Texte n°5 : Le Menteur (1644), Extrait de l’Acte I, Scène 3,
Pierre Corneille (1606-1684)
DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, CLITON.
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Dorante
C’est l’effet du malheur qui partout m’accompagne.
Depuis que j’ai quitté les guerres d’Allemagne,
C’est-à-dire, du moins, depuis un an entier,
10 Je suis et jour et nuit dedans votre quartier,
Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades,
Vous n’avez que de moi reçu des sérénades,
Et je n’ai pu trouver que cette occasion
À vous entretenir de mon affection.
Clarice
15 Quoi ! vous avez donc vu l’Allemagne et la guerre ?
Dorante
Je m’y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre.
Cliton
Que lui va-t-il conter ?
Dorante
Et durant ces quatre ans
Il ne s’est fait combats, ni sièges importants,
20 Nos armes n’ont jamais remporté de victoire,
Où cette main n’ait eu bonne part à la gloire :
Et même la gazette a souvent divulgué…
Cliton, le tirant par la basque.
Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ?
Dorante
Tais-toi.
Cliton
25 Vous rêvez, dis-je, ou…
Dorante
Tais-toi, misérable.
Cliton
Vous venez de Poitiers, ou je me donne au diable,
Vous en revîntes hier.
Dorante, à Cliton.
Te tairas-tu, maraud ?
À Clarice.
30 Mon nom dans nos succès s’était mis assez haut
Pour faire quelque bruit, sans beaucoup d’injustice,
Et je suivrais encore un si noble exercice,
N’était que l’autre hiver faisant ici ma cour,
Je vous vis, et je fus retenu par l’amour.
35 Attaqué par vos yeux, je leur rendis les armes,
Je me fis prisonnier de tant d’aimables charmes,
Je leur livrai mon âme, et ce cœur généreux
Dès ce premier moment oublia tout pour eux.
Vaincre dans les combats, commander dans l’armée,
40 De mille exploits fameux enfler ma renommée,
Et tous ces nobles soins qui m’avaient su ravir,
Cédèrent aussitôt à ceux de vous servir.
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Texte n°6 : Le Menteur (1644), Extrait de l’Acte III, Scène 5,
Pierre Corneille (1606-1684)
CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, à la fenêtre ;
50 DORANTE, CLITON, en bas.
[…]
CLARICE.
Êtes-vous là, Dorante ?
DORANTE.
Oui, Madame, c’est moi,
Qui veux vivre et mourir sous votre seule loi.
LUCRÈCE, à Clarice.
Sa fleurette pour toi prend encor même style.
CLARICE, à Lucrèce.
5 Il devrait s’épargner cette gêne inutile.
Mais m’aurait-il déjà reconnue à la voix ?
CLITON, à Dorante.
C’est elle ; et je me rends, Monsieur, à cette fois.
DORANTE, à Clarice.
Oui, c’est moi qui voudrais effacer de ma vie
Les jours que j’ai vécu sans vous avoir servie.
10 Que vivre sans vous voir est un sort rigoureux !
C’est ou ne vivre point, ou vivre malheureux ;
C’est une longue mort ; et pour moi, je confesse
Que pour vivre il faut être esclave de Lucrèce.
CLARICE, à Lucrèce.
Chère amie, il en conte à chacune à son tour.
LUCRÈCE, à Clarice.
15 Il aime à promener sa fourbe et son amour.
DORANTE.
À vos commandements j’apporte donc ma vie,
Trop heureux si pour vous elle m’était ravie !
Disposez-en, Madame, et me dites en quoi
Vous avez résolu de vous servir de moi.
CLARICE.
20 Je vous voulais tantôt proposer quelque chose ;
Mais il n’est plus besoin que je vous la propose,
Car elle est impossible.
DORANTE.
Impossible ? Ah ! pour vous
Je pourrai tout, Madame, en tous lieux, contre tous.
CLARICE.
25 Jusqu’à vous marier, quand je sais que vous l’êtes ?
DORANTE.
Moi, marié ! Ce sont pièces qu’on vous a faites ;
Quiconque vous l’a dit s’est voulu divertir.
CLARICE, à Lucrèce.
Est-il un plus grand fourbe ?
LUCRÈCE, à Clarice.
Il ne sait que mentir
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