Fantine, ouvrière du XIXe siècle
Extrait 1
Fantine [...] était née à Montreuil-sur-Mer. De quels parents ? Qui
pourrait le dire ? On ne lui avait jamais connu ni père ni mère.
Elle se nommait Fantine. Pourquoi Fantine ? On ne lui avait
jamais connu d'autre nom. [...] À dix ans, Fantine quitta la ville et
s'alla mettre en service chez les fermiers des environs. À quinze
ans, elle vint à Paris « chercher fortune ». Fantine était belle
et resta pure le plus longtemps qu'elle put. C'était une jolie
blonde avec de belles dents. Elle avait de l'or et des perles
pour dot1, mais son or était sur sa tête et ses perles étaient dans
sa bouche.
Elle travailla pour vivre ; puis, toujours pour vivre, car le cœur a
sa faim aussi, elle aima. Elle aima Tholomyès.
Victor Hugo
Les Misérables, tome I, livre 3, chapitre 2, 1862.
Extrait 2
Tholomyès abandonne Fantine alors qu'elle est enceinte. Une fois mère
de leur fille Cosette, Fantine décide de retourner dans sa ville natale. En
chemin, elle passe devant une auberge.
– Vous avez là deux jolis enfants, madame.
Les créatures les plus féroces sont désarmées par la caresse à leurs
petits. La mère leva la tête et remercia, et fit asseoir la passante sur le
banc de la porte, elle-même étant sur le seuil. Les deux femmes
causèrent.
– Je m'appelle madame Thénardier, dit la mère des deux petites. Nous
tenons cette auberge. [...]
La voyageuse raconta son histoire, un peu modifiée. [...]
– Voyez-vous, je ne peux pas emmener ma fille au pays. L'ouvrage ne le
permet pas. Avec un enfant, on ne trouve pas à se placer2. Ils sont si
ridicules dans ce pays-là. C'est le bon Dieu qui m'a fait passer devant
votre auberge. Quand j'ai vu vos petites si jolies et si propres et si
contentes, cela m'a bouleversée. J'ai dit : voilà une bonne mère. C'est ça ;
ça fera trois sœurs. Et puis, je ne serai pas longtemps à revenir.
Voulez-vous me garder mon enfant ?
– Il faudrait voir, dit la Thénardier.
– Je donnerais six francs par mois.
Ici une voix d'homme cria du fond de la gargote :
– Pas à moins de sept francs. Et six mois payés d'avance.
– Six fois sept quarante-deux, dit la Thénardier.
– Je les donnerai, dit la mère.
– Et quinze francs en dehors pour les premiers frais, ajouta la voix
d'homme.
– Total cinquante-sept francs, dit madame Thénardier.
Victor Hugo
Les Misérables, tome I, livre 4, chapitre 1, 1862.
Extrait 3
De retour à Montreuil-sur-Mer, Fantine est embauchée à l'usine de M. Madeleine.
Mais on découvre qu'elle a eu un enfant hors mariage : elle est alors renvoyée.
Fantine gagnait trop peu. Ses dettes avaient grossi. Les Thénardier, mal payés, lui
écrivaient à chaque instant des lettres dont le contenu la désolait et dont le port la
ruinait. Un jour ils lui écrivirent que sa petite Cosette était toute nue par le froid qu'il
faisait, qu'elle avait besoin d'une jupe de laine, et qu'il fallait au moins que la mère
envoyât dix francs pour cela. Elle reçut la lettre et la froissa dans ses mains tout le
jour. Le soir elle entra chez un barbier qui habitait le coin de la rue, et défit son
peigne. Ses admirables cheveux blonds lui tombèrent jusqu'aux reins.
– Les beaux cheveux ! s'écria le barbier.
– Combien m'en donneriez-vous ? dit-elle.
– Dix francs.
– Coupez-les.
Elle acheta une jupe de tricot et l'envoya aux Thénardier. Cette jupe fit les Thénardier
furieux. C'était de l'argent qu'ils voulaient. Ils donnèrent la jupe à Éponine. La
pauvre Alouette3 continua de frissonner. [...]
Un jour elle reçut des Thénardier une lettre ainsi conçue : « Cosette est malade
d'une maladie qui est dans le pays. Une fièvre miliaire, qu'ils appellent. Il faut des
drogues chères. Cela nous ruine et nous ne pouvons plus payer. Si vous ne nous
envoyez pas quarante francs avant huit jours, la petite est morte. » [...]
Comme elle passait sur la place, elle vit beaucoup de monde qui entourait une
voiture de forme bizarre, sur l'impériale de laquelle pérorait tout debout un homme
vêtu de rouge. C'était un bateleur dentiste en tournée, qui offrait au public des
râteliers complets, des opiats, des poudres et des élixirs. [...]
Le lendemain matin, [...], une salive rougeâtre lui souillait le coin des lèvres, et elle
avait un trou noir dans la bouche. Les deux dents étaient arrachées. Elle envoya les
quarante francs à Montfermeil. Du reste c'était une ruse des Thénardier pour avoir de
l'argent. Cosette n'était pas malade. [...]
Ses créanciers étaient plus impitoyables que jamais. Le fripier, qui avait repris
presque tous les meubles, lui disait sans cesse : Quand me payeras-tu, coquine ?
[...] Vers le même temps, le Thénardier lui écrivit que décidément il avait attendu
avec beaucoup trop de bonté, et qu'il lui fallait cent francs, tout de suite ; sinon qu'il
mettrait à la porte la petite Cosette, toute convalescente de sa grande maladie, par le
froid, par les chemins, et qu'elle deviendrait ce qu'elle pourrait, et qu'elle crèverait, si
elle voulait. — Cent francs, songea Fantine. Mais où y a-t-il un état à gagner cent
sous par jour ?
– Allons ! dit-elle, vendons le reste.
L'infortunée se fit fille publique.
Victor Hugo
Les Misérables, tome I, livre 5, chapitre 10, 1862.
Questionnaire
1. Quel est le métier de Fantine ? Où travaille-t-elle ? ,
2. Qu’arrive-t-il ensuite à Fantine ?
3. Fantine fait appel à un écrivain public, qu’est-ce que cela nous donne comme information sur
son instruction ?
4. Comment comprenez-vous le fait de devoir cacher son enfant ?
5. Que demandent les Thénardier ? Est-ce honnête ?
6. De quoi vit Fantine après son renvoi ? Est-ce suffisant ?
7. Que demandent les Thénardier à Fantine ? Que fait alors Fantine pour les satisfaire ?
8. Les Thénardier, furieux, écrivent à nouveau à Fantine pour lui dire que Cosette risque de
mourir si on ne la soigne pas. Que fait-elle alors pour obtenir l’argent suffisant ?
9. D’après l’expérience de Fantine, que pouvez-vous dire des conditions de vie d’une femme,
mère, célibataire et ouvrière au XIXe siècle ? Qu’en pensez-vous ?
Extrait de film :
Extraits du téléfilm Les Misérables – Fantine [Link]
v=gc5BoBIGgvQ A partir de 4min 33
Extrait de Comédie musicale
Les Misérables - Lovely ladies (SOUS-TITRE FR) [Link]
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I dream a dream [Link]