Poétique de la glose en romans hétérolingues
Poétique de la glose en romans hétérolingues
Diane Schwob
Résumé
Nous mènerons une étude comparée de la glose dans trois romans hétérolingues : Allah n’est
pas obligé (Kourouma), Le Jujubier du patriarche (Sow Fall) et Le Rocher de Tanios (Maalouf). À
partir du modèle d’article lexicographique pour les glossaires francophones proposé par Thibault en
2006, nous situerons le traitement par les auteurs des emprunts lexématiques issus des langues
d’adstrat entre les pôles endoréférentiel et exoréférentiel. Nous en inférerons les notions de glose
intégrante, proliférante et réticente pour définir une poétique du récit interculturel.
Mots clés
Ahmadou Kourouma, Amin Maalouf, Aminata Sow Fall, Emprunt lexématique, Glossairistique
comparée, Hétérolinguisme, Littérature francophone, Récit interculturel
Dans le cadre d’une norme pluricentrique 2, les écrivains hétérolingues textualisent dans
leurs œuvres le contact des langues, « idiomes étrangers [ou] variétés (sociales, régionales,
chronologiques) de la langue auctoriale », selon les termes de Rainier Grutman (1996). C’est le cas
dans trois romans hétérolingues analysés ici. Le français de référence se mêle en effet
respectivement : au wolof, dans Le Jujubier du patriarche (1993, réédition : 1998) de la sénégalaise
Aminata Sow Fall ; au malinké et au bambara, dans Allah n’est pas obligé (2000) de l’ivoirien
Ahmadou Kourouma ; à l’arabe dialectal libanais dans Le Rocher de Tanios (1993, réédition :
2004), du Franco-libanais Amin Maalouf3.
Cette textualisation peut s’analyser dans le cadre d’une linguistique variationniste. En 2000,
Rainier Grutman la présente comme un continuum sur un axe marqué par six échelons, du degré
minimal – où L1, langue principale de l’écriture, commente L2 sans la citer – jusqu’au code-
switching, allant jusqu’à la remise en question des frontières entre les langues 4. Pris sur cet axe,
l’usage des emprunts notamment est commun à nos trois auteurs ; parmi eux, les emprunts
lexématiques, issus des langues locales, restent en quête d’intégration phonique, phonologique et
graphique5. Au tout début du processus d’emprunt, ces mots, décrits par Louis Deroy en 1956
1 La glossairistique littéraire est l’étude méthodique de la glose dans un texte littéraire hétérolingue.
2 En 2005, Bernhard Pöll écrit qu’une langue pluricentrique est « une langue qui n’a pas qu’un seul centre dont
émanent les normes ». Les pratiques du français langue seconde au Sénégal, au Liban et en Côte d’Ivoire sont ainsi
rapportées à la norme du français de référence, mais aussi à des normes endogènes en voie d’émergence dans ces
communautés linguistiques. La lexicographie différentielle répertorie les diatopismes, usages régionaux du français.
Elle les confronte aux usages du français de référence, notion « plus neutre et surtout, beaucoup moins ambiguë [que
celle de français standard] ; seront considérés appartenir à ce français tous les emplois répertoriés dans les
dictionnaires du français et autres sources [...] décrivant la variété de prestige prise en compte par les lexicographes
parisiens » : tels sont les choix effectués par Claude Poirier en 1995.
3 Quoique consciente de son caractère controversé, nous usons du terme francophone, suivant en cela le raisonnement
tenu par Christiane Chaulet-Achour en 2006. Nous distinguons donc, au sein du corpus, deux écrivains
francophones, Sow Fall et Kourouma, et un écrivain français, Maalouf, pratiquant tous trois l'hétérolinguisme.
4 Comme l’indique Laté Lawson-Hellu en 2011, cette textualisation, qui relève de la mimesis littéraire, est donc plus
une transposition qu'une représentation fidèle des langues de substrat.
5 En effet, l'emprunt lexématique importe dans la langue-cible à la fois le signifiant et le signifié, à la différence de
l'emprunt sémantique qui n’y importe que le signifié.
comme « sentis comme étrangers et en quelque sorte cités » sont des xénismes ; leur installation
durable dans la langue-cible en fait des pérégrinismes. Notre corpus s’alimentera des emprunts des
romans saisis à ces deux stades.
Dans une œuvre littéraire, le traitement de l’emprunt indique son degré d’intégration
textuelle ; celui-ci, fonction du jugement linguistique de l’auteur, est identifiable par des procédés
de mise en relief : Laté Lawson-Hellu oppose ainsi les emprunts intégrés, non marqués dans le
texte, aux emprunts non intégrés, repérables à leur « insertion » marquée typographiquement par
rapport à la langue principale, comme à l’éventuelle présence d’une « glose métaénonciative »
Quel rôle joue le traitement des emprunts lexématiques dans l’économie des trois récits ?
Nous souhaitons tester ici l’hypothèse posée par Lise Gauvin en 2009, selon laquelle la note en bas
de page glosant l’emprunt « intervient » jusque « dans la diégèse » : pour elle, le traitement de
l’emprunt par l’auteur met implicitement en œuvre « une nouvelle poétique romanesque ». La
poétique visant, selon la définition proposée par Michèle Aquien en 1993, à « considérer l’œuvre
comme une forme unique », un système dont on cherche à reconstituer les « lois », nous
examinerons quelles « poétique[s] du divers », susceptibles d’élaborer le tissu conjonctif d’un
nouveau récit, régissent dans les trois romans du corpus l’insertion de l’emprunt et de son
traitement.
Notre analyse consistera dans un premier temps à croiser les données résultant de l’examen
des emprunts et de leur glose pour situer ce traitement de l’emprunt entre les pôles que nous
appelons endoréférentiel et exoréférentiel. Dans un deuxième temps, nous confronterons la pratique
glossairistique, conçue comme un dispositif configurant dans une certaine mesure le déchiffrement
de l’œuvre, à l’intention générale du roman telle que la décrit son appareil critique, pour
l’appréhender comme un système engageant sa propre herméneutique en cohérence avec une
certaine conception du langage. Nous reprendrons à cet effet, en les adaptant, les expressions
proposées par Catherine Tauveron (1999), qui, dans son analyse didactique de la littérature, étudie
comment les textes déterminent les conditions de leur propre lecture. À l’instar des œuvres, qui
peuvent être, selon elle, réticentes, proliférantes7, nous avançons dans cet article les notions de glose
réticente ou proliférante, et y ajoutons celle de glose intégrante.
Dans les trois récits étudiés, le personnage principal est pris dans une quête de références,
une recherche de repères relationnels prenant la forme d’une remontée plus ou moins consciente
vers les origines, notamment familiales, cette quête revêtant aussi, dans deux des trois romans, un
sens initiatique, tel que Pettiti a pu le définir en 2010.
En effet, le héros éponyme du Rocher de Tanios, élevé dans un village des montagnes
libanaises par Lamia, sa mère, et celui qu’il croit son père – Gérios, intendant du cheikh – découvre
6 L’approche sociopragmatique de l’emprunt, définie par Inka Wissner en 2010, croise «les approches linguistiques
différentielles-variationnistes (et plus largement sociolinguistiques), avec les approches des courants pragmatiques,
plus précisément de l'analyse du discours littéraire ».
7 Pour Catherine Tauveron, un texte réticent « oblige [le lecteur] au déchiffrage », par opposition au texte explicatif
qui « se donne pour projet de guider au maximum son lecteur ». Les textes proliférants sont « des textes ouverts,
présentant […] des indices pouvant entrer dans plusieurs réseaux et donc diversement interprétables ».
progressivement ses véritables origines. Dans Le Jujubier du Patriarche, Naarou, issue du système
traditionnel de la parenté au Sénégal, cherche sa place entre son clan d’origine biologique lié à la
lignée ancillaire, et son clan adoptif relié à la lignée nobiliaire. Enfin, dans Allah n’est pas obligé,
Birahima, orphelin, dans une errance picaresque entre Libéria et Sierra Leone, espère retrouver sa
tante Mahan, dernier membre de sa famille. Vérité sur les origines, cohésion du clan autour de la
descendance, restauration du lien avec une figure tutélaire, voilà l’objet des quêtes respectives des
trois personnages principaux. Nous postulons que dans les trois romans, cette recherche de
références familiales passe par l’exploration linguistique qu’initie une mise en relief de la référence
problématique des emprunts.
Les emprunts lexématiques de notre corpus ont été sélectionnés en fonction de deux critères.
En langue, leur absence d’un dictionnaire répertoriant les usages du français de référence tel que le
Petit Robert indique un statut d’emprunt non intégré. En discours, leur mise en relief par des
italiques ou une glose métalinguistique suggère leur statut de xénismes ou de pérégrinismes aux
yeux de l’auteur. L’ensemble des lexies sélectionnées par ces deux critères peut donc être figuré par
les deux cercles ci-dessous, la plupart se situant à l’intersection. Estimant que ce recouvrement
imparfait des critères d’intégration en langue et en discours présente à l’étude des cas intéressants,
nous retenons aussi les termes aux marges : ceux qui sont mis à distance par nos écrivains
quoiqu’inclus dans le Petit Robert, et à l’inverse, ceux qui, bien qu’absents du Petit Robert, ne sont
pas mis en relief par les auteurs8.
Pour comparer les pratiques d’insertion des trois auteurs, nous avons analysé un nombre
équivalent d’occurrences de ces emprunts : prises dans l’ordre de leur apparition, 90 ont été relevées
dans chaque roman, soit 270 occurrences correspondant à 97 lexies différentes – 23 chez
Kourouma, 33 chez Maalouf, 35 chez Sow Fall.
Nous nous focaliserons particulièrement sur une partie de ce corpus, composée des emprunts
que nous appelons relationnels et interjectifs. Les premiers, souvent employés en apostrophe ou en
apposition de noms propres dans le texte, sont des substantifs dénotant un statut de l’individu dans
le groupe, qu’il soit familial ou social. Quant aux interjections, qu’Omer Massoumou définit en
2006, suivant en cela Grévisse, comme des « mots-phrases subjectifs », elles sont « essentiellement
un phénomène de l’oral en ce qu’elles traduisent l’affectivité des individus en contexte de
communication ». L’analyse de ces deux groupes d’emprunts nous renseignera donc sur la manière
dont le personnage principal se situe dans le groupe, certains de ces termes pouvant jouer un rôle
central dans sa quête. Sur l’ensemble des 270 emprunts analysés dans les trois romans du corpus,
les emprunts relationnels et interjectifs se répartissent ainsi :
8 Dans cet article, quand nous en faisons un usage métalinguistique, nous soulignons ces termes par les italiques, en
les accompagnant de leur acception entre guillemets. Ce marquage typographique ne correspond pas nécessairement
à ceux adoptés par nos trois auteurs (voir supra).
▲ Graphique 1
▲ Graphique 2
▲ Graphique 3
Nous nous intéresserons aussi au traitement par la glose de l’ensemble des emprunts du
corpus dans les trois romans, car cette mise en relief permet d’envisager d’éventuelles fonctions de
soulignement de la quête de référence(s) des personnages. Comment la décrire ?
Qu’elle soit ou non associée à un traitement typographique qui les mette en relief, la glose
des emprunts constitue le plus souvent une stratégie d’explicitation de leur sémantisme assurant
notamment l’intercompréhension entre auteur et lecteur, et qui manifeste, ce faisant, une attention
soutenue aux conditions de production et de réception de la langue de l’œuvre envisagée comme
discours, dans la conscience vive de son contexte historique.
Comme cette stratégie met en jeu deux codes linguistiques, nous la décrirons à partir des
modes de communication exolingue et endolingue en situation de contact des langues définies par
De Pietro en 1988 dans le cadre de la linguistique interactionnelle. Comme l’explique Robert
Nicolaï en 2000, la première stratégie, relevant d’une « conception dialogique du discours »,
entraîne « des ajustements réciproques des interlocuteurs », alors que dans la seconde, « les
divergences codiques » n’étant « plus perçues comme significatives », ne suscitent pas de
reformulations. Nous avançons donc la terminologie suivante pour désigner trois traitements
possibles de l’emprunt, en prenant pour point de référence la langue dont vient l’emprunt :
traitement endoréférentiel (le lecteur privilégié comprend l’emprunt), exoréférentiel (le lecteur
privilégié ne le connaît pas), ou polyréférentiel.
Pour définir le traitement exoréférentiel, qui implique une prise en charge maximale du
narrataire exogène, nous choisissons de nous référer aux articles de lexicographie différentielle, qui
offrent un modèle de glossaire philologique pour l’édition des textes hétérolingues.
La mise à distance typographique de l’emprunt par les italiques, rapportant ces formes à la
norme du français de référence comme déviantes, semble prendre en compte un lecteur exogène,
donc habitué à cette norme : Sow Fall et Maalouf la pratiquent, pas Kourouma.
Plus significatif encore car il engage la mémoire du lecteur exogène et sa capacité à élaborer
des inférences entre des points éloignés du texte, le traitement des emprunts récurrents 10 suggère
aussi une stratégie auctoriale. De fait, chez les trois auteurs, chaque emprunt est glosé, mais pas en
toutes ses occurrences : les pratiques varient. Sow Fall glose 40 % de ses 90 occurrences,
Kourouma, 45,5 %. Cependant, chez Kourouma, cette pratique de la glose qui concerne moins de la
moitié des 90 occurrences du corpus, est compensée par un taux de diversité des emprunts assez bas
(25,5 %) qui favorise le retour des mêmes termes et donc leur mémorisation, contre 45,5 % chez
Sow Fall, dont le roman présente le taux de diversité le plus élevé. Enfin, avec un taux de diversité
intermédiaire de 36,6 %, Maalouf pallie l’absence occasionnelle de glose explicative par la
9 En effet, lorsqu’une glose explicative fait défaut, des synonymes en français de référence peuvent néanmoins
apparaître dans le cotexte proche. Nous soulignons : « le cheikh avait un sourire légèrement moqueur, cela l'amusait
de taquiner le curé. Mais son visage se fit soudain plus sévère. / – Je vais tout t'expliquer, bouna » (p. 93-94).
10 Qui ne sont pas des hapax, mais au contraire reviennent plusieurs fois dans le fil de l'œuvre considérée.
modulation du cotexte via les binômes synonymiques, qu’il réitère souvent : avec ce deuxième
procédé qui s’ajoute à la glose, il élucide donc en tout le sens de 58,8 % des emprunts. Ainsi, c’est
dans son roman que les diverses occurrences des emprunts se voient le plus fréquemment élucidées.
Enfin, la longueur moyenne de la glose par emprunt contribue encore à situer les pratiques
glossairistiques entre les pôles endo- et exoréférentiel. Elle est de loin la plus longue chez Maalouf,
avec 4 lignes en moyenne par emprunt, la plus brève chez Sow Fall avec 0,69 lignes, intermédiaire
chez Kourouma avec 1,3 lignes. Sa longueur peut se corréler au nombre de rubriques qui y sont
représentées, rapprochant plus ou moins les gloses du programme maximal de l’article
lexicographique. Plus les rubriques représentées sont nombreuses, plus l’auteur semble vouloir
combler les lacunes linguistiques du lecteur exogène vis-à-vis des langues dont viennent les
emprunts. On trouve les rubriques suivantes dans la pratique glossairistique des auteurs :
1 Entrée + + +
3 Acception +/- + +
9 Comm. hist.-comp. - - -
Nous notons la présence systématique d’une rubrique par +, l’absence systématique par -, sa
présence occasionnelle par +/-. Nous enregistrons la présence de certaines rubriques même si elles
n’existent qu’à l’état embryonnaire par rapport au modèle d’André Thibault. Ces rubriques dénotant
en creux l’ébauche d’un glossaire plus ou moins abouti dans le roman, nous pouvons alors
confronter les pratiques glossairistiques des trois auteurs au programme maximal de l’article
lexicographique en termes de diversité des rubriques représentées.
Sur un plan quantitatif, la représentation des rubriques chez les trois auteurs confirme une
tendance plus endoréférentielle chez Sow Fall, plus exoréférentielle chez Maalouf, intermédiaire, là
encore, chez Kourouma11. Le tableau ci-dessous propose un bilan de ces observations :
11 Le rôle joué par les rubriques occasionnelles dont l'emploi semble significatif chez chaque auteur – surlignées en
gris clair dans le tableau 1 – sera abordé dans les parties 6 à 8.
▲ Tableau 2 : Trois traitements des emprunts sur un continuum
Ces observations générales créent un point de repère à partir duquel nous pouvons à présent
étudier la pratique singulière de chaque auteur, en cherchant les fonctions des emprunts et de leur
traitement dans la poétique de chaque récit.
Analysons à présent le corpus des emprunts relationnels qui se dégage chez Maalouf. Deux
de ces termes, yabné (« mon fils »), et ya binté (« ma fille »), sont mis en valeur par leur glose
systématique au sein des dialogues, qui produit une forme de redoublement de l’oral, en traduction
12 Selon l’expression employée par Gérard-Marie Noumssi en 2005.
et en langue originale. Or, c’est dans la bouche du cheikh du village que ces termes apparaissent, et
ils s’adressent à des personnes qui ne sont ni son fils, ni sa fille. Le cheikh appelle Lamia, la mère
de Tanios, ya binté (p. 30), conformément au rôle patriarcal qu’il endosse envers tous les villageois
de Kfaryabda. Cependant, le redoublement insistant de la glose traduit peut-être un sentiment
amoureux, qui se superpose au rôle protecteur du patriarche. Pour yabné (p. 133), la situation se
corse encore : cette apostrophe s’adresse à Tanios, fils de Lamia, et en réalité, enfant illégitime du
cheikh. Elle prend donc un double sens, dont l’élucidation est le principal moteur du récit.
Dans un usage moins ambigu mais mis en valeur par leur retour fréquent, nous trouvons
également bouna et khourriyyé. Ces mots, qui dénotent « le curé » et « son épouse » dans la religion
orthodoxe, sont les plus représentés, avec respectivement 21 et 13 occurrences. Particulièrement
présents dans le cadre des dialogues, ils mettent en évidence une oralité locale qui nomme en
apposant systématiquement au prénom du dignitaire religieux la mention de son statut. Là où les
termes de la parenté sont ambigus, le retour systématique de bouna et khourriyyé fait sentir, par
opposition, les structures anthropologiques, comme pour toujours stables, d’un calme village des
montagnes libanaises : les deux personnages se caractérisent par cette coïncidence à eux-mêmes,
cette conformité de la personne à son statut, identité à soi qui sera l’objet de la quête de Tanios
durant tout le récit.
En dehors des emprunts interjectifs et relationnels, kichk (« plat à base de pois chiches »)
glosé en 24 lignes, et oubour, (« passage ») en 18 lignes (p. 43) se détachent par la longueur de leurs
gloses, dont la visée est celle d’une rubrique encyclopédique de glossaire : « sorte de soupe épaisse
et aigre à base de lait caillé et de blé » (p. 74). Kichk est également mis en valeur par une glose
différée, procédé fort rare, d’autant plus central dans la poétique énigmatique du récit maaloufien.
Kichk (p. 43), c’est le surnom qu’assène un jour à Tanios le fou du village contrarié, à travers
l’exclamation « Tanios-Kichk », répétée par trois fois, rituellement, comme une malédiction. C’est
30 pages plus tard que nous saurons ce qu’est le kichk et la signification de ce surnom : quelques
enfants du village savent déjà que « le cheikh avait l’habitude de “convoquer” leur mère pour
qu’elle lui préparât tel ou tel plat, et […] ces visites n’étaient pas sans rapport avec leur venue au
monde » (p. 73-75). Cette ruse, réitérée auprès de plusieurs femmes, fait exister dans le village, à
côté du système de parenté traditionnel, un système de parenté idiosyncrasique qui regroupe les
enfants illégitimes du cheikh, débouchant sur une onomastique : « Tanios-Kichk », « Boulos-
Ghammé »... L’ignorance où se trouve le lecteur, non seulement du sens littéral du terme, mais
encore du sens symbolique qu’il prend dans le récit, est parallèle à l’ignorance où se trouve Tanios
de sa propre identité. Si Tanios connait le sens de kichk, il ne se savait pas ce surnom dénotant sa
naissance illégitime. Ainsi, les structures anthropologiques de la parenté se laissent déchiffrer dans
le cadre spectaculaire d’une glose longue et différée, via la découverte d’une variation
idiosyncrasique de la langue, par le décryptage singulièrement onomastique de kichk.
L’autre mot que la longueur de sa glose met en relief, oubour, cristallise un réseau
sémantique différent de son correspondant français, « passage ». Dénotant un « passage
montagneux », ce terme prend aussi le sens figuré d’une « étape du destin ». Or, Maalouf fait de la
traduction française un emprunt sémantique, en créant à partir de ce fonctionnement polysémique
une nouvelle catégorie narrative : le passage devient chez lui une unité de découpage du récit,
comme le chapitre. Évoluer, dans le roman, d’un passage à l’autre, c’est voir se rétrécir, en même
temps que les possibles narratifs, les possibles du destin, à l’issue duquel se trouvera Tanios.
L’originalité de cette catégorie narrative tient à ce qu’elle porte au sein du récit une nouvelle
conception du lien entre liberté et fatum, une autre écriture des possibles et de l’Histoire dans le
roman.
Ce déchiffrement du destin offert par la fiction participe aussi d’une vision romantique du
langage, où la langue originale perçue comme une clé de déchiffrement herméneutique de soi et du
réel, donne à lire l’origine dans le cadre d’une remontée philologique.
Cette approche philologique des langues dans le roman est caractéristique du romantisme
hugolien. En vertu de l’accompagnement didactique, exoréférentiel, du lecteur par la glose
encyclopédique, le récit de Maalouf, « système parfaitement autarcique », « fournit lui-même », à
l’instar du roman hugolien, « la clef de l’énigme qu’il formule », énigme qui s’éclaire quand
l’emprunt s’insère « dans son réseau de connotations », selon les termes de Rainier Grutman.
Or, à la fin du récit, Tanios ayant trouvé et choisi ses références relationnelles en saisissant la
référence de son surnom, disparaît après s’être tenu sur le rocher qui donne son titre au roman, et où
le narrateur, dans l’excipit, viendra lui-même s’asseoir pour se choisir. Dans ce contexte, l’ensemble
de la diégèse, système organisant à la fois son opacité première et son déchiffrement progressif
propre à éclairer l’énigme initiale du titre, peut se définir comme la vaste glose d’un conte
étiologique, où l’onomastique des prénoms débouche sur la toponymie, où les traces du passage des
hommes sont à retrouver dans le paysage, si bien que la petite histoire, éclairée par la grande,
l’éclaire aussi.
13 À l’instar de Carmel Camilleri (1999), nous entendons (Schwob 2014, à paraître) le terme origines en un sens non
essentialiste, dans le cadre interactionniste de la psychologie interculturelle pour lequel la transmission culturelle
s’envisage comme processus. Nous développons davantage cette approche dans un article à paraître en 2014.
Comment définir la glose maaloufienne ? Son fonctionnement sociopragmatique repose,
nous l’avons vu, sur un traitement particulièrement exoréférentiel de l’emprunt. L’analyse du rôle
que joue le traitement des emprunts dans la diégèse, permettant de confronter la pratique
glossairistique à l’intention générale de l’œuvre, a ensuite permis de cerner son impact sur la
poétique du récit, nous incitant à la décrire comme intégrante.
Qu’en est-il pour Sow Fall ? Les liens de parenté sont aussi dénotés dans son roman par les
emprunts relationnels, yaay, « maman », paa, « papa », et maam « grand-mère ». N’était
l’hypothèse sémantactique de Manessy, qui les décrit en 1995 comme localement interprétés via un
« prisme culturel », une typologie sémantique pourrait concevoir ces termes comme des universaux
anthropologiques, dont le sens se recouvrirait dans les deux langues. Souvent employés dans les
apostrophes au sein des dialogues, ils prendraient alors une valeur simplement connotative,
véhiculant une dimension affective assortie d’un effet d’oralité. Cependant, taraa (2 occurrences),
glosé par « esclave que l’on épouse après quatre femmes de rang noble » (p. 70), complique cette
vision simpliste. Dans les structures de la parenté au Sénégal, au cœur de l’intrigue du Jujubier,
interviennent la polygamie et la transmission des enfants entre les anciennes familles ancillaires et
les lignées nobiliaires. Les emprunts wolofs soulignent ainsi le système de la parenté, crucial dans
le roman.
Ces emprunts interjectifs très diversifiés – eyôô, cey, ndeysaan, walaay, asnabulaahi,
subhaanama, cem, ey, waay... – installent une oralité prégnante. La palette de sentiments qu’ils
dénotent est en général décrite dans les gloses. Certains d’entre eux, qui expriment l’admiration
(subhaanama) ou l’insistance (waay), pour lesquelles le français standard possède des interjections,
sont-ils pour autant traduisibles par un équivalent français ? La palette interjective du français parlé
au Sénégal est fortement nuancée et codifiée dans le rituel conversationnel : les interjections
exprimant à la fois des émotions et une façon de les partager ensemble, le contenu interjectif est
donc difficilement partageable en tant qu’il demande une interprétation qui nécessiterait quelquefois
de faire partie de la situation d’énonciation. C’est le cas pour les interjections polysémiques que
Sow Fall glose avec le déictique ici, telle ndeysaan : « interjection qui exprime ici la pitié » (p.
27)14. Deux de ces interjections sont mises en valeur par la fréquence de leurs réitérations : ey et
eyôô, avec 9 apparitions chacun, sont les emprunts les plus fréquents. Ey, suivi d’un nom propre,
intervient dans la conversation orale qu’il scande. Pour eyôô, aucune traduction n’est tentée dans la
glose, mais les termes qui suivent ce mot (Mbarawacc gaynde Njaay) sont glosés comme désignant
l’« Hymne des chasseurs », ce qui situe cette deuxième interjection, non plus dans l’oralité de la
conversation courante, mais dans celle, éloquente, de l’épopée (p. 124).
Ce corpus d’emprunts suggère l’enjeu crucial des structures de la parenté, fonctionnant selon
un schéma idiosyncrasique qui double les références tout en les opposant dans la rivalité des clans :
le roman narre la progressive réconciliation d’une société sénégalaise divisée en deux lignées,
ancillaire et nobiliaire, la première ayant confié par tradition ses enfants à la deuxième. Naarou,
descendante d’esclaves, cherche sa place entre ces deux lignées, malgré le rejet de Tacko, sa mère
adoptive aristocrate.
Quel rôle jouent les emprunts dans sa quête ? Comme Tanios pour kichk, Naarou connaissait
le sens de taraa ; le système de croisement des lignées entre aristocrates et esclaves lui est familier.
Mais ce qu’elle découvre et affirme ensuite par son chant, c’est la présence dès l’origine, dans
l’épopée soudano-sahélienne du Foudjallon, de Warèle et Biti, appartenant à la lignée des esclaves,
aux côtés de Dioumana et Sarebibi, de la lignée des seigneurs : « comme Mère [Tacko] me traite
d’esclave, je revendique Warèle et Biti : je revendique leur part d’héroïsme... » (p. 89).
En effet, cette épopée inaugure la généalogie des clans ancestraux dans l’alliance originelle
des seigneurs et des esclaves : comme l’explique Médoune Guèye en 2005, Yellimané, héros
fondateur, aurait réuni « les clans rivaux, ceux du Livre et des chasseurs magiciens, à savoir
musulmans et païens », et « l’épopée du Foudjallon célèbre implicitement ce métissage qui est
synthèse ». Il en tire les conséquences suivantes : « à travers l’interaction des modes romanesque et
épique qui caractérisent l’architecture du roman, Aminata Sow Fall produit un [contre-] 15discours
ethnico-nationaliste sur la société sénégalaise postcoloniale ».
Le parallélisme avec cet hypotexte donne ainsi aux clans actuels un paradigme de relecture
des termes dénotant le système de parenté en wolof, qui bouscule la hiérarchie du réseau. De fait,
comme l’indique Magali Pettiti en 2004, « la transmission orale a ainsi pour fonction de révéler les
racines familiales ou sociales aux protagonistes, démontrant la nécessité de la quête de soi et de la
connaissance ancestrale », et « la résurgence de récits légendaires dans les romans est indispensable
à la renaissance des protagonistes qui pourront enfin trouver leur place dans la "dynastie" familiale
ou la société dans laquelle ils évoluent ».
Ce faisant, Naarou, en devenant griote, transmet à son tour la référence épique. Comme le
suggère Magali Pettiti, son évolution manifeste le sens initiatique de sa quête, dont l’issue organise
pour elle et son entourage « un monde nouveau, univers dans lequel les protagonistes trouveront
14 On peut opposer à ce traitement des interjections celui d’Aliou Ndao, autre auteur sénégalais, et qui, comme
l’explique Papa Samba Diop (2006), est contraint, pour s'auto-traduire du wolof au français en 1972, au « recours à
de fréquentes périphrases visant à rendre de simples interjections » : cette incrémentialisation n’implique pas
l’impossibilité de traduire, mais elle souligne l’absence de bijection entre les deux langues.
15 Cet ajout nous semble fidèle à l'analyse de Médoune Guèye.
enfin leur place et leur rôle ».
La synthèse entre clans s’effectue donc par le partage du chant épique et de la langue wolof,
dont la référence est assumée comme partagée, dans un entre-soi qui se ressource aux origines, en-
deçà de la période coloniale : une autre norme de la communication s’impose. Elle est portée dans
la diégèse par une écriture fondée sur la connivence, et partant, sur le traitement endoréférentiel de
l’emprunt décrit plus haut. De la conversation quotidienne à la performance épique, la
référenciation lacunaire des interjections est la condition d’une mimésis de l’oralité partagée dans
l’écriture. La construction du récit le confirme, dont « le cadre d’énonciation est présenté comme
une performance orale, un contexte de communication, où a lieu interaction entre narrateur
traditionnel (griot) et destinataire (d’autres personnages) »16. La glose infrapaginale s’explique aussi
par un refus de briser cet élan communicatif endogène.
L’adjectif réticent employé par Catherine Tauveron en 1999 pourrait donc bien qualifier la
pratique de la glose de Sow Fall. Reposant sur un traitement plutôt endoréférentiel de l’emprunt, où
la glose, certes présente, se fait concise, lacunaire et rare, comme repoussée aux marges de la
diégèse par sa position infrapaginale, cette pratique glossairistique porte, sur le plan stylistique,
l’intégration des genres traditionnels africains dans le roman, qui fait surgir l’épopée au sein de la
prose :
Cette digestion des formes orales par le roman, constitutive du genre selon Mikhaïl Bakhtine
(1978), est bien sûr aussi une des marques de ce roman africain, caractérisé, comme le souligne
Josias Semujanga en 1999, par sa « poétique transculturelle et transgénérique ».
L’articulation entre les genres est véhiculée notamment par le jeu des interjections, qui font
passer de ey dominant au début du roman dans l’oralité basse de la conversation (p. 38-95), au
genre haut de l’épopée, avec eyôô (p. 97-125) qui s’impose par la suite. Cette bascule insensible
entre les deux pratiques de l’oral manifeste bien qu’il « ne s’agit pas d’une oralité limitée aux mille
gestes de tous les jours, mais d’une oralité fondatrice d’un type de société », comme le souligne
Jean Cauvin (1980).
Conversation entre soi et écriture pour l’entre soi, qui n’excluent pas d’ailleurs l’ouverture
sur l’autre, s’il veut apprendre et découvrir : selon Lüsebrink, on
« constate également, à travers la facture même de l’écriture, une volonté d’affirmation qui place le lecteur
occidental dans une position culturelle d’extériorité et le contraint à apprendre et à déchiffrer des codes
culturels qui lui sont foncièrement étrangers. Il se trouve ainsi placé, à travers un singulier renversement des
16 Selon les termes de Médoune Guèye.
rapports de force qui sous-tendent les formes de dialogues interculturels propres au système colonial, dans une
position de l’élève à la fois forcé et désireux d’apprendre ».
Ainsi, par une poétique de la résistance interculturelle, Sow Fall fait de son récit un support
de dialogue paradoxal et efficace, visant dans son roman la synthèse au-delà des divisions via une
poétique glossairistique réticente.
Quant à l’emprunt toubab, il est mis en valeur par une glose différée (« toubab signifie blanc
» – p. 11). Or, ce terme, un des plus lexicalisés du corpus, est entré depuis longtemps dans les
dictionnaires de français standard et les pratiques de locuteurs exogènes, comme l’indique Isabelle
Anzorgue en 2006. Si Kourouma le glose, et ce en deuxième occurrence, c’est peut-être moins pour
construire son sens que pour l’interroger, la glose différée participant alors d’une entreprise de
déconstruction des stéréotypes identitaires – en témoigne l’antithèse plus qu’insistante, en noir et
blanc, qui oppose Africains et Occidentaux, dans l’incipit du roman, entre toubabs, glosés comme «
blancs », et « noirs nègres indigènes d’Afrique »17.
Des exemples très récurrents d’emprunts interjectifs apparaissent, tels faforo (9 occurrences)
et gnamokodé (7 occurrences). La glose de faforo, la plus fortement réitérée après celles de
gnamokodè et walahé, met encore ce terme en relief par ses variantes :
Presque tous les termes de la glose s’y voient modulés : sexe, de registre courant et à sa
place dans une définition de dictionnaire, est ensuite remplacé par cul, dans une surprenante
proximité avec le terme affectif papa à la page 12. Le jeu sur les possessifs entretient une variation
subtile, depuis la neutralité généralisante du dictionnaire (du père), en passant par l’énigmatique de
son père (de qui son est-il anaphorique ?), jusqu’à de mon père, plausible si mon renvoie au
narrateur monologuant. Quant à la déixis engendrée par de ton père, est-ce une malicieuse adresse
du narrateur visant son narrataire, et de Kourouma visant son lecteur ? On note donc un luxe de
gloses pour ces mots, dont la récurrence fréquente dans un espace resserré favorise la mémorisation.
On remarque par ailleurs leur fonction stylistique : clôturant les paragraphes comme des clausules,
isolées dans une exclamative, elles se retiennent en refrain tonitruant. Semblable traitement est
appliqué au juron gnamokodè (« bâtardise »), comme dans ce passage : « je suis maudit, je traîne la
malédiction partout où je vais. Gnamokodé (bâtardise) ! » (p. 32).
La dernière interjection pour ainsi dire surglosée est walahé « (Au nom d’Allah !) », si bien
que les attestations religieuses semblent prendre, dans le roman, la même violence que les jurons.
Comme le titre et leitmotiv du roman Allah n’est pas obligé, walahé vient ponctuer en clausule les
malheurs les plus scandaleux de Birahima et son entourage. Cette citation des paroles de l’imam
sonne par conséquent comme une antiphrase ironique visant le fatalisme des représentants religieux.
Toutes ces interjections (faforo dont les gloses font varier le lien anaphorique du rapport au
père, référent insaisissable, gnamokodè, qui évoque l’origine indécise via sa traduction « bâtardise
», ainsi que walahé) apparaissent alors comme autant de négations du retour aux origines, la parenté
étant par elles, de façon latente, à la fois désacralisée et désituée. Walahé, écho burlesque au
leitmotiv éponyme de l’ouvrage, rappelle que le créateur, Allah, figure sacrée du père
démissionnaire, « n’est pas obligé de faire justes toutes ses choses d’ici-bas » (Kourouma 2000 : 28)
; cette deuxième apparition du refrain qui complète le titre aux allures inachevées, a lieu
précisément à la mort de la mère du narrateur.
Birahima, parti en quête de sa tante Mahan, ne la trouvera pas. Ce qu’il trouve en chemin,
c’est un « état », celui d’enfant-soldat, et des États africains en triste état. Il croise aussi quelques
pères de substitution, plus inquiétants les uns que les autres, qui seraient bien plutôt les génies
destructeurs de l’Afrique traversée. La déperdition de sens que subit imam à sa glose différée
indique aussi quelle perte de la référence et des références se produit : pas plus que Birahima,
l’Afrique ne trouve de figures tutélaires.
Cette absence de repères relationnels se voit inscrite dans une destinée immanente et
inévitable par Yacouba le féticheur, dont Birahima rapporte le pieux bilan : « Allah ne voulait pas
que je revoie ma tante » (p. 220). Ici comme ailleurs, celui qu’on nommait le Voltaire africain use à
loisir des procédés de son prédécesseur : alternée avec des récits hyperréalistes de l’horreur de
Birahima, grossier Candide mal élevé, cette lecture répétitive des tenants de la providence revient
comme un refrain de plus en plus absurde. Imam ou féticheur, aucun Pangloss ne ressort crédible,
leurs discours globalisants bousculés par les faits – : « Parmi les morts il y eut trois enfants-soldats.
Trois enfants du bon Dieu […]. Ils sont morts parce que Allah l’a voulu. Et Allah n’est pas obligé
d’être juste dans toutes ses choses » (p. 145)...
Pour un enfant-soldat, la fin ne saurait justement être candide : dans ce roman déceptif, pas
de reconstitution de la cellule familiale et de la communauté, pas d’herméneutique des origines
débouchant sur l’identité à soi, pas d’initiation au bout du voyage ; mais une écriture dont
Kourouma revendique la valeur de témoignage – la dédicace inaugurale du livre évoque un fait vrai,
la commande du livre à l’auteur par les enfants-soldats de Djibouti : « Aux enfants de Djibouti :
c’est à votre demande que ce livre a été écrit » (p. 7 du roman). De fait, dans Allah n’est pas obligé,
l’auteur a gagné de haute lutte le droit de désigner les responsables, ces figures faussement
tutélaires, contre-référentielles, par leur nom, alors même que pour En attendant le vote des bêtes
sauvages (1998), comme le rappelle Armelle Cressent en 2006, « l’éditeur refuse encore au
romancier la liberté de nommer ses personnages conformément à la réalité. Sur les noms, il exige de
la vraie fiction [...], craignant les conflits juridiques ».
Par opposition à la brutalité des faits, décalés par la glose, le français de référence et la
culture afférente semblent prendre une sorte d’irréalité, comme le suggère, dans sa biographie
publiée en 2004, China Keitetsi, qui fut enfant-soldat en Ouganda et émigra au Danemark – « je
suis étrangère dans une culture étrangère que je cherche à intégrer et à comprendre ». En effet,
quand s’élève la « voix enragée de l’enfant », porte-parole des enfants-soldats, « leur rapport
testimonial, certes un soulagement pour eux, devient le miroir dans lequel la société humaine en
tant que conscience collective, doit se contempler »18. Le récit avance ainsi par confrontation
permanente des faits de la diégèse avec les discours et les mots qui les portent, la diégèse passant
certes au crible des dictionnaires, mais les dictionnaires au crible de la diégèse, violente.
C’est juste après avoir appris la mort de sa tante que Birahima reçoit, dans le cadre de
l’excipit, ses quatre dictionnaires, comme un héritage qui le conduit à questionner, dans un
relativisme linguistique, mettant ainsi en doute le monologisme de la langue, la référence même
après la perte de toute référence relationnelle. Car le langage n’est pas tutélaire non plus, malgré
l’abondance des dictionnaires. Plutôt, la prolifération des langues et des candidats à la tutélarisation
souligne la multiplicité des influences qui se partagent et se déchirent l’Afrique. Le témoignage de
l’orphelin enregistre donc la faillite des discours, et la langue monologique se perd dans
l’interlangue du roman, soulignée par une glose polyréférentielle qui affecte la référence dans
l’ironie... Si, « depuis qu’il écrit, Ahmadou Kourouma est obsédé par les dictionnaires », qui font
office de « livre de la loi »19, dans Allah n’est pas obligé, Birahima narrateur, et Kourouma
scripteur, mettent à distance cette référence des références, puisque, « walahé ! Parfois le Petit
Robert aussi se fout du monde ! » (p. 71).
De fait, dans les gloses, le terme défini n’est pas seulement supposé inconnu, il est aussi
terme qui ne va pas de soi, peut-être à cause de la non-coïncidence entre le mot et ce à quoi il est
censé référer, dévoilant la nature idéologique du langage 20. Témoin, la description de ce règlement
de comptes, dans laquelle s’observe, au sein des parenthèses, un fonctionnement antiphrastique des
gloses déconstruisant les valeurs exprimées par le français de référence :
Le commando amena Samuel Doe au port dans le sanctuaire de Johnson (sanctuaire signifie lieu fermé, secret
et sacré). [...] Le Prince Johnson commanda qu’on coupe les doigts de Samuel Doe, l’un après l’autre et, le
supplicié hurlant comme un veau, il lui fit couper la langue. [...] Lorsqu’il voulut couper la jambe gauche, le
supplicié avait son compte : il rendit l’âme. (Rendre l’âme, c’est crever.) (p. 138).
18 Nous citons ici Kasongo M. Kapanga (2005). Concernant Kourouma, rappelons avec Caitucoli (2007), que si son
roman relève indubitablement de la fiction romanesque, l’auteur ivoirien affirme néanmoins avec « une constance
remarquable [que] s’il écrit, ce n’est pas pour faire de la littérature, c’est pour témoigner ».
19 Comme l’explique Pierre Dumont en 2001.
20 Le rapport au langage kouroumien est en ce sens une confirmation de ce principe de la sémantique des points de vue
de Raccah exposé en 2011 : « les points de vue cristallisés dans les mots sont partagés par une communauté
linguistique et reflètent donc, en un certain sens, une partie de la culture commune de cette communauté ».
Si Kourouma affirme qu’« un de [ses] passe-temps favoris est de rechercher les différences
entre les différentes définitions que proposent les dictionnaires d’un même mot », il sait aussi qu’«
en usant [sic] plusieurs synonymes pour exprimer une réalité ou un sentiment l’écrivain ex-colonisé
veut souvent signaler l’approximation du sens des synonymes à saisir la réalité ou le sentiment » 21.
L’accumulation des reformulations pourrait bien viser à construire chez le lecteur l’intuition de ce
relativisme linguistique. Ainsi, la surréférenciation des gloses, assignées à des sources multiples, est
en lien direct avec l’ironie citationnelle22 marquant la diégèse.
Le traitement polyréférentiel de l’emprunt, qui est marqué à la fois par l’absence de balisage
des mots, par l’explicitation des termes africains comme du français standard, ainsi que par les
rubriques différentielles de la glose revendiquant une norme pluricentrique, joue d’évidence un rôle
majeur dans le déroulement de la diégèse et la portée du récit. Nous caractériserons la pratique
glossairistique kouroumienne de la glose par l’adjectif proliférant, propre selon nous à dénoter la
démultiplication des gloses qui envahissent la diégèse, la prolifération inhabituelle du lecteur de
référence, lecteur exogène et endogène étant mis à égalité comme récepteurs du roman ; la pluralité
des références bibliographiques invoquées, et enfin, la dérive de la référence, résultat de cette
poétique, qui semble plus radicalement que toutes bousculer l’illusion d’une langue monologique.
En exhibant une multitude de définitions qui interrompent la trame du récit, cette pratique entraîne
aussi une prolifération inquiétante des significations propre à mettre en péril l’idée même d’un sens.
C’est avec Les Soleils des indépendances (1968) que Kourouma est réputé avoir accompli ce
que Lilyan Kesteloot décrit en 2001 comme « la première transgression délibérée de la langue
française par un auteur africain », qui impose la variation aux risques et périls de
l’intercompréhension, dont les gloses assurent néanmoins le maintien25. Cette écriture fondatrice
met en place un récit polyphonique interculturel en imposant explicitement une norme
pluricentrique, comme on peut le voir dans l’incipit d’Allah n’est pas obligé où Kourouma annonce,
par la voix de Birahima, son traitement polyréférentiel de la glose. En 2006, Calvet y voit les signes
d’un dialogue culturel extrêmement transgressif, allant jusqu’à oser une certaine égalité dans la
liberté d’écrire, et l’interprète comme le symbole d’une position intermédiaire entre normativisme
et variationnisme : si « entre ces deux termes oppositifs il devrait être possible de trouver un moyen
terme », c’est précisément la détonante pratique kouroumienne de ce « moyen terme » qui, à ses
yeux, représente l’espoir d’un « ferment de liberté linguistique, un ferment de diversité, c’est-à-dire
au bout du compte un ferment de démocratie » (2006 : 61).
21 Kourouma est ici cité par Claude Caitucoli dans un article paru en 2007.
22 Selon Catherine Fromilhague (1995), elle repose sur « la mention d’un propos attribué explicitement à un
énonciateur (1), distinct de celui qui prend en charge le reste de l'énoncé (2), propos auquel l’instance (2) dénie toute
valeur de vérité ».
23 Point n’est besoin d'ailleurs de postuler ce que Beniamino appelle un « transfert de technologie littéraire » entre les
littératures occidentales et africaines » (1999). Comme l’indique Bidy Cyprien Bodo en 2005, on peut aussi
envisager une filiation endogène du picaresque à partir du récit oral.
24 D’après Armelle Cressent (2006).
25 En 1965, l’ouvrage est refusé par le milieu éditorial parisien et publié en 1968 aux Presses universitaires de
Montréal avant qu'en 1970 les droits ne soient rachetés par le Seuil pour publication.
9. Bilan : poétiques du récit interculturel et pratiques glossairistiques
Bibliographie
Aquien Michèle, Dictionnaire de Poétique, Paris, Librairie Générale Française, coll. « Le Livre de
Poche », 1993.
Anzorgue Isabelle, « “Du bledos au toubab”. De l’influence des langues africaines et des français
d’Afrique dans le parler urbain de jeunes lycéens de Vitry-Sur-Seine », Le Français en Afrique, n°
21, 2006, p. 59-68.
Authier-Revuz Jacqueline, Ces mots qui ne vont pas de soi. Boucles réflexives et non-coïncidences
du dire, Paris, Larousse, 1995.
Beniamino Michel, La Francophonie littéraire. Essai pour une théorie, Paris, L’Harmattan, 1999.
Bodo Bidy Cyprien, Le Picaresque dans le roman africain subsaharien de langue française, Thèse
de Doctorat en philosophie, Université de Limoges, 2005.
Camilleri Carmel, « Stratégies identitaires : les voies de la complexification », dans Éds. M.-A. Hily
& Lefebvre M.-L., Identité collective et altérité. Diversité des espaces / spécificité des pratiques,
L’Harmattan, Paris, 1999, p. 197-211.
Cauvin Jean, Comprendre la parole traditionnelle, Paris, Les classiques africains, 1980.
Chaulet-Achour Christiane, « Qu’entend-on par “francophonies littéraires” – quels enjeux de
transmission ? », Convergences francophones, 2006, p. 9-32.
Cressent Armelle, « Kourouma ou les errements du témoin africain dans l’impasse de l’histoire »,
Études françaises, n° 42 (3), 2006, p. 123-141.
Gauvin Lise, « L’Écrivain francophone et ses publics. Vers une nouvelle poétique romanesque »,
Bruxelles, Académie Royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 2009.
Grutman Rainier, Des langues qui résonnent. L’hétérolinguisme au xixe siècle québécois, Montréal,
Fides-CETUQ, 1996.
Guèye Medoune, Aminata Sow Fall. Oralité et société dans l’œuvre romanesque, Paris,
L’Harmattan, 2005.
Kourouma Amadou, Allah n’est pas obligé, Paris, Seuil, coll. « Points », 2000.
Lawson-Hellu Laté, « La textualisation des langues et la résistance chez Félix Couchoro », Les
Cahiers du GRELCEF, n° 2, 2011, p. 245-260.
Maalouf Amin, Le Rocher de Tanios, Paris, Grasset & Fasquelle, coll. « Livre de Poche », 1993,
2004.
Maalouf Amin, Les Identités meurtrières, Paris, Grasset, 1998.
Manessy Gabriel, Créoles, pidgins, variétés véhiculaires : procès et genèse, Paris, CNRS, 1995.
Massoumou Omer, « Les interjections, des marqueurs spécifiques d’appropriation du français dans
les littératures gabonaise et congolaise », dans Appropriation de la langue française dans les
littératures francophones de l’Afrique subsaharienne, du Maghreb et de l’Océan Indien, AUF,
Université Cheikh Anta Diop, Dakar, 23-25 mars 2006, p. 189-197.
Pettiti Magali, « Quête identitaire : processus initiatique et dimension mythique », Loxias, n° 5, mis
en ligne le 15 juin 2004. [Link]
Poirier Claude, « Les variantes topolectales du lexique français. Proposition de classement à partir
d’exemples québécois », dans éds. Michel Francard et Danièle Latin, Le Régionalisme lexical,
Louvain-La-Neuve, Duculot, 1995, p. 13-56.
Pöll Bernhard, Le Français langue pluricentrique ? Études sur la variation diatopique d’une
langue standard, Francfort-sur-Main/Berlin/Bern, Lang, 2005.
Queffélec Ambroise, « Des migrants en quête d’intégration : les emprunts dans les français
d’Afrique », Le Français en Afrique, n° 12, 1998, p. 245-256.
Queffélec Ambroise, « Emprunt ou xénisme : les apories d’une dichotomie introuvable ? », dans éds
Danièle Latin et Claude Poirier, Contacts de langues et identités culturelles. Perspectives
lexicographiques, 2000, p. 283-300.
Samba Diop Papa, « Comment traduire le la littérature wolof en français ? Exemples de Buur
Tilléen et de Doomi Golo », dans dir. Magdalena Nowotna, D’une langue à l’autre. Essai sur la
traduction littéraire, La Courneuve, Aux lieux d’être, 2005.
Semujanga Josias, Dynamique des genres dans le roman africain : éléments de poétique
transculturelle, Paris, L’Harmattan, 1999.
Sow Fall Aminata, Le Jujubier du patriarche. Dakar, Khoudia, 1993, et Paris, Le Serpent à Plumes,
pour la présente édition, 1998.
Suchet Myriam, Outils pour une traduction postcoloniale. Littératures hétérolingues, Paris,
Éditions des archives contemporaines, 2009.
Wissner Inka, Les Diatopismes du français en Vendée et leur utilisation dans la littérature : l’œuvre
contemporaine d’Yves Viollier. Thèse de Doctorat en philosophie, Université Paris-Sorbonne,
Philosophische Fakultät der Universität zu Bonn, 2010.