Différences entre sociologie et science politique
Différences entre sociologie et science politique
A l’état épistémologique, la sociologie politique apparait tardivement. Sans éclat, elle nait
discrètement d’une rencontre fortuite entre un néologisme contestable et une tradition
multiséculaire. Est-il vrai que de toutes les sciences sociales, ce fut la première à voir le jour.
Et paradoxalement, la sociologie politique précède la sociologie, puis manque d’être absorbée
par elle au XIXe siècle, et retrouve enfin une autonomie relative à la fin de ce siècle.
Ceci nous amène à considérer la sociologie politique comme pour reprendre l’expression du
Professeur Leclerc, je cite : « la plus ancienne et la plus neuve des disciplines scientifique et
morale ».
1. DEFINITION
Au Regard de cette définition liminaire de la sociologie politique, quelques précisions
sémantiques méritent d’être dégagées.
Le concept politique est à la fois ambigu et équivoque, sa polysémie est si difficile à cerner et
si fluctuante que la délimitation même de l’univers politique varie suivant les auteurs.
Au vrai, le terme politique est un terme androgyne pouvant être utilisé au féminin comme au
masculin, mais le sens attribué au mot varie sensiblement suivant que l’on parle de la politique
ou du politique.
Au féminin : la politique désigne plutôt l’espace symbolique de compétition entre les hommes
et la manière que les gouvernants ont pour gérer la société qui les a portés à sa tête.
Au masculin : le politique renvoie généralement à une réflexion objective sur le pouvoir,
réflexion dégagée des contingences du quotidien. Et c’est évidemment à cette dernière
acception que l’on se réfère pour l’emploi de l’adjectif politique dans le cadre des études de
sociologie politique.
D’autres parts le vocable « sociologie » quant à lui, peut se définir comme l’ensemble des
recherches qui touchent à l’organisation et au fonctionnement des sociétés. La sociologie se
considère comme une science qui étudie la société, et pour reprendre l’expression de Marcel
Mauss : « elle désigne la science des sociétés ».
2. OBJET :
La sociologie politique en tant qu’une discipline et une branche des sciences sociales a un objet
d’étude et des méthodes d’approche. Alors quel est donc son objet ? Et quelles sont les
différentes méthodes d’approches de la sociologie politiques ?
En France, ce point de vue a trouvé ses défenseurs, notamment avec le Doyen Davy, dans le
volume 1 de ses Eléments de sociologie parus en 1924, ainsi que chez le Recteur Prélot dans
un cours qu’il professait en 1956-1957 à la Faculté de Droit de Paris intitulé La conception
française de la science politique.
-La conception moderne (science du pouvoir) : cette conception moderne abandonne le critère
de l’Etat et elle fait de l’objet de la sociologie politique, l’étude du pouvoir en général.
Autrement dit, la sociologie politique travaille sur le commandement, l’autorité, les modes de
gouvernement dans quelque société humaine que ce soit et pas seulement dans la société
étatique. Cette conception, précisée dans les années 30 par Charles Merriam, Georges Catlin et
Harold Laswell aux Etats-Unis, a été popularisée en France, notamment par Raymond Aron et
par les professeurs Georges Burdeau, Georges Vedel et Maurice Duverger.
Par ailleurs, Il n’est pas sans intérêt de mettre en relief par comparaison, ce qui distingue la
sociologie politique, du droit et spécialement, du droit constitutionnel et de la philosophie
politique. Car, ce sont deux sciences de l’homme avec lesquelles elle s’est longtemps confondue
sur l’approche de l’Etat et du pouvoir.
Le Droit, en ce qui le concerne, est essentiellement normatif, en ce sens qu’il est à la base de la
distinction de ce qui est licite, par rapport à ce qui est illicite, compte tenu d’un ensemble de
règles, que des autorités politiques et administratives ont façonnées et pour la méconnaissance
desquelles elles ont organisé tout un arsenal de sanctions.
C’est ainsi que le droit vise à produire des résultats. C’est une part d’imaginaire, qui ne se limite
pas à la mise en conformité des lois établies, des institutions, avec l’état de la société dans
laquelle il s’applique, mais c’est aussi une projection dans l’avenir de tout un système de
comportements et de valeurs qui acquièrent dans la pratique sociale une présence aussi réelle
que les faits naturels.
En revanche, la science politique n’est pas normative, elle ne fait qu’explorer ce qui est, et non
ce qui devrait être. Elle a notamment en ce sens pour finalité, l’analyse de tous les phénomènes
informels et non juridiques, mais qui sous-tendent, informent, dépassent ou contredisent les
cadres juridiques institutionnels. Le droit et la sociologie politique ont donc deux domaines
d’investigations clairement séparés, même si ces deux approches scientifiques sont
complémentaires dans l’analyse des situations concrètes.
- Sociologie politique et philosophie politique :
Le sociologue est avant tout un être humain avec, entre autres, des sensations, des impressions
et des opinions. Pour s'affranchir de cet état lors d'une recherche, l'application de méthodes
reconnues par ses pairs permet au chercheur de légitimer son approche d'un phénomène social.
« Quoi observer ? Pourquoi ? », Telles peuvent être les premières questions d'un chercheur sur
l'objet de sa recherche.
La méthode en sociologie est ainsi l'ensemble des procédures intellectuelles par lesquelles
s’élabore la démarche sociologique. La démarche s'articule autour de trois actes que sont la
rupture, la construction et la constatation.
Elles consistent en :
- L’enquête de terrain :
- Les techniques d’entretien ;
- Les sources de documentation ;
- L’expérimentation.
-
Les méthodes quantitatives :
- Le sondage
- Les statistiques.
A / L’autonomisation du politique :
Nous mettrons principalement l’accent dans cette partie sur la genèse de l’Etat et la
professionnalisation du politique.
a) La genèse de l’Etat :
Tout pouvoir politique ne prend pas la forme d’un Etat : celui-ci ne s’installe qu’au terme
d’un processus historique particulier, permettant la constitution d’un espace politique
autonome, doté d’une fonction, d’une légitimité et de moyens propres.
Il s’agit donc d’une construction sociale et historique et non du cadre de l’activité politique.
La notion d’Etat désigne de plus un modèle idéal typique reposant sur des conditions strictes :
dans ce sens, l’Etat ne peut être qu’un Etat « fort » dont les exemples historiques est peu
nombreux. Il s’agit en effet, pour Max Weber, d’ « une entreprise politique de caractère
institutionnel lorsque et tant sa direction administrative revendique avec succès dans
l’application des règlements, le monopole de la contrainte physique légitime ».
Par ailleurs, l’autonomisation du politique ne peut être comprise que par un processus de
différenciation sociale.
Ce processus de centralisation ne peut être perçu que si on l’inscrit dans un mouvement plus
large d’autonomisation de politique par rapport à la sphère sociale. Cette autonomie a en grande
partie rendu possible par la séparation du politique du religieux, plus particulièrement par le
phénomène de sécularisation qu’ont connu les pays chrétiens. La doctrine chrétienne a en effet,
légitimé la séparation des pouvoirs temporel et spirituel au travers par exemple de la distinction
humanitas / christianitas établie par Thomas d’Aquin.
La Reforme a achevé ce processus en consacrant l’Etat comme un « mal nécessaire »
(Lutter). En instaurant un pouvoir temporel légitime et une séparation des sphères publique et
privée. Le christianisme a donc permis la constitution d’un appareil politique spécifique.
b) La professionnalisation du politique :
Les termes décrivant les hommes politiques non plus comme des amateurs éclairés
appartenant à une élite sociale, mais comme des professionnels, se sont diffusé en France dans
les années 1970. Ils revêtaient là encore, le plus souvent, un sens péjoratif.
D’un autre côté, même si la professionnalisation n’a pas représenté une rupture radicale avec
la politique telle qu’elle était faite par les notables, la professionnalisation est la conséquence
de la démocratisation politique et sociale du régime représentatif, autant que l’un des facteurs
qui a permis la consolidation de cette démocratisation.
En outre, la complexité des activités politiques qui ont notamment requis une expertise
croissante dans les domaines économique et juridique, a été un autre facteur favorisant la
professionnalisation de la politique. Elle a permis une « technocratisation », du personnel
politique, et a provoqué l’apparition de nombreux acteurs qui, sans être des hommes politiques
peuvent être considérés comme des professionnels de la politique : personnels des instituts de
sondage et des sociétés de communication, spécialistes de l’audiovisuel préparant les
campagnes électorales, mais aussi analystes de la vie politique (journalistes, voire politistes).
Selon Max Weber, il existait diverses façons de faire de « faire de la politique » pour certains
hommes politiques, il ne s’agit que d’une activité occasionnelle ou secondaire. D’autres vivent
« pour la politique » sans « vivre de la politique » : leurs ressources personnelles leur
permettent de se vouer aux affaires publiques. Ce type d’homme politique correspond, en
France comme au Mali, au notable. D’autres, enfin, vivent à la fois « de » et « pour » la
politique. La professionnalisation implique alors à la fois un investissement complet dans
l’activité politique et une dépendance économique à l’égard de cette activité.
B / Le pouvoir et l’Etat :
Il y a eu une double liaison entre le pouvoir et l’Etat, en ce sens qu’il existe d’abord un
pouvoir de l’Etat et les pouvoirs dans l’Etat.
a) Le pouvoir de l’Etat :
D’abord, il est universel, en ce sens que l’Etat est un mode d’organisation des hommes avec
une certaine répartition du pouvoir en leur sein c’est une forme d’organisation humaine
extrêmement perfectionnée, la plus perfectionnée que l’homme ait inventé à ce jour selon
certains auteurs.
Ensuite , l’Etat est le pouvoir par excellence, c’est dire qu’il est à la fois quelque chose que
l’on critique, que l’on n’aime pas et dont on ne peut se passer. Selon Valery : « Si l’Etat est fort,
il nous écrase, s’il est faible, nous périssons quel que soit le cas de figure c’est face à l’Etat que
l’on se trouve on ne semble pas trouver d’autres alternatives que de chercher à affaiblir l’Etat
ou de le renforcer ».
L’Etat est aussi source du pouvoir, en fait, parler du pouvoir c’est parler de la puissance
publique, de l’autorité détentrice du pouvoir politique de l’Etat. Si le terme pouvoir, sans autre
qualification désigne souvent aujourd’hui l’Etat c’est parce que celui-ci non seulement est
pouvoir par excellence mais est aussi la source du pouvoir qui peut être exercé sur d’autres
personnes.
L’Etat comme pouvoir a des devoirs. En effet, le détenteur du pouvoir politique, qui est
l’expression de cette société, ne dispose pas du pouvoir pour lui-même, mais en vue de l’intérêt
de la communauté qu’il régit.
Les intérêts au sein d’un groupe peuvent être des intérêts conflictuels. Ces tensions ne
peuvent être surmontées que s’il existe un pouvoir reconnu apte et capable d’arbitrer ces conflits
(sauf dans le système de l’anarchie ou, par définition la résolution des conflits se fait sans qu’un
pouvoir soit nécessaire).Ce pouvoir est le pouvoir politique. La recherche de l’intérêt supérieur
du groupe caractérise le pouvoir dans d’autres formes d’organisation que l’Etat.
Dans une société l’Etat n’est pas le seul pouvoir, il existe d’autres pouvoirs qui concurrencent
quelques fois l’Etat.
o Formes de pouvoirs :
En effet, nos sociétés sont marquées par des phénomènes de pouvoirs plus complexes. A
partir du moment ou des êtres humains se trouvent en rapport, des liens de pouvoir apparaissent
ou peuvent apparaitre.
Il faut quand même admettre que le pouvoir est partout, qu’il s’agisse de la famille, de bandes
d’adolescents ou de l’entreprise. Et on comprend aisément que les sociologues impressionnés
par l’omniprésence du pouvoir, aient cherché à en faire la clé d’explication du fonctionnement
de la société.
Le pouvoir peut être celui d’individus qui, en raison de leur qualité, de leur situation ou de
leur fonction exercent sur d’autres une influence et, partant de là, un pouvoir.
Peuvent être des exemples de pouvoirs, des notables traditionnels, des maitres de forge au
siècle précédent, certains entrepreneurs aujourd‘hui, des banquiers etc.
Il faut noter que le pouvoir le plus souvent tient moins à l’individu lui-même qu’a la place qu’il
occupe dans une institution
Par ailleurs, le pouvoir est aussi, et peut être surtout, le pouvoir de groupes ou d’institutions,
un individu ne disposant, le plus souvent, de pouvoir que grâce à eux. Il est un pouvoir, qui, à
notre époque, est reconnu par les dirigeants politiques voire surestimé par eux, c’est le pouvoir
des médias que l’on a qualifié de « quatrième pouvoir ».
Les pouvoirs existent au sein de l’Etat lui-même, car la conception d’un Etat qui n’aurait
qu’une seule voix, n’agirait que de façon logique, ne résiste pas à la réalité. L’Etat est fait d’un
ensemble d’institutions qui peuvent avoir des politiques discordantes.
Ainsi par exemple certaines administrations passent, pour faire preuve d’indépendance à
l’égard du pouvoir politique.
o Pouvoirs et contre-pouvoirs :
On parle de contre-pouvoirs dans la mesure où le pouvoir contre lequel on s’oppose est celui
du pouvoir politique : one ne parle guère de contre-pouvoirs s’il s’agit seulement d’une lutte
entre organisations concurrentes, si l’action n’a pas pour objet d’obtenir une décision ou une
action de ce pouvoir politique. Les contre-pouvoirs répondent à l’idée de limiter le pouvoir
politique. Ils constituent des sortes de contre-feux, destinés à éviter l’envahissement de tous les
domaines de la vie par le seul pouvoir de l’Etat.
Dans les sociétés démocratiques, il existe des contre-pouvoirs « naturels » représentés par
les groupements qualifiés de collectivités territoriales. Celles-ci s’appuient en effet, pour
certaines d’entre-elles(les communes), sur un enracinement aussi ancien, sinon plus anciens,
que l’Etat.
En réalité la notion de contre-pouvoirs est plus proche de celle de groupe de pression. Dans
les deux cas il y a résistance au pouvoir ou action contre le pouvoir. Un groupe de pression
peut constituer un contre-pouvoir : Les syndicats par exemple lorsqu’ils sont suffisamment
puissants, peuvent devenir des contre-pouvoirs. Mais tout groupe de pression n’est pas un
contre-pouvoir. Par exemple les habitants qui manifestent pour le maintien d’une école, d’une
crèche, d’une perception, etc. L’association qui cherche à sauvegarder un monument ou un site,
n’est pas un contre-pouvoir.
C / L’élite politique :
Sans rendre compte de l'ensemble des travaux de l'école élitiste, nous essaierons de mettre
l’accent, sur ce qu'il est convenu d'appeler, l’élite politique, avant d'examiner le problème
spécifique à savoir comment ces auteurs expliquent la dynamique politique par la lutte des
élites.
Selon eux, en effet, partout et toujours, le pouvoir est exercé par une petite minorité, qui
s'impose aux masses, c'est-à-dire à la majorité qui regroupe par définition les gouvernés.
Pour s'en tenir aux pères fondateurs de la théorie, Pareto et Mosca, l'on retrouve à peu de choses
près, les mêmes termes, et une même conception d'ensemble chez chacun d’eux.
Néanmoins, il est évident que l'on peut déceler entre eux des variations sur un thème
commun. L’un ayant une approche de l'élite que l'on peut qualifier de psychologique, l'autre
ayant dégagé un concept d'ordre organisationnel.
Pareto discerne des constantes psychologiques, qu'il nomme des résidus. Véritable force
motrice de l'histoire, derrière ce qu'il appelle les dérivations, autrement dit, les doctrines et
idéologies politiques, sociales, économiques, qui ne représentent que des traductions fugaces.
Les résidus se ramènent à des instincts, qui constituent le fond éternel, immuable de toute
civilisation, quelles que soient les dérivations du moment.
Voilà donc qu’il récuse la thèse marxiste de la lutte des classes, engendrée par l’infrastructure
socio-économique. Et poussant plus avant son analyse de l'histoire des sociétés, Pareto en arrive
à l'explication du phénomène du pouvoir proprement dit.
A cet égard, il constate, et l'observation n'a rien d'original en soi, que c'est toujours un petit
nombre d'individus qui tient les rênes de l'Etat. Ce qui est nouveau, c'est qu'il détecte comme
dénominateur commun à tous ces noyaux de dirigeants, à toutes ces élites, des qualités
psychologiques particulières, des qualités viriles, pour reprendre son expression. Ce que l'on
peut traduire, par référence au mot latin, virtus, par qualité de combativité.
Pour Pareto, l’élite c’est donc l'ensemble des hommes qui manifestent des qualités
exceptionnelles, dans quelque domaine où quelque activité que ce soit. « Supposons »
Sociologie politique 39 écrit-il, « quand toutes les branches de l'activité humaine, on attribue à
chaque individu un indice qui indique ses capacités à peu près de la même manière dont on
donne des points aux examens, dans les différentes matières qu’enseignent les écoles. Par
exemple, à celui qui excelle dans sa profession, nous donnerons 10, à celui qui ne réussit pas
avoir un seul client, nous donnerons 1, de façon à pouvoir donner 0 à celui qui est vraiment un
crétin. A celui qui a su gagner des millions, que ce soit bien ou mal, nous donnerons 10, à celui
qui gagne des milliers de francs, nous donnerons 6, à ce lui qui arrive tout juste à ne pas mourir
de faim, nous donnerons 1, à celui qui est hospitalisé dans un asile d'indigents, nous donnerons
0, et ainsi de suite, pour toutes les branches de l'activité humaine. Formons donc une classe de
ceux qui ont les indices les plus élevés dans la branche où ils déploient leur activité, et donnons
à cette classe le nom d’élite », fin de citation.
Mais Pareto ajoute aussi, je cite encore « Pour l'étude à laquelle nous nous livrons, qui est celle
de l'équilibre social, il est bon de diviser en deux cette classe. Nous mettrons à part ceux qui
directement ou indirectement jouent un rôle notable dans le gouvernement, ils constituent l'élite
gouvernementale. Le reste forme l'élite non-gouvernementale».
Et plus loin Pareto écrit encore, « Nous avons donc deux couches dans la population,
premièrement la couche inférieure, la classe étrangère à l'élite, nous ne rechercherons pas pour
le moment l'influence qu'elle peut exercer dans le gouvernement, deuxièmement, la couche
supérieure, l'élite qui se divise en deux, l'élite gouvernementale, l'élite non-gouvernementale »,
fin de citation.
Par conséquent, par élite gouvernementale, l'auteur désigne ceux qui ont les capacités
individuelles les plus élevées, mais aussi, et là il y a une ambiguïté, que notamment le Professeur
Duverger a pu relever dans la pensée de Pareto.
En effet, il définit également l’élite gouvernementale par la nature des rôles sociaux de ceux
qui en font partie. Et le Professeur Duverger dans son manuel de Sociologie de la Politique, qui
est paru au P.U.F. (Presse Universitaire de France) en 1973, remarque je le cite, «
Consciemment ou non, cette confusion aboutit à laisser croire que les titulaires des rôles de
dirigeants, de gouvernants, de chefs, sont les individus les plus capables, en ce sens le concept
d’élite est directement opposé à celui de classe au sens marxiste », fin de citation.
Dans ces Elementi di scianza politica, paru en 1896, Gaetano Mosca impose l'idée de classe
dirigeante. Chez cet auteur, l'approche de la notion d'élite est de caractère organisationnel. Sa
théorie est simple, à savoir que le pouvoir ne peut être exercé que par une minorité, la classe
dirigeante ou classe politique.
Cette théorie, Mosca l'applique à tout régime, quel que soit le caractère de la légitimité qui
dissimule la domination du petit nombre. Affinant son analyse, l'auteur découvre par ailleurs,
que la classe dirigeante elle-même se décompose en deux groupes.
On retrouve bien là, la même démarche que chez Mosca. Michels rattache en effet l'étude des
gouvernements et des partis politiques à une théorie générale des organisations. Or, toute
organisation requérant une spécialisation, une professionnalisation dans les tâches, c'est là que
réside la loi d’airain de l'oligarchie, ce que l'auteur traduit par cette formule célèbre,
emblématique de l'école élitiste, à savoir je cite, « Qui dit organisation, dit oligarchie ».
Mais terminons ce rapide tour d'horizon des auteurs élitistes, par l'évocation de ceux qui à partir
des premiers travaux sur la notion d'élite, l’ont précisée, prédéterminée, contestée, voire niée,
comme l'a fait notamment David Riesman, qui a écrit, The Lonely Crowd, (La foule solitaire).
Selon cet auteur en effet, on ne doit pas parler d'élite permanente, mais d'élite conjoncturelle.
Chaque problème en politique, notamment, étant résolu par une élite, il y aurait donc autant
d'élite que de problèmes, c'est-à-dire des élites en miettes, et c'est également là l'approche que
Robert Dahl développe dans un livre de 1961, Whogoverns paru à New Haven.
Certains de ces penseurs estiment que chaque société donnée connaît non pas une, mais
plusieurs élites dominantes. Telle est l'approche de l'américain Wright Mills, qui dans son livre,
The power Elite de 1956, discerne non pas une, mais trois élites du pouvoir aux Etats-Unis. A
savoir, l'armée, véritable Etat dans l'Etat, l'institution industrielle qui regroupe les dirigeants des
grandes entreprises, dont la puissance dépasse souvent le cadre américain, et l'institution
politique qui comprend : une partie seulement des politiciens professionnels, en l'occurrence
les leaders du Congrès et les membres de l'Exécutif.
Wright Mills admet cependant, que des relations fortes lient les participants de cette
Trilogie des élites, et que derrière un apparent émiettement, l'élite au pouvoir est un
conglomérat, en réalité réduit à l'unanimité. Cette thèse a semblé séduire les politologues
français, Pierre Birnbaum, qui publie en 1975, Le Pouvoir Politique, à la librairie Dalloz, et
Roger Gérard Schwartzenberg.
D'autres penseurs enfin se sont efforcés de mieux cibler ce que l'on pourrait qualifier de sur-
élite ou de super synergie. Notamment Ferdinand Lundberg, dans The rich and
the super rich, croit déceler cette élite dans le monde des grands industriels et des grands
financiers, tandis que l'un des chefs de file de la nouvelle gauche américaine, Noam Chomsky
dans un livre publié aux Editions du Seuil, en traduction française de1969, sous le titre,
L'Amérique et ses nouveaux mandarins, voit quant à lui, c'est assez amusant, dans les
universitaires, la portion la mieux organisée de l'élite intellectuelle, autrement dit la catégorie
dominante en passe de dominer toutes les autres.
L'intérêt de la théorie des élites, envisagé sous son aspect dynamique, apparaît en ce qu'elle
réduit l'histoire des sociétés, non plus à la lutte des classes, comme pour Marx, mais à la lutte
des élites pour le pouvoir. Par conséquent la dynamique politique n'est plus le reflet de la
dynamique sociale, la proposition est inversée. C'est la dynamique sociale qui est réduite à la
dynamique politique.
Reprenons ce thème de la circulation des élites, tour à tour chez Pareto, Mosca, puis chez les
néo-élitistes américains.
D’abord A. Pareto
Redisons le, page 1427 de son Traité de sociologie générale : « La classe gouvernante »
écrit-il, « est entretenue non seulement en nombre, mais ce qui importe davantage, en qualité,
par les familles qui viennent des classes inférieures, ainsi dans la couche supérieure, les résidus
de la deuxième classe affaiblissent peu à peu jusqu'à ce qu'une marée montante de la couche
inférieure vienne de temps en temps la renforcer », fin de citation.
Ensuite, la circulation des élites, vu par Mosca, Mosca voit à peu près la même théorie, il
distingue en effet les sociétés immobiles dans lesquelles la circulation des élites se fait mal, et
les sociétés mobiles, où elle se déroule sans à coup. Les sociétés démocratiques modernes lui
semblent, à cet égard, très mobiles, ce qui n'était pas le sentiment de Pareto. Mosca voit ainsi
dans nos sociétés occidentales, un important mouvement entre les différents groupes sociaux,
ce qu'il exprime notamment dans la citation suivante tirée de son ouvrage Eléments de science
politique, je cite, « Les rangs des classes dirigeantes sont restés ouverts. Les barrières qui
empêchaient les individus des classes inférieures d'y accéder ont été supprimées, ou tout au
moins abaissées. Et la transformation de l'ancien Etat absolutiste en l'Etat représentatif moderne
a permis à presque toutes les forces politiques, à presque toutes les valeurs sociales, de participer
à la direction politique de la société », fin de citation, favorisant la transparence, mais qu’elle
devient fragile dès que la circulation des élites est déformée ou ralentie.
Une remarque pour en terminer avec les néo-élitistes et démontrer l'extension de la théorie
élitiste jusqu'à la contradiction, en effet alors même que Pareto et Mosca estiment que l'accès
aux classes dirigeantes est réservé à une élite, ce qui exclut la démocratie, les auteurs
américains, Dahl et les pluralistes après lui, affirment que le recrutement politique à base de
l’élitocratie, serait, en revanche, le seul apanage de la démocratie.
Par définition, un régime politique est un « ensemble des éléments d’ordre idéologique,
institutionnel et sociologique qui concourent à former le gouvernement d’un pays donné
pendant une période déterminé »( Jean-Louis Quermonne, 1988).
Ainsi David Easton(1965) définit le régime comme une composante du système, c’est -à-
dire un sous-système composé de trois éléments : les valeurs (buts et principes), les normes
(procédure pour le traitement des « exigences »), structures d’autorité (mode de distribution et
d’organisation du pouvoir).
Par ailleurs, il importe de faire un bref survol sur l’ancienne typologie de régime politique
propre aux philosophes tels qu’Aristote, Montesquier et Rousseau.
D’abord Aristote :
Jusqu’au XIXe siècle, les modes de gouvernement ou régimes politiques sont d’après le
nombre de titulaires du pouvoir.
La tyrannie n’est en fait que le gouvernement despotique exercé par un homme sur un Etat,
l’oligarchie s’entend comme le gouvernement des riches et la démocratie comme le
gouvernement des pauvres ou des gens peu fortunés.
Montesquieu :
Dans sa théorie des gouvernements, Montesquieu distingue la nature de chacun, ce qui fait
son être et son principe, ce qui le fait agir. Il distingue trois types de gouvernement de régime.
-Le gouvernement républicain : sa nature est celui ou le peuple en corps, ou seulement une
partie du peuple, a la souveraine puissance » .IL ya donc deux formes distinctes de république :
la république démocratique, république à l’antique, limitée à de petites cités dont les
« citoyens » peuvent se réunir sur une place publique ; la république aristocratique au contraire,
à l’image de Venise ou de Geneve, a ,elle, comme nature, le fait que la puissance souveraine
appartient à un certain nombre de personnes, une partie du peuple(la noblesse).
-Le gouvernement monarchique, sa nature est qu’un seul gouverne : son principe est l’honneur,
c’est -à-dire l’esprit de corps.
-Le gouvernement despotique, seul condamné formellement par l’auteur, a pour nature qu’un
seul gouverne selon son caprice, sans lois ni règles. Montesquieu vise implicitement la
monarchie absolue.
Rousseau :
-La première existe des lors que « tout le peuple ou la plus grande partie du peuple « exerce la
souveraineté ».Ce régime sous sa forme pure, ne peut exister, sauf dans les petits Etats.
-La monarchie consiste en la concentration « dans les mains d’un magistrat unique dont tous
les autres tiennent leur pouvoir ».
Selon Rousseau chacun de ces modes de gouvernement présente des avantages et des
inconvénients : il souligne les possibilités de corruption de chacun malgré sa préférence pour
la démocratie.
D’un côté il nous est possible de les distinguer en fonction du mode de distribution du pouvoir
organisé par les constitutions.
Les constitutions organisent les distributions du pouvoir. En ce sens que la légitimité d’un
régime politique est garantie par des règles acceptées par les citoyens. Celles-ci sont
formalisées, dans les démocraties pluralistes, par les constitutions et les Déclarations des droits,
des règles coutumières ou par des « conventions».
Une constitution ne précise pas seulement la distribution formelle du pouvoir. Elle exprime
souvent, même en filigrane, un projet d’organisation sociale. Elle est la traduction d’un système
de règle du jeu : son établissement et son inflexion sont nécessairement le résultat d’un
compromis.
-Les régimes mixtes : Ils sont caractérisés par l’existence d’un président élu au suffrage
universel et d’un gouvernement responsable devant le parlement.
Définition :
« La vie politique existe par le biais de relais (partis, syndicats) dévoués tandis que
l’opposition est tolérée, phagocytée ou bannie. Les élections ne sont qu’une apparence
démocratique et visent à légitimer le système politique aux yeux du monde et à l’intérieur
de s’assurer de l’apathie des masses, sans que leur résultat connu d’avance, n’ait une
quelconque influence. »
Typologie :
On peut tenter d’établir une typologie de ces régimes grâce à Guy Hermet.
- Le premier type est le régime autoritaire « patrimonial »qui pour Max Weber, est
caractérisé par un mode de domination traditionnel, celui d’un souverain gérant sa
« domesticité » ou ses serviteurs en même temps que ses biens (indistincts de ceux de
l’Etat) de façon « paternelle ».
- Le second type est celui des oligarchies clientélistes fondées sur l’autorité despotique
d’un homme acceptée en vertu des relations d’échanges-inégaux-entre l’Etat qu’il
possède et ses clients. Soutenu par des familles et d’abord la sienne(en échange de
bénéfices divers), qui sont autant d’intermédiaires avec le monde, ce cas correspond aux
caudillos d’Amérique latine, au XIXe siècle comme au XXe siècle.
- Le troisième type renvoie aux régimes « bonapartistes » qu’on pourrait assimiler chez
Max Weber à l’idée de « démocratie plébiscitaire ».
- Le dernier type de régime est constitué de ce qu’on pourrait nommer des semi-dictatures
« libérales ». Ces régimes sont appuyés sur une bureaucratie encadrant l’ensemble des
activités sociales et étayé par un système corporatiste reliant la vie économique à l’Etat.
Le totalitarisme comme concept devait à l’origine être construit pour rendre compte des
parentés entre les régimes Nazi et Stalien. Projet d’unification totale de la société, les régimes
totalitaires se distinguent fondamentalement des régimes autoritaires (Bruneteau, 1997). Ils se
caractérisent d’abord par l’absence de clivage ou de relation différenciée entre l’Etat et de la
société.
Ce trait qui persiste dans les régimes totalitaires niant non seulement le pluralisme politique
mais aussi le pluralisme social et mettant en œuvre toute une série de méthodes de persuasion
et / ou de coercition pour effacer tout pluralisme.
En effet, la décolonisation inscrite dans l'histoire, mais rarement bien préparée a fait accéder les
Sociétés sous-développées ou peu développées au statut d'Etat, brutalement. Sauf quelques
rares exceptions, comme l'Ethiopie qui n'a jamais été colonisée. Il en reste bien souvent pour
ces pays nouveaux émergeants, à construire leurs unités nationales tout autant que leur identité
collective, car les différences sont si grandes entre les élites occidentalisées et le secteur
traditionnel, que leur seul point commun, semble être parfois leur nationalité.
Dressé contre l'extérieur, ce nationalisme militant sert de ciment à ces sociétés plurales. Il joue
comme un facteur d'intégration nationale, non sans paradoxe d’ailleurs, parce que le
nationalisme y forge la nation, autrement dit, les faits, dans ces pays, précèdent la cause. C'est
encore le nationalisme qui permet la réappropriation par la population décolonisée, de sa
spécificité culturelle et de son identité collective.
On pourrait citer ici la redécouverte par l'Algérie de son passé arabo-musulman, après 1962,
ou encore citer la résolution adoptée à la Conférence des pays non-alignés de septembre 1973,
précisant qu'il s'agit pour les peuples du Tiers-Monde de sauvegarder leur personnalité propre.
Dans cet environnement difficile, tous ces pays sont confrontés à un processus de
développement politique qui marque le passage d'un système traditionnel à un système politique
moderne. Il s'agit bien d'un processus, ce qui explique que l'accès à la modernité ne saurait être
immédiat, et par conséquent qu'il y a un écart entre la vie politique réelle et les modèles
institutionnels primitivement inspirés des régimes occidentaux.
Mais l'Etat y est aussi fragile dans ces pays, parce que c'est la proie des ambitieux en mal de
reconnaissance et des groupes de pressions internes ou externes qui visent sa conquête, parce
que c'est par celle-ci qu'ils peuvent mettre par la suite le pays en coupe réglée. Résultante de ce
bouillonnement chaotique, le système politique des sociétés en voie de développement, se
caractérise généralement par des régimes autoritaires, voire totalitaires. Après l'échec de
l'adaptation des modèles occidentaux, il se caractérise également par une vie politique qui se
signale par le phénomène de personnalisation du pouvoir, et par celui de parti unique.
Pour connaître un système politique réellement, par-delà les règles constitutionnelles, il faut,
comme nous l'avons vu dans le chapitre précédent, intégrer trois variables, qui permettent de
prendre une mesure plus exacte du degré de développement politique atteint par tel ou tel des
Etats considérés. Ces trois variables essentielles sont, l'autonomie des sous-systèmes, la
sécularisation culturelle, et la différenciation culturelle. A leur niveau supérieur, ces variables
correspondent à la démocratie parlementaire, elles expliquent la marche vers l'autoritarisme et
le totalitarisme.
Après les indépendances dans les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale, les nouvelles
élites s'inspirant des institutions parlementaires des anciennes puissances coloniales, modèle
britannique dans le cas des Etats anglophones, modèle de la vie puis de la Ve République dans
celui des anciennes colonies françaises d'Afrique.
En revanche partout ailleurs dans le Tiers-Monde les institutions parlementaires n'ont pas
réussi à s'acclimater et cela pour trois raisons.
• D'abord parce que le système parlementaire est trop subtil, et donc trop fragile, dans un
environnement largement analphabète ou de faible culture politique, quand la grande masse du
corps électoral perçoit mal la signification du vote, ou encore la distinction entre chef de l'Etat
et chef du gouvernement.
Le cycle présidentialiste
Dans ce type de démocratie représentative, que constitue le régime présidentiel, est instaurée
l'autonomie réciproque du pouvoir gouvernemental et des assemblées délibératives. Le critère
principal est négatif, à savoir que le chef de l'exécutif ne peut dissoudre le Parlement et celui-
ci ne peut renverser le gouvernement. Encore trop sophistiqué, ce type de régime va vite évoluer
vers le présidentialisme, sans doute sous l'inspiration au moins partielle de la pratique gaulliste
des institutions de la Ve République et sous celles encore de beaucoup de Constitutions sud-
américaines ou africaines qui consacrant l'élection au suffrage universel du chef de l'exécutif,
l'ont parait leurs doté de compétences juridiques extrêmement étendues.
Il faut noter cependant que la confiscation des pouvoirs par le Président est plus ou étendue
selon les Etats considérés. Ainsi, en Amérique latine, sauf exception, le pluripartisme est très
vivace et pour être une zone de régime de prépondérance présidentielle, la clause de non
rééligibilité immédiate inscrite dans de nombreuses constitutions, empêche généralement
l'organisation de dynastie présidentielle, en garantissant le caractère temporaire du mandat du
Président.
La Constitution de la Côte d'Ivoire, dès novembre 1960, en a fourni le modèle, suivi par le
Dahomey, le Niger, la Haute-Volta, le Congo Brazzaville, la Mauritanie, et par la suite bien
d'autres Etats. Cependant ce présidentialisme renforcé, renforcé notamment par la possibilité
qu’a le Président d'être rééligible indéfiniment, n'a jamais empêché loin de là, la survenance de
multiples coups d'Etat. Ce qui a fait dire à un politologue du nom de Calvez, auteur d’Aspects
politiques et sociaux des pays en voie de développement, que la force et la stabilité des régimes
dépendaient en Afrique étroitement de la personnalité installée à la barre. Aussi peut-on sans
trop s'avancer, inclure sauf exception, la quasi-totalité des régimes politiques du Tiers-Monde
sous le double label de l'autoritarisme ou du totalitarisme, suivant l'interprétation que les
hommes au pouvoir font des rédactions constitutionnelles.
Autoritarisme et totalitarisme
Dès lors il suffit de remarquer que sous l'une ou l'autre forme, les dictatures se multiplient en
Afrique. Certaines étant révolutionnaires, d'autres réactionnaires, les unes civiles, d’autres
militaires, des régimes installés progressistes, d'autres tyranniques, et que toutes ces dictatures
sont ponctuées d'innombrables coups d'Etat en plus, certains qui réussissent, Roger Gérard
Schwartzenberg en a dénombré ainsi19 en 13 ans, 28 en Afrique, sur la même période
C'est donc la marque que dans les sociétés en voie de développement, le pouvoir tend à s'unifier
et à se concentrer, comme s'il existait une relation étroite entre le sous –développement et sur-
pouvoir. Il reste à présent à rechercher l'explication de ce phénomène dans la vie politique même
de ces Etats.
1-2 - Les deux caractéristiques majeures de la vie politique réelle des pays du Tiers-Monde
Que ce soit sous la forme d'un parti dominant comme à Madagascar, de parti unifié comme
dans l'ouest Africain, ou de parti unique comme dans l'Algérie du FLN ou encore dans une
grande partie de l'Afrique noire francophone, l'évolution s'est faite rapidement, qui a conduit du
multipartisme ou du bipartisme des lendemains des indépendances, au parti unique, dans les
cas où celui-ci n'était pas institutionnalisé dès le départ.
En ce qui concerne principalement l'Afrique francophone, les choses ont en apparence évolué
depuis les exhortations du Président Mitterrand au sommet franco-africain de La
Baule, mais la tendance générale n'a pas été inversée pour autant. Trois raisons sont avancées
pour rendre compte de cet état de choses et du synchronisme constaté entre l'apparition du parti
unique et celle du présidentialisme.
• La première est que le parti unique, fédérant ethnies et religions, apparaît comme un
instrument idéal d'intégration nationale
• La seconde est qu'il supplée l'absence de classe moyenne, relais pour mobiliser les masses afin
qu'elles s'engagent dans la planification économique.
• Enfin troisième raison, il camoufle dans une certaine mesure le fossé qui sépare l'élite
dirigeante de la base. Dans et hors de l'administration et de l'armée, voire dans certains pays de
la hiérarchie religieuse, autre pilier de son pouvoir, le parti du Président sert donc de courroie
de transmission pour faire passer ses mots d'ordre. Par ailleurs sorte d’administration bis, ayant
recueillie avant toutes autres structures les prérogatives de l'ancien colonisateur, il apparaît
souvent comme une pyramide aux mains d'une élite restreinte, à la dévotion du Président qui
en occupe le sommet.
o La personnalisation du pouvoir
Tous les Etats modernes la connaissent, dans les systèmes en développement. Cependant, elle
a une dimension tout autre, en ce sens qu'elle correspond toujours à un pouvoir charismatique
incarné d'abord dans un leader indépendantiste, puis dans l'un de ses émules qui va cristalliser
sur sa personne les symboles de l'identité nationale.
Cela dit, si très vite ce pouvoir personnifié a tendance à conduire à une dictature aussi dure
qu'inefficace, c'est que le chef, seul juge de ses actes en l'absence de contrepouvoirs efficaces,
en vient à se décharger rapidement, pour son information, sur une bureaucratie clientéliste et
sur un petit cénacle de courtisans affairistes. Faute d'échange entre le sommet et la base, la
politique en arrive à se limiter à l'attribution de prébendes et au seul désir farouche de la
conservation du pouvoir. De la sorte le jeu politique balance entre la crispation des équipes en
place et la violence de celles qui cherchent immanquablement un jour ou l'autre à les supplanter.
Dans ce chapitre on traitera successivement des partis politiques (A) et les groupes de
pressions (B)
Même s’ils n’ont pas toujours été organisés sous la forme moderne que nous leur connaissons
actuellement, les partis politiques ont pratiquement toujours existé. En fait, c'est La Palombara
et Wiener qui, dans un écrit de 1966, Political parties and political development ont donné du
concept la définition la plus complète. Nous la détaillerons en premier lieu, après quoi nous
verrons les éléments principaux de la structure des partis.
En fonction de ces quatre critères qu’ont dégagés LaPalombara et Meron Wiener, on peut donc
dire que le parti politique est une organisation à la fois nationale et locale visant à exercer le
pouvoir avec le soutien de tout le peuple ou d'une partie de celui-ci. Reste à en analyser la
composition.
b) Structure des partis politiques
Examinons en deux points le cadre général d’organisation des partis. Il s'agit ici de faire
apparaître les principales caractéristiques des partis, en l’espèce de focaliser notre attention sur
les membres qui adhèrent à des degrés divers aux différents programmes qu’ils proposent d'une
part et nous verrons ensuite les organes d'autre part.
D'abord les membres des partis politiques. Quels sont-ils ? Pour qu’un parti existe, il doit
bénéficier de sympathie et d’un certain support dans l’opinion. Autrement dit, il faut qu'il puisse
s'appuyer sur un certain nombre de citoyens et qu’un groupe d'entre eux participe activement à
son fonctionnement à un niveau d'engagement plus intense.
Dans le premier cercle, le plus large, l'on trouve les électeurs et parmi eux, suivant un degré de
motivation croissant, les sympathisants et les militants. Chiffrer le nombre des électeurs est une
entreprise particulièrement délicate parce que les enjeux politiques diffèrent lors de chaque
consultation. On peut considérer toutefois que statistiquement chaque parti retrouve à chaque
élection, sauf naturellement circonstance exceptionnelle, le même comptum de voix à quelque
chose près.
Aussi sur le plan de la structure des scrutins, les spécialistes font généralement apparaître des
corrélations entre les caractéristiques d'un parti, par exemple son idéologie, et les
caractéristiques des personnes qui votent pour lui sur une période relativement longue. Suivant
cette méthode, c'est ainsi que l'on sait que le Parti Communiste trouve son soutien électoral
régulier dans la classe ouvrière ou encore que ce sont les personnes à petits ou moyens revenus
qui constituent le vivier des partis de gauche.
Cela dit, ce type d’analyse n'est pertinent que dans la mesure où il est précisé et nuancé.
Comment comprendre autrement que le Front National ait été le premier parti ouvrier de France
au premier tour de la présidentielle de 1995, le deuxième aux législatives de mai-juin 1997,
juste derrière le Parti Socialiste, avec 24 % de son électorat d'origine ouvrière. Il est donc moins
évident par ailleurs, que ce qui détermine l'avancée où le recul d'un parti, c’est le vote flottant
de quelque 1 à 2 %d'indécis, un peu plus parfois, qui, c’est le cas britannique flagrant à cet
égard, provoque les changements de majorité au gré de la conjoncture.
Le cercle des adhérents plus restreints semble, quant à lui, un peu plus facile à déterminer dans
la mesure où l'adhérent d'un parti étant celui qui paie une cotisation à ce parti et en reçoit une
carte d'affiliation, sa qualité juridique suffit à l’identifier et à le comptabiliser. Depuis 2006, on
peut adhérer par Internet aux grands partis français. Il en coutera ainsi 20 euros au Parti
Socialiste, 25 euros à l’UMP.
En réalité, les choses sont bien plus compliquées. Car par souci de prestige ou pour dissimuler
une perte d'influence, les formations politiques, d'ailleurs comme les syndicats, ont tendance à
surévaluer leurs troupes, chacune s'efforçant de faire la preuve de son haut degré de popularité.
A titre indicatif, à partir des sources combinées du journal Le Monde du 10 mai 2001 et d’un
article du même journal de mars 2006, le PCF, où l'adhésion peut s'analyser comme une
véritable admission par le système, il est vrai souvent formel du parrainage.
Mais arrivons-en à l'étude de la description de l'armature des partis en distinguant les éléments
de base et les organes centraux.
Eléments locaux tout d'abord : suivant les cas, la structure partisane repose sur quatre types de
regroupement.
o Les comités en premier lieu. C'est l'élément propre aux vieux partis politiques, héritiers
directs des anciens comités électoraux, chers au Parti Radical Français. Le comité local,
c’est un groupe peu nombreux, 10 à 15 personnes, choisies parmi les notables du lieu
en raison de leur influence. En fait si le comité local est permanent, il manifeste
essentiellement son activité dans les périodes électorales pour retomber en sommeil le
reste du temps.
o Deuxième type de regroupement : les cellules. C'est là une invention que le Parti
Communiste soviétique a imposé à tous les partis communistes à partir de la IIIe
Internationale. La cellule se présente ordinairement comme un centre d'encadrement et
d'éducation politique des adhérents. Forte en moyenne, de15 à 30 membres au PCF, elle
est dans cet objectif fondée principalement non pas sur l'appartenance géographique des
participants mais sur leur lieu de travail, l'atelier ou l'usine, là en tous cas où il est
possible de procéder à des réunions fréquentes. Très vite cependant il est vrai, le parti
communiste a dû, lui aussi, faire une place aux cellules géographiques dans le but
d'assurer la solidarité entre les personnes qui travaillent individuellement. Dans les deux
cas de figure, le responsable de cellule ou secrétaire, doté de pouvoirs disciplinaires sur
une organisation très hiérarchisée, voit sa désignation faire l'objet de toute l’attention
des responsables de haut niveau du parti.
o La section, quant à elle, création des partis socialistes au début du XXe siècle, répondait
à deux besoins. A savoir éveiller la conscience politique des masses et réunir
suffisamment de cotisations pour faire vivre le parti, ce qui explique, qu'aujourd'hui
encore - il faut voir à ce sujet les statuts du Parti Socialiste français du Congrès de Dijon
de mai 2003 - la section reste la base de la structure des partis de gauche et spécialement
des partis socialistes ou elles sont regroupées en fédération et en union régionale.
o Quatrième type enfin d’organe de base que l'on retrouve, tant dans les partis fascistes,
que dans certains partis du Tiers-Monde, c'est la milice, groupe restreint d'encadrement
autant idéologique que militaire. Cela dit, l'organisation des partis est généralement une
pyramide relativement complexe qui, de la base vers le sommet, comprend 3 à 4 niveaux
hiérarchiques. Autrement dit, l’organe local au niveau de la ville ou du canton, l’organe
régional en fait au niveau du département et la direction nationale. Le PCF plus
centralisé que les autres formations, connaît quant à lui 4 degrés de regroupement
hiérarchique : la cellule, la section, la fédération départementale et les organes centraux.
Il importe à propos du Parti Communiste, même s'il est en pleine évolution actuellement,
d’indiquer par ailleurs que, pour favoriser le centralisme et le contrôle du sommet sur la
base, deux ou plusieurs organes de même niveau hiérarchique ne peuvent, en principe,
établir de rapports directs horizontaux entre eux. Ils doivent passer par le relais de
l'échelon supérieur.
Dans l'intervalle de ces réunions, un organe plus restreint, le comité ou le conseil que
l'on peut qualifier de directeur ou de national ou de central, assure l’administration et la
direction du parti ainsi que le contrôle des militants, des élus et de la presse, de
l’information. Généralement, il délègue ses pouvoirs à son tour à un bureau dit bureau
politique dans le RPR et le PC ou bureau exécutif au Parti Socialiste, issu en tout ou
partie de ses rangs. Au PS dans ses statuts de 2003, une convention nationale se réunit
deux fois par an sur un thème fixé par le conseil national, ce dernier organe assure la
direction du parti entre deux congrès.
Pour le sociologue Franck Soroff, un parti remplit trois fonctions : la fonction électorale, la
fonction de contrôle et d'orientation des organes politiques et la fonction de définition et
d'expression de position politique. Le politologue Dawn, de son côté, résume l'action des partis
en terme de stratégie politique dans la mesure où le groupe au pouvoir vise bien évidemment à
s’y maintenir tandis que le parti d'opposition aspire à y accéder.
Une autre approche, celle de Almond et Powell, développée page 99 et suivantes dans l'ouvrage
Comparative politics édité à Boston en 1966, consiste à mettre l'accent sur le caractère
multifonctionnel des partis politiques modernes et sur leur rôle agrégatif, c'est-à-dire sur leur
contribution au maintien et l'adaptation du système politique dans lesquels ils sont immergés.
Le professeur Lavau d'ailleurs appliquera cette approche particulière au cas du Parti
Communiste Français à partir d'un article dans la Revue Française de Science Politique de 1968
pages 445 et suivantes et le professeur Lavau démontre que même ce parti à l'époque dont
l'idéologie tendait à prôner la destruction du régime, avait en fait une fonction tribunitienne.
Autrement dit, il représentait l'exutoire pour les masses mal intégrées et en fait, il légitimait
ainsi, partiellement en tous cas, le système.
L'analyse empirique permet de distinguer dans un régime représentatif une action des partis en
direction des gouvernants d'une part et en direction de l'opinion d'autre part.
Reprenons ces deux points.
Il s'agit là d'une double fonction. Les partis politiques participent en effet au choix des
gouvernants et par ailleurs, ils encadrent et ils contrôlent dans une certaine mesure les élus issus
de leurs rangs. La sélection des candidats en premier lieu. Le rôle des partis, dans le recrutement
politique des personnes proposées aux électeurs, apparaît aujourd'hui si naturel, que certaines
constitutions, comme notamment celle de la France de 1958 article 4, ou un peu plus largement
celle de la République Fédérale allemande article 21, le mentionne.
En effet, si théoriquement, tout citoyen peut briguer les suffrages des électeurs, pratiquement
seuls ceux qui ont le soutien d'une formation politique ont quelque chance de succès, ne serait-
ce que par le fait que toute campagne électorale coûte cher et qu'à moins de s'appeler Ross Perot
et d'être milliardaire américain, il est impossible de faire face à ces frais sur ses seuls deniers
personnels. Cela dit, la désignation des candidats au poste de commande de l'État se fait en deux
temps.
Premier temps : le parti sélectionne ses poulains parmi le personnel politique voire dans
la société civile, à moins, bien entendu qu'il ne soit choisi comme supports de campagne
par une personnalité déjà reconnue. Deux formules sont employées à cette fin, qui peut
coexister comme aux États-Unis ou l’on rencontre dans certains Etats la formule dite du
comité de notables chargés d'opérer ce premier tri. Alors que dans d'autres Etats, ce sont
des élections internes au parti, les primaires qui y procèdent.
Deuxième temps : le parti participe à l'élection proprement dite ; collage des affiches,
distribution des programmes, surveillance des bureaux de vote etc. en cherchant autant
à faire élire ses candidats qu’à développer son image de marque.
En ce qui concerne maintenant l'encadrement des élus. Cette fonction partisane, peut se
concevoir de deux manières complémentaires, sous l'angle des liens que le parti maintient avec
ses représentants d'une part, sous l'angle de la fonction d'opposition d'autre part. Les
parlementaires sont censés représenter le peuple tout entier.
En effet, en vertu du mandat représentatif, nous en avons déjà parlé, voire à cet égard d’ailleurs
l’article 27 de notre constitution. Il n’en demeure pas moins qu'il reste tributaire de leur
formation à plus d'un titre. Sur le plan pratique parce que c'est le parti qui assure leur logistique,
parfois contre la rétrocession des indemnités parlementaires comme cela se pratique au Parti
Communiste français et parce que les partis rigides dont l'archétype est représenté par les partis
britanniques contrairement aux partis dits souples américains par exemple, exigent de leurs
représentants une stricte discipline de vote.
Par ailleurs dans toute société politique, l'on remarque une fonction gouvernementale et une
fonction d'opposition que cette dernière soit organisée comme dans les démocraties
occidentales ou inorganisées comme dans les dictatures de parti unique où elles se situent à
l'intérieur même du parti au pouvoir.
C'est ainsi que dans les systèmes multipartistes, l'opposition partisane est un véritable contre-
pouvoir qui atténue la toute-puissance des autorités en place. Dans le bipartisme anglais par
exemple, elle est même institutionnalisée sous la forme de ce que l'on appelle le Shadow
cabinet. Dans les régimes pluralistes multipartistes, elle est plus diffuse dans la mesure où à
l'opposition extérieure aux partis en place, se sur ajoutent généralement des mouvements de
contestation à l'intérieur même du courant majoritaire, ce qui fut le cas au Parlement français
des législatives de 1993 à celles de juin 1997 notamment.
C'est grâce aux partis politiques qu'une opinion publique se dégage de la masse des opinions
privées et que, synthétisées de la sorte, une représentation politique structurée est rendue
possible. Dans le jeu complexe d'interaction entre les influences réciproques des partis de
l'opinion, l'objectif majeur des partis est donc de susciter l'émergence d'une majorité électorale
en leur faveur. Ce rôle, qui consiste à informer mais aussi à former les citoyens, est essentiel
dans une démocratie moderne, c'est ce qu'a souligné Epstein en parlant de fonction
programmatique et de structuration du vote.
Cela dit, il apparaît tout aussi évident, que la transformation des citoyens en sujet du corps
politique ne va pas sans une certaine déformation de l'opinion générale et qu'il faille distinguer
à cet égard, je cite Maurice Duverger, « L'opinion élaborée de l'opinion brute. La première est
le résultat d'un malaxage de la seconde par la propagande partisane et d’un moulage par le
système des partis et le régime électoral », fin de citation.
Par ailleurs, il est à remarquer également, que les divisions de l'opinion sont généralement
moins dues à des séparations naturelles entre les citoyens qu'à leur cristallisation en grande
tendance, déterminées elles-mêmes parle nombre des partis en compétition et que l'amplitude
des oppositions dépend aussi de ce nombre.
On a remarqué ainsi que les partis, dans un régime bipartisan, sont très modérés, qu'en dernière
analyse, par exemple, il n'y a pas très loin entre un conservateur et un travailliste anglais.
En revanche, dans un système de parti multiple et indépendant, il n'y a plus cette course au
centre, caractéristique du bipartisme. Les rivalités entre partis voisins, au contraire, contribuent
globalement à ce que l'on pourrait appeler dans le néologisme une externalisation de l'opinion
et à la limite, on pourrait concevoir comme dans la France d'avant 1951, que le jeu politique
des partis est complètement déconnecté de la volonté nationale du seul fait des alliances
parlementaires sans que le corps électoral n’intervienne.
Hors du système parlementaire occidental cette fois, dans les pays en voie de développement,
les partis sont omni fonctionnels. Leurs membres y contrôlent le gouvernement mais ils trustent
également l'administration, la justice, l’armée, l’éducation etc. Dans un ouvrage appelé The
Politics of modernization publié par l'université de Chicago en 1965, David Apter voit la source
de cet omni fonctionnalisme des partis du Tiers-Monde, dans le fait que, parti d'opposition au
système colonial, il constituait dès avant l'indépendance, de véritables Etats parallèles à eux
seuls. Penchons-nous à présent en paragraphe trois sur les différents types de partis que l'on
peut recenser.
Après les classifications de Léman et de Blondel, nous réserverons une attention plus
particulière à la typologie de Maurice Duverger. Dans son livre Modern Political Parties publié
par l'université de Chicago en 1956,Sigmund Neumann traduit l'opposition entre pensée et
action par la distinction entre parti d'idéologie et parti pragmatique, et l'opposition entre les
intérêts individuels et les contraintes de la vie en société par le heurt entre les partis de
représentations individuelles et les partis d'intégration et, de cette double opposition, il en déduit
tout naturellement quatre types différentiés de partis politiques.
Jean Blondel de son côté, dans un livre publié à Londres en 1969, Introduction comparative
politics, adopte une classification différente plus synthétique que la précédente dans la mesure
où elle englobe les cultures politiques du Tiers-Monde.
Sans entrer dans les détails des concepts qui parlent d'eux-mêmes, il a ainsi distingué les partis
de clientèles ou tribaux, les partis ethniques comme on peut en trouver aux
Etats-Unis, les partis religieux et les partis de classe. Mais parmi tous ces travaux, la typologie
que Maurice Duverger a dévoilée dans son ouvrage de 1951 sous le titre Les partis politiques,
paraît particulièrement opérationnelle même si aujourd'hui elle est contestée, notamment pour
le professeur Lavau sur le plan théorique et aussi elle est contestée par ailleurs par l'apparition
de nouveaux types de partis.
Aujourd'hui, les choses sont remises en question. Dans tous les pays développés, on assiste à
un déclin des partis politiques classiques, à un degré plus ou moins prononcée en parallèle, cela
suit une certaine crise de confiance dans tous les régimes parlementaires. Cet état de chose,
caractéristique des sociétés surdéveloppées, se traduit plus spécifiquement en ce qui concerne
les formations politiques par deux révélateurs, à savoir, la professionnalisation de la vie
politique d'une part, et l'électoralisme d'autre part. La conséquence en est l'émergence d'un
nouveau type de partis.
D'abord la crise des partis. Elle se manifeste de nos jours principalement à cause de l'hyper
gonflement des tâches de l'État moderne, lesquelles dépassent singulièrement ses moyens.
Aussi voit-on, se retranchant derrière la technicité des interventions publiques, l'opposition
parlementaire user les gouvernements en place par des attaques répétées mais une fois arrivée
au pouvoir, les exemples sont nombreux à cet égard, se couler dans le moule de l’ex majorité
pour faire à peu près la même politique.
Dès lors se développe une faune spéciale que l'on appelle parfois improprement la classe
politique qui regroupe les leaders des partis qui vivent de la politique, qui se sont créés des
intérêts propres et qui se coupent de ceux de leurs électeurs. Dès lors également, chaque
formation a tendance à confondre les objectifs et les moyens et à faire passer les grandes
manœuvres électorales avant même toute fidélité à une idéologie claire. Conséquence de cette
évolution électoraliste : tous les partis se transforment peu ou prou et adaptent leur organisation
et leur stratégie dans le but de conquérir le maximum d'électeurs et de se procurer le pouvoir.
La typologie classique des partis que nous venons d’examiner, en perd par conséquent de sa
pertinence. Que les partis s’appellent aujourd'hui partis sociétales, partis attrape tout, traduction
de l'expression anglo-saxonne Catch all parties ou encore qu’on les appelle partis d'entreprises,
toujours est-il qu'à l'heure actuelle, les grands partis occidentaux, l'exemple en est donné
notamment en France par l’UMP et le Parti Socialiste, tendent à revêtir une même structure et
à développer des idéologies consensuelles par-delà les clivages gauche-droite et les intérêts de
classe tout en s'attachant à la promotion médiatique de leur leader. En ce sens, par exemple, les
statuts de l’UMP ont été démocratiquement réformés en janvier 2006 dans le sens d’une
désignation du candidat à la présidence de la République par les adhérents et plus seulement
par les instances partisanes.
En ce qui concerne leur étude, qui intéresse au plus haut point le sociologue, dans la mesure où
il participe à des degrés divers à la vie politique, c'est d'abord le caractère accessoire de leur
activité politique qui rend leur identification délicate. Le phénomène est en effet difficile à
appréhender, tant ces groupes sont nombreux et divers, que ce soit dans les sphères locales et
nationales que dans l'ordre international. Et la difficulté en est d'autant plus grande que certains
d'entre eux agissent de manière occulte ; cela est particulièrement vrai en France ou la mystique
de l'intérêt général a longtemps frappé d'une indignité à priori la défense des intérêts
particuliers. Difficultés encore qui entravent la dénomination et le recensement des groupes de
pressions, c’est le fait que plusieurs d'entre eux sont dépourvus de structures juridiques et qu'ils
agissent de manière informelle.
Il importe donc dans une première section, de commencer par prendre la mesure du phénomène
en essayant de caractériser la notion même de groupes de pressions avant de les répertorier
suivant des typologies opérationnelles, et de déterminer les fonctions qu'ils exercent. Une
seconde section, résiduelle, sera consacrée à leur action proprement dite qui s'exerce,
simultanément ou non, en direction du pouvoir des partis et de l'opinion publique.
Sociologie politique 125
a) Le phénomène des groupes de pression
Claude Leclerc estime que les intérêts catégoriels sont apparus en pleine lumière,
particulièrement à partir de 1981, dès lors, écrit-il, page 141 de son manuel de sociologie
politique, que je cite : « La sacralisation de l’argent et l'internationalisation de l'économie
apparaissent de plus en plus comme une évidence allant de soi ».
Cependant la pression de groupes plus ou moins organisés dans l'univers politique, est aussi
ancienne que la vie en société. Et déjà en 1908 dans The Process of government : A study of
social pressures, Arthur Bentley analysait le processus politique comme la résultante des
interactions de groupe. En France, c’est Jean Meynaud, qui, dans une étude publiée dans les
cahiers de la Fondation Nationale des sciences politiques en 1962, intitulée Nouvelles études
sur les groupes de pressions en France, subordonne en page 4, l’octroi de la qualité de groupes
de pressions à la réunion de trois données qui en précise pour la première fois les contours d'une
manière particulièrement nette. Ces facteurs à prendre en considération sont les suivants, à
savoir :
En revanche, dans la mesure où elle a été programmée par un groupe de pression, elle peut être
considérée comme un moyen de pression. C’est tout au moins là, la conception de Jean-Marie
Denquin, à la page 403 de son manuel de
Almond et Powell ont une conception beaucoup plus large de ces critères organisationnels,
puisqu’à la page 72 de leur ouvrage déjà cité, Comparative Politics : A développemental
Approach, ils discernent quatre types de groupes d'intérêts selon leur degré d'organisation, qui
vont, des groupes anonymes, autrement dit de formation efficace, aux groupes d'intérêts
associatifs, comme les syndicats, les groupements civiques ou les associations ethniques et
religieuses en passant par les groupes d'intérêts non associatifs caractérisés par l’absence de
continuité et de véritables structures et les groupes institutionnels à savoir les partis, les
administrations ou les églises. L’on mesure, à travers les divergences de points de vue entre ces
trois auteurs, tout l'embarras des scientifiques à s'accorder sur un critère incontestable de
définition.
Contentons-nous de remarquer que, pour être efficaces, les groupes de pressions doivent en
principe faire preuve d’un degré de spécialisation et d'organisation minimum. Encore faut-il,
pour aller un peu plus avant dans la signification du concept, que les organisations en question
aient un caractère partisan. Autrement dit, qu'elles ne soient pas neutres ou indifférentes vis-à-
vis de leurs activités de pressions. Et cette précision amène justement à écarter de la catégorie
des groupes de pressions, les agences de publicité ou les officines de propagandes qui ne font
que vendre un certain savoir-faire à n'importe quelle tendance politique sans en épouser pour
autant les convictions, de même que certains journaux ou organes d'information qui, selon Jean-
Marie Denquin, suivent l'opinion publique plutôt qu’ils ne la façonnent.
Enfin, un dernier critère structurel relevé par le même auteur : les groupes de pressions doivent
être autonomes, ce qui exclut à priori, les organes d'information qui relèvent, soit des partis
politiques, soit des groupes de pressions constitués.
2- La défense d’intérêts
Dans son petit livre de référence de 1960 intitulé Les groupes de pressions, Jean
Meynaud écrivait en page 13, je le cite, « Il semble permis de distinguer deux séries
d'organismes : les uns ont comme objectif essentiel la conquête d'avantages matériels pour leurs
adhérents ou la protection de situations acquises tendant ainsi à accroître le bien-être de la
catégorie représentée- on les désignera ici comme les organisations professionnelles - les autres
trouvent leur raison d'être dans la défense d'esprit désintéressés, de position spirituelle ou
morale, dans la promotion de cause ou l'affirmation de thèse. Nous les classerons sous une
formule assez vague mais souple, celle des groupements à vocation idéologique », fin de
citation.
Certes, l'on ne saurait surestimer, comme le dit Roger Gérard Schwartzenberg, la portée de cette
distinction fondée sur le diptyque actions désintéressées/actions intéressées, ne serait-ce que
parce que les actions désintéressées nécessitent aussi, pour réussir, des ressources matérielles.
Cependant, il y a dans la phrase de Jean Meynaud, prétexte à isoler dans le champ des groupes
d'intérêts, l’étude des syndicats en ce sens qu'ils sont emblématiques de la défense d'intérêts
matériels et, c’est pour cette raison d'ailleurs, que nous avons intitulé le présent chapitre «
Groupes de pressions et syndicats ».
C’est le troisième élément nécessaire du concept. En effet, tout groupe humain qui constitue
une communauté, fut-elle éphémère ou de hasard, possède des intérêts, qu'il agisse du patronat,
d'une association de commerçants de quartier ou autres joueurs de boules de village. Et tout
groupe peut être conduit, à l'occasion, à pénétrer l'univers politique d'une façon plus ou moins
profonde, plus ou moins habituelle pour protéger ou étendre ses droits, voire pour obtenir des
passe-droits.
Autrement dit, tout groupe d’intérêt est virtuellement un groupe de pressions même s'il n'en
constitue pas un par nature, comme les syndicats par exemple. Et précisément, pour se repérer
un peu mieux dans la catégorie très hétéroclite, très hétérogène des groupes de pressions, un
essai de classification s'impose.
C'est donc en ayant à l'esprit que toute typologie est relative, qu’il est cependant possible de
ranger les groupes d'intérêts en trois catégories en fonction de leur statut privé ou public, en
fonction de leur structure et on distinguera groupes de cadres et groupes de masse ou enfin selon
leur but qui peut être plutôt d'ordre idéologique et moral ou plutôt d'ordre matériel.
La grande majorité des groupes de pressions sont des groupes privés défendant des intérêts
privés. Pour autant, la question se pose de savoir s'il n’existerait pas également des groupes
d'intérêts publics dans les administrations, les corps de fonctionnaires, au Parlement ou au
gouvernement, nonobstant la théorie juridique selon laquelle toutes ces entités se déploient sous
couvert d'une personne morale unique qui est l'État dont la finalité exclusive est l'intérêt général.
Précisément, la science politique se démarque des juristes sur cette interrogation puisqu’elle
reconnaît l'existence de groupes d'intérêts institutionnels au public que ce soit dans les
organisations civiles de l'État ou dans ses rouages militaires. Dans les administrations civiles,
en effet, il appert que les collectivités locales en France par exemple, depuis les lois de
décentralisation de 1982-1983 surtouts, ainsi que les entreprises et les établissements publics,
possèdent, chacun en ce qui le concerne, un intérêt propre et le fait valoir. Mais c'est aussi le
cas des parlementaires lorsqu'ils votent leurs propres indemnités de fonction ou encore des
ministères défendant leur pré carré, voire de chaque service mendiant des emplois et des
ressources supplémentaires. Plus généralement, au niveau de l'ensemble de la fonction
publique, il est connu que certains corps, comme l'inspection des finances ou transversalement,
les hauts fonctionnaires issus des mêmes grandes écoles, développent de véritables féodalités
quand, par ailleurs, les syndicats autonomes et confédérés de fonctionnaires se comportent de
la même manière que les groupes d'intérêts privés.
Dans le premier cas, l’influence des militaires dans la nation peut s'apprécier à deux points de
vue.
Ensuite, toujours en période de calme social, l'armée est une force de pression en soit lorsque
l'on considère cette armée dans sa totalité.
Les exemples foisonnent qui mettent en lumière les influences exercées par les militaires. C'est
ainsi qu'en direction du pouvoir judiciaire, l'on se remémorera les circonstances de l'affaire
Dreyfus ou encore le procès de Rion orchestré en1942 contre les parlementaires de la IIIe
République accusés d'avoir perdu la guerre.
On peut rappeler également les jugements liés aux événements d'Algérie dans les années
60.Rôle particulier encore des militaires, cette fois ci sur l’administration, lorsqu'il est fait appel
à eux pour des opérations de maintien de l'ordre. Dans de tels cas, il est bien évident que l'armée
ayant une toute autre idée que les services civils de la notion d'efficacité dans la lutte contre
l'ennemi intérieur, et bien le primat du militaire va l’emporter sur le pouvoir civil. C’est ce que
reconnaît d'ailleurs la Constitution française dans ses articles consacrés à l'état de siège et à
l'état d'urgence.
Sur l'opinion publique également, le comportement de l'armée peut s'apparenter à celui d'un
groupe de pressions, lorsque notamment, elle sort de son mutisme traditionnel pour donner
d'elle l'image qu'elle voudrait voir accréditer à travers tout le pays et pour faire partager ses
choix. D’où les conférences de ses chefs, les opérations portes ouvertes ou encore les prises de
position de la hiérarchie en faveur de tel ou tel* choix budgétaire, en faveur de tel ou tel système
de défense. La publication des secrets du Pentagone au début des années 70 a mis en lumière,
de manière significative à cet égard, de quel poids le haut état-major américain avait pesé dans
le conflit de la guerre froide.
Plus criant encore, le rôle de certains cercles militaires dans les relations avec la grande
industrie. Certaines firmes privées vivent en effet des énormes commandes de l'armée et leurs
meilleurs démarcheurs sont, de façon constante, d'anciens officiers qui ont gardé des contacts
avec l'administration militaire. Il se forme ainsi, écrit le professeur Schwartzenberg, une
communauté d'intérêts et un faisceau de liens qui peuvent peser sur l'orientation de la politique.
Si l’on examine à présent cela dit, le comportement des troupes dans le second cas de figure,
c'est-à-dire celui de tension ou de conflit grave, l'on constate qu'il arrive parfois que l'armée
dépasse le niveau de la simple pression pour devenir elle-même une force politique. C'est
l'hypothèse du coup d'état militaire que l'on vise ici, à propos duquel deux séries de remarques
peuvent être faites quant à la forme et quant au fond.
Sur la forme des coups d'état militaires, il est à noter que la pression peut être plus ou
moins camouflée selon que le pronunciamiento concerne un pays développé ou un État
du Tiers Monde dans lequel seule force constituée, l'armée n'a pas à composer avec les
autres pouvoirs.
Sur le fond, les modalités de la pression, pour en rester à un niveau élevé de généralités,
varient suivant les cultures. A cet égard, il semble que l'Afrique et l'Asie se distinguent
dans le fait que les militaires qui se saisissent brutalement du pouvoir y écartent
généralement les civils alors qu'ailleurs, et les exemples sont nombreux en Amérique
latine, ils changent habituellement les équipes en place mais ne se substituent pas à elles.
Comme pour les partis politiques, on peut en effet opposer les groupes de cadres au groupe de
masses. Les groupes de cadres en premier lieu, se caractérisent tout particulièrement par le
nombre restreint de leurs adhérents et par une structure interne faiblement articulée et très
décentralisée. Le nombre réduit de participants tient, tantôt à la nature des choses, tantôt à une
volonté délibérée d'élitisme. Dans la première situation, on peut citer par exemple l'association
des préfets qui défend leurs intérêts puisque le droit syndical leur est interdit et cela notamment
par un décret du 14 mars 1964. Dans la seconde situation, on peut placer les clubs, qu'ils soient
non exclusivement politiques comme : l'Automobile Club de France, le Jockey Club, le Rotary
ou le Lions International, qui pratiquent la sélection des candidats pour des systèmes de
parrainage et de cotisations élevées, ou qu’il s’agisse encore des clubs politiques, lieux de
réflexion et d'action de personnalités influentes.
On peut évoquer parmi eux à titre d'exemple emblématique, le club AGIR qui a été créé en
février 1995 par Martine Aubry, actuelle maire de Lille, dans le but de combattre la fracture
sociale et qui regroupe une centaine de personnalités, chefs d'entreprise, intellectuels ou
hommes politiques.
On peut citer encore sur l'autre versant de l'échiquier politique le Club de l’Horloge fondée en
1974 par d'anciens élèves de l’ENA dont les 450 membres fondent leur réflexion sur le rejet du
socialisme au nom de la défense des valeurs nationales et libérales. Une seconde caractéristique
des groupes de cadres, avons-nous dit, tient à une organisation lâche. L'archétype peut en être
présenté par le CNPF ou Conseil National du Patronat Français devenu le MEDEF en novembre
1998 et qui assure depuis 1946 la représentativité patronale au niveau interprofessionnel des
entreprises de toute taille mais plutôt des grandes firmes, cela aux côtés de la Confédération
Générale des
Petites et Moyennes Entreprises ou CGPME, organisation créée en 1944 pour précisément les
petites et moyennes entreprises et les commerces et services de la même catégorie, à coté
également d’un autre syndicat patronal, l'Union Professionnelle Artisanale, l’UPA créée en
1975.
3- Troisième classification qui nous retiendra davantage : celle qui consiste à différencier
les groupes d'idées et les groupes d’intérêts
Ce clivage regroupe grosso modo certaines organisations non professionnelles d'unepart - que
l'on pourrait encore appeler d'idée à la suite de Roger Georges
Schwartzenberg - et les organisations professionnelles ou syndicats plutôt portés sur la défense
d’avantages matériels. A l'intersection de ces deux types de regroupement, l'on peut situer les
organisations de consommateurs. Très en vogue actuellement dans tous les grands pays
occidentaux, ces regroupements sont nés aux États-Unis à l'initiative d'un avocat, Ralph Nader
au milieu des années 60, lequel dénonçait pêle-mêle, les hausses de prix excessives, la publicité
mensongère et plus généralement, la mauvaise qualité des produits ou leur nocivité. Leur cible
privilégiée, encore à l’heure actuelle, reste les entreprises polluantes ou encore les fabricants de
cigarettes qui ont dû par exemple en1997 amender leur politique commerciale à la suite de
quelques procès retentissants.
Par ailleurs, les associations de consommateurs ont mené des actions, qui ont réussi, d'ordre
écologique contre le massacre des animaux à fourrure protégés et le trafic de l'ivoire puisqu'elles
ont abouti à la convention de Washington du 3 mars 1973,notamment, et ces associations
actuellement militent particulièrement pour que les pays riches boycottent les articles en
provenance plus spécifiquement du Tiers-Monde lorsqu'ils sont confectionnés dans des
conditions inhumaines par des prisonniers, des femmes ou des enfants. En France, les
mouvements de consommateurs sont en pleine expansion qu'il s'agisse de l'Institut National de
la Consommation qui publie actuellement 60 millions de consommateurs, de l’UFC qui édite
Que choisir ou encore de la plus récente association des usagers des services publics