l’enraciner, à leur façon, dans la traduction des
réalités socioculturelles béninoises. Il semble que ces choix d’écriture procèdent d’un souci
des écrivains de se servir des formes imagées produites dans leur milieu pour donner une
valeur stylistique originale à leur création. Il ne s’agirait donc pas toujours7 d’une
impossibilité ressentie dans la description de certaines réalités mais, globalement, d’une
volonté de s’inspirer des structures lexicales et idiomatiques de leur peuple pour écrire les
romans en usant de termes les plus précis possible. Voilà pourquoi, au début de la présente
recherche, nous posons trois hypothèses liées à notre objet de thèse.
Selon la première, les romanciers béninois prennent, à travers l’écriture de leurs
œuvres, des libertés par rapport à la norme traditionnelle du français et il y a chez eux des
indices de rupture avec la structure classique de la langue française. A travers la deuxième
hypothèse, nous considérons que leur écriture porte la marque des emprunts aux langues
6
La grammaire traditionnelle est un ensemble de savoirs conçus et transmis selon des principes normatifs de la
langue française. Elle est l’œuvre de grammairiens et d’académiciens qui ont voulu fixer les normes d’utilisation
du français et est caractérisée essentiellement par le bon usage défini en 1647 par Vaugelas. Pour Michel
ARRIVE, Françoise GADET et Michel GALMICHE, elle désigne « tout un corps de doctrine (conception de la
description de la langue, règles, terminologie, conception de l’apprentissage) hérité de la pratique pédagogique
en vigueur pendant la seconde moitié du XIXè siècle…De nombreux linguistes lui reprochent notamment son
attitude normative… Mais, outre que la grammaire traditionnelle ignore l’aspect oral de la langue, les variations
liées aux situations (on dirait aujourd’hui les conditions d’énonciation), les variations régionales, sociales, etc.,
on estime que, même dans le domaine qu’elle est censée aborder, son traitement manque de rigueur et
d’homogénéité. », La Grammaire d’aujourd’hui. Guide alphabétique de linguistique française, Paris, Librairie
Flammarion, 1986, pp.299-300.
7
On suivra, peut-être, avec intérêt la présentation des particularités lexicales qui distingue les emprunts des
xénismes. Les premiers s’imposent dans leur occurrence alors que parmi les seconds il y en a qui sont choisis
librement par les romanciers dans des emplois où ils ne sont pas vraiment nécessaires.
9
locales et de la création lexicale. Selon la troisième hypothèse, les procédés qui affirment la
rupture avec la langue traditionnelle sont mis au service de l’expressivité dans les œuvres.
Pour une orientation pertinente et une organisation cohérente de la recherche, tous ces
aspects de l’écriture du roman béninois seront étudiés chez trois romanciers appartenant
chacun à l’une des trois générations définies plus haut. Dans la première, Paul Hazoumé nous
paraît fournir des éléments qui exposent à la fois l’écriture classique propre à sa génération et
les emprunts aux langues nationales. A ce sujet, son œuvre Doguicimi sous-tendra notre
étude. Le contexte politique et social d’émergence de Paul Hazoumé, on le sait, c’est la
période coloniale où écrire devait s’accompagner du souci de plaire au colon français dont la
langue était seule susceptible d’assurer la promotion sociale et la renommée internationale des
intellectuels colonisés. L’admiration suscitée par la pratique de cette « langue du Blanc » avait
généré une certaine exaltation qui explique l’application scrupuleuse des règles de syntaxe par
les écrivains. De la même génération, Félix Couchoro avait manifesté les mêmes ambitions au
départ. C’est probablement ce qui explique la tenue de L’Esclave, son premier roman8. En
dépit de son écriture classique certaine, Doguicimi offre une variété de catégories lexicales
que nous examinerons avec intérêt. Olympe Bhêly-Quénum, nous semble-t-il, est une figure
représentative de la génération de 1960 à 1990 et nous nous fonderons sur son premier roman,
Un piège sans fin et son cinquième, Les Appels du Vodou9, pour mettre en relief l’évolution
de l’écriture caractéristique de son œuvre puis dans le roman béninois. Le contexte historique
de publication du premier roman de Bhêly-Quénum est celui d’un Dahomey indépendant, où
le carcan français s’était quelque peu desserré. Pourtant, comme Jean Pliya, son écriture reste
classique pour les raisons que nous avons déjà évoquées, en l’occurrence la formation reçue
par les intellectuels de sa génération. Enfin, dans la troisième génération, Florent Couao-Zotti
nous intéresse à travers deux de ses romans, Notre pain de chaque nuit et Le Cantique des
cannibales où, comme nous le verrons, il fait preuve d’une certaine audace dans la liberté
qu’il prend par rapport aux normes du français de référence. Ses choix d’écriture peuvent être
8
Les autres romans de Couchoro sont de facture moins éclatante. L’application rigoureuse des règles y est moins
remarquable. Cela peut s’expliquer par les difficultés de l’auteur à se donner, comme son compatriote Paul
Hazoumé, un rayonnement international. Ses tentatives infructueuses à publier ses romans à Paris, en dehors de
L’Esclave (Paris, Editions de la Dépêche africaine, 1929, 304p.), ont certainement émoussé son ardeur, étant
donné que désormais son public était essentiellement limité au Togo et au Bénin. Amour de féticheuse (1941,
74p.) et Drame d’amour à Anècho (1950, 168p.) ont été publiés à Ouidah, par l’Imprimerie de Mme P.
d’Almeida. L’Héritage cette peste (1963, 160p.) a paru à Lomé chez Editogo. Les autres romans ont été publiés
sous forme de feuilletons dans Togo-presse.
9
En septembre 2007, Bhêly-Quénum a publié une nouvelle version revue et corrigée de ce roman. Nous ferons
des allusions à cette édition de l’œuvre mais baserons notre étude sur la première dans laquelle nous avons relevé
et analysé, avant 2007, les éléments intéressant notre thèse.
10
en partie mis en rapport avec le contexte politique de liberté10 dont il jouit dans son pays en
tant qu’écrivain et d’autres aspects que nous exposerons plus loin. On comprendra alors
l’identification dans son œuvre d’une plus grande proportion de particularités syntaxiques, à
la différence des deux autres romanciers.
Notre thèse est intitulée : « Les particularités lexicales et morphosyntaxiques chez trois
romanciers béninois». Trois termes nous paraissent importants dans l’analyse critique de son
intitulé : « particularités », « lexicales » et « morphosyntaxiques ». En nous référant d’abord
au dictionnaire Le Nouveau Petit Robert11, voici la définition proposée du mot particularité :
« Caractère de ce qui est particulier, spécifique, singulier, par opposition à généralité ».
Sur la base de cette acception, le mot désignera, dans le cas précis de notre recherche,
les termes, expressions ou tournures qui se singularisent dans le roman béninois à travers les
rapports divers qu’ils développent avec les langues locales, ou leur étrangéité en référence au
français institutionnel. En d’autres termes, il s’agit de mots, expressions ou constructions dont
10
Son premier roman, Un Enfant dans la guerre, paraît en 1996.
11
Montréal, 1996.
11
la configuration et le contenu, soit établissent des rapports distinctifs avec les langues
béninoises à partir des procédés d’emprunt, soit représentent des possibilités d’extension de la
langue par rapport aux normes traditionnelles du français, la question de la complémentation
verbale, par exemple. Dans l’un ou l’autre cas, les constructions ne sont pas admissibles en
grammaire traditionnelle. Etrangères de ce fait au français de référence, elles sont définies par
l’existence des règles établies auxquelles elles ne se conforment pas, strictement. Par rapport à
ces principes, elles peuvent apparaître comme des « fautes ». En même temps, elles se
démarquent par les emplois qu’elles reçoivent dans les œuvres littéraires12. C’est donc là, dans
les œuvres littéraires, qu’elles tirent leur marquage spécifique. En réalité, l’emploi de ces
constructions n’est pas la conséquence d’une mauvaise maîtrise de la langue française. Au
contraire, les auteurs que nous étudions donnent, sur plusieurs plans, la preuve de leur parfaite
connaissance du français. L’occurrence des particularités est donc un phénomène voulu, un
acte délibéré, un choix d’écriture conscient. Nous ne verrons alors pas dans la langue
pratiquée dans les œuvres de notre corpus du « français créolisé ou pidginisé »13 mais une
expression plurielle de la même langue qui devrait plutôt, à l’intérieur de la francophonie,
gagner du contact avec les langues africaines. Mais ces particularités font-elles partie du
patrimoine de la francophonie ? Même les études de linguistique menées jusque-là n’ont pu
trancher la question.
Le mot particularisme que certains auteurs utilisent14 apparaît, selon Le Nouveau Petit
Robert, comme : l’« attitude d’une population, d’une communauté qui veut conserver à
12
On verra au premier chapitre les statistiques des enquêtes menées à Liège et à Bruxelles en Belgique puis à
Paris en France sur la définition de ces particularités.
13
Afeli KOSSI, « Le français d’Afrique, pour quoi faire ? », Visages du français. Variétés lexicales de l’espace
francophone, André CLAS, Benoît OUOBA (Sous la dir.), Paris, éditions John Libbey Eurotext, 1990, p.9. En se
fondant sur le Dictionnaire des particularités du français au Togo et au Dahomey (actuel Bénin) (1975) de
Suzanne Lafage, l’auteur rejette l’appellation « français d’Afrique » en montrant que rien ne la justifie. Il y voit
un mépris pour les langues africaines et une tendance à montrer que les Africains créent « un français créolisé ou
pidginisé », ce qui, de son avis, même s’il est envisageable, est sans lendemain parce que, à la différence des
Antilles, l’Afrique n’est pas caractérisée par « un vide linguistique ».
14
Atibakwa Baboya EDEMA, Etude lexico-sémantique des particularismes français du Zaïre, Thèse de
doctorat, Université de Paris III, 1998.
Le terme nous paraît acceptable pour caractériser le phénomène tel qu’il se produit chez les Québécois et les
Louisianais. Leur statut social est comparable à celui de minorités ethniques et le contact du français avec les
langues environnantes est vécu dans la perspective d’un emploi des particularismes : « Au Québec, déclare
Henriette Walter, on est toujours frappé par la prononciation des voyelles nasales, par les phénomènes
d’assibilation. Cela frappe, c’est intéressant, on trouve que c’est " musical" ». Mais en même temps cela trouble
un peu la communication. Encore plus si le vocabulaire est différent. A ce moment-là, on est perdu, on se
demande si on va aller jusqu’au bout de la conversation. C’est encore plus marquant pour la langue parlée en
Louisiane. », in Notre Librairie n°159, juillet-septembre 2005, p.37. En Afrique noire francophone, le terme ne
nous paraît pas adéquat pour désigner le phénomène que nous décrivons. Ce choix terminologique est confirmé
par plusieurs études citées ici dans le paragraphe sur la présentation synthétique des débats concernant les
particularités lexicales et syntaxiques du français, qui utilisent le terme de particularités.
12
l’intérieur d’un Etat ou d’une fédération ses libertés régionales, son autonomie. » En d’autres
mots, l’emploi des particularismes serait sous-tendu par un mouvement collectif pensé et mûri
en vue d’une affirmation de la collectivité et porterait en soi l’expression d’une revendication
identitaire. Cette interprétation est corroborée par le morphème final « isme » qui trahit l’idée
de "pratiques intentionnelles". Mais il semble que l’emploi des emprunts et autres tournures
en langues nationales dans le roman ou même dans la vie quotidienne ne répond pas en
République du Bénin à un programme conçu pour être mis en œuvre par la communauté
linguistique dans laquelle ils sont usités. Il apparaît plutôt que la rigueur de la politique
d’enseignement du français à l’école n’a pas réussi à gommer chez les intellectuels africains
ou béninois l’usage de leurs langues maternelles, malgré le verrou du signal. Ceux parmi eux
qui sont devenus écrivains se heurtent parfois à des difficultés dans la description de certaines
réalités que des tournures, dans leurs langues maternelles, leur permettent de traduire
aisément, avec souvent du relief, produisant a posteriori des effets stylistiques intéressants.
D’un autre point de vue, ils entendent donner, à leur écriture, l’empreinte de la couleur locale.
Il ne nous paraît donc pas pertinent d’attacher à l’usage des mots, tournures et expressions
propres aux langues locales une attitude de revendication, identitaire soit-elle, même si
l’affirmation identitaire peut en accompagner l’emploi. Celle-ci, s’il faut en parler, ne se
trouve pas en amont mais plutôt en aval. Il s’agit d’un constat a posteriori. Par ailleurs, le
Dictionnaire de la langue française15 définit la particularité comme : la « qualité de ce qui est
particulier, spécial » et le particularisme comme « un système politique qui réclame une
certaine autonomie pour des minorités ethniques regroupées dans un Etat ». La convergence
remarquable de ces définitions établit une proportion d’emploi approprié du terme de
particularité et explique le choix terminologique de notre démarche critique pour lequel
d’autres éléments de justification complémentaire sont bien envisageables.
Nous avons affaire à des particularités dans la mesure où la grammaire française, dans
sa forme la plus traditionnelle, impose la pratique exclusive d’un lexique sans emprunt à
d’autres langues16 et développe ainsi une vision monolingue. Ainsi, tout comme la
lexicalisation des termes exclamatifs et onomatopéiques relevés dans notre corpus, les
emprunts à d’autres langues et les calques ne sont pas admis par cette grammaire. De même,
15
Vinzac GUERAUD (Sous la direction de), Dictionnaire de la langue française, 1918 (13ème éd.)
16
Nous trouvons chez Henriette Walter une confirmation de recherche d’un lexique pur. Elle écrit au milieu de
son livre : « A la fin de ce sinueux voyage parmi les mots venus de langues aussi voisines que l’italien,
l’espagnol ou l’anglais, aussi insolites que le hottentot, le malais ou le tupi, il apparaît comme une évidence que
la langue française, malgré son goût pour un purisme sans concessions, ne s’est jamais complètement repliée sur
elle-même et qu’elle n’a au contraire jamais cessé de s’enrichir au contact de plusieurs dizaines de langues
différentes nées sur les cinq continents. », in L’Aventure des mots français venus d’ailleurs, Paris, éd. Robert
Laffont, 1997, p.253.
13
la création de mots nouveaux est un privilège attribué depuis 1635 aux quarante immortels et
ne saurait relever de la compétence d’un écrivain. Mais dans le roman béninois, la création
lexicale concerne des mots sur lesquels l’Académie de la langue française ne s’est pas encore
prononcée et ne se prononcera peut-être jamais ! Peu importe son avis, du moment que les
romanciers ne s’y réfèrent pas de façon systématique dans la production de leurs œuvres. Ces
particularités ont été regroupées sous deux aspects : lexical et morphosyntaxique. Le choix de
ces deux domaines se justifie par le fait qu’aucune langue ne fonctionne seulement à partir
d’un lexique ou seulement à partir d’une grammaire et que les deux aspects s'agencent dans la
pratique des locuteurs.
Le lexique, entendu comme ensemble des mots d’une langue, offre des possibilités de
variations à travers lesquelles les faits de contacts linguistiques évoquent des phénomènes
socioculturels importants. Une étude grammaticale de ces éléments doit, pour être adéquate,
tenir compte de l’ensemble de ces faits qui, dans l’œuvre littéraire, peuvent produire des effets
notables. L’approche lexicale de la présente recherche reposera sur la discrimination des types
d’emprunts pour prospecter le principe organisateur des particularités lexicales à partir des
divers champs socioculturels concernés par les variations définies.
La syntaxe, elle, décrit les relations qui s’établissent entre les mots dans la
construction d’un syntagme et entre les syntagmes dans la formation d’une phrase. Elle
explique les types d’échanges qui se produisent entre apport et support de signification :
l’apport fournit un sens au support et, en retour, celui-ci lui donne ses marques, pour la
cohésion du groupe17. L’aspect syntaxique de notre travail intéresse les relations prédicatives
et déterminatives, les ruptures qu’exposent la complémentation verbale, la segmentation des
énoncés et la construction des phrases. Les questions liées à la séparation des particularités en
parties du discours et à leur accord, qui intéressent la morphosyntaxe, ne peuvent passer sous
silence dans une telle recherche.
Qu’elles soient lexicales ou morphosyntaxiques, les particularités revêtent un statut de
« hors la loi » et recherchent une légitimité que les écrivains tentent de leur donner 18. Faut-il
17
Dan VAN RAEMDONCK, « Pour une redéfinition de l’adverbe : les rôles respectifs des concepts d’extension
et d’incidence », P. De Carvalho et O. Soutet (eds.) Psychomécanique du langage. Problèmes et
[Link] du VIIè colloque Interational de Psychomécanique du langage (Cordoba, 2-4 juin 1994),
Paris, Champion, 1997, pp.356-357.
18
Il y en a de plus en plus dans les œuvres littéraires négro-africaines francophones. En sus, dans Allah n’est pas
obligé, Paris, éd du Seuil, 2000, p.35, 52, 57, 96, 100, 101, etc., le romancier ivoirien Ahmadou Kourouma
donne une importance légendaire à l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire en le
citant comme référence dans la connaissance de certaines particularités du français qu’il pratique. Dans son
œuvre posthume Quand on refuse, on dit non également. Au plan lexical, quelques éléments intéressant notre
étude sont repérables dans les deux œuvres.
14
les rejeter en raison de ce statut, ou les définir comme constituant un ensemble marginal
propre aux parlers régionaux, ou encore les intégrer dans le patrimoine du français dans la
perspective qu’elles « mériteraient leur légitimation dans le français universel » et seraient
une « source d’enrichissement authentique »19? Nous apporterons une réponse nuancée à ces
interrogations qui ont alimenté les débats sur les particularités.
Le tour des débats sur l’étude des particularités lexicales et syntaxiques du français
19
Maurice PIRON cité par Willy BAL dans Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire,
Poitiers, EDICEF/AUF, 2004 (3è éd.), p. XI.
20
Georges STRAKA, « Où en sont les études de français régionaux ? », Conseil International de la Langue
Française, Le français en contact avec l’arabe, les langues négro-africaines, la science et la technique, les
cultures régionales, Sassenage, 16-20 mai 1977, Paris, CILF, 1977, pp.111-126.
-Idem, « Problèmes des français régionaux », Académie Royale de Belgique, Bulletin de la Classe des Lettres et
des Sciences morales et politiques, 5ème série, [Link] (1983-1), pp.27-66.
21
Jacques POLH, Les Variétés régionales du français. Etudes belges (1945-1977), Bruxelles, éd. de l’Université
de Bruxelles, 1979.
15
noire. Dans plusieurs pays, ces travaux ont été publiés sous forme de dictionnaires ou
d’inventaires des particularités lexicales du français en Afrique noire22. Ils ont constitué la
base de données pour un travail minutieux de description et d’analyse en vue de la publication
de l’Inventaire, qui est déjà à sa troisième édition23.
Trois caractéristiques majeures se dégagent de l’ensemble de ces travaux. La première
réside dans leur caractère géographique et majoritairement synchronique puis descriptif (le
dernier titre, c’est-à-dire l’Inventaire, est du type sous-régional et synthétique), et pose ces
particularités comme des variétés du français voire des « écarts » faisant désormais partie de
l’expression en langue française. La deuxième est liée à l’évolution terminologique
consécutive à leur réalisation diachronique. Du terme péjoratif de nuisances, on est
progressivement passé à ceux de régionalismes, africanismes, puis à celui de particularités,
ce qui témoigne, dans le temps, de l’intérêt progressif que ces « écarts » ont suscité au cœur
des travaux et rencontres scientifiques organisés sur le sujet en France et hors de la France. La
troisième caractéristique, c’est la remise en cause de la conception monolingue qui a
longtemps prédominé et sous-tendu la méconnaissance des variations du français hors de la
France, considérées comme des formes d’altération de la langue standard.
Notre étude s’inscrit dans la même démarche globale mais se différencie de ces
travaux par son corpus d’étude et ses enjeux. Elle repose essentiellement sur un corpus écrit
de mots, expressions et constructions puisés principalement dans les œuvres de trois
romanciers béninois, et tentera de les décrire en y relevant les marques d’emprunts aux
langues nationales, les types de constructions spécifiques par rapport au français de référence
et les effets stylistiques liés à ces emplois. Elle partage donc avec eux les approches
descriptive et synchronique mais s’en différencie par ses enjeux grammatical et stylistique.
22
Laurent DUPONCHEL, Dictionnaire du français de Côte-d’Ivoire, Université d’Abidjan, Institut de
Linguistique Appliquée, 1975, n°LII.
- Suzanne LAFAGE, Dictionnaire des particularités lexicales du français au Togo et au Dahomey, Université
d’Abidjan, Institut de Linguistique Appliquée, 1975, n°LIII.
- Sully FAÏK, Particularités lexicales du français au Zaïre. Choix de matériau pour un inventaire, Fasc.1, A-B,
Université de Niamey, Ecole de pédagogie, 1979.
- Jean-Pierre CAPRILE, (Premier inventaire des particularités lexicales du français parlé au Tchad, Fasc.1, A-
E, Annales de l’Université du Tchad, Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Ndjaména, n°spécial, mars
1978.
-Centre de Linguistique Appliquée de Dakar [BLONDE (J.), DUMONT (P.) et GONTIER (D.)], Particularités
lexicales du français au Sénégal, Dakar, CLAD, 1979.
- Ambroise QUEFFELEC, Dictionnaire des particularités du français du Niger, avec la collaboration de R.
TABARANT et de Chr. QUEFFELEC, Dakar, CLAD, 1978, n°72.
- Ambroise QUEFFELEC, F. JOUANNET (et alii)., Inventaire des particularités lexicales du français au Mali,
Paris, Groupe de travail I.F.M. de l’A.E.L.I.A, 1982.
23
Agence Universitaire de la Francophonie (Sous le patronage de), Inventaire des particularités lexicales du
français en Afrique noire, Poitiers, AUPELF, 1983 (1ère éd.), EDICEF/AUPELF, 1998 (2ème éd.), EDICEF/AUF,
2004 (3è éd.).
16
Des réflexions sur les particularités lexicales et syntaxiques du français dans le roman
négro-africain ont été menées dans de nombreuses études fort diversifiées24. Elles montrent,
d’une façon générale, l’impact des langues locales sur la pratique du français en Afrique noire
et relèvent l’intérêt aux plans morphologique, lexical, syntaxique, sémantique voire stylistique
de ces constructions comme résultant du phénomène de contact de langues. D’autres études
d’envergure plus intéressante portent sur les efforts de déconstruction du français chez des
écrivains comme Ahmadou Kourouma, Sony Labou Tansi, Henri Lopès, qui ont, de façon
notable, manifesté des tentatives d’appropriation en recourant aux ressources socioculturelles
et stylistiques de leur langue maternelle25.
Mais sur le roman béninois, aucune étude importante, à notre connaissance, ne se
consacre à cet aspect de la recherche. Des articles ou comptes-rendus de lectures publiés sur
un aspect de la littérature béninoise ont certes donné l’occasion à des chercheurs ou critiques
littéraires de signaler et même de relever, aux plans lexical et syntaxique, l’intérêt de
l’écriture du roman de Paul Hazoumé, Olympe Bhêly-Quénum, Jean Pliya ou Florent Couao-
Zotti. Mais ils n’ont pas permis de proposer une étude orientée vers la définition et l’étude des
particularités. L’ouvrage d’Albert Gandonou publié chez Karthala26 s’inscrit, lui, dans le
champ plus vaste du roman négro-africain francophone avec des objectifs différents. En
entreprenant la présente recherche, nous avons l’intention d’apporter notre modeste
contribution à l’amélioration et à l’approfondissement des connaissances sur la question,
24
Plusieurs travaux mêlent plusieurs approches : lexicale, syntaxique, sémantique, stylistique, … Parmi eux, on
peut retenir :
- Isimbi Tang Yele MWABA, Le Ki-français dans « le pleurer-rire » d’Henri Lopès (Aspect stylistique),
Mémoire de Licence en Pédagogie Appliquée, Kinshasa, Institut Pédagogique National, 1985.
- Thomas TSCHIGGFREY, Zouglou : étude morphologique et syntaxique du français dans un corpus de
chansons ivoiriennes, mémoire de DEA, 2 volumes, Université de Paris X-Nanterre, 1994.
- Gisèle PRIGNITZ, Aspects lexicaux, morphosyntaxiques et stylistiques du français parlé au Burkina-Faso
(période 1980-1996), Université de Paris III, thèse de doctorat sous la dir. de S. Lafage et A.-M. Morel, 1996.
- Omer MASSOUMOU, « Aspects lexicologiques, syntaxiques et sémantiques du français au Congo », Le
français en Afrique, n°13, 1999, 6 p.
25
- Pierre DUMONT, L’Afrique noire peut-elle encore parler français ? , Paris, L’Harmattan, 1986.
- Idem, Le français langue africaine, Paris, L’Harmattan, 1990.
- Pius NGANDOU NKASHAMA, Littératures et écritures en langues africaines, Paris, L’Harmattan, 1992. Cet
ouvrage constitue une documentation importante et une analyse approfondie qui valorisent les langues africaines
et tout ce qui s’y est produit et qui porte des représentations de littérarité. Nous citons la référence pour cette
raison.
- Jean-Claude BLACHERE, Négritures. Les écrivains d’Afrique noire et la langue française, Paris,
L’Harmattan, 1993.
- Makhili GASSAMA, La langue d’Ahmadou Kourouma, Paris, Karthala, 1995.
26
Albert GANDONOU, Le roman ouest-africain de langue française : Etude de langue et de style, Paris,
Karthala, 2002.
17
selon une démarche méthodologique inspirée des notions d’extension et d’incidence puis de
la théorie de la dépendance syntaxique.
Cette recherche sur les particularités lexicales et morphosyntaxiques sera fondée sur
les notions de la grammaire traditionnelle, à partir desquelles nous tenterons de les analyser et
d’en expliquer le fonctionnement. Nous nous référerons, à ce propos, au Bon usage27 de
Maurice Grevisse où sont réunis les enseignements de cette grammaire. Essentiellement
normative, celle-ci repose sur les règles établies par Vaugelas dans ses Remarques sur la
langue française, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire (1647), pour « isoler
l’usage de certains groupes sociaux du risque de contamination avec les autres. »28 Sur la
base de ces règles, certains mots et constructions ne sont pas admis en français par
l’Académie, institution créée en 1635 par le Cardinal de Richelieu pour fixer la langue
française, lui donner ses règles, la rendre pure et compréhensible par tous. Ainsi ne sont
proposés à l’usage que les mots et constructions validés par les quarante immortels.
A la vérité, il est difficile aujourd’hui de limiter l’écriture du roman francophone à sa
seule forme du français standard d’autant plus que, très variable est l’environnement
socioculturel des milieux dans lesquels le français est pratiqué. Par conséquent, la seule
référence à la grammaire traditionnelle se révélera insuffisante à approcher de façon
satisfaisante son écriture actuelle. Il nous faudra toutefois nous fonder sur elle pour mesurer la
proportion dans laquelle s’affichent ses limites dans la compréhension, l’énoncé et
l’explicitation des phénomènes qui fondent les propriétés lexicales et morphosyntaxiques des
particularités identifiées dans les œuvres. Ces principes se révèleront donc inopérants et nous
solliciterons alors les méthodes des grammaires descriptives. Cette démarche inscrit notre
investigation dans la vision développée par Van Raemdonck qui pose un regard de
syntacticien sur le français de référence et déduit que « la prise en compte des variations
linguistiques a amené les linguistes à se départir de (la) vision monolingue de la langue pour
27
Maurice GREVISSE, Le Bon usage. Grammaire française, Paris/ Louvain-La- Neuve, Duculot, 13è édition
refondue par A. GOOSSE, 1993.
28
Gilles SIOUFFI, Dan VAN RAEMDONCK, 100 fiches pour comprendre la linguistique, Paris, Bréal, 1999,
p.104.
18
privilégier une vision plurilingue, faite (de) multiples variations d’une même langue »29. C’est
donc à une question de variation du français que nous conduira la présente étude. Pour mener
celle-ci, nous convoquerons alors d’autres ressources théoriques telles que la notion
d’extension définie par Wilmet, celle d’incidence proposée par Guillaume et la théorie de la
dépendance syntaxique de Tesnière.
La notion d’extension, dans le sens que lui donne Wilmet, correspond à une
généralisation de l’acception traditionnelle du terme30 et signifie: « L’ensemble des objets du
monde auxquels un mot est applicable. »31
De ce fait, le nom, qui donne immédiatement accès à la notion qu’il désigne, est
d’extension immédiate. Le nom arbre, par exemple, sans aucun support autre que lui-même,
donne accès à tous les objets du monde que l’on peut désigner par le substantif arbre.
L’adjectif, en revanche, a besoin d’un support pour avoir un point d’ancrage : *jaune/ une
robe jaune. Il a une extension médiate. A propos du verbe, en dehors de l’infinitif pourvu du
double emploi verbal et nominal32, les autres formes verbales ne donnent accès à rien sans un
support : *travaillaient/ Les enfants travaillaient. Le verbe a donc une extension médiate ou
médiatisée. Tout compte fait, un nom a une extension immédiate parce qu’il donne
immédiatement accès à la notion qu’il désigne et un verbe ou un adjectif une extension
médiatisée parce qu’il a besoin d’un support pour désigner une notion. Nous partirons donc
du présupposé (fondé sur les travaux que nous venons d’évoquer) que les parties du discours
employées en énoncé sont les effets en discours des parties de langue correspondantes. Cette
notion nous permettra de décrire et d’analyser la nature et les formes des particularités
identifiées.
La notion d’incidence définie par Gustave Guillaume repose sur le fait que, selon lui et
à la différence de Saussure, l’acte de langage se réalise dans le passage de la langue au
discours et non de la langue à la parole (la parole semblant se réduire à l’expression orale de
la langue), ce qu’il traduit par l’équation : Langage = langue + discours.
29
Dan VAN RAEMDONCK, « La description fonctionnelle du français de référence. De la révérence
orthographique à la préférence systématique », in Cahiers de l’Institut de linguistique de Louvain : Le français
de référence : Constructions et appropriation d’un concept, Actes du Colloque de Louvain-La-Neuve, 3-5
novembre 1999, Louvain-La-Neuve, 2000, p.313.
30
«Ensemble des sujets X auxquels un nom N peut servir d’attribut, dans la proposition X est N », Marc
WILMET, Grammaire critique du français, Bruxelles, Duculot s.a., 3ème édition, 2003, p.55.
31
Ibidem, p.55.
32
Patrick DUFFLEY, « L’infinitif peut-il rester verbe tout en ayant l’incidence interne ? », Le système des
parties du discours : sémantique et syntaxe, Actes du IXè colloque de l’Association internationale de
psychomécanique du langage, Québec, Presses de l’Université Laval, 2002, pp.40-47.
19
L’incidence qu’il définit sur cette base est « toujours quelque chose de virtuel. Dans
la langue, le mot apporte avec lui, liée à lui, une précision d’incidence à lui destinée. Cette
incidence in posse liée au mot dès la langue est le déterminant majeur de la partie du
discours. »33 L’incidence est donc liée au passage du mot de la langue au discours. Elle
s’applique aux parties prédicatives que sont le substantif, l’adjectif, le verbe et l’adverbe. Ces
parties du discours s’inscrivent dans la relation entre un apport et un support de signification,
selon la pensée de Guillaume : L’incidence « a trait au mouvement, absolument général dans
le langage, selon lequel, partout et toujours, il y a apport de signification, et référence de
l’apport à un support. La relation apport/support est couverte par le mécanisme
d’incidence. »34
Ainsi, le substantif, qui s’emploie pour désigner la notion à laquelle il correspond, est
caractérisé par une incidence interne. A ce niveau, l’apport de signification coïncide avec le
support de signification, comme on le voit dans l’exemple du nom ville employé pour
désigner tout ce qui peut être désigné par ce nom ville. Ce nom ne sera utilisé que pour
désigner ce qui est ville. A la différence du nom, l’adjectif révèle une notion en dehors du
champ créé par le nom qu’il qualifie, et il est caractérisé par une incidence externe. L’adjectif
grand, par exemple, s’emploiera pour qualifier un homme, un chat, un quartier ou un risque.
C’est donc sur la base d’un support que l’adjectif renvoie à une notion, qu’il n’a pas la
propriété de désigner tout seul. Quant au verbe, sa signification s’applique en dehors de la
personne sur laquelle il s’appuie et qui représente une chose étrangère à son champ de
signification. Ainsi, sans le substantif ou le syntagme nominal en position de sujet, d’une
façon générale, le verbe ne peut pas s’appliquer à une notion. Il est défini par une incidence
externe. L’adverbe, de son côté, est « un élément de langue incident à un mouvement
d’incidence. »35. L’adverbe, traditionnellement, est analysé comme modifiant le sens du verbe
ou de l’adverbe auquel il se rapporte. Or, en tirant les conséquences des relations d’incidence
pour la classe des adverbes, Van Raemdonck, qui a réalisé une étude approfondie sur le
sujet36, a montré que l’adverbe porte plutôt sur la relation prédicative entre le sujet et le
prédicat. Voilà pourquoi il a une incidence externe de second degré puisqu’il porte sur la
33
Gustave GUILLAUME, Leçons de linguistique 1949-50, série A.. Structure sémiotique et structure psychique
de la langue française II, Paris, Klincksieck et Québec, Presses de l’Université Laval, 1974, p.202.
34
Idem, Leçons de linguistique 1948-49, série B. Psychosystématique du langage. Principes, méthodes et
applications I, Paris, Klincksieck/Québec, Presses de l’Université Laval, 1971, p.137.
35
Idem, Langage et science du langage, Paris, Nizet et Québec/ Québec, Presses de l’Université Laval, 1964,
p.37.
36
Dan VAN RAEMDONCK, L’adverbe français. Nature et fonctions, (thèse de doctorat inédite), Bruxelles,
Université Libre de Bruxelles, 1996.
20
relation prédicative37. Cette notion d’incidence, et c’est là sa limite, n’a pas fait, chez
Guillaume, l’objet d’un traitement syntaxique. C’est Van Raemdonck38qui, dans ses travaux,
a montré que l’incidence ressortit « plutôt à la syntaxe », qui « prend place dès l’effection,
cette étape de transition entre la langue et le discours où s’opère l’acte
d’énonciation.»39 C’est donc en partie sur les propriétés syntaxiques de l’incidence que nous
allons fonder notre recherche. Guillaume appelle « parties de langue » ce que l’on désigne
traditionnellement par « parties du discours », car selon lui, le mot est, dans la langue, prêt à
être utilisé et il n’entre en discours que lorsqu’il est pris en charge par un locuteur qui encode.
De ce fait, le nom ville, par exemple, est une « partie de langue » alors qu’un syntagme
nominal construit autour de ce nom relève du discours parce qu’il forme un énoncé. Ainsi se
recoupent la relation d’incidence et le rapport syntaxique. Dans une relation prédicative
construite de mots français, l’emploi d’un emprunt introduit une rupture que la syntaxe va
définir et analyser selon une vision hiérarchisée de la phrase. Parfois, l’occurrence de
l’emprunt le met en position de noyau de syntagme et l’inscrit dans le même rapport
apport/support. C’est là une des questions que nous aborderons en recourant également à la
syntaxe de dépendance qui considère que, dans la structure phrastique, un élément est placé
sous la dépendance d’un autre, dans une hiérarchie des relations.
La théorie de la dépendance syntaxique établie par Tesnière permet de trouver, dans le
syntagme et dans la phrase, un réseau de relations. Tesnière considère que le verbe est le
noyau absolu de la phrase et qu’autour de lui, les éléments s’organisent selon des rapports de
dépendance. La notion de valence notamment, qu’il emprunte au vocabulaire scientifique de
la chimie minérale, s’applique au verbe et désigne le nombre d’« actants » qu’il est
susceptible de régir. Ainsi, sur la base de la notion de valence chez Tesnière, il est possible de
décrire les constructions transitive et intransitive du verbe, comme le conçoit d’ailleurs Van
Raemdonck40. Celui-ci établit que tout verbe, en emploi, peut potentiellement être
complémenté et que cette complémentation peut être réalisée ou non. La démarche théorique
de Tesnière a des rapports évidents avec le critère d’incidence de Guillaume et nous les
associerons dans la méthodologie de la présente recherche.
37
Idem, « Pour une redéfinition de l’adverbe : les rôles respectifs des concepts d’extension et d’incidence », DE
CARVALHO, P. - SOUTET, O. (éds.), Psychomécanique du langage. Problèmes et perspectives, Paris,
Champion, 1997, p.356.
38
Notamment dans l’article intitulé « Pour une redéfinition de l’adverbe : les rôles respectifs des concepts
d’extension et d’incidence », [Link]., pp.353-364.
39
Ibidem, p.359.
40
Les démarches syntaxiques que nous emprunterons à Van Raemdonck sont filles de celles que nous trouvons
chez Tesnière et Wilmet. Elles présentent l’avantage certain de s’inscrire dans une perspective de systématisation
et se prêtent bien à la description de notre objet de recherche. Nous le verrons, à l’épreuve des faits.
21
Cet exposé permet de rapprocher les deux notions d’extension et d’incidence dont le
contenu théorique peut bien s’appliquer aux domaines lexical et morphosyntaxique. Dans les
deux cas, nous sommes en discours où la notion d’extension permet d’associer à un mot du
discours le champ d’extension qui lui correspond et, celle d’incidence, de construire dans le
syntagme et dans la phrase les relations de détermination ou de prédication ; la détermination
étant un mécanisme grammatical par lequel un élément est mis en relation avec un autre et
réduit son extension, et la prédication, la mise en relation de deux éléments sans réduction de
l’extension. Sur la base des propriétés syntaxiques de l’incidence, nous étendrons la notion
aux procédés de lexicalisation et de création lexicale où une particule apporte forme et sens à
une autre pour donner un nouveau mot. De même, les relations déterminatives et prédicatives
des particularités seront décrites comme mêlant théorie d’extension et rapport d’incidence. Il
faut ajouter que la méthode de description de la phrase chez Pierre Le Goffic sera sollicitée
dans le développement de la deuxième partie de notre recherche.
Nous entendons déjà le lecteur se demander pourquoi nous ne consacrons pas des
pages à l’état de la question et ne faisons aucune mention de la grammaire générative. La
seconde préoccupation n’est pas totalement absente de la thèse et nous aurons l’occasion de
citer Chomsky, le père de la grammaire générative. Pour ce qui concerne la première
préoccupation, au lieu de nous étendre sur l’état de la question et de rappeler l’historique de la
grammaire, ce qui pourrait même être ennuyeux pour le lecteur, nous avons voulu mettre à
profit le cadre de cette thèse pour évoquer les préliminaires nécessaires et passer aux
questions essentielles. Nous avons donc construit, à partir de plusieurs sources éprouvées, une
théorie adéquate que nous avons voulu mettre à l’épreuve de la description du roman
béninois.
Mais une approche strictement lexicale et grammaticale ne suffirait pas à révéler la
valeur profonde des particularités. Il nous faudra alors dépasser ce niveau de description et
déboucher sur une analyse stylistique de l’écriture. Celle-ci sera largement inspirée des
travaux de Georges Molinié et de Joëlle Gardes Tamine, qui partent des éléments lexicaux et
syntaxiques pour proposer une analyse des représentations langagières qu’ils engendrent dans
la construction du discours. Les bases théoriques et méthodologiques que nous venons de
définir nous permettront de déterminer les types d’emprunts aux langues nationales, leur
degré d’intégration dans la langue française, les emplois spécifiques des verbes puis de
dégager la créativité langagière chez les romanciers, en restant attaché à l’idée que nous nous
faisons du travail théorique de connaissance dans le domaine qui est le nôtre.
22
Compte tenu des progrès réalisés dans les recherches sur le fait grammatical, les
études qui se font aujourd’hui en grammaire gagneraient, à notre avis, à ne plus reposer sur la
démarche normative de la grammaire traditionnelle mais à partir de ses enseignements (Le
Bon usage de Grevisse et Goosse, dans ses rééditions successives, en constitue, dans sa forme
et dans son contenu, une bonne référence) pour atteindre à une approche descriptive illustrée
par la Grammaire méthodique du français de Riegel, Pellat et Rioul et la Grammaire critique
du français de Marc Wilmet. Il s’agit d’une évolution dans les méthodes d’approches qui
peuvent guider le travail de connaissance en ces domaines de la vie intellectuelle et libérer la
recherche puis l’enseignement au supérieur et progressivement au secondaire des moules du
discours dogmatique. Notre étude sera conduite selon cette perspective et tentera de proposer
une analyse judicieuse des particularités lexicales et morphosyntaxiques dans le roman
béninois. La stylistique, qui intéresse également notre objet de thèse, a connu un essor lié à
l’intérêt suscité par la pragmatique, ces dernières années. En lui empruntant les outils qu’elle
propose pour l’analyse du texte littéraire, nous essaierons d’explorer le monde de
significations du roman béninois.
Le plan de la thèse
Cette thèse sera présentée en trois parties. La première précisera les formes que
prennent les particularités lexicales et le processus de leur mise en œuvre. La deuxième
examinera les éléments qui fondent les particularités morphosyntaxiques et tentera de les
organiser à la lumière des outils que proposent les grammaires descriptives. Nous verrons
ainsi le principe organisateur de chaque type de particularité et en dégagerons les marques
d’évolution du roman béninois. La troisième et dernière partie de la thèse se resserrera autour
de l’analyse stylistique de l’écriture pour révéler les influences langagières que produisent
dans ce roman les particularités identifiées.
23
PREMIERE PARTIE
PARTICULARITES LEXICALES :
FORMES ET FONCTIONNEMENT
(« C’est dans la langue française elle-même que nous pouvons trouver des points de départ
commodes pour aller vers les autres langues. »,
Telles que nous les avons définies dans l’introduction générale, les particularités
relevées dans les œuvres des trois romanciers béninois choisis dans le cadre de la présente
recherche, s’organisent en particularités lexicales et en particularités morphosyntaxiques.
Mais le détail de leur présentation fait apparaître qu’elles couvrent plusieurs formes. Les
particularités lexicales sont des lexies qui n’apparaissent pas dans le lexique normé de la
langue institutionnelle, mais qui figurent dans les œuvres en étude. Elles prennent des formes
variées que le croisement des approches lexicologique, linguistique et syntaxique permet de
répartir sous différentes rubriques.
Dans cette première partie composée de quatre chapitres, nous présenterons les
différentes formes que couvrent les particularités lexicales pour en arriver à une approche
synthétique de leurs occurrences chez Paul Hazoumé, Olympe Bhêly-Quénum et Florent
Couao-Zotti. L’ensemble de ces réflexions nous conduira à nous intéresser aux incidences de
la situation diglossique dans le milieu socioculturel du romancier béninois et l’exploitation
qu’il fait des constructions qui en découlent.
25
CHAPITRE PREMIER
francisé et descriptible aujourd’hui comme un mot français. De même, les mots char, chemin,
savon sont empruntés au gaulois, méfait, mésaventure et mévente aux parlers germaniques45.
De ce point de vue, il ne sera pas possible de définir dans le roman béninois des emprunts au
sens strict du terme. En réalité, les mots d’origine béninoise relevés dans les œuvres du corpus
d’étude n’y fonctionnent pas comme des termes parfaitement intégrés dans l’ensemble des
structures de la langue française : la variation des propriétés morphosyntaxiques d’un auteur à
un autre et même dans l’œuvre d’un même romancier, comme nous le verrons, le prouve à
souhait. Or, les auteurs de La Grammaire d’aujourd’hui précisent que « la francisation de la
marque du nombre est un bon témoin de l’intégration de l’emprunt.»46A la rigueur, on
pourrait parler de xénisme, terme employé pour désigner un élément linguistique pris à une
langue étrangère. Il y a donc, dans la définition de l’emprunt, le critère fondamental de son
intégration dans l’ensemble des systèmes de la langue emprunteuse. La justesse de ce critère
semble provenir du vide que l’emprunt vient combler dans le système qui l’emprunte47.
Henriette Walter le souligne dans la revue Notre Librairie :
« Quand a-t-on la légitimité de prendre un mot ailleurs ? Quand celui-ci vient remplir
une case qui était vide chez nous : une notion ou un objet que notre langue ne désignait pas.
On emprunte alors le mot là où il existe. Nous disons « emprunter » mais c’est un
euphémisme pour dire que nous le prenons, tout simplement. On n’a pas l’intention de le
rendre.» 48
45
La Grammaire d’aujourd’hui, pp.246-247.
46
Op. cit., p.251.
47
On peut bien sûr objecter ici parce que dans certains cas l’emprunt répond à d’autres besoins que la
désignation d’une réalité étrangère.
48
Henriette WALTER dans un entretien accordé à Jean-Louis Joubert dans Notre Librairie, Revue des
littératures du Sud, n° 159, Langues, langages, inventions, juillet-septembre 2005, p.38.
27
paraphrase. Il faut cependant relever que les emprunts existent bel et bien dans le roman
béninois, même si le critère d’intégration dans la langue emprunteuse n’est pas réuni. A la
vérité, certains mots figurent dans ce roman, qui décrivent des réalités inconnues de la culture
et de la langue françaises. Ils ne peuvent donc être traduits dans la langue étrangère. Ces mots
que nous appelons les « emplois imposés » ont la propriété de désigner avec précision les
réalités béninoises et « viennent remplir une case qui était vide » dans le français de référence.
Leur intégration n’est pas réalisée, accompagnée de manifestations morphosyntaxiques, pour
être conforme à la définition rappelée plus haut. Mais l’emploi qui en est fait, puisqu’il
indique la nécessité de leur occurrence par la recherche de précision lexicale, faute de termes
adéquats en français, justifie qu’on les étudie comme des emprunts, étant entendu que les
romanciers béninois sont les acteurs de cet enrichissement lexical qui repose sur un transfert
de forme et de sens49. De façon opérationnelle, nous utiliserons donc dans le corps de notre
étude les termes d’emprunts ou emplois imposés pour désigner les termes ou constructions
dont l’occurrence est profondément liée aux cultures béninoises et qui sont accessibles
seulement aux peuples de ces cultures et aux personnes qui les ont étudiés ou ont séjourné
parmi eux. Ils peuvent apparaître sous forme lexicale parce que fondés sur l’emploi de mots
isolés, ou sous forme structurale50, c’est-à-dire construits sur un ensemble de termes. En
marge de ces mots, il y en a qui, par leur emploi, confèrent le caractère exotique et pittoresque
à l’œuvre littéraire. Ce sont les emplois libres que nous analysons comme des xénismes, c’est-
à-dire des termes dont l’introduction dans le texte ne répond pas à une nécessité de précision
lexicale, mais à la volonté d’un auteur de renforcer la couleur locale dans sa création. Le
xénisme, en tant qu’élément linguistique pris à une langue étrangère, n’est pas soumis aux
49
Cette situation pose un problème d’ordre sociolinguistique qui pourrait être analysé au quatrième chapitre : les
emprunts du français aux autres langues européennes sont le fait des Français et non des Italiens, Anglais,
Germains, etc. à qui le français ne s’est pas imposé comme langue de conquête. Or, le contact de cette langue
avec les langues africaines ne s’est pas fait dans le même contexte social, culturel, politique, économique,
linguistique. Il serait intéressant d’approfondir les réflexions sur la question.
50
Il existe aussi une forme sémantique des emprunts. Les emprunts sémantiques correspondent aux mots-calques
ayant subi un changement de sens dans la langue. Henriette Gezundhait, du Département d’études françaises de
l’Université de Toronto, a proposé, dans un article intitulé « Emprunts et variation lexicale» et disponible sur
Google, une classification où elle distingue les emprunts structuraux des emprunts sémantiques en fondant ses
analyses sur les particularités du français canadien : « Certains mots français, écrit-elle, changent de sens au
contact d’autres langues et recouvrent un champ sémantique auquel ils ne renvoyaient pas à l’origine. » (p.3).
Elle cite des exemples au Québec : le mot roue pour le volant d’une voiture (français de France), valise pour le
coffre à bagage, lumières pour les feux de signalisation ou les phares d’une voiture. Dans le cadre de notre
étude, nous aurions pu dégager des emprunts sémantiques si des mots-calques empruntés aux langues nationales
ou au français avaient subi un changement de sens au point de couvrir de nouveaux champs sémantiques. A notre
connaissance, le contact du français avec les langues béninoises dans le roman béninois n’a pas encore atteint ce
niveau d’interaction linguistique et culturelle. On n’y trouve pas des emplois qui illustrent les emprunts
sémantiques. Les pages qui vont suivre nous édifieront sur les explications possibles d’un tel constat.
28
Un emprunt lexical est « un mot (simple ou composé) de la langue source qui est
incorporé dans le discours de la langue emprunteuse, qui a une représentation mentale dans
cette langue (par opposition aux code-switches) et qui respecte au moins les contraintes
phonologiques les plus périphériques de cette dernière »52. Un xénisme lexical apparaît, quant
à lui, comme un mot simple ou composé dont l’occurrence n’est pas commandée par la
nécessité d’un recours à son emploi, mais par une recherche d’exotisme. Les emprunts et
xénismes lexicaux intéressent plusieurs groupes: les substantifs, les mots ethniques ou
dérivés, les mots hypocoristiques, les périphrases locales et les tournures idiomatiques.
1- Les substantifs
Parmi les emprunts et les xénismes53 identifiés dans les œuvres de notre corpus,
certains apparaissent comme des substantifs. Ils s’y reconnaissent en tant que tels à la
présence des déterminants qui les accompagnent et assurent leur actualisation dans le
discours. Leur emploi fait d’eux les noyaux de syntagmes nominaux construits sur la base de
leur occurrence. Pour les définir comme des substantifs et nous en servir tout au long de ce
travail, nous ne trouvons pas en grammaire traditionnelle d’autres outils que ceux déjà mis en
œuvre dans le processus de leur identification. Nous allons alors, en vue d’une définition
approfondie, recourir à la notion d’extension dont nous avons rappelé le contenu théorique
51
Albert GANDONOU (Le roman ouest-africain de langue française. Etude de langue et de style, op. cit.,
pp.25-78.) ne fait pas fondamentalement de différence entre emprunts et xénismes au début de son étude. Il
emploie indifféremment l’un ou l’autre terme. De façon analogue, Jacques Chauraud souligne que « la
distinction entre "xénisme" et "emprunt'', assez facile à concevoir théoriquement, ne l'est pas toujours autant dans
la pratique. », in Introduction à l’histoire du vocabulaire français, Paris, Bordas, 1977, p.148.). Ambroise
Queffelec, lui aussi, minimise la différence entre emprunts et xénismes. La Grammaire d’aujourd’hui, (p.248) en
revanche, introduit une nuance entre les deux termes en insistant sur le critère d’intégration dans la définition du
premier et en minimisant ce critère dans la description du second. Pour notre part et sur la base des occurrences
identifiées dans le roman béninois, nous avons séparé les deux mots et donné à chacun un contenu opérationnel.
52
[Link], D. LA CHARITE et F. BRAULT, « L’élision extraordinaire des gutturales pharyngales et
laryngales dans les emprunts et le principe de la non-disponibilité », Revue Canadienne de Linguistique 44, 2,
p.151 ; cité par Flavien GBETO, « Contact de langues : Influence de la langue portugaise ou la langue des
Aguda sur la langue fon (Nouveau kwa, gbe : Bénin)», in Annales de la Faculté des Lettres, Arts et Sciences
Humaines/Université d’Abomey-Calavi, n°8, décembre 2002, p.7.
53
Ils ne sont pas tous traduits, ni dans le texte, ni en bas de page. Ceux qui le sont, sont marqués dans notre étude
de NDA, ce qui signifie : « Note De l’Auteur ».
29
dans l’introduction générale. L’extension d’un mot, dans l’acception de Marc Wilmet, nous
l’avons dit, correspond à « l’ensemble des objets du monde auquel le mot est applicable ».
Sur la base de cette définition, nous avons réparti les substantifs en « emploi libre » et
en « emploi imposé ». Les emplois libres désignent des réalités connues ou saisissables dans
la culture française. Ce sont les xénismes :
-« Le langage des yèxwénõ t’attire », (mot fon pour désigner un prêtre catholique, NDA, Les
Appels du Vodou, p.28.)
-« Elles (les femmes) avaient ôté leur tavo », (mot fon, foulard de tête, NDA, Les Appels du
Vodou, p.53)
-« Le timbre de la voix d’or de ma mère, s’élevant depuis le vodouxwé s’infiltrait dans la case
où ma sœur et moi passions désormais la nuit », (la maison du vodou, couvent, NDA, Les
Appels du Vodou, p.58)
-La porte gardée par les « Ahossitins », serviteurs de confiance à qui leur mutilation ôtait
toute possibilité de détourner les femmes de leur vertu », (Doguicimi, p.19)
Leur occurrence n’est pas liée à la recherche d’une précision lexicale. La preuve en est
donnée à travers les traductions fournies par les auteurs en bas de page ou en fin de chapitre,
qui proposent leurs correspondants en français. Ainsi, « yɛhwenↄ » est traduit par « un prêtre
catholique » dans Les Appels du Vodou (p.28.), «tavↄ» et « voduxwe » (ou huxwe, p.53) sont
traduits respectivement par « foulard de tête » et « maison du vodou, couvent» dans le même
roman (p.53, p.58). « Axↄsitin » est traduit par « serviteurs de confiance » dans Doguicimi,
(p.19) de Paul Hazoumé.
De ce qui vient d’être dit, nous pouvons retenir que les noms « yɛhwenↄ », « tav » כou
« voduxwe », en emploi libre, désignent chacun l’ensemble des objets ou des êtres du
monde auquel il est applicable. Par ce procédé, les substantifs passent d’un système
linguistique à un autre où le procédé d’actualisation du mot passe par la pratique des
déterminants ou autres outils de détermination. En langue gbe, l’emploi des mots fonctionnent
autrement. Mais les romanciers, formés à l’école française, appliquent les principes du
français aux emprunts et xénismes, ce qui pose des problèmes que nous examinerons à travers
l’étude des particularités morphosyntaxiques au cinquième chapitre. Pour l’instant, nous
allons relever que ces noms ne peuvent être décrits qu’à partir d’autres critères à définir :
appartenance ou non au patrimoine de la langue française, formation morphologique,
fonctionnement de l’accord, etc. En réalité, ils présentent différentes orthographes,
30
-« Adanfo vint, déballa une trousse en raphia, étala des osselets, des calebasses
lilliptuiennes, son "agoumagan" et tutti quanti, puis il consulta les dieux » (Un piège sans
fin, p.33)
-« Votre entreprise sera du dé-votchi : une jolie noix bien mûrie dont vous ne trouverez
jamais l’amande que vous y cherchez parce qu’elle est pleine de vide ! », (Un piège sans fin,
p.245.)
-« La confrérie des Vodousi », (Les Appels du Vodou, p.25)
Leur occurrence se justifie par l’inexistence d’un mot français pour traduire la réalité
envisagée. L’emploi d’un mot français du même champ lexical inscrirait l’expression de
l’idée dans une totale approximation. Les substantifs suivants ne peuvent être remplacés dans
leur occurrence par des mots français sans atténuer considérablement l’expression de la réalité
qu’ils désignent. Ce sont:
- vodousi, qui désigne une catégorie socioculturelle : c’est la catégorie de personnes
qu’on désigne souvent par le terme « adepte du Vodou » traduction impropre ;
54
« Vidaho : Grand Fils. Titre donné à l’héritier du trône du Dahomey par le peuple. L’héritier présomptif
n’était pas obligatoirement le fils aîné du roi, mais le choix fait de lui pour succéder à son auguste Père le
grandissait et le faisait considérer comme le premier fils », Doguicimi, p.32, (NDA).
31
D’autres mots décrivent des habitudes alimentaires : sodabi, tchatchaga, akassa, gbo
kpètè (Notre pain de chaque nuit, p.23, 58, 59, 67).
D’autres encore désignent les tenues vestimentaires : gobis ; le pagne lokpo, le
djarab, (Notre pain de chaque nuit, p.113, 116, 208).
D’autres enfin présentent certaines pratiques occultes dans le commerce et certaines
techniques de pêche :
-« Une Sanuwlawla, Peuhle diseuse de bonne aventure », (Notre pain de chaque nuit,
p.55)
-« La pirogue traversa la place du marché, contourna quelques acadja » (Notre pain
de chaque nuit, p.113).
Dans ces cas, les notes de bas de page ou de fin de chapitre qui accompagnent les emplois
imposés tentent de donner une idée de ces réalités qu’aucun mot français ne peut saisir
véritablement. Leur emploi est donc commandé par la qualité de la réalité désignée, étrangère
à la culture française et que, par conséquent, la langue française ne peut pas cerner. La forme
de commentaire que prend l’explication proposée par Paul Hazoumé à propos du mot
« Vidaho » traduit bien la difficulté ressentie dans l’exposition de la réalité béninoise que
représente ce titre présomptif. « Grand fils » est la traduction littérale du mot fon « vidaho »
(composé de deux morphèmes : vi = fils et daho = grand) qui ne prend sens que lorsqu’on se
situe dans le contexte socioculturel créé et soutenu par ces éléments linguistiques. Nous
pouvons retenir que la diversité des substrats auxquels renvoient les substantifs révèle la
variété du champ littéraire béninois qui intéresse également les noms ethniques ou dérivés.
Ainsi, les noms Maxi, ay כet fכn sont analysés comme des noms d’ethnies et les
substantifs qui en découlent par adjonction dérivationnelle de morphèmes « nu » (nou) se
décrivent comme des noms ethniques. Ce sont des xénismes. Ils acquièrent la propriété d’être
actualisés et possèdent l’extension immédiate, c’est-à-dire qu’ils désignent, sans support
intermédiaire, un ensemble de personnes auxquelles ils sont applicables. De cette façon, le
syntagme nominal «les Mahinous » correspond à toutes les personnes identifiables par leur
langue maternelle, le maxi, « les Ayonous », tous ceux qui parlent la langue « ayכgbe », « les
Fonnous », tous ceux qui appartiennent à l’ethnie fכn. Les noms ethniques issus des noms de
royaume (Danhomê), de ville (Allada, Gléxwé/ Ouidah) et de village (Zado) acquièrent les
mêmes propriétés. Le groupe nominal « les Danhomênous » désigne ainsi toutes les personnes
qui appartiennent au royaume du Danhomê (ancien royaume d’Abomey), «les Aladahonous »
correspond à toutes les personnes originaires d’Allada (ville située au sud d’Abomey), « les
Gléxwévidjidji », les natifs de la ville de Gléxwé (Ouidah), « les Zadonous », tous ceux qui
sont originaires du village de Zado. Le morphème « nou » (nu) est une particule de la langue
fכn traduisant l’origine, l’appartenance. La série de morphèmes « vidjidji » qui se transcrit :
vi ji ji
Fils/ accoucher de/ accoucher de/
signifie « fils authentiques » et sert à distinguer les personnes effectivement nées à Gléxwé ou
de parents originaires de la ville, des étrangers qui s’y sont installés et ne sont pas censés
s’imprégner de la culture du milieu. Cette précision n’est pas innocente. Elle permet à l’auteur
de souligner l’authenticité des faits décrits. Les noms ethniques ou dérivés s’emploient
comme noyaux de syntagmes, de la même façon que les substantifs français : les
Danhomênous, les Aladaxכnu, les Maxinu, les Aynכu, un Fכnu, un Zadonu, un Gléxwévijiji.
Les adjectifs ethniques, eux, apparaissent dans une postposition par rapport au nom
qui leur sert de support. Mais à la différence des adjectifs de création purement française qui,
excepté la catégorie de ceux dits relationnels, peuvent avoir la propriété de figurer en anté ou
en postposition par rapport à leur support, ils sont uniquement postposés sans aucune
possibilité d’antéposition. Cette relation paraît fondée sur des propriétés à la fois
morphologiques et syntaxiques. Les adjectifs ethniques possèdent la même construction
morphologique que les noms dont " ils dérivent" sans morphème dérivatif. Ils ne s’identifient
comme adjectifs qualificatifs que sur la base des rapports syntaxiques qui les unissent aux
autres mots du syntagme. La différence de fonctionnement grammatical repose sur les
propriétés de nom et d’adjectif que remplissent les uns et les autres dans la phrase. Une
antéposition de l’adjectif ethnique exposerait les propriétés nominales qu’il conserve de sa
33
relation avec le nom dont il dérive, et en aurait fait la base d’un adjectif qualificatif que ne
peut remplir le nom qui le suit. Les exemples qui suivent sont puisés dans l’œuvre de Paul
Hazoumé :
Les noms d’ethnies qui correspondent à ces emplois sont : xweɖa, nago, maxi.
L’emploi adjectival du nom générique vodou nous paraît également intéressant dans
les œuvres :
Ces emprunts et xénismes relevés dans ce chapitre feront plus loin l’objet d’une étude
approfondie où nous examinerons leurs propriétés morphosyntaxiques. Les formules
idiomatiques sont également frappantes dans le corpus d’étude.
La tournure idiomatique est donc une construction propre à une langue, qui détermine
des manières spécifiques d’expression de la pensée. En d’autres mots, ce sont des
constructions ayant la forme condensée des paroles figées utilisées dans une langue. Nous
55
Edition de 1958.
56
Edition de 2007.
34
avons relevé dans Les Appels du vodou quelques tournures empruntées à la langue fכn, qui
apparaissent comme des expressions idiomatiques. Il s’agit de tours de pensée élaborés et
concentrés dans des formules courantes, mais dont la traduction pose des problèmes
d’intelligibilité. Leur construction reste intimement liée à la culture du peuple et ne se prête
pas à la conversion dans un autre parler. Considérons, par exemple, l’expression suivante57 :
Pour éclairer le lecteur étranger sur l’occurrence de cette construction, l’auteur propose la
note de fin de chapitre ci-après :
« Salutation du matin : t’es-tu bien réveillé ? Bonjour », (NDA, Les Appels du Vodou, p.57)
Cette note explicative est une restitution approximative de la construction idiomatique. Elle
est donc loin de traduire exactement la pensée du personnage. De la sorte, les constructions
idiomatiques transposent dans le roman une expression courante avec toute la charge
culturelle qu’elle porte. Traduite littéralement, elle peut apparaître comme un non-sens. Pour
un locuteur français ou belge l’interrogation « t’es-tu bien réveillé ? » ne constituerait-elle pas
une surprise, voire une incongruité, contrairement à la salutation : « bonjour » ?
De la même façon, deux autres constructions prennent la tournure idiomatique et représentent
dans le roman la transposition de formules populaires :
« Ejóló a »
« Expression fon : ce n’est pas droit ; l’itinéraire ne convient pas », (Les Appels du Vodou,
p.43)
Dans la vie courante, l’expression s’utilise plus souvent dans le cercle des conducteurs
de taxi-ville que par ceux des taxis-motos communément appelés zémidjans, pour dire que la
57
D’autres exemples figurent dans le même roman.
35
destination désignée par le client qui sollicite leur service ne correspond pas à l’orientation
prise par le conducteur58. Le contexte d’emploi de la construction idiomatique précise
l’opportunité et la valeur de son occurrence. Voilà pourquoi la traduction proposée par
l’auteur est simplement indicatrice de son sens basique, c’est-à-dire de celui qui ne s’ancre
dans aucun contexte socioculturel ou linguistique. Elle fonctionne alors dans l’œuvre comme
un « emploi imposé ». La construction suivante peut être décrite de façon analogue :
« Xo j כxo ! »
Elle signifie : parole à prendre en considération, parole vraie, exacte, véridique ; celle qui ne
souffre d’aucune faille de véracité ou de véridicité. L’exclamation s’emploie pour réclamer
d’un interlocuteur la confirmation que les propos tenus sont certains, justes, exacts. Il s’agit
d’un « emploi imposé » qu’aucune traduction ne parviendrait à restituer convenablement.
Ces formules populaires sont des constructions linguistiques séculaires susceptibles
de manifester des procédés endogènes de création par lexicalisation. Voilà pourquoi les
tournures idiomatiques recensées ici fonctionnent comme des emprunts.
58
Au Bénin en général, et à Cotonou en particulier, le service des conducteurs de taxi-ville et de taxi-moto se
négocie dans les gares routières mais aussi et surtout au bord des voies.
36
Ce qui pourrait signifier : « celui qui accepte les problèmes et contribue à les résoudre». Ce
sens du mot est renforcé par la fonction sociale de l’oncle maternel à qui les parents ont
souvent recours lorsque leurs neveux vivent ou créent des situations inextricables que leurs
géniteurs ne parviennent pas à démêler60. L’occurrence de nyכlכn l’expose comme un xénisme
puisqu’il est restituable par le terme imparfait de oncle, mais sa fonction grammaticale et la
pratique du dialogue, où il apparaît, en font, à notre avis, un emprunt, car il semble difficile
qu’un écrivain mentionne : « regarde, oncle maternel ». L’emploi de l’épithète maternel ne
paraît pas pratique, ce qui explique la préférence de Bhêly-Quénum pour le mot unique qui,
en fכngbe, rassemble les deux idées.
« Il vit fofo Agbangãnou, l’aîné des trente-six enfants de son père », (Les Appels du
Vodou, p.35) ;
Son emploi traduit une affection, un attachement à la personne désignée, une attention
marquée pour elle. Cette particularité, significative par son expressivité dans l’œuvre
littéraire, est manifestée par l’occurrence de l’emprunt.
59
Nous reviendrons, au dixième chapitre, sur la description de ce mot que Bhêly-Quénum ne traduit pas dans
l’œuvre.
60
Traditionnellement, et pour des raisons de sang, l’oncle maternel est considéré comme celui qui ne peut rejeter
son neveu ou sa nièce, quelle que soit la situation dans laquelle il/elle se trouve.
37
4-1-3- Mot employé pour désigner l’oncle paternel ou le jeune frère du mari
4-2- Les termes affectifs appliqués à la femme (épouse et/ou mère) ou à la jeune fille
Comme nous l’avons dit, le caractère affectueux qui détermine l’occurrence des
termes collés à la femme ou à la jeune fille, les met à mi-chemin entre l’emprunt et le
xénisme. Nous en relevons quelques exemples :
Ce mot concentre un intérêt pour la femme nommée et la distingue comme objet de tendresse,
de prédilection.
« Je va mourir (sic) si je ne vois pas Dadace maintenant », (Les Appels du Vodou, p.52)
Il comporte deux morphèmes :
Dada ce
Sœur aînée/ mon, ma
La valeur hypocoristique de ce mot est rendue aussi bien à travers dada qu’à travers le
déterminant ce/ma.
Na ji nכ
Mère / accoucher de, engendrer / mère, morphème indiquant l’origine, la source
Il s’emploie pour célébrer la femme mère qui, a priori, a la disposition naturelle et exclusive
de concevoir et d’enfanter.
Il s’agit d’un calque en langue fכn, qui se trouve aussi dans les autres langues gbe du sud-
Bénin, pour désigner la femme (tout être humain de sexe féminin). Il tient à la fois de la
métonymie et de la périphrase, comme nous le verrons.
« On s’était même cassé la figure au sujet d’une diovi », (Les Appels du Vodou, p.67)
Il est composé de deux morphèmes :
ɖyכ vi
Changer / acteur, agent
Cette décomposition souligne l’idée de passage d’un âge à un autre et rend bien compte de la
coquetterie de la jeune fille, à la recherche permanente de grâce. Les constructions que nous
allons analyser à présent prennent la forme de périphrases locales.
La périphrase est une figure descriptive qui établit une relation synonymique par
substitution lexicale. Pour les auteurs de l’Introduction à l’analyse stylistique, « elle exprime
un choix (…) plus manifeste de sèmes qu’on veut isoler et imprimer dans le discours.»61
Ainsi, certains termes empruntés aux langues béninoises, en dépit de leur unité
morphologique (les morphèmes qui les composent sont soudés), ont une valeur périphrastique
centrée sur l’évocation de caractéristiques propres à révéler des aspects saillants d’un
61
Catherine FROMILHAGUE, Anne SANCIER-CHATEAU, Introduction à l’analyse stylistique, Paris, Bordas,
1991 (1ère éd.), Paris, Dunod, 1996 (2ème éd.), Paris, Nathan/ VUEF, 2002 (3ème éd.), p.88.
39
personnage social. Dans le roman où elles sont usitées, ces constructions correspondent à des
façons spécifiques de désigner des êtres dans les milieux socioculturels béninois. Les auteurs
eux-mêmes accompagnent chaque occurrence d’une explication :
-« Sois la bienvenue, assúsice, », (Les Appels du Vodou, p.201), périphrase pour désigner la
coépouse.
-« Ma bonne et généreuse Nadjinon », (Les Appels du Vodou, p.136, 181, 182,192) ;
« Nadjinon… Nadjinon », (Les Appels du Vodou, p.298.)
Le premier mot, « agouda » a été décrit dans une étude que Flavien Gbeto a consacrée
aux influences de la langue portugaise sur le fכngbe du Bénin. Se fondant sur la construction
tonale du mot, Gbéto relève qu’il est probablement une construction en langue fכn pour
désigner les Portugais :
« Le terme "aguda" ne semble pas être un emprunt à une langue européenne, puisqu’il porte
trois tons bas "àgùdà". Si c’était un emprunt d’origine européenne, il comporterait une
syllabe accentuée, interprétée dans nos langues comme portant un ton haut, comme les
exemples "glєnsi" et "jănmà"»62
62
Flavien GBETO, « Contact de langues : Influence de la langue portugaise ou la langue des Aguda sur la
langue fon (Nouveau kwa, gbe : Bénin)», op. cit., p.3.
40
A gu da
ème
Particule pronominale, 2 personne du singulier/ perdre, perdu / jeter, lancer
Zo ja ge
Feu/ vient, arrive, approche/ rive, sur la rive
63
B. SEGUROLA, J. RASSINOUX, Dictionnaire fon-français, Madrid, Société des Missions Africaines, 2000.
Cité par Flavien GBETO, op. cit., p.4.
41
La traduction juxtalinéaire donne : « le feu vient sur la rive ». Il faut noter que la
pratique du mot est frappée de l’élision du « ɛ », très fréquente dans la conversation
quotidienne. C’est le phénomène d’asimilation qui change le caractère d’un son64:
Zo jɛ age
Feu/ est venu, arrive, rive, sur la rive
64
La grammaire d’ajourd’hui, op. cit., pp.524-525.
65
Aucune source historique n’emploie le mot avant le règne de Guézo. Nous supposons donc que sa création
date du XIXème siècle, Guézo ayant régné de 1818 à 1858.
66
Toussaint Y. TCHITCHI, Préoccupations et exigences de la linguistique en Afrique, thèse de doctorat d’Etat,
Université d’Abomey-Calavi, 2002, p.306, cité par Elie YEBOU, Etude morphosémantique des anthroponymes
en milieu aja, mémoire de Maîtrise de Linguistique, Université d’Abomey-Calavi, 2008, p.31.
42
« L’idole des Danhomènous » est une périphrase construite à partir d’un calque du
fכngbe en français pour désigner le roi Guézo.
Le terme assúsice se décompose en trois morphèmes :
Asu si ce
Mari/ femme, épouse, femelle/ mon, ma
Il se traduit : « la femme de mon mari », ce qu’on désigne dans le contexte africain par la
coépouse. Ce qui paraît intéressant dans cette construction, c’est le rapport possible entre ce
(mon, ma) et assu (mari, époux) puis entre le même ce et si (femme, épouse). Cela donne
asu ce si
Mari/ mon / épouse
Ou
asu si ce.
mari / épouse / mon
Dans l’un ou l’autre cas, des analyses fructueuses peuvent être faites.
Le terme « Nadjin » כreçoit la même analyse qui en a été faite dans le sous-titre
précédent.
Nous pouvons retenir à propos des emprunts et xénismes lexicaux qu’ils révèlent dans un
texte écrit en français certains aspects intéressants du lexique des langues béninoises, le
fכngbe en l’occurrence, et traduisent par conséquent la vitalité et surtout l’expressivité de
celles-ci. La présentation des emprunts structuraux nous permettra de confirmer ces éléments
d’analyse.
67
La Grammaire d’aujourd’hui, p. 633.
43
intéressent dans cette perspective : le calque et la lexicalisation. De par la technique qui les
gouverne, ils constituent des emprunts structuraux, parce qu’ils sont construits, non par
l’emprunt d’un seul mot, mais par la mise en place d’un agencement lexical.
1- Le calque : définition
Tableau 1 : Les résultats d’enquête sur l’existence des particularités lexicales, auprès de
certaines personnes à Liège, à Bruxelles et à Paris
Ces enquêtes ont été réalisées en octobre-décembre 2005, janvier-mars 2007 et
janvier-mars 2008. Au total, trois cent cinquante (350) personnes ont été interrogées et trois
cent quarante-trois (343) ont répondu. Deux cent soixante-sept (267) enquêtés ont déclaré ne
pas connaître les calques stylistiques relevés dans nos bases de données, soit un pourcentage
45
Le procédé du calque, comme nous l’avons dit, permet de transposer des séquences
d’idiomes locaux en français. En dehors de son aspect stylistique que nous étudierons plus
loin à travers la mise en œuvre de la créativité langagière chez les romanciers, le calque
reproduit, sous la forme d’un emprunt structural, des unités linguistiques dont la structure
colle à celle des langues nationales, le fכngbe en l’occurrence:
-« Avant la nuit, l’héritier du trône fit boire une demi-douzaine de fétiches à son nouveau
serviteur », (Doguicimi, p.136.)
Il s’agit d’un acte par lequel le serviteur promet obéissance et fidélité à l’héritier. Le
pacte le contraint au respect strict de la parole donnée. Il ne devra donc jamais trahir son
maître, sous peine de mort. Cette pratique était très courante dans le royaume de Dahomê.
Hazoumé la décrit également dans Le pacte de sang au Dahomey68.
-« Pour aimer sincèrement les enfants, il faut les avoir portés pendant neuf lunes dans son
sein », (Doguicimi, p.297)
L’emploi du mot lune est une métonymie du concret pour l’abstrait, et désigne le mois. Nous
en proposerons une analyse approfondie dans la troisième partie.
Les fils de la lune est une métonymie pour désigner les étoiles. Nous y reviendrons également
dans la troisième partie, à travers la mise en exergue des valeurs stylistiques de la figure
utilisée.
Cette construction signifie que les choses ne se passent pas comme on le souhaite, que les
événements de la vie se succèdent en variant.
Calque décrivant l’acte d’interruption d’un intervenant dans la réalisation d’un échange de
paroles.
-« C’est un chant vodou qu’il met au monde comme ça », (Les Appels du Vodou p.218)
68
Paul HAZOUME, Le Pacte de sang au Dahomey, Paris, Institut d’Ethnologie, 1937.
47
-« Les Blancs dont la succursale sortait de plus en plus de son esprit », (Les Appels du
Vodou, p.246)
Calque du fכngbe en français pour dire que le personnage perdait progressivement le souvenir
de la succursale.
Les calques stylistiques constituent un réseau de représentations qui traduisent la
richesse des langues béninoises, du point de vue de la désignation lexicale. Ils sont
susceptibles de fonder une poétique de la dénomination ou la nomination expressive des êtres
et des choses dans ces langues. Le second type de calque concerne les constructions bâties sur
des modèles du français et que nous avons appelées les calques lexicaux.
Dans le roman béninois, certaines séquences sont construites par imitation de modèles
connus en français standard. Le procédé, qui repose en général sur la substitution de mot ou la
construction lexicale, varie d’un romancier à l’autre et induit des effets spécifiques propres à
caractériser la pratique scripturale. Les séquences peuvent être organisées en constructions
nominales, verbales et prépositionnelles.
-« Le doigt d'eau qui fit déborder le canari »; (Notre pain de chaque nuit, p.121) ;
Cette phrase est construite sur la base de celle-ci, bien connue en français:
« La goutte d’eau qui fait déborder le vase. »
-« Ne pas savoir à quel vodoun se vouer », (Notre pain de chaque nuit, p.205) ;
La construction verbale est formée sur le modèle de : « Ne pas savoir à quel saint se
vouer».
-Avoir d’autres cochons à gratter, (Le Cantique des cannibales, p.66) ;
et
-Avoir d’autres cabris à rôtir, (Le Cantique des cannibales, p.91)
Les constructions sont à rapprocher de : « Avoir d’autres chats à fouetter » ;
-« Il a fallu prendre le taureau par les couilles », (Le Cantique des cannibales, p.178) ;
La construction rappelle celle-ci : « prendre le taureau par les cornes ». Nous analysons cette
construction sous cette rubrique parce que le calque, chez l’auteur, porte sur le syntagme
prépositionnel.
69
L’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire (EDICEF/AUF, 3è éd.2004) ne
répertorie pas ce mot.
49
-« Dans de telles situations, les hommes deviennent bêtes, des broute-herbe sans cervelle qui
se soumettent, sans carotte ni akassa, aux injonctions des femmes », (Le Cantique des
cannibales, p.198)
L’expression analogue est: « sans tambour ni trompette ».
Les calques lexicaux présentent la propriété de provoquer une rupture avec la pratique
traditionnelle fondée sur la substitution lexicale. Ils sous-tendent, dans le roman, une langue
d’écriture dont la fonction est plus idéologique que littéraire.
Nous avons distingué le calque stylistique et le calque lexical en séparant les constructions
qui sont élaborées selon la grille des figures et celles qui apparaissent plutôt comme une
reproduction imitative des modèles. Les premiers reposent essentiellement sur les langues
nationales et leurs structures, puis sur les évocations profondes qui les sous-tendent. Les
seconds résultent d’un souci d’innovation dans la structure lexicale même du français.
Puisque nous avons prévu de faire, dans la troisième partie de la présente recherche, une
analyse stylistique de l’écriture qui intègre les calques stylistiques dans leur développement et
leur fonctionnement, nous prions le lecteur de s’y reporter pour les analyses que nous allons y
fournir. Les calques lexicaux, eux, s’appliquent à des constructions figées dont la
reproduction imitative est susceptible d’amuser le lecteur et de produire chez lui un effet de
choc. Les constructions figées représentent des marques fondamentales du patrimoine de la
langue française et toute tentative de contrefaçon passerait pour une violation des principes de
cette langue. C’est pourtant dans une telle perspective que s’inscrit la pratique des calques
lexicaux sous-tendue par un projet esthétique de renouvellement.
La langue d’écriture dans le roman béninois est classique et nous l’avons déjà noté sans
l’avoir démontré pour l’instant. Son caractère classique est lié à la qualité des écrivains qui
l’animent et à leur choix dans le rapport qu’ils développent avec le français. De 1929 à 1990,
la quasi-totalité des romanciers béninois ont pratiqué largement une écriture orthodoxe. Dans
les œuvres publiées après la Conférence nationale de février 1990, les romanciers ont senti la
nécessité d’un renouvellement de l’expression par la création de nouvelles formes qui ne
seront marquées que si elles touchent profondément les formules consacrées. Le changement
50
de régime politique70 ne peut être minoré dans l’analyse de cette situation. Le souci du
renouvellement s’accompagne de la définition du type de rapport de l’écrivain à la langue
d’écriture et du niveau où va s’appliquer son projet esthétique. Paul Hazoumé a opté pour le
calque stylistique, comme le prouvent les statistiques que nous allons fournir au troisième
chapitre. Chez Olympe Bhêly-Quénum, quelques calques lexicaux le placent entre Hazoumé
et Couao-Zotti qui en a fait un outil majeur d’expression. Examinant les constructions
marquées de calques lexicaux à travers Les Appels du Vodou seulement71, on découvre que les
structures calques sont très proches des modèles qu’elles reproduisent.
Les mots se substituant à ceux que la tradition a consacrés sont panique, du champ lexical
de mort, et glaise, quasi synonyme d’argile. La substitution lexicale que pratique Bhêly-
Quénum reste centrée dans le champ lexical des mots remplacés. Au bout du compte, le
changement lexical n’entraîne pas la production d’un autre sens que celui dont est pourvue
l’expression figée. La synonymie ou l’exploitation du champ lexical est ici mise à
contribution pour limiter la démarcation entre le sens conventionnel et celui occurrent, ce qui,
manifestement, traduit une certaine constance de Bhêly-Quénum dans ses rapports au
français. Il y a toutefois une marque de niveau d’expression que nous allons relever et
analyser au dixième chapitre.
En revanche, l’œuvre de Couao-Zotti expose de nombreux calques lexicaux dont nous
avons déjà vu la structure. Aussi bien dans Notre pain de chaque nuit que dans Le Cantique
des cannibales, le romancier, sans ménagement, casse les expressions consacrées, selon un
procédé que nous tenterons de dégager, pour en créer de nouvelles. En nous situant au plan
morphosyntaxique, nous avons séparé les calques à base nominale, verbale et
70
Le passage d’un gouvernement militaire révolutionnaire à une démocratie multipartiste.
71
Deux exemples ont été repérés dans Les Appels du Vodou mais aucun dans les romans antérieurs.
51
prépositionnelle. Mais pour en étudier le fonctionnement, nous nous fondons plutôt sur les
aspects lexical, sémantique et syntaxique.
Faisons une première observation. Couao-Zotti inscrit les expressions qu’il crée dans un
formatage nouveau à travers des choix lexicaux qui ignorent complètement le contexte
historique de création des expressions consacrées. En dehors de la référence à vodoun à la
place de saint, qui pourrait évoquer les sources culturelles et religieuses, tous les autres mots
relèvent des substrats qui ne peuvent être mis en rapport avec les termes originels. On peut
donc retenir que Couao-Zotti, à la différence de Bhêly-Quénum qui crée de nouvelles
constructions en les circonscrivant dans le champ lexical ouvert par les expressions de base,
reproduit un réseau lexical caractérisé par trois facteurs :
-absence d’une vraie recherche d’« africanisation » de l’écriture, à part l’évocation du
terme de vodoun qui est une réalité religieuse béninoise;
-recherche de rupture pour émoustiller le sens du lecteur, raviver la langue, offrir une
autre façon de traduire le fait littéraire ;
- tentative de créer un autre imaginaire en partant des évocations diverses. Par exemple, au
mot chat est substitué le mot chien ou cochon tout en conservant le sens de base de
l’expression « avoir un chat dans la gorge », c’est-à-dire être enroué, ou « avoir d’autres
chats à fouetter», c’est-à-dire des affaires plus importantes à réaliser. Chez lui, la conversion
lexicale se fait sans resémantisation du segment créé. Mais parfois, il y a resémantisation par
déplacement de l’expression produite dans un contexte différent, comme nous le verrons aussi
avec les néologies de sens. Dans le mot composé « amuse-oreille », par exemple, qui est une
reprise imitative de « amuse-gueule », le segment créé est pourvu du sens de « paroles douces,
flatteuses, ensorcelantes », qui s’éloigne du sens de base. De même, dans le mot composé
« entrer-baiser », construit sur le modèle « entrer-coucher » et où le mot coucher couvre son
sens traditionnel, le romancier procède à un changement de mot du même champ lexical, mais
de connotation populaire :
-« Elle ne savait trop pourquoi elle avait fini par succomber aux « paroles alcoolisées » de
son amant, ces amuse-oreilles dont l’homme savait faire usage. » (Le Cantique des
cannibales, p.196) ;
pour : « un amuse-gueule »
52
pour : « un entrer-coucher ».
Seconde remarque. Florent Couao-Zotti, dont le langage depuis Charly en guerre mais
surtout Notre pain de chaque nuit se montre plus proche du langage de la rue, approche la
langue d’écriture avec un certain sans-gêne qui rappelle ce milieu débridé, sans loi, sans
ordre. A l’étape actuelle de notre réflexion, nous retenons que les calques lexicaux sont
commandés par le souci de jouer avec la langue, de la manipuler dans son patrimoine
séculaire, de casser les structures établies afin de donner au lecteur des constructions
renouvelées dans un roman parfois sombre. Les deux types de calques identifiés procèdent
des techniques de création reposant sur les ressources langagières des auteurs et sont
susceptibles d’être appréhendés selon divers niveaux, comme nous le verrons également avec
la lexicalisation.
72
Michel ARRIVE, Françoise GADET et Michel GALMICHE, La Grammaire d’aujourd’hui. Guide
alphabétique de linguistique française, [Link]., pp.375-376.
53
-Les « ko !ko !ko » de la petite clochette géminée s’égrenaient précipités, (Doguicimi, p.15)
-Le « kioun-go » de la cloche géminée, (Doguicimi, p.170)
-Les spectateurs charmés applaudissaient longuement en tapotant les lèvres des doigts joints,
ce qui coupait leurs cris en des « Hou ! Hou ! Hou ! » (Doguicimi, p.171)
-Le roi poussa deux sourds « houn ! houn ! » (Doguicimi, p.375)
73
Maurice GREVISSE, Le Bon usage. Grammaire française, Paris/ Louvain- La- Neuve, Duculot, 13ème édition
refondue par A. GOOSSE, 1993, p.239.
74
Gilles SIOUFFI, Dan VAN RAEMDONCK, 100 fiches pour comprendre la linguistique, Paris, Bréal, 1999,
p.168.
54
figurer en emploi autonome parce que chacun d’eux, employé comme onomatopée, est
dépourvu de contenu notionnel et est loin de renvoyer à une référence.
-« Les " Gare ! Gare ! " réitérés du guide étaient noyés dans le vacarme des olifants »,
(Doguicimi, p.362).
Il s’agit d’avertissements donnés par le guide pour ouvrir la voie devant lui à travers une foule
de personnes.
4-1-3- Les termes issus du figement lexical de segments empruntés aux langues
béninoises
La traduction juxtalinéaire donne : un objet qui doit servir à la réalisation de quelque chose.
En réalité, les nuwanu sont les objets qu’on rassemble en vue d’une offrande à une divinité.
Ici, le figement lexical rassemble deux substantifs (ahwan et t )כet un verbe (fun).
-« Chacune de vous met du gbotémi dans mes repas », (Les Appels du Vodou, p.202)
55
Le mot gbכtémi est une association de deux morphèmes yorouba, l’une des langues du sud-
Bénin :
Gbכ temi
Entendre, réaliser/ mien, ce qui m’appartient, ce que je veux
La traduction juxtalinéaire donne : « Ecoute ma voix, réalise mon désir ». Elle rejoint
l’explication que Bhêly-Quénum propose dans son roman :
-« Obéis à mon désir, soumets-toi à ma volonté. Une plaisanterie populaire veut que la femme
soucieuse de garder son mari mette souvent du gbכtémi dans son repas ; il s’agirait d’une
composition obscure qui l’empêcherait d’être infidèle. », (NDA, p.205.)
-« Les chambres de sa mère, de sa grand-mère et de Tâgni Bonin réunies n’avaient pas les
dimensions de ce agbassa xho », (Les Appels du Vodou, p.210)
Nous le transcrivons : agbassa xכ, pour éviter les confusions que peut générer la première
transcription. En réalité, « xo », prononcé avec un « o » fermé et non ouvert, désigne la
parole. Or le sens occurrent du terme est : maison, case. Trois morphèmes sont identifiables
dans ce terme lexicalisé :
Agba sa xכ
Paillote, apatam/ sous/ case, chambre
Ainsi, agbasax כsignifie le lieu où la parole est évoquée ou discutée, sous l’arbre à palabre.
Dans le terme « sanuwlawla », il y a figement lexical de trois segments identifiables par
décomposition :
Sa nu wlawla
Vendre quelque chose/objet onomatopée pour dire : vite, rapidement.
Le premier segment est un verbe, le deuxième un nom, le troisième une onomatopée inscrite
dans une fonction adverbiale. Le figement des trois segments génère un substantif que l’on
reconnaît à l’emploi du déterminant article indéfini. Il procède donc de la substantivation.
56
Tels qu’ils apparaissent dans les œuvres, les termes lexicalisés sont construits sur la
base d’un transfert de technique de construction des langues du sud-Bénin en français. Ils sont
récupérés des langues béninoises puis transposés en français. Par exemple, le mot nuwanu
apparaît comme une reprise de la façon dont l’unité lexicale s’élabore en langue : « Nu wa nu
lε »
Nu wa nu lε
Objet/ faire, réaliser / quelque chose, particule de complément : Servir à/ les.
Très peu pratiquée par Florent Couao-Zotti, la lexicalisation apparaît chez Bhêly-Quénum
et davantage dans Doguicimi75 comme un précieux outil de construction à base d’emprunts ou
de xénismes. A ce titre, elle manifeste concrètement la compétence linguistique dans la
construction lexicale de l’énoncé. Dans l’étude de son fonctionnement, son fondement
linguistique, la valeur des termes lexicalisés et leur rapport à la substantivation paraissent
manifester ses caractéristiques propres. La lexicalisation développe ainsi des liens évidents
avec la compétence linguistique.
Il n’est pas possible de décrire les emprunts structuraux sans évoquer la notion de
créativité que Chomsky a analysée sous deux formes : la compétence et la performance. La
75
Voir les statistiques au troisième chapitre.
57
76
Inséparabilité et fixité des constituants, virtualité du mot dépendant (le mot devenu constituant du terme
lexicalisé). Ces critères sont précisés dans Delphine DENIS, Anne SANCIER-CHATEAU, Grammaire du
français, Paris, Librairie Générale Française, 1994, pp. 319-320.
77
Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française, 1992.
78
Du nom du préfet de la Seine Eugène René Poubelle, qui imposa en 1884 l’usage de ce récipient pour la
collecte des ordures.
79
Pronom en latin mais employé comme nom en français qui l’a emprunté.
80
Substantivation du « present continuous » en anglais.
81
Substantivation du verbe anglais to manager.
58
formes et concernent aussi bien les parties du discours bien définies, tels les substantifs et les
adjectifs, que des constructions qui, dans certains cas, peuvent avoir valeur d’énoncé : les
tournures idiomatiques et les périphrases locales, par exemple. Nous avons également
souligné la part du xénisme que nous avons distingué de l’emprunt. Il existe donc au plan
lexical des éléments qui nous autorisent à parler de particularités lexicales dans les limites
d’emploi que nous avons définies, dès l’introduction générale. Cette conclusion confirme
l’une des hypothèses (l’existence de particularités lexicales dans le roman béninois) posée au
début de ce travail de recherche et nous encourage à poursuivre la réflexion pour atteindre à
des degrés d’analyse plus élevés, plus profonds. Les deux niveaux d’intégration lexicale
(emprunt, xénisme) dans la langue du roman béninois s’inscrivent dans une perspective
générale de renouvellement du langage littéraire. Une troisième forme est bien perspectible
dans les œuvres : la création lexicale. Nous allons voir les formes qu’elle prend dans la
concrétisation du renouvellement esthétique, en vue de proposer une vue synthétique de
l’ensemble des particularités lexicales.
59
CHAPITRE DEUXIEME
CREATION LEXICALE
Parmi les particularités lexicales relevées dans les œuvres d’étude, la création lexicale
apparaît comme le seul procédé lexical qui ne tient pas de l’emprunt. Sa réalisation dans le
roman béninois met en jeu plusieurs critères : la préfixation, la suffixation et la parasynthèse.
Elle fait apparaître ainsi plusieurs parties du discours dont l’élaboration obéit aux règles
traditionnelles de la formation des mots en français. Seulement, les mots créés ne sont pas
usités dans la langue française et l’on est bien obligé de procéder par décomposition des
unités nouvelles ou par rapprochement de leur occurrence avec les termes du lexique français,
pour dégager leur sens et la technique de leur création.
La création ou la créativité s’appréhende comme une notion importante lorsqu’on aborde
les domaines de la compétence et de la performance introduits en linguistique par Noam
Chomsky. Parlant de créativité, le linguiste américain en distingue de deux types : une
créativité soumise aux règles et qui, à ce titre, relève de la compétence, c’est-à-dire de la
capacité qu’un sujet possède sur sa langue et qui repose sur la faculté de comprendre et de
produire un ensemble infini de phrases grammaticales à partir de règles précises et connues.
Elle permet de produire des situations inédites. Le second type de créativité change les règles
et relève, lui, de la performance, c’est-à-dire de la mise en œuvre effective de la compétence
linguistique dans différents actes de parole. La pratique de la performance, si elle est répétée
et renforcée, peut, à la longue, provoquer une évolution du système d’organisation des
éléments linguistiques, avec pour conséquence la définition de nouvelles règles de
construction sur la base de celles qui sont connues et appliquées dans la langue82. Cette
situation explique en partie l’importance des variations lexicales par rapport aux
transformations syntaxiques dans la langue83. La mise en œuvre de la performance peut se
justifier par la recherche d’expressivité, ce qui rappelle l’équation établie par Gustave
Guillaume :
82
Pour illustrer ce cas de mise en œuvre de la performance, SIOUFFI et VAN RAEMDONCK, citent la création
de nouveaux mots par analogie. « Les mots solutionner ou urger, écrivent-ils, ont été créés en utilisant des
règles, ici de morphologie lexicale, qui ne s’appliquaient pas normalement à cet endroit. Pour solutionner, il y
avait résoudre ; pour urger, le besoin d’expressivité a conduit à créer de nouveaux mots » (op. cit. p. 91).
83
Dans cette partie de la thèse, nous situons l’analyse des données sur un plan purement lexical, même si les
constructions obtenues peuvent susciter des interrogations d’un point de vue syntaxique, la séparation entre les
deux domaines n’étant pas étanche.
60
1- Présentation
84
Maurice GREVISSE, Le Bon usage. Grammaire française, op. cit. p.270.
61
Dans les œuvres de notre corpus d’étude, l’application de la création lexicale concerne
les classes morphosyntaxiques ci-après : les verbes, les adjectifs qualificatifs, les adverbes, les
substantifs.
- « Quelqu’un va clampser », verbe construit sur clamps, (Les Appels du Vodou, p.44) ;
Ce mot est proche de clamser = mourir (pop.), sens dans lequel l’emploi contextuel du
mot autorise à l’inscrire; Un lapsus calami ? De l’auteur ? De l’éditeur?
- « Il avait eu honte que son cœur ait pu vertiger aussi verticalement pour une femme » (Le
Cantique des cannibales, p.110; Notre pain de chaque nuit, p.38)
Verbe formé sur le radical nominal vertige.
- « Son cœur se mit à friturer et à vacarmer », (Le Cantique des cannibales, p .210)
Verbes formés respectivement sur le radical nominal : « friture » et « vacarme »
- « Trou noir qui rompt tout, parenthèse tout, efface tout jusqu’à la négation de son
existence », (Le Cantique des cannibales, p.241)
D’autres verbes sont créés par adjonction à la fois d’un préfixe et d’un suffixe à un
radical. Ce procédé de création se vérifie dans le cas de « s’anuiter » :
Mais l’adjonction des deux particules n’est pas toujours simultanée. Ici, un préfixe est
posé librement avant le radical pour former un mot nouveau :
- « Dis-moi si le soleil a remobilisé enfin le jour », (Le Cantique des cannibales, p.36.)
85
On parle de parasynthèse lorsque la formation d’un mot procède d’une préfixation et d’une suffixation
simultanées.
63
-« Ainsi protégé sacerdotalement par un houndéva (…), il fit trois fois le tour du cercle »,
(Les Appels du Vodou, p.132.)
-« Son crâne, couleur yeux d’un charcuteur rwandais », (Le Cantique des cannibales, p.174)
Nom formé sur la base verbale charcuter.
Les deux morphèmes qui entrent dans la formation du mot composé ont chacun un emploi
séparé dans la langue : Re est utilisé souvent pour traduire l’idée de répétition ; le mot silence
a un emploi autonome. Mais cette construction est de structure complexe car elle signifierait,
selon le contexte, qu’il y eut " de nouveau" silence. Le morphème re aurait ainsi valeur de
séquence verbale dans un style télégraphique.
Pour proposer une brève analyse des domaines d’ancrage de la création lexicale, nous
renverrons essentiellement à trois remarques :
- Les techniques de formation des mots reposent sur celles que la norme enseigne ;
Ces remarques montrent que la pratique de la création lexicale par les romanciers que
nous avons choisi d’étudier s’inscrit parfaitement dans le cadre où elle s’applique
généralement dans d’autres littératures, comme le montre Edmond Biloa en fondant sa
recherche sur Ahmadou Kourouma et Sony Labou Tansi, dans une étude intitulée
« Appropriation, déconstruction du français et insécurité linguistique dans la littérature
africaine d’expression française »86. Il relève, chez le premier, une « audace langagière » qui
va jusqu’à « la fabrication de néologismes et à la commission d’écarts morphosyntaxiques.
Des créations lexicales et des tournures étranges ponctuent le lexique » de Monnè, outrages
et défis : « contrebander, coucher sa favorite, courber la prière, etc. »87 Chez Sony Labou
Tansi, il identifie, dans La Vie et demie, les exemples suivants: « excellentiel, regardoir,
86
Article présenté aux Journées scientifiques des réseaux de chercheurs concernant la langue et la littérature sur
« Appropriation de la langue française dans les littératures francophones de l’Afrique subsaharienne, du
Maghreb et de l’Océan indien », Dakar (Sénégal), du 23 au 25 mars 2006, pp. 25-27.
87
Ibidem, p. 25.
65
gestées, dévirginisation, infernalement, pistolétographes, etc. »88. Les mots créés, comme
nous l’avons vu, sont formés sur la base des procédés lexicaux usités en langue française,
mais sont pourvus d’une valeur néologique profonde.
88
Ibidem, p.26.
89
Delphine DENIS, Anne SANCIER-CHÂTEAU, Grammaire du français, Paris, Librairie Générale Française,
1994, pp.314 -319.
90
La Grammaire d’aujourd’hui, p.401.
66
-« Trou noir qui rompt tout, parenthèse tout, efface tout jusqu’à la négation de son
existence », (Le Cantique des cannibales, p.241)
-« Quelqu’un se serait bâtardisé », (Le Cantique des cannibales, p.22)
pour dire que les pays de l’Afrique au sud du Sahara s’enfoncent dans le sous-développement.
Plus qu’une métaphore, il s’agit d’une synecdoque du concret pour l’abstrait.
-« Dis-moi si le soleil a remobilisé enfin le jour», (Le Cantique des cannibales, p.36)
pour dire reconquérir, exercer de nouveau sa domination sur…. Or, le sens dénotatif de
mobiliser, c’est mettre sur les gardes, alerter.
Le kilogramme est l’unité de poids mais ne donne pas immédiatement l’idée contenue dans
les adjectifs lourd, pesant comme l’insinue le participe passé kilogrammé. Le néologisme
porte une charge supplémentaire qui échappe au sens du radical.
-« Il avait eu honte que son cœur ait pu vertiger aussi verticalement pour une femme à la
vertu si contestée », (Le Cantique des cannibales, p.110)
-« De nouveau cette femme : elle le possédait. Elle venait, encore une fois, de lui vertiger le
cœur », (Notre pain de chaque nuit, p.38)
Les deux emplois s’inscrivent dans l’expression sentimentale. Le premier peut prendre le sens
de s’émouvoir, se laisser charmer, se laisser séduire à la suite d’un sentiment subit que
suscite l’attrait irrésistible d’une femme, le second celui de subjuguer, dompter, soumettre.
-« Son cœur se mit à friturer et à vacarmer. Il y avait là le choc, la crainte et aussi la joie »,
(Le Cantique des cannibales, p.210)
Ces deux formations néologiques nous maintiennent dans le champ d’expression des
sentiments et traduisent, selon le contexte, une confusion, une inquiétude et une peur mêlées.
On le sait, la friture est une sauce que l’on prépare à base de tomate, poisson, fretin…et le
vacarme, synonyme de bruit. On peut alors se convaincre du néologisme de sens qui régit
l’emploi de ces mots. En fin de compte, nous notons chez les auteurs une volonté de
construire un langage nouveau, d’afficher une touche personnelle dans ce qu’ils nous donnent
à lire à travers le roman.
3-2- Les autres catégories morphosyntaxiques91
Ce sont les substantifs : bordélisme, vibrements et charcuteur, les adjectifs :
inappréhendable et inarrêtable et l’adverbe : sacerdotalement. Tous92 sont des néologismes
de forme sauf charcuteur qui, avec son épithète, crée un nouveau sens :
91
Dans L’Initié (Présence Africaine, 1979), Bhêly-Quenum utilise un néologisme marqué « vodunistes » (p.68)
dans la recherche du terme qui traduise mieux la réalité béninoise. Il conteste l’emploi d’un mot comme
« fétichiste ».
92
« Mais leur père, qui avait déjà flairé des exigences de l’éveil de la sexualité chez eux, ne se formalisait guère
du " bordélisme discret de ces messieurs " », Les Appels du Vodou, p.179 ; « Que Dogba résonne de tous ses
vibrements », (Ibidem., p.289) ; « Quelque chose d’infiniment ténu et d’inappréhendable éman(ait) de cette
assemblée », (Ibidem., p.127) ; «Ainsi protégé sacerdotalement par un houndéva responsable de ce parasol
particulier… », (Ibidem, p.132). « Des râles qu’il faut se dépêcher d’éteindre dans la gorge avant qu’ils ne se
convertissent en détresse huilée, en pagaille inarrêtable » (Le Cantique des cannibales, p.119) ; « Il n’était pas
commis à la sécurité présidentielle, mais il avait décidé de se risquer à la surveillance de la multitude,
troupailles racolées et clientélisées depuis la capitale et les faubourgs humides de Cotonou » (Ibidem, p.146).
68
Justement, elle s’ouvrit, la porte. Sur le capitaine Dokou Azed. Tout de noir vêtu. Boubou.
Pantalon. Babouches. Noir de deuil ? Noir de douleur ? Son crâne, couleur yeux d’un
charcuteur rwandais, éclatait davantage avec l’orgie de lumière venue des puissants néons
du plafond. (Le Cantique des cannibales, p.174 ; nous soulignons)
93
Chez Nouréini Tidjani-Serpos, nous avons relevé un exemple : « Pour anéantir nos " tractoristes ", il faut
mettre en prison les trois millions d’habitants de ce pays, (Bamikilé, p.75 ; mot construit sur le radical nominal
« tract »).
69
CHAPITRE TROISIEME
94
Les nombres indiqués dans les tableaux correspondent à chaque nouvelle occurrence des particularités.
70
Tableau 2 : Les statistiques des emprunts et des xénismes chez les trois romanciers
Ils rassemblent les substantifs, les mots (noms et adjectifs) ethniques ou dérivés, les
périphrases locales et les termes lexicalisés. Chez Paul Hazoumé, il existe de nombreux
emprunts et xénismes puisés dans la langue fon du sud-Bénin. Nous relevons, ainsi, des
emprunts comme « Afomayi », « assen » :
-« Se contenter de l’exiler à Afomayi (littéralement « où les pieds ne vont », lieu des princes
ou hauts dignitaires dont le crime ne méritait pas la mort) », (Doguicimi, p.203.)
-« Dans la case où étaient représentés les morts de la famille, des « assen » avaient remplacé
les absents qui avaient une famille » 95(Doguicimi, p.233)
Et des xénismes fonctionnant comme des noms ethniques: les noms et adjectifs ethniques, les
substantifs dont l’occurrence est essentiellement motivée par la recherche d’exotisme.
-« Je n’ai pas appris que les Mahinous aient exterminé toutes les bêtes de mer », (Doguicimi,
p.45)
-« Ils l’ont passé aux Ayonous », (Doguicimi, p.46)
95
« Assen : Minuscule parapluie métallique représentant le défunt d’une famille », Doguicimi, p.233. Souligné
par nous, comme dans les autres citations sur la même page.
71
-« La protection que les immondes bêtes de mer avaient accordée aux Houédanous »,
(Doguicimi, p.50)
-« L’indignité de quelques Danhomênous », (Doguicimi, p.50)
-« L’homme était un Nagonou », (Doguicimi, p.134)
-« Prouver aux Zadonous qu’il appartenait bien à cette race « mahi », (Doguicimi, p.162)
-« Les Wémênous ont été muselés depuis le règne d’Agaja », (Doguicimi, p.200)
Le fonctionnement de ces emprunts et xénismes confère à l’œuvre une valeur propre à fixer
l’œuvre dans son contexte socioculturel et historique. A ce sujet, Adrien Huannou écrit :
Cette longue citation évoque de nombreux problèmes que nous aborderons d’un point
de vue stylistique dans la troisième partie. Pour le moment, nous y relevons la raison
essentielle qui explique l’emploi des emprunts lexicaux (et structuraux aussi) chez Paul
96
Adrien HUANNOU, « La langue de Paul Hazoumé dans Doguicimi », in Doguicimi de Paul Hazoumé (R.
Mane & A. Huannou éds.). Paris, L’Harmattan, 1987, pp.137-138.
72
Hazoumé: le souci de conformité au temps raconté et à l’aire culturelle peinte. Mais il y a lieu
de préciser que les termes décrits dans l’étude de Huannou concernent ceux que nous avons
identifiés et classés parmi les emplois libres, c’est-à-dire des xénismes, qui désignent des
réalités également connues ou saisissables dans la culture française et qu’un mot français
pouvait servir à définir. De même, les emplois imposés, que nous appelons les emprunts
lexicaux, reproduits en langue fכn dans Doguicimi révèlent, eux aussi, d’une façon
remarquable, ce souci d’adéquation de l’expression au temps et au milieu. La plupart des
études menées sur le roman de Paul Hazoumé n’ont pas souligné cet aspect de l’écriture de
Doguicimi mais se sont consacrées à l’analyse puis à l’illustration de son caractère classique.
A ce titre, l’étude d’Adrien Huannou représente l’un des rares travaux à relever l’occurrence
des particularités lexicales97 et à en souligner la valeur culturelle puis esthétique. A dire vrai,
l’écriture classique de Doguicimi cache souvent un aspect qui, du point de vue de la
conformité aux règles du français de référence, constitue une marque de liberté vis-à-vis des
principes de la langue. Il s’agit de l’usage des différentes catégories de particularités
lexicales : le substantif, les noms et adjectifs ethniques ou dérivés, les termes lexicalisés, les
périphrases locales. Ces éléments, il est vrai, ne remettent nullement en cause le caractère
classique de l’écriture de Doguicimi98, mais montrent que l’auteur sait associer l’enracinement
d’une œuvre dans son terroir aux exigences d’une écriture orthodoxe. Les deux ne vont pas
forcément de pair et plusieurs auteurs négro-africains francophones qui ont choisi les
nouvelles écritures telles qu’elles sont décrites dans plusieurs études critiques99 le prouvent.
Ces nouvelles écritures francophones s’inscrivent dans une perspective de renouvellement des
formes et des capacités esthétiques de la langue. Mais elles étaient déjà perceptibles chez les
premiers écrivains, dont Paul Hazoumé, à travers l’importance que le romancier accorde aux
emprunts et aux xénismes lexicaux, mais aussi à l’emploi qu’il fait des calques des langues
nationales au français.
97
Huannou n’emploie pas le terme de particularité.
98
Les travaux qui ont tenté d’analyser l’écriture de Paul Hazoumé dans Doguicimi en ont fait une appréciation
essentiellement syntaxique et ne se sont pas intéressés à son aspect lexical.
99
Dans la littérature négro-africaine francophone, les écrivains comme Ahmadou Kourouma, Sony Labou Tansi,
Henri Lopès, … inscrivent leurs œuvres dans l’orientation des nouvelles écritures et le type d’écriture adopté (ils
violent, comme on le sait, les règles syntaxiques) accompagne le projet. Nous citons ici deux références
majeures :
- Sèwanou DABLA, Nouvelles écritures africaines. Romanciers de la seconde génération, Paris, L’Harmattan,
1986.
-Jean Cléo GODIN (Sous la direction de), Nouvelles écritures francophones : Vers un nouveau baroque ?, Actes
du colloque de Dakar du 4 -7 mai 1998, Montréal, Les presses de l’Université de Montréal, 2001.
73
Des trois romanciers, Paul Hazoumé est celui qui fournit le plus grand nombre de
calques stylistiques100, comme le montre le tableau ci-après :
L’importance de ces calques est vraisemblablement commandée, non seulement par le souci
d’inscrire l’œuvre dans le milieu socioculturel local dont elle relève prioritairement, mais
aussi par la recherche d’expressivité à travers la mise en œuvre des procédés esthétiques de
création langagière propre au milieu. Les exemples qui suivent confirment la richesse du
procédé chez Paul Hazoumé101 :
-« Le fils doit toujours marcher dans la voie de son père », (Doguicimi, p.17)
Calque pour dire que le père représente un modèle que le fils doit suivre102.
-Depuis trois longs marchés, rien ne ternissait plus l’éclat du soleil, (Doguicimi, p.30) ;
Cette construction traduit l’impression de longue durée que donne la succession dans le temps
de trois jours de marché.
Ou encore :
100
Couchoro propose des exemples de calques stylistiques dans L’Esclave, pp.33, 67,73, 78, 171, 180, 186.
101
Nous ferons une étude détaillée de ces constructions dans la troisième partie où nous examinerons les
déterminations langagières et la créativité langagière chez les trois romanciers béninois.
102
Dans une enquête que nous avons réalisée entre octobre et décembre 2005 à Liège, à l’Université Libre de
Bruxelles et auprès de quelques habitants de Paris, la plupart des personnes interrogées déclarent ne pas
comprendre cette construction. Ces résultats montrent à souhait que les passages identifiés sont effectivement
des calques des langues nationales en français.
74
-« Le mince croissant, qui avait apparu au couchant, au déclin du jour « d’ajahi », et qui se
montrait grandissant chaque nuit, avait fini par couvrir la calebasse103 et sortir maintenant
tout rond de sa case transportée au levant depuis deux marchés. », (Doguicimi, p.262, nous
soulignons)
Dans le premier calque souligné, l’auteur fait une très belle traduction de la construction fכn
« gba ka » signifant littéralement « casser la calebasse ». En préférant à casser le verbe
couvrir, il donne l’idée plus adéquate de « prendre la forme de » qui fonde la description de la
forme de la lune vers la fin de son cycle mensuel d’apparition.
Le second calque stylistique souligné traduit le temps que couvre la période de deux
animations du marché, un marché étant l’intervalle de temps entre deux jours consécitifs
d’animation de la foire.
-« A peine la nuit tournait-elle le cou que les coqs entonnèrent leurs chants », (Doguicimi,
p.127 ; nous soulignons)
Ce calque, sur la construction duquel nous reviendrons dans la troisième partie, décrit un
mouvement de retour, le retour du jour, la tombée du jour, l’aube.
-« La queue de cheval sur l’épaule, il fit claquer le pouce contre le majeur », (Doguicimi,
p.176 ; nous soulignons)
C’est « la queue de cheval », séchée et utilisée dans la tradition béninoise par les artistes
pendant les soirées récréatives pour accompagner leurs chansons et rythmer leurs
mouvements.
-« Le soleil avait tourné son regard vers sa demeure située derrière Coufo et s’y dirigeait
déjà », (Doguicimi, p.211 ; nous soulignons)
C’est la description du mouvement du soleil allant vers le couchant.
-« C’était la troisième lune que les yeux voyaient depuis le départ de Zanbounou »,
(Doguicimi, p.262 ; nous soulignons)
103
Dans le premier calque, l’auteur fait une très belle traduction de la construction fכn « gbaka » signifant
littéralement « casser la calebasse ». En préférant à casser le verbe couvrir, il donne l’idée plus adéquate de
« prendre la forme de » qui fonde la description de la forme de la lune vers la fin de son cycle d’apparition
mensuel.
75
-« Deux lunes après, ayant épuisé tous ses grigris, Zanbounou quitta le pays « mahi »,
(Doguicimi, p.271 ; nous soulignons)
-« Pour aimer sincèrement les enfants, il faut les avoir portés pendant neuf lunes dans son
sein », (Doguicimi, p.297 ; nous soulignons)
Pour dire troisième mois, deux mois, neuf mois.
-« Le soleil présentait déjà à l’admiration des humains le beau pagne écarlate dans lequel il
descendait habituellement derrière le Coufo où il passait la nuit », (Doguicimi, p.299 ; nous
soulignons).
Ce calque traduit la perception populaire de la couleur cramoisie que prend le soleil dans les
zones tropicales, à un moment donné de son mouvement. Il s’agit d’un beau spectacle que
l’on peut contempler et que l’auteur traduit au moyen de ce calque couramment utilisé dans
les langues gbe du Sud-Bénin.
-« Deux marchés !…Quatre marchés !…Une lune !…Ponouwa ne paraissait plus chez
Toffa », (Doguicimi, p.30 ; nous souligons)
Période séparant deux, quatre jours de marché, ou couvrant un mois.
-« Quand ils sortirent enfin, le soleil tournait déjà le cou vers sa demeure ; dans sa
précipitation de regagner sa case, il avait, dit la croyance populaire, brisé la jarre d’huile
qu’il portait toujours avec lui. Tout le couchant en était couvert et donc rouge. Les étrangers
s’extasiaient devant ce spectacle qui laissait les naturels bien indifférents. », (Doguicimi,
p.261 ; nous soulignons)
-« Le roi…toussa légèrement par deux fois comme pour dégager une oppression ; les épouses
royales disaient : " Doucement ! Tout doucement ! "», (Doguicimi, p.369 ; nous soulignons)
Ce calque traduit un fait socioculturel. Il est l’expression d’une sollicitude, d’une marque
d’attention à l’endroit d’une personne qu’un malaise, même léger, dérange. C’est une marque
d’intérêt (contraire du mépris ou de la désinvolture) pour un tiers.
-« J’ai fini mon marché dans ce monde », (Doguicimi, p.476 ; nous soulignons)
Image pour dire que l’on passe ses derniers jours.
Le roman Doguicimi recèle donc un répertoire remarquable de calques stylistiques.
L’absence du calque lexical peut s’expliquer par le souci de respecter les normes de la langue
et on sait avec quelle circonspection Paul Hazoumé s’attachait à l’observation des principes
du français. La création lexicale n’est pas, elle non plus, adoptée par Paul Hazoumé, et ce
pour les mêmes raisons. Malgré la marque de liberté que l’on peut relever au plan lexical dans
ce roman, la pratique des particularités lexicales dans Doguicimi est restreinte à l’observation
des règles qui prennent en compte « les limites raisonnables » ou jugées telles à l’époque où
écrivait Hazoumé. Des termes lexicalisés apparaissent aussi dans Doguicimi.
3- La lexicalisation
Les exemples de termes lexicalisés au premier chapitre montrent que Paul Hazoumé
fait un usage remarquable de ce procédé de construction ou de reproduction dans les langues
nationales. Le tableau qui suit établit leur proportion d’emploi dans son œuvre.
Les deux œuvres de Bhêly-Quénum retenues dans le cadre de cette étude, recouvrent
une proportion relativement plus importante de catégories lexicales, surtout lorsqu’on passe
d’Un piège sans fin aux Appels du Vodou.
Dans Un piège sans fin et Les Appels du Vodou, les emprunts et les xénismes lexicaux,
le calque et les mots issus de la création lexicale sont les particularités que nous avons
relevées au plan lexical.
Chez Bhêly-Quénum, les mots définis comme fonctionnant en emplois libres, les
xénismes, c’est-à-dire les xénismes, et ceux qui sont en emplois imposés, les emprunts
lexicaux, apparaissent dans une occurrence nette qui s’harmonise avec la démarche de
l’auteur. Celui-ci marque lui-même la nuance entre ces types d’emplois et les sépare les uns
des autres. A ce sujet, il note en fin de chapitre dans Les Appels du Vodou que le mot Vodousi
qui signifie « adepte du Vodou » est « plus précis et préférable à fétichiste »104. La même note
à valeur explicative, donc sans prise de position, figure dans Un piège sans fin dans une note
infrapaginale sur l’emploi de vodousi: « Vodounsi : mot fon par lequel on désigne ceux qu’en
français on appelle fétichistes.»105
En d’autres termes, certains mots utilisés pendant longtemps pour caractériser les
réalités africaines ne recouvrent pas exactement le sens que portent celles-ci. Nous pouvons
donc conclure que les emprunts lexicaux s’imposent dans la langue, ainsi que nous l’avons
montré au premier chapitre, et que leur pratique confère au roman une précision lexicale
indéniable. Bhêly-Quénum en a conscience. Décrivant les blocages auxquels il se heurte dans
l’acte d’écrire en langue française, il précise ici le caractère déterminant du recours aux
langues natonales :
104
Les Appels du Vodou, op. cit., p.25. On peut voir également la p.231 où l’auteur fait une belle traduction
littérale de vodousi : « Les épouses du vodou ». On peut en déduire une évolution de la position de Bhêly-
Quénum qui passe d’une explication dans Un piège sans fin à une prise de position dans Les Appels du Vodou.
105
Un piège sans fin, p.179.
78
Tout comme Paul Hazoumé, Bhêly-Quénum emploie des emprunts et des xénismes
selon les acceptions que nous leur avons données. Dans Un piège sans fin, nous avons relevé
plusieurs occurrences des emprunts aux langues béninoises. Elles concernent différents
substrats:
- dé-votchi : « Votre entreprise sera du dé-votchi : une jolie noix bien mûrie dont vous ne
trouverez jamais l’amande que vous y cherchez parce qu’elle est pleine de vide ! », (NDA,
p.245.) ;
-«sodabi » : « Eau-de-vie de vin de palmier à huile », (NDA, p.256.) ;
106
Olympe Bhêly-Qénum cité dans Revue du Livre d’Afrique noire, Maghreb, caraïbes et océan Indien n°84,
juillet septembre 1986, citation reprise par Ayaovi Xolali Moumouni Agboke, Les créations lexicales dans le
roman africain, thèse de doctorat (N/R), Université de Lomé, 2008, p.79.
79
-Asen : « effigie en fer forgé ou en cuivre par laquelle on symbolise la présence des morts
parmi les vivants », (NDA, p.241.) ;
-« Lègba » : « est un agent protecteur anthropomorphe en terre séchée », (NDA, p.241.) ;
- "Jonu " : « Réveillon funèbre qui a lieu deux ou trois mois après l’enterrement », NDA,
p.241.) ;
-« Aguê » : « Chouette hulotte d’Afrique qui module son chant sur une seule note, ce qui
serait un signe de malheur, souvent l’annonce d’un décès », (NDA, p.248.).
Ce terme s’emploie pour lancer de défi à une personne à qui une situation relativement
sérieuse vous oppose. La traduction littérale proposée par l’auteur ne rend pas justement
compte de son usage courant.
-« Sigi » : « Jeu des dés qui se joue sur un tabouret percé d’un certain nombre de petits trous
dans lesquels on déplace des bûchettes à mesure que le jeu progresse », (NDA, p.185) ;
-« Un petit tabouret sculpté à même un gros morceau de lokoti », (p.240) ;
-« Zogbodogbe » : « Jour de foire qui est aussi le jour de certains sacrifices fétichistes »,
(NDA, p.242.) ;
-« akכk » כ: « Cette grande corbeille que les Fons appellent ‘’akכk’’כsert à transporter aux
foires les cochons destinés à la vente», (NDA, p.277).
80
Il semble que Bhêly-Quénum ait conscience d’utiliser des emprunts et des xénismes
dans des perspectives précises de renouvellement de la charge expressive dans son roman.
Lui-même dit être « respectueux de la langue (qu’il) parle » et ne pas vouloir donner aux
Français l’occasion de lui reprocher le manque de maîtrise de leur langue, la pratique du
« petit-nègre107 ». Il est donc opposé à une forme de pratique du français qu’il trouve
dégradante :
107
Notre Librairie, n°124, octobre-décembre 1995, p.121.
108
Ibidem, p.122.
81
« Le français vit, le français évolue au contact d’autres langues pour répondre à des
besoins spécifiques. Les usagers du français influent sur cette langue commune, la façonnent
quelquefois à leur manière, la modifient et se l’approprient selon leur génie propre et leurs
acquis linguistiques. Cette irréversible dynamique, cette variété sont le garant même de sa
vitalité. »110
De même, Les Appels du Vodou nous offre des exemples de tournures idiomatiques
que nous avons analysées comme marquant l’œuvre du sceau des paroles tassées de sentences
populaires. Les périphrases locales, dont le roman présente seulement quelques exemples,
fonctionnent comme la transposition de certains procédés fondés, en langue fכn, en lieu et
place de la substitution lexicale. Quant aux mots hypocoristiques, Les Appels du Vodou est
l’œuvre qui en fournit le plus grand nombre d’exemples organisables autour de plusieurs
sèmes. Les mots identifiés ici sont tous des substantifs référençant à des personnes. Les
déterminants qui les accompagnent dans leur occurrence sont :
-soit effacés à cause de l’emploi du substantif dans des structures propres :
&-l’apostrophe (« Regarde, gnonlon »),
&-l’apposition (« Il vit Fofo Agbanganou ») ; où Fofo et Agbanganou renvoient au même
personnage.
109
On en trouve des exemples dans la presse, dans le français pratiqué dans les littératures nationales, où la
marge de liberté par rapport au français de référence est plus grande. Lylian Kesteloot en relève quelques cas
précis dans son ouvrage déjà cité.
110
Tazi SAOUD, Allocution à l’ouverture des Journées scientifiques du Réseau thématique de recherche
« Lexicologie, terminologie, traduction », tenues à Fès du 22 février 1989, in André CLAS, Benoît OUOBA
(sous la dir. de), Visages du français, variétés lexicales de l’espace francophone, Paris, Editions John Libbey
Eurotext, 1990, [Link].
82
-soit encore incorporés dans le segment employé comme xénisme : Dadace (ma Dada,
ma grande-sœur). Le tableau qui suit, résume les statistiques d’occurrence de ces
particularités.
Hazoumé Bhêly- Bhêly- Couao-Zotti Couao-Zotti
Quénum Quénum
Doguicimi Un piège Les Appels Notre pain Le Cantique
sans fin du Vodou de chaque des
nuit cannibales
Les mots _ _ 13 _ _
hypocoristiques
La catégorie lexicale des mots hypocoristiques représente, comme nous le verrons, une
marque d’évolution de l’écriture aussi bien dans l’œuvre romanesque de Bhêly-Quénum que
dans le roman béninois.
3- La création lexicale
L’analyse des particularités lexicales dans les romans de Couao-Zotti fait apparaître
quatre catégories lexicales : les substantifs utilisés comme des emprunts aux langues
111
Jean Pliya utilise les calques stylistiques dans Les tresseurs de corde, Paris, Hatier, 1987, pp. 17, 21, 33, 47,
53, 54, 66, 74, 80, 104. Serpos-Tidjani aussi dans Bamikilé, 1996, pp.10, 38, 40, 54, 55, 135.
84
nationales, quelques calques des langues béninoises en français, les calques lexicaux et la
création lexicale.
Florent Couao-Zotti semble avoir opté pour la pratique d’une langue qui "colle" au
milieu populaire béninois. Les mots qu’il emprunte aux langues locales, le fכngbe en
particulier, sont pour la plupart des termes désignant des réalités locales qu’aucun calque ne
suffirait à traduire avec satisfaction en français. C’est ainsi que les substantifs décrits dans le
premier chapitre de notre thèse s’intègrent dans le texte littéraire. D’autres exemples figurent
dans Le Cantique des cannibales où ils décrivent :
-« Ogoun » : « divinité du fer dans la cosmogonie vodun, divinité qui est en même temps la
plus crainte », (NDA, p.24).
-« …joli-joli tchatchanga kaï ! »: « Brochettes de mouton servies dans les bars de quartier
par les vendeurs peulhs », (NDA, p.15) ;
-« Sodabi » : « eau de vie, alcool », (NDA, p.62) ;
-« Tchoukoutou » : « Bière de mil », (NDA, p.62) ;
-« Ses odeurs d’afitin mal conservé » : « Moutarde locale aux odeurs royales qui a pour
qualité de relever le goût des plats », (NDA, p.77) ;
-« Trois litres de tchakpalo » : « Boisson de mil sucrée », (NDA, p.148) ;
-« Comment un homme dont la main ne se trompe jamais de chemin quand il veut avaler une
boule d’akassa peut-il provoquer mort d’hommes ? » : « Boule de pâte de maïs, débarrassée
du son », (NDA, p.161) ;
-« Deux to n’golos de gari dans le décor » : « Unité de mesure qui équivaut à un kilogramme.
Le to n’golo sert à mesurer les céréales au marché », (NDA, p.114) ;
-« Tapioca koko » : « Bouillie de tapioca, réputée aphrodisiaque », (NDA, p.196).
85
-« Une vidomègon » / « Les vidomègons » : « Ce sont les enfants placés », (NDA, p.66.
p.70) ;
-« Zémidjan ! Kèkènon ! » : « Autre nom par lequel on hèle les motos taxis », (NDA, p.165) ;
-« Le bokonon » : « devin et guérisseur », (NDA, p.260)
Couao-Zotti fait, lui aussi, un emploi non négligeable d’emprunts qui correspondent à
plusieurs strates socioculturelles. Il y a ainsi, chez lui, peu de xénismes. A ce constat, on peut
proposer plusieurs explications. Ce romancier est moins porté vers l’exotisme que son aîné
Bhély-Quénum chez qui l’abondance de xénismes marque un des aspects idéologiques de son
œuvre. Couao-Zotti a plutôt tendance à choisir dans les langues du Bénin les termes qui sont
susceptibles de traduire précisément la réalité sociale envisagée et l’esthétique qui caractérise
ces langues. La tendance se comprend également. A la différence de ces emprunts, les calques
stylistiques sont peu pratiqués chez Couao-Zotti.
Dans les romans de Couao-Zotti, le calque stylistique apparaît en faible proportion par
rapport à sa prédominance chez Paul Hazoumé et à son emploi dans les romans de Bhêly-
Quénum. Quelques exemples seulement sont repérables à travers Le Cantique des cannibales:
-« Trois lunes, trois disques de lune avant l’événement, les élections présidentielles »,
(p.55.) ;
pour dire « trois mois ».
-« Alabi se leva. Des douleurs continuaient à lui manger les muscles du ventre », (p.179) ;
pour dire que « les muscles du ventre lui faisaient mal ».
86
Comme on le voit, Couao-Zotti fait comme chez Paul Hazoumé, un emploi spécifique
du mot lune. Mais ce sont des nuances que nous ferons apparaître dans la troisième partie de
notre étude. Ce qui est prédominant chez lui et qui, véritablement, marque une étape dans
l’évolution de l’écriture du roman béninois, ce sont les constructions bâties sur le modèle du
français, c’est-à-dire les calques lexicaux.
Couao-Zotti propose dans ses romans des constructions qui, à travers leurs structures,
rappellent certaines formes connues en français. Ces constructions semblent constituer une
particularité de son écriture par rapport à celle de ses aînés Paul Hazoumé et Olympe Bhêly-
Quénum.
-« Elle ne savait trop pourquoi elle avait fini par succomber aux " paroles alcoolisées " de
son amant, ces amuse-oreilles dont l’homme savait faire usage », (Le Cantique des
cannibales, p.196) ;
Le terme rappelle celui-ci : « …un amuse-gueule».
-« Tarif multiplié par dix. A prendre ou à pendre ! », (Le Cantique des cannibales, p.183);
Construction semblable à celle-ci : « A prendre ou à laisser ».
-« A gauche se tenait un des hommes du capitaine. Costaud, juché sur un mètre quatre-vingt-
dix et des cendres », (Le Cantique des cannibales, p.138)
Cette construction rappelle celle qu’on achève avec l’expression d’une quantité indéterminée :
mille deux cents et des poussières.
-« …Aucune hypothèse ne pouvait être jetée par-dessus le nombril », (Le Cantique des
cannibales, p.169)
Construction sur la base de : « par-dessus le marché, par-dessus bord »
-« Dans de telles situations, les hommes deviennent bêtes, des broute-herbe sans cervelle qui
se soumettent, sans carotte ni akassa, aux injonctions des femmes… », (Le Cantique des
cannibales, p.198)
L’expression référentielle est : « sans tambour ni trompette ». Il est vrai, on utilise en français
l’expression « la carotte ou le bâton » pour traduire l’idée d’incitation ou de menace. Mais ce
sens ne paraît pas couler dans la construction proposée par Couao-Zotti. Le calque lexical
qu’il utilise a fondamentalement une valeur structurale et non nécessairement sémantique,
c’est-à-dire qu’il est construit d’abord, essentiellement, selon la composition du modèle
auquel il renvoie. C’est un des aspects du projet esthétique de Couao-Zotti, nous le verrons.
-On avait surpris des jeunes excités en train de lapider des électeurs aux motifs qu’ils avaient
exprimé, sans morve, leur faveur à un opposant, (Le Cantique des cannibales, p.201)
L’expression rappelle celle-ci : « sans crainte, sans regret »
Cette entreprise de création d’expressions sur la base de modèles connus nous
rapproche, d’une certaine façon, du procédé de la lexicalisation dans les œuvres de notre
corpus.
88
Ou encore :
« Kכkכk כyetכn wa sukp» כ
Leur « kכkכk » כdevient ennuyeux.
La lexicalisation des termes onomatopéiques dans les œuvres littéraires reprend ainsi la
structure de la langue fכn ou des langues gbe du sud Bénin. Les mots de l’onomatopée sont
repris pour désigner non le bruit émis mais la réalité linguistique à laquelle il renvoie. En
d’autres mots, au moyen de l’outil grammatical que représente le déterminant, la jonction des
termes de l’onomatopée renvoie à un acte qui lui est lié, une réalité qui la sous-tend ou résulte
de sa réalisation. Deux éléments fondamentaux concourent ici à la substantivation des termes
onomatopéiques. D’une part, la réunion des termes pourvue d’une extension immédiate puis
d’une incidence interne ; d’autre part, le déterminant qui l’actualise. À la vérité les deux
éléments fonctionnent simultanément si bien que notre présentation est bien trompeuse sur
cette coïncidence. Par exemple, Couao-Zotti fait, dans la séquence qui va suivre, un emploi où
89
le terme lexicalisé désigne non le bruit qui signale la panne de moteur mais la panne elle-
même et fonctionne comme le noyau d’un syntagme nominal bien construit :
Par ailleurs, en dehors des onomatopées, d’autres constructions peuvent être décrites
comme manifestant le procédé de la lexicalisation. Par exemple, le syntagme nominal « les
wédous-wédous » qui correspond à la substantivation de l’infinitif « ɖuwe »112 (danser),
s’emploie comme une métonymie pour désigner les « bestioles dont on dit qu’elles sont
agitées et chevauchées en permanence par les esprits » :
Les mots créés produisent un sens qui résulte de la réunion de segments épars d’emploi
parfois autonome dans la langue où, on l’a vu, le transfert de catégories grammaticales est
112
En fכngbe, mais aussi en ajagbe et en gεngbe.
113
Pour leur décomposition et explication, se reporter au premier chapitre.
114
Les Appels du Vodou, p.87. Deux morphèmes composent ce mot : mlã (louer, magnifier) mlã (louer,
magnifier). On lit encore « m’lan m’lan » à la page p.211 de la même oeuvre. Il signifie louange, panégyrique.
90
fréquent115. La particularité des emplois des romanciers béninois réside dans le fait qu’ils sont
en langues nationales et en portent la marque profonde.
5- La création lexicale
-«Il (Kéré-Kéré) comptabilise, au soleil couchant de son existence, sept petites vies mijotées
dans la marmite de ses gondolantes métamorphoses : catholicisant, puis vodouïsant, (…)
puis maxisant, puis athéisant, puis maraboutant, puis mahométan, puis christianisant,
puis… », (Le Cantique des cannibales, p.56 ; nous soulignons)
La création lexicale, dans cet exemple, concerne les participes présents des verbes
catholiciser, vodouïser, maxiser, athéiser, construits sur le radical des noms
catholique, vodoun, Max et athée. Dans la même énumération, se lisent aussi les mots :
maraboutant, mahométan, christianisant. Ce qui est intéressant, c’est que les deux groupes de
termes en an(t), de structure lexicale analogue, sont pourvus, chacun, d’une valeur
grammaticale différente. Dans catholicisant, vodouïsant, maxisant et athéisant, s’isole la
particule isant (formée sur un radical verbal) qui signifie : "faisant ou rendant catholique,
adepte de vodou, marxiste ou athée". D’un point de vue grammatical, catholicisant, maxisant
et athéisant sont nécessairement des participes présents et devraient fonctionner comme tels.
Ils ne peuvent s’utiliser comme des adjectifs verbaux dans la mesure où il existe déjà, en
français, des adjectifs qualificatifs116 catholique, marxiste et athée lexicalement liés aux
verbes formés par création lexicale. Vodouisant, quant à lui, descriptible comme une
115
Ce type de construction est semblable à celui du mot composé substantivé en français : un va-nu-pied (verbe
+ adjectif + nom).
116
Ils peuvent s’employer comme noms.
91
récupération du discours oral par l’auteur, est employé indifféremment, dans des propos saisis
à la faveur de quelques échanges dans la vie courante, comme participe présent ou comme
adjectif verbal. Dans le second groupe de termes, mahométan, défini par Le petit Robert
comme un nom ou un adjectif qualificatif, ne peut s’utiliser comme participe présent,
contrairement aux deux autres termes du même groupe. L’intégration dans une même
énumération de ces mots de nature grammaticale différente pose alors des problèmes de
syntaxe dont l’analyse confirme nos hypothèses de travail sur les libertés que Couao-Zotti
prend par rapport à la norme. Il est vrai, le changement de catégorie morphosyntaxique des
mots du français en autorise des emplois variés. Mais il est difficile de le soutenir ici à cause
du caractère disparate de la construction et de l’impression perturbante que laisse le passage.
Le participe présent fonctionne comme un verbe et l’adjectif verbal comme un adjectif
qualificatif. La structure composite, syntaxiquement, que propose l’auteur des Cantiques des
cannibales ne semble pas tenir compte de ces contraintes grammaticales.
-« Il dut se servir de sa serviette pour éponger les jetons de sueur qui lui virgulaient le
front », (Le Cantique des cannibales, p.117) ;
Verbe virguler forgé sur le radical du substantif virgule.
-« La vague de nuages qui napperonnaient une partie du ciel », (Le Cantique des cannibales,
p.148).
Verbe napperonner formé sur la base nominale napperon.
-« Re-troubles » : nom construit par composition sur le substantif « troubles », (Le Cantique
des cannibales, p.37)
-« Le haut-parleur du gouvernement parla de « benladinisme tropical » (Le Cantique des
cannibales, p.162) : nom construit par suffixation de inisme sur le nom benladen.
92
-Un visage de « cochon casquetté » (Le Cantique des cannibales, p.12) : participe utilisé
comme adjectif construit sur le radical nominal casquette.
Chez Bhêly-Quénum, quelques exemples décrits au chapitre précédent sont repérables.
En définitive, les particularités lexicales n’apparaissent pas dans les mêmes
proportions chez Paul Hazoumé, Olympe Bhêly-Quénum et Florent Couao-Zotti. Les
emprunts et les xénismes sont en proportion plus élevée dans Doguicimi de Paul Hazoumé
(421 occurrences) que dans Un piège sans fin (52 occurrences) et Les Appels du Vodou (303
occurrences) d’Olympe Bhêly-Quénum. Ils le sont beaucoup moins dans Le Cantique des
cannibales (53 occurrences) et davantage dans Notre pain de chaque nuit (36) de Florent
Couao-Zotti. Des trois procédés (emprunts, xénismes et création lexicale), Paul Hazoumé
ravit la palme pour les deux premiers, mais c’est Couao-Zotti qui passe en tête dans la
pratique du troisième. Les deux premiers éléments donnent un caractère national, voire
continental aux œuvres, et marquent un type d’emploi spécifique de la langue française dans
le roman béninois. Ils apparaissent dès les premiers romans béninois, L’Esclave de Félix
Couchoro et Doguicimi de Paul Hazoumé et sont donc subsumés par les critères définitoires
des classiques béninois117. Mais parmi les catégories lexicales, les périphrases locales
constituent des spécificités de Hazoumé et Bhêly-Quénum, alors que l’emploi des tournures
idiomatiques et de l’hypocorisme sont propres à Bhêly-Quénum. Couao-Zotti, lui aussi, fait
un emploi substantiel des emprunts et des xénismes, même si la proportion dans laquelle
apparaissent ces catégories lexicales est un peu faible par rapport à leur occurrence chez les
deux autres romanciers. La lexicalisation, elle, apparaît dans Doguicimi et Les Appels du
Vodou, un peu dans Le Cantique des cannibales. Nous pouvons alors retenir qu’il y a emploi
des emprunts et des xénismes chez les trois romanciers retenus dans le cadre de notre étude,
comme il y en a aussi, dans des proportions variables, chez les autres romanciers béninois:
Félix Couchoro, Jean Pliya, Nouréini Tidjani-Serpos, Ken Bugul, etc, comme négro-
africains118 : Ahmadou Kourouma, Amadou Hampâté Bâ, Sony Labou Tansi, Henri Lopès,
Mariama Bâ, Aminata Sow Fall, etc.
117
Ces critères renferment dès l’origine (c’est-à-dire dès la publication des œuvres analysées comme étant des
classiques béninois) les marques de liberté que manifeste l’emploi des emprunts et xénismes lexicaux dans la
traduction du fait littéraire.
118
Danièle LATIN étudie le même procédé dans la poésie négro-africaine, en spécifiant le cas de Senghor qui
« introduit (dans la langue française la plus soutenue) des termes wolofs et sérères, de néologismes renvoyant
aux réalités africaines ou d’africanismes », « Corpus littéraire et corpus linguistique : une solidarité nécessaire à
la description de l’"africanité" du français », Communication présentée aux Journées scientifiques des réseaux de
chercheurs concernant la langue et la littérature, sur « Appropriation de la langue française dans les littératures
francophones de l’Afrique subsaharienne, du Maghreb et de l’Océan indien», Dakar (Sénégal), du 23-25 mars
2006, Documents de travail, p.183.
93
119
Lorsqu’on considère Bhêly-Quénum et Couao-Zotti.
120
Jusqu’en 2007, Bhêly-Quénum est auteur de huit romans.
95
pour la francophonie que les apports littéraires et culturels de l’Afrique soient ainsi
rejetés. »121
Les deux romans qui n’ont pu paraître aux maisons d’éditions défavorables à leur parution,
ont été publiés, le premier, chez Phoénix Afrique, le second, aux Nouvelles Editions
Ivoiriennes. Nous reviendrons sur ces préoccupations idéologiques pour les intégrer dans le
rapport des romanciers à la langue d’écriture.
Il est difficile, à l’inverse, de trouver les mêmes explications pour soutenir
l’abondance des xénismes chez Paul Hazoumé. Ceux-ci concernent, en réalité, les noms et
adjectifs ethniques dont l’occurrence manifeste moins l’exotisme qu’une volonté d’éluder des
constructions périphrastiques très peu pratiques dans des textes semblables122.
Cette recherche nous a permis d’entrer page après page dans l’univers des
particularités lexicales, d’analyser leur comportement dans le texte français et de relever le
souci de renouvellement des constructions qui en caractérise l’emploi dans le roman béninois.
Cette volonté qui remonte à la naissance du genre au Bénin a favorisé la mise en œuvre de
procédés de création qui valorisent les langues nationales et montrent à quel point le français
est redevable au génie de ces langues, ce que la critique n’a jamais montré à propos des
écrivains béninois123. Du coup, le rapport à la langue d’écriture s’en trouve plus visible, plus
marqué, mieux défini pour le critique littéraire. Les études qui existent sur le roman béninois,
nous l’avons dit dans l’introduction générale, ne nous permettent pas de mesurer réellement le
rapport des romanciers à la langue française, si ce n’est une présentation générale de cette
relation. Progressivement, nous passons d’une vision classique maîtrisée124 à une évolution du
rapport à la langue française, comme on a pu le remarquer à travers la pratique des emprunts
lexicaux, de la lexicalisation et de la création lexicale. La mise en œuvre de ces procédés est
liée aux choix des écrivains, mais elle relève aussi du souci constant de « déterritorialiser » la
langue française pour l’enraciner dans le milieu socioculturel béninois. La qualité du contact
du français avec les langues nationales impose au critique littéraire un autre regard sur la
121
GRELEF, Olympe Bhêly-Quénum, l’appel de l’Afrique des profondeurs, Mélanges pour Olympe Bhêly-
Quénum, Dijon, centre Gaston Bachelard de Recherches sur l’Imaginaire et la Rationalité de l’Université de
Bourgogne, 2000, pp.172-173.
122
Il ne nous paraît pas plus pratique d’écrire : « les habitants du Danhomè» et de le répéter dans le corps du
texte que de mettre : « les Danhomènous », par exemple.
123
On l’a peut-être noté dans notre développement, les écrivains ont exploité les ressources de leurs langues
maternelles mais y ont ajouté de leurs touches personnelles et nous aurons l’occasion de le montrer dans la
dernière partie de cette thèse.
124
Pratique excellente des règles syntaxiques, avec parfois du scrupule (relevé chez Hazoumé par Gandonou),
adaptation séduisante du lexique à l’aire du temps, exploitation des ressources des langues locales.
96
La thèse de Manessy justifie, à plus d’un titre, l’objet de notre recherche. Elle éclaire
aussi sur l’utilité voire la nécessité du recours aux langues nationales et africaines par les
écrivains.
Les choix d’écriture manifestent pleinement la liberté de l’écrivain. Dans la polémique
qui entoure les nouvelles écritures africaines, la question nous paraît fondamentale puisqu’elle
détermine aussi la qualité du rapport du romancier à la langue française. Kesteloot le souligne
dans son Histoire de la littérature négro-africaine et se montre réservée par rapport à une
certaine « nouvelle écriture » qui ne tiendrait pas compte des règles. En réalité, elle fustige les
maladresses et les fautes que certains seraient tentés de mettre sur le compte des nouvelles
écritures africaines. Kesteloot prend parti, comme on peut l’imaginer, pour les auteurs
classiques et parmi les noms qu’elle indique au Bénin, il y a, en dehors de Bhêly-Quénum,
Jean Pliya et Nouréini Tidjani-Serpos. Or, nous avons relevé dans leurs romans respectifs le
recours aux catégories lexicales pour traduire le fait social et littéraire, et montré qu’elles sont
plus variées et plus fréquentes chez le second. La recherche d’authenticité dans l’écriture se
125
L’inverse est tout autant possible. Lorsque les mots issus des langues africaines ou béninoises sont insérés
dans le français de référence, ils en modifient le statut, mais ne gardent pas, pour ce qui les concerne, leur
morphologie voire leur syntaxe originelle. Ces questions seront abordées dans la deuxième partie consacrée aux
particularités morphosyntaxiques. Ce renvoi se justifie par le fait que la morphologie est plus liée à la syntaxe
qu’à la lexicologie.
126
Nous nous prononcerons plus loin sur la définition d’un « français africain » ou « français d’Afrique ».
127
Gabriel MANESSY, Le français en Afrique noire : Mythe, stratégies, pratiques, Paris, L’Harmattan, 1994,
pp.86-87.
97
concrétise avec un emploi marqué des emprunts et des xénismes lexicaux et structuraux sous-
tendus par une triple démarche idéologique, littéraire et stylistique. La pratique des
particularités lexicales n’affaiblit pas nécessairement la qualité de l’écriture des œuvres. Pour
l’ensemble des romanciers béninois, on peut retenir que les emprunts assurent une précision
lexicale alors que les xénismes ont plutôt, prioritairement, une valeur pittoresque
incontestable. Les calques stylistiques et lexicaux fondent, quant à eux, les représentations
langagières et une fonction idéologique éloquente. En remaniant les constructions consacrées
par l’usage, même si le degré de création varie en fonction des écrivains, les romanciers
concernés abordent le cap de la démystification et entrent dans une tentative de
désacralisation de la langue française. Celle-ci n’est plus « l’intouchée » des premières
décennies mais plutôt celle qui subit des transformations de plusieurs ordres. Selon le rapport
de chaque romancier à ces procédés, on peut définir la relation qui le lie à la langue française.
Mais on peut toujours s’intéresser dans les œuvres à la recherche d’éléments
supplémentaires pour affirmer une telle évolution de ce rapport. Le reste de la thèse tentera de
répondre à cette préoccupation. Le chapitre qui va suivre y apporte des éléments
complémentaires d’appréciation. Nous y montrerons que la situation diglossique prégnante
qui caractérise le milieu socioculturel béninois explique et justifie en partie ces choix
d’écriture.
98
CHAPITRE QUATRIEME
128
Il s’agit des règles grammaticales, des normes lexicales.
129
Gilles SIOUFFI, Dan VAN RAEMDONCK, op. cit. p. 97.
99
Pour les mêmes auteurs, le terme de bilinguisme « s’emploie à propos d’individus, de groupes
d’individus ou de communautés qui utilisent concurremment deux langues. Au-delà de deux
langues, on parle de plurilinguisme. »131 C’est dans cette perspective que Bienvenu Akoha
parle de bilinguisme lorsqu’il entrevoit le rapport qui doit exister entre le français et les
langues nationales :
« Parce que le monde du travail demande aujourd’hui à l’Ecole béninoise de lui livrer des
artisans créateurs d’un développement endogène, l’avenir de notre pays est
incontestablement dans le choix d’un bilinguisme fonctionnel équilibré, langues nationales et
français : c’est-à-dire que le français doit désormais entretenir avec nos langues nationales
des rapports de complémentarité et non des rapports conflictuels. »132
Guy Ossito Midiohouan rapporte des statistiques d’études qui confirment ces données. Elles
montrent que :
« 98 % des Béninois sont bilingues, parlant leur langue maternelle et une autre langue
nationale ; 70 % sont trilingues, ceci étant particulièrement vrai pour des ressortissants du
nord vivant au sud et pour ceux du sud vivant au nord ; une proportion importante de la
population parle plus de trois langues : 50 % parlent quatre langues, 30 % cinq langues, 20
% six langues, 10 % sept voire huit langues. »133
130
Michel ARRIVE, Françoise GADET et Michel GALMICHE, op. cit. p.232.
131
Ibidem, p.94.
132
Editorial de Langage et Pédagogie n°9, décembre 1999, p.4.
133
Guy Ossito MIDIOHOUAN, « Politique linguistique et statut du français au Bénin », in Annales de la
Faculté des Lettres, Arts et Sciences Humaines/Université d’Abomey-Calavi, n°8, décembre 2002, p.133.
100
I- Le cadre linguistique
Pour mieux comprendre la situation de diglossie que vit l’écrivain béninois, il est
important de présenter d’abord le paysage linguistique du Bénin.
Des études ont été réalisées sur les langues béninoises qui les organisent en familles et
en montrent le dynamisme puis les interférences découlant de leur cohabitation. L’Atlas
sociolinguistique du Bénin136 répertorie cinquante-deux langues réparties en trois groupes :
« -Le groupe des langues dites "gur" ou voltaïques dont l’aire de répartition couvre
les deux anciens départements du nord (l’Atacora et le Borgou). Il s’agit (par ordre
134
Ibidem, p.134.
135
Les enjeux esthétiques seront abordés dans la troisième partie de la présente thèse.
136
Commission Nationale de Linguistique, Atlas sociolinguistique du Bénin, Cotonou, 1983.
101
alphabétique) des langues suivantes : anii, baatonum, biali, bulba (ou burusa), cenka,
ditamari, gulmacema, kabyè, kotokoli (ou tem), kufalu, lamba, lokpa, looso, mbèlimè, moore,
nateni, sola (ou mèyopè), waama et yom. »
-« Le groupe des langues "kwa", qui est composé du sous-groupe "ede" et du sous-
groupe "gbe", occupe toute la partie sud du territoire, c’est-à-dire les départements de
l’Atlantique, du Mono, de l’Ouémé et du Zou. Il s’agit de :
&- pour le sous-groupe "ede" : ede-yoruba, ede-nago, ede-cabè, ede-ica, ede-ifè, ede-
idaca, ede-ija (ou holi) et mokole.
&- pour le sous-groupe "gbe" : fongbe, ajagbe, ayizogbe, maxigbe, agunano, kogbe,
wemègbe, tofingbe, gungbe, cigbe, wacigbe, sètogbe.
- Un troisième groupe dit "autres" réunit quelques langues de la partie septentrionale
qu’on ne peut classer dans aucun des deux groupes. Il s’agit des suivantes : boko (groupe
mande), dendi et zarma (groupe songhaï-zarma), fulfude (groupe ouest-atlantique), et hawsa
(groupe tchadique) »137.
Ce visage linguistique du Bénin fait dire à Igué qu’il est un pays multilingue138.
Quoiqu’il faille relativiser cette appréciation à cause de l’intercompréhension parfois
profonde qui caractérise certaines langues, celles du sous-groupe "gbe" notamment, ce
multilinguisme est réel, indiscutable. Il est, d’une certaine manière, le fondement de la
situation de diglossie dans laquelle se trouve l’écrivain béninois.
Dans une étude intitulée « La situation du français au Bénin », Akanni Mamoud Igué
précise que seulement 10 % des Béninois sont capables de parler, de lire et d’écrire le
français139. Cette langue étrangère, bien que minoritaire et pratiquée seulement dans les
milieux restreints des scolarisés, a supplanté et supplante encore, dans une large mesure, les
langues nationales140. Chargée des pans de l’histoire coloniale dont le cours lui est assurément
137
Guy Ossito MIDIOHOUAN, op. cit., p.132. Les mêmes informations figurent dans Akanni Mahmoud IGUE,
« La situation du français au Bénin », in Didier de Robillard et Michel Béniamino (éds.), Le français dans
l’espace francophone, Paris, Honoré Champion Editeur, 1996, p.577.
138
Akanni Mahmoud IGUE, « La situation du français au Bénin », ibidem, p.577.
139
Ibidem, p.580.
140
Les séances d’alphabétisation des adultes en langues nationales, bien que sanctionnées dans certains cas par la
délivrance d’un diplôme, ne donnent pas droit à un emploi rémunéré contrairement à la formation à l’école
étrangère qui procure une valorisation sociale. Avec la création en novembre 2007 d’un Ministère de
l’alphabétisation et de la promotion des langues nationales, nous espérons que les choses changent de façon à
donner aux langues locales un statut qui les valorise et permette d’en faire dans nos établissements de formation
des vecteurs du savoir.
102
favorable, la pratique de cette langue s’est faite dans des contextes sociopolitique, culturel et
historique avantageux pour son enracinement dans le milieu socioculturel béninois.
Durant toute la période coloniale, la langue française a été au cœur de la politique
linguistique conçue et appliquée par le colon français. Les moyens coercitifs mis en œuvre
pour l’apprentissage et la pratique exclusifs de cette langue dans les écoles de formation sont
connus : l’interdiction formelle aux enseignants « indigènes » de pratiquer « les idiomes » du
terroir, « le système du signal » et le châtiment corporel. Le résultat de cette entreprise
"réussie" de promotion de la langue française et de reflux des langues locales a été le
processus d’aliénation culturelle des intellectuels béninois dont la déconsidération pour les
langues locales s’est traduite au lendemain des indépendances par l’absence d’une politique
linguistique qui intègre ces langues dans un plan de développement national. L’avènement de
la période révolutionnaire et l’intérêt manifesté par les nouveaux responsables politiques pour
réhabiliter et développer les langues nationales ont suscité quelques espoirs, malheureusement
vite étouffés par les errements vers lesquels le régime a basculé. Cependant, certaines
structures ont été mises en place, pendant cette période, pour assurer une description
systématique des langues nationales à partir de supports établis. D’autres structures ont été
créées pour assurer l’alphabétisation des masses populaires dans leurs langues. Pendant toute
la période révolutionnaire où la nouvelle orientation de l’école, « l’Ecole nouvelle », a marqué
une rupture avec le système pratiqué en période coloniale141, la langue française a perdu de sa
valeur et sa pratique a été peu ou prou concurrencée par le dynamisme des langues nationales
dans les milieux socioculturels. Cependant, ces langues n’ont pas connu le développement
auquel les différents responsables politiques révolutionnaires avaient choisi de travailler et
leur intégration progressive dans l’enseignement n’a jamais été réalisée142. Le français a donc
gardé son statut de langue dominante et la situation de diglossie s’est perpétuée. La
Constitution du 11 décembre 1990 l’a rétabli dans son statut de « langue officielle ».
Aujourd’hui, les langues béninoises dominent le français dans les milieux socioculturels tels
141
Dans les établissements scolaires, l’importance accordée à la production agricole, la mise en place de
« sections » pour diverses activités socioculturelles : l’alphabétisation en langues nationales, la pharmacopée, les
groupes de théâtre et d’animation folklorique, etc.
142
La politique linguistique la plus radicale que la République du Bénin (ex-République Populaire du Bénin et
ex-République du Dahomey) ait connue jusqu’à ce jour est celle proposée par le gouvernement militaire
révolutionnaire qui, dès 1972 a proclamé la réhabilitation des cultures et des langues nationales et leur
intégration progressive dans l’enseignement. Cette décision politique, il faut le reconnaître, a fait perdre au
français son statut de « langue officielle » pour devenir la « langue de travail », mais cette situation n’a pas
amélioré le système de formation scolaire au Bénin. cf. Guy Ossito MIDIOHOUAN, « Politique linguistique et
statut du français au Bénin », in Annales de la Faculté des Lettres, Arts et Sciences Humaines/Université
d’Abomey-Calavi, n°8, décembre 2002, pp.135-136.
103
que les marchés, les églises chrétiennes, la musique contemporaine dite « traditionnelle » ou
« moderne d’inspiration traditionnelle », les groupes de comédiens, les troupes théâtrales, les
radios communautaires, etc143. Aujourd’hui encore, la mentalité des Béninois est marquée par
la conception profonde de la supériorité du français que le système colonial a contribué à
créer et à entretenir. Le simple fait de le consacrer « langue officielle » explique et justifie
cette situation (de diglossie). Willy Bal lie la situation diglossique en Afrique noire
francophone au mode d’introduction du français dans cette partie du continent :
Dans le roman, qui fait l’objet de notre étude, la situation diglossique de l’écrivain
béninois trouve sa source non seulement dans la situation multilingue caractéristique du
Bénin, mais aussi dans la pratique conjointe du français et des langues béninoises. 145 Elle se
note à travers la proportion d’emploi des emprunts lexicaux et structuraux, les efforts de
transcription des unités lexicales selon les règles du français ou à partir de repères
morphosyntaxiques que nous décrirons au cinquième chapitre. C’est d’ailleurs ce qui fonde la
valeur idéologique de la diglossie. Dans l’étude qu’il a consacrée à la problématique de la
pratique du français en Afrique noire, Gabriel Manessy a identifié, dans le rapport du français
aux langues africaines, le phénomène de « stricte diglossie », c’est-à-dire « une répartition
des fonctions qui n’autorise guère de chevauchements : les circonstances de la
communication désignent sans ambiguïté au locuteur bilingue ou plurilingue la variété qu’il
doit choisir dans son répertoire, le français en classe, au tribunal, dans les boutiques
élégantes ou dans les bureaux de l’administration, telle langue interethnique au marché ou
143
Cependant, elles n’ont pas encore acquis la légitimité qu’elles devraient avoir, et leur introduction dans
l’enseignement, décidée par le gouvernement seulement en 2007, n’est pas encore suivie de résultats
appréciables.
144
Willy BAL, « Particularités actuelles du français en Afrique centrale », in Le français hors de France-Dakar,
1973, Dakar-Abidjan, NEA, 1975, p.340.
145
Si le Bénin avait une langue nationale comme langue officielle, le français ne se serait pas imposé dans tous
les domaines et au lieu d’une diglossie on assisterait plutôt à un bilinguisme entre cette langue officielle et le
français.
104
dans les réunions publiques, l’idiome de son village en milieu coutumier. »146 En d’autres
termes, la pratique du français et des langues nationales, dans diverses circonstances de la vie,
est fermement liée à leur cohabitation dans les Etats francophones. Ces constats permettent de
comprendre la notion de norme endogène147 dont parle Benoît Bendi Ouoba en se basant sur
le cas de la cohabitation du français avec les langues nationales au Burkina-Faso. Parti des
emplois dans lesquels les Burkinabé ne se conforment pas aux principes du français de
référence, Benoît Benbi Ouoba en arrive à « postuler l’existence d’une norme locale qui
s’accommode du chevauchement du code imposé par la norme scolaire et du "français
bricolé" par ceux qui ne connaissent que l’usage de la rue, et dont les conditions
d’acquisition seraient à étudier soit par des enquêtes sur les marchés, soit dans le cadre de
l’exercice de certains métiers dits "modernisants" comme la mécanique (dans les garages ou
chez les réparateurs de cycles et motocyclettes) et la médecine traditionnelle telle qu’elle est
exercée par les tradipraticiens »148 L’hypothèse d’une norme endogène se justifie par la non-
application des règles du français de référence aux emprunts et aux xénismes dans les romans.
Mais la définition d’une telle norme n’est pas un exercice aisé, et Gabriel Manessy le
reconnaît dans le même ouvrage :
Cette citation fait appel à des analyses que l’on pourra trouver au cinquième chapitre,
sur les questions de morphosyntaxe dans les œuvres et nous verrons, à l’occasion, si l’on peut,
à partir des unités lexicales étudiées, retenir des éléments comme entrant dans la norme
endogène.
La situation diglossique ambiante s’explique par la situation linguistique complexe du
Bénin où, nous l’avons vu, une cinquantaine de langues cohabitent avec le statut officiel de
146
Gabriel MANESSY, Le Français en Afrique noire. Mythe, stratégies, pratiques, [Link]., p.98.
147
La question intéresse également Gabriel Manessy qui la reprend puis la développe dans son ouvrage déjà cité,
au chapitre intitulé « Normes endogènes et français de référence ». Voir spécifiquement la p. 218.
148
Benoît Bendi OUOBA, « Le français parlé au Burkina-Faso », in André CLAS, Benoît OUOBA, (sous la dir.)
Visages du français. Variétés lexicales de l’espace francophone, Paris, Editions John Libbey Eurotext, 1990,
pp.73-74.
149
Gabriel MANESSY, op. cit., p. 218.
105
langues nationales. Celles-ci ne sont pourtant pas introduites dans l’enseignement scolaire150,
et sont perçues par la majorité des gens comme des langues secondaires, vu l’importance
considérable que les faits accordent au français. La description de la situation diglossique fait
percevoir essentiellement une alternance qu’on appelle « le métissage linguistique »151 ou le
langage métissé où, « sans motif apparent, une phrase commencée en langue A se poursuit en
langue B pour se terminer éventuellement en A, selon les modalités qui tiennent aux
caractéristiques structurales de l’une et de l’autre, sans mention délibérée de la part du
locuteur et souvent sans que l’auditeur y ait lui-même prêté attention. »152 Ce passage alterné
d’un code à un autre, fréquent dans la pratique du français et des langues nationales, même
chez ceux qui n’ont pas franchi les portes des salles de classes, peut se rapprocher de la
l’émergence des emprunts et des xénismes décrite dans les chapitres précédents, sans en
représenter une pratique tout à fait identique ou une parfaite correspondance. Tels qu’ils se
présentent dans les œuvres, les emprunts et les xénismes n’apparaissent pas exactement ainsi
dans le discours oral produit par un locuteur. L’usage des emprunts et des xénismes dans le
roman représente un niveau d’application plus élaboré du métissage linguistique oral, car, à la
différence de celui-ci, il implique un projet d’écriture avec, en amont, la formulation d’une
intention communicative mais aussi expressive. C’est cette double intention qui commande,
chez certains romanciers, le recours aux mots et expressions d’origine béninoise, et cela, en
fonction du public visé. Ce recours est une opération consciente, bien préparée, bien
structurée, avec des représentations à valeur identitaire. Même si, dans certains cas, une
réalisation inconsciente peut présider à l’occurrence des unités, la possibilité de reprise et/ou
de correction qu’offre l’acte d’écriture atteste la conscience de l’auteur d’intégrer ces
catégories lexicales dans le texte français. Le métissage linguistique mélange souvent
plusieurs codes, par l’introduction, dans un discours, d’un mot ou d’une expression empruntée
soit à une langue nationale, soit au français. Ici, c’est un mot ou une construction d’origine
béninoise qui est introduite dans le discours écrit en français et qui, évidemment, apporte,
avec elle, une part du patrimoine culturel et des richesses linguistiques de la langue à laquelle
l’emprunt est fait. Mais ces analyses, pour être complètes, ont besoin de supports qui certifient
150
En novembre 2007, le Président de la République du Bénin, lors d’un remaniement technique de son
gouvernement, a créé le Ministère de l’alphabétisation et de la promotion des langues nationales. Ce ministère
travaille déjà à l’introduction progressive des langues locales dans l’enseignement, mais concrètement nous nous
trouvons encore à l’étape de balbutiement.
151
Gabriel MANESSY, op. cit., p. 99. Les linguistes utilisent aussi le terme de code-switching pour designer le
même phénomène.
152
Gabriel MANESSY, op. cit., pp. 99-100.
106
la réalisation concrète du langage métissé, aspect de la réflexion que nous ne sommes pas en
mesure d’aborder ici153.
La situation décrite plus haut est semblable à celle du Burkina-Faso que Benoît Bendi
Ouoba présente dans l’article déjà cité où il affirme qu’ « on assiste davantage à une situation
de diglossie (partage complémentaire des fonctions) qu’à un bilinguisme, qui n’est l’apanage
que de quelques lettrés pouvant manier avec une égale aisance les deux codes, c’est-à-dire
des personnes reconnues par les deux communautés comme étant des locuteurs
compétents »154. En faisant nôtre cette analyse, nous devons la compléter en faisant observer
que le métissage linguistique se réalise également entre deux langues nationales ; mais
généralement155, la barrière entre ces langues n’est pas très perceptible à cause des rapports
solides qui les lient et de leur cohabitation profonde. Avec le français qui, originellement,
n’est pas une langue béninoise156, le passage de l’une à l’autre langue est plus facilement
remarquable.
L’enjeu idéologique de l’emploi des particularités lexicales dans le roman béninois
découle, d’une part, du choix opéré par les romanciers concernés de les intégrer dans l’œuvre
littéraire et, d’autre part, de la variation de leur rapport à la langue d’écriture. Chez ceux qui
optent pour ces emplois, la pratique des emprunts et des xénismes est très variable et
personnelle.
Lorsqu’on sait que l’introduction des mots d’origine béninoise dans les œuvres
littéraires est déjà une prise de position par rapport à la pratique que l’enseignement du
français a imposée dès la période coloniale, on reconnaîtra que l’usage des emprunts lexicaux
et structuraux procède d’un choix théorique fondé sur une démarche idéologique. Babacar
Faye perçoit ce rapport idéologique de l’écrivain au texte qu’il produit dans une situation
153
C’est un travail complémentaire qui nécessite des compétences de linguiste que nous n’avons pas et une
orientation qui n’était pas la nôtre à l’origine de la présente recherche.
154
Benoît Bendi OUOBA, [Link]. pp.74-75.
155
Ou parfois, selon l’aire culturelle considérée.
156
Nous avons à l’esprit la thèse développée par le Professeur HUANNOU. Il se fonde sur les contingences
historiques qui ont fait du français la langue officielle dans les Etats francophones d’Afrique noire, pour soutenir
que celui-ci, occupant « une place très importante, une place privilégiée dans la vie nationale des pays d’Afrique
noire anciennement sous domination française » (p.140.) peut être considéré comme une langue des Africains
francophones. Il justifie sa position : « La maîtrise avec laquelle de nombreux écrivains négro-africains manient
la langue française, la perfection formelle de leurs œuvres sont la preuve que les Africains se sont définitivement
approprié la langue française ; elle fait désormais partie de leurs patrimoines culturels ; ils peuvent, eux aussi,
la considérer comme leur " chose". De nombreux ouvrages d’auteurs africains écrits en français sont
mondialement reconnus comme des chefs-d’œuvre. », in Adrien HUANNOU, La question des littératures
nationales en Afrique noire, Abidjan, CEDA, 1989, p.146.
107
multilingue, et analyse la question avec les outils que propose la sociolinguistique. Son étude
s’inscrit dans une recherche plus large de « la sociolinguistique du texte » et lui permet de
constater qu’au-delà de la « part d’individualité » qui la caractérise, l’écriture « peut être
considérée comme une pratique sociale »157. Cela signifie, chez les écrivains négro-africains
francophones, que l’écriture adoptée porte, dans des proportions variées et en fonction du
choix idéologique de l’auteur, la griffe de la société dans laquelle elle est générée. En tant que
produit de cette société, elle est profondément influencée par la pratique sociale de la langue
du milieu. Cette vue est soulignée par l’existence au Bénin d’écrivains qui, nous l’avons déjà
dit, n’intègrent pas d’emprunts lexicaux dans leurs œuvres.
L’emploi des calques lexicaux a la propriété de provoquer une rupture avec la pratique
traditionnelle fondée sur la substitution lexicale reconnaissable dans l’emploi des périphrases
à l’intérieur des œuvres littéraires. Il sous-tend dans le roman béninois une langue d’écriture
dont la fonction est plus idéologique que littéraire. Elle est idéologique parce que
l’introduction des particularités lexicales dans une œuvre littéraire relève d’un choix, d’une
option doctrinale, et tout choix repose sur une position préalablement définie et appliquée en
vue de la réalisation d’un projet. En ce sens, tout choix est commandé par une intention et doit
s’accorder avec l’ensemble des moyens mis en œuvre pour atteindre le but visé. Mais chez les
trois écrivains que nous étudions, les motivations ne sont pas les mêmes. Pour cette raison,
nous les examinerons séparément en vue de donner, en fin de chapitre, les intentions
probables qui sous-tendent leurs choix idéologiques.
Chez Paul Hazoumé qui reconnaît lui-même la valeur « ethnologique et historique »158
de sa production romanesque, on peut comprendre que la pratique des particularités lexicales
s’inscrit dans un projet d’écriture qui accompagne celui de la création littéraire. Dans son
avertissement, il en précise les motivations et affirme son souci de conformité au temps et à
l’espace :
157
Babacar FAYE, « Auto-traduction et écriture : écriture première comme appropriation de la langue
française », Communication présentée aux Journées scientifiques des réseaux de chercheurs concernant la langue
et la littérature, sur « Appropriation de la langue française dans les littératures francophones de l’Afrique
subsaharienne, du Maghreb et de l’Océan indien» », Dakar (Sénégal), du 23-25 mars 2006, Documents de
travail, p.122.
158
Doguicimi, p.14.
108
Paul Hazoumé lie son choix d’écriture au souci d’exactitude, et cette fidélité au choix
fait la spécificité de son écriture. La pratique des particularités lexicales dans Doguicimi se
limite ainsi aux emprunts lexicaux et structuraux, sans marque de calque lexical ni de création
lexicale. Les mots et constructions qu’il emprunte au fכngbe ont donc une valeur
représentative et symbolique dans la mesure où, d’une part, certaines particularités lexicales,
les calques stylistiques, par exemple, apparaissent chacun dans un formatage fort suggestif et
décrivent des faits familiaux, sociaux ou culturels ; d’autre part, elles renvoient à des régions
que l’on connaît dans la réalité. Selon le récepteur visé, ces jeux d’écriture ont nécessirement
des effets d’exotisme. Jean-Norbert Vignondé fait du roman de Paul Hazoumé une lecture
analogue et écrit :
« Il n’est pas jusqu’à l’écriture qui ne soit pas mise à contribution pour traduire l’âme
et la mentalité de cette "peuplade". Le roman fonctionne en effet sur de fréquentes
interférences ethno-linguistiques caractérisées soit par l’insertion dans l’œuvre de nombreux
éléments de la littérature orale (chansons, proverbes, contes, poèmes généalogiques, …), soit
par la traduction littérale en français d’expressions ou de tournures idiomatiques propres à
la langue et à la culture du royaume d’Abomey. »160
Ce qui frappe l’attention quand on lit Doguicimi, c’est la proportion d’emploi des
emprunts lexicaux et structuraux, alors que l’œuvre a paru en pleine période coloniale et que
Paul Hazoumé, « une des plus belles réussites » de la formation dispensée « à l’école
coloniale, particulièrement à l’Ecole Normale de Saint-Louis du Sénégal »161, avait le profil
requis pour perpétuer, dans les conditions sociopolitiques de l’époque, la pratique exclusive
159
Doguicimi, p.14.
160
Jean-Norbert VIGNONDE, « Les précurseurs : Félix Couchoro, Paul Hazoumé », in Notre Librairie n°124,
octobre-décembre 1995, p.75.
161
Ibidem, p.74.
109
du français, sans référence majeure aux langues nationales162. Paul Hazoumé n’a pas redouté
une éventuelle critique des administrateurs coloniaux163 chez qui Le Pacte de sang au
Dahomey a suscité un grand intérêt. A travers cette étude ethnologique, il s’est évertué
à « fournir à la colonisation les informations auxquelles elle a droit, pour mieux pénétrer et
guider les masses »164. Dans la préface à la nouvelle édition de Doguicimi, Robert Cornevin,
Secrétaire Perpétuel de l’Académie des Sciences d’outre-Mer, situe le roman dans
l’historiographie de la littérature négro-africaine francophone et écrit :
162
On comprend bien ces explications si on a à l’esprit le sens attribué généralement à l’intellectuel : quelqu’un
qui pratique très bien la langue du Blanc, qui la manie aisément grâce à la connaissance qu’il a de ses structures,
sans chercher dans la sienne des mots qui manqueraient à l’expression d’une idée. En réalité, pour plusieurs
personnalités, le recours aux langues locales et une faiblesse et une preuve de la non-maîtrise de la langue du
colon.
163
Parmi eux, on peut citer Georges Hardy, directeur honoraire de l’Ecole Coloniale, qui a préfacé la première
édition du roman Doguicimi. Paul Hazoumé avait déjà le soutien, lui qui, un an avant Doguicimi, avait publié
Pacte de sang au Dahomey en 1937.
164
Paul HAZOUME, Le Pacte de sang au Dahomey, op. cit., [Link].
165
Robert CORNEVIN, « Doguicimi…quarante ans après », préface de la nouvelle édition, Doguicimi, Paris
Maisonneuve et Larose, 1978, p.7.
110
Comme le propose Danièle Latin dans une analyse des procédés d’introduction des
termes d’origine locale dans le roman par les écrivains négro-africains francophones de la
première génération, nous pouvons dire de Hazoumé qu’il s’est donné pour « mission de
"symboliser" les langues et les cultures de la tradition africaine dans la substance langagière
du texte littéraire français »167.
Ici, lorsqu’on examine l’occurrence des particularités lexicales chez Paul Hazoumé, on
se rend compte qu’elle révèle des aspects de la langue liés au rapport des romanciers béninois
à l’écriture de leurs œuvres. D’un point de vue doctrinal, elle définit un type de langue qui
sous-tend ce qu’on peut appeler le français béninois dont nous identifierons les
caractéristiques dans la troisième partie. En réalité, il est légitime de se demander si les
lecteurs étrangers, français en particulier, qui, à la parution de Doguicimi, ont célébré la
plume de Hazoumé comme manifestant la bonne formation que donne l’école coloniale
française, comprennent parfaitement les phrases dans lesquelles le romancier introduit les
mots d’origine fכn, langue qu’ils ne parlent pas et dans laquelle ils ne peuvent pas
véritablement saisir un message. Il n’est pas certain que ces lecteurs lisent avec le confort
requis168 ce roman aux dimensions socioculturelles et littéraires aussi profondes que la
personnalité complexe du romancier. Claude Caitucoli fait un constat semblable dans une
étude qu’il consacre à la mise en œuvre de l’appropriation du français chez Ahmadou
Kourouma. Il souligne que l’introduction des mots d’origine africaine dans le roman négro-
africain francophone est susceptible d’affaiblir, d’une façon générale, son intelligibilité pour
le lecteur étranger :
166
Mohamadou KANE, « Le réalisme de Doguicimi », Ethiopiques, n° 30, deuxième trimestre 1982, p.14.
167
Danièle LATIN, « Corpus littéraire et corpus linguistique : une solidarité nécessaire à la description de
l’"africanité" du français », Communication présentée aux Journées scientifiques des réseaux de chercheurs
concernant la langue et la littérature, sur « Appropriation de la langue française dans les littératures francophones
de l’Afrique subsaharienne, du Maghreb et de l’Océan indien», Dakar (Sénégal), du 23-25 mars 2006,
Documents de travail, p.188.
168
Celui qui favorise une bonne compréhension de l’œuvre, comme chez un intellectuel béninois locuteur fכn,
par exemple.
111
Les emprunts lexicaux faits aux langues béninoises et africaines ne sauraient donc
faciliter le travail de lecture. Et l’on peut être surpris de l’accueil triomphal que la critique a
fait en métropole au roman de Paul Hazoumé tant est-il que ni la plupart des emprunts
lexicaux, ni les calques stylistiques ne peuvent être compris d’un lecteur métropolitain. Le
contexte d’emploi ne permet pas de dégager leur sens, sans certaines informations
socioculturelles sur le milieu décrit. En attendant peut-être d’enquêter sur la question170, nous
pouvons faire l’hypothèse que les lecteurs de la métropole ont valorisé les constructions
syntaxiques parfaitement classiques dans l’œuvre, qu’ils ont été séduits par ces structures et
que celles-ci ont couvert, de fort belle manière, les niveaux d’emprunt lexical pourtant
impressionnants dans les micro-récits. Mais il y a plus : le sujet de l’œuvre dont l’épilogue,
profondément pro-colonial, présente la colonisation française au Dahomey comme la seule
voie par laquelle les peuples de cette aire "peuvent se laisser civiliser". Tout dans le roman est
favorable au colon français : hormis le sujet, les périphrases locales les encensent, devant les
Britanniques et les Portugais171 que le regard du narrateur présente sous un mauvais jour ou,
en tout cas, qu’il décrit sans témoigner à leur endroit un degré d’affection appréciable. Et
puis, l’œuvre paraît dans un contexte où la curiosité de l’Europe pour l’Afrique était éveillée
et maintenue par les études des ethnologues tels que Maurice Delafosse, Georges Hardy, Léo
Frobenius… Mais ne faisons pas diversion. Notre hypothèse, pour revenir au fil principal de
notre réflexion, est renforcée par le non-emploi, dans le roman, du calque lexical172 qui
169
Claude CAITUCOLI, « Ahmadou Kourouma et l’appropriation du français : théorie et pratique »,
Communication présentée aux Journées scientifiques des réseaux de chercheurs concernant la langue et la
littérature, sur « Appropriation de la langue française dans les littératures francophones de l’Afrique
subsaharienne, du Maghreb et de l’Océan indien», Dakar (Sénégal), du 23-25 mars 2006, Documents de travail,
p.87.
170
La réception de Doguicimi par le lectorat.
171
Mohamadou KANE a publié dans Ethiopiques, n° 30, deuxième trimestre 1982, un article intitulé « Le
réalisme de Doguicimi » où il rappelle l’hommage rendu à Paul Hazoumé de son vivant et à sa mort par la presse
européenne, contrairement à la critique et la presse africaines qui ont dit « de l’auteur et de l’œuvre le bien que
dictent la tradition et la religion », p.2. Son article, paru deux ans après la mort de Paul Hazoumé, est un
hommage au romancier et à l’ethnologue pionnier.
172
Contrairement à Couao-Zotti qui pratique abondamment les calques lexicaux et en fait un élément important
de son projet d’écriture.
112
173
Au sujet de la portée dithyrambique des articles parus dans la presse européenne, Mohamadou Kane finit son
étude par cette conclusion : « Doguicimi a été loué pour des mérites circonstanciels, en relation avec l’actualité
coloniale. Il représente un net départ de l’exotisme du roman colonial. », op. cit., p.14.
113
dimension idéologique qui, on peut le penser, réside essentiellement dans sa réaction contre
les théories racistes des ethnologues qui avaient soutenu que les Africains n’avaient pas
d’éléments de civilisation, et que leurs langues n’étaient pas susceptibles d’exprimer le beau.
Comme on le sait, Olympe Bhêly-Quénum, licencié des Lettres classiques, est titulaire d’une
maîtrise de sociologie. Cette formation lui a permis non seulement de parcourir toute
l’Afrique et d’entrer en contact avec les cultures des peuples noirs, mais aussi d’aller dans le
monde entier. Il semble que ses travaux d’orientation sociologique et anthropologique soient
sous-tendus par l’intention réelle de découvrir principalement les vraies richesses culturelles
du continent noir ; et c’est dans l’œuvre littéraire qu’il choisit de prendre la revanche, par la
pratique de l’emprunt, pour exposer à la face du monde ces valeurs culturelles et linguistiques
de communautés africaines et béninoises. C’est probablement à cet engagement que fait
allusion Wilfried [Link] lorsque, rappelant la connaissance que leur amitié profonde lui a
permis d’avoir de Bhêly-Quénum, il insiste sur la personnalité de l’écrivain, « personnalité
complexe, difficile à cerner quand on ne sait pas qu’il est abiku, une nature qui échappe
totalement aux classifications et aux catégorisations des Européens qui, au lieu d’aller à
l’Afrique, veulent que l’Afrique vienne à eux en acceptant leurs normes. »174 On voit posé, en
filigrane, le problème du respect de la norme par le romancier qui exprime des marques de
liberté pour valoriser les cultures béninoises et africaines175. D’Un piège sans fin aux Appels
du Vodou, il le romancier a fait une option plus marquée d’en emprunter davantage aux
langues béninoises. Dans le premier roman, nous l’avons vu, les xénismes utilisés sont des
mots d’origine africaine ou spécifiquement béninoise, qui désignent des réalités
socioculturelles propres à ces milieux, qu’il n’est pas possible de définir autrement. Le second
roman, pour sa part, campe le cadre fictionnel de l’histoire dans le sud-Bénin, entre Ouidah et
Cotonou, et les emprunts aux langues fכn, yoruba, et gεn sont divers et variés. Ici, la
traduction des xénismes en fin de chapitre donne leurs correspondants français qui auraient pu
être employés dans l’œuvre et favoriser l’accès au texte des lecteurs non-béninois ou,
simplement, de ceux qui ne sont pas capables d’en faire une lecture confortable parce que le
lexique est parsemé de particularités lexicales. La portée idéologique de la pratique de celles-
ci est manifestée en partie, dans ce roman, par la qualité et la fréquence de ces xénismes. On
174
Wilfried F. FEUSER, « Témoignage sur Olympe Bhêly-Quénum », in GRELEF, Olympe Bhêly-Quénum,
l’appel des profondeurs, Mélanges pour Olympe Bhêly-Quénum, Dijon, Centre Gaston Bachelard de Recherches
sur l’Imaginaire et la Rationalité de l’Université de Bourgogne, 2000, p.23.
175
Dans Un piège sans fin, il y a des emprunts à plusieurs langues africaines comme la Wolof ou le malinké :
« dioula », « toubab » (p.59., boutique de toubabs), « toubabesque » (néologisme) ; en arabe : Allah (p.120,
p.125.), inch’Allah.
114
peut en dégager que Bhêly-Quénum privilégie l’introduction de ces termes dans l’œuvre à une
bonne réception de sa création par un public plus grand, et que, de ce fait, il donne
indiscutablement de priorité à son projet de valorisation des cultures béninoises et africaines
par rapport à l’avis des maisons d’édition. La tendance est notoirement plus discrète dans les
œuvres postérieures aux Appels du Vodou, ce qui fait penser que le cinquième roman
représente, à l’étape actuelle de la production romanesque de Bhêly-Quénum, le niveau ultime
de sa pratique idéologique des particularités lexicales. Le romancier a voulu, en enracinant
l’œuvre dans le contexte socioculturel de son pays, plus spécialement de sa ville natale à
travers la célébration de la double figure de sa mère et de son Glexwe originel, introduire dans
le cadre fictionnel de sa création non seulement les hymnes chantés dans les couvents, mais
aussi les mots chargés de valeurs culturelles, littéraires et stylistiques, que modulent les
vodousi encore sous le coup de leur possession par le vodou. La valeur idéologique de cette
pratique se révèle davantage lorsqu’on compare les choix d’écriture des Appels du Vodou à
ceux de C’était à Tigony, As-tu vu Kokolie ? et Années du bac de Kouglo. L’auteur a fait
preuve d’un classicisme tenace, visible dans le lexique de C’était à Tigony, son sixième
roman, et Roger Koudoadinou l’a également noté dans un article paru dans Les Echos du
jour : « Les quarante-huit chapitres de l’œuvre fourmillent singulièrement de mots rares :
"relations avunculaires", " madrépore ",
" anachorète», idiosyncrasiques, "obère ", "stupre", "cachexie", sybarite. »176
Et il poursuit :
176
Roger KOUDOADINOU, « C’était à Tigony, une analyse de Roger KOUDOADINOU », Les Echos du jour,
n°1252, Quotidien paraissant en Rrépublique du Bénin. Article également disponible sur le site de Bhêly-
Quénum.
177
Ibidem.
115
et Les Appels du Vodou. Lorsqu’on intègre ces remarques dans une lecture d’ensemble des
romans de Bhêly-Quénum, on observe qu’il est très variable dans ses choix d’écriture,
changeant d’une œuvre à l’autre les bases de ses choix, pour exposer son talent complexe, sa
plume originale, affirmer, dans le domaine de la création littéraire, son indépendance par
rapport aux normes et donner ailleurs, dans une autre œuvre, la preuve d’une parfaite
connaissance et d’une excellente maîtrise de ces normes.
Sur la question de la diglossie chez Bhêly-Quénum, nous retenons qu’elle implique
une évolution de son rapport au français institutionnel. D’Un piège sans fin aux Appels du
Vodou, les catégories lexicales ne sont pas les mêmes et le lecteur perçoit chez lui une volonté
plus affirmée de célébrer les richesses culturelles que charrient les unités lexicales du fכngbe,
du yoruba, du gεngbe auxquels il fait souvent référence dans le texte narratif. Toutes les
références aux langues fכn, yoruba et gεn concentrent sur ces idiomes l’attention du lecteur
qui découvre, sous la plume du romancier, une variété de valeurs lexicales et stylistiques des
parlers du Bénin. Chez Florent Couao-Zotti, la pratique des particularités lexicales ne s’inscrit
pas dans la même perspective.
178
Emploi dans lequel il passe en tête, bien avant Bhêly-Quénum.
116
peindre l’univers des marginaux dans sa fiction narrative. La réponse qu’il trouve à cette
préoccupation découle de l’interrogation de l’auteur lui-même sur les mutations qui ont
marqué les sociétés africaines depuis les années 1980 et, avec ces mutations, les changements
observés aux plans éthique et esthétique : « J’ai voulu comprendre comment nous sommes
arrivés depuis peu à produire des marginaux. »179.
A cette thématique plus ou moins nouvelle180, l’auteur a voulu associer une écriture
qui rompe avec le tour classique et qui apporte dans la traduction du fait littéraire une
touche personnelle de disjonction. Les particularités lexicales présentent ainsi, dans
l’œuvre de Couao-Zotti, une dimension novatrice de mélange truculent de mots d’origines
diverses pour susciter chez le lecteur un sentiment d’étrangeté, de singularité. Les
constructions qui, dans son roman, traduisent mieux ces intentions sont d’abord les
emprunts lexicaux :
-« Cette glaire gombo181 qui filait de sa bouche », (Le Cantique des cannibales, p.15)
-« Ses odeurs d’afitin mal conservé »182, (Le Cantique des cannibales, p.77.)
-« Deux to n’golo de patience », (Le Cantique des cannibales, p.177)
-« Dans la chambre réchauffée par l’acte, le client venait d’achever sa descente. », (Notre
pain de chaque nuit, p.7.)
-« Une ashao183 de cette gaine », (Notre pain de chaque nuit, p.10.)
-« Ces anonymes des souterrains urbains djingben184 », (Notre pain de chaque nuit, p.15.)
-« Le K.O ! Le K.O. ! », (Notre pain de chaque nuit, p.35.)
-« Noirs. Les murs, le vide autour de soi, le sol. Le sol froid contre lequel sa peau se colle
avec les coulées de sueurs qui cascadent, indifférentes à l’odeur pisseuse du réduit. », (Le
Cantique des cannibales, p.45)
-« Sa veste atchouta »185, (Le Cantique des cannibales, p.78)
Enfin, les calques lexicaux dont nous rappelons seulement quelques exemples :
179
Florent COUAO-ZOTTI, « Florent Couao-Zotti : l’homme des marges », Interview à Continental, n°17,
octobre-novembre, 2000, p.90.
180
L’esthétique des marginaux dans le roman négro-africain francophone.
181
Fruit vert qu’on récolte pour réaliser une sauce gluante ; cette sauce gluante.
182
Moutarde locale aux odeurs royales qui a pour qualité de relever le goût des plats.
183
NDA : Fille des trottoirs, prostituée.
184
NDA : délinquants, affublés de fripes, le couteau facile, le rire débonnaire.
185
NDA : Friperie ou vêtements déjà usés.
117
-« Ne pas savoir à quel vodoun se vouer » ;(Notre pain de chaque nuit, p.205)
-La police avait signifié aux citoyens indignés par son inertie qu’elle avait d’autres cochons
à gratter, (Le Cantique des cannibales, p.66)
Les calques lexicaux semblent introduire dans les romans de Couao-Zotti une rupture
dérivant de la structure des constructions imitatives et des évocations auxquelles elles
renvoient. Si elles ont une valeur idéologique, c’est parce que la production des calques
lexicaux n’a d’autre but que la rupture de la structure traditionnelle du français à travers la
proposition d’une construction amalgamée fondée sur la parodie. En choisissant de produire
les calques à partir des expressions bien élaborées qui constituent les richesses de la langue,
Couao-Zotti a voulu rompre les constructions figées qui forment la structure profonde du
français, afin de le désacraliser. Dire « ne pas savoir à quel vodoun se vouer » en lieu et place
de « ne pas savoir à quel saint se vouer » ne présente d’intérêt, en dehors de la déconstruction
qu’il porte, que du point de vue de la valeur évocatrice du mot vodoun ≠ saint. L’expression
traduit toujours la recherche infructueuse de solution à un problème et ne produit pas un autre
sens dans la langue. Plus idéologique nous apparaît la construction des calques ci-après qui
reposent sur un double détournement, la rupture de la structure originelle et la production d’un
sens nouveau:
-« Avoir un chien dans la voix »,
-« Le doigt d'eau qui fit déborder le canari »;
-« Il a fallu prendre le taureau par les couilles »
Dans ces constructions, les mots chien, canari et couilles n’ont pas de résonance particulière.
Leur intégration imitative ne vise qu’à déconstruire. Toutefois, même si elles paraissent
minces, des valeurs sémantiques se dégagent de l’inscription des expressions dans leurs
contextes d’emploi. Nous y reviendrons plus loin.
Tout compte fait, la diglossie, situation incontestable dans le rapport du français aux
langues béninoises, manifeste, dans ses réalisations à l’intérieur du roman, la volonté de
chaque auteur de transférer dans la langue de Voltaire des valeurs puisées dans les ressources
des langues locales. Pour cette raison, nous allons nous intéresser à présent aux rapports que
la situation diglossique établit entre langues béninoises d’où proviennent les particularités et
le français, la langue bénéficiaire.
118
lexicales dans le roman béninois atteste donc la cohabitation de ces langues et marque en
même temps le caractère dynamique du français qui, depuis l’institutionnalisation de la
Francophonie, semble s’ouvrir quelque peu186 aux apports des idiomes des peuples qui le
pratiquent. Ainsi, les romanciers béninois, produisant leurs œuvres en français, ont recours
aux ressources des langues locales pour enrichir le fonds hérité de l’école coloniale française.
Dans une communication présentée au colloque de Dakar, Samira Douider analyse
l’enrichissement lexical que représente l’intégration des particularités lexicales dans le roman
africain et écrit :
Les exemples que Douider cite pour illustrer sa réflexion sont puisés dans le roman
maghrébin puis subsaharien de langue française. Ce qui retient l’attention dans son travail
mais qui n’a pas de liens évidents avec la présente recherche, c’est l’accent qui est mis sur
l’enrichissement lexical qui peut représenter un élément intéressant en création romanesque et
donner lieu, par sa valeur socioculturelle locale spécifique, à des constructions ou à des
développements qui fondent l’originalité de l’œuvre188. Pour le compte de notre étude, nous
retenons la valeur que l’emprunt lexical tient dans l’œuvre littéraire : il est fondamentalement
apport de ressources langagières dans le texte français189et le même rapport se note entre le
français et les langues nationales. Avec ces particularités, le français de référence perd de sa
186
Le passage d’un mot dans le patrimoine du français se fait au terme d’un long processus qui ne tient
aucunement compte du rythme d’évolution des langues.
187
Samira DOUIDER, « Transcription des langues locales dans le roman maghrébin et subsaharien de langue
française », Communication présentée aux Journées scientifiques des réseaux de chercheurs concernant la langue
et la littérature, sur « Appropriation de la langue française dans les littératures francophones de l’Afrique
subsaharienne, du Maghreb et de l’Océan indien», Dakar (Sénégal), du 23-25 mars 2006, Documents de travail,
p.114.
188
Chez Assia Djebar, il donne l’exemple de Ombre sultane, Paris, Ed. Jean-Claude Lattés, 1987, où le mot
Derra, signifiant en langue arabe, « la nouvelle épousée, rivale d’une première femme d’un même homme»,
donne lieu à un long développement qui le valorise dans la mise en œuvre de la création romanesque. Le même
mot signifie aussi « blessure, celle qui fait mal, qui ouvre les chairs, ou celle qui a mal », p.114. Chez
Kourouma, il cite En attendant le vote des bêtes sauvages, où le mot sora signifiant « un chantre, un aède qui dit
les exploits des chasseurs et encense les héros chasseurs » donne lieu à un développement de séquence narrative.
189
Les chapitres neuf et dix nous permettront de le montrer amplement.
120
rigidité et tente de s’adapter à d’autres réalités. Il nous paraît utile de rappeler, à ce sujet, cette
déclaration de Henriette Walter, membre du Conseil International de la Langue Française
(CILF), dans un entretien accordé à Jean-Louis Joubert :
Pour les mêmes raisons, nous serons amené à rechercher l’existence et les
caractéristiques d’un français béninois que les particularités étudiées contribuent à définir.
Sur la question de la définition d’un français national, plusieurs études ont été faites 191 pour
montrer l’importance des langues locales dans l’expression de l’identité des Africains.
Contrairement à ce que pense Albert Gandonou, il y a des spécificités que ne peuvent
exprimer que des Africains, des Béninois. A propos de la revendication d’un français national
en Afrique noire, Manessy propose une analyse qui nous paraît intéressante en raison du
croisement qu’elle réalise entre plusieurs positions développées sur la question. Il montre que
le « bon français » est inapte « à rendre compte exactement (..) de ce qui différencie les
civilisations africaines de la civilisation "occidentale", et qui fait que celle-ci, transposée
dans celles-là, cesse d’être identique à elle-même. Le sentiment de cette inadéquation nourrit
la revendication d’un français "africain", voire national, et justifie le travail de remaniement
que certains écrivains effectuent sur la langue littéraire »192. Manessy voit la pertinence du
recours aux langues africaines et partage le sentiment général de sa nécessaire expression à
partir du moi de l’écrivain africain. Ces idées s’appliquent valablement au cadre béninois
auquel s’intéresse notre étude. Dans la suite de sa réflexion, Manessy formule une hypothèse
non dénuée de sens :
190
Notre Librairie n°159, juillet-septembre 2005, p.40.
191
Gabriel MANESSY cite de nombreux titres dans sa biobibliographie.
192
Gabriel MANESSY, ibidem, pp.86-87.
121
La langue française « aurait atteint (…) un degré de spécialisation tel qu’il la rendrait
incapable de s’adapter à un autre univers conceptuel que celui dans lequel elle s’est
constituée. »193
Lorsqu’on se rappelle que l’Académie française, créée en 1635, avait pour but de
réglementer l’usage du français194 et que Vaugelas a fait paraître en 1647 ses Remarques sur
la langue française, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire, on comprend bien la
rigidité à laquelle fait référence Manessy. Il faut préciser, avant de poursuivre la réflexion,
l’influence limitée des décisions de l’Académie puisqu’en France même, il y a Céline,
Queneau et tant de transgresseurs des normes lexicales et syntaxiques de la langue. Donc à
l’intérieur même des éléments de civilisation qui ont favorisé l’émergence du français, des
voix discordantes s’affirment pour exposer des tendances inédites dans leur rapport à la
langue.
Les particularités lexicales fonctionnent dans le texte français comme des emprunts
parce qu’elles sont, au plan lexical, un enrichissement reposant sur un transfert de forme et de
sens. Dans le cas qui nous occupe, ce sont les romanciers béninois les acteurs de cette
opération. Cette situation pose un problème d’ordre sociolinguistique que nous allons aborder
non en spécialiste, mais en amateur.
193
Ibidem, p.87.
194
Compte tenu de ces objectifs, la grammaire est généralement normative, c’est-à-dire qu’elle impose un « bon
usage » et sanctionne les fautes de langue. Elle joue, de ce fait, un rôle important dans l’histoire d’une langue car
la fixation d’un « bon usage » retarde la tendance naturelle d’une langue à évoluer. Le grammairien se voit donc
attribuer, même contre son gré, un rôle de conservateur.
122
195
Dans l’étude des langues européennes, la famille des germaniques comporte aussi l’anglais et l’allemand.
196
Il faut tout de même relativiser ces considérations parce que la proximité des langues ou leur emploi dans un
même voisinage est un critère plus pertinent pour expliquer le phénomène d’emprunt. Ce critère s’applique bien
sûr aux langues d’une même famille puisqu’elles sont situées dans des aires géographiques voisines.
197
Aux langues mortes : latin et grec ; aux langues vivantes : italien, espagnol, anglais, portugais, allemand, etc.
198
Cependant, le français en a emprunté aussi à l’arabe (chiffre, zéro, algèbre, zénith, alcool, etc.), à l’hébreu
(chérubin, séraphin, sabbat, amen, alléluia, etc.), aux langues d’Asie (thé, caolin-Chine ; pyjama, kaki-Inde), aux
langues d’Afrique (zèbre-Congo ; baobab-Sénégal ; kola-Soudan). Ce sont là quelques exemples pour souligner
la situation. Les emprunts dans ce domaine sont nombreux.
199
Face à l’hégémonie de l’anglais, la France multiplie les actions de renforcement de sa coopération et tente de
gagner du terrain.
200
Le nombre de locuteurs, par exemple, varie.
201
Le phénomène est moins frappant dans les deux autres départements, le Borgou et l’Alibori, parce qu’il y a
moins de multiculturalités, hormis la faible proportion des Baatonou à pratiquer la langue de l’autre.
123
une autre langue ou à un touriste, étranger arrivé dans le département202. Dans le roman, le
français est, de façon exclusive, la principale langue utilisée, les langues nationales y figurant
sous forme d’emprunts203. Dans ce contexte, le recours aux langues nationales devient pour
l’écrivain, selon ses choix d’écriture, un outil précieux et privilégié d’expression de soi et de
référence à sa communauté, un moyen fondamental de traduction de son moi et d’harmonie
avec son milieu socioculturel. Olympe Bhêly-Quénum reconnaît l’utilité de ce recours dans
une citation que nous avons proposée plus haut et que nous prions le lecteur de redécouvrir204.
On comprend donc mieux les procédés d’appropriation mis en œuvre par les romanciers
béninois dans leurs œuvres. Comme l’écrit Aurèlie Lefebvre, « l’appropriation du français
peut prendre des formes très diverses qui créent de la variation. Cette variation du français
écrit est le pendant de sa variation orale dans l’espace francophone : car l’appropriation
littéraire du français n’est pas sans lien avec celle qui a cours dans les pratiques puisqu’elle
est représentée dans l’écriture »205.
Les particularités lexicales apparaissent alors comme les éléments majeurs du procédé
d’appropriation du français dans le roman béninois. Elles contribuent à déconstruire le
français de référence et à bâtir une langue plus dynamique dans l’espace francophone. Celui-
ci devient ainsi le terrain fleuri des méthodes et moyens d’appropriation qui, sans aucun
doute, confèrent au français plusieurs visages206. Danièle Latin apporte à ce sujet une
précision qui justifie notre recherche et l’appuie :
« Il serait (…) paradoxal qu’on n’envisage pas d’exploiter ces textes littéraires témoins dans
le cadre des travaux lexicographiques en cours dans la francophonie scientifique pour gloser
202
Dans ces deux départements, il y a une multitude de parlers très différents, localisés dans de petites contrées,
si bien qu’entre des gens de deux ethnies, il n’y a pas intercompréhension. Dans ces cas, le français sert de
langue de communication, et il l’est souvent entre ces groupes ethniques.
203
Au Bénin, il n’y a pas, à notre connaissance une œuvre narrative publiée en langue nationale sous forme de
roman. Même s’il en existait une, elle n’est pas encore répertoriée dans l’historiographie. Donc, lorsqu’on parle
de roman béninois, il faut comprendre qu’il est écrit principalement en langue française.
204
La citation figure au troisième chapitre dans le sous-titre « Les particularités lexicales chez Olympe Bhêly-
Quénum ».
205
Aurelie LEFEBVRE, « La "parole des sous-quartiers" dans Temps de chien de Patrice Nganang :
textualisation et représentation du plurilinguisme urbain », Communication présentée aux Journées scientifiques
des réseaux de chercheurs concernant la langue et la littérature, sur « Appropriation de la langue française dans
les littératures francophones de l’Afrique subsaharienne, du Maghreb et de l’Océan indien», Dakar (Sénégal), du
23-25 mars 2006, Documents de travail, p.195.
206
Ces conclusions rejoignent le thème du colloque de Fès dont les actes ont été publiés : André CLAS, Benoît
OUOBA, (sous la dir.) Visages du français. Variétés lexicales de l’espace francophone, Paris, Editions John
Libbey Eurotext, 1990.
124
et illustrer, dans les dictionnaires, les mots africains de la langue française. En leur restituant
dans le métalangage leur pleine dimension culturelle. »207
Il est donc utile de mener des études sur les particularités lexicales, un peu pour
prolonger le travail scientifique déjà cité, réalisé sous la coordination de Danièle Latin et
publié sous le titre Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire.
Chez les autres romanciers béninois, la lecture de leurs œuvres atteste l’occurrence des
particularités lexicales, même si leur nature et leur proportion varient selon les écrivains. Félix
Couchoro, dans des proportions relativement réduites par rapport aux occurrences chez Paul
Hazoumé, pratique les particularités lexicales. En dehors des xénismes, Jean Pliya utilise très
peu d’emprunts lexicaux, il n’en utilise presque pas. En revanche, il propose de nombreux
calques stylistiques sur lesquels nous reviendrons au dixième chapitre. Nouréini Tidjani-
Serpos et Ken Bugul, eux, font des emprunts aux langues de leurs pays. A l’inverse, les
particularités lexicales ne semblent pas fonder les choix scripturaires de Barnabé Laye, Blaise
Aplogan, Dominique Titus, Edgar Okiki Zinsou, qui optent pour une langue d’écriture
débarrassée des emprunts aux langues nationales208.
Nous pouvons dire enfin que les particularités lexicales forment les éléments d’usage
de ce qu’on peut appeler le français béninois, puisqu’elles sont proposées par les romanciers
béninois par recours aux ressources langagières des parlers locaux. Le profil et l’œuvre de
chacun des écrivains crédibilisent les constructions identifiées. Ces auteurs sont rendus
célèbres par la qualité de leurs œuvres, l’intérêt que suscitent celles-ci de par le monde, les
reconnaissances officielles rendues à eux dans des circonstances où sont valorisés leurs
talents. Des trois romanciers que nous étudions, seul Bhêly-Quénum a son œuvre Un piège
sans fin au programme dans l’enseignement secondaire au Bénin. Mais tous sont connus et
appréciés des universitaires béninois et étrangers, ont chacun une au moins de leurs œuvres
dans la bibliographie de l’un ou l’autre des enseignements dispensés au Département des
Lettres Modernes de l’Université d’Abomey-Calavi, où plusieurs mémoires de maîtrise ont
été soutenus, sous la direction des professeurs du même département, sur des aspects
intéressants (au double plan thématique et esthétique) de leurs œuvres. Ce sont donc des
talents reconnus et confirmés par les sommités des universités. Ils forment alors «une élite
207
Danièle LATIN, op. cit., p.187.
208
Nous avons consacré une étude à cette question chez Jérôme Carlos. Elle est intitulée : « Le renouvellement
esthétique dans l’œuvre romanesque de Jérôme Carlos : les altérités d’une écriture nouvelle » et a été présentée
au Ier Colloque des Sciences, Cultures et Technologies –Université d’Abomey-Calavi, Bénin du 25 au 29 juin
2007. Nous y avons montré que Carlos, en dehors des xénismes, ne fait pas d’emprunt aux langues nationales.
125
209
Danièle LATIN, ibidem, p.191.
126
DEUXIEME PARTIE
ELEMENTS DE PARTICULARITES
MORPHOSYNTAXIQUES
(« Ecrire, selon Malherbe, c’est combiner des éléments selon des conventions préalablement
établies et observées de façon régulière par chaque locuteur de cette langue. Toute séquence
douteuse est rejetée comme n’appartenant pas à la langue »,
Dans la première partie de notre recherche, nous avons montré l’existence des
particularités lexicales dans le roman béninois et vérifié ainsi, partiellement, l’une de nos
hypothèses de travail. La présentation que nous en avons proposée révèle amplement leurs
formes diverses. Nous avons également relevé les proportions d’emploi de ces
particularités chez chaque écrivain. Après cette phase de description de leur taxinomie et
d'examen de leurs occurrences, nous allons rechercher les éléments qui se détachent dans
les œuvres à travers leur nature, leur forme et leur fonctionnement et qui sont susceptibles
de fonder une étude des particularités aux plans morphologique et syntaxique. Ces
éléments peuvent être explorés à travers l’accord des emprunts, la complémentation
verbale et la structure des phrases. S’il est, chez les romanciers béninois, des tours qui, par
leur singularité, éveillent la curiosité du lecteur, c’est bien l’emploi spécifique de certains
verbes et l’organisation distinctive de la phrase. Nous appuyant sur les enseignements de
la grammaire traditionnelle, nous ne sommes pas arrivé à proposer une description de ces
structures et avons dû recourir aux grammaires descriptives. Dans cette deuxième partie
détaillée en quatre chapitres, nous nous emploierons à les identifier, puis à les classer,
avant d’en expliciter le fonctionnement. Les préoccupations morphosyntaxiques passeront
avant celles proprement syntaxiques, en vue de comprendre et de mieux exploiter les
emplois spécifiques des verbes. L’étude de la phrase se fera après une tentative de
redéfinition du concept.
128
CHAPITRE CINQUIEME
I- L’analyse morphosyntaxique
210
Ces questions auraient été dépourvues d’intérêt ou auraient changé de centre d’intérêt s’il s’était agi
d’écrivains français ayant pour langue maternelle le français.
129
s’observent ainsi d’un auteur à un autre et même dans l’œuvre d’un même romancier au point
qu’il est difficile de dégager, à partir des exemples relevés, des règles applicables
systématiquement dans les occurrences.
Quelques emplois concernent l’adjectif qualificatif dans Doguicimi, étant donné que nous
n’y avons pas relevé d’exemples relatifs à la variation en genre des substantifs:
-« Le pays " nago "», (p.134)
-« Des pays " mahi " », (p.151)
-« Leur origine " houéda" », (p.104)
-« Prouver aux Zadonous qu’il appartenait bien à cette race "mahi "», (p.162)
-« Les bêtes puantes des montagnes " mahi "», (p.59, 88)
Paul Hazoumé ne fait pas un usage abondant de ces emplois et les exemples que nous
avons relevés indiquent l’invariabilité du genre. Il n’applique donc pas la règle française qui
fait prendre à l’adjectif qualificatif les formes du substantif auquel il se rapporte. Ici, l’adjectif
reste invariable quel que soit le genre du nom qui lui sert de support. Par conséquent, il y a
rupture dans le rapport morphosyntaxique entre l’apport et le support.
Un piège sans fin ne donne pas d’exemples de ce genre. Mais dans Les Appels du Vodou,
nous avons repéré quelques emplois. D’abord des substantifs : -« On s’était même cassé la
figure au sujet d’une diovi qui m’avait largué à cause de lui. », (p.67)
-« Oké (…) ne prêtait plus attention à ses scarifications d’Abikou. », (p.67).
Les deux substantifs employés au féminin désignent des personnages féminins, mais ne
portent aucune marque de ce genre. Le choix de l’article serait lié à des considérations d’ordre
sémantique relatives au sexe de la personne à laquelle renvoie le mot déterminé. Dans les
deux cas, ɖiovi et Abikou renvoient à des personnes de sexe féminin et c’est seulement la
présence du déterminant qui marque matériellement le genre du nom dans le premier cas.
Pour déterminer celui d’Abikou, le lecteur doit recourir nécessairement au contexte
130
sémantique qui le met en rapport par anaphore avec Oké, un personnage féminin. Il est vrai, le
terme yoruba d’Abikou211 s’emploie pour désigner aussi bien un garçon qu’une fille né(e)
après un autre enfant mort en bas âge. Dans la langue d’origine, aucune marque
morphologique ne distingue ces deux emplois (masculin et féminin). En fכngbe, langue qui
l’a emprunté, le mot conserve ces propriétés et ne correspond à une référence au féminin que
par la matérialité du déterminant (féminin). On pourra ainsi dire d’une fille qu’elle est une
Abikou.
Ensuite, des emprunts en position d’adjectifs qualificatifs figurent dans le roman:
Dans ces emplois, la morphologie de l’adjectif vodou reste indifférente aux manifestations
grammaticales des substantifs-supports. Chez Couao-Zotti, le constat ne sera pas différent.
Deux exemples ont été relevés dans Notre pain de chaque nuit et Le Cantique des
cannibales : -« Une Sanuwlawla, Peuhle diseuse de bonne aventure », (Notre pain de chaque
nuit, p.55);
-«Une vidomègon dans la tradition dévoyée des enfants confiés », (Le Cantique des
cannibales, p.66)
Ici, trois substantifs sont employés au féminin. Deux sont invariables à l’accord en genre
et un prend les marques du féminin pour des raisons morphologiques. A partir de ces
exemples, nous pouvons conclure à un défaut d’accord en général des emprunts et xénismes
(substantifs et adjectifs qualificatifs) selon la forme du genre.
Pour proposer une synthèse des constats faits sur la base des constructions identifiées,
nous dirons que, sauf exception, les emprunts ne varient pas en genre quand leur emploi les
inscrit dans une relation avec une référence au féminin. Mais comment comprendre et
expliquer ce fonctionnement des emprunts dans le roman béninois ? Pour le faire, nous allons
nous fonder sur la syntaxe de l’accord qui décrit en français les phénomènes d’accord du
211
Qui se manifeste en fכngbe comme un parfait emprunt.
131
212
La langue française.
213
Nous n’ignorons pas qu’en français il y a des cas d’invariabilité. Mais nous avons voulu examiner la réaction
des auteurs par rapport à cette dimension importante de l’écrit et voir les problèmes qu’elle pose dans les
romans.
132
En fכngbe, Nadjinon, transcrit « Najin» כ, désigne la mère biologique et c’est cette
référence à la personne définie qui favorise la distinction du genre. Le critère morphologique
ne représente donc pas, dans ces cas, un test de reconnaissance du genre des substantifs. Pour
preuve, le père biologique, lui, est désigné par Vit כou Tכ214.
Contrairement aux emprunts observés, le nom ethnique Peuhle a une terminaison qui peut
accueillir un e final sans dénuer le mot de son sens : la voyelle e est muette et son adjonction
ne modifie rien dans la construction du sens. Mais une invariabilité aurait permis d’inscrire
cette occurrence dans la perspective d’un principe cohérent de transcription des emprunts et
des xénismes des langues béninoises en français.
La première raison qui explique le défaut d’accord, on le voit, c’est la différence de code
qui caractérise les emprunts et le texte qui les accueille. Mais si les romanciers béninois ne se
conforment pas à la norme de la grammaire française en la matière, reproduisent-ils les
emprunts selon les principes des langues locales? Il est difficile de répondre par l’affirmative
à cette question plutôt délicate, car la transcription même des mots pose des problèmes dans
les romans. Ils sont présentés selon l’alphabet français, avec quelque chance d’être lus et
compris d’un grand nombre de lecteurs215. Ce faisant, les romanciers ne respectent pas tout à
fait les principes du français, ni ceux de leurs langues.
La seconde raison qui pourrait nous amener à parler de défaut d’accord réside dans le fait
que, pour examiner la morphosyntaxe des emprunts et des xénismes, nous nous fondons sur
les critères du français, alors que les mots à analyser proviennent d’une autre source
linguistique. Pour cela, nous allons interroger les langues nationales auxquelles notre corpus
nous renvoie.
214
On dit aussi dans la langue fכn : « Kokonכ, pεnכ, mכlinkun » כpour désigner un(e) vendeur (se) ambulant(e) de
bouillie, de pain, de riz, qu’il s’agisse d’un garçon/homme ou d’une fille/femme. Lorsqu’il s’agit d’un homme
qui propose ce type de service, le Fכnu n’utilise pas « t » כà la place de « n » כparce que ce morphème t כdésgne
invaiablement la personne qui se pose comme la source du produit proposé à l’achat. Pour désigner un(e)
propriétaire d’une maison, on dit en fכngbe : « xwet» כ, étant donné que xwen כdésigne dans le cadre
socioculturel des langues gbe la mère de famille, la femme responsable du foyer.
215
De nombreux écrivains béninois vivent à l’étranger et comptent davantage sur les lecteurs étrangers que sur
les nationaux (combien sont ceux-ci d’ailleurs ?) pour la réception de leurs œuvres.
133
Il serait prétentieux de notre part de vouloir synthétiser ici les travaux sur le
fonctionnement des mots lié aux variations en genre dans les langues béninoises. Des études
pointues existent à ce propos au Département des Sciences du Langage et de la
Communication de l’Université d’Abomey-Calavi et on pourra les consulter à volonté216. Ce
que nous dégageons de ces études, c’est que les variations liées au genre des noms ne se
réalisent pas en fכngbé, langue à laquelle se réfèrent les exemples cités, selon les bases
morphologiques, comme en français. Le féminin d’un nom peut se construire à travers un
nouveau substantif, sans rapport morphologique avec le premier :
Masculin Féminin
Dכnkpεvu (jeune homme) → ɖiכvi (jeune fille)
Tכ/Vit( כpère) → N כ/ Vin) כerèm(
Fofo (grand-frère) → Dada (grande sœur)
Atavi/atagan (oncle paternel)→ Tasi (tante paternelle)
Nyכlכn (oncle maternel) → Nagan / Nafi (tante maternelle)
Parfois même, lorsque des morphèmes apparaissent dans une position susceptible de
manifester la variation en genre, ils ne l’expriment pas toujours:
216
Quelques tittres seulement peuvent rapidement frapper l’attention :
-Bienvenu AKOHA, Quelques éléments d’une grammaire du Fongbe : nominal et syntagme nominal, Thèse de
doctorat de 3è cycle inédite, Unversité de Paris III, 1980.
-Flavien GBETO, « Les noms de personne d’origine européenne et leurs formations hypocoristiques en Maxi
(New Kwa: Gbe) dans leur contribution à la théorie phonologique », Afrikanistische Arbeitspapiere (AAP) 62,
2000, pp. 5-37(en Allemagne).
-Idem, Les emprunts linguistiques d’origine européenne en Fon (Nouveau Kwa, Gbe : Bénin), Koln, Köppe
Verlag, 2000, 90 p.
-Idem, « Contact de langues : Influence de la langue portugaise ou la langue des aguda sur la langue fon
(Nouveau Kwa, Gbe : Bénin) », Annales de la FLASH N° 8 (Bénin) 2002, pp. 3-14.
- Idem, « L’expression de la minimalité prosodique dans les emprunts européens en fon. Journal of West African
Languages 31.1, pp. 15-31, 2004 (aux USA, United kingdom).
134
Même si nous avons des exemples où su et si traduisent cette variation mâle/femelle qui
correspond à la différence masculin/ féminin, les morphèmes su et ny כne manifestent pas le
genre car, dans d’autres occurrences, ils ne remplissent pas distinctement ce rôle. Or, en
fכngbe, ce sont les morphèmes su/mâle et si/femelle qui portent en général la variation en
genre.
Dans d’autres cas, seul le contexte éclaire, car le même mot s’emploie aussi bien au
masculin qu’au féminin sans changement morphologique :
On peut donc formuler l’hypothèse que la différence de fonctionnement entre les langues
béninoises (le fכngbe en l’occurrence) et le français a amené les auteurs à garder invariables
les emprunts et les xénismes. Cette option a l’avantage de fixer ces mots dans leur statut de
particularités et de favoriser leur discrimination comme telles. En conséquence, l’écriture
adoptée est hétérogène et ne peut plus avoir, au plan lexical, les mêmes caractéristiques qu’en
français de référence. A partir de ces remarques, il est pertinent de postuler l’existence d’un
français béninois dont les caractéristiques vont découler de la pratique variée des
particularités lexicales, comme nous avons tenté de les analyser dans la première partie.
135
En ce qui concerne les emprunts employés comme adjectifs qualificatifs, leur défaut
d’accord est lié soit à des raisons d’ordre morphologique, soit au substrat dont relève leur
référent nominal. Les adjectifs xweɖa, maxi, vodu, (renvoyant respectivement aux noms
ethniques xweɖa, Maxi et au substantif vodu) terminés respectivement par a, i et u et restés
invariables, conservent comme emprunts leurs formes dans la langue d’origine. Une recherche
artificielle de la forme du féminin manquerait de commodité, même si l’adjonction d’un « e »
ne dénue pas le mot de son sens217, et qu’on a déjà dans la même langue : une femme indoue ;
une musique zouloue, mais : une fille voyou. C’est probablement la raison pour laquelle Paul
Hazoumé présente xweda et maxi entre guillemets, soulignant l’hétérogénéité de son écriture.
Olympe Bhêly-Quénum ne procède pas de la même façon pour les raisons que nous
déterminerons.
Dans l’œuvre de Ken Bugul, Béninoise par alliance, certaines occurrences confirment nos
analyses : « La jeune fille toucouleur », (Le Baobab fou, p.162)
Le défaut d’accord est parfois lié au type de référent (de l’emprunt). Généralement, les
emprunts ou les xénismes qui renvoient à la vie culturelle ou religieuse sont invariables dans
le roman béninois, comme on le constate dans l’emploi de vodu. Dans l’accord selon le
nombre, les pratiques sont diversifiées sur fond de défaut de règles systématiques.
Les œuvres des trois romanciers ne proposent pas une vision unique des variations en
nombre.
1-2-1-Dans Doguicimi
La plupart des exemples puisés dans Doguicimi convergent vers l’application des
règles de la grammaire française :
217
Surtout qu’il ne signifie rien en français aux principes duquel les auteurs pourraient être tentés de le
conformer au plan morphosyntaxique.
136
Pour ces substantifs, l’accord est systématique. Paul Hazoumé semble les présenter
comme des mots français218. Le défaut d’accord est pourtant observable parfois dans le même
roman:
-« Les spectateurs charmés applaudissaient longuement en tapotant les lèvres des doigts
joints, ce qui coupait leurs cris en des " Hou ! Hou ! Hou ! " », (Doguicimi, p.171)
-« Le roi poussa deux sourds " houn ! houn ! " », (Doguicimi, p.375)
Ce qui peut expliquer l’invariabilité de ces catégories lexicales, c’est leur nature
d’onomatopées. En tant que telles, elles sont pourvues de la propriété à reproduire les sons
émis et signifient plus par le son que par la morphologie. Félix Couchoro adopte le même
procédé dans L’Esclave :
Quelques défauts d’accord des substantifs sont également reconnaissables dans Doguicimi :
« L’opinion des Ayomayi, » (p.76)
« Rien de noble des Ayomayi », (p.80)
Par ailleurs, les emprunts employés comme adjectifs qualificatifs sont invariables dans le
même roman :
218
Il n’utilise pas de guillemets pour les noms ethniques.
137
1-2-2- L’accord selon le nombre dans Un piège sans fin et Les Appels du Vodou
Les exemples que propose Un piège sans fin respectent la grammaire française. Mais
tous les emprunts relevés dans Les Appels du Vodou ne prennent pas la marque du pluriel. Les
exemples qui vont suivre mélangent aussi bien les noms concrets que les noms abstraits, dans
Les Appels du Vodou :
-« Le langage des yêxwénõ », (p.26) ;
-« Les agbada », (p.67)
-« La foule grossissait derrière la procession des husi », (p.87) ;
-« Les autres nuwanu », (p.105) ;
-« Kãvo assez rares », (p.125) ;
-« J’ai vu des yêxwénõ », (p.196) ;
-« Nous nous vêtons en Gléxwévidjidji », (p.196.)
-« On jouait les axwanfunto », (p.198) ;
-« Ses nafi », (p.223)
-« Les nouveaux vodousi », (p.232) ;
-« Des ablo », (p.244) ;
-« Celui des vodousi », (p.307) ;
Puis les noms abstraits dans le même roman:
On peut conclure à un défaut de variation, dans la plupart des cas, chez Bhêly-Quénum.
Un Enfant d’Afrique, roman pour enfants, n’utilise pratiquement pas d’emprunts, hormis les
termes Baa, Naa et Nam puis adji219 que l’auteur explique dans le lexique en fin de chapitre.
219
« Baa désigne le père, comme naa signifie la mère, et nam la grand-mère » (p.36). Mais l’auteur ne précise
pas la langue source de ces xénismes. Le xénisme « Adji ou aji : un jeu de calcul… » figure dans Un Enfant
d’Afrique, Paris, Présence Africaine, 1997, p.85.
138
Nous n’avons donc pas d’occurrences pour soutenir l’analyse de l’accord dans ce roman.
L’Initié et As-tu vu kokolie du même auteur présentent, en revanche, des situations variables.
Le premier utilise emprunts et xénismes avec accord dans certains cas220 et non-accord dans
d’autres221. Le second assure la variation en nombre des emprunts et xénismes sur certaines
pages222, et les laisse invariables sur d’autres223. En fin de compte, il n’y a pas une application
rigoureuse d’un principe en matière d’accord ou de non-accord des particularités lexicales
dans l’œuvre de Bhêly-Quénum. Dans l’œuvre de Florent Couao-Zotti, l’accord et le non-
accord sont observables.
L’accord se fait pour les noms concrets dans Le Cantique des cannibales :
-« Les wédous-wédous224 », (p.23)
-« Les vidomègons225 », (p.70)
-« Deux to n’golos226 de gari dans le décor », (p.114)
-« Des pièces de wax et de basin déclinées en jupes pagnes, en bombas et en boubous »,
(p.80).
-« Le nombre de boubous et de gobis », (p.113)
Mais il y a d’exception :
227
- « La pirogue traversa la place du marché, contourna quelques acadja », (Notre pain de
chaque nuit, p.113).
Les emprunts qui fonctionnent comme des adjectifs restent également invariables dans
Le Cantique des cannibales :
-« On a dit et tous les prêtres vodun le confirment », (p.65)
-« Un jeune homme partit à son assaut, abordant un faux air de vacancier yovo », (p.78)
220
Olympe BHELY-QUENUM, L’Initié, Paris, Présence Africaine, 1979, p.180.
221
Olympe BHELY-QUENUM, ibidem, pp.23, 65, 76, 119.
222
Idem, As-tu vu kokolie, Bénin, Phoenix Afrique, 2001, p. 27.
223
Ibidem, p.14, 28, 31, 38, 40, 46, 50, 100, 177, 240, 253, 254,259.
224
NDA : « Bestioles dont on dit qu’elles sont agitées et chevauchées en permanence par les esprits ».
225
Les enfants « placés » auprès de personnes qui ont besoin de leur service contre une rémunération ou une
inscription en apprentissage. Mais le triste sort qui est le plus souvent fait à ces enfants a révolté plusieurs
structures et organismes qui ont choisi de combattre le phénomène.
226
NDA : « Unité de mesure qui équivaut à un kilogramme. Le to n’golo sert à mesurer les céréales au
marché ».
227
Acadja (Acaja) est une technique de pêche. Le mot sert aussi à désigner par métonymie les piquets utilisés
dans la mise en œuvre de ladite technique. C’est de ces piquets qu’il s’agit das ce cas.
139
-« Un jeune homme partit à son assaut, abordant un faux air de vacancier yovo ficelé dans sa
veste atchouta228 », (p.78)
Nous devons ici préciser que les deux premiers emprunts fonctionnent comme des
adjectifs qualificatifs, mais les trois manifestent une fonction de caractérisation, puisqu’ils
révèlent chacun les propriétés du nom-support. Ils s’inscrivent également dans un système de
détermination229, dans la mesure où ils restreignent le champ d’extension du substantif auquel
ils s’appliquent. Le premier est épithète, les deux autres sont placés en apposition230, si nous
devons reprendre les termes classiques.
Dans Les Fantômes du Brésil du même auteur, l’accord en nombre est régulier.
Si nous nous référons à l’œuvre d’autres romanciers béninois, nous voyons trois tendances
s’afficher :
-Les auteurs qui font systématiquement l’accord au pluriel, comme Paul Hazoumé. Il
s’agit de :
Ici, Nouréini Tidjani- Serpos applique les principes de la grammaire française, comme son
aîné Paul Hazoumé. Sa tendance est à une cohésion des mots, mais certains défauts d’accord
peuvent être relevés, notamment les mots fonctionnant comme des adjectifs. Dans les
exemples ci-après, un adjectif ethnique (sur deux) s’accorde, on ne sait par respect de quelle
228
Friperie ou vêtements déjà usés.
229
Tous les prêtres ne sont pas vodun (du culte de la religion traditionnelle africaine appelée ainsi); tous les
vacanciers ne sont pas yovo (d’origine blanche) ; toutes vestes ne sont pas atchouta (de la friperie).
230
Pour être plus conforme à l’orientation de cette thèse, nous parlerons de prédication seconde. Les détails sur
cette fonction syntaxique seront apportés plus loin.
140
règle, et les deux autres adjectifs sont invariables. Mais tous s’inscrivent dans la
détermination, c’est-à-dire dans la réduction du champ d’extension du nom-support :
-« Les cordonniers haoussa », (p.13)
-« Les prêtres vodun », (p.71)
-« Tolli avait mobilisé tous ses amis Gouns », (p.119)
-Ceux chez qui l’accord n’est pas systématique, comme on le voit chez Couao-Zotti.
Ken Bugul
Les emprunts proviennent des langues sénégalaises :
Chez Dansi F. Nouwligbèto, la tendance est au non-accord dans son roman La foudre sous
scellés231.
-Ceux qui ne pratiquent pas de particularités lexicales : Jérôme Carlos.232, Barnabé Laye,
Blaise Akplogan, Dominique Titus, Edgar Okiki Zinsou et chez qui ces problèmes d’accord
ne se posent guère.
Dans l’étude qu’il a consacrée à la question de l’accord des emprunts dans le roman
négro-africain francophone, Albert Gandonou a montré que leur variation en genre est assez
rare233. Mais « la variation en nombre des emprunts, souligne-t-il, est si fréquente que c’est
231
Cotonou, Les éditions AZIZA, 2000, p.4, 8, 9, etc.
232
Dans une étude réalisée dans le cadre du premier colloque de l’UAC des Sciences, Cultures et Technologies à
Cotonou, du 25-29 juin 2007, nous avons apporté quelques précisions sur ce choix d’écriture, notamment chez
Jérôme Carlos. Elle est intitulée : « Le renouvellement esthétique dans l’œuvre romanesque de Jérôme Carlos :
les altérités d’une écriture singulière », et paraîtra dans les Actes du Colloque.
233
[Link]., p.76.
141
son défaut qui semble l’exception dans le roman ouest-africain»234. Dans le roman béninois,
de nombreux emplois restent invariables, notamment dans Les Appels du Vodou et As-tu vu
Kokolie ?, qui remettent en cause les conclusions de Gandonou, et l’on peut relever d’autres
emplois dans d’autres romans ouest-africains pour le prouver235.
Au total, la question de l’accord des emprunts et des xénismes n’obéit pas à une
codification formelle existante. Les auteurs l’abordent selon leur position du moment, ce qui
explique les variations observées dans la pratique même à l’intérieur de l’œuvre d’un
romancier. La variation en genre, dans la plupart des cas, n’est pas observée et l’on pourrait
penser à une recherche qui puisse synthétiser ces notions et offrir une vue suffisante et
intéressante sur le sujet. La variation en nombre, même si les auteurs ne sont pas unanimes là-
dessus, révèle une tendance à présenter les emprunts et les xénismes comme des mots
français. Mais sur la question, comme on l’a vu, des divergences s’observent et l’on devra
relativiser ces conclusions. Or, l’observation d’une démarche rigoureuse par chaque auteur
aurait été utile pour l’élaboration d’un document synthétique qui servirait désormais de
référence comme l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire sert de
référence à certains écrivains tel que Kourouma236. Si un document avait été conçu et diffusé,
il aurait pu faciliter une meilleure présentation des travaux sur les textes d’auteurs béninois et
même africains. Cela aurait été une contribution d’importance à l’étude de l’enrichissement
du français par les langues béninoises. Des travaux de linguistes au Bénin ont proposé des
synthèses sur le sujet, mais elles ne sont probablement pas connues. En l’état actuel des
234
Op. cit., p.78.
235
Dans Les Soleils des indépendances de Kourouma (éd. de 1970), où les emprunts et les xénismes ne sont pas
particulièrement nombreux (il y en a moins en tout cas que dans Doguicimi), on relève : « des pinces
Doumbouya » (p.11), « Fama, descendant des Doumbouya » (p.17, 21, 133,136, 138, 166.). De plus, les
éléments identifiés dans l’ouvrage de Gandonou visent à justifier l’orientation idéologique de son étude : montrer
que le roman africain produit en langue française par les écrivains africains fait partie de la littérature française.
Une objection vient aussitôt à l’esprit : la littérature wallonne en Belgique, par exemple, produite en français,
n’est pas classée dans les genres qui manifestent la littérature française, mais plutôt parmi ceux qui traduisent la
littérature francophone, tout comme le roman au Canada et en Suisse romande. Il est vrai, les contextes
d’émergence de ces littératures ne sont pas les mêmes, mais l’évocation de leur statut par rapport à la littérature
française nous paraît édifiante. Pour ce qui concerne la question en étude dans le présent chapitre, Gandonou
conclut sa recherche sur la variation des emprunts en nombre dans le roman ouest-africain en écrivant : « Bien
plus souvent, on voit les mots étrangers prendre la marque du pluriel quand il le faut. » (p.78). Parmi les quatre
exceptions signalées, il indique la page 32 d’Un piège sans fin (des vodounsi). Mais il passe sous silence Les
Appels du Vodou (1994) qu’il connaît certainement puisque son ouvrage paraît en 2002 (il cite aussi Pelourinho
(1995) de Monénembo) et à propos duquel nos conclusions sont à l’inverse de ses déductions. En réalité, le
cinquième roman de Bhêly-Quénum pose, au plan morphosyntaxique, des problèmes qui n’apparaissent pas dans
Un piège sans fin. Il est également vrai, les écrivains tels que Couchoro, Hazoumé, Bhêly-Quénum tout comme
Bakary Diallo, Ousmane Socé, Abdoulaye Sadji, Ousmane Sembène ont adopté au départ une variation
systématique de l’accord en nombre. Mais ceux parmi eux qui ont publié des œuvres après 1970 ont montré une
évolution dans leur position si bien qu’on ne peut pas, sans porter une nuance susceptible de traduire l’instabilité
de la pratique en cours, conclure à la fréquence voire à la régularité de la variation en nombre.
236
Dans Allah n’est pas obligé, Paris, Seuil, 2000, 224 p., mais aussi dans son roman posthume Quand on
refuse, on dit non, Paris, Seuil, 2004, 161 p.
142
connaissances, les emprunts et les xénismes conservent leur statut de particularités et c’est la
perspective dans laquelle pourrait s’orienter ledit document à la fois synthétique sur le
fonctionnement des langues béninoises et prospectif par rapport à leur utilité dans le
patrimoine de la francophonie. Dans la même veine de l’analyse morphosyntaxique, la valeur
des guillemets et des italiques présente un double intérêt.
Dans le roman béninois, l’emploi des guillemets et des italiques est une pratique
fréquente. Il révèle chez l’auteur la conscience d’introduire un mot étranger dans le discours
écrit en français. Les guillemets et les italiques semblent y avoir reçu la même fonction alors
que les deux marques ne semblent pas avoir les mêmes rôles.
D’un point de vue historique, il est intéressant de savoir que les guillemets étaient, au
Moyen Age et principalement au XIIè siècle, « des virgules destinées à encadrer un mot
d’orthographe ou de sens douteux, pour signaler au lecteur un terme à corriger ». Dans leur
application typographique moderne, ils se sont imposés dans la réalisation de diverses
opérations liées à l’expression du langage, en concurrence avec les italiques et le tiret de
dialogue. La Grammaire d’aujourd’hui en souligne la fonction: « Les guillemets s’emploient
de part et d’autre d’un énoncé cité, c’est-à-dire rapporté, au discours direct tel qu’il a été
prononcé (...) ». (Cet énoncé) « peut même être en langue étrangère. » (p.543)
L’emploi des guillemets signale donc le caractère étranger d’un mot ou d’une construction
à l’intérieur d’un texte. Il traduit, dans le cas qui nous occupe, l’idée selon laquelle l’auteur
perçoit lui-même l’« infraction » qu’il commet et les précautions qu’il prend pour en atténuer
le choc. C’est ce que traduit le passage suivant:
Les guillemets « peuvent aussi isoler un mot (ou groupe de mots) appartenant à une
langue étrangère ou étranger au langage courant. Les guillemets signifient : "Je sais que
j’assassine la langue, mais je m’en lave les mains". (…) Chaque semaine ou presque,
nous sommes les victimes d’une nouvelle agression à coups de guillemets. »237
237
J.O. GRANDJOUAN, cité par Grammaire méthodique du français, op. cit., p.94.
143
238
Notamment ceux qui sont issus de la création lexicale et n’ont pas reçu l’accord de l’Académie, contrairement
à l’anglais, sans institution de réglementation qui ressemble à l’Académie. Henriette consacre au sujet son
ouvrage déjà cité.
239
Grammaire méthodique du français, p.95.
240
Excepté peut-être le Gouvernement Militaire Révolutionnaire (GMR) qui n’a malheureusement pu mener à
bien les projets formulés dans ce cadre.
241
C’est nous qui soulignons les termes dans ce sous-titre.
144
- « "Avoutou242 " qui devait tonner dans le palais et à la détonation duquel répondaient le
roulement de « dogba 243» puis le gazouillement des " oiseaux du roi.» (p.30)
- «Un "soudofi" 244»
- « Les chefs eux-mêmes mangeaient de l’" acassa" 245», (p.38, 133, 424.)
- « On attacha une sonnaille au cou de la bête que le Destin ordonna à toute la casée
d’appeler "Enawa", nom signifiant : "Il reviendra". » (p.96)
Mais les guillemets n’apparaissent pas dans certains contextes où ils sont pourtant
attendus : « L’opinion des Ayomayi », (p.76)
« Rien de noble des Ayomayi », (p.80)
« …se contenter de l’exiler à Afomayi246 », (p.203)
Autant les emprunts Hongbodji, Ahossitins, avoutou, soudofi, etc. s’insèrent dans
l’œuvre comme des mots étrangers, autant le substantif Ayכmayi, auquel on ne peut substituer
aucun mot français, fonctionne comme un emprunt et devrait figurer entre guillemets. Cette
absence du signe serait davantage l’effet d’un oubli qu’elle n’exprimerait une quelconque
volonté de lever la barrière entre le lexique français et les mots d’origine fↄn, d’autant plus
que pour d’autres emprunts et xénismes, le même auteur applique des guillemets, signe
manifeste qu’ils proviennent d’une autre source linguistique que le français.
242
Note de l’auteur : « Onomatopée de la foudre qui explose. Coup de feu tiré dans la première cour du Palais
pour annoncer la venue du roi sur la place du Palais».
243
« Tambour originaire du pays "houéda" ; il servait au Dahomey à annoncer l’apparition du roi au peuple, et la
mort aussi du roi. » (p.30).
244
« Mot signifiant "qui a grandi ici "; ce sont des captifs pris dans l’enfance et élevés au Dahomey.» (p.31).
245
« Pâte de maïs enveloppée de feuilles et qui est le pain des Dahoméens. » (p.38). Ce mot est proche du mina :
« akansan ».
246
NDA : Littéralement « où les pieds ne vont », lieu des princes ou hauts dignitaires dont le crime ne méritait
pas la mort (p.203). Aucune note de l’auteur n’accompagne l’emploi de « Ayomayi ».
145
La pratique des gullemets à l’emploi des termes en position d’adjectifs qualificatifs est
très intéressante si l’on se rappelle la définition syntaxique de la classe des adjectifs. Nous y
reviendrons. Les noms périphrastiques sont également concernés par l’emploi des guillemets.
Sous cette rubrique, nous avons relevé trois noms dans différents emplois :
- «Je suis " Agouda" 247 et ne comprends pas ce qui est dit dans ce papier qui est
" zojagué248 ". Ou : je suis " Zojagué" et ne parle pas " glinci". », (p.43)
- « Agoudas », « Zodjagués », « Glincis » (p.52)
Mais dans les emplois ultérieurs (p.379), ces substantifs perdent la valeur autonymique
que leur conféraient les guillemets, du moment qu’à la première occurrence, ils sont peut-être
considérés comme intégrés dans le lexique de Hazoumé.
247
« Nom indigène donné aux Portugais et signifiant "homme d’une indolence vaniteuse" » (p.43)
248
« Mot indigène désignant les Français, et dont l’origine remonte aux premiers temps de la traite des Noirs. Ce
nom rappelle l’activité des Français et leur familiarité avec les naturels » (p.43)
146
Sur la base de ce corpus partiel mais suffisant pour soutenir nos analyses, nous faisons
les remarques ci-après :
- Les noms ethniques sont employés sans guillemets alors qu’ils tiennent les mêmes
fonctions morphosyntaxiques que les noms périphrastiques placés entre guillemets. Cette
présentation, mise en relation avec l’accord systématique des noms ethniques en nombre,
confirme la conclusion que nous avons formulée plus haut et qui décrit le choix de Hazoumé
comme l’expression d’une volonté de présenter les noms ethniques (et non les mots
ethniques) comme s’ils relevaient du patrimoine lexical français ;
-Les adjectifs ethniques sont systématiquement mis entre guillemets, ce qui pose des
problèmes à propos de l’emploi adjectival de cette catégorie morphosyntaxique ;
-Les onomatopées et les unités lexicalisées, qui découlent de procédés complexes de
construction du sens, sont présentées entre guillemets.
Les guillemets, on le sait, représentent un signe de soulignement d’un mot ou d’une
phrase. Le Pluridictionnaire Larousse250 dit qu’ils s’emploient « pour mettre en valeur un
mot ». A ce titre, ils forment un puissant outil d’influence du scripteur sur le lecteur. Ils
représentent aussi des indices supplémentaires d’expression de l’autonymie d’un mot, c’est-à-
dire la propriété qu’il a à s’autodésigner au lieu de renvoyer à une notion référentielle. L’on
parle alors, dans le cas limite de l’expression autonymique, de connotation autonymique pour
traduire l’attitude d’un locuteur qui emploie une construction sans la placer sous son autorité
personnelle. Mais, dans le corpus d’étude, c’est plutôt à un transfert de significations que nous
avons affaire. En réalité, le romancier marque une distance par rapport à l’emploi des mots
issus des langues locales, parce que son discours est tenu dans une langue dont les principes
(auxquels il veut se conformer plus souvent) n’autorisent pas l’emploi d’autres mots que ceux
relevant de son lexique. Il les introduit syntaxiquement dans son texte avec toute son adhésion
à ce qu’ils expriment, à l’opposé de la connotation autonymique. La parfaite connaissance
qu’il a du français et l’excellent usage qu’il fait de ses règles syntaxiques ont été pour
beaucoup dans l’accueil de son roman par le public français ; car l’usage de ces mots ne
promettait pas a priori son œuvre à un tel succès.
Généralement, l’usage des guillemets confère au mot souligné un autre sens que celui
qu’on lui connaît ordinairement. Ici, ils conservent leur propriété de marquer une certaine
249
Signifie : « qui a grandi ici. ».
250
Paris, Librairie Larousse, 1975.
147
distance entre le romancier et les mots qu’il introduit dans le discours et traduisent l’attitude
classique d’emploi des xénismes. Mais ils ont servi d’échappatoire à l’écrivain pour produire
un discours recevable, tout en puisant dans le lexique des langues béninoises ce qu’il trouve
de mieux pour traduire son idée et qui, à la fois, porte son identité. Il y a donc, bien sûr, un
emploi autonyme des emprunts et des xénismes placés entre guillemets, mais jamais ils ne
figurent en connotation autonymique. Dès qu’ils figurent entre guillemets, ces mots renvoient
à eux-mêmes et ne s’insèrent pas parfaitement dans le texte français. Voilà pourquoi nous
avons parlé plus haut de l’hétérogénéité de l’écriture dans Doguicimi de Paul Hazoumé. Les
guillemets deviennent ainsi un paravent en littérature et un outil d’expression
métalinguistique, parce qu’ils portent la marque d’une surdétermination, aussi bien dans
l’emploi des noms ethniques que dans celui des adjectifs ethniques. C’est dans le second cas
que le phénomène est plus visible. Pourtant, les noms ethniques sont employés sans
guillemets ni italique et c’est là que la démarche de Hazoumé devient un peu ambiguë.
Néanmoins, elle a l’avantage d’accorder à l’écriture du roman une valeur lexicale que fonde la
pratique des emprunts et des xénismes.
Olympe Bhêly-Quénum, lui, utilise les guillemets dans Un piège sans fin251 et
l’italique dans Les Appels du Vodou. Les guillemets, dans ce dernier roman, concernent une
seule occurrence « Agbasadide»252, transcrit : « agbasaɖiɖe ». Les emprunts et les xénismes
en italiques, beaucoup plus nombreux, seront présentés plus loin. Les valeurs d’emploi sont
les mêmes que celles présentées plus haut.
Chez Florent Couao-Zotti, les guillemets sont quasi inexistants, sauf pour rapporter le
discours direct. Les emprunts et les xénismes sont donc présentés en italique. Comme on peut
s’en apercevoir, il y a un net recul de l’emploi des guillemets au profit de l’italique, alors que
les deux marques ne remplissent pas, à proprement parler, le même rôle.
L’italique est un caractère relativement récent par rapport au caractère romain253 dont
il se différencie par sa forme inclinée de gauche à droite, comme dans le sens de l’écriture.
Inventé en Italie à la fin du XVè siècle par l’imprimeur Alde Manuce, en imitation des styles
cursifs usités dans les chancelleries, il s’utilise, selon le dictionnaire Littré, surtout « pour
251
Les emprunts et xénismes ont été déjà reproduits au deuxième chapitre dans le sous-titre sur les catégories
lexicales chez Olympe Bhêly-Quénum.
252
Les Appels du vodou, [Link] : « Cérémonie au cours de laquelle le bokono (le devin) consulte le Fa
(l’oracle) pour révéler l’ancêtre qui avait « extrait la terre avec laquelle a été moulé l’être du nouveau-né. »
253
Traits de lettres verticaux.
148
attirer l’attention sur un mot, sur une phrase en particulier»254. Dans les œuvres littéraires, il
s’est vu attribuer plusieurs fonctions qui concourent à souligner un mot ou une séquence de
mots dans un texte. Quoique figurant dans les mêmes contextes d’emploi que les guillemets,
l’italique s’en différencie d’un certain point de vue. La différence transparaît de ces lignes de
la Grammaire méthodique du français:
« Les guillemets visent à "isoler un énoncé étranger inséré dans un énoncé principal " alors
que l’italique sert à " incorporer une citation dans le texte principal, qu’il s’agisse d’un bon
mot ou d’une expression latine. (R. Laufer, 1980 p.83.) Les guillemets signalent
l’hétérogénéité de l’écriture alors que l’italique contribue à une intégration.»255
254
Emile LITTRE, Dictionnaire de la langue française, Paris, Gallimard/Hachette, 1960.
255
Grammaire méthodique du français, p.95.
256
NDA : « Blanc, Européen. »
257
NDA : « Le jour du Vodou : celui consacré aux divinités ; c’est le dimanche du calendrier chrétien. »
258
NDA : « Mot fon, pour désigner un prêtre catholique. »
259
NDA : « Culotte à ergots dont les jambes s’arrêtent au-dessous du genou en soulignant le haut des mollets ; la
ceinture, froncée en plis nombreux, est munie d’une ganse qu’on serre à la taille. »
260
NDA : « Mot fon : foulard de tête. »
149
-« Oruko261 », (p.66),
- « Les agbada262 », (p.67),
-« Une diovi263 », (p.67),
- « Ses scarifications d’Abikou264 », (p.67),
-« La procession des husi265 », (p.87),
-« Proclamant les mlãmlã266 », (p.87),
-« Je prendrais mon akiza267 », (p.88),
-« Il sera nèkounõ268 », (p.93),
-« Une bouchée de wo269 », (p.101),
-« Les autres nuwanu270 », (p.105)
-« Daagbo a dit qu’un axovi271, il ne doit pas expliquer pourquoi il a fait ce qu’il avait fait »,
(p.111),
-« Il s’agissait peut-être d’un objet de vociça272 », (p.115),
-« Voici un sunu gblégbénou273 », (p.116)
-« Un vocicanu274 », (p.116)
-« Ça y est : vodou do assidéwè275 », (p.118)
-« Mi dogbè, Gléxwévi cé lè276 », (p.118)
-« Du févi277 », (p.120),
-« Yaga regardait à peine ces akwè278 », (p.135),
-« Pour le cas où son assouci279 en voudrait », (p.143),
261
NDA : « Mot yorouba, signifie nom d’une personne. »
262
NDA : « Mot Yorouba : ample vêtement d’apparat. »
263
NDA : « Mot fon : jeune fille.»
264
NDA : « Mot fon et yorouba : enfant né après un autre mort en bas âge, dont il serait l’incarnation.»
265
NDA : « Adepte du vodou ; se dit aussi : vodousi, préférable au mot fétichiste. »
266
NDA : « Mot fon, signifie éloge. »
267
NDA : « Mot fon : balai.»
268
NDA : « Impuissant. »
269
NDA : « Mot fon : pâte de farine de maïs.»
270
NDA : « Mot fon : ingrédients nécessaires à une cérémonie.»
271
NDA : « Mot fon : prince.»
272
NDA : « Objet de sacrifice.»
273
NDA : « Expression fon : personne de sexe masculin chez qui on perçoit ou reconnaît des signes de sa force
physique et d’âme. »
274
NDA : « objet de sacrifice déposé par un aruspice. »
275
NDA : « La divinité chevauche et choisit une épouse : expression fon : allusion à quelqu’un qui somnole. »
276
NDA : « Bonne nuit, enfants de Gléxwé : manière affectueuse de souhaiter bonne nuit. »
277
NDA : « Mot fon : gombo.»
278
NDA : « Mot fon : argent, pièce d’argent.»
279
NDA : « Mot fon : co-épouse. »
150
-« Un avokidja280 », (p.158)
-« On jouait les axwanfunto281 », (p.198),
-« Chacune de vous met du gbotémi282 dans mes repas », (p.202),
-« Ce agbassa xho283 », (p.210),
-« Ses parents lui avaient seriné que c’était djimakplon284 de faire ce geste-là », (p.212),
-« Ton orgueil de petit dokùnon285 », (p.220),
-« Ses nafi 286», (p.223) ;
-« Son woti287 », (p.226) ;
-« Notre yèsu288 », (p.323) ;
-« Au pays d’Abadaxwé Djessou289 », (p.323)
Les emprunts et les xénismes dans Les Appels du Vodou sont tous en italique, comme
nous l’avons dit. D’Un piège sans fin aux Appels du Vodou, Bhêly-Quénum a manifesté une
prédilection pour l’italique. Ce choix n’est certainement pas innocent. Il sous-tend une
démarche qui se confirme dans ses romans postérieurs à Un enfant d’Afrique290, c’est-à-dire
dans L’Initié, Les Appels du Vodou, C’était à Tigony, As-tu vu Kokolie ? et Années du bac de
Kouglo : valoriser les emprunts et les xénismes issus des langues béninoises. Il y en a de plus
en plus dans ses romans en défaveur des termes et des constructions produites en langues
européennes. Mais le roman affiche des exemples de paricularités qui ne sont marquées ni par
les guillemets, ni par l’italique.
280
NDA : « Sac de jonc usé et troué ; expression de mépris qui signifie : personnage sans valeur et au-dessous de
tout. »
281
NDA : « Mot fon : soldat. Axwan : guerre ; Funto : fomentateur, mais aussi faiseur. »
282
Voir notre explication au premier chapitre.
283
NDA : « Mot fon : salle de conversation, de repos, salon.»
284
NDA : « Expression fon : malappris, mal élevé. »
285
NDA : « Mot fon, signifie : riche. »
286
NDA : « Mot fon : tante maternelle.»
287
NDA : « Mot fon : spatule pour touiller la pâte de maïs en cuisson dans la marmite. »
288
NDA : « Mot fon, signifie : cérémonie.»
289
NDA : « expression fon pour désigner la Mort. »
290
Les œuvres littéraires publiées par Bhêly-Quénum :
-Un piège sans fin, Paris, Stock, 1960, 284 p.(Roman)
- Le Chant du lac, Paris, Présence Africaine, 1965, 153 p.(Roman)
- Liaison d’un été, Paris, SAGEREP, 1968, 240 p.(Nouvelles)
- Un Enfant d’Afrique, Paris, Présence Africaine, 1970, 328 p.(Roman pour jeunes)
- L’Initié, Paris, Présence Africaine, 1979, 250 p. (Roman)
- Les Appels du Vodou, Paris, L’Harmattan, 1994, 335 p. (Roman)
- La Naissance d’Abikou, Cotonou, Phœnix Afrique, 1998, 338 p. (Nouvelles)
- C’était à Tigony, Paris/Abidjan, Présence Africaine/NEI, 2000, 385 p.(Roman)
- As-Tu vu Kokolie ?, Bénin, Phœnix Afrique, 2001, 347 p. (Roman)
- Années du bac de Kouglo, Idem, Bénin, phoenix Afrique, 2003, 119 p. (Roman)
151
2-2-2- Les particularités sans guillemets ni italique dans Les Appels du Vodou
Sont envisagés, sous cette rubrique, les emprunts et les xénismes ci-après, soulignés
par nous pour mieux les faire remarquer :
Les termes considérés intéressent pêle mêle la vie sociale, les habitudes alimentaires,
les marginalisés sociaux, les habitudes vestimentaires, etc. :
-Ashao293, (p.10)
-Djingben294, (p.15)
-Zém295, (p.22)
-Sodabi296, (p.23)
-Kosinle297, (p.40, 42)
-Agbada298, (p.45, 48, 52)
-Kati-kati299, (p.49)
- Sokpaka300, (p.50)
291
L’auteur n’apporte aucune explication pour les deux premières occurrences du mot. C’est à la troisième
occurrence qu’il le traduit : « mot yorouba : chemisette. »
292
NDA : « Mot fon, signifie, adepte du Vodou, mot plus précis et préférable à fétichiste. »
293
NDA : « Fille des trottoirs, prostituée. »
294
NDA : « Voyou, délinquant. »
295
NDA : « Moto-taxi.»
296
NDA : « Alcool de maïs local.»
297
NDA : « Store en bambou des maisons de type traditionnel.»
298
NDA : « Boubou trois pièces pour homme.»
299
NDA : « Cerf-volant. »
300
NDA : « Lanière, fouet en cuir de bœuf.»
152
- Shapashro301, (p.54)
-Tchatchaga302, (p.58)
-Akassa303, (p.59)
-Gbo kpètè304, (p.67)
-Dindon fata305, (p.78)
- Ago-affou306, (p.84)
-Kpokpodo307, (p.107)
-Guelé308,(p.114)
-Djimakplon309, (p.114)
- Le doto310m’avait ramené chez Maman », (p.136)
- Le Fifobo311, (p.203)
-Oloroun Egba mioooo312!, (p.244)
-Tchahohoho! Oyéguééééééé !313, (p. 244)
-Vons et gba,314 (p.246)
Comme nous l’avons dit, Couao-Zotti manifeste une prédilection pour l’italique dans
ses romans. Ce choix, en même temps qu’il introduit un nouvel élément dans le rapport de
l’écrivain au français, rompt avec l’importance des guillemets chez les premiers romanciers :
301
NDA : « Sauce tomate très liquide, constituant, avec quelques légumes, un plat de pauvre.»
302
NDA : « Brochette de mouton grillée et épicée.»
303
NDA : « Boulette de pâte de maïs fermentée.»
304
NDA : « Mouton en sauce faite à base de sang.»
305
NDA : « Fourgon de police, panier à salade.»
306
NDA : « Réjouissances lors desquelles on mange énormément.»
307
NDA : «" Mille neuf cent kpokpodo", expression signifiant "jadis ".»
308
NDA : « Coiffure en tissu portée par les femmes yoruba.»
309
NDA : « Mal élevé, malpoli.»
310
NDA : « Docteur.»
311
NDA : « Bague ou talisman de perle et de cuir porté sur les reins, qui aurait le pouvoir de rendre invisible.»
312
NDA : « Mon Dieu, sauvez-nous !»
313
NDA : « Exclamation de détresse.»
314
NDA : « Marécages où se trouvent les bidonvilles.»
153
L’abondance d’emploi ou même la prédilection des auteurs pour l’italique nous fait penser
qu’il passe, dans la pratique des particularités morphosyntaxiques, de l’isolement à
l’intégration. Autrement dit, les guillemets permettent de séparer les mots d’origine béninoise
de ceux qui proviennent du patrimoine lexical français ou qui y ont été confirmés grâce à
l’usage. Il en résulte une écriture hétérogène, comme nous l’avons souligné à propos de
Doguicimi. Mais avec l’italique, nous assistons à la mise en œuvre d’une écriture que les
auteurs veulent intégrée, incorporée, assimilée et progressivement digérée, où l’emprunt et le
xénisme contribuent à exprimer une pensée, tout comme un mot technique français utilisé en
315
NDA : « Brochettes de mouton servies dans les bars de quartier par des vendeurs peuhls. »
316
NDA : « Divinité du fer dans la cosmogonie vodun, divinité qui est en même temps la plus crainte.»
317
NDA : « Homme fortuné dans l’imagerie collective. »
318
NDA : « Tissu noble tissé à la main et confectionné par les tisserands nigérians.»
319
NDA : « Taxi-moto, signifiant en langue goun ou fon "dépose-moi vite".»
320
NDA : « Eau-de-vie, alcool.»
321
NDA : « Bière de mil.»
322
NDA : « Moutarde locale aux odeurs royales qui a pour qualité de relever le goût des plats.»
323
NDA : « Blanc, de race blanche.»
324
NDA : « Friperie ou vêtements déjà usés. »
154
France. Dans ce domaine, les écrivains font autorité autant que l’usage325. Insensiblement,
l’italique326 pourrait disparaître et, à la faveur des nombreux emplois et des publications de
dictionnaires de particularités lexicales, ces mots pourront être intégrés dans des documents
officiels et figurer dans des dictionnaires de langues327.
Comme des êtres vivants, les langues naissent, évoluent et meurent. Avec l’évolution
actuelle du monde, le français gagnerait à s’ouvrir aux langues des anciennes colonies de la
France afin de se revitaliser, de se reconstruire. Mais pas de n’importe quelle manière. La
langue doit garder une certaine tenue et son renouvellement ne sera pas dicté de la rue,
contrairement aux prédictions de Pierre Dumont328 qui désolent Lylian Kesteloot329. Les
romanciers béninois, pour leur part, semblent garder une certaine distance par rapport aux
modifications qui peuvent paraître fantaisistes et fautives. Dans leurs œuvres, les mots
ethniques présentent une double portée.
325
Dans une interview, Bhêly-Quénum précise sa contribution à l’insertion de certains mots d’origine africaine
dans les dictionnaires : « Grâce à moi et à Un piège sans fin, l’akassa et bien d’autres mots de chez nous sont
entrés dans le Grand Robert »,», in Notre Librairie, n°124, octobre-décembre 1995, p.122. La note infrapaginale
qui accompagne l’information indique : « Le Robert de la langue française en 9 volumes, tome 1, p.227. »
326
Dans l’emploi précis que nous décrivons.
327
Déjà, certains mots sont intégrés dans le dictionnaire Robert.
328
A propos de Pierre Dumont et de ses deux livres L’Afrique peut-elle encore parler français ?(1986) et Le
français langue africaine (1990), Midiohouan fait dans Du Bon usage de la francophonie (1994) des analyses
qui rejoignent les positions développées par Lylian Kesteloot. Mais le ton qui sous-tend ses réflexions fait la
différence, sur plusieurs pages. Nous reviendrons sur la question quand le moment sera venu d’exposer nos vues
personnelles sur la dénomination « français d’Afrique ».
329
Histoire de la littérature négro-africaine, Paris, Karthala/AUF, 2001, pp.321-322. Elle fait allusion à Pierre
Dumont qui défend l’emploi spécifique du français dans les pays africains dans L’Afrique peut-elle encore parler
français ?, Paris, L’Harmattan, 1986. Ce livre est suivi, quatre ans plus tard, d’un autre au titre réellement
provocateur : Le français langue africaine, Paris, L’Harmattan, 1990.
155
originaire. Un Fכnnu est une personne de l’ethnie fכn, un Ajanu une personne de l’ethnie aja,
un Gεnu de l’ethnie gεn, un Maxi ou Maxinu de l’ethnie maxi, un Ayכnu quelqu’un dont la
langue maternelle est ayכgbe, etc., un Wemεnu une personne originaire de la région Wemε, un
Glexwenu ou un Glexwevijiji est un natif de Glexwe, la ville de Ouidah, un Danxomεnu une
personne originaire du royaume du Danhomε, etc. Ainsi, chaque nom ethnique correspond à
un ensemble de personnes auquel il renvoie. Le Fכnnu est identifié par son ethnie qui lui est
consubstantielle. Le mot utilisé et la personne à laquelle il s’applique sont identiques, ce qui
révèle l’extension immédiate du nom ethnique. En emploi nominal donc, les adjectifs
ethniques s’actualisent au moyen des outils de détermination nominale proposés par le
français, puisque dans les langues gbe du Bénin, les déterminants fonctionnent différemment
et sont, dans de très nombreux cas, postposés au nom qu’ils déterminent330. Les noms
ethniques renvoient à la personne désignée et peuvent servir de support dans un syntagme. Et
comme le dit Gustave Guillaume, « la présence du support entraîne celle de la personne »331.
Dans la vie courante, le mot ethnique choisi en langue a une extension définie par l’espace
géographique et socioculturel que couvre l’ethnie à laquelle il renvoie, si bien qu’à la
rencontre d’un Maxinu , d’un Gεnu ou d’un Ajanu, un sujet peut dire, avec une marge d’erreur
asez faible, sa région d’origine dans le pays, avec l’expression spontanée de toute la charge
évocatrice qui accompagne cette opération332. C’est ce que Wilmet appelle l’intension : « la
somme des sèmes constituant le signifié d’un mot »333. Nous comprenons donc que les noms
ethniques relevés dans notre corpus possèdent les propriétés d’un substantif : l’extension
immédiate et l’intension immédiate. Reste alors le cas des adjectifs ethniques.
Les adjectifs ethniques sont issus des noms ethniques dont ils se différencient par
plusieurs propriétés. Soit les exemples ci-après tirés de Doguicimi:
Les mots soulignés sont construits sur un support nominal et, dans ces cas, leur nature
est déterminée par l’occurrence d’un support. Les mots xweɖa, aja, maxi, nago, peuvent
s’employer librement comme des substantifs et renvoyer à des réalités notionnelles. Mais cet
emploi s’inscrit dans le cadre précédemment étudié des noms ethniques. Dans les exemples
que nous venons de citer, ces mots ne sont marqués d’aucun changement morphologique,
mais ils changent d’ancrage. Loin de fonctionner comme des noms ethniques xweɖa, aja,
maxi, et nago, ils s’appliquent au nom qui leur sert de support et c’est sur le support que se
fixe le sens qu’ils apportent dans le syntagme. C’est donc aussi bien leur position
syntaxique334 que leur propriété à se construire sur la base d’un support nominal qui font
d’eux des adjectifs qualificatifs. L’emploi adjectival de ces noms ethniques les vide de leur
propriété à faire référence à une personne, pour acquérir celle de qualifier par le truchement
d’un nominal. De ce fait, la représentation de la personne est oblitérée dans l’emploi de ces
adjectifs ethniques. Ainsi, lorsqu’on écrit : «le royaume "xweɖa" », xweɖa ne désigne plus
l’ethnie, mais en donne une marque au royaume désigné. De même, dans «un chef "aja"», le
mot aja ne désigne plus l’ethnie mais en applique une marque à son support chef, lui attribue
les caractéristiques propres à cette ethnie. Le même fonctionnement de l’adjectif transparaît
des autres exemples où la référence à la personne est évacuée au profit de la transmission puis
la révélation d’une marque, celle de l’ethnie. Les adjectifs ethniques assurent donc tous une
relation de détermination puisqu’ils réduisent l’extension des noms sur lesquels ils sont
construits. C’est probablement cette construction fondée sur le changement de classe
grammaticale qui justifie l’application des guillemets aux adjectifs ethniques à l’exclusion
des noms ethniques dans Doguicimi de Paul Hazoumé. A l’inverse, Bhêly-Quénum
n’applique pas de guillemets dans les emplois similaires qu’il fait du mot vodou dans Les
Appels du Vodou335 :
-« Les danses vodou », (p.132)
-« Les hymnes vodou », (p.208)
-« Une manifestation vodou », (p.285)
-« Des cérémonies vodou », (p.307)
334
Leur postposition par rapport au nom.
335
Un autre emploi dans Les Appels du Vodou : « Est-ce qu’il n’est pas klissanhou katoliki? », (Les Appels du
Vodou, p.306).
157
Le mot vodou apparaît dans une construction semblable à celle des adjectifs ethniques.
Employé comme nom, il renvoie à un ensemble de croyances religieuses traditionnelles. Mais
dans les exemples cités où il est construit sur un support nominal, le mot fonctionne comme
un adjectif qualificatif, avec toutes les propriétés afférentes. L’une de ces propriétés est la
position de l’adjectif par rapport à son support.
Tous les adjectifs ethniques relevés figurent dans une postposition par rapport à leur
support sans aucune possibilité d’antéposition. En français, les adjectifs qui peuvent figurer
absolument dans cette position sont dits relationnels336 « parce qu’ ils indiquent une relation
(par définition non gradable : *un parc très municipal) avec le référent du nom dont ils sont
dérivés »337. Ils sont ainsi présentés comme l’équivalent syntaxique et sémantique d’un
complément du nom ou d’une relative qui préciserait cette relation. De façon plus
approfondie, on peut lier la postposition absolue des adjectifs ethniques, comme dans l’emploi
des adjectifs dits relationnels, à leurs propriétés sémantiques tributaires de la signification du
nom ethnique dont ils dérivent. Si, par définition, l’adjectif qualificatif reconnaît à un objet
une aptitude intrinsèque, s’il définit la caractéristique essentielle ou casuelle du terme auquel
il s’applique, c’est, qu’entre autres, la signification qu’il apporte à ce support doit relever d’un
autre niveau sémantique que celui du substantif dont il dérive pour qu’il ait, au plan
syntaxique, une mobilité autour du noyau nominal338. Nous retenons alors que les adjectifs
ethniques possèdent les propriétés des adjectifs dits relationnels et qu’ils sont figés dans la
postposition par rapport au nom qu’ils qualifient. Mais ce qui fait la particularité de ces
emplois, c’est le recours à leur langue source où leur postposition est la structure appliquée,
sans aucune possibilité d’antéposition. Les choix des auteurs sont influencés, probablement,
par ce type de constructions dans les langues d’où elles ont été tirées. Il reste, à présent, à
dégager la relation à leur occurrence dans le syntagme.
En matière de rapport syntaxique, nous avons déjà dit qu’il se définit par la relation entre
un apport et un support de signification. L’apport donne son sens au support et celui-ci lui
confère ses marques. Dans le cas que nous examinons, le premier niveau du rapport se réalise
336
Wilmet critique le terme dans sa Grammaire critique du français (pp.102-103). A l’inverse, la Grammaire
méthodique du français le développe sur les pages 181et 357.
337
Grammaire méthodique du français, p.357.
338
Les adjectifs dénotant la couleur ou la forme prennent eux aussi cette position parce que dans la chaîne de la
caractérisation la forme ou la couleur ne peuvent précéder l’objet auquel s’appliquent les adjectifs qui les
expriment.
158
à travers l’insertion des emprunts dans le texte français339, et cela est très percetible dans
l’emploi des adjectifs ethniques. Mais la réalisation du second niveau340 est perturbée, sauf
dans l’emploi des noms ethniques chez Paul Hazoumé, par la variation de la pratique. Chez
les deux autres romanciers, les formules adoptées ne sont pas identiques. Néanmoins, l’accord
est rompu dans l’emploi des adjectifs ethniques, avec une pratique tout aussi variée des
guillemets et de l’italique.
Tous ces éléments d’analyse confirment la valeur diglossique caractéristique de l’écriture
chez les romanciers béninois retenus dans notre corpus d’étude et posent le problème
fondamental de l’application des règles dans ce choix d’écriture. En amont, aucune règle n’est
formalisée. En aval, l’unanimité n’est pas faite pour dégager des principes à partir d’éléments
de convergence. C’est la question que nous allons évoquer à présent.
II- Diglossie et application des règles du français : influence limitée sur la pratique des
règles
L’absence de règles à appliquer aux particularités morphosyntaxiques dans le roman
béninois provoque un malaise, manifeste même chez les auteurs. Les marques d’accord dans
certains cas, et de non-accord dans d’autres, ne s’expliquent pas objectivement. Cette situation
peut s’appréhender au moyen de trois hypothèses. La première concerne l’ignorance ou la
négligence de l’alphabet des langues nationales, qui entraîne des problèmes sérieux dans la
transcription des emprunts et des xénismes. Bien entendu, cette méconnaissance peut être
purement apparente parce qu’elle peut cacher l’intention des auteurs de rendre le texte
accessible à un plus grand nombre de lecteurs. La deuxième repose sur la prédominance de la
formation scolaire chez les écrivains, qui explique le trop grand crédit accordé aux principes
du français dans le domaine. Une recherche d’équilibre, c’est la troisième hypothèse, sous-
tend les variations constatées dans l’analyse des données. Nous ne pourrons donc pas articuler
les éléments qui font la norme endogène qu’il va falloir définir sur la base d’autres données.
Les particularités morphosyntaxiques bien occurrentes dans les romans exposent des
situations qui traduisent la situation conflictuelle du romancier béninois, tiraillé entre l’école
et sa culture, entre le français et les langues nationales, entre l’autre et lui. La solution qu’il
trouve, c’est de mettre dans l’autre un peu de lui. C’est donc déjà un succès que ce
tiraillement se perçoive dans les œuvres parce qu’il manifeste le dynamisme du contact des
langues. Mais il faut poursuivre la cohabitation et l’orienter vers une forme d’équilibre en
339
Dans le texte écrit en français, l’emprunt et le xénisme créent un rapport d’hétérogénéité, nous l’avons vu. La
relation hiérarchique se construit dans le syntagme avec l’insertion des adjectifs ethniques.
340
Concernant l’attribution à l’apport des marques du support.
159
vue de la construction d’une langue de développement et non plus une langue d’élite. Ces
questions ne peuvent pourtant masquer les préoccupations liées spécifiquement à la syntaxe
des constructions dans les romans. En dehors de l’instabillité de la pratique de l’accord et des
signes typographiques étudiés, les romans exposent des constructions qui posent des
problèmes importants et interessants au plan strictement syntaxique.
160
CHAPITRE SIXIEME
Les études qui ont porté sur les premiers romans béninois ont mis en évidence le
caractère classique de l’écriture attribué à l’enseignement normatif dispensé par l’école
coloniale. Mais des spécificités sont apparues dans les œuvres, allant de la complémentation
verbale à la construction atypique de la phrase. Dans les romans où le verbe a un
fonctionnement usuel et où la structure canonique sous-tend la construction de plusieurs
phrases, on relève aussi des compositions qui déjouent les attentes et les projections du
lecteur. Nous essaierons de les présenter selon les formes qu’elles prennent dans les romans,
de dégager les problèmes qu’elles y posent, puis de trouver des tentatives de réponses. Pour y
arriver, nous solliciterons, dans une première approche, les méthodes théoriques qu’offre la
grammaire traditionnelle. Au cas où elles afficheraient leurs limites, nous nous orienterons,
dans les chapitres à suivre, vers les grammaires descriptives.
Les emplois sans préposition peuvent être organisés en deux types de construction :
l’emploi transitif direct des verbes intransitifs et celui des verbes issus de la création lexicale.
On peut, d’ores et déjà, souligner la difficulté que représente le problème posé à travers le
changement de catégorie. A la vérité, les constructions des verbes à étudier ébranlent la
théorie qui sous-tend la séparation des verbes transitifs et des verbes intransitifs. Cette théorie
161
Ce sous-titre n’est recevable que si nous levons la barrière traditionnelle entre verbes
transitifs et verbes intransitifs. Pour le faire, il faut considérer une passerelle entre les deux
types d’emploi, comme on le voit dans les grammaires descriptives 341. Voici quelques
exemples:
-« Son cœur (…) lui ordonna de tomber ce son, ces trois syllabes », (Le Cantique des
cannibales, p.91)
-« L’homme tomba aussitôt son pantalon », (Le Cantique des cannibales, p.198)
-« Elle l’aida à se relever, lui fit tituber quelques pas342. », (Le Cantique des cannibales
p.254).
-« C’est là qu’il a dormi ses nuits », (Le Cantique des cannibales, p.250)
-« J’accepte de mourir mon rêve », (Notre pain de chaque nuit, p.179)
Tous les verbes soulignés343 ont, dans une première lecture, une construction
transitive, alors qu’ils sont présentés dans les dictionnaires et les ouvrages de grammaire
comme authentiquement intransitifs. En réalité, dans les emplois dont ils font l’objet dans la
vie quotidienne et dans les œuvres littéraires, ces verbes sont utilisés sans complément
d’objet. C’est la raison pour laquelle les constructions citées apparaissent tout à fait
singulières, et il nous faudra en expliquer les mécanismes de construction. Quelle fonction les
compléments occurrents remplissent-ils dès lors? Si nous ne prenons pas en compte, un
instant, le fonctionnement traditionnel des verbes, les syntagmes nominaux ce son, son
pantalon, quelques pas, ses nuits et mon rêve seront considérés comme des compléments
d’objet. Dans ce cas, les verbes soulignés seront décrits comme des emplois transitifs. Or,
présentés comme authentiquement intransitifs, ils devraient être construits sans complément
d’objet ou suivis d’un complément circonstanciel comme dans les exemples suivants :
341
La Grammaire méthodique du français donne des exemples intéressants à ce sujet. Nous avons consulté avec
intérêt tout le chapitre sur le groupe verbal, pp.215-354. Nous avons également pu nous enrichir en lisant Pierre
LE GOFFIC, Grammaire de la phrase française, Paris, Hachette Livre, 1993, pp.161-192.
342
Dans l’emploi intransitif, nous aurions : « Elle le fit tituber de quelques pas», où tituber reste authentiquement
intransitif.
343
Par nous.
162
344
*Il lui fit parler/ Il le fit parler. Il le fit dormir/ *Il lui fit dormir. Il le fit dire/ Il lui fit dire : dans la première
phrase, le, « le porteur de la parole » est agent de dire, et c’est lui qui est mis en exergue. Dans la seconde, c’est
plutôt lui, le destinataire des propos, qui est mis en exergue.
345
Il lui parle (= il parle à lui). Elle lui ordonne de partir (= elle ordonne à lui de partir).
346
Il lui fit travailler le bois/ Il le fit travailler/*Il lui fit travailler. / *Il le fit travailler le bois.
163
comme intransitif. Le, pronom conjoint, se construit plutôt grâce à l’occurrence d’un verbe
dont il ne peut être séparé. Nous avons alors le verbe tituber rétabli dans son emploi classique:
Elle le fit tituber de quelques pas.
???Elle lui fit tituber de quelques pas.
Si nous portons seulement l’opération sur la transformation du pronom lui en le sans
intégrer la préposition de, le verbe prend un emploi transitif, ce qui nous renvoie au point de
départ : Elle le fit tituber quelques pas.
Le syntagme quelques pas peut-il, par ailleurs, fonctionner comme un complément
circonstanciel ? Si oui, dans quel type de complément circonstanciel le classerait-on ? La
phrase « Elle le fit tituber de quelques pas » est parfaitement correcte. Mais quel type de
complément circonstanciel représente le syntagme prépositionnel de quelques pas ? Pourra-t-
on considérer qu’il inscrit le verbe dans un emploi transitif indirect ? Ces recherches
d’aménagement traduisent les malaises générés par le changement de catégorie du verbe et les
difficultés de son analyse selon les normes de la langue. Considérer ces constructions verbales
comme des structures agrammaticales serait, à notre avis, une solution de facilité. En
attendant d’en proposer, au chapitre suivant, une explication fondée sur la reformulation de la
valence verbale, nous allons recenser les autres problèmes de syntaxe qui se posent dans les
œuvres.
-« Elle venait de lui vertiger le cœur », (Notre pain de chaque nuit, p.38)
-« Il avait eu honte que son cœur ait pu vertiger aussi verticalement pour une femme », (Le
Cantique des cannibales, p.110)
-« Les particularités de leur initiation souchaient la tante et sa nièce », (Les Appels du
Vodou, p.51.)
-« Vicédessin sentait même le fin sourire, qui, dansant dans les yeux de sa mère, navettait
entre elles, les lézards et le coin d’Olumo. », (Les Appels du Vodou, p.193)
164
L’examen de ces emplois montre qu’en tant que formations issues de la création
lexicale, ils peuvent passer pour des « fantaisies d’auteurs ». Mais une analyse de leur
fonctionnement révèle deux emplois transitifs :
-« Elle venait de lui vertiger le cœur », (Notre pain de chaque nuit, p.38)
-« Les particularités de leur initiation souchaient la tante et sa nièce », (Les Appels du
Vodou, p.51.) ;
Et deux emplois intransitifs :
-« Il avait eu honte que son cœur ait pu vertiger aussi verticalement pour une femme », (Le
Cantique des cannibales, p.110)
-« Vicédessin sentait même le fin sourire, qui, dansant dans les yeux de sa mère, navettait
entre elles, les lézards et le coin d’Olumo. », (Les Appels du Vodou, p.193)
Le verbe vertiger a ici deux emplois : transitif direct et intransitif ; soucher, un emploi
transitif direct, et navetter, un emploi intransitif. Mais la validité des verbes créés pose
problème lorsqu’on se situe du point de vue de la grammaire traditionnelle, avant même leurs
emplois347. Parmi les constructions spécifiques identifiées, un verbe transitif est construit
intransitivement.
La construction qui traduit cet emploi pose plusieurs problèmes lorsqu’on tente de
décrire sa forme et son fonctionnement sous l’angle de l’approche normative. Citons le
passage348 :
-« Il était devenu lyrique, les mots soûlaient de sa bouche, drus, saccadés et décousus »,
(Notre pain de chaque nuit, p.174)
347
Le fonctionnement du français, depuis la création de l’Académie, est régi par un ensemble de principes que
l’institution s’emploie à faire respecter. C’est donc elle qui valide les néologismes et les accepte dans le
patrimoine de la langue avant qu’ils n’aient valeur d’emploi.
348
Il y a dans la phrase une préposition proche du verbe, mais le fonctionnement de ce verbe n’indique pas la
construction sur lui du syntagme qu’elle introduit; le SP n’est pas objet indirect. C’est pourquoi nous analysons
le syntagme verbal parmi les emplois sans préposition.
165
Soûler est employé généralement comme un verbe transitif qui fait appel à un complément
d’objet direct puis, selon le cas, à un complément d’objet second :
Paul a soûlé Pauline de paroles mielleuses.
COD COS
Paul a soûlé Pauline.
S V COD
précède »350. Mais elle établit en réalité une véritable hiérarchie des groupes syntaxiques. A
partir des tests de substitution et d’effacement, on comprend son fonctionnement grammatical
qui la place toujours dans le même groupe syntaxique que le terme qu’elle introduit. La
préposition utilisée ici est sur. Avec elle, les verbes tomber et dégringoler reçoivent un autre
emploi que celui qui leur est couramment appliqué. Dans les structures relevées, la
préposition sur joue un rôle syntaxique important. Mais sa valeur sémantique n’est pas
négligeable. Elle présente la propriété syntaxique attachée au lien de dépendance qu’elle
assure entre un syntagme qui sert de noyau et un autre à régime nominal qu’elle introduit. Ce
rôle, elle le remplit dans les exemples ci-après: -« On tomba sur elle muscles et lanières. »,
(Le Cantique des cannibales, p.48).
-« On dégringola sur elle deux tonnes de violence », (Le Cantique des cannibales, p.48).
3- La construction pronominale
La construction pronominale des verbes repose sur leur nature syntaxique. Ceux que
nous avons identifiés sont susceptibles de se construire en emplois transitif et intransitif, mais
avec des sens différents :
350
Grammaire méthodique du français, p.370.
351
p.372.
167
- « Il ne pouvait s’empêcher de se revivre hier au soir », (Notre pain de chaque nuit, p.191)
-« Tu verras qu’après tu pourras te reprendre en main, te renégocier une vie plus salubre »,
(Notre pain de chaque nuit, p.196).
- « Savoir comment ça se texture un visage de "cochon casquetté" », (Le Cantique des
cannibales, p.12.)
Les verbes revivre et renégocier existent et reçoivent différents emplois (transitif et
intransitif) dans la communication courante. Mais ce qui relève d’une particularité, c’est leur
construction pronominale qui leur fait prendre une forme syntaxique spécifique. Deux
questions se posent alors :
- Tous les verbes peuvent-ils recevoir une construction pronominale?
- Selon quels principes la pronominalisation verbale se réalise-t-elle en français ?
Il y a, à notre avis, une condition essentielle pour que s’établisse la construction
pronominale des verbes. Puisque celle-ci adopte, dans la plupart des cas, la structure
syntaxique des emplois transitifs, il faut en général que le verbe pronominalisé puisse être
construit transitivement. En réalité, le pronom personnel conjoint qui est l’élément
grammatical de la pronominalisation figure le plus souvent en position d’objet direct ou
indirect et se réalise si le verbe a, au préalable, la propriété d’accueillir ce type de
complément. Si cette condition minimum n’est pas obtenue, la construction verbale pourrait
être considérée comme une faute grammaticale. Les verbes pronominaux de forme réfléchie et
de forme réciproque obéissent à cette structure syntaxique. A l’inverse, les verbes
essentiellement pronominaux présentent un statut syntaxique différent, étant donné que la
forme du pronom se qui les accompagne n’est pas distincte du verbe et ne peut, à ce titre,
remplir la fonction objet352. Ce pronom fait donc partie de la forme lexicale du verbe
dépourvu, lui, de forme simple353. Mais des séparations sont à faire dans le groupe
apparemment uni des verbes pronominaux : les verbes essentiellement pronominaux de
construction qui utilisent une préposition contrainte354 et les verbes essentiellement
pronominaux de sens355 qui créent un sens supplémentaire dans l’énoncé. Les deux types de
verbes s’accompagnent d’un pronom inanalysable, quoiqu’ils aient une forme simple dans la
352
Grammaire méthodique du français le présente comme « une particule préfixée au verbe qui redouble
automatiquement le sujet. » (p.260.)
353
Les verbes essentiellement pronominaux s’emploient toujours à cette forme. Ils ne peuvent se construire sans
la particule préfixée se : se désister, se souvenir, s’arroger, se repentir, etc.
354
S’apercevoir de, s’attendre à, se rire de, se plaire à, se complaire à, etc.
355
Se mourir, se taire, etc. Les deux types de verbes essentiellement pronominaux sont définis par Dan Van
Raemdonck et c’est dans son enseignement intitulé « Maîtrise et critique de la grammaire normative » que nous
avons découvert cette organisation fort éclairante de ces verbes.
168
langue. Dans la Grammaire méthodique du français, les auteurs proposent une répartition
tripartite des verbes essentiellement pronominaux :
De cette analyse, nous dégageons que les verbes pronominaux réfléchis, réciproques et
certains verbes dits accidentellement pronominaux se construisent selon la structure des
verbes transitifs. Les verbes essentiellement pronominaux, eux, du fait de la structure
grammaticale qui les caractérise, ne se construisent pas avec un complément pronominal
ayant la fonction objet. Quelques-uns seulement prennent une structure intransitive. A la
lumière des lignes précédentes, se revivre et se renégocier ne peuvent s’appréhender dans
l’énoncé sans qu’on mette en relief le recouvrement de la valence des verbes. Nous
reviendrons sur ces structures dans le chapitre consacré à la valence verbale, pour une étude
approfondie de leur fonctionnement syntaxique.
356
Dans ce sous-titre, nous allons faire une présentation critique des compléments d’objet (direct et indirect). Les
compléments circonstanciels, puisqu’ils ne se construisent pas sur le verbe, ne seront pas pris en compte dans
cette analyse.
357
Le Bon usage de Grevisse, nous l’avons dit, en constitue une bonne référence. Tous les dictionnaires, Le Petit
Robert, Larousse, etc. fixent, eux aussi, les verbes dans une construction transitive ou intransitive, perpétuant
ainsi la vision traditionnelle. Néanmoins, les éditions récentes limitent parfois cette séparation entre verbes
transitifs et verbes intransitifs et proposent plusieurs emplois d’un même verbe, qui s’inscrivent dans des
constructions différentes. D’autres ouvrages reprennent cette distinction pour la nuancer ou la critiquer
carrément. Nous pouvons citer à titre indicatif :
- Michel ARRIVE, Françoise GADET et Michel GALMICHE, La Grammaire d’aujourd’hui. Guide
alphabétique de linguistique française, Paris, Librairie Flammarion, 1986.
- Joëlle GARDES TAMINE, La Grammaire t.2, Paris, Armand Colin Ed., 1988.
Les références ci-après s’inscrivent dans la même orientation. Elles relèvent des contre-exemples liés aux
critères définis en grammaire traditionnelle puis proposent d’autres bases d’analyse :
- Martin RIEGEL, Jean-Christophe PELLAT, René RIOUL, Grammaire méthodique du français, Paris, PUF,
1994 (1ère éd.), Quadrige, 2002(2ème éd.).
- Marc WILMET, Grammaire critique du français, Bruxelles, Duculot s.a, 1ère édition, 1997, 3ème édition, 2003.
- Idem, Grammaire rénovée du français, Bruxelles, De Boeck & Larcier s.a., 2007.
- Gilles SIOUFFI, Dan VAN RAEMDONCK, 100 fiches pour comprendre la linguistique, Paris, Bréal, 1999.
-Idem, 100 fiches pour comprendre les notions de grammaire, Paris, Bordas, 2007.
170
intransitifs sans complément d’objet358. Les verbes pronominaux (de formes réfléchie et
réciproque) se construisent avec le pronom personnel se. Cette distinction rigide de la nature
des verbes a permis de décrire les structures verbales du français pendant plusieurs siècles.
L’on a ainsi défini trois types de compléments d’objet: direct, indirect et second. Le premier
se construit sans préposition, le deuxième avec l’occurrence d’une préposition, le troisième
aussi, mais avec la condition supplémentaire d’être réalisé comme second complément d’objet
dans la phrase. Si l’on a la phrase: Paul parle de Pauline à ses enfants,
358
Sur la question de la construction des verbes, les grammaires descriptives introduisent d’importantes
modifications dans les critères d’analyse. Par exemple, la Grammaire méthodique du français remet en cause
l’enseignement traditionnel sur l’analyse de ces constructions et, dans « Il va à Paris » (p.218), les auteurs
analysent Paris comme le complément d’objet indirect du verbe. Or, l’enseignement normatif dispensé dans les
lycées et collèges y voient un complément circonstanciel de lieu à partir de la question : « Il va où ? ». Et la
réponse : « à Paris ». Donc, Paris = complément circonstanciel de lieu. L’approche descriptive repose sur des
bases syntaxiques plus pertinentes ; la démarche normative est guidée par une approche sémantique moins
pertinente, à notre avis.
171
décrire l’emploi ou non des compléments du verbe dans le groupe verbal 359. Si un verbe est
pourvu d’une autonomie syntaxique, il se construit seul, sans objet. Dans le cas contraire, il
fait appel à un complément d’objet.
Les verbes transitifs n’ayant pas cette autonomie syntaxique, leur emploi fait appel
systématiquement à un complément d’objet (qui apporte quelque chose dans le groupe
prédiqué). Leur sens codé réclame que soit réalisé et spécifié leur complément d’objet même
s’il doit prendre une forme minimale (?? Le garçon a cueilli / Le garçon a cueilli une orange).
Ce qui signifie que le complément d’objet participe de la prédication exprimée à travers le
groupe verbal construit. Dans le syntagme verbal constitué autour d’un verbe transitif, le
verbe et son complément sont interdépendants et ont théoriquement la même proportion de
part prédicative, soit 50% de l’information transmise par le groupe verbal. Quelques exemples
puisés dans les œuvres de notre corpus le prouvent bien360:
« Alabi traversa la rue. », (Le Cantique des cannibales, p.183.)
?? Alabi traversa.
« Un éclat de rire approuva cette boutade. », (Doguicimi, p.290.)
?? Un éclat de rire approuva.
« Les Yoroubas avaient refusé de boire chez leurs hôtes. », (Les Appels du Vodou,
p.69.)
?? Les Yoroubas avaient refusé chez leurs hôtes.
359
Le verbe habiter, par exemple, fait appel nécessairement à un complément essentiel : Jean habite à
Calavi/*Jean habite. A l’inverse, les verbes vivre et demeurer ont la possibilité de se construire seuls : Paul vit à
Godomey/Paul vit. Marie demeure la seule femme couronnée/Seul l’amour demeure.
360
D’autres exemples relevés dans la vie courante : Certains enfants ont emporté les livres. /Nos autorités ont
résolu le différend. /Le ministre a clôturé les travaux du colloque. SV= V + CO.
361
La Grammaire d’aujourd’hui, Op. Cit., p.558. SP= Syntagme Prépositionnel.
172
Ce qui nous paraît intéressant dans cette présentation fondée essentiellement sur des
considérations d’ordre syntaxique, c’est la relation hiérarchique que les prépositions
établissent dans le syntagme puis dans la phrase et la position du syntagme prépositionnel
construit sous la dépendance d’un syntagme nominal ou verbal. La position du syntagme
prépositionnel sous la dépendance d’un syntagme verbal nous paraît essentielle dans la
description de la construction transitive indirecte.
Les verbes intransitifs, eux, n’ont pas besoin de complément pour traduire un procès.
Pourvus d’une autonomie syntaxique, ils possèdent dans leur sémantisme un sème qui supplée
l’occurrence d’un complément matériellement construit. En d’autres termes, leur sens
synthétise le procès en sertissant les précisions qui pourraient être exprimées par des
compléments. Ainsi, matériellement, il y a absence de complément d’objet dans la
construction syntaxique d’un verbe intransitif. Nous pouvons le prouver au moyen de
plusieurs exemples362:
Mais depuis le XXè siècle, des difficultés se posent à l’enseignement traditionnel dans
l’analyse de certaines séquences verbales dont la structure n’obéit pas strictement à la norme.
A notre avis, il serait plus adéquat et scientifiquement moins coûteux de ne pas considérer ces
cloisons afin d’avoir une approche systématique de la complémentation verbale. Nous
considérons donc que tout verbe, en emploi, peut être complémenté et que cette
complémentation peut être réalisée ou non363. Subséquemment, tout verbe peut, a priori,
accueillir un complément d’objet tout comme il peut se construire sans lui 364. Nous aurons de
ce fait deux structures correspondant, la première au fonctionnement des verbes transitifs et la
seconde, à celui des verbes intransitifs :
362
D’autres exemples puisés dans la vie quotidienne : Les élèves bavardent en classe. /L’orateur ne tremble pas
devant les auditeurs./Le prisonnier mourut dans sa cellule un lundi matin. SV=V + 0.
363
On trouve cette position dans les grammaires descriptives mais elle a été formalisée par Van Raemdonck dont
les enseignements nous ont éclairé sur la question.
364
Grammaire méthodique du français propose, à ce sujet, une analyse intéressante qui dégage qu’à l’exception
des « verbes dont le sens varie avec la construction (La colle a pris, Pierre a pris le livre), la plupart des verbes
transitifs sont susceptibles d’être employés "absolument", c’est-à-dire sans complément d’objet explicite et avec
des effets de sens liés à cette absence. », p.220.
173
365
On connaît le cas de Marguerite Duras qui, d’une tendance classique, est passée à une forme d’écriture où
dominent les constructions agrammaticales.
366
Publié pour la première fois sous le titre Le Bon usage. Grammaire française avec des remarques sur la
langue française d’aujourd’hui, Gembloux, Duculot, 1936, l’ouvrage de Grevisse a connu treize éditions : la
onzième en 1980, la treizième en 1993 qui a pour titre : Le Bon usage. Grammaire française. Depuis la mort de
Grevisse en 1980, c’est André Goosse qui assure la pérennité de l’ouvrage.
174
réalisent les linguistes qui, depuis au moins deux décennies, prennent des distances par
rapport à la norme pour développer une discipline qui propose des approches descriptives et
non prescriptives en vue de cerner le fait linguistique. Ces orientations donnent à la
linguistique moderne d’impliquer des révisions de la grammaire dans sa forme traditionnelle,
parce qu’elle se fait plus actuelle par ses objectifs et ses méthodes. Il est démontré que la
perspective descriptive de la grammaire aujourd’hui est une influence de cette linguistique.
Elle inscrit toute analyse dans une approche descriptive et privilégie la démarche syntaxique
parce qu’elle permet de mettre en évidence le fonctionnement réel des mots, des syntagmes et
de la phrase à travers la mise en relief des relations qui les gouvernent. Ces explications
éclairent davantage sur le développement précédent et apportent un début de réponse aux
difficultés de description des syntagmes en grammaire traditionnelle. Elles permettront de
comprendre la suite de notre étude qui va exposer les méthodes d’approche complémentaires
d’exploitation de notre corpus367, comme nous l’avons annoncé dès l’introduction générale.
On retient à présent, et ce pour le reste de la thèse, qu’un verbe transitif peut avoir un emploi
intransitif et vice versa. La pratique n’est pas tout à fait nouvelle en français dans la mesure
où des verbes comme parler, travailler, manger, lire, penser, etc. ont un double emploi qui ne
fait plus objet d’étude particulière. Mais il fallait systématiser ce fonctionnement des verbes
de plus en plus remarqué dans la langue.
On pourrait imaginer, chez les auteurs qui mettent en œuvre ces procédés d’emploi,
une recherche de créativité que Guillaume avait mise en rapport avec l’expression
grammaticale. Selon lui, l’expressivité et l’expression grammaticale s’influencent
mutuellement dans une équation où l’une gagne en proportion là où l’autre en perd. Ainsi, on
ne peut obtenir le degré le plus élevé d’expression grammaticale, c’est-à-dire l’application
tatillonne des principes normatifs et atteindre en même temps le niveau plus élevé de
l’expressivité. La recherche d’expressivité entraîne donc l’affaiblissement de l’expression
grammaticale. Les nouvelles écritures francophones et, avant elles, le nouveau roman puis
l’écriture surréaliste, à travers les recherches formelles qui les caractérisent, s’inscrivent dans
la perspective d’une recherche expressive liée aux libertés que les auteurs prennent par
rapport aux normes lexicales et syntaxiques. On pourrait, en étudiant les constructions dans
lesquelles les verbes reçoivent des emplois spécifiques368, s’intéresser également aux verbes
lexicalement et sémantiquement proches de leurs compléments pour voir dans quelle
367
Cette thèse se veut à la charnière des deux approches. Car la grammaire normative, quoique critiquable, est
impérative. Même les propositions les plus radicales ne peuvent l’évacuer.
368
Emploi transitif de verbes intransitifs et vice-versa.
175
3- La suppression de l’objet
369
Le développement de cette orientation sera fait plus loin.
176
Dans le roman béninois, l’examen de la structure des phrases donne lieu à des analyses
qui suscitent quelques interrogations sur l’observation ou non par les écrivains des règles de la
grammaire française. Puisque cette thèse vise essentiellement à montrer l’évolution de
l’écriture dans le roman béninois, nous avons relevé certaines séquences de phrases qui ne
nous paraissent pas reprendre les principes enseignés dans les classes du secondaire et les
amphis des universités. Il s’agit pourtant de séquences proposées par des romanciers connus
et reconnus au double plan national et international et qui donnent, dans les mêmes œuvres, la
preuve d’une bonne maîtrise de la langue française. Pour cela, nous avons voulu, sur la base
des séquences relevées, proposer des critères d’analyse qui prennent en charge ces
constructions afin qu’elles ne soient plus présentées comme objets d’étude marginaux.
Comme on le sait, les structures phrastiques qui ne se conforment pas aux structures établies
sont désignées comme inanalysables en grammaire traditionnelle alors qu’elles revêtent des
tournures qui exposent des centres d’intérêt pour les recherches sur l’analyse des procédés
d’élaboration de la phrase.
La phrase apparaît comme une notion volatile, polymorphe. Avec elle, nous entrons
dans un domaine où l’unanimité est loin de se faire autour de sa définition qui doit, elle-
même, être reprise et circonscrite, compte tenu de la variété voire de la contradiction des
approches sollicitées jusqu’ici pour la décrire et de l’insatisfaction suscitée par la plupart de
ces approches. Depuis les premiers grammairiens jusqu’à nos jours, plusieurs critères ont été
invoqués pour appréhender ce que peut désigner la notion de phrase.
Les approches de définition de la phrase peuvent être réunies sous trois critères.
Certaines reposent sur le critère graphique et présentent la phrase comme une suite de mots
délimitée au début par une majuscule et à la fin par un point. Cette définition est bien
contestable parce que l’application des signes de ponctuation n’est jamais une donnée
objective. Elle est liée à plusieurs facteurs370 et ne peut fonder une description rigoureuse de
la phrase. L’on ne peut donc se fier à la présence d’une majuscule et d’un point pour définir la
phrase. Le point délimite, il est vrai, le niveau final des énoncés dans la chaîne d’une
production langagière. Mais, il est tout aussi vrai que dans la manipulation des signes de
370
Intention génératrice de la phrase, la volonté de segmentation ou de dislocation d’une pensée, etc.
177
ponctuation, les auteurs ont parfois des caprices ! De plus, la chaîne parlée ou écrite peut être
segmentée de plusieurs façons371. Le critère sémantique n’est pas non plus suffisant pour
définir la phrase. Celle-ci serait, selon cette approche, « le sens complet » d’une idée. Mais ici,
il faut bien dire à quoi correspond « le sens complet ». Ce critère est celui qui fonde les
définitions de la phrase dans les établissements secondaires où l’on évite de fournir certaines
structures phrastiques à l’analyse des apprenants parce qu’elles ne peuvent être déconstruites
à partir des outils proposés par l’enseignement dispensé. Il présente ce côté rétif de fixer
l’approche dans un cadre essentiellement sémantique, minorant tout autre aspect de l’analyse.
L’exemple que nous venons de donner pour mettre en cause la pertinence du critère
précédent montre à souhait que l’approche sémantique présente grosso modo les mêmes
faiblesses que le critère graphique : elle propose des séquences et des limites arbitraires
susceptibles de variation372. D’autres auteurs considèrent, pour leur part, le critère mélodique
qui n’est pas non plus pertinent. Il fonde la définition de la phrase sur la réalisation de
l’intonation et est défendu par des auteurs comme [Link]érina373. Les intonations montante et
descendante par lesquelles sont délimités ici le début et la fin d’une phrase ne marquent pas
seulement ces niveaux mais peuvent bien en marquer d’autres. Des pauses, en réalité, sont
susceptibles d’apparaître à l’intérieur de la phrase et prendre la forme de signes de
ponctuation qui ne peuvent fonder une définition objective de la phase. Ils ne peuvent donc
pas prétendre à un critère pertinent. Au regard de ces difficultés, nous avons choisi d’inscrire
notre approche dans une démarche strictement syntaxique, en fondant nos analyses sur
l’organisation cohérente des mots. En réalité, toute définition (de la phrase) qui ne reposerait
371
Soit l’exemple : « Il est midi et les élèves sortent des classes. » Cette production peut bien être ponctuée de la
façon suivante : « Il est midi. Les élèves sortent des classes. » Dans la seconde construction, la ponctuation est
ainsi motivée par le souci de la segmenter en deux énoncés autonomes. La première construction, elle, introduit
une coordination entre les deux propositions qui la composent et laisse entrevoir entre elles un rapport de
conséquence : « Il est midi ; par conséquent, les élèves sortent des classes ».
372
Un très bel exemple dans La grammaire d’aujourd’hui (Op. Cit., p.529) illustre nos propos : « De nombreux
assemblages de mots, font observer les auteurs, comme : lui bientôt partir, y en a briller le soleil, correctement
orthographiés et prononcés ne peuvent guère prétendre au statut de "phrases de la langue" bien qu’ils soient
parfaitement interprétables et porteurs d’un "sens complet".» En revanche, l’inscription de chaque mot dans une
position syntaxique lui confèrera une place déterminante dans la construction de la phrase. Par exemple, le
premier assemblage de mots peut donner : « Il partira bientôt. / Bientôt, il partira. » Dans les deux cas, se lit une
phrase grammaticale dans laquelle l’adverbe bientôt n’occupe pas la même position syntaxique et, par
conséquent, n’a pas la même portée. En fin de phrase, sa portée est limitée alors qu’elle est large lorsqu’il est
posé en début de phrase. Dans ce dernier cas, il fonctionnera comme un adverbe de cadre parce qu’il fixe le
cadre dans lequel va se réaliser l’action de partir. Dans la définition de la phrase, le critère syntaxique est
essentiel et fondamental.
373
« La phrase est une telle unité expressive qui exprime l'unité grammaticale ou l'unité de pensée sur la base des
hauteurs et des intensités variables. La ligne de la hauteur n'est pas déterminée, tandis que celle de l'intensité
s'élève au commencement et s'abaisse à la fin dans les phrases qui impliquent une unité logique (de pensée) »
Cité par Pierre GUIRAUD et Pierre KUENTZ, La Stylistique, Paris, éd. Klincksieck, 1970, p.209.
178
Par structure, nous distinguons les types de relations qui unissent les syntagmes à
l’intérieur de la phrase et qui président à la formation des groupes. Nous spécifions la phrase
segmentée, la phrase verbale et la phrase non verbale.
Si la construction de certaines phrases pose problème dans la description que l’on peut en
proposer, c’est parce que les structures dans lesquelles elles sont souvent présentées sont
inhabituelles. La phrase segmentée, par exemple, utilise plusieurs modes de fragmentation ou
de dislocation et prend une allure particulière. Ses premières illustrations ne datent pas du
ème
XX siècle mais remontent à une époque bien antérieure dans l’histoire de la littérature
française. Dans Pilote de guerre X par exemple, Antoine de Saint Exupéry écrit : « La guerre
est une maladie. Comme le typhus. »374
Cet exemple est analysé par Maurice Grevisse et André Goosse pour attirer l’attention
sur les difficultés qui se posent aujourd’hui dans la définition systématique de la phrase en
littérature contemporaine375. Il repose sur un mode de segmentation largement utilisé dans
notre corpus d’étude.
374
Cité par Maurice GREVISSE, Le Bon usage, [Link]., p.269.
375
Chez des auteurs comme Jean Genet, Nathalie Sarraute, Marguerite Duras, on trouve également des
constructions semblables de la phrase.
179
toujours détachables les uns des autres. Certains exposent le procédé de mise en relief ou
emphase, d’autres celui de l’ellipse. Proposons ici quelques exemples 376:
- « Dans la chambre réchauffée par l’acte, le client venait d’achever sa descente. Lui aussi a
son rituel. Une cigarette allumée pendue au coin de ses lèvres humides. Pour se délasser, se
refaire. », (Notre pain de chaque nuit, p.7.)
-« Rassuré, il s'introduisit dans la chambre. Autoritaire et triomphant. », (Notre pain de
chaque nuit, p.42.)
-« Sa fille était assise, là, détendue, si près d’elle et à elle seule. Instants suprêmes. Ineffable
passait. » (Les Appels du Vodou, p.193.)
- Un bruit. Une poigne discrète sur la porte. La jeune femme sursauta. Et ouvrit (la porte). »,
(Notre pain de chaque nuit, p.22.)
Dans cette séquence, la segmentation isole deux syntagmes nominaux séparés par un
point, une proposition complète et une proposition elliptique du sujet et de l’objet direct. La
376
C’est nous qui soulignons les segments.
377
Nous proposons entre parenthèses les termes effacés par ellipse.
378
Première partie du prédicat verbal.
379
C’est-à-dire l’emploi personnalisé du point.
180
rupture qu’introduit le point se réalise sur la base des relations syntaxiques qui unissent les
éléments en présence.
-« J’aime bien tes métaphores. Mais celle-ci est décevante. Oui (elle est décevante). (Elle est)
D’une odeur insalubre. », (Notre pain de chaque nuit, p.94.)
Les deux premiers segments isolés représentent deux propositions reliées par un outil de
coordination traduisant l’opposition. Le troisième est un mot (« oui ») qui, comme on le sait,
s’accompagne d’une ellipse. C’est ce que Grevisse et Goosse appellent le mot-phrase380 mais
qui n’acquiert une autonomie syntaxique que replacé dans le contexte d’énonciation, c’est-à-
dire mis en relation avec le passage effacé par ellipse.
Dans la manipulation des signes de ponctuation, l’usage du point s’appréhende comme la
manipulation d’un outil important et respecte les relations de combinaison entre les
constituants des séquences. Le texte obtenu est ainsi marqué d’un emploi personnel ou
personnalisé des signes (ce qui produit l’ellipse ou l’emphase) et de la disjonction syntaxique
qui est une conséquence de l’usage personnalisé du point. Une telle application des signes de
ponctuation reste l’élément primordial de cette construction puisque c’est elle qui met en
relief les autres moyens de segmentation.
La structure des phrases est marquée par un emploi spécifique des signes de ponctuation,
ce qui nous conduit à nous intéresser à la valeur de la ponctuation dans les romans d’étude.
Au service de l’expressivité dans chaque œuvre, les romanciers attribuent au signe non
alphabétique que l'on désigne par le point une valeur qui se reconnaît à travers la construction
segmentale de l'énoncé et un emploi fringant de la mise en relief. Telles qu'elles sont
construites dans les passages qui ont retenu notre attention, les phrases sont généralement
courtes, animées d'un rythme qu'elles acquièrent de la succession des signes de ponctuation.
Dans son rôle grammatical, le point marque la fin d'un énoncé et le signe conserve cette
fonction traditionnelle dans les romans de notre corpus :
« Tu peux donc tout sur moi. » (Doguicimi, p.71.)
« Je t'aime. » (Notre pain de chaque nuit, p.5.)
« Alabi se sentit détaché du sol. » (Le Cantique des cannibales, p.172.)
380
Le Bon usage, 13è éd., pp. 1565-1575.
181
Mais sur d’autres pages, certaines constructions suscitent chez le lecteur quelques
réflexions sur la valeur du point. Nous lisons, par exemple à la page 7 de Notre pain de
chaque nuit, une séquence déjà citée : « Dans la chambre réchauffée par l’acte, le client
venait d’achever sa descente. Lui aussi a son rituel. Une cigarette allumée pendue au coin
de ses lèvres humides. Pour se délasser, se refaire. »
381
En linguistique, le segment désigne une unité discrète minimale dans certaines techniques d'analyse et l'on
parle de "trait pertinent segmental " au niveau d'un phonème pour souligner l'opposition (pause, accent) entre le
phonème et les unités de niveau suprasegmental. Nous avons consulté également Martin RIEGEL, Jean-
Christophe PELLAT et René RIOUL, Grammaire méthodique du français, Paris, éd. Quadrige, 2002, p.87.
382
La phrase canonique en français est la phrase de base assertive, simple (ne comporte qu’une structure
phrastique) et neutre (ne comporte ni la négation, ni l’emphase, ni la passivité, ni l’exclamation).
383
Absence des valeurs de fraternité et d’entraide.
182
Des constructions analogues peuvent être relevées sur d’autres pages des romans de
Couao-Zotti où le fait principal est séparé de son complément circonstanciel384.
Nous pouvons en dire autant du passage où le procédé présente une fonction
essentiellement descriptive :
-On percevait, venant de la cour-arrière, des bruits mats d’une progression lente de pas
lourds suivie d’un mouvement de marche à reculons. Pause. Trois sauts brefs en avant ;
puis, un seul ; et trois autres. Pause. Sept bonds successifs. Pause. Trois sauts en arrière.
(Les Appels du Vodou, p. 273.)
« Le poing rebondit sur le menton, revint aussitôt sur la pommette pour reprendre,
réattaquer la mâchoire gauche. Et la série de coups. ( !) Les coups contre lesquels (…)
Dendjer ne pouvait rien.», (Notre pain de chaque nuit, p.31.)
384
Notre pain de chaque nuit : p.19 (11è-14è lignes); p.22 (18è et 19è lignes); p.37 (21è et 22è lignes); p.41 (les
trois dernières lignes); p.117 (11è-14è lignes);p.169 (4è -9è lignes) ; Charly en guerre p.11 (16è et 17è lignes);
p.14 (7è ligne); p.124 (19è et 20è lignes).
385
Il est possible de reprendre la même construction dans la structure ci-après qui rend évidente la fonction de
mise en apposition: « Rassuré, autoritaire et triomphant, il s'introduisit dans la chambre. » ou : « Rassuré, il
s'introduisit dans la chambre, autoritaire et triomphant. »
183
Dans d'autres cas, l'emploi du point renforce la mise en relief. Il est ainsi frappant de
voir des pronoms relatifs au début de certaines phrases où ils renforcent à l'intérieur de
l'énoncé la présence de leur antécédent dans un emploi anaphorique :
« Il se retourna vers son manager. Lequel le prit par la ceinture. », (Notre pain de
chaque nuit, p.38.)
« A l'entrée déjà, la toque et la blouse blanches. Qui signifiaient au député la fin de la
visite. »386, (Notre pain de chaque nui,t p.135.)
Nous n’insisterons pas outre mesure sur la phrase verbale parce qu’elle ne représente
pas une particularité au plan syntaxique mais sert de construction témoin pour la description
et l’analyse des séquences qui se singularisent dans les œuvres. Elle est abondante dans les
romans du corpus d’étude et paraît s’inscrire dans les études d’orientation normative que nous
avons déjà citées.
La structure de phrase qui nous intéresse sous cette rubrique est celle construite autour
d’un pivot non verbal, plus spécifiquement nominal. Au regard des études qui ont été faites en
linguistique depuis quelques années et grâce auxquelles la phrase nominale est de plus en plus
décrite et analysée, il peut paraître surprenant que nous la relevions ici parmi les particularités
syntaxiques. En réalité, nous devons noter que les romanciers béninois, formés à l’école
coloniale pour ce qui concerne au moins les écrivains des deux premières générations, sont
connus pour leur attachement au respect scrupuleux des règles traditionnelles du français. La
386
D’autres exemples peuvent être consultés aux pages 60, 137, 174, 201, 209 de la même œuvre.
184
discrimination dans leurs œuvres des structures de phrases telles que la phrase non verbale, en
l’occurrence la phrase nominale387, est un fait intéressant qui manifeste une évolution de leur
écriture. De toute façon, au regard de l’enseignement traditionnel par rapport auquel nous
l’examinons, cette structure phrastique représente une particularité syntaxique. Elle est bâtie
autour du nom et présente des propriétés spécifiques. Proposons-en quelques exemples388 :
-« Dans la chambre réchauffée par l’acte, le client venait d’achever sa descente. Lui aussi a
son rituel. Une cigarette allumée pendue au coin de ses lèvres humides », (Notre pain de
chaque nuit, p.7.)
Autour du nom cigarette est construit un segment qu’il anime en tant que pivot, c’est-
à-dire auquel il impose ses caractéristiques syntaxiques appelées catégories grammaticales 389 :
les marques du genre et du nombre.
-« Un bruit. Une poigne discrète sur la porte.», (Notre pain de chaque nuit, p.22.)
Deux phrases nominales sont à distinguer dans cette citation. La première est élaborée
autour du substantif bruit qui en est le pivot ; la seconde est construite autour du pivot poigne.
Nous avons affaire à deux pivots nominaux inscrits au cœur de segments dont l’un est
expansé au moyen d’un syntagme prépositionnel.
La dernière phrase nominale que nous analysons présente manifestement une fonction
descriptive et s’est construite autour du pivot nominal visage auquel le déterminant défini et
l’adjectif qualificatif sont syntaxiquement liés. A l’inverse, le groupe nominal « deux ans »
n’a apparemment pas de rapport grammatical avec le pivot nominal : -« Georgette entra avec
leur petite-fille blottie contre elle, la tête au creux de son épaule. Deux ans, le visage
malicieux. » (Les Appels du Vodou, p.24.)
387
De même que la phrase segmentée ou disloquée.
388
C’est nous qui soulignons.
389
Les catégories grammaticales désignent le genre, le nombre, le cas, la personne (catégories non verbales) et le
mode, le temps et l’aspect (catégories verbales). Mais ce sont là les valeurs sémantiques des catégories variables.
En grammaire, le même terme s’emploie dans un autre sens pour désigner les parties du discours.
185
Dans l’étude proposée au cinquième chapitre, nous avons montré que les particularités
morphosyntaxiques incluent la complémentation verbale et la structure des phrases. Ces deux
aspects ont été identifiés et analysés chez Bhêly-Quénum mais surtout dans les deux romans
de Couao-Zotti. Nous devons souligner, et cela est très utile à cette étape de notre réflexion,
que dans Doguicimi nous n’avons pas identifié de particularité syntaxique. Ce constat autorise
une remarque. Dans sa pratique du français, Paul Hazoumé n’observe pas de liberté dans ses
constructions syntaxiques390. C’est certainement cet aspect qui a prédominé dans l’analyse des
chercheurs dont les travaux ont souligné le caractère classique de son écriture, et cela est vrai
de ce point de vue. Mais, ils ont minoré ou en tout cas n’ont pas mis en exergue la liberté que
le romancier prend par rapport aux principes traditionnels du français qui imposent l’emploi
des mots de la langue à l’exclusion des termes étrangers. Puisque la langue n’a pas seulement
un fonctionnement syntaxique et que celui-ci va de pair avec l’approche lexicale, il aurait été
plus scientifique d’analyser les œuvres selon les deux perspectives avant de tirer les
conclusions qui s’imposent. Nous faisons simplement un complément d’analyse à l’étude de
Doguicimi qui, à la vérité, n’est classique que d’un point de vue syntaxique. La liberté
manifestée par les romanciers béninois pourtant cités et étudiés comme des classiques
apparaît a posteriori, d’une certaine façon, comme un élément définitoire des classiques
africains391. En réalité, chez aucun d’eux, que ce soit Félix Couchoro, Paul Hazoumé, Olympe
Bhêly-Quénum ou Jean Pliya, Barnabé Laye et Moudjib Djinadou, les principes traditionnels
n’ont été respectés d’un point de vue lexical392. Le constat est le même lorsque nous nous
intéressons, au plan négro-africain francophone, aux œuvres de Ferdinand Oyono, Sembène
Ousmane, Henri Lopès, Mariama Bâ, Aminata Sow Fall, etc. Par ailleurs, nous n’avons pas
390
En dehors bien sûr de la structure étendue de ses phrases qui sera analysée dans la troisième partie putôt
comme un élément du style.
391
Paul Hazoumé, Olympe Bhêly-Quénum et Jean Pliya sont étudiés au Bénin comme des auteurs classiques en
dépit des libertés qu’ils ont manifestées par rapport aux constructions lexicales du français. Il est vrai, les auteurs
s’efforcent de proposer des explications ou des traductions infrapaginales dans leurs œuvres pour en favoriser
l’intelligibilité. Mais ces notes de bas de page ou de fin de chapitre ne mettent pas les occurrences identifiées
dans le contexte socioculturel où elles peuvent prendre leur sens total ; dans plusieurs cas, les écrivains
choisissent délibérément de ne porter aucune note là même où elle est nécessaire pour le lecteur étranger.
392
Sur la question, il semble que Jérôme Carlos, un autre classique béninois, fait exception car il associe les deux
dimensions lexicale et syntaxique dans l’écriture classique de ses romans. Il n’inscrit pas son écriture dans le
cadre d’une littérature africaine ou négro-africaine mais dans la perspective de ce qu’il appelle « la littérature
universelle ». De ce point de vue, il n’emploie pas d’emprunts, ni de xénismes (en dehors de quelques
anthroponymes et des toponymes) dans Fleur du désert et Le Miroir. Cette question, nous l’avions ébauchée
dans Aspects de l’originalité dans la création romanesque chez Jérôme Carlos, Mémoire de Maîtrise de Lettres
Modernes, Université d’Abomey-Calavi, 2001, 93 p. Nous lui avons consacré en 2007 une étude sur laquelle
nous reviendrons.
186
identifié dans Un piège sans fin des constructions qui manifestent une liberté de Bhêly-
Quénum par rapport à la syntaxe du français. Dans Les Appels du Vodou, à l’inverse, quelques
éléments ont été relevés ; mais la plupart des particularités syntaxiques ont été découvertes
chez Couao-Zotti. Nous ferons dans le sous-titre qui suit la part qui revient à chacun des deux
auteurs en vue de tirer les conclusions conséquentes.
Dans Les Appels du Vodou, nous avons reconnu deux constructions verbales qui
reposent sur des verbes issus de la création lexicale et quelques structures de phrases
segmentées.
Les verbes se cadavériser et s’anuiter sont des créations de Bhêly-Quénum selon des
procédés que nous avons déjà analysés. Ces verbes, issus de la création lexicale, reçoivent
chacun un fonctionnement syntaxique de verbe pronominal. Leur emploi concentre deux
valeurs lexicale et syntaxique qui font d’eux des particularités du français dans le roman
béninois. Le fonctionnement syntaxique dans lequel l’auteur les inscrit ne peut être analysé
par rapport à une construction antérieure dans la langue. Ils demeurent dès lors des
constructions spécifiques, car les principes traditionnels n’avaient pas prévu leur emploi.
Quelques constructions verbales intègrent des compléments lexicalement proches des verbes :
Dans Les Appels du Vodou, quelques exemples de phrases segmentées ont été
identifiés. Ceux qui suivent montrent bien des structures particulières impossibles à décrire à
partir de ce que nous savons de la phrase canonique française : « [Link] sauts brefs en
avant ; puis, un seul ; et trois autres. Pause. Sept bonds successifs. Pause. Trois sauts en
arrière. », (Les Appels du Vodou, p. 273.)
Par rapport aux autres romans de Bhêly-Quénum, ces éléments représentent des
marques d’évolution qui traduisent la perspective d’un relâchement dans la pratique des règles
du français classique. En réalité, si des exemples de phrases sont repérables dans l’œuvre d’un
auteur tel que Bhêly-Quénum que l’on connaît pour sa tendance classique, c’est que quelque
chose a changé dans le rapport du romancier béninois à la langue française. C’est l’idée
principale que cette thèse vise à montrer et nous le verrons plus précisément dans les chapitres
à suivre. Chez Couao-Zotti, les éléments relevés sont plus nombreux.
393
-Olympe Bhêly-Quénum, As-tu vu Kololie ?, Bénin, Editions Phoenix Afrique, 2001, 347 p.
- Idem, Années du bac de Kouglo, Bénin, phoenix Afrique, 2003, 119 p.
188
Dans les romans de Florent Couao-Zotti, les exemples de phrases segmentées sont
nombreux. Cet auteur semble opter pour une pratique renouvelée des modèles d’écriture dans
le roman béninois. Il se singularise ainsi par le type de phrases qu’il propose et offre de
nouvelles pistes de recherche sur la définition de la phrase française et son analyse dans le
roman.
En définitive, il existe dans le roman béninois des particularités syntaxiques, et nous
espérons l’avoir montré à partir des œuvres que nous avons sélectionnées et étudiées puis les
séquences que nous avons identifiées comme relevant de constructions caractéristiques au
plan syntaxique et illustrant les unes la complémentation verbale et les autres la structure
spécifique des phrases. Sur la base de la présentation que nous en avons faite, nous pouvons
d’ores et déjà dire que, dans le roman béninois, la langue d’écriture n’a pas gardé la même
tenue d’une génération à une autre et même dans l’œuvre d’un même écrivain, et il va falloir
l’analyser avec une attention plus éveillée. Ce qu’il est également utile de relever, c’est la
différence d’emploi des particularités chez les trois romanciers. Au regard de nos analyses,
nous avons compris que l’emploi spécifique des verbes repose sur l’exploitation des positions
ouvertes ou non, offrant ou excluant la possibilité de construction d’un complément. C’est ce
que nous tenterons de montrer dans le chapitre suivant à travers l’examen des constructions
verbales qui, chez les romanciers de la troisième génération en particulier, entrent dans une
perspective de systématisation.
189
CHAPITRE SEPTIEME
Tout le développement fait au sixième chapitre tente de mieux organiser les éléments
autour du verbe, d’en préciser la valeur grammaticale en vue d’une analyse syntaxique
cohérente. Mais il reste tributaire de la tendance traditionnelle puisque la multiplication des
compléments du verbe qu’il reprend ne nous permet pas de situer, par exemple, la relation des
compléments dits circonstanciels au verbe. La séparation étanche entre verbe transitif et verbe
intransitif, nous l’avons vu, n’est pas rentable pour notre recherche et si nous minimisons
cette distinction, nous devons avoir le courage d’en tirer les conséquences : proposer une
syntaxe des compléments du verbe qui synthétise les éléments auxquels le verbe, en fonction
de sa valence, ouvre des positions pour former le syntagme verbal. En d’autres termes, dans
l’analyse de l’environnement syntaxique du verbe, il est coûteux de séparer un objet direct, un
objet indirect, un objet second (parfois appelé complément d’attribution) alors qu’ils sont tous
liés par la relation au verbe sur lequel ils sont construits394 ; un complément d’agent et les
compléments circonstanciels qu’on ne décrit pas facilement. On arrive, non sans gêne, à
définir un complément circonstanciel de moyen ou de transport :
Paul se déplace à moto.
Ou un complément circonstanciel de prix :
Pauline a acheté sa voiture à deux millions de francs.
Pour ne pas nous engager dans une voie incertaine, nous avons choisi de nous donner
d’autres outils d’analyse. C’est chez Van Raemdonck que nous trouvons la démarche
théorique qui nous permet d’y arriver. Sa vision procède de trois démarches méthodologiques
exposées dans l’introduction générale395. Van Raemdonck propose, à la suite de ses
prédécesseurs dont il a poursuivi les travaux en les orientant dans une perspective syntaxique,
394
L’emploi de la préposition sur lequel on fonde cette séparation crée dans la phrase un lien entre un syntagme
prépositionnel et un verbe. Il confère à l’objet indirect et à l’objet second un statut particulier lié à l’occurrence
de la préposition. En effet, les compléments d’objet indirect qui sont nécessaires à la construction du verbe
fonctionnent comme des compléments du verbe, comme dans : « Jean profite des vacances ; Jean parle de
Paul.)». A l’inverse, dans « Jean offre un bouquet à Pauline », à Pauline n’est pas complément du verbe. Ce
groupe prépositionnel est construit sur la relation prédicative car il est un complément de relation (CR) prévisible
très tôt selon la valence du verbe. Offrir appelle un complément du verbe (CV) ; mais il a aussi une position pour
un autre complément. C’est le CR, à portée large.
395
La notion d’extension définie par Wilmet, celle d’incidence proposée par Guillaume et la théorie de la
dépendance syntaxique de Tesnière.
190
une syntaxe de relation et une syntaxe en construction. La syntaxe de relation fonde l’analyse
de la phrase sur l’identification des relations existant entre les différents syntagmes qui la
constituent puis entre les mots qui forment ces syntagmes. La notion de groupe n’a pas été
développée en grammaire traditionnelle et cela a souvent fait perdre de vue le fonctionnement
de la phrase et la notion de hiérarchie sur laquelle elle repose. L’analyse de la structure des
syntagmes permet de remarquer qu’entre le verbe et les mots ou groupes qui se construisent
sur son occurrence d’une part, les mots ou groupes qui les complètent d’autre part, il n’y a que
des relations. Celles-ci lient le verbe aux groupes qui le complètent et apportent une part
prédicative dans la construction du prédicat, pour les verbes qui ne peuvent se construire
absolument. De même, d’autres mots de la phrase peuvent se construire sur la relation entre le
verbe et son complément ou entre le verbe et son sujet. Considérons les phrases ci-après :
396
L’exemple est emprunté au cours de Van Raemdonck (« Maîtrise et critique de la grammaire normative »,
Université Libre de Bruxelles, 2005-2006).
397
Van Raemdonck propose de façon générale de lire les relations en complément de terme (verbe, nom,
adjectif, etc.) et en complément de relation.
191
Antéposé, il échappe à la portée de la négation, est focalisable et acquiert une portée large :
398
Cette démarche s’harmonise parfaitement avec la distinction faite par Le Goffic dans Grammaire de la phrase
française, Paris, Hachette Livre, 1993. Il reconnaît dans le prédicat : le noyau verbal, les « compléments
essentiels », les « compléments accessoires intra-prédicatifs » ; et hors du prédicat les « compléments accessoires
extra-prédicatifs » (p.13.). Les compléments essentiels correspondent au CV dans notre étude, les compléments
accessoires intra-prédicatifs au CR à portée étroite et les compléments accessoires extra-prédicatifs aux CR à
portée large. Mais l’avantage de la description en CV et CR est de réunir sous une même dénomination les
constituants qui entretiennent les mêmes types de relations syntaxiques avec le noyau verbal.
192
Dans (2), le GNP à Liège = CV. En réalité, on ne peut dire : «*Jean habite ». L’occurrence du
SP à Liège en position de CV est donc nécessaire dans le SV. Comment ce changement de
position syntaxique s’explique-t-il ? La non-occurrence d’un CV en (2) favorise un glissement
du CR vers la position du CV qu’il finit par prendre. C’est donc en fonction de la valence du
verbe que se construit le CV en complément essentiel ou non.
Dans (3), le SP à Cotonou = CV car, dès sa valence, le verbe fait appel à ce type de
complément.
Dans (4), le SP en voyage est un complément non essentiel mais de position syntaxique
contrainte : supprimable, il n’est pas déplaçable. On peut bien avoir :
« Jean part. » ;
mais non :
?« En voyage, Jean part. » ;
sans tronquer le sens de la phrase ou la marquer de licence, comme cela se voit souvent en
poésie pour des raisons de disposition de rimes. Le SP est alors de portée étroite.
(4’) montre que les verbes va (aller) et part (partir) n’ont pas la même valence.
Trois tests seront souvent utilisés pour mettre en exergue certains constituants ou
procédés dans les phrases : l’effacement, la négation et la focalisation. Le test d’effacement
éprouve la nécessité ou non de l’occurrence d’un constituant. Celui de la négation nie le
prédicat et souligne le CV puis son lien avec le noyau verbal. La focalisation, quant à elle,
indique la portée d’un constituant, c’est-à-dire "l’étendue" de son occurrence dans la phrase.
Elle met en évidence les constituants faisant partie de l’énoncé ; les autres devant se trouver
dans l’énonciation399.
La seconde dimension de la syntaxe de Van Raemdonck, celle d’être en construction,
repose sur ce qu’il appelle la relation d’attente. Pour lui, dans la construction de la phrase, les
mots ou groupes ne se réalisent pas simultanément. Certains sont ainsi prévisibles, parfois
plus tôt que d’autres, tels que les compléments des verbes transitifs dans la construction d’une
399
Ces précisions valent aussi pour la suite du développement, dans les chapitres qui vont suivre.
193
relation prédicative. La syntaxe qui conçoit la phrase comme une entité en construction rend
plus visible le phénomène de la hiérarchie des groupes et de la phrase. Elle fait apparaître que
le syntagme et la phrase sont des structures qui se construisent par adjonction
d’éléments articulés autour d’un pivot. Ainsi, le CV se construit sur le verbe et rassemble
l’objet direct, l’objet indirect et le complément circonstanciel obligatoire :
400
Son chemin comme CV n’est pas prévisible en rapport avec la valence du verbe. On aurait pu avoir dans cette
position un complément circonstanciel obligatoire comme : au champ/au service/à Cotonou.
401
Le SP à Paris est, en réalité, un CR qui glisse vers la position de CV non réalisé. L’exemple est repris sur la
même page pour le prouver.
402
A l’inverse, dans « Paul parle aux enfants », le SP aux enfants, détaché du V, est CR parce que la valence du
verbe en autorise la réalisation sur la relation S-P.
403
Ici le SP à Paris se réalise concrètement en CR.
194
Il est vrai, la méthode fait perdre toutes les nuances mises en évidence en grammaire
normative à travers la discrimination d’un objet direct, indirect, second, etc. mais c’est, à
notre sens, le coût à payer pour élaborer une analyse plus pertinente du syntagme et de la
phrase.
Le point de description sur lequel notre vision diverge de celle de Van Raemdonck
concerne les verbes copules qu’il considère comme pouvant avoir un complément. Pour nous,
la fonction attribut qui met en évidence la copule traduit une relation de caractérisation que
l’analyse en complément de verbe occulte. De même l’adjectif qualificatif n’a pas au verbe la
même relation qu’un autre constituant entretient avec le noyau prédicatif. Il est décrit comme
une partie du discours à extension médiate parce qu’il a besoin d’un support pour se réaliser.
Ainsi, le rapport qu’il développe avec le verbe, noyau de la prédication, est de type
"caractérisationnel" et seul l’adjectif qualificatif ou tout groupe tenant lieu est susceptible de
créer et d’entretenir ce type de rapport. Nous considérons donc les copules comme
identifiables à partir de la fonction attribut qu’elles mettent en évidence et l’adjectif
qualificatif comme contribuant à révéler ce statut syntaxique. Mais il faut préciser que
l’occurrence du verbe être n’implique pas systématiquement la fonction attribut. Dans
certains cas, Etre a besoin d’être complété par un complément essentiel, c’est-à-dire un CV :
Dans ces exemples, le verbe être fait appel à un CV nécessaire à la construction du prédicat.
CV = SP en vacances, en voyage, et le SN le mercredi. La relation de caractérisation n’est pas
réalisée. Chaque SP non déplaçable, ils le sont tous les trois, fait partie du SV et ne peut en
être séparé comme un groupe à part. Pour les autres verbes dits attributifs (paraître, sembler,
rester, devenir, etc.) ils accueillent des CV s’ils sont dans des structures semblables à celles
que nous venons de relever :
Les verbes paraître, sembler, rester, devenir, comme être plus haut, sont accompagnés d’un
CV. Leur emploi ne trahit pas une valeur attributive mais la description d’une situation. Mais,
lorsque le complément est un adjectif, les rapports au verbe changent et se construisent selon
la relation apport-support. C’est là que s’exprime la valeur attributive des verbes copules et
les adjectifs apparaissent dans la fonction attribut :
La fonction de caractérisation définie est prégnante dans les constructions (15), (16) et (17),
où elle se perçoit aisément. Cette description nous paraît plus rentable pour la manifestation
des propriétés de l’adjectif et des mots qui en tiennent lieu dans la position de complément du
verbe attributif. Il s’en dégage que le verbe copule ne se définit qu’en emploi et que l’adjectif,
au regard de ses propriétés syntaxiques, ne peut figurer comme CV d’un verbe attributif mais
en sera l’attribut et fera de lui, en retour, une copule404. Pour clôturer partiellement ce
paragraphe sur la définition de l’attribut et des constructions connexes, nous allons signaler
que les structures verbales naître pauvre, mourir vieux, tomber enceinte, tomber malade
traduisent de la prédication seconde sur le sujet, comme dormir tranquille. Donc, quelques
contraintes pèsent sur la fonction attribut qui se définit dans le cadre restreint où les verbes
dits attributifs accueillent un complément adjectival.
La notion de valence s’inscrit parfaitement dans la syntaxe de relation. Nous avons
choisi de l’exploiter pour les avantages certains que la théorie valencielle 405 offre à l’analyse
systématique du fonctionnement du verbe. La théorie de Tesnière présente le verbe comme le
noyau de la phrase et définit le nombre d’actants qu’il est capable de régir. Comme dans la
Grammaire méthodique du français, nous empruntons les mots valence et actants à cette
404
Cette approche se retire fatalement de la perspective de systématisation dans laquelle s’inscrit notre méthode,
mais nous avons du mal à trouver un CV dans un prédicat dont le noyau est une copule. Tous les termes attributs
seraient devenus CV.
405
Le mot est exploité dans la même perspective à travers la Grammaire méthodique du français, p.124.
196
théorie mais les exploitons dans un cadre strictement syntaxique406. Le verbe, nous l’avons dit
brièvement, est un mot d’extension médiate et d’incidence externe. Cela veut dire qu’il a
besoin d’un syntagme nominal en position de sujet pour renvoyer à une notion, tout comme sa
fonction dans le syntagme et dans la phrase est subordonnée à la satisfaction de cette
condition préalable. Il représente en grammaire l’une des plus importantes parties du discours.
Il est désigné comme le pivot, l’élément central de la phrase verbale, le nœud de la
prédication. Le verbe est variable d’un point de vue morphologique et porte la valeur
prédicative selon ses propriétés intrinsèques. Celles-ci s’expriment à travers les positions qu’il
ouvre et qu’occupent plusieurs syntagmes fonctionnant comme des actants. Le procès verbal,
c’est le sens qu’il traduit. Dans le présent chapitre, nous préciserons le contenu à appliquer
aux termes de valence et d’actants avant de proposer une description de la valence des verbes
dont nous avons relevé un emploi spécifique dans le roman béninois. Cette opération séparera
les verbes accompagnés d’un CV de ceux qui sont construits avec un CR et mettra en
évidence la systématisation de la complémentation verbale.
Les deux notions développées par Tesnière dans Eléments de syntaxe structurale407
présentent des limites que Wilmet a relevées dans Grammaire critique du français408. Ces
faiblesses, quoiqu’elles influencent la perception du système verbal de manière globale, ne
sont pas de nature à invalider la pertinence des notions, qui sont très utiles dans l’étude du
verbe en grammaire française. Sur la base de ces travaux, nous allons reconstruire les deux
notions et leur appliquer un contenu adapté à notre objet de recherche.
1- La valence
Pour nous, la valence du verbe correspond aux diverses positions qu’il peut ouvrir
pour accueillir des compléments. Elle décrit les propriétés intrinsèques du verbe selon les
constructions dans lesquelles il peut figurer409. La valence correspond à :
406
Chez Tesnière, la notion de valence couvre les domaines logique, sémantique et syntaxique. L’association de
tous ces aspects compromet d’une certaine manière l’analyse.
407
Lucien TESNIERE, Eléments de syntaxe structurale, Paris, klincksieck, 1959, 1965 (2ème édition).
408
Grammaire critique du français, p.514.
409
Certains auteurs, comme ceux de la Grammaire méthodique du français (p.123) incluent aussi le nom et
l’adjectif pour expliquer les questions d’accord.
197
Le verbe est toujours marqué par un temps. S’il porte une valeur prédicative, c’est
parce qu’il a la propriété de traduire un procès. Or, selon ses usages fondamentaux, il est
pourvu de la capacité à exprimer tout seul ou non un procès. Il y a donc nécessité ou non qu’il
soit complété. En tant que noyau de la prédication, le verbe indique la structure de la
complémentation. Le complément, selon le cas, est donc nécessaire ou facultatif en fonction
des valeurs sémantiques intrinsèques du verbe. Il éclaire la notion de part prédicative. La
valence du verbe précise ainsi les disponibilités offertes au locuteur pour loger les syntagmes
devant entrer dans la formation du prédicat. Un verbe pourra, dans ce contexte, offrir une,
deux ou trois positions pour accueillir son ou ses compléments 411 et l’on pourra parler de
valence simple ou complexe selon le cas. Puisque le verbe est le noyau de la phrase verbale,
sa valence aura d’incidence dans le prédicat construit sur son occurrence. La valence verbale
permettra ainsi de positionner tous les types de compléments.
2- Les actants
Chez Tesnière, les actants désignent le sujet mais aussi les compléments du verbe.
Cette distinction ne présentant pas d’inconvénient pour l’analyse du système verbal en
général, nous la reprenons à notre compte sans pour autant mettre l’accent sur le sujet parce
que son étude ne présente pas d’intérêt spécifique dans le cadre de notre recherche. A
l’inverse, les différents types de compléments du verbe seront examinés en rapport avec la
catégorie valencielle du verbe. Ainsi, les compléments du verbe (CV) et les compléments de
relation (CR) seront considérés comme des actants même si le CR n’est pas construit sur le
verbe mais sur la relation prédicative412. En gardant à l’esprit ces précisions terminologiques,
nous allons organiser les verbes de notre corpus d’étude selon qu’ils sont construits avec un
CV ou avec un CR.
410
Martin RIEGEL, Jean-Christophe PELLAT, René RIOUL, Grammaire méthodique du français, op. cit.,
p.123.
411
Nous ne nous lançons pas dans la recherche de dénominations compliquées pour désigner chaque type de
valence parce que ce n’est pas l’objectif de ce travail.
412
Le noyau de cette relation reste le verbe.
198
Nous nous fonderons sur la présentation sommaire du chapitre précédent qui a séparé
les emplois selon qu’il y a occurrence ou non d’une préposition. Ces critères seront renforcés
par celui de l’occurrence d’un CV et d’un CR. Nous discriminons, sur cette base, cinq
groupes de verbes :
- ceux qui sont construits avec un CV : tomber, mourir, vaciller, se revivre, vertiger,
soucher, se cadavériser;
-ceux qui sont construits avec un CV et un CR : tomber sur, dégringoler sur, se
renégocier, tituber;
- ceux qui sont construits avec un CR non prévisible dès la valence du verbe : soûler
de ;
-ceux qui sont construits avec un CR : dormir, vertiger, navetter ;
-ceux qui sont construits sans CV et sans CR : s’anuiter, se texturer.
1- L’analyse actantielle413
Elle va relever les différents actants qui apparaissent dans les positions syntaxiques
offertes par les verbes.
Sera étudiée sous cette rubrique la valence des verbes tomber, mourir, vertiger,
soucher, se cadavériser et se texturer.
Tomber s’emploie comme verbe intransitif, c’est-à-dire qu’il se construit sans CV. A
ce titre, il possède la totalité de part prédicative et manifeste une autonomie syntaxique ainsi
qu’on peut le constater dans Le Cantique des cannibales :
« Il tomba comme un pachyderme repu de balles. » (p.63)
Mais il reçoit un emploi spécifique dans deux phrases tirées du même roman414:
413
Dans tout le chapitre, nous mettons en relief certains termes pour les souligner.
414
Dans Les Fantômes du Brésil du même auteur, nous avons relevé un exemple analogue: « Il tomba un oui. »
(p.157.)
199
« Elle reconnut la voix ronflante de l’homme. Elle entraîna son corps à l’intérieur. Son cœur
aussi. Lequel, chaloupant, tambourinant, lui ordonna de tomber ce son, ces trois syllabes,
toutes chargées d’émotions :
- Alabi ! » (p.91. Nous soulignons.)
« Il tomba aussitôt son pantalon. La chemise suivit. » (p.198. Nous soulignons.)
Le verbe présente la même structure dans chacune des phrases : V + CV. Mais le
problème qui se pose, c’est la construction d’un CV sur l’occurrence d’un verbe dont la
valence n’ouvre pas a priori cette position. Couao-Zotti déroge à l’emploi classique du verbe
et expose là une licence que nous allons tenter d’examiner. L’emploi classique du verbe
tomber qui s’appliquerait à ce contexte aurait été :
« Il laissa tomber aussitôt son pantalon »
où le verbe tomber, CV de laisser, aurait été mis en relation avec son contrôleur, le GN
son pantalon.
Il laissa aussitôt tomber son pantalon.
Sujet de laissa CR CV de laissa contrôleur de tomber
415
Les dictionnaires Le Petit Robert, Le Dictionnaire universel et Larousse spécifient une construction transitive
de tomber. Le Dictionnaire universel (AUF, 2002) précise que cet emploi s’applique dans le vocabulaire
sportif : « tomber un adversaire pour dire : le vaincre». Larousse (1987), comme Le petit Robert (1993), donne
son emploi familier dans tomber une femme pour dire : la séduire. Le premier cite Beauvoir : « Je savais que
Pradelle, avec son regard de velours et son sourire accueillant, tombait les jeunes filles. » Mais seul Le petit
Robert (1993) spécifie tomber la veste qui signifie : l’enlever. Cette construction syntaxique validée par Le Petit
Robert nous a éclairé sur l’emploi proposé par Couao-Zotti, qui demeure, tout de même, une singularité dans la
mesure où l’emploi de cette structure du verbe tomber est très restreint dans la langue.
416
Dans Les Fantômes du Brésil (2006) du même auteur, le même verbe a une double
complémentation : « Tombe-nous quelque chose.» (p.111.). Ici, il y a également reconstruction syntaxique avec
incidence au plan sémantique. Le sens connoté semble constituer une récupération de l’emploi populaire du
verbe tomber qui s’utilise aussi pour signifier : donner un pourboire à une personne que l’on corrompt (tomber
quelque chose).
200
Mourir se construit sans CV pour dire « cesser de vivre ». Il possède ainsi toute la part
prédicative dans la traduction du procès. Employé avec un CV, il devient objet d’une
reconstruction syntaxique puis sémantique. La reconstruction syntaxique épouse la démarche
décrite plus haut et inscrit l’emploi du verbe dans une structure singulière de verbe pouvant
accueillir un CV. La portée sémantique de cette reconstruction syntaxique, c’est le
recouvrement de nouveaux sèmes contenus dans interrompre, abandonner que couvre
mourir : « Si c’est à cette condition, alors je me laisse bouffer. J’accepte de mourir mon rêve.
Rien que pour toi, Nono… » (Notre pain de chaque nuit, p.179. Nous soulignons.)
Le verbe ne traduit plus un procès vécu par le sujet mais une action qu’il réalise sur un
objet et, comme nous l’avons vu dans le cas de tomber, il couvre une connotation qui englobe
la dénotation, celle de faire mourir, c’est-à-dire abandonner. On observe là aussi une licence
susceptible de marquer des représentations langagières. Une opération analogue de
reconstruction syntaxique est observable dans l’emploi de vaciller.
Comme tomber et mourir, vaciller est étiqueté verbe intransitif. Mais, dans Le Cantique
des cannibales, il accueille un CV : « La silhouette sereine, la barbe livrée aux caresses du
vent, il balaya la troupe devant lui et vacilla ses pas de crabe vers les soldats.» (Le Cantique
des cannibales, p.27. Nous soulignons.)
Le fonctionnement du verbe est identique à celui de mourir et tomber avec une opération
de reconstitution syntaxique accompagnée d’incidence au plan sémantique. L’opération a
l’avantage d’inscrire dans un espace plus concret le procès exprimé. Elle le rend davantage
manifeste (opposé à virtuel) dans l’emploi de vaciller où la construction intransitive
traditionnelle traduit le procès d’«être animé de mouvements répétés, alternatifs, être en
équilibre instable et risquer de tomber ». Or, l’ouverture d’une position de CV dans la
valence de ce verbe implique une reconstruction des relations entre les actants et un
changement du statut syntaxique du sujet qu’on pourrait qualifier d’« agent-passif » en agent-
actif. C’est lui qui communique les « mouvements répétés, alternatifs» au CV par la
médiation du verbe :
L’arbre vacilla devant nous.
Paul vacilla ses pas.
201
Il y a, à la fois, transfert partiel d’une part des propriétés grammaticales du verbe (un peu
de sa part prédicative) au CV, implication plus marquée du sujet dans le prédicat formé par le
SV= V + CV et élargissement de la relation prédicative. Tous ces rapports se perçoivent
moins nettement dans l’emploi des verbes issus de la création lexicale. Avant de les étudier,
intéressons-nous à la construction de se revivre.
Revivre existe bien en langue française, de même que survivre dont la forme pronominale
occurrente chez Couao-Zotti est attestée par certains dictionnaires de langue :
« Alors, pour la première fois, la toute première fois de sa vie, il pensa à la mort, au
suicide. Ses pensées en lui certifièrent impérativement qu’il se nuisait à lui-même, qu’il boxait
contre son destin propre. Le suicide pour se sauver de lui-même ? Mourir pour se
survivre417. » (Notre pain de chaque nuit, p.195)
Mais la forme pronominale de revivre n’est pas usitée dans la langue. L’emploi
pronominal d’un verbe requiert une condition essentielle : pouvoir spécifier un CV que l’on
peut pronominaliser par se. Ce critère qui se vérifie pour les verbes pronominaux réfléchis et
réciproques matérialise un CV pronominalisé en se coréférentiel du sujet du verbe. Les verbes
essentiellement pronominaux, nous l’avons dit au sixième chapitre, fonctionnent autrement.
La forme se qui les accompagne ne se réfère pas exactement au sujet mais apparaît comme
« une sorte de particule préfixée au verbe et qui redouble automatiquement le sujet. »418. Ils
n’ont pas de configuration simple419. Ce cas sera illustré plus loin avec l’analyse de s’anuiter
et se texturer.
Se revivre pronominalise revivre qui signifie420 en emploi intransitif : « revenir à la vie,
vivre de nouveau » (renaître, se renouveler) et, en emploi transitif : « vivre quelque chose de
nouveau ». Sa forme pronominale ne figure pas au dictionnaire, ce qui révèle déjà qu’elle
417
Bescherelle, La Conjugaison pour tous, Paris, Hatier, 1997 répertorie dans la liste alphabétique des verbes la
forme pronominale de survivre (se survivre) qui se conjugue comme vivre. Le Robert Micro (2006) aussi. Mais
Larousse ne cite pas cette forme du verbe. A l’inverse, le verbe revivre n’a que sa forme simple.
418
Grammaire méthodique du français, p.260.
419
Se reposer, s’évanouir, se souvenir, etc. sont des verbes essentiellement pronominaux. Il n’y a pas une forme :
*reposer, *évanouir, *souvenir. En revanche, se promener, s’habiller, se conduire, qui ont une forme simple
promener, habiller, conduire, etc. sont dits accidentellement pronominaux. Ce sons des pronominaux de sens
pace que c’est sur le sens que leur forme pronominale présente d’incidence. Il y a, en outre, des pronominaux de
forme. Ils emploient une préposition contrainte comme s’apercevoir de, comme nous l’avons montré au sixième
chapitre.
420
Selon Le Petit Robert, 1993.
202
représente une structure marginale dans Notre pain de chaque nuit : « Le jeune champion ne
pouvait s’empêcher de se revoir. Il ne pouvait s’empêcher de se revivre, hier au soir. »
(p.191. Nous soulignons.)
Dans cet emploi spécifique du verbe, le pronom se est coréférentiel du sujet. Le
personnage entre dans un processus de dédoublement virtuel et vit (pour vivre) à nouveau
(revivre) le film de la soirée qu’il avait passée la veille avec Nono et qui marque son errance
sentimentale avec la prostituée. C’est le contexte dans lequel s’appréhende la construction de
Couao-Zotti. Sinon, revivre implique déjà une reprise du procès et l’emploi pronominal du
verbe s’inscrit inévitablement dans une intention contrainte de surcharge grammaticale puis
sémantique. Il était possible d’écrire : « revire le film de la soirée » où la construction est
classique mais surtout intelligible. Le CR = hier au soir est effaçable et reste un complément
secondaire.
Il est l’un des verbes issus de la création lexicale. Florent Couao-Zotti écrit :
« Les gens continuaient de crier, d’hurler leur joie accompagnant chaque pouce de leurs
pas de " oyé !oyé !oyé !" grinçants. Dendjer sentit des mains, des milliers de mains rouler sur
son épaule, sur son dos. Il se contenta de brandir le poing pour leur répondre. Sans
enthousiasme. Sans conviction non plus. Nono. De nouveau, cette femme : elle le possédait.
Elle venait, encore une fois, de lui vertiger le cœur. » (Notre pain de chaque nuit, p.38 ; c’est
nous qui soulignons.)
421
La formation du verbe est envisageable. Elle existe déjà chez Bhêly-Quénum qui est un grand auteur. Mais ce
qui pourrait se faire difficilement, c’est l’application de cette forme simple du verbe à la traduction d’un procès :
« cadavériser un homme ou un animal » ! Et puis, il nous faut avoir plusieurs occurrences du même emploi pour
faire des analyses conséquentes.
204
Cette construction concerne les verbes tomber sur, dégringoler sur, se revivre, se
renégocier et tituber.
Tomber est déjà examiné comme verbe construit avec un CV. La différence notable entre
les deux structures réside dans l’occurrence de la préposition. Quel rôle celle-ci joue-t-elle ?
« On tomba sur elle muscles et lanières » (Le Cantique des cannibales, p. 48. Nous
soulignons.)
Tomber est employé avec le CV muscles et lanières. Le syntagme prépositionnel (SP) sur
elle est un CR construit sur la relation prédicative. Mais de quelle portée ? A la vérité, le SP
n’est pas nécessaire à la composition de la valence verbale. Il est supprimable et reste hors de
portée de négation :
On tomba muscles et lanières.
On ne tomba pas sur elle muscles et lanières.
C’est sur elle qu’on tomba muscles et lanières.
422
Les constituants focalisables font nécessairement partie de l’énoncé.
205
Renégocier est ainsi construit avec un CV : une vie plus salubre et un CR : te. Le CR a
une réalisation syntaxique postérieure à celle du CV selon la hiérarchie des compléments.
Généralement, pour les verbes qui peuvent accueillir un CV, la position de CV doit être
pourvue et saturée avant que ne se construise le CR. Si ces analyses sont pertinentes, on peut
dégager de ces pages que la particularité syntaxique mise en évidence à travers cet emploi se
reconnaît dans la forme pronominale du verbe. Son existence n’est pas validée par les
dictionnaires qui restent la référence exclusive d’homologation des mots faisant objet de
réflexion dans les travaux scientifiques. Voilà pourquoi, d’un point de vue syntaxique, nous
423
Selon Le Petit Robert, 2003.
424
Le sens dénotatif ne l’exprime pas évidemment; il précise seulement la nécessité d’occurrence du CV.
207
Tituber apparaît dans une construction équivoque. Dans l’environnement de ce verbe, des
groupes syntaxiques apparaissent comme prenant, ayant pris ou voulant prendre la position de
CV. Il s’agit du SN quelques pas dans la phrase qui suit :
« Elle était comme gelée, comme anéantie. Mais il fallait que ses pas se meuvent. Il fallait
que ses gestes se déploient. Elle vint près d’Alabi, l’aida à se relever, lui fit tituber quelques
pas. » (Le Cantique des cannibales, p.254)
Habituellement, tituber (on l’a vu aussi avec tomber) est construit sans CV parce que la
valence du verbe l’inclut déjà dans son sémantisme. En ce sens, le SN quelques pas n’a pas de
part prédicative dans l’expression du procès. Il va s’analyser comme un CR puisqu’il se
construit sur la relation entre le verbe et son sujet. Mais la construction reste abstraite à cause
du vide syntaxique qui semble s’établir entre le verbe et le CR qui glisse vers la position du
CV. En tentant de la rendre concrète, nous pouvons proposer la paraphrase :
Elle le fit tituber de quelques pas.
425
Négocier peut s’employer absolument. Dans ce cas, il sera considéré comme incluant un CV intégré à sa
valence qui le pourvoit de la totalité de part prédicative. Renégocier aussi, probablement, peut se construire
absolument, pour donner l’idée d’une reprise des négociations, mais pourrait difficilement pronominaliser un CV
en se, sauf au pronominal passif. Il nous semble que cela ne peut se faire. La voix pronominale de ce verbe, pour
avoir quelque chance d’intelligibilité, doit mettre le pronom se en position de CR. Si le pronom est occurrent
comme CV, la construction sera totalement agrammaticale : « Pierre renégocie le contrat/Le contrat se
renégocie/Pierre se renégocie le contrat. » Se ne renvoie pas au CV mais au sujet et il est CR. Ces constructions
verbales sont exceptionnelles dans la communication courante. C’est dans les œuvres littéraires où on les
rencontre qu’on peut les étudier. C’est la perspective de Couao-Zotti.
426
Lui s’emploie aussi avec neutralisation du genre.
208
Car l’emploi de lui appelle nécessairement l’occurrence préalable d’un CV. Or, tituber
n’appelle pas un CV. Il faut alors, pour y arriver, modifier sa valence. Couao-Zotti écrit :
427
On lui a fait appel. / *On l’a fait appel/ Les agents lui ont demandé de partir.
CR. CR/contrôleur de partir CV demandé
428
Dans ce sous-titre notamment, la réflexion en complément de verbe (CV) et complément de relation (CR)
devient particulièrement intéressante. Si nous avions emprunté la voie traditionnelle des compléments d’objet
direct, indirect, second et des compléments circonstanciels, nous nous serions heurté de façon inextricable à
l’absence d’outils judicieux pour la séparation pertinente de ces compléments et surtout de la précision de leur
formatage.
209
analyses : « Dendjer se leva, tenta de marcher. Mais il ne put tituber que trois pas
décousus.» (Notre pain de chaque nuit, p.186 ; nous soulignons)
1-3- Les verbes construits avec un CR non prévisible dès la valence du verbe
Nous avons voulu étudier le cas de soûler de séparé des autres parce qu’il révèle un
fonctionnement grammatical différent. Dans Notre pain de chaque nuit, nous lisons : « Il était
devenu lyrique. Les mots soûlaient de sa bouche, drus, saccadés et décousus » (p.174)
Les dictionnaires présentent le verbe soûler comme se construisant avec un CV qui,
manifestement, n’est pas occurrent ici.
phrastique. Le CV a une réalisation antérieure à celle du CR. Cela se note aussi bien à travers
la nature des syntagmes qui portent ces fonctions que dans leurs formes. L’ordre des mots ou
groupes n’est pas nécessairement respectueux de la hiérarchie de leur réalisation syntaxique.
Chez Mauriac, le fait est bien visible. Le SP de luxe est placé avant le SN cette petite fille
pauvre quoique de réalisation syntaxique postérieure. Mais la raison en est toute simple : en
position médiane, le SP rend plus visible le lien que la préposition assure entre le nom luxe et
le verbe saoulerait auquel il (le SP) est lié, sans pourtant intégrer le SV ; en finale, le SP
pourrait apparaître comme construit sur l’adjectif pauvre dont il semblerait compléter le sens
et serait le complément. Le sens de la phrase en aurait été tout autre, si elle n’est pas
équivoque :
Il saoulerait cette petite fille pauvre de luxe.
Pour éviter toute ambiguïté, il n’y a pas meilleure construction. Mais la conséquence
voulue ou non, c’est la mise en relief du SP (de luxe) en position médiane dans la phrase.
Chez Couao-Zotti, la non-occurrence du CV et du CR attendus libère ces positions ouvertes
par la valence du verbe et affaiblit la part prédicative du syntagme verbal429. Par glissement, le
SP de sa bouche non attendu tend à occuper les positions du CV et du CR puis prend la
position de CR. Par conséquent, l’intelligibilité de la phrase est sensiblement amenuisée et
l’on se demande ce que l’auteur veut bien dire. On pourrait comparer la construction à celle-
ci :
429
Le CR occurrent mais non attendu ne fait pas partie du prédicat. Son effacement ne sera pas possible parce
que les deux positions de CV et de CR attendus sont libres, non occupées et il tend à glisser vers ces positions.
430
On pourra, au regard de ces remarques, noter la pertinence du développement que nous avons proposé au
cinquième chapitre sur la part prédicative et la propriété intrinsèque de certains verbes à être complétés.
211
Ces verbes sont dormir, vertiger et navetter. Ils se rapprochent par leur structure
grammaticale mais présentent des différences liées à leurs valences. Nous les étudierons
séparément.
L’emploi du verbe que nous allons étudier figure dans Le Cantique des cannibales où
nous lisons: « C’est là qu’il avait dormi ses nuits. C’est là qu’il avait rêvé ses jours.» (p.250)
Dormir s’emploie sans CV, selon sa valence. Mais il a un emploi particulier consacré par
l’usage : « dormir de son dernier sommeil ». Dans cette séquence verbale, le SP de son
dernier sommeil n’enlève pas au verbe sa propriété à se construire sans CV mais apporte un
complément qui spécifie le cas particulier de quelqu’un qui trépasse432. Mais cette analyse est
plus sémantique que syntaxique. D’un point de vue syntaxique, dormir est construit avec un
CR s’appliquant sur la relation entre le sujet et le verbe, mais de portée étroite :
Il a dormi de son dernier sommeil.
Autonome syntaxiquement, dormir n’a pas besoin d’un CV. C’est la spécification d’un
type particulier de sommeil qui fait apparaître un CR dans la chaîne prédicative. De même, la
valence de dormir dénie la possibilité de conférer la fonction de CV au SP à ses nuits dans
l’exemple cité. Il s’agit d’un CR que la phrase intègre dans la paraphrase ci-après :
431
Dans la perspective traditionnelle, on verrait dans le SP de sa bouche un complément circonstanciel. Nous
devons, à ce sujet, faire une nuance : la préposition qui introduit le GP a pour propriété syntaxique de relier à un
noyau le GN régi. Dans la phrase de ouao-Zotti, ce noyau ne se reconnaît ni dans le verbe ni dans le GN- sujet,
mais dans la relation entre le verbe et son sujet. Voilà pourquoi le GP est un CR construit sur la relation
prédicative et non un complément circonstanciel construit sur le verbe.
432
Dans Le Baobab fou, Ken Bugul écrit : « Dormir d’un sommeil de guerrier » (p.90). Le fonctionnement du
verbe est le même.
212
Le terme effacé, c’est la préposition pendant dont le rôle syntaxique de jonction entre le
SP et un noyau est connu. L’effacement de ce lien entraîne la rupture du pont entre les
groupes. Et c’est ce qui rend la phrase floue.
Seulement, on ne peut définitivement écarter la possibilité d’une reconstruction
sémantique liée à une modification de la valence du verbe qui couvrirait la connotation de
passer dans le sens de séjourner, habiter, rester. Dans cette perspective, la paraphrase
donnerait : « C’est là qu’il avait passé ses nuits ».
Et la valence du verbe aura changé. Car ses nuits aura rempli la fonction de CV. La
seconde perspective n’est envisageable que dans l’œuvre littéraire, lieu des licences
grammaticales, et dans le domaine, Couao-Zotti passe pour un féru.
Ils sont issus de la création lexicale. Nous avons déjà relevé un emploi de vertiger où il est
utilisé avec un CV non prépositionnel. Dans les occurrences que nous allons voir, il reçoit un
emploi avec deux CR, aussi verticalement et pour une femme. Mais l’occurrence de ces CR
n’est pas imposée par la valence des verbes : « Il avait eu honte que son cœur ait pu vertiger
aussi verticalement pour une femme » (Le Cantique des cannibales, p.110; nous soulignons)
Le fonctionnement de ce verbe l’assimile à un verbe intransitif, contrairement à la
conclusion à laquelle nous étions parvenu plus haut dans l’étude de vertiger son cœur. Le
verbe reçoit donc deux emplois possibles : avec CV et sans CV, donc possiblement avec CR.
Navettait, lui, est construit avec un CR complexe formé de trois SN reliés par la
coordination : entre elles, les lézards et le coin d’Olumo : « Vicédessin sentait même le fin
sourire, qui, dansant dans les yeux de sa mère, navettait entre elles, les lézards et le coin
d’Olumo. » (Les Appels du Vodou, p.193; nous soulignons.)
Le dernier cas à examiner concerne les verbes s’anuiter et se texturer construits sans
CV et sans CR.
Ces deux verbes à la forme pronominale exposent, le premier, la structure des verbes
essentiellement pronominaux, le second, celle des verbes pronominaux de forme.
213
A l’analyse, la particule s’(se) n’est pas détachable du verbe et ne peut s’analyser comme
un pronom personnel coréférentiel au sujet. Nous en déduisons que s’anuiter a un emploi
essentiellement pronominal comme se souvenir, s’évanouir, s’acharner, etc. qui n’ont pas
d’emploi simple, non pronominal. Issu de la création lexicale, il est construit sans CV et sans
CR. De forme identique, se texturer a, lui, un fonctionnement dissemblable.
Texturer, c’est « traiter (les fils de matières synthétiques) par des procédés propres à
différencier leurs caractéristiques et leurs usages »433. La particularité de la construction
porte uniquement sur l’opération syntaxique que constitue la formation de la voix
pronominale :
« Elle ne bougeait pas. Son regard, péniblement, se leva sur les trois hommes. Oui. Voir,
savoir à quoi ça ressemble une tronche de policier réjouie par sa capture. Savoir comment ça
se texture un visage de "cochon casquetté" » (Le Cantique des cannibales, p.12; nous
soulignons)
L’emploi du verbe texturer à la voix pronominale montre qu’il est construit avec un CV
reconnaissable à travers le pronom se dont la coréférence au sujet ça semble problématique. Il
semble que le pronom se ne renvoie pas distinctement au sujet mais représente un pronom
aggloméré, non analysable. Il signifierait se fabriquer, se façonner, se construire, verbes
pronominaux de forme avec lesquels il partage la même structure syntaxique.
L’analyse actantielle des verbes nous a permis de découvrir les possibilités de
reconstruction syntaxique avec incidences au plan sémantique. En réalité, des trois
romanciers, Couao-Zotti est celui chez qui nous avons relevé le plus grand nombre
d’exemples. Deux verbes ont été repérés dans Les Appels du Vodou de Bhêly-Quénum.
D’autres exemples figurent dans As-tu vu Kokolie ? (2001) du même auteur. Quelques
433
Le Petit Robert
214
exemples sont identifiables chez d’autres romanciers béninois. Dans Le Baobab fou, Ken
Bugul écrit :
-« C’était l’époque où l’Occident s’exotisait.» (p.73; nous soulignons.)
-« La femme mariée et la belle sœur dualisaient dans des accords de corps. » (p.152; nous
soulignons.)
Il y a là deux néologismes dont la construction syntaxique implique la notion de valence.
Le premier, de construction essentiellement pronominale, repose sur une valence où aucune
position ne s’ouvre pour un CV. Le pronom se aggloméré, est inanalysable. S’exotiser, ce
n’est pas « exotiser » soi-même. C’est se porter vers ce qui vient de l’étranger. Le second
néologisme, de forme simple, couvre pourtant un sémantisme semblable à celui des verbes
pronominaux réciproques car dans dualiser de racine « deux », il y a un mouvement de
réciprocité qui canalise le procès.
Trois éléments de conclusion peuvent être retenus de notre développement. Le premier,
c’est que le verbe n’est pas figé dans un emploi déterminé. Il est décrit dans l’environnement
syntaxique dans lequel il est fonctionnel. Le deuxième élément, concerne la valence du verbe
qui expose les positions offertes aux CV et CR. A ce sujet, nous devons souligner que
l’analyse de la complémentation verbale en CV et CR est rentable pour les résultats auxquels
elle nous a permis de parvenir. Le troisième élément met en évidence le processus de
systématisation dans lequel entre la construction verbale, c’est-à-dire la codification de son
emploi, sans limitation de ses réalisations possibles ou virtuelles. Mais avant de le prouver,
nous allons nous intéresser à l’apport dans le champ prédicatif des compléments
morphologiquement ou sémantiquement proches du verbe. La nature syntaxique de leurs
compléments et les types de relations qui les unissent nous éclaireront certainement.
Deux cas d’emploi syntaxique sont à discriminer : les constructions avec un CV et avec un
CR.
Ce cas intéresse les verbes danser et pleurer. Ils sont construits avec un CV pourvu d’une
valeur particulière aux plans syntaxique et sémantique: le CV est une extension du CV non
spécifié, intégré dans danser et pleurer434 ; il traduit un type particulier de danse ou de pleurs.
L’occurrence du CV semble agir sur la valence du verbe mais à y regarder de près, il n’en est
rien. Le verbe ne perd pas sa propriété à intégrer la position de son CV dans son sémantisme
mais il en perd plutôt parce que l’extension du CV intégré est occurrente et exprime une idée
spécifique. De plus, le CV occurrent est morphologiquement et sémantiquement proche de
danser, sémantiquement proche de pleurer. Le verbe n’ouvre pas une position de CV, mais
devient occurrente une partie de ce qui lui est intégré, une partie du prédicat. Danser la danse
du repentir, ce n’est pas exécuter toutes les danses envisageables tout comme pleurer les
larmes de son âme, ce n’est pas verser des larmes pour exprimer toutes les nuances de
douleurs possibles. La danse du repentir et les larmes de son âme sont en position de CV
mais de réalisation différente de celles que nous avons examinées plus haut. Le CV occurrent
a valeur de ce qu’on peut appeler « un CV mineur ». Voilà pourquoi le verbe perd tout de
même de sa propriété à se construire seul, sans un CV défini par le contexte. Cette structure
marquée est générée par le sentiment de devoir spécifier le type de larmes ou de pleurs et l’on
peut voir la même formation verbale dans rêver un rêve, vivre sa vie/la vie. Danser, c’est
exécuter une danse. Mais laquelle ? Ici, la danse du repentir. Pleurer, c’est verser des larmes.
Mais lesquelles ? Ici, les larmes de son âme. Dans une analyse qu’elle organise sur les
constructions verbales chez les écrivains ivoiriens, Akissi Béatrice Boutin montre que les
verbes qui se construisent avec des « compléments internes » exposent un cas particulier de
« fausse transitivité » et que ces compléments « très peu nombreux » ne sont « que la reprise
formelle et sémantique du prédicat »435. Nos points de vue semblent s’accorder même si les
approches terminologiques divergent.
Dans une autre approche, il est possible de renvoyer ce que nous avons appelé CV mineur
dans la position de CR et de garder intacte la valence du verbe. Mais là encore le CR,
434
Danser = exécuter une danse ; pleurer = verser des larmes.
435
Akissi Béatrice BOUTIN, « Les écrivains ivoiriens défenseurs de la langue française ? L’exemple des
constructions verbales », Communication aux Journées scientifiques des réseaux de chercheurs concernant la
langue et la littérature, Dakar, 2 3-25 mars 2006, p. 63-64. Elle renvoie son lecteur à Rousseau (1998) qu’elle
cite.
216
construit sur la relation prédicative, tendra à glisser vers la position de CV non couverte et à
l’occuper. Des deux approches, la première apparaît une description réductrice de
l’occurrence des actants mais présente l’avantage nettement sémantique de souligner la
spécification qui procède de l’emploi des compléments morphologiquement et/ou
sémantiquement proches des verbes. La seconde, de tendance beaucoup plus syntaxique, tente
de démêler les actants pour préciser leurs rapports au prédicat en mettant en avant l’analyse
des occurrences visibles. Les deux approches soulignent deux aspects réunis dans le
fonctionnement de la langue : la sémantique et la syntaxe. Elles sont tout autant
complémentaires. Nous ne nous séparons d’aucune.
Nous examinons sous cette rubrique les constructions autour des verbes sourire, dormir et
résonner. Comme dormir dont nous avons analysé le fonctionnement plus haut, ils sont
employés avec un CR sémantiquement proche du verbe. Chaque verbe conserve donc sa
valence originelle et le CR apporte une précision supplémentaire pour traduire une nuance :
- sourire du sourire d’un homme content d’entendre évoquer son passe-temps favori et
non celui d’un condamné à mort, d’un homme désespéré ou celui d’un grand-père heureux,
etc.
- dormir de son dernier sommeil et non d’un sommeil profond, d’un sommeil léger, d’un
sommeil de plomb, d’un sommeil de guerrier (Ken Bugul, Le Baobab fou, p.90.), etc.
- résonner de tous ses vibrements et non de légers vibrements, de longs vibrements, etc.
La valence du verbe reste donc inchangée. Le CR construit s’applique sur la relation entre
le verbe et son sujet. Mais comment expliquer la différence de fonctionnement des deux
groupes en position de complément (La danse du repentir et les larmes de son âme, d’une
part, du sourire d’un homme content d’entendre évoquer son passe-temps favori, de son
dernier sommeil et de tous ses vibrements, d’autre part) étant donné qu’ils sont tous proches
du verbe morphologiquement et/ou sémantiquement ?
La préposition de, comme on le sait, joue un rôle syntaxique fondamental dans la
construction des compléments. En servant de lien entre un syntagme et un noyau, elle inscrit
le SP dans une position où il est prévisible (tôt ou non), ce qui donne à celui-ci de se réaliser
plus comme CR que comme CV. Pour preuve, la plupart des syntagmes introduits par les
217
prépositions de et à apparaissent dans la position de CR436. Pour ces raisons, l’on ne peut
négliger l’occurrence de la préposition dans l’analyse de la complémentation verbale.
Ce développement entérine l’orientation que nous avons choisi d’imprimer à notre
recherche : considérer que le verbe a un emploi transitif ou intransitif et ne pas le fixer dans
une catégorie ou l’autre au risque de ne pouvoir décrire sa construction dans les emplois
particuliers à travers les œuvres littéraires.
Les constructions verbales spécifiques dans le roman béninois ne constituent pas un fait
marginal. Chez plusieurs auteurs négro-africains francophones, le verbe reçoit un emploi
particulier à travers des constructions marquées de rupture syntaxique, de création lexicale ou
inspirées des langues locales. Béatrice Boutin s’intéresse à la question dans l’œuvre des
écrivains ivoiriens chez qui elle relève les « complémentations verbales prépositionnelle et
non prépositionnelle », les « constructions absolues » des verbes transitifs, « l’omission des
pronoms compléments en et y »437, toutes constructions qui constituent des particularités au
plan syntaxique. Edmond Biloa étudie la même question dans un article déjà cité sur
« appropriation et déconstruction du français » où, comme nous le ferons dans la troisième
partie de cette thèse, il analyse les effets de la déconstruction sur la langue d’écriture et parle
d’« insécurité linguistique » du lecteur dans les oeuvres d’Ahmadou Kourouma et de Sony
Labou Tansi438. Ces études sur la complémentation verbale qui viole la norme, et nous
pouvons en citer davantage, montrent qu’elle marque profondément la pratique du français
dans le roman négro-africain francophone, en général. La démarche qui la sous-tend, nous
semble-t-il, est une perspective de systématisation.
Les travaux de recherche entrepris en grammaire tentent de préciser les notions pour en
favoriser la description. Mais sur le fonctionnement du verbe persiste une vision qui fausse la
structure du syntagme verbal et rend difficile son analyse. Il nous a paru nécessaire de
reconsidérer la structure globale du verbe français en partant de sa catégorisation dans la
436
Jean octroie une avance à Marie ; Pierre tient ça de son père ; Pierre envoie des fleurs à Marie, Jean parle de
Marie. Ces CR s’appliquent à la relation prédicative parce qu’ils sont prévisibles très tôt, dès la valence du
verbe.
437
Béatrice BOUTIN, « Les écrivains ivoiriens défenseurs de la langue française ? L’exemple des constructions
verbales », op. cit., pp.62-63.
438
Edmond BILOA, « Appropriation, destruction du français et insécurité linguistique dans la littérature
africaine d’expression française », Communication aux Journées scientifiques des réseaux de chercheurs
concernant la langue et la littérature, Dakar, 23-25 mars 2006, pp. 24-28.
218
langue, des travaux réalisés dans ce domaine et des éléments de notre corpus d’étude pour
établir que le verbe ne reste pas isolé dans un emploi sans jamais en sortir. Nous en sommes
arrivé à dégager une systématisation de la complémentation verbale qui s’accorde avec les
grammaires descriptives439. Elle inclut dans l’analyse du syntagme verbal et de la phrase
l’extension, à partir des règles existantes, des possibilités de la langue perceptibles dans
certaines constructions grammaticales. Avec l’évolution, la langue offre de nouvelles
possibilités d’expression qui créent des niveaux de langage. La complémentation verbale
participe de ce processus de rénovation de l’expression et la création littéraire apparaît comme
le terrain fertile de sa germination et l’humus de sa fortification. Pendant longtemps, ces
constructions ont été considérées comme marginales et inanalysables parce que leur structure
ne correspond pas au schéma élaboré en grammaire traditionnelle. C’est la même impression
que nous avions au départ quand nous avions fini de relever les particularités syntaxiques
dans les œuvres d’étude. Muni des outils de description acquis au secondaire et renforcés à
l’université, nous rangions ces particularités parmi les cas qu’il n’est pas possible d’analyser
et en considérions certaines comme agrammaticales. Ce chapitre sur la valence du verbe nous
a donné l’occasion de les décrire grâce à la démarche fondée sur la séparation de la
complémentation verbale en CV et en CR. Cette approche a l’avantage de mettre en évidence
les rapprochements syntaxiques qui lient le sujet au verbe, le verbe au CV, le prédicat verbal
au CR et ceux qui dissocient le CV et le CR. Elle affine le rapport hiérarchique sur lequel
repose la structure de la phrase. La systématisation de la complémentation verbale met
également en relief les rapports syntaxiques puis sémantiques entre la valence verbale et les
représentations langagières que peut générer l’occurrence de certains types de complément.
La reconstruction valencielle a toujours des incidences au plan sémantique à travers les
glissements de sens que nous avons tenté de dégager. L’emploi spécifique des verbes chez
Couao-Zotti et Bhêly-Quénum a contribué à le prouver. En fin de compte, cette étude nous
permet de faire une lecture plus pertinente du fonctionnement verbal et de percevoir avec
intérêt l’organisation des groupes à l’intérieur de la phrase. Celle-ci présente quelques
spécificités dans le roman béninois et nous essaierons de la décrire dans le chapitre qui va
suivre.
439
Ces grammaires mettent en évidence l’approche syntaxique dans l’analyse de la phrase et des éléments qui la
composent. Leurs titres sont déjà indiqués au sixième chapitre.
219
CHAPITRE HUITIEME
ORGANISATION PHRASTIQUE
Notre tentative de définition tient à la fois des études existantes sur la phrase et des
remarques théoriques qui se dégagent de l’observation des structures relevées dans les œuvres
en étude. Pour être fidèle à la démarche annoncée dès le début de la présente recherche, elle
privilégie l’approche syntaxique.
Dans le but de fournir une définition qui favorise une exploitation cohérente de la
phrase, nous considérons celle-ci comme une séquence autonome organisée selon des
règles syntaxiques autour d’un pivot. Cette définition est dite fonctionnelle parce que nous
la trouvons commode, pratique, maniable. Pour afficher sa pertinence, elle mérite quelques
précisions.
En tant que cadre d’application de la syntaxe, la phrase apparaît comme une structure
intégrative qui se construit par regroupement(s) syntaxique(s). Les mots employés dans son
élaboration entrent dans une structure supérieure pour constituer des groupes autonomes
susceptibles de s’intégrer dans d’autres structures plus larges, sur la base des relations
syntaxiques. C’est ainsi que s’explique la structure hiérarchique des groupes. Le groupe
syntaxique ou syntagme ne peut être envisagé sans la notion de noyau ou pivot autour duquel
il se construit. C’est le noyau qui le fait exister, lui donne forme et sens puis régit les types de
220
relations qu’il est susceptible d’avoir. Le syntagme reçoit son nom de son noyau et prend la
forme de groupe syntaxiquement autonome. La structure de la phrase canonique définie en
grammaire traditionnelle est composée d’un sujet et d’un prédicat. Reprise par les
distributionnalistes, elle est analysée en syntagme nominal et syntagme verbal, de forme
assertive parce que affirmant une vérité, simple c’est-à-dire comprenant une structure
phrastique et neutre c’est-à-dire ni clivée, ni emphatique:
P = SN + SV
La phrase de base en français est donc nécessairement verbale. Dans cette perspective,
le verbe en représente le noyau tout comme le nom régit la nature et le fonctionnement du
syntagme nominal. Les relations syntaxiques supposent ainsi un noyau aussi bien au niveau
du syntagme qu’au niveau de la phrase. Martinet et Tesnière440 ont montré que c’est autour du
verbe que s’organisent les éléments de la phrase et c’est par rapport à lui que se définit leur
fonction. L’Analyse en Constituants Immédiats (ACI) rend plus visibles les différents
syntagmes composant cette structure hiérarchique. Or, les relations syntaxiques sont de nature
hiérarchique, nous l’avons dit, et les syntagmes sont construits autour d’un noyau qui n’est
pas que verbal. Ainsi, d’un point de vue fonctionnel, le noyau de la phrase ne peut a priori être
limité au verbe puisque les relations de dépendance qui s’y établissent se définissent
également par rapport à d’autres éléments que le verbe. Si la structure de la phrase de base est
circonscrite autour du verbe, c’est que l’approche qui a prévalu à la définition du modèle
canonique est, elle aussi, influencée par une vue logique, prégnante avant l’apparition de
l’esprit grammatical au XVIIème siècle avec les Remarques sur la langue française (1647) de
Vaugelas et La Grammaire générale et raisonnée (1660) de Port-Royal. La description de la
phrase canonique présente donc une limite à deux niveaux et cette limite n’a pas été
suffisamment relevée. Le premier niveau concerne le noyau verbal autour duquel elle se
construit. Fixer le noyau de la phrase autour du verbe, c’est admettre qu’en français, la phrase
est nécessairement verbale, vérité bien contestable au regard de la structure de la langue, son
évolution et son écriture depuis le XIXè siècle. La distinction en sujet-prédicat n’échappe pas
aux mêmes limites. Défini comme « ce que l’on dit du sujet»441, le prédicat reçoit une
application logique à travers laquelle se perçoit une identité entre analyse logique et analyse
syntaxique de la phrase. Mais l’emploi du mot prédicat a évolué et, dans son acception
440
André MARTINET, Syntaxe générale, Paris, Armand Colin, 1985.
Lucien TESNIERE, Eléments de syntaxe structurale, Paris, Klincksieck, 1982 (1ère éd. 1959).
441
Lorsqu’on écrit : « Pierre n’appelle pas Pauline », cette phrase, certainement, est vraie si pierre appelle Marie.
Mais elle l’est tout autant si Pierre contemple la robe que Pauline a portée. Dans chaque cas, nous avons un
prédicat verbal qui ne traduit pas « ce que l’on dit du sujet ».
221
moderne, il est utilisé pour décrire le rôle des verbes et des adjectifs 442. Ainsi, la prédication
peut être mise en évidence sans l’intervention du verbe à travers diverses fonctions
grammaticales :
-Paul, le malheureux, se plaint : apposition
-Cotonou, capitale du Bénin, accueille les jeux olympiques : apposition
-Satisfait, Pierre s’en fut chez son ami en chantant : épithète détachée
-Marie rend le devoir parfait (elle ne le rend que lorsqu’il est parfait) : attribut du COD
-Guézo a rendu le royaume puissant : attribut du COD
442
Michel ARRIVE, Françoise GADET et Michel GALMICHE, La Grammaire d’aujourd’hui. Guide
alphabétique de linguistique française, op. cit., p.550.
443
Selon le dictionnaire Le Robert 2003.
222
phrastique se trouve un énonciateur, l’instance qui produit l’énoncé 444. Il inscrit la production
de la phrase dans le processus d’énonciation, si l’on est d’accord que l’énoncé est la
réalisation concrète de l’unité phrastique. La séquence445est perçue à travers ses
caractéristiques de cohérence interne, de cohésion, d’harmonie. Elle est autonome lorsqu’elle
est bâtie sur la mise en relation d’un sujet et d’un prédicat.
Notre définition a l’avantage de ne pas se cristalliser autour du verbe mais autour d’un
pivot qui n’est pas nécessairement verbal. Elle offre la possibilité d’analyser toute séquence
autonome construite selon le rapport sujet-prédicat comme pouvant prétendre au statut de
phrase. Il s’agit d’une approche systématique à travers la proposition d’une définition large
qui s’applique aussi bien à la phrase verbale dont le noyau est un verbe qu’aux autres
structures non verbales considérées généralement comme des constructions marginales ou
décrites sous le terme pas tout à fait exact de phrase nominale. A ce titre, elle dépasse
l’approche proposée en grammaire distributionnelle qui conçoit une structure en arbre figeant
la phrase autour d’un syntagme nominal (SN) et d’un syntagme verbal (SV)446 et reste ainsi
incapable d’analyser les séquences comportant plus d’un syntagme verbal. A l’inverse, notre
approche pourra s’appliquer à toute structure phrastique quelle que soit la forme dans laquelle
elle va s’élaborer. Cette définition, plus précise, servira de point de départ à l’analyse des
structures phrastiques de notre corpus d’étude.
444
Entre phrase et énoncé, la différence, parfois minimisée, est pourtant sensible. Delphine Denis et Anne
Sancier-Chateau la souligne en distinguant entre « phrase, unité abstraite dégagée par la grammaire » et
énoncé, « produit concert de l’activité de langage d’un locuteur réelle. », Grammaire du français, p.417. La
phrase est ainsi mise en rapport avec la description grammaticale et l’énoncé perçu comme la réalisation de la
phrase en situation d’énonciation. Le Goffic précise, dans la même perspective, que les locuteurs « produisent
non pas des "phrases" mais des énoncés », Grammaire de la phrase française, op. cit., p.9.
445
Selon Le Robert micro 2006.
446
Toutes les phrases proposées pour construire l’Analyse en Constituants Immédiats (ACI) sont verbales. Cela
fait penser que la phrase non verbale n’est pas envisagée en ACI.
223
447
Comme on va le constater, nous n’avons pas poursuivi l’analyse de nos données avec l’application de la
méthode de description que propose Van Raemdonck. Nous exploitons cependant les notions définies par
Wilmet et annoncées dans l’introduction générale. La parenté qu’il y a entre Van Raemdonck et Wilmet affaiblit
l’impression de mélange de méthodes qu’on pourrait avoir à la lecture du chapitre. Il n’y a donc pas,
fondamentalement, changement d’approche. La variation à l’intérieur de la démarche que nous appliquons (cette
variation s’inscrit entièrement dans le champ des grammaires descriptives) a deux explications. Au moment où
nous rédigions cette partie de la thèse, nous n’avions pas encore assimilé les notions développées dans les
enseignements de Van Raemdonck que nous avions suivis à l’Université Libre de Bruxelles. En même temps, et
c’est la seconde explication, nous avons découvert la Grammaire de la phrase française de Le Goffic qui
s’inscrit parfaitement dans les grammaires descriptives et où nous avons trouvé, en plus des méthodes
découvertes chez Wilmet, les outils adéquats pour décrire la phrase chez les trois romanciers en étude. Cette
expérience permet, à la vérité, de trouver des rapports importants entre les méthodes d’approches des trois
grammairiens, même si elle présente l’inconvénient de perturber quelque peu la cohérence de l’analyse en ce que
les terminlogies ont un peu varié. Les représentations de la phrase sont nos propositions et exposent d’autres
schémas descriptifs absents chez l’un et l’autre. Pourtant, nous devons préciser qu’après coup, cette expérience
nous a enrichi. L’application de la démarche de Van Raemdonck nous aurait permis d’obtenir les mêmes
résultats, mais par des voies différentes. Nous n’avons pas disposé de temps pour reprendre le chapitre en restant
dans la voie tracée par Van Raemdonck.
448
Grammaire méthodique du français, p.472.
449
Grammaire critique du français, op. cit. pp.472-474.
450
Le lecteur sera, peut-être, convié à un effort supplémentaire pour s’introduire dans le champ des termes
utilisés. Le mot phrase est repris lorsqu’on passe de la superstructure à la microsructure, mais les épithètes
utilisées suffiront à éloigner les confusions.
451
Grammaire de la phrase française, Paris, Hachette Livre, 1993, pp.9-10.
224
fonctionnelle qui distingue le sujet (S), le verbe (V), le complément du verbe (CV), le
complément de relation (CR). Le quatrième concerne la structure thématique, représente l’axe
informationnel de la phrase et isole le thème et le rhème. Il représente en fait un axe marginal
en grammaire mais est susceptible d’éclairer la structuration de la phrase puis de favoriser
l’identification de ses différents constituants. C’est pour cela que nous y recourrons au besoin.
Le cinquième niveau définit la structure sémantique où se dégagent les relations actanctielles
et le sixième la modalité de la phrase.
II- Analyse des constituants des phrases chez les trois romanciers
Cette analyse se fera chez Hazoumé, Bhêly-Quénum et Couao-Zotti quoique nous n’ayons
relevé chez le premier aucune particularité liée à la structure des phrases. Fondée sur de
nouvelles méthodes, elle explorera les formes générales de ses constructions qui, en toute
évidence, restent classiques.
Les constructions phrastiques chez Paul Hazoumé respectent l’emploi prédicatif verbal.
Elles sont généralement de structure étendue avec, soit des enchâssements qui la
complexifient, soit des parallélismes qui en juxtaposent les constituants. Elles s’articulent
selon l’ordre prédicat-sujet avec enchâssement en hypotaxe ou l’ordre sujet-prédicat avec
composition de phrases simples en parataxe. Les exemples qui suivent en donnent une
manifestation patente.
Cette phrase de structure complexe comporte une phrase matrice, quatre sous- phrases
organisées chacune autour d’un pivot verbal occurrent et deux autres construites avec ellipse
du pronom relatif, du pronom-sujet et de l’auxiliaire avoir. Le syntagme prépositionnel qui
225
l’inaugure remplit une fonction de mise en relief que soulignent et renforcent l’inversion du
sujet (des prières), la construction syntaxique de l’adjectif ferventes sur le verbe (se
pressaient) et inscrit dans une fonction de caractérisation du syntagme nominal des prières et
secondairement l’occurrence du pronom personnel « l’ » assurant une fonction
cataphorique452.
Phrase matrice : Sur les lèvres des Danhomênous/ se pressaient ferventes / des prières/ à
l’adresse des ancêtres
Ses constituants : SPN1-SV- SN- SPN2453
Dans le SV, l’adjectif ferventes remplit le rôle de prédicat second454.
Sous-phrase 1 : qui/ l’/ entendaient → 1er niveau d’enchâssement
Ses constituants : SN1- SN2- SV
Sous-phrase 2 : dont/ ils/ imploraient les bénédictions / pour le Danhomê → 2ème niveau
d’enchâssement ;
Ses constituants : SPN1- SN-SV- SPN2
Sous-phrase 3 : qu’/ ils / avaient fondé → 3ème niveau d’enchâssement
Ses constituants : SN1- SN2- SV
452
Le pronom personnel « l’» renvoie à un syntagme nominal (la voix chevrotante du crieur) dans le paragraphe
précédant celui cité.
453
Le pronom, puisqu’il est une catégorie annexe du nom, est considéré comme formant le SN et non un
syntagme pronominal. Nous disons : Syntagme Prépositionnel Nominal (SPN) pour des raisons de structure.
Dans la composition du SPN, le nom (ou syntagme nominal) apparaît en position de complément de la
préposition si bien que le syntagme est prépositionnel avant d’être nominal. Antéposée, la préposition régit le
mot ou syntagme qui le suit comme complément car dans cette position syntaxique, elle prime sur lui ; alors que
postposée, elle est complément (avec le groupe qu’elle introduit) d’un nom, verbe, adjectif ou adverbe. [A
l’inverse, l’adverbe a un emploi syntaxique plus autonome et ne joue pas le rôle de lien mais de circonstant.
Voilà pourquoi il apparaît plus souvent, seul ou dans le syntagme qu’il forme avec d’autres mots, en fonction
complément de relation].
454
L’adjectif ferventes, construit sur le SN sujet des prières par le lien du verbe se pressaient, décrit une qualité
du sujet. Son occurrence n’est pas nécessaire à la construction du verbe. On peut donc le supprimer. Il est, en
outre, sous la portée de la négation. Il s’agit donc d’une prédication seconde. La prédication seconde est une
description plus syntaxique de ce que l’on appelle en grammaire traditionnelle l’attribut du sujet ou de l’objet
dans certaines occurrences, l’apposition ou l’épithète détachée. Il nous a paru nécessaire de redéfinir ces
fonctions selon le fil syntaxique. Le Goffic en a senti, avant nous, la nécessité (Grammaire de la phrase
française, pp.360, 368-370, paragraphes 261, 267). L’apposition, par exemple, est décrite chez lui à travers deux
fonctions : l’attribut accessoire et la caractérisation énonciative. Pour nous, ces deux fonctions se reconnaissent
dans la prédication seconde. Celle-ci se définit comme la mise en relation d’un adjectif / un GAdj. avec un sujet
ou un objet, sans l’intermédiaire d’un verbe. Certaines occurrences de l’attribut du sujet/ de l’objet telles que
« Les prières se pressaient ferventes », « Paul trouve Pauline heureuse » exposent un niveau de relation où
l’énonciateur prédique quelque chose sans recourir à un verbe. De même, l’épithète détachée, du fait qu’elle
s’applique à un mot ou groupe sans l’intermédiaire d’un verbe, inscrit la relation qui la lie au mot dans une
prédication seconde. La prédication première, s’établissant entre le sujet et le prédicat verbal, prime évidemment
sur la seconde et marque toute la phrase de sa structure interne. Selon nos analyses, la traditionnelle fonction
d’apposition est véritablement de la prédication seconde. Comme on l’a vu dès le sixième chapitre, nous tentons
de regrouper sous une même coupe les relations qui s’établissent selon des critères analogues, afin de ne pas
multiplier les fonctions syntaxiques et en compliquer l’analyse.
226
Ou encore :
Des prières se pressaient ferventes à l’endroit des ancêtres.
Cette phrase est composée d’une phrase simple introduisant le discours direct et une
phrase multiple qui tient lieu de complément du verbe compléta. La phrase multiple est
228
Phrase
/ \
Phrase simple Phrase multiple
455
La parataxe « désigne en rhétorique l’absence de subordination, par opposition à l’hypotaxe, qui marque
une prédilection pour la subordination. », BERGEZ (Daniel), GERAUD (Violaine), ROBRIEUX (Jean-
Jacques), Vocabulaire de l’analyse littéraire, Paris, Dunod, 1994, (1ère éd.), p 160. Il s’agit d’un type
d’articulation du discours que l’on relève dans l’analyse syntaxique de la phrase.
229
Pour aimer sincèrement les enfants,/ il faut /les avoir portés pendant neuf lunes dans son
sein,/ avoir connu les douleurs de l’enfantement / et enduré, le jour et la nuit, toutes sortes
d’angoisses au chevet de ces êtres frêles,/ quand la maladie vient / sans les frapper.
Le contrôleur de l’infinitif n’est pas signalé et sa place sera prise en toute généralité. Les
phrases simples sont en parataxe et les fonctions syntaxiques qui soudent le groupe au pivot
verbal sont diverses. Dans la première phrase simple, la relation sujet-verbe est manifeste et
l’on discrimine facilement l’agent et l’action. Ce qui peut tenir lieu de « patient », c’est la
phrase multiple. Le déterminant article indéfini de valeur particularisante de sélection (une)
accompagne le nom qui, avec le prédicat (compléta), fixe le cadre dans lequel se déroule toute
la phrase multiple. La construction thème-rhème prend ainsi la structure normale. Dans la
deuxième phrase simple, la première de la phrase multiple, nous avons en réalité un syntagme
prépositionnel infinitif dans lequel l’infinitif a un CV (les enfants) et un adverbe CR, de
portée étroite, construit sur la relation V-CV. L’adverbe est donc un constituant du SPInf. et
signifie : de façon sincère, véritablement. Supprimable, il ne peut pourtant être déplacé sans
imprimer un sens nouveau à la phrase. Peut-être, pourrait-on le mettre en finale mais jamais à
l’initiale. En effet, dans cette position, sincèrement sera de portée large et signifiera en toute
sincérité :
456
La fonction nodale de l’infinitif est une propriété liée à sa capacité à régir comme un verbe.
230
l’emploi du verbe porter457. La cinquième phrase simple, également construite autour d’un
infinitif passé sans contrôleur exprimé, est un prédicat constitué qui n’est mis en relation avec
aucun sujet. Elle marque seulement une relation V-CV. Ici comme dans la phrase précédente,
seule la valeur rhématique est exprimée, le cadre thématique étant fixé dans la troisième
phrase simple : « Pour aimer sincèrement les enfants ». Chacune des deux phrases dit ce
qu’exige « aimer véritablement les enfants » et apparaît comme le prédicat qui s’applique sur
cette phrase devenue thème. Dans la sixième, coordonnée à la précédente, nous discriminons
un CV et deux CR de portée étroite pour les raisons que nous avons déjà évoquées. Seul le
CV fait partie du prédicat parce que son occurrence est appelée par la valence du verbe. Les
CR, qui peuvent être effacés, s’appliquent l’un sur l’autre puis sur la relation V- CV :
Et enduré, le jour et la nuit, toutes sortes d’angoisses au chevet de ces êtres frêles
V CR1 CV CR2
Prédicat = V+ CV
La septième phrase est une sous-phrase de structure sujet-prédicat, sans complément. Le
tour exquis que prend la fin de l’énoncé commence dans la sous- phrase et culmine dans la
dernière phrase simple. Celle-ci correspond à un groupe prépositionnel infinitif avec un
infinitif sans contrôleur mais régisseur. Il est construit avec un CV. On comprend que la
sollicitude de la mère protège l’enfant contre la maladie et lui sert de rempart : "quand la
maladie vient, elle ne malmènera pas l’enfant, grâce à la présence maternelle". La structure
générale de l’énoncé, frappée d’une modalité assertive, présente un parallélisme de
constructions phrastiques :
SN – SV : phrase simple 1
SPInf – Adv : phrase simple 2
SN – SV : phrase simple 3
SInf – SPN1-SPN2 : phrase simple 4
SInf : phrase simple 5
Sinf - SN-SP : phrase simple 6 représentant la phrase matrice
↓
Conj- SV - SN: sous-phrase
SP – Inf : phrase simple 7
457
On se souvient que le CR de portée large se construit sur la relation prédicative, c’est-à-dire celle qui met en
relation un prédicat et un sujet.
231
En somme, chez Paul Hazoumé, la construction prédicative verbale est respectée, que le
pivot verbal soit à un temps fini ou non. Les fonctions syntaxiques, bien diversifiées,
décrivent et soutiennent les relations qui unissent les mots entre eux et autour du pivot.
Incontestablement, la structure phrastique dans Doguicimi est classique. Olympe Bhêly-
Quénum a, lui aussi, une écriture classique dans ses premiers romans. Mais, depuis Les
Appels du Vodou en 1994, des structures spécifiques peuvent être identifiées chez lui.
La phrase ci-après peut servir de base à nos analyses : « Habillé de mon boubou
couleur indigo, mon kpété dans une poche, mon tôba dans l’autre, les bras en fanions à
chaque bout de ma houlette posée sur mes épaules, je menais les troupeaux au pâturage. »
(p.81)
prédicat verbal et six phrases non verbales458 dont deux à prédicat adjectival, une à prédicat
nominal et trois à prédicat prépositionnel. Les deux sont des phrases adjectivales459parce
qu’elles sont composées autour d’un pivot adjectival pourvu d’une valeur prédicative et les
trois autres des phrases prépositionnelles. On peut bien avoir :
458
Nous ne les appelons pas des phrases nominales parce que cette terminologie nous paraît impropre à les
désigner. Parler de phrase adjectivale est en harmonie avec notre démarche d’approche systématique dans
l’analyse au cours de laquelle nous avons montré, au début de ce chapitre, que le prédicat, dans son acception
moderne, peut être verbal ou adjectival. Dans la logique des fondements théoriques de nos analyses, nous
parlerons également de phrase prépositionnelle même si la préposition, par définition, n’est pas pourvue de
valeur prédicative puisqu’elle ne peut rien affirmer à propos d’un sujet. Mais le SP qu’elle introduit peut prendre
en charge cette valeur et représenter le noyau d’une phrase non verbale.
459
Pierre Le Goffic relève des structures analogues qu’il analyse comme des sous-phrases non verbales mais ne
leur applique pas la terminologie de « phrase adjectivale » tout en reconnaissant que l’élément prédicatif est un
adjectif. Il cite, par exemple, « la tête basse, la voix tremblante d’émotion, les bras ballants, les mains vides, l’air
furieux » qui figurent en prédication seconde (il parle, lui, d’attribut secondaire), Grammaire de la phrase
française, Paris, Hachette Livre, 1993, p.489.
233
En tant que prédicats, les SAdj., SN et SPN s’inscrivent dans la relation apport-
support : ils apportent une signification au sujet qui leur donne ses marques pour la cohésion
du groupe, comme le fait le verbe d’incidence externe. Nous venons ainsi de spécifier que,
dans la phrase, tout est relation et la mise en évidence de cette relation passe nécessairement
par une organisation cohérente des éléments occurrents. Dans le type de phrase que nous
analysons, le degré de caractérisation est accru par l’enchaînement des prédicats seconds.
460
Le contexte ne dit pas que le personnage a plusieurs boubous parmi lesquels il a choisi celui qui a la couleur
indigo. Nous considérons de ce fait qu’il y a prédication et non détermination. Mais si des indices montrent sur
d’autres pages du roman que le personnage a d’autres boubous, la construction sera analysée comme une
détermination et il n’y aura plus de phrase adjectivale à ce niveau de la phrase.
461
Nous employons ici le terme de sujet avec prudence parce que la marque d’accord qui en représente pourtant
l’un des indices d’identification syntaxique n’est pas réunie. S’il est retenu, c’est parce que le prédicat est
toujours en relation avec un sujet, même si celui-ci n’est pas occurrent.
234
Toute la phrase, affectée d’une modalité assertive, apporte une information affirmée à propos
du sujet central je. Sa structure générale s’articule sous la forme gravitationnelle d’une croix
où sont mises en œuvres différentes relations :
Phrase nominale
Phrase adjectivale 1 ↕ SPN → SN
Adj
↑ Phrase simple / phrase prépositionnelle 3
Phrase prépositionnelle1 :↕ SPN - SN- ← SN- SV- SPN → SN- SP- SPN
↓ ↓ Phrase adjectivale 2
SN SAdj.
Quoique cette structure phrastique d’Un piège sans fin ne comporte pas de prédicat
verbal, elle reste classique comme les autres du roman462. La première phrase de l’œuvre
présente une structure semblable et nous n’allons pas lui consacrer nécessairement une
longue description: « Taille moyenne, peau ternie et desséchée par la misère, corps
squelettique et tête osseuse, il avait un visage d’enfant rachitique qu’allongeait une barbiche
sale, poussiéreuse, humide de bave et de sueur. » (p.11).
Quatre prédicats seconds à pivot adjectival sur le SN sujet il et trois SAdj. construits
en prédication seconde sur le SN sujet une barbiche sont les types de relations inattendus
entre les groupes syntaxiques dans cette phrase de Bhêly-Quénum :
Taille moyenne, / peau ternie et desséchée par la misère, / corps squelettique / et tête
osseuse, / il avait un visage d’enfant rachitique/ qu’allongeait une barbiche sale, /
poussiéreuse, / humide de bave et de sueur/
Ils constituent l’une des révélations de cette description. Comme Paul Hazoumé dans
Doguicimi, Bhêly-Quénum dans Un piège sans fin expose la veine traditionnelle de la
construction phrastique. Mais en marge de ces exemples de structure orthodoxe, des
spécificités sont décelables à partir des Appels du Vodou.
462
Nous en avons choisi une qui fasse appel à une organisation interne plus marquée des groupes.
235
463
Pierre Le Goffic, Grammaire de la phrase française, op. cit., p.66.
236
Deux paraphrases possibles pour une même séquence phrastique. Elles sont différentes
de deux points de vue : syntaxique et énonciatif. C’est la première conséquence de la
dégradation verbale dans la composition de la phrase. Dans le premier cas, le SP est construit
en prédication seconde sur le sujet. Dans le second cas, il est intégré au premier prédicat à
l’intérieur des deux phrases en parataxe. Une phrase non verbale perd un peu de sa propriété
à exposer un ancrage car c’est le verbe qui, par l’association des catégories grammaticales que
sont la personne, le temps, le mode et l’aspect, fixe l’énoncé dans un formatage lié à ce que
veut dire l’énonciateur. Il y a ainsi, chez Bhêly-Quénum, une propension à neutraliser ces
valeurs grammaticales et à affecter à l’adjectif ou au syntagme nominal employé comme tel la
fonction prédicative qu’elles donnent au verbe la propriété d’assurer. Venons-en à la
description de l’énoncé. Il est composé d’un syntagme nominal et d’un Syntagme attributif
séparés par une virgule dont la valeur prosodique est déterminante, vu la pause qui marque la
séquence : « Deux ans, le visage malicieux ». Sa description varie en fonction de la
paraphrase qu’on lui applique. Considérons la première. Sa structuration fondamentale est
marquée par la discrimination d’un sujet en relation avec un prédicat. Ses constituants sont :
Puisque le SPN à deux ans est de portée large, l’anté ou la postposition de son
uccurrence n’entame pas le sens de la phrase. Il est hors de portée de la négation et se
reconnaît comme un CR s’appliquant sur la relation prédicative :
Le prédicat second fait partie du SV qui forme le prédicat. Le SPN est analysable
comme construit lui aussi en prédication seconde sur le pronom sujet, puisqu’il donne une
caractéristique du personnage sans l’intervention d’un verbe. En tant que tel, il fonde une
relation prédicative et l’on reconnaît une phrase prépositionnelle dont le sujet est le SN elle et
le prédicat le SPN à deux ans. Dans les deux cas, la structure de la phrase est simple. Le
rhème est ainsi antéposé au thème. Mais la seconde phrase, elle avait le visage malicieux
s’analyse en phrase simple sans discrimination d’une phrase nominale fondée sur le prédicat
237
second malicieux. La raison vient du type de rapport qui lie l’adjectif malicieux au SN le
visage. On sent plutôt que le verbe conjugué est avoir le visage dans une forme de
lexicalisation. Malicieux, ni supprimable ni déplaçable, reste soudé au noyau verbal à la
différence du premier prédicat second à deux ans464. Nous avons donc affaire à une phrase
verbale simple. Sa structuration thématique révèle que le rhème est logé dans le prédicat
second malicieux et que le thème correspond au SN. Elle est pourvue d’une modalité
assertive.
La seconde paraphrase présente deux phrases simples en parataxe, de constituants
syntaxiques identiques : SN- SV465. On y reconnaît deux thèmes (Elle et son visage) et deux
rhèmes (avait deux ans et était malicieux). Les deux phrases simples, également assertives,
présentent la structuration thématique ordinaire : thème- rhème. La phrase correspond alors à
une structure dans laquelle le verbe est dégradé mais où il doit être rétabli, si l’on veut en faire
une analyse syntaxique cohérente. Cet exemple offre une structure de phrase verbale
faussement dégradée contrairement à la phrase nominale qui supprime effectivement le verbe
mais sauvegarde le rapport prédicatif grâce au support d’un GN.
464
Cette construction est proche de celle-ci : « Le royaume que les ancêtres ont rendu puissant et prospère » ou
« Paul a rendu sa femme malheureuse ». Le prédicat second fonctionne dans chaque cas comme un constituant
du SV soudé au noyau verbal. A l’inverse, dans « Paul m’a rendu mon livre déchiré », le prédicat second
déchiré, supprimable, fonde une phrase non verbale dont le sujet est le SN mon livre et le prédicat l’adjectif
déchiré.
465
Le GN deux ans est un complément essentiel du verbe et ne peut en être séparé. Malicieux, lui, est attribut du
sujet et fait nécessairement partie du GV.
238
Une différence est perceptible entre les deux énoncés, mais elle nous paraît minime.
L’ordre des mots inverse le rapport apport- support mais les constituants sont bien
identifiables : Adjectif.- Nom. Cette description syntaxique ne correspond pas à la
structuration thématique car l’antéposition de l’adjectif, si elle n’influence aucunement le
rapport sujet-prédicat, fait apparaître le thème en fin de phrase et le rhème avant. L’élément
thématique trahison est retardé et le cadre rhématique Suprême est mis en relief par
l’antéposition. Un point d’exclamation aurait inscrit l’énoncé dans la modalité exclamative.
Mais en l’état, la phrase est assertive467. En l’absence d’un pivot verbal, les relations
actantielles ne peuvent y être isolées. L’ordre sujet-prédicat découle de l’analyse de la phrase
suivante : « Sa fille était assise, là, détendue, si près d’elle et à elle seule. Instants suprêmes.
Ineffable passait. » (Les Appels du Vodou, p.193.)
Les deux séquences phrastiques soulignées468constituent des phrases de structures
différentes. La première est construite autour d’un pivot nominal ayant la valeur de sujet et
d’un adjectif pourvu d’une valeur prédicative. La postposition de l’adjectif explique sa valeur
de prédicat qui coïncide avec sa fonction rhématique et le rôle de sujet que remplit le nom
correspond à sa fonction thématique. La détermination zéro, qui s’harmonise bien avec la
dégradation du verbe, est la caractéristique générale de ces structures phrastiques. Elle inscrit
l’énoncé dans la généralité ou l’absence d’ancrage469. La seconde phrase présente des
particularités au plan syntaxique. D’abord, la nature grammaticale du sujet. Ineffable
466
Le Goffic analyse des structures analogues qu’il appelle des phrases nominales attributives à cause de
l’insertion possible du verbe être pour mettre en relief la relation prédicative, Grammaire de la phrase française,
op. cit., pp.514-515.
467
La barrière entre les deux modalités est mince dans cette construction.
468
Dans le chapitre, nous soulignons certaines phrases pour les mettre en relief dans l’analyse que nous en
proposons.
469
Dans le même roman, une autre phrase nominale: « Réciprocité dans la communion» (p.193).
239
s’emploie en français comme adjectif, donc dans une position de dépendance syntaxique. Sa
nominalisation passe nécessairement par la détermination effective par emploi d’un outil que
la langue propose à cette fin. Mais chez Bhêly-Quénum, il n’est manifestement ni nominalisé,
ni employé comme adjectif mais prend la place de sujet si on s’en tient à sa position
syntaxique et au phénomène d’accord ave le verbe. Cet ensemble d’éléments rend la phrase
spécifique470. Sans les précisions extratextuelles, la phrase demeure couverte d’énigme et son
analyse compromise. On retiendra qu’elle a la structure d’une phrase simple avec
détermination zéro du GN sujet. Dans le passage qui suit, il est possible d’isoler des phrases
non verbales autonomes de par la fonction des éléments qui les composent.
« On percevait, venant de la cour-arrière, des bruits mats d’une progression lente de pas
lourds suivie d’un mouvement de marche à reculons. Pause. Trois sauts brefs en avant ;
puis, un seul ; et trois autres. Pause. Sept bonds successifs. Pause. Trois sauts en arrière.
Progression normale, à reculons jusqu’au point de départ des mouvements ? » (Les Appels
du Vodou, p. 273.)
Neuf phrases non verbales sont identifiables dans les séquences marquées en gras. Ce
sont des phrases nominales de constituants variables :
-Première phrase nominale : Pause.
Constituant : SN
-Deuxième, troisième et quatrième phrases nominales : Trois sauts brefs en avant ; / puis, un
seul ; / et trois autres.
Cette phrase comporte trois phrases nominales en parataxe. Syntaxiquement indépendantes
mais unies par un lien sémantique, elles sont profondément liées au contexte d’énonciation.
De même, elles sont élaborées autour des noms-pivots : saut, seul, autres et séparées par le
point-virgule, variante du point comme « séparateur fort ».
Constituants : SN-SP ; adv.- SN ; Conj.- SN.
Dans la phrase « trois sauts brefs en avant », le GP est complément accessoire (il peut
bien être effacé) du GN « trois sauts brefs ». Il fonctionne ainsi en position de prédicat second
sur le GN. La phrase signifie : « trois sauts brefs (sont posés) en avant » :
470
Dans le roman As-tu vu Kokolie, Bénin, Editions Phoenix Afrique, 2001, p.205, 282, 324 et 346, on comprend
que Ineffable, écrit parfois en lettres capitales, INEFFABLE, désigne un actant particulier qui anime l’univers de
l’œuvre.
240
Trois phrases nominales, construites autour d’un substantif unique, avec déterminant
zéro : « Pause», illustrent l’ordre : 0 + prédicat ou prédicat + 0. Elles sont donc
essentiellement prédicatives car le thème ne peut, seul, constituer une phrase. Il est plutôt
restitué par le contexte d’énonciation alors que le prédicat peut, lui, apparaître tout seul
comme énoncé phrastique. Dans cette occurrence, les phrases prédiquent l’existence de
quelque chose : « la pause ». Voilà pourquoi Le Goffic les appelle phrases nominales
existentielles472.
-Huitième phrase : Trois sauts en arrière.
Constituant : SN- SP
Pivot nominal = sauts.
Toutes ces phrases sont assertives.
471
On voit bien la relation attributive sans terme attributif. La relation instaurée entre le GN-support et l’adjectif
est une prédication. Comme on le sait, la fonction épithète implique une relation de détermination, c’est-à-dire
qu’il y a sélection dans un ensemble d’objets et réduction de l’extension du nom. Si « successifs » était employé
en fonction épithète, on devrait comprendre qu’il s’applique à une partie des bonds et non à tous. Ici, à l’inverse,
le narrateur qualifie de successifs les bonds esquissés. Il prédique que les bonds ébauchés sont successifs.
472
Le Goffic analyse certains syntagmes nominaux comme des phrases nominales existentielles parce que, dit-il,
ils prédiquent quelque chose : « La nuit. » ; « La pluie. », Grammaire de la phrase française, op. cit., p.513.
Quoique les constructions dont il est question ici comportent un nom avec déterminant zéro, elles peuvent être
rapprochées de ces phrases à qui l’absence de déterminant n’enlève pas la possibilité prédiquer. Elles ne peuvent,
à l’inverse, être analysées comme des phrases nominales attributives parce que les constructions à un seul terme
susceptibles d’être décrites comme telles, sont de la catégorie des adjectifs qualificatifs et non des substantifs. Et
le nom, s’il s’emploie seul, ne peut remplir la fonction attributive.
241
Il est intéressant de remarquer dans cette phrase une série de compléments de termes :
mouvements complément du nom départ qui complète le nom point. Le SP et le SPN sont
une expansion du SN qui est élaboré selon la structure sujet-prédicat et fonctionne
comme « une phrase nominale attributive »473. La structuration fonctionnelle fait apparaître
le SP en position de prédicat second et le SPN comme un complément du SP. C’est la
caractéristique générale des phrases nominales étendues où des classes grammaticales ou des
syntagmes à valeur non prédicative se construisent sur le SN. L’absence de verbe exclut la
possibilité de construire un complément de relation ou circonstant. Dans le cas typique de la
structure phrastique que nous examinons, la relation prédicative, entre le substantif et
l’adjectif construit sur lui, ne donne aucune possibilité d’occurrence de complément pouvant
acquérir une portée large. La modalité énonciative est manifestée seulement par le signe
d’interrogation.
Dans l’œuvre littéraire, ces phrases nominales, par leur succession et leur alternance
avec les phrases verbales, constituent un procédé devariation de la charge énonciative du récit.
Nous pouvons retenir que Bhêly-Quénum pratique la phrase classique avec diverses
possibilités de construction, mais aussi des phrases de type nominal, adjectival, prépositionnel
dans Les Appels du vodou en l’occurrence. Dans l’œuvre romanesque de Bhêly-Quénum,
l’écriture de As-tu vu kokolie présente une structure tout à fait originale : les 347 pages sont
sans ponctuation, ce qui pose dans des termes nouveaux la question de la définition de la
phrase : y a-t-il phrase dans ce roman ? Ou bien remet-il en cause, à travers son écriture, la
définition de la phrase comme toute séquence construite selon les règles syntaxiques autour
d’un pivot? Comment l’appréhender ? Son dernier roman Années du bac de Kouglo renoue
avec l’écriture orthodoxe si bien que l’évolution de l’écriture, chez Bhêly-Quénum, ne peut
s’appréhender par étapes chronologiques. Avec Florent Couao-Zotti, les choix sont différents
473
Qui est une forme de phrase nominale prédicative.
242
et nous entrons dans l’univers des phrases atypiques qui animent presque toutes les pages de
ses deux romans, Notre pain de chaque nuit et Le Cantique des cannibales.
474
Le prédicat est, nous l’avons vu, le pivot sans lequel il n’est pas possible de définir une phrase. Pour cela,
toute réduction de la chaîne phrastique, pour ne pas se dissoudre dans la nature d’un mot quelconque, doit
sauvegarder ce noyau même si le verbe être doit être effacé. Dans la construction du syntagme verbal incluant
l’attribut du sujet, l’occurrence du verbe être peut être suppléé par l’adjectif et y devenir implicite.
243
exemple de phrase : « Noir, donc, l’alentour. Noir son intérieur violenté. ..La soif. Elle lui
agressait la gorge. Elle asséchait les parois de son corps. », (Le Cantique des cannibales, p.
49)
Dans cet exemple, le premier mot « noir » s’analyse comme un adjectif qualificatif475
s’appliquant sur le SN l’alentour qui est son support. La structuration fonctionnelle de cette
phrase fait apparaître un sujet, l’alentour, un prédicat, noir, mais elle ne correspond pas à son
organisation thématique. L’insertion de la conjonction déductive donc fait penser que
l’adjectif noir est connu dans le contexte antérieur au passage cité, ce qui fait de lui le thème
et du GN le rhème476. Cette structure traduit un changement de thématisation par rapport à la
structure ordinaire où le sujet est antéposé477 au prédicat. La relation prédicative entre le sujet
et le prédicat, construite sur l’affaiblissement du verbe, est rendue possible par l’antéposition
de l’adjectif. C’est donc en vue d’une construction recherchée que le verbe est artificiellement
478
déchu . De même, la seconde phrase, où le verbe est fictivement décadent, présente une
structuration fonctionnelle dans laquelle l’adjectif est mis en relation avec le GN par
prédication. L’antéposition du thème que constitue le GAdj. joue également sur la mise en
relief et le transfert des fonctions liées à la structuration thématique. Dans l’exemple qui va
suivre, le sujet est constitué par trois GN (les murs, le vide autour de soi, le sol) et le prédicat
par l’adjectif antéposé (noirs). La construction thématique s’organise également selon le jeu
du transfert des fonctions. L’inauthentique dégradation du verbe s’explique par les mêmes
raisons de construction syntaxique. Les phrases nominales, comme les précédentes, sont
marquées de la modalité assertive :
-« Noirs. Les murs, le vide autour de soi, le sol. Le sol froid contre lequel sa peau se
colle avec les coulées de sueurs qui cascadent, indifférentes à l’odeur pisseuse du réduit. »,
(Le Cantique des cannibales, p.45)
-« Il se retourna. Pas de chance. » (Le Cantique des cannibales, p.61)
475
Il ne peut également s’analyser comme un substantif construit avec le déterminant zéro du moment que les
adjectifs de couleur peuvent être nominalisés en emploi. Dans ce cas, il remplira aussi la fonction prédicative
dans la phrase.
476
Le passage antérieur est le suivant : «une cage toute de noir criblée, toute de moustiques accablée… » (p.48.)
477
Dans la structure ordinaire, le sujet, antéposé, occupe a priori la position de thème puisqu’il est posé à
l’initiale de la phrase et représente dans ce contexte ce sur quoi porte la phrase ou l’énoncé. Il apparaît comme
quelque chose qui est déjà connu. Le prédicat est alors pourvu d’une valeur rhématique, c’est-à-dire qu’il donne
une information nouvelle sur le thème. La Grammaire méthodique du français propose une démarche
complémentaire de séparation du thème et du rhème mais qui ne s’applique pas à la lettre : « Le premier
membre, écrivent les auteurs, qui porte l’intonation ouvrante, constitue le thème de l’énoncé, tandis que le
second membre constitue le propos.» (p.460).
478
La construction ordinaire postpose l’attribut du sujet.
244
« Pas de chance » est une phrase nominale dans laquelle on prédique qu’« il n’y a pas
de chance »479, description qui révèle sa valeur prédicative fondamentale480. Le sujet
n’apparaît que si l’on retrouve la formulation complète de la phrase :
479
On peut rapprocher de cette phrase le groupe souligné : « Il fit de nouveau un effort pour réarmer ses poings.
Mais rien. » (Notre pain de chaque nuit, p.81)
480
Le Goffic étudie cette structure de phrase comme une « phrase nominale existentielle » (Grammaire de la
phrase française, op. cit., pp.520-521). Nous avons déjà montré la différence de terminologie qui n’implique pas
une différence de démarche. Il parle de « phrase nominale existentielle » là où nous parlons de « phrase
nominale prédicative ». Pour nous, celle-ci est prédicative parce qu’elle prédique l’existence de quelque chose.
On comprend aussi par là la terminologie de Le Goffic.
245
pourvues de valeur prédicative (le sujet est effacé) : elles prédiquent l’existence d’une
décision481…
On le voit, chaque phrase nominale est réduite à son noyau prédicatif qui en est, nous
l’avons vu, le pivot, l’élément définitoire. La phrase qui suit est bâtie autour d’un pivot
nominal expansé : « Un vacarme brutal aussi inopportun que le brouhaha d’un passage de
troupeau de bœufs. », (Le Cantique des cannibales, p. 97)
Le GN expansé représente le noyau prédicatif et le sujet avec lequel il est mis en
relation est effacé du contexte d’énonciation.
Un vacarme brutal aussi inopportun que le brouhaha d’un passage de troupeau de bœufs.
GN GAdj. Comparatif GNP compl. du GN le brouhaha
481
Un autre exemple dans le passage ci-après : « Le vert tentaculaire de la nature subissait la froissure morne et
grise de quelques tôles ondulées. Des tôles de toitures pour grands bâtiments à l’intérieur d’un domaine
privé.» (Le Cantique des cannibales, p.73)
246
Dans l’exemple qui va suivre, la phrase nominale prédicative est reprise, en anaphore,
et caractérisée par prédication seconde sur l’occurrence de sa catégorie annexe, le pronom
personnel elle. Lui, pronom disjoint, apparaît en position sujet et remplit une fonction autre
que celle qui lui est traditionnellement attachée : la fonction de CV. Mais, le malaise demeure
puisqu’il est repris plus loin par il, pronom proprement clitique482. La suite s’inscrit dans la
dislocation expansive que nous décrirons plus loin.
« La nouvelle habitude. Acquise avec l’apparition de Viko dans sa vie, elle le triturait sans
relâche, père soigneux, aux pieds, au chevet de l’enfant. Lui qui avait horreur de la paternité,
lui qui se l’imaginait charge épuisante à écraser ses pauvres épaules, son rythme de vie, il
embrassait ses nouvelles responsabilités avec un entrain inattendu, une espèce de dévouement
auquel il crut utile de s’abandonner » (Notre pain de chaque nuit, p.126)
La même analyse intéresse deux autres constructions : « Une envie incompressible. Dormir.
S’oublier. Envie aussi subite qu’incompréhensible. Envie d’être ailleurs articulée par les
exigences de son corps, par le sommeil qui convoque les sens au repos du juste. » (Notre pain
de chaque nuit, p.138.)
Les ruptures introduites dans les constructions de ce passage délimitent des phrases
nominales prédicatives placées sous la coupe de la première483.
482
Les pronoms clitiques ou conjoints sont des pronoms faibles, sans accent, qui prennent appui sur le verbe
pour fonctionner, « exister ». Ils sont toujours dans la sphère du verbe en fonction sujet ou CV (je, te, se, me, le,
la, etc.). Les pronoms disjoints, à l’inverse, accentués, sont séparés du verbe et ne sont employés
traditionnellement comme sujet (moi, toi, soi, etc.).
483
Nous soulignons dans l’exemple qui suit une autre phrase qui l’illustre : « Un cliché sous ses yeux. Le même
qui inaugure une série. » (Notre pain de chaque nuit, p.70)
247
Ces phrases assertives sont restreintes au noyau prédicatif ou formées, par expansion,
de plusieurs groupes régis par un pivot nominal. Selon le cas, on reconnaîtra un rhème, mais
pas toujours le thème.
« Le silence. De nouveau, il occupa le temps, glissa dans l’air, encombra les gorges. » (Le
Cantique des cannibales, p.25)
La phrase nominale prédicative est reprise, en anaphore, par sa catégorie annexe il,
sujet dans une phrase simple suivie de deux phrases simples en parataxe. D’autres structures
de phrases nominales prédicatives484 nous intéressent chez Couao-Zotti. Elles traduisent
interrogation et assertion puis présentent la structuration sujet-prédicat correspondant à
l’analyse thème-rhème :
« Crime crapuleux ? Règlement de compte ? …Des crimes jamais élucidés. », (Le Cantique
des cannibales, p.66)
484
D’autres exemples tout aussi intéressants dans les œuvres :
-« L’hôpital. Dans la boue, sous l’eau, dans le froid. La dame était sortie, elle avait discuté un temps avec des
gens en blouse bleue ». (Notre pain de chaque nuit, p.137)
- « Le député s’était affalé dans le siège chauffeur, bedaine contre volant. Clé. Moteur. Il embraya aussitôt ».
(Notre pain de chaque nuit, p.50). Le GN construit avec déterminant zéro « bedaine contre volant » fonctionne
comme un circonstant, en position de complément de relation de portée large. Les deux phrases nominales
soulignées décrivent une succession d’actions, de procès. Leur valeur est essentiellement prédicative.
- Dès lors, la jeune femme cumula la beauté festive à l’efficacité productive. Le charme à l’utilité. Une femme
totale. Une femme intégrale et entière. Mais moins la morale qui l’entourait. (Le Cantique des cannibales,
p.76)
- Elle ne répondit pas. La gêne lui avait déjà noué la gorge et lui avait fabriqué un masque déchiré. Seul un
soupir s’échappa de sa poitrine. Une espèce de désolation mêlée à l’agacement. (Le Cantique des cannibales,
p.80)
248
« Dendjer s’abandonna au dossier de la chaise et éclata. De plus belle. Des larmes plus
abondantes. Des larmes plus chaudes. Droites ou à trajectoires croisées. Durant un quart
d’heure et en silence. Il éclata, vida toutes les lacrymales, toutes les sécrétions de sa viande.
Un quart d’heure pour dire et exorciser les agressions accumulées tout au long de cette
errance sentimentale. Un quart d’heure pour tenter de désangoisser son cœur. » (Notre
pain de chaque nuit, p.191)
485
Cet exemple illustre la phrase nominale prédicative avec construction d’un SAdj. sur le SN son héros (ayant,
indépendamment de cette construction, la structure d’une phrase nominale). Le SAdj. « réduit à un corps
pantelant » est donc un constituant de cette phrase nominale prédicative dans le passage cité: « Gloh manqua
d’air pour respirer. Elle manqua de présence pour hurler. Elle manqua de réflexe pour décider. Ce qu’elle
craignait. Ce qu’elle redoutait. Son homme. Son héros. Réduit à un corps pantelant. (Le Cantique des
cannibales, p.241)
249
Phrase nominale prédicative 3 : Durant un quart d’heure et en silence/. Il /éclata/, vida toutes
les lacrymales, toutes les sécrétions de sa viande./
Constituants : SPN - SN - SV1 - SV2
Phrase nominale prédicative 4 : Un quart d’heure /pour dire et exorciser les agressions/
accumulées tout au long de cette errance sentimentale.
Constituants : SN- SPInf – Sadj.
Phrase nominale prédicative 5 : Un quart d’heure /pour tenter de désangoisser son cœur.
Constituants : SN - SPInf
Les deux infinitifs ont chacun un indice : pour, de. Le contrôleur, « Dendjer », est
repérable dans la première phrase verbale simple. Les Syntagmes Prépositionnels Infinitifs
(SPInf.) apparaissent en position de complément du GN un quart d’heure dont ils assurent
l’expansion. Nous avons ainsi une phrase nominale parfaitement constituée et expansée d’un
SPInf.
La phrase nominale prédicative est une structure phrastique profusément pratiquée par
Couao-Zotti dans ses deux romans. Mais d’autres structures isolent des groupes syntaxiques à
travers un emploi personnalisé des signes de ponctuation. Parmi elles, nous avons reconnu la
rupture syntaxique qui met en relief des éléments cités.
« Il avait besoin, après un passé récent tricoté de toutes sortes de troubles, de se faire oublier,
de se laisser avaler par le vent. Le vent. La mer. Le ciel. Toutes les immensités de la nature
qui savent absorber, intégrer et digérer l’être dans les trappes du monde. » (Le Cantique des
cannibales, p.61)
Les phrases nominales prédicatives soulignées sont construites dans une série
énumérative. Leur description obéit à une démarche qui privilégie les rapports grammaticaux.
Sur d’autres pages, la rupture syntaxique est pourvue plutôt d’une valeur expansive.
486
Wilmet applique le terme expansif au temps (emplois expansifs/ sens expansifs) pour désigner le « choix
positif du temps futur et de l’aspect global ». Le terme conserve son sens d’étalement dans le temps et traduit la
persistance ou la permanence du procès, Grammaire critique du français, op. cit., pp.408-410 ; paragraphes 482-
485.) La Grammaire d’aujourd’hui (p.266) propose : « On donne parfois le nom d’expansion aux éléments qui
s’ajoutent à un syntagme sans modifier la fonction de ce syntagme par rapport aux autres éléments de la phrase.»
251
point de vue que nous les décrivons. Dans toutes les occurrences, le verbe forme avec le sujet
dont il est artificiellement séparé une phrase simple ou, grâce à un subordonnant, une sous-
phrase. Deux phrases simples en parataxe sont reconnaissables dans chacun des exemples ci-
après (sans considérer la phrase simple : « Le 4 x 4 démarra. ») :
« Le 4 x 4 démarra. Au même moment, le jeune champion bondit. Et atterrit aussitôt sur le
capot de la voiture. » (Notre pain de chaque nuit, p.50)
Au même moment, le jeune champion bondit/ (et) atterrit aussitôt sur le capot de la voiture.
1ère phrase simple 2 nde phrase simple
« C’est la douche des champions, mon petit. Des grands champions. Tu atteindras un niveau
où ton corps même ne t’appartiendra plus. Parce que tu agis désormais avec et, dans le dos,
la bénédiction du peuple. » (Notre pain de chaque nuit, p.157)
Dans d’autres cas, la disjonction syntaxique isole le SAdj. construit en position de prédicat
second.
simple dans: « C’était excitant pour lui. Fou et jouissif. Très. » (Notre pain de chaque nuit,
p.51)
Nous avons affaire à une construction tout à fait singulière où non seulement un SAdj.
est séparé de son support mais où l’adverbe très, exprimant le degré dans la caractérisation
manifestée à travers le SAdj., s’applique à son support auquel il est, contre toute attente,
postposé. Or, dans la syntaxe des groupes, l’expansion du SAdj. peut se réaliser au moyen de
l’adverbe très toujours antéposé487. Sa postposition, tributaire du style télégraphique, semble
pourtant lui donner un champ d’application plus vaste et la propriété de renforcer la valeur
caractérisante du SAdj. construit lui-même en prédication seconde. En fait, l’opération
d’apport du syntagme adjectival est ici retardée pour en renforcer la valeur caractérisante. La
même analyse est valable pour les SAdj. soulignés dans les passages qui suivent :
- « Elle (Martine) ne voulait entendre parler ni de divorce, ni de séparation de couche.
Entière et désespérément lovée sur ses résolutions. Prête à toutes les frondes, offerte à
toutes les intrigues. » (Notre pain de chaque nuit, p.112)
Dans cet exemple, le SAdj. en prédication seconde sur un support non marqué (Ne lui
expose pas la tête. Cela est trop dangereux.) peut également s’analyser comme une phrase
adjectivale prédicative réduite à son prédicat et sans ancrage situationnel :
« Ne lui expose pas la tête. Trop dangereux. » (Notre pain de chaque nuit, p.186)
Le prédicat second (éclaté) seule à seul a pour support le SN Je et le complément de
l’énoncé488 monsieur Dokou :
- « Je rêvais de vous rencontrer, monsieur Dokou. Seule à seul. A armes légales. » (Le
Cantique des cannibales, p.52)
Le SAdj. et le SPN à armes égales sont de portée étroite et ne peuvent figurer sans
contrainte en antéposition car ils s’appliquent à la relation V-CV (rencontrer-vous). Mais, il
faut noter que le SAdj. peut, lui aussi, fonder une phrase non vebale. Ailleurs, le SAdj. isolé
forme avec son support une phrase nominale prédicative :
487
Un étudiant très brillant, un homme très cultivé.
488
Les grammaires descriptives analysent l’apostrophe, qui n’est pas une fonction syntaxique contrairement à ce
qu’enseigne la grammaire scolaire, comme un élément de l’énonciation où elle trouve sa valeur réelle. Sans
énonciation, il ne peut y avoir d’apostrophe. Celle-ci ne fait pas partie de l’énoncé mais fonctionne comme son
complément. Gardes-Tamine entérine cette approche en l’étudiant parmi les protagonistes de l’énonciation in La
Rhétorique, Paris, Armand Colin, 1996, p.150. Bergez, Géraud et Robrieux, dans Vocabulaire de l’analyse
littéraire, précisent : « Allocution placée au début ou à l’intérieur d’un discours ou d’un récit à l’adresse d’une
personne. L’apostrophe rhétorique a un sens plus restreint : elle ne s’adresse pas au destinataire attendu de
l’énoncé.» (p.27) Olivier Reboul insiste sur l’apostrophe rhétorique : « Figure par laquelle l’orateur feint de
s’adresser à un autre que son auditoire réel », Introduction à la rhétorique, Paris, PUF, 1991, p.232.
253
« C’était bien ce que ses sens avaient capté. La nouvelle. Plutôt inattendue. Plutôt
déconcertante. Induisant, sur-le-champ, mille et une interrogations dans son crâne. » (Le
Cantique des cannibales, p.58)
Nous pouvons reconnaître dans ce passage une phrase nominale la nouvelle qui sert de
support aux deux SAdj. : Plutôt inattendue. Plutôt déconcertante. Le même SN sert de
contrôleur au participe induisant séparé de lui au moyen de la disjonction syntaxique sur le
verbe. En fin de compte, tout le passage cité comporte :
récit. On peut retenir (et avec quel ahurissement !) que la prédication seconde se construit
abondamment dans les phrases et qu’elle implique, avec la segmentation adoptée par Couao-
Zotti, une forte caractérisation de l’écriture. La rupture syntaxique sur la relative contribue à
l’attester.
Les deux SPN forment des constituants de la phrase simple : Ailleurs elles
s’ébranlaient maintenant. Leur rupture syntaxique est favorisée par l’occurrence de l’adverbe
qu’ils reprennent par réduplication489.
Mais l’antéposition de l’adverbe ailleurs pose problème de deux points de vue :
syntaxique et énonciatif. Tel qu’il est construit, l’adverbe situe le cadre dans lequel les idées
s’ébranlent alors que le contexte de production de la phrase inscrit les idées dans un
mouvement vers ailleurs. L’adverbe devrait donc être postposé avec une portée étroite
puisqu’il s’applique à s’ébranler, verbe pronominal de construction490. Antéposé, il est de
portée large et donne un autre sens à la phrase. A l’inverse, l’adverbe maintenant, de portée
large, peut librement figurer en anté ou en postposition. Dans le passage qui suit, le SP est un
véritable constituant de phrase:
« Il fallait une signature des éléments de Dokou Azed. Pour l’exemple. Et pour la postérité. »
(Le Cantique des cannibales, p.31)
Le circonstant peut être un adverbe artificiellement disjoint de son support. Comme on
le sait désormais, l’adverbe se définit syntaxiquement par sa propriété à se construire sur une
relation et non plus à modifier le sens du verbe491 :
« Dendjer sourit à cette réflexion. Intérieurement. » (Notre pain de chaque nuit, p.52)
Séparation feinte que celle qui isole l’adverbe du reste de la phrase. Le passage cité
constitue donc une phrase simple avec deux CR de portée large : à cette réflexion et
489
Un autre exemple est fourni à travers le passage suivant : « La jeune femme eut alors envie de reprendre pied.
Non pas par goût du risque ou par nostalgie. Mais par une sorte de vengeance contre le sort qui a toujours
été impitoyable envers elle et par cette rage sulfureuse de vaincre la fatalité. » (Le Cantique des cannibales,
p.75)
490
S’ébranler a une forme simple, ébranler, mais est accompagné d’un pronom aggloméré, non analysable. Il
est un verbe pronominal de construction, pas un verbe essentiellement pronominal du type s’évanouir.
S’ébranler, ce n’est pas ébranler soi-même, mais se mettre en mouvement.
491
Etymologiquement, adverbe signifie : « jeté à côté du verbe ». Traditionnellement, il est placé à côté du verbe
où on lui a toujours attribué la fonction d’en « modifier le sens ». Cette façon d’analyser l’adverbe a fait perdre
de vue pendant longtemps son fonctionnement réel. A la lumière des études menées en grammaire descriptive
depuis une dizaine d’années, il est défini par « l’incidence externe du second degré », c’est-à-dire sa capacité à
se construire sur une relation entre deux éléments ou groupes syntaxiques : V-CV, GNS-GV (sujet-prédicat) :
Paul range alphabétiquement ses fiches.
256
-A bouffer sa mélancolie
- ou
- à respirer de l’air plus digne de ses narines.
492
Les constructions de ce type sont nombreuses dans les œuvres :
- « Il fit des pieds et des mains pour la retrouver. En vain. » (Notre pain de chaque nuit, p.61)
- « Au vrai, il (Dendjer) cherchait le moyen le plus adroit pour ne pas se faire ignorer d’elle. Contre son gré. En
se rendant présent dans sa pensée. En grandissant dans l’imagerie populaire. En obtenant, pour la
première fois dans l’histoire du pays, le titre de champion d’Afrique de sa catégorie. » (Notre pain de
chaque nuit, p.63)
- « Le gradé aurait voulu abréger cette conversation en ordonnant à ses hommes de se jeter sur lui. A bras
raccourcis. » (Notre pain de chaque nuit, p.80)
- « Dendjer se leva, tenta de marcher. Mais il ne put tituber que trois pas décousus. Tel un crabe pris dans
l’écume des vagues. Un ultime effort et ses gants retrouvèrent les cordes du ring. Il s’y agrippa. Fermement.
Machinalement. » (Notre pain de chaque nuit, p.186).
- « Une autre sensation lui tomba dans le corps. En référé aux souvenirs que Gloh venait d’exhumer en
elle. » (Le Cantique des cannibales, p.82)
493
Grammaire de la phrase française, op. cit., p. 127.
257
Le contrôleur des deux infinitifs est occurrent dans le contexte de l’énoncé. Chaque
infinitif, noyau de phrase, est pourvu d’une valeur prédicative et, à ce titre, peut prétendre au
statut de noyau de phrase. La valeur nominale de l’infinitif est davantage perceptible dans un
autre passage qui montre qu’on peut y voir une phrase parfaitement constituée494:
- « Braquer les riches ; délester un peu les représentants de l’oligarchie repue et
dégoulinante du département. » (Le Cantique des cannibales, p.75)
On pouvait, en effet, avoir : le braquage des riches, le délestage des représentants de
l’oligarchie… et y trouver des phrases nominales. Mais, l’analyse précédente montre que
l’infinitif, considéré comme un verbe, peut revêtir une valeur prédicative, condition
essentielle dans la définition d’une phrase. Dans ses propriétés nominales également, il peut
manifester de la prédication. Il est possible que des lecteurs de Couao-Zotti fassent la moue
devant ces passages, parce qu’aucun sujet n’est mis en relation avec le prédicat, comme dans
la structure canonique. Mais à notre avis, le problème ne se pose pas parce qu’il y a de la
prédication. Dans nos analyses, nous avons noté un chevauchement dans la discrimination de
la phrase : faut-il considérer comme nominale la phrase constituée autour d’un infinitif ou la
qualifier d’infinitive ? En l’absence du contrôleur, il nous paraît difficile de l’admettre495.
Mais lorsque le contrôleur est identifiable ou envisageable, le statut de phrase peut être
attribué au segment. C’est la double propriété verbale et nominale de l’infinitif qui génère
cette difficulté surmontable. Il est donc nécessaire de toujours tenir compte du contexte
d’emploi qui reste le cadre essentiel d’expression des propriétés syntaxiques.
Nous pouvons retenir que Couao-Zotti imprime une structure spécifique à la phrase
dans ses romans et donne une articulation particulière aux énoncés à travers une application
personnalisée du « séparateur fort » que représente le point. Chez lui, l’usage du point
494
D’autres séquences peuvent être relevées :
- « Le jeune homme ne s’imposa pas le risque de chercher la sortie du cimetière. Ne pas montrer son nez pour
le moment. Attendre de se vêtir du pagne de la nuit. » (Notre pain de chaque nuit, p.204)
- « C’était à sa naissance que sa mère, bien avant d’éteindre ses paupières sur la vie, lui avait enfilé ce nom.
Rien à voir avec la réalité de sa trajectoire, rien à articuler avec ses propres tribulations. » (Le Cantique
des cannibales, p.65)
- « Elle sentit les vibrations secrètes de son corps remonter les particules infimes de son être comme pour la
plonger dans une sérénité blanche. Etre apaisé. Etre vierge de tout. Assoiffer la primordiale envie de vivre et
d’exister. » (Le Cantique des cannibales, p.73)
- « Mais tant qu’elle quittait ses habits et sa coupe de cheveux garçonne, tant qu’elle concédait à son port
quelque coquetterie avenante, elle réussissait à capter les regards mâles. A ébouriffer leurs caleçons. A
dérouler dans leurs têtes les huiles sulfureuses de leurs petits fantasmes. » (Le Cantique des cannibales,
p.76)
- « Je viens te rendre hommage pour ton courage et tes qualités. Et traiter avec toi d’une affaire qui me
préoccupe autant que toi. » (Notre pain de chaque nuit, p.158)
495
Or, les cas où le contrôleur n’est ni occurrent, ni envisageable sont rares parce que l’infinitif n’exprime pas le
temps-époque, mais suggère un rapport de temps, renvoie au temps in posse, c’est-à-dire en puissance. Il
développe toujours un rapport à un sujet, qui peut être virtuel.
258
496
Ses romans : -Le vice-consul, Paris, Gallimard, 1965.
- L’amante anglaise. Paris, Gallimard, 1967.
- Les yeux bleus cheveux noirs. Paris, Les Editions de Minuit, 1986.
- Emily L. Paris, Les Editions de Minuit, 1987.
- La pluie d’été. Paris, P.O.L., 1990.
Ses récits et textes :- La vie matérielle. Paris, P.O.L., 1987. (Textes).
- L’amant de la Chine du Nord. Paris, Gallimard, 1991. (Récit).
- Yann Andréa Steiner. Paris, P.O.L., 1992. (Récit).
- Ecrire. Paris, Gallimard, 1993. (Textes).
259
exposent quelques libertés par rapport à la norme française. Couao-Zotti, lui, se singularise
par la fréquence de ses structures phrastiques spécifiques et, à notre connaissance, aucun
écrivain béninois ne rivalise avec lui de segmentation, de dislocation de la phrase. On peut,
dès lors, sur la base de ce tableau synthétique qui tente de présenter le traitement syntaxique
de la phrase chez les romanciers béninois, se demander si les écarts de construction observés,
aussi bien au niveau de la complémentation verbale que dans l’élaboration de la phrase,
peuvent s’intégrer dans la définition d’un français béninois, comme on connaît depuis
plusieurs années, le français ivoirien, sénégalais, etc. Cette question sera traitée dans la
troisième partie. Mais avant, il serait peut-être utile que nous nous intéressions à la
construction phrastique dans le roman négro-africain francophone pour voir si le fait littéraire
constaté s’inscrit ou non dans un mouvement plus général. La lecture de certains romans fait
observer quelques structures particulières. Des phrases nominales prédicatives de modalité
variable sont repérables chez Kourouma :
-« Du monde pour le septième jour de cet enterré Ibrahima ! Un regard rapide.» (Les
Soleils des indépendances, p.13)
-«Les ronflements de Fama ébranlaient ; il grognait comme un verrat, barrait comme
un tronc d’arbre toute une grande partie du lit de ses avant-bras et genoux. Un éhonté de
mari. » (Ibidem, p.33).
-« Puis, ce fut ton mariage avec Mawdo Bâ, fraîchement sorti de l’Ecole africaine de
médecine et de pharmacie. Un mariage controversé. » (Une si longue lettre, p.40)
-« Quel soufflet pour elle, devant ses anciennes co-épouses ! » (Ibidem, p.40)
-« Cette école est bien. Là, on éduque. Nulles guirlandes sur les têtes. Des jeunes filles
sobres, sans boucles d’oreilles, vêtues de blanc, couleur de la pureté » (Ibidem, p.61.)
Chez Aminata Sow Fall, sont identifiables des structures semblables à celles que nous avons
analysées dans Le Cantique des cannibales: «Tous les mendiants ont peur maintenant. Ils sont
traqués sans arrêt. Plus de répit. » (La grève des bàttu, p.44.)
Dans cette seconde illustration, on observe une succession de prédicats seconds sur le
SN sa fille, comme nous l’avons mise en évidence dans Un piège sans fin de Bhêly-Quénum :
« Lolli se demande parfois avec inquiétude comment sa fille pourra s’accommoder d’un mari.
260
Pas belle, visage ovale et sec, mâchoires proéminentes, petits yeux au regard dur ; une mise
toujours stricte ; » (La grève des bàttu, p.66)
497
Séwanou DABLA, Nouvelles écritures africaines. Romanciers de la seconde génération, Paris, L’Harmattan,
1986. Cet ouvrage critique représente une référence majeure dans l’étude du roman négro-africain francophone.
Il souligne le renouvellement thématique, analyse, d’un point de vue narratologique, la composition et la
structure du récit puis esquisse, sans les approfondir, quelques réflexions sur les constructions grammaticales qui
accompagnent ces procédés. Son auteur reconnaît le mélange des genres chez Charles Nokan et le cite, avec
Yambo Ouologuem et Ahmadou Kourouma, vu «l’ampleur du renouvellement qu’ils recèlent » comme « les
véritables pionniers dans le domaine des métamorphoses en littérature africaine ». (p.28).
261
qui crée de nouvelles capacités expressives dans la traduction du fait littéraire. L’« écart »498,
par rapport à la norme, apparaît, de ce point de vue, comme une mise en valeur des ressources
de la langue et des règles. Les écrivains s’écartent de la norme pour en étendre l’application à
des structures qui traduisent de nouveaux procédés de création et d’expression. Le phénomène
est très perceptible dans le roman béninois où l’emploi spécifique des verbes et le recours aux
langues nationales permettent aux romanciers, les uns, de manifester des nuances dans
l’expression du fait littéraire, les autres, de proposer de nouvelles formes langagières dont on
peut, par ailleurs, prospecter le double caractère esthétique et idéologique. Ces efforts
d’enrichissement et de rénovation de la langue, qui remontent à la naissance du roman
béninois, associent recours aux langues locales et créativité des écrivains et font percevoir une
langue d’écriture dont nous essaierons de définir les caractéristiques.
498
Le phénomène a été très souvent perçu comme une faute, c’est-à-dire l’expression d’une volonté délibérée
d’enfreindre à la règle. En d’autres mots, l’écart est analysé comme un comportement marginal traduisant un
mépris pour la langue et ses principes. Dans les emplois du mot, Le Robert micro (2006) distingue «l’action
de s’écarter ou de s’éloigner d’une direction ou d’une position ». Dans ce contexte, le dictionnaire cite les
exemples : « un écart, des écarts de langage, de conduite» pour dire « erreur, faute ». Ainsi, les libertés prises
par rapport aux règles traditionnelles de la langue sont décriées et désignées comme des fautes. Par exemple,
l’écriture de Flaubert, a été fort critiquée par ses contemporains qui ont trouvé, dans les ruptures grammaticales
(l’asyndète, notamment) qu’il pratique une désaffection pour la langue française. Pourtant, à y voir de très près,
les constructions indexées sont une application de la règle soit dans une perspective de systématisation de
l’emploi formalisé, comme nous l’avons montré à propos de la complémentation verbale et de la construction
phrastique, soit dans le sens d’une exploitation des ressources de la langue comme nous le verrons dans la
troisième partie. Leur occurrence ne traduit pas un mépris des règles du français. Au contraire, elle procède
d’une relecture et d’une valorisation de ces règles à travers leur application rigoureuse dans le but d’ane
recherche d’expressivité. Pour preuve, les lecteurs de Flaubert des siècles postérieurs ont trouvé dans ses œuvres
un plaisir esthétique généré par les mêmes passages incriminés à l’époque de violation des principes du français.
La notion d’écart, nous semble-t-il, est fondée par une recherche d’expressivité qui passe immanquablement par
un renouvellement du langage. Si on est d’accord avec ce développement, l’écart pourrait être compris comme
une mise en valeur des ressources de la langue et des règles.
262
TROISIEME PARTIE
APPROCHE STYLISTIQUE DE L’ECRITURE
(« On conviendra (…) que "chaque écrivain est obligé de se faire la langue», et que sa tâche
est de créer sa propre langue dans la langue, d’en déplacer les frontières et de les pousser
au-delà des limites convenues. L’écrivain, de quelque courant qu’il provienne, a le mandat
d’inventer la langue, c’est-à-dire de la recréer, de la transformer, d’y tracer "une sorte de
langue étrangère ", qui n’est pas une autre langue, ni un patois retrouvé, mais un devenir-
autre de la langue" et par là, de la faire bouger, voire de l’ébranler dans ses
fonctionnements. »,
Jusque-là, nous avons vu que le roman béninois recèle des particularités lexicales et
morphosyntaxiques qui marquent profondément son écriture, chez la plupart des romanciers,
du recours aux ressources des langues nationales499. La forme et le fonctionnement de ces
particularités nous ont amené à des analyses et une description qui les intègrent dans une
recherche formelle novatrice par rapport aux principes traditionnels de la principale langue
d’écriture. Si on est d’accord avec cette synthèse, on comprendra qu’il reste encore une
dernière étape à franchir : celle à laquelle nous allons interroger les constructions spécifiques
relevées dans le roman béninois et décrites aux chapitres précédents pour dégager la structure
référentielle des éléments qui en font ce qu’on aurait pu appeler des particularités stylistiques.
En lexicologie (première partie de cette thèse), et en morphosyntaxe (deuxième partie),
apparaissent des mots, expressions et phrases qui, dans la structure globale et l’élaboration
particulière de l’énoncé, apportent une valeur sémantique supplémentaire dans la construction
du sens. C’est cet aspect du sujet qui nous occupe dans la troisième et dernière partie de la
thèse. Comme l’indique Molinié, il existe deux manières d’entrer dans une étude
linguistique : « on étudie l’expression, ou on étudie les effets »500. Nous commencerons par
rechercher et analyser les structures qui forment l’inventivité chez les auteurs, la force
créatrice caractéristique de leur plume, proposerons ensuite une étude des représentations que
charrient les constructions identifiées pour aboutir, enfin, à une réflexion sur les questions de
style et de théorie des particularités dans le roman béninois.
499
La pratique des particularités, nous l’avons dit, est variable chez les romanciers de plusieurs points de vue :
d’abord leur nature, ensuite leur fréquence, enfin d’une œuvre à une autre.
500
Georges MOLINIE, Eléments de stylistique française, op. cit. p.139.
264
CHAPITRE NEUVIEME
CREATIVITE LANGAGIERE
Les questions sur le langage sont tout autant complexes qu’intéressantes lorsqu’on
recherche à travers les études qui les organisent les valeurs différentielles qui apportent du
sens dans la traduction du fait littéraire. Lorsqu’en sus l’attention est canalisée par des
marques de créativité dans les manifestations du langage, les structures sous-jacentes
apparaissent comme le jardin fleuri des apports culturels nourris du travail de conception, de
composition et d’agencement réalisé au fil des ans, par des générations d’hommes et de
femmes. Pour le Pluridictionnaire-Dictionnaire encyclopédique de l’enseignement501, le
langage est la « faculté que les hommes ont de communiquer entre eux et d’exprimer leur
pensée au moyen de la parole ». En tant que faculté, c’est-à-dire « possibilité physique ou
morale que possède un être vivant de faire ou d’éprouver quelque chose »502, le langage
traduit une aptitude motrice qui rend l’homme (puisque c’est son cas qui nous occupe)
capable de communiquer, une propriété lui permettant d’exprimer une intention, une idée.
Mais il désigne aussi « tout moyen de communiquer des pensées »503, comme on parle souvent
de langage oral, de langage écrit. Dans le même dictionnaire, il désigne aussi la « manière de
s’exprimer propre à un homme, à une profession »504, faisant allusion au langage technique
ou professionnel.
Ces définitions tentent de circonscrire le mot dans des contextes précis pour en faire
percevoir la valeur polysémique. L’avantage qu’elles offrent, c’est de passer d’une perception
globale, collective du langage à une spécification individuelle et personnelle qui met l’accent
sur le rapport intime de l’homme à la propriété. Pourtant, nous allons nous référer au
dictionnaire Le petit Robert, où certains éléments de définition complémentaires nous
paraissent significatifs pour l’orientation de notre étude. Selon Le nouveau petit Robert de la
langue française, le langage est : une «fonction d’expression de la pensée et de
communication entre les hommes, mise en œuvre au moyen d’un système de signes vocaux
(parole) et éventuellement de signes graphiques (écriture) qui constitue la langue »505.
501
Paris, Librairie Larousse, 1975.
502
Ibidem.
503
Ibidem.
504
Ibidem.
505
Edition de 2008.
265
Autrement dit, le langage, tout en couvrant la langue avec laquelle il relève du même
degré d’abstraction, lui est antérieur dans le processus d’acquisition des facultés d’expression.
D’un point de vue linguistique, il correspond à l’« ensemble de la langue (système abstrait) et
de la parole (réalisations) »506. Le langage paraît alors s’appréhender comme la capacité à
réaliser l’acte de production d’un message oral ou écrit. Mais il signifie aussi « usage qui est
fait, quant à la forme, de cette fonction, d’une langue »507.
Il y a, dans cette dernière définition, la marque de l’apport personnel dans la pratique du
langage. L’usage qui est fait de la fonction d’expression peut, dans la situation de
communication, prendre des cours variés, parce que l’homme a la possibilité d’y mettre de sa
touche distinctive. Lorsqu’il s’agit de l’écrivain, celui qui se donne pour tâche de travailler le
langage, de le reconstruire, de mettre en œuvre les possibilités de création à partir du langage
ordinaire, de créer des structures susceptibles de provoquer chez le lecteur des sentiments
particuliers, de susciter chez celui-ci le plaisir esthétique, lorsqu’on est en face du travail de
celui-là, le texte auquel l’on a affaire est davantage embelli, provoquant une impression
variable de sentiments esthétiques, couvrant d’une douce sensation les sens qu’implique
l’activité de lecture ou d’écoute d’un texte. La dernière définition souligne l’objet même de la
créativité dans le langage: la forme. Celle-ci désigne ce qui, dans la constitution d’un objet,
correspond à sa structure, au cours qu’il présente, à son allure, à sa taille. Dans la structuration
d’un texte, la forme dépend de l’agencement des éléments qui le composent, et c’est sur cette
opération de construction ou de reconstruction que repose essentiellement l’acte particulier de
l’écrivain sur le langage.
Le langage s’appréhende ainsi comme une faculté d’expression de soi, de sa culture,
un instrument de communication, que l’esprit humain peut construire et déconstruire à
souhait, charger et décharger à volonté, dans la perspective d’une expression supplémentaire
de (la) pensée. Il apparaît comme l’élément fondateur de toute expression vocale, gestuelle,
graphique, etc. Entre langage et écriture, Barthes établit un lien essentiel. Pour lui, celle-ci
« est le langage littéraire transformé par sa destination sociale »508. Le langage correspond
alors à un moyen d’extériorisation de la pensée, qui tient évidemment compte du contexte
d’énonciation. Il est sollicité dans tout acte qui requiert ce besoin d’expression509. Entre
langage et langue, la différence équivaut à celle qui sépare l’expression de la communication.
506
Ibidem.
507
Ibidem.
508
Roland BARTHES, Le degré zéro de l’écriture suivi de Nouveaux essais critiques, Paris, Seuil, 1972, p.18.
509
Michel ARRIVE, Françoise GADET et Michel GALMICHE accordent plusieurs pages à cette entrée, où ils
montrent l’évolution diachronique des emplois des termes langue et langage, in La grammaire d’aujourd’hui.
Guide alphabétique de linguistique française, Paris, Librairie Flammarion, 1986, pp.362-366.
266
510
Cette différence est davantage manifeste dans l’étude que propose Jean STAROBINSKI, op. cit., p.22.
511
Le nouveau petit Robert de la langue française, éd. 2008.
512
Ibidem.
513
Ferdinand de SAUSSURE, Cours de linguistique générale (publié par Ch. BALLY et A. SECHEHAYE, avec
la collaboration de A. RIEDLINGER), Paris, Payot, 1916, 19603.
514
Chez Martinet, les monèmes se répartissent en monèmes lexicaux, c’est-à-dire lexèmes et en monèmes
grammaticaux, c’est-à-dire morphèmes, le lexème étant le «morphème lexical libre (mot) ou lié (racine) » (Le
petit Robert, 2007), et le morphème un élément grammatical d’un mot. Ainsi, dans l’exemple « reviendrons »,
les unités de la première articulation sont : re, vjƐnd, rↄn. Celles de la deuxième articulation sont : r, e, v, j, Ɛn, d,
r, ↄn.
267
«La perte d’une langue existe, même maternelle, surtout chez l’enfant ! Or l’enfant
transplanté dans un nouvel environnement substitue la langue du nouvel environnement à
celle qu’il a perdue. Il n’a donc pas tout perdu : il a même conservé l’essentiel ; l’aptitude à
acquérir une nouvelle langue, c’est le langage qui, lui, ne se perd pas une fois acquis ; le
langage, c’est pour la vie, tandis que la langue, c’est ce qu’on en fera. »516
Ce qui nous paraît intéressant dans cette explication, c’est la description lumineuse du
passage de l’étape du langage à celle de la langue et, en même temps, la situation de chaque
étape dans le processus d’évolution de l’enfant. Dalgalian fait également le lien entre langage
et créativité à partir de la double articulation qui fonde le premier. Ainsi, il désigne les
phonèmes ou les sons, la deuxième articulation, comme étant « le cœur de la créativité
langagière », et il se justifie :
« Parce que c’est cette morphosyntaxe que nous avons en commun et qui vous permet
à vous en ce moment même de saisir des énoncés inédits et compliqués et à moi de les
produire sans regarder mon papier et sans par cœur. »517
Du langage, nous en arrivons aux sons qui manifestent la réalisation concrète de la
langue. Ce sont eux « notre clé à l’abstraction et à la complexité »518. La « deuxième
articulation du langage, le cœur du langage, est construite à sept ans pour ce qui est des
fondements »519. Dans le rapport que nous établissons entre ces éléments de rappel et le travail
de l’écrivain, l’on perçoit que l’écriture est la correspondante symbolique de la parole qui
intègre les unités de la double articulation. Car c’est à travers elle (l’écriture) que se révèle et
s’exprime la personnalité d’un auteur.
515
Nous avons lu sur le site « Google : créativité langagière » un article édifiant de Gilbert Dalgalian sur
« Education bilingue précoce : ce que nous disent les neuro-sciences ». Il s’agit d’une conférence prononcée le
20 avril 2007 et parue dans la revue Actualités DIV YEZH de l’Association des parents d’élèves pour
l’enseignement du breton à l’école publique en France. Quelques pages de cet article nous ont édifié sur la
question.
516
Ibidem, p.4.
517
Ibidem, p.4. Ces propos de Dalgalian ont été tenus lors d’une conférence, ce qui lui permet d’exploiter, dans
le cours qu’il donne à ses auditeurs, les éléments qui entrent dans la situation de communication.
518
Ibidem, p.4.
519
Ibidem.
268
520
Nous ne voulons pas employer le terme de « langue » pour éviter les confusions éventuelles que cet emploi
est susceptible de générer. A travers discours, nous voulons désigner les niveaux d’expression personnels que le
lecteur perçoit chez l’écrivain et qui contribuent à manifester des aspects inédits du langage.
521
Georges MOLINIE, La Stylistique, Paris, Quadrige/PUF, 2004, p.53.
522
Jean STAROBINSKI, « Leo Spitzer et la lecture stylistique », in Léo SPITZER, Etudes de style, Paris,
Editions Gallimard, 1970, p.21.
523
David NGAMASSU, « Dynamisme du français dans la littérature francophone : perspective comparative »,
Communication présentée aux Journées scientifiques des réseaux de chercheurs concernant la langue et la
littérature, sur « Appropriation de la langue française dans les littératures francophones de l’Afrique
subsaharienne, du Maghreb et de l’Océan indien», Dakar (Sénégal), du 23-25 mars 2006, Documents de travail,
p.256.
269
524 Christiane ALBERT, Introduction à l’ouvrage Francophonie et identités culturelles, Paris, Karthala, 1999,
p.14.
270
525
Le nouveau petit Robert de la langue française, 2008.
526
Madeleine FREDERIC définit la stylistique comme l’« analyse de la forme d'un texte aussi bien la forme de
l'expression que celle du contenu », La stylistique française en mutation?, Bruxelles, Académie Royale de
Belgique, 1997, p.39.
527
Gaston GROSS, Les expressions figées en français. Noms composés et autres locutions, Paris/Grap, Ophrys,
1996, pp.16-19.
271
langue (même s’il est nécessaire de connaître, par exemple, la langue du XVIIè siècle avant
de " faire" de la stylistique historique), ni l’ensemble des conditions de fonctionnement du
langage en général, ce qui est engagé par les connotations de l’adjectif linguistique. »528
528
Jean MAZALEYRAT, Georges MOLINIE, Vocabulaire de la stylistique, Paris, PUF, 1989, p.195. C’est
nous qui soulignons.
529
Georges MOLINIE, Eléments de stylistique française, Paris, PUF, 1997 (3è éd.), p.12.
272
530
A ce sujet, Cécile Canut, sociolinguiste et maître de conférences à l’Université de Montpellier III, montre que
« si le plurilinguisme caractérise généralement l’Afrique, il convient de souligner qu’il correspond à la
configuration la plus courante dans le monde : le continent asiatique, l’Europe de l’Est et l’Indonésie, en sont
des exemples évidents. Le monolinguisme (présupposé, car il n’est jamais total) des pays occidentaux, donné en
modèle, n’est que la conséquence récente, depuis le XVII è siècle, de politiques linguistiques volontaristes
conduisant à la construction des nations et des langues standards par l’éradication du plurilinguisme », in
« Mélanges, pidgins, créoles- L’Afrique forte de sa créativité linguistique », in Africaculture du 25 mars 2005,
p.1.
531
Danièle LATIN, « Oralités africaines et modernité : stratégies pour la conquête d’un champ symbolique
africain de la diversité linguistique dans l’espace littéraire francophone », article paru sur le site de Sud langues,
17 décembre 2002, p.3.
532
Le champ symbolique des valeurs culturelles renvoie aux diverses représentations attachées aux emprunts.
C’est au chapitre dix qu’il sera détaillé.
273
et on peut le vivre encore dans les cours royales en pleine réanimation ou restauration depuis
plusieurs années en République du Bénin. Le fonds culturel béninois agence ainsi, de façon
structurée, plusieurs formes et genres séparés dans la tradition occidentale non seulement par
souci de catégorisation, mais aussi par ce que des codes régissent des pratiques d’écriture
différentes537. Il confère à ceux qui ont été élevés dans ce milieu un goût des choses et des
choix d’expression semblables aux canaux observés dans les communautés linguistiques qui
les ont vus évoluer. Chaque écrivain naît dans une culture particulière qui lui propose des
possibilités grammaticales, les possibles lexiques, les niveaux de langage et les différents
registres, qu’il explore et exploite de manière optimale538. Lorsqu’on connaît ce milieu, on ne
sera guère surpris par les formes d’expression proposées par les romanciers. Mohamadou
Kane, citant René Maran, rappelle cet aspect du roman Doguicimi où se trouvent mêlés « les
mœurs, les coutumes, les croyances, les traditions, les rites, les superstitions, les fables, les
légendes, les proverbes, les pratiques de sorcellerie, les poisons d’épreuves, les danses
guerrières, les danses funèbres »539. A la vérité, le mélange des formes traduit un jeu
manifeste sur les frontières du langage. A ce titre, il a des liens évidents avec la créativité
langagière.
Cette citation confirme les vues développées jusque-là sur les rapports certains qui
lient les choix d’écriture des romanciers béninois aux pratiques langagières de leurs milieux
ethnolinguistiques et le caractère dynamique des langues nationales. Dans le même article,
Mèdéhouégnon situe le rapport de l’intellectuel béninois à la langue française et place ce
rapport à la source du multilinguisme qui marque la pratique dramatique au Bénin :
543
Biyejin signifie littéralement « billet rouge » et est forgé sur la base d’un emprunt au français « biye » (billet)
et d'un mot gεn jin qui signifie rouge. Avant les années soixante-dix, la monnaie ayant valeur de cent francs était
imprimée sous la forme d'un « billet rouge » que les locuteurs gεn ont désignée au moyen d'un terme forgé sur la
base d'un emprunt au français et d'un mot du fonds lexical propre. Le terme biyejin qui est une description
physique de « billet rouge », est utilisé alors pour donner sa valeur monétaire. Son emploi est fréquent dans les
transactions financières et commerciales parce que la valeur cent représente une unité de base dans ces
transactions. Depuis les années soixante-dix, le billet a été remplacé par une pièce métallique mais l’appellation
biyejin a été, elle, conservée, ce qui lui donne une valeur à la fois historique, linguistique et esthétique. « Tinwé »
désigne le chiffre sept (7) en fכngbe. Il semble que la préférence des femmes et autres locuteurs à utiliser « biye
jin tinwe» soit liée au fait que la formule est plus courte et plus facilement prononçable que celle du f כngbe
originelle : kpↄŋ ko atↄn nukun atↄn, qui signifie sept cent francs. L’emprunt a donc ici des visées pratiques.
544
Ibidem, p.108.
545
Ibidem, p.108.
276
Ces analyses nous intéressent parce qu’elles reposent sur des éléments d’analyse qui
expliquent en même temps le caractère multilingue du roman béninois. Il est vrai, la vivacité
et le dynamisme du théâtre, genre écrit pour être vu et non pour être lu et frappé d’une
importante dimension orale et donc d’écoute, dépassent ceux du roman, œuvre de fiction
destinée à une lecture individuelle et solitaire. Mais les deux genres semblent puiser dans le
même contexte la pluralité des pratiques langagières qui les marquent, chacun dans son
domaine d’expression.
Les langues béninoises fonctionnent également sur la base de structures métaphoriques
et métonymiques qui, transposées en français, à travers les calques stylistiques, exposent de
façon ostensible la valeur profondément imagée ou expressive que leur confère leur langue
d’origine. Cette portée esthétique est atténuée ou renforcée par la forme dans laquelle le
romancier présente la structure.
546
Joëlle GARDES-TAMINE, La Stylistique, op. cit., p.8.
547
Jean-Norbert VIGNONDE, « Les précurseurs : Félix Couchoro, Paul Hazoumé », Notre Librairie, n°124, op.
cit., p.75.
548
Ce terme, qui appartient au vocabulaire de la peinture, désigne des unités empruntées aux langues locales et
présentées soit sans variations morphosyntaxiques (collages directs), soit sous forme de calque (collages
indirects). Le même procédé utilisé par Henri Lopès, est analysé dans une étude déjà évoquée : Isimbi Tang Yele
MWABA, Le Ki-français dans « le pleurer-rire » d’Henri Lopès (Aspect stylistique), Mémoire de Licence en
Pédagogie Appliquée, Kinshasa, Institut Pédagogique National, 1985, pp.39-50.
278
« Le français, naturellement ! Je ne l’avais jamais choisi : il avait été imposé sans le moindre
souci de la promotion d’une seule langue de mon pays qui aurait pu servir de vecteur entre
les ethnies, sans nuire à l’ancrage du français ; la Grande Bretagne l’a fait dans ses colonies
elles aussi aujourd’hui indépendantes ; c’est grâce à cette intelligence que je lis le yoruba,
langue de ma grand-mère maternelle et continue d’apprendre le kiswahili. ; je ne regrette pas
d’être francophone parce que le français me permet aussi de m’entendre avec les Africains
qui ne comprennent rien en anglais.»550
Le français est donc la principale langue d’écriture des romanciers béninois. Mais la
relation que ceux-ci, même s’ils sont classiques, entretiennent avec cette langue les
différencie des écrivains français en général. La créativité langagière décrite plus haut et les
déclarations de Bhêly-Quénum n’autorisent donc pas à la conclusion d’une réinvention de la
549
[Link]: « Questionnaire à Olympe Bhêly-Quénum » par Guillaume Lozès, sans date, 7 p.
550
Ibidem, p.3.
279
langue d’écriture. De toute façon, il y a partiellement nouvelle langue pour autant que le
français fait des emprunts à d’autres idiomes. Joëlle Gardes-Tamine s’intéresse au sujet dans
son ouvrage déjà cité où elle soutient que l’écrivain « n’invente pas une nouvelle langue »551 .
Chaque romancier béninois crée sa langue d’écriture à partir du français central 552, qu’il a
appris, et les ressources dont disposent sa langue maternelle ou les langues des peuples ou des
classes sociales sur lesquels porte sa fiction narrative. Le centre de l’activité de
renouvellement, de réinvention entreprise par l’écrivain, c’est bien l’écriture. Il instaure ainsi,
entre le romancier et sa langue d’écriture, un rapport nouveau fondé sur une esthétique du
renouvellement scripturaire. Celle-ci se traduit soit par un transfert soit par une création de
trait sémantique nouveau dans l’œuvre.
551
Joëlle GARDES-TAMINE, La Stylistique, op. cit., p.42.
552
On se souvient que le rapport à la langue d'écriture varie d'un écrivain à un autre.
553
On a pu le constater aux chapitres six, sept et huit.
554
Ibidem, p.43.
555
Danielle BAJOMEE, Duras ou la douleur, Paris/Bruxelles, de Boeck et Larcier s.a., 1999, 2è éd., p.8.
280
« Sur les lèvres des Danhomênous qui l’entendaient, se pressaient ferventes des
prières à l’adresse des ancêtres dont ils imploraient les bénédictions pour le Danhomê
qu’ils avaient fondé, agrandi, rendu puissant et prospère et qu’ils devaient continuer à
protéger. » 556
Cette phrase, inscrite au début du premier chapitre du roman, renferme deux occurrences :
un emprunt et son dérivé (Danhomê et Danhomênous). L’auteur ne les explique pas en bas de
page et crée ainsi ce que les linguistes appellent une « insécurité linguistique » puisque le
lecteur étranger, ignorant les réalités danhoméennes, ne pourra pas associer à chacun des
termes le signifié adéquat et fera du texte une lecture incommodante. Il ne saura pas
reconnaître à chaque mot toute sa valeur historique, sociale et culturelle. Dans le contexte du
roman Doguicimi, chaque emploi du substantif « Danhomê » expose le métalangage suivant :
« royaume puissant, construit dans le ventre de Dan557…, forgé à travers la succession des rois
sur le trône de Houégbadja, marqué par les exploits des amazones… ». Il est vrai, l’usage
fréquent par les locuteurs locaux des emprunts relevés peut faire perdre à ceux-ci leur portée
historique et sociale puis leur valeur esthétique. Mais insérés dans le récit écrit en français,
toutes ces valeurs leur sont restituées grâce au marquage socioculturel. Par exemple, dans une
étude déjà citée de Mohamadou Kane558 parue dans Ethiopiques, le critique sénégalais a dû
recourir à la restitution du xénisme danhomênous pour être plus fidèle au contexte de
description présenté par le romancier et l’ethnologue à qui il veut rendre hommage à travers
son article :
«Hazoumé part en guerre contre un certain nombre d’idées reçues sur l’Afrique et les Noirs.
Il combat à sa manière les préjugés de désordre, de violence et de vide culturel. Il puise à
pleines mains dans l’histoire et l’ethnologie pour prouver à ses lecteurs l’ancienneté, la
richesse de la culture des Danhomênous. Il s’arrête longuement aux croyances, aux rapports
de l’homme et des dieux. Il décrit le pouvoir royal, les rouages de l’Etat, les rapports de
556
Doguicimi, p.15.
557
« Danhomê » comporte deux morphèmes : Dan (anthroponyme) et homê = à l’intérieur de, dans le ventre de.
A l’origine de la naissance de ce royaume, la légende situe une dispute entre deux frères, Houégbadja (1645-
1685) et Dan. Le premier tue le second et bâtit sur sa dépouille le royaume dont il sera le véritable fondateur. A
travers l’emploi de ce substantif, le lecteur averti revoit toute l’histoire du royaume concentrée dans le nom
Danhomê.
558
De nationalité sénégalaise.
281
De même, dans le roman de Couao-Zotti, les emprunts lexicaux perdent leur sens quand
ils sont situés hors contexte. Il écrit, par exemple :
Ou encore:
« Il (…) ajusta son pagne lokpo dont le pan s’énervait sur ses épaules tombantes. »561
Dans ces exemples, les termes acadja et lokpo ne signifient rien sans référence exclusive
au milieu socioculturel d’où ils proviennent.
Nous pouvons en dire autant de l’emprunt lexical chez Bhêly-Quénum. Dans Les Appels
du Vodou, il écrit : « Pour faire plaisir à notre grand-mère, je ne pleurais plus lorsque, à la
naissance de l’aube, le timbre de la voix de ma mère, s’élevant depuis le vodouxwé,
s’infiltrait dans la case où ma sœur et moi passions désormais la nuit avec Yaga. »562
Le mot vodouxwé, placé en italique et expliqué en fin de chapitre introduit un code
nouveau dans le texte et son emploi sous forme d’emprunt lexical au fכngbe lui donne toute sa
valeur culturelle originelle de couvent, encore qu’il faille spécifier le type de couvent563 dont
il s'agit. Il faut le comprendre ici comme le lieu où est érigé le vodou et où se rendent les
vodousi que le hunכn (le chef du couvent et des vodousi) interne périodiquement pour des
cérémonies qui peuvent couvrir plusieurs semaines voire plusieurs mois.
Nous relevons donc que chaque emprunt lexical, quoique placé en italique ou entre
guillemets, porte dans l’univers narratif une forme langagière spécifique. Son explication par
l’auteur dans le texte ou en bas de page peut atténuer l’«insécurité linguistique ». Cependant
son occurrence marque, de toute façon, le fonds lexical et la structure lexicale de l’œuvre.
Tout comme les substantifs et les noms ethniques et dérivés, les tournures idiomatiques et les
559
Mohamadou KANE, « Le réalisme de Doguicimi », op. cit., p.12. Le même article figure dans Doguicimi de
Paul Hazoumé, Textes rassemblés par Robert MANE et Adrien HUANNOU, Paris, L’Harmattan, 1987, pp.31-
47. La présente citation se trouve à la p.44.
560
Notre pain de chaque nuit, p.113.
561
Ibidem, p.116.
562
Les Appels du Vodou, p.58.
563
Généralement, on désigne par le terme de couvent le lieu de formation des futurs religieux (et religieuses).
282
périphrases locales, les calques stylistiques et les calques lexicaux introduisent dans l’œuvre
littéraire des niveaux de langage nouveaux.
On comprend alors que la construction mimétique des calques lexicaux est une atteinte
sérieuse à la structure du français institutionnel, « une faute » pour laquelle les personnes et
institutions attachées à la norme ne caresseraient pas les auteurs. Simone Delesalle confirme
ces idées lorsqu’elle rappelle une séquence de la lettre que Proust a adressée à Mme de
Caillavet en 1908: « Lisez l’article de tête du Figaro ce matin. A tout moment on s’attend à
trouver chien dans la soupe, etc. Cela manque de gallicisme »567.
564
Simone DELESALLE, « La langue française et le gallicisme », in Gilles SIOUFFI et Agnès STEUCKARDT
(éds.), Les linguistes et la norme, Berne, Peter Lang SA, Editions scientifiques internationales, 2007, p.163.
565
Ibidem, p.164.
566
Bernardin KPOGODO, «La langue française en partage : portée et limites », in Adrien HUANNOU (éd.),
Francophonie littéraire et identités culturelles, Paris, L’Harmattan, 2000, p.75.
567
Simone DELESALLE, op. cit., p. 163.
283
Le gallicisme attendu est certainement « cheveux dans la soupe » dans une construction
semblable à celle-ci : « venir comme un cheveu dans la soupe », pour dire : « venir au
mauvais moment, mal à propos».
Proust marque un attachement personnel aux expressions figées et réagit contre la
reproduction mimétique des gallicismes568. Les marges de liberté qu’il prend par rapport à la
langue de référence exploitent des procédés d’enrichissement du français différents de ceux
que nous étudions, et l’on peut comprendre la réaction de cet auteur respectueux de la norme,
d’un certain point de vue569. Il semble que c’est du côté des surréalistes que la technique du
détournement a été plus souvent appliquée, comme dans « battre son père tant qu’il est
chauve » au lieu de « battre le fer tant qu’il est chaud ».
Des calques lexicaux comme « ne pas savoir à quel vodoun se vouer », « le doigt d’eau
qui fit déborder le canari », « avoir d'autres cochons à gratter », « prendre le taureau par les
couilles », ou encore « la panique dans l’âme », « les géants aux pieds de glaise »
fonctionnent selon des procédés de reproduction mimétique sous-tendus par la technique de
détournement, qu'il nous faudra interroger au dixième chapitre. Les derniers éléments qui
nous paraissent intéressants dans les pratiques langagières concernent le procédé de la
reconstruction valencielle, qui marque une différence par rapport à la langue standard.
568
Leo Spitzer a consacré de très belles pages à l’étude de son style et y a répertorié essentiellement des
éléments d’analyse au niveau de la structure phrastique : le rythme de la phrase, les « éléments retardants »,
c’est-à-dire ceux qui diffèrent la progression vers la fin de la phrase, les moyens de liaison, puis le rapport de
l’auteur au langage. Sous cette dernière rubrique, Leo Spitzer relève chez Proust « le caractère magique d’une
telle création » lexicale, le choix d’« un mot pour ainsi dire réservé, ne désignant que ce fait ou ce phénomène
isolé (CETTE scène d’amour, etc.) dans son unicité bien délimitée ; un mot qui ne puisse servir qu’à cet usage,
exclu de la langue commune ; en bref, Proust voit dans ces vocables réservés (…) une volonté d’isolement du
locuteur parce qu’il répugne à la stérilité et à la banalité du mot.»
569
Sur la structure de sa phrase, nous avons consulté avec bonheur Etudes de style de Léo Spitzer.
284
différentielles dans les œuvres. A ce titre les verbes s’anuiter, kilogrammer, vertiger, friturer,
vacarmer, parenthèser, nous intéressent particulièrement parce qu’ils reçoivent chacun un
fonctionnement syntaxique dans leurs occurrences spécifiques. Enfin, les constructions
verbales telles que tomber un son, tituber quelques pas, dormir ses nuits, mourir son rêve, etc.
nous paraissent s’inscrire dans la perspective de la production langagière.
Tout concourt à montrer dans l’œuvre que chaque conquête d’un nouvel espace
linguistique et culturel vise en permanence à « mettre dans la langue de l’autre quelque
chose de soi»570. Comme l’écrivain francophone, le romancier béninois se trouve dans la
nécessité de « penser la langue »571. Il « doit trouver sa langue dans la langue, car on sait
que " toute langue est étrangère à celui qui écrit" et qu’"écrire, c’est s’éloigner d’une
langue". »572 Il va sans dire que la langue, dans ce contexte, « est (pour l’écrivain) sans cesse
à conquérir »573 et qu’il « doit négocier son rapport avec la langue française.»574La nécessité
de cette « négociation » s’est fait ressentir dès les premières publications d’œuvres littéraires,
et a commencé à être comblée, progressivement, grâce au recours aux ressources des langues
locales. Le phénomène de ce recours dépasse le cadre du monde francophone et s’exprime
aussi dans le roman africain anglophone. Nous le savons désormais grâce à la bibliographie
qui existe sur le sujet, mais surtout grâce à la thèse de doctorat que Daria Tunca a défendue
en janvier 2008 à l’Université de Liège sur le roman nigérian, où elle a montré la forte
influence des parlers locaux sur le rapport des romanciers nigérians à l’anglais575. Il y a donc
un lien solide entre l'écrivain, sa langue maternelle, les parlers de sa communauté d'origine et
son rapport à la langue d'écriture, langue étrangère imposée par les circonstances
historiques576. A ce titre, nous voyons la pertinence de cette analyse de Danièle Latin qui
définit la valeur représentative de l’écriture dans le contexte de production littéraire de
l’écrivain africain francophone :
570
Pierre SOUBIAS, « La langue de l’autre », in Christiane ALBERT (éd.), Francophonie et identités
culturelles, op. cit., p.128.
571
Lise GAUVIN, « Ecriture, surconscience et plurilinguisme: une poétique de l'errance », in Christiane
ALBERT (éd.), Francophonie et identités culturelles, op. cit., p.15.
572
Idem, « Ecriture, surconscience et plurilinguisme: une poétique de l'errance », in Christiane ALBERT (éd.),
Francophonie et identités culturelles, op. cit., p.16.
573
Ibidem, p.16.
574
Ibidem, p.16.
575
Daria TUNCA, Style beyond borders : language in recent nigerian fiction, thèse soutenue en vue de
l’obtention du grade de Docteur en Langues et Lettres, Université de Liège, janvier 2008.
576
Nous savons bien, et devons le souligner, le français a développé avec les langues de ses colonies devenues
indépendantes des rapports de domination, contrairement à l'anglais qui a entretenu avec les parlers des pays
colonisés par la Grande-Bretagne une cohabitation qui a favorisé la pratique et même l'enseignement de ces
idiomes.
285
« Ecrire, (…) c’est créer du sens en inventant dans la langue de nouvelles formes
d’écriture pour signifier la société et le monde. La stratégie, pour l’écrivain, consiste à
conquérir un espace nouveau, une forme symbolique encore inédite dans la langue et la
littérature dites de référence en ce qu’elles renvoient, l’une comme l’autre, aux
représentations des valeurs dominantes d’une société et d’une culture. »577
Ces propos peuvent s’appliquer aux romanciers béninois, en particulier ceux en étude
et ceux qui, comme eux, accordent une place symbolique aux pratiques langagières dans leurs
choix d’écriture578. Avec eux se construisent une nouvelle dynamique de l’écriture dans le
roman béninois et une nouvelle perception du critique littéraire dans l’analyse qu’il doit en
proposer. Tirant les conséquences du fait que « le phénomène de diglossie a partie liée avec le
contact/conflit de deux langues ou variétés »579, David Ngamassu apprécie la conjonction des
facteurs qui concourent à rendre complexe la situation de l'écrivain africain francophone, tout
en explicitant la tâche qu’il accomplit et la nécessité d'une réécriture de la langue :
« Les textes littéraires sont le lieu de rencontre de plusieurs niveaux de langues, voire
de plusieurs langues différentes : l’hétérolinguisme est la coexistence dans un même texte de
mots appartenant à plusieurs langues. L’écrivain fait appel à plusieurs niveaux de langue ou
à plusieurs langues. Comme toute littérature, et plus que les autres littératures sans doute, la
littérature en Afrique subsaharienne est donc susceptible de porter la marque de
l’hétéroglossie, parce que l’écrivain est à cheval entre les langues locales et la langue
française ; sa situation est plus complexe. S’il s’est approprié le français qu’il a choisi
comme langue d’écriture, il n’a pourtant pas évacué les langues originelles qui, qu’il le
577
Danièle LATIN, op. cit., p.4.
578
Les romanciers béninois qui ne pratiquent pas les particularités lexicales et syntaxiques sont, pour la plupart,
des auteurs vivant à l’étranger (en Occident, principalement en Europe : Barnabé Laye est médecin en France
depuis plusieurs années; Blaise Akplogan aussi vit en France). A l’origine de leurs choix d’écriture, on peut
formuler deux hypothèses : la séparation physique d’avec les communautés linguistiques et culturelles de leur
pays, l’influence de l’environnement socioculturel marqué par une forme d’unilinguisme apparent et le libre
choix d’une écriture débarrassée de ces emprunts. La deuxième hypothèse est renforcée par l'expérience
d'Ahmadou Kourouma, écrivain ivoirien, qui confie à Marc Fenolu le 18 jnavier 1999: « (dans Les Soleils des
indépendances), j'étais plus proche de la langue malinké parce que je pensais en malinké, je vivais en malinké et
puis mon long exil m'a fait perdre un peu la langue malinké.(...) Cette évolution est malheureuse, elle m'a fait
perdre une partie de mon authenticité, je ne peux rien contre elle. », in « Kourouma, le colossal », 18 janvier
1999: [Link] Il faut pourtant nuancer cette
analyse puisque Bhêly-Quénum qui vit en France depuis une trentaine d’années, et qui ne se rend au Bénin, son
pays d’origine, que pour y passer de courts séjours, traduit à volonté un enracinement profond dans les us et
coutumes béninois. A l’hypothèse de séparation physique d’avec le milieu d’origine, il faut ajouter celle de choix
d’écriture, qui prime sur elle.
579
David NGAMASSU, op. cit., p.258.
286
veuille ou non, influencent son usage du français. (…) L’écrivain, du moment où il a choisi
d’écrire en français, choisit, du même coup, de s’éloigner de la langue française. Il s’éloigne
de la langue normative et du bon usage, pour créer une langue qui lui est propre. Pour
marquer la littérature de son empreinte personnelle, de son style, l’écrivain situe sa langue
sur la marge de la norme standard. »580
La créativité en littérature prime sur la recherche de conformité aux normes d’une langue
puisque, dans sa fonction sociale, la langue sert à communiquer et le langage, plus qu’elle,
permet de réaliser une expression, d’insinuer, de suggérer, d’inspirer une intention. Le choix
de la langue d’écriture incombe alors à l’auteur et rien, en principe, ne devrait confiner sa
liberté d’écrivain et de choix de la langue d’écriture, excepté le contrat tacite qui s’est établi
entre le lecteur et lui et qui lui commande d’être compris de celui-ci. De son côté, Danièle
Latin, plusieurs fois citée, pense que la variation dans les choix d’écriture ne remet
aucunement en cause la cohérence de l’œuvre : « Chaque écrivain développe son système de
variation métalinguistique en référence à sa double perception des normes africaine et
française et, s’il y a des différences d’un auteur à un autre, il y a toujours cohérence interne
dans le texte littéraire. »581
Au total, la créativité langagière inclut le recours aux ressources des langues
nationales, au lexique français, aux règles de formation lexicale, aux constructions
syntaxiques spécifiques et à l’apport personnel du romancier. Elle manifeste à la fois les
pouvoirs du langage et le génie concepteur de l’écrivain qui choisit d’exploiter, selon son
projet littéraire, les ressources des langues de sa communauté pour créer un métalangage.
Celui-ci représente un bel outil d’entrée dans le langage littéraire. Cette affirmation de soi, de
sa personnalité dans un monde pluriel ou pluralisé, achève de traduire le niveau ultime où le
langage se fait libération et participation. Libération de ce dont l’écrivain est gros, de ce qu’il
peut donner ; participation à l’expression plurielle de la littérature. Dans la sur-détermination
consécutive à l’opération de créativité, la fonction métalinguistique est prépondérante. Le
véritable outil utilisé est la connotation, qui donne bien lieu à des représentations diverses et
variées. Il importe à présent d’intégrer tous ces éléments dans un ensemble harmonieux en
vue de montrer la valeur esthétique des représentations produites par la mise en œuvre des
mécanismes de la créativité langagière.
580
Ibidem, p.258.
581
Danièle LATIN, « Corpus littéraire et corpus linguistique : une solidarité nécessaire à la description de
l’"africanité" du français », op. cit., p.190.
287
CHAPITRE DIXIEME
REPRESENTATIONS LANGAGIERES
« La littérature, après tout, ne constitue pas un objet parmi tant d’autres : tout son
être est un être de langage. L’écrivain dit quelque chose, même s’il semble ne pas toujours
dire les choses. L’œuvre dessine, dès lors, sinon le monde, du moins un monde. Sur le mode
de l’irréel plutôt que du perceptuel ; sur le mode imaginaire ou mémoriel, peut-être. »583
582
Adrien HUANNOU, « La langue de Paul Hazoumé dans Doguicimi », [Link]., pp.137-138.
583
Duras ou la douleur, op. cit., p.7.
288
représentation langagière avant d’en arriver à une analyse de sa structure, en tenant grand
compte des domaines d'ancrage identifiés.
1- Définition
Vu ses liens évidents avec la production esthétique et les effets de sens qu’elle génère
dans l’œuvre de fiction puis dans la conversation quotidienne, la représentation langagière584 a
été analysée par Molinié dans ses Eléments de stylistique française comme entrant dans le
« système de caractérisation ». Il explique qu'on ne peut les dégager que lorsqu'on entreprend
« de voir comment (le) matériau est élaboré dans le discours »585, en tenant grand compte du
fait que « la stylistique se meut dans une aire étendue entre la forme du contenu et la forme
de l'expression, c'est-à-dire justement dans la mise en jeu du discours. Il faut donc pouvoir
rendre pertinents les mots dans leur usage effectif et variable »586.
C'est donc par un jeu associatif empruntant des structures au lexique, à la morphologie
et à la syntaxe que se crée la représentation langagière. En même temps, elle découle de la
forme, car elle est structuration, composition, constitution du texte, et associe rapport
paradigmatique et relations syntagmatiques. Danielle Bajomée insiste également sur la place
de la forme dans le recouvrement du fait littéraire: « La littérature est forme, jusque dans son
contenu. »587
584
Il nous plaît d'évoquer et de préciser le choix que nous avons fait et qui se différencie de la terminologie de
Molinié. Dans son ouvrage Eléments de stylistique française (p.147-148; p.200-201), il emploie le terme de
« déterminations langagières » pour désigner les structures qui mettent en jeu les possibilités du langage. Nous
désignons les mêmes constructions par le terme de représentations langagières. Notre choix terminologique se
justifie par le fait que dans le mot détermination, il y a l'idée de limites, de limitation, de frontière, alors que dans
l'objet que nous tentons de cerner, nous voyons plutôt des sèmes qui portent plutôt l’idée de suggestion,
d'évocation, sans la perception de limites, de frontières. Le mot détermination, sans manquer de pertinence,
n’emporte pas notre préférence. Il nous semble fixer l'idée que nous avons des constructions suggestives et
expressives à travers lesquelles se manifeste la puissance évocatrice du langage. En mai 1998, un colloque
intitulé « Francophonie et identités culturelles » a été organisé à l'Université de Pau et des pays de l'Adour, et les
actes ont paru sous le même titre Francophonie et identités culturelles, Paris, Editions Karthala, 1999. Plusieurs
intervenants ont employé le terme de représentations langagières ou y ont fait allusion dans la description de
l'expression identitaire chez les écrivains francophones.
585
Georges MOLINIE, Eléments de stylistique française, op. cit., p.33.
586
Ibidem, p.33.
587
Duras ou la douleur, op. cit., p.7.
289
Dans le cas qui nous occupe, l’écriture se réalise par transfert de valeurs esthétiques et
stylistiques et se reconnaît à travers la traduction littérale de certaines séquences des langues
nationales en français. Comme on le sait, toute traduction porte le sceau des intentions et des
empreintes du traducteur, son profil, son tempérament, sa personnalité. Et tout traducteur
pèse inéluctablement sur l’objet de sa traduction. Il ne peut donc inscrire son activité dans une
simple reconduction du texte original. Une analyse analogue transparaît de l’étude qu’Alpha
Ousmane Barry propose sur le caractère transculturel du récit traditionnel chez les romanciers
négro-africains francophones. A travers sa contribution aux journées scientifiques de Dakar,
il soutient qu’en « apposant son empreinte personnelle de créateur sur le récit traditionnel,
l’auteur ne peut être considéré comme un simple traducteur. Mais il recrée des textes qui
existaient déjà (…) les moule dans une nouvelle forme »588. De manière semblable, les
représentations langagières apparaissent comme des emprunts aux langues nationales que le
romancier traduit littéralement, recrée, remodèle, reconstruit à partir d’une technique de
réécriture empreinte de projets esthétiques. Mais elle naît aussi de différentes associations de
mots, en marge de toute conformité aux principes traditionnels. La représentation langagière
signifie, à ce titre : reproduction, image, symbole, évocation, suggestion, illustration,
interprétation, allégorie, tableau, reflet, esthétique. Sa mise en œuvre découle de son
inscription dans le moule de l’écriture qui, fondamentalement, est « symbolique, introversée,
tournée ostensiblement du côté d’un versant secret du langage »589. La représentation
langagière est alors le fruit de l’activité créatrice, une émanation de la faculté inventive. Elle
naît du mélange, de la mixité, du croisement de cultures ou de civilisations, de l'association
composite de structures, d'alliances d'éléments qui produisent, dans la perception des lecteurs,
un sentiment d’étrangeté, de stupéfaction, parfois d’impression insolite. A ce titre, elle se
perçoit à travers des unités qui gravitent autour des centres dynamiques mis en évidence par la
stylistique590. L’originalité de la créativité et la liberté d’écrivain qui la sous-tend, procèdent
du passage des langues nationales au français et du principe même du choix.
588
Alpha Ousmane BARRY, « Pour une sémiotique trans-culturelle de l’écriture littéraire francophone
d’Afrique », Journées scientifiques des réseaux de chercheurs concernant la langue et la littérature sur le thème
« Appropriation de la langue française dans les littératures francophones de l’Afrique subsaharienne, du
Maghreb et de l’Océan indien », Dakar (Sénégal), 23-25 mars 2006, pp. 4-5.
589
Roland BARTHES, Le Degré zéro de l'écriture, op. cit., p.21.
590
Jean STAROBINSKI, « Leo Spitzer et la lecture stylistique », op. cit., p.20.
290
591
Pour une gestion cohérente de la pratique stylistique, le terme de mot ne sera pas d’un emploi toujours
adéquat pour définir les éléments de base de nos analyses. Le mot correspond, en réalité, au « conglomérat de
base » (Eléments de stylistique française, p.15). Mais il peut être défini également comme « une masse sonore
dont l’émission et la réception suggèrent aux parties prenantes de l’acte de communication, une représentation
ou une notion.» (Ibidem, p.15). Pour ces raisons, Molinié a adopté, et nous à sa suite, le terme général de lexie
pour désigner « la plus petite unité de fonctionnement syntaxique » (Ibidem, p.15.). Ainsi, la lexie s’appliquera,
variablement selon le cas, à un mot ou à un groupe syntaxique, en fonction de la qualité différentielle qu’il est
susceptible de générer dans la phrase ou dans le texte (mot, groupe nominal, groupe verbal, groupe
prépositionnel, etc.).
592
Nous limitons les domaines de production à ces cadres pour le compte de la présente recherche. D’autres
domaines pourront être identifiés et étudiés plus tard pour couvrir des champs plus étendus de réalisation des
représentations langagières.
593
Le terme figure dans Daniel BERGEZ, Violaine GERAUD et Jean-Jacques ROBRIEUX, Vocabulaire de
l’analyse littéraire, Paris, Armand Colin, 2005, Dunod, 1994 (1 ère éd.), p.117.
291
594
Florent Couao-Zotti fait le même emploi du mot lune (Le Cantique des cannibales, p.55), de même que Félix
Couchoro (L’Esclave, p.73.) et Jean Pliya (Les tresseurs de code, p.54.).
292
lexie, la base de signification qui lui attribue un contenu sémantique, c’est la lune, telle que le
définit le dictionnaire: « satellite de la terre recevant sa lumière du soleil »595.
Ainsi comprise, la dénotation du mot lune est : un satellite, un astre. Pourtant, dans
l’exemple cité plus haut, l’occurrence de lune ne prend pas cette valeur dénotative. Elle prend
un sens tout autre que la suite de l’analyse structurale va nous permettre de dégager.
A la vérité, la dénotation de la lexie lune comporte des sèmes que Georges Molinié
définit comme les « plus petites unités de signification en contexte aboutissant à
particulariser tel dénoté individuel par combinaison de particules spécifiques»596. Les sèmes,
eux, ont la propriété d’intégrer dans un contexte spécifique la valeur dénotative d’un mot. Ils
peuvent ainsi « particulariser » le sens dénotatif d’une lexie et permettre de charger ou de
surcharger son signifié de nouvelles valeurs sémiques. C’est sur la valeur sémique que joue,
en réalité, la construction de la particularité lune, par la mise en œuvre esthétique d’un trope,
la métonymie. Nous disons qu’il y a figure d’autant plus que l’information portée à travers la
simple combinaison des éléments linguistiques de la phrase citée est différente 597 de celle que
traduit le discours occurrent. Mais ici, la phrase n’est pas acceptable dans la langue si on
attribue à la lune son sens dénotatif. L’emploi de la figure est alors visible et il faudra à
présent en montrer le fonctionnement.
La mise en œuvre de cette figure s’appréhende à partir du contexte socioculturel
béninois598 dans lequel la particularité est produite. Dans ce milieu, les activités agricoles et
socioculturelles sont programmées et exécutées suivant le cycle d’apparition de la lune, qui
détermine les différentes saisons et permet aux paysans et autres corps de métier d’organiser
leurs travaux. Par rapport au sens courant de lune, il y a création d’une charge sémantique
supplémentaire qui fait que la lexie finit par désigner aussi le cycle de son apparition. Il s’agit
bien sûr de la métonymie puisque la lexie est utilisée dans son sens dénotatif pour désigner
son apparition cyclique, sens que son emploi ne produit pas lorsqu’on s’en tient à la simple
organisation des éléments linguistiques dans la phrase où elle figure. Plus précisément, il
595
Le Petit Robert, Paris, VUEF, 2003, p.1522.
596
Georges MOLINIE, Eléments de stylistique française, p.21. L’utilisation du terme de lexie s’accompagne,
chez Molinié, de l’application des notions de sème et de classèmes. Ce sont les sèmes qui nous intéressent parce
qu’ils correspondent aux « éléments de signification rigoureusement déterminés, délimités par rapport aux
classèmes qui couvrent un domaine d’extension plus vaste.
597
A supposer bien sûr que le phrase soit acceptable dans la langue et qu’elle soit, en l’état, porteuse
d ‘information.
598
Nous n’avons mené d’enquête sur ces emplois que dans certaines localités du nord du Bénin (Parakou,
Bembèrèkè). Nous y avons noté plusieurs niveaux de convergence, comme l’emploi du mot lune pour désigner à
la fois le satellite et le mois. Mais nous n’avons pu étendre les recherches, à cause des contraintes liées, au temps
et de nos exigences professionnelles au Prytanée Militaire de Bembèrèkè.
293
Cet emploi a des incidences syntaxiques puisqu’il offre la possibilité d’alterner l’outil
de la détermination nominale à travers la variation des adjectifs numéraux cardinaux : une
lune, deux lunes, trois lunes,…pour dire : un mois, deux mois, trois mois…La polysémie
génère évidemment des interférences langagières qui nous intéressent aussi. L’application des
déterminants numéraux cardinaux inscrit le syntagme (une lune, deux/ trois lunes) dans un
espace indéfini qui s’impose dans la réalisation de la surcharge sémantique. Le déterminant
défini opère une actualisation qu’on pourrait appeler restreinte et qui colle au signifié le sens
dénotatif d’astre. Mais le jeu de substitution par un indéfini ouvre la perspective des variables
sémiques. Cela se comprend si on se rappelle que les déterminants définis ont un emploi
contraint599, que l’article défini sert à référer à une entité identifiable à partir du seul contenu
descriptif du groupe nominal, qu’il présuppose l’existence et l’unicité, et qu’il peut, à ce titre,
établir une référence spécifique600. Nous en arrivons ainsi aux oppositions défini/indéfini-
dénotation/connotation qui consacre la valeur des déterminants dans la production des faits
langagiers. Le même emploi de la lexie apparaît sur d’autres pages du roman :
-« Deux lunes après, ayant épuisé tous ses gris-gris et se jugeant suffisamment renseigné,
Zanbounou quitta le pays "mahi" et vint rendre compte de sa nouvelle mission.» (p.271)
Dans l’exemple qui va suivre, le groupe nominal formé autour du substantif lune
comporte un déterminant défini et un adjectif numéral ordinal. Par rapport aux remarques
599
L’emploi des déterminants définis, puisqu’il fixe l’objet référentiel dans un espace délimité, restreint la marge
de mobilité et la possibilité de production des sèmes. Il est dans ce cas difficile de mettre en valeur la
connotation.
600
La terre tourne sur elle-même en vingt-quatre heures et autour du soleil en trois cent soixante-cinq jours.
294
précédentes, ces changements ne sont pas sans incidences sur le sens produit, même si celui-ci
s’intègre dans l’illustration du fait langagier :
-« C’était la troisième lune que les yeux voyaient depuis le départ de Zanbounou » (p.262)
Ici, il y a une variation de l’emploi métonymique du mot, car : lune signifie lune, mais son
emploi implique l’idée de période, celle que couvre son cycle d’apparition : l’apparition de la
troisième lune implique l’idée selon laquelle Zanbounou est allé en mission depuis une
période de trois mois.
Nous l’avons également dit, d’autres romanciers emploient le mot lune pour signifier
mois. L’Esclave de Félix Couchoro, par exemple:
-« Trois lunes sont passées sur ces heureux jours de fête », (L’Esclave, p.73)
-« Les premières lunes de vie conjugale », (L’Esclave, p.73)
Les deux citations rejoignent les cas que nous avons déjà relevés et analysés. En
revanche, dans celui qui suit, la construction de l’image est renforcée par la préfixation au
moyen de la particule demi qui, manifestement, joue sur deux valeurs : la moitié du disque
sous la forme de laquelle la lune se présente à mi-parcours et la valeur quantitative de cette
forme qui correspond à une période de quinze jours : « Une demi-lune avant les travaux
agricoles », (Les tresseurs de corde, p.80)
Couao-Zotti, pour sa part, introduit une insistance qui expose une propension au
basculement vers l’objet matériel alors qu’il faut bien entendre la valeur de période : «On était
au mois de janvier. Janvier, trois lunes, trois disques de lune avant l’événement, les élections
présidentielles… », (Le Cantique des cannibales, p.55)
Dans le roman négro-africain francophone, se lisent des emplois semblables de lune, et
c’est Edmond Biloa qui éveille notre attention là-dessus dans son étude déjà citée. Il relève
l’exemple dans le roman de Calixthe Beyala, Tu t’appelleras Tanga : « Grâce à Dieu, je
connais d’autres lunes après lui.»601
601
Calixthe BEYALA, Tu t’appelleras Tanga, Paris, Stock, 1987, p.51. Cité par Edmond BILOA,
« Appropriation, déconstruction du français et insécurité linguistique dans la littérature africaine d’expression
française », Communication présentée aux Journées scientifiques des réseaux de chercheurs concernant la langue
et la littérature, sur « Appropriation de la langue française dans les littératures francophones de l’Afrique
subsaharienne, du Maghreb et de l’Océan indien» », Dakar (Sénégal), du 23-25 mars 2006, Documents de
travail, p.31.
295
Et Biloa explique : « Connaître d’autres lunes veut dire : vivre d’autres mois ».602
Chez l’un comme chez l’autre, la lexie lune a acquis dans le roman béninois un
sémantisme enrichi d’un jeu de construction référentielle marquée. On y voit, à la fois, la
tendance des langues référentielles à jouer sur le sens des objets qu’elles recueillent puis
intègrent dans un système de désignation fondé sur la production figurée, et la forme dans
laquelle le créateur a bien voulu couler la structure récupérée. La construction de la
particularité stylistique autour de la lexie marché obéit à un procédé analogue : « Depuis trois
longs marchés, rien ne ternissait plus l’éclat du soleil », (Doguicimi, p.30.)
L’emploi de la lexie marché porte une double charge sémantique également construite
sur la forme tropique de la métonymie. Sur la base de l’analyse structurale que nous venons
de proposer et qui a débouché sur une analyse sémique de la valeur dénotative du mot lune, la
lexie marché a la valeur dénotative de « lieu public de vente, lieu où se tient une réunion
périodique de marchands de denrées alimentaires et de marchandises d’usage.»603 Mais, ce
n’est point la signification que le mot prend dans l’exemple cité. Ce sens ne pourra être
découvert qu’au bout d’une analyse sémique de la dénotation du signifié qui va permettre
d’atteindre la valeur occurrente de la lexie.
Par le démontage du procédé de la métonymie, tel que nous l’avons réalisé dans les
lignes précédentes, la lexie marché a acquis le sens supplémentaire de cycle d’animation du
lieu public de vente et c’est la charge sémantique que l’auteur attribue à l’occurrence du mot
dans son roman. Le lecteur est donc bien obligé de dépasser le sens dénotatif de la lexie pour
atteindre à celui qui découle d’une analyse sémique. Celle-ci révèle que le signifié de la lexie
marché est doublé d’un second signifié, pour le même signifiant :
Marché → lieu public de vente
Marché → cycle d’animation du marché
Le lecteur découvrira, sur d’autres pages, des emplois semblables du mot marché:
-« Le mince croissant, qui avait apparu au couchant, au déclin du jour "d’ajahi ", et qui se
montrait grandissant chaque nuit, avait fini par couvrir la calebasse et sortir maintenant tout
rond de sa case transportée au levant depuis deux marchés.» (Doguicimi, p.262)
602
Ibidem, p.31.
603
Le Petit Robert, Paris, VUEF, 2003.
296
Sans revenir sur les détails fournis à propos de l’analyse structurale des particularités
stylistiques du paradigme de période, nous allons faire remarquer que la lexie bambou a pris,
chez Paul Hazoumé, la valeur sémique de mesure de longueur, alors que l’usage ordinaire lui
attribue le sens de plante. En réalité, le bambou, défini comme mesure de longueur,
correspond au bois dont on se sert pour mesurer une distance, évaluer les dimensions d’une
parcelle, etc. La pratique existe encore aujourd’hui chez les paysans dans leurs champs, où ils
se servent du bambou ou d’une branche de palmier pour mesurer les dimensions des espaces
arables. Au fait, dans le discours littéraire construit par Paul Hazoumé autour du mot bambou,
la matière sert à exprimer ce à quoi elle est destinée, c’est-à-dire qu’on l’emploie pour
exprimer sa fonction sociale. Contrairement aux lexies à l’étude desquelles nous nous sommes
intéressé plus haut, la représentation forgée autour du mot bambou acquiert, pour le lecteur
d’aujourd’hui, une valeur archaïque confirmée par la faible occurrence de son emploi.
En somme, les particularités stylistiques des paradigmes de période et de mesure sont
construites selon le procédé tropique de la métonymie. Nous pouvons dès lors retenir déjà que
dans les langues gbe du Bénin, la technique de désignation des êtres et des choses privilégie
l’impression de leur inscription dans la réalité par la mise en valeur du paradigme du visible,
604
Ibidem, p.217.
297
du concret, du tangible605. Les calques qui se réfèrent au corps, en entier ou en partie, prennent
forme et sens à partir d’une figure qui développe des liens étroits avec la métonymie : la
synecdoque.
608
Le chiffre sept (7) peut donner lieu à des évocations tendant à célébrer la femme par emploi marqué de
symbolismes divers.
609
Cela fait croire que l’homme est toujours fidèle. Il faut préciser que la construction reflète la pensée sociale
qui semble réserver à la femme le respect du lit conjugal. L’homme, lui, s’est vu déchargé de cette contrainte par
la société qui ne lui reproche pas en tant que tel cet acte qui, chez la femme, est perçu et présenté comme une
horreur.
299
qui est centrale dans la construction : le verbe et son complément forment le groupe verbal et
exposent un emploi particulier du terme principal. Egarer, à la forme non pronominale, se
construit nécessairement avec un CV qui désigne un objet absolument distinct de la personne
du sujet. Or, ici, le CV renvoie à une partie du corps du locuteur avec, pour effet, de traduire
une inconduite. En appui, la nature du déterminant (ses), loin d’attribuer un sens générique à
la lexie, en affaiblit l’expression générale pour renforcer la glose. En langues fכngbe et ajagbe
610
, la construction se traduit :
« E na d(o)’af כgbe »:
où l’on ne voit pas s’exprimer le déterminant ses, mais plutôt les. Il y a donc dans la
traduction du calque par l’auteur une interprétation qui vise à impliquer davantage la personne
coupable, en harmonie avec la pensée sociale. Puisque le pied désigne, chez l’Homme, le
membre qui supporte tout mouvement de locomotion, il concentre le sens déployé dans le
calque pour décrire l’acte perçu comme une faute lourde lorsqu’il est commis par la femme.
Egarer ses pieds dans la brousse, c’est avoir un comportement asocial, poser un acte qui
perturbe ou détruit la vie et la cohésion familiale et sociale. Les sèmes présents dans la
représentation langagière s’intègrent dans deux oppositions binaires : égarer/ garder,
brousse/maison. Dans l’œuvre littéraire, cette construction renvoie nécessairement au milieu
socioculturel auquel elle est empruntée. La même opération d’emprunt est visible dans Les
tresseurs de corde de Pliya où nous relevons, entre autres, deux constructions à travers
lesquelles la synecdoque se trouve de nouveau valorisée:
-« C’est …l’ancien combattant. Sa tête n’est pas en ordre mais il n’est pas méchant. », (Les
tresseurs de corde, p.33 ; nous soulignons.)
-« Il y a quelqu’un qui n’aime pas ton odeur. », (Les tresseurs de corde, p.66 ; nous
soulignons.)
610
En ajagbe et en gεngbe aussi, le calque se présente plus ou moins sous la même forme : « Woa d’afↄ gbe/
Woa d’afↄ gbe».
300
ce qui signifie : tous les éléments qui composent sa tête (comprendre : le système
nerveux, siège de l’activité mentale de la réflexion) ne sont pas bien en place, pas en
harmonie, ses méninges ne fonctionnent pas bien, sa capacité de réflexion logique est
entamée, déréglée.
La formule s’emploie souvent pour caractériser les personnes atteintes d’une maladie
démentielle ou celles qui, dans des situations données, manquent de réflexion logique et ne
parviennent pas à assurer la cohérence et la pertinence des actes qu’elles posent. Chez Jean
Pliya, elle s’applique à un ancien combattant fatigué avec l’âge et ayant perdu la force de la
réflexion. La structuration de la construction trahit le désordre ou le manque de coalescence
entre les éléments qui, dans le système nerveux, contribuent à assurer une organisation
structurelle et fonctionnelle adéquate pour garantir la capacité de réflexion chez l’homme.
Elle associe métaphore et euphémisme, et là-dessus, l’auteur reste conforme à la forme
adoptée dans la langue fↄn, les langues gbe en général, source du calque stylistique. Deux
lexies y sont repérables : sa tête et la négation n’est pas avec laquelle le groupe prépositionnel
en ordre forment une locution verbale négative. En réalité, le calque joue sur une double
synecdoque611 pour montrer que le personnage en question n’a pas toutes ses facultés
éveillées.
La seconde construction relevée dans Les tresseurs de corde expose de façon
manifeste l’humour de la langue fↄn du Bénin. Elle repose sur la structure métonymique de la
désignation de la personne par son émanation, sa représentation, ce à quoi elle peut être
identifiée, pour mieux rendre compte de la profondeur du sentiment d’amour tel qu’il est
conçu dans cette aire culturelle. En fכngbe en réalité, aimer se dit : yi wan, ce qui signifie
littéralement : accepter l’odeur. Le romancier exploite les sèmes accepter et odeur dans son
univers narratif et y transfère, avec eux, les valeurs stylistiques de la construction langagière
du fכngbe en français. La traduction que Jean Pliya en propose inscrit dans la phrase le verbe
aimer, emploi qui atténue quelque peu l’expression de l’engagement du sujet, par rapport au
verbe accepter dans le sémantisme duquel l’acte du personnage paraît provenir beaucoup plus
de sa volonté, de son engagement personnel, de son implication propre. Ainsi, yi wan
611
Le système nerveux est utilisé pour désigner la tête et la tête pour désigner l’homme.
301
implique la volonté, la décision du sujet parce que « accepter ou ne pas accepter l’odeur de
quelqu’un » relève du niveau de la volonté du sujet en situation. Les sèmes présents dans ces
emplois peuvent apparaître dans les oppositions accepter/rejeter, aimer/haïr. Mais la
représentation est empreinte également d’euphémisme, puisque dans la langue-source elle
atténue une expression déplaisante, fâcheuse. La construction qui suit provient des propos
d’un personnage du roman de Tidjani-Serpos. Dans cette œuvre, la mère du narrateur charge
Tundé du message suivant à l’endroit du grand-père: « Dis-lui que quelque chose est tombé
sur l’œil gauche de son petit-fils et qu’on n’arrive pas à l’enlever », (Bamikilé, p.54)
Dans les cultures du sud-Bénin, pareille phrase s’utilise pour exprimer une sollicitation
pressante à l’endroit d’une personne dont on a besoin pour venir à bout d’une difficulté
particulière ou d’une situation urgente612. Trois sèmes, inscriptibles chacune dans une
opposition sémantique, apparaissent dans sa structuration :
-indéfini/ défini,
- écraser/ ménager,
- fragile/ résistant.
Ils sont issus des lexies : quelque chose, tombé et l’œil, pourvues, chacune, d’un
symbolisme propre à intégrer leur valeur sémique dans la construction de la détermination
langagière. L’indéfini qui caractérise le pronom quelque chose fonde sa composition sémique
et l’oppose au substantif : (une) pierre, (du) sable, etc. Le sémantisme du deuxième sème :
écraser (opposé à ménager) porte l’idée de la menace. Le dernier sème, fragile, entretient
avec le précédent un rapport contrasté et expose un aspect des rapports lexicaux et
sémantiques qui interviennent dans la construction du sens. Mais c’est l’association des trois
sèmes qui révèle la force de la sollicitation contenue dans l’énoncé. Cette détermination
langagière, comme les précédentes, dérivent de l’humour des langues nationales.
La dernière construction que nous allons analyser sous le paradigme du corps est
élaborée autour de la lexie bouche. En réaction contre l’interruption de ses interventions dans
la réalisation des échanges de paroles, un personnage dit : « Pourquoi est-ce que tu m’enlèves
la parole de la bouche quand je parle à quelqu’un ? », (Les Appels du Vodou, p.198)
612
Voici l’explication que le narrateur en donne dans le roman : « Tundé, rapporte-t-il, m’expliquera que ce
proverbe voulait dire :"Urgence signalée stop. Petit-fils gravement atteint stop. Votre intervention s’avère
nécessaire stop. Venez toutes affaires cessantes stop et fin."»
302
Cette phrase trouve sa source dans les langues gbe du Bénin et sa traduction en
fכngbé est :
L’acte envisagé à travers la phrase interrogative est décrit sur la base des lexies
enlèves, la parole et le groupe prépositionnel nominal de la bouche. Il y a, dans la
construction, une tentative de traduction du procès réalisé sans un geste visible d’enlèvement,
par une comparaison implicite avec la réalisation d’un acte physique, perceptible
(d’enlèvement). L’intention créatrice sous-jacente est probablement de réduire l’impression
d’abstraction perceptible dans l’expression du procès et de rapprocher celui-ci de la réalité
concrète. Ce choix n’est pas gratuit : il accuse ou dénonce l’interruption d’une intervention
comme un acte de violence et traduit la frustration de la victime. Il entoure d’images
l’expression de cette réalité et renforce la portée stylistique de la construction.
Une autre structure intéresse le paradigme du corps, mais présente des liens avec les
charges ou responsabilités sociales. Elle prend son sens à partir de la lexie cou : « Danhomê
est à ton cou et repose en partie sur tes épaules aussi », (Doguicimi, p.147.)
Dans les langues gbe du Bénin, s’emploie une tournure qui traduit la responsabilité
d’un tiers dans la cité. La version littérale que Paul Hazoumé en propose dans Doguicimi rend
plus visible, plus sensible, plus poignante la représentation de la responsabilité du
sujet perçue comme une lourde charge. La lexie principale qui canalise l’essentiel de la
représentation langagière est donc cou. Au sens dénotatif, elle désigne la « partie du corps qui
unit la tête au tronc »613 et correspond à un niveau du corps où l’on sent beaucoup plus les
charges qu’on y pose. La concentration de la structure imagée sur cette lexie n’est donc pas
innocente, encore moins gratuite. De par sa jonction avec la colonne vertébrale, le cou
apparaît comme un niveau de forte sensibilité aux charges et de motricité, puisqu’il peut, pour
la même raison de position, communiquer à tout le corps le faix qu’il porte. La structure
organique et le rôle biologique du cou sont doublés du fonctionnement lexical et sémantique
de la lexie pour produire un niveau d’expression qui enrichit la construction de sens dans
l’œuvre littéraire.
Tout compte fait, les représentations langagières bâties autour du paradigme du corps
montrent que dans les langues béninoises le corps, dans ses différentes parties, est utilisé de
613
Le nouveau petit Robert, VUEF, 2003.
303
-« Le soleil tournait déjà le cou vers sa demeure ; dans sa précipitation de regagner sa case,
il avait, dit la croyance populaire, brisé la jarre d’huile qu’il portait toujours avec lui. »,
(Doguicimi, p.361 ; nous soulignons.)
614
Pour éviter un tant soit peu les influences des valeurs temporelles du verbe et faire correspondre le passage
cité à la traduction littérale de la langue fכn du sud-Bénin, d’où le calque est tiré, en français.
304
615
Les groupes syntaxiques entre deux barres désignent le sens dénotatif de leur occurrence.
616
Mais c’est, fondamentalement, par rapport à l’homme que se fait la comparaison implicite.
305
Le mouvement de l’homme tournant le cou est un fait ordinaire, habituel. Mais dès
que s’instaure une comparaison avec le soleil dans son mouvement apparent de l’Est vers
l’Ouest, cette comparaison devient indicatrice du mouvement de quart de cercle (la moitié du
demi-cercle) que l’homme esquisse quand il tourne la tête et par rapport auquel s’appréhende
la descente du soleil vers l’ouest. La valeur connotative dominante est exposée au moyen d’un
outil spécifique comme, ce qui permet de déduire que, comme l’homme a un cou qu’il tourne
dans un mouvement de quart de cercle (sens dénotatif), le soleil esquisse un mouvement
circulaire quand il descend vers l’ouest (sens connotatif)617.
Certains, loin de traduire en français l’expression fכn « hwe lє k » כpar « le soleil a
tourné le cou » (traduction mot à mot), la traduisent par « le soleil est de retour », calque plus
conforme à la construction d’origine mais moins chargée au plan stylistique. Dans les langues
du sud-Bénin telles que l’ajagbe et le gєngbé, le tour restituable par le syntagme nominal « le
cou » n’existe pas dans l’expression originale. En Ajagbe, nous avons : « we tr ; » כen
gєngbe : « we tr» כ, ce qui explique la traduction : « le soleil est de retour», pour dire qu’il
retourne au point de départ, en considérant qu’il était parti de l’Ouest. Or, en fכngbé, on
dit : « hwe lє k» כ. Le mot « k» כ, qui peut se décliner en un substantif, a été restitué par « le
cou », ce qui enrichit l’analyse stylistique. Il s’agit d’un choix de l’auteur puisque la même
expression fכn peut bien sûr se traduire par : « le soleil est de retour ». Cela est d’autant plus
plausible qu’en fכngbe, « lє k » כsignifie « être de retour ». Pour donner son empreinte
personnelle au calque, Hazoumé a isolé de la construction figée le verbe « lє » qui prend alors
le sens de tourner, et « k » כdécliné en substantif : « (le) cou ».
On peut s’en convaincre à présent, le segment phrastique relevé est bâti sur la figure
tropique de la métaphore que l’on reconnaît également dans l’expression « les fils de la lune».
Un des nombreux exemples proposés dans le roman de Paul Hazoumé nous permettra de le
montrer : « Certains fils de la lune montaient déjà au milieu du firmament. » (Doguicimi,
p.507)
L’expression « fils de la lune » est un calque du fכngbe et des autres langues « gbé »618
en français. Dans la cosmogonie populaire béninoise, en effet, les étoiles sont considérées
comme « engendrées » par la lune, leur « mère », et elles sont appelées « les fils de la
617
Le français standard utilise la construction métaphorique : « le soleil se couche ».
618
Les langues gbé au Bénin sont celles qui sont pratiquées au sud du pays : l’ajagbe, le fכngbe, le gєngbé, le
gungbe, etc.
306
lune »619. La construction métaphorique occurrente repose donc sur cette conception
populaire. Pour l’appréhender, nous allons procéder à une analyse sémique de la dénotation de
fils car, comme nous l’avons montré à propos de la lexie le cou, c’est sur la valeur connotative
dominante de fils que joue la construction. A la vérité :
La lexie fils ne prend pas dans l’exemple cité le sens dénotatif de « personne du sexe
masculin, considérée par rapport à son père et à sa mère ou à l’un des deux seulement »620.
La valeur connotative de fils, même si elle ne peut être interprétée au moyen de l’outil de
comparaison comme afin d’être plus visible, découle d’une démarche de comparaison de la
lune avec un père/une mère entouré (é) de ses enfants. La lexie fils est donc le terme dans
lequel se concentre la charge sémantique issue de cette comparaison des fils de l’homme avec
« les fils de la lune »621. Paul Hazoumé fait ainsi une exploitation personnelle de cette
construction littéraire. De la même manière, le lecteur est frappé par la construction:
« La lune était sortie, ongle brillant dans le ciel criblé qui tirait les nuages vers le bas comme
autant de toiles d’araignée », (Le Cantique des cannibales, p.90)
Ici, nous sommes dans le roman de Couao-Zotti où le participe passé inscrit dans une
position d’adjectif qualificatif, sortie, n’est pas le mot attendu en français, mais plutôt
apparue qui traduit l’idée selon laquelle la lune s’est montrée tout à coup. Dans la phrase
relevée :
Lune signifie /lune/
Mais sortie ne signifie pas /sortie/
Il signifie plutôt : apparue
619
On aurait pu traduire par « les enfants de la lune » et cette traduction aurait évité le problème grammatical que
pose en français l’emploi de « fils » par rapport à étoiles, du genre féminin. Le problème lexical, lui, est
contourné, car les deux vocables (enfant et fils) sont des synonymes dont l’emploi indifférent est facilité par le
caractère épicène du mot « enfant ». On dit indifféremment : mon fils/mon enfant, ma fille/mon enfant pour
désigner l’enfant de sexe masculin ou l’enfant de sexe féminin. Mais au plan grammatical, il y a un problème
d’harmonie du genre du substantif avec le choix lexical : l’auteur aurait pu traduire par « les filles » par respect
de cette conformité grammaticale, mais cela aurait été une recherche ostentatoire de conformité. Voilà pourquoi
nous proposons le mot enfant.
620
Le Robert, 2003.
621
On dirait « les enfants de la lune », pour rester plus conforme à l’expression de base « sunvi/wlecivi/wetrivi»
qui signifie étoile en langues fכn, aja, et gєn. En réalité, le mot fils fait entre les enfants une discrimination qui ne
transparaît pas, à notre avis, de l’expression de base.
307
Entre les deux mots, existent des rapports de contiguïté au plan sémantique. Pourtant,
chacun a une particularité sur laquelle un créateur peut jouer pour créer un métalangage. En
substituant sortie à apparue, Couao-Zotti crée tout de même un niveau d’expression inédit : la
lune ne sort pas, elle apparaît. En ce sens, on parle de la nouvelle lune622. On s’aperçoit de la
création du niveau de langage lorsqu’on s’intéresse à la construction syntaxique du verbe
sortir qui s’emploie plus pour les humains et les animaux capables de mouvement que pour
les choses. Le vocabulaire qui correspond à la description du mouvement du soleil emploie
plutôt le verbe apparaître et manifeste la vue soudaine, brusque de la lune qui fait une
apparition au vrai sens du mot.
Dans les langues gbe du Bénin, un seul verbe s’emploie pour décrire le mouvement
qu’une personne fait de l’intérieur vers l’extérieur : sortir qui signifie : « to » en ajagbe et en
gєngbe et « tכn » en fכngbe et en gungbe. En ajagbe et en gєngbé623, le verbe « ze » s’emploie
aussi et se traduit par apparaître, pour désigner l’apparition du soleil, ou celle de l’ange
Gabriel à la Vierge Marie, etc. Ainsi, nous avons :
En ajagbe : « wleci to »;
En gєngbe : « wetri to » ;
En fכngbe : « sun tכn ».
Mais :
-En ajagbe : « ewe ze » : Le soleil est apparu, s’est élevé (dans son mouvement dans le ciel)
« acikplєt כze do Maria ji » : l’ange est apparu à Marie.
-En gєngbe : « dכnkusu ze » : le soleil est apparu, s’est levé (dans son mouvement dans le
ciel).
« atikplєt כze do Maria ji » : l’ange est apparu à Marie.
622
Le nouveau petit Robert de la langue française, éd. 2008.
623
En gungbe aussi, selon les explications qu’un locuteur nous a données. Mais il s’agit, a-t-il précisé, d’un
archaïsme.
308
de rendre plus actif ou moins passif l’acte d’apparition de la lune : la lune est sortie comme
l’homme sort de la maison. Il s’agit d’un choix expressif surtout, mettant en œuvre une sorte
de métaphore complexe avec sous-jacente l’idée de : « la lune a sorti ses griffes ».
Nous pouvons rapprocher ce calque d’un autre sur une page des Appels du Vodou où
Bhêly-Quénum fait une belle traduction littérale du vocable vodousi : « les épouses du
vodou»624. La marque des guillemets n’atténue pas la construction de la détermination
langagière que canalise tout le groupe nominal. La structure met en évidence la possession des
personnes (hommes ou femmes) par le vodou auquel elles appartiennent par le lien sacré
scellé à la suite des cérémonies de consécration organisées à leur intention au couvent du
vodou et conduites par le hunכn, le responsable du couvent.
Dans le roman de Couao-Zotti, une autre construction expose la même forme tropique.
Elle présente le personnage d’Alabi incarcéré et torturé par les agents du capitaine Azed, au
cœur des douleurs consécutives aux scènes lugubres de molestation, de supplice:
-« Alabi se leva. Des douleurs continuaient à lui manger les muscles du ventre. » (Le
Cantique des cannibales, p.179)
La détermination langagière est ici logée dans le verbe manger qui est la traduction du
verbe « ɖu » dans les langues gbe du Bénin. L’emploi contextuel du mot lui fait couvrir le
sens de causer de douleur à, faire mal à, ronger, etc. Il traduit l’expérience de douleurs
profondes et atroces, des supplices monstrueux, des mortifications implacables, comme en est
rythmée la vie carcérale sous les pouvoirs dictatoriaux. A présent deux autres expressions.
Elles reposent sur la même figure tropique : « Nous ne voudrions pas boire la honte »,
(L’Esclave, p.33).
Cette tirade est une déclaration d’un parent d’Akoêba, la nouvelle mariée dans le
premier roman de Couchoro. Attendant impatiemment le moment de la révélation du pucelage
de la jeune fille, une de ses tantes fait cette intervention libératrice pour exprimer l’attente ou
le souhait de la famille. Toute la construction verbale est le support matériel de la
représentation langagière. Sa base principale est un infinitif sur la valeur syntaxique duquel
nous ne revenons plus. Mais dans les langues-source, le mot employé est « ɖu »625 et
correspond à la traduction manger626. L’idée qui sous-tend la construction dans les langues
nationales est liée à la volonté de présenter le caractère détestable de la honte, et de susciter
chez l’interlocuteur des sentiments analogues. On dirait en français : avoir honte, être couvert
624
Les Appels du Vodou, p.231.
625
En aja et en gɛn : « ɖu ȠkpƐn », en fכn : « ɖu Ƞnya »
626
La traduction « manger la honte », quoique utilisée par certains locuteurs, nous paraît rendre l’idée avec
moins de bonheur que celle proposée par Couchoro.
309
-« C’est …l’ancien combattant. Sa tête n’est pas en ordre mais il n’est pas méchant. », (Les
tresseurs de corde, p.33 ; nous soulignons)
-« Il y a quelqu’un qui n’aime pas ton odeur. », (Les tresseurs de corde, p.66 ; nous
soulignons)
627
Roland BARTHES, Le plaisir du texte, Paris, Editions du Seuil, 1973, p.52.
311
d’un cliché »628 et notre exploitation va suivre le plan que nous avons esquissé au premier
chapitre. Les calques lexicaux formés sur des bases nominales manifestent la propriété de
désigner directement les notions auxquelles ils renvoient. Les effets qu’ils produisent
proviennent de deux valeurs profondément liées à leurs occurrences : la rupture dans
l’expression produite par la technique de détournement et leur valeur sémantique.
« Les yeux du malade s’ouvrirent et il avait l’air étonné de voir des traces d’un rire aux
commissures des lèvres de sa mère, tandis qu’elle, la panique dans l’âme, donnait
l’impression de ne regarder ni son fils, ni son beau-frère debout à la poupe de l’embarcation
filant vers sa destination.», (Les Appels du Vodou, p.239 ; nous soulignons.)
Pour cet exemple, nous avons déjà fait remarquer au premier chapitre que les mots ou
groupes introduits par Bhêly-Quénum dans les expressions figées, objet de calque lexical,
relèvent du même champ lexical que ceux auxquels ils se substituent, ce qui, apparemment,
amenuise l’effet engendré. Toutefois, la valeur imprimée dans le calque manifeste une nuance
différentielle. Avoir la mort dans l’âme, c’est « être tout à fait désemparé, désespéré »629.
Mais chez Bhêly-Quénum, le gallicisme apparaît sous une base nominale et, ce qui est fort
déterminant, fonctionne en prédication seconde630. Cette position syntaxique expose et
renforce sa fonction de caractérisation puis traduit la propriété dont il est pourvu de porter des
informations supplémentaires sur le personnage. Dans les enseignements de Molinié, nous
trouvons un appui scientifique à cette analyse car, dans le chapitre qu’il a consacré au système
de caractérisation, un accent particulier est mis sur le rôle ou la place des caractérisants dans
la manifestation des niveaux du langage :
« A priori, tout ce qui, dans un énoncé donné, ne se réduit pas au matériel indispensable à
l’élaboration et à la transmission d’une information, tout ce qui n’est pas strictement
obligatoire pour la complétude sémantique du message, ressortit au champ langagier des
caractérisants. »631
628
Georges MOLINIE, La Stylistique, op. cit., p.152.
629
Le nouveau petit Robert, éd. 2008.
630
Nous nous sommes étendu sur cette question au huitième chapitre.
631
Eléments de stylistique française, op. cit., p.37.
312
Les mots qui forment le groupe inscrit dans une prédication seconde sans tenir une
caractérisation accessoire, ne représentent pas dans l’énoncé les unités essentielles de
transmission d’information. Ils entrent donc dans les éléments identifiés par Molinié comme
pouvant manifester des spécificités langagières. Mais quelle représentation langagière en
dégager ? La réponse à cette question primordiale, c’est encore chez Molinié que nous la
trouvons, dans la description qu’il fait des caractérisants : « Les procédures de caractérisation
(…) prennent une spécificité particulière et paraissent bien près de constituer les marques
essentiellement stylistiques, voire même ce que l’on pourrait appeler les "stylèmes". »632
La solidarité structurale qui gouverne la construction lui donne une valeur intimement
liée à la détermination du substantif, noyau de l’expression figée. On observe bien que la
détermination au moyen de l’article défini inscrit tout le groupe dans une valeur d’ancrage
généralisante. Ce qui donne de traduire un état d’âme du personnage habité en permanence
par des troubles terrifiants générés par la recrudescence de l’état de santé de son enfant. Le
romancier traduit là, dans la caractérisation des sentiments intérieurs du personnage, une étape
antérieure à celle du désespoir et à laquelle renvoie l’expression la mort dans l’âme. La
création mimétique introduit ainsi une nuance qu’il nous paraît utile de relever et qui porte sur
deux niveaux de construction633 : syntaxique (dans la structuration et les nouveaux liens créés
entre les mots du groupe, différents de ceux qui apparaissent dans l’expression originelle) et
sémantique (la valeur différentielle du sens produit). L’effroi de la mère ébranle ses
certitudes, mais le personnage n’est pas complètement fauché.
L’exemple qui suit présente les mêmes caractéristiques puisque le terme souligné
paraît porter les marques d’une forme de duplication que Couao-Zotti exploite pour donner
l’impression de trouver, dans la conversation populaire grivoise, le terme dont la crudité
rejoint pourtant, et nous le verrons plus en détails, l’orientation générale du lexique qui
soutient l’esthétique de son écriture : « La chambre ressemblait à s’y méprendre à un studio
d’étudiant. Un « entrer-baiser », disent les langues malpolies » (Le Cantique des cannibales,
p.197).
Le groupe nominal, formé sur la base du nom composé qui procède de deux verbes,
est fort chargé par plusieurs facteurs : le lieu décrit (une chambre d’auberge), les
personnages (deux amants), le contexte (un épisode de séduction). Les deux paragraphes
précédents peuvent être bien éclairants sur la charge sémantique du calque :
632
Ibidem, p.37.
633
On le voit une fois encore, l’expression la mort dans l’âme ne correspond pas à l’idée que le romancier veut
traduire, et il lui a fallu créer une autre sur la base de celle qui est consacrée par l’usage.
313
« LE BERCEAU DES COCUS », Godomey Togoudo, était un bordel sexe étoiles qui ne
payait pas de mine(…) C’est ici que les maris inconsolés venaient prendre revanche sur la
mal-fidélité de leurs compagnes, en y nidifiant, à leur tour, les amours de derrière-la-
palissade. (…) Lalie, la femme d’Alabi, s’était retrouvée là sans savoir trop pourquoi. Elle
ne savait trop pourquoi elle avait fini par succomber aux "paroles alcoolisées " de son
amant.»634
Et sur la page suivante : « A force de faire le siège de son cœur, l’homme installa en elle le
besoin de câlins, la pressante envie de partager le velouté du paradis. Cela dans ce bordel
sexe étoiles, dans cet antre au nom bien heureux de "Berceau des cocus".»635
La construction du substantif un « entrer-baiser » exploite la même figure
métonymique que le nom « entrer-coucher », une formation locale, pour désigner un local
d’un seul bloc, où on ne dispose ni de salon, ni de chambre à coucher636. Elle sert
également à accueillir les rencontres amoureuses. Le niveau de langage mis en évidence se
reconnaît dans la charge sémantique qui se perçoit lorsqu’on rapproche la création
mimétique de la structure de base. Il indique en même temps le type de milieu social qui
nourrit la fiction romanesque chez Florent Couao-Zottti.
La construction qui repose sur l’occurrence du mot doigt nous entraîne loin de la
gaîté licencieuse, vers des considérations socioculturelles coutumières :
« Je savais, coupa Kpakpa brutalement, je savais que vous alliez tenter de m’intimider.
Pour me courber à votre volonté, il faudrait, messieurs dames, me passer dessus et
m’éventrer. Un député ne peut se complaire dans la fange des traditions obsolètes et…
C’était l’eau, le doigt d'eau qui fit déborder le canari », (Notre pain de chaque nuit, p.121)
634
Le Cantique des cannibales, p.195.
635
Ibidem, p.197.
636
Dans certains cas, il sert de logis passager.
637
Les enjeux esthétiques, rappelons-le, feront l’objet d’une étude au onzième chapitre.
314
détermination langagière. L’expression « c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase »
s’utilise pour dire « la petite chose pénible qui s’ajoute à tout le reste et fait que l’ensemble
devient insupportable »638. Elle se rapproche de la locution « l’étincelle qui met le feu aux
poudres ». On en déduit ceci : le calque relevé est une marque profonde d’appropriation. A ce
titre, il est revendication d’un droit à l’usage de la langue française comme une propriété qui
échappe à sa source. L’idée n’est pas simplement signe d’exotisme, mais surtout
d'accommodation, d’adaptation. Les mots doigt et canari ont ainsi une représentation
symbolique qui sous-tend cette revendication. Le choix du mot canari est peut-être motivé par
la volonté de l’inscrire dans le paradigme de vase pour ne pas accroître l’effet du
détournement.
Plusieurs calques, formés sur des bases verbales, obéissent au procédé de déplacement
de sens lié à la variation de leur contexte d’application. Nous allons les examiner
successivement.
« Tu veux que je te dise ? fit-il, un chien dans la voix. Je suis fatigué de toi, de la
boxe, de la police, du député, de toutes ces histoires. Je suis surtout fatigué de moi-
même. », (Notre pain de chaque nuit, p.102)
La lecture de toute la page 102 du roman pourrait favoriser le jugement que nécessite
l’emploi de ce calque. L’on apprécie l’opération de substitution du mot chien au mot chat
dans l’expression originelle lorsque l’on tient compte du climat de dissension dans lequel
s’inaugure la conversation entre Dendjer et son entraîneur639, et le sentiment de contrariété
que le lecteur commence à percevoir dans les propos du premier. Si cela est encore nécessaire,
nous rappelons que un chien dans la voix figure en prédication seconde, et les analyses qui
meublent plus haut le commentaire du calque la panique dans l’âme sont encore valables ici.
Le romancier joue en réalité sur les sèmes qui entourent l’emploi du mot chien, pour traduire
les sentiments de Dendjer : un transport d’invective dans la voix, une marque d’irritation,
d’exaspération dans la situation de confusion intérieure dans laquelle il se trouve 640 . En fin
de compte, la substitution de chien à chat n’est pas gratuite.
Quant à l’exemple relevé chez Bhêly-Quénum, il porte, à travers la structure du
groupe prépositionnel nominal, l’idée supplémentaire de fragilité, de vulnérabilité des
638
Le nouveau petit Robert de la langue française, éd.2008.
639
Une plainte d’agression (p.79) est déposée contre le boxeur Dendjer par le député Kpakpa (qui veut se
débarrasser de lui). Dendjer est jeté en prison. Mais une compétition était en vue dans les quatre mois suivants.
Son entraîneur engage une démarche pour sa mise en liberté, rencontre le commissaire et va voir Dendjer dans sa
cellule (pp.101-102).
640
Il ne vit pas avec la mère de son fils ; Nono avec qui il a l’intention de construire sa vie reçoit aussi le député
Kpakpa, un rival redoutable ; sa carrière de boxeur n’est pas reluisante.
315
«Ceux qui passeront pour des citoyens dignes du pays auront été les habiles qui auront su
confondre leurs excréments avec l’essence subtile du patriotisme. Mais il faut que souffle le
vent du changement. Malheur aux géants aux pieds de glaise qui ne sauront pas se mettre
debout dans la tempête ! », (Les Appels du Vodou, p.278)
« Dendjer n’a lui-même laissé ni empreinte, ni odeur. Il a disparu, il s’est évaporé. Mais
comment ? Comment comprendre ce mystère ? La police qui a la langue habile à expliquer
l’inexplicable a perdu son petit latin. Le commissaire Kuassi lui-même ne sait plus en ce
moment à quel vodoun se vouer », (Notre pain de chaque nuit, p.205)
641
Le vodoun est d’origine béninoise.
316
une victoire et rentrait triomphalement dans son pays où il devait recevoir les vivats d’une
grande foule642. Ces idées nous paraissent sous-jacentes dans la création du calque relevé chez
Couao-Zotti, qui rappelle celui que propose Couchoro dans son premier roman : « Le pauvre
mari ne savait plus à quel dieu la vouer. », (L’Esclave, p.125)
Le mot saint est remplacé par « dieu ». Couchoro, catholique et ancien séminariste,
n’utilise pas le mot vodou, mais dieu, qui donne lieu à des commentaires que nous éludons
pour ne pas donner l’impression de piétiner. Il faut pourtant relever un double détournement
dans ce calque : au niveau de saint/dieu et au niveau de se/le. A présent, passons assez
rapidement à quatre autres constructions verbales :
-« La police avait signifié aux citoyens indignés par son inertie qu’elle avait d’autres
cochons à gratter », (Le Cantique des cannibales, p.66)
-« Son hôte aurait d’autres cabris à rôtir », (Le Cantique des cannibales, p.91)
- « Elle qui aimait rendre piment pour piment », (Le Cantique des cannibales, p.84)
-« Il a fallu prendre le taureau par les couilles », (Le Cantique des cannibales, p.178)
Tous ces exemples sont empruntés aux romans de Couao-Zotti. Les deux premiers
semblent prendre la forme d’une dénonciation de deux faits plausibles : d’un côté l’incapacité
de l’Etat à assurer le bien-être des agents fonctionnaires, de l’autre le manque d’application
des forces de police dans l’accomplissement de leur mission républicaine. On peut entendre
par là que certains se consacrent à des préoccupations personnelles voire accessoires, mettant
au rancart les dossiers importants concernant la résolution de graves questions touchant à la
vie et la sécurité des personnes. Dans le passage cité643, c’est la responsabilité de l’Etat qui est
mise en cause. Mais le mot cochons peut traduire une raillerie et conférer au calque la
connotation gustative de préférence alimentaire, comme on le voit dans la vie réelle chez
certains agents de la police644, mais aussi l’idée d’abjection.
Le deuxième calque s’explique par le contexte d’emploi : Gloh, enfant de la rue
devenue chef de bande de braqueurs (qui redistribue aux pauvres le butin de ses équipées) se
rend au domicile de son amant, l’inspecteur Alabi, homme volage. Le calque sous-entend que
642
Dendjer qui avait le « fifobo » (« bague ou talisman de perle et de cuir porté sur les reins, qui aurait le
pouvoir de rendre invisible », NDA, p.203.), a disparu aussitôt que l’explosion s’est fait entendre.
643
La situation économique du Bénin était gangrenée par la corruption et l’impunité, ce qui fait que les agents de
l’Etat invoquaient ces difficultés pour ne pas se consacrer convenablement à leurs tâches. Nous lisons dans le
roman : « Un fait divers comme il en survient tous les jours dans les marécages et les arrière-cours de Cotonou.
Des crimes jamais élucidés. La police, confrontée à sa propre survie, avait signifié aux citoyens indignés par son
inertie qu’elle avait d’autres cochons à gratter. » (p.66.)
644
Ils ne sont pas peu nombreux à préférer les plats à la viande du porc.
317
Gloh venait au mauvais moment, où Alabi était en pleine aventure amoureuse, s’occupait à
domicile d’une autre amante. Le GN cabris à rôtir qui donne dans le langage libidineux nous
paraît suggestif à ce propos.
Dans rendre piment pour piment, se lit un recours à l’évocation des propriétés
culinaires et sensitives pour introduire l’idée d’une revanche amère, âpre, dangereuse, une
riposte acrimonieuse. En même temps, l’effacement du mot œil avec ses connotations de
fragilité, de vulnérabilité, qui renforcent dans l’expression originelle l’apport sémique
transmis par les mots malveillance et agressivité, enlève à l’expression occurrente un aspect
important que conserve l’expression originelle.
Enfin : « il a fallu prendre le taureau par les couilles». Le groupe prépositionnel
nominal « par les couilles » a avec le syntagme originel des rapports phoniques dans le son
consonantique [k]. De plus, « prendre le taureau par les cornes » signifie « prendre de front
les difficultés ». Le contexte d’emploi du calque nous sera d’un excellent secours. Gloh est
recherchée. Le gouvernement a déployé des forces de l’ordre à ses trousses. Le capitaine
Azed, fidèle serviteur du président de la République, fait arrêter Alabi soupçonné d’être de
connivence avec Gloh. En prison, Azed lui fait subir des tortures, pour le contraindre à
dévoiler le lieu de cachette de Gloh :
« -A qui veux-tu faire avaler cette salade ? Je sais que tu l’as vue ce matin. Tu la vois
tous les jours. Où ? C’est ce que tu vas me dire…
-Si tu es sûr, pourquoi tu ne te débrouilles pas comme un grand ? Tes hommes…
-Mes hommes ? Parlons-en ! Pendant deux mois, ils t’ont filé. A chaque fois que tu te
rends à Calavi, ils sont là à grimper sur tes pattes. Mais tu as l’art de l’embrouille. Du
camouflage. A chaque fois, tu les mets sur de fausses pistes. Ils m’ont avoué que tu es un
champion. Il a fallu prendre le taureau par les couilles. »645
645
Le Cantique des cannibales, op. cit., p.178.
646
Ibidem, pp.171-172.
318
Prendre le taureau par les cornes est certainement plus difficile parce que, justement, l’animal
se sert de ses cornes, où sont conservées ses forces, pour contrer l’adversaire. Mais le prendre
par les couilles devrait être moins périlleux parce que ce type de saisie l’affaiblit
considérablement car appliquée à un niveau de forte sensibilité et de faiblesse. La phrase qui
sort de la bouche d’Azed s’apparente à une affirmation de sa victoire, même partielle, sur
l’inspecteur Alabi. Enfin, le calque produit des effets d’obscénité qui confirment le caractère
violent de la langue de Couao-Zotti.
Chez Nouréini Tidjani-Serpos, nous lisons une construction formée sur une tournure
verbale analogue :
« Les taxikannans647 avaient des ennemis farouches : le sable, les côtes un peu raides, les
freins qui lâchaient au dernier moment, les clients agités qui communiquaient leur ardeur au
guidon, les chauffeurs de taxis qui s’amusaient à affoler leurs clients par d’intempestifs coups
de klaxon, les cabris et les chiens, les chiens surtout qui avaient une prédilection assez
marquée pour les arrêts des membres de leur corporation. Ces fameux Dons Quichottes ne
s’en formalisaient pas pour autant. Ils faisaient inlassablement leur petit bonhomme de
route damant le pion, à dix ou quinze francs la course, aux taxis poussifs qui hoquetaient leur
trajet à vingt cinq francs », (Bamikilé, p.16 ; nous soulignons)
La substitution du mot route à chemin introduit une nuance mince qu’il nous faut
pourtant cerner. Les deux mots sont synonymes. Mais l’emploi du second implique l’idée de
« distance à parcourir pour aller d’un lieu à un autre »648. C’est dans ce sens que l’on utilise
l’expression faire du chemin, c’est-à-dire « aller loin », et qu’on parle de chemin de la croix,
celui suivi par Jésus et qui l’a conduit à Golgotha. La route correspond à une voie de
communication, le « chemin à suivre dans une direction déterminée pour parcourir un
espace »649. Une autre piste se révèle également explorable : celle qui donne au mot « route »
647
Les « taxicannans » étaient, à l’époque, des conducteurs de vélos qui proposaient leur service aux vendeuses
d’acassa appelé en gungbe « kana ». Ils portaient, pour ces personnes, de gros colis de « kana » au marché et
avaient constitué progressivement une corporation bien connue dans l’Est-Bénin. La pratique a évolué avec
l’avènement des motos et, dans la même région, les « taxikana » ont été remplacés par les conducteurs de taxi-
moto appelés Zémijan. Le service qu’assurent ceux-ci s’est étendu autant dans son articulation que dans l’espace
couvert. Le même terme de zemijan leur est appliqué dans les deux départements du Sud-Est, l’Ouémé et le
Plateau et, par emprunt, dans le reste du pays. Ce nom viendrait du fait que les conducteurs de taxi-moto ne
ménagent pas leurs clients lorsqu’ils doivent parcourir des voies jalonnées de bosses et de creux. Aujourd’hui,
les zémjan existent un peu partout dans les centres urbains et même semi-urbains du pays.
648
Le nouveau petit Robert de la langue française, éd.2008.
649
Ibidem.
319
l’idée suggestive que l’on est dans une agglomération (urbaine). On pourrait ainsi saisir à
travers ce terme un sens administratif que ne couvre pas le mot « chemin ». L’opération de
substitution enlève donc à l’expression l’idée de « distance à parcourir ». Or, c’est cette idée
qui fonde la construction figée : faire /aller son petit bonhomme de chemin (qui signifie :
« poursuivre ses entreprises sans hâte, sans bruit, mais sûrement »). Ici le déplacement du
contexte d’application de l’expression originelle amène l’auteur à créer sur sa base un calque
qui inclut l’idée de traversée. Comme nous l’avons relevé chez Bhêly-Quénum, le besoin de
traduction d’une idée divergente est à l’origine de ce calque.
Les calques lexicaux, fondés sur une volonté de déconstruction par détournement,
reposent, pour la plupart, sur des emplois contextuels qui apportent des valeurs différentes de
celles contenues dans les locutions originelles. Cette variation dans le sémantisme engendre la
perception de plusieurs niveaux d’exploitation du langage et enrichit le champ d’expression
littéraire. Il est vrai, la pratique de ces calques reste limitée aux deux plus jeunes romanciers
de notre corpus, mais elle existe dans d’autres romans tels que Bamikilé que nous avons cité.
Telle que s’est manifestée l’approche classique de la langue française dans la littérature
béninoise en général et dans le roman en particulier, il est fort surprenant d’y découvrir ces
constructions calquées sur des modèles traditionnels. C’est la raison pour laquelle nous nous
étendons sur la question pour bien l’approcher. Dans les catégories lexicales, l’on voit
apparaître, avec une impression dominante chez Bhêly-Quénum, un domaine d’expression
nouveau qui génère, lui aussi, des niveaux de représentation du langage.
2-2-L’hypocorisme lexical650
Nous l’avons souligné au premier chapitre, les termes relevés sous la rubrique des mots
hypocoristiques ne portent pas véritablement les marques morphologiques qui définissent
étymologiquement cette catégorie de vocables. Le critère de redoublement de syllabes que
relèvent les dictionnaires n’est pas réuni ; mais il est objectivement difficile de rejeter leur
valeur hypocoristique. Pour les auteurs du Vocabulaire de l’analyse littéraire, « on désigne du
terme d’hypocorisme tous les procédés propres à rendre un discours affectueux »651. C’est
donc sur les valeurs contextuelles des occurrences que nous allons fonder notre analyse à
présent.
650
Des détails apportés à la notion d’hypocorisme montrent que concourent à l’exprimer : « l’énallage de la
personne (la 3è pour la 2è), de temps (l’imparfait pour le présent), le diminutif (" fifillle") », Vocabulaire de
l’analyse littéraire, op. cit., p.117. Donc l’hypocorisme n’as pas sa source dans la seule dimension lexicale.
651
Ibidem, op. cit., p.117.
320
Les termes traduisant les relations familiales sont employés dans des environnements
qui révèlent l’affectivité, la tendresse qu’ils transmettent à l’interlocuteur :
-« Je rentrais de Magnakwè en compagnie de mon oncle Akpoto, "Maître des Initiés" dont
l’enseignement, après avoir singulièrement marqué mon adolescence, reste comme soudé à
ma vie d’homme.
-Regarde, gnõlon ! qu’est-ce qu’ils font, m’écriai-je, montrant du doigt les deux chiens à
califourchon l’un sur l’autre.
-Pas grand-chose, répondit-il d’une voix sans nuances», (Les Appels du Vodou, p.31)
Le narrateur, Agblo Tchikoton, avait cinq ans lorsqu’il vit l’épisode cité. Dans la
bouche de ce garçon, le mot fכn nyכlכn, en position d’apostrophe, propage dans l’air de son
interrogation un élan d’affection, d’affectivité, d’attachement que renforce le climat de
confiance et de sécurité dans lequel Agblo engage la démarche de quête vers la source de
connaissance auprès du « Maître des Initiés ». Il y a, en outre, la décomposition proposée par
certaines personnes enquêtées, mais qui ne donne pas des morphèmes intelligibles en fכn.
Elles expliquent, par ailleurs, que nyכlכn, c’est le frère de la mère, par opposition à nagan et
nafi qui, eux, se décomposent en :
Na gan
Mère grand
Et en :
Na fi (= vi)
Mère petit
Donc, nynכl כse conçoit toujours par rapport à la mère. Nous en avons proposé une
décomposition qui n’a pas toute l’authentification scientifique requise. Néanmoins, nous
avons, sur la question, consulté le professeur Gbéto qui y voit un emprunt au gεn-mina, mais
pense qu’il n’est pas décomposable. Or, si le mot a une origine gεn-mina, il nous semble
321
qu’on peut bien le décomposer selon le modèle que nous avons proposé au premier chapitre.
Ces valeurs que ne peut rendre le mot français oncle sont contenues dans l’occurrence du
vocable dans le roman. Nyכlכn n’est pas l’équivalent de « tonton » en français652. Il
correspond plutôt à « oncle maternel » dont la compréhension est nécessairement régentée par
les conceptions socioculturelles du milieu. Les mêmes raisons de recouvrement socioculturel
expliquent l’occurrence des autres termes à valeur hypocoristique.
-« Il vit fofo Agbangãnou, l’aîné des trente-six enfants de son père ; il serra fort sur son cœur
ce grand-frère timide, pondéré, discret qu’il aimait d’une affection sans équivoque. », (Les
Appels du Vodou, p.35)
Agblo rencontre à Cotonou une vieille femme qui rappelle l’entretien qu’elle avait eu
quelques jours plus tôt avec sa mère, et au cours duquel elles avaient parlé de sa femme
652
Dans la pratique au Bénin, le terme de « tonton » s’emploie par les enfants pour désigner une personne assez
proche, mais jamais l’oncle. Il serait donc fort surprenant qu’un enfant applique ce terme à son oncle.
322
qu’elle désigne en langue fכn par yao. La note qui accompagne cette occurrence dit
exactement ceci : « mot fכn : femme épouse »653. A la vérité, yao est un emprunt fכn à la
langue yoruba. Si les Fכn ont dû l’emprunter, c’est certainement en raison de sa valeur
esthétique et hypocoristique. Il s’agit d’une appellation affectueuse de la femme-épouse654,
qui montre qu’elle est acceptée dans la famille par tous les membres qui la désignent par ce
terme, s’ils veulent souligner la manière avenante par laquelle ils veulent lui témoigner leur
tendresse. L’utilisation du mot yao dans l’œuvre de Bhêly-Quénum trahit donc toutes ces
valeurs que n’intègre pas le mot femme ou épouse, compte tenu des charges socioculturelles
occurrentes.
- « Il parviendra peut-être à l’engrosser, lui qui semble dédaigner les filles du pays.
- Peut-être parce que son machin ne fonctionne pas.
- Hola ! Il s’en servait assez bien quand nous étions jeunes ; on s’était même cassé la figure
au sujet d’une diכvi qui m’avait largué à cause de lui», (Les Appels du Vodou, p.67)
La note qui accompagne cet emploi est la suivante : « Diovi, mot fon : jeune fille »655
-«Vicedessin656, parfois désarmée riait de bon cœur, la serrait contre sa poitrine et disait avec
tendresse :
- « Ma bonne et généreuse Nadjinon venue du pays Egba pour me mettre au monde !», (Les
Appels du Vodou, p.136).
653
Les Appels du Vodou, p.49.
654
Certaines personnes originaires de la région d’Abomey que nous avons interrogées nous ont confié qu’on
appelle yao la femme-épouse. Le mari et les membres de la grande famille la désignent par ce terme. Selon
d’autres, la première épouse est appelée « yale » et la seconde « yao », si elles sont deux. Pour d’autres encore,
en revanche, le terme s’applique à toute femme devenue épouse à la suite des cérémonies prescrites par la
tradition (la célébration du mariage coutumier). Sur la question de la composition morphologique du mot, nous
n’avons pas encore trouvé de réponse satisfaisante.
655
Les Appels du Vodou, p.69.
656
Vicedessin est la mère de Agblo, le narrateur homodiégétique. Elle a recueilli chez elle sa mère, Yaga, qui
s’occupe de ses enfants, Agblo et Gbeyimi lorsque, saisie par le vodou, elle se rend au couvent, parfois, pour
plusieurs semaines. C’est elle qui célèbre sa mère à travers la phrase citée.
323
La mère se désigne en fכn et, de manière semblable dans les autres langues gbe, par
des termes comme : « Nana, Ajinכ, Eviwonכ, Najin» כ. Chacun de ces termes est une
célébration du privilège qu’a la femme de porter une vie, de porter la vie. Devant cette
propriété exceptionnelle et exclusive, l’on ne peut manquer de désignations tendres,
affectueuses.
-« Atavi Messa prit la situation en main. », (Les Appels du Vodou, p.238)
Atavi, c’est le jeune frère du père et le mot peut être décomposé de la façon suivante :
Ata (= et)כ vi
Père petit
En d’autres termes, c’est le petit père. Atavi, c’est toujours par rapport au père.
Des termes hypocoristiques, nous avons dégagé des niveaux d’expression qui, en
même temps qu’ils affichent les spécificités du français dans le roman béninois, exposent la
valeur esthétique des unités analysées.
Mais on peut objecter et nous demander pourquoi les formes relevées ne présentent
pas des marques de redoublement. Nous répondons d’abord que les marques de redoublement
n’y sont pas totalement absentes. Dans le mot najin כpar exemple, les morphèmes isolés
expriment une forme de réduplication qui entretient une redondance dans la désignation de la
mère :
Na ji nכn
Mère accoucher/ engendrer mère/ morphème indiquant l’origine, la source
Le sème « nכn » (= mère) est présent dans chaque morphème. C’est probablement la
raison pour laquelle les locuteurs pratiquent fréquemment les termes : « nana », « ajin» כ
Ensuite, la valeur hypocoristique d’un emploi n’est pas définie que par sa
morphologie. Il est vrai qu’en restant collé à l’étymologie du mot, on peut être tenté de
demander à ceux qui proposent des analyses sur les termes à valeur hypocoristique de réunir
d’abord le critère morphologique. Il nous semble cependant que la variable qui valide la
valeur polysémique des mots, c’est le contexte de leur emploi et, à ce titre, celui-ci devrait
supplanter les aspects morphologiques de l’analyse. Nous l’avons vu dans le sous-titre, le
contexte d’emploi est plus valorisant que la formation des mots.
Enfin, les questions morphologiques nous paraissent relatives, surtout lorsqu’on
aborde une étude dans laquelle les langues béninoises pour lesquelles les décompositions ne
sont pas toujours systématiques, doivent servir de point d’appui à l’analyse.
324
Il reste encore une dernière étape à franchir pour clore l’exploration des champs des
représentations langagières. Ce sont les niveaux différentiels qui s’observent dans les emplois
spécifiques des verbes.
657
Eléments de stylistique française, p.10.
658
Nous rappelons les exemples : « Elle reconnut la voix ronflante de l’homme. Elle entraîna son corps à
l’intérieur. Son cœur aussi. Lequel, chaloupant, tambourinant, lui ordonna de tomber ce son, ces trois syllabes,
toutes chargées d’émotions :
- Alabi ! » (Le Cantique des cannibales, p.91)
- « Il tomba aussitôt son pantalon. La chemise suivit. » (Le Cantique des cannibales, p.198)
-« Si c’est à cette condition, alors je me laisse bouffer. J’accepte de mourir mon rêve. Rien que pour toi,
Nono… », (Notre pain de chaque nuit, p.179)
-« La silhouette sereine, la barbe livrée aux caresses du vent, il balaya la troupe devant lui et vacilla ses pas de
crabe vers les soldats », (Le Cantique des cannibales, p.27.)
-« Le jeune champion ne pouvait s’empêcher de se revoir. Il ne pouvait s’empêcher de se revivre, hier au soir »
(Notre pain de chaque nuit, p.19.)
659
-« Les gens continuaient de crier, d’hurler leur joie accompagnant chaque pouce de leurs pas de
« oyé !oyé !oyé ! » grinçants. Dendjer sentit des mains, des milliers de mains rouler sur son épaule, sur son dos.
Il se contenta de brandir le poing pour leur répondre. Sans enthousiasme. Sans conviction non plus. Nono. De
nouveau, cette femme : elle le possédait. Elle venait, encore une fois, de lui vertiger le cœur. », (Notre pain de
chaque nuit, p.38)
-« Agblo (…) se voyait à l’âge de trois ans (..) en route vers Zouxwé ou Oussa, couvents dans lesquels les
particularités de leur initiation souchaient la tante et sa nièce. » (Les Appels du Vodou, p.51.)
-« L’Afrique noire se cadavérise » (Les Appels du Vodou, p.44)
325
660
Nous ne disons pas inscrit parce que le verbe n’a pas cette construction dans tous ses emplois.
661
Nous en avons rappelé quelques aspects au quatrième chapitre.
326
passivité une impression d’activité. Les tournures concernées comportent des verbes d’action.
En renforçant les axes du prédicat et de la relation prédicative à travers la reconstruction
valencielle662 (tomber ce son, mourir mon rêve, vaciller ses pas de crabe, il ne pouvait
s’empêcher de se revivre, hier au soir), le romancier introduit le lecteur dans un univers plus
animé, plus agité, davantage provocateur, menaçant, agressif, violent. Et les quatre exemples
proviennent de Couao-Zotti, celui qui exploite le ton emporté pour frapper l’attention de ses
lecteurs, les hommes politiques en particulier. Une dimension supplémentaire apparaîtra dans
l’analyse des trois verbes qui suivent: celle de la création lexicale.
Vertiger, soucher, se cadavériser dérivent de la création lexicale et n’avaient pas au
préalable dans la langue une construction syntaxique. A ce titre, ils acquièrent les positions
dans lesquelles les auteurs les font apparaître. Dans le respect de ces positions, nous relevons
que leur sémantisme est fort tributaire des bases dont ils découlent. Vertiger le cœur connote
créer un éblouissement, un étourdissement, signe d’un ensorcellement, puisque c’est de cœur
qu’il s’agit. La création de ce verbe confirme les analyses du paragraphe précédent. De même,
soucher connote relier solidement à la racine. Se cadavériser, se rendre cadavre, se mourir
peu à peu. La valeur sémique sensible dans cette construction réside surtout dans l’écho
affecté que celle-ci suscite dans l’esprit du lecteur, en rapport avec l’anxiété, la frayeur ou
l’angoisse qui accompagnent le sémantisme de la base dérivationnelle du verbe (cadavre).
Soucher a un emploi esthétique mais aussi idéologique. Nous y voyons l’enracinement
culturel (dans les cultures locales et dans la littérature du couvent) qu’appelle l’auteur des
Appels du Vodou et qu’il invite certainement les autres Africains à pratiquer, comme lui. Se
cadavériser, quant à lui, doit provenir d’un effet d’annonce, d’alerte, l’alerte d’un danger
contre le développement du continent noir, « la mort du continent ». La forme pronominale
indique que la menace prend sa source sur le même continent. C’est une invitation à une prise
de conscience urgente. Quatre autres verbes nous intéressent parmi ceux qui apparaissent avec
un CV et un CR.
662
Des verbes qui se construisent d’habitude sans complément se voient complétés.
327
3-3- Une construction verbale incluant un CR non prévisible dès la valence du verbe
La non-prévisibilité du CR dès la valence du verbe et sa réalisation dans la construction
verbale créent, comme on peut s’en apercevoir, des représentations sémiques déjà perceptibles
dans le sémantisme du verbe qui marque l’idée d’abondance de quelque chose qui enivre.
C’est donc cette idée que le CR perpétue dans la structure verbale :
« Il était devenu lyrique. Les mots soûlaient de sa bouche, drus, saccadés et décousus »
(Notre pain de chaque nuit, p.174)
663
Nous rappelons ici les phrases :
-«Le policier, tout heureux qu’on lui offrît l’occasion d’évacuer trois mois de nervosité et de frustration
accumulées du gagne-petit, alerta tout le pénitencier. On tomba sur elle muscles et lanières. On dégringola sur
elle deux tonnes de violence » (Le Cantique des cannibales, p.48)
-« Tu verras qu’après, tu pourras te reprendre en main, te renégocier une vie plus salubre » (Notre pain de
chaque nuit, p.196)
-« Elle était comme gelée, comme anéantie. Mais il fallait que ses pas se meuvent. Il fallait que ses gestes se
déploient. Elle vint près d’Alabi, l’aida à se relever, lui fit tituber quelques pas. », (Le Cantique des cannibales,
p.254)
328
illuminée, étant entendu que, pour Gloh, le vieux patriarche était un visionnaire, un mystique
sur les chemins de son aventure périlleuse. Gloh tente d’échapper à la horde de soldats
déployés à sa suite et arrive en un lieu où elle rencontre un vieux patriarche reclus dans la
forêt. Celui-ci la conduit près d’une caverne où il passait ses jours. Ce lieu mystique a ouvert
sur le monde extérieur la voie par laquelle l’héroïne devra échapper complètement à ses
ravisseurs, et c’est de lui que parle le narrateur : « C’est là qu’il avait dormi ses nuits. C’est
là qu’il avait rêvé ses jours.» (Le Cantique des cannibales, p.250).
La caverne, par son statut symbolique, se présente comme un lieu de méditation,
d’inspiration, de communion avec des êtres ou des esprits supérieurs, un espace de
ressourcement, de revigoration, de remontée, de révélation. Les deux constructions verbales
couvrent toutes ces valeurs sémiques et sont empreintes d’évocations mystiques et
prophétiques, puisque grâce au concours du patriarche, Gloh a échappé effectivement à la
menace des soldats.
Dans son emploi intransitif664, la construction de vertiger concentre dans le sémantisme
du verbe toute la part prédicative partagée dans la structure précédemment relevée et
analysée. Pourtant, les valeurs sémiques créées ne sont pas différentes.
Navetter, quant à lui665, laisse percevoir le développement d’une forte sensibilité qui
repose sur l’énergie expansive, communicative du geste du sourire entre une mère et sa fille.
Cet emploi valorise le mouvement de va-et-vient qui fonde le terme de navette, base
dérivationnelle du verbe.
664
« Il avait eu honte que son cœur ait pu vertiger aussi verticalement pour une femme » (Le Cantique des
cannibales, p.110)
665
« Vicédessin sentait même le fin sourire, qui, dansant dans les yeux de sa mère, navettait entre elles, les
lézards et le coin d’Olumo. » (Les Appels du Vodou, p.193.)
666
« Sègbohouè insensiblement s’anuitait » (Les Appels du Vodou, p.142.)
667
« Elle ne bougeait pas. Son regard, péniblement, se leva sur les trois hommes. Oui. Voir, savoir à quoi ça
ressemble une tronche de policier réjouie par sa capture. Savoir comment ça se texture un visage de "cochon
casquetté" » (Le Cantique des cannibales, p.12)
668
Encore une fois, nous n’avons trouvé le verbe anuiter ni dans Le Larousse 2008, ni dans Le Robert 2008, ni
dans le Dictionnaire pluridictionnaire. En revanche, nous avons découvert le mot annuité dans le sens de
« montant annuel de la somme que doit verser un débiteur à son créancier pour le remboursement du capital et
le paiement des intérêts d’un emprunt. Dans le décompte des pensions, équivalent d’une année de service », Le
nouveau petit Robert de la langue française, éd. 2008.
329
669
Il ne couvre pourtant pas tout le champ des représentations langagières ; ce n’était pas l’objectif de l’étude.
670
Mondialisation et globalisation ; création au Bénin d’un ministère chargé de l’alphabétisation et de la
promotion des langues nationales.
330
CHAPITRE ONZIEME
CONSTRUCTION DU STYLE
Une étude sur le style dans une œuvre littéraire aujourd’hui peut se révéler une
entreprise à la fois aisée, c’est-à-dire commode, pratique et périlleuse, c’est-à-dire délicate.
Aisée, parce que depuis l’antiquité671 que les philosophes ont mené des réflexions sur le
langage humain, la question du style a germé dans les esprits dans des contextes variés.
Lorsque, au fil des siècles, la langue d’écriture a été investie comme objet d’étude, les
recherches ont été cristallisées sur ce qui, en l’écrivain, lui permet de s’associer à l’objet de
son écriture pour lui faire porter son empreinte. Mais c’est à partir du siècle classique que, sur
la question du style, la bibliographie s’est révélée progressivement foisonnante. Les
soubassements de ces travaux sont multiples et variés. La voie est désormais tracée, le chemin
exploré, les outils formalisés. Plusieurs pistes ont été ouvertes et, dans le domaine, d’éminents
chercheurs, des savants éprouvés ont tracé de leur hardiesse les billons de la formalisation des
structures internes qui dégagent le style d’un texte. La finesse avec laquelle les regards
critiques ont été posés sur les œuvres, la structuration des formats mis en évidence, rendent
exigeante toute entreprise ultérieure. Pourtant, il y a encore de la vigne à rentrer. L’évolution
de la langue impose que l’on pose, à l’ère contemporaine, des regards nouveaux sur l’œuvre
de fiction, qui porte en elle les indices de son origine et de ses manifestations. Jean
Starobinski en fait une recommandation importante dans son étude précédemment citée :
« Tout grand texte porte en lui-même son origine. Il est son propre commencement, et
il ne peut cesser de l’être que si l’on cesse de le traiter comme un texte, et si on le réduit à
n’être qu’un document. »672
C’est en les prenant comme texte que nous approchons les œuvres, et là-dessus, nous
restons fidèle à la perspective inaugurée dès le début de notre recherche. En tant que textes,
671
Selon Littré, le style est un terme d’antiquité. Il a désigné, au départ, un «poinçon en métal, en ivoire, pointu
par un bout et aplati par l’autre bout, avec lequel les anciens, dès l’origine de l’écriture, ont tracé leurs pensées
sur la surface de la cire ou de tout autre enduit mou. » C’est donc par métonymie de l’instrument utilisé pour
écrire que le même terme s’emploie pour désigner dans le langage ce qu’il a « de caractéristique ou de
particulier pour la syntaxe et même pour le vocabulaire », Le Littré, Paris, Gallimard/Hachette, 1958.
672
Jean STAROBINSKI, « Leo Spitzer et la lecture stylistique », op. cit., p.26. Nous soulignons.
331
les œuvres sont lues comme des champs de représentations dynamiques à travers lesquels sont
livrés au cours de l’histoire narrative des personnages dont le parcours illustre une idéologie
en même temps qu’une esthétique de la création. Comme texte, l’œuvre entre dans une
catégorisation fondée sur la définition d’un type esthétique, et c’est son appartenance à un
genre qui lui confère une facture classique ou innovante.
Nous n’allons pas nous abandonner à un travail fastidieux de définition du style, qui,
au bout du compte, se sentira comme oiseux parce qu’il n’aura pas satisfait aux attentes que
son ambition aurait éveillées dans la conscience de nos lecteurs. Nous rappellerons quelques
présupposés fondamentaux qui sont nécessaires à une étude cohérente et objective, et irons à
l’essentiel.
Toute marque de singularité découle de « l’écart » créé par rapport à une norme,
avons-nous dit. C’est même ce qui fonde l’expressivité673. Mais il faut aller plus loin et situer
l’acception dans laquelle sera clarifiée la notion d’écart. Il est plus rentable d’y voir une
extension des possibilités de la langue, qui favorisent la mise en évidence des pouvoirs du
langage. Jean Starobinski passe là-dessus, sans le minorer, dans le développement de son
article plusieurs fois cité :
« Notre goût exige que l’écrivain ait une voix à lui, et qu’il la pose d’une manière
inimitable : allons jusqu’à dire que notre culture admet très communément l’idée de
littérature comme processus continuel de "déviance" : la littérature, c’est le collège
discordant des voix et des écritures sans égales. L’écart est donc de règle, et seule reste
imprévue la direction qu’il prendra chez un nouvel auteur. »674
Molinié souligne, lui aussi, la valeur profonde de l’« écart », mais le débarrasse de
toute perception tributaire de la vue normative ou classique. Il voit ainsi dans le style « une
dynamique de l’activité langagière plutôt qu’un écart, une manière ou une qualité »675. Le
style naît d’une recherche d’originalité dans la relation du créateur à l’expression. Et, sachons-
le, « plus vive sera l’originalité, plus difficile sera sa communicabilité »676. En l’expression, il
faut distinguer deux formes : la forme de l’expression et celle du contenu. A la vérité, le jeu
conjoint de l’expression et de la communication aboutit à la production d’une sorte de langage
où se démarquent déviance, rupture et éclosion. Ces réflexions trouvent leur expression ultime
673
Ibidem, p. 23.
674
Ibidem, pp.23-24.
675
Eléments de stylistique française, p.145.
676
Ibidem, p. 143.
332
dans la mise en œuvre du rapport de cette étude avec le vaste domaine stylistique ou poétique,
si l’on tient compte des débats en cours sur la valeur de la stylistique et qui la présentent
parfois comme une approche du texte obsolète. En ce domaine, la notion d’écart est valorisée
parce qu’elle favorise la violation d’un principe qui se reçoit comme une valorisation du
même principe. L’extension des possibilités du langage, nous l’avons dit, passe par
l’observation d’un écart, d’une déviation, d’un décalage par rapport au système établi. Elle
peut rendre parfois malaisée la communication mais renforce nécessairement l’expression.
Comme le souligne également Starobinski, elle est déterminante dans le développement de
l’acte de langage :
« L’écart stylistique, s’il est l’œuvre de la singularité, désigne tout ensemble une
"ineffable" liberté qui veut l’écart, et une activité qui comble l’écart en le manifestant. Par le
détour provisoire de la non-commnication, l’on en arrive à une expression et à une
communication plus intenses, à une activation des pouvoirs du langage. »677
Sans rappeler malicieusement la très vieille querelle des Anciens et des Modernes,
nous allons reconnaître que le risque de produire une œuvre sans style paraît plus élevé
aujourd’hui, puisque les différentes formes connues et expérimentées de par le monde sont
tellement visitées qu’elles apparaissent comme une interpellation des créateurs à s’investir
dans des voies nouvelles pour atteindre à des niveaux où fusionnent des contraires, comme la
critique le révèle depuis quelques années à travers des rencontres et des ouvrages 678
677
Jean STAROBINSKI, « Leo Spitzer et la lecture stylistique, op. cit., p.23. Souligné par nous.
678
Mahougnon KAKPO vient de publier aux éditions des Diasporas une étude qui annonce une série de volumes
sur la résurgence du baroque dans les littératures africaines francophones. Cette étude a paru sous le titre :
Poétique baroque dans les littératures africaines francophones : tome 1- Olympe Bhêly-Quénum (thèmes et
styles), Cotonou, Les éditions des Diasporas, 2007. Nous ne ferons pas forcément allusion à cette étude qui, à
travers la grille de lecture qu’elle développe, enrichit les travaux sur Bhêly-Quénum. Ses orientations étant
différentes des nôtres de même que les données de base, il n’y a pas lieu de craindre des risques de croisement
d’approches et de résultat. Nous nous permettons cependant d’en rappeler le contenu. Pour comprendre l’œuvre
de Bhêly-Quénum, Kakpo a recours au concept de l’archaïque qu’il définit comme « ce qui est dépassé mais qui
revient en permanence » (p.8). Ce n’est pas le traditionnel, mais ce qui est décalé par rapport à une époque
antérieure. Il rapproche l’archaïque du fantastique populaire et du baroque et précise ce qu’ils ont en commun :
« une nostalgie, celle notamment d’un paradis perdu que l’écrivain ou l’artiste, consciemment ou non, tente de
ressusciter.» (p.9) Pour l’illustrer, il cite, dans le roman négro-africain francophone, L’Enfant noir de Camara
Laye, Ngando de Paul Lomami-Tchibamba, Crépuscule des temps anciens de Nazi Boni, Les fils de Kourétcha
d’Aké Loba, Karim de Ousmane Socé Diop, Le chant du lac d’Olympe Bhêly-Quénum, dont l’intrigue met en
jeu une histoire extraite du passé de l’Afrique. Il cite aussi la poésie écrite négro-africaine francophone « où les
valeurs anciennes sont magnifiées, idéalisées et où l’Afrique Noire est considérée comme la terre promise, un
jardin d’innocence, ou encore le royaume d’enfance cher à Senghor. » (pp.9-10.) Il montre que le baroque
gouverne toute l’œuvre de Bhêly-Quénum et que l’initiatique ou le fait religieux, l’archaïque sous ses diverses
formes et les questions de la sorcellerie concourent à affirmer son inscription « dans une philosophie de
l’ontologie» (p.12).
333
scientifiques679: c’est la réponse à cette interpellation qui est à l’origine des courants littéraires
qui ont nourri l’activité littéraire au fil des siècles, jusqu’à nous.
Mais la déviance doit se faire selon un certain ordre pour ne pas devenir l’écho du
chaos. Et la démarche qui nous paraît rendre compte de cette question dans les œuvres
d’étude, c’est la méthode structuraliste que l’on connaît depuis les années soixante avec Lévi-
Strauss, Barthes, Todorov, Greimas, et d’autres encore. Nous allons ainsi proposer un
étagement à trois niveaux, tous solidaires l’un de l’autre : le lexique, le syntagme et la phrase,
avec quelques variantes, au besoin. De chaque niveau, nous dégagerons les valeurs qui font le
style de l’écrivain.
Les romanciers béninois en étude adoptent un style de la rupture, chacun à sa manière.
Mais rupture de quoi ? Du code et de la construction. Dans un cas, nous parlerons de
déconstruction linguistique, dans l’autre, d’anacoluthe. Doguicimi introduit une rupture
d’abord par rapport au français de référence ; ensuite dans le roman négro-africain
francophone par l’orientation historique et ethnologique qu’il associe et enfin par
l’importance que prend dans le roman le recours aux ressources des langues locales. Ont paru
avant lui Force Bonté (1926) de Bakari Diallo et L’Esclave (1929) de Félix Couchoro, Karim
(1935) d’Ousmane Socé Diop, Mirages de Paris (1937) du même auteur. Le roman de
Hazoumé affirme une rupture par rapport à ces œuvres et, avec elles, par rapport au français
institutionnel. Un piège sans fin, en dehors de son thème structurateur680 qui marque une
nouvelle orientation du roman, est l’une des premières œuvres négro-africaines francophones
à pratiquer le mélange des genres, comme l’étudient Huannou et Bogniaho681. Les Appels du
Vodou ouvre une autre perspective, comme on l’a vu. Les romans de Couao-Zotti, considérés
sur les plans thématique et esthétique, s’éloignent des œuvres antérieures. Dans le roman
béninois, les œuvres de Barnabé Laye, Blaise Aplogan, Edgar Okiki Zinsou, etc. sont des
références par rapport auxquelles se perçoit plus nettement la rupture de Couao-Zotti.
Il sied, à présent, de souligner, avant d’aller plus loin, que les caractéristiques du genre
auquel appartiennent les œuvres de notre corpus, sont prépondérantes dans la conduite de
l’étude. Celle-ci sera donc menée, d’abord en rapport avec le genre pratiqué, et non
679
Il y a eu du 4 au 7 mai 1998 à Dakar un colloque intitulé « Nouvelles écritures francophones : vers un
nouveau baroque ? ». Les actes de cette rencontre scientifique ont été publiés sous le même titre, et les textes
rassemblés par Jean-Cléo Godin. Les communications sont des interrogations sur le nouvel envahissement des
littératures francophones par ce qu’on suspecte comme étant une manifestation du baroque. Il est donc heureux
que Kakpo approfondisse les idées sur la question, en faisant paraître dans un premier volume les marques
baroques chez son compatriote Bhêly-Quénum.
680
La question existentielle dans la vie d’Ahouna.
681
On peut le comparer aux romans Les Bouts de bois de Dieu (1960) publié pendant la même période,
L’Aventure ambiguë (1961).
334
prioritairement focalisée sur la personnalité des auteurs. La valeur de cette précaution, nous la
verrons lorsque, au douzième chapitre, nous en arriverons à la divergence du discours des
auteurs par rapport aux conclusions qu’autorisent leurs œuvres. Cette démarche est devenue
classique chez Starobinski :
Nous savons quelque chose de la rupture du code lorsque nous remontons le fil du
développement proposé jusque-là. D’anacoluthe, nous n’en avons exposé quelques aspects
qu’au huitième chapitre, sans la nommer. Telles que sont exposées la méthode d’emboîtement
et la structure intra puis extra-syntagmatique, l’on peut y voir des tournures qu’on prendrait
aisément pour des fautes, s’ils n’étaient pas apparus sous la plume d’intellectuels écrivains.
Dans ce contexte, nous pourrons trouver à la technique de rupture l’avantage que Molinié
indique dans ses Eléments de stylistique française :
« …Vue sous cet angle, l’anacoluthe apparaît plutôt comme dynamisme, comme force,
comme la subversion d’un état figé et mort, ou comme la résistance à une tentative de
figement. L’anacoluthe est donc un des moyens les plus efficaces et les plus féconds qui
permettent à l’art langagier de ne pas se momifier dans l’académisme.»683
682
Jean STAROBINSKI, « Leo Spitzer et la lecture stylistique », op. cit., p.24.
683
Eléments de stylistique française, p.105.
335
684
Albert Gandonou dit, lui aussi, avoir « eu beaucoup de mal à relever même un seul mot familier », Le roman
ouest-africain de langue française -Etude de langue et de style, op. cit., p.165.
685
Adrien HUANNOU, « La langue de Paul Hazoumé dans Doguicimi », Doguicimi de Paul Hazoumé, op. cit.,
p.143.
336
théories racistes de l’époque686. Cette situation crée dans l’œuvre une écriture de dépaysement
qui n’a curieusement pas suffi à repousser les lecteurs étrangers, lorsqu’on se fonde sur les
articles qui ont accueilli le roman à sa publication. Ce type d’écriture, et nous savons
désormais pourquoi, caractérise la plupart des romans béninois687. Mais c’est avec la
bénédiction, a posteriori pour certains, de l’Académicien sénégalais qui, dans la postface
d’Ethiopiques, justifie la pratique : « Langue étrangère, le français ne peut en effet, jouer le
rôle d’une langue africaine, il se colore et s’enrichit au contact des réalités africaines…Ainsi,
il emprunte aux langues africaines les mots dont il a besoin. »688.
Du coup, la langue se colore des variétés linguistiques qui font les richesses
linguistiques du continent, et la lecture de plusieurs romans négro-africains francophones
l’atteste. Dans l’univers de Doguicimi, les toponymes et les anthroponymes indiquent
clairement le cadre fictionnel du roman : le royaume du Danhomê sous le roi Guézo. Dans ce
contexte, le cadre d’énonciation est marqué de valeurs sociolinguistiques et culturelles
importantes. L’utilisation des emprunts tels que Vidaho, Ahossitins, afomayi, soudofi et des
xénismes comme Danhomênous, Aladahonous, Mahinous, Ayonous, Houédanous, Nagonou,
Zadonous, Wémênous, Guézo, Toffa, Zanbounou, Migan, Houndjroto, Agbomê expose une
variation de caractérisation689 avec, pour incidence, la production d’un ancrage historique,
culturel, ethnique, géographique, topologique, etc. Ainsi, Paul Hazoumé ne fait pas dans son
roman œuvre d’ethnologie sans contrepartie pour son pays. Comme l’a relevé Mohamadou
Kane dans un article déjà cité, Doguicimi, quoique présenté dans une facture marquée d’un
exotisme incontestable, fait la part belle aux particularités lexicales. Mais l’aspect sur lequel
la lecture du roman retient l’attention aussi, c’est la composition de la phrase.
686
Nous disons « racistes » à cause des positions développées à l’époque, qui présentent la race noire comme
inférieure à la race blanche, et les communautés de cette race sans civilisation. Gobineau est plusieurs fois cité
dans ce cadre. On peut bien voir dans cette quantité d’emprunts aux langues nationales la volonté de faire
couleur locale, et nous l’avons dit. Mais le fonctionnement des emprunts et des xénismes, des calques
stylistiques et des termes lexicalisés montre, on n’en peut plus douter, que le royaume du Danhomê avait bel et
bien une civilisation. L’auteur le fait peut-être à son insu.
687
Nous rappelons que Jérôme Carlos ne fait pas d’emprunt aux langues nationales dans ses romans, en dehors
de certains anthroponymes et toponymes, qui sont des xénismes, et nous en avons déjà parlé.
688
Léopold Sédar SENGHOR, « Postface d’Ethiopiques », 1956.
689
Lorsque dans une situation de diglossie (usage concurrent de deux variétés d’une même langue) un locuteur
passe d’un registre perçu comme correct, élevé à un registre faible, familier ou populaire, les linguistes parlent
de « variation diastratique ». Dans les occurrences relevées à travers Doguicimi, il n’en est pas question. On
observe plutôt un passage d’un code à un autre, et ce passage trans-linguistique a une valeur de caractérisation.
C’est ce qui nous fonde à parler de variation de caractérisation.
337
690
Dans un article, nous avons étudié la structure complexe de la phrase dans Doguicimi : « Constructions
syntaxiques et représentations langagières chez Paul Hazoumé », in Repères pour comprendre la littérature
béninoise (textes réunis et présentés par le Prof. Adrien HUANNOU), Cotonou, CAAREC Editions, 2008, pp.
113-136.
691
« Danhoméennes » est un adjectif construit sur le nom « Danhomê », le royaume dont l’histoire sert de toile
de fond au récit romanesque. Il désigne donc tout ce qui renvoie à ce royaume, et non au Dahomey, le nom
qu’avait pris, à l’indépendance, l’actuelle République du Bénin.
692
Doguicimi, p.15.
693
Ibidem, pp.172-176, 247-248, 435- 444, 477- 478.
338
lesquels nous nous référons aux études déjà existantes694. Pour illustrer la composition
phrastique, choisissons, sur une page quelconque, un exemple :
Cette phrase, de structure syntaxique entortillée, repose sur une structure de base tout
aussi complexe : « Chaque règne se faisait un impérieux devoir d’agrandir le Palais -
patrimoine sacré - par des murailles qui le rendaient inviolable ainsi que tout ce qu’il
abritait ».
Un seul mot, un pronom indéfini, représente le prétexte de la construction par
réduplication ramifiée: tout. Même si elle ne couvre pas les dimensions des phrases
monstrueuses de Marcel Proust696, auxquelles Leo Spitzer a consacré de belles pages697, cette
construction phrastique dépasse manifestement le souffle maximal humain et rappelle fort
bien le style affecté du siècle classique français où, chez Corneille en particulier, le discours
est ponctué de tons pompeux, mélangeant grandiloquence et élévation, à travers le rythme
majestueux de l’alexandrin. La période de la phrase ainsi libellée, est étendue, puisque la fin
est sans cesse différée par l’insertion des outils que le système de la ponctuation met à la
disposition du créateur. Cette phrase forme une unité de discours ; elle est caractérisée par un
souffle dilaté, une ampleur extensible. A travers la ramification de sa construction dupliquée,
694
Des articles fort intéressants existent sur les deux sujets parmi ceux que Mane et Huannou ont rassemblés
dans Doguicimi de Paul Hazoumé, op. cit.
695
Ibidem, p.16.
696
La phrase fait penser aussi à Flaubert dans Salammbô.
697
Léo SPITZER, Etudes de style,[Link]., pp. 397-473.
339
elle manifeste des effets de parallélisme et de symétrie, et transpose ainsi dans le récit
romanesque les caractéristiques de la prose oratoire ou du discours argumentatif qui, on le
sait, sont les lieux où se développent les meilleurs exemples de période. Si ces éléments
apparaissent dans un texte auquel l’auteur donne des caractéristiques de littérarité, c’est parce
que « tout texte littéraire, à partir du moment où il prétend être confronté à un public, à des
lecteurs, c’est-à-dire à partir du moment où il vise à seulement exister, obéit forcément à une
orientation argumentative fondamentale et radicale, pure et absolument autonome : plaire au
maximum de gens possible. »698 Et tout le roman est, de la sorte, canalisé par cette dimension
argumentative remarquable, étant donné que Paul Hazoumé, en même temps qu’il justifie la
mission « civilisatrice » de la métropole à travers la constitution d’une documentation
ethnologique considérable, tente d’exposer puis d’affirmer la force et la puissance de la
culture et de la civilisation danhoméennes, l’organisation de la société et l’administration
séculaire du royaume par le souverain et les membres de son « gouvernement ». A cette
double entreprise, le romancier associe (merveilleusement) des pratiques variées de
valorisation des ressources langagières du fכngbe, en l’occurrence.
La phrase de base est, déjà, complexe, nous l’avons dit. Sa structure relève de
procédés constants dans la structure phrastique chez Paul Hazoumé : l’extension par
l’insertion :
-d’un groupe prépositionnel qui remplit la fonction grammaticale de complément de
relation (par des murailles) ;
- d’une subordonnée relative qui correspond à ce qu’on appelle habituellement le
complément déterminatif, repérable sur quantité de pages.
Si on a le souvenir du développement proposé au huitième chapitre, on comprendra
que la structure phrastique complexe représente le formatage caractéristique dominant dans
Doguicimi. En conséquence, la structure épouse la solennité des actants qui animent l’univers
de l’œuvre et accompagne la description des épisodes lus comme des scènes de
dramatisation699. Nous n’insisterons plus davantage sur le respect scrupuleux des règles
syntaxiques qui, découlant d’« un souci presque excessif de la correction »700, vont jusqu’à la
698
Georges MOLINIE, La Stylistique, op. cit., p.55.
699
Robert PAGEARD a écrit à ce sujet : « Par la rigueur et la simplicité de la composition, par la force avec
laquelle sont présentés les caractères et les conflits (notamment la révolte de la passion contre l’ordre social),
par l’effacement du narrateur, Doguicimi atteint presque la perfection dans l’ordre classique et pourrait être
aisément porté à la scène. C’est un sommet de la littérature africaine d’expression française », Littérature
négro-africaine, le livre africain, Paris, 1966, pp.56-57. Cité, sans mention de la maison d’édition, par
Mohamadou KANE, « Le réalisme de Doguicimi », Ethiopiques, n° 30, deuxième trimestre 1982, p.2.
700
Adrien HUANNOU, « La langue de Paul Hazoumé dans Doguicimi »,op. cit., p.136.
340
«Oui, les Blancs que nous comblons de prévenances avaient armé nos irréconciliables
ennemis afin qu’ils vinssent détruire le Danhomê de Houégbadja.»706
« Les reines l’(le roi) invitaient (…) à se retirer de nouveau afin qu’elles le
préparassent à résister à l’assaut des arguments des autres conseillers … »707
Sans reprendre l’orientation psychologique des études qui voit dans la création la
projection de ce qui a existé dans l’âme du créateur, nous pouvons mettre cette structure
phrastique complexe en rapport avec les épisodes de l’œuvre traversés par des climats
variables de tension, d’angoisse et une atmosphère lugubre, qui ponctuent périodiquement les
péripéties du roman: les intrigues de cour, celles développées singulièrement par Vidaho,
soupirant éconduit de Doguicimi, l’épouse de Toffa gardé en captivité chez les Maxi, les
701
Albert GNANDONOU a relevé deux cent soixante-trois subjonctifs à l’imparfait et au plus-que parfait, Le
roman ouest-africain de langue française- Etude de langue et de style, op. cit., p.182.
702
Lorsque l’imparfait du subjonctif est à une autre personne que la troisième du singulier, la forme est gênante
d’un point de vue euphonique. Pour l’éviter, il est recommandé d’éviter les autres personnes, sauf la troisième
personne du singulier.
703
Nous avons abordé le cas de Jérôme Carlos dans une contribution au premier Colloque de l’UAC de juin
2007 à travers l’article intitulé : « Le renouvellement esthétique dans l’œuvre romanesque de Jérôme Carlos : les
altérités d’une écriture singulière », in Actes du Ier Colloque de l’UAC des Sciences, Cultures et Technologies, du
25 au 29 juin 2007 au Campus d’Abomey-Calavi, Vol.1 : Sciences Humaines et sociales, pp. 291-303.
704
Doguicimi, p.24. Souligné par nous.
705
Ibidem, p. 27.
706
Ibidem, pp.46-47. Souligné par nous.
707
Ibidem, p.53. Souligné par nous.
341
scènes macabres des sacrifices humains, les épisodes d’affrontements des guerriers, les
captures barbares, etc.
Nous retiendrons, dans une synthèse provisoire, que la composition de la phrase chez
Paul Hazoumé adopte une allure volontiers classique, avec toutes les expressions
conséquentes et les représentations symboliques afférentes. Elle s’harmonise avec l’espace
romanesque qui correspond vraisemblablement à la cour royale de Danhomê, sous le
souverain Guézo. Dans le roman béninois, c’est Doguicimi qui offre comme caractéristique
propre cette structure complexe, dans son allure et ses ramifications. Participent aussi à la
construction de cette structure phrastique, certains éléments comparables à ceux que Leo
Spitzer a identifiés chez Proust et qu’il a appelés les « retardants ». Il s’agit, comme chez
Proust, d’outils sur lesquels se fonde le créateur pour rallonger ses phrases et en complexifier
la disposition syntaxique.
Cette information n’a rien d’accessoire d’autant plus que grâce à elle, le lecteur en sait
davantage sur l’organisation de la succession des crieurs publics au rythme du passage des
rois sur le trône des Houégbadja. Compte tenu de l’intervention fréquente du personnage dans
708
Le petit Robert de la langue française, éd. 2008.
709
Doguicimi, p.15.
342
l’intrigue romanesque, il est normal que son statut soit clairement appréhendé par le lecteur
dès le début de l’œuvre. Choisissons un second extrait, pour ne pas trop nous y attarder710 :
« Le crieur était arrivé sur l’immense place qui s’étendait devant Singboji- Palais à
étage de Guézo….
« Face à Gbêhonnou placé sous l’étage –la Porte de la Vie, du Monde, de l’Univers,
du Bonheur comme on voulait l’entendre- et aux murs décorés de bas-reliefs de buffles tête
baissée prêts à foncer sur l’ennemi, Panlingan fit sa voix plus traînante et s’étendit sur les
sentences du successeur d’Agonglo :… »711
710
Quelques exemples donnés pêle-mêle :
-« Je me nomme Mêlo – le bras droit du Père de la Vie - » (p.142) ;
-« Tu as daigné me distinguer, princesse Houétondja – Le Soleil levant - » (p.142) ;
- « son regard qui avait revêtu la face de Gou – le dieu de la guerre - » (p.166) ;
-« Assis face à l’"assen" fiché au sol et qui représente Mawou – Le Créateur - » (p.312.) ;
-« Gbêgoudo – serviteur d’Ajaho - » (p.312.)
711
Ibidem, p.22.
712
Ibidem, pp.40-50.
343
absolument à l’expédition contre les Maxinu. Ses talents de rhéteur lui attirent, au terme de
son plaidoyer, plusieurs membres de la cour, sauf le roi qui y voit de la déraison. Cette tirade
impressionne le lecteur qui se croit conduit dans une plaidoirie d’avocat. La structure de
l’argumentation du prince va en crescendo, de la nécessité qui s’impose à tous de faire
allégeance au roi jusqu’à l’insistance sur le rôle irremplaçable des ancêtres dans toutes les
victoires réalisées par le royaume du Danhomê, et donc, la nécessité de se plier à leur avis de
ne pas lancer la campagne. Les tirades de cette facture sont nombreuses dans le roman et lui
confèrent une allure magistrale, une structure imposante. Se confirme également, de ce point
de vue, la tendance classique que l’on reconnaît au roman. D’autres passages plus modestes
peuvent également intéresser le critique. La réplique du roi au discours de Toffa, moins
impressionnante, tient sur trois pages713. Là, il se montre modérateur puis favorable à la
collaboration avec le colonisateur. Mais un autre conseiller, Linpéhoun, prend le relais de
Toffa714, sera suivi par un autre encore, Assogbaou715, si bien que le Conseil s’est très vite
transformé en un véritable lieu de joute oratoire. Le fil de chaque intervention repose sur une
force argumentative porteuse d’une capacité persuasive absolue. C’est ce qui fait, en partie,
l’élégance du style chez Paul Hazoumé. Un autre noyau d’intérêt est découvert du côté des
emplois verbaux. On ne peut, à la vérité, résister à la valeur que l’imparfait et le passé simple
introduisent dans la facture du récit.
713
Ibidem, pp.50-53.
714
Ibidem, pp.53-60.
715
Ibidem, pp.60-62.
344
de s’intéresser s’il voulait que son nom fût toujours sur les lèvres des vivants et qu’ils
honorassent grandement sa vénérable mémoire. »716
716
Ibidem, p.27. Souligné par nous.
717
Ce second aspect n’est pas illustré dans l’exemple.
345
« A la joie dont rayonnait le visage de ses épouses quand Guézo réapparut à ses
conseillers vers le milieu du jour, ceux-ci reconnurent, à leur grand étonnement, l’imminence
de la guerre qu’ils croyaient pourtant écartée ce matin, les anciens rois l’ayant
désapprouvée »719
Ou encore :
Ces deux exemples présentent dans le même ordre la distribution des deux temps. Le
passé simple, on le sait aussi, situe le procès dans le passé comme l’imparfait à la différence
qu’il en donne une vision synthétique et compacte. Il en révèle une représentation globale,
indifférenciée, non sécante. Cette propriété est particulièrement saisissante dans les deux
exemples proposés plus haut où le passé simple, par rapport à l’imparfait, fait percevoir le
procès nettement délimité dans son déroulement et orienté vers son terme final. Dans
l’assurance que lui donne l’application des mixtures à Doguicimi, le prince Vidaho avait la
718
Le premier chapitre commence ainsi :
« Les coqs ont cessé depuis un moment leur deuxième concert de coquericos.
« Les " ko! ko! Ko! " de la petite clochette de la cloche géminée de Panlingan Déguénon Fonfi - le
crieur de ce règne- s’égrenaient précipités et prolongés, annonçant que l’homme rendait hommage à tous ses
prédécesseurs vivants ou morts, … », Doguicimi, p.15. Souligné par nous.
719
Ibidem, p.39. Souligné par nous.
720
Doguicimi, pp.253-254. Souligné par nous.
346
721
Paul Hazoumé était instituteur et, à l’époque, cette fonction était confiée aux intellectuels dont la formation
académique était complète, assurée selon des programmes conçus en métropole, ce qui leur donnait des
connaissances approfondies dans de nombreux domaines. On peut donc comprendre le recours manifeste aux
notions de rhétorique dans la rédaction de son œuvre.
347
lecture des deux œuvres. Pour y arriver, le lexique nous intéresse au premier chef, parce qu’il
n’a pas la même coloration et n’est pas sous-tendu par le même projet de création esthétique
dans les deux œuvres.
1- Le lexique
Dans une interview accordée au Quotidien Sénégal en 2006 et disponible sur le site de
l’auteur, Bhêly-Quénum répond à la question de savoir s’il y a quelque conflit dans le rapport
qui lie le français aux langues nationales dans le roman négro-africain francophone, surtout
lorsqu’on voit des écrivains négro-africains abandonner le français pour écrire en langue
locale. Dans sa réponse, le romancier apprécie le travail de l’écrivain sénégalais Boris Diop722
et fait cette déclaration intéressante pour notre étude : « La sensualité dont on jouit en
écrivant une seule phrase dans sa propre langue maternelle est indescriptible. »723
Cette phrase est fort éclairante pour l’ensemble de son œuvre, en particulier pour Un
piège sans fin et Les Appels du Vodou. Les emprunts et les xénismes, on l’a vu, sont
nombreux dans le premier roman. Ils le sont davantage dans le second, le cinquième en réalité
dans l’ordre de publication, étant entendu que les intentions qui ont présidé à l’écriture des
deux œuvres ne sont pas les mêmes. Un piège sans fin, première publication de l’auteur porte
l’empreinte de plusieurs emprunts :
-aux langues béninoises (le fכngbe, le gεngbe, le dendi) ;
-aux langues africaines (wolof, malinké) ;
-aux langues européennes (anglais, italien, latin),
-à l’arabe.
Plus que dans Doguicimi, la variation de caractérisation est orientée, dans Un piège
sans fin, vers une ouverture sur le monde, avec les clins d’œil qui lui confèrent une
dimension multiculturelle. Cette tendance est en rapport avec le sujet de l’œuvre qui,
manifestement, s’appuie sur l’expérience d’un personnage pour traduire l’incapacité humaine
à vaincre la fatalité724. Toutefois, le roman fait une place importante aux vocabulaires des
substrats centrés sur la vie nationale béninoise, ainsi que nous l’avons évoqué au premier
chapitre : les habitudes alimentaires, la musique, la vie culturelle et religieuse traditionnelle,
la vie sociale sous différents aspects, etc. Les Appels du Vodou prolonge cette impression
mais la canalise dans un cadre strictement national : les emprunts sont centrés sur les langues
722
Boubacar Boris Diop est auteur d’un roman en langue wolof intitulé : Doomi Golo, Dakar, éditions Papyrus,
2003.
723
Olympe BHELY-QUENUM, « Interview dans le Quotidien Sénégal », édition du jeudi 5 janvier 2006,
disponible sur le site de l’auteur, p.4.
724
On comprend également que le roman soit traduit en plusieurs langues dont le grec, avec Le chant du lac.
348
béninoises, le fכngbe, le gεngbe, le yoruba, ce qui rend complexe, d’un point de vue
linguistique, l’univers de la narration. Bhêly-Quénum a lâché la bride à ses constructions dans
les langues nationales. Il s’agit d’une biographie à la troisième personne. Le personnage
d’Agblo, c’est Olympe Bhêly-Quénum. Lui-même le dit clairement dans un entretien dont
nous reproduisons une séquence en bas de page725. En même temps qu’il célèbre la mère
biologique et la ville natale, Bhêly-Quénum fait de son lecteur un apprenti qu’il instruit, au fur
et à mesure qu’il se réintroduit et l’introduit, lui, dans la longue biographie de Vicedessin,
encore appelée Xכgbonoutכ726 ou Konoussi727, dans laquelle s’incrustent celle de son père,
725 Cet entretien est disponible sur le site de l’auteur [Link] La séquence qui suit est
extraite des pages 1 et 2 :
Vos prénoms sont: Marc, Eustache, Olympe, est-ce bien dans cet ordre là?
Non : le prénom primordial, c'est Codjo ; c’est à-dire, chez les Fon, mon ethnie, que je suis né un lundi ;
il y a ensuite Agblo Tchikoton, mon prénom de baptême traditionnel dans la cérémonie d’Agbassa largement
décrite dans Les Appels du Vodou ; deux ans plus tard s’est ensuivi le baptême chrétien avec les prénoms,
Eustache, Marc, Olympio
Je n’ai rien choisi : depuis mon âge de six, huit ou dix ans, je ne m’en souviens pas, tout le monde, je
me demande pourquoi, m'appelait Olympe, qui est d'ailleurs un prénom féminin. Olympe s’est ainsi imposé,
alors je l'ai gardé. Mais ce sont mes prénoms Agblo Tchikoton Olympio qui figurent sur les actes d’état civil.
- Vous m'avez dit au téléphone que Les Appels du Vodou était votre livre le plus autobiographique.
Nous touchons à une des difficultés de la langue française : je n’ai pas dit Les Appels du Vodou était,
mais est. En balayant la concordance des temps, l’emploi du présent indicatif confirme autant la réalité que la
véridicité de mon propos. J’affirme ainsi qu’il n’y a rien, ou pas grand-chose, d’inventé dans ce roman : une part
de mon autobiographie, des pans de la vie de ma grand-mère qui m’avait élevé, de ma grand-tante, de mon père,
et, cela va sans dire, de mon grand-père paternel pour qui j’avais une tendresse et une vénération singulières sont
insérés dans cette biographie de ma mère; ce roman est aussi un reflet de ma vie d’écrivain et d’homme de
culture.
En aurais-je fait un mystère ? Bien sûr, je ne me prends pas pour Jules César dans La guerre des Gaules,
mais il s’agit bien d’une biographie dans laquelle est incrustée une autobiographie. C’est une saga. Daagbo, le
vieil aristocrate, était mon grand-père. Je suis - je n’éprouve aucune gêne à le révéler à quiconque l’ignorerait -
issu d’une vieille famille aristocratique où il n’y a pas d’antinomie à être politiquement de gauche ; je vote à
gauche depuis mon âge de vingt et un ans ; mes origines sont d’une aristocratie foncière et terrienne que je ne
peux pas renier ; j’en suis même très fier ; n’empêche, je vote P.S. après avoir milité dans le Groupe des Jeunes
mendésistes, en 1949, en Normandie où je poursuivais mes études.
726
« Un de ses prénoms d’initiée vodou », Les Appels du Vodou, p.37.
727
Prénom qu’on lui applique lorsque vient la période des manifestations cultuelles au couvent où elle est
internée pendant plusieurs jours.
349
Paul, et celle de sa grand-mère, Yaga. Au fil des évocations qui marquent ces trois vies, se
perçoivent les multiples épisodes qui ont meublé l’enfance et l’adolescence de l’auteur et,
d’une façon certaine, sa vie d’adulte. Les épisodes d’enfance décrivent les moments où Agblo
était périodiquement séparé de sa mère répondant aux « appels du Vodou ». Les vocabulaires
social et culturel du milieu social et du couvent vodou et la traduction des morceaux chantés
par les vodousi charrient un nombre très variable de mots que le lecteur découvre, et dont il
s’enrichit, même s’il est du milieu fכn ou proche de ce milieu. Le vocabulaire d’emprunts et
de xénismes est si important que l’auteur a senti le besoin de proposer des traductions en fin
de chapitre728.
Il nous faut insister, dans la découverte du style de Bhêly-Quénum dans ce roman, sur
la valeur des emplois contraints. Au-delà de leur portée exotique et pittoresque, ils ont une
connotation affective très marquée, variable selon leur charge socioculturelle, qui fait le lit du
développement du thème structurateur rappelé plus haut. Avec la mère biologique et la ville
natale de l’auteur, c’est d’abord la culture fכn ensuite la culture yoruba (puis gεn et enfin les
cultures avoisinantes, peut-être aussi) qui sont évoquées et célébrées. A travers l’œuvre se
perçoivent les manifestations d’un rapprochement de la patrie à laquelle Bhêly-Quénum se
sent fortement lié. A travers et à partir de ce roman, l’écrivain crée un monde de fantasmes, le
meilleur qu’il puisse se donner729, par lequel il tente de combler le manque qui le hante, le
vide qui le sépare de sa mère et de sa terre natale. Le xénisme « Daagbo » (grand-père), les
anthroponymes «Xogbonutↄ », « Vicedesin », Agblo « Tchokôtↄn Tchikô nↄn glo aze », les
toponymes Ouidah, « Zunxwe », « Usa » (les deux sont des lieux où est dressé le couvent),
« Sɛgbohuɛ », « Akoɖexa », « Lobogↄ », les termes « Agbasa »/ « agbssaɖiɖe » (baptême
coutumier), « axiv( » כprince), « voduxwe » (la maison du vodou, couvent), etc. replongent
allègrement l’auteur dans son royaume d’enfance où il revit les événements majeurs qui ont
fait sa personnalité, formé son être intime. C’est une réponse à « l’Afrique des profondeurs »,
comme il aime à le dire. A travers le lexique mis en place pour nourrir la structure narrative
de ce roman qui, malgré sa dette à la réalité, reste une œuvre de fiction, l’écrivain lui-même
728
Contrairement à la nouvelle version publiée en septembre 2007 dans laquelle les traductions et explications
figurent en bas de page, ce qui rend plus pratique leur consultation.
729
A ce titre, la publication d’une nouvelle version « revue et corrigée par l’auteur » (p.510 de la nouvelle
version) est une preuve que cette œuvre tient une place spécifique dans la production romanesque de Bhêly-
Quénum. Il est vrai que d’autres œuvres ont été rééditées : Un piège sans fin, Le Chant du lac, L’Initié tout
comme Liaison d’été, rappelle Mahougnon KAKPO, op. cit., p.10. Mais il semble que l’auteur entretient un lien
particulier avec cette œuvre : changement du titre et les divers aménagements apportés dans la transcription des
mots, dans la traduction des épisodes. Et puis c’est son autobiographie et une biographie de sa mère à qui il est
très attaché.
350
tire beaucoup profit, plus que son lecteur, du plaisir qu’il peut procurer. Il se trouve dans une
situation marquée de dilemme. Ecrire dans les langues fכn et yoruba le comblerait assurément
d’un bonheur ineffable. Mais combien de personnes le liraient ? Ecrire strictement dans un
français savant, comme l’illustrent des séquences de C’était à Tigony et de As-tu vu Kokolie ?,
le rendrait davantage connu et relèverait son orgueil de latiniste, mais quelque chose
manquerait à son bonheur d’écrivain. Il a donc choisi le juste milieu, position qu’il manie
avec une aisance extraordinaire.
Voyons quelques exemples de niveaux de langue à présent. Ils varient en fonction des
milieux dans lesquels se déroulent les faits rapportés. Par exemple, le narrateur nous introduit
dans le roman avec une langue soutenue, comme on en savoure habituellement le plaisir chez
Bhêly-Quénum : « Grand-maman s’était installée sur une chaise d’iroko dans la véranda ;
pareille à un colossal bloc de béton armé, la propriété se dressait sur un "von" clos coincé
entre deux carrés ; peinte en blanc, elle n’avait qu’un étage au-dessus du rez-de-
chaussée…. »730
Et quelques pages plus loin : « Dix-huit mois séparaient Gbéyimi des jumeaux mort-
nés. On avait craint que Vidécessin n’eût plus d’enfant ; mais Paul revint vers elle après que
Yaoguinnon, sa première femme, avait laissé entendre qu’elle attendait son quatrième
enfant… »731
Mais la langue s’affaiblit, par endroits, avec la création lexicale :
« L’Afrique noire se cadavérise. »732
Ou à la page 51 :
730
Les Appels du Vodou, p.9.
731
Ibidem, p.11.
732
Ibidem, p.44. Souligné par nous.
733
Ibidem, p.51. Souligné par nous.
351
Un autre veilleur de nuit, que Bassila n’avait pas vite reconnu, les surprit, mais c’était
tard…. Avec lui, commence un échange plutôt amusant, Bassila d’abord :
« -Haaaaa !toi-là, alors !
-Hé…ces mouvements-là me donnaient des crampes, tellement qu’à un moment, j’ai
cru que mon machin m’allait laissé en carafe…
-Grand nigaud ! t’avais qu’à t’agripper à une de ces gonzesses et t’en prendre à sa
cramouille ; sous les bâches, ça proteste mollement, mais hurle jamais, et même…
-Ouais, ouais, je sais… »736
Les mots issus de la langue des vodusi nous entraînent, quant à eux, dans un univers
ésotérique, où se pratique un vocabulaire tout autant hermétique. Après que leur mère eut
passé plusieurs jours au couvent, les enfants de Vicedesin, lorsqu’ils pouvaient accéder au lieu
734
Ibidem, p.52.
735
Ibidem, p.178.
736
Ibidem, p.178. Il faut reconnaître que cette façon de parler des personnages ne provient pas d’un accent local.
C’est plutôt l’accent des locuteurs français (ou belges aussi) où on avale des lettres ou des syllabes (t’as pas ; j’te
fous…). Cette reproduction du style oral ne nous paraît pas vraisemblable puisque l’épisode décrit se déroule
dans le marché d’un village au Bénin, où nous n’entendons pas les locuteurs avaler les lettres de la même façon.
352
sacré, pour voir celle qu’il faut momentanément appeler Kↄnusi, une barrière linguistique les
empêchait d’entrer spontanément en conversation avec leur mère : celle-ci les comprenait
bien, mais ne pouvait parler que la langue des initiés. La grand-mère Yaga devenait alors la
traductrice ou l’interprète aussi bien pour les enfants que pour le lecteur :
« Pas une goutte de larme ne tombait de ses yeux que sa mère voyait secs, d’une
dureté de granit, quand elle regardait enfin cet enfant ; elle en eut peur et frissonna.
-Vitou, murmura-t-elle, et sa voix était d’une déconcertante douceur.
-Qu’est-ce que dit Dada ? Je ne comprends pas, dit Agblo à sa grand-mère.
-Elle a dit : mes enfants.
-Pourquoi elle ne dit pas comme quand elle était à la maison avec nous ? est-ce que
rien n’est plus et ne sera plus comme avant ?demanda-t-il avec désarroi, tant le nouveau
langage de sa mère l’angoissait.
-Ne t’inquiète pas ainsi, mon petit homme ; tu vois, Gbéyimi ne pose pas de question :
elle sait que votre mère vous entend et vous comprend, mais vous, vous ne pouvez pas
comprendre ce qu’elle dit, expliqua Yaga en lui caressant la tête.
-Qu’est-ce qui nous empêche de la comprendre ? Pourquoi Dada parle dans un
langage qui n’est pas le même qu’avant son entrée ici ? Est-ce que c’est parce qu’elle ne nous
aime plus ?
-Hummm…Humbéée…Vitou, dit encore la prêtresse, remuant la tête en signe de
dénégation. »737
C’est une langue initiatique que Yaga comprend par expérience, et sur laquelle le
narrateur ne s’étend pas, même pas dans les hymnes chantés qu’il s’empresse de traduire. Par
exemple, le long hymne que modulent les vodousi est traduit en français, avec bien sûr des
intraduisibles qui persistent dans le texte738. Le langage initiatique des vodousi est ainsi
présenté et non reproduit, étant entendu qu’un secret inviolable frappe le milieu vodou
qu’aucun regard étranger ne peut visiter à l’insu du personnel. Alors Bhêly-Quénum fait faire
à son narrateur le travail d’un journaliste-reporter.
737
Ibidem, p.72.
738
Ibidem, pp.76-81.
353
2- La composition de la phrase
Un piège sans fin offre des exemples de phrases les plus proches possible de la
structure canonique. L’ensemble de l’œuvre donne une lisibilité remarquable et un plaisir
esthétique découlant à la fois du sujet développé et de la structure phrastique. On peut, à ce
titre, comprendre que le premier roman de Bhêly-Quénum soit inscrit parmi les classiques de
la littérature béninoise et figure dans les œuvres au programme dans l’enseignement
secondaire et, évidemment, à l’université. Sa teneur événementielle cristallise l’incapacité de
la nature humaine à accéder à certains degrés d’intelligibilité des faits, les limites congénitales
de l’homme, consubstantielles à l’existence humaine.
D’Un piège sans fin741 aux Appels du Vodou, le rapport à la syntaxe de la phrase a
varié et nous pouvons retenir que, chez le même Bhêly-Quénum, le style a varié, non qu’il a
nécessairement évolué. La structure de la phrase n’est pas très longue quoiqu’elle dépasse très
souvent celle de la phrase canonique. Mais à la différence d’Un piège sans fin, Les Appels du
Vodou utilise abondamment le point-virgule, ce qui allonge intentionnellement la période des
phrases. Lisons, en exemple, le début du premier chapitre : « Grand-Maman s’était installée
739
L’auteur lui-même le traduit par : « expression très affective » ; nous dirions : « expression très affectueuse ».
740
« Jusqu’à sa mort, mon grand-père, quand il pouvait encore parler, disait quand je lui rendais visite: "Daa
ce dié wa é ", phrase difficile à traduire, que je rendrais approximativement par : " Voici venu celui qui est au-
dessus de moi." En langue fon, Daagbo désigne le grand-père, tandis que Daa signifie père. », in « Entretien
avec Olympe Bhêly-Quénum », op. cit., p.7.
741
Plusieurs ont relevé le style de Bhêly-Quénum dans Un piège sans fin, dont Auteurs africains du programme
de français de Huannou et Bogniaho.
354
sur une chaise d’iroko dans la véranda ; pareille à un colossal bloc de béton armé, la
propriété se dressait sur un "von" clos coincé entre deux carrés ; peinte en blanc, elle n’avait
qu’un étage au-dessus du rez-de-chaussée. »742
« Le lac déployait ses eaux par-delà le terrain. Un long massif de hauts arbres aquatiques et
de mangroves s’élevait entre la rive et l’espace couvert de rails d’acier ; une barrière de
barbelés, de quinkélibas et de bougainvilliers séparait le domaine du Réseau Bénin-Niger de
la ruelle qui, de la firme des Blancs au puits public de Babagbénou, fourchait en tronçons ;
celui de gauche conduisait à Domin en côtoyant le lac ; le médian, s’estompant au nord de
l’aire de la foire, devenait un chemin assez tourmenté parmi les cabanes, tandis que le
troisième, grimpant le terrain, s’élargissait au fur et à mesure qu’il montait vers l’église
Saint-Antoine de Padoue, là-haut où il prenait le nom de " la route de Gléxwé ".»743
Des paragraphes construits sur ce modèle se lisent sur plusieurs pages de chaque
chapitre du roman et donnent au lecteur l’impression de voir le récit se dérouler comme dans
un écoulement doux, dont les à-coups s’étendent sur des espacements variables. La langue de
Bhêly-Quénum est ainsi teintée d’une forme d’émotion dont rend compte le cours de la
phrase. Celui-ci apparaît comme témoin du retour dans ce passé riche d’événements qui ont
formé et renforcé l’être même de l’auteur.
Il faut reconnaître, dans le commentaire que suscite la composition phrastique chez
Bhêly-Quénum, l’impuissance de la langue commune, avec les ameublements linguistiques
qu’elle propose (les signes de ponctuation notamment), à traduire, dans le formatage classique
où on les intègre habituellement, certains sentiments exclusifs et certaines expressions
intimes, certaines émotions profondes, certaines expériences humaines. La dérogation à
742
Les Appels du Vodou, p.9.
743
Ibidem, p.173.
355
l’emploi traditionnel, et c’est le propre des écrivains, expose, de ce point de vue, une tendance
nouvelle par rapport à Un piège sans fin. Ce qui est original dans le style de l’auteur, c’est ce
que nous avons appelé la rupture syntaxique de la phrase. Une conversation entre la mère
Yaga et sa fille Vicedesin l’illustre parfaitement. A la fin d’une journée chargée, Vicedesin
dîne avec sa mère, et le narrateur surprend un de ces moments de communion rare :
« …Alors à la pesanteur d’eau stagnante, qu’avait fait naître en elle l’inquiétude que
Vicédessin ne se reposait guère, se substituaient des épanouissements d’ondes de fraîcheur
concentriques que la chute d’un corps infime fait apparaître à la surface d’un marigot
apparemment sans vie : sa fille était assise, là, détendue, si près d’elle et à elle seule. Instants
suprêmes. Ineffable passait. Vicédessin sentait même le fin sourire, qui, dansant dans les
yeux de sa mère, navettait entre elles, les lézards et le coin d’Olumo ; elle se rendait compte
du plaisir de Yaga qu’elle fût là, face à elle et jouissait aussi de ce moment, profondément
heureuse de sentir sa présence près de sa mère. Réciprocité dans la communion.… »744
« …Que s’est-il passé qu’est-ce qui m’est arrivé le temps en moi s’est arrêté je suis morte ;
mon pauvre garçon me voici à Gléxwé errant dans les rues d’autrefois à l’appel du Vodou je
n’avais pas eu le temps de m’étonner il m’avait déjà chevauchée je balayais la cour et le
sentais qui me possédait ; tu t’en souviens Yaga ? Akpoto était au puits j’avais déposé le balai
au pied de Xwéli et allais vers le portail… »745
744
Ibidem, p.193.
745
Les Appels du Vodou, p.17. Dans la nouvelle version, tous les signes de ponctuation ont été supprimés.
356
La première séquence du deuxième chapitre est présentée en italique dans les deux
versions du roman. Le premier paragraphe conserve quelques signes de ponctuation dans la
première version, mais pas dans la seconde. Dans les deux cas, les énoncés ne sont pas
segmentés, contrairement à l’habitude, pour montrer leur origine d’outre-tombe. Vicédessin
décédée quelques heures plus tôt à Cotonou, est apparue à Ouidah et Toinou l’a vue de dos,
avant d’apprendre, quelques instants plus tard, tout déconcerté, la nouvelle de son décès. La
suppression des signes de ponctuation, entière dans la seconde version, libère le texte de ces
formes « d’habillage » pour en faire un texte coulé dans un langage nu, cru, qui mêle
vraisemblance et invraisemblance.
Sur d’autres pages où se prolonge le procédé de la rupture syntaxique, le narrateur
nous introduit dans les rituels entrant dans l’organisation des obsèques de Vicedesin. Il décrit
les mouvements qu’observe Agblo pour marquer le rituel, par respect de la volonté de la
défunte :
« On percevait, venant de la cour-arrière, des bruits mats d’une progression lente de pas
lourds suivie d’un mouvement de marche à reculons. Pause. Trois sauts brefs en avant ;
puis, un seul ; et trois autres. Pause. Sept bonds successifs. Pause. Trois sauts en arrière.
Progression normale, à reculons jusqu’au point de départ des mouvements ? »746
746
Les Appels du Vodou, p. 273.
357
texte français s’inscrit, mieux que chez les autres romanciers, dans son projet de création
esthétique. Nous pourrions volontiers l’appeler l’écrivain de la rupture, et commencerons à en
exposer les manifestations à partir de la construction du lexique, avant d’en montrer le
couronnement dans la structure phrastique.
1- Le lexique
Lorsqu’on s’intéresse aux registres de langue dans les romans de Couao-Zotti, on se
rend compte qu’ils sont variés. La langue populaire ou vulgaire cohabite avec la langue
familière qui donne peu souvent dans le registre soutenu. Les types de vocabulaires liés à ces
registres de langue sont : le vocabulaire de la boxe, le vocabulaire socioculturel et surtout le
vocabulaire argotique. Vingt-trois occurrences d’emprunts lexicaux749 aux langues béninoises
sont dénombrées dans Notre pain de chaque nuit contre dix-sept dans Le Cantique des
cannibales, neuf occurrences de xénismes dans Notre pain de chaque nuit et treize dans Le
Cantique des cannibales. Bien que le nombre de ces occurrences soit de loin inférieur à celui
relevé chez Paul Hazoumé ou Olympe Bhêly-Quénum, le lexique dans les deux romans
impressionne par la disjonction qu’il provoque750. Dans la même veine, et de façon plus
sensible, s’inscrivent les calques lexicaux qui, nous l’avons vu, sont une rupture dans la
structure profonde de certaines expressions figées en français. La création lexicale, nous
l’avons également vu, traduit l’insuffisance du lexique traditionnel à couvrir toutes les formes
d’expression de la pensée. Comme on peut s’en apercevoir, toutes les rubriques de
particularités lexicales répertoriées chez Couao-Zotti, concourent à manifester et à appuyer
son projet d’écriture. Si les particularités lexicales ont un intérêt dans la construction du style
de l’auteur, il (cet intérêt) réside dans leur contribution à l’application de la rupture syntaxique
que les deux œuvres marquent dans le roman béninois, tant sur le plan thématique que dans la
forme d’écriture adoptée751. Cette option, la composition de sa phrase la révèle de plusieurs
points de vue.
749
Plusieurs emprunts sont repris plusieurs pages et, parfois, plusieurs fois. Les statistiques figurent au troisième
chapitre.
750
Les substrats concernés sont divers : le vocabulaire de la boxe qui introduit les emprunts à l’anglais dans
Notre pain de chaque nuit ne figure pas dans Le Cantique des cannibales où fait irruption le vocabulaire de la
vie carcérale.
751
Dans le roman béninois, l’option de la rupture ne s’est jamais exprimée autant et la structure de la phrase n’a
jamais pris une allure aussi émiettée.
359
« Lorsqu’on fait de la littérature, c’est pour donner du plaisir. Donc, il faut écrire dans un
style fleuri. Chaque fois que j’écris une phrase, je me dis qu’il faut que les gens jouissent de
la saveur de l’agencement. Je fais en sorte qu’on se surprend à me lire. J’utilise les
expressions de la langue française fabriquées chez nous. Cela crée un charme tout en
renouvelant l’expression à travers des particularités lexicales et les néologismes. »752
752
Propos rapportés par Florent Eustache HESSOU, « Notre pain de chaque nuit de Florent Couao-Zotti : de
l’esthétique pour les marginaux », in Les Echos du jour, n°426 des vendredi 24 et samedi 25 avril 1998, p.8.
753
Notre pain de chaque nuit, p. 5.
360
Mais, il ne s’agit pas souvent d’une simple autocorrection puisque, dans certains cas,
elle donne l’occasion d’introduire un complément d’idée non négligeable dans la progression
de l’intrigue romanesque.
« La femme éclata alors brusquement ; elle éclata d’un rire railleur. »755
Et plus loin :
« La femme se l’attacha. Lui fit d’elle son pain. Son pain de chaque nuit. »756
Le verbe principal, où est-il logé ? Nulle part dans la phrase citée. Il s’agit bien d’une
prédication non verbale puisque le prédicat est mis en relation avec le sujet sans
l’intermédiation d’un verbe.
Prédicat = ce corps saillant de tous côtés
Sujet = L’obstacle
La phrase (Sujet + Prédicat) est redéployée au moyen de la séquence qui suit les deux
points, et construite selon un parallélisme où sont logés des prédicats seconds. Dans cette
754
Le Cantique des cannibales, p.128.
755
Ibidem, p.10.
756
Ibidem, p.57.
757
Notre pain de chaque nuit, p.29.
361
séquence, le syntagme nominal des muscles drus sert de base au prédicat second fournis aux
bons endroits, le syntagme nominal une bombe de chaire mis en relation avec la relative
prédicative qui se tenait encore debout, puis avec le prédicat second, toujours debout ; le
syntagme nominal éléphant et gueule de sapajou, est en relation prédicative avec le syntagme
adjectival accroché à son adversaire, qui s’achève par une comparaison : tel un monstre à
plusieurs vies. Dans d’autres cas, la prédication est totalement absente et on a affaire à une
phrase nominale sans prédication: -« Et il s’était tu. Sans être jamais revenu sur le sujet. Mais
elle faisait mystère sur elle-même. Un bloc entier. Un écran noir. »758
Ou encore :
-« Vivre. Soupirer. Visiter avec elle le ciel et mourir. »759
758
Ibidem, p.60. Souligné par nous.
759
Le Cantique des cannibales, p.155. Souligné par nous.
362
narrative de Couao-Zotti et, d’autre part, par la forte sonorité des mots qui forment les
syntagmes. Les consonnes et les syllabes dures sont nombreuses et répétées :
«Il cognait. Insensible aux coups de son adversaire, insensible à sa propre douleur,
insensible au vertige qui semblait corrompre ses sens, il multipliait crochets et
uppercuts. »760
Même dans les moments les plus insoupçonnés, où le lecteur s’attend à souffler, à
sentir de la douceur s’exprimer et couvrir ses nerfs d’une fibre de tendresse, la note de
violence persiste :
760
Notre pain de chaque nuit, p.29.
761
Le Cantique des cannibales, p.42
762
Ibidem, p.60.
763
Ibidem, p.111.
363
« Comment réagir autrement quand on sait que c’est par leurs fautes que les
Européens nous considèrent encore comme des bêtes curieuses, velues, alors qu’ils n’ont rien
de plus que nous. Nous avons les hommes et le savoir qu’il faut. Ce qui nous manque, c’est
l’éthique. Je trouve qu’il est dommage qu’on ne l’enseigne pas dans les universités.
« La solution, je crois, est dans un rêve que j’explore : pouvoir un jour décapiter tous
les hommes politiques. Leur inutilité s’est avérée et leur pourriture révélée... »766
On peut donc comprendre que dans ses œuvres, les hommes politiques et leurs
associés militaires aient toujours l’image flétrie de personnages vils, hautement dépendants, et
qu’il encense, à leurs dépens, les marginalisés dont un exemple est fourni par le personnage
de Gloh, chef de bandes de voyous qui s’est distingué par son opposition féroce au régime de
Kéré-Kéré dans Le Cantique des cannibales. L’univers dans lequel il les fait évoluer est
animé par les thèmes tels que l’obscénité, l’insolence, la volonté de transgression, qui en
ajoutent à la violence du style.
Il nous faut conclure. Paul Hazoumé développe, dans Doguicimi, une langue
solennelle, classique, avec une marque de valorisation remarquable du fכngbe. Bhêly-Quénum
conserve le style classique mais libère l’écriture, sans jamais tomber bas, en affaiblissant la
construction du prédicat. C’est le constat qu’autorise le passage d’Un piège sans fin aux
Appels du Vodou. A ce titre, il peut être situé à mi-chemin entre Paul Hazoumé et Florent
Couao-Zotti qui tire sa langue de la mise en œuvre plurielle de la rupture phrastique. Nous en
sommes arrivé à dégager, chez lui, un style fragmentaire, une langue violente. Il y a donc une
relation étroite entre particularités et écriture. Dans le roman béninois, ce rapport peut
constituer une piste intéressante pour nous conduire vers le terme notre recherche.
764
Dans une interview parue dans Les Echos du jour, quotidien béninois, n°817 du mardi 16 novembre 1999,
p.9.
765
En fכngbe, kpaka signifie : « canard ».
766
Ibidem, p.9.
364
CHAPITRE DOUZIEME
PARTICULARITES ET ECRITURE
Tout le développement fait jusque-là a montré que les particularités sont inscrites, par les
romanciers béninois, au cœur de l’acte d’écriture qui repose fondamentalement sur la mise en
œuvre des pouvoirs du langage. En tant que telles, elles intègrent l’univers littéraire, avec
toutes les incidences que leurs occurrences sont susceptibles d’y produire, et peuvent, à ce
titre, être invoquées parmi les éléments définitoires d’une spécificité du français dans le
roman béninois. Elles renouvellent ainsi l’univers de ce roman et en manifestent l’évolution,
dans le rapport à la langue d’écriture. Mais un pas reste à franchir. Intégrer les particularités
dans l’acte d’écriture, c’est aussi voir dans quelle mesure elles peuvent contribuer à situer le
rôle des romanciers dans la définition des caractéristiques d’un français béninois.
767
Impossibilité de traduire en français standard des réalités du terroir ; recherche d’expressivité dans le langage.
365
Ces propos font penser à Bhêly-Quénum qui trouve dans les langues fכn et yoruba des
sources profondes d’inspiration et d’expression auxquelles il a recours dans la plupart de ses
romans. Couao-Zotti aussi, chez qui le talent complexe de créateur provient également de
plusieurs milieux socioculturels béninois qu’il a connus et pratiqués. De la culture
référentielle au travail d’écriture, Babacar Faye entrevoit un aménagement qui met en relief le
génie créateur de l’écrivain. Il parle ainsi d’«écriture première »770 qu’il apprécie comme
revêtant les caractéristiques de la « nouvelle écriture francophone ». Celle-ci s’exprime
nécessairement dans un télescopage énonciatif qui donne lieu à une tendance tonale du texte.
A partir des occurrences relevées dans les œuvres étudiées, il est possible de formuler une
théorie qui intègre la distribution des particularités lexicales et morphosyntaxiques dans le
roman béninois. Cet exercice va reposer sur les figures les plus représentatives de chaque
génération de romanciers. Il faut, dans cette perspective, distinguer quatre catégories de
romanciers :
768
Babacar FAYE, « Auto-traduction et écriture : écriture première comme appropriation de la langue
française », Communication présentée aux Journées scientifiques des réseaux de chercheurs concernant la langue
et la littérature, sur « Appropriation de la langue française dans les littératures francophones de l’Afrique
subsaharienne, du Maghreb et de l’Océan indien», Dakar (Sénégal), du 23-25 mars 2006, Documents de travail,
pp.122-137.
769
Propos recueillis dans Diagonales n°7, 1988, p.4.
770
Il voit dans « écriture première » la traduction par l’écrivain d’un fait lié à sa société dans une langue
étrangère pour des lecteurs qui ne sont pas nécessairement de sa communauté. Il l’assimile à l’opération de
« traduction tout court » et y voit les mêmes problèmes que « celui que pose la traduction d’une œuvre
littéraire» (p.128).
366
-ceux qui pratiquent exclusivement les particularités lexicales. Dans cette première
catégorie apparaissent, en première place, Félix Couchoro et Paul Hazoumé, suivis de Jean
Pliya, Nouréini Tidjani-Serpos, Ken Bugul, Moudjib Djinadou771, Dansi F. Nouwligbèto,
Adélaïde Fassinou772.
-ceux chez qui nous avons relevé, en sus, des particularités morphosyntaxiques. Ici, se
trouvent Olympe Bhêly-Quénum, Florent Couao-Zotti ;
-ceux chez qui nous n’avons identifié que des particularités syntaxiques. Il s’agit de
Jérôme Carlos.
-ceux chez qui nous n’avons pas relevé des exemples appréciables des deux types de
particularités : Barnabé Laye, Dominique Titus, Gisèle Hountondji, Edgard Okiki Zinsou,
Blaise Aplogan.
Le roman béninois offre ainsi un visage très varié, ce qui enrichit les études sur ce
rapport à la langue d’écriture et permet de synthétiser les positions qui transparaissent de ces
choix, puis la place que la langue française occupe dans l’activité littéraire des romanciers
béninois.
Comme cette thèse tente de le montrer sur la base d’ouvrages littéraires, les langues
béninoises influencent, dans des proportions variées, la langue d’écriture des romanciers. Les
particularités lexicales existent, sous différentes formes, chez la plupart773. Deux sur seize
accordent de l’importance aux deux types de particularités. Cinq ont choisi de ne pas en
emprunter aux langues béninoises. Et seul Jérôme Carlos donne strictement des exemples de
particularités syntaxiques dans ses romans à travers la structure de sa phrase, sans mention
appréciable de particularités lexicales. Ce visage du rapport des romanciers béninois à la
langue française suscite quelques commentaires.
Les auteurs chez qui nous avons identifié des particularités lexicales, les calques
stylistiques et lexicaux, en particulier, donnent l’idée intéressante de considérer le français
comme faisant partie du patrimoine national linguistique béninois. Il doit, à ce titre, se plier à
l’expression des réalités locales en en portant des empreintes. Nous trouvons chez Moussa
Daff une réflexion analogue qui met l’accent sur l’apport des romanciers sénégalais dans
l’émergence du français dans le pays. Il cite, à l’occasion, Aminata Sow Fall, Mariama Bâ,
Sembène Ousmane, qui « n’hésitent pas à utiliser un français qui est presque une traduction
771
Il y en a davantage dans le premier roman Mo gbe ou le cri de mauvais augure, Paris, L’Harmattan, 1991,
que dans son deuxième, Mais que font les dieux de la neige ? Paris, L’Harmattan, 1993.
772
Nous avons relevé quelques exemples dans Jeté en pâture, Paris, L’Harmattan, 2005, pp.35, 50, 51, 93, 100,
104.
773
Onze (11) romanciers sur seize (16).
367
du wolof. Cette pratique d’écriture est la marque de la possibilité structurante des langues
nationales sur le français »774. De ce pont de vue, les romanciers béninois, tout comme leurs
homologues cités, s’inscrivent dans la perspective que Victor Hugo esquisse dans sa préface
aux Contemplations pour justifier les libertés qu’il prend par rapport au lexique et même par
rapport à la syntaxe du français de référence : « La langue française n’est point fixée et ne se
fixera point. L’esprit humain est toujours en marche ou, si l’on veut, en mouvement, et les
langues avec lui (…). Le jour où elles se fixent, c’est qu’elles se meurent.»775
En dépit des réticences ou même des oppositions776 exprimées contre une forme
d’enrichissement du français à partir des langues locales777, nous constatons que les
recherches des écrivains s’inscrivent dans le processus d’évolution de la langue, même s’il
faut effectivement mettre en garde contre une forme d’écriture qui va au-delà des limites que
se sont données Ahmadou Kourouma et Sony Labou Tansi.
Il y a toujours, dans le rapport des romanciers béninois au français, un attachement à la
langue du colon lié probablement aux performances des Dahoméens, performances au nom
desquelles leur pays avait été baptisé « le quartier latin». La recherche de la correction de la
langue reste manifeste dans l’attitude des romanciers qui, assurément, veulent exposer le
774
Moussa DAFF, « La situation du français au Sénégal », Le français dans l’espace francophone, Op. Cit.,
p.571.
775
Victor HUGO, Préface aux Contemplations, Paris, Librairie Générale Française, 1985(Coll. Le livre de
poche). Citation reprise par Bocar Aly PAM, op. cit., p.301.
776
Lilyan Kesteloot est profondément opposée à ce type d’écriture et n’a jamais approuvé le travail de l’IFA
qui, à son avis, est à l’origine de l’importance prise, chez certains écrivains, par l’usage des emprunts et des
xénismes dans la littérature négro-africaine francophone. Elle est surtout opposée à une forme d’écriture qui
affaiblit l’expression correcte en français, ne respecte plus la norme d’une langue que les écrivains se sont
« totalement appropriée, et où ils évoluent aussi à l’aise sinon plus que dans leur langue maternelle. » (Histoire
de la littérature négro-africaine, Op. Cit., p.318.) Elle redoute la naissance, à terme, d’une nouvelle langue, sur
les traces du créole. Bernard Mouralis, lui aussi, s’inquiète et parle de « contre-littératures ». Le Sénégalais
Oumar Sankharé « condamne sans pitié cette nouvelle écriture sénégalaise à laquelle certains romanciers
veulent donner droit de cité », Bocar Aly PAM, « Le xénisme comme stratégie d’appropriation du français dans
le roman sénégalais contemporain », Communication présentée aux Journées scientifiques des réseaux de
chercheurs concernant la langue et la littérature, sur « Appropriation de la langue française dans les littératures
francophones de l’Afrique subsaharienne, du Maghreb et de l’Océan indien», Dakar (Sénégal), du 23-25 mars
2006, Documents de travail, p.301. En réaction contre, Sankharé publie un roman L’Etat d’urgence, Saint-Louis,
Xamal, 1995, dans lequel Bocar Aly Pam relève que « certaines traductions littérales n’échappent pas pourtant
au lecteur wolophone » et que le roman « est tissé essentiellement de fibres linguistiques authentiquement
sénégalaises. » (pp.301-302.)
777
Pendant plusieurs années, Eustache Prudencio, poète et nouvelliste béninois, a animé des émissions
radiodiffusées à l’intention des élèves et de leurs parents, ainsi que des auditeurs intéressés, à qui il proposait des
notions du bon usage de la langue française. On imagine sa réticence devant la pratique, dans une grande
proportion, des particularités lexicales et surtout syntaxiques aujourd’hui. A propos des autres romanciers qui ne
font pas de place à ces particularités, nous n’avons pas pu recueillir des avis. Ils semblent plutôt, par leur choix
d’écrivain libre, assurer un lectorat plus grand ou manifester leur attachement personnel à la langue classique.
368
sentiment d’une bonne formation académique. Dans les années quatre-vingt778, les
professeurs, dans les salles de classes des établissements secondaires (et, peut-être aussi, dans
les amphis de l’Université) trouvaient que les apprenants avaient un niveau faible, qu’ils ne
savaient pas bien parler français, et le discours n’a pas varié jusqu’à nos jours. Mais personne
n’entreprend une réforme courageuse pour intégrer les effets du multilinguisme dans les
paramètres d’enseignement du français. Tout comme nos anciens professeurs, les romanciers
béninois des deux premières générations gardent un certain souvenir de leur formation à
l’époque coloniale, qu’ils ont tendance à revivre et à valoriser à travers leurs œuvres. On lit
encore chez eux une certaine inclination à cette époque et un lien affectif qu’ils ne sont pas
près de rompre véritablement, à la différence des romanciers ivoiriens (Kourouma est cité
mille fois à ce propos), congolais (Sony Labou Tansi, Sylvain Bemba), mais un peu comme
les Sénégalais (Sembène Ousmane, Mariama Bâ, Aminata Sow fall, Cheikh Aliou Ndao,
Cheikh Hamidou Kane, Boubacar Boris Diop, Aboubacry Moussa Lam, Abdoulaye Elimane
Kane)779, etc. Même chez Carlos, où nous avons relevé une rupture syntaxique de la phrase, la
recherche de la correction est quasi-permanente, et la composition phrastique qu’il propose est
voulue pour accompagner le renouvellement esthétique sur lequel repose son projet de
création littéraire. Bhêly-Quénum, lui, n’hésite pas à rappeler sa formation en lettres
classiques et son expérience de professeur de lettres classiques (latin et grec) en France. A
travers tous ces parcours, c’est l’honneur de la personne et du pays qui se perçoit. Mais en
filigrane, persiste l’attachement à cette époque pour laquelle une sorte de nostalgie semble
être marquée. Et puis, il y a une variation sensible dans le rapport du romancier à la langue
d’écriture. Lorsqu’on lit, par exemple, C’était à Tigony et As-tu vu Kokolie ?, on se rend
compte que Bhêly-Quénum varie sa pratique de la langue780 et échappe à la constance dans
l’écriture, notable chez Carlos ou Barnabé laye, par exemple. As-tu vu Kokolie, son septième
roman, a paru dans une présentation inédite. Sans signe matériel de ponctuation, il pose, au
plan morphosyntaxique, des problèmes de segmentation de l’énoncé et de définition de la
phrase, questions auxquelles nous consacrerons une étude, afin de voir les conclusions
auxquelles l’application de notre définition de la phrase peut bien nous permettre de parvenir.
778
Nous étions au début de l’enseignement secondaire.
779
Liste indiquée par Bocar Aly PAM pour montrer quelques figures parmi les « romanciers sénégalais
contemporains qui ont opéré une rupture d’avec une esthétique scripturaire qui, jusqu’alors, avait privilégié le
respect strict des normes convenues », in « Le xénisme comme stratégie d’appropriation du français dans le
roman sénégalais contemporain », op. cit., p.293.
780
Les particularités lexicales se raréfient dans les deux romans et le second pose des problèmes heuristiques par
rapport à la construction de la phrase.
369
781
Sony LABOU TANSI, cité par Georges NGAL, Création et rupture en littérature africaine, op. cit., p.54.
782
Quelques titres de travaux ont été cités dans les chapitres précédents, qui l’illustrent bien.
370
littéraire. Caitucoli a abordé la question de façon approfondie dans une étude déjà citée. Parti
de deux sens du mot « appropriation »783, il montre que si « on peut envisager de s’approprier
un objet matériel et choisir de le conserver tel quel, il n’en est pas de même pour les objets
sociaux et en particulier pour les langues. Il est impossible de s’approprier une langue sans
l’approprier d’une manière ou d’une autre.»784 C’est dans ce sens que nous lisons les
méthodes d’appropriation exploitées dans Doguicimi. La démarche de l’auteur illustre
parfaitement l’appropriation littéraire et couvre le sens que Suzanne Lafage donne au mot
lorsqu’elle étudie le phénomène chez les Ivoiriens : « l’assimilation et l’adaptation de cette
langue aux besoins de l’expression d’une pensée africaine par des locuteurs qui l’adoptent
comme vecteur fréquent de communication. »785
Partant de cette observation, nous voyons deux aspects cohabiter dans les tentatives
d’appropriation littéraire chez les romanciers béninois. Pour le montrer, nous allons retenir
d’abord les pratiques adoptées par Paul Hazoumé. Dans Doguicimi, les termes lexicalisés sont
des unités nominalisées jouant sur la valeur onomatopéique des éléments qui les composent.
A travers le procédé de substantivation de ces unités fondées sur l’association des sons, le
romancier transfère dans l’œuvre des segments couramment utilisés par les locuteurs fכn et,
avec eux, des pans de la vie culturelle des peuples dont ils manifestent l’identité. Les calques
stylistiques peuvent, à ce propos, nourrir plusieurs pages dans leur manifestation de la
diglossie littéraire.
Les mêmes éléments d’analyse apparaissent dans les romans de Bhêly-Quénum où les
termes lexicalisés ont un emploi nominal. On peut alors se demander pourquoi il y a
restriction des emplois à cette partie du discours. La réponse à cette question provient du fait
que le substantif a la propriété de désigner, sans intermédiaire, un être ou un objet concret ou
abstrait, animé ou non animé, nombrable ou non nombrable. L’application d’une
détermination assure son actualisation et représente un élément supplémentaire de son
identification grammaticale. Que ce soit à une onomatopée ou une association de morphèmes
ou un énoncé lexicalisé, l’application de la détermination dans les exemples identifiés est une
reproduction des segments ordinaires en langue fכn.
783
Premier sens : « Processus par lesquels les Africains s’approprient le français, c’est-à-dire, conformément à
la définition du dictionnaire Le Petit Robert, "en font leur propriété" » ; second sens : « Les Africains
approprient le français, c’est-à-dire, conformément à la définition du dictionnaire Le Petit Robert, "le rendent
propre à un usage particulier".»
784
Claude CAITUCOLI, op. cit., p.84.
785
Suzanne LAFAGE, « La Côte d’Ivoire : une appropriation nationale du français ? », Le français dans l’espace
francophone, Didier de ROBILLARD et Michel BENIAMINO (éds.), Paris, Editions Champion, 1996, p.598.
371
786
Gérard Marie NOUMSSI, op. cit., p.287.
787
Georges NGAL, Création et rupture en littérature africaine, Paris, L’Harmattan, 1994, p.53.
788
Pierre DUMONT, L’Afrique noire peut-elle encore parler français ?, Paris, L’harmattan, 1986.
789
Idem, Le français langue africaine, Paris, L’Harmattan, 1990.
372
africains, mais des divergences sont perceptibles dans le cours du développement des idées 790
et ce sont elles qui divisent les deux auteurs, selon la lecture que nous avons faite de leurs
ouvrages.
L’ « indigénisation » ou la « négrification » du français cristallise les études d’orientation
linguistique ou sociolinguistique proposées par des Africains ou des Européens. Au colloque
de Dakar en mars 2006, la question a occupé plusieurs intervenants. Il faut pourtant préciser
que les aires de pratique de la langue ne sont pas les mêmes et, avec elles, les facteurs
déterminant le processus de « négrification » ou conduisant à lui. Dans les milieux
socioculturels sénégalais, ivoirien, camerounais, centrafricain et même burkinabé auxquels les
auteurs font référence, il y a souvent une langue nationale véhiculaire qui s’utilise
concurremment avec le français. De fait, les rapports qui se développent dans le milieu
scolaire, dans ces pays, met plus en contact la langue véhiculaire avec le français, sans oublier
les parlers des apprenants qu’ils sont amenés à utiliser, en l’absence du « système du signal ».
Mais au Bénin, le français conserve son statut de langue privilégiée et aucune langue
nationale n’a le statut de langue véhiculaire pour tout le pays. On ne peut en définir que par
région. Dans ces conditions où le taux de scolarisation est très faible, on n’observe pas dans la
population791 des indices de rejet du français. Il n’y a pas, chez de nombreux Béninois,
l’affirmation d’une fierté à pratiquer leur langue maternelle, sauf si c’est le fכn, le dendi/le
bariba, le yoruba pratiqués, de façon informelle, dans l’administration, selon les régions. En
fin de compte, c’est un jeu associatif qui semble se tisser entre le français et les langues
locales. A ce sujet, Mahmoud Igué écrit dans son article déjà cité :
790
Car dans le fil du développement, les éléments d’appui présentent des divergences non négligeables. Huannou
fonde la justification de sa position sur le travail des écrivains négro-africains, leur maîtrise de la langue, la
qualité formelle remarquable de leurs œuvres… et en déduit qu’ils peuvent considérer le français comme « leur
chose ». Dumont, quant à lui, privilégie les questions telles que l’enseignement du français en Afrique noire, la
norme endogène, l’insécurité linguistique, le purisme et l’hypercorrection, le français d’Afrique, etc. Ce qui
fonde les divergences, ce sont les référents que possède chacun d’eux : Huannou, de nationalité béninoise, est
Professeur de Littératures Africaines Francophones, et enseigne depuis plusieurs décennies dans les universités
africaines et étrangères. Dumont, de nationalité française, a travaillé au Sénégal comme Directeur du Centre de
Linguistique Appliquée de Dakar. A ce titre, il se fonde plus sur son expérience de linguiste, qui le pousse à
définir, comme d’autres linguistes, un « français d’Afrique ». Les deux voies apparemment conciliables sont
pourtant séparées par des différences de fond.
791
Dans de nombreux villages, et largement dans les villes, plusieurs personnes, quoiqu’elles n’aient pas été
scolarisées, ont tendance à développer un complexe par rapport aux personnes lettrées, trouvent longues ou trop
longues les salutations en langues et leur préfèrent le « bonjour/bonsoir ». De même, d’autres circonstances
exposent la propension des mêmes personnes à dire en français le prix de vente d’un produit, en particulier dans
les marchés. Les vendeuses d’ablo et d’akpεsε à Comé, de pain ou d’avocat à Godomey, de pagne au marché
international de Dantokpa disent très facilement : cent francs, cent vingt-cinq, cent cinquante, deux cents,…mille
cinq cents, trois mille,…douze mille,…pour donner le montant du produit qu’elles ont exposé, ou pour amorcer
le marchandage.
373
Il est vrai qu’après le Conférence nationale des forces vives de 1990 qui a consacré
l’avènement au Bénin du renouveau démocratique, il y a eu libération de la parole et plusieurs
radios communautaires ont vu le jour. Par conséquent, sur les chaînes publiques et surtout
privées, il est possible de suivre régulièrement le journal, la revue de presse ou participer à
des émissions interactives en langues nationales. Ce regain d’intérêt n’a pourtant pas modifié
le statut privilégié accordé au français. Dans ces conditions, on peut comprendre que les
langues nationales n’aient pas une influence considérable sur la pratique du français dans la
communication quotidienne, encore qu’elles soient intégrées dans l’enseignement et que le
nombre de personnes capables de lire, d’écrire et de parler en français soit élevé. Or, si on
l’évalue, ce nombre « ne doit pas dépasser 10% de la population, soit environ 40.000
personnes »793 pour une population de sept millions d’âmes. Vu ce statut du français et au
regard de l’affection que les romanciers béninois continuent de nourrir pour l’époque de leur
formation à l’école étrangère, on ne saurait parler d’« indigénisation » du français. Le procédé
peut être envisagé dans d’autres pays, mais pas au Bénin où, nous l’avons indiqué plus haut,
seul Couao-Zotti inscrit son écriture dans la perspective d’une déconstruction constante du
français. La citation faite à ce sujet au onzième chapitre est encore valable ici794. A propos des
« expressions fabriquées chez nous » qu’indique l’auteur, les enquêtes menées sur le terrain
nous permettront de voir ce qu’en disent les personnes interrogées.
Il ne nous paraît pas utile de rechercher coûte que coûte une « indigénisation du
français», comme le désirent Noumssi et surtout David Ngamassu. Le premier admet, avec
792
Akanni Mahmoud IGUE, « La situation du français au Bénin », op. cit., p.581.
793
Ibidem, p.580.
794
« Lorsqu’on fait de la littérature, c’est pour donner du plaisir. Donc, il faut écrire dans un style fleuri.
Chaque fois que j’écris une phrase, je me dis qu’il faut que les gens jouissent de la saveur de l’agencement. Je
fais en sorte qu’on se surprend à me lire. J’utilise les expressions de la langue française fabriquées chez nous.
Cela crée un charme tout en renouvelant l’expression à travers des particularités lexicales et les néologismes. »
374
Blachère que « l’utilisation de la langue du peuple est non seulement une résurgence du
phénomène de négrification de l’écriture, mais surtout un acte politique »795. Ngamassu va
plus loin. Il écrit, vers le terme de son étude :
française, nous ne voyons pas ce qui intègre ce rapport dans une sorte de « négrification du
français ». Pourtant, ils s’inscrivent dans la défense d’une forme d’écriture rénovée du roman
négro-africain à partir de leur recours aux ressources des langues nationales. C’est une
question de choix d’écriture. Par exemple, Barnabé Laye797 a choisi, dans ses romans, de ne
pas pratiquer les particularités lexicales, encore moins syntaxiques, mais il y introduit des
proverbes, des sentences, …qui rappellent les cultures béninoises. N’empêche, il a une belle
écriture et ses romans ont fait, au département des Lettres modernes de l’Université
d’Abomey-Calavi, l’objet de plusieurs mémoires de maîtrise. Ce qui est utile, valorisant, c’est
la disparition du carcan qui étouffe le génie de l’écrivain. Cette position transparaît aussi, en
substance, des idées développées par Pierre Dumont :
797
Romancier béninois, vivant en France où il exerce sa profession de médecin. Il est auteur de quatre recueils
de poèmes : Nostalgie des jours qui passent (1981), Les Sentiers de la liberté (1986), Comme un signe dans la
nuit (1986), Requiem pour un pays assassiné (1999) ; et de trois romans : Une femme dans la lumière de l'aube
(1988), Mangalor (1989), L'adieu au père (1999).
798
Le français langue africaine, p.27. Souligné par nous. Nous sommes un peu prudent avec cet auteur parce
qu’il y a dans ses ouvrages une tendance à renforcer ce qu’il appelle « le français d’Afrique ».
376
variété des approches de ceux qui sont appelés à le construire puis à le manifester. Si ces
lignes ont du sens, nous pourrons entrer, avec sérénité, dans le jardin du roman béninois où
les écrivains ne manifestent pas un engagement pour une « africanité »799 de la langue
française.
799
Nous employons « africanité » un peu dans le sens que lui donne Danièle Latin dans la communication
qu’elle a prononcée au colloque de Dakar. Le mot signifie : application du caractère africain à la langue
française, c’est-à-dire, pour reprendre l’expression consacrée, en faire un « français d’Afrique ». Mais « français
d’Afrique » apparaît, pour nous, comme un terme à revoir à cause des nombreux problèmes que pose son emploi.
377
A la faveur des échanges que nous avons eus avec quelques enquêtés (certains d’entre
eux nous ont appelé), nous avons compris que la reconnaissance des calques stylistiques n’a
pas été spontanée, et que la plupart ont mis du temps à les mettre en rapport avec les
structures référentielles dans les langues nationales béninoises. Ce qui est intéressant, nous
avons fait le rapprochement dans la description des calques stylistiques au dixième chapitre,
c’est que les locuteurs aja ou gεn de l’Ouest-Bénin, et même natimba et baatכnu du nord-
Bénin reconnaissent des calques provenant du fכngbe. Pour les premiers (aja et gεn),
l’intercommunication entre les langues gbe explique bien cette identification plus ou moins
laborieuse. Pour les seconds, il est possible que cette reconnaissance soit due à leur séjour
dans un milieu où la pratique du fכngbe est dominante (la ville périphérique d’Abomey-
Calavi, par exemple, où est logée l’Université portant son nom). Dans tous les cas, ce qui
n’est pas négligeable, c’est une similitude structurelle qui semble caractériser les langues du
pays800. Par rapport à la contribution de cette première catégorie d’enquêtés, nous ne voyons
pas encore les « expressions fabriquées chez nous » dont parle Couao-Zotti.
Nous avons recherché à travers cette enquête le comportement que les Béninois vivant
à l’extérieur développent par rapport aux emprunts aux langues nationales. Tous les enquêtés
presque ont reconnu les emprunts et les xénismes, ce qui ne représente pas un exercice
difficile. Mais au fur et à mesure que nous évoluons dans la synthèse des données, le nombre
de réponses favorables diminuent, et nous pourrions avoir, dans une représentation
schématique de ces données, une base large mais un sommet effilé du graphique. Nous en
dégageons, pour ne pas allonger l’analyse, que chez les personnes enquêtées, l’inscription des
marques spécifiquement béninoises dans la pratique de la langue française ne représente pas
une préoccupation majeure. Elles sont loin de leur patrie et une telle position se comprend.
Mais il semble que cette position est plutôt liée à une tendance générale des Béninois puisque
nous allons faire des constats semblables dans l’analyse des résultats de la seconde enquête
dont les résultats sont réunis dans le tableau qui suit.
800
Pendant les enquêtes que nous avons menées à Bembèrèkè et à Parakou, nous avons été agréablement surpris
par les réponses de certains locuteurs lokpa, natimba, wama, chez qui le même mot désigne la lune et le mois,
comme dans les langues gbe.
379
L’analyse de ces résultats montre que, de façon générale, le français demeure au Bénin
une langue dont le statut privilégié de langue supérieure est confirmé dans les faits. Les
locuteurs développent une tendance à le conserver, à ne pas lui faire subir de profonds
380
changements aux plans morphologique, sémantique, lexical, syntaxique et cette vue est
entérinée par les réactions de certains élèves et étudiants801 qui ont recours au dictionnaire ou
à leurs enseignants pour demander la structure classique d’une construction française,
l’emploi normatif d’un verbe, l’orthographe correcte d’un mot, les questions d’accord du
participe passé, etc. Ces constats montrent, d’une façon générale, qu’il y a encore/toujours un
intérêt pour la langue traditionnelle et que les marques de liberté que prennent les auteurs
étudiés ne figurent, dans leur nature, la fréquence de leur occurrence, leurs formes et leur
fonctionnement, que dans les œuvres de fiction. Cela ne signifie aucunement que la langue
française est « l’intouchée » des locuteurs, loin s’en faut. Des emprunts et les xénismes sont
nombreux dans la conversation quotidienne. Les calques aussi, notamment les calques
stylistiques. Des variations au plan syntaxique sont également observables. En réalité, la
pratique du français au Bénin est lente à manifester une influence profonde des parlers
nationaux sur la langue officielle, si bien que l’on sent encore perdurer, de manière assez
sensible, la connotation que colporte l’étiquette quartier latin802 anciennement collée à la
République du Dahomey devenue République du Bénin. Cette situation n’est pas spécifique
au Bénin. Dans une étude déjà citée, Moussa Daff déplore la situation :
« Le français parlé au Sénégal est le plus souvent celui qu’on utilise dans une
situation de confiance conversationnelle et dont on retrouve parfois des traces dans la presse,
et dans la littérature écrite contemporaine. Cependant, à un niveau d’instruction supérieure,
on retrouve une tendance nettement marquée à l’hypercorrection, et au style emphatique.
Cette catégorie de lettrés est trop réfractaire à la norme endogène et bloque la réflexion qui
doit mener vers un consensus sur l’application de la norme d’usage. »803
Les incursions que l’on peut noter dans le discours des Béninois attachés au bon
usage, nous l’avons vu, restent reconnaissables dans le métissage linguistique. Mais il arrive
que dans la conversation ordinaire, des termes ou constructions apparaissent qui ne peuvent
801
Et ils ne sont pas peu nombreux, même si depuis quelques années leur nombre diminue à cause de la
désaffection criarde des apprenants pour la langue.
802
Même si le niveau des apprenants baisse considérablement, le discours officiel qui se tient actuellement est
celui des anciens. Les jeunes générations auront le temps de montrer le visage du français qu’elles veulent bien
pratiquer.
803
Moussa DAFF, « La situation du français au Sénégal », op. cit., p.569.
381
être compris d’un locuteur étranger. Gisèle Prignitz804 en cite quelques-uns dans sa description
du français au Burkina-Faso. Ces emplois intéressent aussi la pratique du français au Bénin :
-Absenter : ne pas trouver chez elle la personne que l’on est allé voir ;
-Sucrerie : une boisson sucrée, par opposition aux boissons alcoolisées ;
-Enceinter : mettre une fille/femme enceinte ;
-Piquer une grossesse : avoir une grossesse de façon inattendue ;
-Faire un accident : provoquer ou être victime d’un accident ;
-Faire les bancs : recevoir la formation scolaire. On dit ainsi : Mon frère a fait les bancs avec
l’actuel ministre de l’enseignement supérieur.
-Tenir la craie : enseigner, faire le métier d’enseignant. Il s’agit en réalité d’une périphrase
qui témoigne de la mauvaise image que la société béninoise actuelle a et donne du métier
d’enseignant qui n’enrichit pas celui qui l’exerce, contrairement à celui de douanier ou de
transitaire.
Akanni Mahmoud Igué retient d’autres mots parmi les « particularités lexicales
attestées » :
« -Items qu’on trouve dans le dictionnaire français mais qui ont changé de catégorie
grammaticale ou subi un changement de sens : accoucher = verbe transitif au lieu de
"accoucher de" ; acharnement = adverbe au lieu de "avec acharnement" ; bronzer = devenir
clair ; aviation = aéroport ; bureau = maîtresse ; séminariste = participant à un séminaire ;
brousse = zone reculée ou éloignée ;
- items, emprunts aux langues locales… »805
804
Gisèle PRIGNITZ, « Contrastes et paradoxes du Burkina Faso, pays essentiellement multilingue et
résolument francophone », Le français dans l’espace francophone, op. cit., p.557.
805
Akanni Mahmoud IGUE, « La situation du français au Bénin »,op. cit., p.581.
382
sûr, contre l’introduction des langues nationales dans l’enseignement »806. Dans la
conception du Béninois en général, les valeurs que les langues prennent se stratifient de cette
façon, compte tenu des facteurs que nous avons déjà énumérés au quatrième chapitre.
Même si on ne note pas, du côté des romanciers béninois, une opposition catégorique
au français, il y en a un qui se distingue par la constance dans l’application de ses choix
d’écriture : il s’agit de Florent Couao-Zotti, l’écrivain de la rupture. En dehors de Un enfant
dans la guerre remanié et publié sous le titre Charly en guerre807, où l’auteur, compte tenu du
public prioritairement visé808, n’a pas mis en œuvre l’esthétique de sa création, les deux
romans étudiés et Les fantômes du Brésil exposent, de façon constante, le projet de l’écrivain.
Il veut déconstruire la langue française, pas forcément parce qu’il nourrit une hargne contre
elle, mais parce que ce choix d’écriture accompagne l’orientation thématique de son œuvre 809.
Si Couao-Zotti avait l’intention de faire de la valorisation des langues béninoises le fil
principal de son écriture, on aurait relevé un grand nombre de calques stylistiques auxquels il
a préféré les calques lexicaux qui portent à déconstruire. L’écrivain choisit une thématique et
recherche les outils qui peuvent en accompagner harmonieusement le développement. Cette
perspective valorise plus la création littéraire que celle qui la logerait dans une défense et une
illustration contraintes des cultures béninoises. A travers ses choix, il veut éveiller l’attention,
réveiller, interpeller, provoquer, choquer, à travers les bribes de phrases qui portent son style
poignant, violent, à travers les fragments qui l’expriment. Il dit : « La littérature, c’est une
espèce de coup de massue que je veux porter aux gens, pour les forcer à réfléchir. Je leur dis,
si on ne fait rien, la situation va rester comme ça, telle que je la décris dans le roman- Notre
pain de chaque nuit- et même pire. C’est un appel. »810
Lorsqu’il le lit, le lecteur est en droit de lui trouver des repères chez Sony Labou
Tansi, qui a donné la preuve incontestable d’une fougue dans la langue d’écriture. Couao-
Zotti le reconnaît, mais ne s’en est pas tenu à une copie du travail de Sony. Il dit ainsi avoir
trouvé sa voie à partir de la lecture du romancier et dramaturge congolais : « Lorsque vous
imitez quelqu’un, vous le faites tant et si bien qu’à un moment donné, vous vous dites mais, ce
806
Ibidem, p. 582.
807
Paris, éd. Dapper, 2001.
808
C’est un roman pour enfant.
809
La dégradation du milieu social, la dévalorisation de l’individu, la marginalisation des pauvres, l’expression
d’un monde déconfit, l’irresponsabilité et même la méchanceté de l’homme politique, etc.
810
Florent COUAO-ZOTTI, Interview accordée à Le Nouvel Afrique Asie n° 103, octobre 2000, p.83.
383
modèle est inachevé. Alors, il faut tuer le modèle pour qu’enfin émerge son propre talent, soi-
même. »811
C’est ce qu’il a fait pour nous entraîner dans les trois romans au cœur de ses domaines
favoris, et découvrir le vrai visage de son écriture qui s’intègre dans les rapports langue et
littérature. En même temps qu’il réalise son projet d’écriture, le romancier donne l’occasion
d’extraire de ses récits des éléments susceptibles d’entrer dans la construction d’une langue
nationale à partir des œuvres littéraires.
« En même temps que Du Bellay on peut dire, pour ces écrivains post-modernes, qu’en
établissant la langue comme objet de la littérature et la littérature comme une quête du
langage, quête qui se fait sur le mode esthétique mais également politique, ils accordent à
l’écrivain un rôle de premier plan dans l’évolution de l’idiome. »812
811
Florent COUAO-ZOTTI, « La rose de la littérature béninoise », Interview dans le quotidien béninois La
Nation du vendredi 24 avril 1998.
812
Babacar FAYE, « Auto-traduction et écriture : écriture première comme appropriation de la langue
française », op. cit. p.130.
384
Lise Gauvin a publié à ce sujet un ouvrage dans lequel elle a examiné les grandes
étapes de l’évolution de la langue française par le biais de la littérature, et synthétisé tout le
travail de recherche lexicale des écrivains français, notamment Rabelais813. Tout l’ouvrage
souligne la part des écrivains dans la construction et la vitalisation d’une langue. Le type
d’usage que proposent les auteurs de la première catégorie (Couchoro, Hazoumé, Pliya) et
ceux de la deuxième, c’est l’insertion des termes et des calques dans le français institutionnel,
qui révèle finalement, dans ce mélange de codes, la valeur des langues locales. De ce point de
vue, en dehors du travail qu’ils font aux plans littéraire, culturel, linguistique, esthétique, les
romanciers jouent un rôle pas moins « politique », dans l’émergence d’une langue d’écriture
différente du français institutionnel. Cette « action politique » des romanciers s’inscrit dans
une avance sur celle des hommes politiques qui tardent à prendre les décisions conséquentes
dans le cadre de la valorisation des langues locales. Mais avec « de l’esthétique pour les
marginaux », Couao-Zotti va plus loin que ses aînés et se propose d’introduire dans l’univers
de la fiction, lieu d’exercice de l’esthétique, les enfants de la rue, les drogués de nos quartiers,
les prostituées que notre société a contribué à fabriquer. En même temps, il réagit contre
l’écriture conventionnelle. Cette piste de réflexion apparaît aussi dans l’ouvrage de Blachère
qui écrit : « Utiliser la langue de la rue, c’est (…) se placer du côté des exclus, qui ont appris
le français dans la rue(…). Mais c’est en même temps renier " la politique de l’écriture" »814
L’utilisation de la langue du peuple dans l’univers narratif est un acte à la fois
sociolinguistique et esthétique mais aussi politique. En réalité, les formes d’hybridation
linguistique proposées par les romanciers béninois, traduisent les rapports d’inégalité entre les
langues, mais surtout portent l’empreinte d’une protestation contre ce que Georges Ngal
appelle « la condition de minoration de leurs langues face au français »815. Ces auteurs
s’engagent dans une entreprise de promotion des langues locales, que l’on relève a posteriori.
Noumssi étudie la même question dans le roman camerounais, et aboutit à des réflexions
analogues816. Son étude sur « Contacts de langues et appropriation du français dans le roman
camerounais moderne » débouche sur des aspects sociolinguistiques de l’appropriation et
explore quelques termes empruntés au français et qui sont resémantisés dans le roman
813
Lise Gauvin, La fabrique de la langue : De François Rabelais à Réjean Ducharme, Paris, Éditions du Seuil,
2004.
814
Jean-Claude BLACHERE, Négritures. Les écrivains d’Afrique Noire et la langue française, Paris,
L’Harmattan, 1993, p.208.
815
Georges NGAL, op. cit., p.58.
816
Gérard Marie NOUMSI, op. cit., p.287.
385
camerounais : le verbe faire, par exemple, qui a « une existence et un emploi endogène »817 et
qui ne couvre pas seulement le sens qu’il prend en français institutionnel. Dans ce cadre, il
écrit :
« Les situations de diglossie ne manquent pas d’être conflictuelles. A cet égard, nous estimons
que ces occurrences interlingales entrent dans la formation d’un interlecte camerounais,
constituant de fait une tentative de normalisation des langues locales minorées par le
français. »818
Bocar Aly Pam présente une communication sur la même question en partant de
l’emploi du xénisme dans le roman sénégalais comme procédé d’appropriation du français. La
convergence de ses analyses avec les nôtres et celles de Noumssi montre la similitude des
problèmes que rencontrent les écrivains africains francophones, sans autoriser les
généralisations auxquelles nous assistons en vue de la définition du « français d’Afrique »819.
Le « français d’Afrique » ? Ce terme ne nous paraît pas judicieux. Ni pour la
sociolinguistique, ni pour l’exploration littéraire et l’exploitation stylistique des œuvres
produites. En réalité, inclure dans une extension des règles existantes les déviances ou les
déviations par rapport à la norme, nées de la volonté délibérée des écrivains, nous paraît plus
rentable, plus enrichissant pour la langue d’écriture, que leur regroupement à l’intérieur d’un
« français d’Afrique ». Les enquêtes qui ont conduit à l’élaboration de ce terme se limitent
817
Citant Claude FERY, « Usages du verbe faire en français du Cameroun », Le français en Afrique noire n°19,
1998, p.147.
818
Ibidem, p.290.
819
Sur la question, Gabriel Manessy part de l’expression heureuse « français en Afrique » (pp.7, 17.), mais
présente, plus loin, un article intitulé : « Français d’Afrique : éléments de diagnostic » (pp.75-91.). Ce qui est
gênant dans les conclusions auxquelles parviennent Manessy, c’est que, d’abord, son étude repose entièrement
sur des travaux réalisés en Centrafrique, ensuite, les analyses ont été généralisés à toute l’Afrique noire alors
que, en tant que Béninois, nous ne nous voyons pas dans la description de ce « français d’Afrique » et avons
relevé des différences profondes entre le rapport au français en République du Bénin et les expériences des
Centrafricains. Enfin, il n’est pas scientifiquement juste de procéder à une pareille généralisation parce que, à
l’intérieur de chaque pays, et Pierre Dumont le reconnaît, des spécificités existent qui doivent nécessairement
être prises en compte dans le cadre d’une discrimination des usages particuliers du français dans les pays
africains. Voilà pourquoi nous soulignons la nuance (même si elle est trop mince) exprimée par Pierre
Dumont : « Le français de France, expression bizarre aux relents de colonialisme, mais que beaucoup préfèrent
à français standard, jugée péjorative, désigne la variété qui, partout en Afrique, jouit aujourd’hui d’un statut
officiel. Face à cette variété de langue superposée aux langues africaines, et nous sommes là devant un cas de
diglossie classique, se développe une variété dialectale que l’on a coutume de dénommer français d’Afrique
même si l’on sait que cette appellation n’a pas grande signification étant donné la diversité des variétés locales,
collectives et individuelles qui se développent dans la plupart des pays africains. », Le français langue africaine,
Paris, L’Harmattan, 1990, p.15. Une question vient alors à l’esprit : pourquoi continuer à dire « français
d’Afrique » ? Pour Midiohouan, dans Du Bon usage de la francophonie, c’est « une affaire franco-française »
(p.95.)
386
seulement à quelques pays, mais ont été généralisées à toute l’Afrique, comme s’il y avait
convergence de tous points de vue sur le continent à la fois un et pluriel. En dépit de quelques
réticences, si Les Soleils des indépendances a été accueilli comme ouvrant la voie à une
nouvelle écriture du roman négro-africain francophone, c’est parce qu’il y a une valeur
esthétique qui se dégage de l’usage de la langue française dans laquelle fait irruption le
malinké, langue maternelle de Kourouma. En lisant Quand on refuse on dit non, roman
posthume de l’auteur, nous avons, personnellement, été impressionné par la valeur
documentaire et profondément historique de l’œuvre, mais n’y avons pas trouvé une littérarité
affirmée, comme dans les œuvres antérieures. Il faudra donc prendre au sérieux les
avertissements de Lilyan Kesteloot, sans minorer le travail de l’IFA que nous consultons
souvent et qui nous séduit par certaines convergences, mais aussi de nombreuses différences
que le livre laisse percevoir entre les emplois lexicaux, d’un pays à un autre.
Nous n’avons pas identifié chez les romanciers étudiés les caractéristiques de ce que
l’on désigne par « français d’Afrique ». Cela traduit leur liberté de créateur à ne pas s’aligner
dans le courant des tendances qui s’expriment dans certains écrits en Afrique noire
francophone. En d’autres termes, malgré l’évolution ou la variation de l’écriture, selon le cas,
les trois romanciers gardent une certaine tenue qui fait qu’ils n’observent pas des déviations
sémantiques dans leurs œuvres pour nourrir le « français d’Afrique ». Pas même les
constructions qui marquent la conversation quotidienne et que nous avons rappelées plus haut.
Tout cela conforte les analyses que nous avions ébauchées sur les raisons affectives
susceptibles d’expliquer la position globale des romanciers. Chez les autres (romanciers),
nous n’avons pas encore perçu des emplois de ce genre non plus820. Nous retenons que les
constructions du français béninois qui apparaissent dans les conversations quotidiennes
n’intègrent pas les œuvres littéraires.
820
Même si nous savons que quelques problèmes, d’un autre type, se posent dans les œuvres d’Adélaïde
Fassinou. Avant de nous prononcer véritablement sur la qualité de ses écrits, il nous faut faire une étude
préalable, qui n’est pas encore achevée.
387
4-4-L’aspect syntaxique
Au plan syntaxique, le français béninois est marqué par des emplois spécifiques de
certains verbes et par la structure phrastique. Ce qu’il est intéressant de souligner, c’est la
valeur de la distribution des verbes transitifs et intransitifs qui ne relève pas d’une
méconnaissance de la langue. Elle est voulue et pratiquée par Couao-Zotti, en tête, pour les
raisons que nous connaissons désormais. Pour ce qui concerne la segmentation phrastique,
elle porte certainement l’influence de l’oral et en ajoute à l’orientation thématique des œuvres.
Dans les œuvres littéraires, nous l’avons vu, ces emplois produisent des séquences
expressives. Manifestant fortement les structures des langues gbe du Bénin, le procédé de la
lexicalisation examiné au troisième chapitre révèle une pratique intéressante du calque. Les
calques stylistiques aussi entretiennent avec les langues locales des rapports profonds. A
l’inverse, les calques lexicaux illustrent plutôt le projet de déconstruction de Couao-Zotti
analysé plus haut. Toutes ces rubriques posent des problèmes de syntaxe examinés dans la
thèse. Dans la vie réelle, ce sont peut-être d’autres problèmes que l’on observe au plan
syntaxique. Les occurrences relevées dans les œuvres montrent qu’une dimension syntaxique
frappe l’identité du français béninois qu’une étude complémentaire contribuera à définir.
Nous terminons cette étude convaincu que la langue française est bien extensible, qu’elle
se prête à plusieurs sortes de tiraillements, en fonction de la liberté du choix de l’écrivain.
389
CONCLUSION GENERALE
390
821
Dans les Etats anglophones aussi, si l’on tient compte de la thèse de Daria Tunca citée dans notre étude. Si la
littérature dominante est d’origine étrangère, cela suffit pour que se créent les facteurs de production de
particularités.
822
D’une génération à une autre, il y a variation et/ou évolution de l’écriture.
823
Chez les romanciers qui ne pratiquent pas véritablement ces particularités, des éléments de leur milieu
socioculturel apparaissent dans leurs écrits, même s’ils ne suffisent pas à fonder la pratique.
824
Barnabé Laye et les autres romanciers cités dans la même catégorie n’échappent pas véritablement à ces
influences.
391
particularités, le rapport syntaxique de l’emprunt à son occurrence et la question très vaste des
constructions spécifiques des verbes et des phrases. Ainsi, des structures apparemment
indescriptibles au départ ont été prospectées au moyen de l’outil de description syntaxique
que représente la valence. Celle-ci a permis de comprendre les opérations de reconstruction
qui frappent les noyaux verbaux de nombreux énoncés, et c’est chez Couao-Zotti qu’ont été
trouvés les exemples les plus inattendus, les plus déconcertants. Bhêly-Quénum, comme se
situant à mi-chemin entre la première et la troisième génération, offre, dans des proportions
moyennes, des structures très frappantes aussi qui portent des marques de liberté par rapport à
la langue de référence. Chez leur aîné, l’écriture impeccablement classique acquiert pourtant
de l’expressivité grâce à la mise en valeur des ressources stylistiques du fכngbe à travers les
représentations langagières que nous avons identifiées dans Doguicimi, mais que nous
n’avons pu analyser toutes. Cette piste laisse découvrir un réseau très vivace dans le travail
d’écriture réalisé par Paul Hazoumé. Il s’agit d’un exercice de traduction, de reproduction et
de recréation qui repose sur les structures des langues locales et qui leur permet d’investir le
champ littéraire dominé par le français. On peut donc, de ce point de vue, douter que
Doguicimi ait été écrit pour plaire au public français. Bhêly-Quénum a également retenu notre
attention par la qualité du même réseau des représentations langagières. Nous ne sommes pas
resté insensible à ses emplois contraints chargés d’une valeur idéologique et affective
certaine. Avec lui, Jean Pliya et Nouréini Tidjani-Serpos825 ont recouru chacun aux ressources
de leur langue maternelle. Par rapport à leurs choix d’écriture, Florent Couao-Zotti va se
singulariser. Les particularités identifiées permettent de faire la synthèse ci-après :
La langue n’a pas gardé la même tenue sous la plume des auteurs et nous avons vu,
chez Paul Hazoumé de la première génération, une prédominance des emprunts et des
xénismes, des calques stylistiques et des termes lexicalisés, avec des incidences stylistiques
que nous avons essayé de synthétiser dans la troisième partie de la thèse. Olympe Bhêly-
Quénum tient une position charnière correspondant à la deuxième génération qu’il représente
bien. Avec Les Appels du Vodou, il fait le pont entre les deux autres générations tant dans les
manifestations lexicales que dans les constructions morphosyntaxiques. Il n’y a donc pas une
progression constante dans son rapport au français. Nous avons plutôt relevé une variation de
son écriture, car Bhêly-Quénum est capable d’exposer une écriture traditionnelle, puis de
donner, à la production littéraire suivante, une œuvre empreinte du recours aux langues
nationales. On s’en convainc lorsqu’on lit C’était à Tigony, As-tu vu Kokolie ? puis Années du
825
Jean Pliya appartient à la deuxième génération et Nouréini Tidjani-Serpos, à la troisième.
392
bac de Kouglo826 publiés respectivement, après Les Appels du Vodou, en 2000, 2001 et 2003.
Ses capacités ingénieuses à intégrer dans son projet littéraire des éléments qui valorisent les
cultures béninoises et africaines, sans produire l’impression d’affaiblir la qualité de la langue,
lui confèrent la position prestigieuse de doyen et de référence absolue. Pour ce qui concerne
Couao-Zotti, il rompt avec certaines pratiques littéraires et ouvre des voies thématiques
nouvelles liées à son temps.
Cette thèse présente un triple intérêt. En s’inscrivant dans le domaine de la grammaire
française, elle englobe deux aspects complémentaires d’une même étude. Le premier est
lexical. Là, nous avons organisé les éléments qui forment les particularités et proposé, en
rapport avec le milieu socioculturel qui les a générés, une méthode d’analyse mettant au jour
leur valeur stylistique profonde renforcée par la situation diglossique, sans manquer d’éveiller
l’attention sur la nécessaire valorisation des langues nationales par leur introduction effective
dans l’enseignement. À la vérité, il revient aux Béninois de les pratiquer concrètement, en se
convainquant du fait qu’elles sont des vecteurs de savoirs, avec tout ce que cela suppose et
implique dans les temps actuels.
L’occurrence des particularités lexicales chez les trois romanciers manifeste une
évolution de l’écriture du roman béninois. La tendance observée est de moins au respect
scrupuleux des normes traditionnelles. Sans que cela ne traduise la preuve d’une mauvaise
maîtrise de la langue, ces écrivains intègrent dans leur pratique du français des termes qui ne
sont plus la traduction en langue étrangère de certaines réalités locales. Le plus souvent,
l’emploi de ces termes est rentable compte tenu de la précision qu’ils apportent dans
l’expression.
Le second aspect est d’ordre morphosyntaxique. Sur ce plan, nous avons relevé et
exploité les constructions qui, à l’épreuve des faits, ont affiché les limites de la grammaire
traditionnelle puis donné lieu à une série de propositions qui promeuvent les relations
syntaxiques, la hiérarchie des groupes grammaticaux, la valence verbale. Ces notions
méconnues en grammaire normative, représentent des aspects précieux de toute étude qui,
dans le même domaine, entend offrir aux usagers de la langue française une piste économique
et rentable. L’approche stylistique a enrichi la recherche en l’élevant au sommet des
représentations langagières mises en œuvre par la production sémique. Les langues béninoises
se sont révélées des centres dynamiques de production de ces sèmes avec, pour conséquence,
le renforcement de l’expression esthétique et stylistique. Les auteurs ne pouvaient donc pas ne
826
Bien sûr, ce roman date de 1950-1951 et il est présenté sur la quatrième de couverture comme le « premier
roman d’Olympe Bhêly-Quenum». Mais il n’a paru qu’en 2003.
393
pas recourir à leurs ressources langagières. On le voit, et c’est le troisième intérêt, les
chapitres développés dans la présente recherche, en même temps qu’ils précisent les contours
de certaines notions de grammaire, charrient une série d’analyses liées à la production
esthétique du roman béninois. Ils exposent la contribution des structures grammaticales et
stylistiques à la description de cette production. On pourra ainsi retenir que la grammaire et la
stylistique, en tant que disciplines de recherche en sciences humaines, sont mises au service
de la critique littéraire pour apporter de la lumière sur certains domaines du savoir très peu
souvent abordés au Bénin. La circonscription de notre objet de thèse dans ces domaines nous
a permis de voir aussi comment est célébré chez chaque romancier le mariage entre approche
thématique827 et procédés esthétiques. Paul Hazoumé, l’un des premiers classiques de la
littérature de son pays, mêle, dans le premier roman historique négro-africain francophone,
recherche ethnologique et critique sociale avec une bonne note de joute oratoire qui, sur
plusieurs pages, relève admirablement la qualité du discours à travers les tirades des
personnages828. En même temps, il expose les caractéristiques d’une civilisation
danhoméenne vieille et forte. Doguicimi porte ainsi les traits de la société dont il relate
l’histoire. Olympe Bhêly-Quénum, lui, se refuse à un figement dans la caractérisation des
procédés littéraires mis en œuvre à travers le développement de l’intrigue romanesque. D’Un
piège sans fin aux Appels du Vodou, de ce roman à C’était à Tigony et à As-tu vu Kokolie ?,
plusieurs procédés ont été exploités et plusieurs étapes franchies. Son cinquième roman, qui
peut être lu comme un hymne à la mère puis à la terre natale, est bien empreint des
connotations ésotériques qui animent les couvents vodou. En dépit des marques de liberté
manifestées par ces deux romanciers, leur écriture reste marquée d’une tendance classique.
Nous avons eu le temps de le montrer. Quant à Florent Couao-Zotti, nous l’avons appelé « le
romancier de la rupture »829 parce qu’il introduit des critères nouveaux dans le rapport du
romancier à la langue française à travers le choix de thèmes nouveaux et d’une écriture
singulière. A la différence de ses aînés, il expose une forme d’influence qui semble provenir
la lecture de Sony Labou Tansi, romancier, dramaturge et poète congolais. Couao-Zotti
entend créer dans ses œuvres un langage vivace, alerte, truculent, une langue violente pour
montrer aux hommes politiques leur responsabilité dans la dégradation de la situation sociale,
économique, politique, culturelle des Etats. Mais il n’innocente pas les parents à qui revient la
827
Nous n’avons pas insisté sur les thèmes compte tenu des objectifs de notre thèse dans laquelle nous avons
voulu, dès le départ, étudié prioritairement l’évolution et la variation de la langue d’écriture dans le roman
béninois.
828
Ces questions intéresseront particulièrement les travaux en narratologie.
829
On pourrait même dire : « écrivain de la rupture », puisque dans son recueil de nouvelles et ses pièces de
théâtre, il manifeste la même intention de rupture.
394
830
Nous savons bien que Barnabé Laye vit en France où il exerce le métier de médecin. Mais cela ne remet en
cause nos déductions.
831
Mais cela ne sera pas suffisant. Il faudra encore que les intellectuels acceptent de pratiquer le système
d’écriture adéquat.
395
832
Pierre NDA dans sa communication « Romanciers africains et modèles littéraires universels. A l’heure de la
littérature-monde, quelle place pour l’originalité identitaire ? » au colloque d’Abidjan-Cocody d’avril 2008.
833
Ibidem.
834
Ces séances de cours peuvent s’organiser moins difficilement dans les amphis des universités à l’intention des
étudiants de lettres que dans les classes du cours secondaire.
835
Depuis plusieurs décennies, le professeur Huannou réalise un travail formidable, très apprécié dans les
milieux scolaire et universitaire, à travers :
1-les supports d’étude et de cours qu’il propose (Poésie béninoise pour l’école de base, Porto-Novo, Centre
National de Production de Manuels Scolaires, 1988, La littérature africaine 2è, 1ère, Terminale, Porto-Novo, éd.
INFRE, 1993) ;
2- les études critiques fort éclairantes sur les œuvres au programme (Essai sur L’Arbre fétiche et Le chimpanzé
amoureux de Jean Pliya, Dakar/Abidjan/Lomé, Les Nouvelles Editions Africaines, 1983 ; Essai sur L’Esclave,
roman de Félix Couchoro, Cotonou, éd. ABM, 1987 ; Auteurs africains du programme de français 2è, 1ère,
Terminale, Cotonou, Imprimerie Graphitec, 1995) ;
3- la pratique des exercices de culture générale et ceux du baccalauréat (Le commentaire composé par l’exemple,
Porto-Novo, Imprimerie nationale, 1997 ; 300 citations d’auteurs africains, Porto-Novo, Imprimerie Nationale,
1997 ; 350 citations d’auteurs africains, Cotonou, Imprimerie Nationale, 2007). Il pourra davantage contribuer à
la mise en œuvre de programmes conséquents dans l’enseignement secondaire.
396
plusieurs contraintes. Les écrivains, pour leur part, manifestent un recours important aux
ressources esthétiques et stylistiques de ces langues et certains participants se sont demandé la
qualité de la langue française que nous laisserons à la postérité si les œuvres littéraires
profondément marquées de ce recours sont laissées dans les mains de jeunes apprenants. Il a
été suggéré par le professeur Dago Gérard LEZOU836, et les participants manifestement y ont
vu de la pertinence, que la langue classique soit enseignée dans les classes du primaire et que
l’on introduise progressivement dans les études, en situation de classe, les constructions
intégrant le recours aux langues locales. Le souci, c’est de maintenir à la base la langue
classique afin d’éviter à l’apprenant de progresser comme dans du sable mouvant, et
d’acquérir les outils pour pénétrer les œuvres littéraires de son temps.
Enfin, notre recherche met à l’épreuve des faits des méthodes de description et
d’analyse qui s’inscrivent parfaitement dans les grammaires descriptives837. Ce faisant, elle
marque le caractère dynamique de la grammaire et propose déjà des pistes d’exploitation des
énoncés dans les œuvres littéraires béninoises. L’enseignement du français reste collé aux
notions et outils tributaires à la grammaire traditionnelle, que la littérature contemporaine
nous appelle à revisiter. C’est dans cette perspective que nous avons réalisé, tout
modestement, une étude sur la répartition des parties du discours en grammaire française838.
Nous avons constaté, et les enquêtes menées sur le terrain nous ont donné raison, que les
méthodes de répartition des classes de mots mises en œuvre dans les établissements de
formation au Bénin ne mettent pas en valeur les relations syntaxiques. Ce sont pourtant celles-
ci qui exposent les liens solides unissant les éléments grammaticaux à l’intérieur du syntagme
et de la phrase. Notre Contribution à une répartition plus pertinente des classes de mots dans
l’enseignement de la grammaire française au Bénin est déjà un appel à la valorisation des
rapports syntaxiques dans l’enseignement de la grammaire française. Notre thèse prolonge et
renforce cette idée en proposant, dans une perspective dynamique, l’application d’une syntaxe
de relation telle que Van Raemdonck la met en œuvre dans ses travaux. Son application dès
les enseignements primaire et secondaire peut contribuer à familiariser l’apprenant avec les
structures de la langue qu’il étudie et veut assimiler. Elle lui permettra, par exemple, d’éviter
le travail de mémorisation fortement découragé dans l’Approche par les Compétences en
cours dans les enseignements primaire et secondaire en République du Bénin. Les professeurs
836
De l’Université de Cocody à Abidjan en Côte d’Ivoire.
837
Nous n’avions pas d’autres choix.
838
Raphaël YEBOU, Contribution à une répartition plus pertinente des classes de mots dans l’enseignement de
la grammaire française au Bénin, Mémoire de fin de formation en vue de l’obtention du Certificat d’Aptitude au
Professorat de l’Enseignement Secondaire (CAPES), Université de Parakou/Bénin, 2007.
397
de nos universités et les inspecteurs pourront apporter leur contribution pour l’élaboration
d’un support conséquent. Ces méthodes, applicables au français, peuvent bien aussi offrir un
éclairage sur l’étude des langues nationales bientôt dans l’enseignement, nous l’espérons.
Cette étude nous a conduit à un constat : la langue française est marquée d’une vitalité
qu’elle tient en partie, en grande partie, de son contact avec d’autres langues. Nous pouvons, à
ce titre, mieux cerner le mandat que Roland Barthes assignait à l’écrivain de « tricher avec la
langue », de « tricher la langue » et auquel répond le projet de Kourouma de « casser la
langue ». Les œuvres étudiées posent ainsi le problème de l’identité culturelle, mais exposent
aussi ce qu’on peut appeler l’identité littéraire, puisque les auteurs, en proposant des
représentations langagières, font de la traduction, de la reproduction, de la reproduction
mimétique, de la recréation. Le rapport des romanciers béninois à la langue française fonde
cette double identité que rien ne doit nous faire perdre de vue.
398
BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE
399
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décembre 1999, pp.6-17.
406
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du renouvellement de l’écriture dans le roman négro-africain francophone et la
francophonie
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412
ANNEXES
414
Nous présentons d’abord la taxinomie des particularités chez les trois romanciers
avant de donner les détails dans chaque œuvre. Le dernier élément des annexes, c’est le
questionnaire d’enquête que nous avons administré.
-Une Sanuwlawla, Peuhle diseuse de bonne aventure ; quelques acadja (Notre pain, p.55,
113)
-Agouda : Nom indigène donné au Portugais et signifiant homme d’une indolence vaniteuse
(Doguicimi, p .43, 379.)
416
-Zodjagué : Nom indigène désignant les Français, et dont l’origine remonte aux premiers
temps de la traite des Noirs. Ce nom rappelle l’activité des Français et leur familiarité avec les
naturels (NDA de Doguicimi, p.43)
-L’idole des Danhomènous (périphrase pour désigner le roi Guézo, Doguicimi, p.17)
-Là-bas, il cause avec Dada Clémennon (Métonymie pour : la mère de Clément ; le fils aîné
de cette Dada (maman) se prénommait Clément, NDA, Les Appels, p.108)
-Dadace, Les Appels, p.52
-Sois la bienvenue, assúsice, Les Appels, p.201
-Ma bonne et généreuse Nadjinon, Les Appels, p.136, 181, 182,192 ; Nadjinon… Nadjinon,
Les Appels, p.298.
6-Les calques
-Elle qui aimait rendre piment pour piment, (Le Cantique, p.84 ; à rapprocher de « œil pour
œil »)
-Il a fallu prendre le taureau par les couilles, (Le Cantique p.178 ; …par les cornes)
-La chambre ressemblait à s’y méprendre à un studio d’étudiant. Un « entrer-baiser »,
disent les langues malpolies (Le Cantique, p.197 ; …un entrer-coucher)
-La panique dans l’âme, Les Appels du Vodou, p.239/ « La mort dans l’âme »
-Les géants aux pieds de glaise, Les Appels du Vodou, p.278/ « Un géant aux pieds d’argile »
8- La création lexicale
8-1- Les verbes :
-Les Appels du Vodou : « L’Afrique noire se cadavérise » ; verbe construit sur cadavre, p.44 ;
-Quelqu’un va clampser, verbe construit sur clamp, p.44 ; proche de clamser = mourir (pop.);
-Les particularités de leur initiation souchaient la tante et sa nièce, verbe construit sur souche,
p.51 ;
- Sègbohouè s’annuitait, verbe construit sur nuit, Les Appels du Vodou, p.142
-Le Cantique des cannibales : -Quelqu’un se serait bâtardisé, (Le Cantique, p.22 ; verbe
construit sur « bâtardise »)
419
-Dis-moi si le soleil a remobilisé enfin le jour, (Le Cantique, p.36 ; verbe construit sur
« mobiliser »
-Un fessier évasé et kilogrammé (Le Cantique, p.100), (mot construit sur la base nominale
« kilogramme »)
-Il avait eu honte que son cœur ait pu vertiger aussi verticalement pour une femme(Le
Cantique, p.110 ; le radical nominal = « vertige », Voir aussi Notre pain, p.38)
-Son cœur se mit à friturer et à vacarmer (Le Cantique, p.210) →(le radical nominal =
« friture » et « vacarme »)
-Trou noir qui rompt tout, parenthèse tout, efface tout jusqu’à la négation de son existence,
Le Cantique, p.241, (verbe parenthèser ; radical nominal = parenthèse)
1-Les mots fonctionnant comme des adjectifs ou inscrits dans une prédication
2- La complémentation verbale :
2-1- Emploi sans préposition
420
-Son cœur aussi. Lequel lui ordonna de tomber ce son, ces trois syllabes (Le cantique, p.91)
-L’homme tomba aussitôt son pantalon (Le cantique, p.198)
-Elle l’aida à se relever, lui fit tituber quelques pas. (Le Cantique, p.254). Emploi intransitif
ou transitif du verbe « tituber » ?
-C’est là qu’il a dormi ses nuits, (Le cantique des cannibales, p.250)
-J’accepte de mourir mon rêve, (Notre pain de chaque nuit, p.179)
-Elle venait de lui vertiger le cœur ( Notre pain, p.38)
-Il avait eu honte que son cœur ait pu vertiger aussi verticalement pour une femme (Le
Cantique, p.110)
-Les particularités de leur initiation souchaient la tante et sa nièce, Les Appels du Vodou,
p.51.
-La haine, Nono, ne la laisse pas grossir ton cœur. (Notre pain, p.193.)
NB : Dans Les Appels du Vodou, la phrase complexe est la structure phrastique qui domine.
Mais il y a, par endroits, des structures particulières dont l’occurrence surprend chez Bhêly-
Quénum.
Dans Notre pain de chaque nuit et Le cantique des cannibales, à l’inverse, les phrases
segmentées et nominales sont dominantes.
423
Annexe n° 2 :
1-2-Les régionalismes :
-Les chefs eux-mêmes mangeaient de l’« acassa » ; p.38 (Pâte de maïs enveloppée de feuilles
et qui est le pain du Dahoméens.)
-L’« akassa », p.424
-De boules d’« acassa » (p.133)
1-3-La lexicalisation :
-Les « ko ko ko » (p.15)
-Les « kioun-go kioun-go kioun-go » (p.15)
-Le roi poussa deux sourds « houn ! houn ! », p.375
-Le « kioun-go » de la cloche géminée, p.170
-Les spectateurs charmés applaudissaient longuement en tapotant les lèvres des doigts joints,
ce qui coupait leurs cris en des « Hou ! Hou ! Hou ! », p.171
-Un « soudofi 839»
839
« Mot signifiant "qui a grandi ici "; ce sont des captifs pris dans l’enfance et élevés au Dahomey.» (p.31)
426
NDA : Les chansons dont il s’agit ici perdent beaucoup de leur poésie à être traduites, p.21.
-Vous parlez comme pour dékpa !, p.86 (faire des conciliabules, parler à voix basse)
3-1-2- Le calque
3-1-2-1-Des langues nationales en français
-La vie est rarement en position verticale, p.138
-Pourquoi tu m’enlèves la parole de la bouche quand je parle à quelqu’un ?, p.198
-C’est un chant vodou qu’il met au monde comme ça, p.218/ Voir la note.
-Les Blancs dont la succursale sortait de plus en plus de son esprit, p.246
-Plusieurs n’avaient encore jamais mis les pieds dans la ville de Ouidah, p.291
-Des gens « partis trop jeunes », p.291
-Celle qui l’avait porté dans son ventre, p.298
-Il avala une salive, p.301
-Après avoir « changé de vie », p.312
-Le silence dura cinq longues minutes, p.320/ Voir l’expression « trois longs marchés » chez
Paul Hazoumé dans Doguicimi
3-1-4La lexicalisation
-Les autres nuwanu, (Les Appels du Vodou, p.105).
-On jouait les axwanfunto, (Les Appels du Vodou, p.198)
-Chacune de vous met du gbotémi dans mes repas, (Les Appels du Vodou, p.202)
Le mot gbotémi est une association de deux morphèmes yorouba, l’une des langues du sud-
Bénin :
Gb כtemi
Entendre, réaliser/ mien, ce qui m’appartient, ce que je veux
-Ce agbassa xho, (Les Appels du Vodou, p.210)
que nous transcrivons : agbassa xכ, pour éviter les confusions que peut générer la première
transcription. En réalité, « xo », prononcé avec un « o » fermé et non ouvert, désigne la
parole.
-A fon da gbé a ?, p.57 (Salutation du matin : t’es-tu bien réveillé ? Bonjour ; NDA.)
-Nu gbo wè : e vê u de sù, p.214 ; Wéma xominvi kande ko atoon nù ku aton wè do xo e lo
min, p.214
-Ah …xo tè ka dié, p.219
-Mi na ba nudé nu wé, p.309; voir la traduction en page 315.
-Ablawa na gni yonù mí kpla xwé o!, p.229. (Voir notes: Expression impossible à traduire
sans paraître vulgaire, p.230)
433
3-1-5-2- Les constructions non expliquées dans les notes en fin de chapitre
E kú kãlé o, p.202
Koï! Nè na wa blogbon!, p.209.
-Il sentait en se relevant toutes les fibres de son corps se briser. Suprême trahison. (Les
Appels du Vodou p.330.)
3-2-3-3-Les mots-phrases
-La main allait lentement de la joue aux lèvres, touchait le menton. Tendresse. Les Appels du
Vodou, p.24
-Rien., Les Appels du Vodou, p.244.
4-Taxinomie des particularités dans Notre pain de chaque nuit de Florent Couao-Zotti
4-1- Les particularités lexicales
4-1-1- Les emprunts aux langues nationales béninoises :
-Décrivant certaines habitudes alimentaires : (ton fameux) sodabi , (deux cuites assaisonnées
au) tchatchaga, (les jours sans) akassa, (vendeuse de) gbo kpètè (pp.23, 58, 59, 67)
-Décrivant certaines tenues vestimentaires : (le nombre de) gobis, (son pagne) lokpo, (le)
djarab, (p.113, 116, 208)
-Présentant certaines pratiques occultes dans le commerce et techniques de pêche : (une)
Sanuwlawla, (Peuhle diseuse de bonne aventure),(quelques) acadja (pp.55,113)
436
4- 2-2-Emploi spécifique de certains verbes : typer dans le sens de «rebondir » ; soûler, verbe
transitif est employé intransitivement ; mourir, verbe intransitif est employé avec un
complément d’objet direct (pp.87, 174, 179) ; les verbes revivre et renégocier sont employés
sous forme pronominale (pp.191, 196) alors que la grammaire traditionnelle leur attribue une
construction non pronominale.
4-2-3- La phrase nominale : pp.5, 7, 11, 15, 111.Voir les questions de procès, de thème et
de propos
- La phrase infinitive :
-« Voir si la voiture est la sienne. », Notre pain…, p.21.
-Elle dut s’adosser pour contenir la rafale d’émotion qui lui vertigeait les sens (p.263)
5-1-5-La lexicalisation :
-Les wédous-wédous (bestioles dont on dit qu’elles sont agitées et chevauchées en
permanence par les esprits), (p.23)
-La fin de la phrase se noya dans un « fchchch… » subit. Une panne. (p.169)
5-1-6-Les onomatopées
-Elle avait ouvert les jambes, écarté son pagne puis laminé le mur « tcho !tcho !tcho ! »
(p.48)
-Il semblait qu’une miette d’énergie lui était revenue…Ce qui lui fit déplier les jambes, ce qui
lui fit mouvoir les bras. Mais tchin-tchin-tchin-tchin (Onomatopée qu’on utilise pour
désigner une démarche difficile, claudicante.), (p.255)
Dans le cadre d’une étude sur certaines constructions dans le roman négro-africain
francophone, vous êtes prié (e) de bien vouloir répondre au présent questionnaire. Merci de
votre collaboration.
I- Quelques renseignements
-Université/ ville :
-Nationalité :
-Niveau d'étude :
-Langue maternelle :
II- Questionnaire :
Connaissez-vous ces constructions ? Que signifient-elles pour vous ? Cochez d’une croix
celles que vous utilisez souvent ou quelques fois ou que vous pourriez utiliser.
3- Danhomê est à ton cou et repose en partie sur tes épaules aussi :
6-Le mauvais souvenir de ces années sortait de plus en plus de son esprit :
8- Pour aimer sincèrement les enfants, il faut les avoir portés pendant neuf lunes dans son
sein :
443
12-Avant la nuit, l’héritier du trône fit boire une demi-douzaine de fétiches à son nouveau
serviteur :
16-Quand les étrangers sortirent enfin, le soleil tournait déjà le cou vers sa demeure ; dans
sa précipitation de regagner sa case, il avait, dit la croyance populaire, brisé la jarre d’huile
qu’il portait toujours avec lui :
18-La queue de cheval sur l’épaule, il fit claquer le pouce contre le majeur :
19-Comment un chrétien, fraîchement converti, qui avait mis son règne sous la respiration
de Dieu, pouvait-il se fondre en combine serrée avec le diable ?
29-La police avait signifié aux citoyens indignés par son inertie qu’elle avait d’autres
cochons à gratter :
30-Il avait eu honte que son cœur ait pu vertiger aussi verticalement pour une femme :
Index
446
diglossie, 99, 100, 101, 102, 103, 104, 107, 108, 113,
116, 118, 119, 123, 273, 286, 337, 365, 370, 371, 372,
A 374, 386, 391
actant, 340 discours, 14, 19, 21, 22, 23, 29, 39, 59, 60, 66, 91, 92, 94,
actants, 21, 176, 196, 198, 199, 201, 217 106, 143, 147, 148, 161, 174, 185, 195, 197, 229, 236,
analyse actantielle, 199, 214 253, 269, 270, 271, 274, 289, 293, 297, 320, 335, 339,
aptitude, 158, 198 343, 344, 365, 369, 371, 377, 381, 394, 397, 402, 403,
Aptitude, 397, 404 412
disjonction, 117, 179, 180, 181, 208, 250, 251, 252, 254,
255, 257, 261
B Duras, 174, 179, 259, 280, 288, 289, 412
Bajomée, 280, 288, 289 dynamique, 82, 120, 124, 174, 222, 269, 271, 276, 286,
Bhêly-Quénum, 8, 10, 17, 25, 35, 37, 51, 52, 56, 57, 66, 332, 336, 397
69, 70, 78, 79, 81, 82, 83, 84, 86, 87, 89, 93, 94, 95, dynamisme, 101, 103, 159, 269, 275, 277, 335, 336, 375
96, 97, 113, 114, 115, 116, 124, 125, 130, 136, 137,
138, 142, 148, 151, 155, 157, 186, 187, 188, 204, 214, E
219, 225, 232, 235, 236, 237, 240, 242, 259, 260, 278,
279, 282, 284, 286, 291, 309, 312, 315, 320, 323, 333, écriture, 7, 8, 9, 10, 12, 13, 17, 18, 22, 23, 26, 50, 52, 53,
334, 347, 348, 349, 350, 351, 353, 354, 355, 357, 358, 69, 70, 73, 82, 83, 84, 87, 91, 94, 96, 97, 98, 106, 107,
359, 364, 366, 367, 369, 370, 371, 372, 391, 392, 394, 108, 109, 111, 112, 113, 115, 116, 117, 119, 124, 125,
395, 423, 427, 430, 431 129, 135, 136, 141, 144, 148, 149, 154, 159, 161, 174,
Bugul, 8, 11, 93, 125, 136, 141, 212, 215, 217, 259, 367 175, 177, 184, 185, 186, 187, 188, 189, 209, 218, 220,
221, 232, 242, 254, 255, 259, 261, 262, 264, 265, 266,
268, 270, 272, 275, 276, 277, 278, 279, 280, 285, 286,
C 287, 288, 290, 311, 313, 330, 331, 336, 337, 347, 348,
calques, 13, 28, 45, 46, 48, 50, 51, 53, 73, 74, 77, 83, 84, 354, 357, 358, 359, 360, 364, 365, 366, 367, 368, 369,
85, 86, 87, 94, 95, 98, 101, 108, 109, 112, 113, 116, 370, 372, 374, 375, 376, 377, 383, 384, 385, 386, 387,
117, 118, 119, 125 391, 392, 393, 394, 395, 405, 408, 409, 411
calques lexicaux, 45, 46, 48, 50, 51, 53, 85, 87, 95, 108, emprunts lexicaux, 280, 282, 359
112, 116, 117, 118 esthétiques, 266, 269, 270, 271, 272, 290, 314, 322, 370,
calques stylistiques, 45, 46, 48, 50, 74, 77, 84, 86, 94, 95, 394, 397, 406
98, 101, 109, 112, 119, 125, 379, 439 ethnique, 273, 337
Carlos, 8, 11, 69, 125, 141, 186, 259, 337, 341, 367, 369, ethnologique, 334, 336, 340, 343, 394
406 exotique, 28, 116
CARLOS, 400 expression, 12, 16, 19, 26, 31, 34, 35, 43, 49, 50, 51, 52,
Complément de Relation, 192 58, 61, 65, 66, 68, 72, 73, 77, 83, 88, 106, 110, 116,
complément du verbe, 166, 190, 191, 196, 225, 229 118, 121, 124, 134, 143, 147, 148, 149, 150, 151, 153,
Couao-Zotti, 8, 10, 17, 25, 51, 52, 53, 57, 66, 69, 70, 84, 156, 175, 183, 200, 204, 206, 208, 210, 218, 219, 227,
85, 86, 87, 88, 89, 91, 92, 93, 94, 95, 112, 116, 117, 257, 258, 262
118, 131, 139, 141, 148, 152, 153, 182, 186, 188, 189, expressivité, 9, 26, 37, 43, 60, 61, 74, 94, 126, 175, 181,
200, 202, 203, 205, 207, 208, 209, 211, 212, 213, 214, 262, 270, 272, 274, 332, 365, 372, 392
219, 225, 242, 243, 248, 250, 251, 252, 254, 255, 258,
259, 261, 278, 282, 284, 291, 292, 295, 307, 308, 309, F
313, 314, 316, 317, 319, 326, 334, 358, 359, 360, 361,
362, 363, 364, 366, 367, 370, 372, 374, 379, 383, 385, fausse dégradation du verbe, 236, 243
389, 392, 393, 394, 405, 436, 438 forme, 9, 10, 13, 15, 18, 21, 22, 28, 31, 32, 34, 37, 39, 46,
Couchoro, 7, 10, 11, 74, 93, 94, 109, 125, 137, 142, 186, 59, 66, 67, 68, 75, 81, 82, 89, 91, 113, 119, 122, 124,
278, 292, 295, 309, 317, 334, 367, 385, 395, 396, 405 128, 129, 131, 132, 136, 148, 158, 159, 163, 165, 168,
création, 8, 9, 13, 22, 28, 33, 36, 42, 50, 52, 53, 54, 58, 172, 174, 175, 176, 178, 182, 202, 204, 207, 213, 214,
59, 60, 61, 62, 63, 65, 66, 69, 74, 77, 78, 84, 85, 88, 215, 220, 223, 226, 235, 237, 242, 251, 253, 254, 256,
91, 92, 93, 94, 95, 96, 98, 102, 108, 109, 115, 116, 261, 264, 266, 271, 276, 277, 278, 279, 282, 286, 289,
120, 144, 161, 164, 165, 169, 186, 187, 202, 203, 204, 290, 292, 295, 296, 298, 300, 301, 304, 309, 311, 313,
206, 209, 212, 213, 214, 218, 219, 259, 262 317, 324, 326, 327, 328, 332, 339, 341, 343, 347, 355,
création lexicale, 278, 284, 327, 336, 351, 359, 360, 391, 359, 361, 365, 368, 376, 394, 418, 421, 437, 441
419, 433, 435, 440 français béninois, 46, 94, 111, 121, 125, 135, 260, 365,
Création lexicale, 60 377, 384, 387, 389
créativité, 22, 26, 46, 57, 60, 74, 175, 262 français ivoirien, 260, 377
Créativité langagière, 265 francophone, 7, 8, 12, 15, 18, 73, 82, 102, 104, 105, 110,
124, 142, 184, 186, 261, 269, 270, 271, 273, 279, 285,
286, 290, 333, 366, 368, 371, 375, 382, 387, 394, 396,
D 405, 408, 409, 410
dépendance syntaxique, 17, 21, 190, 200, 240 francophonie, 12, 96, 121, 124, 143, 155
447
Francophonie, 270, 275, 283, 285, 289, 405, 406, 407, lexicalisation, 13, 22, 36, 44, 53, 54, 57, 58, 61, 62, 66,
410 77, 88, 89, 90, 93, 96, 238, 278, 311, 389, 404, 419,
426, 433, 441
G
M
gallicismes, 283, 284
grammaire normative, 168, 170, 175, 176, 191, 195, 393 métalangage, 125, 281, 287, 308
grammaire traditionnelle, 9, 12, 18, 22, 29, 128, 161, 163, métaphore, 301, 304, 305, 306, 309
165, 170, 175, 177, 191, 219, 221, 222, 224, 226, 391, Molinié, 22, 264, 269, 272, 289, 291, 293, 298, 312, 313,
393, 397, 437 332, 335
grammaires descriptives, 18, 23, 126, 128, 161, 162, 171, morphosyntaxe, 264, 268
173, 219, 224, 253 multilinguisme, 102, 273, 276, 330, 369, 376
Guillaume, 19, 20, 21, 60, 156, 175, 190, 279
N
H
néologie, 66, 67
Hazoumé, 7, 8, 10, 17, 25, 30, 32, 34, 41, 42, 47, 51, 69, niveau de langue, 338
70, 71, 72, 73, 74, 77, 79, 86, 87, 89, 93, 94, 95, 96, norme, 9, 65, 92, 105, 114, 129, 133, 159, 161, 163, 166,
108, 109, 110, 111, 112, 125, 130, 136, 137, 140, 142, 173, 175, 207, 218, 259, 260, 261, 269, 283, 284, 287,
144, 146, 147, 148, 157, 159, 186, 188, 225, 232, 235, 332, 368, 373, 375, 381, 386, 389, 402, 404, 441
259, 278, 281, 282, 288, 291, 292, 297, 303, 306, 307,
334, 336, 337, 338, 339, 340, 342, 343, 344, 347, 359,
364, 367, 371, 372, 385, 392, 394, 395, 407, 424, 432
O
hiérarchie, 21, 167, 191, 194, 207, 211, 236 Organisation phrastique, 220
Huannou, 72, 73, 274, 288, 334, 336, 339, 354, 372, 373,
396
hypocoristiques, 29, 36, 37, 82, 83, 95, 113, 134, 275,
P
320, 324, 336, 407, 417 parasynthétique, 63
particularités lexicales, 9, 11, 12, 14, 15, 16, 17, 18, 23,
I 25, 45, 46, 49, 58, 60, 69, 70, 73, 77, 78, 82, 84, 93,
94, 96, 98, 99, 107, 108, 109, 111, 113, 115, 116, 117,
identité culturelle, 275, 316, 330, 398, 406 119, 120, 122, 124, 125, 128, 135, 139, 141, 142, 155,
identité littéraire, 398 264, 272, 280, 286, 336, 337, 359, 360, 366, 367, 368,
insécurité linguistique, 65, 218, 281, 282, 295, 373, 407 369, 374, 376, 377, 382, 388, 391, 393, 395, 405, 415,
424, 431, 436, 438
K particularités morphosyntaxiques, 23, 25, 30, 97, 129,
152, 154, 159, 186, 261, 367, 420, 434, 437, 441
Kourouma, 14, 17, 65, 73, 93, 111, 112, 113, 120, 142, particularités syntaxiques, 278, 311, 367, 378, 380
218, 260, 261, 286, 366, 368, 369, 387, 398, 408 parties du discours, 20, 21, 402
périphrases locales, 29, 39, 59, 71, 73, 82, 93, 95, 112,
113, 283, 391, 416, 434
L phrase, 14, 21, 33, 48, 61, 78, 90, 106, 128, 132, 147,
langage, 9, 14, 19, 20, 30, 53, 59, 68, 81, 99, 106, 109, 149, 161, 162, 163, 164, 165, 166, 171, 173, 175, 176,
116, 138, 143, 149, 183, 212, 219, 223, 257, 262, 265, 177, 178, 179, 181, 182, 184, 185, 188, 189, 190, 191,
266, 267, 268, 269, 270, 271, 272, 275, 277, 278, 279, 192, 193, 195, 196, 198, 205, 208, 210, 211, 212, 213,
280, 283, 284, 287, 288, 289, 290, 291, 292, 298, 308, 219, 220, 221, 222, 223, 224, 225, 226, 227, 228, 229,
312, 314, 316, 318, 320, 325, 326, 331, 332, 333, 353, 230, 231, 232, 233, 234, 235, 236, 237, 238, 239, 240,
357, 363, 365, 375, 384, 394, 402, 403, 404, 413, 415, 241, 242, 243, 244, 245, 246, 247, 248, 249, 250, 251,
431 252, 253, 254, 255, 256, 257, 258, 260, 261
langue française, 7, 8, 9, 12, 13, 16, 17, 18, 19, 22, 24, Phrase adjectivale, 234, 235, 251
26, 27, 29, 30, 31, 32, 42, 50, 58, 60, 65, 66, 70, 78, phrase nominale, 184, 223, 238, 242, 243, 245, 249, 250,
93, 94, 95, 96, 97, 103, 107, 108, 110, 111, 112, 115, 253
116, 119, 120, 122, 124, 125, 132, 142, 144, 149, 155, Phrase prépositionnelle, 233
174, 177, 179, 188, 202, 216, 218, 221, 262 phrase verbale, 179, 197, 223, 238, 243
Langue Française, 405 Pliya, 8, 10, 11, 17, 84, 93, 94, 97, 125, 186, 259, 291,
langues locales, 275, 278, 285, 286, 330, 334, 368, 373, 292, 299, 300, 301, 310, 367, 385, 392, 395, 396, 406
374, 382, 385, 386, 389, 392, 397 plurilinguisme, 100, 124, 273, 285
langues nationales, 264, 272, 274, 275, 276, 277, 278, poétique, 48
280, 287, 290, 292, 302, 309, 330, 337, 347, 348, 349, portée, 46, 113, 114, 116, 153, 154, 155, 178, 190, 192,
368, 372, 374, 376, 379, 383, 388, 392, 393, 396, 398, 193, 194, 201, 205, 212, 221, 226, 227, 228, 230, 231,
409, 410, 417, 424, 432, 436, 438 237, 242, 248, 249, 253, 254, 256
Le Goffic, 192, 223, 224, 226, 233, 236, 239, 241, 245, pratiques langagières, 270, 273, 276, 277, 284, 286
257
448
prédication, 21, 140, 172, 195, 196, 197, 198, 222, 226, synecdoque, 298, 300, 301
227, 233, 234, 235, 236, 237, 241, 244, 247, 249, 250, syntaxe, 10, 14, 15, 19, 20, 92, 97, 126, 131, 160, 161,
252, 253, 254, 258 164, 166, 170, 174, 187, 188, 190, 191, 193, 196, 197,
prédication seconde, 226, 227, 234, 255 217, 220, 221, 253, 289, 331, 354, 368, 389, 397, 401,
402, 403
R
T
rapport syntaxique, 299, 392
rapports syntaxiques, 33, 161, 219 Tesnière, 19, 21, 190, 196, 197, 198, 221, 222
reconstruction, 266, 278, 284, 325, 327, 392 théorie, 264, 275, 366, 402, 407, 408
Reconstruction, 190 Tidjani-Serpos, 8, 69, 93, 97, 125, 140, 259, 291, 302,
relations syntaxiques, 97, 171, 180, 181, 192, 220, 221, 310, 319, 367, 392
393, 397 tournures idiomatiques, 29, 34, 36, 59, 82, 93, 95, 109
représentations langagières, 270, 271, 277, 289, 290, traduction, 9, 27, 31, 32, 35, 36, 41, 42, 44, 55, 56, 75,
291, 292, 303, 311, 325, 328, 330, 338, 392, 393, 398 78, 80, 82, 93, 94, 108, 109, 114, 117, 124, 171, 172,
reproduction, 50, 77, 109, 271, 277, 284, 290, 291, 311, 176, 201, 204, 262, 265, 272, 290, 300, 301, 303, 304,
352, 371, 392, 398 306, 307, 308, 309, 310, 320, 343, 350, 366, 367, 384,
réseau de relations, 21 392, 393, 398, 402, 408, 411, 425, 431, 433
ressources esthétiques, 397
roman béninois, 7, 8, 9, 10, 11, 13, 17, 22, 23, 26, 27, 28,
29, 48, 50, 58, 59, 60, 70, 83, 87, 89, 93, 94, 96, 99,
V
101, 107, 108, 119, 120, 122, 124, 128, 129, 131, 136, valence verbale, 164, 169, 198, 204, 205, 209, 219, 261,
142, 143, 144, 153, 155, 159, 177, 179, 187, 189, 197, 393
206, 218, 219, 220, 261, 262 Van Raemdonck, 14, 18, 20, 21, 54, 99, 168, 173, 190,
roman négro-africain francophone, 7, 17, 111, 117, 141, 191, 193, 195, 224, 397
218, 260, 261, 295, 333, 334, 348, 370, 387, 409, 443
romanciers béninois, 276, 279, 286, 334, 341, 358, 365,
367, 368, 370, 371, 372, 374, 375, 383, 385, 391, 398
W
Wilmet, 19, 21, 23, 30, 156, 158, 190, 197, 224, 251, 403
S
signification, 267, 274, 293, 296, 298, 330, 386
X
structure phrastique, 21, 182, 185, 221, 223, 228, 232, xénismes, 9, 26, 28, 29, 30, 33, 34, 36, 43, 57, 70, 71, 72,
235, 236, 242, 250, 251, 255, 259, 261 73, 78, 79, 81, 82, 86, 93, 94, 96, 98, 101, 105, 106,
stylistiques, 264, 270, 277, 278, 283, 290, 291, 292, 297, 107, 113, 114, 119, 125, 131, 132, 133, 135, 136, 138,
299, 301, 310, 311, 313, 336, 337, 360, 365, 367, 371, 139, 142, 144, 145, 148, 149, 151, 152, 159, 186, 279,
377, 378, 379, 380, 381, 383, 389, 391, 392, 394, 396, 311, 336, 337, 343, 348, 350, 359, 368, 377, 378, 379,
411, 439 380, 381, 388, 391, 392, 409, 428
suggestif, 109, 209, 318
suggestion, 289, 290
449
SOMMAIRE .......................................................................................................................................... 1
INTRODUCTION GENERALE........................................................................................................... 5
Le tour des débats sur l’étude des particularités lexicales et syntaxiques du français ..................................... 14
1- Présentation .................................................................................................................................................. 60
2- Domaines d’ancrage de la création lexicale ................................................................................................. 61
2-1- Les verbes ................................................................................................................................................. 61
2-1-1- Les créations par suffixation ................................................................................................................. 61
2-1-2- Les créations par suffixation et préfixation ........................................................................................... 62
2-2- Les adjectifs qualificatifs .......................................................................................................................... 63
2-3- Les adverbes ............................................................................................................................................. 63
2-4- Les substantifs .......................................................................................................................................... 63
2-4-1- Les formations par suffixation ............................................................................................................... 63
2-4-2- La création par composition .................................................................................................................. 64
3- Les valeurs de la création lexicale ............................................................................................................... 65
3-1- La catégorie des verbes ............................................................................................................................. 65
3-1-1- Les néologismes de forme ..................................................................................................................... 65
3-1-2- Les néologismes de sens ........................................................................................................................ 66
3-2- Les autres catégories morphosyntaxiques ................................................................................................ 67
III- Les particularités lexicales : témoins de la cohabitation entre langues béninoises et langue française
..................................................................................................................................................................... 118
1- Les particularités lexicales et les langues béninoises ................................................................................. 118
2- Les langues béninoises et le français de référence ..................................................................................... 118
3- Approche sociolinguistique de l’enrichissement lexical du français dans le roman béninois .................... 121
II- Diglossie et application des règles du français : influence limitée sur la pratique des règles ............... 158
II- Analyse des constituants des phrases chez les trois romanciers ............................................................ 224
1- Doguicimi de Paul Hazoumé ...................................................................................................................... 224
1-1- L’ordre prédicat-sujet en hypotaxe ......................................................................................................... 224
1-2- L’ordre sujet-prédicat en parataxe .......................................................................................................... 227
2- Un piège sans fin et Les Appels du Vodou de Bhêly-Quénum ................................................................... 231
2-1- L’ordre sujet- prédicat avec un prédicat verbal ou adjectival ................................................................. 231
2-2- Quelques particularités dans la structure phrastique chez Bhêly-Quénum : la dégradation du verbe ..... 235
2-2-1- La fausse dégradation du verbe ........................................................................................................... 235
2-2-2- La phrase nominale prédicative ........................................................................................................... 237
3- La structure de la phrase chez Couao-Zotti ................................................................................................ 242
3-1-La fausse dégradation du verbe ............................................................................................................... 242
3-2-La phrase nominale prédicative ............................................................................................................... 244
3-3-La disjonction énumérative ...................................................................................................................... 249
3-4-La disjonction expansive ......................................................................................................................... 250
3-4-1- La disjonction syntaxique sur le syntagme verbal ou sur la sous-phrase............................................. 250
3-4-2- La disjonction syntaxique sur le syntagme adjectival ......................................................................... 251
3-4-3- La disjonction syntaxique sur la relative ............................................................................................. 254
3-4-4- La disjonction syntaxique sur le SP ou le circonstant ......................................................................... 254
3-4-5- La disjonction syntaxique de la phrase infinitive ................................................................................ 256
Annexe n° 1 : Taxinomie des particularités lexicales et morphosyntaxiques chez les trois romanciers .... 414
5- Taxinomie des particularités dans Le Cantique des cannibales de Florent Couao-Zotti ........................... 437
INDEX ...............................................................................................................................................445