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Libérer le désir : clé du bonheur humain

Louis Roy, prêtre dominicain, explore le concept de désir comme moteur du développement humain et allié en thérapie, soulignant que la modernité a étouffé ce désir. Il distingue quatre niveaux de désir : physiologique, culturel, interpersonnel et divin, et affirme que le désir ne doit pas être confondu avec un besoin à combler, mais plutôt intensifié pour favoriser une vie épanouie. La satisfaction du désir, selon Roy, ne réside pas dans l'accomplissement, mais dans la dynamique de la relation et l'ouverture à l'Infini.

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Libérer le désir : clé du bonheur humain

Louis Roy, prêtre dominicain, explore le concept de désir comme moteur du développement humain et allié en thérapie, soulignant que la modernité a étouffé ce désir. Il distingue quatre niveaux de désir : physiologique, culturel, interpersonnel et divin, et affirme que le désir ne doit pas être confondu avec un besoin à combler, mais plutôt intensifié pour favoriser une vie épanouie. La satisfaction du désir, selon Roy, ne réside pas dans l'accomplissement, mais dans la dynamique de la relation et l'ouverture à l'Infini.

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1

Conférence 1

Le désir, un dynamisme à libérer


Louis Roy, O.P.

Permettez-moi de me présenter brièvement. Je suis prêtre, membre de l’Ordre


dominicain, et ma compétence est en philosophie et en théologie. Depuis l’âge de 22
ans, je m’intéresse à la psychologie, une discipline dans laquelle je n’ai pourtant aucun
diplôme, sauf les quelques attestations de sessions pratiques que j’ai prises selon les
modes d’accompagnement de Carl Rogers, Lucien Auger, la Gestalt et l’analyse
transactionnelle. J’ai beaucoup lu en psychologie et je constate avec plaisir que certains
penseurs dont j’ai énormément appris sont importants pour votre association : Jung,
Frankl, Maslow, Assagioli. Plus récemment, j’ai parcouru les textes d’Yvon Saint-
Arnaud, un mentor et un guide dont j’avais fréquemment entendu parler élogieusement,
vers la fin des années 1970, quand j’étais professeur à l’Institut de pastorale des
Dominicains. La connaissance de moi-même et le bagage théorique – encore fort
incomplets évidemment – que j’ai acquis au long des années m’ont amené à étudier
l’aspect psychologique du vécu humain et, plus précisément, de l’expérience religieuse.
Au cours de ces conférences, je citerai abondamment des auteurs dont la
pensée a marqué votre Association, afin de jeter des ponts entre votre approche et la
mienne. Michel-Pierre, Louis-Charles et moi souhaitons nous insérer dans un climat
d’échanges avec vous, où les idées exprimées seront matière à discussion en vue
d’une compréhension mutuelle plus grande.
Dans cette première conférence, je présenterai le désir comme la force majeure
du développement humain et comme l’allié incontournable dans toute thérapie.

Un diagnostic sur le désir


Comme la plupart d’entre vous le savent, j’ai publié en 2009 un livre intitulé
Libérer le désir1. L’idée de libérer le désir m’est venue de Sebastian Moore, bénédictin
anglais, ami et collègue au Boston College. Son diagnostic, que j’ai fait mien, est que la
modernité, aussi bien chrétienne que non-chrétienne, a étouffé le désir et que nous
avons à le laisser jaillir de nouveau. Tant dans la sagesse du quotidien que dans la
prière, le désir peut se fortifier, pour déborder en joie, engagement et service du
prochain. Pour les chrétiens, il s’agit alors, selon Moore, de la « contagion » du désir de
Jésus, un homme que ses adversaires voulurent anéantir, mais que l’Esprit divin
ressuscita pour nous donner de participer à ce désir.
Le désir a-t-il besoin d’être libéré? Pour répondre à cette question, il faut
présenter deux attitudes face aux désirs. La première consiste en une méfiance face à
nos désirs, car ils peuvent nous entraîner dans des actions désordonnées, qui nous
rendront malheureux de même que les autres autour de nous. Les individus qui vivent
dans cette méfiance souffrent de leur manque de liberté et restent fascinés par ce que
leurs désirs, qu’ils réprouvent, leur font miroiter. La deuxième attitude consiste à
essayer de satisfaire pleinement nos désirs. Un grand nombre de psychologues,
d’artistes et d’écrivains sérieux, toutes les grandes personnalités religieuses et tous les
2

maîtres spirituels authentiques nous disent que n’importe quelle tentative de combler
nos désirs est vouée à l’échec. À moins, évidemment, qu’on parvienne à se faire
accroire qu’on est heureux dans la poursuite de ses désirs. Il y a des bonheurs qui ne
donnent pas la paix du cœur, même s’il ne faut pas les mépriser.
Ce qu’il importe de remarquer, c’est que, si opposées qu’elles apparaissent à un
regard superficiel, ces deux attitudes – la méfiance ou la gloutonnerie face aux désirs –
se ressemblent étrangement. Toutes deux, en effet, se centrent sur les désirs, sans
examiner pour la peine la question du désir. La solution ne se trouve donc pas du côté
des désirs. Il s’agit, en effet, non pas de multiplier les désirs, mais bien d’intensifier le
désir. Une fois le désir intensifié, on peut accepter ses désirs, faire de certains d’eux
des priorités et chercher à les réaliser; mais on le fera non seulement avec ardeur, mais
aussi avec détachement. Ardeur et détachement peuvent très bien se révéler
compatibles. Là est la clé du bonheur. Je reviendrai sur cette unification du désir, lors
de ma troisième conférence.

L’étagement des désirs


Le désir est une réalité multiforme, donc plurielle. Parcourons-en l’étagement,
selon quatre paliers. Le premier palier est constitué par les besoins physiologiques :
manger, boire, jouir sexuellement, ressentir un bien-être quant à la sensibilité viscérale,
nerveuse, musculaire et tactile. La satisfaction de ces besoins requiert des objets
physiques : nourriture, breuvage, vêtement, ainsi qu’un grand nombre de conditions
chimiques et biologiques. Une multitude de choses sont également utilisées, comme
par exemple les ustensiles, outils, appareils, maisons avec tout ce qu’elles contiennent,
édifices, services d’eau, d’électricité, de mazout — tout cela appuyé par de vastes
systèmes sociaux, économiques et politiques. Dans cette sphère à la fois vitale et
organisationnelle, où l’on veut des biens matériels, il vaut mieux, selon moi, parler de
besoins que de désirs. Nous verrons pourquoi sous peu.
Au deuxième palier, nous sommes en présence de désirs proprement dits, qui se
portent sur des biens culturels, tels que le sens qu’on trouve dans les rapports humains,
le travail, le loisir, le sport, les arts, les activités intellectuelles. La coloration par le sens
de besoins en eux-mêmes fort peu nombreux les multiplie, de telle sorte que ces
besoins se transforment en désirs innombrables. Les genres de produits que nous
consommons sont bien connus ; c’est l’emballage constamment modifié qui les
diversifie — ce qui permet de combattre la routine.
Les besoins sont accompagnés de fantasmes provenant des pulsions et affects ;
les désirs, eux, ne se constituent qu’au moment où émergent des significations liées à
l’intervention de paroles qui véhiculent des symboles. Évidemment les besoins sont
assumés par les désirs : ils sont cultivés ou, mieux, « culturés », et la plupart du temps
de façon non-réflexive. Ainsi tout repas entre humains est davantage qu’une
ingurgitation de nourriture à la manière des animaux ; de même le sport est plus qu’un
ensemble d’exercices athlétiques. Comme le philosophe Jean Granier le fait remarquer,
alors que les biens matériels sont d’ordre quantitatif, les biens culturels, étant d’ordre
qualitatif, offrent des possibilités et des variations illimitées2.
Qui plus est, l’éros qui relie les individus s’avère un art de conversation, de
rapprochement et de contact qui dépasse la sexualité, entendue au sens de génitalité.
Et ici nous accédons à un troisième palier dans l’échelle des désirs, au-dessus des
3

biens matériels et des biens culturels : le niveau où la personne comme telle est en jeu.
En effet, la personne se désire elle-même, elle se veut valeur pour elle-même et elle
s’affirme en conséquence. Ce qui ne peut se réaliser qu’avec d’autres, puisqu’elle ne
saurait se conférer une identité et une valeur indépendamment des autres. On observe
ainsi un désir pour l’autre, par-delà ce que cet autre nous apporte en fait de biens
matériels et culturels. Le moi cherche une reconnaissance venant de l’autre,
reconnaissance de sa valeur individuelle, unique, irremplaçable, reconnaissance
accompagnée de signes que l’autre personne est bel et bien attirée vers moi, bref
qu’elle m’aime. Le moi est remué quand il perçoit le désir de l’autre, le désir que l’autre
ressent à son égard. Comme bien des auteurs l’ont signalé, le moi est alors touché
dans son désir du désir de l’autre. Sa demande d’amour est exaucée quand l'autre lui
manifeste son désir, donc davantage que l'estime raisonnable ou qu’un cadeau
particulier.
Comme on le voit facilement, le désir interhumain suppose une réceptivité, c’est-
à-dire l’accueil d’un don venant de ceux et celles qui s’intéressent à nous. La
reconnaissance vient alors de l’extérieur. Et pourtant certains parviennent à intérioriser
cette reconnaissance, quand émerge en eux une estime de soi qui ne compte pas sur
des rappels incessants venant des autres. Dans ces cas heureux, se profile une nette
autonomie, résultant d’une évolution où l’on se déprend des fantasmes provenant de
ses pulsions et affects, et où l’on transmue ces fantasmes dans un contexte fait de
symboles prégnants. La psychanalyste Françoise Dolto souligne le caractère langagier
et communicationnel d’un désir qui ne s’arrête pas aux satisfactions momentanées :

La relation d’amour n’est jamais liée à une satisfaction immédiate répondant à


une demande manifestée par l’enfant. En effet, la satisfaction du désir coupe
l’appel, la recherche de l’autre, et l’invention des moyens pour les lui signifier. Le
désir comblé, l’appel s’arrête. Quand l’appel est arrêté, il n’y a plus ni tension de
désir, ni amour. Il peut y avoir jouissance de plaisir, mais si cette jouissance n’est
pas encore sertie de langage — c’est-à-dire n’a pas été symbolisée dans les
modulations échangées avec l’autre en un langage gestuel et mimique ou en un
langage vocal et verbal —, elle ne laisse à un sujet trop vite apaisé aucune trace
utilisable pour représenter en sa mémoire la pulsion de son désir. Quand une
tension disparaît trop rapidement, ni le désir, ni la jouissance ne sont ressentis
comme « poétiques », c’est-à-dire créateurs. La satisfaction rapide d’un désir,
sans échanges entre les personnes, ni paroles qui permettent à l’imaginaire le
plaisir partagé de la jouissance attendue de la communication reproduit chez
l’enfant la confusion du désir satisfait avec le besoin, auquel en son origine
archaïque le désir était confondu3.

Le langage rend possible une distanciation face aux besoins ainsi qu’une
autonomie dialogante chez une personne soucieuse de se réaliser avec autrui d’une
façon éclairée. L’affirmation juste de moi-même présuppose un amour de moi-même, et
plus précisément l’amour pour moi qui désire, l’amour de mon désir, le désir de mon
désir : je désire être un être-de-désir en affirmant mon désir intégral, fait à la fois de
finitude et d’infinitude. Parallèlement, je désire que les autres soient des êtres-de-désir
à mon égard, et qu’ils le soient tout à fait librement, indépendamment de moi, entre eux
4

et avec Dieu. Les demandes que je leur adresse s’ajustent à ce qu’ils peuvent et
veulent donner. C’est pourquoi, accepter de nombreuses insatisfactions fait
intégralement partie du réalisme du désir. De la sorte, en respectant les autres et en
appréciant leur liberté, j’appuie leur désir profond.
Le plus haut degré du désir, que je place au quatrième palier, est l’ouverture à
l’Infini. Pas l’infini en tant qu’indéfini, en tant que succession interminable de réalisations
limitées, mais plutôt l’Infini réel, actuel, Acte pur, notre Créateur, qui prend plaisir à faire
exister d’autres que lui. Notons que c’est le désir de Dieu — le désir que Dieu a pour
nous — qui nous fait exister et qui établit notre valeur fondamentale comme êtres
humains dignes d’être désirés. Si Dieu prend complètement au sérieux le désir humain,
c’est qu’il l’a lui-même créé. Ainsi l’amour de soi commence avec le désir des parents
pour l’enfant, se prolonge en continuité avec plusieurs autres présences humaines, se
consolide dans l’affirmation de soi, et trouve son fondement dernier dans l’acte créateur
de Dieu. « J’ai du poids aux yeux du Seigneur », déclare le prophète Isaïe (49,5).

Besoins et désirs
En conformité avec ce que je viens d’exposer concernant les quatre paliers, je
distinguerai quatre grands types de désir : physiologique, culturel, interpersonnel et
divin. Le premier est le besoin au sens propre, dont la frustration totale entraîne la mort.
Le second peut être appelé besoin artificiel, pas en un sens péjoratif, mais plutôt au
sens étymologique de « fait avec art ». Dans ce second genre de désir, il y a beaucoup
de place pour des choix, substitutions, renoncements, créations. Cependant ces deux
genres supposent un manque initial, qui déclenche un processus aboutissant à
l’expérience de combler ce manque.
En revanche, quant au troisième et au quatrième type de désir, il est erroné de
les définir comme des besoins, car les besoins se définissent par un manque à
combler. Certes on y fait l’expérience d’un manque, dans la mesure où l’individu reste
incapable de se donner ses objets de désir. Mais il ne s’agit pas d’un manque à
combler, au sens où on le ferait disparaître, comme on remplirait un creux ou un vide,
comme on mettrait fin à une situation où quelque chose fait défaut. À ces échelons
supérieurs, en effet, la satiété n’est ni possible ni même désirable. Dans Les cahiers de
Malte Laurids Brigge, la mère de Malte lui conseille ardemment : « N’oublie jamais de
faire ton vœu, Malte. Car il ne faut jamais cesser de désirer. Je crois qu’il n’y a pas
d’accomplissement, mais il y a des vœux à longue échéance, qui durent toute la vie, de
sorte qu’on ne pourrait même pas attendre leur accomplissement4. »
Le philosophe-théologien Benoît Garceau affirme : « Alors que le besoin est de
quelque chose à consommer, le désir est de quelqu’un avec qui communiquer. » Et il
développe son idées en trois parties :

(1) À la différence du besoin, il [le désir] ne peut pas être assouvi. Dans le désir,
il y a toujours du mouvement pour aller plus loin. Il est de son essence de
transgresser les limites de son objet. (2) Tandis que le besoin est satisfait par
l’obtention de la chose recherchée, le désir s’adresse à l’altérité et se nourrit
d’une relation à l’autre qui ne fait jamais que l’autre cesse d’être autre. (3) Enfin,
toujours par contraste avec le besoin, le désir est par essence non possessif. Il
5

doit même, pour se maintenir et pour grandir, renoncer inlassablement à la


possessivité5.

Le phénoménologue husserlien Renaud Barbaras parle d’un « Désir originaire,


plus profond que tout manque circonscrit et dont la portée excède et conditionne l’ordre
de l’objet ». Il s’explique :

Le désir a ceci de propre que l’objet qui le satisfaisait l’intensifie dans la mesure
exacte où il le satisfait, de sorte que la satisfaction signifie la reconduction du
désir plutôt que son abolition. […] Le besoin renvoie à un manque défini, il vise à
restaurer la complétude vitale et c’est pourquoi il est toujours besoin de quelque
chose de déterminé. Le désir, au contraire ne repose pas sur un manque et, à
proprement parler, il ne manque de rien ; l’aspiration qui le traverse n’est pas
l’envers d’une absence, elle excède les nécessités vitales, elle est pur
débordement6.

La rencontre interpersonnelle ne comble pas le désir : elle le creuse et l’attise de


nouveau. On ne saurait posséder des êtres aussi riches que la personne humaine ou
Dieu. Comme l’affirme Maurice Zundel, Dieu est « la Valeur impossédable » car il est
aussi et d’abord « l’Impossédant7 ». Loin de déplorer cette impossibilité d’être comblés,
il faut s’en réjouir, car elle indique une admirable possibilité : celle d’aimer avec joie
quelqu’un d’inépuisable. En fait, seul Dieu est inépuisable, quoique les autres le soient
également à leur manière, de façon dérivée, tenant de Dieu leur attrait et conduisant à
Dieu comme des médiations qui nous offrent beaucoup et que nous apprécions
énormément.
Dans la mesure où nous acceptons de ne pas être comblés, nous jouissons de la
richesse inexhaustible de ce que le quotidien nous offre. Nous goûtons alors la
présence de l’autre en tant qu’autre, dans son altérité à la fois fascinante et
confrontante. C’est là un défi que les biens matériels ne sauraient nous lancer :
inévitablement nous nous les approprions, nous les absorbons, nous les consommons
— ce que permet leur faible altérité —, les faisant aisément passer de leur statut
d’autres à l’état du même que nous sommes.
Par ailleurs, les biens culturels sont ambigus à cet égard. Dans un mouvement
centripète, egocentrique, nous pouvons nous les assimiler, aux deux sens du verbe
« assimiler », c’est-à-dire ne les considérer que comme semblables à nous et les faire
entièrement nôtres. Ou bien, dans un mouvement centrifuge, nous pouvons les laisser
nous décentrer et nous exposer à la réalité étrangement autre qu’ils représentent. Dans
le premier cas, nous sommes asservis à une succession de convoitises toujours
déçues. Dans le second cas, le génie de tout grand art ou toute grande littérature vient
ouvrir — souvent presque de force ! — notre désir profond en nous mettant en face
d’aspects du réel que nous méconnaissons la plupart du temps. Nous avons alors la
chance d’éviter le papillonnement et la dispersion, pour approfondir ce qui en vaut la
peine, pour trouver de l’extraordinaire dans l’ordinaire.

L’être humain, fini et infini


6

À cette étape de notre réflexion, recourons brièvement à une vision de l’être


humain comme fini et infini, que nous trouvons dans votre Mémoire pour l’obtention du
titre de psychothérapeutes :

Notre anthropologie reconnaît que la personne vit une tension dynamique dans
le fait d’être un être fini ouvert sur l’infini. Cette tension, chez l’être humain, en sa
qualité d’être humain, est de l’ordre de l’immatériel, du spirituel, bien qu’elle
s’incarne dans la psychologie de la personne. C’est pourquoi, en réponse à leur
quête d’absolu, d’illimité, la majorité des personnes, selon Frédéric Lenoir,
spécialiste en religieux contemporain, se tournent vers le religieux sous
différentes formes (p. 9; répété dans Annexe 1, p. 48).

Comme le pensaient bien des philosophes du XXe siècle, la personne humaine


fait l’expérience à la fois d’une infinitude et d’une finitude. D’une part, son désir l’ouvre à
un nombre indéfini d’objets, de personnes, de projets, de réalisations; d’autre part, ce
qu’elle atteint s’avère toujours limité. Sa vie consiste ainsi en une suite de satisfactions
et d’insatisfactions. Ou, plus précisément, ses états affectifs sont sans cesse constitués
d’un mélange de satisfactions et d’insatisfactions.
Aussi longtemps que ou bien on lutte contre ses désirs ou bien on ne possède
aucun détachement devant les objets de ses désirs, on éparpille les diverses
composantes de son affectivité, alors que la satisfaction profonde – également appelée
la paix du cœur – consiste à unifier cette affectivité. Or il n’y a pas, selon moi,
d’unification ni de satisfaction profonde sans une certaine illumination de nature
religieuse. Je veux dire : un insight fondamental, qui permet de se reconnaître comme
être humain à la fois ouvert à l’infini et à l’aise dans le fini. On s’approprie alors son
désir, dans ses deux aspects complémentaires.
Il ne faudrait pas sous-estimer la peur qu’éprouvent aussi bien les individus qui
se méfient de leurs désirs que ceux qui se précipitent à leur suite. C’est la peur de se
rencontrer soi-même comme être de désir – de désir au singulier. Ceci s’explique assez
facilement : le désir fondamental, qui est infinitude et finitude, nous met en présence
d’un indéfini et d’un fini. Situation inconfortable, source d’anxiété (d’Angst, comme
disent les Allemands), car et l’infini et le fini inquiètent. D’une part l’infini inquiète, car on
ne saurait le domestiquer, il n’est vraiment pas à taille humaine, il risque de nous
écraser comme un roc ou de nous avaler comme un gouffre sans fond. D’autre part, le
fini inquiète également, car il nous enlève l’illusion d’un bonheur complet, totalisant, et il
nous force à renoncer à cette image du bonheur. Il faut donc du courage pour envisager
et assumer résolument cette anxiété et il faut une maturation pour la dépasser.
On entre plus à fond dans le problème lorsqu’on se penche sur le fait de la
désirabilité. Tout être humain souhaite pouvoir se voir lui-même comme doué d’une
valeur personnelle, comme spécial, unique, digne de respect ; il souhaite aussi être
reconnu comme tel ; plus encore, il souhaite être désiré par la ou les personnes qu’il
désire. C’est en cela que consiste la désirabilité, que certains acquièrent grâce à de
bonnes relations interpersonnelles mais dont d’autres, malheureusement, sont
dépourvus. En fait, la plupart des humains se situent à mi-chemin entre ces deux états,
dans un mélange d’assurance et de doute face à leur valeur propre.
7

Nous voulons être désirés par ceux et celles que nous estimons. De plus, à
cause de notre infinitude, nous pouvons nous interroger sur la possibilité qu’un Être
infini, que nous estimons sans réserve, nous trouve désirables. Est-il concevable que le
Tout-intelligent et Tout-aimant reconnaisse ma valeur unique, s’intéresse à moi, me
trouve désirable ? Puis-je en arriver à souhaiter d’être entièrement compris, aimé et
désiré ?
Heureux les gens qui ont l’audace de répondre oui à ces questions ! Ils accèdent
à une espérance religieuse, fondée sur une confiance à cet Infini qui s’intéresse aux
humains et qui désire leur épanouissement.

1
Louis Roy, Libérer le désir, Montréal et Paris, Médiaspaul, 2009. Cette première
conférence reprend bon nombre de pages de ce livre.
2
Voir Jean Granier, Le désir du moi, Paris, Presses Universitaires de France, 1983,
100-101 ; les chapitres IV et V de cet ouvrage m’ont éclairé.
3
Françoise Dolto, Au jeu du désir, Paris, Seuil, 1981, p. 292-293.
4
Rainer Maria Rilke, Les cahiers de Malte Laurids Brigge (Collection « Points », R 7),
Paris, Seuil, 1966, p. 80.
5
Benoît Garceau, La voie du désir, Montréal, Médiaspaul, 1997, p. 13.
6
Renaud Barbaras, Le désir et la distance. Introduction à une phénoménologie de la
perception, Paris, Vrin, 1999, p. 136.
7
Maurice Zundel, Morale et mystique, Paris, Desclée de Brouwer, 1962, p. 136-137.

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