Lecture linéaire 09 – Amour et religion
Explication linéaire acte II, scène 5
Comment Perdican défend-il sa conception de l’amour face à Camille ?
I. 1ère réplique de Perdican : La réfutation de Perdican
a. Quels sont les effets produits par les questions qui ouvrent la réplique de Perdican ?
Pour montrer son agacement et interpeller Camille, Perdican recourt à trois questions
rhétoriques construites autour du verbe « savoir » : « Sais-tu » et « Savent-elles » (2 x). Elles visent à
faire naître le doute dans l’esprit de Camille en remettant en cause la vérité qu’elle a pu se forger sur
les religieuses.
b. Comment Perdican évoque-t-il les religieuses ? Attaque-t-il directement Camille ?
L’argumentation de Perdican repose sur la remise en cause de l’honnêteté des religieuses que
Camille a rencontrées au couvent. Selon lui, malgré tous leurs discours sur le renoncement à l’amour, il
suffirait que leurs amants reviennent pour qu’elles les suivent. Il les accuse d’hypocrisie : « Elles qui te
représentent l’amour des hommes comme un mensonge, savent-elles qu’il y a pis encore, le mensonge
de l’amour divin ? ». Ainsi, Perdican n’accuse pas directement Camille. Il la présente comme une
victime (« malheureuse fille ») qui a subi leur influence (« comme elles t’ont fait la leçon ! »). Cette
stratégie argumentative est moins frontale et ainsi peut-être plus habile que celle de Camille, au début
de la scène, qui était plus spontanée et moins stratégique.
c. Par quelles expressions Perdican met-il en évidence l’influence néfaste des religieuses sur Camille ?
Plusieurs expressions soulignent particulièrement l’influence néfaste des religieuses sur
Camille. Tout d’abord, Perdican affirme qu’elles se sont rendues coupables d’un « crime » dont la
perfidie est suggérée par le verbe « chuchoter ». Il suggère leur dépravation en opposant les mots «
femme » et « vierge ». Il détruit ainsi l’image de pureté traditionnellement associée aux couvents. Aux
paroles corruptrices, Perdican ajoute une autre action : « le masque de plâtre que les nonnes t’ont
plaqué sur les joues ». Placée en position de complément d’objet, Camille apparaît bien comme une
victime. Le masque est un symbole d’hypocrisie, et le plâtre a une blancheur qu’il est possible
d’associer à la mort. Le couvent, loin d’être un lieu de vérité et de charité ouvrant sur la vie éternelle,
devient un espace mortifère de frustration et de manipulation.
d. Dans quel but Perdican fait-il référence à la nature et au passé ?
Perdican évoque l’authenticité de la nature de manière sensible et lyrique : « ni ce bois, ni cette
pauvre petite fontaine, qui nous regarde tout en larmes », « tu es revenue t’asseoir sur l’herbe où nous
voilà ». En convoquant avec un effet pathétique l’eau et les végétaux, auxquels il prête des sentiments
par le biais de personnifications, il associe la nature à la spontanéité (« mais ton cœur a battu, il a
oublié sa leçon »), à l’âge de l’innocence et de l’insouciance (« les jours de ton enfance ») dont Camille
se détourne (« tu ne voulais revoir » ; « tu reniais »). Perdican suggère ainsi qu’en le trahissant, Camille
a trahi les sentiments naturels. Il fait ainsi de la nature un lieu complice des hommes, qui entre en
résonance avec leurs sentiments les plus doux. Nous retrouvons là le topos romantique, hérité de
Rousseau, de la bonté de la nature qui s’oppose à la civilisation corruptrice des hommes.
II. 2ème réplique de Perdican : L’éloge de l’amour entre deux êtres imparfaits
a. Sur quel ton Perdican répond-il à la question posée par Camille ? Quels effets souhaite-t-il produire ?
Perdican adopte un ton catégorique (« Adieu, Camille, retourne à ton couvent ») et ne semble
plus solliciter de réponse de la part de son interlocutrice, qu’il congédie, comme le confirme la
didascalie finale de la scène (« Il sort »). Il s’exprime de manière volontairement agressive et polémique
(« ces récits hideux qui t’ont empoisonnée »). Mais, il s’agit pour lui d’une stratégie : il espère piquer
Camille au vif. Il y a donc une dimension théâtrale dans son propos, dans la mesure où il attend sans
doute une prise de conscience de la part de Camille.
b. Quelles concessions à la thèse de Camille semble-t-il faire ?
Le tableau qu’il fait des hommes et de leurs défauts semble aller dans le sens de Camille. Par le
biais d’une longue énumération d’adjectifs dévalorisants et parfois redondants (« menteurs,
inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels »), il synthétise
tous les travers moraux évoqués par son interlocutrice. Il semble ainsi reconnaître la nature libertine
des hommes. Cependant, cette concession est associée immédiatement à une attaque qui vise cette
fois les femmes (« perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées »). Si les hommes sont
tels que Camille les a décrits, les femmes ne valent pas mieux. Cette représentation très sombre de la
nature humaine, qui trouve un aboutissement dans des métaphores visuelles et olfactives répugnantes
(« le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur
des montagnes de fange »), est un préalable nécessaire à l’éloge de l’amour qui s’en suit.
c. Au fil de la réplique, Perdican paraît-il toujours s’adresser à Camille ? En quoi peut-on dire qu’Alfred
de Musset fait de ce personnage son porte-parole ? Étudiez les procédés de généralisation mis en
œuvre.
Si Perdican destine bien ses paroles à Camille (« réponds ce que je vais te dire »), il développe
une vision de l’amour qui dépasse leur situation personnelle. Il n’est plus question de leur cas singulier
mais d’une conception de l’amour à valeur universelle, comme le prouvent les déterminants indéfinis «
tous » et « toutes » suivis des pluriels généralisants « les hommes », « les femmes ». Selon un
parallélisme de construction, il dresse les caractéristiques d’une humanité auxquelles aucun homme ni
aucune femme ne semble pouvoir se soustraire. C’est ainsi en moraliste que s’exprime Perdican et, à
travers lui, Alfred de Musset. Cette étude du cœur humain aboutit à la formulation d’une thèse qui
présente les caractéristiques d’une maxime (universalité du propos, formule frappante paradoxale) : « il
y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux
». Alfred de Musset affirme ainsi à travers le personnage de Perdican le caractère humain de l’amour,
et réfute de ce fait toute comparaison avec la perfection de l’amour divin sur laquelle se fonde Camille.
Plus encore, c’est le caractère fragile, voire éphémère, de l’amour qui fait sa grandeur et sa noblesse.
Le discours s’achève sur une expérience partagée par tous les êtres qui ont connu l’amour, comme le
montre l’emploi du pronom indéfini « on », sujet de verbes au présent (« on aime », « on est sur le bord
de la tombe », « on se retourne »), avant le retour de la première personne qui a une valeur collective
(« on se dit : J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu,
et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui »). Alfred de Musset reprend ici mot pour
mot un extrait de la lettre que George Sand lui écrit le 12 mai 1834. Un tel glissement de locuteur
montre bien que la singularité du « Je » n’est qu’apparente : Perdican/Musset vise l’universel.
Question de grammaire
Relevez les verbes conjugués des lignes 14 (« Adieu, Camille ») à 16 (« méprisables et sensuels »).
Pour chacun, indiquez le mode et le temps employés, et justifiez son utilisation en contexte.
— « retourne » (l. 14) : impératif à valeur d’ordre.
— « fera » (l. 14) : indicatif, futur simple (projection dans un avenir envisagé avec certitude).
— « t’ont empoisonnée » (l. 15) : indicatif, passé composé (action antérieure dont la conséquence dans
le présent est mise en relief).
— « réponds » (l. 15) : impératif à valeur d’ordre.
— « vais » (l. 15) : indicatif présent (le verbe permet de construire le futur proche, ou futur
périphrastique : « je vais te dire »).
— « sont » (l. 15) : indicatif présent à valeur de vérité générale.