LA HAUTE-ASIE TELLE QU'ILS L'ONT VUE, 2003
La Haute-Asie a toujours fasciné le monde occidental. Mais ce n'est qu'à partir de 1820 que
s'organisent de véritables expéditions scientifiques chargées de réunir des relevés cartographiques…
géographiques et géologiques, ainsi que des observations sur la faune et sur la flore. Des études
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ethnographiques, historiques et archéologiques viendront ensuite compléter la perception de la
région.
MOHAMMED
KHAÏR-EDDINE
IL ÉTAIT UNE FOIS
UN VIEUX COUPLE HEUREUX
Récit
ÉDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris V ie
Qu’y a-t-il de plus fascinant et de plus inquiétant que des ruines récentes qui furent
des demeures qu’on avait connues au temps où la vallée vivait au rythme des saisons du
labeur des hommes qui ne négligeaient pas la moindre parcelle de terre pour assurer leur
subsistance? Ces maisons de pierre sèche, bâties sur le flanc du roc à quelques mètres
seulement au-dessus de la vallée, ne sont plus qu’un triste amas de décombres, domaine
incontesté des reptiles, des arachnides, des rongeurs et des myriapodes. Le hérisson y
trouve ses proies mais il n’y gîte pas. Il y vient seulement chasser la nuit quand un clair de
lune blafard fait surgir çà et là des formes furtives qu’on confondrait assurément avec les
anciens habitants des lieux disparus depuis longtemps, peut-être au moment même où de
nouveaux édifices poussaient dans la vallée : villas somptueuses, palais et complexes
ultramodernes copies conformes des bâtiments riches et ostentatoires des grandes
mégapoles du Nord. Une de ces ruines dresse des pans de murs difformes par-dessus un buisson
touffus de ronces et de nopals et quelques amandiers vieux et squelettiques. Elle avait été la
demeure d’un couple âgé sans descendance qui n’attirait guère l’attention car il vivait en silence,
presque en secret au milieu des familles nombreuses et bruyantes. L’homme avait longtemps
sillonné le Nord et même une partie de l’Europe, disait-on, à la recherche d’une hypothétique
fortune qu’il n’avait pas trouvée. Un sobriquet lui était resté de cette longue absence, Bouchaïb, car
il avait dû travailler à Mazagan1. De la femme, on savait peu de choses sinon qu’elle venait d’un
village lointain, d’une autre montagne sans doute.
Depuis son retour au pays, Bouchaïb n’était plus tenté par le Nord. Il ne voyageait
plus que pour se rendre à tel ou tel moussem annuel comme celui de Sidi Hmad Ou
Moussa... et il ne ratait jamais le souk hebdomadaire, où il allait à dos d’âne tous les
Moussa... et il ne ratait jamais le souk hebdomadaire, où il allait à dos d’âne tous les
mercredis. Un âne timide et bien mieux traité que les baudets de la région. Il n’était jamais
puni. Son maître y tenait comme à un enfant et il le disait crûment aux persécuteurs des
bêtes. Ce gentil équidé en imposait aux autres ânes, qu’il savait mettre au pas si
nécessaire durant les battages de juin lors desquels on assistait à des bagarres
mémorables entre animaux rendus fous par les grosses chaleurs ou par le rut que favorisait le
nombre. Bouchaïb était un fin lettré. Il possédait des vieux manuscrits relatifs à la région et bien
d’autres grimoires inaccessibles à l’homme ordinaire. Il fréquentait assidûment la mosquée, ne ratait
pas une seule prière ; il était aux yeux de tous un croyant exemplaire qui devrait nécessairement
trouver sa place au Paradis. Il tenait la comptabilité de la mosquée sur un cahier d’écolier vert. Les
biens de la mosquée, à savoir les récoltes, allaient au fqih en exercice, qui en était le légitime
propriétaire. À la communauté de semer, labourer, etc., tout revenait à l’imam en temps voulu.
2
Bouchaïb, qui était un Anflouss , veillait au grain, rien ne pouvait tromper sa perspicacité. Il était
l’écrivain public par excellence. Il rédigeait les lettres qu’on envoyait aux siens par le truchement
d’un voyageur plutôt que par la poste. Il expliquait les réponses et donnait des conseils aux indécis.
Il vivait comme il l’entendait après les vagabondages de jeunesse, dont il évitait de parler. Le
souvenir de cette existence d’errances et de dangers avait fini par déserter sa mémoire. D’aucuns
murmuraient qu’il avait été en prison dans le Nord : « Il a fait de la taule, ce gaillard devenu un saint
dans sa vieillesse », disaient-ils. « Il a même été soldat quelque part, ajoutaient les plus finauds, si
c’est ça que vous appelez faire de la taule. Mais il a déserté car il trouvait ce métier pénible et
dangereux. » Rien de tout cela n’était tout à fait juste, seul le vieux Bouchaïb détenait le
secret de sa jeunesse enfuie. Cependant, comme il fallait donner un sens à tout, certains
n’hésitaient pas à broder des histoires qui n’en collaient pas moins durablement au person-
nage visé. On ne pouvait pas se défaire d’un passé peu glorieux ni des mensonges
colportés par des gens de mauvaise foi. Mais peu lui importait ce qu’on disait de lui !
Bouchaïb n’accordait aucun crédit aux ragots, qu’il savait être la seule arme des ratés. Il
avait une échoppe à Mazagan. Il l’avait donnée en gérance à un garçon d’un autre canton
qui lui envoyait régulièrement un mandat, de quoi vivre à l’aise dans ces confins où l’on
pouvait se contenter de peu. Ainsi le vieux couple mangeait-il de la viande plusieurs fois
1
- El-Jadida.
2
- Policier de village.
par mois. Des tagines préparés par la vieille, qui s’y connaissait. Cela donnait lieu à un
rituel extrêmement précis. Seul le chat de la maison y assistait car il était tout aussi
intéressé que le vieux couple. Après avoir mis un énorme quignon à cuire sous la cendre,
la vieille femme allumait un brasero et attendait que les braises soient bien rouges pour
placer dessus un récipient de terre dans lequel elle préparait soigneusement le mets.
Allongé sur un tapis noir rugueux en poils de bouc, le Vieux sirotait son verre de thé et
fumait ses cigarettes, qu’il roulait lui-même. Ni l’un ni l’autre ne parlaient à ce moment-là.
Chacun appréciait ce calme crépusculaire qui baignait les environs d’une étrange douceur
et que seul le bruit des bêtes rompait par intermittence. On avait apprêté les lampes à
carbure et l’on attendait patiemment le déclin du jour pour les allumer. On pouvait manger
et passer la nuit sur la terrasse car l’air était agréable et le ciel prodigieusement étoilé ; on
voyait nettement la Voie lactée, qui semblait un plafond de diamants rayonnants. En
observant cette fantastique chape de joyaux cosmiques, le Vieux louait Dieu de lui avoir
permis de vivre des moments de paix avec les seuls, êtres qu’il aimât : sa femme, son âne
et son chat, car aucun de ces êtres n’était exclu de sa destinée, pensait-il. De temps en
temps, il se remémorait les vieilles légendes, mais sa pensée allait surtout s’égarer parmi
ces feux chatoyants à la fois proches et lointains. « Est-ce là que se trouve le fameux
Paradis? se demandait-il. Et l’Enfer? Où serait donc l’Enfer? » Comme il n’y avait aucune
réponse, il oubliait vite la question. Inutile de fouiller dans les mystères célestes pour savoir
où est ceci ou cela.
L’air devenait de plus en plus agréable à mesure que la nuit tombait. C’était l’heure
où la vieille allumait les deux lampes et où les insectes, appelés comme par un signal,
tombaient lourdement sur la terrasse. La vieille s’installait à son tour à côté du Vieux,
prenait son thé sans rien dire. On écoutait les mille et un petits bruits de la nature : le
jappement lointain du chacal, la plainte du hibou, le crissement des insectes et parfois le
sifflement reconnaissable de certains serpents. Tous les prédateurs se préparaient à la
chasse, une chasse risquée où le plus fort pouvait survivre bien que le sort de la proie fût
scellé d’avance.
Dans l’étable, la vache avait fini de manger et, comme elle ne meuglait pas, la vieille
femme pouvait la croire endormie. C’était sa bête favorite. Elle faisait comme elle les labours
dès les primes pluies d’octobre. Elle produisait un bon lait que la maîtresse de maison
barattait dès la traite matinale. Ensuite, elle le mettait au frais pour le repas de midi. Elle
obtenait un petit-lait légèrement aigrelet qu’elle parfumait d’une pincée de thym moulu et
de quelques gouttes d’huile d’argan. Le couscous d’orge aux légumes de saison passait
bien avec cela. Un couscous sans viande que le vieux couple appréciait par-dessus tout.
Pour la corvée d’eau, la vieille allait au puits deux fois le matin. À son retour, elle ne
manquait jamais d’arroser copieusement un massif de menthe et d’absinthe dont elle
découpait quelques tiges pour le thé qu’on consommait matin, midi et soir. Les voisins
avaient pris la fâcheuse habitude de venir quémander quelques brins de ces plantes, mais
rien n’irritait le vieux couple, qui aimait rendre ces menus services. On les aimait parce
qu’ils n’avaient pas d’enfants, aucun litige avec les gens et que, après eux, leur lignée serait
définitivement éteinte, ce que tout le monde regretterait sans doute... oui on aimait ces
deux vieillards. Mais personne n’osait aborder ce sujet tabou car l’homme stérile se
considérait à tort moins qu’un homme vu que son sperme n’était qu’une eau sans vie. Le
Vieux ne pensait plus à cela. Il savait que toute lignée avait une fin et il s’accommodait de
cette évidence. « C’est ailleurs que je recommencerai une autre jeunesse, ailleurs qu’aura
lieu le nouveau départ. Ici, c’est fini. Mais est-ce qu’il est permis de se reproduire au Paradis
? » se disait-il. Des questions cul-de-sac qui ne menaient qu’à un mur infranchissable. Il
n’avait donc aucun regret, pas la moindre amertume. Au contraire, il se sentait en paix avec
son âme, heureux et totalement éloigné de certaines vanités terrestres comme de posséder
une nichée bruyante et batailleuse qui vous attire surtout les remontrances et la hargne du
voisinage. Il n’avait donc jamais envié les pères de famille nombreuse et encore moins ces
3
pauvres hères qui alignaient tellement d’enfants qu’ils en étaient accablés. Il savait aussi que
la plupart d’entre eux n’avaient aucun avenir et qu’ils répéteraient fatalement le même
processus de misère en ce monde frénétique et dur. Beaucoup quittaient le pays et allaient
s’échouer dans un quelconque bidonville du Nord. Ils ne revenaient plus au village. Les plus
chanceux étaient engagés en Europe comme mineurs de fond. Et ceux qui trimaient à
Casablanca ne relevaient la tête que s’ils étaient soutenus par les épiciers. Ils apprenaient
alors le métier sur le tas et finissaient souvent par ouvrir un magasin d’alimentation.
Non ! Décidément, je n’envie pas le sort de ces reproducteurs.
Sa vieille femme interrompit ses réflexions.
- À quoi penses-tu donc ? dit-elle.
Il ne répondit pas tout de suite. Il s’écoula un bon moment puis il dit :
- À quoi je pense ? Eh bien, à tous ces gens qui ont trop d’enfants et qui ne peuvent
même pas les nourrir.
- Eh bien, moi, je suis une grand-mère sans petits-enfants, mais je suis heureuse.
- C’est ce que je pense moi-même. Sers-nous donc à dîner. Non, attends un peu ! Je
dois d’abord faire ma prière.
Il se leva, fit sa prière, puis revint.
Ils mangèrent calmement en devisant. Il lui parla de sa journée à la mosquée. Elle
l’entretint de la vache, de ses poules bonnes pondeuses, qu’un chat sauvage égorgeait
depuis peu.
- Qu’est-ce que tu peux faire contre lui ? dit-elle.
- Lui tendre un piège. Après quoi…
- Mais tu as déjà essayé ! Au lieu de ce maudit chat, c’est le coq blanc, ton préféré,
qui a été pris.
- Je mettrai le piège où la volaille ne peut pas aller, c’est tout. J’ai mon idée là-
dessus.
- Merci.
- Ton tagine est fameux. Et le pain aussi.
Elle rit.
- Dieu nous en fasse profiter, dit-elle.
Ils se resservirent du thé.
- Cette année a été bénéfique, il a beaucoup plu. Il est même tombé de la neige sur
les hauteurs. Les moissons approchent. Tout le monde s’y prépare. As-tu pensé aux
moissons ? demanda le Vieux.
- Oui, j’y pense. Je trouverai bien quelqu’un pour m’aider. Il y a un tas de jeunes filles
disponibles et serviables.
- Que Dieu t’entende!
Ils parlèrent encore un bon moment. Le Vieux fumait en avalant de toutes petites
gorgées de ce thé vert de Chine qu’un ami lui envoyait de France. Un thé prohibé qu’il
appréciait plus que tout au monde.
Plus tard, ils s’allongèrent côte à côte et s’endormirent sous le ciel étoilé du Sud.
« Mais qu’est-ce que vous nous dites là ? Des gens d’ici seraient-ils recherchés par
la police? Mais qu’ont-ils donc fait et qui sont-ils ? »
Un Mokhazni armé d’un M.A.S. 36 était venu ce jour-là à la mosquée en compagnie
du Mokaddem. Il exhibait une liste de noms de gens recherchés Casablanca pour faits de
résistance - ce qu’on appelait le terrorisme à l’époque. Et c’est en sa qualité d’Anflouss
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que Bouchaïb le reçut. Dans toutes les villes du Nord, la résistance à l’occupation était
très active. Il y avait des attentats à la bombe, des rafles massives et des exécutions
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sommaires. Les traîtres étaient châtiés sans pitié mais les feddaïns payaient de leur vie
leurs exploits. Comme Zerktouni ou Allal ben Abdallah... Certains commerçants
nationalistes qui aidaient financièrement la résistance étaient connus des services secrets
mais on ne pouvait pas les arrêter car ils s’étaient fondus dans la nature. On pensait donc
qu’ils étaient allés se cacher dans leur village d’origine. Certains d’entre eux s’y trouvaient
bel et bien mais nul n’osait les dénoncer, pas même le Mokaddem ni le Cheik, qui les
fréquentaient quotidiennement, déjeunaient ou jouaient aux cartes avec eux. Le Cheik était
lui-même un résistant notoire, il militait pour l’indépendance.
« Non ! On ne les a pas vus ici depuis des années, dit Bouchaïb. Vous perdez votre
temps et vous nous faites perdre le nôtre. Retournez plutôt chez votre capitaine et faites-
lui savoir que ces gens-là ne sont pas revenus ici depuis des années.
- D’accord. Mais on croit que…
- On peut croire ce qu’on veut. Ils ne sont pas ici, un point c’est tout. »
Le Mokhazni repartit sans avoir obtenu le moindre renseignement ni le plus petit
indice de leur présence. Il reprit le chemin du bureau en jurant avoir reconnu en la
personne d’Untel l’un de ces fugitifs, mais il n’en était pas vraiment sûr.
« Nous ne sommes pas des traîtres, dit Bouchaïb au Mokaddem.
- Ah, ça non ! »
Cependant, il informa les intéressés de cette visite, mais ils ne s’inquiétèrent pas.
« Tout ça, c’est du vent. Qui peut nous atteindre ici ? Il faudrait une armée. Quand on
est dans la montagne, on est insaisissable », dirent-ils.
Cet incident n’eut pas de suite. Les résistants continuèrent de vivre leur exil chez eux
jusqu’à l’indépendance.
Ce souvenir était si cher au vieil homme qu’il en reparlait souvent. « Cette époque
était celle de l’enthousiasme, du sacrifice et de l’honneur. Où est tout cela, à présent ? »
affirmait-il, puis il revenait au quotidien. Un quotidien calme qu’il appréciait car il n’avait
aucun souci à se faire, et sa seule obligation était de vivre et de prier. Ses journées se
passaient entre la mosquée, les champs et la maison où, après le repas de midi, il faisait
une longue sieste, à l’abri de la canicule qui régnait dehors. Il dormait dans un coin frais du
rez-de-chaussée où seul le bourdonnement des mouches prises dans des toiles d’araignée
se faisait entendre. Ce bruit ne le dérangeait pas. Il représentait pour lui l’une des
musiques secrètes de la vie, un langage essentiel adapté à l’univers des êtres qui luttent
contre la mort omniprésente.
contre la mort omniprésente.
- Ce soir, j’irai mettre des pièges. On mangera du lièvre demain.
Il avait plusieurs assortiments de pièges et il savait où les tendre pour capturer tel ou
tel gibier. Il aimait bien la chair du porc-épic, mais il lui préférait celle du lièvre, qui sentait
bon les aromates. Et c’est sans surprise que le lendemain à l’aube il rapporta deux lièvres
qu’ils dégustèrent, sa femme et lui, le soir même sur la terrasse. Le chat eut une grosse
part.
- J’ai donné un peu de ce gibier à la voisine, dit la voisine, dit la vieille.
- Tu as bien fait. Elle ne mange pratiquement pas de viande. Une fois l’an peut-être,
à l’occasion de l’Aïd, si des gens charitables lui en offrent. Il y a longtemps qu’elle vit seule.
Elle n’a personne au monde. Il faut penser à cette femme de temps en temps,
recommanda le Vieux.
- Je pense souvent à elle, je ne la néglige pas.
Cette pauvre vieille vivait dans une immense bâtisse en partie délabrée parmi des
multitudes de rats et de chauves-souris. Elle était encore assez vigoureuse pour entretenir
une vache et s’occuper des corvées journalières. Tout le voisinage la respectait et l’aidait.
Elle ne manquait de rien, en vérité. On la surnommait Talouqit1 sans trop savoir pourquoi.
Il y avait ainsi de ces noms bizarres que les gens portaient comme une tunique élimée et
dont ils ignoraient la provenance. Pendant les fêtes, elle faisait elle-même le pain
communautaire car elle avait dans la cour de sa maison un grand four en terre battue
qu’elle utilisait à merveille. Les enfants qui venaient là ne repartaient pas sans emporter
une galette rembourrée d’un oeuf dur en coque cuit à l’intérieur de la pâte. On aimait cette
femme dont on savait seulement qu’elle était une sainte et qu’elle lisait et écrivait cou-
2
ramment en arabe classique et en berbère . Elle tenait ces connaissances de ses
ancêtres, qui étaient des cheiks vénérés; fait rare dans le clan des Aït Al Hassan, qui
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préféraient la guerre à la science. C’était donc une Tagourramte capable d’engager une
4
joute verbale avec n’importe quel alim . Mais elle évitait de passer pour une guérisseuse,
même occasionnellement, alors qu’elle n’ignorait rien des vertus des simples, seule
pharmacopée de l’époque. Cependant, elle dut parfois soigner des enfants atteints de
typhoïde ou de toute autre maladie grave. « Les enfants sont des anges, disait-elle. Je peux
les soigner mais c’est Dieu qui les guérit. » Elle ne vendait donc pas son savoir au premier
venu comme ces charlatans qui infestaient les souks et les rassemblements saisonniers.
5
Elle s’occupait tout particulièrement des maâroufs comme celui de Sidi Bourja, dont le
monument funéraire dominait l’entrée d’un ancien cimetière ceint d’un mur de pierre et
d’épineux, à l’écart du village et tout à côté de ruines presque entièrement effacées, si
bien qu’on ne savait rien du nom du site. Au vrai, personne ne connaissait l’histoire de la
région. Les écrits qui lui étaient consacrés étaient rares et indécryptables. Il aurait fallu le
concours d’experts pour les traduire en clair, ce qui n’ intéressait personne vu
l’insignifiance historique de ces lieux reculés où l’on avait coutume de se réfugier pour fuir
les envahisseurs de tout poil qui s’emparaient surtout des plaines côtières et des ports. Ces
peuples des montagnes n’avaient connu que des guerres, des vendettas, et quand
l’étranger ne les inquiétait pas ils s’étripaient entre eux, s’engageant ainsi dans des luttes
intestines sanglantes et interminables.
- Talouqit est une sainte femme, dit le Vieux.
- Tout le monde en convient, répondit la vieille. Elle est capable de réciter le Coran
d’une seule traite.
- Elle me fait penser à Lalla Tiizza Tasemlalt, sainte et savante dont on dit peut-être
à tort qu’elle fut la maîtresse attitrée de Sidi Hmad Ou Moussa n’Zzaouit, le saint aux mille
et un miracles et prodiges.
- Que ne dit-on pas ! On fabrique des histoires à défaut de détenir la stricte vérité,
rétorqua la vieille. Les gens sont plus mauvais que la teigne.
Pire ! On peut soigner la teigne mais on ne peut changer les mentalités.
- En tout cas, il n’y a plus de femme de ce genre, précisa la vieille. Il n’y a plus que
des ignorantes bâtées qui triment sous le soleil ou dans la tourmente.
- C’est vrai ! L’ignorance fait des ravages. Nous n’appartenons pas à cette époque.
Nous ne créons rien, mais nous consommons tout. Serions-nous donc inutiles ? Nous ne
valons pas grand-chose, crois-moi. Un jour, peut-être... Les peuples du monde entier
avancent dans la lumière d’un jour nouveau pendant que nous stagnons au fond d’une
obscurité semblable à une eau croupie qui déjà pue la vermine. Mais ce n’est pas à ça
1
- Boîte d’allumettes
2
- Le Tifinagh.
3
- Sainte
4
- Savant en science religieuse.
5
- Sacrifice rituel et repas en commun sous l’égide d’un saint.
que je pense. Je ne pense qu’à moi seul en ce moment. Je ne laisserai rien derrière
moi en disparaissant. Le monde peut très bien se passer de moi, car même ceux qui
m’enterreront ne seront pas de mon sang. C’est aussi bien comme ça. On est venu tout
nu, on repart tout nu. C’est de l’autre côté du visible qu’existe le miracle tant espéré
même par les Prophètes, et c’est pourquoi je prie Dieu de me préserver des turpitudes
d’ici-bas.
- C’est de la tristesse, dit la vieille.
- Eh non ! Je suis logique avec moi-même, c’est tout. Tu sais, il y a quand même
de très bonnes choses, comme ce dîner par exemple. Mais avant de nous coucher,
j’aimerais t’apprendre une chose... ou plutôt deux. Tout d’abord, demain nous offrons
un grand sacrifice à la mosquée. Deux boeufs seront égorgés. Chaque famille aura sa
part de viande et il y aura un repas commun auquel seuls les hommes participeront. Ce
sera magnifique. Et maintenant, voici l’autre chose : depuis quelque temps, je fais un
rêve absurde, toujours le même. Il y a là un grand arbre, un amandier vénérable plus
haut que tous les autres... et sur ses branches supérieures beaucoup d’amandes qu’il
est impossible de gauler sans grimper. Fasciné par elles, je n’hésite pas, je monte... et
c’est au moment où je lève le bras pour gauler que je perds l’équilibre et tombe. Et
puis, plus rien. Qu’est-ce que ça veut dire ?
puis, plus rien. Qu’est-ce que ça veut dire ?
- Je ne sais pas. Mais tu devrais faire attention. À ton âge, on ne grimpe plus aux
arbres. Dors bien et rêve d’autre chose.
7
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