Page 1 Sur 6
DEDEHOU Prixillien Jaurès
L3 Philosophie / URCA
ESSAI POUR UNE PHENOMENOLOGIE DE LA MUSIQUE
En tant que quête fondamentale de compréhension du cosmos et de l’existence
humaine en général, la philosophie s'étend évidemment à tous les domaines de la vie.
L’homme, loin de se contenter d’être un simple être vivant parmi d’autres, est un roseau
pensant (Blaise Pascal) qui cherche à comprendre le monde qui l’entoure pour mieux se
comprendre lui-même et vivre plus pleinement. Dans cette quête de sens, la philosophie de
l’art prend une place fondamentale, car elle nous invite à questionner les objets et les
expériences esthétiques qui rythment notre existence, dont la musique fait indéniablement
partie. Ainsi, loin d'être une activité triviale, la musique s’inscrit dans le champ de
l’expérience humaine comme un phénomène intellectuel et existentiel majeur. Et tout homme,
d’une manière ou d’une autre, fait l’expérience de la musique car à un moment donné de notre
histoire nous avons soit chanté, soit écouté de la musique, soit essayé d’interpréter une
mélodie quelconque. Cette expérience à la fois particulière et universelle que représente la
musique favorise davantage une étude approfondie de ce qu’elle est en elle-même. Elle est
présente dans tous les aspects de notre vie, à la naissance, dans nos moments de joie et dans
nos moments de peine, et même à notre mort, transcendant tout caractère purement ludique et
devenant un phénomène fondamental à questionner à plus forte raison qu’elle entretien un lien
étroit avec notre être-au-monde. Quintilien soulignait d'ailleurs la nécessité de s'initier
profondément à la musique quand il présente celle-ci comme une « compagne » essentielle de
la philosophie. Pour lui donc, l’homme peut à travers la pratique de la musique penser son
être-au-monde et sa manière de se rapporter aux choses.
Cependant, le lien entre la philosophie et la musique ne s’impose pas toujours de
manière évidente. C'est probablement ce qui explique que peu de philosophes aient abordé la
musique de manière systématique et approfondie. Depuis l’Antiquité, les relations entre la
philosophie et la musique ont surtout été envisagées d’une part sous le prisme de l’ordre
harmonique et mathématique, qui relève de la connaissance rationnelle, et d’autre part au
regard de l’influence de la musique sur l’homme, son pouvoir d’émouvoir, de transformer ou
d’élever l’âme. S’affirmant dès lors comme un art au service de la rationalité, la musique est
aussi un fait anthropologique majeur qui traverse l’expérience humaine sous diverses formes
et touche à la fois à notre capacité de parler, de chanter, de danser, et plus profondément à
Page 2 Sur 6
notre être-au-monde. Car, chanter, danser ou encore parler nécessite une interaction avec
autrui et avec l’environnement ainsi qu’un besoin d’expression de ses émotions ; en un mot,
un rapport au monde dans lequel l’on vit. La musique devient de facto un moyen pour
l’homme de se comprendre et de vivre avec autrui. C’est cette dimension philosophique de la
musique que nous souhaitons interroger dans ce travail, en partant d’une réflexion sur son
essence. Partant, une philosophie de la musique apparaît comme une nouvelle perspective
particulièrement riche pour comprendre le phénomène musical, car elle nous pousse à aller
au-delà de la simple expérience sensible pour saisir ce qu’est véritablement la musique dans
sa profondeur existentielle. À cet égard, nous nous appuierons sur les travaux de Charles
Beauquier, auteur de l'ouvrage Philosophie de la musique, qui, quoique peu connu, propose
une approche originale de l’essence de la musique. Beauquier nous invite à rechercher ce qui
fait véritablement la musique, à en déterminer les éléments constitutifs avant de questionner
sa dimension esthétique. Il nous incite à nous demander : qu'est-ce que la musique dans sa
vérité, et comment ce phénomène influence-t-il l’être humain ? Est-ce seulement un
divertissement ou un simple objet de consommation, ou bien peut-on alors y percevoir une
autre dimension ontologique plus profonde ?
De ce fait, nous allons nous intéresser à la question de la sensibilité dans l’art musical
en montrant comment la musique agit sur celui qui la pratique et celui qui l’écoute et
comment elle est en même temps expression des sentiments et éveil de ceux-ci. En effet, toute
musique dit forcément quelque chose de l’être du musicien qui la compose et provoque chez
l’auditeur certaines sensations éprouvées différemment : joie, tristesse, apaisement, confiance,
etc. Mais il faut notifier que cette vue demeure très subjective car « une œuvre d’art est un
coin de la création vue à travers un tempérament »1 disait Émile Zola. Chaque personne
interprète la musique, en tant qu’art, selon ses émotions et le musicien lui-même, tout en
restant objectif dans sa composition, demeure un être subjectif. De fait, par
exemple, l’auditeur ne saurait dire plus exactement du compositeur quel sentiment le dominait
au moment où il a composé son morceau de musique. Car là, c’est son moi qui rencontre le
moi du compositeur. Nous pourrions aussi poursuivre en nous intéressant à la question de la
musicothérapie définie par Jacques JOST comme « l’utilisation de la musique dans un but
thérapeutique »2. En effet, la diversité des sons musicaux offre une pluralité d’effets que
communique la musique. Il y a des sons graves, des sons médiums, des sons aigus, des sons
rapides, des sons doux, des sons lents, etc. Chacun de ces sons rejoint quelque chose en
1
E. ZOLA, Mes haines, causeries littéraires et artistiques, Hachette, Paris 1879, p. 68.
2
J. JOST, Équilibre et santé par la musicothérapie, Albin Michel S.A., Paris 1990, p. 21.
Page 3 Sur 6
l’homme, dans son être (homme considéré comme être de chair, et capable de donner un sens
à ce qu’il éprouve puisqu’ayant un corps actif). Mieux, chaque son musical appelle à une
action ou éveille en l’homme une disposition donnée. « La musique rapide, violente, heurtée,
fouette le sang, ébranle tout l’organisme, pousse à l’action. Certainement, une telle musique
ne conviendra pas à un homme qui a déjà la fièvre, ou dont le système nerveux est surexcité
par la maladie »3. De même, une musique douce, lente et calme favorisera l’apaisement et/ou
l’adoucissement des nerfs car elle est heureuse et endort. N’est-ce pas là le même principe que
suit la danse par laquelle l’homme met son corps en movement dans le temps et dans l’espace,
son corps dansant qui n’est ni une machine, ni un animal ? En outre, nous nous appesantirons
sur le fait que l’art musical est un art en déploiement dans la temporalité et n’est donc pas
objectivable dans l’espace. Ce detour nous fera résoudre la question suivante : que perçevons-
nous réellement si l’art musical n’est qu’un processus temporel que l’on découvre une fois
achevé ? Autrement dit, n’y a t-il pas une coïncidence entre le temps de l’auditeur et l’oeuvre
musicale en même temps se déployant ?
Par ailleurs, à travers un détour vers la phénoménologie, nouvelle perspective de
réflexion philosophique, nous allons interroger le phénomène musical à l’épreuve du
capitalisme artiste postmoderne, en allant au-delà de la sonorité entendue. Dans cette
perspective, nous explorerons la relation entre la phénoménologie de la musique et la question
de la musique dans le contexte du capitalisme artistique analysé par Gilles Lipovetsky dans
son ouvrage L’ère du vide. Lipovetsky décrit en effet comment la musique, comme d’autres
formes d’art, devient un produit de consommation dans le capitalisme postmoderne, un
phénomène qui transforme l’expérience esthétique et la perception de l’œuvre. Nous
chercherons ainsi à démontrer que la marchandisation de la musique dans ce contexte nuit
parfois à sa capacité à offrir une expérience transcendante, la réduisant à un simple objet de
consommation et l’éloignant de fait le plus loin possible de son caractère artistique. La
musique cesse alors d’être une forme d’expression transcendante et devient un produit vendu
et dénaturé. N’est-ce pas là une destruction de l’art au profit de la satisfaction des appétits
consuméristes sans cesse croissants des consommateurs ? Cette exploration nous permettra de
voir comment aujourd’hui
Par conséquent, il convient de préciser à nouveaux frais que notre réflexion ne se veut
pas une théorie musicale, ni une étude technique des partitions, des lois acoustiques ou des
3
Ibidem, p. 62.
Page 4 Sur 6
structures algébriques. Notre objectif est plutôt d’adopter une approche philosophique de la
musique en tant qu’art, en tant que phénomène existentiel et symbolique. Ainsi, notre travail
se déploiera en trois grandes parties : dans un premier temps, nous étudierons les fondements
de la musique en tant qu’art et science, en retraçant son histoire et son caractère artistique.
Ensuite, nous nous intéresserons aux différentes formes de musique et à leur impact sur l’être
humain, à travers l’analyse des relations entre la musique et l’existence, telles qu'explorées
par Beauquier. Enfin, nous adopterons une approche phénoménologique de la musique avec
Gilles Lipovetsky, afin d’en saisir plus précisément l’essence et d’en faire une lecture critique
à la lumière des enjeux contemporains, notamment à travers l'examen de la musique
contemporaine, en proie au capitalisme artiste postmoderne qui altère sa nature.
Page 5 Sur 6
BIBLIOGRAPHIE
ABRAN Henri, L’influence de la musique sur l’apprentissage, le comportement et la
santé, Éditions Québec/Amérique, Montréal 1989.
ARISTOTE, Ethique à Nicomaque, Trad. J. TRICOT, Editions Les Echos du Maquis,
Paris 2014.
BENCE Léon, MÉREAUX Max, Guide pratique de musicothérapie : comment
utiliser vous-mêmes les effets propriétés thérapeutiques de la musique ?, Ed. Dangles,
Saint-Jean-de-Braye 1987.
HEGEL Friedrich, Esthétique, Trad. S. JANKELEVITCH. IIIème vol., chap. « La
musique », Aubier-Montaigne, Paris 1964, p. 322. (édition originale en langue
allemande).
INGARDEN Roman, Qu’est-ce qu’une œuvre musicale ?, Trad. D. SMOJE, C.
Bourgois, Paris 1989 (édition originale en langue allemande).
JANKELEVITCH Vladimir, La Musique et l’ineffable, A. Colin, Paris 1961.
JOST Jacques, Équilibre et santé par la musicothérapie, Albin Michel S.A., Paris
1990.
KANT Emmanuel, Critique de la raison pure, « Esthétique transcendantale », PUF,
Paris 1950.
LECOURT Edith, La musicothérapie, Presses Universitaires de France, Paris 1998.
LIPOVETSKY Gilles, L’esthétisation du monde : Vivre à l’âge du capitalisme
artiste, Gallimard, Paris 2013.
PRADELLE Dominique, Musique et philosophie, Orfeo, L’Harmattan, Paris 2005.
RIBON Michel, Le gouffre et l’enchantement : Magies de la musique, Buchet/Chastel,
Paris 2006.
VALERY Paul, Philosophie de la danse, Gallimard, Paris 1957.
ARTICLES
SCHÜTZ Alfred, « Fragments pour une phénoménologie de la musique », in Ecrits
sur la musique, trad. B. GALLET et L. PERREAU, (Paris 2007).
Page 6 Sur 6
MAIRESSE René, « Sur le phénomène musical », in Annales de Phénoménologie, vol
6, (2009).