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Iran et la stratégie de guerre hors limites

Ce document examine comment la République islamique d'Iran utilise la stratégie chinoise de la 'guerre hors limites' pour atteindre ses objectifs stratégiques de survie, de souveraineté et de puissance régionale. La stratégie, développée par des colonels chinois, élargit le concept de guerre au-delà des conflits militaires traditionnels pour inclure des actions politiques, économiques et culturelles. L'étude démontre que l'Iran combine divers moyens pour réaliser ses ambitions, tout en défiant les conventions internationales.

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Iran et la stratégie de guerre hors limites

Ce document examine comment la République islamique d'Iran utilise la stratégie chinoise de la 'guerre hors limites' pour atteindre ses objectifs stratégiques de survie, de souveraineté et de puissance régionale. La stratégie, développée par des colonels chinois, élargit le concept de guerre au-delà des conflits militaires traditionnels pour inclure des actions politiques, économiques et culturelles. L'étude démontre que l'Iran combine divers moyens pour réaliser ses ambitions, tout en défiant les conventions internationales.

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CANADIAN FORCES COLLEGE / COLLÈGE DES FORCES CANADIENNES
JCSP 36 / PCEMI 36

Maîtrise en études de la défense

ÉTUDE DE CAS :
L’IRAN ET LA STRATÉGIE CHINOISE DE LA GUERRE HORS LIMITES

By/par Major Nicolas Pilon

This paper was written by a student attending La présente étude a été rédigée par un
the Canadian Forces College in fulfilment of stagiaire du Collège des Forces canadiennes
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quoted or copied, except with the express de diffuser, de citer ou de reproduire cette
permission of the Canadian Department of étude sans la permission expresse du ministère
National Defence. de la Défense nationale.
i

TABLE DES MATIÈRES

TABLE DES MATIÈRES i

PRÉFACE ii

LISTE DES FIGURES iv

LISTE DES TABLEAUX v

INTRODUCTION 1

CHAPITRE 1 - LA STRATÉGIE DE « LA GUERRE HORS LIMITES » 8


1.1 L’addition, règle principale de la victoire 11
1.2 La combinaison hors limites 14
1.3 Comment-est-ce que la guerre hors limites se compare à la pensée
occidentale? 26

CHAPITRE 2 - QUE CHERCHE L’IRAN DEPUIS SA RÉVOLUTION


ET QU’EST-CE QUI A CHANGÉ? 33
2.1 Quelle est la culture stratégique qui guide la pensée iranienne? 35
2.2 Objectifs stratégiques et orientation politique de l’Iran 37
2.3 Comment les décisions sont prises en matière de politique? 43
2.4 La grande stratégie de l’Iran 49

CHAPITRE 3 - ASSURER SA SURVIE ET SON INDÉPENDANCE


NATIONALE PAR LA STRATÉGIE DE LA GUERRE HORS LIMITES 51
3.1 Défis qui s’opposent à la survie du régime et à la souveraineté de l’Iran 52
3.2 Emploi des combinaisons de la guerre hors limites 55
3.3 Combinaison-addition 77

CHAPITRE 4 - L’EMPLOI DE LA STRATÉGIE DE LA GUERRE HORS


POUR DEVENIR UNE PUISSANCE RÉGIONALE 82
4.1 Le pan-chiisme – une combinaison hors moyens pour devenir une puissance
régionale 85
4.2 Le panislamisme – une combinaison hors moyens pour devenir une
puissance régionale 93
4.3 Combinaison-addition 98

CONCLUSION 103

BIBLIOGRAPHIE 107
ii

PRÉFACE

Le but de ce document est de démontrer que la République islamique de l’Iran

(RII) applique la stratégie de la « guerre hors limites » pour atteindre leurs trois grands

objectifs stratégiques. La RII tient d’abord à assurer la survie du régime tout en assurant

leur souveraineté. Elle cherche à devenir la puissance régionale légitime du Moyen-

Orient et elle veut faire partie du club des grandes puissances mondiales. La stratégie de

la guerre hors limites est une théorie chinoise qui fut publiée en 1999 par deux colonels

chinois Liang et Wang Xiangsui.

En tirant des leçons de l’Opération de la Tempête du désert de 1991, les analystes

de l’Armée chinoise, dont les colonels Liang et Xiangsui faisaient partis, étaient

convaincus que les Américains étaient parvenus à atteindre une suprématie militaire

écrasante. Ils ont déduit que si un jour la Chine devait s’opposer à la volonté de la grande

puissance américaine, elle devait élargir sa stratégie de défense hors du domaine militaire

traditionnel. Ainsi, Liang et Xiangsui ont publié au début 1999 un document

exceptionnel sur la réflexion stratégique chinoise qui pourrait venir, selon eux,

rééquilibrer l’échiquier mondial. La nouvelle stratégie qu’ils proposent est celle de la

«Guerre hors limites». Dans leur livre qui est très bien détaillé et documenté, ces

colonels démontrent comment un pays de moindre puissance peut arriver à vaincre un

adversaire beaucoup plus puissant. Selon leur pensée, l’action militaire ne représente

plus l’unique dimension dans laquelle la guerre est conduite et la sécurité géographique

est un concept dépassé. Les menaces viennent désormais des actions non militaires en
iii

passant par la politique, l’économie, la religion, la culture, les ressources, les médias et

l’environnement, pour n’en nommer que quelque uns. Ces domaines sont maintenant les

nouveaux champs de bataille. Dans la stratégie de la guerre hors limites, la règle

principale de la victoire se passe dans l’art de l’addition-combinaison. Il s’agit de

combiner le plus de tactiques guerrières possibles sans se soucier des conventions

internationales et des règles d’éthique.

Cette thèse cherche à démonter que les Iraniens mènent des activités dans tous les

domaines et combinent tous les moyens pour arriver à leurs objectifs. La théorie

chinoise de la guerre hors limites n’est pas approuvée, mais le cas de la RII révèlera

qu’elle mérite qu’on lui porte attention.


iv

FIGURES

LISTE DES FIGURES

Figure 2.1 : Distribution du pouvoir au sein du gouvernement iranien 44


Figure 3.1 : Combinaison des tactiques pour assurer la survie du régime et
l’indépendance nationale 79
Figure 4.1 : La combinaison du pan-chiisme et panislamisme pour que
l’Iran devienne une puissance régionale 85
v

TABLEAUX

LISTE DES TABLEAUX

Tableau 1.1 : Types variés de tactiques de guerres 13


Tableau 1.2 : Degrés de la guerre hors limites 21
Tableau 1.3 : Description des principes de la guerre combinée hors
limites 23
Tableau 1.4 : Sommaire de la stratégie de la guerre combinée hors
Limites 25
Tableau 1.5 : Comparaison entre la guerre hors limites et la guerre
Traditionnelle 30
1

INTRODUCTION

Depuis la fin de la Guerre froide, une nouvelle structure à l’échelle mondiale a

pris forme et ne cesse d’évoluer. Avec la chute de l’empire soviétique, ce sont les États-

Unis qui en sont sortis les grands vainqueurs et qui se sont imposés comme la seule

superpuissance dominante. Pour la Chine, un acteur émergent, la première guerre du

Golfe de 1991 a confirmé la grande suprématie militaire américaine. En analysant tous

les aspects de cette guerre et l’écrasante victoire des États-Unis face à l’Irak, les Chinois

se sont rendu compte qu’aucun pays ne pouvait oser espérer rivaliser les Forces

américaines d’ici les prochaines décennies 1 . Prise au fait avec leur retard, la Chine se

devait donc à tout prix trouver une façon de réduire le rapport de l’écart stratégique avec

les Américains. Après une analyse approfondie, deux colonels de l’armée de l’air

chinoise ont publié au début 1999 un document exceptionnel sur la réflexion stratégique

chinoise qui pourrait venir, selon eux, rééquilibrer l’échiquier mondial. Dans le livre

intitulé « La Guerre hors limites », les colonels Qiao Liang et Wang Xiangsui arrivent à

la conclusion que le temps des grandes batailles militaires est révolu et que le domaine de

la défense se retrouve maintenant élargi 2 . Ils proposent une nouvelle façon de mener des

guerres qui cherchent à combiner tous les espaces dans lesquels des actions humaines

peuvent avoir lieu et qui permettent d’atteindre les objectifs désirés. Leur stratégie

s’apparente en quelque sorte aux « Fourth Generation Warfare » et « Hybrid Warfare »

1
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, trad. Hervé Denès (Paris: Éditions Payot
et Rivages, 2003), p. 8.
2
Ibid., p. 8
2

que décrivent Thomas Hammes et Frank Hoffman, mais elle va encore plus loin 3 . Elle

pousse les combats dans des champs de bataille encore non exploités. Par exemple, que

dire du milliardaire George Soros qui à lui seul, avec son financement des mouvements

d’opposition aux organisations communistes, a affaibli les structures politiques des pays

du bloc de l’Est et ouvert les portes au monde occidental en 1991 4 ? De plus, quel serait

l’impact de la menace de contenants maritimes contaminés d’agents biologiques qui sont

en direction d’un port majeur américain? Ceci pourrait sans aucun doute arrêter les

activités commerciales du cœur de l’économie mondial et avoir des effets désastreux sur

tout le marché d’échange international. Que dire de l’emploi d’instruments financiers

pour détruire l’économie d’un pays entier? Ces actions dépassent toutes le domaine des

militaires qui jusqu’aujourd’hui étaient les grands maîtres dans la conduite de la guerre.

D’après Liang et Xiangsui, la guerre se déroule maintenant dans tous les

domaines et combine tous les moyens n’étant limité que par l’imagination et des

ressources disponibles. Dans la « guerre hors limites », les champs de bataille classique

des militaires n’existent plus et les combats ont lieu sous toutes formes et dans toutes les

arènes : économique, financier, religieux, culturel, écologique pour n’en nommer que

quelques uns. Ainsi pour chasser Ben Laden, que ce fut volontaire ou non, les

Américains ont associé différentes méthodes de combat en les sortants de leur domaine et

de leur catégorie. Par exemple, vers la fin des années 1990, ils ont utilisé une

combinaison de guerre anti-terroriste + guerre du renseignement + guerre de financement

3
Frank G. Hoffman, “Hybrid Warfare and Challenges”, Joint Force Quarterly 52, 1st Quarter
(2009), p. 35.
4
Neil Clark, “George Soros”, [Link]
[Link]; Internet; consulté le 12 avril 2010.
3

+ guerre de réseau + guerre médiatique + guerre réglementaire 5 . Ces moyens furent

employés pour s’en prendre à une organisation non-étatique. Selon certains experts,

même si ces organisations transfrontalières sont imprévisibles et peuvent causer

énormément de destruction et de souffrance, elles ne peuvent pas mettre en défi

l’existence même des grandes puissances. La plus grande menace proviendrait plutôt des

États-nations qui utilisent l’idée de la guerre asymétrique à l’échelle planétaire 6 .

Selon Liang et Xiangsu, pour remporter une guerre il faut faire appelle à la

« combinaison hors limites », c’est-à-dire la combinaison des organisations supra-

étatiques, puiser dans tous les domaines et utiliser des moyens sans se soucier des

conventions internationales et des règles d’éthique. Cela ne vient pas à dire que la guerre

au sens strict cessera d’exister. Elle est seulement réinvestie dans la société humaine de

façon plus complexe, plus étendue, plus cachée et subtile. Avec la mondialisation et les

énormes progrès technologique, la guerre a subi de grandes transformations et peut être,

désormais, conduite sous des formes atypiques par des pays beaucoup plus faibles contre

les plus puissants. Afin de faire plier son adversaire, toutes les activités humaines

peuvent être utilisées et combinées pour faire pression, que ce soit par la force armée ou

la force non-armée, des militaires ou des non-militaires, des moyens létaux ou non-

létaux. Il suffit de combiner des tactiques de guerres déjà existantes pour en former de

nouvelles qui peuvent être encore plus désastreuses.

5
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, p. 212.
6
Thomas X. Hammes, The Sling and the Stone (St-Paul, MN: Zenith Press, 2004), p. 257.
4

Jusqu’à aujourd’hui, l’approche préconisée de la guerre hors limites proposée par

les auteurs chinois n’a pas encore été officiellement approuvée 7 . Cependant, il est à se

demander si cette stratégie n’est pas déjà employée par des États cherchant à améliorer

leur statut sur l’échelle mondiale. Autre que les États-Unis qui possèdent le pouvoir

d’influence et les ressources à tous les niveaux, c’est la République Islamique de l’Iran

(RII) qui semble depuis la dernière décennie mettre en évidence la stratégie telle

qu’entendue par Liang et Xiangsui.

Depuis la révolution islamique de 1979, l’Iran fait tout son possible pour atteindre

trois objectifs stratégiques. Il veut entre autre assurer son indépendance nationale,

rétablir sa dominance régionale au Moyen-Orient et pouvoir rayonner dans le monde sur

le même pied d’égalité que les grandes puissances 8 . Pour y arriver, le régime islamique

s’en prend aux forces impérialistes américaines qu’il qualifie de « Grand Satan » 9 . Pour

l’Afghanistan en 2001 et pour l’Irak en 2003, les Iraniens étaient prêt à se rapprocher des

États-Unis pour les aider à stabiliser la région. Toutefois, les Américains n’ont jamais

porté attention. Au lieu, ces derniers ont aligné l’Iran dans l’axe du mal, humiliant ainsi

les Iraniens et encourageant en même temps la ligne dure plus radicalisée. Depuis ce

temps, la politique étrangère de l’Iran est devenue encore plus opaque et démontre encore

7
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, p. 18.
8
Pierre Pahlavi, “La vraie nature du pouvoir iranien”, Politique internationale, n°120 (été 2008),
p. 194.
9
David E. Thaler, et coll., Mullahs, Guards, and Bonyads: An Exploration of Iranian Leadership
Dynamics (Santa Monica: RAND National Defense Research Institute, 2010), p. 18.
5

plus que jamais la détermination du régime iranien à atteindre ses objectifs stratégiques 10 .

Financé par leurs ressources en hydrocarbures, le régime de l’ayatollah Khamenei

n’hésite donc pas d’employer tous les moyens pour y arriver. Il se sert du nucléaire,

supporte des groupes terroristes chiites et sunnites et entretient des relations avec la

Russie, la Chine, l’Afghanistan, l’Irak et le Venezuela. Le Président Ahmadinejad se

prend même pour le champion des faibles et des opprimés à travers le monde pour rallier

les pays du tiers monde contre les grandes puissances occidentales 11 . L’élite iranienne

semble faire fie de toutes les sanctions qui lui sont imposées et fait tout dans son possible

pour sortir de l’étau américain. Avec ses politiques déroutantes et difficiles à

comprendre, l’Iran occupe le premier rang sur la liste des préoccupations

internationales 12 . Un certain nombre de spécialistes s’accordent pour dire que la RII

mène une politique « tous azimuts » et « multifacettes » qui s’expriment dans différents

domaines apparemment déconnectés 13 . Étant donné les multiples visages de sa politique

étrangère, il convient donc de se demander si elle ne correspond pas, au moins en partie,

au modèle de « guerre hors limites » analogue à celle de la Chine. Alors la question se

pose de savoir si l'Iran mène une « guerre hors limites » analogue à celles de la Chine.

10
Frederick W. Kagan, Kimberly Kagan et Danielle Pletka, Iranian Influence in the Levant, Iraq
and Afghanistan, A Report of the American Enterprise Institute (Washington: AIE, 2008), p. 2.
11
Mahmoud H.E. Ahmadinejad, Statement by H.E. Dr. Mahoud Ahmadinejad, President of the
Islamic Republic of Iran, High Level Segment Durban Review Conference (Geneva: 20 April 2009), p. 4.
12
Katajun Amirpur, et coll., “Iranian Challenges”, Institute for Security Studies, Chaillot Paper
n°89 (mai 2006), p. 7.
13
Pierre Pahlavi, “A Country in Search of Might”, [Link]
country-in-search-of-might; Internet; consulté le 12 avril 2010.
6

Le but de ce document est de démontrer que la République islamique de l’Iran

applique la stratégie de la « guerre hors limites » telle que décrite par les auteurs chinois

Liang et Xiangsui pour atteindre ses objectifs stratégiques.

Pour vérifier la validité de cette thèse, ce document sera divisé en quatre

chapitres. Pour commencer, le premier chapitre servira à décrire la théorie de « la guerre

hors limites » telle que proposée par les colonels Liang et Xiangsui. Il expliquera le

principe de la « combinaison-addition » qui est la règle principale de la victoire de la

guerre hors limites et donnera le concept des différentes combinaisons pour conduire ce

type de guerre. Dans ce chapitre, le concept de la guerre hors limites sera aussi comparé

avec le concept occidental du « Forth Generation Warfare » qui domine la pensée des

militaires américains afin de démontrer les différences et la force de la stratégie chinoise.

Avant de pouvoir élaborer sur la stratégie utilisée par le régime iranien, il est nécessaire

de comprendre leurs objectifs. Avec cette idée, le chapitre deux donnera les trois

objectifs stratégiques de l’Iran et énoncera les fondements de la politique intérieure et

étrangère. Étant donné que les politiques iraniennes sont difficiles à suivre, ce chapitre

élaborera aussi sur les engrenages du système politique iranien. Le but de ce chapitre

sera de mieux comprendre ce que recherche réellement l’Iran et qui prend les décisions

par rapport à son orientation politique. Le chapitre trois démontrera que le régime iranien

applique bien la stratégie de la guerre hors limites pour atteindre son premier objectif

stratégique qui est d’assurer la survie du régime tout en protégeant son indépendance

nationale. Pour s’y faire, les défis internes et externes auxquels doit faire face le régime

iranien seront présentés. Ensuite les moyens utilisés pour arriver à leur objectif
7

stratégique seront analysés en se servant des « combinaisons supranationales », « hors

domaines », « hors moyens » et « hors degrés » énoncées par Liang et Xiangsui. Ce

chapitre se terminera avec une synthèse de la force des combinaisons iraniennes pour

atteindre leurs objectifs de survie et du maintient de l’indépendance nationale. Le

chapitre quatre démontrera que l’Iran emploie la stratégie de la guerre hors limites pour

devenir une puissance régionale au Moyen-Orient. Ceci sera fait en se servant des

moyens du pan-chiisme et du panislamisme qui représentent des combinaisons hors

moyens selon la théorie des deux auteurs chinois. Il est entendu que la RII se sert de

plusieurs autres moyens pour devenir une puissance régionale tels que le nucléaire, les

hydrocarbures, les médias et les communications stratégiques, mais le postulat est que les

moyens du pan-chiisme et du panislamisme seront suffisants pour démontrer la thèse. Ce

chapitre, tout comme le chapitre précédent, se terminera avec une synthèse des

combinaisons iraniennes pour que la RII devienne une puissance régionale. Dans cette

thèse, l’emploi de la stratégie de la guerre hors limites pour que la RII puisse rivaliser sur

le même pied d’égalité avec les grandes puissances ne sera pas démontrer.
8

CHAPITRE 1

LA STRATÉGIE DE « LA GUERRE HORS LIMITES »

Au début des années 1990, la poussée technologique a apporté avec elle une

révolution des affaires militaires que les Américains ont su mettre en évidence lors de la

première guerre du Golfe. Les améliorations majeures en informatiques, en

électroniques, en communications, sur les différentes plateformes et sur les systèmes

d’armements ont permis à la coalition menée par les États-Unis de remporter une victoire

facile et rapide contre les Forces irakiennes de Saddam Hussein. En tirant des leçons de

l’Opération de la Tempête du désert, les analystes de l’Armée chinoise, dont Liang et

Xiangsui faisaient partis, étaient convaincus que les Américains étaient parvenus à

atteindre une suprématie militaire écrasante14 . Ils ont déduit que si un jour la Chine

devait s’opposer à la volonté de la grande puissance américaine pour qu’elle puisse

prendre sa place au même niveau que les États-Unis, elle devait élargir sa stratégie de

défense hors du domaine militaire traditionnel. Pour ces experts chinois, pour réduire

l’écart entre ces deux pays, la Chine devait trouver une autre façon que les moyens

militaires conventionnels 15 . C’est alors qu’au milieu des années 1990, deux colonels de

l’Armée de l’air chinoise se sont mis à développer une nouvelle stratégie. Cette stratégie

avait pour but de défendre la Chine contre la machine américaine si jamais elle allait

devoir le faire et pour répondre aux nouveaux défis de sécurité nationale et internationale.

14
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, p. 8.
15
Ibid., p. 8.
9

En étudiant les forces et les faiblesses de la Chine et des États-Unis et tous les

types de conflits conventionnels et non-conventionnels qui ont eu lieu depuis la fin de la

deuxième guerre mondiale, les colonels Qiao Liang et Wang Xiangsui en sont arrivés à

une nouvelle stratégie, celle de « la guerre combinée hors limites ». La presse de

l’Armée de libération populaire a publié le fruit de leurs recherches en février 1999 dans

le livre intitulé « La guerre hors limites ». Le principe central évoqué par les deux

auteurs chinois est que si la Chine doit se défendre, elle doit être prête à mener une guerre

au-delà de toutes frontières et limitations 16 . Tel qu’il est dans la tradition chinoise, le

concept fait appel à la stratégie ou la guerre indirecte, et accorde la suprématie à la

pensée humaine au lieu de la force. À la SunTsu qui énonça que « subjuguer l’ennemi

sans combattre est le sommet du talent », la guerre hors limites favorise la soumission de

l’ennemi et la victoire sans le combat 17 . Liang et Xiangsui incitent à penser au-delà des

limites permises, en anglais « thinking outside the box ». Désormais, il n’existe aucun

moyen qui ne puisse être utilisé en temps de guerre et il n’y a aucun terrain ni méthode

qui ne puissent être combinés. Le but ultime est d’obliger son ennemi à se soumettre à

ses propres intérêts même si cela demande à briser les conventions internationales. Sur

ce point, les experts occidentaux ont grandement critiqué la nouvelle stratégie chinoise

l’accusant de remettre en questions toutes les lois internationales fondamentales 18 . Autre

que cette critique, les experts peinent à trouver des failles dans la stratégie chinoise qui

16
Ibid., p. 16
17
Ibid., p. 9.
18
Jeffrey W. Bolander, “The Dragon’s New Claw”, Marine Corps Gazette 85, Iss. 2 (février
2001), p. 58;
[Link]
VType=PQD&RQT=309&VName=PQD&TS=1271676539&clientId=1711; Internet; consulté le 22
octobre 2009.
10

selon eux est bien articulée et documentée. Ceci dit, leur plus grande inquiétude est que

maintenant les actes de guerres ne pourront plus être bien définis ce qui complique la vie

des États et des forces de l’ordre 19 .

Devant des forces plus puissantes, Liang et Xiangsui n’hésitent pas à faire appel à

d’anciennes formes de tactiques asymétriques comme instrument pour arriver à dominer

les conflits. En ce sens, tous les moyens sont bons tels que l’attaque financière de George

Soros contre l’Asie Orientale, l’attaque du 11 septembre 2001 contre les États-Unis,

l’attentat au gaz dans le métro de Tokyo par les disciples de la Secte Aum et les tentatives

de changement de régime indirect illustrées par les révolutions dans les ex-pays de

l’Union soviétique (Ukraine et Géorgie). Selon Liang et Xiangsui, tous les degrés de

destruction de ces attaques n’en sont en rien inférieurs à celle d’une guerre. Qu’ils

représentent une demi-guerre, une quasi-guerre ou une sous-guerre, ils sont la forme

embryonnaire d’un nouveau type de guerre 20 . En combinant les actions militaires non

guerrières aux actions de guerre non-militaire, le champ de bataille se retrouve ainsi

étendu. L’action militaire ne représente plus l’unique dimension dans laquelle la guerre

est conduite et la sécurité géographique est, selon les auteurs, un concept dépassé. Les

menaces ne viendront plus des frontières, mais plutôt des actions non militaires en

passant par la politique, l’économie, la religion, la culture, les ressources, les médias et

l’environnement, pour n’en nommer que quelque uns.

19
Robert J. Bunker, “Unrestricted Warfare: Reveiw Essay I”, Small Wars and Insurgencies 11,
no°1 (printemps 2000), p. 121.
20
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, p. 30.
11

Le but de ce chapitre est de permettre au lecteur de comprendre la théorie de « la

guerre hors limites » telle que proposée par les colonels Liang et Xiangsui. Ce chapitre

sera divisé en trois parties. La première partie expliquera le principe de l’addition

comme la règle principale de la victoire de la guerre hors limites. La deuxième partie

donnera le concept des différentes combinaisons pour conduire ce type de guerre ainsi

que les principes essentiels. Enfin, la stratégie de la guerre hors limites sera comparée

avec les idées occidentales de la guerre de quatrième génération (Forth Generation

Warfare) et des guerres hybrides afin de démontrer que la stratégie chinoise mérite d’être

prise au sérieux.

1.1 L’ADDITION, RÈGLE PRINCIPALE DE LA VICTOIRE

Depuis les deux dernières décennies, les conflits inter-étatiques traditionnels de

forces contre forces ont tranquillement cédés leurs places à des conflits intra-étatiques ou

trans-étatiques qui se déroulent plus souvent dans des États en déroute. Ce sont des

insurgés, des terroristes, des groupes extrémistes ou des criminels qui n’ont pas de

frontières qui en sont les principaux déclencheurs 21 . Ces protagonistes comme l’Al

Qaeda, le Hezbollah et les Talibans par exemple tentent à toutes fins de démanteler les

structures politiques pour en créer de nouvelles. Extrêmement flexibles et adaptables, ils

exploitent et combinent tous les moyens tant sur le plan politique, économique, social et

paramilitaire pour arriver à leurs objectifs. Devant des forces nettement supérieures, ces

groupes empruntent ainsi tous les remèdes et combinent tous les avantages pour vaincre

21
John A. Nagl, “Let’s Win the Wars We’re In”, Joint Force Quarterly 52, 1st Quarter (2009), p.
21.
12

leur adversaire. C’est ce que les deux colonels chinois appellent la « combinaison » et ce

que Frank Hoffman décrit comme la « convergence » des effets physiques et

psychologiques 22 . Cependant, Liang et Xiangsui apporte un autre terme, celui de

« l’addition », qui est l’art de la combinaison 23 .

Le principe de la « combinaison-addition » tel que définit par Liang et Xiangsui

ne représente rien de nouveau puisque celui-ci est utilisé depuis que la guerre existe. Il

suffit juste de penser à la puissance de feu de l’artillerie qui a accompagné l’infanterie

pendant la Première guerre mondiale. La puissance de la combinaison de l’artillerie, les

chars et l’aviation pendant la Deuxième guerre mondiale. C’est l’idée selon laquelle la

somme est plus grande que toutes ses parties 24 . Toutefois, la « combinaison-addition »

des deux auteurs chinois dépasse aujourd’hui le domaine du militaire. Auparavant, les

grandes victoires sur les champs de bataille ont toutes été remportées par les hommes qui

étaient passés pour des maîtres dans l’art de la combinaison. D’Alexandre le grand, à

Napoléon, à Schwarzkopf, ils ont tous compris son importance. Mais selon Liang et

Xiangsui, la clé du problème n’est pas de comprendre la combinaison. Selon les deux

auteurs chinois, l’élément véritablement essentiel qui a échappé aux grands stratèges

jusqu’à maintenant est de savoir combiner quoi avec quoi et comment les combiner et pas

juste les moyens conventionnels 25 . Il suffit de trouver un vrai cocktail qui va mener à la

victoire. L’autre point essentiel consiste à combiner le champ de bataille au non champ

22
Frank G. Hoffman, “Hybrid Warfare and Challenges”, p. 34.
23
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, p. 205.
24
Ibid., p. 206.
25
Ibid., p. 206.
13

de bataille, le guerrier au non-guerrier, le militaire au non-militaire. Bien que ces actions

aient souvent été faites, elles ne furent établies qu’une fois que la guerre fut déclenchée et

de façon involontaire 26 . L’art de la combinaison consiste aux divers pays à associer

différentes méthodes de combat en les sortants de leur domaine dans des guerres

réelles 27 . Le tableau ci-dessous énumère une variété de tactiques qui, lorsque combinées,

peuvent donner de nouveaux résultats complètement effrayants.

Tableau 1.1 : Types variés de tactiques de guerres

Militaire Supramilitaire Non-militaire


Guerre nucléaire Guerre diplomatique Guerre financière
Guerre conventionnelle Guerre de réseau Guerre commerciale
Guerre biochimique Guerre du renseignement Guerre des ressources
Guerre écologique Guerre psychologique Guerre d’aide économique
Guerre spatiale Guerre technologique Guerre réglementaire
Guerre électronique Guerre de contrebande Guerre de sanctions
Guerre de partisans Guerre de la drogue Guerre médiatique
Guerre terroriste Guerre virtuelle Guerre idéologique
(dissuasion)

Source : Liang et Xiangsui, « La guerre hors limites », p. 211.

Les deux auteurs chinois illustrent bien la force de l’addition avec certains

exemples. Lors de la première du Golfe, les Nations-Unies, sous la tutelle des États-

Unis, avaient utilisé face à l’Irak de multiples combinaisons. Elles avaient fait appel à la

guerre conventionnelle + guerre diplomatique + guerre de sanctions + guerre

réglementaire + guerre médiatique + guerre de renseignement + guerre psychologique. À

Hong Kong en août 1998, pour assurer sa protection financière contre les spéculateurs, le

26
Ibid., p. 206.
27
Ibid., p. 211.
14

gouvernement avait eu recours à la guerre financière + guerre réglementaire + guerre

médiatique + guerre psychologique 28 . Ces exemples démontrent bien l’importance de la

règle principale de la guerre hors limites qui est l’addition-combinaison. Si autrefois, les

moyens et les conditions étaient limités pour combiner tous les facteurs nécessaires pour

triompher, il n’en est plus le cas aujourd’hui. Comme le souligne un adepte de cette

stratégie, tous ces types de guerres peuvent aussi être planifiés et lancés à partir de

n’importe où à travers le monde 29 . La mondialisation, l’explosion de la technologie et

l’informatique facilitent désormais la possibilité des combinaisons. Mais enfin, pour

Liang et Xiangsui, la simple combinaison des différentes méthodes ne peut pas garantir à

elles seules la victoire. Il faut aussi savoir dépasser les limites des combinaisons pour en

venir à la stratégie de la guerre hors limites.

1.2 LA COMBINAISON HORS LIMITES

Dans les guerres hors limites, les militaires d’aujourd’hui qu’on pourrait

considérer comme modernes tels que Schwarzkopf et Powell, ne sont plus que des

militaires traditionnels. Les guerres dépassent désormais le domaine des militaires

professionnels et ne peuvent être gagnées qu’en dépassant toutes les limites connues,

c’est-à-dire « hors limites » 30 . Ce que Liang et Xiangsui entendent par « hors limites »

désigne le dépassement de ce qui est désigné, ou ce qui peut être compris comme limites.

28
Ibid., p. 212.
29
Kevin Coleman, “The Challenge of Unrestricted Warfare: A Look Back and a Look Ahead”,
[Link] Internet; consulté le 1 février 2010.
30
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, p. 255.
15

Peu importe que ce soit d’ordre matériel, spirituel, ou technique; peu importe aussi qu’on

l’appelle degré, détermination, limite, frontière, règle, loi, plafond, et même interdit 31 .

La fin justifie les moyens. Il est donc nécessaire et justifié d’utiliser tous les moyens

disponibles pour atteindre son but. Il ne faut pas hésiter d’aller au-delà des règles de

l’ordre de la tradition, de l’éthique et des mœurs si le besoin en est. Toutefois, il est

important de comprendre que « hors limites » ne veut pas dire illimité mais représente

seulement un élargissement du « limité » afin de réaliser les objectifs fixés 32 .

Aujourd’hui, la combinaison des moyens qui sort du domaine militaire est la seule

façon de pouvoir remporter la guerre contre une hégémonie comme celle des États-Unis.

La victoire ne peut être atteinte qu’avec le dépassement des limites jumelé à la règle de

combinaison-addition 33 . C’est ainsi que Liang et Xiangsui sont abouti à une nouvelle

stratégie totale: la guerre combinée hors limites. Il explique que pour l’exercer il suffit

de pouvoir exploiter quatre combinaisons : la « combinaison supra-étatique » ou

« supranationale », la « combinaison hors domaines », la « combinaison hors moyens » et

la « combinaison hors degrés » 34 . Dans les paragraphes qui suivent chacune de celles-ci

seront définies. Ce sont ces éléments qui serviront aussi à démontrer dans les chapitres

suivants si l’Iran conduit présentement une guerre hors limites contre les États-Unis et le

monde occidental.

31
Ibid., p. 255.
32
Ibid., p. 256.
33
Ibid., p. 256.
34
Ibid., p. 256.
16

La combinaison supra-étatique

Afin de subvenir à leurs besoins, les États ont ouvert leurs frontières et ont permis

à la mondialisation de faire son chemin. Les grandes villes et les États représentent

aujourd’hui des maillons tous inter-reliés et interdépendants. Ainsi, bons ou mauvais, les

États sont de plus en plus nombreux à subir l’influence d’organisations supranationales,

régionales ou mondiales comme l’ONU, l’OMC, l’Union européenne, la Banque

mondiale, le FMI, l’ASEAN, l’OPEP, etc. Les États sont donc tous susceptibles de

tomber sous l’influence des organisations multinationales de toutes tailles et formes. Ces

organisations sont les sociétés multinationales, les organisations pacifistes et écologistes,

le Comité olympique, les organismes religieux, les organisations terroristes, les groupes

de piratages informatiques et ainsi de suite. Celles-ci dominent de la même façon

l’orientation des États et forment tout un système de pouvoir en pleine expansion 35 .

Maintenant, certains pays commencent à profiter de la puissance d’acteurs

transnationaux, multinationaux et non gouvernementaux pour étendre leur propre

influence, consciente que leur seule puissance est insuffisante pour atteindre leurs

objectifs. Ces organisations supranationales agissent en tant que multiplicateur de

puissance des États traditionnels.

Avec la mondialisation, ils n’existent plus de barrières entre les domaines de la

politique, de l’économie, des idéologies, de la technique et de la culture, dans lesquelles

tous ces domaines traversent allègrement les frontières territoriales. Il devient donc

35
Ibid., p. 257.
17

extrêmement difficile pour un pays d’assurer sa sécurité 36 . Étant pleinement conscientes

de ces pouvoirs, les grandes puissances emploient maintenant le mode supranational pour

servir leurs intérêts. Les États-Unis face à l’Irak en est un exemple et depuis la première

guerre du Golfe, la tendance à la combinaison supranationale dans les guerres ou les

conflits est de plus en plus évidente. Selon les auteurs chinois, ce concept n’est rien de

nouveau puisqu’il est mis en pratique depuis l’époque des Printemps et des Automnes

722-481 av. J.-C. Cependant, plus le temps passe et plus cette stratégie devient

prépondérante et officiellement reconnue 37 . Il en est d’ailleurs un élément essentiel des

concepts américains du 4GW et de la guerre hybride 38 . Selon Liang et Xiangsui, le

modèle conjuguant de « État + supranational + multinational + non-étatique » va

transformer fondamentalement l’aspect et l’issue des guerres et même la nature militaire

de la guerre 39 . La combinaison supranationale va devenir l’arme la plus puissante dont

disposera un État pour chercher à atteindre ses objectifs de sécurité et servir ses intérêts

stratégiques dans un cadre plus grand que l’État lui-même 40 .

La combinaison hors domaines

La combinaison hors domaines est que la guerre ne s’apparente pas seulement au

domaine militaire. Jusqu’à présent, la majorité de ceux qui s’interrogent sur la guerre

36
Ibid., p. 259.
37
Ibid., p. 260.
38
Frank G. Hoffman, “Hybrid Warfare and Challenges”, p. 35.
39
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, p. 261.
40
Ibid., p. 262.
18

considèrent que tous les domaines non militaires sont des domaines accessoires qui

doivent nécessairement répondre aux besoins de la guerre 41 . En effet, la combinaison

hors domaines signifie la combinaison des champs de bataille. L’un des ces buts est de

choisir ou de déterminer dans quel domaine comme champ de bataille sera le plus

avantageux pour atteindre ses objectifs. Pour en venir à l’Irak pendant la première guerre

du Golfe, les États-Unis ont combattu dans plusieurs domaines. Il y a eu quarante-deux

jours d’actions militaires, le maintien pendant huit jours d’une pression militaire, un

blocus économique et un contrôle des armements. Juste à elle seule, la Commission

spéciale d’inspection des Nations-Unies sur l’inspection et l’élimination des armes de

destructions massives a eu plus d’effets que les bombardements aériens effectués pendant

la guerre du Golfe 42 . Ceci démontre bien que la guerre n’est plus seulement limitée au

domaine militaire et que le déroulement de n’importe quelle guerre peut être décidé, ou

modifié, par des facteurs politiques, économiques, diplomatiques, culturels, techniques et

autres facteurs non militaires 43 .

Selon les auteurs chinois, la guerre est en train de sortir des limites de lignes

d’affrontements conventionnels. Leur vision de la nouvelle guerre est entièrement

représenté par la guerre informatique, la guerre financière, la guerre religieuse, etc., se

déroulant dans un nouvel espace ouvert au domaine de la guerre. Dans ce sens, il

n’existe plus de domaine qui ne puisse servir à la guerre et il n’existe presque plus de

41
Ibid., p. 266.
42
Ibid., p. 268.
43
Ibid., p. 269.
19

domaines qui ne présentent l’aspect offensif de la guerre. Par exemples, le 19 octobre

1987, un navire de la marine américaine a attaqué une plate-forme pétrolifère. Cela

entraîna un des plus grands krachs boursier sur Wall Street avec des pertes totalisant plus

de 560 milliards de dollars. En 1995-96, à deux reprises, la Chine a annoncé qu’elle

allait faire des essais de missiles et organiser des manœuvres militaires dans le détroit de

Taiwan. Au moment du lancement des missiles, le marché boursier de Taiwan s’est mis

à plonger 44 . Ce que les colonels chinois introduisent de nouveau ici, c'est le fait que cette

interdépendance complexe des domaines peut être exploitée favorablement pour la

poursuite d'objectifs de politique étrangère.

Au cours des dernières décennies, la grande fusion des techniques a fourni un

prétexte à l’interpénétration des domaines politique, économique, militaire, culturel,

diplomatique et religieux. L’idée de confier la guerre au domaine militaire et de mesurer

l’intensité d’une guerre au nombre de victimes devient chaque jour de plus en plus

dépassée 45 .

La combinaison hors moyens

La complexité des moyens vient de ce que n’importe objet, considéré sous

n’importe quel angle et à n’importe quel niveau, peut être compris comme un moyen. Du

point de vue des domaines, le militaire, la politique, la diplomatie, l’économie, la culture,

la religion, la psychologie et les médias peuvent tous être considérés comme des

44
Ibid., p. 267.
45
Ibid., p. 267.
20

moyens 46 . Tous ces domaines peuvent être encore subdivisés et servir comme d’autres

moyens. L’aide économique, les sanctions commerciales, la médiation diplomatique,

l’assimilation culturelle, la propagande médiatique, l’établissement et l’usage de

règlements internationaux, le recours à des résolutions des Nations-Unies, etc, constituent

tous des domaines annexes de la politique, de l’économie et de la diplomatie. Ils sont de

plus des moyens paramilitaires au service des politiciens 47 . En 1978, suite à la prise

d’otages américains de son ambassade en Iran, les Américains ont immédiatement pris

des moyens militaires pour tenter de régler la situation. Cependant, ce n’est qu’après

leurs échecs qu’ils ont décidé de changer leur approche. La situation a changé lorsque les

Américains ont gelé les avoirs iraniens à l’étranger, imposé un embargo sur les armes,

supporté l’Irak dans sa guerre contre l’Iran et entrepris d’autres négociations

diplomatiques 48 . C’est en combinant tous ces moyens que l’Iran a fini par céder.

Ce qui est le plus importants pour les auteurs est de « savoir comment combiner

consciemment différents moyens et méthodes et en créer de nouveaux pour atteindre son

but. Malheureusement aujourd’hui, ce sont les organisations criminelles ou les insurgés

qui savent le mieux faire la combinaison des moyens pour atteindre leurs objectifs.

46
Ibid., p. 270.
47
Ibid., p. 271.
48
Ibid., p. 272.
21

La combinaison hors degrés

Selon les auteurs, il ne suffit plus de diviser la guerre en différents degrés ou

stades selon leur intensité. À leurs avis, il y a deux aspects qui servent à diviser la guerre

en degré, soit : l’ampleur de la guerre et la puissance de la technique militaire qui lui

correspond 49 . Ils ramènent la guerre à quatre degrés qui sont représentés dans le tableau

1.2 50 .

Tableau 1.2 : Degrés de la guerre hors limites

Ampleur de la guerre Technique militaire


Grande guerre politique guerrière
Guerre stratégie
Campagne art opérationnel
Combat tactique

Pour gagner des guerres, les États doivent apprendre à renverser l’ordre des

degrés et à combiner tous les facteurs, des actions supranationales aux combats

concrets 51 . Il faut maximiser les profits de combats tactiques militaires et non militaires

pour atteindre des buts stratégiques dans des domaines connexes; par exemple,

l’utilisation d’un moyen stratégique d’une certaine action non militaire pour l’associer à

une tâche de combat, ou encore utiliser un certain moyen tactique pour atteindre un

objectif de l’ordre de la politique guerrière 52 . Un exemple récent et concret est l’attaque

49
Ibid., p. 277.
50
Ibid., p. 277.
51
Ibid., p. 278.
52
Ibid., p. 279.
22

du 11 septembre 2001 mené par Al-Qaïda contre le World Trade Center. Ben Laden s’est

servi d’avions pour menacer les intérêts nationaux des États-Unis au niveau stratégique.

D’après Liang et Xiangsui, ce qui compte aujourd’hui c’est l’habilité avec

laquelle les stratèges peuvent manier et combiner les différents degrés. Un pirate

informatique + un modem qui attaque une tour de contrôle aérienne peuvent causer des

pertes à peine inférieures à celle d’une guerre. Cependant, ce type de combat individuel

peut facilement donner des résultats d’ordre stratégique et même de l’ordre de la

politique de guerre 53 .

Principes essentiels pour la conduite de la guerre hors limites

Tout comme l’ont fait les SunTzu, Napoléon, Fuller et les grandes armées du

monde, Liang et Xiangsui ont eu aussi élaboré des principes pour guider dans la conduite

de la guerre combinée hors limites. Les principes découlent des leçons apprises de tous

les conflits depuis la première guerre du Golfe. Même si la théorie de la guerre combinée

hors limites reste non-prouvée dans la réalité, les auteurs donnent huit principes qui

guident le processus théorique dans l’application de cette méthode. Ces principes sont :

l’omnidirectionnalité, la synchronie, les objectifs limités, les moyens illimités, le

déséquilibre, la consommation minimale, la coordination omnidimensionnelle et le

contrôle du processus entier. Sans prendre ceux-ci comme valeurs absolues, ils

représentent l’approche à multifacettes désirées des auteurs.

53
Ibid., p. 279.
23

Bien qu’il soit très difficile de déterminer si l’hiérarchie iranienne se sert de ces

principes, il est important de connaître les éléments clés qui peuvent conduire vers la

victoire, en se rappelant que l’application de tous ces principes ne garantit pas la victoire

à eux-mêmes. Le tableau 1.3 ci-dessous donne une brève description de chacun des

principes.

Tableau 1.3 : Description des principes de la guerre combinée hors limites

Principes Description
Omnidirectionnalité Observation, conception et emploi combiné de tous les
facteurs corrélés sur 360°.
Synchronie Mener des actions dans la même période de temps dans des
espaces différents.
Objectifs limités Guides d’actions fixés dans l’espace accessible avec les
moyens disponibles.
Moyens illimités La tendance à l’emploi illimité de moyens, mais illimités à
la satisfaction d’objectifs limités.
Déséquilibre Rechercher les points nodaux de l’action en suivant une
direction opposée à la symétrie équilibrée. Il faut éviter le
face à face et attaquer dans des domaines dont l’ennemi ne
s’attend pas en prenant diverses formes de combats.
Consommation minimale Utiliser ses ressources guerrières à la limite inférieure
suffisante pour atteindre son objectif.
Coordination Coordonner toutes les forces mobilisables dans les
omnidimensionnelle domaines militaire et non militaire couverts par un objectif.
Contrôle du processus Tout au long du processus de la guerre, recueillir des
entier informations, ajuster l’action et contrôler la situation, sans
interruption.

Source : Liang et Xiangsui, « La guerre hors limites », p. 288.

En suivant le principe de l’addition et l’art de la combinaison entre les

combinaisons supranationales, hors domaines, hors moyens et hors degrés, Liang and

Xiangsui sont arrivés à la stratégie de la guerre combinée hors limites. Le tableau 1.4

donne un résumé de tous les éléments critiques de la guerre hors limites. Alors, pour
24

résoudre un problème, il ne suffit pas de simplement regarder le problème dans son

domaine, mais d’aller au-delà de celui-ci tout en ne tolérant aucune restriction. Voilà ce

dont ont peur les spécialistes militaires occidentaux. En comparant cette stratégie avec la

pensée occidentale, est-ce que la guerre combinée hors limites mérite qu’on lui porte

attention?
25

Tableau 1.4 : Sommaire de la stratégie de la guerre combinée hors limites

Principe de la combinaison-addition

Consiste aux divers pays à combiner différentes méthodes de combat en les sortants de leur domaine dans
des guerres réelles. Par exemple, prendre une action non-militaire pour avoir un impact sur des forces
militaires ou vice-versa. Seulement la fin justifiera les moyens. Il faut utiliser toutes les combinaisons
possibles ci-dessous en les additionnant.

Combinaison Combinaison hors Combinaison hors Combinaison hors


supranationale domaines moyens degrés

Profiter de la puissance La combinaison hors La complexité des Méthode qui vise à


d’acteurs domaines signifie la moyens vient de ce que conjuguer librement
transnationaux, combinaison des n’importe objet, politique guerrière,
multinationaux et non champs de batailles considéré sous stratégie, art
gouvernementaux pour (politique, diplomatique, n’importe quel angle et opérationnel et tactique.
étendre sa propre économique, culturel, à n’importe quel niveau, Le principe de
influence. religieux, etc). peut être compris combinaison hors degrés
comme un moyen. n’est qu’une question
d’échange de rôles.

Ex : État + supranational Ex : L’Al Qaeda mène Ex : Gelé les avoirs à Ex : L’attaque du 11


+ multinational + non- des combats dans les l’étranger, imposé un septembre 2001 mené
étatique. domaines politique, embargo sur les armes, par Al-Qaïda contre le
culturel, religieux et supporté un pays dans World Trade Center. Ce
militaire. Pour cette une guerre contre un fut une action tactique
raison, il est très difficile autre pour ses propres pour atteindre des
de les éliminer. bénéfices, entreprendre objectifs stratégiques.
des négociations
diplomatiques.

Principes essentiels pour la conduite de la guerre hors limites

omnidirectionnalité synchronie objectifs limités moyens illimités


déséquilibre consommation coordination le contrôle du
minimale omnidimensionnelle processus entier
26

1.3 COMMENT-EST-CE QUE LA GUERRE HORS LIMITES SE COMPARE À

LA PENSÉE OCCIDENTALE?

Au cours des 25 dernières années, les États-Unis et plusieurs autres pays

occidentaux, ont développé de nouvelles idées sur la conduite de la prochaine guerre.

Tout comme les Chinois, les Américains ont analysé les nouveaux types de conflits et

noté qu’il n’y avait plus de distinction entre les guerres conventionnelles, irrégulières et

les actes terroristes et criminels. Comme le souligne Colin Gray, les forces belligérantes

emploient simultanément tous ces modes de guerres et ces actes criminels 54 . De plus, les

experts américains ont noté que les guerres conventionnelles sont en déclin et qu’elles ont

été remplacées par des guerres informationnelles, des opérations secrètes et des stratégies

asymétriques mises en pratiques par des organisations non-étatiques 55 . En prenant en

considération les changements dans la nature des conflits, ils ont développé quelques

concepts opérationnels tels que « Information-age warfare », « Revolution in military

affairs (RMA)», « Effects-based operations (EBO)», «Fourth-Generation warfare

(4GW) » et de la guerre hybride 56 . À travers tous ces concepts, ceux qui s’apparentent le

plus avec la guerre hors limites sont ceux du 4GW et de la guerre hybride. Alors,

comment-est-ce que ces deux concepts se comparent avec la théorie des deux auteurs

chinois et est-ce que la stratégie de la guerre hors limites mérite d’être prise au sérieux?

54
Colin S. Gray, “Irregular Warfare: One Nature, Many Characters”, Strategic Studies Quarterly
1, n°2 (hiver 2007), p. 55.
55
Robert M. Gates, “The National Defense Strategy: Striking the Right Balance”, Joint Force
Quarterly 52, 1st Quarter (2009), p. 5.
56
Albert A. Nofi, Recent Trends in Thinking About Warfare (Alexandria: CNA Corporation,
2006), p.3.
27

La « Fourth Generation Warfare (4GW) » et la guerre hybride

Il pourrait être argumenté que les Américains étaient les premiers à prévoir les

changements dans nature de la guerre telles que préconisés par les deux colonels chinois.

En 1989, William S. Lind a commencé à utiliser le terme de « Fourth Generation

Warfare (4GW) » pour décrire que les États allaient maintenant faire face à de nouveaux

défis dans la conduite de la guerre posés plus particulièrement par le terrorisme, la

technologie et l’information 57 . Depuis ce temps, Lind a continué d’évoquer que la 4GW

était en train de prendre de l’ampleur et qu’on était en train de faire un retour à l’époque

d’avant le Traité Westphalien de 1648 58 . Depuis la fin de la Guerre froide, les conflits

opposent des organisations non-étatiques à des États plus puissants. Ces sont des

insurgés, des terroristes et des criminels qui attaquent les vulnérabilités des forces

conventionnelles. En 2004, le colonel (à la retraite) Thomas Hammes a reconnu que la

4GW posait maintenant la plus grande menace aux intérêts américains 59 . Ces acteurs

non-étatiques privilégient des moyens non-conventionnels pour atteindre leurs objectifs

et leur campagne militaire peut frapper dans tous les domaines politique, économique,

57
William S. Lind, “The Changing Face of War: Into the Fourth Generation”,
[Link] Internet;
consulté le 21 janvier 2010.
58
Jusqu’à la fin de la guerre de Trente ans, les guerres avaient lieu entre les familles, les tribus, les
religions, les villes et les entreprises et tous les moyens étaient pris, pas seulement par les forces militaires.
59
Selon Hammes, historiquement, ce sont les forces non-conventionnelles employant les
techniques du 4GW qui ont réussi à causer le plus de dommages aux grandes puissances. Les États-Unis
ont perdu trois de ces guerres, aux mains du Vietnam, du Liban et de la Somalie. De plus, Hammes
argumente que depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, ce sont les guerres non-conventionnelles qui
ont apporté les plus grands changements aux États par rapport à leurs systèmes politiques, économiques et
sociaux. La révolution communiste en Chine, la première et la deuxième guerre en Indochine, la guerre de
l’indépendance de l’Algérie, la révolution iranienne, la guerre russe-afghane des années 1980, la première
Intifada et même la guerre en Tchétchénie ont tous eu un impact majeur et servi pour redéfinir les États
ainsi que leurs systèmes (Thomas X. Hammes, The Sling and the Stone, p. 4).
28

social et militaire. Selon Hammes, Mao Zedong aurait été le premier à utiliser le concept

du 4GW pour apporter son parti communiste au pouvoir en 1949 suite à une guerre

d’insurrection en Chine. Par la suite, au fur et à mesure, d’autres organismes auraient su

perfectionner la 4GW pour en donner de nouveaux résultats. Les forces opposantes en

Irak, les Talibans, les Tchéchènes et l’Al Qaeda sont les derniers à employer les

techniques du 4GW qui ont été développées au cours des dernières décennies 60 . Dans ce

concept, Hammes fait des distinctions nettes entre les tactiques conventionnelles, non-

conventionnelles (guérillas) et criminelles (terroristes).

Tout récemment, un autre expert bien réputé des États-Unis, Frank Hoffman, est

sorti avec le concept des guerres hybrides. C’est un concept qui pousse la 4GW encore

plus loin. Dans les guerres hybrides, Hoffman décrit qu’il n’y a plus de différence entre

les formes de guerres employées. Il utilise plus précisément le terme de « convergence »

où les acteurs étatiques et non-étatiques utilisent tous les moyens, qu’ils soient d’états

physique ou psychologique, létaux ou non-létaux, employés par des combattants ou non-

combattants 61 . Dans les guerres hybrides, ces acteurs peuvent passer d’un mode à un

autre sans qu’il n’y ait de distinctions. C’est un mélange parfait de tous les modes. Ils

peuvent faire simultanément l’emploi de moyens ou de tactiques conventionnelles, non-

conventionnelles, terroristes et criminelles. Les conflits, selon lui, sont donc devenus

« multi-modal » ou « multi-variant » 62 .

60
Thomas X. Hammes, The Sling and the Stone., p. 255
61
Frank G. Hoffman, “Hybrid Warfare and Challenges”, p. 34.
62
Ibid., p. 35.
29

Dans 4GW et la guerre hybride, les experts américains identifient essentiellement

les mêmes fondements de base que la guerre hors limites. Dans tous ces concepts de

guerre, l’objectif principal est d’enlever la volonté de combattre de son opposant plutôt

que la destruction de ses forces. Entre autre, Robb décrit l’objectif comme suit : «Victory

. . . is won in the moral sphere. The aim of 4GW is to destroy the moral bonds that

allows the organic whole to exist – cohesion 63 . De plus, les promoteurs de deux concepts

américains identifient plusieurs des mêmes éléments critiques que Liang et Xiangsui. Par

exemple, il n’y a pas de distinction entre « guerre », « paix », activité « légale » et

« illégale » dans la conduite des conflits. Les concepts tels que « civil », « militaire » ou

« combattant » et « non-combattant » n’ont plus de signification. Le « front » et

« l’arrière » d’un champ de bataille sont les mêmes. Et enfin, les approches asymétriques

sont les moyens privilégiés pour mener des combats contre des forces supérieures 64 . Il y

a donc beaucoup de ressemblance entre 4GW, la guerre hybride et la guerre hors limites.

Cependant, là où il y a divergence est dans l’emploi de ces concepts.

Pendant que les forces belligérantes mettent tous en pratiques les techniques du

4GW, des guerres hybrides et de la guerre hors limites, les États occidentaux continuent

de déployer des forces conventionnelles pour tenter de stabiliser les conflits. Contre des

tactiques de guérillas, de terroristes et de criminels, ils emploient toujours des moyens

militaires et non-militaires selon les lois internationales. Il est intéressant de noter que les

63
John Robb, “4GW”, Global Guerrillas;
[Link] Internet; consulté le
21 janvier 2010.
64
Albert A. Nofi, Recent Trends in Thinking About Warfare, p.11.
30

experts américains en stratégie militaire s’entendent tous pour dire que la seule façon de

pouvoir vaincre un adversaire qui utilise ces concepts est de mobiliser toutes les

ressources nationales. Celles-ci doivent comprendre les organisations qui détiennent les

pouvoirs du DIMEFILCH, « Diplomatic, Information, Military, Economic, Financial,

intelligence, Law, Cultural, and Humanitarian ». Dans ce domaine, ils font référence aux

théoriciens chinois Liang et Xiangsui et de leur livre sur « La guerre hors limites ». Ils

soutiennent que les Chinois maîtrisent déjà cette idée et sont les plus avancés à ce

niveau 65 . Mais, encore, même avec les pouvoirs du DIMEFILCH, les États occidentaux

continuent de prendre des moyens conventionnels. Le tableau ci-dessous fait la

comparaison entre la guerre hors limites et la guerre traditionnelle 66 . Dans

l’environnement extrêmement dynamique d’aujourd’hui, il est clair que l’avantage se

trouve dans le camp de ceux qui pratique la stratégie de la guerre hors limites.

Tableau 1.5 : Comparaison entre la guerre hors limites et la guerre traditionnelle

Guerre hors limites Guerre traditionnelle


Mets en défi l’influence Mets en défi la puissance
Attaques surprises Déclaration de guerre
Champ de bataille non-défini Champ de bataille avec frontières définies
Cibles obscures Cibles définies
Infiltration (secrète) Soldats en uniformes
Affronts à multifacettes Affronts militaires
Dynamisme haut Dynamisme bas

65
Albert A. Nofi, Recent Trends in Thinking About Warfare, p.93.
66
Kevin Coleman, “The Challenge of Unrestricted Warfare: A Look Back and a Look Ahead”,
[Link] Internet; consulté le 1 février 2010.
31

Pour les Chinois, les « États-Unis sont à respecter tactiquement et à mépriser

stratégiquement » et ils sont loin de les émuler 67 .

Même cela fait maintenant plus de dix ans que la stratégie de la guerre hors

limites de Liang et Xiangsui existe, elle demeure encore valide tels que démontré par les

concepts américains du 4GW et de la guerre hybride. La stratégie de la guerre hors

limites est extrêmement bien documentée et détaillée ce qui en fait un sujet d’étude

extrêmement fascinant. Elle favorise une guerre indirecte, c’est-à-dire la soumission de

l’ennemi et la victoire sans le combat. Son objectif principal est de changer la perception

des gens et elle se mesure par l’influence 68 . L’approche de Liang et Xiangsui suit la

tradition chinoise qui stipule, à la Sun Tsu, que la pensée humaine sera toujours plus forte

que la force physique 69 .

Le Secrétaire de la défense des États-Unis Robert Gates reconnaît que les forces

combattant sous ces modes de guerre représentent la plus grande menace aux intérêts

américains 70 . Cependant, rien ne pourrait égaler la menace d’une guerre hors limites mis

aux profits d’un État qui possède suffisamment de ressources et de détermination. Ces

États peuvent mettre à profit tous les effets multiplicateurs du principe de la

combinaison-addition, combattre à travers tous les domaines et sévèrement attaquer les

67
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, p. 9.
68
Kevin Coleman, “The Challenge of Unrestricted Warfare: A Look Back and a Look Ahead”.
69
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, p. 9.
70
Robert M. Gates, “The National Defense Strategy: Striking the Right Balance”, Joint Force
Quarterly 52, 1st Quarter (2009), p. 5.
32

intérêts stratégiques des États qui les opposent. Il pourrait même en venir à déstabiliser

les grandes puissances.

Étant donné que la détermination d’un acte de guerre dans la stratégie de la guerre

hors limites n’est plus tout-à-fait clair, ceci apporte à réfléchir. Même si la Chine

semblerait poser la plus grande menace aujourd’hui, qu’en est-il de l’Iran qui, depuis les

la dernière décennie, semble prendre tous les moyens pour faire sortir les forces

impérialistes américaines du Moyen-Orient? Est-ce que l’Iran serait en train de mener

une guerre hors limites contre les États-Unis? Si oui, pourquoi et comment? Voici les

questions auxquelles les prochains chapitres tenteront de répondre.


33

CHAPITRE 2

QUE CHERCHE L’IRAN DEPUIS SA RÉVOLUTION ET QU’EST-CE QUI A

CHANGÉ?

Presque à toutes les semaines, l’Iran est à la une des manchettes pour ses activités

plutôt provocatrices et déstabilisatrices. À tout instant, le Président Ahmadinejad réussit

à enflammer la communauté internationale avec ses rhétoriques anti-américaines et anti-

israéliennes, la promotion de son programme nucléaire et son refus de reconnaître

l’Holocauste. Il arrive ainsi à semer le doute sur les vraies ambitions iraniennes. Avec

ses lancements de missiles balistiques ou encore son implication avec des organismes

terroristes tels que le Hamas et le Hezbollah, l’Iran semble être partout et ses choix en

matières de politiques étrangères sont la source de beaucoup de consternation. Depuis

l’élection de son Président ultraconservateur, l’Iran sollicite énormément d’attention et

cause en même temps beaucoup d’anxiété pour les grandes puissances 71 . Pour un pays

de puissance moyenne, il est impressionnant de voir jusqu’à quel point l’Iran arrive à

rivaliser avec les grandes puissances par l’usage de son « soft power » et « hard power ».

Malgré une politique souvent qualifiée d’irrationnelle et des initiatives apparemment

déconnectées les unes des autres, la RII parvient dans une large mesure à imposer son

agenda aux grands de ce monde. Alors comment fait-il pour y arriver plus que d’autres

pays de moyennes et de grandes puissances? Avant de pouvoir répondre à cette question

71
Frederic Wehrey, et coll., Dangerous but not Omnipotent; Exploring the Reach and Limitations
of Iranian Power in the Middle East (Santa Monica: RAND Project Air Force, 2009), p. 1.
34

à l’aide de la stratégie de la guerre hors limites, il est important de comprendre ce que

recherche exactement l’Iran.

Suite à la révolution islamique de février 1979, les pays occidentaux ont coupé

tous les liens politiques avec les leaders iraniens. Depuis ce temps, les experts essaient

sans cesse de déchiffrer la grande stratégie et la politique étrangère iranienne qui donnent

l’impression d’être très opaque et tout-à-fait incohérente. Pourtant, un certain nombre

d’éléments et d’observations démontrent que ce que l’Iran cherche à atteindre est moins

improvisé et mystérieux qu’il ne paraît à vue72 .

Le but de ce chapitre est d’énoncer les objectifs stratégiques de l’Iran, d’établir les

fondements de sa politique étrangère, et de comprendre qui prend les décisions à

l’intérieur de son gouvernement. Pour ce faire, ce chapitre sera divisé en trois parties.

Pour commencer, une courte énoncée de la culture stratégique de l’Iran sera donnée. En

second, les objectifs stratégiques ainsi que les principes de la politique intérieure et

étrangère seront détaillés. En dernier, le système gouvernemental iranien sera analysé

pour mieux comprendre qui prend les décisions sur l’orientation politique iranienne. Il

est important de comprendre ces éléments puisque c’est ce qui dirige et guide la grande

stratégie iranienne. Dans les chapitres suivants, les moyens et les combinaisons utilisés

pour atteindre chacun des objectifs stratégiques seront analysés pour démontrer que l’Iran

mène présentement une stratégie de guerre hors limites.

72
Canadian Security Intelligence Service, Insights into the Future of Iran as a Regional Power;
Highlights from the Conference (Ottawa: World Watch Expert Notes Series, 30-31 March 2009), p. 8.
35

2.1 QUELLE EST LA CULTURE STRATÉGIQUE QUI GUIDE LA PENSÉE

IRANIENNE?

Depuis le premier temps de l’Empire Perse, les Iraniens se considèrent comme

une des grandes civilisations de ce monde. L’Iran est le seul pays depuis son existence

de pouvoir se vanter d’avoir gardé ses frontières presque intactes dans une région du

monde les plus contestées. C’est ainsi que les Iraniens ont toujours regardé leur histoire

avec énormément de fierté mais aussi avec beaucoup d’amertume. Sous les dynasties

Achéménides, Parthes (247 av. J.-C.- 224) et Sassanides (224-651), l’Iran avait joué un

rôle prédominant au Moyen-Orient et même à plusieurs moments, il avait dominé cette

région. Cependant, suite à cette période, la RII a été marquée par une succession

d’invasions et d’ingérences étrangères. La première a commencé avec la défaite des

Sassanides par les armées arabes qui ont établi l’Islam en tant que la religion de l’Empire.

Jusqu’à aujourd’hui, cette période est marquée par la controverse. Pendant que les

révolutionnaires voient ce moment comme étant la délivrance de l’Iran de ses païens et

comme élément nationaliste, les Iraniens plus laïques l’associent à l’humiliation et à leur

subjugation 73 . En 1502, pour se démarquer de ses voisins sunnites, la dynastie Safavide

établit le chiisme en tant que secte dominante de l’Islam et permet à l’Iran, jusqu’à la fin

du dix-huitième siècle, de retrouver une certaine dominance dans la région. Rivalisant

contre l’Empire Ottoman, les Safavides ont réussi à étendre leur influence en Irak, en

Afghanistan et dans le Caucase. Toutefois, sous la dynastie Qadjar (1795-1925), l’Iran a

connu un certain recul et s’est vu dominé par les forces occidentales.

73
David E. Thaler, et coll., Mullahs, Guards, and Bonyads: An Exploration of Iranian Leadership
Dynamics (Santa Monica: RAND National Defense Research Institute, 2010), p. 7.
36

Sous les Qadjars, l’Iran a perdu son influence dans la région aux dépends des

empires expansionnistes britanniques et russes. Suite à leur défaite dans la guerre Russie-

Perse de 1804-1813, l’Iran a dû céder à la Russie sa sphère d’influence sur la Géorgie et

le Caucase. Par la suite, grandement affaibli, l’Iran a perdu une autre guerre en

Afghanistan face aux Britanniques qui a durée de 1856-1857. L’Iran a ainsi perdu son

influence en Afghanistan et dans la région. Puis, en 1872, sous la Concession Reuters, le

chah d’Iran a concédé aux Britanniques le contrôle de ses ressources nationales en retour

de devises. Un peu plus tard en 1919, dans une autre entente paraphée avec les

Britanniques, l’Iran cette fois leur a cédé le contrôle de ses ressources d’hydrocarbures.

Sous la monarchie Pahlavi, l’Iran a continué d’être dominé mais cette fois par les

États-Unis. En 1953, suite à un coup d’État organisé par les Américains, Mohammed

Reza Pahlavi a pu reprendre le pouvoir de l’Iran après qu’il ait été défait

démocratiquement. Tout comme les chahs Qadjars l’avaient été avec les britanniques,

Mohammed Reza était vu comme un serviteur des intérêts américains. Dans le but de

moderniser son pays, Mohammed Reza a adopté plusieurs mesures qui ont été vues par la

majorité de la population et plus particulièrement le clergé comme étant des tentatives

d’imposer la culture occidentale sur la RII 74 . Les Iraniens percevaient le chah comme

servant les intérêts américains devant ceux des intérêts de leur propre pays. Pour les

États-Unis, le chah jouait un rôle clé dans l’établissement de la sécurité dans le Golfe

persique et au Moyen-Orient. Par contre, plusieurs Iraniens voyaient le chah comme

74
Ibid., p. 8.
37

étant incapable de prendre des décisions d’ordre stratégique sans l’approbation des États-

Unis. Ils en voulaient ainsi aux Américains de supporter le régime répressif du chah 75 .

C’est alors pour se défaire de l’ingérence impérialiste et de permettre à l’Iran de retrouver

la grandeur de la Perse Safavide que le clergé, sous la révolution de 1979, réussit à

déposer le chah et instaurer une théocratie. Les Iraniens veulent alors à tout prix

retrouver leur place naturelle de puissance régionale et ils voient les États-Unis qu’ils

qualifient de « Grand Satan », avec leurs intérêts et leurs actions, comme étant leur plus

grand ennemi pour les empêcher 76 .

Maintenant que la culture stratégique iranienne a été définie, quels sont les

objectifs stratégiques de la RII ainsi que les fondements de sa politique intérieure et de sa

politique étrangère?

2.2 OBJECTIFS STRATÉGIQUES ET ORIENTATION POLITIQUE DE L’IRAN

Objectifs stratégiques iraniens

Selon les experts, les objectifs stratégiques de l’Iran sont très clairs. L’élite

politique de l’Iran cherche trois objectifs : (1) ils tiennent à assurer la survie du régime

tout en assurant leur souveraineté, (2) ils cherchent à devenir la puissance régionale

légitime du Moyen-Orient et (3) ils veulent faire partie du club des grandes puissances

75
Ibid., p. 9.
76
Ibid., p. 17.
38

mondiales 77 . En essence, ils veulent se libérer de toute ingérence extérieure et retrouver

leur place de prestige au Moyen-Orient; la place qu’ils ont jadis occupé sous le règne des

Achéménides (550-330 av. J.-C.), des Sassanides (224-651) et celui des Safavides au

XVIIIe siècle. Avec la révolution de 1979, les Iraniens ont envoyé un message clair aux

forces impérialistes. Ils veulent mettre un terme aux ingérences étrangères et regagner le

plein contrôle sur leur destiné.

Orientation politique iranienne de 1979 à 2005

Pour se faire, il ne fait aucun doute que l’orientation politique de l’Iran suit une

grande stratégie et que même si elle peut paraître à la fois irrationnelle et erratique, elle

est tout-à-fait logique 78 . La politique iranienne repose sur deux éléments : les objectifs

stratégiques iraniens et les États-Unis, qui leur posent la plus grande menace 79 .

Aujourd’hui comme juste avant la révolution de 1979, l’Iran a toujours perçu les États-

Unis comme étant l’obstacle majeur incontournable pour atteindre ses grandes ambitions.

C’est ainsi que même si la politique étrangère a connu quelques fluctuations depuis la

révolution, la stratégie iranienne a toujours évolué sous une constance, celle de se défaire

de l’emprise impérialiste américaine. L’orientation politique de l’Iran peut être divisée

en deux périodes : la première qui est allée de 1979 à 1989 pendant laquelle le régime

77
Canadian Security Intelligence Service, Insights into the Future of Iran as a Regional Power, p.
27.
78
Mohsen M. Milani, “Tehran’s Take”, Foreign Affairs 88, Iss. 4 (juillet/août 2009), p. 1;
[Link]
&VType=PQD&RQT=309&VName=PQD&TS=1271556873&clientId=1711; Internet; consulté le 16
février 2010.
79
Ibid., p. 1.
39

iranien à chercher à étendre la révolution et la deuxième, qui va de 1989 à aujourd’hui où

elle est marquée par le pragmatisme et la realpolitik 80 .

Sous l’ayatollah Khomeiny (1979-1989), la politique étrangère a été dominée par

deux principes : (1) « Neither East nor West but the Islamic Republic » et (2) « Export of

the Revolution » afin de libérer les pays musulmans et non-musulmans de leurs

oppresseurs et de leurs leaders corrompus 81 . La politique étrangère de Khomeiny avait

été grandement influencée par l’idéologie islamique et la doctrine du chiisme. A cette

époque, elle avait servi pour faire aversion à l’influence américaine et à mobiliser l’Iran

pour supporter la guerre contre l’Iraq de 1980 à 1988. Suite à cette guerre, l’Iran s’est

retrouvé isolé de ses voisins et devait à tout prix rebâtir son économie et réintégrer le

marché mondial. La mort de Khomeiny en 1989 a essentiellement marqué la fin du désir

d’exporter la révolution 82 .

C’est en 1989, sous l’ayatollah Khamenei, que la politique étrangère de l’Iran a

pris une autre approche, celle qui favorisait le pragmatisme. Sous les Présidents

Rafsanjani (1989-1997) et Khatami (1997-2005), l’élite politique avait tenté de rétablir

ses liens avec les États voisins. Tout en gardant allégeance au concept du velayat-e faqih
80
Frederic Wehrey, et coll., Dangerous but not Omnipotent; Exploring the Reach and Limitations
of Iranian Power in the Middle East, p. 10.
81
Eva Patricia Rakel, “Iranian Foreign Policy since the Iranian Islamic Revolution : 1979-2006”,
Perspectives on Global Development and Technology 6 (2007), p. 160;
[Link]
%20the%20Iranian%20Islamic%20Revolution%3A%201979%2D2006&author=Eva%20Patricia%20Rake
l&issn=15691500&title=Perspectives%20on%20Global%20Development%20and%20Technology&volum
e=6&issue=1%2D3&date=20070101&spage=159&id=doi:&sid=ProQ_ss&genre=article&lang=en;
Internet; consulté le 2 décembre 2009.
82
Frederic Wehrey, et coll., Dangerous but not Omnipotent; Exploring the Reach and Limitations
of Iranian Power in the Middle East, p. 10.
40

(la gouvernance du jurisconsulte), Khatami a voulu entretenir un dialogue plus civilisé

avec les États-Unis. Cependant, la rivalité interne entre les différentes factions au sein du

gouvernement à empêcher ces deux présidents d’entamer leurs réformes.

Orientation politique iranienne depuis 2005

En 2005, l’orientation politique de l’Iran a connu un autre tournant suite à

l’élection du Président ultraconservateur Ahmadinejad. Ce dernier qui est toujours au

pouvoir aujourd’hui fait parti des révolutionnaires de première génération parmi lesquels

leur vision de la politique a été forgée par la guerre Iran-Irak83 . Sous les commandes

d’Ahmadinejad, la RII a adopté une orientation politique plus radicale et a fait un retour

vers l’approche idéologique des années 1980. À sa base, le parti ultraconservateur

d’Ahmadinejad vise trois objectifs : (1) garder les masses musulmanes comme alliées

fidèles, (2) maintenir un bon partenariat avec les États musulmans, et (3) s’abstenir de

tout rapprochement avec les États-Unis 84 . Avec sa réélection en juin 2009, la population

iranienne, l’élite politique et le Guide suprême lui-même ont démontré leur confiance

envers leur Président et il continue ainsi d’aller de l’avant avec son agenda.

Depuis les vingt dernières années, malgré les considérations idéologiques,

l’orientation politique de l’Iran a aussi progressivement pris une approche réaliste et

83
Lionel Beehner, “Iran’s Multifaceted Foreign Policy”, [Link]
Internet; consulté le 11 janvier 2010.
84
Eva Patricia Rakel, “Iranian Foreign Policy since the Iranian Islamic Revolution: 1979-2006”, p.
166.
41

l’approche d’Ahmadinejad n’en fait pas exception 85 . Comme ce fut le cas avec la

Géorgie en août 2008, l’Iran a préféré ne pas interférer auprès de la Russie pour ne pas

brimer leur relation stratégique. L’élite politique iranienne n’hésite donc pas de mettre de

côté leurs valeurs et leur idéologie aux profits de leurs intérêts 86 .

Lors d’un séminaire de l’OTAN organisé en décembre 2009 sur la sécurité du

Golfe, les experts réunis se sont entendu sur les principes clés de la politique intérieure

iranienne et sur les axes majeurs de sa politique étrangère. Ils les ont définis comme

suit 87 :

Les principes clés de la politique intérieure iranienne :

- La défense d’un régime qui se perçoit comme toujours menacé de l’extérieur.

- Le maintien d’un juste équilibre entre la dimension «républicaine» et la

dimension « islamique » du régime, qui se traduit par un partage du pouvoir entre

le Guide suprême, le Président de la République, le chef du Conseil de

discernement et le Président du Parlement.

- Le refus de toute ingérence extérieure.

85
Canadian Security Intelligence Service, Insights into the Future of Iran as a Regional Power, p.
27.
86
Ibid., p. 28.
87
Pierre Razoux, L’OTAN et la sécurité du Golfe, Compte rendu de séminaire (Rome : NATO
Defense College Research Division, 2-3 décembre 2009), p. 3.
42

Les axes majeurs de la politique étrangère iranienne :

- Le Golfe qui reste le centre d’intérêt prioritaire de l’Iran.

- Le Levant (Syrie, Liban, Israël, et territoires soumis à l’Autorité palestinienne),

perçu comme un moyen de pression pour obtenir les objectifs recherchés vis-à-vis

du Golfe.

- La « Look to the East Policy » (Russie, Chine, Pakistan, Inde, Amérique Latine)

qui n’est là que pour contrebalancer les tentatives du régime.

En comparant les principes clés de la politique intérieure iranienne et les axes

majeurs de la politique étrangère avec l’orientation politique au début de la révolution, il

peut être déduit que ses fondements sont demeurés constants. Maintenant et comme il y a

trente ans, la RII continue de combattre les ingérences extérieures des forces impérialistes

et des régimes arabes sunnites tout en tentant de répandre leur influence dans la région.

Certains spécialistes s’entendent pour dire que la politique étrangère peut se regrouper

sous trois thèmes. Pour débuter, il y a la dissuasion et la sécurité de l’Iran. Il y a ensuite

le support aux groupes militants islamiques pour des raisons symboliques et comme

capacités de rétorsion. Et enfin, il y a l’importance d’aller chercher la faveur des Arabes

afin d’empêcher les régimes arabes d’attaquer l’Iran 88 .

Alors, même si le régime islamique a remis l’idée de répandre la révolution, en

analysant l’orientation politique des trente dernières années, il peut être déduit que ses

fondements ont demeuré constants. Les principes et les axes majeurs identifiés lors du

88
Frederic Wehrey, et coll., Dangerous but not Omnipotent; Exploring the Reach and Limitations
of Iranian Power in the Middle East, p. 32.
43

séminaire de l’OTAN sont clairement orientés vers les objectifs stratégiques de l’Iran. Ils

servent donc à orienter les actions de l’élite politique iranienne pour assurer la survie du

régime, devenir la puissance régionale au Moyen-Orient et rivaliser au même pied

d’égalité avec les grandes puissances. Alors, pourquoi se fait-il que les actions de l’élite

politique iranienne semblent irrationnelles et erratiques?

2.3 COMMENT LES DÉCISIONS SONT PRISES EN MATIÈRE DE

POLITIQUE?

Avant de faire l’analyse de la stratégie iranienne à travers le concept de la guerre

hors limites, il est important de comprendre la complexité du système politique du régime

iranien. Malgré le fait que la politique iranienne puisse parfois paraître schizophrénique,

il y a une constance qui demeure. La politique interne et étrangère de l’Iran est bien celle

du Guide suprême basée sur les grandes ambitions iraniennes 89 . Dans la stratégie de la

guerre hors limites, ceci est un facteur extrêmement important puisque ses principes clés

exigent qu’ils y aient un contrôle du processus entier, une coordination

omnidimensionnelle et de la synchronie. Avec tous les pouvoirs qui lui sont conférés et

l’influence qu’il exerce à travers le système politique iranien, l’ayatollah Khamenei est

bien placé pour mobiliser et coordonner les forces dans les domaines militaire et non

militaire pour atteindre les objectifs stratégiques. La figure 2.1 illustre bien l’hiérarchie

et les relations entre les différentes institutions politiques au sein du gouvernement

89
Karim Sadjadpour, “Understanding Ayatollah Khamenei: Leader’s Thoughts on Israel, the U.S.,
and the Nuclear Program”, extrait de Understanding Iran, sous la direction de Jerrold D. Green, Frederic
Wehrey et Charles Wolf, Jr., (Santa Monica: RAND National Security Research Division, 2009), p. 87-95.
44

iranien. S’il est parfois difficile de comprendre l’orientation politique de la RII, c’est que

d’autres organismes peuvent aussi l’influencer. C’est entités comprennent le Président, le

Majles, le Conseil de discernement (Expediency Council), le Conseil des gardiens et les

Commandants des Forces armées.

Figure 2.1 : Distribution du pouvoir au sein du gouvernement iranien

Source: Mullahs, Guards, and Bonyads, An exploration of Iranian Leadership


Dynamics, p. 23.
45

L’influence du Guide suprême

Comme il est bien démontré dans la figure, le Guide suprême se situe au centre du

système gouvernemental et exerce une influence directe et indirecte aux seins de toutes

les institutions et les politiques qui en découlent. C’est lui qui prend toutes les décisions

majeures, et il le fait normalement une fois qu’il y ait eu un consensus entre les

différentes organisations et le Président. Selon la constitution de l’Iran, le Guide suprême

approuve le choix du Président élu par la population. Il agit aussi en tant que

Commandant en chef des Forces armées et des forces policières, chef du ministère qui

contrôle la télévision et la radio (Islamic Republic of Iran Broadcasting), et le chef de la

branche judiciaire du pays. Maintenant, depuis plus que jamais, l’ayatollah Khamenei

semble avoir un plus grand contrôle sur la politique étrangère de son pays. Entre autre,

c’est lui qui dirige l’orientation de l’Iran par rapport à la poursuite du programme

nucléaire 90 . Khamenei est d’autant plus bien entouré. En appointant différents

représentants à tous les niveaux, il peut contrôler et voir à l’exécution de ses politiques.

Ces représentants agissent aussi comme des conseillés et le tiennent au courant des

développements de leurs institutions respectives. Il est extrêmement douteux que

Khamenei change l’orientation de la politique interne et étrangère de son pays. Il ne

pourrait le faire que si son autorité est remise en question ou s’il a le support des ses

90
Shahram Chubin, “Decisionmaking for National Security: The Nuclear Case”, extrait de
Understanding Iran, sous la direction de Jerrold D. Green, Frederic Wehrey et Charles Wolf, Jr., (Santa
Monica: RAND National Security Research Division, 2009), p. 52-65.
46

conseillés et des autres centres de pouvoirs 91 . Par rapport aux États-Unis, Khamenei ne

recherche pas la confrontation, mais il ne s’oppose pas non plus un certain niveau de

conflit pour servir certains de ses intérêts. Entre autre, selon certains spécialistes, les

dirigeants iraniens parviennent même à instrumentaliser une confrontation avec les États-

Unis pour garder « les fantassins de la révolution » sur un pied d'alerte et légitimer leurs

fonctions de gardiens du régime 92 .

Le rôle du Président

Le numéro deux au sein du gouvernement est le Président. Le Président Ahmadinejad

exerce aussi une grande influence sur la politique interne et étrangère. C’est lui qui

choisit le cabinet législatif, siège à la tête du « Supreme National Security Council

(SNSC) », implémente les lois légiférées par le Majles, et signe les ententes et les traités

internationaux. Il peut donc prendre des décisions tactiques sur les différents aspects de

la politique interne et étrangère, mais il ne peut pas altérer son orientation

fondamentale 93 . Un bon exemple est le programme nucléaire. Même si Khamenei n’est

pas tout-à-fait d’accord avec lui, Ahmadinejad se sert du nucléaire pour promouvoir

l’indépendance et la souveraineté de l’Iran et rallier son peuple contre les États-Unis. Il

est ainsi difficile pour le Guide suprême de le contrarier. Même si c’est le Guide

suprême qui mène les commandes, Ahmadinejad, encore plus radicale, peut arriver à lui

91
Mohsen M. Milani, “Tehran’s Take”, p. 2.
92
David E. Thaler, et coll., Mullahs, Guards, and Bonyads: An Exploration of Iranian Leadership
Dynamics, p. 63.
93
Mohsen M. Milani, “Tehran’s Take”, p. 2.
47

forcer la main. Pour ce qui est de la défense nationale et la sécurité, la grande majorité

des décisions sont prises par le SNSC et se fait par consensus plutôt que par décret 94 .

Le Majlis, le Conseil des gardiens et les Gardiens de la révolution

En ce qui à trait aux autres sphères d’influence, c’est le Majlis formé de 290

membres élus qui révise et approuve le budget, propose de nouvelles lois, et ratifie toutes

les ententes internationales, les contrats et les traités. Les partis au pouvoir du Majlis

sont formés par des militants modérés, des réformateurs et des révolutionnaires. Ceci fait

en sorte qu’il est souvent difficile de trouver un terrain d’entente. Lorsque le Majles

prend des décisions, celles-ci sont alors soumises au Conseil des gardiens. Ce conseil qui

est formé de douze membres très puissants dont six clergés et six juristes conservateurs

choisis par le Guide suprême, a le droit de veto sur toutes les décisions du Majlis. Puis, il

y a le Conseil de discernement. En consultation avec le Guide suprême, ce conseil agit

comme médiateur lorsque le Majlis et le Conseil des gardiens n’arrivent pas à s’entendre.

Il y a aussi les Gardiens de la révolution qui gagnent de plus en plus d’influence dans

l’établissement de la politique interne et étrangère. Le rôle qu’ils jouent sera décrit plus

en détails dans les prochains chapitres par rapport à l’influence qu’ils exercent. Ces

révolutionnaires occupent des postes à l’intérieur de toutes les institutions. Ils se

retrouvent à tous les niveaux et font usages de toutes les combinaisons en ligne avec les

objectifs stratégiques de la RII.

94
James Dobbins, “Negotiating with Iran: A Case Study” extrait de Understanding Iran, sous la
direction de Jerrold D. Green, Frederic Wehrey et Charles Wolf, Jr., (Santa Monica: RAND National
Security Research Division, 2009), p. 66-70.
48

S’il est difficile de comprendre l’orientation politique de l’Iran, c’est que celle-ci

est largement influencée par divers leaders, des factions internes et des réseaux informels

qui sont continuellement en compétitions l’un contre l’autre. La personnalité des leaders

en vaut aussi pour beaucoup dans un système où les pouvoirs sont répartis entre une

multitude d’institutions formées à partir d’élus et d’autres qui sont appointés 95 .

De plus, pour chaque institution républicaine du gouvernement iranien, il existe une

institution parallèle et occulte encore plus dominante 96 . Le caractère «byzantin» et

«ambivalent» du système politique et décisionnel iranien est en effet l'une des raisons

pour lesquelles la politique étrangère de la RII est si difficile à décoder pour les

Occidentaux 97 . A plusieurs moments, la politique interne et étrangère peut sembler

erratique, irrationnel, voire même contradictoire. Par exemple, pendant que Larijani,

membre du Conseil suprême de sécurité nationale, pousse le programme nucléaire iranien

pour des raisons énergétiques et médicales, Ahmandinejad demande « l’élimination » de

l’État d’Israël. Les réformateurs du Majles accusent d’ailleurs leur Président d’aller trop

loin 98 . Un autre exemple est que le Ministère des affaires étrangères et les Gardiens de la

révolution préconisent deux approches contradictoires par rapport à l’Irak. Pendant que

le Ministère évite tout contact avec Moqtada al-Sadr, leader du mouvement chiite en Irak,

95
David E. Thaler, et coll., Mullahs, Guards, and Bonyads: An Exploration of Iranian Leadership
Dynamics, p. 22.
96
Ibid., p. 35.
97
Ibid., p. 116.
98
Renaud Girard, “The Calculated Provocations of the Islamist Iranian President”,
[Link]
the_calculated_provocations_of_the_islamist_iranian_president.php; Internet; consulté le 2 avril 2010.
49

les Gardiens de la révolution sont accusés de financer, d’entraîner et d’équiper l’Armée

du Mahdi 99 .

Malgré la complexité du système politique iranien, c’est le Guide suprême qui en

demeure pas moins le chef d’orchestre. Avec tous ses représentants insérés à tous les

niveaux tant du côté des institutions républicaines que du côté des organismes

théocratiques, il est en mesure de s’assurer à ce que les politiques sont continuellement

enlignées avec les objectifs stratégiques. Il est donc bien placé pour mettre en application

les principes essentiels énoncés par Liang et Xiangsui pour mener une stratégie de guerre

hors limites.

2.4 LA GRANDE STRATÉGIE DE L’IRAN

Marqué par une succession d’invasions et d’ingérences étrangères, l’Iran tient à

tout prix de préserver la survie de son régime et de redevenir une puissance régionale

comme elle l’avait été sous l’Empire perse. De plus, le régime iranien tient à être traité

d’égaux et avec respect par les grandes puissances. Pour ce faire, l’Iran voit les États-

Unis comme leur plus grande menace. Pour arriver à atteindre leurs objectifs

stratégiques, l’élite politique iranienne a changé d’approche depuis la fin des 1980.

Progressivement, elle a adopté une approche réaliste et pragmatique plutôt

qu’idéologique. Même si les pratiques de leur politique interne et étrangère peuvent

paraître irrationnelles et erratiques, elles demeurent bien calculées par le Guide suprême

99
Frederick W. Kagan, Kimberly Kagan et Danielle Pletka, Iranian Influence in the Levant, Iraq
and Afghanistan, p. 17.
50

et son entourage qui sont représentés à tous les niveaux à travers le système

gouvernemental iranien. L’orientation politique et la stratégie de l’Iran sont donc très

constantes et les leaders iraniens n’hésitent pas à mettre les intérêts du pays devant leur

idéologie.

Alors, la question qui se posent maintenant est de savoir si la grande stratégie de

l’Iran peut être décrite par celle de la guerre hors limites. Est-ce que l’Iran utilise les

combinaisons, les moyens et les principes de la guerre hors limites pour atteindre ses

objectifs stratégiques? Les prochains chapitres seront le sujet d’analyse du

comportement iranien en fonction des critères et des principes établis pour mener une

guerre hors limites.


51

CHAPITRE 3

ASSURER SA SURVIE ET SON INDÉPENDANCE PAR LA STRATÉGIE DE

GUERRE HORS LIMITES

Comme il a été démontré dans le chapitre précédent, depuis la révolution

islamique de 1979, l’Iran cherche à atteindre trois objectifs stratégiques. Le premier de

ces objectifs est celui d’assurer la survie de leur régime et leur indépendance nationale.

L’indépendance nationale ici comprend aussi la souveraineté, l’intégrité politique et

territoriale. Pour bien comprendre cet objectif, il suffit de regarder l’importance que lui

rattache l’ayatollah Khamenei. Karim Sadjadpour, un expert du RAND, a analysé

l’ayatollah Khamenei et il a reconnu quatre thèmes qui dominent ses discours politiques.

Ceux-ci sont : la justice, l’Islam, l’indépendance et l’autosuffisance 100 . Selon lui, les

activités du régime peuvent être suivies sous ces quatre thèmes qui sont tous inter-reliés :

l’Islam incarne la justice, l’indépendance ne peut être atteinte qu’avec l’autosuffisance et

pour promouvoir la justice et l’Islam, le pays doit maintenir son indépendance nationale

des puissances externes 101 . Pour y arriver, le régime de l’ayatollah Khamenei semble

avoir adopté une stratégie agressive à multifacettes à l’intérieur de ses frontières et dans

les pays avoisinants.

100
Karim Sadjadpour, “Understanding Ayatollah Khamenei: Leader’s Thoughts on Israel, the
U.S., and the Nuclear Program”, extrait de Understanding Iran, p. 87-95.
101
Ibid., p. 87-95.
52

Le but de ce chapitre est donc de démontrer que l’Iran applique la stratégie de la

guerre hors limites pour arriver à son premier objectif, celui d’assurer sa survie et son

intégrité territoriale. Pour valider cet argument, ce chapitre sera divisé en trois parties.

Pour commencer, les défis internes et externes auxquels doivent s’en prendre le régime

iranien seront présentés. Ces défis s’opposent directement à la légitimité du régime et à

la souveraineté du pays. Deuxièmement, une analyse sera faite sur les moyens utilisés

par les leaders iraniens pour arriver à leur objectif. Ceci sera fait en se servant des quatre

combinaisons énoncées par Liang et Xiangsui détaillées dans le premier chapitre. Celles-

ci sont les combinaisons supranationales, hors domaines, hors moyens et hors degrés. En

dernier, un sommaire des moyens employés sera fait en servant du principe de la

combinaison-addition pour démontrer que le régime iranien applique bien la stratégie des

deux auteurs chinois. Alors quelles sont les menaces qui s’opposent à la survie du régime

iranien et à leur indépendance et comment est-ce qu’il utilise la stratégie de la guerre hors

limites pour arriver à atteindre leur premier objectif stratégique?

3.1 DÉFIS QUI S’OPPOSENT À LA SURVIE DU RÉGIME ET À LA

SOUVERAINTÉ DE L’IRAN

Depuis plus de trente ans maintenant, il incombe au régime théocratique de

défendre l'intégrité politique et physique du régime iranien à travers la protection de ses

frontières et la préservation de la souveraineté nationale. Pour y arriver, le régime de

l’ayatollah Khamenei n’hésite surtout pas d’employer tous les moyens mis à leur

disposition, même si cela offusque la communauté internationale. En revanche, la RII a


53

reçu de nombreuses sanctions et se retrouve aujourd’hui isolée de tous les côtés. En plus

d’être entouré par ses voisins arabes et sunnites, l’Iran doit aussi composer avec la

menace des Forces américaines implanté au Moyen-Orient. L’Iran n’est pas inquiet que

ces Forces peuvent envahir le pays, mais plutôt des bases qu’elles fournissent pour

encourager la dissidence des différentes ethnies dans les régions avoisinantes 102 .

Le régime islamique doit donc sans cesse se battre pour assurer sa survie et pour

maintenir l’indépendance de son pays et les nombreuses sanctions qui lui ont été

imposées pour son programme nucléaire l’empêchent de prospérer économiquement. Les

Iraniens doivent composer avec des restrictions sur les importations d’équipement et de la

technologie qui leurs sont nécessaires pour le développement de leurs raffineries, leurs

centrales électriques et leurs systèmes de communications 103 . De plus, les prêts aux

institutions financières de l’Iran ont tous été arrêtés. Leurs instituions n’ont plus accès

aux marges de crédit, aux transferts de fonds à l’intérieur du système international et tous

les avoirs à l’étranger ont été gelés 104 . Il y a aussi un embargo sur tout l’équipement

militaire qui a un impact direct sur les capacités militaires de l’Iran. D’autres restrictions

existent aussi sur l’acquisition du fer et sur l’acquisition des technologies avancées dans

102
Stratfor Global Intelligence, “Geopolitics on Iran”,
[Link] Internet; consulté le 26 février 2010.
103
Maj.-Gen. (res.) Aharon Zeevi Farkash, “Iranian Strategic Vulnerabilities: Implications for
Policy Options to Halt the Iranian Nuclear Program”, [Link]
Internet; consulté le 9 mars 2010.
104
Ibid.
54

le but de limiter l’économie iranienne et de mettre de la pression sur le gouvernement

pour qu’il abandonne son programme nucléaire 105 .

À cause de ces sanctions et des dommages causés par la guerre avec l’Irak de

1980 à 1988, l’Iran n’a jamais été en mesure de retrouver sa production de pétrole de la

période pré- révolutionnaire. Juste avant la révolution, la RII était arrivée à produire plus

de six millions de barils de pétrole par jour. Ce chiffre se situe aujourd’hui à un peu plus

de quatre millions de baril, mais ses exportations continuent sans cesse de diminuer à

cause de ses besoins domestiques toujours croissants 106 . Ceci limite les marges de

manœuvre du gouvernement iranien puisque 70 pourcent de ses revenus viennent de ses

exportations de pétrole 107 . En somme, l’isolement de l’Iran de la communauté

internationale place le pays dans une situation très précaire. Il n’est pas surprenant que le

régime islamique se sent menacé d’où la raison, les experts s’accordent pour dire, que

l’Iran veut se doter de l’arme nucléaire 108 .

Au chapitre 2, il a été vu que le Guide suprême est celui qui détient tous les

pouvoirs en Iran. Il est donc très bien placé pour pouvoir orchestrer une stratégie pour

arriver à son premier objectif stratégique. Alors, est-ce que Khamenei fait bien l’usage

des différents moyens de la guerre hors limites proposés par les deux colonels chinois

105
Ibid.
106
Canadian Security Intelligence Service, Insights into the Future of Iran as a Regional Power, p.
21.
107
Maj.-Gen. (res.) Aharon Zeevi Farkash, “Iranian Strategic Vulnerabilities: Implications for
Policy Options to Halt the Iranian Nuclear Program”.
108
Frederic Wehrey, et coll., Dangerous but not Omnipotent; Exploring the Reach and Limitations
of Iranian Power in the Middle East, p. 9.
55

Liang et Xiangsui? Pour répondre à cette question, il suffit d’analyser les différentes

combinaisons et moyens qui sont employés par le régime islamique.

3.2 EMPLOI DES COMBINAISONS DE LA GUERRE HORS LIMITES

Combinaisons supranationales

Afin d’assurer leur objectif de survie et du maintien de leur indépendance, le

régime iranien comprend très bien qu’il ne peut y arriver à lui seul. Pour ce faire, l’élite

politique sait profiter de la puissance d’acteurs transnationaux, multinationaux et non-

étatiques pour assurer son intégrité politique et territoriale. La combinaison de tous ces

acteurs se trouve à être la combinaison supranationale telle qu’entendue par Liang et

Xiangsui. En jouant de ces nombreuses combinaisons, le régime iranien arrive à déjouer

et à contourner certaines sanctions qui lui ont été imposées à cause de son programme

nucléaire. Pour contrer les pressions des États-Unis et de l’ONU, l’Iran a crée ses

propres combinaisons d’alliance à travers États + organisations supranationales + non-

étatiques.

Alliance avec la Russie et la Chine

Une de ces plus fortes alliances pour maintenir son indépendance territoriale est

certainement celle que l’Iran maintient avec la Russie et la Chine. La RII a besoin de

maintenir de bonnes relations avec ces deux pays pour l’aider à adresser ses problèmes
56

sociaux, économiques et en infrastructures et pour garder leur support pour faire avancer

son programme nucléaire. En matière de défense, l’Iran dépend de la Russie pour

acquérir les systèmes de défense S-300 (missile sol-air) qu’il a de besoin en cas d’attaque

d’Israël ou des États-Unis 109 . En revanche, la Russie dépend des revenus qui sont

générés par ses ventes à l’Iran en technologie nucléaire et en armement. Le Premier

ministre Putin plus que le Président russe Medvedev supporte l’Iran contre les mesures

envisagées par les États-Unis, dans le but d’affirmer la puissance de son pays. Moscou a

même évoqué former une OPEP du gaz avec Téhéran pour permettre à la Russie de

revenir dans le grand jeu géopolitique régional 110 . De l’autre côté, la Chine dépend

grandement de l’Iran pour ses importations en hydrocarbures. Il y a 15% de ses

ressources qui proviennent de l’Iran. À cause de sa dépendance, il y a des limites jusqu’à

où la Chine est prête à aller pour supporter les mesures américaines pour restreindre

l’Iran. Ces combinaisons supranationales d’État + État s’avèrent donc être extrêmement

efficace. Comme les États-Unis avaient fait pour intervenir en Irak en 1991 et 2003, la

RII s’assure de se trouver des partenaires pour atteindre ses objectifs 111 .

En jouant leur carte avec la Chine et la Russie, l’Iran peut ainsi empêcher les

États-Unis et l’ONU d’arriver à un consensus sur les mesures à prendre contre lui 112 .

Depuis qu’Ahmadinejad a annoncé que son pays avait réussi à enrichir de l’uranium à

109
Ehsan Ahrari, “Can Beijing and Moscow Help with Tehran”,
[Link] Internet; consulté le 24 février
2010.
110
Jean-François Susbielle, Les royaumes combattants (Paris: Éditions First, 2008), p. 313.
111
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, p. 260.
112
Scott T. Davis, “Tiring Tehran: A Strategy to Exhaust The Iranian Regime”, Strategos: The
Journal of the United States Military Strategist Association 1, Iss. 1 (été 2007), p. 8.
57

20%, le groupe des six outre la Russie (États-Unis, la Chine, la France, la Grande-

Bretagne et l’Allemagne) et l’AIEA souhaitent mettre en place de nouvelles sanctions

contre l’Iran 113 . Cependant, la Russie ne s’entend pas sur les mesures à prendre ce qui

joue en faveur du régime iranien. Pour éviter que d’autres sanctions lui soient imposées

et que leur pays se retrouve isolé davantage, le régime iranien utilise donc ses relations

avec la Russie et la Chine avec grande efficacité. Pour contrebalancer la menace et les

sanctions américaines, l’Iran est même allé jusqu’à faire la demande auprès de

l’Organisation de coopération de Shanghai pour en devenir un membre permanent 114 .

L’Iran détient le statut d’État observateur depuis 2005. Il peut donc être argumenté que

les relations sino-iranienne et russo-iraniennes sont utilisées par Téhéran comme un

levier pour assurer la préservation de son intégrité/indépendance politique et territoriale.

Coopération avec l’Afghanistan et l’Irak

Les États de l’Afghanistan et d’’Irak et les joueurs non-étatiques tels que les

Talibans et les Forces du Mahdi sont d’autres alliés importants pour que le régime iranien

puisse assurer sa survie. Pour empêcher que les États-Unis entourent complètement

l’Iran avec ses forces militaires et décident de passer à l’offensive, l’Iran semble

manipuler ses relations avec ces deux voisins et les forces d’insurgés pour garder les

Forces américaines embourbées dans des conflits régionaux. En Afghanistan tout comme

en Irak, le régime iranien rejette la présence des Forces américaines. Pour ce faire, les

113
Ria Novosti, “Sanctions contre l’Iran : Renforcer le régime de non-prolifération (Moscou)”,
[Link] Internet; consulté le 23 mars 2010.
114
Mohsen M. Milani, “Tehran’s Take”, p. 5.
58

leaders iraniens appuient les gouvernements de ces deux pays et financent plusieurs

projets de reconstruction 115 . Toutefois, les États-Unis accusent l’Iran d’avoir un double-

jeu. En Afghanistan, le Secrétaire de la Défense Robert Gates dénonce l’Iran de

développer des liens amicaux avec le gouvernement afghan tout en soutenant de façon

financière les Talibans dans leurs combats contre les Forces américaines 116 . Ceci est bien

un autre exemple d’une combinaison supranationale d’État + État + non-étatiques pour

assurer la survie du régime et la souveraineté du pays. En Irak, pour des raisons tout-à-

fait similaires, l’Iran joue le même jeu. En se servant de ses liens amicaux avec le

gouvernement chiite irakien et en continuant de financer et d’entraîner les forces du

Mahdi, le régime iranien est capable de manipuler les tensions en Irak pour garder

l’attention des Américains et les garder sur la défensive 117 . Comme le soulèvent Liang et

Xiangsui, depuis la guerre du Golfe de 1991, la tendance de se servir des combinaisons

supranationales dans des conflits est de plus en plus évidente 118 .

Voilà donc des exemples concrets des combinaisons d’État + État + non-étatiques

dont fait usage l’Iran pour la survie du régime et l’indépendance du pays sur le plan

politique, diplomatique, économique et militaire. L’Iran se sert de plusieurs moyens

dont : sa relation avec la Russie pour bloquer d’autres sanctions internationales et lui

fournir de l’équipement militaire et la Chine pour son support en capitaux. Il manipule

115
Robert Baer, The Devil We Know (New York: Crown Publishers, 2008), p. 87.
116
Quentin Sommerville, “Mahmoud Ahmadinejad attacks US for Afghan double game”,
[Link] Internet; consulté le 24 mars 2010.
117
Anthony H. Cordesman, Arleigh A. Burke et Adam C. Seitz, Threats, Risks and
Vulnerabilities : Terrorism and Asymetric Warfare, rapport rédigé pour le Center for Strategic and
International Studies (Washington: Burke Chair in Strategy, mai 2009), p. 31.
118
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, p. 260.
59

aussi les tensions en Afghanistan et en Irak sous les organisations non-étatiques telles que

les Talibans et l’Armée du Mahdi pour enliser les Forces américaines dans des conflits

régionaux. Les dirigeants iraniens sont pleinement conscients que leur pays dépend des

bonnes relations avec ces États et des organismes stratégiques pour éviter qu’ils se

retrouvent isolés et coupés des éléments vitaux nécessaires à la survie du régime et à son

indépendance. Pour ce faire, il combine également une multitude d’actions à travers

plusieurs domaines.

Combinaisons hors domaines

Selon les auteurs chinois, la guerre ne s’apparente plus qu’au domaine militaire.

Elle se déroule désormais dans de nouveaux espaces tels que celui de l’informatique, du

marché financier, des commerces, etc et ces guerres, beaucoup moins sanglantes,

s’avèrent tout aussi efficace. Dans la guerre hors limites de Liang et Xiangsui, il suffit de

choisir le domaine (politique, économique, militaire, culturel, religieux, etc) qui sera le

plus avantageux pour réaliser les objectifs.

Pour assurer sa survie et son indépendance territoriale, le régime théocratique

combine à la fois plusieurs domaines qui lui permettent d’atteindre ses objectifs. Pour

illustrer que le régime iranien utilise bien le concept des combinaisons hors domaines, les

paragraphes qui suivent donnent des exemples d’actions qui ont été prises dans les

domaines politique, économique, informationnel et militaire pour arriver à leur objectif

stratégique. Étant donné que le régime est en moyen de contrôler et d’influencer toutes
60

les actions des organisations de son gouvernement, il est en mesure de mener, de

coordonner et de synchroniser simultanément toutes les activités. Il peut donc être conclu

que le régime combine toutes les actions dans les différents domaines pour assurer sa

survie et l’intégrité de son territoire. Il suffit maintenant de regarder les différents

domaines utilisés.

Domaine politique

Pour arriver à leur objectif de survie et d’indépendance territoriale, le régime

iranien œuvre dans le domaine politique de plusieurs façons. Pour commener, grâce à

son influence politique, Khamenei est capable d’instaurer des politiques qui assurent la

survie du régime et il peut aussi en bloquer d’autres qui vont à son encontre 119 . Il joue

adroitement ses cartes entre les réformes républicaines et théocratiques sachant très bien

que s’il se penche trop vers la première, ceci pourrait lui coûter son poste 120 . Il fait aussi

tout dans son possible pour repousser publiquement toutes les invitations américaines,

voyant celles-ci comme de nouvelles manigances des États-Unis pour s’ingérer dans les

affaires internes de l’Iran 121 . De plus, pour maintenir l’ordre à sa façon, il contrôle le

Ministère de l’intérieur et ses Forces policières. Il n’hésite surtout pas d’user des moyens

119
Depuis sa nomination au poste de Guide suprême, l’influence qu’exerce Khamenei au sein du
gouvernement n’a jamais cessé d’accroître et avec le temps, il a réussi à mettre en place des représentants
fidèles à tous les niveaux. Avec les nombreux membres des Gardiens de la révolution qui y ont été élus et
avec certains fidèles bien placés comme le « Speaker », Gholam Ali Haddad-Adel, il est capable d’exercer
le contrôle sur le Majles. La fille de Gholam Ali Haddad-Adel est mariée avec le fils de Khamenei.
(Jerrold D. Green, Frederic Wehrey et Charles Wolf, Jr.,Understanding Iran, p. 7.)
120
Jerrold D. Green, Frederic Wehrey et Charles Wolf, Jr.,Understanding, p. 7.
121
Ibid., p. 8.
61

répressifs pour faire taire tous les mouvements d’opposition au régime et les organismes

dissidents, tels que les Iraniens Azéris et les Kurdes, qui sont supportés par les États-Unis

dans la région Nord-Ouest de l’Iran 122 . Pour avoir un autre exemple de sa force, il suffit

de regarder les arrestations qui ont eu lieu lors du 31ième anniversaire de la révolution.

Pendant ces célébrations, les forces de l’ordre ont arrêté de nombreux partisans de

l’opposition qui contestaient la réélection du Président Ahmandinejad 123 . Suite à ces

arrestations, les autorités ont exécuté deux opposants et en ont condamné dix à mort.

Pour assurer la survie du régime et la souveraineté du pays, Khamenei œuvre bien sur le

champ de bataille politique.

Toujours dans le domaine politique, Khamenei se sert aussi des Gardiens de la

révolution (Pasdarans) pour assurer la survie du régime. Ces derniers sont partout sur la

scène politique, économique et sociale. Ils occupent les postes clés dans les grandes

villes et au sein du gouvernement élu. Ils dominent les secteurs de construction et

d’énergie, les entreprises économiques et contrôlent les médias de l’État 124 . En exerçant

son influence sur les Pasdarans, Khamenei est capable de dominer le milieu politique à

122
Stratfor Global Intelligence, “Geopolitics on Iran”,
[Link] Internet; consulté le 26 février 2010.
123
Laurent Maillard, “Iran : Ahmadinejad défie l’Occident et censure l’opposition”,
[Link]
[Link]; Internet; consulté le 11 février 2010.
124
Lors des élections législatives de 2004, les Pasdarans ont réussi à faire élire 91 des 152
nouveaux membres au sein du Majles. Néoconservateurs de base, la montée des Pasdarans a commencé à
la fin de la guerre Iran-Irak et à continuer suite aux mécontentements des réformes présentées par les
Présidents Rafsanjani (1989-1997) et Khatami (1997-2005). Dans le but de financer leurs propres
programmes de sécurité et d’assurer leur indépendance, les Pasdarans ont établi leurs propres entreprises et
se sont tranquillement immiscé dans les affaires de l’État, arrivant ainsi à contrôler la plupart des secteurs.
(Anoush Ehteshami, “Iran’s Defense Establishment”, extrait de Understanding Iran, sous la direction de
Jerrold D. Green, Frederic Wehrey et Charles Wolf, Jr., (Santa Monica: RAND National Security Research
Division, 2009), p. 71-78.)
62

travers tout le pays. La puissance de Guide suprême dans le domaine politique provient

donc de sa création de réseaux informels auxquels il peut orchestrer ses manœuvres et

bloquer celles de ses principaux détracteurs et des influences externes. Voilà comment le

régime est capable d’opérer dans le domaine politique pour assurer sa survie et voir aux

intérêts stratégiques de la nation.

Domaine économique

Dans le domaine économique, le régime iranien est aussi très actif pour assurer sa

survie et son indépendance nationale. Comme le gouvernement iranien dépend en

majeure partie de ses revenus provenant de ces exportations d’hydrocarbures, le régime

iranien a développé, suite aux sanctions imposées par le gouvernement américain, de

nouvelles relations d’affaires avec des compagnies pétrolières d’Europe et d’Asie. Plutôt

que l’Europe occidentale, les exportations sont maintenant orientées vers le Japon, la

Chine, l’Inde, la Corée du Sud et l’Italie étant donné que les pays d’Asie sont moins

susceptibles aux pressions internationales 125 . En plus de ces nouveaux marchés, l’Iran a

tout récemment conclu une entente de plus de six milliards de dollars avec la compagnie

chinoise Sinopec concernant sept nouveaux projets de raffinerie de pétrole. Ceci permet

au régime iranien d’aller chercher le capital nécessaire pour développer son secteur

d’énergie qui souffre sous les sanctions américaines 126 . Entretemps, pour garantir ses

importations en essence raffinée, le Président Ahmadinejad entretient de bonnes relations

125
Reuters, “Sinopec in $6.5 Billion Iran refinery deal: Iranian media”,
[Link] Internet; consulté le 10 mars 2010.
126
Ibid.
63

avec le Président vénézuélien Chavez 127 . Pour ce qui de son plan à long terme, l’Iran

est en train de développer une stratégie énergétique ambitieuse qui consiste à s’affranchir

des terminaux pétroliers situés à l’intérieur des eaux du Golfe en diversifiant ses

exportations d’hydrocarbures dans trois directions différentes : (1) vers l’Europe, via la

Turquie, (2) vers l’Inde, l’Asie et le Japon à travers la construction d’un nouveau terminal

pétrolier débouchant directement sur l’océan Indien (grâce à l’apport de capitaux

indiens), et (3) vers la Chine, via l’Afghanistan et/ou le Pakistan par la construction d’un

nouvel oléoduc (grâce à l’apport de capitaux chinois) 128 . Cette politique des pipelines

visent à augmenter les exportations de l’Iran pour accroître ses revenus tout en

immunisant le régime contre les embargos, de futures sanctions et des boycotts des pays

occidentaux 129 . Dans le domaine économique, ces exemples démontrent bien que l’Iran

tient à tout prix à protéger ses vulnérabilités économiques pour assurer la survie du

régime et son indépendance énergétique.

Domaine informationnel

Dans le domaine informationnel, l’Iran réussit à se trouver des moyens pour

pouvoir marchander avec les États-Unis et ainsi protéger son indépendance territoriale.

Pour s’y faire, la RII se proclame comme étant le défenseur des musulmans à travers le

monde contre l’usurpation de l’Israël sur les terres de la Palestine. À chaque occasion

127
Pierre Razoux, L’OTAN et la sécurité du Golfe, p. 4.
128
Ibid., p. 4.
129
Mohsen M. Milani, “Tehran’s Take”, p. 6.
64

qu’ils ont, les leaders iraniens n’hésitent pas de crier à l’injustice contre le mouvement

sioniste 130 . Selon, le régime iranien, Israël est un problème qui a été crée par les

Occidentaux et c’est à eux de le régler et d’envoyer les Juifs sur des terres occidentales

plutôt que la Palestine 131 . Cette rhétorique de l’Iran ne fait qu’enflammer les tensions au

Moyen-Orient et nuire aux pourparlers entamés par les États-Unis. Pour tenter de faire

reculer la RII et de leur mettre de la pression, les États-Unis accusent le régime iranien de

violer les droits de la personne et de chercher à se doter des armes de destruction

massive 132 . Khamenei comprend bien le jeu que les Américains tentent de mener et il

n’est pas à la veille d’arrêter de supporter la cause des Libanais et des Palestiniens. Au

contraire, le domaine informationnel lui donne un autre moyen de pouvoir négocier avec

les États-Unis pour empêcher de se retrouver isolé davantage. Pour continuer de jeter de

l’huile au feu et combattre les messages anti-iraniens, la RII emploie un réseau de médias

bien développé et à la fine pointe de la technologie. Leurs réseaux de radio, télévision et

internet tel que Al Alam sont transmis à travers le monde arabe et permet au régime

iranien de cultiver leurs idéaux islamiques, aller chercher le support nécessaire des

Arabes et déjouer les mauvaises représentations sur l’état islamique 133 . Il peut ainsi

assurer la survie du régime et protéger l’intégrité territoriale de l’Iran.

130
Karim Sadjadpour, “Understanding Ayatollah Khamenei: Leader’s Thoughts on Israel, the
U.S., and the Nuclear Program”, extrait de Understanding Iran, p. 87-95.
131
Lors d’une entrevue sur MSNBC en septembre 2006, le Président Mahmoud Ahmadinejad
clarifie sa position sur l’holocauste et les Juifs au Moyen-Orient, [Link]
syzZ4ZY; Internet; consulté le 9 mars 2010.
132
Karim Sadjadpour, “Understanding Ayatollah Khamenei: Leader’s Thoughts on Israel, the
U.S., and the Nuclear Program”, extrait de Understanding Iran, p. 87-95.
133
Jerrold D. Green, Frederic Wehrey et Charles Wolf, Jr.,Understanding Iran, p. 36.
65

Domaine militaire

Dans le domaine du militaire, même si l’Iran n’est pas en mesure d’égaler la

puissance des forces des pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG), des États-Unis

ou d’Israël, il continue sans cesse d’adapter leurs stratégies et demeure très actif pour

dissuader leurs détracteurs et assurer sa souveraineté. Pour défendre ses frontières, la RII

se fie sur ses forces conventionnelles (Artech) et sur les Pasdarans, qui comprennent aussi

les Al-Quds et les Basidjs. Suite à la révolution et à la guerre Iran-Irak de 1980-1988, les

Forces conventionnelles de l’Iran se sont grandement détérioré 134 . Pour y remédier,

l’Iran a adopté une stratégie de dissuasion pour pouvoir assurer sa survie et sa

souveraineté 135 . Cette stratégie englobe plusieurs aspects. Elle repose premièrement sur

le développement des moyens pour combattre en employant des moyens asymétriques

dans des guerres de basse intensité. Basé sur les Pasdarans, ces forces peuvent

rapidement se transformer et conduire des attaques décentralisées sur l’avance des forces

ennemies. De plus, l’Iran supporte les actions terroristes. Ces actions pourraient

facilement être menées à travers le Moyen-Orient en se servant de ses forces spéciales et

de d’autres cellules financées et entraînées par les Iraniens. Il pourrait donc utiliser la

134
Ces forces dépendent encore aujourd’hui sur des systèmes conventionnels que l’Iran a acquis
pendant la période du dernier chah et plusieurs de ses systèmes sont basés sur un inventaire inefficace
provenant de la Chine, la Russie et de la Corée du Nord (Iranian Weapons of Mass Destruction, CSIS
Report, p. 4.). Ces dépenses en défense et ses importations démontrent bien que l’Iran ne peut plus oser
rivaliser avec les États du Golfe en matière de ressources, de technologie militaire et de forces
conventionnelles qui sont beaucoup plus avancées. Depuis 1997, les pays du CCG ont dépensé jusqu’à huit
fois plus en défense. En 2007, le GCC avait dépensé 52,1 milliards comparativement à 7,3 milliards pour
l’Iran Les dépenses de l’Iran ne représentent que la moitié de celui d’Israël et seulement 1% des États-Unis.
(Anthony H. Cordesman, Arleigh A. Burke et Adam C. Seitz, Iranian Weapons of Mass Destruction: The
Broader Strategic Context, rapport rédigé pour le Center for Strategic and International Studies
(Washington: Burke Chair in Strategy, mai 2009), p. 8.)
135
Mohsen M. Milani, “Tehran’s Take”, p. 3.
66

guerre asymétrique à l’intérieur de ces frontières et la guerre de proxies à l’extérieur. Un

deuxième aspect de la stratégie de dissuasion est la modernisation des systèmes

d’armement iranien. Même si l’Iran dépense peu comparativement aux pays du CCG, il

continue à acquérir des armes plus modernes. Les années d’embargos ont aussi forcé

l’Iran à développer sa propre industrie militaire qui est maintenant reliée à ses centres de

recherches universitaires et « think tanks ». Un troisième aspect est que la RII développe

présentement de nouveaux missiles et systèmes anti-missiles. Avec le support technique

de la Chine et de la Russie, l’Iran produit des missiles qui selon eux peuvent atteindre

Israël. Les Forces iraniennes ont d’ailleurs effectué des essaies de leurs missiles

balistiques Sejil-2 en décembre 2009 136 . Un quatrième aspect de la stratégie iranienne de

dissuasion est son programme nucléaire. Même si l’Iran se défend de dire que son

programme nucléaire va servir qu’à des fins pacifiques, il continue de refuser de répondre

aux questions majeures de l’AIEA et il est maintenant capable d’enrichir son uranium à

un niveau alarmant 137 . Combiner avec l’essai de ses missiles, il devient de plus en plus

difficile de croire aux bonnes intentions iraniennes, ce qui convient bien à la stratégie de

dissuasion iranienne.

Pour assurer sa survie au niveau stratégique, il est clair que le régime iranien

utilise bien le concept de la combinaison hors domaines. Il combine entre autres les

domaines politique, économique, informationnel et militaire pour arriver à leur objectif

136
Laurent Maillard, “Téhéran défie la menace de sanctions et teste un missile”,
[Link]
[Link]; Internet; consulté le 9 février 2010.
137
Mohsen M. Milani, “Tehran’s Take”, p. 3.
67

de maintenir la survie du régime et assurer son indépendance territoriale. Comme le veut

la stratégie de la guerre hors limites, le régime islamique soutire tous les éléments

essentiels de chacun de ces champs de bataille pour subvenir à leurs besoins et empêcher

de se retrouver isolé. D’autant plus, il y arrive sans avoir à mener des combats militaires.

Maintenant, il importe de regarder d’autres moyens par lesquels le régime se prend pour

arriver à atteindre leur premier objectif stratégique.

Combinaisons hors moyens

Selon Liang et Xiangsui, un moyen est une méthode et un outil nécessaires pour

atteindre un objectif. Ce qui importe le plus au préalable est de déterminer ses objectifs

et ensuite regarder les moyens qui peuvent être utilisés pour les atteindre. Ce contenter

de moyens existant est insuffisant. Les auteurs chinois expliquent que pour accéder à la

guerre hors limites, il ne faut pas hésiter d’aller au-delà des lois, des conventions, des

principes et de l’éthique 138 . Encore une fois, c’est la combinaison de plusieurs moyens

qui fait la force. Avec pour objectif d’assurer sa survie, le régime iranien pourrait être

considéré comme expert au niveau de ses combinaisons hors moyens. Les paragraphes

suivants donnent des exemples assez concrets sur les moyens employés comme le

chiisme, les opérations d’informations, la prise d’otages, les manœuvres militaires et le

nucléaire.

Le chiisme – moyen unificateur

138
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, p. 273.
68

Un premier exemple d’une combinaison hors moyens est l’utilisation du chiisme

pour garder la population de l’Iran unifiée devant ses nombreux défis. Afin de contenir

les différentes ethnies et tribus qui existent à travers la RII, le Guide suprême se sert du

concept de velayat-e faqih (gouvernance du jurisconsulte) et du chiisme pour former et

rallier la société à son image. Avec 90% de la population qui pratique le chiisme, le

régime théocratique est capable d’unifier les multiples ethnies réparties à travers le

pays 139 . En appointant lui-même le clergé qui donne les prières des vendredis, Khamenei

peut facilement dissimiler ses messages à la fois politique et idéologique 140 . Voilà bien

un moyen pour assurer l’intégrité du peuple et la survie du régime. Dans la province du

Balûchistân, le chiisme est un élément clé pour voir à l’intégrité territoriale. Cette

province qui est de loin la moins bien développer de tout le pays est celle qui pose le plus

grand défi au régime centriste. La population Baluche diffère des Perses par leur

religion, langue et ethnicité. Pour assimiler ce peuple, l’Iran a suivi le modèle de la

Chine en inondant la région avec une majorité de sa population persane chiite 141 .

Téhéran a ainsi transformé la région et l’a fait devenir un de ces principaux centres

universitaires jusqu’au point où l’Université de Balûchistân à Zāhedān est devenue la

deuxième plus grande université au pays. Les dirigeants de la province sont Perses et

Chiites. Le régime a aussi augmenté la présence militaire dans la région pour contrer le

139
Canadian Security Intelligence Service, Insights into the Future of Iran as a Regional Power, p.
16.
140
David E. Thaler, et coll., Mullahs, Guards, and Bonyads: An Exploration of Iranian Leadership
Dynamics, p. 24.
141
Canadian Security Intelligence Service, Insights into the Future of Iran as a Regional Power, p.
16.
69

groupe d’insurgés Jundallah dont le Guide suprême accuse les États-Unis de supporter 142 .

Ceci est un cas extrême, mais il démontre bien les moyens et les combinaisons utilisés

pour se débarrasser des dissidents du régime et protéger l’intégrité territoriale.

Les opérations d’informations

Un autre exemple des moyens utilisés pour assurer sa survie est le contrôle

qu’exerce le régime iranien sur les médias et les nouveaux moyens de communications

tels que l’internet et les téléphones cellulaires. Les dissidents qui critiquent le

gouvernement ainsi que les groupes antirévolutionnaires subventionnés par les

Américains utilisent ces moyens pour faire de la propagande et passer leurs messages 143 .

En 2006, le Président des États-Unis, Georges W. Bush, avait fait approuver par le

congrès 400 millions de dollars pour déstabiliser l’Iran à travers l’espace cybernétique. Il

n’est donc pas surprenant que l’Iran met beaucoup d’emphase pour arrêter les réseaux

cybernétiques et contre-attaquer avec ses propres sites web. D’ailleurs en mars 2010, les

autorités iraniennes ont fait l’arrestation de plus de trente membres d’un réseau d’espions

américains 144 . Le gouvernement iranien comprend très bien la force des médias et de la

mauvaise propagande. Suite aux élections présidentielles de juin 2009, les autorités

iraniennes ont coupé tous les liens médiatiques avec l’extérieur du pays. Elles ont même

bloqué l’accès aux sites sociaux tels Twitter, Facebook et You Tube pour empêcher que

142
Ibid., p. 16.
143
Ibid., p. 17.
144
Al Alam, “US Cyberwar Networks dismantled in Iran”, [Link]
[Link]/english/[Link]?id=100596; Internet; consulté le 19 mars 2010.
70

des images et des descriptions des évènements sortent du pays. Il était défendu aux

journalistes étrangers de faire des reportages. De plus, les autorités se sont mises à

confisquer les antennes satellites des maisons privées pour empêcher qu’ils reçoivent des

nouvelles par l’entremise des médias internationaux 145 . L’Iran ne connaît donc aucune

limite aux moyens utilisés.

La prise d’otages occidentaux

La prise d’otages d’occidentaux est un autre moyen utilisé par l’Iran pour pouvoir

marchander avec les pays de l’Ouest et obtenir une plus grande marge de manœuvre. Ce

moyen est une autre façon de pouvoir faire plier un pays occidental qui doit répondre à

l’opinion de son public, ce qui n’est pas nécessairement le cas dans des dictatures ou des

régimes centristes comme l’Iran qui peut contrôler ses médias. Suite aux manifestations

causées par les élections présidentielles de juin 2009, le régime des mollahs avait retenu

en otage la Française Clotilde Reiss l’accusant d’espionnage et d’avoir participer à une

manifestation interdite. Comme les tensions sont fortes entre Paris et Téhéran par rapport

au sujet nucléaire, l’Iran cherche des moyens de neutraliser la posture de certains

gouvernements qui vont à son encontre 146 . Ceci semble être une tactique employée

régulièrement par le régime iranien qui cherche à trouver des positions de forces contre

145
Global Voices, “Iranian Election 2009”, [Link]
election-2009/; Internet; consulté le 17 mars 2010.
146
Barah Mikaïl, “Clotilde Reiss est prise en otage”, [Link]
[Link]/[Link]?article1647; Internet; consulté le 17 mars 2010.
71

ses détracteurs. Ce moyen est donc utile au régime pour protéger son indépendance

nationale.

Développement des capacités militaires asymétriques

Dans le domaine militaire, le régime iranien ne cache pas ses intentions de faire

l’usage des moyens asymétriques en cas d’attaque contre l’Iran. Les Forces iraniennes

pourraient même aller jusqu’à fermer le détroit d’Ormuz où passe plus de 40% du pétrole

échangé à travers le monde. À toutes les opportunités qu’ils ont, les Forces iraniennes

n’hésitent pas de démontrer leurs capacités à travers des parades et de nombreux

exercices militaires (moyen de propagande) 147 . En septembre 2007, Khamenei a promu

et appointé au poste de Commandant en chef des Gardiens de la révolution, le général

Mohammad Ali Aziz Jafari. Peu de temps après, Jafari a annoncé sa stratégie en matière

de sécurité mettant l’emphase sur la guerre asymétrique et sur le développement de la

capacité des missiles balistiques 148 . Jafari est prêt à employer toutes les forces à sa

disposition à l’intérieur du pays et des proxies à l’extérieur de ses frontières. Depuis le

11 septembre 2001, les Forces iraniennes ont aussi mis beaucoup d’efforts pour maintenir

leurs troupes à un haut niveau de préparation. Pour se faire, elles ont pratiqué leurs

manœuvres asymétriques dans le Golfe persique avec leurs Forces navales et à l’intérieur,

déployant leurs forces régulières, les Pasdarans et les Basidjs, exerçant ainsi leur concept

147
Anthony H. Cordesman, Arleigh A. Burke et Adam C. Seitz, Threats, Risks and
Vulnerabilities: Terrorism and Asymetric Warfare, p. 22.
148
Ibid., p. 23.
72

de « défense mosaïque » 149 . Les Pasdarans ont aussi continué de développer leur arsenal

de missiles balistiques. En démontrant leurs forces par des moyens de manœuvres

militaires, de propagande et diplomatique, l’Iran semble atteindre son objectif stratégique

de dissuasion contre toutes offensives militaires. Le développement de leurs capacités

asymétriques est donc une autre combinaison hors moyens utilisée pour assurer la survie

du régime et de protéger son indépendance nationale.

Le programme nucléaire

Un des moyens les plus exploités par l’élite politique à l’heure actuel pour assurer

leur survie et leur indépendance nationale est le développement du programme nucléaire.

Selon le régime iranien présentement au pouvoir, le programme nucléaire est essentiel

pour ses besoins énergétiques et pour le développement scientifique du pays. Khamenei

lui-même croit en une relation directe entre l’avancement scientifique, l’autosuffisance et

l’indépendance politique. Selon la vision de Khamenei, l’avancement scientifique et

technologique va permettre à son pays de devenir auto-suffisant et aider à son économie.

Avec une économie plus diversifiée, cela apporte l’indépendance économique et en

même temps l’indépendance politique 150 . L’Iran pourrait donc devenir maître de sa

propre destinée, assurer sa survie et maintenir son indépendance. Cela fait depuis 1957

que l’Iran tente de faire avancer son programme nucléaire. Le programme fut

momentanément arrêté pendant la guerre contre l’Irak de 1980 à 1988 et en 2003 par peur

149
Frederic Wehrey, et coll., Dangerous but not Omnipotent; Exploring the Reach and Limitations
of Iranian Power in the Middle East, p. 58.
150
Karim Sadjadpour, “Understanding Ayatollah Khamenei: Leader’s Thoughts on Israel, the
U.S., and the Nuclear Program”, extrait de Understanding Iran, p. 87-95.
73

de représailles des États-Unis après la défaite de Saddam Hussein. Ce qui n’est pas clair

sur le programme nucléaire de l’Iran se sont ses vraies intentions. Est-ce que la

possession de la technologie nucléaire est une fin en soi ou simplement un moyen pour

atteindre d’autres objectifs?

Il y a une chose qui est certaine est que le régime iranien se sert du programme

nucléaire comme moyen sur plusieurs aspects. Premièrement, il est un moyen pour

rallier la cause indépendantiste et en même temps distraire son public des tensions

domestiques causées par l’inefficacité du gouvernement à régler les problèmes socio-

économiques. Ahmadinejad utilise l’opposition internationale menée par les Américains

comme outil de propagande envers son peuple en démontrant que Washington retient

l’avancement de l’Iran. Avec cette propagande, il joue la carte patriotique et

antioccidentale en Iran et dans la région 151 . Toutefois, l’élite iranienne est très douée

pour ne pas pousser le programme nucléaire trop fort. Khamenei sait très bien que s’il

pousse trop dure la construction de centrifuges et l’enrichissement d’uranium, il expose

l’Iran à d’autres sanctions et risque d’augmenter les tensions internes au pays causées par

le chômage et l’inflation. Le nucléaire peut être un outil pour rallier sa population,

favoriser le nationalisme et assurer son indépendance, mais il peut alimenter les forces de

l’opposition et affaiblir le régime. Pour cette raison, Khamenei n’hésite pas à reprendre

Ahmadinejad lorsqu’il pousse trop loin l’avancement du programme nucléaire. Mais en

151
Canadian Security Intelligence Service, Insights into the Future of Iran as a Regional Power, p.
27.
74

même temps, le leader iranien ne veut surtout pas offrir de concessions par peur de

démontrer des faiblesses dans leur propre pays et sur la scène internationale 152 .

Pour assurer sa survie et sa souveraineté, le régime iranien combine donc

plusieurs moyens. En se servant du chiisme comme élément unificateur + contrôle des

médias et des moyens de communications + prises d’otages + manœuvres militaires

asymétriques + développement de son programme nucléaire, le régime est capable de

réaliser son premier objectif stratégique. Ces moyens dépassent bien les limites voulues

dans le type de guerre décrit par les auteurs chinois Liang et Xiangsui. Tout comme les

moyens que les Américains ont pris pour faire libérer les otages de son ambassade en Iran

en 1980 (geler les avoirs iraniens à l’étranger + imposer un embargo sur les armes +

supporter l’Irak contre l’Iran + négociations diplomatiques), les Iraniens aujourd’hui

semblent être tout aussi rusés par leurs combinaisons hors moyens. Il importe maintenant

de voir si certains de ces moyens peuvent aussi s’appliquer selon les combinaisons hors

degrés.

Combinaisons hors degrés

Dans les combinaisons hors degrés, il faut combiner tous les degrés pour en tirer

le maximum des moyens utilisés. S’en tenir à des degrés fixes dans des domaines

particuliers, par exemple utiliser des moyens tactiques pour remporter des victoires

tactiques, est insuffisant. Toutefois, utiliser des moyens tactiques pour remporter une

152
Ehsan Ahrari, “Can Beijing and Moscow Help with Tehran”,
[Link] Internet; consulté le 24 février
2010.
75

victoire stratégique dans le même domaine ou dans un domaine connexe, voilà la

combinaison hors degrés. Simplement en analysant certains des moyens employés par le

régime iranien, il est évident que l’élite politique sait très bien tirer profit des

combinaisons hors degrés pour arriver à son objectif stratégique.

Un exemple clair est la capacité des Forces iraniennes de pouvoir fermer le détroit

d’Ormuz en cas d’attaque. En équipant leurs Forces navales avec des missiles et en

conduisant des manœuvres militaires dans cet endroit géostratégique, l’Iran atteint son

objectif dissuasif. Selon un commandant de la Force navale, leurs Forces seraient en

mesure de frapper l’ennemi d’aussi loin que Bab al-Mandab, l’entrée au sud de la mer

Rouge qui mène au canal de Suez 153 . Si des combats avaient lieu, ils se dérouleraient au

niveau tactique mais auraient des répercussions immédiates sur l’échelle planétaire. Les

effets sur le prix du pétrole et l’inflation à travers le monde seraient catastrophiques. La

fermeture du détroit d’Ormuz, élément tactique, aurait des effets de grande guerre. Donc

les Forces asymétriques iraniennes (élément tactique) + fermeture du détroit d’Ormuz

(élément stratégique) = élément dissuasif contre toute attaque sur l’Iran. Cette

combinaison hors degrés sert donc à assurer l’objectif stratégique de l’Iran.

L’utilisation du programme nucléaire est un autre exemple de la combinaison

hors degrés. Le simple fait de pouvoir enrichir son uranium au pays, élément tactique, à

des effets directs au niveau stratégique. Le 11 février 2010, Ahmadinejad a annoncé à

son peuple que l’Iran avait réussi à enrichir son premier lot d’uranium et qu’il était

153
Anthony H. Cordesman, Arleigh A. Burke et Adam C. Seitz, Threats, Risks and
Vulnerabilities: Terrorism and Asymetric Warfare, p. 29.
76

maintenant un pays nucléaire 154 . En employant ce moyen de propagande, le régime

iranien est capable d’obtenir des effets stratégiques aux niveaux national et international.

Au niveau national, il utilise ce moyen pour aller chercher le support nécessaire de sa

population pour continuer de supporter son objectif d’indépendance nationale. Au niveau

international, l’Iran peut exercer son indépendance technologique même si la

communauté internationale doute ses intentions pacifiques. À chacune de ses

déclarations, Ahmadinejad choque la communauté internationale. Ceci est de même

lorsque l’Iran fait l’essai de missiles balistiques. Maintenant voilà des exemples de

moyens tactiques qui ont des effets stratégiques. Ce déclarant comme une nation

nucléaire à certainement une valeur stratégique à l’Iran pour pouvoir négocier à pieds

d’égalité avec les autres joueurs régionaux importants; un autre atout pour pouvoir

assurer la survie du régime et la souveraineté de l’Iran dans une région extrêmement

volatile.

Il est certain que l’Iran fait usage de biens d’autres moyens tactiques qui ont des

effets stratégiques. L’emploi d’otages et le contrôle des moyens de communications en

sont certainement d’autres. Ceci dit, il devient clair que l’Iran comprend bien les

bénéfices des combinaisons hors degrés et soutire le maximum de ce principe pour

assurer la survie du régime et l’indépendance du pays.

154
CBC News, “Cannon urges tough Chinese stance on Iran”,
[Link] Internet; consulté le 11 février 2010.
77

Maintenant, il convient de rassembler toutes les combinaisons pour déterminer si

le régime iranien emploi bien la stratégie de la guerre hors limites pour atteindre son

premier objectif.

3.3 COMBINAISON-ADDITION

Le principe de la combinaison-addition se trouve à être la base de la guerre hors

limites définit par Liang et Xiangsui. Pour expliquer ce qu’ils veulent dire, les deux

auteurs chinois prennent l’exemple d’un boxeur. Un boxeur qui affronte son opposant

avec simplement un bon coup droit sera incapable de vaincre son adversaire si celui-ci

combine les coups directs avec les crochets, les « jab » et les « swing » 155 . Le déluge de

coups et la combinaison de son arsenal est une recette assurée pour mettre son adversaire

sur le tapis. Même si se concept paraît bien simple, dans l’arène géostratégique il ne

suffit pas de combiner les coups sur un seul champ de bataille, mais de combiner tous les

coups sur tous les champs de bataille militaire et non militaire. Pour encore mieux

décrire ce principe, Liang et Xiangsui explique qu’il faut combiner tous les moyens dans

tous les domaines tels que le hacker sur internet + l’avion furtif + les attentats terroristes

+ la propagande + la guerre financière + la menace de produits biologique. Voilà ce que

les auteurs chinois entendent par la guerre hors limites; un vrai cocktail 156 . Les coups ne

doivent pas nécessairement être sanglants, il faut juste qu’ils permettent de réaliser les

155
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, p. 205.
156
Ibid., p. 206.
78

objectifs. Il faut s’affranchir de toutes les règles et lois existantes qui ne font qu’imposer

des limites 157 .

Comme il a été démontré sous les différentes combinaisons (supranationales, hors

domaines, hors moyens et hors degrés), le régime iranien n’hésite surtout pas à dépasser

toutes les limites permises pour assurer sa survie et son indépendance nationale. Sous les

commandes du Guide suprême, l’élite politique exploite et combine tous les moyens dans

tous les domaines qu’ils soient politique, économique, diplomatique, militaire ou dans

d’autres domaines paramilitaires pour arriver à leur objectif stratégique. Sans être

exhaustive, la figure 3.1 démontre bien toutes les combinaisons qui sont employées par le

régime iranien et qui ont été démontrées jusqu’à présent. Chacun des cercles dans le

diagramme représente les différents domaines dont il a été question et bien entendu

chacun de ceux-ci sont interdépendants les uns envers les autres. De plus, chacun des

moyens employés qui soient de types supranationaux, hors moyens ou hors degrés

peuvent tous avoir des effets dans plusieurs domaines à la fois. Il en est ainsi, par

exemple, pour le programme nucléaire. Il joue à la fois dans tous les quatre domaines.

Ce moyen s’avère donc extrêmement efficace et additionné avec d’autres moyens, il

donne la force recherchée dans la stratégie de la guerre hors limites. Il s’avère donc

extrêmement difficile pour les Américains et le reste de la communauté internationale de

contraindre la RII.

157
Ibid., p. 207.
79

Objectif stratégique:
Survie du régime et indépendance nationale

Contrôle forces de l’ordre

Maintien d’un régime Oppression des


autocratique

Production de pétrole Domaine politique Pasdarans

Guerre d’informations

Domaine
économique Domaine militaire
Relations Russie,
Chine, Afg, Irak,
SCO, etc

Doctrine de dissuasion
Contrôle des
(Capacités
communications
Domaine symétriques)
diplomatique Programme nucléaire
Contrôle des médias
Religion (Chiisme)

Figure 3.1 : Les combinaisons des tactiques pour assurer la survie du régime et
l’indépendance nationale

Pour assurer sa survie à l’intérieur de ses frontières, le régime iranien emploie une

multitude de tactiques. Il combine entre autres les Forces de l’ordre + maintien de

politiques autocratiques + contrôle des communications + contrôle des médias + guerre

d’informations + oppressions des dissidents.

Pour assurer la survie du régime contre les menaces provenant de l’extérieure de

ses frontières et aussi protéger son indépendance nationale, la RII emploie les tactiques

du maintien du régime autocratique + politique de pipeline + relations Russie, Chine,

Afghanistan, Irak + guerre de proxies + guerre d’informations + doctrine de dissuasion +


80

programme nucléaire + guerre des réseaux de communications + guerre diplomatique.

Ceci décrit bien la guerre hors limites que l’Iran est présentement en train de mener pour

atteindre son objectif stratégique.

Tel qu’entendu par les deux Chinois, le régime iranien applique ainsi le principe

de la combinaison-addition qui lui donne la force pour faire face à ses nombreux défis,

comme le boxeur qui possède un arsenal complet. Il n’est pas étonnant que malgré les

sanctions, les embargos, les avoirs gelés à l’étranger et ses capacités militaires affaiblies

que l’Iran soit capable de tenir tête aux pressions internationales.

À travers toutes ces activités, la RII exploite tous les espaces de champs de

bataille imaginable. De plus, en analysant toutes ces actions, il peut être déduit que

Khamenei, qui détient tous les pouvoirs, est en mesure d’appliquer les principes

essentiels de la guerre hors limites. Sous son régime autocratique, Khamenei est en

mesure de diriger, contrôler, synchroniser et ajuster ses politiques en fonction des intérêts

nationaux (principes du contrôle du processus entier, de coordination

omnidimensionnelle et de synchronie). Les moyens employés attaquent bien les forces

opposantes sur toutes les facettes et de façon asymétrique (principe d’omnidirectionnalité

et du déséquilibre). De plus, employant toutes les ressources à sa disposition, Khamenei

est capable de réaliser des gains (principe d’objectifs limités) qui l’amènent toujours plus

près de son objectif d’assurer sa survie et son indépendance nationale.


81

Alors, depuis la première élection d’Ahmadinejad, le régime semble combiner

tous les moyens, militaire et non-militaire, dans tous les champs de bataille et appliquer

toutes les combinaisons nécessaires pour assurer sa survie et l’indépendance de l’Iran.

Pour atteindre leur objectif, le régime iranien semble donc appliquer à la lettre la stratégie

de la guerre hors limites.

Maintenant qu’il a été démontré que l’Iran emploi la stratégie de la guerre hors

limites pour atteindre son premier objectif, est-ce qu’il emploie la même stratégie pour

devenir une puissance régionale légitime du Moyen-Orient? Cette question sera

répondue dans le prochain chapitre.


82

CHAPITRE 4

L’EMPLOI DE LA STRATÉGIE DE LA GUERRE HORS LIMITES POUR

DEVENIR UNE PUISSANCE RÉGIONALE

Dans le chapitre précédent, il a été démontré que le régime iranien fait l’emploi de

la stratégie de la guerre hors limites dans un aspect plus défensif pour assurer la survie de

leur régime ainsi que leur intégrité territoriale. Maintenant il importe de voir comment

l’Iran fait l’emploi de cette même stratégie dans un aspect offensif pour devenir une

puissance régionale légitime au Moyen-Orient.

Depuis la révolution de 1979, l’Iran cherche à reprendre son rôle comme État

prééminent au Moyen-Orient. Il veut devenir une puissance régionale pour redevenir le «

gendarme régional » qu'il était à l'époque du Chah mais aussi pour mieux défendre son

indépendance (s'imposer comme une superpuissance régionale pour mieux survivre en

somme). Avec une approche plus réaliste qu’idéologique, le Président Ahmadinejad

passe, plus que ces prédécesseurs, à l’offensive. Pour arriver à devenir une puissance

régionale, sa stratégie se porte sur deux aspects. Pour commencer il doit affaiblir,

discréditer et si possible humilier les États-Unis. Pour les Iraniens, les États-Unis sont

perçus comme étant la source de leur injustice et aussi ceux qui maintiennent le statut quo

à travers le monde dont les grandes puissances occidentales en sont les maîtres 158 . Le

158
David E. Thaler, et coll., Mullahs, Guards, and Bonyads: An Exploration of Iranian Leadership
Dynamics, p. 17.
83

deuxième aspect de sa stratégie est que le régime iranien doit promouvoir l’influence de

l’Iran et présenter la puissance de leur pays comme étant la seule alternative 159 . La RII a

appris des échecs des années 1980, période pendant laquelle elle a essayé d’exporter la

révolution. Alors, elle ne vise plus à défaire les régimes arabes, mais plutôt à hausser son

influence dans les domaines politique, économique et militaire aux dépends de celle des

États-Unis et de ses alliées de la région 160 . En suivant les axes majeurs de politique

étrangère décrits au chapitre 2, l’élite iranienne emploie toutes les combinaisons et les

moyens imaginables pour arriver à son objectif. En ce moment, l’Iran profite bien du fait

que les États-Unis se sont débarrassé de leurs deux plus grands ennemis, soit le régime

des Talibans en Afghanistan en 2001 et Saddam Hussein en Irak en 2003. Avec tous les

efforts diplomatiques et militaires américains concentrés sur l’Irak et l’Afghanistan, le

régime iranien baigne présentement dans une confiance stratégique qui est plus forte que

jamais 161 .

Le but de ce chapitre est de démontrer que l’Iran emploi la stratégie de la guerre

hors limites pour devenir une puissance régionale au Moyen-Orient. Pour valider cet

argument, ce chapitre sera divisé en trois parties. Pour commencer, l’analyse des

différentes combinaisons de guerre hors limites employées par l’élite iranienne sera

regroupée sous deux moyens, ceux du pan-chiisme et du panislamisme. Le pan-chiisme

sera la première partie du chapitre et le panislamisme sera la deuxième. Selon Liang et

159
Ibid., p. 17.
160
Ibid., p. 18.
161
Jerrold D. Green, Frederic Wehrey et Charles Wolf, Jr.,Understanding Iran, p. 40.
84

Xiangsui, même si ces moyens ne brisent aucune règle éthique communément admise, ce

type de moyens traverse les frontières de l’Iran et ils sont hors domaines 162 . Le pan-

chiisme et le panislamisme peuvent donc être considérés comme des combinaisons hors

moyens. Toutes les combinaisons employées qui leurs sont subordonnées, qu’elles soient

hors domaines, supranationales, hors moyens ou hors degrés seront démontrées sous ces

deux éléments. Enfin, dans la troisième partie du chapitre, un sommaire des moyens

employés sera fait en se servant du principe de la combinaison-addition. Ceci servira à

démontrer que le régime iranien applique bien la stratégie de la guerre hors limites telle

que décrite par Liang et Xiangsui. C’est en se servant de cette stratégie que l’Iran

parvient progressivement à devenir incontournable au Moyen-Orient et de s’imposer

comme une puissance régionale. Il est évident que le régime iranien emploie plusieurs

autres moyens et combinaisons tels que le nucléaire, les hydrocarbures, les médias et les

communications stratégiques pour arriver à devenir une puissance régionale. Cependant,

le pan-chiisme et le panislamisme suffiront pour bien pour démontrer l’argument de ce

chapitre. La figure 4.1 illustre schématiquement comment le pan-chiisme et le

panislamisme sont employés selon les axes principaux de la politique étrangère de l’Iran.

162
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, p. 270.
85

Combinaisons hors Hors degrés


moyens
Pan-chiisme Hors moyens
Panislamisme
Hors domaines
Supranationales
Le Golfe qui reste le centre d’intérêt Promouvoir
prioritaire de l’Iran. Influence
iranienne

Affaiblir, État final


discréditer Devenir une
Le Levant (Syrie, Liban, Israël, et et humilier puissance
territoires soumis à l’Autorité les États-Unis régionale
palestinienne) perçu comme un
moyen de pression

« Look to the East Policy » (Russie,


Chine, Pakistan, Inde, Amérique
Latine) pour contrebalancer les
tentatives du régime

Figure 4.1 : La combinaison du pan-chiisme et panislamisme pour que l’Iran devienne


une puissance régionale

4.1 LE PAN-CHIISME – UNE COMBINAISON HORS MOYENS POUR

DEVENIR UNE PUISSANCE RÉGIONALE

Au Moyen-Orient la présence américaine se fait ressentir partout. Washington est

allié avec les régimes sunnites arabes et Israël et possède une influence marquée sur

plusieurs organisations transnationales telles que le Conseil de coopération du Golfe

(CCG) et l’Initiative de coopération d’Istanbul (ICI) 163 . Il est aussi difficile d’ignorer les

163
Pierre Razoux, L’OTAN et la sécurité du Golfe, p. 5.
86

Forces américaines qui sont implantées en Irak, en Afghanistan, tout le long du Golfe

Persique, du Koweït jusqu’au détroit d’Ormuz. Ils ont des bases navales et aériennes à

Bahreïn dont le quartier-général de la 5ième Flotte 164 . Malgré leurs intérêts stratégiques et

leurs capacités à dominer la région, les Américains sont en train de perdre du terrain sur

presque tous les fronts et ce, aux dépends des Iraniens. Pourquoi? Selon le chroniqueur

américain Thomas Friedman, il est aussi simple que les Iraniens sont intelligents et

impitoyables, les Américains sont faibles et manquent d’adresse et que les pays arabes

sunnites sont incapables d’agir et restent divisés entre eux 165 . Mais la vraie réponse

pourrait être mieux expliquée par le fait que l’Iran sait tirer profit de la combinaison hors

moyens du croissant chiite, le pan-chiisme, et de ses combinaisons supranationales et

hors degrés découlant de la stratégie de la guerre hors limites.

À travers le Moyen-Orient, le monde chiite représente un énorme bassin

d’influence auquel la RII est bien placée pour en prendre avantage 166 . Les experts parlent

du pan-chiisme comme un moyen que le régime iranien utilise pour instaurer la « Pax

Iranica » souhaitée où il peut agir en tant que le « big brother » 167 . Le pan-chiisme

repose sur une imposante machine diplomatico-cléricale dont le centre nerveux se situe à

Téhéran. Il englobe le Guide suprême, les Bonyads (fondations religieuses), les grandes
164
Mohsen M. Milani, “Tehran’s Take”, p. 3.
165
Thomas Friedman, “The New Cold War”,
[Link] Internet; consulté le 30 mars 2010.
166
Le monde chiite est un chapelet de petites communautés chiites s’étirant de la grande muraille
de Chine au mur des lamentations (Jérusalem). Il représente un bassin d’influence de 140 millions (12%
des musulmans) dans lequel les Iraniens n'ont, pour ainsi dire, jamais cessé de puiser pour s'imposer
comme un acteur régional.
167
The Religion Report, “Ehud Ya’ari on the Middle East”,
[Link] Internet; consulté le 30 mars 2010.
87

écoles de théologie, les médias arabophones comme les réseaux TV Al-Alam et Al-

Kawthar, le MOIS-Vavak (police secrète), les Pasdarans, la brigade Al-Qods, et les

proxies régionaux de Téhéran 168 . Grâce au chiisme, le régime iranien est fermement

implanté en Irak, Syrie et au Liban par l’entremise du Hezbollah169 . À travers ces pays et

ces organisations non-étatiques, le régime iranien réussit à étendre son influence dans

tous les domaines sous une multitude de combinaisons supranationales. Il emploie aussi

de nombreuses autres combinaisons hors moyens et hors degrés pour devenir une

puissance régionale. Les prochains paragraphes donnent, sous le pan-chiisme, des

exemples par pays des combinaisons qui sont employées par l’Iran.

L’Irak et les combinaisons supranationales et hors domaines

En Irak, le régime iranien utilise de façon très efficace les combinaisons

supranationales d’État + État + non-étatique pour influencer et contrôler ce pays. Afin de

maintenir l’initiative sur les États-Unis et d’établir sa puissance régionale, l’Iran

entretient des relations étroites avec tous les partis du gouvernement irakien et les forces

d’insurgés liées au groupe chiite de Moqtada al-Sadr 170 . Par l’entremise de ces liens, le

régime iranien est capable de maintenir une pression diplomatique et militaire constante

sur les Américains de façon à les dissuader d’attaquer l’Iran. Dans son approche, le

régime iranien ne tient pas à dominer le pays mais il tient plutôt à s’assurer que le pays

168
Pierre Pahlavi, “La vraie nature du pouvoir iranien”, Politique internationale, n°120 (été 2008),
p. 198.
169
Ibid., p. 198.
170
Canadian Security Intelligence Service, Insights into the Future of Iran as a Regional Power, p.
30.
88

reste dans les mains d’un gouvernement chiite avec lequel il peut coopérer sur une base

économique, religieuse et de sécurité 171 . En fait, le régime iranien emploie les

combinaisons supranationales et hors domaines telles que stipulés dans la guerre hors

limites. Leurs relations avec plusieurs groupes politiques tels que le « Islamic Supreme

Council of Iraq (ISCI)», le « Islamic Dawa Party », le parti kurde en Irak et l’Armée du

Mahdi liée à Moqtada al-Sadr sont des exemples de combinaisons supranationales d’État

+ État + non-étatique qui s’avèrent indispensables à l’Iran pour influencer les activités en

Irak. Il y a deux exemples qui démontrent bien l’efficacité de cette combinaison. Pour

commencer, il y a l’Armée du Mahdi. Financées, équipées et entraînées par les Al Qods,

l’Armée du Mahdi est prête à défendre l’Iran pour l’intérêt de l’Islam si jamais ce dernier

était attaqué par une autre nation 172 . Deuxièmement, il pourrait être dit que l’Iran a

remporté une victoire stratégique lorsque les États-Unis et l’Irak ont paraphé leur entente

sur le statut des Forces américaines en Irak. Selon le statut, il est interdit aux États-Unis

de se servir de l’Irak pour mener une attaque sur un autre pays 173 . En Irak, le régime

iranien emploie donc très bien le principe de la combinaison supranationale et hors

domaines tel que décrit par les deux auteurs chinois.

La Syrie et les combinaisons supranationales

171
Ibid., p. 30.
172
The Jerusalim Post, “Cleric Says Militia Would Defend Iran If Attacked”,
[Link] Internet; consulté le 10 mars 2010.
173
Canadian Security Intelligence Service, Insights into the Future of Iran as a Regional Power, p.
30.
89

Sous le moyen du pan-chiisme, la Syrie, encore plus que l’Irak, tombe aussi sous

le contrôle et l’influence de l’Iran. Elle est une autre combinaison que l’Iran emploie

pour affaiblir Israël et l’influence américaine au Moyen-Orient. Dans ce pays, l’Iran est

impliqué dans tous les domaines : politique, économique et militaire et depuis les quatre

dernières années, il y investit dans tous les secteurs à coups de milliards par année 174 .

Ces secteurs incluent entre autre le transport, les ressources naturelles, l’eau, l’éducation,

la culture, l’électricité, le pétrole et l’infrastructure. Ceci représente bien la combinaison

hors domaines. En 2006, les investissements de la RII en Syrie ont largement supplanté

tous ceux des pays arabes; les investissements iraniens équivalaient aux deux-tiers des

investissements des pays arabes 175 . Du point de vue militaire, les Iraniens et les Syriens

procèdent à de nombreux échanges aux niveaux d’armement, d’entraînement et de

technologie. L’Iran finance même l’achat de nouvelles armes provenant de la Russie, la

Bélarusse et la Corée du Nord 176 . Les Pasdarans ont aussi établi une base à Damas.

Depuis la mort du Président syrien Hafez al-Assad en 2006, sous le règne de son fils

Bashar al-Assad, la Syrie dépend plus que jamais de sa relation avec l’Iran pour sa

sécurité et les conseils qu’il lui apporte 177 . La Syrie est menée par la secte minoritaire

des Chiites alaouites et Bashar al-Assad semble être incapable de gagner le même respect

174
Frederick W. Kagan, Kimberly Kagan et Danielle Pletka, Iranian Influence in the Levant, Iraq
and Afghanistan, p.4.
175
Ibid., p.3.
176
Ibid., p.3.
177
Ibid., p.3.
90

qui était accordé à son père 178 . En échange pour le support de la RII, la Syrie s’est

engagé de ne pas entrer en négociations de paix avec Israël 179 . De plus, la Syrie consulte

le régime iranien sur tout ce qui concerne sa politique étrangère 180 . Dans la stratégie de

la guerre hors limites, la Syrie représente bien une combinaison supranationale d’État +

État que l’Iran peut tirer profit pour gagner de la puissance au niveau régional. Avec tout

son support financier et en termes de sécurité, l’Iran s’achète un État qu’il peut manipuler

contre Israël et les intérêts stratégiques américains. Comme la Syrie partage sa frontière

avec le Liban, elle joue aussi un rôle primordial entre l’Iran et le Hezbollah.

Le Hezbollah et les combinaisons supranationales et hors degrés

Depuis sa création qui était directement parrainée par les Pasdarans (1982), le

Hezbollah est devenu une combinaison supranationale d’État + non-étatique tout-à-fait

indispensable pour l’Iran afin qu’il puisse établir sa puissance régionale. Cette

organisation islamique est très sophistiquée et est impliquée dans tous les domaines :

politique, social et militaire 181 . Il sert d’ailleurs de modèle pour l’Iran et ses intentions

envers l’Irak 182 . Avec l’aide de l’Iran, le Hezbollah est devenu une entité politique et

paramilitaire extrêmement imposante et contrôle même une partie importante au sud du


178
La minorité au pouvoir en Syrie appartient à la secte chiite des alaouites. Ces derniers sont en
fait assez différents des chiites iraniens, mais, peu avant sa mort, l'ayatollah Khomeiny a habilement pris la
décision, par fatwa, de proclamer leur appartenance à la grande famille chiite.
179
Frederick W. Kagan, Kimberly Kagan et Danielle Pletka, Iranian Influence in the Levant, Iraq
and Afghanistan, p.4.
180
Ibid., p.4.
181
Ibid., p.6
.
182
Robert Baer, The Devil we Know, p. 21.
91

Liban. D’ailleurs, après avoir pris les rues de Bierut avec forces en 2008, le parti

politique du Hezbollah s’est fait octroyé le droit de veto sur toutes les décisions du

gouvernement libanais 183 .

Grâce à l’Iran, les forces paramilitaires du Hezbollah possèdent maintenant un

arsenal militaire qui dépasse les capacités de plusieurs pays de moyenne puissance. De

1992 à 2005, les Pasdarans auraient transféré au Hezbollah plus de 11,500 missiles et

roquettes, plus de 400 pièces d’artillerie de courte et moyenne portée et des roquettes

Aresh, Nuri, et Hadid avec leur transporteur 184 . Le régime iranien finance toutes les

activités du Hezbollah qu’elles soient politiques, militaires ou sociales. Il retient aussi

l’autorité sur toutes les opérations militaires telles que les attentats suicides, les

lancements de missiles et bien d’autres opérations terroristes 185 . Certains experts

avancent même que le régime iranien aurait donné l’ordre au Hezbollah de traverser la

frontière d’Israël en juillet 2006 afin de capturer des soldats israéliens. Cette manœuvre

avait pour but de détourner l’attention internationale qui était fixée sur le programme

nucléaire iranien et le refus de l’Iran de répondre aux questions de l’AIEA 186 . En plus de

la combinaison supranationale d’État + non-étatique, voilà bien un exemple parfait d’une

combinaison hors degré pour atteindre un objectif stratégique. Le fait d’utiliser une entité

183
Asymmetric Warfare and Intelligence Center, Center of Gravity Analysis: Hezbollah (San
Francisco: AWIC, 2009), p.3.; [Link] Internet; consulté le 30
mars 2010.
184
Frederick W. Kagan, Kimberly Kagan et Danielle Pletka, Iranian Influence in the Levant, Iraq
and Afghanistan, p.6
185
Ibid., p.9
186
Ibid, p. 8.
92

non-étatique pour capturer des soldats israéliens afin de dévier les pressions

internationales sur l’Iran est en plein ce que Liang et Xiangsui entendent par employer un

élément tactique pour atteindre un but stratégique. C’est la conjugaison de tous les

degrés 187 .

En Irak, Syrie et au Liban, le régime iranien utilise donc avec grande efficacité la

combinaison hors moyens du pan-chiisme avec des combinaisons supranationales d’État

+ État + non-étatiques, hors domaines et hors degrés. En pouvant contrôler de façon

informelle des États et des organisations bien structurées et armées comme le Hezbollah,

l’Iran arrive à affaiblir les forces diplomatiques et militaires américaines dans la région et

à dissuader ses détracteurs. Ces moyens informels lui sont extrêmement efficaces, car ils

sont difficiles à détecter. De plus, il est difficile de pointer le doigt au régime iranien.

Une attaque d’Israël ou des États-Unis sur l’Iran pourrait avoir de graves conséquences

dans toute la région. En employant cette combinaison hors moyens avec celle d’État +

État + non-étatiques, l’Iran réussit à promouvoir son influence et ainsi devenir une

puissance régionale dans cette partie du Moyen-Orient. La promotion de son influence

régionale contribue également au renforcement de l'intégrité territoriale. Autrement dit,

les deux objectifs stratégiques de l'Iran se complètent assez efficacement à travers une

politique de guerre hors limites.

187
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, p. 276.
93

4.2 LE PANISLAMISME – UNE COMBINAISON HORS MOYENS POUR

DEVENIR UNE PUISSANCE RÉGIONALE

Le panislamisme peut être perçu comme une autre combinaison hors moyens que

le régime iranien utilise pour obtenir les objectifs recherchés vis-à-vis du Golfe 188 . Avec

ce moyen, il réussit à se créer une sphère d’influence dans tous les pays musulmans qui

réussit à outre passer les divisions établies entre les sectes. Voilà un bon exemple pour

les deux auteurs chinois Liang et Xiangsui. L’Iran exploite ses relations islamiques pour

s’immiscer au cœur même d’Israël et des arabes sunnites 189 . À l’intérieur du

panislamisme, il existe plusieurs autres combinaisons qui démontrent bien que l’Iran

utilise la stratégie de guerre hors limites. Il y a entres autres l’utilisation des

combinaisons supranationales sous l’influence et le contrôle des proxies sunnites et des

combinaisons hors moyens avec de la propagande antisioniste. Le moyen du

panislamisme pourrait paraître contradictoire au pan-chiisme pour plusieurs. Cependant,

le panislamisme est tout simplement un moyen complémentaire et très pragmatique

utilisé par le régime iranien pour devenir la puissance au Moyen-Orient 190 . Le régime

iranien n’a décidemment plus de scrupules sectaires pour arriver à son grand objectif et

c’est pour cette raison qu’il se prête bien à la stratégie de guerre hors limites. Après tout,

cette stratégie est une éminemment opportuniste qui ne se limite pas au respect de

principes, encore moins des principes religieux.

188
Pierre Razoux, L’OTAN et la sécurité du Golfe, p. 3.
189
Mohsen M. Milani, “Tehran’s Take”, p. 7.
190
Canadian Security Intelligence Service, Insights into the Future of Iran as a Regional Power, p.
28.
94

Les proxies sunnites et les combinaisons supranationales et hors domaines

Pour que l’Iran devienne une puissance régionale, l’utilisation du Hamas

(mouvement sunnite) est un excellent exemple de la combinaison supranationale d’État +

non-étatique sous le moyen du panislamisme. Tout comme le Hezbollah (milice chiite),

l’Iran supporte le Hamas sur tous les points de vue, tant au niveau politique, économique

et militaire. En 2006, l’Iran aurait fourni plus de 250 millions de dollars en aide

financière au Premier ministre Hamas Ismail Haniya. Cet argent aurait servi à payer les

salaires des employés aux ministères du bien-être, du travail et de la culture. Elle aurait

aussi servi pour donner des allocations aux prisonniers Hamas en Israël, à des milliers de

pêcheurs palestiniens et à plus de cent milles travailleurs sans emploi 191 . Ceci est bien un

exemple de moyens pour obtenir des bénéfices dans des domaines autre que celui du

militaire. Cet exemple s’apparente donc à une combinaison hors domaines.

Du côté militaire, les Pasdarans entraînent et équipent les forces du Hamas dans la

même veine que les forces du Hezbollah. Au cours des dernières années, Téhéran se

serait commis à entraîner au sud de l’Iran une force de réaction rapide du Hamas de plus

de 6500 soldats 192 . L’Iran ne contrôle pas le Hamas, mais avec tout son support dans

tous les domaines (combinaisons hors domaines), il peut tirer plusieurs bénéfices de cette

191
Frederick W. Kagan, Kimberly Kagan et Danielle Pletka, Iranian Influence in the Levant, Iraq
and Afghanistan, p.11.
192
Ibid., p.10.
95

relation qui en fait une combinaison supranationale d’État + non-étatique très

avantageuse.

Les bénéfices que l’Iran peut soutirer de leur relation avec le Hamas sont les

suivants. Pour commencer, le support de cette proxie permet de jouer contre son ennemi

Israël et hausser l’image de l’Iran dans sa cause antisioniste. En plus, il diversifie le

portfolio de l’Iran en dehors des groupes chiites dans la région du Levant. Il sert aussi

comme élément unificateur entre les chiites et les sunnites puisque le Hamas attaque un

ennemi commun. Un autre bénéfice est que le Hamas permet au régime iranien de

combattre les États-Unis et l’Israël sur plusieurs fronts. Et enfin, il représente un autre

moyen de créer des distractions aux activités iraniennes sans que l’Iran ait toujours

besoin de commettre les mêmes proxies 193 .

Selon Liang et Xiangsui, pour atteindre ses objectifs fixés, il faut regarder hors de

ses frontières et chercher à employer la combinaison du mode supranationale. Avant de

partir en guerre contre l’Irak en 1991, les États-Unis ont très bien joué cette carte. Ils se

sont créé une alliance et ont fait voter toutes les résolutions nécessaires au sein de l’ONU

pour pouvoir intervenir contre l’Irak 194 . Dans le cas de l’Iran, il peut être déduit qu’il est

aussi un maître dans l’application de la combinaison supranationale. La différence est

que les États-Unis s’encombrent de considérations institutionnelles alors que l’Iran a le

luxe de jouer librement hors d’un cadre organisationnel contraignant. Par exemple, en

193
Frederick W. Kagan, Kimberly Kagan et Danielle Pletka, Iranian Influence in the Levant, Iraq
and Afghanistan, p.11.
194
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, p. 260.
96

plus du Hezbollah au Liban, l’Armée du Mahdi en Irak, et du Hamas dans la Bande de

Gaza et en Cisjordanie, l’Iran emploie d’autres proxies sunnites telles que le « Palestinian

Islamic Jihad ». Selon les experts, cette organisation terroriste est entièrement contrôlée

et financée par la RII et elle n’existe que pour détruire l’État d’Israël et établir un État

extrémiste islamique palestinien 195 . Sous le moyen du panislamisme, il est donc clair que

le régime iranien utilise les combinaisons employées lui permettant d’agir sur plusieurs

champs de batailles (domaines) et de directions à la fois pour réussir à devenir la

puissance régionale.

Propagande anti-israélienne et les combinaisons hors moyens et hors degrés

Le régime iranien utilise une autre combinaison très importante sous le

panislamisme, celui de la propagande antisioniste. Depuis octobre 2005, le Président

Ahmadinejad ne cesse de répéter sur la scène internationale à travers les médias

transnationaux que l’holocauste survenu durant la Deuxième guerre mondiale est un

« mythe ». Il appelle à ce que l’État d’Israël « disparaisse » pour que la Palestine puisse

reprendre ses terres et il soulève qu’il est un « devoir national et religieux » de confronter

le sionisme 196 . Comme ces déclarations vont contre les règles d’éthique et traversent les

frontières d’État, cette propagande peut être considérée comme une combinaison hors

moyens. En se servant de ce type de propagande, le régime iranien emploie bien la

195
Frederick W. Kagan, Kimberly Kagan et Danielle Pletka, Iranian Influence in the Levant, Iraq
and Afghanistan, p.11.
196
Reuters, “Ahmadinejad says Holocaust a lie, Israel has no future”,
[Link] Internet; consulté le 30 mars 2010.
97

stratégie de la guerre hors limites. Selon les experts, les déclarations du Président iranien

sont des manœuvres bien calculées. Selon eux, c’est un moyen du régime pour rétablir le

leadership idéologique des musulmans arabes à Téhéran. Ahmadinejad emploie ce

moyen pour former un pole islamique. Il peut ainsi bloquer les efforts que mettent les

États-Unis et l’Arabie Saoudite pour isoler l’Iran 197 . En allant chercher la faveur de tous

les musulmans arabes, Ahmadinejad enlève ainsi la flexibilité aux régimes puissants

sunnites dans la région comme l’Égypte et l’Arabie Saoudite d’agir contre eux 198 . Les

Arabes sunnites peuvent ne pas aimer l’Iran ou les Perses, mais ils sont impressionnés par

ceux qui résistent aux Américains et à Israël 199 .

L’utilisation de la propagande antisioniste peut aussi être considérée comme une

combinaison hors degrés puisque ces déclarations faites au niveau stratégique, dans un

contexte non militaire, rapportent des gains tactiques militaires. Selon Liang et Xiangsui,

utiliser un moyen stratégique d’une action non militaire pour l’associer à une tâche de

combat, ou utiliser un moyen tactique pour atteindre un objectif d’ordre de la politique

stratégique sont des exemples de combinaisons hors degrés 200 . La propagande

d’Ahmadinejad sert certainement à motiver les organisations non-étatiques telles que le

197
Renaud Girard, “The Calculated Provocations of the Islamist Iranian President”,
[Link]
the_calculated_provocations_of_the_islamist_iranian_president.php; Internet; consulté le 2 avril 2010.
198
Mohsen M. Milani, “Tehran’s Take”, p. 7.
199
The Religion Report, “Ehud Ya’ari on the Middle East”,
[Link] Internet; consulté le 30 mars 2010.
200
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, p. 279.
98

Hamas et le Hezbollah à continuer leurs attaques sur Israël. Avec ces déclarations, ils

savent qu’ils ont le support incontesté d’une nation.

En se servant du moyen du panislamisme (combinaison hors moyens) combinée

avec les proxies telles que le Hamas et le « Palestinien Islamic Jihad » (combinaisons

supranationales et hors domaines), et de la propagande antisioniste (combinaison hors

moyens et hors degrés), le régime iranien est capable de combattre les États-Unis et

l’Israël sur plusieurs fronts. Il arrive aussi à promouvoir son influence sur tout le peuple

musulman arabe au Moyen-Orient. Avec le moyen du panislamisme, l’Iran démontre

donc qu’il emploie bien les principes de la guerre hors limites pour devenir une puissance

régionale. Alors en appliquant le principe de combinaison-addition avec les moyens du

pan-chiisme et du panislamisme, quelles tactiques de guerre peuvent en ressortir et

comment aident-t-elles l’Iran à atteindre son objectif de devenir une puissance régionale?

4.3 COMBINAISON-ADDITION

Avec le pan-chiisme et le panislamisme, le régime iranien combine adroitement et

de façon très calculé deux approches tactiques qui lui permettent d’atteindre son objectif.

Il utilise donc le principe de combinaison-addition définit par les auteurs. Par exemple,

immédiatement après la guerre de 2006, le Hezbollah était vu en train de donner des

milliers de dollars en argent comptant aux Libanais qui avaient souffert des dommages

causés par les bombardements israéliens 201 . L’argent venait directement des coffres de

201
Frederick W. Kagan, Kimberly Kagan et Danielle Pletka, Iranian Influence in the Levant, Iraq
and Afghanistan, p.8.
99

l’Iran et avait servi pour s’assurer que le Hezbollah puisse maintenir le support de la

population dans ses combats contre Israël. Ceci est bien un exemple de combinaison-

addition. Dans ce cas, l’Iran a combiné la guerre asymétrique + guerre de partisans +

guerre idéologique + guerre d’aide économique. Voilà à l’Iranienne l’application du

principe de base de la stratégie de guerre hors limites des Chinois. Mais pour arriver à

devenir la puissance régionale au Moyen-Orient, il peut être argumenté que l’Iran sait en

faire plus. Il applique le principe de combinaison-addition dans toute la région. Avec le

Hezbollah + Syrie + Irak + Hamas + Palestinien Islamic Jihad + Propagande antisioniste,

le régime iranien est capable d’affaiblir, discréditer et humilier les États-Unis et ses alliés,

et atteindre son objectif visé de devenir la puissance régionale. Il faut noter ici que la

tactique de guerre nucléaire par le moyen du développement du programme nucléaire

iranien n’est pas inclue. Voilà la force de ce principe. Même si les ressources et les

Forces militaires de l’Iran sont nettement inférieures à celles des États-Unis et de ses

alliés du Golfe, l’application du principe de combinaison-addition de la stratégie de la

guerre hors limites lui donne avantage. Selon Liang et Xiangsui, il faut éviter à tout prix

de se concentrer sur un ennemi bien défini qui emploie des règles ou des doctrines déjà

préétablies, car on risque d’être attaqué ou battu par un autre ennemi à l’extérieur de

notre champ de vision 202 . Cela explique très bien l’approche prise par le régime iranien.

Sans se soucier des conventions internationales, la RII se sert de ses proxies et combine

une palette complète de tactiques de guerres pour attaquer de tous côtés les Forces et les

intérêts stratégiques américains au Moyen-Orient. Restreints par la légalité des actions

qui peuvent être prises, les États-Unis et la communauté internationale ne savent pas

202
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, p. 208.
100

comment agir 203 . Par moments, les Forces américaines répondent avec la force mais cela

ne sert qu’à remporter des combats tactiques et ne rapporte aucune valeur stratégique 204 .

Pendant les guerres de 2000 et 2006, les Forces israéliennes ont subi des défaites

aux mains des Forces du Hezbollah. À ces deux guerres, les Forces israéliennes étaient

nettement supérieures aux Forces du Hezbollah, et le terrain plat et ouvert favorisait la

force de leurs chars d’assaut et de leur aviation. À aller jusqu’en 2000, les Forces

israéliennes n’avaient jamais perdu de guerre et ce fut la première fois qu’Israël avait du

céder du terrain sous la force des armes 205 . Suite à la guerre de 34 jours de 2006, Israël a

sorti un rapport officiel nommé le Winograd Commission Report. Dans ce rapport, il

indique que :

Israel cannot survive in this region… unless people in Israel itself and in its
surroundings believe that Israel has the political and military leadership, military
capabilities, and social robustness that will allow her to deter those of its
neighbors who wish to harm her 206 .

Aux yeux des Arabes, ce rapport indique essentiellement qu’Israël n’est plus un géant

imbattable. Avec le succès du Hezbollah sur toute l’échelle politique, sociale et militaire,

l’Iran a réalisé la force que ce modèle lui apporte. Et depuis que les Américains ont

enlevé Saddam Hussein en Iraq, le régime iranien tente maintenant d’exporter ce modèle

203
Robert Baer, The Devil we Know, p. 67.
204
Qiao Liang et Wang Xiangsui, La guerre hors limites, p.279.
205
Robert Baer, The Devil we Know, p. 51.
206
Ibid., p. 51.
101

en Iraq 207 . Avec plus de 55 pourcent de la population en Irak qui est chiite, l’Iran est en

train de réussir. Il suffit de regarder la ville de Basra et la région du sud en Irak. La ville

de Basra est la seule voie d’accès maritime à l’Irak sur le Golfe et plus d’un demi-million

de barils de pétrole y passe par jour. La région du sud contient aussi 71 pourcent des

réserves de pétrole prouvées en Irak et 95 pourcent des revenus du gouvernement irakien

proviennent de cette ressource 208 . Ce qu’il faut bien comprendre de cette région est que

maintenant l’Iran y contrôle tout; la police, les forces militaires et les services

d’intelligence qui ne répondent pas à Baghdad, mais aux parties politiques ISCI, Da’wa,

et autres groupes chiites sous le contrôle de Téhéran 209 . Les proxies iraniennes

contrôlent aussi les universités, les hôpitaux, et les organisations sociales et de bien-être.

La monnaie préférée dans cette région est même le rial iranien. L’Iran exerce désormais

un plus grand contrôle dans cette région que le gouvernement irakien et des États-Unis.

Pour revenir à la description du chroniqueur Thomas Friedmann, les Iraniens sont belles

et biens intelligents et impitoyables. Si le régime iranien réussit à contrôler le sud de

l’Irak ainsi que son pétrole, il pourra égaler la production l’Arabie Saoudite et exercer

beaucoup plus de pouvoir au sein de l’OPEC et tout ça, sans que l’Iran ait eu à tirer un

seul coup de fusil ou lancer un missile 210 .

Pour devenir une puissance régionale, ces nombreux exemples démontrent bien

que le concept de la guerre hors limites des Chinois est appliqué à l’Iranienne. Le régime

207
Ibid., p. 51.
208
Ibid., p. 87.
209
Ibid., p. 87.
210
Ibid., p. 88.
102

iranien semble, tout comme Liang et Xiangsui, avoir compris que la seule façon de

pouvoir remporter une guerre contre une super puissance est de sortir du domaine

traditionnel militaire. Selon Liang et Xiangsui, la victoire ne peut être atteinte qu’avec le

dépassement des limites jumelées à la règle de combinaison-addition et le régime

islamique applique bien cette théorie. Les Iraniens n’hésitent surtout pas d’utiliser tous

les moyens, sous toutes les formes et dans tous les domaines pour arriver à leur objectif.

Pour l’exercer, il combine avec la plus grande efficacité une panoplie de combinaisons

supranationales, combinaisons hors domaines, combinaisons hors moyens et

combinaisons hors degrés.


103

CONCLUSION

Depuis la dernière décennie, les activités que mène la RII au Moyen-Orient ne

cessent de bouleverser la communauté internationale et avec raison. Les experts

s’entendent pour dire que la RII est tranquillement en train de gagner du terrain et de

l’influence au Moyen-Orient et ce, aux dépends de la grande puissance américaine. Les

Iraniens veulent à tout prix réaliser leurs trois grands objectifs stratégiques qui sont

d’assurer leur survie et leur indépendance nationale, de devenir une puissance régionale

et de faire partie du club des grandes puissances mondiales. Pour y arriver, le régime

iranien concentre ses efforts contre la grande puissance des États-Unis qui perçoive

comme étant leur plus grande menace et la seule façon de pouvoir retrouver la grandeur

du temps de l’époque de la grande Empire perse sous les Safavides. Comme l’a soulevé

Thomas Friedman du New York Times, comparativement aux Américains, les Iraniens

sont intelligents et impitoyables. En faisant l’analyse du comportement des leaders

iraniens, il faut lui donner raison. Les leaders iraniens sont de brillants calculateurs.

Pour atteindre leurs objectifs, les Iraniens cherchent à affaiblir, discréditer et si possible

humilier les États-Unis, tout en essayant de promouvoir leur propre influence et

puissance. Ils n’hésitent pas de prendre tous les moyens et de combattre dans tous les

domaines, qu’ils soient politique, diplomatique, économique, informationnel, culturel,

religieux, militaire ou paramilitaire. En analysant certaines de leurs activités, il devient

évident que le régime iranien, sous la gouverne de l’ayatollah Khamenei, est en train de

mener une stratégie agressive à multifacettes, analogue à la stratégie chinoise de la guerre

hors limites. Sachant très bien qu’elle ne peut rivaliser contre la machine américaine qui
104

est beaucoup plus puissante, la RII emploie avec grande efficacité le principe de la

combinaison-addition énoncé par les colonels Liang et Xiangsui. Avec l’addition de

leurs combinaisons supranationales, hors domaines, hors moyens et hors degrés, le

régime iranien est en train déloger les forces impérialistes du Moyen-Orient sans même

devoir à déclarer une guerre dans son sens légal. En effet, il est en train de donner raison

aux critiques occidentales sur le débat des aspects légales des actes de guerres commis

sous cette stratégie.

Ainsi pour assurer la survie et l’indépendance nationale, la RII entretient des

relations avec la Russie, la Chine, l’Afghanistan, l’Irak, le Vénézuela et des organisations

non-étatiques telles que l’Armée du Mahdi et les Talibans (combinaisons

supranationales). Elle mène des combats à travers tous les domaines (combinaisons hors

domaines), sans se soucier des conventions et des règles d’éthique, en faisant l’emploi de

moyens illimités (combinaisons hors moyens). Ces moyens comprennent entre autre le

renforcement de leurs politiques sous les forces de l’ordre et des Pasdarans, leurs

capacités militaires asymétriques, le chiisme, les opérations d’informations, la prise

d’otages et le nucléaire. Entre autre, par ses multiples applications techniques et

politiques, le nucléaire est l’un des moyens les mieux adaptés pour assurer son

indépendance nationale. En combinant tous ces éléments, le régime iranien est en mesure

d’assurer la sécurité de l’Iran et de dissuader ses détracteurs.

Pour devenir une puissance régionale, le régime iranien utilise et combine

plusieurs moyens dont celui du pan-chiisme et du panislamisme (combinaisons hors


105

moyens). Sous ces deux moyens se trouvent une multitude d’autres combinaisons

supranationales, hors domaines et hors moyens. Plus pragmatique et réaliste, l’élite

iranienne n’hésite surtout pas d’outre passer les lignes sectaires, mettant ainsi de côté leur

idéologie en faveur de leurs intérêts nationaux. En supportant la Syrie, l’Irak, le

Hezbollah, le Hamas et le Palestinian Islamic Jihad dans les domaines politique,

économique et militaire, la RII est capable de contrôler et d’influencer ces États et

organisations non-étatiques à leur avantage pour réaliser leur grand objectif stratégique.

À travers ces fidèles proxies, les Iraniens sont capable d’attaquer directement les intérêts

américains en Irak et en Israël. De plus, en employant la propagande antisioniste et anti-

impérialiste, le régime iranien est en mesure de rallier toute la communauté arabo-

musulmane pour faire mouvement contre les pressions américaines et de la communauté

internationale. Avec le pan-chiisme et le panislamisme, le régime iranien combine

adroitement et de façon très calculé deux approches tactiques qui lui permettent de

promouvoir son influence au Moyen-Orient aux dépends de celle des États-Unis, d’Israël

et de l’Arabie Saoudite. Enfin, cette influence lui permet de s'imposer comme une

superpuissance régionale et à la fois d’assurer sa survie et son indépendance nationale.

L’utilisation de toutes les combinaisons à travers tous les domaines sans jamais

avoir eu à mener des combats militaires au sens traditionnel démontre en effet que la RII

applique la stratégie de la « guerre hors limites » telle que décrite par les auteurs chinois

Liang et Xiangsui. Les succès iraniens dans la ville de Basra et dans toute la région du

sud en Irak sont des exemples parfaits. Désormais, les Iraniens contrôlent une des

régions les plus riches en hydrocarbures de l’Irak et il n’y a plus rien qui se fait dans cette
106

région sans que l’autorité soit donnée par Téhéran. Même si la théorie de la guerre hors

limites n’a jamais été approuvée en Chine, la démonstration de cette thèse révèle qu’elle

est belle et bien appliquée et à en juger par les succès de la RII, elle s’avère une stratégie

des plus efficaces.

Comme il fut noté dans l’introduction, l’analyse de cette thèse s’est limitée aux

deux premiers objectifs stratégiques de l’Iran. Ceci dit, il pourrait être déduit, avec les

relations qu’entretient le Président Ahmadinejad en Amérique latine et en Afrique, que la

RII emploie aussi la stratégie de la guerre hors limites pour pouvoir rivaliser sur le même

pied d’égalité que les grandes puissances mondiales. Avec les forces de cette stratégie, il

est à se demander comment la combattre. Est-ce qu’il faudrait nous aussi adopter les

mêmes pratiques et ne plus tenir compte des lois internationales, des droits de l’homme et

des règles d’éthique?


107

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