Variations 790
Variations 790
20 | 2017
Expériences oppositionnelles
Paola Sedda (dir.)
Édition électronique
URL : [Link]
DOI : 10.4000/variations.790
ISSN : 1968-3960
Éditeur
Les amis de Variations
Référence électronique
Paola Sedda (dir.), Variations, 20 | 2017, « Expériences oppositionnelles » [En ligne], mis en ligne le 25
avril 2017, consulté le 25 février 2021. URL : [Link] ; DOI :
[Link]
SOMMAIRE
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Éditorial
Dossier
La bureaucratie liquide
A propos de la lutte contre la loi travail et le principe Macron
Alexander Neumann
Le corporatisme à la française
Un anti-mouvement social ou une institution inoxydable ?
Bruno Lefebvre
Prêt de mémoire
Esteban Lorenzano
Hors-champ
Reconnaissance et dispositionnalisme
Une discussion de la théorie de la reconnaissance d’Axel Honneth
Fabien Granjon
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Hommage
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Éditorial
1 Voici venu le numéro vingt de la revue Variations. Depuis près d'un an déjà, le comité a
réfléchi et travaillé la question de savoir comment saisir les mouvements
démocratiques et critiques qui cherchent à sortir des représentations traditionnelles
des sociétés bourgeoises en Occident. À l'approche des élections présidentielles, cette
problématique a pris la forme définitive d'un dossier consacré aux Expériences
oppositionnelles, coordonné par Paola Sedda qui en présente les traits dans un texte
introductif.
2 Le présent numéro de la revue est publié le 8 mai, une date qui porte une signification
antifasciste évidente et bien connue ; elle vient aussi sonner la charge à l'encontre du
programme néocapitaliste du pouvoir qui se met en place en France, au lendemain des
élections. L'opposition et la résistance, dès la première heure, viendront nourrir des
élans créatifs et la formation d'un vaste espace public oppositionnel dans lequel la
revue s'inscrit pleinement.
3 Pour l'heure, les sociétés du capitalisme tardif sont contestées par des mouvements de
gauche, en Europe et dans les Amériques notamment, mais elles restent dominées par
un double versant autoritaire : d'une part ce mainstream capitaliste et néoconservateur
qui nous est présenté comme néolibéral, d'autre part des mobilisations nationalistes,
racistes et fascistes qui prospèrent sur les ruines du principe d'égalité que le premier
versant a abandonné. Les élections françaises en témoignent. Notre position
intellectuelle ne se laisse pas enfermer dans ce dilemme qui fut pointé par Max
Horkheimer, co-fondateur de la Théorie critique, sous la forme de cet avertissement
publié en 1939 : « Ceux qui ne veulent pas interroger le capitalisme doivent se taire sur
le fascisme » (Wer aber vom Kapitalismus nicht reden will, sollte auch vom Faschismus
schweigen).1 Nous n'allons pas nous laisser happer par ce faux choix qui consiste à
évaluer les dégâts respectifs de la bureaucratie capitaliste ou de la mobilisation fasciste.
Les deux s'entendent à merveille, à la fin, comme l'histoire le montre.
4 Penser la société d'aujourd'hui est une tâche ardue qui implique une prise de distance
de tous les instants par rapport aux habitudes de la pensée médiatisée, toujours à l'affut
de la conjoncture et de ceux qui font l'opinion, pour reprendre une formule lumineuse
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NOTES
1. M. Horkheimer, « Die Juden und Europa » in: Gesammelte Werke, vol.4, Suhrkamp, 1988, p.308.
2. J.-M. Vincent, « Variations? » in : Variations n.1, Syllepse, 2001, p.7.
3. [Link], Die Linke antwortet Habermas, EVA, 1968.
4. Voir les entretiens de presse suivants : J. Habermas, Le Monde, 19/4/2017; [Link], Taz, Berlin,
2/5/2017; J. Butler, ND, Berlin, 29/4/2017; A. Davis, Taz, Berlin, 5.12.2013.
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Dossier
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Conflits du travail
4 Les luttes sociales qui se sont produites au cours des XIX e et XXe siècles ont permis « la
création d’un ensemble de droits et de services administrés par l’État et concernant
l’éducation, la santé, le droit du travail, le logement social... Ce vaste domaine, visant à
assurer l’indépendance des activités culturelles, éducatives et sociales par rapport au
capital, est progressivement mis à mal par les logiques concurrentielles et de
rendement des marchés2. Loin d’être chaotique, ce processus de colonisation
marchande des espaces de vie est orchestré politiquement par les États et les
entreprises mondialisées, sous l’égide des organisations internationales. Les trois
premiers textes de la présente livraison se focalisent sur les conflits du travail et sur ses
acteurs historiques. En ouverture, la contribution d’Alexander Neumman dresse une
critique de la « bureaucratie liquide » et nous sert ici de manifeste contre la de-
construction néo-libérale des codes du travail européens. Si, dans la modernité, « tout
ce qui est solide se dissout dans l’air »3 le capitalisme est plus que jamais doté d’une
corpulence et d’une territorialité. Les nouveaux principes de la mondialisation
capitaliste prennent notamment corps dans les réformes du travail où se décline
localement le « programme de la flexicurité ». Sous le diktat des puissances
économiques et financières, des accords internationaux de libre échange ont été
fraichement négociés, dans un climat de contestation généralisée, avec l’objectif
d’imposer de nouvelles normes, tout autant souples et flexibles, en matière
d’environnement, de protection sociale et de travail.
5 La manière dont les organisations syndicales, acteurs centraux du « conflit politique » 4,
réagissent face à cette nouvelle configuration autoritaire apparait contradictoire. Les
deux textes consacrés au syndicalisme révèlent en effet une tension entre
conservatisme et résistance. Aux yeux de Bruno Lefebvre, le corporatisme à la française
constitue « un anti mouvement social », coupable de favoriser des inégalités au sein des
différentes catégories de travailleurs au moyen d’une cristallisation des privilèges
assurés dans certains corps de métier. Le terrain sur lequel travaille Arnaud
Lemarchand livre quant à lui une autre réalité. Plongé dans l’univers du transport
maritime du Havre, l’auteur nous présente le pouvoir de résistance d’une anomalie :
une histoire de luttes, locales et globales qui semblent aller « à rebours du mouvement
de déconstruction de la classe ouvrière ». En arrivant à contrer avec efficacité la
construction de nouvelles « normes ordo-libérales sur les ports », les corporations
syndicales des dockers semblent poser un défi à l’homogénéisation des règles salariales
et d’intégration à l’entreprise. En ce sens, « l’opposition de la CGT Ports et Docks à
la récente « loi Travail » s’enracine dans cette démarche résistante de non
intégration car elle vise à préserver la dignité et l’autonomie du travail.
6 Souvent invisibilisées et rendues volontairement silencieuses, les nouvelles luttes
issues de la contradiction capital/travail surgissent pourtant de partout en impliquant
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Mobilisations citoyennes
7 Pas toujours en parallèle de cette recrudescence des luttes liées au domaine du travail,
les mobilisations citoyennes éclosent de partout contribuant à amplifier les
revendications des acteurs militants traditionnels et à en élargir les domaines et les
sphères d’action. Il n’y a pas, en ce sens, une substitution mais plutôt une évolution
historique des dynamiques contestataires impliquant des phénomènes ambivalents de
dilution et de dissémination des combats sociaux. En effet, si les États nationaux
cautionnent l’actuelle configuration du marché et leur procurent une consistance
politique par le biais des instances internationales, la marge de manœuvre à disposition
des acteurs du conflit politique se réduit progressivement et poussent ces derniers à
rechercher les ressources nécessaires pour l’action en dehors du périmètre
institutionnel. Ainsi, face à la privation des moyens et des conditions politiques
pouvant garantir l’autonomie collective des individus et l’autodétermination des
peuples, des nouveaux mouvements oppositionnels continuent de se développer et de
faire irruption dans l’espace public. En Grèce, en Espagne et, d’une façon plus
particulière, en Italie, la crise et le mécontentement vis-à-vis de la corruption des élites
locales et des mesures d’austérité imposées par l’Europe ont favorisé l’émergence de
« mouvements de crise » qui ont par ailleurs cherché à investir les sphères politiques
des représentations nationales.
8 Ce sont précisément ces nouvelles expériences de la « politique du conflit » 5,
appréhendées sous le prisme des mutations socio-politiques et socio-techniques, qui
font l’objet du deuxième volet de ce numéro. La compréhension des conflits sociaux
contemporains nécessite que l’on regarde de près les nouveaux phénomènes de
création des identités politiques, notamment à partir des nouveaux espaces
numériques de socialisation et d’action. Selon Fabien Granjon, les nouveaux collectifs,
plus ou moins durables, réinterrogent notamment la place du sujet dans l’élaboration
d’un « Nous ». L’auteur précise toutefois qu’il est très important de distinguer les
dynamiques de démocratisation de l’espace public numérique des procédures de la
démocratie représentative. Les mobilisations portées par les Technologies Numériques
de l’Information et de la Communication (TNIC), aussi considérables que celles qui ont
accompagné les révolutions arabes et les « mouvements de crise », ne s’articulent pas
naturellement à la construction d’une représentation politique. Néanmoins, comme le
souligne Fabien Granjon, « décrire, expliquer, comprendre et juger des modalités
concrètes de déploiement de la conflictualité sociale oblige aujourd’hui à prendre en
considération la dialectique sociotechnique qui nourrit les politiques du conflit à l’ère
du numérique, laquelle peut être aussi bien habilitante que limitative ».
9 Ces mêmes potentialités contradictoires de la mobilisation numérique sont reprises
dans le texte de Paola Sedda. En jouant un rôle central dans les différentes phases de la
mobilisation (négociation d’un sens partagé de l’injustice, constitution d’un cadre
protestataire, investissement des ressources collectives dans l’action), les pratiques de
la communication numérique se trouvent en effet au cœur des mutations de l’action
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collective. Cette connexion de plus en plus forte entre les sphères de la communication
la plus banale et les nouvelles formes d’engagement citoyen engendre un processus de
« politisation de l’ordinaire » qui n’est pas toutefois exempt d’ambiguïtés. Tout en
favorisant la formation de nouveaux espaces oppositionnels et le renouvellement des
lieux et des formes de la socialisation politique, l’efficacité des mobilisations
numériques dépend de leur capacité à s’articuler aux expériences et aux rencontres
dans les espaces publics physiques et à reposer sur un principe politique qui structure
l’action.
10 L’ensemble de ces processus et de ces tensions entre le champ contestataire et les
chantiers de l’innovation institutionnelle se condense par exemple dans l’expérience
espagnole de Podemos dont Mathieu Petithomme rend compte. Née à la confluence de
plusieurs expériences contestataires, cette nouvelle organisation, porteuse d’un
« socialisme hétérodoxe », essaie de combiner une stratégie nationale de centralisation
avec l’autogestion des cercles au niveau local. « L’activisme institutionnel » de Podemos
incarne cette tension entre la rue et les lieux des décisions, entre la dimension
citoyenne/participative et la dimension organisationnelle/formalisée, cette tension
étant emblématique du caractère paradoxal de la démocratie représentative.
11 De l’Espagne, le récit du sociologue portugais João Freire nous transporte au cœur des
conflits sociaux hébergés dans le pays voisin. Le Portugal est ici présenté comme « un
cas d’espèce singulier » tout en reproduisant, dans un tempo différent, les mécanismes
conflictuels de l’Occident moderne. Sorti déficitaire de son passé colonial, le Portugal se
révolta et aboli le régime autoritaire de Salazar. Comme dans d’autres pays, les
nouvelles expériences oppositionnelles se constituent sous la pression des phénomènes
de globalisation et d’éclatement de la lutte. Ainsi, aux formes d’organisation et d’action
militantes traditionnelles (celles des paysans, des ouvriers, des dockers) se superposent
celles des nouveaux acteurs contestataires : les jeunes, les étudiants, les immigrés, les
femmes, les précaires. Les processus de continuité et de rupture avec le passé sont
proches de ceux qui ont été observés dans les autres pays européens et enrichissent
notre voyage dans l’histoire du combat social et de son avancée douloureuse et
intermittente vers l’émancipation.
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signifie « éprouver ». La version radicale est periri que l’on retrouve dans periculum,
péril, danger. Les traces de ces épreuves et de ces mises en danger marquent les
mémoires des révoltés, les vécus des dictatures et des résistances qui les ont
combattues, l’histoire des luttes anti-impérialistes ou encore des vagues successives
d’émigrations et d’immigrations économiques.
Le texte de clôture nous plonge dans cet univers subjectif et mémoriel de la lutte. Avec
son récit autobiographique, Esteban Lorenzano retrace l’histoire révolutionnaire de
l’Argentine des années 1970, vue à travers les yeux de ses fils. Ce témoignage, issu d’un
projet éditorial militant, nous permet de prolonger la réflexion autour de l’évolution
des formes d’engagement qui, en Argentine et ailleurs, se développent également
autour de l’idée du devoir de mémoire.
14 Cette traversée de la pensée qui embrasse une diversité d’expériences oppositionnelles,
à la fois des conflits, des chantiers et des mémoires de résistance, pourrait surprendre
le/la lecteur/trice. Il n’est en effet pas facile de trouver une unité et un sens unique à
ces variations conflictuelles du réel où tout tend vers la fluctuation et la
désolidarisation. Nous avons pourtant voulu essayer de dépasser ces obstacles, au cours
de nos échanges conviviaux autour des différentes expériences de lutte, anciennes et
récentes, historiques ou anecdotiques, structurées ou labiles, et cela alors même que les
rues et les places de France se gorgeaient d’un peuple revendiquant, une fois de plus, le
droit à imaginer une autre société.
NOTES
1. K. Marx, (1851), Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, Paris : Les Éditions sociales, 1969,
162 p. Collection Classiques du marxisme. Traduction de l’édition allemande de 1885 ;
édition électronique réalisée par Claude Ovtcharenko. [Link]
classiques/Marx_karl/18_brumaine_louis_bonaparte/
18_brumaine_louis_bonaparte.pdf
2. Dardot P. et Laval C. (2014), Commun, Essai sur la révolution au XX siècle, Paris, La Découverte.
3. M. Berman (2010) All That is Solid Melts Into Air: The Experience of Modernity, Paperback,
1ère édition 1982.
4. Tilly C., (1976), From Mobilization to Revolution, Reading, MA : Addison-Wesley.
5. Tilly C. et Tarrow S., (2008), Politique(s) du conflit, De la grève à la révolution, Paris : Science Po Les
Presses.
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La bureaucratie liquide
A propos de la lutte contre la loi travail et le principe Macron
Alexander Neumann
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de l’Euro en 2000 n’était due qu’à la forte impression contestataire de cette période,
tout comme le renversement actuel dans le Sud de l’Europe se fonde sur des
mouvements de masse et des espaces publics oppositionnels de grande échelle. En
Grande Bretagne, l’opposition syndicale et travailliste a clairement tourné le dos à la
stratégie flexicuritaire, identifiée aux années Blair, au moment d’une primaire qui a vu
l’élection sans appel de l’opposant historique J. Corbyn en 2015-16 avec le soutien des
principaux syndicats. L’Europe de L’Est a basculé dans une opposition anti-libérale de
type nationaliste, anti-communiste et autoritaire, à l’image de l’Hongrie et de la
Pologne. L’Allemagne et les Bénélux sont travaillés par des contradictions
significatives, des mouvements critiques s’y expriment à l’encontre des partis
socialistes qui y co-gouvernent.7
4 Le mouvement oppositionnel à l’encontre la loi El Khomri, qui a associé plusieurs
millions de citoyenn(e)s, ne se limite plus à la définition d’un mouvement social, en
opposition à la politique décisionnaire, sauf pour les commentateurs qui restent
attachés à ce terme, défendu par Alain Touraine et la gauche rocardienne depuis
l’échec stratégique du mouvement ouvrier d’Europe occidentale depuis 1978. 8 Le
mouvement de 2016 se distingue par son opposition directement politique, qui
s’affronte à l’Etat, comme en témoigne le recours à la constitution autoritaire qui
permet de supprimer le vote parlementaire et la négociation syndicale, les violences
policières récurrentes, l’usage de l’état d’urgence pour interdire ou restreindre le droit
de manifester. Ce fait est mis en musique par le verbe vindicatif de l’exécutif,
comparant la CGT au Front national, les militants syndicaux et associatifs à des casseurs
et terroristes potentiels, l’opposition à une horde. Les répercussions directement
politiques du mouvement oppositionnel du printemps-été 2016 sont visibles : éviction
de l’exécutif Hollande et Valls, discrédit abyssal de leur programme et bilan dont
témoigne le vote des "primaires citoyennes" en février 2017, renversement de
l’équilibre des forces syndicales en faveur d’une majorité oppositionnelle 9,
radicalisation de la jeunesse scolarisée ou salariée, de l’espace militant, ouverture d’un
vaste espace idéologique à gauche du Parti socialiste et du gouvernement qui se
manifeste aussi sur le plan électoral, vitalité des essais et revues d’intellectuels ou
critiques de gauche et accroissement du public qu’ils rencontrent. 10
5 Les quatre listes de gauche, opposées à l’exécutif Hollande et en faveur de l’abrogation
de la loi travail obtiennent près de 28% au premier tour, soit 9.978128 voix. Selon les
premières enquêtes de sociologie électorale, un tiers des ouvriers et employés a voté
pour cette position de gauche, tandis que le FN décline ici d’environ 10 points pour
arriver désormais environ à la même proportion.11 Aussi, selon une étude de l’IFOP de
2017, 60% des ouvriers déclarent n’avoir "jamais voté pour le FN". Le FN n’est pas le
parti du vote ouvrier, et n’a jamais été un parti ouvrier.
6 Malgré l’opposition intellectuelle, sociale et politique des courants de gauche, la
flexicurité est encore supportée, soutenue ou tolérée en France par de larges pans de
l’électorat socialiste, ce qui permet à E. Macron de maintenir ce projet, relayée par les
droites politiques, par des organisations syndicales minoritaires mais significatives (à
l’instar de la direction de la Cfdt), des intellectuels et universitaires à la retraite mais
très médiatisés (Anthony Giddens, Jürgen Habermas, Jacques Attali). Certains
théoriciens de la flexicurité ont récemment changé de cap, dont Wolfgang Streeck, l’un
des théoriciens du corporatisme concurrentiel de l’ère Schröder, et le regretté Ulrich
Beck.12 D’autres ont maintenu leur position, à l’instar de Jürgen Habermas qui fut le
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président du club européen de Dominique Strauss Kahn dans les années 2000 avant de
soutenir Emmanuel Macron, ou de Pierre Rosanvallon qui fut le fer de lance d’une
pétition pour les réformes d’Alain Juppé et contre le mouvement de grève en 1995 13.
Rosanvallon, un temps co-animateur de la fondation Saint Simon aux côtés d’Alain
Minc, a reformulé son argumentaire pour reprendre en compte le conflit social, sans
pourtant rien céder sur sa position de fond de 1995.14
Ce média ne peut être affiché ici. Veuillez vous reporter à l'édition en ligne http://
7 [Link]/variations/810
E. Macron et son soutien déclaré, J. Habermas, en avril 2017 à Berlin. Droits réservés.
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l’Etat, doublé d’un discours idéologique stéréotypé. Ford est l’auteur de traités
antisémites mémorables et fut décoré de son vivant par le 3ème Reich. 21 Plus tard, Ford
s’opposa au New Deal. Cela vient rappeler le rôle de la domination directe dans le
fordisme qui n’est pas conditionné à un développement démocratique, comme le
montre aussi l’origine de l’entreprise Volkswagen dans le complexe militaro-industriel
du national-socialisme. Aujourd’hui, l’industrie automobile reste un secteur central sur
le marché mondial, mais la domination bureaucratique s’est déplacée. La bureaucratie
actuelle peut toujours activer la contrainte en cas de conflit direct, comme le montre le
cas Mikkael Wamen, syndicaliste de Goodyear condamné à une peine de prison avec
sursis en 2016-17, mais la bureaucratie liquide active d’autres ressorts majeurs. Elle
n’expose pas ses dirigeants ou managers, mais avance des critères chiffrés comparés
pour impliquer les salariés dans la gestion concurrentielle (affichage comparé de la
production et de la rentabilité sur les lieux de travail, évaluations individuelles).
L’invocation du marché et de ses nombres tend à remplacer l’intervention directe et
autoritaire du patron et du contremaître. De même, la répression ouvrière, interne et
publique, tend à être subjuguée par la soumission volontaire des salariés, par le
truchement de la psychologie. La peur du licenciement, du chômage comme mort
sociale et le besoin constant d’une identification positive des individus conduit à
l’acceptation passive ou explicite de la dégradation des conditions de travail et de
rémunération. Ce genre de gestion amoindrit les résistances classiques, par exemple
l’absentéisme et la grève du zèle ou la grève sauvage, mais ne les supprime pas et
d’autres formes de résistance prennent le pas, dont l’arrêt maladie et l’apparition
involontaire de maladies psychiques au travail pouvant aller jusqu’au suicide. Une
conduite conformiste devient la norme implicite et non plus explicite dans le monde du
travail; des accords d’entreprise sont soumis au vote dans le but d’obtenir des
adhésions plébiscitaires. Cela concerne tous les secteurs d’activité, de l’industrie au
commerce en passant par la santé. Le chiffrage comparé de la compétitivité fait l’objet
d’une gestion bureaucratique individuelle, collective et managériale à tous les niveaux,
grâce à des logiciels et supports numériques, dans la gestion des ressources humaines
comme dans le suivi des activités. L’un des exemples du contrôle numérique est le scan,
qui sert à contrôler les ventes dans les supermarchés, les stocks, les commandes et flux
logistiques et commerciaux, de la logistique à la poste et aux transports, en passant par
chaque poste de travail. Les salarié(e)s sont contrôlés et disciplinés par ce type de suivi
numérique et individualisé. Le flic est dans le flux. Le calcul serré, à travers le scan, des
espace-temps entre chaque acte de travail ou de vente n’est rien d’autre que le
traditionnel calcul taylorien du temps et des horaires dans les conditions du
numérique, à un niveau global de la bureaucratie liquide. Ce principe prétendument
post-fordiste de chiffrage comparé s’est étendu à l’évaluation de toutes les activités
économiques et sociales, dont la fonction publique et l’éducation, puis à la gestion
institutionnelle au sein de l’Union européenne. Le meilleur exemple est la norme de
déficit budgétaire de 3% des Etats membres de l’UE qui fut fixée de manière arbitraire
dans les années 1990 mais qui s’est érigée en seuil politique effectif.
11 Le sommet européen de Lisbonne de 2000 a inauguré une méthode politique qui
cherche à compenser les lacunes de la subsidiarité, en décidant de traiter les problèmes
thématiques et les conflits intergouvernementaux des pays membres selon un schéma
managérial connu de la sociologie des organisations, en fixant par avance des
procédures et des étapes dans le cadre d’un programme de dix ans, l’Agenda 2010. Il
s’agit d’une sorte de management par projet inspiré des grandes entreprises, appliqué à
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mes propres vues à travers des articles scientifiques qui ont échappé à la censure des
administrations étatiques et internationales. Désormais, il est temps de livrer un point
de vue plus global, un peu dans le style de Cornelius Castoriadis qui passa du rôle
d’économiste officiel de l’OCDE et de sa critique semi-clandestine publiée sous
pseudonyme, à l’exposé d’une critique radicale du "bureaucratico-capitalisme" en son
nom propre.29 C’est la raison pour laquelle je vais exposer les chantiers pratiques du
droit du travail et de la flexicurité au fil des pages qui suivent. David Graeber montre
pour sa part à quel point la valorisation capitaliste et le travail salarié s’inscrivent,
aujourd’hui plus que jamais, dans des dispositifs bureaucratiques lourds qui se situent à
l’opposé d’un capitalisme léger et sans attaches.30 Nous avons signalé à quel point le
travail s’agrège encore selon la distribution territoriale des capitaux en Europe, à
travers une étude des créations d’emploi régionales suite à la crise économique de 2008.
31 La fuite des capitaux, qui est l’une des raisons de l’effondrement grec, prouve encore
l’importance de leur implantation locale. Aussi, la crise mondiale actuelle n’est pas
l’effet d’une sphère financière extra-territoriale, sinon extraterrestre, mais a pris son
essor aux Etats Unis, dans la spéculation sur les dettes immobilières. La crise des
subprimes fut déclenchée par une surévaluation de biens immobiliers, localisés dans
des villes US, et l’incapacité des salariés endettés de rembourser les traites. Le capital
dépendait donc en dernier recours de valeurs immobilières, d’habitants et de salariés
localisés dans des endroits précis. S’il est vrai que la domination bureaucratico-
capitaliste et la soumission salariale ont changé de forme, elles ne se liquéfient pas,
mais s’affirment souvent en pire, selon des modalités anciennes connues depuis le
18ème siècle : harcèlement, travail précaire, saisonnier, contraint, clandestin, et
dépendance directe sont au menu. Lorsqu’elle est tolérée, la domination et soumission
nouvelle parvient à se mettre en retrait et à s’organiser de manière indirecte, ramifiée,
labyrinthique et dans l’évitement d’une prise de responsabilité explicite, au nom de
principes supérieurs (les marchés, la nation, les jeunes générations, l’avenir de
l’Europe).
15 La flexicurité est une manifestation typique de cette configuration, elle résume le
projet phare de l’Union européenne depuis l’an 2000, qui porte enfin un nom en France
: Emmanuel Macron. E.M. s’affiche comme une position centrale, comme une
personnification idéale du mainstream international. Peu importe le nom ou le label, le
champ de bataille de la flexicurité qui traverse l’Europe entière depuis près de vingt ans
porte toujours sur les mêmes sujets. Il s’agit de soumettre les salariés aux directions des
entreprises, les précaires aux aléas du marché du travail, les demandeurs d’emploi et
allocataires aux injonctions des agences qui les gèrent et les écoles ou universités au
maître-mot de la valorisation marchande des compétences. La subordination des
salariés aux employeurs, aux chefs et à la direction des ressources humaines doit
s’accroître, la domination de la bureaucratie s’étendre. Le temps de travail, la mobilité
des salariés doit s’étendre au maximum. Karl Marx a remarqué que la limite absolue de
la journée de travail était de 24 heures, mais la flexibilité capitaliste actuelle va plus
loin, en gérant le temps des salariés sur l’année, voir sur plusieurs années, sinon sur
toute la vie. Les salaires et les allocations sociales inconditionnelles doivent baisser,
continuellement, au nom de la concurrence internationale, de la compétition de tous
contre tous, bien organisée cependant afin de ne pas déstabiliser le système global.
Tout ce qui gêne et contrarie ce mouvement doit périr, à commencer par la gauche
historique, l’idée même de la lutte des classes et de la résistance, sinon le simple
concept de critique sociale ou de toute visée utopique. En Allemagne, la cour
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constitutionnelle a reconnu que les lois Hartz qui ont transposé la flexicurité violent le
principe constitutionnel car les prestations prévues ne garantissent pas la dignité
humaine.32 Loin de la rhétorique de l’entrepreneur ou du modernisateur, l’enjeu de la
flexicurité se situe bien au niveau de la loi fondamentale, de la constitution qui fonde la
société, de son principe constitutif. L’obstination avec laquelle la stratégie européenne
de Lisbonne est poursuivie par les droites et la social-démocratie européenne, jusqu’à
sa propre perte, peut donc étonner, si on la considère comme un simple compromis
continental. En réalité, il s’agit de l’application stratégique d’un projet plus global au
sein du capitalisme mondial.
16 A l’origine, le terme de flexicurité a officiellement éclos lors d’un sommet européen au
Portugal. L’approche fut baptisée la stratégie de Lisbonne par les chefs d’Etat et de
gouvernement lors du sommet européen de 2001 qui s’est tenu dans la capitale
portugaise. Elle devait permettre, en l’espace de dix ans, de faire de l’Europe la
première économie du monde, basée sur le savoir, de rétablir le plein emploi et de
diminuer toutes les inégalités, régionales, sociales, générationnelles et sexuées. L’argot
officiel de l’Union européenne parlait donc de l’Agenda 2010, ce qui est le terme exact
qui fut repris par le Chancelier Schröder pour donner un nom à une batterie de lois, de
mesures et de conjectures qu’incarne aujourd’hui M. Macron. Sur le plan de l’Union
européenne, le cycle qui va de l’essor à l’échec de cet agenda coïncide avec la
présidence Barroso à la tête de la Commission (2004-2014), mais ses grands objectifs
sont maintenus par son successeur Juncker. Les objectifs de la stratégie de Lisbonne
furent tous ratés, sans exception aucune, comme les bilans officiels de la Commission
européenne l’ont reconnu officiellement dès 2010.33 Son projet devait faire de l’Europe
la zone la plus prospère du monde, grâce son rôle de pointe dans l’économie du savoir.
Le virage vers le capitalisme cognitif, vers les services immatériels au détriment des
industries anciennes et nouvelles, devait permettre le plein-emploi, la résorption des
inégalités régionales et sociales, liées au genre, au niveau de qualification et à l’âge. Au
moment du bilan des dix premières années de cette stratégie, l’Europe a connu la
récession puis la stagnation économique, un chômage de masse dont la comptabilité la
plus restrictive a dépassé les 12% en moyenne en 2014, et les 40% parmi les jeunes en
Grèce, au Portugal et en Espagne. Selon le calendrier de Lisbonne, le plein emploi aurait
dû être réalisé dès 2010. Les inégalités ont explosé, notamment entre jeunes et seniors,
entre salariés fortement et peu qualifiés, entre hommes et femmes, alors que les écarts
de revenu se creusent et les disparités régionales entre Nord et Sud menacent
d’effondrement l’édifice européen. L’Europe était appelée à devenir la première
économie du savoir de la planète, mais le projet est resté à l’état conceptuel, assez bien
représenté par la théorisation du capitalisme cognitif par Yann Moulier-Boutang. 34
Aujourd’hui, la France et l’Europe du Sud tentent d’endiguer la désindustrialisation et
les jeunes diplômés n’y entrevoient aucune perspective durable si ce n’est l’émigration.
17 En Allemagne, le principe de la flexicurité est personnifié par Peter Hartz, l’expert le
plus exposé du gouvernement Schröder (1998-2005). Au printemps 2014, le président
Hollande a reçu Monsieur Hartz comme visiteur à l’Elysée, avant d’appliquer ses
principes qui sont devenus globaux. Il s’agit du concepteur des "réformes structurelles"
qui furent appliquées en Allemagne il y a dix ans, à travers quatre grandes lois qui
portent désormais son nom. Tous les leitmotivs du débat public hexagonal actuel sont
inscrits dans cette législation : dérèglementation du marché du travail, flexicurité,
activation et contrôle des chômeurs. L’instauration d’une sorte de RSA, à travers la
quatrième loi Hartz, fait qu’en allemand courant ou familier, l’on dit "Hartz 4" pour
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nommer cette forme d’allocation. M. Hartz est devenu le symbole et l’incarnation d’une
approche qui se veut à la fois une construction théorique, idéologique, pratique et
politique. Peter Hartz a publié un livre dans lequel il conçoit une culture politique
centrée sur l’autogestion individuelle, où il va jusqu’à envisager un "homme nouveau".
Au zénith de sa carrière il a obtenu, en 2004, le titre honorifique de professeur de
l’institut universitaire technique de l’Etat de la Sarre, région dont il est originaire,
grâce à son expertise en tant que DRH et d’un diplôme de gestion obtenu au sein de ce
même IUT, sans avoir produit de thèse universitaire. Responsables politiques,
syndicaux et patronaux, entrepreneurs, élus, sociologues, experts, journalistes, chefs de
gouvernement et représentants de la Commission européenne ont contribué à donner
corps à la conception dont il est question, dès les années 1990. M. Hartz en personne a
successivement joué la plupart de ces rôles, depuis sa carrière en tant que directeur des
ressources humaines chez Volkswagen, aujourd’hui la plus grande entreprise mondiale
de l’automobile, en passant par les commissions d’experts, les relations publiques et
finalement la fonction du premier conseiller du gouvernement fédéral allemand.
18 En France s’affiche une position hagiographique qui défend le principe Hartz contre
toute sorte de critique. Elle prend souvent l’apparence de l’expertise professionnelle ou
scientifique. Cette posture s’illustre par un récent article d’Isabelle Bourgeois qui
promet de rétablir la vérité à l’encontre des caricatures, amalgames et distorsions
populistes que les opposants à la réforme auraient introduits dans le débat franco-
allemand.35 La voie serait "largement ouverte à l’amalgame", car "même les observateurs les
plus irréprochables s’alimentent souvent sans le savoir à des sources allemandes situées dans le
camp des opposants à ces réformes". Face à de telles " manipulations multiples des réalités", il
s’agit de "dresser un état des lieux factuel des réformes apportées par les lois Hartz comme des
polémiques allemandes sur la « flexicurité » afin d’apporter quelques informations objectives
indispensables au débat français". L’article, qui est extrêmement détaillé, voudrait se
distinguer par une approche factuelle, objective et scientifique. Isabelle Bourgeois omet
de préciser que l’institut au nom duquel elle publie ce texte, le CIRAC, est un partenaire
officiel de l’équivalent de Pôle emploi en Allemagne, la Bundesagentur für Arbeit, donc
d’un organisme qui fut crée pour appliquer les réformes Hartz. Dans son article pour le
bulletin du CIRAC, Isabelle Bourgeois commence par déclarer que le gain de
compétitivité induit par les réformes Hartz serait "incontestable", en citant une seule
source, à savoir un autre article publié dans le même bulletin du CIRAC, sous la plume
de Bert Rürup. Cet auteur ne s’est pas distingué en tant que chercheur, mais comme
conseiller du gouvernement Schröder au moment où furent adoptées les réformes
Hartz. La preuve incontestable et factuelle qu’Hartz avait raison serait donc que les
organismes et experts qui ont travaillé avec lui le disent. Bourgeois fait ensuite part de
son regret politique que l’ensemble des partis de la gauche parlementaire et du
syndicalisme allemand auraient succombé à la démagogie des opposants, qu’elle
assimile à la totalité de la gauche parlementaire et aux principaux syndicats. Elle étaye
pareille thèse par un seul document, un "tract commun" d’ATTAC et du syndicat
allemand Verdi. La posture scientifique et objective se dissipe ainsi rapidement face au
positionnement doctrinaire des apologues du principe Hartz, dénuée de toute
démonstration empirique.
19 Le discours de la flexicurité de type Hartz ou Macron participe bien du nouvel esprit du
capitalisme, pour une large part fantasmagorique, que Boltanski et Chiappello ont mis
en évidence à partir des manuels de management des années 1990. 36 Cependant, cette
analyse des textes managériaux ne prétend pas et ne parvient pas à décrire ce qui se
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26 L’opposition à la loi travail française - qui est entrée en vigueur sous une forme
amoindrie comparée à son ambition initiale en janvier 2017 - s’est focalisée sur les
modalités de licenciement, la précarisation des contrats de travail, la baisse de la
rémunération des heures supplémentaires, la défense des conventions collectives,
statuts et prérogatives syndicales, et dans une mesure moins centrale, le temps de
travail et les accords d’entreprise dans les secteurs où les conventions jouent un rôle
faible ou insignifiant. C’est sur ce dernier point que le mouvement a subi une défaite
politique, à côté de victoires incontestables qui se manifestent dans le retrait de
plusieurs dispositions du projet de loi au printemps qui concernent les modalités et
motifs de licenciement en particulier. D’autres succès du mouvement concernent le
maintien de conventions collectives qui étaient promises à la désintégration dans les
transports, routiers et SNCF en tête, ainsi que le régime des Intermittents du spectacle.
Aussi, la convocation d’un comité de refonte du droit du travail qui devait généraliser
et amplifier la loi travail, fut abandonnée en mars 2017 au vu de l’atmosphère hostile
dans les rangs de la gauche syndicale, parlementaire et extra-parlementaire. De
manière globale, le mouvement a favorisé la recrudescence locale et sectorielle de
grèves et luttes depuis l’été 2016, il a réalisé un retournement idéologique majeur dans
l’espace militant, syndical, partidaire, universitaire, et dans l’électorat potentiel de la
gauche, retournement qui se mesure dans l’éviction politique de l’exécutif Hollande-
Valls, sans même nommer l’intégralité des sondages d’opinion qui ont massivement
désavoué le principe même de la flexicurité que porte la loi travail.
27 Avant de revisiter des principes-clé de la loi, voyons ce que la loi ne dit pas, ses non-dits
pour parler comme Sigmund Freud. Deux chapitres de la loi, son introduction
philosophique et le renvoi direct au rapport Badinter, furent abandonnés dès le début
des hostilités pour tenter de sauver l’essentiel, alors qu’elles rendent explicites le projet
politique global. Le chapitre initial de la loi travail, dit "exposé des motifs", témoigne
lumineusement de la volonté de s’inscrire dans la nouvelle loi de la mondialisation
capitaliste et son idéologie, son monde. L’exposé dit, au nom de M. Le Premier Ministre
E. Valls : "Le monde du travail entre dans une phase de profonds changements. Les
dernières décennies n’en ont pas été exemptes : elles ont été marquées par la
mondialisation, la part croissante des services dans notre économie et l’élévation des
qualifications. (...) Le projet de loi visant à instituer de nouvelles libertés et de nouvelles
protections pour les entreprises et les actifs doit permettre une refondation de notre
modèle social. La démarche de refondation est triple : – elle concerne d’abord le code
du travail. Les principes essentiels du droit du travail, dégagés par le comité présidé par
Robert Badinter, serviront de base à une réécriture du code selon une nouvelle
architecture en trois parties (...), les règles d’ordre public auxquelles il n’est pas
possible de déroger ; le champ renvoyé à la négociation collective ; les règles
supplétives applicables en l’absence d’accord. Le présent projet de loi met dès à présent
en place cette nouvelle architecture pour la partie du code, relative au temps de travail
et aux congés. Il crée une commission de refondation chargée de mener ce travail à son
terme, dans un délai de deux ans. Elle devra renforcer la place de la négociation
collective, notamment au niveau de l’entreprise."39
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28 Dit autrement, les salariés vont subir l’imposition légale d’une nouvelle règle conforme
à la mondialisation capitaliste, et qui permet aux patrons de décider au niveau de leur
propre entreprise de réduire les droits et rémunérations des salariés concernés sans
leur accord. L’article 1 du rapport Badinter, ancien garde des Sceaux dont le nom qui
semble convoquer l’esprit des droits de l’homme, précise que "Les libertés de la
personne sont garantis", sauf si elles sont limités par "les nécessités du bon
fonctionnement de l’entreprise". En somme, le droit du travail en tant que droit
collectif n’existe pas, et les droits de l’homme peuvent être réduits en fonction des
besoins du capital dans l’entreprise. "Liberté, Egalité, Bentham" écrit Marx dans Le
Capital pour se moquer du théoricien des libre-échangistes de son époque. Désormais
vaut : "Liberté, Badinter, Bentham". De manière aussi pamphlétaire et pertinente à la
fois, Emmanuel Todd, supporteur du candidat Hollande, a saisi le sens de son action une
fois parvenu à son poste présidentiel : Hollande serait en train de "détruire le
prolétariat".40
29 Oublions la rhétorique politique et les plaidoiries de Badinter qui ne sont plus
d’actualité, enterrées avec le comité de refondation du droit du travail qui devait suivre
l’application de la loi.
30 Dans un registre plus factuel, précisons que la loi prévoyait jusqu’alors que la norme
légale est le CDI et que la norme du temps de travail qui s’y applique est de 35 heures
par semaine, sans détour (art. 13). Il faut ainsi constater que le principe de la loi travail
impose l’accord d’entreprise au détriment du code du travail, de la norme légale et du
droit collectif. Auparavant, le code primait sur la convention, qui devait être autorisée
par le gouvernement élu via son Ministère compétent, et tous deux primaient sur tout
accord d’entreprise qui ne pouvait en aucun cas limiter ou détériorer les droits des
salariés. Désormais, un accord d’entreprise peut augmenter le temps de travail jusqu’au
maximum de 60 heures hebdomadaires prévues par la directive cadre européenne de
2003 (ou 48 heures en moyenne dans la durée), abolir les jours non travaillés, fériés,
weekends, récupération compris, diminuer le paiement des heures théoriquement
supplémentaires à partir de la 35ème heure, et diminuer les congés. Par cet acte, qui
constitue une intervention inédite dans le droit du travail collectif des salariés, inégalée
depuis la Libération du nazisme, la loi travail impose la priorité à la règle
entrepreneuriale. Le gouvernement français appelle ce renversement violent
"l’inversion de la hiérarchie des normes". L’inversion s’apparente à une révolution
néoconservatrice. Même le gouvernement allemand qui a établi la législation Hartz
dans les années 2000 n’a jamais osé renverser le droit du travail à ce point, car il se
serait heurté à une opposition frontale du syndicalisme de masse unifié qui compte
encore 8 Millions d’adhérents. En effet, dans le droit allemand, aucun accord
d’entreprise ne peut sous-passer les normes légales ni les conventions collectives de
branche. De surcroit, aucun accord d’entreprise ne peut être conclu séparément au sein
d’un même groupe ou d’une même firme, car cet accord nécessite alors la mise en place
d’une convention collective à part entière qui doit elle-même être conforme à une loi
fédérale qui régit ce cas de figure particulier, tout en respectant l’intégralité de la
législation générale du travail.41 Dire que la loi travail s’adosse à l’expérience allemande
est particulièrement mensonger sur ce point. L’influence syndicale sur les conventions
collectives, qui coiffent les accords d’entreprise en Allemagne, entrave et ralentit
encore considérablement l’imposition de normes patronales spécifiques dans chaque
entreprise qui se fait au gré des situations concurrentielles, au point que de
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Chantier / champ de
France Allemagne
lutte
Hartz 2
Loi El Khomri; CDD renouvelable 3 fois
Précarisation des
CDD renouvelable 3 fois Jobs à 400 Euros
contrats de travail
Extension des périodes d’essai Extension de la période à l’essai
en CDI
Affaiblissement des Loi Macron; seuils pour constituer des Augmentation du nombre de
droits syndicaux et des comités d’entreprise ou CHSCT, salariés pour la constitution des
institutions issues du affaiblissement de l’inspection du différents types de représentation
mouvement ouvrier travail des salariés / CE
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La législation Hartz
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Hartz, sachant que les demandeurs qui ont trouvé des emplois qualifiés étaient souvent
issues de catégories à faible employabilité.
41 Afin de compléter la perception des salariés du processus dont il est question, il est
saisissant de lire ou d’écouter les expressions des fonctionnaires chargés de les
accueillir qui décrivent leur malaise face à des personnes officiellement définies en tant
que "clients". Lors de notre évaluation du projet brandebourgeois de réinsertion des
chômeurs de longue durée très qualifiés, nous avons fait parler des femmes et hommes
de plus de cinquante ans qui se sentaient infantilisés par un système de classement des
agences pour l’emploi qui définit avant tout leur "proximité en rapport au marché de
l’emploi" plutôt que de leurs qualifications et expériences professionnelles. Dès lors
que des formateurs les interrogeaient sur leurs capacités personnelles, cela fut souvent
perçu comme une "éclosion" ou une "renaissance", termes récurrents dans nos
entretiens ouverts avec les chômeurs, et proches d’un imaginaire lié à l’expérience
sensible.
42 Au cours de nos nombreux entretiens avec des agents de pôle emploi dans cinq villes
tunisiennes, en 2009,45 nous avons rencontré des phénomènes comparables. Il va de soi
que les règles des agences pour l’emploi furent établies selon le modèle français, jusque
dans l’organisation spatiale des bureaux, et que la flexicurité européenne en constitue
le cadre programmatique via les accords de coopération internationaux (Banque
mondiale/Banque européenne de développement/Euroméditerranée). Lors d’un
entretien semi-directif, une conseillère d’emploi qui a fondu en larmes alors qu’elle
cherchait à nommer son impuissance, face à la condition économique et
institutionnelle qui semble sans issue, à la veille de la révolution: "On fait tout,
courrier, administrateur, submergé par d’autres choses qui le décalent et qui
l’empêchent de faire l’initiative et de trouver des issues. Le rôle est important mais il
faut faire plus et il faut changer! C’est une mentalité et je dis qu’il faut changer (...) il
faut une autre mentalité".
43 Il ne manque à cet agenda de flexibilisation de l’emploi que le domaine du temps de
travail, qui n’est pas réglementé de manière stricte par la loi en Allemagne, mais dont
l’application flexible dépend des entreprises. M. Hartz a inauguré un nouveau type
d’accord d’entreprise dérogatoire en tant que DRH de Volkswagen dans les années 1990,
qui a largement relativisé les standards collectifs, contenus dans les conventions
collectives de branche.
44 En Allemagne, le bilan empirique concret et illustré de la législation Hartz a mis en
évidence toutes les limites du principe Hartz. En effet, le marché du travail allemand
atteint un pic d’emplois atypiques mis en place par les lois Hartz, alors que les salaires
sont globalement bas, tandis que la flexibilité des horaires de travail progresse et que
l’encadrement par les conventions collectives s’affaiblit. La progression de la flexicurité
n’a manifestement pas d’effet causal sur les indicateurs de croissance. Les chiffres
statistiques présentés par des auteurs favorables à l’Agenda 2010 montrent une baisse
réelle des salaires sur la période de son application via les lois Hartz, 46 fait qui a procuré
un avantage aux entreprises exportatrices allemandes au sein de la concurrence intra-
européenne. Les seuls chiffres statistiques qui peuvent être directement reliés aux lois
Hartz proviennent du recensement des nouveaux types de contrats de travail précaires
qui ont été autorisés par cette législation, par exemple les jobs à 400 Euros par mois
(exonérés d’impôt) ou à 1 Euro par heure (en complément des allocations chômage).
Ces formes de contrat précaire ont explosé, faussant par la même occasion la
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Bilan et perspectives
46 Pourquoi François Hollande, son ancien Ministre Macron qui fut son secrétaire général
au palais de l’Elysée, et leurs alliés ont-ils voulu s’entêter à suivre une voie et un
principe qui a fait la preuve générale de son échec, sinon de sa faillite sur le plan
européen, local et moral? La thèse de l’obstination idéologique, de la psychorigidité,
émerge alors presque spontanément. A ce propos, Paul Krugmann, prix Nobel
d’économie a proclamé dès janvier 2014 "l’effondrement intellectuel" de François
Hollande et de ses soutiens,51 mais l’économiste devrait savoir que son échec prend
racine dans celui de la famille Clinton qu’il a soutenu en 2016 en la personne d’Hillary
Clinton. Il ne s’agit pas du problème d’un homme ou d’une femme, mais d’un
programme, d’une stratégie internationale et d’une loi générale de la mondialisation
capitaliste.
47 Le programme, la stratégie et la loi de la mondialisation capitaliste, furent portés de la
manière la plus cohérente par un bloc démocrate international qui vient de se
disloquer sous nos yeux. Ce bloc fut formé par le gros de la social-démocratie
européenne, lancé par la famille Clinton, les amis d’A. Blair et les blairistes français -
dont F. Hollande et affiliés -, il fut accompagné par les directeurs M. Strauss Kahn au
FMI, P. Lamy à l’OMC, M. Macron au secrétariat général de l’Elysée, les premiers
ministres Ayrault et Valls, soutenu par les rapporteurs J. Attali, E. Besson et R. Badinter,
les économistes libéraux du type A. Tyrole, des sociologues rocardiens du style P.
Rosanvallon, le philosophe J. Habermas qui présida le club européen de D. Strauss Kahn
et qui fut le seul à être cité dans le livre de campagne de M. Hollande, avant de
supporter E. Macron. Ce même bloc fut encore composé par la Cfdt depuis Nicole Notat,
par le Medef et un grand nombre de petits ou grands élus allant du socialisme verbal au
centre-droit démocrate et chrétien, qui forment le socle de la bureaucratie liquide, et
qui ne proposent aucun bilan écrit ni prise de responsabilité pour la situation actuelle.
Une situation marquée par une montée des inégalités sans précédent en Europe et en
Amérique, notamment entre hommes et femmes, entre riches et pauvres, entre
détenteurs de capitaux et salariés ou demandeurs d’emploi, vieux et jeunes, entre
régions industrialisées et marginalisées, entre bourgeois et prolétaires. Une situation
qui stimule d’énormes mouvements oppositionnels dans les pays fondateurs de l’UE,
sinon des insurrections civiques ou des révolutions politiques aux marges de l’Europe,
comme en Islande, Bosnie ou Tunisie. Une situation qui favorise en même temps une
radicalisation à droite selon le schéma classique de la psychologie de masse décrit par
Freud, Reich, Fromm et Adorno. Une situation enfin qui dissipe la rhétorique
conservatrice de la fin de l’histoire, de l’absence de lutte des classes et de l’arrêt du
clivage historique droite/gauche, désiré par les théoriciens nazis à commencer par Carl
Schmitt, contesté par les évènements. Après avoir été neutralisé par un discours
centriste qui stipula que "la lutte des classes n’existe pas" (J. Cahuzac), les courants de
gauche européens qui se réfèrent explicitement aux mouvements oppositionnels contre
la loi capitaliste et bureaucratique qui prévaut actuellement sont en passe de remplacer
la vielle gauche blairiste. Ce mouvement fut amorcé en Grèce avant de se répandre à
travers toute l’Europe du Sud, depuis le Portugal et l’Espagne. Aujourd’hui, il est en
train de gagner la gauche en France, en Europe de l’Est, sinon en Allemagne où la
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NOTES
1. Le présent texte s'inspire d'une conférence d'A. Neumann qui fut prononcé dans l'Amphi X de
l'Université Paris 8 en avril 2016, intitulé "Le pouvoir de l'esprit contre l'esprit du pouvoir", à
l'invitation du comité de grève de l'Université, occupée pour obtenir le retrait intégral de la loi
travail. Le texte est appelé à se poursuivre sous la forme d'un essai plus ample dans la collection
K des éditions Terra.
2. Y. Varoufakis, Le minotaure planétaire, Le Cercle, 2014; Y. Varoufakis, Notre printemps d'Athènes,
Les liens qui libèrent, 2015.
3. U. Huws, « La crise comme aubaine sans précédent pour le capitalisme : une nouvelle
accumulation par la marchandisation des services publics », Variations n.18, mai 2013.
4. Les documents confidentiels qui notent l'avancée de négociations ont été publiés sous la forme
d'une fuite par la section neerlandaise de Greenpeace en 2016 : [Link]
national-treatment-and-market-access-for-goods/
5. Bilan documenté de manière détaillée dans Th. Frank, Listen, Liberal, MetropolitainBooks, 2016;
K. Dixon, Les évangélistes du marché, Raisons d'agir, 2008; B. Sanders, Our Revolution, Dunne Books,
2016.
6. Le président Hollande a ainsi fait ratifier le Traité européen d'union budgétaire dès l'année de
son investiture en 2012, et qui fut co-rédigé par des chefs d'Etat de droite (Sarkozy, Merkel) et
sociaux-démocrates (Faymann, Monti, etc.).
7. En témoigne l'opposition tardive mais explicite de la confédération syndicale allemande DGB à
l'Agenda 2010, la mise en question rhétorique de cette politique par le candidat social-démocrate
à la Chancellerie, M. Schulz, ou encore l'effondrement du parti social-démocrate néerlandais
PvdA qui a perdu les deux tiers de son électorat aux législatives de 2017 après avoir co-gouverné
avec la droite.
8. A. Touraine, La voix et le regard, Seuil, 1978, p.26 en accès libre: [Link]
la_voix_et_le_regard_alain%20_touraine_1978_317pages.pdf
La césure historique du mouvement ouvrier occidental de 1978 fut diagnostiqué à la suite des
défaites des grandes grèves dans l'industrie automobile à l'instar de la Fiat italienne, dans la
sidérurgie allemande, puis des mineurs anglais, et qui trouvent une correspondance dans des
victoires électorales néoconservatrices (Thatcher, Barre, Reagan, Kohl). Touraine et le
rocardisme ont théorisé ces échecs pour écarter toute approche qui examine les capacités
d'action du prolétariat, voir : A. Neumann, "Travail, activité, activation" in Sociologie et sociétés, n.
48, 2016.
9. Les syndicats explicitement opposés à la loi travail (CGT, FO-CGT, CGC, Solidaires, FSU)
représentent la grande majorité des salariés du pays aux élections professionnelles de 2017, et la
CGT arrive en tête sur la plan national avec 1,9 millions de voix (source : Ministère du travail).
10. En témoigne le succès en librairie de titres publiés par des éditeurs indépendants, la relance
des libraires alternatifs, le succès numérique de revues critiques démontré par les statistiques en
ligne (à titre d'exemple, Variations est passé de 2000 lecteurs lors de l'élection de Sarkozy en 2007
à 40.000 par an en 2016), le succès de la presse critique, entre Mediapart et le Monde
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diplomatique, ou des nombreux blogs et chaines youtube qui se réfèrent au mouvement dont il
est question.
11. Cet article fut rédigé et acté avant les présidentielles de 2017 et fait l'économie d'une analyse
électorale approfondie.
12. W. Streeck est passé de l'apologie du corporatisme concurrentiel dans la mondialisation
capitaliste à sa critique souverainiste : Streeck, Der Korporatismus in Deutschland, Campus, 1999;
Streeck, Du temps acheté, Gallimard, 2014. U. Beck a glissé de la société du risque vers la
dénonciation du social-darwinisme : Beck, La société du risque, Champs Flammarion, 2008; Beck,
Entretien à la Frankfurter Rundschau, 5/02/2010.
13. Appel publié dans Le Monde du 2 décembre 1995 [Link]
1998/01/12/contre-l-archaisme-pour-une-reforme-de-fond-de-la-securite-sociale_544820
14. J. Habermas, La constitution de l'Europe, Gallimard, 2013; voir A. Neumann, Après Habermas,
Delga, 2015. Pour la position de Rosanvallon, voir le débat avec S. Wahnich publié par Mediapart
en 2015 : [Link]
15. [Link], Das Kapital, 1, Dietz Verlag, 1979, pp.761-802.
16. A titre d'exemple, voir A. Honneth, Die Idee des Sozialismus, Surhkamp, 2015. Il s'agit d'un essai
qui reprend l'intégralité des positions politiques d'E. Durkheim à l'encontre de Marx et le
mouvement socialiste de son époque, à comparer avec l'essai posthume de Durkheim, Le
socialisme, 1928 : [Link]
le_socialisme.pdf
17. Z. Baumann, Liquid modernity, Polity Press Cambridge, 2000.
18. Th. Adorno, La dialectique négative, Payot, 2003; W. Benjamin, Thèses sur l'histoire, Folio, 2004;
Negt, L'espace public oppositionnel, Payot, 2007; Negt/Kluge, Geschichte und Eigensinn, Steidl, 2016; N.
Fraser, Le féminisme en mouvements, La Découverte, 2009; Becker-Schmidt/Knapp, Feministische
Theorien, Campus, 2004.
19. M. Maffesoli, défenseur du postmodernisme français, avait assorti cette thèse d'un pari, dans
ses Sarkologies sociologiques, au moment de l'élection présidentielle de 2012 : puisque la société
française serait devenue post-moderne, le candidat qui incarne cette posture devrait être élu,
Nicolas Sarkozy. Pari perdu.
20. [Link], Ökonomie und Gesellschaft, Zweitausendeins, 2000.
21. H. Ford, The international Jew (1920), Fq Classics, 2007.
22. I. Bruno, Déchiffrer l’Europe compétitive : Etude du benchmarking comme technique de coordination
intergouvernementale dans le cadre de Lisbonne, 2006.
23. [Link]/LongAbstract/0,3425,en_2649_34141_34227699_119684_1_1_1,[Link]
24. A. Neumann, Review of the Working Time Directive 2003 - Case Study Germany, Economisti
associati, 2011.
25. Dardot/Laval, La nouvelle raison du monde, La Découverte, 2009.
26. J.M. Vincent, Le mouvement ouvrier en Allemagne de l'Ouest, Thèse de doctorat, Fondation de
sciences politiques, Paris, 1963; P. Von Oertzen, Betriebsräte in der Novemberrevolution. Eine
politikwissenschaftliche Untersuchung über Ideengehalt und Struktur der betrieblichen und
wirtschaftlichen Arbeiterräte in der deutschen Revolution 1918/19. Droste, Düsseldorf, 1963; Von
Oertzen, Hartz – Demontage des Sozialstaats , VSA, Hambourg, 2004; P. Bourdieu et alli, Les
perspectives de la protestation, Syllepse, 1998.
27. Voir l'article d'A. Le Marchand au sein de ce dossier thématique de la revue Variations (n.20).
28. A. Neumann, Après Habermas, Delga, 2015; Neumann, Kritische Arbeitssoziologie, Schmetterling,
(2ème édition) 2016; Conscience de casse, ed. Variations / La Quatrième Génération, 2010.
29. C. Castoriadis, L'expérience du mouvement ouvrier, 10/18, 1979.
30. D. Graber, Bureaucratie, Les liens qui libèrent, 2015.
31. [Link]
32. [Link]
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33. Commission européenne, Lisbon Strategy Evaluation document, Bruxelles, 2010, p.6.
34. Y. Moulier-Boutang, Le capitalisme cognitif, Amsterdam, 2009.
35. Isabelle Bourgeois, "Le réformes Hartz, remise en cause de l'Etat social?", Regards sur
l'économie allemande, 2013, référence électronique
Isabelle Bourgeois, « Les réformes Hartz, remise en cause de l’Etat social ? », Regards sur l'économie
allemande n.108, 2013.
36. Boltnski/Chiappello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.
37. Rucht/Yang : « Wer demonstrierte gegen Hartz IV? » in Forschungsjournal Neue Soziale
Bewegungen, Heft 4, Berlin, 2004, p. 21-27.
38. [Link]
39. Projet de loi visant à instaurer de nouvelles libertés pour les entreprises et les actifs, Assemblé
nationale, mars 2016.
40. E. Todd, Goodbye Hollande!, Marianne, 4/05/2013
41. Voir le texte de loi original : Bundestarifgesetz de 1959, [Link]
[Link]?
startbk=Bundesanzeiger_BGBl&jumpTo=[Link]#__bgbl__%2F%2F*%5B%40attr_id%3D%[Link]%27%5D__1489942
42. Brigitte Valenthin, Ich bin dann mal Hartz 4,VSA, Hambourg, 2010.
43. Peter von Oertzen, Hartz – Demontage des Sozialstaats , VSA, Hambourg, 2004.
44. Alexander Neumann, Begutachtung der Innopunkt Initiative Ältere – Erfahrung trifft auf
Herausforderung, Entwurf zum Endbbericht für das Arbeitsministerium Brandenburg, 2010, 60 p.
45. Alexander Neumann, Organisation reform of Aneti Tunisia, Banque mondiale, 2009 (l'annexe
comporte 50 pages de retranscription anonymisée d'entretiens, rapport confidentiel).
46. M. Burda, "The German Miracle", SFB, 2017 [Link]
[Link]
47. Voir la fondation scientifique du syndicalisme allemand, HBS, [Link]
wsi_5859.htm
48. D. Rucht, [Link].
49. Axel Honneth, Le Monde, 2.4.2006. ; Alain Bertho, « Du grondement de la bataille à
l’anthropologie du contemporain » in Variations n.8, Vs/Parangon, Lyon, 2006.
50. J. Chastaing, [Link]
situation-sociale-par-jacques-chastaing
51. P. Krugmann, "The intellectual collapse of François Hollande", The New York Times, 1/2014.
52. J.M. Vincent, Max Weber ou la démocratie inachevée, Felin, 1998; M. Löwy, Rédemption et utopie,
éditions du Sandre, 2009; I. Kant, Qu'est-ce que les Lumières?, 1784; W. Benjamin, Le concept
d'histoire, Folio, 2004.
INDEX
Mots-clés : Bureaucratie liquide, loi travail, flexicurité, Emmanuel Macron, mondialisation
capitaliste, Théorie critique
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AUTEUR
ALEXANDER NEUMANN
Professeur en sciences de la communication à l’Université Paris 8 - Vincennes, Cemti, directeur
de publication de Variations
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1 Les dockers sont (re)devenus visibles, à la faveur de leur implication dans différents
conflits, nationaux, voire globaux. On pourrait dater ce retour des grèves de Seattle
(1999), lors du fameux sommet de la mondialisation néo-libérale, et plus récemment de
l’implication des dockers français dans la lutte contre la Loi travail en 2016. Ces prises
de position ne sont pas en soi une absolue nouveauté, mais elles font suite à plusieurs
décennies d’un repli corporatiste et localiste, confinant parfois au sécessionnisme
ouvrier1, il est vrai à l’intensité variable d’une place à l’autre. Pourtant, dès 2001, les
dockers européens vont réussir à organiser une action transnationale, coordonnée avec
celle des marins, contre la directive européenne portuaire2. Cet épisode est resté connu
sous l’appellation de « Guerre sur les Ports », ou « War on the Europe’s Waterfront 3, »
selon les mots de l’International Transport Fédération (ITF). Il constitue une première
réponse, toujours néo-corporatiste mais dépassant le localisme, aux stratégies des
firmes et aux politiques de libéralisation du secteur. Il fut couronné par un succès
syndical, mais resta relativement inaperçu par l’opinion publique. Les quelques
réussites du syndicalisme docker, dans sa défense d’une organisation sociale des quais
et des terminaux, si ce n’est dans celle de l’emploi, ne se sont pas arrêtées là. Il peut
donc être utile de revenir sur cette histoire récente, qui semble à rebours du
mouvement de déconstruction de la classe ouvrière, et de tenter une analyse de ce qui
se passe dans l’ensemble de la filière du transport maritime. Cette analyse peut aider à
comprendre les ressorts de cette implication des syndicats portuaires dans une lutte
dépassant les frontières du secteur.
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4 [Link]/variations/794
Arrêt sur image du film de Ken Loach : Les Dockers de Liverpool (1997).
5 Ce qui aboutit à faire de l’identité docker, en Europe, nullement déstabilisée par les
réformes des années 906, une nouvelle fois celle d’un acteur subalterne, qu’un
retournement dialectique dote d’une puissance en partie fantasmée, et sur qui repose
l’identité des places portuaire face au travail « normal » ou aux relations
professionnelles ordinaires, de l’industrie et des services terrestres. Cette conception
d’une anomalie portuaire est d’ailleurs une constante. En 1986, j’avais travaillé le temps
d’un été dans une entreprise de transit. Les salaires y étaient faibles, le stress
permanent, et la pression visant à faire effectuer par le personnel des heures
supplémentaires non payées, une habitude. Dans ces conditions, j’avais été étonné de
constater le ressentiment très grand des salariés ordinaires contre les ouvriers dockers,
au cours d’une grève qui bloquait la circulation portuaire, mais n’entrainait pour nous
nulle perte de salaire, et, au contraire, nous permettait de rattraper du travail
administratif en retard. La question du salaire revient souvent, notamment chez des
enseignants qui considèrent anormal que les dockers aient des salaires aussi élevés,
alors qu’ils n’ont pas de diplômes. C’est sous l’angle de l’échelle conventionnelle des
rémunérations que les salaires des dockers sont trop élevés. Le niveau des salaires
dockers étant comparable pour tous les ports européens, il n’a pas d’influence sur la
compétitivité d’une place. Elle se joue sur d’autres problèmes, comme la fiabilité et les
investissements et la place déjà acquise dans le réseau portuaire 7. La relative inertie,
voire irréversibilité, de la structure du réseau maritimo-portuaire, font que les
fluctuations d’activité restent cantonnées dans un intervalle qui dépend de la position
dans le réseau. Cette particularité procure un avantage aux dockers : ils ne peuvent pas
être contournés aussi facilement que d’autres salariés. Car, dans une certaine mesure,
leurs emplois ne sont pas délocalisables. Néanmoins, les premiers ports affiliés à l’IDC,
ne sont pas les places les plus centrales du réseau portuaire mondial. En Europe, les
ports allemands, néerlandais et polonais (ces derniers bénéficiant d’un glissement vers
l’Est du continent de la production industrielle) ne sont pas membres, mais sont en
contact avec l’IDC.
6 C’est bien l’inversion de l’ordre normal, qui est vue comme illégitime, plutôt que le
résultat de ses conséquences pratiques. Au contraire, cette anormalité participe de la
définition de l’identité portuaire, comme celle d’un système autonome. Ecart par
rapport à la norme d’autant plus essentiel qu’il est institué, via les lois sur la
manutention portuaire, après la perte du précédent marqueur de l’autonomie : les
marchés à terme dans les ports, de la fin du XIX siècle à la Seconde Guerre Mondiale.
Les relations conflictuelles, dans ce cadre, allant parfois jusqu’à une apparente
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15 Une enquête aboutit à un premier rapport, publié en 2000 par une commission
internationale rassemblant notamment syndicats et armateurs, qui porte le titre
suivant : « Ships, slaves and competition27 » et qui décrit la dégradation des relations de
travail sur certains segments, allant jusqu’au retour du travail forcé, voire de formes
d’esclavage. Il propose une explication du phénomène, via la formation. : le manque de
matelots et d’officiers formés résulterait de la déstructuration des marchés du travail
nationaux, et le retour de l’intermittence comme forme principale d’emploi.
Néanmoins, l’abus identifié comme le plus fréquent est le blacklisting des marins ayant
dénoncé le non paiement des salaires. Il n’est fait mention que de cas limites de
l’esclavage. Ce rapport sera une des étapes importantes pour l’élaboration de la
nouvelle convention du travail Maritime (Maritime labour Convention), pilotée par
l’OIT (ILO). Le répit sera de courte durée. En juin 2014, The Guardian reporte que
l’industrie thaïlandaise de la crevette utilise une main-d‘œuvre forcée, après d’ailleurs
la publication d’un rapport coproduit par l’OIT28. Ces fruits de mer se retrouvent dans
les approvisionnements de grands distributeurs comme Carrefour, Walmart, T, Cotsco
et Morrison. Craignant pour son image et les réactions des consommateurs, dés Juin
2014, le groupe Carrefour annonce la suspension des achats auprès de ses fournisseurs
thaïlandais. Dans ce cas, comme dans d’autres affaires similaires, il semble que l’appel à
la responsabilité sociale des entreprises (RSE) constitue le moyen le plus rapide pour
obtenir quelques avancées29. Néanmoins, la pratique n’a pas disparu. En mars 2015, The
Associated Press publie un reportage sur le trafic de travailleurs, des immigrants sans
papiers, souvent originaires de Birmanie, pris au piège dans l’industrie de la pêche
thaïlandaise, et pas seulement pour le traitement des crevettes. Ces rapports sont le
fruit d’enquêtes, utilisant souvent la méthodologie de l’étude de cas typique des
sciences de gestion30, par des ONG soutenues par des grandes entreprises. Cela relève
clairement de la politique d’appel à la RSE. Malgré le manque flagrant d’enquêtes
universitaires sur ces questions, on peut signaler un article publié récemment dans
« Marine Policy31 ». Les chercheurs proposent, sur la base d’une série d’entretiens, une
explication du phénomène par la crainte de manquer de poissons et de main d’œuvre.
Selon eux, les patrons de pêche sont confrontés à un double rationnement dû à la baisse
des stocks, consécutive à la sur-pêche et à la pénurie d’ouvriers, qui leur ferait perdre
des parts de marché en diminuant leur offre. Pour contourner cet obstacle, ils
retiennent les pêcheurs sans papiers, ou instaurent des formes d’esclavage par la dette,
ou encore paient des salaires diminués et très en retard de façon à conserver leurs
marges d’exploitation. Dans cette perspective, ce quasi-esclavage résulte autant d’un
impératif de rentabilité direct (diminuer les coûts) que de la volonté de maintenir, de
force, la capacité de production en immobilisant la main-d‘œuvre par des moyens
illégaux. Ce qui suggère alors que le travail forcé peut-être une forme d’intégration
forcée à l’entreprise, non assortie de droits sociaux. Ces deux formes ne vont pas
forcément de pair : les salariés dockers et les marins sur les segments contrôlés se
retrouvent dans une meilleure situation que ceux de la pêche, littéralement attachés à
l’entreprise et à l’industrie. Selon The Guardian, une situation similaire peut se
développer en Europe, notamment en Irlande32. Le gouvernement irlandais a réagi en
diligentant la publication d’un rapport33. Si cette question est peu abordée dans la
pêche française, cela ne signifie pas qu’elle y soit sans objet. Il y a déjà plus de dix ans,
j’ai interrogé des marins algériens, qui partaient clandestinement à Boulogne pour
embarquer à bord de chalutiers pratiquant la pêche hauturière, pour de longs mois. Ils
étaient muni de certificats techniques en bonnes et dues formes, mais n’avaient pas de
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titres de séjours ni de permis de travail en France. L’un d’eux m’expliqua qu’il n’ y avait
pas de problèmes : il lui suffirait de donner une bouteille de whiskey pour passer les
contrôles. Je n’ai plus jamais eu de leurs nouvelles.
16 Cette évolution ne concerne pas que l’industrie de la pêche. Durant la même période,
du 20 août 2014 au 19 août 2015, les inspecteurs de l’ITF ont visité 7488 navires dont
2755 ne respectaient pas la Convention du travail Maritime, soit 36 %, un chiffre en
hausse de 4 % par rapport à l’année précédente, avec 371 bateaux supplémentaires. Le
principal sujet de litige est le non-versement des salaires, ou le retard dans les
paiements. Ces cas sont également en augmentation. Ils représentent 40 millions de
dollars en 2013-2014 et 49 millions en 2014-201534. Phénomène qui conforte, de façon
paradoxale, l’idée que le salaire n’est pas un prix, il n’est pas négocié. Dans un contexte
difficile, certains armements pratiquent un rationnement quantitatif, en ne payant pas
les salaires, ce qui n’est pas la même chose que de les baisser, car leur montant découle
de conventions très larges. C’est-à-dire que dans le transport de marchandises, comme
dans d’autres secteurs35, la tentation du recours au travail forcé et le passage à l’acte
existent.
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NOTES
1. Xavier Vigna, Histoire des ouvriers en France au XXe siècle, Perrin, 2012, 404 p.
2. Aurélie Decoene, « La libéralisation des services portuaires et la grève des dockers », Courrier
hebdomadaire du CRISP 2007/21 (n° 1966-1967), p. 5-89. 2007
3. Turnbull P. The War on Europe’s Waterfront — Repertoires of Power in the Port Transport
Industry. British Journal Of Industrial Relations [serial online]. June 2006;44(2):305-326 2006.
4. Le Marin, art. cité p 16 article Thibaud Teillard, 22 décembre 2016.
5. Néanmoins les dockers espagnols lance un mouvement de grève contre la loi portuaire
espagnole le 28 février 2017, à l’appel de la coordination nationale des travailleurs de la mer
(CETN°.xxx, en conséquence ,le 16 mars les députés espagnols ont rejeté le projet de loi du
gouvernement conservateur. In le Marin 23 mars 2017, p15.
6. Pigenet Michel, « Les dockers. Retour sur le long processus de construction d'une identité
collective en France, xixe-xxe siècles », Genèses, 1/2001 (n o42), p. 5-25.
7. Le Marchand, A., Joly, O. Regional integration and maritime range. In Ports in Proximity :
Competition and coordination among adjacent seaports. Publié par Theo Notteboom, University of
Antwerp, Belgium, César Ducruet, Paris-I Sorbonne University, France and Peter de Langen,
Eindhoven University of Technology, The Netherlands. Ashgate, Octobre 2009.
8. Norbert Elias, « Qu’est ce que la sociologie » Agora Pocket 1993, p 91.
9. César Ducruet, Martijn Van Der Horst. Transport integration at European ports: Measuring the
role and position of intermediaries. European Journal of Transport and Infrastructure Research, Delft
University of Technology, 2009, 9 (2), pp.121-142. <halshs-00458591>
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47
10. Michèle Collin, Thierry Baudoin, Arnaud Le Marchand. Global democracy in embryo, On the
pioneering role of European harbour cities. Texte original disponible sur http://
[Link]/articles/[Link]. Tradu.. 2012. <hal-00798658>
11. Menger Pierre-Michel. Les intermittents du spectacle. Espaces Temps, 82-83, 2003. Continu/
Discontinu. Puissances et impuissances d'un couple. pp. 51-66;
12. A. Le Marchand, « Le syndicalisme docker au Havre depuis 1947 ; de l’action structurante à la
double contrainte », Cahiers du Grhis, n° 7, 1997,
13. Aurélie Decoene, art .cité.
14. Arnaud le Marchand, « L’habitat des gens de mer », in Cousin Grégoire, Loiseau Gaëlla, Viala
Laurent, Crozat Dominique, Lièvre Marion (dir.) (V1 : 11 janvier 2016). Actualité de l’Habitat
Temporaire. De l’habitat rêvé à l’habitat contraint, collection « SHS », Terra HN éditions, Marseille
15. Slimane Kader “Avec vue sous la mer” Allary Editions 2014.
16. Slimane Kader [Link]é p 18.
17. Belinda Johnson, Mariam Seedat Khan, Joseph Rudigi, « Identity Management Strategies :
Gender Based Challenges at Sea », Journal of Gender and Religion in Africa, vol. 19, #2, décembre
2013.
Jo Stanley Women at Sea, 1750-today: From Cabin ‘Boys’ to Captains, History Press, Stroud, 2016
18. Lillie N. Global Collective Bargaining on Flag of Convenience Shipping. British Journal Of
Industrial Relations [serial online]. March 2004;42(1):47-67. 2004.
19. Flecher C. (2013), « « Change your mind, be safe! » », Variations [En ligne], 18 | 2013, mis en
ligne le 31 mai 2013, consulté le 06 mars 2014. URL : [Link]
20. | Priscilla Léong PhD Thesis ; Understanding the Seafarer Global Labour Market in the Context
of a Seafarer ‘Shortage Cardiff University, 2012.
21. Ying Wang,Gi Tae Yeo The Selection of a Foreign Seafarer Supply Country for Korean Flag
Vessels The Asian Journal of Shipping and Logistics December 2016.
22. Voir ainsi : Manpower [Link] global supply and demand for seafarers. International Chamber
of Shipping. [Link]
operations/[Link]?sfvrsn=16
23. Lefebvre Bruno, Ethnographie des travailleurs en déplacement. Voyages en Europe sociale, Paris,
L'Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2012
24. Arnaud Le Marchand, « La convention du travail maritime et le marin connecté », Netcom,
29-1/2, 2015, 133-152.
25. David Marsden Marchés du travail : limites sociales des nouvelles théories, Paris, Économica, 1989.
26. Bhagwati, J., (1998), A Stream of Windows: Unsettling Reflections on Trade, Immigration and
Democracy Cambridge: MIT Press, 1999; R. Mac Intyre 2008« Are workers rights human rights ? »
Michigan Universitary Press 2008
27. Consultable à ce lien [Link]
[Link]
public/libdoc/ilo/2013/[Link]〉, 2013.
29. Locke, Richard, Fei Qin, and Alberto Brause. 2006. “Does Monitoring Improve Labor
Standards? Lessons from Nike.” Corporate Social Responsibility Initiative, Working Paper No. 24.
Cambridge, MA: John F. Kennedy School of Government, Harvard University
30. International Labor Rights Forum (ILRF), Migrant Workers Rights Network ( MWRN) How
workers can lead sustainable change inThailand’s seafood processing sector Building a right culture
mars 2016.
31. Supang Chantavanich a, Samarn Laodumrongchai Christina Stringer Under the shadow:
Forced labour among sea fishers in Thailand Marine Policy 68. 2016.
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48
32. Revealed: trafficked migrant workers abused in Irish fishing industry The Guardian 2
novembre 2015.
33. Report of the governement task force on non-EEA workers in the Irish fishing fleet December 2015,
[Link]
34. Jérôme Hervé Droit des marins souvent bafoués Le marin 18 /09/15, p 6 et source ITF.
35. Bernardot Marc, Cousin Grégoire, Le Marchand Arnaud, Mésini Béatrice, « Camp et
campements. Des économies aux principes opposés », Multitudes, 3/2016 (n° 64), p. 92-99.
36. Christian Salmon, Storytelling la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits,
240 p., La Découverte, 2007.
37. Entretien juin 2016.
38. Nathan Lillie A Global union for global workers: Collective Bargaining and Regulatory Politics in
Maritime $hipping , New York Routledge 2006.
39. Organisés notamment par John Barzman dont on consultera John Barzman, Dockers, métallos,
ménagères. Mouvements sociaux et cultures militantes au Havre (1912-1913). Publications des
universités de Rouen et du Havre, 1997 ainsi que : JULES DURAND Un crime social et judiciaire Sous la
direction de John Barzman et Jean-Pierre Castelain - Université du Havre Les Amis de Jules
Durand L’ Harmattan 2016.
40. Colin Crouch L’étrange survie du néo-libéralisme. Diaphanes 2016.
RÉSUMÉS
La participation des dockers au conflit sur la « Loi Travail » est l’occasion de revenir sur les luttes
de ces dernières décennies dans le secteur maritimo-portuaire. Elles ont accompagné la
formation d’un syndicalisme transnational, coopérant avec le syndicalisme global des marins, ce
qui esquisse une coopération plus générale. Cependant sur certains segments du secteur, la
dégradation est telle que c’est par l’action des ONG que les luttes sociales peuvent se mener, par
l’appel à la responsabilité sociale d’entreprise et au boycott par les consommateurs.
INDEX
Mots-clés : relations industrielles, économie maritime, travail forcé, syndicalisme,
mondialisation.
AUTEUR
ARNAUD LE MARCHAND
Maître de conférence en science économique à l’Université du Havre, ses recherches portent sur
les travailleurs mobiles, les habitats non ordinaires et l’hybridation entre économie de bazar et
économie sociale dans la mondialisation.
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Le corporatisme à la française
Un anti-mouvement social ou une institution inoxydable ?
Bruno Lefebvre
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exemple, des subventions, donc des impôts d’Etat, (« neige », « pluie », « sécheresse »,
« tempêtes », selon les climats locaux et annuels) et ils externalisent donc les coûts de
production en direction des contribuables. Le néo-corporatisme des professions
salariées apparaît bien sage pendant ces années, malgré la programmation et la
suppression des emplois miniers (600 000 personnes) entre 1975 et 1985. Le personnel
politique et les élus apparaissent alors comme les successeurs des courtisans de
l’Ancien Régime : ils n’ont de compte à rendre à personne, pratiquent le nomadisme
politique comme on change de salon, s’auto-votent des augmentations d’indemnité de
16 % en 2000, (et plusieurs fois ensuite) lors du passage à l’Euro, alors que les salaires
sont encore toujours bloqués. Certains sont parlementaires en France depuis 4
générations, certains salarient femmes, enfants, cousins comme attachés
parlementaires, ce qui est passible de prison partout ailleurs qu’en France, mais le
Génie Français c’est de légaliser la corruption6 (ces propos ont beaucoup intéressé les
sociologues africains). En février 2017, le Sénat vote une loi qui prescrit toute
délinquance d’activité financière au-delà de 12 ans pour les élus, ce qui exonère les
anciennes générations, les réseaux Corses, Marseillais, le BTP et au moins deux
candidats actuellement à la présidence. So French !
11 Mais comme nos élus vivent dans des situations hors-sol et hors-temps d’une
reproduction heureuse, qui nous coûte quand même 1 million d’Euro/personne, si l’on
compte l’entretien des palais, les cuisines, les jardins, la sécurité, nous pouvons
comprendre leur grande charge de travail : la plupart d’entre eux en connaissent moins
que mes étudiants en matière de finance, industrie, technologie, travail, emploi,
environnement. Nous pouvons les soupçonner d’être non seulement incultes, mais
paresseux. Vivant dans un monde social, certes actif, mais déconnecté des dynamiques
et des inventions de la société concrète, ou seulement de temps en temps, selon leurs
curiosités, leurs énergies et leurs intérêts, ils font figure d’un groupement social « à la
ramasse », pour employer une expression populaire. Un « mal nécessaire » selon les
populations socialement classables souple d’échine, mais d’autres le sont moins...
12 Cet idéal d’un Etat d’autrefois, où toute activité est harmonieuse, perdure, à part les
actions de quelques « terroristes », anarchistes, puis Arméniens, Juifs dans les années
1940, puis Algériens vers 1960. Avec les guerres de décolonisation en Europe et aux USA
concomitantes avec la guerre froide qui verra la plupart des essais de régimes
socialistes et nationalistes détruits en Afrique, une nouvelle catégorie de population
apparaît : les « hors Etat », comme l’on désignait ceux qui n’appartenaient à aucune
corporation avant 1789, c’est à dire les chômeurs, les jeunes, les voyageurs, les
ambulants, qui sont très vite perçus comme « ennemis de l’intérieur ». Rappelons
également qu’au début des années 1970, les pays producteurs de pétrole s’organisent
pour imposer leurs tarifs, ce qui se traduit immédiatement par des augmentations de
chômage, l’affaire devient sérieuse en France lorsque les cadres sont touchés au début
des années 1980. Les mouvements de jeunesse, Beatniks, Hippies, les débuts du « retour
à la terre », l’écologie, les influences maoïstes et libertaires, les mouvements locaux
auto-gestionnaires vont constituer un ferment pour les années suivantes. Mais les
corporations ou professions protégées, (EDF-GDF, SNCF, Police, Education Nationale, Air
France, etc.) comme le personnel politique qui fait la chasse aux indemnités
parlementaires, transmettent à leurs enfants les mentalités et cultures professionnelles
issues des préceptes du gouvernement de Vichy : on est anti-communiste, puisque tout
avantage de salaire, de retraite, de couverture sociale n’est pas transmissible ou
généralisable aux autres professions, même si la CGT ou d’autres syndicats négocient
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précarisés, ce qui ne les empêche pas de continuer à adhérer à la CGT pour les salariés 8.
Dans les années 1950/1960, une partie des « indépendants », sous l’influence des élus
Poujade et de Le Pen, a refusé de cotiser au régime général des assurances sociales.
Leurs enfants et petits-enfants le regrettent aujourd’hui : comment être couvert
juridiquement par les assurances sociales alors qu’on a refusé syndicalement d’y cotiser
pendant presque 70 ans ?
18 Pendant cette même période, la diffusion dans la société civile des technologies de la
communication comme internet et les mails qui étaient auparavant réservées à l’armée,
la police, les Préfectures, les élus, se diffusent au sein des sociétés civiles, ce qui donne
naissance à de nouvelles organisations des mouvements sociaux et associatifs. Des
exemples connus sont l’invention des tri-thérapies par les associations des malades du
sida ou la diffusion de contre-informations des riverains du Morbihan, Loire Atlantique,
Vendée lors de la marée noire de l’Erika qui mettent la télévision, les Préfectures et les
municipalités en porte à faux9. Mais les réseaux deviennent également facilement
internationaux avec les mouvements alter-mondialistes, les paysans sans terre du
Brésil, les enfants travailleurs en Inde et les premiers forums sociaux mondiaux à partir
de 1992 à Davos puis continentaux en Amérique Latine, en Afrique, en Europe. En
général, les associations laïques et religieuses, des syndicats et partis politiques, les
associations humanitaires, des universitaires, la presse, des ONG, la LDH et d’autres
sont présents, les échanges sont intenses entre les différents pays. La création d’ATTAC
dans la région des Pays de Loire en 1998 a rassemblé des publics de même composition,
étudiants, agriculteurs, médecins, syndicalistes. Un coup d’arrêt à ces mouvements
alter-mondialistes qui commençaient à inquiéter le personnel politique international a
été porté avec la destruction des tours jumelles à New York en 2001 et avec la mise en
place d’un nouvel ordre militaire et policier mondial.
19 Les résistances sont sourdes ou exprimées lorsqu’elles passent par des coordinations
associatives et intersyndicales. Depuis les années 2000, avec le naufrage de l’Erika, le
projet de construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (depuis 1962 !), la mise
en place des directives européennes comme le mariage pour tous ou la loi « travail »,
tous les printemps de Loire Atlantique sont émaillés de manifestations. Les jeunes gens
ont l’occasion de se rôder à la guérilla urbaine.
20 Les une après les autres, les branches professionnelles sont attaquées au nom d’un
principe d’égalité et de « syndicratie », il s’agit de stimuler les jalousies de statut social
et de distraire le peuple. Comme les statuts professionnels solidement encadrés par les
juridictions coûtent cher, on favorise depuis les années 90 la mise à son compte, l’auto-
entreprenariat et le télétravail. Tout d’abord réservé aux secrétaires, ces statuts
précaires, car il faut déclarer ses charges sociales, se sont développés chez les ouvriers
dans la métallurgie, les bureaux d’études, les industries de la culture, le bricolage, le
bâtiment, les aides à la personne : les vieux idéaux de « suppression du salariat » ont
été théorisés pendant les années 1990. L’Education Nationale, profitant de l’immense
réservoir de main-d’œuvre européen à bas coût a supprimé nombre de formations
techniques et manuelles puisque l’on peut aller chercher des compétences autour de la
mer Baltique ou de la mer Noire. Les régulations professionnelles dans les corporations
s’organisent par la mise en place d’une pénurie, ce qui permet de maintenir le montant
des honoraires. Il ne s’agit pas seulement de faire venir des ouvriers agricoles
Ukrainiens ou Sénégalais, il y a aussi d’autres catégories touchées comme celle des
médecins : on fait venir des médecins roumains pour combler les déserts médiaux dans
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NOTES
1. E. Durkheim (1911), « Corporations et morale professionnelle » in « Œuvres complètes », T2,
Éditions Minuit, 1954.
2. G. Le Bon (1895 première édition), Psychologie des foules, Flammarion, 2009.
3. C. Maurras (1936), Mes idées politiques, Fayard.
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7. L. Dumont, (1967), Homo Hierarchicus, Gallimard.
8. Il est évident que les délégués syndicaux locaux CGT ainsi que CFDT et FO se refusent à tout
commentaire statistique aujourd'hui. Il est également important de préciser que les ambiances
syndicales sont extrêmement différentes d'une région à l'autre, voir d'une ville à l'autre, selon
les types d'activité de travail.
9. B. Latour, M. Callon (2000), Essai de démocratie technique, La Découverte.
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INDEX
Mots-clés : corporations professionnelles, conformisme français, inégalités sociales, résistances,
avenir
AUTEUR
BRUNO LEFEBVRE
Anthropologue, sociologue, professeur à l’université de Nantes, membre du LISE-CNRS, Paris.
Recherches sur la création de richesses, emplois, travail, entreprises en Europe et en
collaboration internationale.
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1 La conflictualité sociale s’appuie sur des « armes matérielles » au nombre desquelles les
technologies d’information et de communication (TIC) ont très souvent joué un rôle
central1. Les big media écrits et audiovisuels (presse, radio et télévision), tout comme les
small media nettement plus mobilisables (« ronéo », cassettes audio, vidéo, etc.) font
partie des technologies des mouvements sociaux. L’action collective protestataire
s’actualise en effet dans des formes d’agir pour le moins variées dont certaines sont
assurément en lien avec ces médiations (ce par quoi il faut passer) médiatiques et
technologiques qui organisent matériellement la diffusion, la mise en visibilité/
publicité et la discussion de productions symboliques (informations, savoirs, idéologies)
prenant part à la conflictualité sociale. Les politiques du conflit 2 ont, tout comme la
plupart des activités sociales contemporaines, notamment politiques, partie liée avec
une variété de supports technologiques qui, aujourd’hui, relèvent assez largement de
l’informatique connectée. Celle-ci permet de rassembler plusieurs formes de
production médiatique (écrits, sons, images fixes et animées), d’en faciliter la
production et l’articulation (intertextualité, interdiscursivité) et de les coupler
aisément à des espaces de commentaires, de débats et de sociabilité conduisant
potentiellement à l’édification d’espaces publics oppositionnels 3. Le « réseau des réseaux »
est devenu un outil essentiel pour un nombre croissant de mouvements sociaux qui en
développent des usages variés, afin d’ouvrir de nouveaux modes de participation à
l’action collective, d’élargir le spectre des participants aux dynamiques protestataires,
ou encore de faciliter la tenue de mobilisations, parfois de grande ampleur et de haute
intensité. Internet et la téléphonie mobile sont ainsi largement mobilisés durant les
séquences de conflit ouvert, mais les technologies numériques d’information et de
communication (TNIC) font également partie du répertoire des instruments nécessaires
à l’entretien des logiques contestataires durant les périodes ordinaires de basse ou
moyenne intensité, notamment s’agissant des capacités de mobilisation. Précisément,
dans le cadre de cet article, nous souhaitons aborder cet aspect spécifique de la
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qui n’agrège pas, mais réticule des nœuds, ces collectifs plus ou moins durables
réinterrogent la place du sujet dans l’élaboration d’un « Nous », via le modèle de la
connexion dont ils font la forme privilégiée de la constitution communautaire. À
l’action tactique « ordinaire » décidée en amont par un collectif qui mobilise à cet effet,
s’ajoutent d’autres formes de dialectique Je/Nous : coordination conjoncturelle d’une
action, légitimation et reconnaissance des actions individuelles par le collectif, etc.
4 Les réseaux télématiques tendent à devenir des contextes communs de socialisation et
il n’est pas incongru de penser qu’ils peuvent se trouver à l’origine de dispositions
(manières d’agir, de penser, etc.) qui, sans être pleinement nouvelles, s’hybrident à une
diversité toujours plus grande de contextes sociaux en ligne et hors ligne, et
reconfigurent ainsi certaines pratiques sociales au nombre desquelles on compte donc
la création de collectifs et de minorités actives davantage tournés vers l’action directe.
Les « mouvements de crise » ou certaines actions de type « Take the square », menées
lors des « Printemps » arabes (Tunisie, Égypte), d’érable (Québec) ou en Turquie
(occupation de la place Taksim et du parc Gezi d’Istanbul), empruntent très
certainement au réseau et à son parangon Internet ; pas seulement comme
technologies d’information et de communication, mais également comme technologies
intellectuelles susceptible d’organiser une structure oppositionnelle labile dont la
principale force tiendrait à ce qu’elle est une structure, expression directe de la
communauté. Quand un candidat du Parti pirate français déclare : « Nous sommes prêts
à travailler avec n’importe quelle formation politique, qu’elle soit de droite ou de
gauche, peu importe », sans doute définit-il moins une improbable orientation
politique « neutre » qu’il n’exprime cette disposition pragmatique à faire communauté
autour d’objectifs qui se définissent dans et par l’action, c’est-à-dire sans préjuger des
orientations préalables des personnes prenant part à cette action et sur laquelle, en une
situation donnée, ils s’entendent précisément pour agir. Reprenant les travaux d’Alex
Khasnabish10, Geoffrey Pleyers et Marlies Glasius proposent de décrire les
« mouvements de crise » comme des phénomènes de résonance qui produisent des
significations politiques de par les rencontres erratiques dont ils sont le moteur : « Il
s’agit pour nous d’un lien social qui se situe au plan de l’expérience des activistes et des
enjeux et valeurs des mouvements partagés par des activistes, lesquels ne s’engagent
pas directement dans une lutte dans un contexte éloigné, mais trouvent dans cette lutte
un sens partagé une culture politique et des enjeux qui correspondent à leurs propres
luttes11 ».
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Plus raisonnablement, les technologies de l’Internet sont également décrites, non pas
comme remettant en cause l’exactitude du « binding process » que nous décrivions en
ouverture de ce paragraphe, mais comme révélatrices du fait que l’engagement dans
une action contestataire peut aussi être indexé à des formes relevant davantage d’un
« bridging process », articulant aussi un nombre non négligeable de liens faibles. Pour
Rodrigo Nunes, par exemple, le phénomène ne relève pas « d’une simple vague de fond
qui permettrait l’augmentation et l’intensification des liens, mais d’un mouvement plus
complexe dans lequel les clusters de liens forts et la cohérence organisationnelle qu’ils
offrent deviennent essentiels à la structuration de la contagion en ligne et de ce qui se
passe sur le terrain16 ».
6 Le rôle que jouent les liens forts semble donc rester essentiel dans la mesure où c’est à
partir de ces derniers que se construisent, par cercles concentriques et intégration
progressive aux communautés et aux identités les plus affirmées, des collectifs
mobilisés. Ces liens forts peuvent préexister à la constitution des communautés en
ligne, mais ils peuvent aussi être la conséquence d’un travail spécifique mené sur
Internet17. Par ailleurs, ils se trouvent enchâssés dans des réseaux de liens plus
nombreux, mais plus faibles qui posent, eux aussi, à nouveaux frais, la question de la
construction de la confiance au sein de dispositifs médiatisés qui ne permettent qu’une
réassurance ténue de la communauté quant à la volonté de participer de ses membres.
Outre les posts qui peuvent toutefois être essentiels dans l’établissement explicite d’une
certaine assurance quant au déroulement positif de la mobilisation, ce sont surtout, sur
les SNS, des indicateurs quantitatifs qui jouent ce rôle de certification des intentions
des autres ; à l’instar des pages événements de Facebook qui comptabilisent les
personnes déclarant vouloir participer ou être intéressées et construisent
« l’impression, ou du moins l’illusion nécessaire, qu’il y a un enthousiasme derrière
l’événement et que l’on ne finira pas accompagné seulement de quelques autres
personnes face à des forces de police écrasantes18 ».
7 Nourris du travail de Chantal Mouffe et d’Ernesto Laclau, Paolo Gerbaudo 19 ou Jeffrey
Juris20 estiment que les TNIC soutiennent des manières nouvelles de faire collectif, par
agrégation : « En l’absence d’identités embarquées et de l’existence de réseaux sociaux
denses permettant de soutenir l’action collective, ces éléments ont besoin d’être créés
pro-activement et de manière ad hoc dans le cours du processus de mobilisation 21 ». Aux
opérations de réticulation de collectifs (networking22) censées, par exemple, caractériser
les engagements typiques du mouvement altermondialiste, Gerbaudo préfère mettre
l’accent sur ce qu’il estime être, aujourd’hui, le plus remarquable, à savoir les processus
de « montage » (assembling) de sujets individuels pouvant avoir des backgrounds
militants, politiques et idéologiques fort disparates, mais dont l’agrégation est
doublement assurée : d’une part, par des rassemblements publics in situ et, d’autre part,
par la constitution de communautés en ligne. Par exemple, si le mouvement Occupy
s’est appuyé sur les outils largement utilisés par les générations antérieures de
militants (mail, listes de diffusion, sites Web, etc.), il a également mobilisé les dispositifs
du Web 2.0 (Wiki, Twitter, Facebook, MeetUp, Reddit, Tumblr, Mumble 23, etc.), ainsi que
les médias alternatifs tels que Diaspora, Riseup, The Global Square, Occupii, etc. Cet
ensemble de ressources a permis que se développent des pratiques utiles à la
mobilisation que Christian Fuchs24 décrit comme relevant de dimensions à la fois
cognitives, communicationnelles et collaboratives, mais dont il relativise l’importance
– sans en dénier pour autant l’effectivité –, en insistant notamment sur le rôle
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Chorégraphier la lutte
9 Aussi, « Les formes contemporaines de communication contestataires conduiraient à
un élargissement des pratiques de “chorégraphie” : le “scénario” et la “scénarisation” de
l’assemblage physique des personnes dans l’espace public 27 ». Pour leur part, Bennett et
Segerberg28 avancent l’idée que les dynamiques organisationnelles des mouvements
sociaux se modifient dès lors que les médias numériques occupent un rôle central dans
la mobilisation collective. Le remplacement des formes et des structures hiérarchisées
de l’action collective traditionnelle profite, selon eux, à la communication qui devient
alors la forme de base de toute organisation collective. Les TNIC permettraient
notamment un renouvellement et une flexibilisation des formats d’intégration au
mouvement auquel les individus engagés pourraient s’adapter plus aisément en
fonction de leurs disponibilités. Ils offriraient par ailleurs la possibilité de promouvoir
croyances, convictions et valeurs sans avoir à se soumettre aux procédures
hiérarchisées de la prise de parole régulant généralement la diffusion des opinions.
Bennett et Segerberg proposent ainsi la notion de « connective action » – qu’ils
considèrent comme complémentaire à celle d’action collective 29 – afin de rendre compte
de ce type de modalités d’organisation fondées sur les usages de l’informatique
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que son appartenance à la classe moyenne, qui catalysent cette énorme réaction. La
photo est impossible à oublier, et grâce aux réseaux sociaux, elle prolifère. À la fin du
premier jour, il y a plus de 1800 commentaires sur la page 52 ». Ulrike Riboni montre,
pour sa part, que les « stratégies visuelles », tout au long du processus révolutionnaire
tunisien, notamment celles prenant en charge le traitement médiatique des blessés et
des martyrs opèrent largement sur le registre émotionnel. Analysant des vidéos
donnant à voir la répression subie par les habitants de Redeyef, elle identifie deux
registres iconiques : les images-preuve, « destinées à servir de preuve de l’usage de
lacrymogènes, de balles réelles ou de violences sur les personnes » et les images-émotion
« destinées à galvaniser [et à rendre] compte d’un sentiment d’oppression et de
danger »53. Et Cécile Boëx d’estimer que dans le cas de la Syrie,
« la mise en images des manifestations contribue également à façonner des
dispositifs de sensibilisation spécifiques, dont l’objectif est de susciter des réactions
affectives promptes à rallier un soutien. Ces dispositifs permettent une
réappropriation de l’espace public, tout comme ils constituent des vecteurs
puissants d’un imaginaire protestataire articulé autour du paradigme du courage.
Slogans, chants et danses sont autant de techniques pour faire corps et démontrer
la cohésion ainsi que la détermination du collectif, tout en communiquant une
charge émotionnelle. Ces vécus émotionnels et leurs modes de communication sont
d’autant plus forts et efficaces qu’ils exposent également, en creux, le sacrifice
consenti54 ».
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partir d’un double motif qui relève à la fois d’un sens de la réalité tenant à l’intérêt
public et à un processus identitaire. Ces modes de production de soi s’appuient sur la
mise en visibilité de traits distinctifs davantage attachés au sujet (goûts, descriptions
d’activités triviales, échanges avec des proches, etc.) tout en revendiquant la
participation citoyenne à des communautés solidaires de pensée et de débat. Dans un
style qui n’emprunte plus guère aux sciences sociales, Castells écrit par exemple : « Les
racines d’une nouvelle vie se répandent partout, sans plan central, se déplaçant et se
réticulant, conservant la fluidité de l’énergie, en attendant le printemps. Parce que ces
nœuds sont toujours connectés. Il y a les nœuds des réseaux de l’Internet, locaux et
mondiaux, et il y a les réseaux personnels, vibrant sous l’impulsion d’une nouvelle sorte
de révolution dont l’acte le plus révolutionnaire est l’invention de soi 68 ». Si le constat
ainsi formulé apparaît quelque peu désincarné, il est toutefois confirmé par de
nombreux travaux69 que l’investissement dans la production d’expressions citoyennes
qui, à un premier niveau, relève d’un engagement civique, se double également de
formes de production de soi dont l’importance peut fortement varier d’un sujet à l’autre.
La participation à l’espace numérique par le biais de la production symbolique de
contenus informationnels de portée publique vient en fait s’arrimer à des dynamiques
de construction d’identités narratives70 qui semblent constituer une part non négligeable
des ressorts motivationnels des blogueurs et utilisateurs de SNS.
« Les révoltes des années 2010 [mêlent] profondément les revendications
économiques, sociales, politiques et culturelles et les combinent avec une forte
dimension éthique. Elles sont à la fois profondément personnelles et globales,
ancrées dans des enjeux locaux et nationaux, tout en s’inscrivant dans une vague
mondiale de mobilisation. […] L’engagement d’aujourd’hui n’y est pas que social et
collectif. Il est aussi profondément personnel. L’implication dans un mouvement
social travaille profondément l’individu jusque dans sa subjectivité et sa
subjectivation, entendue comme la manière de se penser et de se construire soi-
même comme principe de sens71 ».
19 Le recouvrement d’intérêts à la fois généraux et personnels enjoint à trouver des
équilibres singuliers entre ce que les internautes proposent et ce qu’ils sont, mais
également entre leurs activités en ligne et leur vie hors ligne. Si d’aucuns passent par le
pseudonymat et travaillent à la séparation étanche des pratiques, d’autres, au
contraire, cherchent l’intégration publique de leurs activités et de leurs identités. La
réussite et la pérennité de ces entreprises semblent ainsi tenir à la gestion de stabilités
multiples entre l’individuel et le collectif, le singulier et le général, le online et le offline,
etc., qui dépendent notamment des interactions avec les publics. Il s’agit donc de
mettre en œuvre des compétences particulières, socialement différenciées, concernant
l’aptitude à maintenir une compatibilité entre des formes symboliques à forte charge
civique et des facettes singulières de soi dans un espace de parole composite liant des
publics susceptibles de ratifier ces deux aspects. Dans ce domaine, l’économie de
moyens et la structure potentiellement virale de la circulation de l’information sur
Internet, constituent alors un moteur décisif pour ces formes nouvelles de
mobilisations informationnelles.
20 S’agissant des internautes tunisiens, Romain Lecomte note qu’expressions de soi et
paroles politiques ont été fortement enchevêtrées : « Un grand nombre de blogueurs
[…] alternent […] des billets consacrés à leur vie privée et leur intériorité, d’autres à un
thème spécifique qu’ils affectionnent particulièrement […] et d’autres encore à des
questions d’intérêt général, des questions sociétales et politiques 72 ».
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qu’au niveau des manières de faire collectif, ou quant à celui des répertoires de
mobilisation.
26 Malgré cette diversité, la plupart des mouvements protestataires ont en commun leur
rapport négatif au système capitaliste et à la crise économique mondiale. Ils partagent
le fait de dénoncer la démocratie représentative (désobéissance civile, valorisation du
consensus, de la démocratie directe, etc.), mais aussi d’utiliser les technologies
numériques d’information et de communication à des fins de diffusion, de débat, de
mobilisation et de coordination84. Davantage qu’une simple infrastructure, fut elle « de
résistance85 », Internet tend à redéfinir à la marge, mais aussi de plus en plus
centralement, les frontières de l’action collective et la nature des modes de résistance
et de contestation. Dès la fin des années 1990 et l’émergence du mouvement
altermondialiste, le développement des usages d’Internet a permis que s’actualisent de
nouveaux potentiels d’entraide, d’échange d’information, d’expertise et que soit
facilitée l’articulation de fronts de contestation au niveau local, national et/ou
international. Aussi, Bruce Bimber et ses collègues86 avancent qu’Internet ouvre de
nouvelles formes de mobilisation dont l’étude permettrait d’éclairer plusieurs aspects
fondamentaux de l’action collective qui, jusqu’alors, avaient été peu ou mal théorisés. À
l’évidence, décrire, expliquer, comprendre et juger des modalités concrètes de
déploiement de la conflictualité sociale oblige aujourd’hui à prendre en considération
la dialectique sociotechnique87 qui nourrit les politiques du conflit à l’ère du numérique,
laquelle peut être aussi bien habilitante que limitative.
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NOTES
1. Cet article reprend quelques développement d’un ouvrage à paraître dans la collection
« Sciences sociales » aux Presses de Mines (2017) : Granjon (Fabien), avec la collaboration de
Venetia Papa et Gökçe Tuncel, Mobilisations numériques. Politiques du conflit et technologies
médiatiques.
2. Par l’emploi du syntagme « politiques du conflit », Charles Tilly et Sidney Tarrow entendent
« prendre en considération une gamme de luttes politiques beaucoup plus large que celle
habituellement prise en compte par la littérature consacrée aux mouvements sociaux » : Tilly
(Charles), Tarrow (Sidney), Politique(s) du Conflit. De la grève à la révolution, Paris, Presses de
SciencesPo, 2015, p. 14. Et d’ajouter : « La politique du conflit est faite d’interactions où des
acteurs élèvent des revendications touchant aux intérêts d’autres acteurs, ce qui conduit à la
coordination des efforts au nom d’intérêts ou de programmes partagés ; et où l’État se trouve
impliqué, soit en tant que destinataire de la revendication, soit comme instigateur, soit comme
tierce partie. La politique du conflit réunit donc trois éléments bien connus de la vie sociale : le
conflit, l’action collective et la politique. Le conflit implique qu’on pose une exigence portant
atteinte aux intérêts de quelqu’un d’autre. […] L’action collective, c’est la coordination des efforts
au nom d’intérêts ou de programmes partagés. […] On entre dans la politique quand on a affaire à
des représentants de l’État, soit directement, soit en se lançant dans une activité qui touche aux
droits de l’État, à ses règlements ou à ses intérêts » : ibid., pp. 26-27 et 28.
3. Negt (Oskar), L’espace public oppositionnel, Paris, Payot, 2007.
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4. Granjon (Fabien), L’Internet militant. Mouvement social et usages des réseaux télématiques, Rennes,
Apogée, 2001.
5. Bert Klandermans montre qu’un trait essentiel de l’engagement dans l’action tient au fait que
l’on soit persuadé que d’autres vont également s’engager : Klandermans (Bert), « Mobilization
and Participation: Social-Psychological Expansions of Resource Mobilization Theory », American
Sociological Review, vol. 49, n° 5, 1984, pp. 583-600.
6. Oberschall (Anthony), Social Conflict and Social Movements, Englewood Cliffs, Prentice Hall, 1973.
7. Segrestin (Denis), « Les communautés pertinentes de l’action collective : canevas pour l’étude
des fondements sociaux et des conflits du travail en France », Revue française de sociologie, vol. 21,
n° 2, 1980, pp. 171-202.
8. Shirky (Clay), Cognitive Surplus: Creativity and Generosity in a Connected Age, Londres, Penguin
Press, 2011.
9. Badouard (Romain), « Les mobilisations de clavier. Le lien hypertexte comme ressource des
actions collectives en ligne », Réseaux, vol. 5, n° 181, 2013, p. 93.
10. Khasnabish (Alex), « Insurgent Imaginations », Ephemera, vol. 7, n° 4, 2007, pp. 505-525.
11. Pleyers (Geoffrey), Glasius (Marlies), « La résonnance des ‘‘mouvements des places’’ :
connexions, émotions, valeurs », Socio, n° 2, 2013, p. 61.
12. Tilly (Charles), From Mobilization to Revolution, Reading, Addison-Wesley, 1978.
13. McAdam (Doug), Freedom Summer, Oxford, Oxford University Press, 1988 ; McAdam (Doug),
Political Process and the Development of Black Insurgency (1930-1970), Chicago, The University of
Chicago Press, 1982.
14. Bauman (Zygmunt), The Individualized Society, Cambridge, Polity Press, 2001 ; Poster (Mark),
Information Please: Culture and Politics in the Age of Digital Machines, Durham, Duke University
Press, 2006.
15. Granjon (Fabien), Lelong (Benoît), « Capital social, stratifications et technologies de
l’information et de la communication. Une revue des travaux français et anglo-saxons », Réseaux,
vol. 24, n° 139, 2006, pp. 147-182.
16. Nunes (Rodriguo), Organisation of the organisationless: collective action after networks, Lüneburg,
Mute Books/PML Books, 2014, p. 24.
17. Mason (Paul), Why It’s Kicking Off Everywhere: The New Global Revolutions, Londres, Verso, 2012.
18. Gerbaudo (Paolo), Tweets and the Streets: Social Media and Contemporary Activism,
London, Pluto Press, 2012, p. 150.
19. Ibid.
20. Juris (Jeffrey), « Reflections on #Occupy Everywhere: Social Media, Public Space, and
Emerging Logics of Aggregation », American Ethnologist, vol. 39, n° 2, 2012, pp. 259-279.
21. Gerbaudo (Paolo), op. cit., p. 36.
22. Juris (Jeffrey), Networking futures: The movements against corporate globalization, Durham, Duke
University Press, 2008.
23. L’usage de Mumble a par exemple permis que se tiennent des réunions (Transnational
Mumbles Forum) rassemblant différents protagonistes des mouvements de crise de plusieurs
pays et continents.
24. Fuchs (Christian), OccupyMedia! The Occupy Movement and Social Media in Crisis Capitalism,
Winchester, Zero Books, 2013.
25. Gerbaudo (Paolo), op. cit., pp. 154-155.
26. Bruns (Axel), Highfield (Tim), « The Arab Spring on Twitter: Language Communities in #egypt
an #lybia », in Bebawi (Saba), Bossio (Diana) eds., Social Media and the Politics of reportage. The
« Arab Spring », New York, Palgrave Macmillan, 2014, p. 33.
27. Gerbaudo (Paolo), op. cit., p. 40.
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28. Bennett (Lance), Segerberg (Alexandra), The Logic of Connective Action. Digital Media and the
Personalization of Contentious Politics, New York, Cambridge University Press, 2014 ; Bennett
(Lance), Segerberg (Alexandra), «The logic of connective action: Digital media and the
personalization of contentious politics », Information, Communication & Society, vol. 15, n° 5, 2012,
pp. 739-768.
29. Pour Bennett et Segerberg, les logiques de l’action collective relèvent de logiques
d’agrégation d’actions politiques personnelles. Nous serions ainsi les témoins d’une évolution
majeure : la « personnalisation des causes » dont la « collectivisation » serait, pour l’essentiel,
rendue possible par l’usage des médias numériques. Alors que la politique conventionnelle serait
largement fragilisée, le développement des « issue politics » visant à mobiliser les individus
autour de leurs préoccupations personnelles serait en pleine expansion, notamment au travers
de la constitution de communautés en ligne.
30. Stefania Milan évoque, pour sa part, l’existence d’un « cloud of protesting », afin de rendre
compte de la manière dont les SNS permettent que se déploie une forme d’action collective de
plus en plus « désincarnée, distribuée et individualisée » : Milan (Stefania), Social movements and
their technologies. Wiring social change, New York, Palgrave Macmillan, 2013.
31. Cristancho (Camilo), Anduiza (Eva), « Connective Action in European Mass Protest »,
communication aux ECPR Joint Sessions of Workshops Mainz, 11-16 March 2013, http://
[Link]/area/pubblicazioni/[Link].
32. Jenkins (Henry), « Cultural Acupuncture: Fan Activism and the Harry Potter Alliance »,
Transformative Works and Cultures, n° 10, 2012, [Link]
[Link]/twc/article/view/305/259.
33. Castells (Manuel), Networks of Outrage and Hope. Social movements in the Internet Age, Cambridge/
Malden, Polity Press, 2012.
34. Mathieu (Lilian), Comment lutter ? Sociologie et mouvements sociaux, Paris, Textuel, 2004.
35. Castells (Manuel), op. cit., pp. 144-145.
36. Ibid., p. 234.
37. Shirky (Clay), Here Comes Everybody. The Power of Organizing without Organizations, Londres,
Penguin Books, 2008.
38. Castells (Manuel), op. cit., p. 139.
39. Benski (Tova), Langman (Lauren), « The effects of affects: the place of emotions in the
mobilizations of 2011 », Current Sociology, vol. 61, n° 4, 2013, pp. 525-540.
40. Goodwin (Jeff), Jasper (James M.), Polletta (Francesca) eds., Passionate Politics. Emotions and
Social Movement, Chicago, University of Chicago Press, 2001.
41. Jasper (James M.), « Emotions and Social Movements: Twenty Years of Theory and Research »,
Annual Review of Sociology, n° 37, 2011, pp. 285-303.
42. Stéphane Latté, montre également l’importance des expressions publiques d’émotions au sein
du répertoire d’action victimaire : Latté (Stéphane), « Des ‘‘mouvements émotionnels’’ à la
mobilisation des émotions », Terrains/Théories, n° 2, 2015, [Link] Cf. Traïni
(Christophe), « Les émotions de la cause animale. Histoires affectives et travail militant », Politix,
n° 93, 2011, pp. 69-92 ; Traïni (Christophe) dir., Émotions... Mobilisation !, Paris, Presses de
SciencesPo, 2009, pp. 11-34 ; Traïni (Christophe), Siméant (Johanna), « Introduction. Pourquoi et
comment sensibiliser à la cause ? », in Traïni (Christophe) dir., Émotions... Mobilisation !, Paris,
Presses de SciencesPo, 2009, pp. 11-34.
43. Jasper (James M.), The Art of Moral Protest. Culture, Biography, and Creativity in Social Movements,
Chicago, University of Chicago Press, 1997.
44. Gerbaudo (Paolo), op. cit., p. 12.
45. Tonkin (Emma), Pfeiffer (Heather D.), Tourte (Gregory), « Twitter, information sharing and
the London riots », Bulletin of the American Society for Information Society and Technology, vol. 38, n°
2, 2012, pp. 49-57.
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62. Taylor (Verta), Whittier (Nancy E.), « Collective identity in social movement communities:
Lesbian movement mobilization», in Morris (Aldon), Mueller (Caroll) eds., Frontiers in social
movements theory , New Haven, Yale University Press, 1992, pp. 104-129.
63. Granjon (Fabien), « Attac-info : entre communauté d’action et espace de représentation.
Ethnographie d’un média ‘‘alter’’ lors du Forum social mondial 2003 », Matériaux pour l’histoire
de notre temps, n° 79, 2005, pp. 70-76.
64. Melucci, art. cit., p. 15.
65. Ibid.
66. Telle que définie par Axel Honneth, la logique du rapport de reconnaissance relève d’une
confirmation des dimensions « identitaires » des sujets concourant à leur réalisation individuelle.
Sans rentrer dans le détail du dispositif conceptuel du philosophe allemand, précisons que, pour
lui, l’une des dimensions essentielles de la reconnaissance repose sur le principe d’un sujet qui se
conçoit réflexivement comme appartenant à une société organisée. Ce faisant, la reconnaissance
est liée à une forme de relation pratique à soi-même assurant la valeur sociale de son identité et
ouvrant à l’estime sociale de soi, c’est-à-dire à « l’attitude positive qu’un individu est capable
d’adopter à l’égard de lui-même lorsqu’il est reconnu par les membres de sa communauté comme
une personne d’un certain genre » : Honneth (Axel), La lutte pour la reconnaissance, Paris, Cerf,
2000, p. 97. Pour Honneth, cette voie dans la reconnaissance habilite l’individu à se rapporter
positivement à ses qualités personnelles et singulières en tant qu’il s’appuie sur des fins éthiques
qui imprègnent la société à laquelle il participe.
67. Turkle (Sherry), « Cyberspace and Identity », Contemporary Sociology, vol. 28, n° 6, 1999, pp.
643-648.
68. Castells (Manuel), op. cit., pp. 144-145.
69. Denouël (Julie), Granjon (Fabien), Aubert (Aurélie), Médias numériques et participation. Entre
engagement citoyen et production de soi, Paris, Mare & Martin, 2014.
70. Ricœur (Paul), « L’identité narrative », Esprit, n° 7-8, 1988, pp. 295-304.
71. Pleyers (Geoffrey), Capitaine (Brieg) dir., Mouvements sociaux. Quand le sujet devient acteur,
Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2016 , p. 8.
72. Lecomte (Romain), « Les usages ‘‘citoyens’’ d’Internet dans le contexte autoritaire tunisien :
analyse de l’émergence d’un nouvel espace public de la critique », in Najar (Sihem) dir., Le
cyberactivisme au Maghreb et dans le monde arabe, Tunis/Paris, IRMC/Karthala, 2013, p. 69.
73. Ibid.
74. Chadwick (Peter), Continuum mechanics: concise theory and problems, Londres, Courier
Corporation, 2012.
75. Dahlgren (Peter), « Reconfigurer la culture civique dans un milieu médiatique en évolution »,
Questions de communication, n° 3, 2003, pp. 151-168.
76. Lecomte (Romain), art. cit., p. 71.
77. Khosrokhavar (Farhad), The New Arab Revolutions that Shook the World, Boulder, Paradigm
Publishers, 2012.
78. Dahlgren (Peter), The political web: Media, participation and alternative democracy, Londres,
Palgrave Macmillan, 2013 ; Dahlgren (Peter), « The Internet, public spheres, and political
communication: dispersion and deliberation », Political Communication, n° 22, 2005, pp. 147-162.
79. Prentoulis (Marina), Thomassen, (Lasse), « Political theory in the square: Protest,
representation and subjectification », Contemporary Political Theory, vol. 12, n° 3, 2013, pp. 166–
184.
80. Ion (Jacques) dir., L’engagement au pluriel, Saint-Étienne, Publications de l’Université de
Saint-Étienne, 2001, p. 29.
81. Klandermans (Bert), « Transient Identities? Membership Patterns in the Dutch Peace
Movement », in Laraña (Enrique), Johnston (Hank), Gusfield (Joseph R.), eds., New Social
Movement. From Ideology to Identity, Philadelphie, Temple University Press, 1994, pp. 168-184.
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82. L’appui de certains médias peut néanmoins, parfois conférer une notoriété élargie aux
actions et à l’identité collective des mouvements et permettre de consolider les représentations
et les cadrages élaborés au cœur des dispositifs en ligne.
83. Fenton (Natalie), Barassi (Veronica), « Alternative media and social networking sites: The
politics of individuation and political participation », The Communication Review, vol. 14, n° 3,
2011, pp. 179-196.
84. Il faut ici signaler que, si la multiplication des flux d’information est un marqueur de
l’époque, la possibilité d’initier des interactions inédites via l’usage des TNIC ne relève toutefois
en rien d’un automatisme tant cet usage reste soumis aux diverses formes de capitaux qui en
dessinent nécessairement les contours (Urry, 2007), y compris dans l’espace des mouvements
sociaux.
85. Halleck (DeeDee), Hand-held Visions. The Impossible Possibilities of Community Media, New
York, Fordham University Press, 2002.
86. Bimber (Bruce), Flanagin (Andrew J.), Stohl (Cynthia), « Reconceptualizing Collective Action
in the Contemporary Media Environment », Communication Theory, vol. 15, n° 4, 2005, pp
365-388.
87. Dans les années 1990, la sociologie des usages des TIC va s’appuyer sur le concept de (double)
médiation, préconisant ainsi l’analyse concrète d’une articulation sociotechnique. Cette idée de
la double médiation de la technique et du social va constituer un principe pour de nombreuses
recherches, permettant de « sortir d’une instrumentalisation de la technique qui évacue les
enjeux sociaux dont celle-ci est investie, [mais aussi] de réfuter le schéma réducteur du
déterminisme social qui fait l’impasse sur la technique et voit, a contrario, le social comme un
ensemble d’acteurs autonomes qui donneraient forme à une technique à la plasticité infinie » :
Chambat (Pierre), Jouët (Josiane), « Machines à communiquer : acquis et interrogation », in
dixième Congrès National des SIC, Grenoble-Echirolles, SFSIC, 1996, p. 211.
INDEX
Mots-clés : critique sociale, internet, mobilisation de l’action, mouvements sociaux, TNIC
AUTEUR
FABIEN GRANJON
Fabien Granjon est sociologue, professeur en sciences de l’information et de la communication et
directeur du Centre d’Études sur les Médias, les Technologies et l’Internationalisation (CEMTI) de
l’Université Paris 8 Vincennes à Saint-Denis.
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Introduction
1 « Libération de soi », « désertion active », « révolution silencieuse » 1 : depuis la fin des
années 1960, on assiste à la prolifération de syntagmes originaux ayant la fonction de
saisir les nouveaux sens attribués à l’engagement politique. Ainsi, la thèse principale
qui s’affirme progressivement défend l’émergence de nouvelles mobilisations, moins
idéologiques et non plus plus orientées vers la conquête du pouvoir politique. Les
spécialistes ont alors identifié un passage d’une forme de militantisme total et fondé
sur l’adhésion idéologique à une nouvelle forme de « militantisme distancié » orienté
vers la réalisation de projets spécifiques et régi par des réseaux instables d’activistes 2.
En effet, la grande variété de mouvements sociaux qui se sont développés aux cours des
années 1960 et 1970 a marqué le début d’un processus de morcellement progressif des
fronts de lutte. Ainsi, en 1980, cette tendance à la diversification des groupes et des
revendications (féministes, écologistes, séparatistes, anti-raciales …) a été interprétée
par Alberto Melucci comme le signe d’un renouveau de l’action collective. Les
« nouveaux mouvements sociaux » se situeraient donc aux marges du conflit politique
et seraient essentiellement engagés dans la promotion de nouvelles identités sociales 3.
2 À la fin des années 1990, les désastres causés par la globalisation économique et
financière déclenchent une nouvelle vague de contestation qui s’oppose aux injustices
perpétrées par le marché néolibéral. Ainsi, en dépit du tournant culturaliste identifié
par Melucci, les récents mouvements de crise qui se sont érigés contre les élites
politiques dans le monde arabe et contre le précariat e les reformes du travail en
Europe s’opposent aux dérives de la société de marché. La nature des revendications ne
suffit donc pas à décréter l’entrée dans une nouvelle ère de la contestation. S’agit-il
alors d’une transformation concernant la composition, l’organisation ou les formes
d’engagement ? Les mouvements sociaux qui se sont succédés au cours des dernières
décennies (des zapatistes du Chiapas aux Indignés espagnols) semblent en effet proposer
des nouvelles pratiques de la contestation et des formes originales d’autogestion et de
délibération démocratique.
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pertinence d’une perspective fondée sur le conflit politique et en saisir les possibilités
d’actualisation. Les « nouvelles politiques du conflit » se nourrissent des pratiques et
des lieux émergeants de la communication sociale étant à la base de la formation des
« espaces publics oppositionnels ». Le recours aux approches critiques de l’espace
public8 nous permettra de développer une réflexion autour des démarches, militantes
et intellectuelles, visant à réinvestir le concept d’ « espace public » en lui restituant la
dimension conflictuelle qui lui est propre.
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production de l’information militante. Les réseaux des « liens faibles » s’ajoutent aux
réseaux des liens identitaires forts en favorisant la multiplication des groupes d’intérêt
et de cause ainsi qu’une gestion autonome et collaborative de leur médiatisation. Le
réseau des activistes s’articule alors aux autres réseaux d’internautes en impliquant
une diversification des manières dont on acquiert le capital social de l’organisation. La
maîtrise des outils numériques favorise donc l’émancipation des activistes des
organisations professionnelles et contribue à faire évoluer les compétences et les
savoirs militants qui sont progressivement assimilés aux pratiques
communicationnelles ordinaires. Ainsi, la création d’espaces info-communicationnels
alternatifs, produisant un contre-agenda médiatique et capables d’auto-fabriquer
l’image et le sens véhiculé par les mouvements, exprime cette volonté de défier la
pensée dominante en en manipulant les codes et les formats de communication. Les
pratiques communicationnelles assument donc une importance croissante dans toutes
les phases de la mobilisation : la création de l’identité contestataire, le choix de la
forme organisationnelle, le recrutement et la coordination de l’action collective.
9 Au début des années 1970, la féministe Joe Freeman nous mettait en garde sur les
risques dérivés de « l’idéologie de l’absence de structure » qui commençait à se
répandre dans les milieux contestataires. En l’absence d’une modalité efficace pour
diffuser les informations et partager les savoirs militants, la rhétorique de
l’horizontalité peut freiner la participation et les contributions des militantes les plus
démunies se référant à un cadre d’action bien délimité14.
10 Souvent considérées comme intrinsèquement innovantes, les formes organisationnelles
des mouvements sociaux revêtent une fonction à la fois stratégique et expressive. La
complémentarité de ces deux dimensions implique une homologie importante entre les
aspects organisationnels et les valeurs portées par les activistes. Réfractaires au
fonctionnement hiérarchisé et vertical, assimilable aux organisations partisanes
traditionnelles, les mouvements sociaux sont tout de même appelés à se structurer afin
de produire et valoriser leurs ressources collectives.
11 Les mouvements sociaux contemporains déclarent s’appuyer sur une organisation
souple, horizontale et anti-autoritaire qui semble identifier, dans le réseau Internet,
une base technique idéale. D’un point de vue stratégique et organisationnel,
l’architecture et l’éthique d’Internet semblent encourager la décentralisation et la
coopération. Toutefois, ces évolutions ne sont pas exemptes de contradictions internes.
La centralité de l’outil numérique implique aussi une réflexion autour des nouvelles
compétences pragmatiques, cognitives et expressives que ce type d’organisation
demande aux participants. Comme il a été souligné par différentes études, Internet
pourraient creuser encore plus les inégalités dans la participation démocratique 15. En
effet, tout en ayant certainement contribué à réduire les coûts de la circulation de
l’information, l’usage d’Internet est devenu aussi un nouveau marqueur de légitimité et
de visibilité sociale. Charles Tilly remarque à ce propos que la coordination par moyens
électroniques favorise les pays riches et sur-sélectionne les élites militantes des pays
pauvres16. Il est donc important de souligner que si Internet peut encourager l’adoption
de modalités originales de l’action collective, il n’efface pas pour autant les relations de
pouvoir. Au contraire, le poids des affinités et des compétences expressives fait reposer
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toute la vie du groupe sur l’activité d’un petit réseau d’usagers hyper-actifs en suscitant
donc parfois des hiérarchies encore plus marquées.
12 En ce sens, malgré la force et l’importance revêtue par la rhétorique de l’horizontalité
dans la phase de création de l’identité collective, celle-ci constitue un horizon commun
d’attente plus qu’une réalité effective. Internet favorise l’individualisation des
pratiques militantes et la centralité des activités informationnelles et de gestion des
audiences en ligne dans le processus de mobilisation mais il ne modifie pas la
stratification du tissu militant ni la composition des figures et des degrés
d’engagement. La mobilisation numérique repose en effet sur un nombre
restreint d’ « architectes » de la contestation17, tandis que de nombreux activistes
assument plutôt une fonction de passeur, de diffuseur ou d’amplificateur de la
mobilisation numérique. Ces derniers jouent un rôle variable dans le processus de
construction de la conscience protestataire qui dépend avant tout du temps, des
ressources et du niveau d’engagement de chaque adhérent18. Certains militants se
limitent à publier des informations et à les diffuser auprès de leurs réseaux des
connaissances. D’autres adhèrent à des initiatives locales, contribuent à créer des
collectifs et à disséminer l’action dans les territoires. D’autres encore se font
transporter par l’effet de contagion du like.
13 Une illustration intéressante du fonctionnement de la mobilisation numérique est
constituée par le mouvement italien Il popolo viola (Le Peuple violet) ayant été à l’origine
d’une grande manifestation populaire, le NoBerlusconiDay, qui s’est déroulée en
décembre 2009 à Rome et dans d’autres villes à l’étranger. Il s’agit d’un cas plutôt
atypique car la mobilisation, ayant pour but de demander la démission du président
Silvio Berlusconi, démarra avec la création d’un groupe satyrique sur Facebook de la
part d’une poignée de blogueurs. L’indignation de ce petit groupe éveilla très vite
l’intérêt de la toile. Le groupe reçut ainsi des centaines de milliers de pouces levés.
Devant tant de succès et d’adhésion, ce qui n’était au départ que l’expression d’un ras-
le-bol se transforma vite en mouvement organisé actif, coordonnant les ressources
collectives en ligne et sur les territoires et diffusant l’information militante. En
inaugurant une nouvelle pratique militante à coût zéro, le contenu de la page Facebook
du collectif reflétait le formatage de l’information qui caractérise ce réseau social. La
proposition de sortir de Facebook pour défiler dans les rues, de donner un corps et un
visage à cette démocratie protestataire, généra beaucoup d’enthousiasme et se traduisit
par la mobilisation de nombreux groupes qui se sont coordonnés en ligne et sur le
terrain afin de récolter les fonds, diffuser l’information, organiser les transports et la
logistique19.
14 Ainsi, l’organisation des groupes au niveau local et la diffusion virale d’informations
militantes pour inciter les internautes à s’exprimer et à participer semblent
représenter les traits principaux de ce nouveau modèle d’organisation. Au-delà de la
mobilisation numérique, l’idée de passer à l’acte a largement contribué à accroître la
popularité du collectif et à multiplier les adhésions. L’action de terrain reste donc une
étape essentielle pour donner une dimension pleinement politique aux pratiques
numériques.
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autres acteurs politiques se manifestent sous des formes variables qui vont de la
répression à la facilitation et de l’opportunité à la menace 32. En ligne générale, l’entrée
de nouveaux membres de la polity implique une retombée positive sur l’accès généralisé
à des nouveaux droits et, plus en général, sur l’action collective même 33. Toutefois,
l’évaluation de la réussite d’un groupe peut se révéler une opération très compliquée.
En effet, l’accès du mouvement à la sphère politique n’implique pas forcement son
succès ni la réalisation de ses objectifs. Bien au contraire, le processus
d’institutionnalisation pourrait provoquer le déplacement et le renoncement aux
idéaux originels ainsi que la perte conséquente de la base.
22 Les groupes protestataires assument donc des formes historiques et culturelles
changeantes qui, en partant des soulèvements paysans, prennent la forme de l’émeute
urbaine ou celle plus structurée du mouvement ouvrier. L’analyse menée par Tilly sur
l’évolution des formes conflictuelles en Europe occidentale aboutit à l’identification de
trois formes historiques de l’action collective : l’action compétitive, prédominante au
cours du XVe et du XVI e siècle et désignant une lutte pour la défense d’intérêts
parallèlement revendiqués par un groupe rival ; l’action défensive ou réactive,
prédominante dans la période comprise entre le XVIIe et le XIXe siècle et indiquant une
réaction d’un groupe à une attaque, à une privation ou à la menace d’un droit (comme
par exemple dans la lutte pour l’expropriation des latifundia en Italie du Sud) ; et,
enfin, la forme proactive, devenue prédominante à partir du XX e siècle et désignant
l’émergence de nouvelles revendications, comme dans le cas des mouvements de grève
pour l’obtention de meilleures conditions de travail34. L’aboutissement à cette forme
historique de la politique du conflit correspond à trois processus de changement : le
passage des ressources des organisations de petite échelle aux états nationaux et aux
agents du marché international (1600 et 1850) ; la nouvelle gestion des ressources qui
s’en suit et, enfin, au cours du XIXe et du XX e siècle, l’essor des nouveaux moyens de
communication accompagnant la généralisation des systèmes démocratiques. Les
nouvelles technologies de l’information et de la communication impliquent une baisse
des coûts de la mobilisation liée aux phénomènes de masse et assument un rôle
d’accélérateur du processus d’évolution de l’action collective35.
23 Tout en admettant la présence d’une grande variété de types de conflit, les chercheurs
identifient deux éléments récurrents dans le modèle de la « politique du conflit » : les
représentations, des modalités standardisées auxquelles les acteurs font appel (la
manifestations, la grève etc...) et le répertoire, l’ensemble des représentations
préexistantes et disponibles dans un contexte spatio-temporel donné 36. Les variations
dans les représentations s’opèrent par le biais de choix innovateurs de la part des
mouvements et concernent souvent une ré-contextualisation ou un usage atypique
d’un outil classique. Le mouvement anti-esclavagiste, par exemple, a contribué à
transformer l’outil de la pétition, jadis consistant en un instrument à usage individuel,
en un moyen de revendication de masse souvent concernant des personnes différentes
des signataires.
24 Aujourd’hui, l’une des principales innovations des mécanismes contestataires semblent
être constituée par l’adoption des outils numériques de la part des nouveaux collectifs.
Ces modalités de l’action militante sont conçues par les auteurs en tant que
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33 Il devient de plus en plus urgent de s’interroger, dans une perspective critique, sur le
rôle joué par les pratiques numériques dans les processus de construction des identités
collectives et dans l’évolution des formes organisationnelles. De ces questionnements,
en découlent naturellement d’autres concernant l’émergence des nouvelles arènes et
des nouvelles formes de débat politique en ligne. Pour ce faire, il convient tout d’abord
de prendre ses distances de toute approche déterministe : il va de soi que l’accès à une
dotation technique n’implique pas automatiquement un usage civique et engagé de
celle-ci. Dans la plupart des cas, les militants numériques correspondent à ceux qui
disposent d’un capital symbolique important et qui sont déjà intéressés par la politique
en dehors des sphères de la communication électronique43. La technologie n’a bien
évidemment pas le pouvoir intrinsèque de résoudre le déficit de participation
démocratique. Elle peut par contre favoriser, auprès des groupes de citoyens actifs,
l’émancipation des structures professionnelles et institutionnelles. En tant
qu’accélérateur des changements en cours, les innovations techniques peuvent
accentuer le phénomène déjà mentionné de de-institutionnalisation de la contestation
sociale.
34 En raison de la diffusion et de la circulation des nouvelles pratiques et des nouveaux
savoirs militants, nous avons donc besoin de reconsidérer le concept d’« organisation
contestataire » et les activités annexes de construction et de valorisation des ressources
collectives. À notre sens, les innovations ne concernent pas tellement le déplacement
de la mobilisation des espaces physiques aux espaces virtuels mais résident plutôt dans
l’importance croissante que les pratiques numériques revêtent dans l’ensemble des
phases de la mobilisation sociale : formation de l’identité collective, construction du
cadre contestataire, recrutement des nouveaux adhérents, organisation et coordination
de l’action.
35 L’autre aspect que nous devrions prendre en considération est l’incidence de la
catégorie du temps dans les processus de mobilisation. Dans la littérature anglo-
saxonne, de Blumer à Tilly, les mouvements sociaux sont caractérisés par une certaine
continuité dans le temps. Ce critère semble avoir été mis à mal par les principes de
l’accélération44 impliquant une variation constante des pratiques, des croyances et des
engagements pris par les acteurs sociaux. Cela signifie aussi, qu’au-delà de la
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« structure des opportunités politiques »45, d’autres aspects, considérés comme étant
conjoncturels (l’actualité politique et économique, les situations de crise financière;
l’économie des médias nationaux et internationaux) ont la capacité de déclencher une
mobilisation rapide au sein de groupes sociaux dont les revendications et les
motivations étaient restées jusque-là dormantes. Trop rigide, le modèle de « la
structure des opportunités politiques » ne considère pas non plus la capacité des
contestataires à se créer eux mêmes des occasions pour l’action. Comme il a été
souligné à juste titre par Lilian Mathieu, l’ouverture des institutions ou l’élection d’un
parti politique dont les principes sont proches du mouvement contestataire pourrait
avoir l’effet contradictoire d’affaiblir la mobilisation46. Mais le cas contraire est aussi
possible : dans le cadre de la récente mobilisation française contre la « loi travail » (loi
El Khomri), la déception provoquée par la démarche ambiguë d’une force politique
théoriquement proche des idées du mouvement (en l’occurrence, le Parti Socialiste
Français) a enclenché un processus de radicalisation et d’intensification du combat.
36 Il émerge alors la nécessité de prendre en compte les sphères de la communication
dans l’appréhension des phénomènes de l’action collective. En effet, il ne suffit pas que
des opportunités politiques se présentent, pour que les acteurs puissent les saisir, il
faut également que les processus de socialisation politique et de médiatisation du
dissensus soient murs. Les mouvements sont en effet de plus en plus liés à des
écosystèmes informationnels spécifiques favorisant la constitution de publics critiques
éclatés. En correspondance avec des conjonctures historiques et politiques
particulières, ceux-ci arrivent à percer dans l’espace public. Cependant, les mutations
socio-techniques que nous avons décrites ne se produisent pas d’une manière
homogène au sein des différents groupes sociaux. Dans la plupart des mouvements, les
interactions en face-à-face revêtent encore une fonction primordiale dans la
constitution de l’identité collective. Dans d’autres cas, les nouvelles formes de
communication numérique sont cruciales dans la construction de l’identité du groupe
et l’organisation de l’action militante. Nous défendons donc ici la thèse d’une
coprésence entre l’action collective traditionnelle, fondée sur la création de ressources
collectives et organisationnelles stables, et l’action connective (« connective action »),
basée sur des rencontres et des engagements ponctuels qui sont issus des réseaux
d’intérêts et des activités communicationnelles en ligne47. Dans cette perspective, la
construction de l’identité collective doit être considérée comme un processus lent et
diffus qui ne s’accomplit pas uniquement au sein des mouvements mais qui doit être
recherché en amont et en aval de l’action collective ainsi que dans la variété des
sphères et des formes de la communication sociale. Le mouvement social ne constitue
donc pas uniquement une forme de production et d’organisation des ressources
collectives mais il est le lieu où des idées et des conflictualités latentes deviennent
conscientes et assument une consistance politique.
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Conclusion
43 La faillite des états communistes, l’affirmation de la « gauche molle » dans les
démocraties occidentales, l’affaiblissement progressif des organisations ouvrières et,
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réduit à une question éthique ou à une sorte de bonne volonté, mais doit être formulé
en termes politiques »66. Aujourd’hui, les nouvelles technologies facilitent et accélèrent
le passage à l’action. La contestation assume ainsi des modalités très variées qui vont
des concerts aux pétitions en ligne, des hashtags aux débats et rassemblements via les
réseaux sociaux. Mais ces actions, disséminées dans le temps et dans l’espace, ne
peuvent pas être considérées comme un horizon ultime. L’invention du politique doit
pouvoir reposer sur l’organisation et la mobilisation d’une base populaire qui agit d’une
manière stratégique et qui laisse son empreinte dans l’Histoire.
NOTES
1. On fait ici référence à un certain nombre de travaux qui soulignent le basculement de la lutte
stratégique, visant la prise du pouvoir, vers d’autres formes de combat finalisées à libérer
l’individu ou à stimuler un changement des valeurs sociales par le biais de ce que Inglehart a
défini comme étant une « révolution silencieuse ». Parmi les auteurs qui se sont intéressés à ce
phénomène, nous pouvons mentionner Hakim Bey et son utopie pirate ainsi que Michael Hardt et
Tony Negri prônant l’idée d’une dissémination d’actes de résistance finalisés à déserter l’empire
et à en dévoiler l’aspect parasitaire.
The silent revolution : Changing values and political styles among Western publics, Princeton Legacy
Library ; Hakim Bey., (2002), TAZ : Zone autonome temporaire, Paris, l'Éclat ; Hardt M. et Negri A.,
(2000), Empire, Harvard : Harvard University Press;), ; Inglehart R., (1977).
2. Ion J., (1997), La fin des militants ?, Paris : Éditions de l’Atelier.
L’expression « militantisme distancié », utilisée par Jacques Ion pour saisir les transformations
qui traversent ce champ, constitue un constat sociologique de départ qui nous permet
d’approcher un terrain politique plus sociétal, moins marqué par les clivages traditionnels et
fondé sur l'utilisation des plateformes collaboratives en ligne.
3. Melucci A., (1980), « The new social movements : A theoretical approach», Social Science
Information, n°19, p. 199-226.
4. Castells M., (2001), L'ère de l'information, tome 1, La société en réseau, Paris : Fayard. De nombreux
travaux sociologiques cautionnent une théorie de la rupture d’époque. En Sciences de
l’information et de la communication, la théorie la plus aboutie semble être celle de Manuel
Castells. Le sociologue appuie l’idée de l’émergence de la « société informationnelle » dans
laquelle les réseaux informatiques, en tant que principale source de productivité et de pouvoir,
constitueraient « la nouvelle base matérielle de la société ».
5. EZLN (1996), Crónicas Intergalácticas, Premier Encuentro Intercontinental por la Humanidad y contra
el Neoliberalismo, Chiapas, México, « EZLN, B. Como se resiste el poder global », p. 45-47.
6. Rosa H., (2010), Accélération, Une critique sociale du temps, Paris : La Découverte.
7. Tilly C., (1976), From Mobilization to Revolution, Reading, MA : Addison-Wesley.
8. Fraser N. (2005), Qu'est-ce que la justice sociale ?, La Découverte ; Negt O., (2007), L'espace public
oppositionnel, L'expérience plébéienne, une histoire discontinue de la liberté politique, Paris : Payot.
9. Olson M., (1978), Logique de l'action collective, Paris : PUF.
10. Gamson W. A., (1975), The Strategy of Social Protest, Belmont : Wadsworth Pub.
11. Oberschall A., (1973), Social Conflict and Social Movements, Englewood Cliffs : Prentice Hall, p. 33.
12. Tilly,1976, op. cit.
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13. Freeman J., (1974), « The Tyranny of Structurelessness », In Jane S. Jaquette, ed., Women in
Politics, New York: Wiley. Traduction française du titre de l’essai de Joe Freeman, activiste nord-
américaine du mouvement pour la libération des femmes ([Link]
[Link]).
14. Ibid.
15. Granjon F., (2009), « Inégalités numériques et reconnaissance sociale. Des usages populaires
de l'informatique connectée », Les Cahiers du numérique, 2009/1 (Vol. 5), p. 19-44 ; George É.,
(2008), « De la complexité des relations entre démocratie et TIC », Nouvelles pratiques sociales, vol.
21, n°1, pp.38-51.
16. Tilly C., (2004), Social Movements 1768-2004, Boulder & London : Paradigm Publishers.
17. Oberschall, 1973, op. cit.
18. George, 2008, op. cit.
19. Sedda P., (2015b), « La politisation de l'ordinaire : enjeux et limites de la mobilisation
numérique », Sciences de la Société, n° 94, Médias, Engagements, Mouvements sociaux, n° 94, 2015,
p. 157-175.
20. Freeman, 1974, op. cit.
21. Ion J., Franguiadakis S. et Viot P., (2005), Militer aujourd'hui, Paris : Éditions Autrement.
22. Le Mouvement 5 étoiles se définit comme une non-association, il refuse toute forme de
structure et de hiérarchie et il ne semble pas épouser une forme organisationnelle précise. En
effet, bien que le blogueur soit indéniablement le leader et dicte la ligne politique du mouvement,
il n'y a pas de coordination verticale à proprement dit. Les listes civiques se constituent d'une
manière indépendante, elles sont certifiées à distance et, dans la plupart des cas, les activistes
locaux ne connaissent pas personnellement leur leader. Le non-statut peut être consulté à la page
[Link]
[Link].
23. Feenberg A., (2014), Pour une théorie critique de la technique, Lux Éditeurs, Montréal.
24. Dardot P. et Laval C. (2014), Commun, Essai sur la révolution au XX siècle, Paris, La Découverte.
25. Casilli, Antonio A. (2015) « Digital labor : travail, technologies et conflictualités », in D. Cardon
& A. A. Casilli, Qu’est-ce que le digital labor ?, Bry-sur-Marne, INA, coll. « Etudes et controverses ».
26. Granjon F., (2001), L'Internet militant, Mouvement social et usages des réseaux télématiques,
Rennes : Editions Apogée.
27. Boltanski L. e Chiapello E., (1999), Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard.
28. Tilly, 1976, op. cit.
29. Ibid., p. 3.
30. Tilly C. et Tarrow S., (2008), Politique(s) du conflit, De la grève à la révolution, Paris : SciencePo Les
Presses.
31. Tilly, 1976, op. cit. p. 50.
32. La répression peut être orientée vers l'action collective elle-même (comme dans le cas de la
répression policière) ou vers la mobilisation (comme dans le cas des activités de répression subies
par le Parti Communiste américain). La réaction du gouvernement, qui varie en fonction du type
de système politique (répressif, totalitaire, tolérant ou faible), dépend aussi des caractéristiques
de l'action et de son niveau d'acceptabilité. Plus en particulier, selon Tilly, dans les mobilisations
à grande échelle la tendance répressive est majeure. Les groupes qui bénéficient d'un certain
pouvoir seront à l'inverse plus facilement tolérés ou favoris.
33. Tilly, 1976, op. cit. p. 41-42.
34. Tilly, 1976, op. cit. p. 2-10.
35. Tilly, 1976, op. cit. p. 10.
36. Tilly et Tarrow, 2008, op. cit.
37. Rosanvallon P., (2006), La contre-démocratie, La politique à l'âge de la défiance, Paris : Seuil,
p. 73.
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38. Sommier I., Fillieule O. et Agrikoliansky É., dirigé par, (2008), Généalogie des mouvements
altermondialistes en Europe. Une perspective comparée, Paris/Aix-en-Provence : Karthala/IEP.
39. Goffman E., (1974), Les cadres de l’expériences, Paris : Éditions Minuit, p. 21.
40. Cohen J. L., (1985), « Strategy or Identity: New Theoretical Paradigms and Contemporary
Social Movements », in Social Research: An International Quarterly Social Movements, Arien Mack,
Editor, vol. 53, n°1, pp. 663-716.
41. Kriesi H. , Koopmans R. ; Duyvendak J. W., Giugni M. G., (1995), New Social Movements in Western
Europe, Minneapolis : University of Minnesota Press.
42. McAdam, Tarrow et Tilly, 1998, op. cit.
43. George, 2008 op. cit. ; Vedel. T., (2006), « La révolution ne sera plus télévisée. Internet,
Information et Démocratie », Pouvoirs, 119/2006.
44. Rosa, 2010, [Link].
45. Tilly et Tarrow, 2008, op. cit. Ce modèle théorique, élaboré par (considère le niveau
d’ouverture et de fermeture des institutions politiques, le degré de stabilité et d’instabilité des
alliances politiques et gouvernementales et la présence de conflits entre les élites comme des
variables déterminantes pour le développement de l’action contestataire. En ce sens, une
configuration politique donnée peut favoriser ou décourager la formation de groupes
contestataires et avoir un impact dans le développement et le succès de leur action. Ce modèle
trop mécanique ne prend pas en compte la capacité des mouvements à subvertir les règles et les
principes démocratiques.
46. Mathieu L., (2002), « Rapport au politique, dimensions cognitives et perspectives
pragmatiques dans l'analyse des mouvements sociaux » in Revue française de science politique, 52e
année, n°1, p. 75-100.
47. Lance Bennett W. & Segerberg A., (2012), « The Logic of Connective action», Information,
Communication & Society, 15:5, 739-768.
48. Habermas J., (1987), Théorie de l'agir communicationnel, Tome 2, Rationalité de l'agir et
rationalisation de la société, Paris, Payard, 1987. Le système bureaucratique et commercial
colonise et désamorce les structures communicationnelles résistantes venant du « monde vécu »,
lieu constitutif de la personnalité, de la culture et de l’identité sociale.
49. Habermas, J., (1993), L'espace public, Paris : Payot.
50. Fraser N., (1992), « Repenser la sphère publique : une contribution à la critique de la
démocratie telle qu’elle existe réellement » in Craig Calhoun (eds), Habermas and the Public Sphere,
Mit Press, p. 109-142.
51. Fraser, 1992, op. cit.
52. Fraser N., (2012), « Opposer lutte des classes et revendication de la différence ? Égalité,
identité et justice sociale », in Le Monde diplomatique, juin 2012.
53. Sedda P. (2015b), « Espaces numériques oppositionnels et mobilisation en
Italie, Communication, Technologie et Développement, TIC et Mobilisations, n° 2, novembre 2015,
p. 53-64.
54. Negt O., (2007), L'espace public oppositionnel, L'expérience plébéienne, une histoire discontinue de la
liberté politique, Paris, Payot.
55. Sedda P., (2015a), « L’Internet contestataire comme pratique d’émancipation : des médias
alternatifs à la mobilisation numérique », Les Cahiers du numérique, 4/2015 vol. 11, p. 25-52.
56. Negt, 2007, op. cit.
57. Habermas, 1993, op. cit. Préface de l’auteur, XXV.
58. Miège B., (2010), Espace Public Contemporain, Grenoble : PUG.
59. Negt, 2007, op. cit., p. 38.
60. Sedda, 2015a, op. cit.
61. Sagradini L., (2009), « La plèbe entre dans la surface de jeu », Multitudes, vol. 4, n° 39,
p. 205-210.
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INDEX
Mots-clés : politique du conflit, engagement, action collective, usages contestataires d’Internet,
espace public numérique
AUTEUR
PAOLA SEDDA
Maître de conférences en sciences de la communication à l’Université de Bourgogne. Ses
recherches portent sur les usages contestataires des nouvelles technologies et les nouvelles
formes de la citoyenneté
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1 Móstoles, 11 mai 2015, meeting de Podemos, campagne des municipales. En cette fin
d’après-midi ensoleillée, les orateurs se succèdent à la tribune. Des professeurs, des
retraités, des étudiants, des gens d’horizons divers se sont regroupés en plein air sur la
dalle du « rastrillo », le marché ouvert hebdomadaire de la principale ville de la banlieue
ouvrière de Madrid. Au-delà du groupe local des militants de Podemos, l’assemblée
réunit beaucoup de curieux. Jesús, un chômeur qui « ne vote plus depuis des années »,
est là « pour voir ce qu’ils disent » : « je veux voir le gourou ! », plaisante-t-il, en
référence à Pablo Iglesias, qualifié ainsi par certains de ses détracteurs. Beatriz, une
infirmière qui s’est jointe au « cercle » de cette profession au sein du parti, l’un des plus
actifs, achète un tee-shirt pour sa fille : « je trouve ça bien que des gens normaux se
présentent aux élections. Il ne feront peut être pas mieux que les autres, mais ils ne
peuvent pas faire pire, vu le nombre de corrompus qu’il y a dans ce pays ! » 1. L’idée que
Podemos serait « le parti des gens », qu’il permettrait à des citoyens ordinaires de faire
de la politique est un argument répété par ses dirigeants, alors que ses adversaires
cherchent à le disqualifier en le présentant comme « populiste ».
2 Mais quelles sont les trajectoires militantes du groupe dirigeant ? Sont-ils réellement
des citoyens comme les autres et des « profanes »2 en politique ? Dans quelle mesure
Podemos peut-il être considéré comme un parti « populiste » ? Comment parvient-il à
articuler les tensions liées à la forme d’un mouvement social, aux impératifs de la
compétition électorale et aux nécessités de son institutionnalisation en tant que parti
politique ? Cet article cherchera ainsi d’abord à préciser les origines de Podemos en
tant qu’espace à la confluence des mouvements sociaux et de carrières militantes. Il
montrera ensuite que le populisme, loin d’être une caractéristique intrinséque de la
nature du parti, constitua il est vrai un outil communicationnelle et discursif initial
pour dichotomiser l’espace politique, faire évoluer les lignes de clivage et faciliter son
émergence. Podemos gouverne aujourd’hui dans de nombreuses mairies, prend des
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décisions locales et participe au jeu parlementaire national, de telle sorte que même s’il
est possible de parler d’une stratégie populiste en campagne, il utilise aussi les ressorts
classiques de l’activité politique des partis de gouvernement. Enfin, sa promesse de
favoriser l’essor de nouvelles pratiques, par la démocratie d’assemblée dans ses cercles
locaux, les primaires ouvertes, une plus grande transparence et des modes de décision
plus horizontaux, se heurte aujourd’hui aux nécessités de l’institutionnalisation
partisane, ce qui génère des tensions internes. Même si l’on note un renforcement de la
centralisation du pouvoir autour du groupe dirigeant, Podemos n’en demeure pas
moins un cas par excellence pour étudier les manières avec lesquelles des
entrepreneurs politiques peuvent tenter d’instituer une organisation durable, légitimée
par des soutiens militants et électoraux, dont les acteurs cherchent à jouer le rôle
d’« activistes institutionnels » relayant les revendications des mouvements sociaux au
sein même des institutions.
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Son père, architecte, a été touché par la crise de l’immobilier et s’est retrouvé au
chômage. Ce contexte personnel de précarité a déclenché son engagement partisan dès
la fondation de Podemos, en créant le cercle local de Carthagène puis en se présentant
aux primaires ouvertes qui définirent la liste du parti. Lorsqu’elle devint eurodéputée,
elle était encore serveuse saisonnière dans un bar de la ville balnéaire de La Manga del
Mar Menor (Murcie). L’eurodéputée Tania González (26 ans) présente un profil assez
similaire d’une professeure contractuelle qui a enchaîné les contrats temporaires. Née à
Avilés en Asturies « de grands-parents mineurs et de parents professeurs » 7, elle est
diplômée de science politique de l’UCM, débuta un doctorat, mais sans bourse ni
financement de thèse, elle retourna en Asturies où elle se prépara au concours de
professeur, exerçant durant quatre années en CDD à mi-temps et enchaînant les
contrats précaires avant de rejoindre Podemos dès sa naissance en janvier 2014.
5 Dans le cas des étudiants les plus jeunes, la précarité et l’engagement précoce dans le
mouvement étudiant et les organisations de la jeunesse précaire telles que JSF, ont
débouché grâce à Podemos sur des accès à la représentation politique sans même avoir
eu d’expériences professionnelles préalables, même si ces trajectoires s’expliquent par
des situations subies de chômage. Miguel Ardanuy (25 ans), désormais député régional
de Madrid, est un autre exemple typique d’un étudiant en science politique de l’UCM
qui a fait partie du mouvement étudiant, de JSF, a contribué au 15-M, puis est devenu
assistant bénévole en charge des réseaux sociaux lors des européennes dans un groupe
dirigé par Eduardo Fernández (25 ans). Ce dernier est aujourd’hui député régional de
Madrid suivant une trajectoire similaire, du mouvement étudiant, de JSF au 15-M, avant
de devenir le responsable de l’équipe « réseaux sociaux » lors des européennes puis lors
des municipales à Madrid et des législatives8. Dans la même équipe, on trouve aussi
Nagua Alba (26 ans), qui a une formation de psychologue de l’éducation mais n’a jamais
réellement pu exercer son métier dans de bonnes conditions, se joignant à la campagne
de Podemos dès décembre 2013 avant de devenir députée régionale au Pays basque en
mai 2015. Clara Serrano (34 ans) était aussi doctorante en philosophie à l’UCM,
impliquée dans les mouvements étudiant et féministe puis le 15-M, avant de devenir
députée régionale de Podemos à Tolède. Rita Maestre (28 ans) a obtenu un Master en
science politique à l’UCM, puis a connu le chômage, milité dans l’association étudiante
Contrapoder, JSF et le 15-M en 2011, avant de devenir responsable de la stratégie de
campagne de Ahora Madrid lors des municipales puis porte-parole de la mairie après
l’élection de Manuela Carmena. Juan Manuel del Olmo (34 ans), désormais député au
Congrès de la province de Valladolid suit le même type de trajectoire : diplômé en
sciences de l’information à Madrid, il a été indépendant et précaire (déclarant 529
euros bruts par mois en 2013), créant une activité de consultant en nouvelles
technologies pour des organisations de l’économie solidaire avant de prendre part au
groupe « réseaux sociaux » lors des européennes puis de devenir assistant de Pablo
Iglesias. L’ensemble de ces exemples montre bien l’importance de l’engagement de
jeunes précaires parmi les nouveaux cadres de Podemos.
6 De plus, la faculté de science politique et de sociologie de l’UCM (la « Fakul »), constitue
le lieu de socialisation militante par excellence au sein duquel sont passés les cadres les
plus impliqués du parti. L’immense majorité des membres de son Conseil citoyen
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national y ont ainsi étudié. La Complutense est une université qui a une longue
tradition de formation politique des élites de gauche, mais depuis la fin des années
1990, la « Fakul » a basculé vers une sympathie grandissante pour une gauche plus
mouvementiste et alternative, une tendance qui s’est accentuée à travers l’influence
croissante en son sein des mouvements étudiants. Au sein même du corps professoral,
cela s’est traduit par l’essor d’un nouveau clivage entre les « insiders », le groupe très
réduit des maîtres de conférences et des professeurs d’université titulaires, et celui des
« outsiders », l’immense majorité des thésards, professeurs assistants et intérimaires à
temps partiel, dont le nombre et la précarité statutaire et économique se sont
fortement accrus, les rendant d’autant plus réceptifs aux revendications des étudiants
pour l’amélioration des conditions de vie, d’études et d’emploi de la jeunesse. Les
situations de convergence objective entre des étudiants protestataires et certains
professeurs précaires n’hésitant pas à participer aux grèves, se sont multipliées. Plus
qu’un simple centre académique, la Fakul est aussi un espace social et politique où
règne les banderoles, les graffitis, les assemblées, les manifestations et les macro-fêtes
étudiantes. Ces derniers s’organisent autour de nombreuses associations et les équipes
enseignantes doivent tenir compte de leur influence : les interdictions de fumer ou de
boire de l’alcool dans les couloirs ne sont pas respectés ; une certaine « tolérance »
existe à l’égard de la vente de boissons afin de financer des fêtes ou différentes causes ;
les tables militantes de mouvements révolutionnaires de gauche (en faveur des
prisonniers de l’ETA, de la libération de la Palestine etc.) y trouvent un espace
privilégié. La fameuse « moqueta » avant le bar est devenu un espace d’autogestion où
fourmillent les collectifs. Des liens amicaux d’affinité et une gestation commune d’idées
politiques et de formes d’activisme se sont ainsi créés depuis une dizaine d’années
entre ceux qui constituent désormais les principaux cadres de Podemos. La « Fakul » a
été le lieu de la confluence entre le travail académique et l’expérience militante de
nombreux jeunes madrilènes de gauche issus d’une même classe d’âge.
7 L’association Contrapoder (« Contre-pouvoir ») a joué le rôle d’un laboratoire des
formes de contestation dès 2006. Son nom reprenait la notion élaborée par Toni Negri
dans Le pouvoir constituant, dans lequel il décrit trois phases du « contre-pouvoir »,
reprises dans le manifeste fondateur de Contrapoder : 1) « la résistance contre le vieux
pouvoir, pratiquée dans tous les lieux et secteurs sociaux » ; 2) « l’insurrection des masses,
une fois que ces formes de résistance sont capables de confluer ou d’être articulées
dans un noyau dur qui, selon Negri, ‘traverse comme une fléche le pouvoir constitué’« ;
et 3) « le pouvoir constituant, qui est la capacité de donner une forme institutionnelle aux
nouvelles formes de vies qui ont émergé à travers l’insurrection » 9. Contrapoder naquit
à travers un acte fondateur : des étudiants vêtus comme des singes blancs (en écho aux
Tute bianche italiennes étudiés par Pablo Iglesias dans sa thèse doctorale) annonçèrent
au mégaphone dans la cafétéria leur volonté de « créer un espace de désobéissance
dans la faculté »10. Íñigo Errejón dirigea l’acte auquel participèrent aussi Pablo Gabandé,
Jorge Moruno et Tania González, tous aujourd’hui membres de Podemos. Criant « De-
so-be-dien-cia » (« Désobéissance »), ils se dirigèrent ensuite vers un mur de la faculté
ou certains dessinèrent la scène de Tommie Smith et John Carlos, poings levés, têtes
basses, lors des JO de Mexico en 196811. Durant l’action, les militants se filmèrent puis
diffusèrent la vidéo sur internet, créant la polémique et illustrant bien leur conscience
du pouvoir de l’audiovisuel. À de multiples reprises, le groupe dans le sillage de
Contrapoder fut le fer de lance de la contestation au sein de la faculté : il y relaya les
mobilisations syndicales, se mobilisa contre l’application du plan Bologne, boycotta la
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8 Un troisième groupe très hétérogène dont sont issus les cadres de Podemos est celui
des militants et des activistes du mouvement social qui se sont engagés depuis 2008
dans les mobilisations syndicales anti-austérité, le mouvement des Indignés en 2011, les
« marées » verte dans l’éducation et « blanches » dans le secteur de la santé en 2012, les
collectifs de jeunes comme JSF et contre les expulsions autour de la Plateforme des
affectés par l’hypothèque (PAH), ou encore les manifestations féministes contre le
projet de loi anti-avortement du gouvernement conservateur. L’émergence de Podemos
ne peut ainsi pas être comprise sans tenir compte de l’ancrage sociologique antérieur
de ses cadres au sein de ces mobilisations sociales anti-austérité, et plus
particulièrement, dans le cadre du tissu militant du quartier de Lavapiés à Madrid. Le
tout premier local du parti à Lavapiés, au 21 rue Zurita et à l’angle de la rue Torrecilla
de Leal, fut d’ailleurs la librairie-coopérative Marabunta de Miguel Urbán, qui devint le
quartier général de la nouvelle organisation lors de la campagne des européennes.
Lavapiés est non seulement le quartier le plus multiculturel de la ville mais aussi le plus
politisé : dans la plupart des bars, locaux ou centres sociaux, des réunions sont
organisées et des mouvements sociaux ou groupes politiques emblématiques de
l’Espagne contemporaine comme JSF, Democracia Real Ya, Espacio Alternativo ou
encore le collectif autogéré autour du Patio Maravillas, s’y sont structurés. Lors de ses
premières réunions publiques, Podemos s’est de même appuyé sur la logistique et
l’espace fourni par les membres du Teatro del Barrio, à l’angle de la rue, fondé par
l’acteur Alberto San Juán, qui est un projet théâtral coopératif, qui donne un espace de
libre expression à de nombreux artistes réalistes et à des collectifs qui s’inscrivent
pleinement dans la réalité sociale de la crise espagnole. Au sein de Podemos, on
retrouve ainsi le codirigeant de la PAH (Rafael Mayoral), des syndicalistes (Sergio
Pascual, Diego Cañamero, Jesús Montero), des anciens dirigeants de JSF et figures
actives du mouvement des indignés (Miguel Bermejo, Miguel Ardanuy), des féministes
et militantes de la « marée violette » (Beatriz Gimeno, Clara Serra, Paula Baeza), des
leaders de Contrapoder (Errejón et Iglesias) et du mouvement étudiant (Ramón Espinar,
Rita Maestre), de nombreux professeurs, fonctionnaires territoriaux et personnels de la
santé. Le noyau des fondateurs et des cadres dirigeants de Podemos se trouve donc
ancré dans un territoire urbain madrilène, et se fonde sur la confluence d’intellectuels,
d’activistes du mouvement social et de membres du mouvement des indignés.
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9 Enfin, un dernier groupe doit être évoqué dans la mesure où il a permis de constituer
l’ossature initiale de certains « cercles » locaux dès le printemps 2014 : il s’agit des 600
militants environ d’Izquierda Anticapitalista (IA) qui ont joué un rôle clé dans la
campagne des européennes, en faisant bénéficier Podemos de ses structures
organisationnelles et de la forte mobilisation de ses militants. Tant sa branche
madrilène que son collectif catalan Revolta Global (« Révolte globale »), lui permirent de
disposer d’un petit groupe de militants très fortement impliqués sur le terrain. En
outre, ce fut à l’initiative de membres d’IA que fut rédigé le manifeste préalable à la
fondation de Podemos. IA est un parti d’extrême-gauche fondé en 2008 par
l’organisation Espacio Alternativo (« Espace alternatif ») qui fit scission d’Izquierda
Unida12. Teresa Rodríguez, ex-eurodéputée et désormais députée régionale et
dirigeante du parti en Andalousie, Miguel Urbán ou encore Luis Alegre, furent tous
membres d’IA jusqu’à sa dissolution en janvier 2015 pour que ces membres puissent se
présenter à des responsabilités au sein de Podemos13. Dès sa naissance, les militants
d’IA, emmenés par Miguel Urbán et Teresa Rodríguez, investirent massivement le parti,
ce qui fut rapidement perçu comme une menace, notamment par Íñigo Errejón,
partisan de la « transversalité », mais aussi d’une certaine manière par Pablo Iglesias,
qui ne voyait pas d’un très bon œil les tentatives d’entrisme et de prise de contrôle du
parti par les militants d’extrême-gauche. On constate aujourd’hui une très bonne
insertion des ex-militants d’IA au sein de Podemos. Nombreux sont ceux qui ont accédé
à des responsabilités internes ou à des mandats électifs. À Madrid, Pablo Iglesias a
d’ailleurs cherché à s’allier avec eux autour de la candidature de Ramón Espinar pour
contrer l’influence grandissante des partisans d’une posture plus conciliante à l’égard
du PSOE autour d’Íñigo Errejón, de Rita Maestre et de José Manuel López. Lors du
second Congrès de Vistalegre en février 2017, les anticapitalistes obtinrent seulement
10% des voix et deux conseillers sur les 62 du Conseil citoyen national. Mais même s’ils
défendent des positions plus radicales que celles d’Iglesias, ils demeurent des alliés
objectifs face au principal courant de l’opposition interne représenté par Íñigo Errejón.
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coalition au sein de plusieurs villes majeures (Madrid, Barcelone, Cadix) dans les années
à venir réfute aussi l’idée d’un « phénomène instable et transitoire » qui serait amené à
disparaître. Son idéologie à mi-chemin entre les références traditionnelles du
communisme et du socialisme, contredit aussi l’idée d’une absence d’idéologie. Même
s’il adopte un discours transversal en cherchant à s’adresser à une majorité des
citoyens, Podemos est un parti de gauche et demeure perçu comme tel par les
électeurs. Il resterait donc uniquement « l’appel au peuple » pour l’associer au
« populisme », une preuve bien maigre. Dans cette partie, je montre que le concept de
populisme est trop réducteur pour comprendre la nature du parti, même s’il est
possible de parler d’une « stratégie populiste » d’accès à la représentation politique à
travers la genèse d’un mouvement oppositionnel nouveau.
11 Il est vrai que les discours de campagne du parti sont imprégnés d’oppositions
facilement intelligibles, qui articulent souvent des visions du monde autour d’une série
de dichotomies : « les gens honnêtes/les élites corrompues » ; « les citoyens ordinaires/
la caste » ; « ceux d’en bas/ceux d’en haut » ; « les petites gens touchées par la crise/les
banquiers sans scrupule » ; « la nouvelle politique/la vieille politique » ; « le sens
commun/l’idéologie » ; « le pays réel/le pays des élites » ; « la majorité sociale/la
minorité des privilégiés » etc. Cette volonté de « dichotomiser l’espace politique » 15 est
souvent retenue comme typique du populisme. La volonté de créer un mouvement
populaire s’appuyant sur des mécanismes de participation malgré l’« hyper-
leadership » du secrétaire général est aussi mise en avant en analogie avec le
« chavisme ». Mais il existe un fossé important entre les discours « de campagne » et
« institutionnels » du parti16 : si les premiers laissent souvent apparaître un style
discursif qui s’apparente à un « populisme de gauche », les seconds sont plus proches
des discours classiques d’opposition d’un parti socialiste. C’est par exemple le cas du
concept de « caste » qui n’est plus utilisé par les dirigeants dans leurs conférences de
presse et déclarations quotidiennes. Là où, lors des campagnes, des « chaînes
d’équivalence » pour reprendre le concept d’Ernesto Laclau17, sont formulées entre des
acteurs ou des processus distincts, dont les actions et intérêts sont présentés comme
convergents, ce type de processus discursif « populiste » est rarement utilisé dans les
discours institutionnels : un autre exemple est celui du traitement différencié du PSOE,
vivement critiqué en campagne, mais présenté comme un allié nécessaire pour former
des majorités alternatives dans les discours institutionnels. Podemos propose donc
clairement un discours à géométrie variable typique des partis contestataires qui veulent
parallèlement jouer le rôle de partis « pivots » et partenaires potentiels de coalition :
pour reprendre la distinction classique de Giovanni Sartori, il cherche à concilier un
« potentiel de chantage » pour influer sur les stratégies de compétition des autres
partis, avec un « potentiel de coalition » propre aux partis mineurs à vocation
gouvernementale18 ; il recourt donc tantôt à une stratégie « d’opposition de principe » à
travers l’usage d’une stratégie discursive populiste, mais en s’appuyant aussi sur une
stratégie « d’opposition classique »19. Le populisme peut donc certes qualifier le style
discursif du parti en campagne, mais pas la nature même du parti ou celle de
l’ensemble de ses discours.
12 De plus, au-delà de la rhétorique de l’appel au peuple lors des campagnes, Podemos a su
convaincre une partie importante des secteurs sociaux les plus affectés par la crise,
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délaissé par les autres partis de gauche. Ce qui le distingue d’IU et de l’extrême-gauche
traditionnelle est de chercher à convaincre l’ensemble de l’opinion publique.
14 Il ne veut pas simplement apparaître comme un parti critique « d’opposition », mais dit
et redit sa volonté de gouverner dans les villes, les régions et au niveau national afin de
mettre en pratique des politiques alternatives. Il cherche à allier « l’éthique de
conviction » et « l’éthique de responsabilité »27, ce qui génère de nombreuses difficultés
et tensions en interne. Il est donc beaucoup plus pragmatique qu’IU ou le Parti de
gauche en France, critique allégrement le PSOE en campagne électorale, mais n’a pas
hésité à s’allier avec lui ensuite pour gouverner à Valence, Barcelone, Madrid, Saint-
Jacques de Compostelle ou à La Corogne. Ses dirigeants cherchent stratégiquement à se
démarquer des étiquettes traditionnelles et du clivage gauche-droite. Le choix du logo
très épuré du parti, trois cercles superposés, et la couleur assez neutre choisie par la
formation, le violet, mélange de rouge et de bleu, à la confluence des couleurs
traditionnelles de la gauche et de la droite, ou encore le slogan très généraliste (« Oui,
nous pouvons »), sont autant d’éléments qui illustrent bien cette volonté de proposer
l’image d’un parti ouvert, nouveau et progressiste. En refusant d’être « étiqueté »
comme un parti « de gauche » malgré l’évidence de ses références idéologiques, il se
place dans une posture visant à articuler un discours plus transversal dirigé à tous.
Certains y verront une marque de populisme, mais ceci constitue aussi une
caractéristique des partis « attrape-tout », comme l’illustre En Marche ! en France, plus
axés sur la conquête du pouvoir et la volonté de convaincre une majorité des citoyens
que sur la défense acharnée d’une idéologie28. Son insertion dans le groupe de la gauche
unitaire au Parlement européen ne laisse cependant aucun doute sur sa proximité
politique avec la gauche alternative29. Mais contrairement à Syriza, qui n’a jamais
cherché à occulter son idéologie héritée de l’eurocommunisme, Podemos évite les
labels d’un parti « communiste » ou de « gauche radicale », jugés trop péjoratifs, et
préfère celui d’un « mouvement citoyen ». Il est d’ailleurs perçu sans ambiguïté comme
« de gauche » : sur une échelle gauche-droite de 0 à 10, les Espagnols le situent à 2,5,
soit au cœur de la gauche, voire même plus proche de la « deuxième gauche », situant le
PSOE à 4, plus au centre-gauche30.
15 Le populisme n’est pas une idéologie, mais ce que beaucoup disent dans leurs
interprétations du populisme est qu’il se caractériserait par l’association de contenus
idéologiques contradictoires. Pensons par exemple au Front National qui associe des
mesures radicales et ultra-conservatrices sur l’immigration et la lutte contre la
délinquance autour des valeurs d’ordre et d’autorité, avec des propositions
socialisantes (augmentation du Smic, nationalisation des autoroutes par exemple) 31.
Une analyse détaillée du programme politique de Podemos, montre cependant qu’il a
rapidement modéré son radicalisme initial, incarnant aujourd’hui un « socialisme
hétérodoxe » au sens où il diffère des positions plus au centre-gauche des partis
sociaux-démocrates dominants mais en crise aujourd’hui en Europe. Le « Programme
économique pour les gens »32 présenté en 2014 pour les européennes s’inspirait des
recommandations des économistes Juan Torres et Vicenç Navarro, en cherchant à se
faire le porte-parole des idées issues des mouvements sociaux : il prévoyait un plan de
relance dans la dépendance, la recherche et les énergies renouvelables pour diversifier
l’économie espagnole, d’abroger la loi travail votée par le PP, de diminuer le temps de
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travail, de mettre fin aux coupes budgétaires dans la santé et l’éducation, ou encore
d’adopter un moratoire sur les expulsions. Ce qui favorisa son « procès en populisme »,
furent un ensemble de propositions socialisantes (retraite à 60 ans ; nationalisation des
compagnies d’électricité ; rente basique universelle) et anti-conventionnelles
(référendum sur la monarchie ; moratoire sur le paiement de la dette publique). Il est
clair que ces mesures donnaient au Podemos des débuts un profil plus proche des
« gauches radicales ». Mais il a modéré son programme dans sa quête de pouvoir : il
n’évoque plus les nationalisations, la rente basique ou le référendum sur la monarchie
et propose désormais une renégociation de la dette. Il s’agissait plus d’effets d’annonce
pour permettre à un groupe ultra-minoritaire d’entrer dans un espace politique
compétitif et fermé, en empiétant sur l’espace traditionnel d’IU.
16 Lors des municipales de 2015, Podemos s’effaça au profit de plateformes citoyennes
locales incluant un ensemble plus important d’acteurs. Une mesure emblématique mise
en avant presque partout fut la proposition de « lois de comptes ouverts » pour obliger
les municipalités à rendre public leurs choix budgétaires pour une plus grande
transparence. Mais les équipes de campagne défendirent surtout des propositions
spécifiques ancrées dans les problématiques locales : Barcelona en Comú, la lutte contre
les appartements touristiques illégaux qui suscitent des nuisances et un malaise
croissant des barcelonais ; Cadiz Sí Se Puede, les mesures d’« urgence sociale »
(moratoire sur les expulsions, revenu minimum d’insertion) prônées par Podemos, dans
une province où presque 30% de la population active est sans emploi ; Valencia en Comú
axa sa campagne sur « la fin du règne de la corruption » dans une ville qui a connu de
nombreux scandales (Gürtel, Imelsa, Taula etc.) et le règne de Rita Barberá et du PP
depuis 1991; enfin, En Marea en Galice insista sur l’idée de redonner le pouvoir aux
citoyens, de défendre les intérêts régionaux et de reprendre le pouvoir au PP. Les
plateformes municipales soutenues par Podemos illustrèrent ainsi des alliances à
géométries variables, fortement ancrées dans les réalités des villes et cherchant à
impliquer des acteurs issus de la société civile, ce qui s’avéra souvent un franc succès.
17 Enfin, son programme économique des législatives de décembre 2015 montre bien cette
forme de « socialisme hétérodoxe » : revenu minimum d’insertion de 600 euros par
mois ; prestation complémentaire jusqu’à 900 euros pour les bas salaires ; augmentation
du salaire minimum de 640 à 800 euros ; réforme fiscale et plan de lutte contre la
fraude ; conditionnement de la réduction du déficit public à 3% du PIB à la diminution
du chômage ; plan de « développement productif » dans l’économie verte, la
réhabilitation des immeubles, les nouvelles technologies et la recherche 33. Des mesures
telles que le plan de développement productif, la réforme fiscale, le revenu minimum
d’insertion et la prestation complémentaire pour les travailleurs précaires pourraient
être adoptées par la plupart des partis sociaux-démocrates européens. L’augmentation
du salaire minimum constitue aussi historiquement une mesure soutenue par la
gauche. La diminution de l’âge de départ à la retraite de 67 à 63 ans va il est vrai à
rebours de la tendance inverse en Europe. Le conditionnement de la réduction du
déficit public à celle du chômage, et le fait d’« étudier la possibilité » de renégocier la
dette publique « en accord avec les créanciers de l’Espagne » (la formulation est elle-
même très prudente), illustrent une convergence idéologique avec d’autres partis de la
gauche alternative en Europe du sud, tels que Syriza en Grèce et le Bloco de Esquerda
au Portugal. Podemos propose ainsi un programme socialiste que Pablo Iglesias
compare « au socialisme mitterrandien du programme commun avant le tournant de la
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social. Le parti a étendu cette pratique à l’ensemble de ses élus. Même s’il existe un
manque de contrôle sur le respect réel de cette obligation interne, et que les dons
peuvent donner lieu à des conflits d’intérêt, ses élus signent des déclarations de
patrimoine et nombreux sont ceux qui publient le détail de l’utilisation de leur
rémunération sur internet. Malgré les critiques possibles, force est toutefois de
constater que Podemos tente d’aller beaucoup plus loin que les autres partis dans
l’incitation à la limitation des salaires et de pratiques plus transparentes. Dans cette
partie, je synthétise les aspects principaux de son organisation interne, en montrant la
volonté d’instaurer de nouvelles pratiques, d’utiliser les réseaux sociaux pour faire
campagne mais aussi pour s’organiser, de se structurer comme un mouvement
d’assemblées autogérées, même si l’institutionnalisation a aussi engendré un
renforcement de la centralisation autour du secrétaire général.
20 Podemos est un parti en pointe sur l’usage des réseaux sociaux et de l’internet, tant
dans son fonctionnement interne, que pour faire campagne. À certains égards, sa
campagne des européennes rappela l’avantage technologique pris par Barack Obama
sur ses concurrents en 2008. La manière même d’élaborer son programme fut très
innovante : il s’agissait d’un Programme participatif avec des propositions formulées par
le groupe des fondateurs puis proposées à la discussion sur les réseaux sociaux. Les
citoyens pouvaient voter en approuvant ou non les propositions et suggérer des
amendements. Contrairement à la pratique des partis traditionnels, qui engendre
l’imposition du programme électoral par les élites dirigeantes sans discussions ni
débats avec les militants (et encore moins avec les citoyens), la définition interactive du
programme électoral suscita un fort engouement et permit à Podemos d’impliquer les
gens autour de son projet et de se créer une audience. Le succès de l’initiative fut tel
qu’il obligea d’ailleurs les autres partis à réagir. Le Parti populaire créa rapidement une
plateforme internet, « En 140, l’Europe avance », incitant les citoyens a envoyé des
propositions de 140 caractères suivant le format d’écriture de Twitter 37. Equo, petit
parti écologiste, proposa un Wikiprogramme. IU développa de même un « Programme
ouvert » aux suggestions de ses militants : comme dans le cas de Podemos, il s’agissait
pour les internautes de proposer des amendements à un programme prédéfini, mais
seules les personnes affiliées au parti pouvaient participer et non l’ensemble des
citoyens. Mais le Parti socialiste n’a pas réagi à cette tendance : seule l’une de ses
fédérations locales, le parti socialiste de Galice (PSdG) a proposé une initiative de ce
type, « Réinventons la Corogne » lors des municipales postérieures de mai 2015. Lors de
ces recueils virtuels de doléances, les questions du chômage et du futur de la jeunesse
émergèrent très clairement comme les principales préoccupations des citoyens. La
définition interactive du programme de Podemos ouvrit d’une certaine manière une
nouvelle séquence politique, caractérisée par la réappropriation active par les autres
partis d’innovations politiques proposées initialement par le parti violet (slogans,
pratiques, propositions etc.).
21 Podemos utilisa aussi très bien les réseaux sociaux. Une équipe de 15 étudiants et
jeunes bénévoles administrèrent les différentes adresses internet et comptes du parti
sur les réseaux sociaux durant la campagne. Chaque jour, ils débattaient durant
plusieurs heures sur le sujet d’actualité ou les déclarations polémiques de leurs
opposants qui pouvaient être les plus vus, avant de lancer la tendance par des messages
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ciblés. À plusieurs reprises, l’une des étiquettes mises en avant par l’équipe de Podemos
sur les réseaux sociaux constitua le thème le plus débattu du moment. Certains
messages sur la page Facebook du parti ont été partagés par plus de 2000 personnes ce
qui, selon certains analystes, a pu l’amener à atteindre jusqu’à 750 000 personnes
durant la campagne38. D’autres spécialistes des réseaux sociaux ont même estimé que
Podemos peut avoir réussi à contacter environ deux millions d’Espagnols 39. Le succès
des outils virtuels du parti a ensuite triplé dès l’annonce des résultats le soir du 25 mai
2014 : 48h après les européennes, Podemos comptait 194 000 suiveurs sur Twitter, 380
000 sur Facebook, et Pablo Iglesias était devenu le dirigeant politique le plus suivi sur
Twitter avec 322 000 « followers », illustrant un véritable « phénomène médiatique » 40.
Rita Maestre, désormais porte-parole de la mairie de Madrid, résume bien la clé de ce
succès digital, en expliquant que les forces vives de Podemos, largement impliquées
dans le 15-M et les mouvements sociaux, maîtrisent mieux ces outils que les militants
d’autres partis : « Nous fonctionnons en réseau de façon naturelle. Notre préparation
est très bonne, nous n’avons pas besoin de former ou d’avoir recours à des personnes
extérieures pour diffuser nos messages. Nos militants sont déjà à la pointe des
nouvelles technologies »41. L’internet et les réseaux sociaux auraient été utilisés comme
« des espaces d’interaction », en faisant l’effort « de dialoguer avec les gens, de
répondre aux tweets et de créer un espace d’échange », contrairement aux autres partis
qui se limitent souvent à diffuser leurs messages, en reproduisant la tendance
oligarchique de l’imposition du contenu par le haut sans débat 42. L’adepte de Twitter
pouvait ainsi déceler les manœuvres purement stratégiques des grands partis,
recrutant des collaborateurs pour faire vivre les comptes de leurs candidats : la tête de
liste du PSOE, Elena Valenciano, revint sur le réseau le 20 décembre 2013 après avoir
été inactive pendant 10 mois et publia seulement quelques photos durant la campagne ;
Miguel Arias Cañete, ministre de l’agriculture et tête de liste du PP publia deux ou trois
tweets par jour, après avoir créé son profil juste avant le début de la campagne. Depuis
lors, tant Valenciano que Cañete ne font plus vivre leurs comptes Twitter. À l’inverse, le
profil de Pablo Iglesias est actif depuis 2011, et il l’utilise lui-même quotidiennement.
Tant par son programme participatif que par son utilisation des réseaux sociaux,
Podemos marqua la campagne, fut à la pointe des innovations technologiques et obligea
les autres partis à s’adapter.
22 Podemos a d’ailleurs aussi recours aux nouvelles technologies de l’information et de la
communication, notamment aux applications de vote électronique, dans son
fonctionnement organisationnel interne. Ainsi, par exemple, le dimanche 19 octobre
2014 dans la soirée, les 26 membres de l’équipe technique chargés d’organiser
l’assemblée constituante se connectèrent sur Telegram pour un « rendez-vous virtuel ».
Grâce à cette application de téléphone portable, ils débattirent et votèrent la méthode
de choix des documents fondateurs du parti. Cet épisode fut illustrateur du fait que
l’utilisation des nouvelles technologies constitue l’une des pierres angulaires de
l’organisation interne de la formation43. Dès son lancement le 17 janvier 2014, Twitter a
dû suspendre deux fois le compte de Podemos devant l’avalanche de « Tweets » des
suiveurs. Depuis les européennes, Podemos a formé trois groupes de travail, « Réseaux
sociaux », « participation » et « technologies », qui diffusent du contenu sur la toile et
les réseaux sociaux. Ce groupe se fonde notamment sur des militants de Juventud Sin
Futuro, qui ont acquis des compétences sur le partage numérique des informations
dans le cadre du mouvement des indignés. Durant la campagne des européennes,
Eduardo Rubiño géra le groupe « réseaux sociaux » et coordonna une équipe de 15 à 20
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d’appel initiaux de Podemos. Ses structures de base sont constituées par des assemblées
ou « cercles » en s’inspirant de la dynamique assembléiste du mouvement des indignés.
La dynamique d’auto-organisation s’est propagée avec un fort engouement après les
européennes dès juin 2014 : en moins d’un an, environ 1000 « assemblées citoyennes »
(dont une cinquantaine rien qu’à Madrid) ont été constituées sur l’ensemble du
territoire, créant de toute pièce un réseau qui comptait déjà 260 000 sympathisants
début 2015. Cherchant à s’appuyer sur une large base sociale, le parti remet en cause la
division traditionnelle entre les « militants » (qui paient normalement une cotisation)
et les « sympathisants » : il se structure de fait comme un parti d’électeurs où le
militantisme est plus fluide. Pour être considéré comme « sympathisant » (ce qui
implique selon ses propres critères, faire partie de l’organisation), il suffit de s’affilier à
l’un de ses cercles locaux ou de s’inscrire sur le site internet du parti. Aucune cotisation
n’est exigée, mais les dons sont encouragés. Un groupe local peut naître à l’initiative de
seulement deux personnes, dans un village, un quartier ou une ville. Il peut se
développer ou se dissoudre suivant la volonté de ses membres, comme un réseau de
suiveurs sur Twitter ou Facebook, ce qui donne corps à un militantisme très diffus et
quasi-entièrement autogéré. Une assemblée doit transmettre à la direction nationale
les informations relatives à la dénomination du groupe, aux noms, prénoms et aux
contacts courriels de ses membres avant d’entrer officiellement en vigueur. L’ensemble
des membres des assemblées locales peuvent prendre part aux votes virtuels ou
présentiels des grandes décisions nationales, mais aussi participer aux assemblées
municipales et régionales et au Congrès du parti qui doit avoir lieu tous les trois ans
selon ses statuts. Les réseaux sociaux jouèrent donc un rôle central dans la phase
initiale de constitution du parti dans la mesure où il ne disposait que de très peu de
locaux sur le terrain, ce qui eut pour avantage de limiter les besoins de financement.
Podemos s’organise à travers un système de participation ouvert, puisque des
personnes non affiliées peuvent participer à ses assemblées. Ce fonctionnement en
réseau séduit beaucoup les jeunes générations.
25 Toutefois, avec le temps, l’auditoire des réunions des cercles a eu tendance à se
restreindre aux militants, l’organisation des délibérations devenant de même plus
organisée, avec des temps de parole et une durée limitée des réunions 46. Mais suivant
l’esprit des assemblées du 15-M, les décisions organisationnelles routinières sont le plus
souvent prises à l’unanimité. Il n’y a pas de porte-parole, chacun peut intervenir, même
si les responsables des commissions thématiques, et surtout désormais, les élus locaux,
régionaux ou nationaux lorsqu’ils y participent, jouent un rôle déterminant. Au départ,
certains militants voulaient clairement interdire les porte-paroles pour éviter le
personnalisme et marquer le rejet de la démocratie représentative au profit de la
démocratie directe : mais pour une question d’efficacité, il a été décidé que des
représentants des cercles locaux seraient élus par l’ensemble de leurs membres afin de
défendre leurs revendications aux niveaux régional et national. Refusant d’apparaître
comme un parti de « délégués », à la structuration proche des partis traditionnels, force
est donc de constater que des pratiques de délégation du pouvoir se sont peu à peu
imposées afin de faciliter le travail de coordination entre les différents échelons du
parti. Certains militants sont ainsi assez critiques de la remise en cause rapide du
modèle d’un parti plus horizontal et de l’affaiblissement du rôle des cercles. Pablo
Echenique, le secrétaire d’organisation, considéra lui-même à l’automne 2016 qu’« il
faut réactiver les cercles, puisque nombreux sont ceux qui ne sont plus actifs » 47. À
Valence, j’ai rencontré certains sympathisants déçus, pour qui la primauté initiale de la
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démocratie directe à la base et du rôle des cercles aurait été remise en cause par
l’institutionnalisation des conseils citoyens. Rencontrée au quartier général du parti
rue Turia, Lidia, une commerçante de la vieille ville qui milite dans le groupe local
estime ainsi que « les cercles ne jouent quasiment plus aucun rôle, à part dans les
quartiers. Maintenant, ce sont les réunions du conseil citoyen de la ville qui sont
déterminantes. Les cercles servent surtout comme outils de mobilisation lors des
campagnes, mais le lieu de la délibération et de la décision est devenu le conseil
citoyen »48.
26 Il faut donc conclure par deux remarques. D’une part, même si le fonctionnement des
cercles s’inspire des logiques d’assemblée du mouvement des indignés, reprenant
certaines de ses pratiques, comme le fait de lever les mains et de les bouger pour
exprimer son accord avec une prise de parole, il est toutefois globalement très
différent, beaucoup plus rationnel et organisé, et s’apparente en fait de plus en plus à
celui d’une organisation partisane classique. Les assemblées du « 15-M » étaient parfois
interminables, sans véritable fil conducteur, laissant chacun intervenir quelquefois
durant de longues minutes, en revenant parfois à des questions déjà traitées. À
l’inverse, dans les réunions des cercles de Podemos, les militants annoncent désormais
l’ordre du jour, disent dès le départ à quelle heure la réunion doit se terminer,
répartissent et limitent les prises de parole, dans le but d’être le plus efficaces possible
dans l’organisation du travail de mobilisation politique. D’autre part, dans la mesure où
le parti s’institutionnalise rapidement en permettant à ses dirigeants locaux d’accéder
à des mandats représentatifs, les conseils citoyens et leur direction sont devenus les
principaux centres de pouvoir au détriment des cercles, qui réunissent certes les
sympathisants mais n’influent pas réellement et de façon déterminante sur les
décisions internes. C’est d’ailleurs pour cela que, passée l’effervescence initiale,
beaucoup de cercles locaux sont désormais beaucoup moins, voire même plus du tout
actifs : après l’accès du/de la dirigeant(e) et de ses principaux animateurs à des
mandats locaux, ils s’investissent dans leurs nouvelles fonctions institutionnelles et le
cercle ne vit plus réellement en dehors des périodes électorales. Ceux qui restent ont
tendance à jouer le rôle d’un groupe de pression qui tente de contrôler l’activité de
leurs élus locaux. À l’inverse, si aucun membre n’a accédé à un mandat représentatif,
les réunions ont tendance à devenir de moins en moins régulières et on observe un fort
désengagement militant depuis les municipales, lié à un cycle de désinvestissement.
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parti. Cette procédure connut un large engouement populaire. Pour pouvoir présenter
une liste aux européennes, les fondateurs devaient eux-mêmes recueillir 15 000
signatures de citoyens, la procédure prévue par la législation espagnole pour les partis
ne bénéficiant pas de représentation parlementaire. Le budget initial de Podemos fut de
25 000 euros, mais atteignit rapidement 150 000 euros après sa campagne de
financement participatif. Chaque cercle local pouvait présenter jusqu’à trois candidats
aux primaires : 150 personnes se présentèrent, puis le choix de la liste finale composée
de 64 personnes (32 hommes et femmes) de même que leur ordre d’éligibilité sur la liste
furent votés par l’ensemble des sympathisants lors d’un vote électronique qui mobilisa
20 000 sympathisants. Même si ce processus fut ouvert et participatif, il bénéficia
surtout à ceux dont la notoriété était la plus forte et qui surent le mieux mobiliser leurs
réseaux militants tels que Pablo Iglesias et Teresa Rodríguez notamment.
28 En cherchant à favoriser la constitution de plateformes citoyennes lors des élections
municipales de 2015, Podemos suscita aussi un fort engouement, notamment auprès
des personnes les plus impliquées dans les collectifs locaux et les mouvements sociaux
dans le contexte de la crise. Une multitude de plateformes telles que Ganemos Madrid,
Aragon Si Se Puede ou Guanyem Barcelona dirigée par Ada Colau de la PAH, se sont ainsi
formées au sein de nombreuses villes d’Espagne. Par exemple, dans la communauté
autonome de Madrid, ce processus s’est largement diffusé : Ahora Getafe ; Leganemos ;
Somos Alcala ; Ganemos Alcorcón ; Rivas Puede ; Mejoremos etc. Même si les ossatures
de ces plateformes furent constituées par les militants locaux de Podemos, de simples
sympathisants pouvaient aussi y participer. Mais le plus important ici est que les
candidats et leur position sur chaque liste furent systématiquement choisis par des
votes des groupes locaux. Les listes furent donc directement formées par les bases
plutôt que par les dirigeants avant de rechercher l’assentiment des militants. Malgré
une conjoncture défavorable au printemps 2015 marquée par l’affaire Monedero qui
engendra un déclin important des intentions de vote du parti dans les sondages, la
constitution participative des listes municipales lui permit de reprendre la main,
d’obtenir 15% des voix en moyenne et des victoires symboliques majeures à Madrid et
Barcelone notamment. La définition du programme électoral des européennes fut aussi
assez démocratique et interactive : au programme de base élaboré par les fondateurs,
chaque cercle pouvait incorporer des amendements qui étaient ensuite approuvés ou
rejetés par les votes électroniques des sympathisants. On voit donc bien comment,
derrière l’émergence électorale de Podemos, il y a aussi un processus participatif assez
démocratique, ouvert et horizontal, tant dans la sélection des candidats que dans la
définition du programme.
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119
gageure : le groupe des fondateurs imposa d’en haut et sans consultation, le choix d’une
élection entre des listes fermées de 25 personnes. Pablo Iglesias proposa la sienne, qui
regroupait l’ensemble de ses proches, de telle sorte qu’il s’agissait formellement d’une
« primaire », mais que la compétition fut inégale avec les autres listes potentielles, dont
les candidats devaient faire face à un déficit de notoriété. Certains militants de base
s’affrontèrent aux fondateurs et les cercles de Madrid demandèrent l’organisation de
« listes ouvertes » comme lors des européennes49. L’annonce par lettre et en conférence
de presse de l’organisation dès la semaine suivante de l’élection qui devait ratifier le
choix de cette « équipe technique » fut très mal perçue. De nombreux militants
critiquèrent le manque de temps pour constituer des listes alternatives. Le cercle de
Lavapiés, un noyau fondateur qui devint rapidement assez critique, considéra en ce
sens que « la proposition est précipitée et que nous n’avons pas assez d’information » 50.
Les représentants des assemblées de Vallecas, Moncloa, Arganzuela, Hortaleza, Usera,
Chamartín, Fuencarral ou de la ville de Rivas (dont les assemblées étaient en pleine
croissance), s’opposèrent fortement à la décision des fondateurs. Ceux des assemblées
de La Latina, Moratalaz, ou encore du district de San Blas furent les plus virulents, en
dénonçant « des pratiques internes oligarchiques » contredisant le discours
d’exemplarité démocratique du parti. Certains journalistes évoquèrent un « énorme
mal-être » et une « ambiance interne irrespirable »51. À ces critiques, Juan Carlos
Monedero répondit en défendant la nécessité de « donner une certaine autonomie à
l’élite dirigeante » pour ne pas reproduire selon lui les erreurs du mouvement des
indignés, « radicalement démocratique, mais radicalement inopérant » 52. Monedero alla
même plus loin en alertant du risque de « coup d’État » au sein de l’organisation,
accusant certains sympathisants de vouloir convertir le mouvement en « une gauche
d’IU » et de le rendre « peu viable ». Au final, seul le cercle des infirmières présenta une
liste alternative de 25 candidats composée notamment de syndicalistes et d’avocats et
présentée comme « paritaire, pluri-territoriale et multidisciplinaire » 53. Le vote
électronique pour départager les deux listes fermées, ouvert à l’ensemble des
sympathisants de plus de 16 ans, eut lieu les 12 et 13 juin grâce au système « Agora
Voting » et mobilisa 55000 votants. Sans surprise, la liste d’Iglesias obtint 86,8% des
voix contre 10,34% pour la liste alternative regroupant le cercle des infirmières et une
partie importante des cercles de Madrid.
30 Les structures nationales du parti furent de même définies par le groupe des fondateurs
en juillet 2014, soumises à débat puis approuvées par les militants en novembre. Dans
un Pré-document d’organisation, il fut proposé un parti doté d’un dirigeant et d’organes
exécutifs centralisés autour d’un noyau dur de 15 personnes54. Présentée comme « une
organisation politique orientée à promouvoir et défendre la démocratie et les droits de
l’homme », les fondateurs proposèrent à leurs bases de faire de Podemos un parti
combinant une structure nationale centralisée et des assemblées locales autogérées 55. Il
fut proposé que « l’Assemblée citoyenne », présentée comme l’organe principal de
décision, se réunisse tous les trois ans lors d’un Congrès national : en son sein, tous les
membres de Podemos, « ont le droit de participer avec la voix et le vote » pour
« déterminer la ligne politique, le programme, approuver les statuts et les mécanismes
de financement, de même que choisir leurs représentants » 56. Il fut aussi proposé de
doter le parti d’un « Conseil citoyen » de 80 personnes, pensé comme un organe de
contrôle permanent devant « donner une continuité à la ligne politique choisie dans les
assemblées citoyennes et l’adapter aux circonstances du moment » 57. Enfin, le « Conseil
de coordination », composé de 15 personnes élues pour trois ans, constitue en fait la
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120
vraie direction du parti. Le référendum révocatoire fut aussi approuvé, à savoir que
tant le secrétaire général, les membres du conseil citoyen national ou de coordination,
que les dirigeants des groupes locaux peuvent être révoqués par un référendum
convoqué par au moins 30% des affiliés du parti pour le niveau national, ou du conseil
citoyen local concerné. Du point de vue de son organisation territoriale, l’unité de base
du parti est le cercle, dont la fonction est de « promouvoir la participation, le débat et
la relation active avec la société ». Dans les municipalités où il y a moins de 200 affiliés,
« la structure n’aura pas d’autre organe que la propre assemblée citoyenne », et dans
celles de plus de 200, « l’organe de décision sera l’assemblée citoyenne intégrée par
tous les membres des cercles »58. Dans les communautés autonomes, le modèle
municipal basé sur les cercles a été répliqué. Ces grands principes organisationnels,
définis par l’élite dirigeante, consacrèrent la primauté d’un exécutif national autonome
totalement libre de ses choix, et furent approuvés sans modification lors de l’Assemblée
constituante de Vistalegre du 15 novembre 2014.
31 Dans ce processus d’institutionnalisation d’une nouvelle organisation partisane, la
marginalisation des courants internes favorables au maintien d’un mouvement
d’assemblée et critiques de la ligne des fondateurs illustre bien la « normalisation »
progressive de Podemos. Représentant le courant interne « Sumando Podemos » avec
les eurodéputées Teresa Rodríguez et Lola Sánchez, les militants Victor García, la
féministe Beatriz Gimeno et le cercle des infirmières, l’eurodéputé Pablo Echenique
retira sa candidature au secrétariat général après avoir mis en cause la méthode de
vote, estimant qu’une compétition interne avec l’équipe de Pablo Iglesias était
impossible59. Le courant « Construyendo Podemos » dirigé par Clara Marañón et
Carolina Huelmo, qui réunit une dizaine de cercles très actifs (dont ceux de Madrid,
Séville, Murcie, Ciudad Real, Alicante et Guipuscoa), émit de même des critiques. Le
dilemme il est vrai, fut que les sympathisants durent soit voter en bloc pour la liste
fermée proposée par les fondateurs, soit choisir un à un les 62 candidats au « Conseil
citoyen ». Dans un tel système, le choix possible des candidats sur une base individuelle
fut en compétition inégale avec la liste de Pablo Iglesias en raison du déficit de
notoriété de la plupart des candidats. Le cercle des infirmières de Podemos fut
d’ailleurs beaucoup plus critique, accusant ouvertement Iglesias de donner corps aux
« premiers réflexes de caste » au sein du mouvement, montrant l’évolution rapide du
parti vers une organisation dotée d’une direction autonome imposant des mécanismes
de discipline et de hiérarchie partisane.
***
32 On voit donc bien comment l’essor de Podemos n’est pas juste le fruit du hasard, et se
fonde aussi sur une volonté de rénovation des pratiques politiques à l’heure de
l’internet et des réseaux sociaux, tant pour faire campagne que pour s’organiser en
interne. Les nouvelles technologies sont activement utilisées comme des instruments
de mobilisation et d’invitation au débat, ce qui permet de relayer plus effectivement les
prises de position publiques des porte-paroles, et de mener de véritables « campagnes
2.0 ». L’usage des réseaux sociaux, la création d’assemblées autogérées, la définition
participative des programmes, la sélection des candidats par des primaires sont autant
d’évolutions qui visent à traduire en actes les principes d’une démocratie plus
participative et horizontale. Mais cette article a surtout montré les tensions entre cette
dimension citoyenne (participative) et la dimension organisationnelle (hiérarchique et
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121
formalisée), qui vise à ne pas reproduire les travers du mouvement des indignés,
« radicalement démocratique, mais radicalement inopérant » pour reprendre
l’expression de Juan Carlos Monedero.
33 D’une part, la trajectoire récente de Podemos a donc illustré un renforcement de la
centralisation du pouvoir : après les municipales de mai 2015, la volonté d’imposer une
discipline et une cohésion interne autour de la stratégie décidée par la direction a
engendré un autoritarisme organisationnel croissant justifié sans cesse par l’impératif
de conquête du pouvoir. Ainsi, une « primaire » a certes été organisée pour désigner les
candidats aux législatives, mais lors d’un vote militant national, de telle sorte que les
candidats ont ensuite été « parachutés » et répartis dans les circonscriptions par la
direction, ce qui a entraîné des démissions locales en chaîne, notamment à Madrid et
en Catalogne. En janvier 2017, il est possible de considérer que Pablo Iglesias dispose de
proches qui adhérent à sa ligne politique à la tête de 12 des 17 conseils citoyens des
communautés autonomes. Le Congrès Vistalegre II de février 2017 lui a permis de
réaffirmer son leadership (ses sympathisants représentent désormais 60% des membres
du Conseil citoyen), de maintenir une ligne d’opposition plus intransigeante et une
vision plus « mouvementiste », où les élus du parti devraient selon lui être des
« activistes institutionnels » faisant le lien entre la rue et les institutions, au détriment
de la vision plus transversale prônée par Íñigo Errejón, axée sur le travail institutionnel
et la quête de crédibilité pour « faire moins peur » et incarner un parti de
gouvernement pouvant diriger ou prendre part à une alternance future. Le secrétaire
général a de même renforcé ses prérogatives en faisant approuver son pouvoir de
destituer directement les dirigeants des conseils citoyens locaux ou de dissoudre ces
derniers et de provoquer de nouvelles élections internes en cas de dissidence ouverte.
34 Mais, d’autre part, malgré ce renforcement de la centralisation du pouvoir, d’autres
tendances montrent une volonté de faire évoluer certaines pratiques : en deux ans et
demi depuis octobre 2014, Podemos a ainsi organisé 9 votes internes (auxquels il faut
ajouter les votes des groupes locaux sur les enjeux les concernant, notamment dans la
désignation des conseils citoyens), illustrant une fréquence très forte des consultations
militantes sur les principales orientations du parti. Le nombre de sympathisants a aussi
fortement progressé de 250 000 en octobre 2014 à 413 000 en janvier 2017, illustrant la
volonté de créer un mouvement de masse, mais plus individualisé et au militantisme
plus fluide. Même si les dirigeants estiment que les militants « actifs » se situent plutôt
autour de 150 000 personnes, ces chiffres demeurent assez impressionnants pour une
organisation nouvelle : de fait, les votes sur le rejet de l’alliance avec Ciudadanos, puis
sur le soutien à celle avec IU ont mobilisé environ 150 000 militants à chaque fois.
Même si leur contrôle pose question, les élus de Podemos continuent toujours à ne
percevoir que trois fois le salaire minimum, le parti ayant institué une « Commission de
garanties » en charge de veiller sur les pratiques internes. Ils signent aussi des
déclarations d’intérêts, et ont parfois fait approuver une diminution des salaires de
l’ensemble des élus dans les mairies qu’ils dirigent comme à Barcelone.
35 Pour conclure, il est donc possible de dire que Podemos n’est ni un parti politique
classique, ni une forme d’organisation complétement nouvelle. Il cherche plutôt à
concilier les deux logiques apparemment contradictoires du parti-mouvement et du
parti traditionnel. À la base, il se structure comme un mouvement d’assemblées
autonomes et autogérées, qui nomment leurs représentants, choisissent leurs priorités
locales et leur stratégie d’alliance, ce qui explique leur géométrie variable en fonction
Variations, 20 | 2017
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des « écosystèmes » politiques locaux (alliance ou non avec le PSOE, IU etc.). L’absence
de locaux « physiques » de nombreux cercles, les convocations et la diffusion des
informations par les réseaux sociaux, ou encore le brouillage de la frontière entre
sympathisants et militants par l’absence de cotisation, sont autant d’éléments qui
distinguent pour l’instant Podemos des autres partis et qui rapprochent le
fonctionnement de ses bases de celui d’un mouvement social se réunissant dans les
espaces publics et axé sur l’organisation de manifestations de rue. Le « populisme »
n’est pas une caractéristique intrinsèque du parti, dont les discours institutionnels
s’apparentent plus à des discours d’opposition classiques, mais a été utilisé initialement
comme une stratégie oppositionnelle et d’émergence, et demeure utilisé de temps à
autre comme une stratégie de mobilisation.
36 Ses fondateurs sont d’ailleurs, on l’a vu, des entrepreneurs de cause professionnels de
l’action militante de telle sorte que, même s’il a suscité l’engagement de profanes et
d’une nouvelle génération de jeunes précaires en politique, Podemos se fonde d’abord
sur l’expertise sociologique et stratégique de politologues qui mettent leurs
connaissances au service d’une entreprise de refondation d’une gauche alternative.
Même s’il s’appuie sur des procédures visant à rendre son fonctionnement interne plus
démocratique, il serait toutefois trompeur de le qualifier de « parti d’assemblée ».
Certes, à travers la fédération d’assemblées locales, la consultation par vote des
militants sur les grandes orientations du parti et la revendication de transparence en
publiant ses comptes sur internet, Podemos cherche à mettre en application les
principes de la démocratie participative et directe. La systématisation de l’utilisation
des moyens de communication liés aux réseaux sociaux lui permet de plus de
communiquer et de faire campagne à des coûts très faibles. Mais la ligne politique
adoptée lors du Congrès fondateur a intronisé un secrétaire général doté de larges
pouvoirs sur les assemblées locales, et a confié quasiment l’ensemble du pouvoir
interne à un groupe dirigeant où l’on retrouve la plupart des fondateurs. Le parti est
certes doté d’un « conseil citoyen » assez élargi, mais aussi d’un exécutif dirigeant,
d’une hiérarchie et d’une discipline comme les partis traditionnels. Fédération
d’assemblées locales autogérées dont les décisions sont soumises à l’approbation des
bases, Podemos est donc toutefois aussi un parti au leadership très marqué. Il se
structure en fait différemment suivant le niveau considéré : l’autonomie très forte du
groupe dirigeant sur les grandes orientations nationales, sur lesquelles les militants de
base ont en fait très peu de pouvoir, contraste avec le fort degré d’autogestion des
assemblées locales. En alliant centralisation du pouvoir et autogestion il cherche en fait
à combiner une stratégie nationale avec une autonomie locale autour de représentants
dont la vocation désirée est celle de se convertir en « activistes institutionnels ».
NOTES
1. . Entretien avec Beatriz, infirmière, meeting de Móstoles, 11 mai 2015.
2. . Thomas Fromentin et Stéphanie Wojcik (dir.), Le profane en politique. Compétences et
engagements du citoyen, Paris, L’Harmattan, 2008.
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3. . Pablo Iglesias, « Understanding Podemos », New Left Review, n° 93, mai 2015, p. 20.
4. . Yann Raison du Cleuziou, « Le secours catholique et les forums sociaux : une politisation
incrémentale (2003-2010) », Critique Internationale, vol. 1, n° 5, 2011, p. 73-89.
5. . « Lola Sánchez, candidata a las primarias de Podemos », DiarioSur, 5 mars 2014.
6. . « Los otros diputados de Podemos », Público, 28 mai 2014.
7. . Tania González, eurodéputée de Podemos, fiche biographique du Parlement européen,
décembre 2016.
8. . « El político más influyente del que nunca has oído hablar », El Mundo, 24 septembre 2015.
9. . Antonio Negri, Le Pouvoir constituant. Essai sur les alternatives de la modernité, Paris, PUF, 1997.
10. . Luis Giménez, « En la Facultad, radicales y mayoritarios », in Ana Domínguez et Luis Giménez
(dir.), Claro que Podemos. De La Tuerka a la esperanza del cambio en España, Madrid, Los Libros del
Lince, 2014, p. 19.
11. . Acción de Contrapoder en la Facultad de Políticas de la Complutense, You Tube, 2006.
12. . « Espacio Alternativo becomes Izquierda Anticapitalista and decides to stand in European
elections », International Viewpoint, 24 novembre 2008.
13. . « Quién es quién en Izquierda Anticapitalista, el partido que mueve los hilos dentro de
Podemos », Vozpópuli, 16 juin 2014.
14. . Pierre-André Taguieff, « Le populisme et la science politique. Du mirage conceptuel aux
vrais problèmes », Vingtième Siècle, n° 56, 1997, p. 8.
15. . Ernesto Laclau, La raison populiste, Paris, Le Seuil, 2008.
16. . Fabio García Lupato, « Les usages et l´intériorisation de l´Europe au sein de la compétition
parlementaire en Espagne et en Italie », in Mathieu Petithomme (dir.), L’européanisation de la
compétition politique nationale, Grenoble, PUG, 2011, p. 76-101.
17. . Ernesto Laclau, Op. Cit., 2008, p. 96.
18. . Giovanni Sartori, Partis et systèmes de partis : un cadre d’analyse, Bruxelles, Éditions de
l’université de Bruxelles, [1967] 2011.
19. . Otto Kircheimer, « The waning of opposition in parliamentary regimes », Social Research, vol.
24, n° 1, 1957, p. 128-129.
20. . Enquête CIS, janvier 2016.
21. . Enquête CIS, juin 2014, et Ibid.
22. . Alexandre Dorna, Le populisme, Paris, Presses universitaires de France, 1999, p. 5.
23. . Pablo Iglesias, « Podemos : el partido de las clases populares », El País, 30 novembre 2015.
24. . Patrick Charaudeau, « Réflexions pour l’analyse du discours populiste », Mots. Les langages du
politique, n° 97, 2011, p. 101-116.
25. . « Podemos quiere politizar el dolor », El País, 11 octobre 2016.
26. . Pablo Iglesias, cité dans « ¿Hacia dónde camina Podemos? », El Mundo, 15 septembre 2014, p.
15.
27. . Max Weber, Le savant et le politique, Paris, Plon, [1919] 2002.
28. . Otto Kircheimer, « The transformation of the West European party systems », in Joseph La
Palombara et Myron Weiner (dir.), Political Parties and Political Development, Princeton, Princeton
University Press, 1966, p. 177-200.
29. . « El espejo griego de Syriza », El País, 23 novembre 2014.
30. . Sur une échelle classique de positionnement, 0 correspond à l’extrême-gauche, 5 au centre
et 10 à l’extrême-droite. Cf. sondage El País/Metroscopia, 2 novembre 2014.
31. . Sylvain Crépon, Alexandre Dézé et Nonna Mayer , Les faux-semblants du Front National.
Sociologie d’un parti politique, Paris, Presses de Sciences-Po, 2015.
32. . « Un proyecto económico para la gente », programme économique, élections européennes,
avril 2014.
33. . Propuesta de Programa Económico, elecciones legislatives, 2015, p. 4.
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124
34. . Pablo Iglesias (dir.), Una nueva transición. Materiales del año del cambio, Madrid, Akal,
Pensamiento Crítico, 2015, p. 162.
35. . « Podemos propone nuevos impuestos, gravar la banca y bajar el IVA », El País, 31 octobre
2015.
36. . « Podemos expone sus propuestas económicas al empresariado », El País, 6 novembre 2015.
37. . « Las europeas empiezan por la red », El País, 19 mars 2014.
38. . El Mundo, 15 juin 2014, p. 3.
39. . « La comunicación digital de Podemos », El Mundo, 5 juin 2014.
40. . Luis Gómez, « Las redes de arrastre de Podemos », El País, 30 mai 2014.
41. . Rita Maestre, citée dans El País, 30 mai 2014.
42. . Ibid.
43. . « La infraestructura de Podemos vive en internet », El País, 15 novembre 2014.
44. . Entretien avec Fernando, Lavapiés, 25 février 2015.
45. . Entretien avec Àngel, siège « numérique » de Podemos, Plaza de España, 24 février 2015.
46. . Héloïse Nez, Podemos. De l’indignation aux élections, Paris, Éditions les Petits Matins, 2015,
p. 35-40.
47. . « Pablo Echenique : ‘Hay que reactivar los círculos », El Mundo, 14 octobre 2016.
48. . Entretien avec Lidia, commerçante, 38 ans, Ciutat Vella, Valence, 12 septembre 2015.
49. . « Las bases de Podemos se enfrentan a sus fundadores para exigir democracia interna », El
País, 9 juin 2014.
50. . « Militantes de Podemos se rebelan contra la dirección del partido », El Mundo, 8 juin 2014.
51. . El Mundo et La Vanguardia, 8 juin 2014.
52. . Juan Carlos Monedero, cité dans El País, 9 juin 2014.
53. . « El círculo de enfermeras de Podemos presenta una lista alternativa », El País, 12 juin 2014.
54. . Borrador de ponencia de organización, Podemos, juillet 2014.
55. . « Podemos se organizará como un partido con líder y órganos ejecutivos », El Mundo, 25
juillet 2014.
56. . Borrador de ponencia de organización, Op. Cit., 2014, p. 2
57. . Ibid., p. 2.
58. . Ibid., p. 4
59. . « Las renuncias de Echenique », El Periódico de Catalunya, 24 octobre 2014, p. 5.
INDEX
Mots-clés : Podemos, mouvements sociaux, partis politiques, gauche alternative
AUTEUR
MATHIEU PETITHOMME
Maître de conférences en science politique à l’université de Bourgogne/Franche-Comté,
spécialiste de l’Espagne contemporaine.
Variations, 20 | 2017
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Avant-propos de l’auteur
Variations, 20 | 2017
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Commençons, donc
5 Les sociologues rarement s’appliquent à l’étude des conditions qui permettent la paix
civile, laissant la besogne aux soins des juristes et autres organisateurs de l’Etat, ainsi
qu’aux militaires et quand les choses se gâtent, on en vient à la guerre civile. Ici, on
passe en revue le cas du Portugal dans la modernité (siècles XIX-XX e). Nous prenons le
concept de mouvement social, moins par le biais interprétatif de Touraine ou Wieviorka
que par une approche empirique à partir de l’existence, plus ou moins permanente et
caractérisée, d’une action collective menée par des individus d’une même classe sociale –
comme les ouvriers ou les paysans – ou d’une même catégorie sociale (comme les
jeunes ou les étudiants).
6 Le Portugal est un petit pays mais néanmoins une des nations d’Europe les plus
anciennes, avec stabilité des frontières et continuité de l‘Etat, une seule langue et une
religion dominante. Sa position géographique y a eu sa part de responsabilité, la
menace des voisins espagnols aussi ; les navigations et les découvertes du globe au XV-
XVIe, les constructions des empires d’outre-mer ont été ses quasi-merveilleuses
conséquences. Mais le pays est entré dans la modernité – industrielle, économique,
politique, civile, scientifique, culturelle – en retard par rapport aux grandes nations de
l’Occident. Aux temps de la Grande Révolution il était devenu un satellite politique de
l’Angleterre. Avec le pays appauvri et dévasté par les armées napoléoniennes, la chute
de l’Ancien Régime est arrivé en 1820 et a eu comme directe conséquence
l’indépendance du Brésil, proclamée par le prince Pedro, qui est venu ensuite à
Lisbonne briguer la succession de son père et, au bout d’une guerre civile (1828-1834), a
réellement implanté ici un régime monarchique constitutionnel et libéral (à la manière
contemporaine d’Orléans).
7 Il est peut-être utile de placer dès maintenant les principaux jalons politiques qui ont
marqué la vie publique du pays, depuis cette époque jusqu’à maintenant, pour mieux
cadrer notre sujet sur les mouvements sociaux et des institutions d’Etat censées assurer
la paix civile. Jusqu’au milieu du XIXe, le nouveau régime a eu quelques difficultés à
s’institutionnaliser, et a dû subir encore le fléau d’une jacquerie populaire-paysanne
(1846-47) terminée avec intervention militaire étrangère. Mais, depuis lors, le
constitutionnalisme fonctionne régulièrement : le roi, avec son pouvoir modérateur ; le
parlement (avec deux chambres : des députés et des pairs) ; le gouvernement (et ses
ministères centralisés) ; la justice (avec trois instances et un tribunal suprême, et qui a
aboli la peine de mort pour les crimes politiques dès 1852 et civils en 1867). L’Église est
en partie intégrée à l’État comme religion officielle, s’occupant aussi de l’état civil et
avec une présence importante dans la protection sociale, l’éducation, mais jouissant
elle aussi de ses propres instances judiciaires. L’Armée joue un rôle politique
significatif, au contraire de la Marine nationale (qui trouve un nouveau souffle avec la
colonisation moderne de la fin du XIX° siècle), mais elle aussi avec son propre système
de justice. Enfin, ce qui reste de l’empire d’outre-mer réussi à être préservé (surtout en
Afrique), donnant au gouvernement portugais une place non négligeable dans l’ordre
international d’alors, notamment lors de la conférence de Berlin (1885) qui a découpé le
continent noir dans ses futurs pays, selon les convenances des colonisateurs. Mais ces
territoires, en dépit de leurs richesses potentielles (surtout l’Angola et le Mozambique),
étaient assez délaissés et les portugais ont eu du mal à suivre l’effort de la Royal Navy
dans l’interdiction du trafique maritime d’esclaves de l’Afrique vers le Brésil, Cuba, les
Variations, 20 | 2017
127
États-Unis et le golfe Persique. Seules les petites îles de São Tomé et du Prince avaient
créé une économie de plantation efficace (cacao, surtout), mais au prix d’une
importation massive de main-d’œuvre noire (du Cap Vert, de l’Angola, etc.) suspectée
de « travail forcé ». Le restant de l’empire coûtait plus cher à l’État qu’il n’en
rapportait, surtout quand il s’agissait d’y envoyer des expéditions militaires pour mater
les résistances indigènes.
8 En effet, l’endettement colonial a été une des causes qui a provoqué la révolution
républicaine de 1910, tout comme la crise (politique, sociale, budgétaire) dérivée de la
participation du Portugal dans la guerre de 1914-18, ce qui a amené le coup d’État
militaire de 1926, et a ouvert la porte à la dictature et à l’État corporatiste de Salazar. Et
c’est encore la dernière guerre coloniale en Guinée-Bissau, l’Angola et le Mozambique
qui a fini par faire effondrer ce régime, lequel avait gâché les opportunités de son
temps, malgré l’habileté politique du dictateur qui avait réussi a aider la victoire de
Franco en Espagne, être neutre durant la deuxième guerre mondiale, être membre dès
le départ de l’OTAN (et allié privilégié des États-Unis, à cause des Azores), également de
la AELC/EFTA (à côté de l’Angleterre), puis, enfin, obtenir de pays comme la France,
l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et Israël les armements et fournitures nécessaires pour
mener cette guerre contre les nationalistes africains. Voici donc, comment « l’empire »
a toujours été étroitement associé aux grands changements du régime politique : la
perte du Brésil et l’arrivée de la monarchie libérale ; les coûts de l’occupation africaine
et l’établissement de la république parlementaire ; l’épuisement des ressources dû à la
Grande Guerre (en Picardie mais aussi contre les Allemands du Tanganika et du Sud-
Ouest Africain qui côtoyaient les colonies portugaises), c’était le tombeau de la
dictature. Puis, finalement, encore l’Afrique avec la persistance de la lutte anticoloniale
et l’établissement de la démocratie à Lisbonne.
XIXe siècle
9 Encore quelques mots sur la population portugaise et son économie, avant de parler des
mouvements sociaux. Au milieu du XIXe siècle, la population européenne (y compris les
archipels de Madère et des Azores) dépassait les 3 millions et demi, et montait à près de
6 millions en 1910. Au cours du siècle passé, elle a atteint les 8 millions et demi en 1950
et elle compte aujourd’hui quelques 10 millions d’habitants. L’urbanisation a été lente,
avec deux seules grandes villes, Lisbonne et Porto, qui constituent maintenant de
bonnes et grandes agglomérations métropolitaines. La population paysanne dominait
largement pendant la plupart de cette période de deux cents ans : autour de 60% des
actifs dans l’agriculture en 1910, encore 50% vers 1950 ; mais cela tombe ensuite à 26%
en 1970 et à 10% à la fin du siècle. Les travailleurs du secteur secondaire atteignent leur
sommet quantitatif seulement vers 1980 avec 40% du total de la population active, au
même niveau du tertiaire, et ces proportions commencent à fléchir depuis, selon le
processus bien connu de la désindustrialisation des pays les plus développés, au profit
des services.
10 De fait, l’industrie mécanisée n’est arrivée au pays que vers la moitié du XIX e, en même
temps que les premiers échos des luttes ouvrières en Europe et les ébauches d’un
associationnisme des travailleurs salariés de nature mutualiste. Mais, dès cette époque,
les élites ouvrières sont à l’écoute et répondent aux appels à la lutte de classes et aux
tentatives d’organisation autonomes : l’Internationale arrive en 1871, avec les émotions
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de la Commune de Paris. Un premier parti socialiste est créé en 1878, des groupes
anarchistes en 1887 ; les syndicats sont reconnus par une loi de 1891, et sous l’influence
de la Charte d’Amiens du syndicalisme révolutionnaire, l’organisation syndicale se
développe très rapidement à partir de 1909, la CGT étant fondée dix ans plus tard,
nettement libertaire. Avec l’essor du bolchevisme, comme presque partout en Occident,
une âpre concurrence s’établit dans le mouvement ouvrier mais le parti communiste
créé en 1921 est dans les années 40 devenu majoritaire et, par la suite, c’est un des plus
fidèles suiveurs de la politique dictée à Moscou. Vainqueur à terme de la lutte
antifasciste, il fait encore aujourd’hui autour de 10% aux élections et domine la plupart
des syndicats et des mairies de la banlieue de Lisbonne et de la région d’Alentejo.
11 Possédant une bonne main-d’œuvre artisanale et manufacturière, surtout dans le
travail du bois, de la céramique, du verre, du textile, des produits agricoles (le vin,
surtout) et de la pêche, le Portugal a raté les temps de l’industrie lourde, des
applications techniques modernes, de l’électricité ou de la chimie. L’équipement
industriel installé, les véhicules mécanisés (chemins de fer, navires, automobiles)
étaient d’origine étrangère. La science a piétiné (malgré les bonnes connaissances
accumulées en botanique et zoologie) et l’éducation a pris beaucoup de retard. L’Église
catholique était profondément enracinée dans les croyances paysannes et leurs
pratiques sociales. Mais sa proximité avec le pouvoir politique et les couches les plus
nanties de la population a facilité la génération d’un anticléricalisme virulent vers la fin
du XIXe siècle, principalement dans les milieux urbains, dont le Grand Orient
Lusitaniant Uni (copie conforme de France) et plusieurs organisations secrètes de
« carbonaros » ont été les expressions les plus importantes.
12 Dans la dernière décennie de ce siècle-là, le parti républicain a pris un essor
considérable, menant une critique féroce à la fois contre la monarchie et contre l’Église.
Ces idées ont pénétré les classes moyennes et la petite bourgeoisie urbaine, certains
secteurs populaires et beaucoup de fonctionnaires d’État, y compris les militaires. Les
matelots de la flotte, qui étaient restés la plupart du temps à l’écart des débats
politiques, les ont rejoints à partir de 1906, quand une mutinerie (semblable à celle du
Potemkim à Odessa l’année antécédente) a éclaté à Lisbonne en pleine semaine sainte de
Pâques. Les motifs de la révolte étaient d’ordre disciplinaire mais la répression qui s’en
est suivi s’est chargée d’ouvrir la porte à la pénétration de l’idéologie républicaine
révolutionnaire chez les marins. L’assassinat du roi et du prince héritier en 1908 a été
l’œuvre d’autres radicaux mais la Marine a eu le rôle principal dans la chute violente de
la monarchie et l’avènement de la république en 1910. Pendant la courte expérience de
ce nouveau régime d’État les marins ont été aux postes les plus avancés de défense
contre les diverses tentatives de restauration monarchique, aussi bien que contre les
mouvements anti-libéraux préconisés dans les années 1920 par des secteurs
conservateurs de l’armée et les admirateurs du fascisme italien. En 1936, en rapport
avec la guerre civile qui couvait déjà en Espagne, a eu lieu dans le Tage la dernière
manifestation de politisation des matelots, cette fois-ci sous la coupe du parti
communiste, mais la prise de trois des principaux bâtiments de l’escadre n’a duré que
quelques heures et les hommes déclarés coupables sont allés grossir les premiers
contingents de prisonniers politiques qui arrivèrent au camp de concentration du
Tarrafal (aux îles du Cap Vert) où plusieurs d’entre eux ont trouvé la mort. Cet épisode
(et beaucoup d’autres tentatives armées, y compris un attentat des anarchistes contre
Salazar lui-même en 1937, raté de peu), illustre la manière forte, par laquelle « l’État
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18 3) les communautés d’origine des partants continuent de constituer une base d’appui
morale pour les émigrés, souvent aussi une référence symbolique durable ou encore un
lieu d’ancrage avec un projet de retour en pleine intentionnalité, aussi bien sur le plan
matériel qu’affectif ou de prestige, où la correspondance postale (et aujourd’hui le
téléphone ou le Net) et les transferts de fonds d’épargne matérialisent physiquement
les liens.
19 4) parallèlement, du fait des isolements ou des discriminations négatives subies dans le
pays d’accueil, se constituent généralement des communautés d’immigrés, avec ou sans
liaison au même point d’origine mais toujours dans le cadre d’une certaine identité
nationale ou culturelle.
20 5) ces deux derniers points consolident l’idée d’enracinement du mouvement
migratoire sur deux réalités sociales distinctes mais articulées entre elles par les
agents-véhicules que sont les travailleurs migrants. Alors, avec de telles
présuppositions, on peut dire que, tout comme les actions de grève ou les protestations
collectives des salariés dans le cadre de la libre économie marchande, ces flux
migratoires organisationnellement bipolarisés peuvent être considérés, eux aussi,
comme des mouvements sociaux de l’ère moderne : avec l’aide de tiers, fuir les
conditions de vie perçues comme mauvaises pour essayer d’en trouver de meilleures.
21 Nonobstant, il y a des cas semblables mais très particuliers qui doivent être détachés de
ce modèle. Nous pensons aux travailleurs frontaliers, qui habitent d’un côté d’une
frontière et travaillent régulièrement ailleurs, où il n’existe point de mouvement social
mais seulement le fonctionnement d’un marché de travail particulier ; le cas des
contrebandiers est identique, avec la différence que ceux-ci risquent leur peau.
22 Dans le Portugal moderne, comme on l’a dit, l’émigration est devenue structurelle, en
partie légale mais en partie également illégale. Dans tous les cas, depuis 1886, une force
veillait au contrôle policier des frontières, à côté des douanes : c’était la Garde Fiscale
(militarisée et commandée par des officiers de l’armée) laquelle, en plus des
tracasseries habituelles des petits porteurs de pouvoirs légaux, s’est toujours acharnée
particulièrement sur les migrants illégaux, ceux qui quittaient le pays « a salto ».
Curieusement, une des mesures prises immédiatement par les capitaines qui ont fait la
révolution démocratique du 25 Avril 1974 a été la dissolution de ce corps d’État.
Justification politique : c’était le plus corrompu des instruments de répression du
régime autoritaire créé par Salazar.
23 Le mouvement social du paysannat mérite que l’on s’y penche avec un peu plus
d’attention. Disons d’abord qu’il n’y a jamais eu au Portugal un parti politique agraire,
comme il est arrivé dans d’autres pays d’Europe. D’autre part, la puissance
démographique de cette catégorie sociale a fait de lui, pendant longtemps, un agent
politique indispensable pour tous ceux qui, dans les élites, se disputaient le pouvoir
d’État. Sauf que cet agent n’a pratiquement jamais pu s’affirmer de manière autonome ;
au contraire il s’est distingué par sa passivité, sa manière de s’abaisser aux curés et aux
notables du village. Par comparaison, on peut penser aux descriptions que les grands
écrivains russes du XIXe (Tolstoï, etc.) ont fait des moujiks et autres serfs, en rapport
avec les seigneurs de la terre. Typiquement, la seule réelle manifestation d’autonomie
des petits agriculteurs du centre-nord du pays (et aussi de l’Algarve) fût, vers 1850 la
révolte armes-à-la-main dite de « Maria da Fonte » et les persistantes guérillas de
« bons-brigands » comme José do Telhado ou João Brandão, politiquement
conservateurs ou même réactionnaires. En général, les petits propriétaires-agriculteurs
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ont délégué la représentation de leurs intérêts aux mains des caciques locaux ou
applaudissaient les paroles de Salazar vantant leurs habitudes d’humilité, de sacrifice et
patriotisme et lui faisant confiance pour guider la nation, pourvu que l’on ne touche
pas à leur petit lopin de terre. Tous les régimes politiques ont tenu cette promesse.
Mais ces petits paysans ne se sont aperçus de leur destin de faillite qu’au moment où
l’économie capitaliste les a contraints à migrer en ville ou à l’étranger, pour y chercher
du travail comme salariés. Sachant encore que les travailleurs ruraux d’Alentejo ont
rejoint adroitement les ouvriers d’usine quand la république est arrivée et que
l’anarcho-syndicalisme battait son plein, il est facile de conclure que le mouvement
social du paysannat n’a vraiment existé que sous forme potentielle et amputée de sa
principale caractéristique : l’autonomie.
24 Malgré tout, où la persuasion n’était pas suffisante, le gouvernement faisait peser la
raison d’Etat à travers des instruments de force existants. Pendant tout le XIX e siècle,
l’armée a été l’institution la plus utilisée pour le maintien de l’ordre, notamment dans
les campagnes. Mais d’autres institutions surgirent, peut-être plus spécialisées dans
cette besogne : jusqu’en 1839, une Garde Nationale a existé (semblable à celles alors
existantes dans d’autres pays, connues comme « gardes bourgeoises »), mais elle a mal
réussi, créant plus de désordres que le contraire. En substitution de celle-ci, une Garde
Municipale est apparue en 1845, autant rurale qu’urbaine. Avec la république, naît la
Garde Nationale Républicaine (GNR), également présente en milieu urbain et, peut-être
surtout, en milieu rural : dans le premier cas, leur cavalerie était spécialement
employée pour disperser des manifestations massives de protestataires ; dans les
campagnes, c’était les patrouilles sillonnant les chemins ruraux qui marquaient
d’avantage le paysage. C’est une force qui existe encore, toujours loyale au pouvoir
politique en place et, avec la Police civile (1893), spécialisée dans le maintien de l’ordre
en ville, elle est l’une des institutions les plus voyantes pour garantir la paix civile, la
sécurité des citoyens et la bonne conscience des élites. Entre temps, une police
criminelle existait depuis le XIXe, devenue Police Judiciaire dans le siècle suivant. Tout
au contraire des travailleurs des champs, le mouvement ouvrier s’est affirmé comme un
véritable mouvement social (conscience de soi, de l’adversaire et du champ historique
qu’ils partageaient) à partir de la dernière décennie du XIXème et surtout après
l’avènement de la république en 1910.
XXe siècle
25 L’organisation des syndicats, la grève, la solidarité, les manifestations de rue, les
congrès, la presse et l’éducation figuraient dans la panoplie d’action des militants
ouvriers ; mais quelques uns d’entre eux s’adonnaient aussi à des pratiques plus
violentes, préparant « la révolution » ou bien répondaient à la répression
gouvernementale ou patronale par le sabotage, la bombe ou des coups de révolvers.
26 Il est vrai que ce mouvement de résistance et de transformation sociale a voulu aussi
avoir une présence et une représentation sur le terrain politique. Mais pendant
longtemps, la nature de cette relation était plutôt ambivalente, ambiguë ou hésitante :
le courant socialiste cherchait un certain équilibre entre le parti, les syndicats, les
coopératives et les municipalités ; la tendance anarchiste affirmait nettement sa
primauté sur les syndicats et ce n’est qu’avec les communistes-léninistes que la
« courroie de transmission » vers les « fronts de masse » s’est imposée, dans les années
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1930. Cependant, cela n’a pas ôté au mouvement des travailleurs salariés (maintenant
étendu aux employés du commerce, des bureaux, des banques et même les
fonctionnaires d’État) les caractéristiques essentielles de mouvement social. Bien
entendu, certaines catégories de ces travailleurs ont joué un rôle dans le mouvement
social plus important que d’autres : au Portugal, cela a été le cas des typographes, des
ouvriers du bâtiment, de ceux du liège, des « métallos », des cordonniers ou des
cheminots. Même si cantonnés dans des communautés plus à l’écart, les mineurs, les
pêcheurs, les dockers et les marins ont souvent été aussi à la pointe des luttes
prolétariennes. Puisque la composition sociale du travail était en train de changer, dans
les dernières décennies ce sont les professeurs, les infirmiers ou les fonctionnaires qui
ont animé les revendications syndicales, au point où l’on est en droit de se demander si,
dans ces nouvelles conditions, avec de nouveaux protagonistes et enjeux, il s’agit
encore d’un mouvement social ou, plus simplement, d’action corporatistes dans le
cadre d’un marché du travail de type nouveau.
27 Naturellement, comme très tôt Alain Touraine l’a signalé, quand le régime politique ne
reconnaît pas son existence, ne respecte pas son autonomie ou essaye de l’intégrer dans
les rouages de l’État – cas du corporatisme fascisant et des régimes socialistes ou autres
de parti unique –, dans ces cas-là, la première revendication des travailleurs et de leurs
leaders est celle de renverser cet état de choses, comme l’ont fait les militants de
Solidarnosc en Pologne ou ceux de l’UGT dans l’Espagne franquiste. D’ailleurs, soit dit en
passant, cela se produisait avec le soutien idéologique de la Déclaration Universelle des
Droits Humains de l’ONU qui intègre le libre droit à constituer et d’adhérer (ou non)
aux associations syndicales pour défendre les intérêts collectifs des salariés (approuvé
en 1948 avec le vote de la délégation d’URSS, peut-être un peu distraite à ce moment-
là). C’est pour ces raisons que les anarcho-syndicalistes de la CGT portugaise ont lutté
par tous les moyens à leur portée contre la dictature jusqu’en 1948 ou 49, et que les
communistes ont fait de même (y compris pratiquant « l’entrisme » dans les syndicats
officiels corporatistes), tactique qui leur a valu d’apparaître parmi les vainqueurs au
moment de la Révolution des Œillets.
28 La capacité de résistance et de lutte de ce mouvement, même dans les conditions les
plus difficiles (licenciements, prison, tortures, déportations, etc.), a naturellement
déclenché de la part des gouvernements des réponses institutionnelles à la hauteur.
Aux premiers temps de la république parlementaire, des milices de « révolutionnaires
civils » ont persécuté les militants ouvriers et, avec la Grande Guerre, il vient une
première police politique (sous couvert de services d’informations militaires). Dans les
années 20, plusieurs autres institutions du même type sont essayées, mais c’est la PVDE
(Police de Vigilance et Défense de l’État) qui, à partir de 1932, devient de plus en plus
puissante, active et féroce. Bien sûr, leurs cibles étaient tous ceux (républicains,
socialistes, anarchistes et même quelques « fascistes purs ») qui s’opposaient au
gouvernement de la dictature mais, parmi eux, les travailleurs qui essayaient de
résister ont été sans doute les plus atteints. Aux côtés de cette police (appelée plus tard
PIDE – Police Internationale et de Défense de l’État – et encore DGS – Direction Générale
de Sécurité), une nouvelle milice a pris place, la Légion Portugaise, guidée par une
idéologie nationaliste et autoritaire, qui a fait aussi beaucoup de dégâts dans les rangs
des personnes d’esprit libre ou démocratique, autant par la violence que par
l’infiltration et la dénonciation. Mais dans les dernières années du salazarisme, la PIDE,
en plus de ces missions déjà calées, a dû s’investir aussi dans les colonies pour contrer
l’action des nationalistes africains, lesquels bien souvent ont été victimes de sévices
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cruels qui étaient épargnés aux blancs. Les « turras » (abrégé de terroristes, pour les
guérilleros noirs) prenaient maintenant la place des antifascistes et des ouvriers
récalcitrants. Mais il faut encore dire que la coordination entre ces différentes forces
(et avec l’armée, pendant les guerres coloniales de 1961-1974) n’a pas toujours été
efficace. Par exemple, après l’attentat contre Salazar, la rivalité entre la police politique
et la police judiciaire a profité à l’anarchiste, et son auteur, a fini tout de même par être
condamné à quinze années de prison, mais sans déportation outre-mer.
29 En régime démocratique, depuis 1974-76, ces empêchements ont disparus. Comme dans
tous les pouvoirs d’État constitués, il y a des services « d’intelligence », la Police
Judiciaire et un nouveau Service d’Étrangers et des Frontières (SEF), dorénavant en
charge des affaires de ce type (immigration, trafics, etc.), ainsi qu’une corporation des
gardiens de prisons et une Police Maritime agrandie. La Police civile (PSP) et la GNR
sont devenues des corps armés beaucoup plus développés, respectueux de l’ordre
publique démocratique et, aujourd’hui, servis par un contingent non négligeable
d’agents-femmes, qui ont aidé à une meilleure professionnalisation des
accomplissements de ces institutions.
30 Prenons maintenant le cas de la jeunesse, et plus exactement celui du mouvement
étudiant. Il ne s’agit pas ici d’une classe sociale, au sens sociologique le plus général,
mais d’un groupe d’âge ou d’une catégorie sociale, situation transitoire pour chacun des
membres qui, à un moment donné, le composent. Nonobstant, avec un tas de
caractéristiques propres, ces mouvances ont souvent constitué un acteur social et
politique important, que l’on peut aisément – pensons-nous – adjoindre aux restants
des mouvements sociaux de la modernité.
31 Au Portugal, l’origine sociale des étudiants a été longtemps un quasi-monopole des
classes moyennes (encore bien restreintes) et supérieures de la société. Malgré cela, au
début du XXe siècle de forts mouvements font basculer l’institution universitaire et
trembler des gouvernements. Le sens politique de ces actions était généralement
progressiste, souvent républicain, anarchiste ou, à la fin, communiste. Mais, à partir des
années 1920, un vent nationaliste souffle dans les milieux organisés de la jeunesse, et
cela dure jusque dans les années 60. Toujours très idéologisés, les jeunes de
l’enseignement supérieur agitent alors très fortement l’ambiance urbaine de Lisboa,
Coimbra et Porto, aiguillonnés par le refus de la guerre d’outre-mer et avec la
composante non négligeable d’une nouvelle génération de catholiques (dits
« progressistes »). L’extrême-gauche politique – surtout maoïste avec ses diverses
tonalités – se développe alors considérablement, avec les communistes, quelques
trotskistes, des adeptes de « l’action armée » et pratiquement pas d’anarchistes. En
dépit de cela, dans « l’été chaud » de 1975 on parle beaucoup « d’anarcho-populisme » :
en fait, c’était un peu l’esprit « Mai-68 » qui revenait, mais c’était des « groupuscules »
qui tiraient les ficelles des luttes populaires dans les quartiers, les entreprises et les
casernes, tandis que le parti communiste assurait les bases de son pouvoir social dans
les syndicats, les unités de la réforme agraire, les municipalités et divers départements
du secteur public. En tout état de cause, il est clair que les étudiants (et, de manière
plus large, la jeunesse) ont été un acteur décisif et fondamental des mutations sociales –
dans le sens de la modernisation – que le Portugal a connu dans cette période, et
incorporé ensuite.
32 Pourtant, au delà de la mobilisation politique (pour beaucoup assez passagère, disons-
le), ce sont ces mêmes couches de jeunes déjà moyennement scolarisés qui ont porté en
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avant les drapeaux des nouveaux mouvements sociaux qui arrivaient aussi de l’étranger
(par la télé, mais aussi par les canaux des migrations). Même si leurs combats ont été
souvent perdus ou égarés, il faut noter – pour une fois – que les portugais ont alors
rattrapé les retards historiques qui toujours les avaient désavantagés (rappelons,
l’industrialisation, l’éducation ou la science) et ils ont suivi en peu de temps ce qui se
passait aux États-Unis ou en Europe occidentale. Nous pouvons noter le cas du
féminisme (droits des femmes, égalité, famille, lutte contre les discriminations, etc.), de
l’écologisme (contre les pollutions, les risques de l’énergie nucléaire, les changements
climatiques, la protection des espèces menacées, etc.) du pacifisme (pour le
désarmement et la démilitarisation de la société), de l’émancipation sexuelle (contre les
tabous) ou du solidarisme humanitaire (les droits humains, l’antiracisme, aide aux pays
pauvres, etc.).
33 Dans le mouvement de libération des femmes ont compté les positions publiques
assumées par quelques écrivains, relayées en démocratie par des personnalités de
différents partis et de l’extrême-gauche, mais aucune formation politique n’a émergé
sous ce label. Néanmoins, la législation a évolué rapidement dans le sens de l’égalité des
droits, mais moins dans les pratiques sociales. Chez les « écolos », la mouvance était
portée surtout par des groupes locaux autonomes souvent branchés sur des problèmes
spécifiques (de pollution, contre le nucléaire, etc.). On discutait beaucoup sur
l’éventuelle présence sur le terrain politique, mais un jour, de façon inopinée, est
apparu un parti « Vert » (PEV) sorti de rien : c’était le parti-fraude créé en secret par le
PC pour s’attirer quelques nouveaux sympathisants de ce côté, à qui il emprunte toute
la logistique et qu’il accompagne fidèlement depuis lors aux élections et avec ses trois
ou quatre députés au parlement (élus sur des listes communes). Mais le thème était
tentant, touchait beaucoup de monde, le presse l’a promu et tous les partis
traditionnels l’ont adopté dans leurs programmes. Quant au pacifisme, les mobilisations
des années 70-80 ont été portées surtout par des gens d’extrême-gauche anti-
américainistes, mais il est vrai que les jeunes acceptaient de moins en moins le régime
des casernes et le service militaire obligatoire a fini par être aboli. La libération
sexuelle a aussi suivi son cours, avec des lobbies travaillant pour l’évolution de la
législation et il y eu pas mal de résistances dans les comportements sociaux. Enfin, le
solidarisme humanitaire a trouvé des causes et réussi beaucoup de bonnes réalisations,
souvent portées par des catholiques mais aussi des laïques, comme ça a été le cas
d’Amnesty International, de SOS-Racisme, d’Assistance Médicale Internationale (AMI) et
de beaucoup d’autres organisations non-gouvernementales dédiées à l’aide des gens
d’Afrique ou d’ailleurs en détresse. Les demandes d’aide financière ont toujours eu une
réponse favorable du public (y compris dans le cas de l’indépendance du Timor-lest).
34 L’on peut toujours discuter si ces mouvements correspondent encore à une phase
tardive de la modernité – disons, post-industrielle, pour employer des mots consacrés –
ou s’ils s’articulent déjà aux caractéristiques culturelles de ce qu’on appelle la post-
modernité. Mais, en tous cas, leur pluralité et composition sociale (inter-classiste)
contrastent avec l’homogénéité et le lieu central que le mouvement social des
travailleurs salariés a occupé pendant de longues décennies dans les dynamiques et les
conflits de nos sociétés.
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Inventaire
35 Nous touchons à la fin de cet inventaire socio-historique. Bien sûr, comme dans
d’autres pays, les grandes institutions ont été toujours là pour régulariser les relations
sociales et les références des humains : le gouvernement, le parlement, un chef d’État,
la justice, les polices, les forces armées, l’Église et ses organisations d’aide sociale, les
municipalités, l’université et le réseau scolaire, les hôpitaux, les musées et autres
centres de culture, etc. Traversant quatre régimes politiques différents – monarchie
constitutionnelle, république parlementaire, dictature et démocratie – ces institutions
ont évolué et acquis des traits particuliers selon les époques mais chacune a gardé
l’essentiel de sa mission spécifique. La population s’y est ajustée, tant bien que mal, en
utilisatrice de leurs services, râlant de leurs insuffisances, en exigeant de nouveaux et
de meilleurs services de qualité, applaudissant aux moments de joie et de gloire, et
faisant le « gros dos » quand les tempêtes grondaient. Bien sûr, beaucoup d’initiatives
et d’organisations volontaires de la société civile se sont toujours développées, mêmes
si souvent elles ont cherché des parrainages officiels. Aussi les entrepreneurs ont porté
le fardeau de la création d’un surplus économique, mais fréquemment on les a vu
demander des protections ou des exemptions fiscales auprès des politiciens, en même
temps qu’ils exerçaient une coercition sur leurs salariés. Les classes supérieures et
moyennes ont toujours su défendre leurs intérêts, y compris lorsqu’elles se battaient
entre elles. Après l’abaissement de l’aristocratie (au long du XIX e siècle) l’espace de la
représentation politique (les partis, les élections, les élus) a été progressivement
monopolisé par une « classe politique » qui a tiré profit de sa mainmise sur les rouages
de l’État et des services publics.
36 C’est à l’encontre de ces tendances, ici grossièrement évoquées, que des fractions un
peu plus éclairées du peuple et de l’intelligentsia ont essayé de réagir, en déclenchant
des efforts de propagande, d’action et d’organisation autonomes qui constituèrent
finalement les mouvements sociaux de la modernité. Sans elles, l’histoire des deux derniers
siècles aurait été bien différente. Aucune « tâche historique » ne leur était assignée.
Parfois, ces mouvements sociaux se sont égarés, trompé d’adversaire, ils ont rendu
leurs forces dans les mains de quelque « sauveur suprême » et se sont souvent divisés
dans leurs organisations intérieures parce que « l’unité d’action » était toujours un
palier qu’il fallait gravir, avec des efforts et le sacrifice de quelques uns. Mais ils ont
apporté une dynamique et un désir de changement à la vie sociale comparables
seulement à ceux que les forces libérées de l’économie avaient démontrés au moins
depuis la « révolution industrielle ».
37 Le Portugal est un cas d’espèce, singulier, mais il reproduit à sa manière ce qui s’est
passé généralement dans l’Occident moderne. Un chemin qui n’a pas encore fini de
nous surprendre.
DUFOULON, Serge (1998), Les gars de la marine: ethnographie d’un navire de combat, Paris,
Métailié.
FREIRE, João (2003), Homens em Fundo Azul Marinho (Des hommes sur fond bleu marine), Oeiras
Celta. (essai d’observation interne au millieu du XXême siècle)
FREIRE, João (2007), Pessoa Comum no seu Tempo, Porto, Afrontamento. (mémoires d’un moyen-
bourgeois de Lisbonne dans la seconde moitié du XXème)
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FREIRE, João (2009), « Militares e intervenção política », Revista Crítica de Ciências Sociais,
Coimbra, nº 86: 3-23. (bilan d’un siècle d’interventionnisme politique des militaires au Portugal)
FREIRE, João (2010), A Marinha e o Poder Político em Portugal no Século XX, Lisboa, Colibri.
(analyse du rôle politique de la marine)
FREIRE, João (2013), Do Controlo do Mar ao Controlo da Terra, Lisboa, Edições Culturais da
Marinha. (entre la chasse au trafic d’esclaves et l’imposition de souveraineté dans le nord du
Mozambique, 1840-1930)
FREIRE, João (2016), Jornal da Marinha, Lisboa, Colibri. (analyse institutionnelle de ce corps
militaire, 1834-2014)
FREIRE, João (2017), A Colonização Portuguesa da Guiné 1880-1960, Lisboa, Edições Culturais da
Marinha.
FREIRE, João & LOUSADA, Maria Alexandre (2013), Roteiros da Memória Urbana; Vol. I, Lisboa;
Vol. 2, Porto; Vol. 3, Setúbal, Lisboa, Colibri. (trois guides pour retrouver des jalons libertaires
dans les tissus urbains)
NOTES
1. FREIRE, João (2003), Homens em Fundo Azul Marinho (Des hommes sur fond bleu marine), Oeiras
Celta. (essai d’observation interne au millieu du XXême siècle)
INDEX
Mots-clés : mouvements sociaux, action collective, histoire du combat social, Portugal moderne,
militaires
AUTEUR
JOÃO FREIRE
Sociologue, Professeur émérite à ISCTE - Institut Universitaire de Lisbonne
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Christophe Magis
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occidentale. Les activités de défense ont été les premières organisatrices des structures
sociales de domination :
« Les chants d’Homère et les hymnes du Rig-Véda datent de l’époque de la propriété
foncière et des places fortes, où des peuples guerriers établirent leur domination
sur la masse des autochtones vaincus […]. Le dieu le plus puissant parmi les dieux
apparut en même temps que ce monde plébéien où le roi, en sa qualité de chef de la
noblesse en armes, condamne les vaincus au travail de la terre, tandis que les
médecins, devins, artisans et marchands organisent les rapports sociaux. » 12
4 Mais elles ont été rapidement secondées et, d’une certaine manière, redoublées par la
pensée et le travail des idées :
« L’universalité des idées telle que la développe la logique discursive, la domination
dans la sphère conceptuelle, s’est instaurée sur la base de la domination du réel. La
substitution de l’unité conceptuelle à l’héritage magique, aux anciennes idées
diffuses, exprime l’organisation nouvelle de la vie, conçue pour le commandement
par ceux qui sont libres. L’individualité qui, en se soumettant au monde, a appris
l’ordre et la subordination n’a pas tardé à assimiler la vérité en général à la pensée
organisatrice, dont les distinctions sans ambiguïté sont indispensables à cette vérité
pour qu’elle puisse exister. »13
5 Le travail intellectuel prend historiquement sa source tant dans la suite de la
domination des guerriers vainqueurs sur les peuples vaincus qui sépara les individus
libres des esclaves, et au sein du groupe des individus libres, ceux qui se dédièrent au
travail de la pensée, s’exemptèrent encore davantage des tâches les plus contraignantes
du labeur.
« L’intellect humain, qui a des origines biologiques et sociales, n’est pas une entité
absolue, isolée et indépendante. C’est seulement en fonction de la division du
travail qu’on en est venu à le décrire ainsi, et afin de justifier cette dernière sur la
base de la constitution naturelle de l’homme. On opposa les fonctions directrices de
la production (commandement, planification, organisation), en tant que pur
intellect, aux fonctions manuelles de la production, considérées comme formes
basses et impures du travail, comme travail d’esclave. Et ce n’est pas par hasard si
ce qu’on appelle la psychologie platonicienne, dans laquelle l’intellect était pour la
première fois opposé aux autres “facultés” humaines et plus particulièrement à la
vie instinctuelle, fut conçue sur le modèle de la division des pouvoirs dans un État
rigidement hiérarchisé. »14
6 Formellement, ce travail de la pensée rejoint par ailleurs celui de la contemplation et
de la création artistique. Il est dans les deux cas privilège de ceux qui n’ont pas eu dans
l’histoire à s’adonner aux tâches sociales les plus pénibles de la production. Le passage
des sirènes dans l’épopée d’Ulysse est, pour Adorno et Horkheimer, ce point de
constitution du sujet moderne comme maître et jouisseur de la contemplation :
« Auditeur passif, le ligoté écoute un concert comme le feront plus tard les auditeurs
dans la salle de concert, et son ardente imploration s’évanouit déjà comme les
applaudissements. C’est ainsi que la jouissance de l’art et le travail manuel se scindent à
la fin de l’ère préhistorique. »15 Tout comme la philosophie, le plaisir esthétique en tant
qu’activité prend racine dans sa séparation des tâches les plus contraignantes du
travail manuel et les deux activités portent alors la domination dans leur geste même.
7 On peut s’arrêter un instant sur ce que cette affirmation porte de signification quant à
la position des deux philosophes qui la posent. Par exemple, Adorno, philosophe, dont
on connaît le goût pour certaines avant-gardes artistiques — notamment pour la
nouvelle musique de la seconde école de Vienne — et, a fortiori, pour un ensemble
d’éléments feutrés de la culture bourgeoise, appartient complètement à cette catégorie
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sociale à laquelle appartient également Hegel, qu’il critique dans les Trois études qu’il lui
consacre : celle de la lignée des privilégiés qui « à la faveur de la séparation entre
travail manuel et travail intellectuel, […] se sont arrogé le travail intellectuel, plus
facile malgré toutes leurs protestations »16. Plusieurs éléments biographiques que les
deux penseurs ont pu livrer eux-mêmes de manière fugace au détour de leurs écrits 17,
ou qui ont pu être rapportés par d’autres, laissent ainsi clairement entrevoir leur
position de naissance dans les rapports de production. Par exemple, dans un petit texte
de 1970, Horkheimer rappelle l’origine de son ami et collaborateur en même temps que
la sienne propre : « Nous sommes tous deux d’origine bourgeoise et nous avons aussi
appris à connaître le monde par l’intermédiaire de nos pères qui étaient des industriels.
[…] Nous avons vécu la Première Guerre mondiale et, par la suite, nous n’avons pas
étudié pour faire carrière, mais parce que nous voulions apprendre à comprendre le
monde »18. Ayant tout de même fait carrière, les deux philosophes se retrouvent dans
les positions qu’ils critiquent en se proposant d’historiciser l’exercice même du travail
philosophique. Ils se risquent en permanence à tomber dans cette position contre
laquelle Marx et Engels mettaient déjà en garde en moquant les jeunes hégéliens (et
notamment leurs collègues Bauer, Feuerbach et Stirner) qui avaient fini par justifier
leur propre séparation de la pratique en posant philosophiquement la séparation
définitive entre formes de conscience et être social. Les auteurs de l’Idéologie allemande
mettent ainsi bien en rapport cette séparation, telle qu’elle apparaissait alors aux
philosophes, avec la propre situation sociale de ces derniers dans la division entre
travail manuel et intellectuel, qui rend effective la division du travail :
« À partir de ce moment, la conscience peut vraiment s’imaginer qu’elle est autre
chose que la conscience de la pratique existante, qu’elle représente réellement
quelque chose sans représenter quelque chose de réel. À partir de ce moment, la
conscience est en état de s’émanciper du monde et de passer à la formation de la
théorie “pure”, théologie, philosophie, morale, etc. »19
8 Les philosophes de la Théorie critique ont bien conscience de ce risque, qu’ils critiquent
également. Mais ils notent dialectiquement que cet ancrage dans la domination est
aussi ce qui a permis la constitution du sujet transcendantal et de l’esprit. Le geste
philosophique comme celui de la contemplation esthétique, quoiqu’étant le privilège de
ceux qui n’ont pas à travailler à d’autres tâches plus difficiles pour leur propre
subsistance, devraient tout de même être un privilège dirigé vers sa propre abolition en
tant que privilège. Dans l’activité de la conceptualisation par exemple, le travail
intellectuel nie la difficulté du travail manuel concret et provoque la nécessité absolue
d’une réconciliation en poussant au bout sa contradiction avec le travail manuel, tout
en planifiant les conditions de la réconciliation. La méditation transcendantale du
« pur » esprit, dans l’activité du théoricien, n’est rien d’autre que la tentative de
l’individu de s’échapper de la lourdeur la plus asservissante du travail manuel, posant
par-là ce dernier comme son autre dans une synthèse abstraite 20. La théorie « se
réfléchit elle-même et ce faisant, s’abroge comme pure théorie » 21. De son côté, l’œuvre
d’art, qui jouit également d’une autonomie relative par rapport au social 22 liée
justement en partie à cette position historique de marginalité dont l’artiste bénéficie
qui n’a pas, comme travailleur intellectuel, à s’occuper de tâches plus directement
productives — que ce soit dans l’Histoire grâce au mécénat ou à sa position d’héritier —,
doit également faire vivre et mettre en avant en permanence la tension entre
l’impulsion individuelle spontanée et la structure sociale, laisser entrevoir, au niveau
du sensible, l’image de ce que pourrait être une réconciliation. À travers la pensée
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même qu’il sert tous les objectifs de l’économie bourgeoise à l’usine et sur le champ
de bataille, il est aux ordres de ceux qui entreprennent quelque chose, quelles que
soient leurs origines. »25
11 Mais pour les besoins du pouvoir, justement, le savoir ne peut se risquer à contenir la
possibilité du moindre dépassement. C’est bien là, à notre sens, un élément
fondamental qu’il convient de retirer du chapitre central de l’ouvrage et de son concept
célèbre d’industrie culturelle — bien que le choix de traduction française de
Kulturindustrie par « La production industrielle de biens culturels » invite plutôt à le
considérer comme une analyse socio-politique et économique de la sphère industrielle
de production et de la mise en marché des biens symboliques 26. Ce qui nous semble en
jeu dans ce chapitre c’est, plus fondamentalement et en filigrane, une analyse de la
possibilité d’un travail intellectuel véritable (i.e. : fidèle à son concept, cf. supra) dans la
société du capitalisme avancé. À un âge industriel où la logique de la marchandise a
conquis l’essentiel des activités de la vie sociale, l’industrie culturelle décrit, en tant que
concept, ce mouvement qui réduit l’ambition du travail de l’esprit à la trivialité du
toujours-identique au point que, offert contre monnaie sonnante et trébuchante
comme divertissement culturel ou comme higher education , il n’échappe jamais à
l’individualité du travail manuel, rendant ridicule sa prétention à être autre chose.
12 D’un côté, il s’abîme en babillage pseudo-artistique. Les fameux travaux d’Adorno « sur
la musique populaire »27, le « jazz »28 ou la musique de cinéma29 analysent à chaque fois
cette situation de manière spécifique à partir de matériaux différents pour ce qui
concerne le musical. Ils montrent comment la nécessité de succès, dictée par la logique
de la rentabilité économique, a atteint jusqu’à la structure même des œuvres. Les effets,
par exemple, ou ce qu’Adorno appelle les « instants de charme » (telle texture sonore
de l’orchestration, tel motif musical envoutant, tel mouvement harmonique inattendu,
telle figure rythmique exaltante) ont ainsi acquis, dans ces « œuvres », une place
absolument déterminante. Le propos n’est évidemment pas d’arguer pour la nécessité
d’une esthétique forcément ascétique (comme ça a quelquefois pu être reproché au
philosophe), mais de remarquer que la fonction de ces moments de charme s’est
transformée et, avec elle, la possibilité d’une esthétique considérant les pièces
musicales comme totalité. Ces « instants de charme » avaient en effet une fonction
particulière dans des œuvres d’art pré-industrie culturelle et comprises chacune
comme un tout : celle d’une révolte contre la loi formelle, la rationalité et les
conventions que l’œuvre incorporait. Leur exploitation au service de la rentabilité et
donc du succès, leur fait perdre cette force que leur conférait auparavant leur rapport
critique à la structure d’ensemble. Ils sont, dans l’industrie culturelle, exploités pour
eux-mêmes et deviennent alors des éléments de coloriage, susceptibles de maquiller les
structures de la musique industrielle qui, dans le même temps et pour des raisons de
nécessité de reproduction de ce qui a marché, se sont sclérosées : « au service du
succès, ils renoncent eux-mêmes au caractère d’insoumission qui leur était propre. […]
Dans l’isolement, les charmes perdent leur puissance et finissent par constituer des
poncifs »30. Dès lors, bien que travail intellectuel, la composition — savante comme
populaire d’ailleurs31 — et, au-delà, la production des œuvres d’art comme activité,
n’est plus le lieu de cette possible critique et réconciliation, dans la forme esthétique,
des tensions qui traversent le social. Il devient un travail qui n’a plus d’intellectuel que
la fonction sociale de son producteur (qui ne sauve ainsi que sa propre pratique de la
pénibilité du travail manuel), mais porte à tous les niveaux les caractères d’aliénation
et d’individualité du travail manuel, avec lequel il n’est plus en opposition dans
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15 Cette logique mathématique, grandement révérée plutôt que questionnée par ce que
devrait être une production scientifique à la hauteur de la catégorie du travail
intellectuel dans laquelle elle s’insère, finit par fermer la société dans l’univers clos
d’un langage scientifique vidé de toute expérience. Ainsi, commentant la critique
adornienne de l’usage non-réfléchi des statistiques en sciences sociales, Alexander
Neumann montre combien cette méthodologie est interprétée comme la « méthode
juste » d’une « société fausse », tendant à présenter comme caduque la nécessité d’un
travail intellectuel qui, s’opposant tant à l’aliénation du labeur manuel qu’à la
réification de la vie académique par le mouvement de l’industrie culturelle, pourrait
contenir l’expérience de ce que serait une pensée autre : « Les statistiques contribuent
[…] à une définition exacte de la société comme fait accompli, mais ne font en aucun cas
apparaître les potentialités subjectives de son dépassement » 37.
16 Ici encore et comme dans le cas de la production culturelle, le travail de la pensée n’a
plus d’intellectuel que la fonction sociale qu’on reconnaît à son producteur, l’industrie
culturelle éliminant la possibilité d’un travail intellectuel authentique de production de
théorie mais tout en conservant, néanmoins, la domination sociale formelle que ce
dernier contient :
« Si c’est par l’industrie culturelle et celle de la conscience, ainsi que par les
monopoles de l’opinion, que l’aménagement de la société empêche — que ce soit de
manière automatique ou bien planifiée — la connaissance et l’expérience les plus
élémentaires des processus les plus menaçants ainsi que celles des idées et des
théorèmes critiques essentiels ; si, bien au-delà, l’aménagement de la société
paralyse la simple capacité de se représenter le monde sous une apparence
concrètement autre que celle qu’il a pour ceux dont il se compose — c’est-à-dire
comme une force écrasante —, alors l’état fixé et manipulé de l’esprit devient
violence réelle, celle de la répression, de même qu’un jour le contraire de cette
dernière, l’esprit libre, avait voulu la supprimer. »38
17 Ce retournement du travail intellectuel en son contraire, la dispense de la pensée, qui
est consécutif à la conquête des activités de l’esprit par la logique du capital et sa raison
instrumentale, est aujourd’hui amplifié, notamment au niveau de la production
théorique, encadré par la prégnance de notions comme celles d’« économie de la
connaissance » dans les politiques pour l’enseignement supérieur et la recherche et
l’injonction subséquente à la production, au sein des universités, de recherches
porteuses d’innovation industrielle permettant un accroissement de la compétitivité
économique39. L’obtention de financements conditionnée à la réponse à des appels
d’offres, en fonction d’intérêts tant privés que politico-institutionnels, où les
chercheurs sont mis en concurrence, selon une logique bureaucratisée, semble
n’attendre des travailleurs intellectuels universitaires qu’une bonne connaissance des
termes-clef et des procédures en vigueur dans l’industrie sur lesquelles ils sont invités à
modeler tant leur savoir que leur langage40. On voit, ici encore, combien en réalité, le
travail intellectuel est enjoint à se limiter à n’être qu’une fonction de l’appareil de
production. L’expérience oppositionnelle qu’il pouvait représenter se réduit comme
peau de chagrin, alors pourtant que la domination qui l’avait fait naître augmente. Il ne
devient plus qu’une opposition de personnes et de statuts dans la hiérarchie de la
division (internationale41) du travail.
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reconstitution serait un retour au chaos »52. C’est toutefois bien, à nouveau, dans la
forme à donner à ce travail théorique, que peut résider l’engagement qui devrait, ici,
pouvoir faire corps avec l’engagement du théoricien quant à son sujet d’analyse, son
exploration de celui-ci et la visée de sa production théorique. Car, ici encore, la
production intellectuelle ne peut être qu’un travail aux prises avec des tendances
contradictoires. En effet, il s’agit de déjouer, dans la production de théorie comme
travail intellectuel, les tendances aliénantes de la logique instrumentale qui ont fini par
changer les sciences sociales et la philosophie en atelier de collecte des faits, étendant
le pouvoir que ces derniers ont sur le monde, mais sans pour autant renoncer à la
théorie.
24 Il convient alors, pour Adorno (mais aussi pour d’autres théoriciens critiques),
d’assumer dialectiquement cette tension dans le travail de la production théorique et
de ne se soumettre pleinement à aucune des logiques, tout en faisant l’expérience de
chacune d’elles : elles sont aussi la manifestation des contradictions qui traversent le
social. Il faut admettre, tant face à la pensée positiviste qui prétend avoir réduit le
monde en formules — niant par-là la nécessité de toute interprétation —, que face à
croyance futile en un monde de pures intensités et différences — rendu alors
ininterprétable —, que la production théorique, dans le monde irréconcilié, ne peut
être qu’une exploration perpétuelle de la tension entre sujet et objet, entre concept et
expérience. Dès lors, cette exploration ne peut se contenter de catégories de pensée ou
d’analyse qui atténueraient les contradictions en les considérant comme de simples
erreurs lors de l’établissement des enquêtes : « Les rapports sont neutralisés sous la
forme de notions comme le “pouvoir” ou le “contrôle social”. Dans ces catégories de ce
genre l’aiguillon disparaît, et par là, serait-on tenté de dire, ce qui, à même la société,
constitue à proprement parler le social [das Soziale], sa structure » 53. Ainsi,
« Celui qui ne se laisse pas barrer l’accès à l’expérience de la primauté de la
structure sur les états de choses ne tâchera pas d’emblée — comme le font la
plupart du temps ses contradicteurs — de dévaloriser des contradictions en les
rapportant à la méthodologie, c’est-à-dire en les qualifiant d’erreurs de
raisonnement, ni de les écarter au profit de l’univocité de la systématique
scientifique. Au lieu de cela, il poursuivra les contradictions jusque dans la
structure, qui a été antagoniste depuis que la société, au sens le plus noble du
terme, existe, et qui continue à l’être […] » 54
25 Il faut également accepter que toute méthodologie, aussi objective qu’elle soit, ne
pourra jamais mener en soi à « l’objectivité de l’objet de recherche » 55 et que cette
dernière n’est jamais que médiate, particulière et, finalement, décevante… mais pour
autant, absolument nécessaire. Dans un monde où une alliance barbare mais pérenne
entre le délire pré-rationnel de haine de l’autre et la fonctionnalisation instrumentale
la plus aveugle de la science ont pu produire tant Hiroshima qu’Auschwitz, il convient à
la fois de ne pas accéder à la prétention de la théorie à se prendre trop au sérieux, tout
en étant conscient que c’est pourtant aussi avec elle qu’on peut sortir de la barbarie. La
voie ainsi dessinée, sur un fil, impose à la Raison d’intégrer dialectiquement, dans le
travail intellectuel de production de la théorie, tout ce à quoi elle s’oppose dans le
mouvement par lequel elle se constitue : les qualités, le subjectif, l’imagination, tout ce
qui ne s’identifie pas par avance à aucune structure d’ensemble. Parmi les théoriciens
qu’Adorno respectait, Siegfried Kracauer, son ami d’enfance, est selon lui un exemple
de ceux qui ont réussi à porter cette exigence jusqu’au plus fort du travail de
théorisation :
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« Dans tous ses travaux, Kracauer rappelle que la pensée, en regardant derrière soi,
ne doit pas oublier ce dont elle s’est nécessairement débarrassée pour devenir une
pensée. Ce moment est matérialiste ; il amena Kracauer, presque malgré lui, à la
critique de la société, dont l’esprit s’emploie avec zèle à un tel oubli. En même
temps, le refus de la pensée absolument abstraite vient faire obstacle à la logique
matérialiste. »56
26 Ensuite, il convient de rendre compte de ces tensions qui traversent le social dans une
forme d’écriture qui puisse y donner accès le plus possible. Il s’agit de ne pas voiler ou
lisser les contradictions derrière le vernis des normes et attendus scientifiques tacites,
qui sont souvent une limitation de toute intention critique dans la rédaction des
articles scientifiques. Pour Adorno, c’est l’essai, comme forme de la production
théorique — forme que ses amis Kracauer et surtout Walter Benjamin ont
particulièrement éprouvée —, qui matérialise le mieux cette exigence, tant dans la
production théorique esthétique que philosophique ou sociologique :
« L’essai a été presque le seul à réaliser dans la démarche même de la pensée la mise
en doute de son droit absolu. Sans même l’exprimer, il tient compte de la non-
identité de la conscience ; il est radical dans son non radicalisme, dans sa manière
de s’abstenir de toute réduction à un principe, de mettre l’accent sur le partiel face
à la totalité dans son caractère fragmentaire. »57
27 C’est bien l’essai, dans son rapport particulier à l’expérience qu’il cherche à décrire, et à
propos de laquelle il s’autorise l’interprétation, forcément médiate, subjective et
parcellaire, qui est susceptible de porter l’engagement d’un travailleur intellectuel qui
cherche à maintenir le travail de la théorie à la hauteur de son propre concept :
« Il prend la logique hégélienne au mot : il ne faut ni brandir la vérité de la totalité
contre les jugements particuliers, ni limiter la vérité au jugement particulier, mais
prendre à la lettre la prétention de la singularité à être vraie, jusqu’à ce que sa non-
vérité devienne une évidence. Tout ce qu’il y a de risqué, de prématuré, de pas tout
à fait garanti dans chacun des détails de l’essai entraîne d’autres détails qui en sont
la négation ; la non-vérité dans laquelle l’essai s’enfonce en connaissance de cause
est l’élément de sa vérité. »58
28 L’essai est ainsi le lieu de la saisie du particulier, hors de toute limite ou formatage dus
à la segmentation disciplinaire. Les récentes publications des dialogues entre Adorno et
Horkheimer, tant en vue de l’écriture de leur ouvrage à quatre mains 59, que d’un
« nouveau manifeste communiste » (qui n’a finalement jamais été achevé) 60 mettent en
évidence leur souci commun — quelquefois aliéné par des contraintes éditoriales — de
toujours laisser au maximum transparaître dans leur écriture ce caractère
contradictoire et non-réconcilié des réalités à décrire. Plusieurs passages montrent
ainsi combien le travail de et sur l’écriture, typique de cet « essayisme » qui caractérise
la forme interdisciplinaire des travaux de l’École de Francfort à partir de la Dialectique
de la raison61, est d’une importance primordiale, irréductible aux contraintes et normes
scientifiques institutionnalisées par les habitudes disciplinaires. Il s’agit d’approcher au
plus près et de la manière la plus explicite qui soit, dans la manière de rendre compte
d’une analyse, les contradictions tant internes à cette dernière que révélées par elle.
29 Voilà donc comment la possibilité d’un engagement du scientifique comme de l’artiste,
peut apparaître aux théoriciens critiques comme tâchant de se hisser à la hauteur de la
catégorie de travail intellectuel. Le travail intellectuel, qui porte en lui le souvenir
d’une histoire de la domination qui contient aussi celui d’une époque pré-capitaliste où
la société industrielle n’avait pas soumis toute activité de l’esprit à la loi de la
marchandise, doit être conservé à tout prix comme la contradiction qu’il représente et
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qui rappelle qu’il pourrait en être autrement. Tout individu qui s’adonne à un travail
intellectuel, même dans une situation enserrée dans les rapports de production
industriels peut retrouver, au moins par interstices, cette attitude de méditation qui a
pu caractériser le travail intellectuel lors de sa séparation d’avec le travail manuel. À
partir de ce sentiment, éprouvé en filigrane, la pratique fondamentale du travailleur
intellectuel digne de ce nom doit être une pratique permanente de lutte contre
l’industrie culturelle qui enserre et vise à réduire à néant la force intimement critique
de sa production intellectuelle, critique parce que justement non soumise a priori. Cette
tâche, exigeante, est toujours susceptible de s’abîmer en son contraire (le
divertissement, la pensée positive, etc.) mais doit toujours, contre les forces qui
concourent à sa fonctionnalisation maintenir ses espaces de négation de ce-qui-est au
sein de ce-qui-est.
Ouverture
30 Ayant en tête les mouvements actuels et le bouillonnement théorique qu’ils ont fait
naître (et auquel cette livraison de la revue est consacrée), il apparaît toutefois que le
présent article ne peut en rester là. Car en admettant que « la culture [activité
théorique comme artistique] est le fruit de la séparation radicale entre travail manuel
et travail intellectuel et tire ses forces de cette séparation qui est en quelque sorte son
péché originel », et en acceptant également que « [l]orsque la culture se contente de
renier cette séparation en donnant l’illusion d’une solidarité directe, elle reste en
dessous de son propre concept »62, il n’en demeure pas moins que les théoriciens ne
peuvent se satisfaire de cette démonstration (voire la maintenir comme excuse de leur
propre désengagement63 éventuel de la pratique politique) qu’au risque de voir leur
production retomber dans une glose de classe à tout moment susceptible d’être
rattrapée par la logique de l’industrie culturelle. On aurait tort, cependant,
d’interpréter alors — comme c’est souvent le cas — la position d’Adorno notamment,
comme un simple renoncement, doublé d’un repli dans l’esthétique. Il s’agit plutôt,
dans le cas du philosophe francfortois, de la manifestation d’une volonté à laquelle il a
consacré son existence, de tenir à tout prix la possibilité d’une expérience de travail
intellectuel, dans un monde post-Seconde Guerre mondiale où l’emprise de l’industrie
culturelle et le pouvoir des faits, ainsi que les totalitarismes à l’Est rivalisant alors
d’imagination avec le nazisme pour décimer les intellectuels, se sont unis dans une
entreprise de destruction de la pensée. Et si, pour rester sur Adorno, on peut
remarquer plusieurs contradictions entre certaines de ses positions tant théoriques que
pratiques — aboutissant au célèbre chahut dont il a fait l’objet en 1968 de la part de ses
étudiant(e)s exhortant la Théorie critique dont il était représentant à s’engager dans la
pratique politique immédiate et lors duquel il a fait expulser ceux(celles)-ci par les
forces de l’ordre —, il ne nous semble pas pertinent ni de mettre ces contradictions en
avant comme limite absolue et impuissance finale de la théorie adornienne, ni de
chercher à les dissimuler ou à les réduire. En effet, la première proposition révélerait
une logique qui tend à identifier de manière bien peu dialectique contradiction et erreur,
à la manière des théories positivistes que la Théorie critique combat ; la seconde
reviendrait à un lissage neutralisant le caractère le plus fondamentalement critique
d’Adorno — et Alexander Neumann rappelle combien cette position tend à être celle de
ses est celle de ses « héritiers légaux et symboliques », en particulier de Jürgen
Habermas64. Nous considérons qu’il est bien plus stimulant de considérer ces
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unes des autres »70 il ne semble pas lier cette tendance à la logique générale de la
division du travail qui, ne se satisfaisant pas de la simple séparation du travail manuel
et intellectuel a, dans les mutations contemporaines du capitalisme, fait de la division
un principe, tant pour les tâches manuelles de la production que pour celles de la
pensée ou de la production artistique, culturelle et informationnelle. Il nous paraît au
contraire nécessaire d’interpréter ce mouvement d’hyperspécialisation et de
cloisonnement disciplinaire comme l’un des éléments de liquidation de la pensée par sa
réduction à des procédures spécialisées dans l’industrie culturelle, au même titre (et
dans le même temps) que la mise en concurrence de plus en plus acharnée des
chercheurs quant à l’obtention des financements pour la recherche, dans une logique
de projet toujours plus teintée de nécessité bureaucratique71 que nous avons discutée
supra. Et le simple partage du travail intellectuel auquel appelle l’auteur n’est en rien
un gage de fonctionnement plus ouvert des lois de toute institution de production
médiatique ou théorique acquise à l’industrie culturelle. On peut même imaginer ici au
contraire que ce partage pourrait être un point de justification extrême de
l’hyperspécialisation car l’idée que « [l]e travail en équipe favorise l’accumulation de
connaissance et l’élargissement du regard »72 est aussi l’argument avancé pour
légitimer qu’on ne s’attaque pas au morcellement des savoirs : chacun au sein d’une
équipe vient apporter son savoir issu de son parcours intellectuel propre ; un
intellectuel plus en vue que les autres sera invité à produire la synthèse issu des
discussions fructueuses de l’équipe et pourra justifier de présenter un autre projet 73. Il
nous semble ainsi qu’en rappelant la nécessité du partage du travail comme de la
critique de la division du travail (avec lesquelles nous sommes entièrement d’accord)
l’auteur ne pose pas assez la question de ce que serait le travail intellectuel à partager
dans un monde actuellement baigné d’industrie culturelle : tout semble se passer
comme si ce partage était déjà effectif, ne fussent les intellectuels occupés à se
maintenir l’exclusivité du travail de la pensée. Si nous agréons totalement avec
Cervera-Marzal que « l’excellence de la pensée ne s’oppose pas à sa démocratisation » 74,
il nous apparaît nécessaire de rappeler que, démocratisation ou non, l’industrie
culturelle actuelle, et ses manifestations tant dans la culture que l’éducation et la
production théorique, s’oppose, elle, à cette excellence de la pensée. Il ne faudrait donc
pas que la quête d’un partage plus équitable et rationnel des tâches et notamment des
tâches intellectuelles fasse oublier la lutte nécessaire contre les mouvements de
l’industrie culturelle — sans quoi ces tâches intellectuelles risquent de s’abîmer à leur
tour en pures redites de l’appareil de production.
33 Il est bien certain que, si elle est un but de tout projet communiste, la réunion du
travail manuel et du travail intellectuel ne se décrète pas. Il en est de même pour la
réconciliation de la théorie universitaire et de la pratique militante qui en est un
premier moment important, tant chez Cervera-Marzal que chez un certain nombre
d’autres chercheurs ou militants75. Il y a là la continuité d’une certaine considération
des rapports entre théorie sociale et pratique politique comme ayant nécessairement
cette dernière pour but et arbitre de la vérité de la théorie, qui voit dans la séparation
des théoriciens critiques des cœurs de la stratégie politique un péché originel du
marxisme « occidental »76 dont les premières figures paradigmatiques sont, d’après
Perry Anderson, les théoriciens de l’École de Francfort. Mais il ne suffit pas de décider
que cette séparation de la théorie et de la pratique, fruit du mouvement de la division
du travail, est simplement désormais nulle et non avenue — ce qui n’empêche pas qu’il
faille encourager les expériences qui tendent à la dépasser, comme autant de brèches.
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déjà mis leur ouverture d’esprit et leur créativité du côté de la lutte, même s’il ne
peuvent qu’avouer leur relative impuissance quant à la proposition de « recettes à
appliquer » qui, dialectiquement, ne feraient de toute façon que produire « une
structure organisationnelle différente, une structure de monologue qui instaure des
dirigeants et des institutions pour les mettre en place »82. Ainsi, le travail intellectuel
n’est posé que comme cas particulier du travail, dans son caractère double : une partie
du travail intellectuel n’existe que limitée dans le cadre de la création de la valeur, mais
en tant que faire individuel ou partagé, il se déploie au-delà de ces limites. Derrière une
telle catégorie, c’est bien, à nouveau, la problématique de l’industrie culturelle qui tend
à être oubliée : cette entreprise de limitation de ce qui historiquement s’est autorisé à
dépasser les limites du toujours identique par sa séparation des tâches routinières et de
dur labeur. C’est aussi un oubli de l’industrie culturelle comme travail intellectuel
employé à (re)produire de l’identique et de l’adéquat à partir des sentiments
d’inadéquation et des consciences d’inadaptations individuelles qui sont justement,
pour Holloway, à l’origine des brèches. Il ne faudrait pas oublier, en effet, combien à
l’heure actuell, ces aspirations à « l’émergence […] d’un autre monde, d’un autre faire et
d’autres relations »83 sont réintégrées — voire servent carrément à régénérer et
réactualiser les imaginaires contemporains de la forme-marchandise. Ainsi, lorsque
Holloway rappelle qu’« il y a de réelles pressions (la répression, la famine) qui nous
poussent à reproduire le capitalisme chaque jour »84, il nous semble qu’il devrait y
ajouter un certain nombre de pratiques culturelles ou médiatiques dont il a par ailleurs,
pour sa part, choisi d’interpréter certaines comme des « brèches » qui visent justement
à cesser de fabriquer le capitalisme. Et lorsqu’il incite à briser « les murs autour de
notre esprit qui rigidifient notre pensée, un processus qui résulte du travail abstrait et
qui est renforcé dans les écoles et dans les universités » ou « les murs par lesquels la
dynamique puissante des verbes est enfermée par les noms » 85 c’est bien à une tâche de
résistance du travail intellectuel à l’industrie culturelle, et son mouvement
d’intégration constant de tout embryon de pensée contradictoire, qu’il appelle. En plus
d’appeler à une convergence de ces nouvelles pratiques, de ces brèches, Holloway
devrait alors aussi appeler à la constitution d’une pensée spécifique et commune des
brèches, qui ne se fondrait jamais complètement dans le faire qu’à la condition d’être
rattrapée par l’industrie culturelle et l’illusion de la réconciliation par pure
identification avec ce qui est.
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la production d’autres faires, d’un côté, et des aspirations à maintenir les conditions
exigeantes d’une activité théorique et artistique, de l’autre, sans nier l’opposition
fondamentale des deux, mais en prenant conscience, au contraire, que cette opposition
est la matérialisation de ce que la société actuelle et telle qu’elle nous est donnée est cet
ensemble irréconcilié que, d’une manière assez paradoxale et en négatif, une
réconciliation peut se dessiner. Le lieu de cette réconciliation ne serait alors ni la
pratique sociale et de mobilisation, ni le travail intellectuel de production de la théorie
mais le sujet, susceptible de s’engager dans l’une et dans l’autre. Ce n’est toutefois
qu’une réconciliation décevante et en forme d’opposition continuelle : il s’agit en
réalité plutôt d’une intégration forcée des tendances oppositionnelles contradictoires
par le sujet. Engagé tant dans une pratique de mobilisation sociale ou de pratique
alternative que dans un travail théorique qui maintient son exigence, l’individu ne peut
qu’espérer faire au niveau le plus intime de sa subjectivité l’expérience fondamentale de la
société avancée : celle de la contradiction entre ces deux pôles qui ne se réunissent a
priori ni directement dans le faire, ni dans une hiérarchie à inverser entre la pratique
sociale et la production théorique.
37 Il convient alors d’exacerber les mouvements et mobilisations de la critique sociale et
d’encourager la prise de conscience qu’une autre société doit être atteinte par la
pratique, en « refusant de continuer à fabriquer le capitalisme » comme y invite
Holloway. Il s’agit d’exalter l’intuition que font de plus en plus d’individus, dans les
secteurs les plus divers de la production sociale, que l’expérience quotidienne qu’ils
peuvent faire de la souffrance au travail, du mépris, etc. est due à une logique
capitaliste barbare qui ne se dissimule même plus et qui voit tous les jours se réduire le
nombre de ses bénéficiaires (mais augmenter leurs parts de bénéfices). Cette pratique
de la lutte sociale ne doit pas pour autant voir dans les productions théoriques un idéal
de réconciliation qui devrait diriger la pratique dans l’immédiat. Mais, alors que le
travail théorique ne peut plus viser sa réconciliation immédiate avec une pratique, il
reste le lieu fondamental d’une activité oppositionnelle dans l’expérience subjective
même des individus. Il convient donc aussi de s’engager pour limiter la
fonctionnalisation toujours plus prégnante des lieux de production du travail
théorique, critiquer la casse de l’université, et toutes les logiques qui concourent à
maintenir le travail de la théorie en-deçà de son propre concept de théorie — et qui
sont les mêmes que celles qui, ailleurs, exproprient toujours plus le travail « non-
intellectuel ». Il faut également encourager le plus d’individus possible à y prendre
part, à la faveur notamment de luttes pour une réduction drastique du temps de travail,
comme y invite Cervera-Marzal, ainsi que pour une gratuité effective de l’accès à
l’enseignement supérieur et à l’enseignement artistique. Ce travail théorique ou
artistique, toujours partageable, et qu’il convient de partager davantage, libérant ainsi
le « flux dans lequel le savoir d’une personne se mêle et se mélange de façon
indéfinissable au savoir des autres »86, révèle aussi au sujet qui le produit, le partage ou
le reçoit, à quel point la pratique dans laquelle il est engagé par ailleurs dans ses autres
activités est à son tour en-deçà de ce qu’elle devrait être eu égard aux potentialités
ouvertes par la technique et le niveau scientifique et philosophique que l’époque a
atteint — soit, en termes adorniens que « tout est faux aussi longtemps que le monde
est comme il est »87. Tout le monde doit pouvoir, à son niveau, faire cette expérience,
qui est fondamentalement celle que l’industrie culturelle vise au contraire à empêcher.
De là, il n’est pas sûr que le salut soit absolument dans un dépassement par la pratique
pure ni par la théorie pure, mais probablement dans une lutte menée à des niveaux
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différents. Pour le moment, en revanche, il nous apparaît certain que ce n’est pas en
niant purement et simplement la séparation des deux que la critique avance : cette
simple négation « théorique » de la division du travail ne fait pour autant pas cesser
d’exister les réalités que cette division a fait naître historiquement. L’industrie
culturelle, fruit de cette division, s’emploie encore et toujours à se présenter au
contraire comme réconciliation. Ne pas faire son jeu, c’est aussi reconnaître la
particularité du travail intellectuel, le mieux placé dans sa pratique de travail pour la
combattre. Cela qui ne signifie pas qu’il faille pour autant réserver ce travail à une
catégorie réduite d’individus, mais inversement, l’ouverture de ce travail ne peut
signifier qu’il cesse d’exister comme catégorie spécifique — sauf à capituler par avance.
BIBLIOGRAPHIE
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NOTES
1. Cf. par ex. Gérard Noiriel, Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question (Marseille: Agone,
2010) ; Frédérique Matonti et Gisèle Sapiro, « L’engagement des intellectuels : nouvelles
perspectives », Actes de la recherche en sciences sociales n° 176-177, no 1 (2009) ; Daniel Bensaïd et
Philippe Corcuff, « Le travail intellectuel au risque de l’engagement », Revue Agon e, no 18‑19
(1998), [Link] Nous reviendrons
notamment, dans la dernière partie de ce texte, sur l’ouvrage de Manuel Cervera-Marzal, Pour un
suicide des intellectuels (Paris: Textuel, 2016).
2. Voir l’article de Fabien Granjon dans ce numéro.
3. Cf. ci-après, quatrième section de l’article.
4. Cf. Dietrich Hoss, « La misère de la Théorie critique... est le manque de la question de
l’organisation », Illusi o, no 10‑11 (2013), 76‑95. On pourra également consulter le principal
ouvrage de Hans-Jürgen Krahl, Konstitution und Klassenkampf. Zur historischen Dialektik. Von
bürgerlicher Emanzipation und proletarischer Revolution (Frankfurt am Main: Verlag Neue Kritik,
1971).
5. Quand ses collègues Adorno et Horkheimer sont revenus en Allemagne dans les années 1950.
6. Laudani, « Pour une théorie critique de l’indignation. Notes sur le rapport actuel entre les
mouvements sociaux et le pouvoir destituant », 83.
7. Cf. Gérard Raulet, Herbert Marcuse. Philosophie de l’émancipation (Paris: PUF, 1992).
8. Laudani, « Pour une théorie critique de l’indignation. Notes sur le rapport actuel entre les
mouvements sociaux et le pouvoir destituant ».
9. Cf Werner Bonefeld, Critical Theory and the Critique of Political Econom y (New-York, NY :
Bloomsbury, 2014) ; Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale (Paris: Fayard, 2009) ou le
numéro 10/11 de la revue Illusio, ayant pour thème « Théorie critique de la crise : École de
Francfort, controverses et interprétations » (2013).
10. On consultera pour s’en convaincre le texte fondateur de Max Horkheimer, « Théorie
traditionnelle et théorie critique », in Théorie traditionnelle et théorie critique (Paris : Gallimard,
1974), 15‑81, où les références à la division du travail, et notamment du travail scientifique, sont
très nombreuses.
11. Cf. Alfred Sohn-Rethel, La pensée-marchandise (Bellecombe-en-Bauge : Éditions du croquant,
2010).
12. Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, La dialectique de la raison (Paris : Gallimard, 1974), 31.
13. Ibid.
14. Max Horkheimer, Éclipse de la raison (Paris : Payot, 1974), 62-63.
15. Horkheimer et Adorno, La dialectique de la raison, 50.
16. Theodor W. Adorno, Trois études sur Hegel (Paris : Payot, 1979), 32.
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17. Les Minima Moralia d’Adorno comme les Notes critiques de Horkheimer sont à cet égard assez
instructifs.
18. Max Horkheimer, Théorie critique (Paris : Payot, 1978), 327.
19. Karl Marx et Friedrich Engels, L’idéologie allemande (Paris : Editions Sociales, 1976), 30.
20. Cf. Adorno, Trois études sur Hegel, 30. sq.
21. Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, Towards a new manifesto (London : Verso, 2011), 95.
22. Cf. à ce sujet Albrecht Wellmer, « Autonomie et négativité de l’art. L’actualité de l’esthétique
d’Adorno et les points aveugles de sa philosophie de la musique », Réseaux, vol. 29, n° 166 (2011),
31-70.
23. Cf. par ex. Herbert Marcuse, « Note sur la dialectique », in Raison et révolution. Hegel et la
naissance de la théorie sociale (Paris : Minuit, 1968), 45.
24. Cf. par exemple Christophe Magis, Nelly Quemener et Florian Vörös (dir.), “Exploitation 2.0”,
Poli — Politique de l’image, n°13.
25. Horkheimer et Adorno, La dialectique de la raison, 22.
26. Et bien que cette analyse et les questions de planification industrielle, de standardisation, de
contrôle et d’accumulation capitalistique appliqués à la production culturelle y soient
absolument centrales, cf. Christophe Magis, « Art, culture et critique en communication :
propositions pour une théorie des industries culturelles », in Critique, sciences sociales et
communication, éd. par Éric George et Fabien Granjon (Paris : Mare & Martin, 2014), 137‑64. ; voir
aussi Olivier Voirol, « Retour sur l’industrie culturelle », Réseaux, no 166 (2011), 125‑57.
27. Theodor W. Adorno, Current of music. Éléments pour une théorie de la radio (Paris : Maison des
sciences de l’homme, 2010).
28. Theodor W. Adorno, « Mode intemporelle », in Prismes : critique de la culture et société (Paris :
Payot, 1986).
29. Theodor W. Adorno et Hanns Eisler, Musique de cinéma (Paris : l’Arche, 1972).
30. Theodor W. Adorno, Le caractère fétiche dans la musique et la régression de l’écoute (Paris : Allia,
2001), 16. Si cet essai est antérieur à la rédaction de la dialectique de la Raison et donc à la
formulation du concept d’industrie culturelle, il n’en est pas moins l’une des premières tentatives
de cette formulation, à partir d’une référence à la théorie du fétichisme de la marchandise de
Marx.
31. Et Adorno n’est pas plus tendre avec les œuvres de Rachmaninov ou Tchaïkovski qu’avec les
rengaines du jazz.
32. Horkheimer, Éclipse de la raison, 112.
33. Ibid., 31.
34. Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel (Paris : Minuit, 1968).
35. Cf. par ex. Theodor W. Adorno et Karl Popper, éd., De Vienne à Francfort. La querelle allemande
des sciences sociales (Bruxelles : Éditions Complexe, 1979).
36. Horkheimer, Éclipse de la raison, 32.
37. Alexander Neumann, « Pour une écoute sociologique. Répression, inhibition, prise de
parole », Variations. Revue internationale de théorie critique, no 8 (2006), §31.
38. Theodor W. Adorno, « Capitalisme tardif ou société industrielle ? », in Société : Intégration–
Désintégration. Écrits sociologiques (Paris : Payot, 2011), 96.
39. Pour plus d’information sur la situation française à ce propos, on pourra consulter l’ouvrage
de Christophe Granger, La destruction de l’université française (Paris : La Fabrique, 2015).
40. Les récents travaux de sciences sociales sur cette « projectification » de la recherche
montrent ainsi combien l’activité scientifique est désormais enjointe à « s’aligner sur la
dimension managériale du projet, sur son code sémiotique et narratif », et combien
l’assujettissement à la production de livrable voit la recherche tendre à « se conformer à des
normes de production qui augmentent le risque de standardisation » qui vont même contre la
logique même des appels à projets qui sont censés encourager une recherche originale
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susceptible de « créer de la valeur ajoutée ». Cf. Anne Piponnier, « Le projet dans les pratiques de
recherche. Pour un retour réflexif et critique sur nos engagements », Sciences de la société, no 93
(2015), 110‑23.
41. On consultera à ce propos les nombreux travaux de l’économie politique de la communication
qui montrent combien les mouvements de l’industrie culturelle ont été au cœur d’une
redistribution internationale du travail où « la main d’œuvre non qualifiée se concentre dans les
pays les plus pauvres, la main d’œuvre plus qualifiée et spécialisée dans l’assemblage se trouve
dans les pays semi-périphériques ; quant aux emplois liés à la recherche, au développement et à
la planification, ils se concentrent dans les grandes entreprises commerciales des pays riches. »
Vincent Mosco, The Political Economy of Communication (London : Sage, 2009), 74. Cf. aussi Christian
Fuchs, Digital Labour and Karl Marx (London : Routledge, 2014), particulièrement les chapitres 5 et
6.
42. Theodor W. Adorno, « Engagement », in Notes sur la littérature (Paris: Flammarion, 1984), 286.
43. Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ? (Paris: Gallimard, 1948).
44. Cf. Gisèle Sapiro, La responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France (XIXe-XXIe
siècle) (Paris : Seuil, 2011).
45. Cf. par ex. Annie Ernaux, L’écriture comme un couteau. Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet (Paris
: Stock, 2003).
46. D’autant que Sartre n’hésite pas dans son essai à défendre l’importance fonctionnelle des
mass media comme outil prolongeant les visées de l’art engagé pour « conquérir le public
virtuel ».
47. Herbert Marcuse, La dimension esthétique (Paris : Seuil, 1979), 20.
48. Theodor W. Adorno, Théorie esthétique (Paris : Klincksieck, 1995).
49. Marcuse, La dimension esthétique, 12.
50. Adorno, « Engagement », 301.
51. Theodor W. Adorno, « Arnold Schönberg », in Prismes : critique de la culture et société (Paris :
Payot, 1986), 153.
52. Theodor W. Adorno, « L’essai comme forme », in Notes sur la littérature (Paris : Flammarion,
1984), 9.
53. Adorno, « Capitalisme tardif ou société industrielle ? », 97.
54. Ibid., 89.
55. Adorno et Popper, De Vienne à Francfort. La querelle allemande des sciences sociales, 62.
56. Theodor W. Adorno, « Un étrange réaliste : Siegfried Kracauer », in Notes sur la littérature
(Paris : Flammarion, 1984), 268.
57. Adorno, « L’essai comme forme », 13.
58. Ibid., 24.
59. Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, Le laboratoire de la Dialectique de la raison. Discussions,
notes et fragments inédits (Paris : Maison des sciences de l’homme, 2013).
60. Adorno et Horkheimer, Towards a new manifesto.
61. Gérard Raulet, « Interdisciplinarité ou essayisme ? La “philosophie sociale” de la Dialektik der
Aufklärung », in Jenseits instrumenteller Vernunft. Kritische Studien zur « Dialektik der Aufklärung », éd.
par Manfred Gangl et Gérard Raulet (Berlin : Peter Lang, 1998).
62. Adorno, « Mode intemporelle », 16.
63. Nous proposons ici de nommer « désengagement » cette attitude qui consiste à ne se
maintenir que dans la production de théorie critique engagée, par opposition de ce que serait un
« dégagement » (illusoire), position d’un chercheur qui se penserait comme se tenant
objectivement à l’écart de tout « engagement » théorique. Cf. Bensaïd et Corcuff, « Le travail
intellectuel au risque de l’engagement ».
64. Alexander Neumann, « Le courant chaud de l’École de Francfort », Variations. Revue
internationale de théorie critique, no 12 (2008).
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65. « À quoi sert-il de taire la dépression qui le tenait en tenaille durant l’exil américain ?
Pourquoi nier sa morgue passagère contre Herbert Marcuse, ou la façon désinvolte dont il traitait
son ami Walter Benjamin ? Oui, Adorno était un homme mortel, donc imparfait, il a insulté son
concurrent Marcuse d’être un « fasciste entravé » et suggéré à Benjamin de se mettre à l’abri, en
adhérant à la ligue des écrivains du régime nazi, mais tout cela n’enlève rien à la pertinence
éclatante de ses concepts et arguments. Oui, Adorno a fait intervenir la police pour expulser les
trouble-fêtes qui occupaient l’Institut de Francfort en 68. Ses réactions devant le mouvement
étudiant contestataire — tantôt désemparé, tantôt engagé — ne font-ils pas partie d’un caractère
entier et contrasté ? Les héritiers légaux et symboliques d’Adorno refoulent ces éléments, bien
que ceux-ci viennent à leur manière renforcer l’idée du non-identique, selon laquelle l’unité de la
théorie et de la pratique est une tâche surhumaine. Les héritiers participent ainsi à la
construction d’un mythe, au lieu de rendre sa pensée vivante. », Ibid., § 6.
66. Cervera-Marzal, Pour un suicide des intellectuels, 23.
67. Ibid., 25.
68. Ibid., 56.
69. Ibid.
70. Ibid., 86.
71. Voir l’article d’Alexander Neumann sur « La bureaucratie liquide » dans ce numéro.
72. Cervera-Marzal, Pour un suicide des intellectuels, 90.
73. Adorno rappelle d’ailleurs à ce titre combien le teamwork en recherche social est une forme de
la réification dans le monde de la recherche : « au sein du teamwork, [les êtres humains] ne sont
fondamentalement rien d’autre que des fonctions partielles plus imparfaites d’un écanisme dont
la finalité n’entre pour rien dans leur travail lui-même et, pour cette raison, ne les amène pas du
tout à une véritable solidarité. », Theodor W. Adorno, « Le teamwork en recherche sociale », in Le
conflit des sociologies. Théorie critique et sciences sociales (Paris : Payot, 2016), 310. L’importance du
mot-clef « interdisciplinarité » dans l’attribution de financements à la recherche par les
organismes nationaux ou européens dédiés laisse ainsi bien entendre que le projet d’une telle
« ouverture » au-delà des spécialités disciplinaires n’est en rien une remise en cause de la
balkanisation des savoirs scientifiques en elle-même mais plutôt sa légitimation par la croyance
que certaines thématiques ou objets contemporains nécessiteraient justement l’apport hyper-
spécialisé de plusieurs chercheurs venant de domaines divers.
74. Cervera-Marzal, Pour un suicide des intellectuels, 138.
75. Cf. par ex. Bensaïd et Corcuff, « Le travail intellectuel au risque de l’engagement ».
76. Perry Anderson, Sur le marxisme occidental (Paris : Maspéro, 1977).
77. John Holloway, Crack capitalism. 33 thèses contre le capital (Paris : Libertalia, 2012).
78. Ibid., 35.
79. Ibid., 36-37.
80. Ibid., 88.
81. Ibid., 83.
82. Ibid., 415.
83. Ibid., 407.
84. Ibid., 413.
85. Ibid., 424.
86. John Holloway, Crack capitalism. 33 thèses contre le capital, 414.
87. Adorno et Horkheimer, Towards a new manifesto, 102.
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INDEX
Mots-clés : travail intellectuel, Théorie critique, Adorno Theodor, Horkheimer Max, industrie
culturelle, art, engagement
AUTEUR
CHRISTOPHE MAGIS
Maître de Conférences en Sciences de l’information et de la communication, Université Paris 8 —
Cemti
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Prêt de mémoire
Esteban Lorenzano
Traduction : Paola Sedda de l’espagnol et lecture critique de Flavie Prieux
NOTE DE L’ÉDITEUR
Ce texte est tiré de l’ouvrage Huellas : voces y trazos de nuestra memoria / Eugenia
Azurmendi, Esteban Lorenzano, Martín Elias, Rolando Fernandez, Paula Silva Testa
; ilustrado por María Giuffra. - 1a ed Ciudad Autónoma de Buenos Aires : El Zócalo, 2017.
[Link]
I
1 « Tu dois écrire quelque chose, cubain1 », m’écrit Maria sur le tchat, et moi, je continue
à y penser, sans trop d’enthousiasme ou, mieux, juste avec l’enthousiasme nécessaire
pour continuer à y penser en même temps que je consulte ses dessins et les textes que
les autres ont déjà envoyés.
2 La consigne est simple : « écrire quelque chose sur la relation avec ta mère, sur sa vie de
militante, sur les années 1970 ». Bon, c’est pas exactement ça mais c’est comme ça que
je l’interprète.
3 « Facile », bien sur. Sauf que je ne sais même pas par où commencer.
4 Néanmoins, il faut bien commencer quelque part. Je crois qu’avec ce truc de la
reconstitution j’ai besoin d’aller en arrière, mais pas beaucoup, jusqu’au moment de
mes premiers souvenirs, jusqu’au début de l’année 1995, l’époque à laquelle j’ai connu
Maria et quelques autres, beaucoup d’entre eux sont après devenus mes amis les plus
proches.
5 J’étais rentré en Argentine depuis deux ans, en 1993, et je m’étais baladé par-ci, par-là
sans avoir une destination précise, en cherchant une place dans cette ville de Buenos
Aires. J’étais tant assoiffé de vie et désireux de faire mon histoire que je ne me rendais
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pas compte à quel point elle était en train de me dévorer, petit à petit, elle m’ajoutait à
son histoire et, moi, je me mêlais à elle, je m’endormais dans son murmure confortable.
6 J’étais dans cet état quand quelqu’un, Lucrecia je crois, un jour me dit : « il y a un
groupe de fils des desaparecidos qui sont en train de se réunir, dans les locaux de
Familiares2, « tu n’as pas envie d’y aller ? », moi je lui ai dit oui mais je n’y suis pas allé.
7 J’ai attendu un peu, jusqu’au cortège de la résistance de cette année-là, en 1994, où les
fils (bah, H.I.J.O.S.3, ils venaient tout juste d’ajouter les petits points), ont fait leur
apparition, ou bien était-ce plus tard ? En décembre du 1995 ? Je ne sais plus. Ma vie à
cette époque-là était tellement intense qu’il me semble que tout ça s’est produit sur
plusieurs années alors que ça n’a peut-être duré que quelques mois.
8 Donc, oui, c’est à ce moment que j’ai rejoint le groupe, quand ils étaient déjà là et qu’ils
attendaient que d’autres se joignent à eux.
9 Je me rappelle que ce premier jour quand je suis allé à la cave de Riobamba il y avait un
groupe plutôt important de filles et de garçons, je ne sais pas dire le nombre exact mais
ils étaient assez nombreux. Ils étaient heureux : la manifestation de la résistance les
avait fatigués mais également rendus euphoriques. Ils étaient en train de planifier
d’autres actions afin de préparer déjà la manifestation du 24 4.
10 Je crois que, dès le début, j’ai précisé que, pour moi, rechercher la reconnaissance de la
justice (bourgeoise) c’était bien mais, qu’au fond, cela n’avait pas beaucoup
d’importance. Les miettes qu’ils pouvaient nous offrir, magnanimes, ceux qui avaient
construit un système auto-proclamé démocratie sur les tombeaux absents d’une
génération ne m’intéressaient pas (et je le pense encore aujourd’hui).
11 Obtenir même le plus petit changement semblait une mission impossible.
12 À y penser, la vérité est que nous avions connu défaite sur défaite : la vague de
privatisations, la fermeture des usines, le début du chômage structurel et, bien sûr,
pour couronner le tout, la « grâce »5 pour les oppresseurs.
13 Une défaite sur toute la ligne : le pays avait succombé à la fièvre néolibérale (qui avait
déjà débuté pendant la dictature), au consensus de Washington et au découragement
généralisé. Dans un tel contexte, s’opposer à « la théorie des deux démons » 6 semblait
une entreprise colossale et, plus encore, d’envisager d’aller au-delà. Ainsi, je suis resté
dans ce groupe parce que, tout en ne croyant pas dans la justice bourgeoise, je croyais
quand même dans l’importance de la mémoire. Tout était tellement urgent et
nécessaire qu’il fallait bien commencer par quelque chose. Pendant ma période à
H.I.J.O.S., c’est donc ce que nous avons fait, avec ses bons et ses mauvais côtés. À la fois
avec joie et déception, comme tout dans la vie.
II
14 « Je te le dis sérieusement, che7, tu dois écrire quelque chose ». Continue de me dire
Maria, et, moi, je continue à ne pas savoir comment répondre à la question qu’elle me
pose : « Comment vis-tu cette absence ? »
15 En fait, je ne suis pas tellement sûr de l’avoir vécue comme une absence. Je pense à ça et
il ne me reste plus qu’à remonter encore plus en arrière, aux années 1980, à l’exil.
16 À ce moment où je grandissais et je commençais à me poser des questions auxquelles
personne pouvait répondre. Que faisions-nous dans ce pays étranger ? Pendant
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III
28 « Oh, che9, arrête de perdre du temps avec ces bêtises et donne-moi ce texte sur ta
mère », insiste, insupportable, Maria. Et, moi, je me rends compte que je suis en train
d’écrire sur moi-même et non pas sur ma mère, mais, en même temps, je me demande
si cela ne peut pas être fait autrement.
29 C’est une absence qui s’est transformée il y a quelques temps en un fantôme, ses pas se
perdent dans la brume des fantaisies et l’espace qu’il y a entre ce qui s’est passé et ce
que nous pensons qu’il s’est passé, s’élargit, se mythifie ou se resignifie, à partir de ce
que nous voulons y voir.
30 Mais bon, toute expérience est vécue subjectivement.
31 Quoi dire donc de ma mère ?
32 Raquel Rina Menna naquit en Italie et fut, comme de nombreux autres gens,
transplantée en Argentine où ses parents émigrèrent à la recherche d’un futur
meilleur.
33 À 16 ans, elle avait tellement cassé les pieds à mes grands-parents qu’ils avaient fini par
déménager et transférer l’atelier de couture de Tres Arroyos10 à Córdoba11 où elle aurait
pu fréquenter l’école normale d’instituteurs. Peu de temps après, elle connut et tomba
amoureuse de mon père, Luis, qui avait été envoyé de La Plata par le parti 12 pour créer
une structure politique à Córdoba à laquelle venait d’adhérer (entre autres) mon oncle,
el Mingo13.
34 Je ne sais rien de son histoire d’amour et du mariage qui a succédé mais je sais que mon
frère naquit en février du 1969 et, bien évidemment, car ça n’aurait pas pu être
autrement, ils l’appelèrent Ernesto. Je naquis trois ans après et mes parents se
séparèrent peu de temps après ma naissance. J’ignore les causes de leur rupture mais
j’imagine que leurs divergences politiques peuvent avoir joué un rôle : mon père adhéra
à l’une des factions de ce qui fut après nommé le G.O.R. 14, je crois, même si j’en suis pas
totalement sûr, et ma mère resta dans le parti où elle continua sa lutte et sa vie (Pablo,
mon petit frère, naquit en décembre 1975), jusqu’au moment où elle tomba dans le
combat le 29 avril du 1977 à Mercedes15, pendant qu’elle défendait la dernière
imprimerie qui restait dans les mains du P.R.T. Nous étions là avec elle, tous les trois.
35 Jusqu’ici la vérité est que je ne peux pas en dire beaucoup plus sur cette histoire.
36 Moi, j’avais 5 ans la dernière fois que je l’ai vue et la dictature m’a enlevé même ce
souvenir. J’ai un blocage mental qui m’empêche de me rappeler de n’importe quel
événement connecté à ce jour ou aux jours qui l’ont précédé.
37 Bien sûr ils sont passés presque 40 ans depuis et on pourrait penser que c’est là la cause
de mon amnésie. Mais le problème est que je me rappelle parfaitement du fait que je
n’ai jamais eu ce souvenir. Je me rappelle que mon frère, qui n’est pas non plus trop
enclin à parler de cette époque, a dû me prêter ses souvenirs, pour que je n’aie pas ce
trou dans mon histoire.
38 Je sais qu’il a voulu le faire afin que son idée, et non pas forcément son souvenir, puisse
me réconforter dans les moments de solitude. À ce point de l’histoire, je serais
normalement censé dire quelque chose sur la manière dont j’ai hérité de l’idéologie de
ma mère et de ce qu’elle penserait des années qu’elle n’a pas pu vivre.
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IV
44 Au final, je ne sais pas si Maria aimera lire ce que j’ai à dire. Ou les autres qui
pourraient me lire par la suite. La vérité est que la récupération de la mémoire dans les
termes dans lesquels elle est en train de se faire ne m’intéresse pas et ne m’a jamais
réellement intéressé. Je comprends la valeur symbolique que certains gestes peuvent
avoir ou la valeur réparatrice que de nombreux gens peuvent en tirer. Et pourtant,
qu’est-ce que je peux dire de plus ? Pour moi ce n’est pas tellement important que la
grâce pour les oppresseurs ait été déclarée inconstitutionnelle. Les procès aux
militaires n’ont guère effet sur moi, et leurs condamnations non plus. Et cela non pas
car tout ça n’est pas juste ou ne doit pas être fait mais parce que ce n’est pas comme ça
que l’on tourne la page dans l’Histoire.
45 Du moins, pas pour moi.
46 Oui, ma mère a eut sa lutte et moi j’ai eu (et j’ai) la mienne, marquée par la recherche
de la reconnaissance pour les combattants morts dont ma mère fait partie.
47 Oui, c’est vrai mais ce n’est pas que ça. Selon moi, accepter les termes de cette
réconciliation équivaut à renoncer aux causes qui ont provoqué la rupture originelle.
Accepter que le mieux que nous puissions faire est cet État, cette société, ce cimetière.
48 Oui, soit, mais pas comme ça.
49 Car, il est vrai, nous avons obtenu beaucoup de choses pour lesquelles nous avions lutté
dans les années 1990 : annulation de la grâce, réouverture des procès, élargissement et
approbation des lois réparatrices ; nous sommes en train d’obtenir progressivement des
gouttes de justice, parfois avant que les assassins ne meurent de vieillesse, parfois non.
50 Mais après ? après il y a encore énormément de choses qui manquent, non ?
51 Il y a encore la police qui a protégé les dictateurs.
52 Il y a encore les juges qui ont raccommodé leurs lois.
53 Il y a encore les syndicalistes qui ont livré les camarades.
54 Il y a encore les partis politiques qui leur ont fourni les fonctionnaires pour préserver
l’État.
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NOTES
1. L’auteur a passé six ans d’exil à Cuba pendant la dictature argentine. Dans ce texte, il
mentionne uniquement l’exil au Mexique. L’appellatif « le cubain » se réfère au surnom que les
amis et les camarades argentins lui ont attribué quand il est retourné en Argentine.
2. Familiares : Abréviation de “Asociación de Familiares de Detenidos Desaparecidos”, est un
organisme militant pour la protection des droits humains qui rassemble les familles des victimes
de la dictature militaire.
3. H.I.J.O.S. “Hijos por la Identidad y la Justicia, contra el Olvido y el Silencio”, est une association
impliquée dans la lutte pour les droits humains à laquelle ont adhéré les fils des disparus, les
prisonniers politiques, les exilés et les victimes de la dictature.
4. La manifestation du 24 mars a lieu tous les ans et vise à commémorer le début de la dictature
militaire (24/03/1976) et à revendiquer le droit à la mémoire et à la justice.
5. « Indulto » dans le texte originel en espagnol.
6. On fait ici référence à des positions qui attribuent une responsabilité égale au terrorisme d’État
et à la lutte armée menée par ses opposants dans le déclenchement du conflit politique sanglant
qui marqua le pays.
7. « Che » en langue mapuche signifie « gens ». Souvent situé au début ou à la fin de la phrase, il
est très utilisé en Argentine pour se référer aux autres dans un langage familier.
8. Campo de Mayo est le quartier général de l’armée argentine ainsi que l’un des principaux
centres de détention et de torture clandestins.
9. Voir note n° 7.
10. Tres Arroyos est une petite ville d’environ 100.000 habitants située au Sud de Buenos Aires.
11. Córdoba est la capitale de la région éponyme, connue, entre autre, pour la qualité de
l’éducation universitaire.
12. El Partido Revolucionario de los Trabajadores - Ejército Revolucionario del Pueblo (PRT-ERP) -
est une organisation marxiste révolutionnaire qui fut à la tête d’une vaste lutte qui se développa
à tous les niveaux de la vie politique et sociale en incluant des formes de guerrilla urbaine et
rurale.
13. Domingo Menna, “el Mingo”, membre du Comité Central et du bureau politique du PRT-ERP,
fut l’un des responsables de l’organisation du parti et de différentes sections syndicales
(notamment celle de la ville Villa Constitución); il prit partie à l’évasion du prisonnier Rawson en
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1972. Il fut déclaré disparu à partir du 19 juillet 1976 dans le cadre de la même opération qui
provoqua la mort de Santucho (le principal dirigeant du parti) et de Urteaga.
14. GOR - El Grupo Obrero Revolucionario - fut une fraction du PRT-ERP. La différence principale
entre les deux groupes se situait au niveau du caractère de la lutte révolutionnaire : tandis que le
PRT-ERP soutenait la nécessité de créer une armée capable d’affronter la dictature militaire, le
GOR affirmait que la lutte armée aurait dû être subordonnée au développement de la lutte du
prolétariat et des masses. Le développement de ce dernier fut en effet fondamental pour la
mobilisation des quartiers ouvriers et son action fut en général liée au contexte des usines et des
conflits syndicaux.
15. Mercedes est une localité située aux alentours de Buenos Aires.
16. Jorge Julio Lopez fut le principal témoin dans le procès contre l’oppresseur Miguel
Etchecolatz pendant lequel il raconta les modalités de sa séquestration et les tortures subies. Il
disparut le 18 septembre 2006 en plein régime démocratique. L’identité de son ravisseur reste
encore aujourd’hui inconnue. Pour les militants des droits humains, l’expérience de Lopez
démontre la permanence des structures répressives.
INDEX
Mots-clés : dictature argentine, desaparecidos, lutte armée, engagement, droits humains
AUTEURS
ESTEBAN LORENZANO
Un guevariste
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Hors-champ
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Reconnaissance et
dispositionnalisme
Une discussion de la théorie de la reconnaissance d’Axel Honneth
Fabien Granjon
De la reconnaissance
2 La théorie de la reconnaissance s’appuie, en son cœur, sur une discussion entrelacée de
la philosophie sociale consignée dans les écrits d’Iéna de Georg W. F. Hegel et de la
psychologie sociale et pragmatique de George Herbert Mead (« matérialiste » précise
Honneth). La fertilisation croisée de ces apports conduit Honneth à avancer une
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même, l’effort fait pour s’approprier son travail, quel qu’il soit, ne peut manquer d’y
attacher le travailleur qui, par son investissement, concourt à sa propre exploitation.
Mais ces profits symboliques dépendent à la fois des conditions de travail [situations] et
des dispositions des travailleurs12 ».
6 Au regard de la reconnaissance, que nous apporterait la prise en compte de l’existence
d’une pluralité des champs ? Sans doute de montrer que les structures sociales ne se
réduisent pas à l’État, à la sphère domestique ou même à celle du travail. Ces divers
espaces se composent de champs et de sous-champs qui les différencient et offrent des
conditions variées de mise en œuvre du lien social dont on imagine qu’elles spécifient
aussi les formes de reconnaissance qui peuvent y être développées. Honneth convient
qu’il est difficile de contrôler depuis la réalité phénoménale les pratiques positives de
reconnaissance qui se donnent plus facilement à lire quand elles s’expriment
négativement dans l’humiliation. En étant attentive aux statuts, aux positions, aux
règles du jeu, aux intérêts spécifiques, aux formes de capitaux, la théorie des champs
offre un appareillage conceptuel permettant de se saisir assez finement des rapports de
domination et des phénomènes de (non-)reconnaissance qui lui sont attenants. Ces
derniers peuvent d’ailleurs être dialectiquement liés aux premiers, dans la mesure où
ceux qui occupent les positions dominantes dans le champ sont souvent les évaluateurs
qui décernent la reconnaissance, mais leur propre reconnaissance peut aussi avoir
partie liée aux sanctions négatives et aux dévaluations qu’ils peuvent attribuer en tant
que ces opérations sont des formes d’affirmation de leur supériorité et de leur capital
symbolique. Si la notion de capital symbolique a le réel avantage de permettre de
désigner des formes sociales de distinction (reconnaissance) propres à des règles
particulières qui sont celles d’un champ donné, elle autorise également à qualifier
celles qui se greffent plus spécifiquement à des rapports de domination et peuvent
prendre forme sur fond de mépris. Car de toutes les distributions, précise Pierre
Bourdieu, « l’une des plus inégales et, sans doute, la plus cruelle est la répartition du
capital symbolique, c’est-à-dire de l’importance sociale et des raisons de vivre 13 ». La
notion de capital symbolique permet ainsi de concevoir l’existence de hiérarchies dans
les dignités et indignités et des modes de reconnaissance exercés « sous domination » ;
lesquels pour autant qu’ils soient des phénomènes de valorisation, n’en sont pas moins
l’expression de rapports de force et de rapports de sens qui leur sont indexés.
7 Accepter d’être reconnu par telle instance ou tel sujet, c’est leur reconnaître a minima
la légitimité de cette reconnaissance et, par là-même, naturaliser leur position et la
hiérarchie dont elle dépend. En ce sens, l’acte de reconnaissance, comme l’éventuelle
demande en amont, doivent être envisagés dans leur relation à l’ensemble des effets
symboliques dont ils participent, et notamment ceux de la reproduction des positions
dominantes dans tel ou tel champ ou, plus largement, au sein de l’espace social. Pour le
dire autrement, le concept de capital symbolique invite à envisager les phénomènes de
reconnaissance comme des boucles symboliques permettant, certes, d’accéder à des
modalités variées de la dignité par le reconnu, mais aussi comme des opérations
conjointes de légitimation du reconnaissant et de son éventuelle domination. Peu
souligné dans les commentaires portant sur la théorie honnéthienne, le fait est que
l’intersubjectivité de la reconnaissance est aussi une interdépendance potentiellement
confirmatrice d’asymétries sociales : « Le capital symbolique assure des formes de
domination qui impliquent la dépendance [relative] à l’égard de ceux qu’il permet de
dominer : il [existe] dans et par l’estime, la reconnaissance, la croyance, le crédit, la
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social auquel elles se réfèrent est un espace très largement intériorisé, subjectivé,
incorporé.
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Émettre une prétention à la reconnaissance implique d’accepter que l’autre use de cette
possibilité19 ».
13 Cette assertion nous invite à creuser la question de l’illusio que Bourdieu définit comme
« l’adhésion immédiate à la nécessité d’un champ20 ». Celle-ci peut être liée, comme le
suggère Philippe Corcuff, à une quête du sens de soi et à l’impossibilité d’échapper aux
« jeux de distinction entre les personnes et les groupes dans la quête d’une
reconnaissance par les autres ». Citant les Méditations pascaliennes, il poursuit : « Nous
somme au cœur de ‘‘la question de la légitimité d’une existence du droit d’un individu à
se sentir justifié d’exister comme il existe’’. (…) ‘‘C’est la société, et elle seule, qui
dispense, à des degrés différents, les justifications et les raisons d’exister’’ 21 ». On
reconnaît là les postulats intersubjectifs et normatifs qui sont au fondement de la
théorie de la reconnaissance, mais ce que suggère l’illusio, en accord avec la théorie des
champs, c’est que cette nécessité pour le sujet d’être reconnu et auquel s’attache le
risque du mépris, passe par un investissement dans des manières d’être occupé par le
monde via une adhésion à des jeux sociaux auxquels nous avons intérêt à croire, dans la
mesure où c’est à travers eux que nous pouvons obtenir gain de reconnaissance. Cela
nous pousse à nous interroger sur le fait que l’autoréalisation (partielle) semble passer
paradoxalement par une méconnaissance de la réalité sociale (notamment des règles
des champs) et de sa vérité objective. Surtout, elle tend à tirer les phénomènes de
reconnaissance vers des horizons relativement éloignés de ce que pourrait être une
« vie bonne », voyant en eux un travail « toujours recommencé, des individus et des
groupes pour acquérir la reconnaissance des autres, dans la concurrence perpétuelle
avec eux ; reconnaissance supposée, au final, largement vaine et illusoire 22 ».
14 La violence symbolique reçoit, de ce fait, peu d’intérêt de la part des tenants de la
théorie de la reconnaissance, puisqu’elle cherche surtout à attirer l’attention sur les
aspects potentiellement négatifs de la reconnaissance alors qu’au sein de la théorie
éponyme, elle est évidemment le pôle positif de l’action sociale. Ce qu’elle nous invite à
effectuer c’est un recadrage de la reconnaissance et du mépris à l’aune d’un
négativisme qui les conçoit possiblement comme participant d’une efficace visant
l’acceptation des formes de domination susceptible de contribuer à la perpétuation de
l’ordre établi. La violence symbolique, c’est l’incorporation par les sujets de schèmes
perceptifs opérant une naturalisation des rapports sociaux, de sorte que leurs actions
s’accordent avec leur connaissance, ou, pour être plus juste, avec leur méconnaissance
des principes de la domination dont l’efficacité repose sur la reconnaissance que le
dominé accorde au dominant. Autrement dit, le mépris qui s’exerce objectivement sur
un sujet n’est pas forcément un acte le conduisant à faire une expérience morale de
l’injustice et de l’offense, mais peut être aussi appréhendé par le sujet méprisé comme
une interaction « normale », en tant que celle-ci est normalisée par sa méconnaissance
de l’acte effectif de domination qui s’exerce à son encontre. Cette pointe critique a,
nous semble-t-il, été partiellement prise en considération par Honneth via la
conceptualisation d’une idéologie de la reconnaissance (nous y reviendrons infra).
Toutefois, vu au travers du prisme de la violence symbolique, l’aiguillon du mépris perd
de son efficace mobilisatrice car il est atténué par l’intériorisation des processus de
domination qui sont à l’origine du déni de reconnaissance. Ce que soulignent les
notions d’illusio ou de violence symbolique, à leur manière, c’est le risque pour la
théorie de la reconnaissance, même si elle accorde une forte importance aux
phénomènes de mépris, de faire l’impasse sur des registres de l’exploitation, de la
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domination et des inégalités qui, s’ils entretiennent un rapport très étroit avec la
reconnaissance et ses dénis, ont pour autant leur autonomie.
Intersubjectivité et dispositionnalisme
15 Chez le jeune Hegel, il est déjà entendu que la formation du « je » n’est effective entre
sujets que « quand chacun des deux individus se trouve confirmé dans son activité
propre par son vis-à-vis qu’il parvient corrélativement à se comprendre lui-même
comme un ‘‘je’’ individualisé agissant de façon autonome 23 », car c’est là un des
soubassements de sa théorie de la vie éthique. « Cette réflexion, précise Honneth, reste
cependant tributaire des présupposés de la tradition métaphysique, dans la mesure où
elle n’envisage pas la relation intersubjective comme un événement empirique
survenant à l’intérieur du monde social, mais qu’elle la stylise sous la forme d’un
mécanisme de formation mettant en jeu des intelligences singulières 24 ». La
convocation de la sociologie de Mead sort la pensée hégélienne de son théoricisme et
lui confère une orientation plus attentive à la réalité sociale. Ce dernier socle théorique
est donc mobilisé par Honneth afin de reformuler la vision spéculative hégélienne de la
lutte pour la reconnaissance depuis des bases empiriques, ouvrant la possibilité d’une
analyse conceptuelle contrôlée sur des données de fait.
16 Si la convocation de la pragmatique meadienne peine toutefois à sortir du cadre de
l’histoire de la pensée théorique et à convertir le travail d’Honneth en un exercice
conceptuel « sur matériaux », elle permet néanmoins d’inscrire la discussion des écrits
du « jeune Hegel » dans une perspective intersubjective plus réaliste et d’intégrer dans
la compréhension du rapport d’interaction une dimension morale. Le recours à la
pragmatique meadienne inscrit la perspective de la reconnaissance dans un cadre
normatif qui convient pleinement au projet de philosophie sociale d’Honneth. Elle lui
confère également une charge proprement sociale qui pourrait l’inviter à étendre son
heuristique sociologique en deux directions distinctes, mais qui de facto ne sont pas
mobilisées par le philosophe francfortois.
17 Le caractère intersubjectif (relationnel) des phénomènes de reconnaissance nous
semble devoir être appréhendé plus avant dans son aspect incorporé (dispositionnel),
c’est-à-dire lié à un passé-présent ayant trait à la socialisation et aux parcours
biographiques des individus. Un complément profitable à l’approche intersubjective de
la reconnaissance pourrait être en effet apporté par la mobilisation d’un
dispositionnalisme critique attentif à la singularité et la pluralité des identités. La
notion de disposition rend compte de l’existence de schèmes intériorisés, d’inclinations
dynamiques et relationnelles qui sont des « économies psychiques » structurées sur des
contraintes et des ressources collectives individualisées. Les dispositions sont
fatalement plurielles, conditionnelles, i.e. modulées diachroniquement par les parcours
biographiques et synchroniquement par les contextes. Fondamentalement, on a donc
affaire à « des schèmes d’action, des manières de faire, de penser, de sentir et de dire
adaptées (et parfois limitées) à des contextes sociaux spécifiques. [Les sujets]
intériorisent des modes d’action, d’interaction, de réaction, d’appréciation,
d’orientation, de perception, de catégorisation, etc., en entrant peu à peu dans des
relations sociales d’interdépendance avec d’autres acteurs ou en entretenant, par la
médiation, d’autres acteurs, des relations avec de multiples objets dont ils apprennent
le ou les usages, le ou les modes d’appropriation25 ». Le dispositionnalisme entretient
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20 Quand on initie une interaction visant (ou non) une demande de reconnaissance on
peut y rentrer avec des exigences normatives de dignité, mais on s’engage aussi depuis
ce que l’on est dispositionnellement parlant, par exemple un sujet blessé car ayant été
mésestimé à plusieurs reprises par le passé, ou au contraire un individu ayant une
pleine confiance en soi. Honneth semble voir dans l’attente de reconnaissance le
moteur essentiel de la lutte pour la réalisation de soi et de l’engagement dans les
combats pour la dignité parce que son approche est normativement construite depuis
cette exigence. Mais en réalité, l’aiguillon moral n’est qu’un des éléments de la
dynamique de l’action (il en est le motif), mais ne peut être tenu pour la condition
suffisante de la mise en œuvre de cette action. Précisant que la conscience n’est pas un
préalable de l’acte social, mais que ce dernier en est la condition préalable (principe de
l’intersubjectivité qui, moralisé, induit que la reconnaissance précède la connaissance),
Honneth semble néanmoins parfois renverser, le principe au nom de la normativité du
progrès moral. S’engager nécessite pourtant des capacités d’action qui ne procèdent pas
directement de l’exigence morale, mais qui sont en lien avec des identités sociales
éprouvées, dynamiques et qui confèrent ou non des capabilités aux sujets (notamment
celle de se raconter). Une sociologie dispositionnaliste considère potentiellement que
ces « blocages intérieurs » et « inhibitions psychiques » sont des « plis » de la
personnalité qui sont en relation avec des expériences de socialisation passées et
peuvent amoindrir l’aptitude des sujets à se sentir reconnu. Elle permet ainsi
d’articuler des conditions sociales d’existence objectives avec des formes de
subjectivation qui ne se résument pas à un idéalisme normatif, c’est-à-dire à une
construction morale de la réalité (il n’y aurait que des points de vue éthique sur le
monde), mais d’ancrer identitairement les demandes de reconnaissance. Ce qu’un
dispositionnalisme critique nous apprend et nous permet de ne pas perdre de vue, c’est
que la dignité nécessite des conditions de réalisation de soi qui peuvent être fragiles,
voir inexistantes, car elles tiennent fondamentalement à des échanges intersubjectifs
eux-mêmes cadrés par des rapports sociaux qui en définissent la portée. La
reconnaissance, fût-elle considérée comme une souche morale « universelle », ne se
soustrait pas pour autant à l’ordre social ordinaire et aux orientations qu’il impose,
notamment en pesant sur les conditions matérielles d’existence. Le sujet est porteur de
schèmes de perception et d’appréciation, de principes de vision et de division qui lui
donnent les moyens d’opérer des actes pratiques de connaissance, mais aussi de
reconnaissance et de mépris. Il s’agit alors de ne pas oublier que ceux-ci ne relèvent pas
toujours d’un calcul rationnel ou moral, mais sont aussi, pour partie, cadrés par des
contraintes structurales dont ils sont les produits et qui conditionnent les conduites.
Autrement dit, la reconnaissance et son déni sont des agir qui peuvent également
relever d’un sens pratique permettant au sujet de se comporter comme il faut au regard
de situations dont les règles de conduite peuvent être très éloignées de l’exigence de la
reconnaissance, ou bien même, réclamer certains actes de mépris.
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différenciés, cadrent de facto les manières d’être, de faire et de ressentir des individus.
Les conditions sociales d’existence, préparent ainsi les demandes de reconnaissance et
les rapports que les personnes entretiennent à cette nécessité justificative de soi. Les
inégalités sociales engendrent inévitablement des inégalités sous l’angle de la
reconnaissance et cette « répartition inégale de la dignité sociale limite drastiquement
la possibilité de développer un sentiment de respect de soi 52 ».
33 Réclamer l’égalité quant aux conditions de vie est une forme de demande de justice qui
touche aussi aux conditions de possibilité de réalisation de soi ; revendiquer une
reconnaissance pleine et entière et maîtriser son devenir sur la base de la cohérence
d’un moi unifié, c’est en même temps requérir les conditions d’une « vie bonne ». Pour
le dire différemment, l’éthique de la reconnaissance est une des manières possibles de
mettre en œuvre une morale pratique dont les exigences rencontrent nécessairement
celles de la justice sociale et du combat contre les formes de domination qui sont celles
de l’ordre social capitaliste. Maintenir ce rapport dialectique, aussi bien en théorie
qu’en pratique permet de répondre normativement et localement aux formes de
domination fonctionnelle des rapports sociaux, notamment de production, qui ont
l’habitude de faire taire les demandes de réparation de l’injustice sociale par des
« compensations conformes à l’esprit du capitalisme, c’est-à-dire par l’attribution
individuelles de ressources de temps et d’argent53 ». Les phénomènes
d’individualisation ont réussi en bien des espaces sociaux à briser les collectifs, leurs
solidarités et leurs potentiels mobilisateurs susceptibles de répondre aux injustices
dont sont victimes leurs membres. Face à ce constat de sérialisation des intérêts, le fait
de se prévaloir des principes normatifs de la reconnaissance peut contribuer à réarmer
la critique à un niveau individuel (celui de la classe probable) et à donner quelques
raisons pratiques à réagir à ceux dont on amoindrit la vie. Cela permet « dans la
dimension privée d’une action prépolitique, voire dans la sphère isolée de la pensée
personnelle, [de] réévaluer symboliquement sa propre activité (…) [et de développer]
une contre-culture du respect compensatoire54 » permettant de préserver une dignité
minimale et éventuellement de porter le fer en son nom.
34 Mais, par ailleurs, quand le combat devient collectif (i.e. qu’il est celui d’une classe
mobilisée) et quand le capitalisme prévoit de s’amender par des dédommagements
fondés sur des rétributions symboliques faussement reconnaissantes, faire valoir les
aspects redistributifs à plus grande échelle reste une forme essentielle de la
conflictualité sociale. Les logiques de subordination ne sont pas économiques ou
identitaires, mais se renforcent mutuellement. La réalisation de soi, des identités et des
différences paraît des plus difficiles sans une justice sociale susceptible d’établir les
conditions de possibilité d’une « vie bonne » et donc de conditions sociales d’existence
ad hoc : « prendre en considération les effets des rapports structurels de domination sur
l’existence individuelle55 » se présente alors comme une évidence. La dignité en
général, et l’estime social de soi en particulier, ne sauraient prendre véritablement
corps sous un régime socialement inégalitaire qui exclue, désaffilie, précarise et
disqualifie. Les deux registres sont d’ailleurs d’autant plus essentiels qu’ils permettent
de conserver une efficacité conflictualiste dans ces moments de plus en plus fréquents
où, sous l’effet des contradictions paradoxales évoquées supra, les aspects négatifs
peuvent se mêler aux aspects positifs, la subordination à l’autonomie, les dommages
aux améliorations, etc. Pouvoir s’appuyer sur l’une ou l’autre de ces positions
revendicatives permet de conserver une acuité critique qui ne se laisse pas désarmer
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par les fausses rétributions d’un capitalisme rendu « éthique » par l’enrôlement de
principes allant formellement dans le sens d’une autonomisation du sujet.
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NOTES
1. Paul Ricœur, Parcours de la reconnaissance. Trois études, Paris, Gallimard, 2004 ;
Emmanuel Renault, L’expérience de l’injustice. Reconnaissance et clinique de l’injustice, Paris,
La Découverte, 2004 ; Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et
redistribution, Paris, La Découverte, 2005 ; Eva Illouz, Les sentiments du capitalisme, Paris,
Seuil, 2006 ; Alain Caillé (dir.), La quête de la reconnaissance. Nouveau phénomène social
total, Paris, La Découverte, 2007 ; Jean-Paul Payet et Alain Battegay (dir.), La
reconnaissance à l’épreuve. Explorations socio-anthropologiques, Villeneuve d’Ascq, Presses
universitaires du Septentrion, 2008 ; Alain Caillé et Christian Lazzeri (dir.), La
Reconnaissance aujourd’hui, Paris, CNRS éditions, 2009 ; Christian Lazzeri et Soraya Nour
(dir.), Reconnaissance, identité et intégration sociale, Paris, Presses universitaires de Paris
Ouest, 2009, etc
2. Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, Paris, Cerf, 2000 ; Axel Honneth, La
société du mépris. Vers une nouvelle théorie critique, Paris, La Découverte, 2006 ; Axel
Honneth, La réification. Petit traité de Théorie critique, Paris, Gallimard, 2007 ; Axel
Honneth, Les pathologies de la liberté. Une réactualisation de la philosophie du droit de Hegel,
Paris, La Découverte, 2008.
3. A. Honneth, 2000, op. cit., p. 11.
4. Ibid., p. 207.
5. A. Caillé, op. cit. ; A Caillé et C. Lazzeri, op. cit.
6. A. Honneth, 2000, op. cit., p. 117.
7. Ibid., p. 97.
8. Ibid., p. 150-151.
9. E. Renault, op. cit.
10. Michael Fœssel, « Être reconnu : droit ou fantasme ? », Esprit, n° 346, juillet 2008, p.
66.
11. Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p. 119.
12. Gérard Mauger, « vérité objective de l’exploitation et vérité subjective du travail
salarié », ContreTemps, n° 1, mai 2001, p. 49.
13. P. Bourdieu, op. cit., p. 284.
14. Ibid., p. 200.
15. Bernard Lahire, « Champ, hors-champ, contrechamps », in Bernard Lahire (dir.), Le travail
sociologique de Pierre Bourdieu. Dettes et critiques, Paris, La Découverte, 2001, p. 32.
16. Ibid., p. 35.
17. A. Honneth, 2000 op. cit., p. 161.
18. Ibid., p. 165.
19. Estelle Ferrarese, « Pourquoi refuse-t-on la reconnaissance ? Sur les effets de la
reconnaissance institutionnelle », in Jean-Paul Payet et Alain Battegay (dir.), La
reconnaissance à l’épreuve. Explorations socio-anthropologiques, Villeneuve d’Ascq, Presses
universitaires du Septentrion, 2008, p. 97.
20. P. Bourdieu, op. cit., p. 122.
21. Philippe Corcuff, Bourdieu autrement. Fragilités d’un sociologue de combat, Paris,
Textuel, p. 111.
22. Ibid., p. 113.
23. A. Honneth, 2000, op. cit., p. 83.
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24. Ibid.
25. Bernard Lahire, L’homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan, 1998, p. 204.
26. Georg Herbert Mead, L’esprit, le soi et la société, Paris, PUF, 1963, p. 121.
27. A. Honneth, 2000, op. cit., p. 95.
28. A. Honneth, 2006, op. cit., p. 257.
29. Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, éditions de Minuit, 1984, p. 133.
30. A. Honneth, 2000, op. cit., p. 98.
31. Ibid., p. 106.
32. Ibid., p. 156.
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38. A. Honneth, 2006, op. cit., p. 246.
39. Ibid., p. 248.
40. Ibid., p. 263.
41. Ibid., p. 272.
42. Ibid., p. 311.
43. Ibid., p. 280.
44. Ibid., p. 177.
45. Ibid., p. 248-251-262.
46. P. Bourdieu, 1997, op. cit., p. 225.
47. A. Honneth, 2006, op. cit., p. 97.
48. Ibid., p. 204.
49. Ibid., p. 179.
50. Ibid., p. 212.
51. Ibid., p. 213.
52. Ibid., p. 221.
53. Ibid., p. 218.
54. Ibid., p. 222.
55. Emmanuel Renault, « L’individu comme concept critique », Contretemps, 2009,
[Link]
56. Olivier Voirol, « Reconnaissance et méconnaissance : sur la théorie de la violence
symbolique », Information sur les Sciences, vol. 43, n° 3, 2004, p. 424.
57. Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Paris, éditions de Minuit, 1980, p. 44.
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RÉSUMÉS
Les débats en sciences et philosophie sociales ayant pour objet le thème de la reconnaissance
sont aujourd’hui pléthoriques. Dans le cadre de cet article, nous souhaiterions revenir plus
particulièrement sur la théorie de la reconnaissance telle qu’elle est développée par Axel
Honneth dans ses plus récents ouvrages, en tant que théorie sociale normative qui a trait à la
lutte des sujets pour la reconnaissance mutuelle de leur identité. Ce projet de compréhension
critique des sociétés capitalistes avancées a de nombreuses fois fait la preuve de son heuristique,
notamment dans le cadre de recherche traitant du travail ou encore de l’exclusion. Nous
voudrions toutefois discuter certains de ses attendus théoriques depuis une perspective que l’on
pourrait désigner comme un constructivisme de type dispositionnaliste. Ce dialogue permettra
d’aller plus loin dans la qualification des phénomènes de reconnaissance, de mépris et
d’idéologie. Il nous semble en effet qu’un couplage de cette nature pourrait conduire à améliorer
la portée à la fois descriptive et critique du système conceptuel de la théorie de la
reconnaissance.
INDEX
Mots-clés : reconnaissance, mépris, idéologie, champs, dispositions
AUTEUR
FABIEN GRANJON
Fabien Granjon est sociologue, professeur en sciences de l’information et de la communication et
directeur du Centre d’Études sur les Médias, les Technologies et l’Internationalisation (CEMTI) de
l’Université Paris 8 Vincennes à Saint-Denis.
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Simon Le Roulley
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du temps19. Les historiens nous ont enseigné les évolutions du temps social et sa
structuration au cours de l’histoire, la façon dont il révèle à la fois un mode de
production, un ordre politique, une organisation des routines quotidiennes et l’espace
social traversé par ces dimensions. Au mode de production agraire et artisanal des
sociétés précapitalistes soumises aux scansions saisonnières et à l’alternance des jours
et des nuits s’est substitué un temps discipliné qui apparaît avec l’érection de l’État
moderne et du développement des manufactures puis de l’industrialisation 20. L’Église a
longtemps incarné le pouvoir politique qui imposait le temps social 21, marquant par le
son des cloches les heures de la mise au travail et du repos retrouvé à l’échelle du
quotidien, mais aussi les fêtes qui rythmaient les cycles saisonniers, qui conservait une
« cohérence » avec un temps cyclique lié à la soumission de l’homme à la nature et à ses
rythmes et laissait entrevoir une certaine porosité entre les différents temps de la vie 22.
C’est sous la poussée de la rationalisation du pouvoir et du travail que le temps social
deviendra, selon les mots de Thompson, un « temps discipliné », en ce sens que les
temps de la vie vont se structurer par l’encadrement d’un temps de travail qui donne le
rythme de la vie quotidienne. La discipline qui s’impose par le travail industriel s’étend
donc à l’ensemble de la vie quotidienne et se trouve relayé plus encore par
l’architecture des espaces de travail et des espaces de l’action institutionnelle comme
l’école23. Mais dans un XIXe siècle qui glorifie le libéralisme, l’attention des dominants
se porte sur le développement de l’industrie et la solidification des institutions encore
récentes et fragiles, ce qui passe par la rationalisation de l’espace urbain dans son
ensemble afin d’éviter toute entreprise populaire de déstabilisation du régime politique
– expériences dont le Paris de Napoléon III et Hausmann fut le terrain privilégié 24.
L’apologie de la propriété privée fait de la ville un véritable lieu d’investissement, un
espace où chaque propriétaire est quelque part un entrepreneur. Aux vieilles
conventions du passé se substituent une liberté d’entreprendre, c’est-à-dire de
produire de l’immobilier comme on l’entend sans prendre en considération l’harmonie,
sans tenir compte non plus des désirs des habitants : l’espace se privatise, la sphère
publique n’intervient plus ou presque. C’est dans ce contexte que fleurissent, aux
abords des usines des maisons précaires dans lesquelles se logent les ouvriers 25.
L’espace public bourgeois – en ce qu’il est produit par la bourgeoisie, classe de
propriétaires oisifs – ségrègue et rassembleen des lieux et des intérêts communs la
classe dominante, pendant que s’agglutinent autour des usines les familles ouvrières 26.
Ce phénomène que Lefebvre nomme « implosion-explosion »27, c’est le rapport
dialectique entre cette immense concentration dans la ville (capitaux, individus,
activités, culture, etc.) et la projection en fragments distincts de certaines catégories
sociales dans les périphéries, banlieues, centre, etc. Cette nouvelle réalité urbaine
traduit la société de classe qui voit le jour et qui s’impose par la disciplinarisation de
l’espace de la ville et du temps de travail. La dépossession de l’espace n’est donc pas un
phénomène neutre, mais s’avère être, comme le disait Lefebvre, la production d’un
espace qui reflète les rapports de force et participe à la reproduction des rapports
sociaux de domination et d’exploitation. De la même manière, si la durée du temps de
travail s’avère être une revendication historique du mouvement ouvrier, les premières
revendications furent portées par les patrons pour imposer un encadrement du temps
de travail qui empêche la fuite vers les champs (Freyssinet, 1998). Alors qu’une certaine
porosité entre temps de travail et vie quotidienne était perceptible avant
l’industrialisation, le morcellement des temps va s’opérer conjointement à la
distinction entre le rural et l’urbain28, l’un représentant le progrès et le mode
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C’est lui qui porte sa marque, loin qu’elle se modèle sur lui. Ce n’est donc plus la terre
qui explique l’homme, mais l’homme qui explique la terre » 43.
7 Il n’est alors pas étonnant, malgré ces manques, d’observer plus tard dans l’histoire de
la sociologie française, un intérêt particulier porté à la dimension spatiale et temporelle
du social. C’est aussi que, au cours de l’histoire, la diminution du temps de travail va
modifier le rapport au temps et avoir une incidence sur la production de l’espace
urbain à différentes échelles. La rationalisation du travail a contribué à sa dépréciation,
et c’est désormais dans le quotidien que les ouvriers cherchent à valoriser leur activité.
Obtenus en 1936, les congés payés ne sont pas uniquement une victoire du mouvement
social, mais un compromis politique censé ouvrir la relance de l’économie 44. Mais aux
vieilles images des vacanciers sur les routes vers la mer, il faut leur substituer une
réalité sociologique moins glamour. Les ouvriers n’avaient pas réellement les moyens
économiques pour accéder aux activités nobles du loisir avant les années 1950 45, ni
même les cadres de références leur permettant d’être à l’aise dans des centres-ville
bourgeois. Le loisir ouvrier, ce que Dumazedier appelait le semi-loisir 46, consiste plutôt
en une forme de travail en dehors de l’usine, travail qui peut être domestique comme le
bricolage, ou encore comme une seconde activité de complément de revenu. Le
gouvernement mettra donc en place un encadrement du loisir qui s’inscrit dans la
continuité des politiques des mœurs évoquées déjà par Tocqueville et travaillées par
Hausmann qui vise la pacification sociale. Le développement du loisir ouvrier s’appuie
principalement par le développement des sports et des équipements publics urbains 47.
La politique du sport de masse passe à la fois par le développement de l’accès au sport
et par sa mise en spectacle, figuration de la force des corps que le travail standardisé ne
permet plus de présenter48. Il y a donc ici aussi une imposition politique d’espaces
produits pour un temps particulier lui aussi largement déterminé par le système
institutionnel. La demande de loisir, même si elle a un caractère a priori spontané
devient un secteur de la vie quotidienne que « l’organisation sociale vient orienter,
préciser, infléchir, modifier dans les satisfactions qu’elle lui offre » 49 en créant une
ingénierie des besoins permettant de dissocier ce que Lefebvre nomme le « besoin
général de loisir » – corollaire du travail parcellaire – et les « besoins concrets
différenciés » – les besoins qui s’expriment à travers la production industrielle du loisir.
Ce que l’on nomme la culture de masse se situe dans cette dialectique du général et du
particulier, de l’homogène et de la différence.
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même d’améliorer ses conditions de travail s’éloigne dans l’en-dehors sans que le corps
ne quitte l’usine, il s’en divertit, s’en détourne simplement, si bien qu’on en oublie le
fait que la vie quotidienne reste dominée par le temps de travail en ce que celui-ci
détermine légalement et quantitativement les autres temps de la vie. L’accroissement
et la valorisation du temps libre ont pour conséquence un effacement du caractère
discipliné du temps social, effacement qui ne suppose pas pour autant une libération,
mais une mutation de la vie quotidienne qui ne fournit « non plus seulement un temps
de repos et de récupération, mais un temps de consommation » 50 Cette dynamique
sociale que l’on a appelée « société de consommation » s’appuie donc sur une politique
du temps et une politique de l’espace.
9 La politique du loisir entraîne, comme l’ont montré les historiens, une rationalisation
du loisir. Si les ouvriers partent peu et se recentrent sur les associations ouvrières,
celles-ci, après la libération, organiseront de plus en plus de départs loin des quartiers
d’usines pour rompre avec le temps et l’espace du travail. Mais paradoxalement, Richez
et Strauss montrent que ces séjours sont organisés selon un emploi du temps précis,
même si la liberté de participer aux activités était accordée. Dans un article célèbre,
Henri Raymond révèle le paradoxe spatio-temporel de ces voyages organisés. À la fois
on observe un éloignement du temps et de l’espace de travail. Plus encore peut-être,
d’après Raymond, on y voit une inversion : au temps long, linéaire et chronométré du
travail s’oppose un temps court, réduit ; à la pratique sociale en des espaces réduits à
l’échelle des quartiers, l’espace vécu s’élargit51. Néanmoins, on conserve dans ce loisir
d’après-guerre un rapport au temps mesuré de l’économie qui ne tardera pas à
substituer, au loisir ouvrier des associations et organisations syndicales reposant sur un
certain solidarisme, une pratique consommatoire. L’avènement du loisir a permis la
création d’un temps pour soi, mais ce temps reste soumis à la poussée rationaliste issue
du travail52. Et à mesure que le temps des vacances libère dans ces villages estivaux, la
vie quotidienne urbaine se « comprime » autour du travail et de l’habitat. La
dynamique fonctionnaliste accentue ce phénomène par la production d’espaces
spécialisés qui permettent à la fois de réduire l’espace vécu en rapprochant les
différentes « fonctions » de l’urbain dans le proche. Ceci participe d’une rationalisation
de la relation espace et temps, en ce sens qu’il faut moins de temps pour effectuer ses
activités à mesure que l’espace vécu est réduit. Le fonctionnalisme, Le Corbusier en
tête, est obsédé par l’ordre et cherche à lutter contre la perte de temps, comme Taylor
et Ford l’on fait en mettant en place les procès d’organisation scientifique du travail 53. À
la standardisation des tâches qui convoquaient déjà un sentiment de substituabilité
chez les ouvriers s’ajoute une standardisation de « l’habitat ». L’urbanisme
fonctionnaliste s’appuie, selon la Charte d’Athènes, sur quatre grands principes que
sont l’habitat, le travail, la récréation et la circulation entre ces différentes activités. La
reconstruction participera à l’imposition de ce nouvel urbanisme qui, dans le
développement des banlieues, produit des espaces clos sur eux-mêmes. La ville est alors
un dispositif qui repose sur une planification abolissant les anciennes formes de vie et
ségréguant toujours plus l’espace des riches et celui des pauvres 54. Le « métalangage »
du fonctionnalisme circule dans les discours des films du ministère de reconstruction et
de l’urbanisme qui promeut le fonctionnel et l’idée de se défaire de l’archaïsme des
villes polycentriques et polyfonctionnelles55 et où la circulation des hommes est pensée
par la vitesse, c’est-à-dire par le développement de larges routes pour la circulation
automobile, circulation de la force de travail et des marchandises 56. Standardiser,
homogénéiser l’habitat ne signifie pas créer de l’identique, mais faire de l’espace, des
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16 En octobre 2010, à Rennes, durant le mouvement contre la réforme des retraites, s’est
ouvert une Maison de la Grève. La création de cet espace devait permettre de donner
une base ouverte à tous ceux qui « résistent à la rationalité économique qui chaque jour
écrase un peu plus » par une plateforme de coordination des piquets de grève, de
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19 Le durcissement des lois de criminalisation des occupations n’est pas qu’un phénomène
français. En Angleterre, une loi datant d’août 2012 établit des peines pouvant aller
jusqu’à six mois de prison et 5000 livres d’amende pour l’occupation illégale d’un
bâtiment. Longtemps connue pour être une capitale du squat sous la poussée de la
spéculation et de la gentrification, la ville de Londres devient de plus en plus un terrain
difficile pour l’appropriation de l’espace. Faisant face à ces difficultés, des activistes liés
à la scène punk Do It Yourself – scène qui se rapproche d’une version contre-culturelle
de l’anarchisme – ont décidé eux aussi de louer un local afin d’y mener des activités
diverses. Le DIY Space For London est une salle de concert autonome, un bar associatif,
une cantine, un atelier sérigraphie, un lieu de réunion, un espace de performance et
d’expositions artistiques, etc. Se présentant comme une mise en acte des idées d’aide
mutuelle et de coopérativisme, cet espace fonctionne sur les dons et des soirées grâce
auxquels les activistes, organisés en assemblée, peuvent rassembler les fonds
nécessaires au paiement du loyer de ces 300 m². Ben, un des fondateurs, confie qu’il leur
ait apparu fondamental, paradoxalement à leurs idées contestataires, d’être le plus en
accord avec la loi. Pour les activistes du DIY Space for London, la légalité est un moyen de
ne pas donner à la police l’opportunité de déstabiliser l’entreprise politique. Défendant
un espace de pratiques autonomes et d’autonomisation, Mike, un adhérent ancien
squatteur, explique qu’il préfère donner une cotisation au DIY Space afin d’avoir un
espace pérenne et sortir de la précarité des espaces inhérente aux squats. Pour lui, les
deux logiques ne s’opposent pas, au contraire. Depuis le DIY Space, autonome et
pérenne, peuvent partir des initiatives plus offensives et peuvent s’expérimenter
d’autres modes de délibération et de rencontre. Les activistes qui s’y retrouvent
cherchent à la fois l’autonomie de l’espace, autonomie dont la modalité temporelle
semble particulièrement importante : il y a besoin de temps pour prendre
collectivement des décisions et éviter une « bureaucratisation » de l’organisation du
lieu.
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12. Cingolani, P., 2012, Le temps fractionné: multiactivité et création de soi, Paris : Armand Colin.
13. Nicolas Le Strat, N., 2016, Le travail du commun, Saint Germain Sur Ille : Editions du Commun.
14. Bourdier, M., 2015, « Macron étrille les 35 heures, l’aile gauche du PS monte au créneau », Le
Huffington Post, En ligne : [Link]
macron-aile-gauche-parti-socialiste_n_8052558.html.
15. Jacquot, L., 2016, Travail, gouvernementalité managériale et néolibéralisme, Paris : L’Harmattan.
16. Crary, J., 2014, 24/7 le capitalisme à l’assaut du sommeil, Paris : Zones.
17. Lefebvre, H., 2000, La production de l’espace, Paris : Anthropos.
18. Trois espaces ont été enquêtés. Le Collectif de Réappropriation de l’Espace Public à Caen a été
abordé en observation flottante, de sa constitution à sa dissolution, et l’étude est augmentée des
observations et entretiens menées sur ce terrain par Julien Vignet dans le cadre de sa thèse de
doctorat en sociologie (Vignet, 2014). La maison de la grève à Rennes a été abordée quant à elle
de façon moins suivie. Nous avons participé à quelques manifestations présentées dans le récit,
nous avons visité les deux expériences. Mais cela ne suffisant pas, nous avons choisi d’éplucher
les textes pour interroger plus sérieusement le discours produit par les acteurs et combler le
manque de régularité dans la phase d’observation. Le paragraphe abordant cette expérience a été
discuté avec deux acteurs de cette expérience. Enfin, le DIY space, à Londres, a été observé à trois
reprises, et face au manque de temps, deux entretiens formels ont été réalisé, ainsi que plusieurs
discussions informelles lors des évènements. Ces cas, de par les méthodologies différentes qui les
constituent, arborent bien plus une valeur figurative que proprement empirique. Néanmoins, ils
nous semblent illustrer un champ d’action contemporain que l’on voit se mobiliser dans de
nombreuses villes, et une stratégie d’action collective qui est de plus en plus discutée dans les
milieux contestataires radicaux.
19. Bourdieu, P., 2012, Sur l’Etat: cours au Collège de France (1989-1992), Paris : Seuil/Raisons d’agir.
20. Thompson, E. P., 1979, « Temps, travail, capitalisme industriel », Libre, n° 79-5, p. 3‑64.
21. Le Goff, J., 1960, « Au Moyen Âge : temps de l’Église et temps du marchand », Annales.
Économies, Sociétés, Civilisations, vol. 15, n° 3, p. 417‑433 ; Le Goff, J., 1977, Pour un autre Moyen Age:
temps, travail et culture en Occident, 18 essais, Paris : Gallimard.
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208
22. Corbin, A., 2000, « Temps des loisirs, espaces de la ville », Histoire urbaine, vol. n° 1, n° 1, p.
163‑168.
23. Foucault, M., 1993, Surveiller et punir: naissance de la prison, Paris : Gallimard.
24. Harvey, D., 2012, Paris, capitale de la modernité, Paris : Les Prairies ordinaires.
25. Benevolo, L., 1993, La Ville dans l’histoire européenne, Paris : Seuil.
26. Habermas, J., 1978, L’Espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la
société bourgeoise, Paris : Payot, p. 38.
27. Lefebvre, H., 1970, La révolution urbaine., Paris : Gallimard, p. 25.
28. Lefebvre, H., 1970, La révolution urbaine., Paris : Gallimard.
29. Noiriel, G., 1986, Les ouvriers dans la societe francaise: XIXe-XXe siecle, Paris : Seuil ; Rioux, J.-P.,
Sirinelli, J.-F., 2005, Histoire culturelle de la France 4, Le temps des masses : le vingtième siècle, Paris :
Seuil.
30. Durkheim, E., 1897, « La conception matérialiste de l’histoire », Revue philosophique, n° XLIV, p.
645‑651.
Durkheim, E., 1968, Les formes élémentaires de la vie religieuse: le système totémique en Australie, Paris :
Presses universitaires de France ; Durkheim, É., 1981, Les règles de la méthode sociologique, Paris :
PUF ; Durkheim, E., 2002, Friedrich Ratzel, Anthropogéographie un compte-rendu, Chicoutimi, J.-M.
Tremblay ; Durkheim, É., 2004, De la division du travail social, Paris : Presses universitaires de
France.
31. Peut-être faut-il rappeler qu’il ne s’agit pas d’institutions nécessairement spatialisées dans la
définition socioanthropologique. On distinguera l’institution comme forme mentale et collective
qui régit la vie sociale, de l’organisation qui incarne sa forme matérielle (Lourau, 1970).
32. Op. cit., XXII.
33. Durkheim, E., 1897, « La conception matérialiste de l’histoire », Revue philosophique, n° XLIV, p.
645‑651.
34. Marx, K., 1957, Contribution a la critique de l’économie politique, Paris : Éditions sociales, p. 4.
35. Marx, K., Engels, F., 1968, L’idéologie allemande, Paris : Éditions sociales.
36. Marx, K., 1972, La Guerre civile en France: 1871, Paris : Éditions sociales.
37. Garnier, J.-P., 1980, « Espace marxiste, espace marxien », Espace géographique, vol. 9, n° 4, p.
267‑275.
38. Marx, K., 1980, Manuscrits de 1857-1858., Paris : Editions Sociales.
39. Harvey, D., 2008, Géographie de la domination, Paris : les Prairies ordinaires.
40. Marx, K., 1968, Misère de la philosophie, réponse à la philosophie de la misère de M. Proudhon., Paris :
Éditions sociales, p. 64.
41. Marx, K., 1976, Le Capital: critique de l’économie politique, Paris : Éditions Sociales.
42. Ripoll, F., 2005, « S’approprier l’espace… ou contester son appropriation ? », Norois.
Environnement, aménagement, société, n° 195, p. 29‑42.
43. Durkheim, E., 2002, Friedrich Ratzel, Anthropogéographie un compte-rendu, Chicoutimi, J.-M.
Tremblay.
44. Blum, L., 1936, « Léon Blum (1936) : « Nous sommes un Gouvernement de Front populaire » (6
juin 1936) - Histoire - Grands moments d’éloquence - Assemblée nationale », , En ligne : http://
[Link]/decouvrir-l-assemblee/histoire/grands-moments-d-eloquence/
leon-blum-1936-nous-sommes-un-gouvernement-de-front-populaire-6-juin-1936.
45. Richez, J.-C., Strauss, L., 2001, « Un temps nouveau pour les ouvrier : les congés payés
(1930-1960) », in Corbin, A., L’avènement des loisirs. 1850-1960, Paris : Flammarion, p. 376‑412.
46. Dumazedier, J., 1964, « Travail et loisir », in Friedmann, G., Naville, P. (dir.), Traité de sociologie
du travail, Paris : Armand Colin, p. 341‑366.
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209
47. Goetschel, P., Loyer, E., 2002, Histoire culturelle de la France de la belle époque à nos jours, Paris :
Armand Colin.
48. Lefebvre, H., 1981, Critique de la vie quotidienne : de la modernité au modernisme, Paris : L’Arche.
49. Lefebvre, H., 1958, Critique de la vie quotidienne : introduction, Paris : l’Arche, p. 41.
50. Op. cit., p. 86.
51. Raymond, H., 1959, « Hommes et dieux à Palinuro (observations sur une société de loisirs) »,
Esprit, n° 6, p. 1030‑1040.
52. Corbin, A., 2001, L’avènement des loisirs : 1850-1960, Paris : Flammarion.
53. Ascher, F., 1995, Métapolis: Ou l’avenir des villes, Paris : Odile Jacob.
54. Lefebvre, H., 2009, Le droit à la ville, Paris : Economica / Anthropos.
55. À ce propos, plusieurs documents d’époque sont en ligne sur le site Dailymotion sur la chaîne
du ministère du logement, de l’égalité des territoires et de la ruralité. On peut encore voir, dans
une ville comme Caen, les différences notables entre la reconstruction d’un centre-ville plus
hausmannien, et aux abords de la vieille ville, une banlieue fonctionnaliste.
56. Lefebvre, H., 1970, La révolution urbaine., Paris : Gallimard.
57. Lefebvre, H., 1986, Le retour de la dialectique, Paris : Messidor - Editions sociales, p. 160.
58. Javeau, C., 2003, La société au jour le jour: écrits sur la vie quotidienne, Bruxelles : La lettre volée.
59. Durkheim, É., 1981, Les règles de la méthode sociologique, Paris : PUF, XXIII.
60. Juan, S., 2015, « Le concept de routine dans la socio-anthropologie de la vie quotidienne »,
Espace populations sociétés. Space populations societies, En ligne : [Link]
61. Op. cit., p. 147.
62. Harvey, D., 2010, Géographie et capital : vers un matérialisme historico-géographique, Paris :
Syllepse, p. 245-248.
63. Garnier, J.-P., Goldschmidt, D., 1978, La comédie urbaine : ou la cite sans classes, Paris : François
Maspero, p. 30-31.
64. Op. cit. p. 79.
65. Garnier, J.-P., Goldschmidt, D., 1978, La comédie urbaine: ou la cite sans classes, Paris : François
Maspero, p. 141-163.
66. Gourgues, G., TOPÇU, S., RUI, S., 2013, « Gouvernementalité et participation », Participations, n°
6, p. 5‑33.
67. Coutrot, T., 1998, « L’entreprise néo-libérale : la coopération forcée », in Coutrot, T.,
L’entreprise néolibérale, nouvelle utopie capitaliste ?, Paris : TAP/Economie, p. 219‑253 ; Lordon, F.,
2010, Capitalisme, désir et servitude : Marx et Spinoza, Paris : la Fabrique.
68. Boltanski, L., Chiapello, È., 1999, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris : Gallimard.
69. Cultiaux, J., 2013, « L’argument de la « modernisation » dans la transformation des entreprises
publiques : l’exemple de Belgacom », La nouvelle revue du travail [En ligne], 2, mis en ligne le 30
mars 2013, consulté le 11 septembre 2016 : [Link] Nous voyons, à
l’université par exemple, au nom de « la communauté universitaire » – concept abstrait qui
regroupe aussi bien les personnels techniques, les vacataires, les étudiants, les enseignants
chercheurs et les administratifs –, des appels récurrents au « vivre ensemble » et à « l’effort
collectif » afin de maintenir « une offre attractive ». Ainsi, chaque collectif ou syndicat qui se
mobilise autour de revendications spécifiques (signature des contrats de travail et paiement
mensualisé) à un statut (par exemple ici les vacataires) et menace de grève (ne pas assurer les
cours) est soumis à un discours de délégitimation de l’action collective car ils nuiraient à l’échelle
du département, puis de l’UFR, puis du campus, au bon fonctionnement et se lèveraient non
contre l’administration, mais contre l’ensemble de la communauté.
70. Seiller, P., 2014, « Sous-traitance et segmentations ouvrières dans la construction navale. »,
Sociologie, En ligne : [Link]
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210
71. Cingolani, P., 2012, Le temps fractionné: multiactivité et création de soi, Paris : Armand Colin ;
Cingolani, P., 2014, Révolutions précaires: essai sur l’avenir de l’émancipation, Paris : La
Découverte.
72. Clan du néon, transports gratuits, vélorution, collectif caennais contre la pub.
73. Vignet, J., 2014, L’ambivalence des associations. Du capitalisme associatif à l’espace public
oppositionnel, Thèse de doctorat, Caen, Université de Caen Basse-Normandie.
74. « Luttons contre le tout sécuritaire », Caen, Mars 2011
75. « Réponse aux mauvais choix de Copenhague », Caen, Décembre 2009
76. Lefebvre, H., 1968, La vie quotidienne dans le monde moderne, Paris : Gallimard.
77. « Ouverture de la maison de la grève », Rennes, 27 octobre 2010
78. « à propos de l’expulsion de la maison de la grève et de ses suites », Rennes, 14 décembre 2010
79. « texte de présentation de la Maison de la Grève », Rennes, 26 janvier 2012
80. Le milieu autonome est, en partie et en localité, influencé théoriquement par certains textes
comme L’Appel, dans lequel nous pouvons lire : « Nous désertons l’activisme. Sans oublier ce qui
fait sa force : une certaine présence à la situation. Une aisance de mouvement en son sein. Une
façon d’appréhender la lutte, non par l’angle moral ou idéologique, mais par l’angle technique,
tactique. Le vieux militantisme donne l’exemple inverse. Il y a quelque chose de remarquable
dans l’imperméabilité des militants aux situations ». Le texte intégral est disponible ici : http://
[Link]/poleis/Tiqqun/[Link]
81. « A couteaux tirés avec l’existants, ses défenseurs et ses faux critiques », traduit de la
brochure italienne Ai ferri corti con l’esistente, i suoi difensori e i suoi falsi critici. Texte intégral
en ligne ici : [Link]
RÉSUMÉS
Cet article tend à exposer dans une démarche sociohistorique les mutations du temps social à
travers une approche croisée des champs de l’urbain, du travail et de la vie quotidienne. Cette
approche sociohistorique permet de rendre compte, à partir du passé, des mutations en cours.
Défendant l’hypothèse d’une saturation du temps social entendue comme un désynchronisation
des rythmes du travail et de l’urbain, l’auteur cherche également à dépasser la simple analyse des
nouveaux rapports de domination et d’aliénation temporels à partir de cas figuratifs présentant
des expériences contemporaines de résistance portant une double critique de la production de
l’espace capitaliste et de la dépossession du temps. C’est l’occasion de voir, dans des démarches
extra-institutionnelles, les adaptations des pratiques et pensées de l’émancipation qui répondent
à ces mutations de la domination et de l’aliénation par des stratégies renouvelées. De ces
expériences interrogeant le droit à la ville et le droit au temps dans leur relation dialectique,
émerge l’hypothèse que la révolution de la vie quotidienne n’a pas échouée, mais qu’elle n’est
peut-être pas achevée.
INDEX
Mots-clés : temps social, Henri Lefebvre, fonctionnalisme urbain, droit au temps, droit à la ville
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Hommage
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1 Evidement c'est complexe d'écrire de l'endroit d'une relation tumultueuse. Mais il n'est
pas rare que le bruit et la fureur soient les compagnons qui marquent des rencontres
qui sortent de l'ordinaire. Ces rencontres si difficiles sont pour bien des raisons de
l'ordre de l'inoubliable.
2 Si je peux évoquer en quelques lignes, Miguel Abensour, ce sera comme un philosophe
et grand interprète. Je pense que lui-même apprécierait ces mots. Il a été et restera un
philosophe dans l’esprit d’Husserl. Il ne s’agit pas de chercher les livres que Miguel a
écrit, bien qu’il y en ait un nombre certain, mais il s’agit bien plus d’un projet plus vaste
et plus large. L’enjeu n’étant pas de faire des objets formatés, dit livres de philosophie,
répondant à un espace social et culturel, non, toute la vie intellectuelle de Miguel
Abensour s’est entrelacée à celle d’incarner une pensée philosophique qui a croisé
lectures, rédactions d’ouvrages, mais aussi travail de transmission, des auteurs de la
Théorie critique, dont il a permis la réception en français, mais également par son
travail toutes ses années durant en tant que professeur.
3 Un aussi puissant que timide professeur : timide, car, je ne l'ai jamais vu s'écarter de ses
notes, mais puissant, car il a su transmettre, émettre en direction de plusieurs
générations d'étudiants, d'élèves. Une pensée, celle du petit. Par son travail de
transmission d’auteurs de la Théorie critique, ou de Pierre Clastres, ou encore par son
travail axé sur la lutte contre l'antisémitisme, appuyée sur Hannah Arendt ou Theodor
W. Adorno.
4 Il tenait bon. Il était souvent seul. Dans un monde désolé. Celui de ceux qui tournaient
le dos à des pensées critiques, subversives et émancipatrices. Il portait et soutenait, tel
le pont du rêve de Husserl le passage vers certaines idées. Des idées que Miguel
Abensour rendait vivantes par son travail d’interprétation et de transmission. Des idées
qui nous disaient combien il est essentiel de chercher à porter un regard critique sur le
monde, à être les sentinelles qui annoncent l’incendie, à être précautionneux dans la
relation à l’altérité et enfin, il donnait du souffle à l’idée que nous pouvions ensemble
changer le monde. L’ordre établi.
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213
AUTEUR
LUCIA SAGRADINI
Professeur d'histoire de l'art et de théories critiques à l'École d'art supérieure des Pyrénées,
rédactrice en chef de la revue Variations.
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