Le Moyen-Orient, espace géographique et géopolitique
Gérard-François Dumont
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Gérard-François Dumont. Le Moyen-Orient, espace géographique et géopolitique. Géostratégiques,
2005, 6, pp.23-34. �halshs-00903231�
HAL Id: halshs-00903231
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Submitted on 10 Nov 2013
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Le M n-Orrient, eesspace
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géoppolitiqu
quee
par le recteur Gérard-François DUMONT
L
e terme « Moyen-Orient » ne s’est imposé que depuis un siècle,
sous l’influence des Anglais, qui avaient recouru à l’expression Middle
East. Néanmoins, cette région est d’abord un espace géographique
qui préexistait à cette influence anglaise. Il se définit comme l’ensemble des
pays de l’Asie de l’Ouest et du Sud-Ouest, de la Turquie à l’Iran et de la
Transcaucasie à la péninsule Arabique, ensemble qui comprend en outre l’Égypte.
Cette région, riche d’une longue histoire, présente dans les années 2000 diverses
spécificités nationales à l’origine de fortes tensions géopolitiques. Après une
présentation d’ensemble du Moyen-Orient, nous analyserons les caractères
géopolitiques de ses trois principaux pays puis des États démographiquement
moyens, avant de proposer une typologie des autres. Les diversités constatées
ne nous empêcheront pas de dégager certains traits communs.
UN BE
BERCEA
RCE AU D E L’ HU
HUMM ANI
ANITÉ
TÉ
Le Moyen-Orient est d’abord le berceau de la majeure partie de notre
humanité contemporaine, pour diverses raisons. L’écriture pictographique y
apparut vers 3300 avant J.-C. en basse Mésopotamie, puis, en 3100, ce fut
l’écriture hiéroglyphique égyptienne. Ensuite, vers 2800-2600, l’écriture
sumérienne donna naissance au cunéiforme, avant de se répandre dans la
région tandis que l’akkadien devenait, vers 1800 avant J.-C., la langue
diplomatique régionale. En outre, tout en donnant naissance à l’écriture, cette
civilisation, qu’Arnold Toynbee1 appelle suméro-akkadienne, parce que les
Sumériens, population non sémitique, s’y mêlèrent à des Sémites (Akkadiens)
dès l’origine de nos connaissances, apporta entre autre, tout comme l’autre
grande civilisation du Moyen-Orient qui vit le jour en Égypte, de nouvelles
techniques agricoles dans les deux grandes plaines du Nil et la Mésopotamie2,
ainsi que des techniques architecturales remarquables, à Babylone (habitations
en briques, temples et ziggourats) comme en terre égyptienne. Il faut y ajouter
notamment des règles juridiques avec le code d’Hammourabi, dont la
connaissance ne nous est parvenue que récemment, puisque les stèles,
comprenant 282 arrêts en cunéiforme et en langue akkadienne, n’ont été
retrouvées par les archéologues à Suse qu’en 1901-1902. Or, ces stèles sous-
tendent des prescriptions morales qui anticipent sur les religions monothéistes.
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Sur cette dernière question, répudiant le vaste syncrétisme de la religion
officielle, le pharaon Akhenaton (v. 1375-1354 avant J.-C.) engagea l’Égypte
dans la voie du monothéisme, affirmant la bonté providentielle du soleil qui
chaque matin fait renaître la vie. Ce fut également au Moyen-Orient qu’apparurent
plus tard les trois grandes religions du livre auxquelles se rattachent aujourd’hui
la moitié des populations du monde répartie sur tous les continents3.
L ES RÉV
RÉVO TORIALES D ES XIXE ET X
RRIT
O LUTIO NS TERRI XXX E SIÈCLES
Bien que le Moyen-Orient n’ait jamais été dominé par un pouvoir politique
unique, à l’exception relative et souvent mythifiée de l’apogée du Califat, vers
765, son positionnement géographique lui donne une fonctionnalité unique.
Cette région se trouve effectivement en position de carrefour entre les trois
continents asiatique, africain et européen, même si ses territoires sont classés
pour l’essentiel en Asie occidentale. Cette situation de carrefour explique en
partie la diffusion de la chrétienté et de l’islam à partir de l’espace moyen-
oriental, comme l’illustre, par exemple, l’extension de l’islam vers l’Asie,
favorisée par cette route terrestre de la soie allant de l’Europe à l’Asie orientale
ou par la route maritime des épices allant de l’Europe vers l’Asie du Sud-Est,
en partie à l’origine de l’islamisation de l’actuelle Indonésie.
Lors de cette période , marquée par une évolution permanente, appelée
en Occident « histoire moderne », l’importance de cette position de carrefour
fut plutôt gommée du fait des difficultés de cette région, alors largement
dominée par l’empire ottoman. Mais elle reprit avec une forte intensité aux
XIXe et XXe siècles sous l’effet de changements techniques, politiques et
démographiques. L’idée de relier la mer Rouge à la Méditerranée, donc de
réduire considérablement la distance entre l’Europe et l’Orient en évitant de
contourner l’Afrique, était ancienne puisque mise en avant, par exemple, au
XVIe siècle par les Vénitiens, inquiets du contrôle exercé par les Portugais
sur la route des Indes via le cap de Bonne-Espérance. La construction du
canal de Suez, réalisée par Ferdinand de Lesseps, consul de France à
Alexandrie en 1831-1832, s’acheva dans les années 1869 après avoir été
retardée par les rivalités franco-anglaises. Car, dans cette seconde moitié
du XIXe siècle, le contrôle de la route des Indes avait pour l’empire britannique
une importance capitale, d’où l’achat en 1875 des actions de la Compagnie
universelle du canal de Suez possédées par l’État égyptien, alors en
banqueroute, et le souci de remplacer l’influenceottomane au Moyen-Orient,
par exemple en encourageant le nationalisme arabe. Au début du XXe siècle,
les convoitises que suscitait cette région du fait de sa position de carrefour
prirent une importance accrue lorsque le Moyen-Orient devint un espace
attractif en lui-même avec la découverte du pétrole.
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La capacité des hommes à utiliser cette source d’énergie est récente,
puisqu’elle est née en 1859 aux États-Unis. Grâce aux techniques mises en
œuvre, le Moyen-Orient entra sur le marché international lorsque, le 26 mai
1908, le pétrole jaillit des forages de l’Anglo-Persian Oil Company, en Perse,
en bordure de la Mésopotamie, au pied des monts Zagros. Jusqu’alors, la
propriété des territoires moyen-orientaux n’était pas un problème majeur, et
l’idée de fixer des frontières précises dans cette région, dont une grande
partie était utilisée par des tribus nomades, n’avait rien d’impératif. Avec le
souci des Occidentaux d’effectuer des prospections pétrolières et celui des
grandes compagnies pétrolières d’obtenir des concessions, la donne changea.
Les frontières devinrent un élément essentiel de pouvoir politique pour ceux
qui purent octroyer des concessions territoriales et de pouvoir économique
pour ceux qui purent en bénéficier.
En outre, dans cette même période du XXe siècle, le Moyen-Orient,
auparavant faiblement peuplé4 et en stagnation démographique, vit arriver la
transition démographique qui, se diffusant grâce aux méthodes apportées
par les colonisations française et anglaise, engendra une croissance
démographique inédite. Toutes ces évolutions techniques, politiques et
démographiques induisirent la configuration générale et étatique actuelle de
cette région, qu’il convient de préciser.
DIX-NEUF PAYS EXTRÊMEME
EXTRÊMEMEN IVER
NT D IVERS
Au plan général, le Moyen-Orient des années 2000 comprend dix-neuf
pays de population et de superficie fort disparates. L’ensemble est évalué, en
2004, à 348 millions d’habitants5, soit légèrement moins que le poids
démographique de l’Union européenne, lorsqu’elle était à quinze, mais un
peu plus que l’Amérique du Nord. Il représente donc 5,5 % de la population
mondiale. La superficie totale du Moyen-Orient s’élève à 7 358 000 km2, soit
l’équivalent de l’Union européenne à vingt-cinq, un million de moins que le
Brésil, deux de moins que les États-Unis ou la Chine, mais plus du double de
l’Inde. Au total, cette superficie représentant 5,5 % des terres émergées, la
densité moyenne du Moyen-Orient, 47 habitants/km2, équivaut à la densité
mondiale. Mais une telle moyenne ne signifie pas grand-chose si l’on considère
les écarts selon les pays, de la densité de Bahreïn (1 000 habitants/km2) à
celle de l’Arabie Saoudite (12 habitants/km2), en passant par le Liban (450
habitants/km2) ou l’Iran (41 habitants/km2). Les variations infranationalessont
également spectaculaires, par exemple en Égypte. En effet, la principale
caractéristique démographique de l’Égypte, le pays le plus peuplé d’Afrique
septentrionale et du monde arabe, estimé à 73,4 millions d’habitants en 2004,
est la concentration de la population sur une faible partie du territoire : plus de 12
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millions d’habitants, 16 % de la population nationale, habitent sur les 482 km2
formés par l’agglomération du Caire. Près de 90 % de la population égyptienne
vivent sur la coulée et le delta du Nil, sur environ 50 000 km2. Cette région du Nil
présente donc l’une des plus fortes densités au monde, environ 1200 habitants/
km2. Au-delà de cet espace central de l’Égypte, les déserts de l’Est et de l’Ouest
ne disposent que de quelques oasis. Les tentatives de peuplement des bords du
canal de Suez ou du Sinaï ne modifient guère l’importance des inégalités de
peuplement, marquées par des contrastes brutaux.6
Le Moyen-Orient est encadré par trois pays qui présentent les plus vastes
superficies, à l’exception de l’Arabie Saoudite, et, surtout, les plus importantes
populations. En effet, l’Égypte, la Turquie et l’Iran comptent chacun aux
alentours de 70 millions d’habitants en 2004, donc environ 20 % de la
population de l’ensemble. L’Égypte demeure le pays moyen-oriental le plus
peuplé devant la Turquie, 71,3 millions d’habitants en 2004, et l’Iran, 67,4
millions. Ces poids démographiques contribuent à l’importance géopolitique
de ces pays, chacun dans le contexte qui lui est propre.
L’ÉGYPT
GYPTEE, L A « MÈRE D E L’ UNIVERS »
UNIVER
La situation géopolitique de l’Égypte tient notamment à sa prééminence
démographique dans le monde arabe puisque les autres pays membres de la
Ligue des États arabes comptent tous moins de la moitié de la population
égyptienne. C’est pourquoi l’Égypte a bénéficié dans le monde arabe de cette
dénomination de « mère de l’univers ». Dans le conflit du Proche-Orient, la
primauté égyptienne lui a permis de prendre des positions particulières. On se
rappelle que la Ligue arabe, après avoir transféré son siège du Caire à Tunis, et
exclu l’Égypte pour la punir d’avoir signé en 1979 un traité avec Israël, a dû
revenir aux réalités, réintégrer l’Égypte, puis remettre son siège au Caire en
1990, sans que le traité entre l’Égypte et Israël en ait été pour autant dénoncé.
En outre, l’Égypte se trouve au cœur du conflit du Proche-Orient en raison de sa
contiguïté frontalière avec les deux pays où règnent les plus fortes tensions de
la région : Israël et les territoires palestiniens, Gaza en l’occurrence.
Mais l’Égypte a ses faiblesses politique et économique. Politiquement,
elle n’est jamais parvenue à faire de la Ligue arabe, née au Caire en 1945,
uninstrument de puissance, et le bilan de cette institution internationale est
une suite d’échecs, comme l’attestent les guerres ou les conflits interarabes,
si nombreux depuis la création de la Ligue : heurts entre l’Arabie Saoudite et les
Émirats, entre cette même Arabie et le Yémen, entre l’Irak et le Koweït, entre
l’Irak et l’Arabie, imposition d’une pax syriana au Liban, incapacité de calmer
le leader libyen lors de sa période terroriste… sans oublier les frontières toujours
fermées entre l’Algérie et le Maroc.
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Le contraste est saisissant entre les réussites obtenues dans la pacification
des peuples vivant au sein de l’Union européenne et les insuffisances politiques,
mais aussi économiques, de la Ligue arabe. Pendant que le Marché commun,
devenu l’Union européenne, permettait d’une part de consolider la paix et la
réconciliation entre ses États-membres, d’autre part de maintenir une belle
croissance économique en Europe occidentale, avant de contribuer à la
démocratisation et à l’essor économique de la péninsule Ibérique, de la Grèce,
puis des pays d’Europe centrale, aucune véritable intégration économique
régionale ne réussissait au Moyen-Orient, et les tentatives de fusion d’États
arabes échouaient. Il est vrai que l’économie égyptienne continue de souffrir
de l’héritage nassérien, résultat du choix d’un système économique soviétique
et centralisé, ce qui empêche sa puissance démographique de se traduire en
une puissance économique qui lui permettrait de conduire une politique moyen-
orientale plus ambitieuse. Le caractère centralisé des institutions des pouvoirs
se retrouve dans les autres pays du Moyen-Orient, et d’abord dans le deuxième
par l’importance démographique.
L A TUR
URQ UIEE, UN
Q UI POSIITIO N GÉOS
UNEE POS TR ATÉGI
GÉOST TÉGIQ EXCE
Q UE EX PTIIO NN
CEPT
CEPT NNEELLE
La Turquie étant l’héritière territoriale du cœur de cet empire ottoman
qui a si longtemps dominé une partie importante du Moyen-Orient, elle ne
bénéficie pas d’un préjugé favorable dans cette région. La Turquie ayant
construit un État-nation7 de nature centralisée en se fondant sur l’exclusion
ou l’abaissement des autres ethnicités, arménienne, grecque et kurde, ou des
religions non musulmanes, il en résulte un sentiment d’isolement qu’illustre le
vieil adage : « Les Turcs n’ont d’autres amis que les Turcs ». Les chercheurs
en sciences sociales considèrent d’ailleurs que les Turcs résidant dans l’Union
européenne sont des immigrants qui éprouvent des difficultés particulières à
s’intégrer, peut-être en raison de leur histoire nationale fondée sur la fermeture
ethnique8 et religieuse, puisque la Turquie, parmi les pays les plus peuplés du
monde, est celui qui présente le caractère le plus monoreligieux.
Si la Turquie poursuit l’idée de devenir membre de l’Union européenne,
c’est sans doute que ses espoirs de retirer des bénéfices de ses relations avec
le Moyen-Orient sont maigres. Certes, avec l’Azerbaïdjan et, au-delà, avec les
quatre autres républiques turcophones d’ex-URSS (Kirghizstan, Kazakhstan,
Turkménistan et Ouzbékistan), la Turquie a, dans les années 1990, espéré
composer une véritable Communauté turcophone qu’elle influencerait et qui
lui donnerait un semblant d’empire, d’autant que les intérêts de la Turquie
avec ces pays sont également commerciaux, notamment en raison du
pétrole de la Caspienne. Aussi a-t-elle donné un droit à la nationalité turque
aux 130 millions de ressortissants de ces cinq pays. Mais, parmi ceux-ci, seul
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l’Azerbaïdjan possède une langue réellement proche du turc, les autres ayant
la même souche commune mais étant à peu près aussi familières à un Turc
que l’italien l’est à un Français.
La Turquie n’est donc qu’assez faiblement tournée vers le Moyen-Orient,
en dehors peut-être d’Israël avec qui elle a des accords militaires. Elle entretient
des relations plutôt tendues et conflictuelles avec les États limitrophes d’autant
que, en Turquie orientale, hormis une petite frontière avec la Géorgie, dont le
caractère moyen-oriental est d’ailleurs discutable, les seuls voisins terrestres
des Turcs sont des Kurdes (ou parfois des Arabes) peuplant de part et d’autre
les frontières de la Turquie avec la Syrie, l’Irak et l’Iran, ainsi que toute la zone
frontalière avec l’Arménie et la province azérie de Nakhitchevan. Or, une partie
stratégique de la Turquie, recelant l’essentiel des ressources hydrauliques,
pétrolières et minières, est justement la partie kurde, théâtre d’un conflit
interne, coûtant cher à l’État turc et défavorable à son image internationale.
Mais si, au plan géopolitique, les synergies sont faibles entre Turquie et
Moyen-Orient, elle dispose en revanche d’un pouvoir réel dans cette région :
pouvoir en tant que membre de l’OTAN depuis 1953, pouvoir en tant que
partenaire des États-Unis, pouvoir de coopération technique et d’entraînement
de troupes avec Israël, pouvoir par la maîtrise de l’amont du Tigre et de
l’Euphrate et des avantages économiques qu’elle lui procure ou qu’elle peut
enlever en aval à la Syrie ou à l’Irak.
Contrairement à la jeune Turquie, l’Iran (appelé Perse jusqu’en 1935), troisième
État le plus peuplé du Moyen-Orient, est un des pays les plus anciens du monde.
L’IR AN, UN
UNEE FO
FOR IDEENTITÉ
RTE ID
L’Iran, dont on peut faire remonter les débuts à l’empire perse, vers le
VIe siècle avant J.-C., a préservé une identité propre entre ses voisins arabe,
turc, indien ou soviétique, et en dépit des ambitions des empires russe, ottoman
ou britannique. Ce pays, qui n’a donc jamais été colonisé, malgré la forte
influence des Britanniques ou des Russes dans certaines périodes du
deuxième millénaire, est le deuxième grand pays non arabe du Moyen-Orient
après la Turquie. Il a une exposition singulière par rapport au monde arabe
limitrophe en raison de ses différences ethniques (une majorité de Persans et de
nombreuses minorités9 vivent pour l’essentiel dans des régions périphériques)
et religieuses en raison également de son choix pour le chiisme dont il est le
seul grand État. Ce dernier est inévitablement un facteur d’isolement puisque
les autres chiites du Moyen-Orient ne forment que des minorités, sauf en Irak,
où les régions chiites se trouvent dans le prolongement géographique de l’Iran
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et incluent les lieux saints de Kerbela et de Nadjaf. Débarrassé de son ennemi
Saddam Hussein, l’Iran espère d’autant plus étendre son influence sur l’Irak
que ses atouts ethniques et linguistiques au Moyen-Orient sont faibles. Par
exemple, il y a certes une communauté chiite en Azerbaïdjan, mais elle
n’entretient guère de relation avec le clergé international chiite. En revanche,
depuis la révolution khomeyniste, l’Iran est assez présent dans le conflit du
Proche-Orient, avec le poids démographique, militaire et même médiatique10
croissant du Hezbollah libanais, créé avec l’appui iranien en 1982.
Les grandes puissances jugent différemment l’Iran. Les États-Unis, qui
en avaient fait une puissance stabilisatrice au temps du Chah, s’inquiètent
du risque de prolifération nucléaire et du rôle de l’Iran dans le conflit du
Proche-Orient. L’Union européenne cherche, avec beaucoup de difficultés,
un « dialogue constructif » qui permettrait à l’Iran d’être un élément de
stabilité et non de risque.
Les analyses ci-dessus des trois principaux pays du Moyen-Orient doivent
être complétées par des vues prospectives : celles-ci indiquent que, selon les
hypothèses moyennes, le poids relatif de l’Égypte au sein du monde arabe,
comme au sein du Moyen-Orient, s’accroîtrait considérablement, avec 103,2
millions d’Égyptiens en 2025 ; la Turquie atteindrait 88,96 millions et l’Iran 84,7
millions. Le rapport des forces démographiques se modifierait donc, mais de
nombreuses incertitudes conduisent à examiner ces chiffres avec un sens critique.
L ES PAYS DÉM
DÉMO GRA
O GR HIQ
AP HI Q UEME
UEMEN YENS
NT MOYENS
Derrière les trois pays les plus peuplés, qui forment les grands sommets
du triangle moyen-oriental, viennent quatre pays comptant une vingtaine de
millions d’habitants. Les chiffres officiels indiquent, pour 2004, 25,9 millions
pour l’Irak, 25,1 pour l’Arabie Saoudite, 20 millions pour le Yémen et 18 millions
pour la Syrie. Mais ces chiffres, reposant sur des évaluations, dans des pays
caractérisés par une insuffisance, une difficulté ou une rétention d’information,
doivent être considérés avec circonspection. La volonté du pays, qui bénéficie
du plus important lieu saint de l’islam, d’apparaître comme ayant une
importance démographique régionale explique sans doute des chiffres officiels
supérieurs à la réalité. En outre, le peuplement de l’Arabie Saoudite est très
particulier, à l’instar des autres monarchies du Golfe, puisqu’il résulte d’un
« effet pétrole » : on y compte plus de cinq millions d’immigrants11 (sans
doute le quart de la population) venus d’Égypte, du Soudan, d’Asie centrale
du sud et d’Asie du sud-est. L’Arabie Saoudite exerce un contrôle strict de ses
populations étrangères, qui n’ont guère d’accès à la nationalité, même
lorsqu’elles sont d’origine arabe, car, compte tenu de leur importance
numérique, elles peuvent être une source de déstabilisation politique.
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Historiquement, le royaume d’Arabie Saoudite est né sur une partie de la
péninsule Arabique en 1926, année où Abd el-Aziz se proclama roi protecteur des
lieux saints et de l’ordre moral musulman. Il aurait bien voulu dominer davantage
de territoires moyen-orientaux, et notamment ceux recélant également beaucoup
de pétrole, mais les grandes puissances ne l’ont pas permis, préférant une péninsule
divisée plutôt qu’une péninsule unifiée. Après diverses confrontations, un autre
choix fut réalisé : le 25 mai 198112, six pays pétroliers du Moyen-Orient (Arabie
Saoudite, Koweït, Qatar, Oman, Bahreïn, et les Émirats Arabes Unis) créèrent le
« Conseil de Coopération des États arabes du Golfe ». Ainsi, masquant bien des
inimitiés – qui subsistent – se constitue un souci affiché d’intégration régionale
dans une zone que sa principale ressource économique, l’exploitation du potentiel
pétrolier, rend effectivement homogène, avec le souci commun d’empêcher toute
extension territoriale de l’Iran ou de l’Irak.
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Concernant l’Irak, depuis l’indépendance acquise en 1932, sa situation,
ses ambitions et ses évolutions géopolitiques apparaissent claires jusqu’en
200313, à travers ses régimes successifs. Depuis 2003, la nouvelle guerre
d’Irak rend l’analyse moins sûre dans la mesure où l’on ne voit pas très bien
quel sens véritable lui donner, selon que l’on privilégie l’idée que les actes de
contestation de la méthode et de la présence américaines proviennent
essentiellement d’organisations irakiennes ou, au contraire, qu’ils sont suscités
par le terrorisme international et par des franges islamistes obsédées par leur
« djihad » qui instrumentalisent l’Irak sous prétexte de le « libérer ».
Le Yémen, issu de la réunion, en 1990, du Yémen du Nord et du Yémen
du Sud, demeure aux prises avec de nombreuses luttes internes entre les
anciennes entités, comme au sein de chacune d’entre elles. Son souci
géopolitique constant tient à son opposition à toute ingérence de l’Arabie
Saoudite qui a souvent tenté de le dominer. Cette attitude explique par exemple
le refus du Yémen, en 1990, alors qu’il était membre du Conseil de sécurité, de
voter les sanctions contre l’Irak. L’Arabie Saoudite expulsa alors 800 000 Yéménites
qui travaillaient chez [Link]épendante depuis 1945, la Syrie a connu deux périodes
politiques : d’abord une série de coups d’État militaires, puis la domination du
parti Baas, dont l’objectif constant est la « grande Syrie », objectif à présent
partiellement réalisé et symbolisé par la mise sous protectorat du Liban.
T ROIS T YPES GÉO
GÉOPO
POLI
PO LIT
LITIQ UES
Les douze autres pays du Moyen-Orient comptent moins de 10 millions
d’habitants, et parfois beaucoup moins comme le Qatar ou Bahreïn qui comptent
chacun 660.000 habitants dont, respectivement, 72 % et 40 % d’immigrants. Un
classement géopolitique de ces pays conduit à distinguer trois catégories.
On trouve d’abord les pays qui bénéficient d’une rente économique
essentielle, en raison de ce que représente le pétrole en tant que source
d’énergie dans l’économie mondiale, ce qui conduit les grandes puissances à
s’intéresser à ces pays, qui sont : l’Azerbaïdjan, le Koweït, le Qatar, Oman,
Bahreïn, et les Émirats Arabes Unis.
Dans une deuxième catégorie figurent des pays dont la réalité géopolitique
est inséparable de l’importance de leurs diasporas et du rôle qu’elles exercent
dans le monde : il s’agit de l’Arménie14 et, bien entendu, d’Israël et les territoires
palestiniens. Ces derniers ont en outre une importance considérable dans la
mesure où, bien que les États arabes aient fait plus de victimes parmi les
Palestiniens (Septembre noir) qu’Israël, ils manifestent en permanence leur
solidarité, plus dans les discours que dans les actes. La « cause palestinienne »
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est ainsi devenue l’exutoire cathartique des frustrations sociales des populations
arabes, facilitant le maintien des pouvoirs en place. Le conflit du Proche-
Orient, seul facteur d’unité du monde arabe, en dépit des changements
d’attitude des gouvernement arabes au fil du temps, sert donc d’argument
rhétorique pour justifier un mythe unitaire15.
Enfin, une troisième catégorie géopolitique comprend des pays (Jordanie,
Liban et éventuellement la Géorgie si on la considère moyen-oriental) qui se
trouvent dans des situations géopolitiques disparates, où ni le pétrole ni le
rôle des diasporas ne sont des marqueurs suffisants d’une spécificité notable.
Il résulte de ce panorama géopolitique, qui parti des pays moyen-
orientaux les plus peuplés pour présenter une typologie de ceux de moins de
10 millions d’habitants, que le Moyen-Orient serait un univers ne présentant
guère de facteurs communs. Il convient pourtant, outre le positionnement
géographique, d’en signaler deux, l’un économique et l’autre culturel.
L ES FACT
CTEEUR
URSS C OMMUNS
Au plan économique, il faut bien le constater, la dynamique est, dans
l’ensemble, assez modeste, et parfois récessive. Car l’atout que représente le
pétrole, qui induit, surtout dans les pays pétroliers faiblement peuplés, des
produits intérieurs bruts par habitant relativement élevés, offre une rente de
situation qui n’encourage pas les gouvernants à mettre en œuvre des politiques
de développement efficientes. Il en résulte que l’une des meilleures améliorations
économiques obtenues dans la région depuis les années 1990 est celle de la
Jordanie, pays pourtant particulièrement désavantagé en raison de sa proximité
des zones de conflits (Proche-Orient, Irak) et de son absence d’accès à la mer.
Une seconde évolution commune est de nature culturelle, et plus
précisément religieuse. Le Moyen-Orient du début du XXe siècle, s’il est à
dominante musulmane, comporte de fortes minorités chrétiennes ou des
minorités juives significatives, notamment sur les terres jadis dominées par
l’empire ottoman (Anatolie, Arménie, Syrie, Irak, Palestine, sans oublier les
Coptes en Égypte). Tout le cheminement intervenu depuis peut être considéré
comme un processus d’unification religieuse des territoires. Cela tient, bien
sûr, à la création de l’État d’Israël que rejoignent des Juifs de Turquie, d’Iran
ou de Syrie, mais aussi à la volonté des pouvoirs d’éloigner leurs minorités
juives, volonté symbolisée par la décision de Nasser, en 1956, de chasser
tous les Juifs d’Égypte16. Un phénomène semblable s’est produit avec les
minorités chrétiennes. Il débuta en 1915 avec le génocide arménien et se
poursuit en 2004 en Irak avec des vagues de terreur islamiste contre des
chrétiens (fillette assassinée et jetée comme un chien crevé le 14 octobre
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2004 ; attentats simultanés à l’explosif contre cinq églises de Bagdad le 16
octobre 2004) visant à chasser du pays, par la peur, de très anciennes
communautés chrétiennes. Ces communautés sont pourtant d’autant moins
dangereuses qu’elles sont à la fois peu nombreuses et elles-mêmes réparties
entre plusieurs églises chrétiennes différentes.
Entre ces deux dates de 1914 et 2004, la chrétienté s’est réduite dans
plusieurs pays : échange de populations entre la Grèce et la Turquie en
application du traité de Lausanne de 1923, mesure prise en contradiction
avec le traité de Lausanne pour pousser à l’émigration des Grecs d’Istanbul et
de Turquie occidentale, expulsion des Grecs d’Égypte en 1956, exode des
chrétiens du Liban en raison de la guerre…
Au XXe siècle, le Moyen-Orient se présente donc comme un espace
géographique nettement moins plurireligieux qu’il ne l’était auparavant, en
contraste total avec le caractère plurireligieux croissant qui se manifeste dans
la majeure partie de l’Europe.
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Finalement, ces traits communs, mariés à l’héritage d’une longue histoire
et aux effets de la transition démographique, façonnent un nouveau Moyen-
Orient très différent de sa situation du début du XXe siècle et ce, dans tous les
domaines, avec, par exemple, la naissance d’États là où les territoires avaient
plutôt appartenu à des empires (ottoman, perse, anglais, français…). Le XXe
siècle moyen-oriental aura donc vu la naissance de l’exploitation pétrolière et
celle, corrélative, d’entités étatiques avec leurs frontières, mais aussi la création
de l’État d’Israël et l’essor démographique général.
Au XXIe siècle, le pétrole, le conflit du Proche-Orient, les tensions entre
les réformistes favorisant une interprétation ouverte des textes coraniques et
les noyaux durs islamistes pour qui la violence est légitimée par Dieu, le souci
de créer des sentiments nationaux s’appuyant sur les frontières nées de la
décolonisation, le besoin de fonder un semblant d’unité quitte à se polariser
sur un ennemi commun, les masses de manoeuvre que représentent les
nombreux effectifs des jeunes générations, le potentiel de mobilisation de
l’extrémisme en contrepoint des insuffisances politiques et économiques, tout
cela rend le Moyen-Orient singulièrement conflictuel et lui confère
inévitablement le statut d’espace géographique particulièrement instable.
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NOOTES
(1) L’histoire, 1972, Paris, Payot, 1996.
(2) Avec le Tigre et l’Euphrate qui se rejoignent pour former le Chatt al-arab.
(3) Dumont, Gérard-François, « Les religions dans le monde : géographie
actuelle et perspectives pour 2050 », Colloque à la fondation Singer-
Polignac, novembre 2004.
(4) La population de l’Égypte était évaluée à 9,7 millions d’habitants en
1900, celle de la Turquie à 14,9 millions en 1930. En 1950, l’Égypte et la
Turquie ne comptaient encore chacune que 21,1 millions d’habitants,
l’Iran 16,3 millions, soit des populations au moins moitié moindres que
chacun des principaux pays d’Europe de l’Ouest (Allemagne, Royaume-
Uni, France ou Italie).
(5) « La population des continents et des États », Population & Avenir,
n° 670, novembre-décembre 2004.
(6) Dumont, Gérard-François, Les populations du monde, Paris, Éditions
Armand Colin, deuxième édition, 2004.
(7) Dumont, Gérard-François, «La Turquie, géopolitique et populations»,
Population & Avenir, n° 670, novembre-décembre 2004.
(8) Par exemple, le système électoral actuel est conçu pour limiter au
minimum la représentation politique des Kurdes.
(9) Azéris, Kurdes, Arabes, Baloutches, Turkmènes…
(10) La diffusion en France de la chaîne télévisée du Hezbollah a soulevé de
vastes débats à l’automne 2004.
(11) Ali Kouaouçi, « Dix millions d’immigrants dans le Golfe », Population et
Avenir, n° 666, janvier-février 2004.
(12) Ténier, Jacques, Intégrations régionales et mondialisation, Paris, La
documentation française, 2003.
(13) Dumont, Gérard-François, « L’Irak, géopolitique et population »,
Population et Avenir, n° 660, novembre-décembre 2002.
(14) Dont la diaspora française a obtenu la reconnaissance du génocide
arménien par un vote du Parlement français en 2001.
(15) Même au plan démographique, il n’existe pas d’Oumma. Cf. Dumont,
Gérard-François, « Les diversités démographiques du monde arabe »,
Panoramiques, n° 66, 2e trimestre 2004.
(16) Qui, d’ailleurs, se sont dispersés en Europe et en Amérique, seule une
minorité gagnant Israël.
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