Norelli, Enrico.
« Jésus ne revient pas, le Chapitre premier
Royaume n’arrive pas: et pourtant la marche
continue », dans La naissance du christianisme : L'HÉRITAGE DE JÉSUS
comment tout a commencé, coll. Folio. Histoire ; EN TERRE D'ISRAËL
282, [Paris], Gallimard, 2019, p. 28-42.
JÉSUS NE REVIENT PAS,
LE ROYAUME N'ARRIVE PAS
ET POURTANT LA MARCHE CONTINUE
L'action et le message de Jésus
La personne et l'action de Jésus nous intéressent
ici uniquement dans la mesure où elles pourront
nous aider à comprendre comment le « réveil »
d'Israël qu'il a suscité lui a survécu et, bien plus,
est allé s'amplifiant après sa mort. Comme la figure
historique de Jésus et le caractère de son annonce
restent controversés, nous nous attacherons aux
faits les plus avérés. Les différentes sources dont
nous disposons, indépendantes les unes des autres,
montrent qu'il y avait, au cœur de la prédication
de Jésus, l'annonce du royaume de Dieu; cette
notion, qui est centrale dans les évangiles synop-
tiques et bien présente dans l'Évangile selon Tho-
mas, est toujours mise dans la bouche de Jésus
(dans l'Évangile de Jean, en revanche, elle n'appa-
raît que deux fois, en 3,3.5, et en 18,36 où on parle
30 La naissance du christianisme L'héritage de Jésus en terre d'Israël 31
du « royaume de Jésus», expression qui certaine- sociale courante du repas - représenter et renfor-
ment ne remonte pas à Jésus lui-même). Elle ne lui cer les liens sociaux, les exclusions et les rapports
a pas été attribuée a posteriori, comme le prouve hiérarchiques - , inclut sans distinction tous ceux
le fait qu'elle ne joue qu'un rôle très limité dans qui se sentent touchés par la miséricorde de Dieu ;
les autres textes des premières générations chré- et tout cela malgré la poursuite (provisoire) des
tiennes, à commencer par les lettres de Paul. Dans souffrances, des malheurs, de l'occupation poli-
les formes de judaïsme de l'époque, on affirmait tique romaine et de l'oppression du peuple, qui
soit que Dieu règne éternellement sur sa création, semblent démentir la possibilité d'une présence
soit qu'il allait affirmer de manière définitive son actuelle du Royaume.
pouvoir royal à travers une future transformation Jésus, porteur de la miséricorde de Dieu, a donc
de l'univers et le jugement final, qui détruirait joué un rôle essentiel dans ce processus, même s'il
le mal et ses agents. L'expression « royaume de n'a pas revendiqué pour lui-même le titre de mes-
Dieu» est rare. Jésus semble, en l'adoptant, se sie ou, encore moins, un statut surhumain. Il a
référer à la seconde option, mais avec une parti- parlé du Fils de l'homme, un personnage qui, dans
cularité : il affirme que le règne a déjà commencé le livre de Daniel (7, 13), représente le peuple des
dans ce monde à travers ses propres actions. saints (c'est-à-dire Israël en tant que fidèle à Dieu)
Car Jésus expulse les démons qui, dans la concep- et se voit conférer le pouvoir après le Jugement
tion de l'époque, tourmentent les hommes, il gué- dernier. Des écrits juifs de l'époque de Jésus (tout
rit les malades, entre en contact avec des pécheurs particulièrement le Livre des paraboles d'Hénoch)
et des gens considérés comme impurs, et il affirme ont fait de ce Fils de l'homme u n individu et lui
que ces gestes marquent le commencement de la ont directement attribué la responsabilité du juge-
venue du règne. Celui-ci trouvera, semble-t-il, son ment avec la destruction des pécheurs. On ne sait
accomplissement dans la catastrophe finale atten- pas si Jésus se considérait comme une première
due, que Jésus considère sans aucun doute comme manifestation du Fils de l'homme s u r la terre,
imminente. Son message est le suivant : le peuple avant même le Jugement dernier, mais il faisait
de Dieu se trouve dans une situation misérable, très probablement le lien entre sa propre activité
opprimé par les forces du mal à tous les niveaux et celle, future, du Fils de l'homme. Toutefois, ce
et incapable de se soustraire au péché, mais Dieu dernier devait représenter u n Dieu juge et des-
a pris l'initiative de libérer son peuple et ce salut tructeur des pécheurs (ainsi que, par la suite, chef
a déjà commencé avec l'entrée en action de Jésus. de son peuple finalement libéré); Jésus, lui, le
Par des évènements ponctuels comme la guérison représentait plein de miséricorde et prodiguant le
d'un malade, le pardon accordé à u n pécheur, le pardon aux pécheurs qui voulaient l'accepter. La
repas communautaire qui, inversant la fonction justice et la miséricorde étaient traditionnellement
32 La naissance du christianisme L'héritage de Jésus en terre d'Israël 33
les deux attributs fondamentaux de Dieu, en ten- avant et après lui, se présentèrent comme les sau-
sion, de toute évidence, entre eux. Jésus, tout en veurs d'Israël : Simon de Pérée à la mort d'Hérode
maintenant les deux ensemble comme tout juif, le Grand (4 av. J.-C.); à la même époque, Athron-
privilégiait en réalité le second de ces deux visages gès ; u n prophète samaritain anonyme vers 36 de
divins : c'est celui-ci qu'il montrait en premier, l'ère chrétienne; Theudas vers 44-46; Jacques et
en ouvrant le cercle de ses adeptes à ceux qui Simon, fils de Judas le Galiléen vers 46 ; un pro-
l'accueillaient - c'est-à-dire en les recevant dans phète égyptien (qui semble s'en être tiré, mais en
cet espace où s'exerçaient le pardon et l'amour disparaissant) autour des années 50; Jésus fils
jusque envers l'ennemi, à l'imitation de Dieu qui d'Ananias en 62. Ce dernier était u n solitaire qui
pardonne et aime tous les hommes. annonça pendant des années la fin du Temple ; il
Jésus devait entrer en conflit ouvert essentielle- n'eut aucun disciple, et son message n'était d'ail-
ment avec l'aristocratie sacerdotale, qui tirait ses leurs pas destiné à durer au-delà de sa réalisation
privilèges de la gestion du Temple et des rites de (selon Flavius Josèphe, il fut tué par une pierre
réconciliation avec Dieu qui en dépendaient. Il fut durant le siège de Jérusalem en 70). Les autres
capturé à Jérusalem, livré au préfet romain Ponce eurent des adeptes, mais leur message ne semble
Pilate, accusé de visées messianiques et donc de pas avoir suffi à faire survivre leur mouvement
rébellion contre le pouvoir de Rome, condamné à face à une répression violente. Il n'en fut pas de
mort en toute hâte par Pilate et exécuté : une fin même avec Jésus.
à laquelle nul en Israël ne s'attendait pour u n libé- L'historien peut tenter d'en trouver quelques
rateur envoyé par Dieu. Jésus semblait donc avoir raisons. Trois conditions en tout état de cause
été démenti justement par ce Dieu au nom duquel étaient nécessaires, et semblent avoir été pré-
il avait agi. Lors de ses derniers jours à Jérusa- sentes dans le cas de Jésus, à la différence de
lem, il avait sans aucun doute pressenti sa mort, ceux que nous venons d'évoquer : des disciples
mais il l'avait probablement vue, et présentée à en mesure d'élaborer et de conserver les souve-
ses disciples, comme la transition voulue par Dieu· nirs concernant Jésus; u n message susceptible
vers l'instauration finale du Royaume, dans lequel de durer dans le temps, quitte à l'adapter à de
Jésus s'attendait à participer au banquet avec les nouvelles circonstances ; des contextes sociaux où
siens (Mc 14,25). Mais le Royaume ne vint pas. la mémoire de Jésus pût fournir u n sens pour la
praxis des personnes qui l'accueillaient, et être
Prémisses pour durer aisément transmise.
La mission de Jésus aurait pu se terminer avec
sa mort; ce fut le cas d'autres personnages qui,
34 La naissance du christianisme L'héritage de Jésus en terre d'Israël 35
particulière (il suffit de penser à l'enseignement
Un groupe de disciples solide sur la prière que Jésus leur donne avec le Notre
et bien organisé Père), ils ont été très probablement initiés à des
expériences visionnaires, que Jésus pratiquait
Jésus avait développé son activité essentiel-
(Lc 10,18), et dont le récit de la Transfiguration
lement à travers les villages de Galilée et, dans
semble conserver une trace. La composition de
une moindre mesure, en Judée et à Jérusalem
ce groupe a certainement varié avec le temps ; il
_ quelle que soit la chronologie que l'on adopte,
était plus étendu que celui des Douze et il y avait
celle des évangiles synoptiques qui parlent d'un
certainement u n cercle de deux ou trois personnes
seul séjour à Jérusalem lors des derniers jours de
qui vivaient une intimité plus grande avec Jésus
sa vie publique, ou celle de l'Évangile de Jean, qui
et recevaient de lui une instruction plus approfon-
montre Jésus à Jérusalem à l'occasion d'au moins die : Simon, André, Jacques et Jean sont présentés
trois Pâques et de quelques autres fêtes. En Gali- p a r Marc comme les premiers disciples, et c'est à
lée, nous distinguons plusieurs types de disciples. eux que s'adresse le discours de Jésus s u r la fin du
Un groupe de personnes, hommes et femmes, monde (Mc 13,3); trois d'entre eux sont témoins
partageaient la vie itinérante de Jésus : certains d'évènements porteurs de révélations secrètes (la
avaient quitté leur famille, parfois probablement résurrection de la fille de Jaïre, Mc 5,37; la Trans-
de façon temporaire, ou en tout cas non défini- figuration 9,2) et sont également les témoins à
tive (selon Mc 1,29-31, les deux frères Simon et Gethsémani (Mc 14,33).
André ont quitté leur famille et leur travail pour Ils sont tous devenus disciples en suivant des
suivre Jésus, mais peu après, ils vont manger à chemins différents : appelés par Jésus, se présen-
Capharnaüm dans la maison de Simon et de sa tant spontanément devant lui, invités p a r d'autres
femme, où Jésus guérit la belle-mère du pêcheur); qui étaient déjà disciples, parents de disciples, per-
d'autres n'avaient pas, ou plus, de famille, comme sonnes qui avaient été guéries ou exorcisées par
Marie de Magdala, qui n'est identifiée par aucun Jésus. Mais ils avaient tous un point commun :
nom d'homme auquel elle serait soumise, comme Jésus les avait sélectionnés. Comme l'ont souligné
c'était la norme pour les femmes appartenant à Destro et Pesce, il semble avoir adopté comme dis-
une cellule familiale. Ils ont tous partagé pendant ciples des gens jeunes ou d'âge mûr, en qui il avait
des périodes assez longues l'activité de Jésus, ils sans aucun doute décelé des capacités, grâce à un
ont imité ses comportements (omission de cer- discernement et une sensibilité particulièrement
taines règles de pureté, repas avec des personnes élevés. Comme nous venons de le voir, il a soi-
jugées impures), ils ont régulièrement écouté gné leur formation sous tous ses aspects, et tout
son message, ils ont reçu de lui une instruction particulièrement pour ceux qu'il devait considérer
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comme les plus capables. Il les a certainement absence ; quant aux longs discours dans l'Évangile
envoyés annoncer le Royaume, guérir et exorciser, de Jean sur l'avenir du groupe sans Jésus, après la
de son vivant, pour élargir son champ d'action. Et Cène, ils ne sont sûrement pas historiques. Mais,
pour ce faire, il a dû soigneusement les instruire bien que nous ne connaissions pas les rapports
- même si les instructions conservées dans les entre les prétendants messianiques dont nous
évangiles ont été visiblement réélaborées, et dans avons parlé plus haut et leurs adeptes les plus
des milieux différents de surcroît. Le choix des proches, nous pouvons sans aucun doute estimer
Douze n'est que l'une des initiatives prises p a r que les disciples de Jésus étaient incomparable-
Jésus envers les disciples qui l'accompagnaient: il ment mieux équipés pour poursuivre son œuvre
devait symboliser sa volonté de rassembler Israël après sa mort. Les « messies » en question étaient
en vue de l'instauration du règne de Dieu. liés à des projets politiques bien précis, inexora-
Nous avons de bonnes raisons de croire que blement anéantis par la répression. L'association
Jésus attendait l'intervention finale de Dieu dans d'un groupe, soigneusement sélectionné et formé,
u n futur proche, et qu'il n'imaginait donc pas que à son œuvre (l'exégète Gerd Theissen a parlé de
le monde présent se prolongerait longtemps. La « messianisme de groupe » ), a été l'un des traits
formation des disciples et les normes qu'il leur de génie de l'action de Jésus, une intuition déter-
a transmises ne devaient donc pas servir sur la minante pour poser les bases du travail à venir.
longue durée, et pourtant il a constitué u n groupe À côté de ce groupe limité de disciples itiné-
qui, en majorité, faisait preuve d'une grande moti- rants, il y en avait u n autre, plus vaste, de sym-
vation, était profondément lié à lui et avait claire- pathisants sédentaires. Ceux-ci continuaient à
ment conscience de ses attentes et de ses tâches. vivre chez eux, apportant u n soutien matériel
Même lorsque la situation a tourné a u pire et à Jésus et à son groupe itinérant, et accueillant
que le groupe a traversé une crise profonde, et leur message qu'ils vivaient dans leurs différents
s'est peut-être dans u n premier temps dispersé, contextes domestiques et sociaux : par exemple, le
ce groupe possédait le potentiel nécessaire pour « groupe familial » composé des deux sœurs Mar-
durer. Il est possible que, vers la fin de sa vie, the et Marie et, selon Jean, de leur frère Lazare,
pressentant sa propre mort, Jésus ait orienté la que Luc situe dans u n village de Galilée, et Jean,
formation de ses disciples dans la perspective de au contraire, à Béthanie en Judée (Le 10,38-52;
poursuivre son œuvre, et la leur, sans lui, mais Jn 11,1-44; 12,1-11). Selon Jean, ils préparent
nous ne pouvons en être certains ; nous ne pou- u n repas pour Jésus et les siens, tout comme, en
vons établir avec certitude la valeur historique Luc 19, le fait le percepteur des impôts Zachée,
de l'invitation - que l'on trouve dans les récits et, e n Marc 14,3-9, Simon « le lépreux» (guéri
de la dernière Cène - à répéter le repas en son par Jésus?) à Béthanie. C'est dans leurs maisons
38 La naissance du christianisme L'héritage de Jésus en terre d'Israël 39
en effet qu'ont dû se tenir ces repas qui, pour le condition des pauvres et des exclus. Cette attente
groupe de Jésus, rendaient déjà présent, de façon fut complétée par ses disciples avec l'attente du
ponctuelle et limitée, le banquet du royaume de retour glorieux (la « parousie ») de Jésus comme
Dieu ; et c'est dans leurs maisons que l'on a dû envoyé de Dieu. Cette attente-là fut elle aussi
continuer à célébrer l'eucharistie après la mort déçue, et les historiens modernes ont volontiers
de Jésus. Ces personnes ont dû avoir avec Jésus attribué à ce « retard de la parousie » la profonde
des rapports d'intensités diverses : Marie, Mar- transformation du message de Jésus : on remplaça
the et Lazare étaient, selon l'évangéliste Jean, ses la tension vers l'imminence du royaume de Dieu
amis intimes; d'autres l'auront vu moins souvent. par l'adaptation temporaire au monde - pour un
Diverse, également, a dû être la connaissance que temps indéterminé - , et on créa les instruments
cet entourage avait de lui et de son message. Ce nécessaires à cette fin.
type d'adhésion à Jésus et à sa cause a dû être Nous pouvons certainement trouver, dans les
celui qui dominait à Jérusalem et dans les envi- documents chrétiens les plus anciens, l'attente du
rons (comme à Béthanie), où les souvenirs relatifs retour imminent du Christ, et les stratégies éla-
à Jésus ont donc dû être élaborés et transmis dans borées pour que sa non-réalisation n'entraîne pas
la sphère domestique, plus stable que le contexte l'extinction des groupes de croyants. Mais il faut
social des prédicateurs itinérants; c'est sans aucun aussi souligner, à l'intérieur même du message
doute cette situation qui a favorisé la conservation de Jésus, la présence d'éléments propres à éviter
puis l'affirmation de récits et de pratiques liés à la déception. Jésus avait en particulier anticipé le
Jérusalem, tels l'institution de l'eucharistie et le temps du Royaume : en faisant de sa propre acti-
récit de la Passion. vité les prémices du Royaume, il avait créé comme
une section de temps antérieure à la fin du monde
et du Jugement, un temps qu'il devait considé-
Un message capable de survivre rer sans aucun doute bref, mais doté d'un sens
à son auteur autonome, le temps de l'expérience du pardon de
Les disciples de Jésus avaient donc des ori- Dieu, vécu dans une dimension communautaire,
gines diverses, mais ils étaient tous susceptibles le temps du réveil et du rachat d'un Israël humilié
de conserver sa mémoire et de poursuivre son et avili, dévoyé par la crise de confiance en un
œuvre, quand bien même ce fut sous des formes Dieu qui semblait l'avoir abandonné et ne laisser
modifiées que la suite des évènements imposait. persister de son image, déformée et corrompue,
Quant à son message, nous l'avons dit, il semble qu'un simulacre agité par les groupes dirigeants
avoir été lié à la perspective de l'imminence d'un pour étayer leur pouvoir. La nature et la signi-
temps où Dieu allait changer radicalement la fication de ce temps-là étaient inséparables de
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l'œuvre de Jésus, et sa durée pouvait se dilater, le doigt de Dieu que j'expulse les démons, c'est
dans la mesure où l'annonce de la miséricorde donc que le royaume de Dieu est arrivé jusqu'à
n'était pas encore parvenue à tous; pendant toute vous ») - avait déjà commencé de son vivant, à
cette durée, la mémoire de Jésus serait nécessaire l'occasion de la prédication des disciples itinérants
justement pour en fonder le sens et en rendre pos- qu'il envoyait. Comme l'indiquent encore Destro
sible la réalisation. Paul, dans les années 40 et 50 et Pesce dans u n livre fondamental, La morte di
(par exemple en 1 Th 4,17), tout comme Marc Gesù. Jndagine su un mistero, la mort violente du
vers 70 (Mc 9,1 : « En vérité, je vous le dis, il en est Nazaréen doit avoir provoqué chez ses disciples
d'ici présents qui ne goûteront pas la mort avant - en grande partie, nous l'avons dit, intelligents,
d'avoir vu le royaume de Dieu venu avec puis- et formés p a r lui - la volonté de légitimer Jésus
sance ») sont convaincus que le retour d u Christ et de se légitimer eux-mêmes à travers un travail
surviendra pendant la génération née durant la intense de rassemblement et de reconstruction des
vie de Jésus, et tous deux sont persuadés que la souvenirs en les confrontant avec les Écritures qui,
fin du temps qui précède ce retour est l'annonce pour Israël, faisaient connaître la volonté de Dieu
de l'Évangile à tous les peuples (Mc 13,10; voir et son mode d'action dans l'histoire.
aussi Mt 10,23, qui restreint les destinataires aux Cette réactivation de l'image de Jésus doit être
« cités d'Israël » ). Ainsi, le message même de Jésus prise en compte lorsqu'on s'interroge sur ce que
contenait les bases pour la poursuite de son œuvre les sources nous rapportent comme des manifes-
après sa mort - poursuite qui se réalisera certes tations de Jésus ressuscité. Tous les textes qui en
à travers des modifications profondes, parce que parlent - les formules très anciennes conservées
Jésus s'était considéré lui-même comme envoyé dans des lettres de Paul et dans d'autres docu-
à Israël, alors que Paul et Marc estiment vitale la ments (la plus élaborée apparaît en 1 Co 15,2-7),
diffusion de son message aux non-juifs. les récits de ceux qui affirment avoir vécu person-
nellement de telles expériences (Paul lui-même et
le Jean auteur de l'Apocalypse), ceux des évangiles
Réaction à la mort de Jésus
devenus canoniques et ceux des écrits non cano-
Les disciples qui avaient différents types de niques - , tous ces textes fournissent toujours et
relations avec Jésus en conservaient des souvenirs uniquement des interprétations. Ce qui rend les
divers et répétaient ses paroles : elles leur servaient expériences en question difficiles à imaginer : il y
de référence et de norme. La transmission des dits en eut sans aucun doute de différents types, cer-
et certainement aussi des faits de Jésus - ses actes taines individuelles, d'autres collectives (trois de
étaient étroitement liés à la parole, parce qu'ils la ces dernières sont nettement indiquées dans la for-
légitimaient (Mt 12,28; Le 11,20 : « Si c'est p a r mule, ou la combinaison de formules, de 1 Co 15).
42 La naissance du christianisme
Dans le même temps, si toutes les formes de
relance et de poursuite de l'œuvre de Jésus pré-
supposent certainement la conviction que Dieu l'a
soutenu et légitimé même au-delà de la mort, il
est probable qu'elles n'ont pas toutes pris comme
point de départ l'image de la résurrection : c'était,
sur le plan individuel, un thème théologique rela-
tivement récent en Israël, et qui n'était pas partagé
par tout le monde (les sadducéens, par exemple,
ne l'admettaient pas). C'est ce que font apparaître
d'une part la variété des concepts utilisés par les
textes pour dire le destin de Jésus réalisé par Dieu
(réveil, re-soulèvement en position verticale, élé-
vation, exaltation, glorification ... il n'a pas existé
de terme spécifique et ce n'est que progressive-
ment que certaines de ces expressions, surtout le
« faire relever», ont indiqué sa résurrection, terme
qui vient du latin, et qui a précisément ce sens);
mais surtout, d'autre part, les écrits porteurs du
message de salut de Jésus qui demeurent cepen-
dant muets sur sa résurrection : en premier lieu
le document que nous pouvons en partie recons-
truire en confrontant les Évangiles de Matthieu et
de Luc qui l'ont utilisé comme source, et que les
historiens modernes désignent par la lettre Q. De
fait, le matériel qui fut ainsi conservé et transmis,
et les différentes formes qu'il prit, dépendirent de
l'intérêt que celui-ci offrait pour l'existence des
groupes de disciples.