0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
6 vues214 pages

Variations 790

Le numéro 20 de la revue Variations, dirigé par Paola Sedda, explore les 'Expériences oppositionnelles' à travers divers articles qui examinent les mouvements sociaux contemporains et leurs luttes contre les logiques de domination capitalistes. Les contributions abordent des thèmes tels que la bureaucratie liquide, le corporatisme en France, et les mobilisations citoyennes, tout en soulignant l'importance de la résistance collective face aux défis du néolibéralisme. Ce numéro rend également hommage à Miguel Abensour, un penseur influent dans le domaine de la théorie critique.

Transféré par

Gaming Buddies
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
6 vues214 pages

Variations 790

Le numéro 20 de la revue Variations, dirigé par Paola Sedda, explore les 'Expériences oppositionnelles' à travers divers articles qui examinent les mouvements sociaux contemporains et leurs luttes contre les logiques de domination capitalistes. Les contributions abordent des thèmes tels que la bureaucratie liquide, le corporatisme en France, et les mobilisations citoyennes, tout en soulignant l'importance de la résistance collective face aux défis du néolibéralisme. Ce numéro rend également hommage à Miguel Abensour, un penseur influent dans le domaine de la théorie critique.

Transféré par

Gaming Buddies
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Variations

Revue internationale de théorie critique

20 | 2017
Expériences oppositionnelles
Paola Sedda (dir.)

Édition électronique
URL : [Link]
DOI : 10.4000/variations.790
ISSN : 1968-3960

Éditeur
Les amis de Variations

Référence électronique
Paola Sedda (dir.), Variations, 20 | 2017, « Expériences oppositionnelles » [En ligne], mis en ligne le 25
avril 2017, consulté le 25 février 2021. URL : [Link] ; DOI :
[Link]

Ce document a été généré automatiquement le 25 février 2021.

Les ami•e•s de Variations


1

SOMMAIRE

Tourner la page
Éditorial

Dossier

Introduction au dossier thématique


Paola Sedda

La bureaucratie liquide
A propos de la lutte contre la loi travail et le principe Macron
Alexander Neumann

Des dockers aux damnés de la mer : néo-corporatisme et syndicalisme transnational


Arnaud Le Marchand

Le corporatisme à la française
Un anti-mouvement social ou une institution inoxydable ?
Bruno Lefebvre

Résistances en ligne : mobilisation, émotion, identité


Fabien Granjon

Les nouvelles politiques du conflit


Paola Sedda

L’« activisme institutionnel » de Podemos : entre contestation et transformation


organisationnelle
Mathieu Petithomme

Panorama des mouvements sociaux : le Portugal, XIXe, XXe siècles.


João Freire

Le travail intellectuel comme expérience oppositionnelle


Théorie critique, industrie culturelle et engagement (de l’)intellectuel
Christophe Magis

Prêt de mémoire
Esteban Lorenzano

Hors-champ

Reconnaissance et dispositionnalisme
Une discussion de la théorie de la reconnaissance d’Axel Honneth
Fabien Granjon

La saturation du temps social


Éléments de réflexion sur les conditions de possibilité d’un droit au temps comme modalité d’un droit à la ville
Simon Le Roulley

Variations, 20 | 2017
2

Hommage

Pour Miguel Abensour


Lucia Sagradini

Variations, 20 | 2017
3

Tourner la page
Éditorial

1 Voici venu le numéro vingt de la revue Variations. Depuis près d'un an déjà, le comité a
réfléchi et travaillé la question de savoir comment saisir les mouvements
démocratiques et critiques qui cherchent à sortir des représentations traditionnelles
des sociétés bourgeoises en Occident. À l'approche des élections présidentielles, cette
problématique a pris la forme définitive d'un dossier consacré aux Expériences
oppositionnelles, coordonné par Paola Sedda qui en présente les traits dans un texte
introductif.
2 Le présent numéro de la revue est publié le 8 mai, une date qui porte une signification
antifasciste évidente et bien connue ; elle vient aussi sonner la charge à l'encontre du
programme néocapitaliste du pouvoir qui se met en place en France, au lendemain des
élections. L'opposition et la résistance, dès la première heure, viendront nourrir des
élans créatifs et la formation d'un vaste espace public oppositionnel dans lequel la
revue s'inscrit pleinement.
3 Pour l'heure, les sociétés du capitalisme tardif sont contestées par des mouvements de
gauche, en Europe et dans les Amériques notamment, mais elles restent dominées par
un double versant autoritaire : d'une part ce mainstream capitaliste et néoconservateur
qui nous est présenté comme néolibéral, d'autre part des mobilisations nationalistes,
racistes et fascistes qui prospèrent sur les ruines du principe d'égalité que le premier
versant a abandonné. Les élections françaises en témoignent. Notre position
intellectuelle ne se laisse pas enfermer dans ce dilemme qui fut pointé par Max
Horkheimer, co-fondateur de la Théorie critique, sous la forme de cet avertissement
publié en 1939 : « Ceux qui ne veulent pas interroger le capitalisme doivent se taire sur
le fascisme » (Wer aber vom Kapitalismus nicht reden will, sollte auch vom Faschismus
schweigen).1 Nous n'allons pas nous laisser happer par ce faux choix qui consiste à
évaluer les dégâts respectifs de la bureaucratie capitaliste ou de la mobilisation fasciste.
Les deux s'entendent à merveille, à la fin, comme l'histoire le montre.
4 Penser la société d'aujourd'hui est une tâche ardue qui implique une prise de distance
de tous les instants par rapport aux habitudes de la pensée médiatisée, toujours à l'affut
de la conjoncture et de ceux qui font l'opinion, pour reprendre une formule lumineuse

Variations, 20 | 2017
4

de Jean-Marie Vincent qui constitue les premières lignes du numéro 1 de Variations. 2


Nous n'allons pas vivre et penser comme des porcs.
5 Notre revue, qui s'intéresse aux théories critiques à l'échelle internationale, en tant que
ferment d'un projet d'émancipation global, avait compris et anticipé le choix de Jürgen
Habermas qui s'est politiquement engagé aux côtés d'Emmanuel Macron, à l'encontre
du socialisme historique, avant même les élections présidentielles. Le philosophe
allemand applique ce programme en toute logique, après avoir soutenu le droit des
propriétaires que défendit John Locke, contre le droit naturel égalitaire et
révolutionnaire de Jean-Jacques Rousseau, après avoir retenu le moralisme étatique
d'Émile Durkheim contre la critique de l'État de Karl Marx, et après avoir choisi la
Constitution européenne de Jacques Chirac et Giscard d'Estaing plutôt que l'héritage
internationaliste de Walter Benjamin. Faut-il mentionner qu'Oskar Negt, membre de
notre comité international, avait déjà publié un important ouvrage collectif pour
répliquer à Habermas en 1968 qui porte le titre : La gauche répond à Habermas 3 ?
6 Fidèle à la démocratie socialiste qu'elle défend explicitement, Nancy Fraser — qui
publie régulièrement dans nos colonnes — vient de soutenir publiquement l'opposition
de gauche, en France comme aux États Unis. Avec d'autres, elle trace une perspective
nouvelle qui pousse la gauche internationale à sortir définitivement de son alliance
historique avec le néolibéralisme, telle qu'elle fut pratiquée par les Clinton et la social-
démocratie européenne. Elle propose de rompre avec la politique de l'identité et son
discours de la diversité qui fut porté par ces courants dans le monde occidental : « À la
place d'une conception anti-hiérarchique, et égalitaire de l'émancipation, consciente des
rapports de classe, nous avons eu une conception individualiste, libérale de gauche. Cela a promu
un groupe dominant organisé autour du principe “the winner takes it all”, qui a favorisé
l'ascension sociale d'un petit nombre de femmes ou d'homosexuels “particulièrement
talentueux”. Pendant ce temps, la majorité devait continuer à vivre à l'ombre. » Judith Butler
ne tranche encore pas cette question, mais suggère désormais de relire Karl Marx et
constate que l'analyse de classe a été manifestement négligée dans une partie des
courants critiques. Un diagnostic que ne contestera pas Angela Davis, qui a rappelé à
quel point les enseignements reçus par Theodor W. Adorno et Oskar Negt, qui fut son
co-directeur de recherche, restent marquants pour elle 4. Tout se passe comme si la
politique de l'identité avait buté sur des limites historiques et disciplinaires qui
nécessitent la relance puissante d'une Théorie critique globale.
7 Au moment du bouclage, nous avons appris le décès de Miguel Abensour, sociologue et
philosophe politique qui a en partie formé des membres de notre revue, dont il fut par
ailleurs l'un des contributeurs. Il nous laisse une œuvre précieuse, après avoir fait
connaître, dans l'espace francophone, des auteurs incontournables comme Max
Horkheimer, Siegfried Kracauer ou Franz Neumann. Nous lui rendons hommage.
8 En Hors-champ, nous proposons des articles de Fabien Granjon et Simon Le Roulley,
consacrés à des aspects actuels des pensées d'Axel Honneth et d'Henri Lefebvre.
9 Le numéro 21 de la revue, qui est envisagé pour l'hiver 2017, aura pour enjeu
l'actualisation de l'industrie de la culture en tant que concept critique, en écho à sa
formulation originale par Adorno et Horkheimer en 1942. Il réunira des chercheuses et
chercheurs francophones, germanophones et anglophones, dont Fredric Jameson et
Oskar Negt.

Variations, 20 | 2017
5

NOTES
1. M. Horkheimer, « Die Juden und Europa » in: Gesammelte Werke, vol.4, Suhrkamp, 1988, p.308.
2. J.-M. Vincent, « Variations? » in : Variations n.1, Syllepse, 2001, p.7.
3. [Link], Die Linke antwortet Habermas, EVA, 1968.
4. Voir les entretiens de presse suivants : J. Habermas, Le Monde, 19/4/2017; [Link], Taz, Berlin,
2/5/2017; J. Butler, ND, Berlin, 29/4/2017; A. Davis, Taz, Berlin, 5.12.2013.

Variations, 20 | 2017
6

Dossier

Variations, 20 | 2017
7

Introduction au dossier thématique


Paola Sedda

1 En dépit de certaines prophéties annonçant l’essoufflement du potentiel


révolutionnaire et la fin des affrontements historiques, la période actuelle est traversée
par de grands conflits économiques et idéologiques. Nous assistons aujourd’hui à
l’éclosion de nouveaux mouvements oppositionnels alimentant des processus de
recomposition des champs contestataires dans la rencontre de la dimension nationale
et supranationale. Souvent étudiés sous le prisme de la rupture, ces derniers s’insèrent
au contraire dans la continuité des luttes des siècles derniers. Dans cet esprit, la notion
de « nouveau mouvement social », défendue, entre autres, à travers la sociologie de
l'action d’Alain Touraine, ne possède pas une véritable prégnance historique et peut
contribuer à lisser, voire désamorcer, les conflictualités sociales. Ces dernières
continuent en effet de se produire dans le contexte de la division sociale du travail de la
production capitaliste dont les nombreuses dérives déclenchent l’action contestataire.
2 Tout en réélaborant constamment les formes de mobilisation, d’organisation et de
représentation de l’action collective, les mouvements oppositionnels persistent à
s’adresser aux élites politiques et économiques et à s’opposer à leurs logiques de
domination et de colonisation du vivant. Notamment, ces nouveaux chantiers de
l’action collective n’impliquent pas une disparition des conflits liés au travail. Face aux
tentatives d’affaiblissement des collectifs ouvriers et aux investissements symboliques
du new management, les formes de résistance au capitalisme se reconfigurent et se
renouvellent à partir de nouvelles alliances entre les acteurs militants (syndicats,
ouvriers, étudiants, collectifs citoyens, artistes, penseurs et travailleurs précaires de
tous bords …) tout en dessinant de nouveaux modes de lutte.
3 Les conflits du travail et les mobilisations citoyennes de différentes natures s’agencent
ainsi les uns aux autres et contribuent à composer la trame des nouvelles expériences
oppositionnelles. Ce numéro de Variations accueille une multitude de lieux, de vécus et
de formes de la critique sociale. De l’Europe à l’Amérique du Sud, les conflits nationaux
se produisent dans un jeu d’enchâssement avec les conflits internationaux. Le reflet
déformant de la gauche, dégagé par la social-démocratie, provoque l’indignation et
l’opposition des forces extraparlementaires et citoyennes, des collectifs de travailleurs
et des multitudes affaiblies par la crise économique et la pauvreté. Comme la taupe,

Variations, 20 | 2017
8

l’ensemble de ces expériences oppositionnelles suit obstinément son chemin, elle


creuse, mine, sape ses terriers avant d’éclater sur la scène de l’histoire 1. Ces actes de
résistance prolongent en effet les conflits qui, depuis deux siècles, opposent les classes
dominantes, prônant un système économique fondé sur l’accumulation et la
privatisation, aux classes des travailleurs, aujourd’hui mises à dure épreuve par la
mondialisation libérale et luttant pour la défense de l’intérêt collectif.

Conflits du travail
4 Les luttes sociales qui se sont produites au cours des XIX e et XXe siècles ont permis « la
création d’un ensemble de droits et de services administrés par l’État et concernant
l’éducation, la santé, le droit du travail, le logement social... Ce vaste domaine, visant à
assurer l’indépendance des activités culturelles, éducatives et sociales par rapport au
capital, est progressivement mis à mal par les logiques concurrentielles et de
rendement des marchés2. Loin d’être chaotique, ce processus de colonisation
marchande des espaces de vie est orchestré politiquement par les États et les
entreprises mondialisées, sous l’égide des organisations internationales. Les trois
premiers textes de la présente livraison se focalisent sur les conflits du travail et sur ses
acteurs historiques. En ouverture, la contribution d’Alexander Neumman dresse une
critique de la « bureaucratie liquide » et nous sert ici de manifeste contre la de-
construction néo-libérale des codes du travail européens. Si, dans la modernité, « tout
ce qui est solide se dissout dans l’air »3 le capitalisme est plus que jamais doté d’une
corpulence et d’une territorialité. Les nouveaux principes de la mondialisation
capitaliste prennent notamment corps dans les réformes du travail où se décline
localement le « programme de la flexicurité ». Sous le diktat des puissances
économiques et financières, des accords internationaux de libre échange ont été
fraichement négociés, dans un climat de contestation généralisée, avec l’objectif
d’imposer de nouvelles normes, tout autant souples et flexibles, en matière
d’environnement, de protection sociale et de travail.
5 La manière dont les organisations syndicales, acteurs centraux du « conflit politique » 4,
réagissent face à cette nouvelle configuration autoritaire apparait contradictoire. Les
deux textes consacrés au syndicalisme révèlent en effet une tension entre
conservatisme et résistance. Aux yeux de Bruno Lefebvre, le corporatisme à la française
constitue « un anti mouvement social », coupable de favoriser des inégalités au sein des
différentes catégories de travailleurs au moyen d’une cristallisation des privilèges
assurés dans certains corps de métier. Le terrain sur lequel travaille Arnaud
Lemarchand livre quant à lui une autre réalité. Plongé dans l’univers du transport
maritime du Havre, l’auteur nous présente le pouvoir de résistance d’une anomalie :
une histoire de luttes, locales et globales qui semblent aller « à rebours du mouvement
de déconstruction de la classe ouvrière ». En arrivant à contrer avec efficacité la
construction de nouvelles « normes ordo-libérales sur les ports », les corporations
syndicales des dockers semblent poser un défi à l’homogénéisation des règles salariales
et d’intégration à l’entreprise. En ce sens, « l’opposition de la CGT Ports et Docks à
la récente « loi Travail » s’enracine dans cette démarche résistante de non
intégration car elle vise à préserver la dignité et l’autonomie du travail.
6 Souvent invisibilisées et rendues volontairement silencieuses, les nouvelles luttes
issues de la contradiction capital/travail surgissent pourtant de partout en impliquant

Variations, 20 | 2017
9

l’explosion de grèves, occupations, blocages et émeutes en tous genres. Ainsi, la


prolétarisation de couches de plus en plus amples de la société et la dégradation
progressive des conditions d’existence des inégalités favorisent le développement de
mobilisations syndicales, ouvrières et citoyennes au niveau international.

Mobilisations citoyennes
7 Pas toujours en parallèle de cette recrudescence des luttes liées au domaine du travail,
les mobilisations citoyennes éclosent de partout contribuant à amplifier les
revendications des acteurs militants traditionnels et à en élargir les domaines et les
sphères d’action. Il n’y a pas, en ce sens, une substitution mais plutôt une évolution
historique des dynamiques contestataires impliquant des phénomènes ambivalents de
dilution et de dissémination des combats sociaux. En effet, si les États nationaux
cautionnent l’actuelle configuration du marché et leur procurent une consistance
politique par le biais des instances internationales, la marge de manœuvre à disposition
des acteurs du conflit politique se réduit progressivement et poussent ces derniers à
rechercher les ressources nécessaires pour l’action en dehors du périmètre
institutionnel. Ainsi, face à la privation des moyens et des conditions politiques
pouvant garantir l’autonomie collective des individus et l’autodétermination des
peuples, des nouveaux mouvements oppositionnels continuent de se développer et de
faire irruption dans l’espace public. En Grèce, en Espagne et, d’une façon plus
particulière, en Italie, la crise et le mécontentement vis-à-vis de la corruption des élites
locales et des mesures d’austérité imposées par l’Europe ont favorisé l’émergence de
« mouvements de crise » qui ont par ailleurs cherché à investir les sphères politiques
des représentations nationales.
8 Ce sont précisément ces nouvelles expériences de la « politique du conflit » 5,
appréhendées sous le prisme des mutations socio-politiques et socio-techniques, qui
font l’objet du deuxième volet de ce numéro. La compréhension des conflits sociaux
contemporains nécessite que l’on regarde de près les nouveaux phénomènes de
création des identités politiques, notamment à partir des nouveaux espaces
numériques de socialisation et d’action. Selon Fabien Granjon, les nouveaux collectifs,
plus ou moins durables, réinterrogent notamment la place du sujet dans l’élaboration
d’un « Nous ». L’auteur précise toutefois qu’il est très important de distinguer les
dynamiques de démocratisation de l’espace public numérique des procédures de la
démocratie représentative. Les mobilisations portées par les Technologies Numériques
de l’Information et de la Communication (TNIC), aussi considérables que celles qui ont
accompagné les révolutions arabes et les « mouvements de crise », ne s’articulent pas
naturellement à la construction d’une représentation politique. Néanmoins, comme le
souligne Fabien Granjon, « décrire, expliquer, comprendre et juger des modalités
concrètes de déploiement de la conflictualité sociale oblige aujourd’hui à prendre en
considération la dialectique sociotechnique qui nourrit les politiques du conflit à l’ère
du numérique, laquelle peut être aussi bien habilitante que limitative ».
9 Ces mêmes potentialités contradictoires de la mobilisation numérique sont reprises
dans le texte de Paola Sedda. En jouant un rôle central dans les différentes phases de la
mobilisation (négociation d’un sens partagé de l’injustice, constitution d’un cadre
protestataire, investissement des ressources collectives dans l’action), les pratiques de
la communication numérique se trouvent en effet au cœur des mutations de l’action

Variations, 20 | 2017
10

collective. Cette connexion de plus en plus forte entre les sphères de la communication
la plus banale et les nouvelles formes d’engagement citoyen engendre un processus de
« politisation de l’ordinaire » qui n’est pas toutefois exempt d’ambiguïtés. Tout en
favorisant la formation de nouveaux espaces oppositionnels et le renouvellement des
lieux et des formes de la socialisation politique, l’efficacité des mobilisations
numériques dépend de leur capacité à s’articuler aux expériences et aux rencontres
dans les espaces publics physiques et à reposer sur un principe politique qui structure
l’action.
10 L’ensemble de ces processus et de ces tensions entre le champ contestataire et les
chantiers de l’innovation institutionnelle se condense par exemple dans l’expérience
espagnole de Podemos dont Mathieu Petithomme rend compte. Née à la confluence de
plusieurs expériences contestataires, cette nouvelle organisation, porteuse d’un
« socialisme hétérodoxe », essaie de combiner une stratégie nationale de centralisation
avec l’autogestion des cercles au niveau local. « L’activisme institutionnel » de Podemos
incarne cette tension entre la rue et les lieux des décisions, entre la dimension
citoyenne/participative et la dimension organisationnelle/formalisée, cette tension
étant emblématique du caractère paradoxal de la démocratie représentative.
11 De l’Espagne, le récit du sociologue portugais João Freire nous transporte au cœur des
conflits sociaux hébergés dans le pays voisin. Le Portugal est ici présenté comme « un
cas d’espèce singulier » tout en reproduisant, dans un tempo différent, les mécanismes
conflictuels de l’Occident moderne. Sorti déficitaire de son passé colonial, le Portugal se
révolta et aboli le régime autoritaire de Salazar. Comme dans d’autres pays, les
nouvelles expériences oppositionnelles se constituent sous la pression des phénomènes
de globalisation et d’éclatement de la lutte. Ainsi, aux formes d’organisation et d’action
militantes traditionnelles (celles des paysans, des ouvriers, des dockers) se superposent
celles des nouveaux acteurs contestataires : les jeunes, les étudiants, les immigrés, les
femmes, les précaires. Les processus de continuité et de rupture avec le passé sont
proches de ceux qui ont été observés dans les autres pays européens et enrichissent
notre voyage dans l’histoire du combat social et de son avancée douloureuse et
intermittente vers l’émancipation.

Pensées et récits oppositionnels


12 À travers le texte de Christophe Magis, notre exploration multidimensionnelle des
terrains de la critique renoue le lien avec l’engagement de l’École de Francfort. En
parcourant certains textes fondateurs de la Théorie critique, l’auteur propose une
réflexion épistémologique sur la catégorie du travail intellectuel permettant à la fois de
ré-interroger les mutations contemporaines du capitalisme et de l’industrie culturelle
et de questionner le débat sur la place des intellectuels critiques dans les luttes sociales
contemporaines. Tout en contenant en même temps « la domination qui l’a fait
naître », le travail intellectuel « est par définition le lieu d’une expérience
oppositionnelle ». L’opposition intellectuelle au capitalisme avancé accompagne donc la
prise de conscience sur l’urgence d’une autre société qui doit être atteinte par la
pratique.
13 Les expériences oppositionnelles impliquent toujours le dépassement d’un obstacle,
d’un danger. Il s’agit d’une véritable traversée vers la liberté vécue dans sa dimension à
la fois subjective et collective. Le mot « expérience » vient en effet du latin experiri qui

Variations, 20 | 2017
11

signifie « éprouver ». La version radicale est periri que l’on retrouve dans periculum,
péril, danger. Les traces de ces épreuves et de ces mises en danger marquent les
mémoires des révoltés, les vécus des dictatures et des résistances qui les ont
combattues, l’histoire des luttes anti-impérialistes ou encore des vagues successives
d’émigrations et d’immigrations économiques.
Le texte de clôture nous plonge dans cet univers subjectif et mémoriel de la lutte. Avec
son récit autobiographique, Esteban Lorenzano retrace l’histoire révolutionnaire de
l’Argentine des années 1970, vue à travers les yeux de ses fils. Ce témoignage, issu d’un
projet éditorial militant, nous permet de prolonger la réflexion autour de l’évolution
des formes d’engagement qui, en Argentine et ailleurs, se développent également
autour de l’idée du devoir de mémoire.
14 Cette traversée de la pensée qui embrasse une diversité d’expériences oppositionnelles,
à la fois des conflits, des chantiers et des mémoires de résistance, pourrait surprendre
le/la lecteur/trice. Il n’est en effet pas facile de trouver une unité et un sens unique à
ces variations conflictuelles du réel où tout tend vers la fluctuation et la
désolidarisation. Nous avons pourtant voulu essayer de dépasser ces obstacles, au cours
de nos échanges conviviaux autour des différentes expériences de lutte, anciennes et
récentes, historiques ou anecdotiques, structurées ou labiles, et cela alors même que les
rues et les places de France se gorgeaient d’un peuple revendiquant, une fois de plus, le
droit à imaginer une autre société.

NOTES
1. K. Marx, (1851), Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, Paris : Les Éditions sociales, 1969,
162 p. Collection Classiques du marxisme. Traduction de l’édition allemande de 1885 ;
édition électronique réalisée par Claude Ovtcharenko. [Link]
classiques/Marx_karl/18_brumaine_louis_bonaparte/
18_brumaine_louis_bonaparte.pdf
2. Dardot P. et Laval C. (2014), Commun, Essai sur la révolution au XX siècle, Paris, La Découverte.
3. M. Berman (2010) All That is Solid Melts Into Air: The Experience of Modernity, Paperback,
1ère édition 1982.
4. Tilly C., (1976), From Mobilization to Revolution, Reading, MA : Addison-Wesley.
5. Tilly C. et Tarrow S., (2008), Politique(s) du conflit, De la grève à la révolution, Paris : Science Po Les
Presses.

Variations, 20 | 2017
12

La bureaucratie liquide
A propos de la lutte contre la loi travail et le principe Macron

Alexander Neumann

1 Vu depuis ce centre décentré qu’est Paris, la résistance contre la mondialisation


capitaliste se manifeste dans le rejet populaire des lois du gouvernement Valls, depuis
l’état d’urgence légal jusqu’au projet de déchéance de nationalité, pour trouver son
climax contestataire dans la législation Macron/El Khomri, qui veut asseoir la victoire
institutionnelle du capital sur le travail vivant.1 L’application de ce principe de
flexicurité à la France est une tentative tardive d’épouser un schéma européen qui a
imprimé sa marque à des degrés différents à l’Angleterre, à l’Europe de l’Est et du Sud.
À Paris, le lien entre politiques nationales, directives européennes et lois de la
mondialisation est aujourd’hui abordé sous la forme de questions irrésolues. Sommes-
nous entrés dans une modernité liquide, les grèves en masse seraient-elles une dernière
révolte fordiste, s’agit-il de s’insérer dans le flux commercial du monde ou encore de
s’organiser à travers un corporatisme concurrentiel, voire dans le repli souverainiste,
en jetant par-dessus bord l’héritage internationaliste? A notre sens, la flexicurité
illustre une nouvelle forme de contrainte, de domination et de soumission qui prend la
forme paradoxale d’une bureaucratie liquide. Hiérarchique, implacable et autoritaire
comme l’ancien talon de fer, mais insaisissable car irresponsable dans son principe
même, qui est néanmoins un principe directeur et organisateur. La subordination
salariale inscrite dans les contrats de travail, les conditions générales de vente
contenues dans un contrat de service, les transactions bancaires et financières, les
prêts du FMI ou de la Banque centrale européenne, les traités commerciaux
internationaux, toutes ces formes sont tout à fait explicites et rigides lorsque leurs
initiateurs imposent leur application. Cela se voit lorsqu’un particulier qui ne remplit
pas les conditions est sanctionné, ou encore quand le gouvernement grec est mis au
pied du mur par l’Eurogroupe en 2015.2 En cas de litige, les subalternes, salariés ou
chercheurs d’emploi, souscripteurs de prêts immobiliers ou de crédits à la
consommation, se voient aussi de fait privés des leviers institutionnels et juridiques qui
ont plus ou moins marché dans le passé. 3 Cela va d’un contrat de téléphonie mobile en
passant par un licenciement abusif au remboursement de la dette par les Etats. Les
accords transatlantiques esquissent dans leur version extrême la suppression de toute

Variations, 20 | 2017
13

justice institutionnelle, au profit d’un droit privé d’arbitrage (Investor-state dispute


settlement), de facto favorable aux grandes firmes.4

La nouvelle loi de la mondialisation capitaliste


2 La loi travail est le phénomène qui a révélé l’ampleur de ce problème politique aux
yeux du grand public, puisqu’il est apparu dans le projet de loi qu’un patron pouvait
décider d’imposer des licenciements sans motif sérieux ni recours, ou d’imposer le
changement des contrats individuels contre les syndicats majoritaires. Il ne s’agit en
rien d’un excès, d’un dysfonctionnement ou d’un dérèglement, mais bien au contraire
du principe directeur de la flexicurité, en tant qu’expression d’une loi plus globale de la
mondialisation capitaliste. L’origine historique, le cadre institutionnel, international et
juridique de cette contre-révolution mondiale qui concerne aussi la France peut être
clairement identifié. Le principe fut porté d’abord par l’exécutif des Etats Unis sous W.
Clinton, qui a imposé au cours des années 1990 le conditionnement des allocations
sociales à la reprise d’un emploi, le premier traité de libre échange des Amériques
(Aléna / Nafta) en 1994, l’autorisation de règles opaques dans la gestion bancaire et
financière, ainsi que l’alliance internationale des nouveaux démocrates avec la plupart
des chefs d’Etat de la social-démocratie européenne.5 A commencer par A. Blair et G.
Schröder, rejoints par F. Hollande.6 Cette stratégie s’est étendue à travers les
organismes internationaux, l’OMC à partir de 1995, le FMI et les accords
transatlantiques actuellement en négociation, qui visent l’imposition de nouvelles
normes qui concernent le travail, la protection sociale, la santé et l’environnement. Le
Parti socialiste français est en première ligne dans ce dispositif, ce dont témoigne la
direction du FMI par D. Strauss Kahn jusqu’en 2011 et de l’OMC par P. Lamy jusqu’en
2013. L’origine politique et institutionnelle de l’imposition du nouveau principe en
Europe est claire, elle date du sommet de Lisbonne auquel participe un ensemble de
chefs d’Etat sociaux-démocrates européens dont L. Jospin, et qui fixe l’Agenda 2010. En
découlent une série de directives cadres de l’Union européenne qui furent peu à peu
imposées par les gouvernements des Etats membres en tenant compte des résistances
et mouvements dans chaque pays (résistances parfois coordonnées sur le plan
continental).
3 Dans la plupart des pays, cette même approche a provoqué de grands mouvements de
contestation, en particulier en Allemagne (2004), en Espagne (2009-11), en Grèce
(2010-16), en Italie et au Portugal, mouvements qui se sont produits de manière décalée
et avec des effets variés. Dès le début, les principaux perdantes et perdants de cette
politique furent les prolétaires les moins qualifiés, les femmes salariées et les jeunes. Le
programme de la flexicurité et sa dynamique se heurte à des résistances et oppositions
majeures en Europe qui touchent aujourd’hui la France. La Confédération européenne
des syndicats verse désormais dans l’opposition, en bloc, elle enregistre un changement
de tendance majeur. En Europe du Sud, le retournement est explicite et massif, porté
par de grands mouvements depuis 2011, suivis de renversements politiques ou de crises
gouvernementales en Grèce, au Portugal, en Espagne et sous d’autres formes en Italie.
La France est en train de suivre ce mouvement inégal mais combiné, à travers
l’opposition à la loi travail en 2016, après l’avertissement que fut le retrait du Contrat
première embauche en 2006. Bien entendu, la mise entre parenthèses du programme de
la flexicurité, en France, entre la fin des grèves de 1995 et le début de la mise en place

Variations, 20 | 2017
14

de l’Euro en 2000 n’était due qu’à la forte impression contestataire de cette période,
tout comme le renversement actuel dans le Sud de l’Europe se fonde sur des
mouvements de masse et des espaces publics oppositionnels de grande échelle. En
Grande Bretagne, l’opposition syndicale et travailliste a clairement tourné le dos à la
stratégie flexicuritaire, identifiée aux années Blair, au moment d’une primaire qui a vu
l’élection sans appel de l’opposant historique J. Corbyn en 2015-16 avec le soutien des
principaux syndicats. L’Europe de L’Est a basculé dans une opposition anti-libérale de
type nationaliste, anti-communiste et autoritaire, à l’image de l’Hongrie et de la
Pologne. L’Allemagne et les Bénélux sont travaillés par des contradictions
significatives, des mouvements critiques s’y expriment à l’encontre des partis
socialistes qui y co-gouvernent.7
4 Le mouvement oppositionnel à l’encontre la loi El Khomri, qui a associé plusieurs
millions de citoyenn(e)s, ne se limite plus à la définition d’un mouvement social, en
opposition à la politique décisionnaire, sauf pour les commentateurs qui restent
attachés à ce terme, défendu par Alain Touraine et la gauche rocardienne depuis
l’échec stratégique du mouvement ouvrier d’Europe occidentale depuis 1978. 8 Le
mouvement de 2016 se distingue par son opposition directement politique, qui
s’affronte à l’Etat, comme en témoigne le recours à la constitution autoritaire qui
permet de supprimer le vote parlementaire et la négociation syndicale, les violences
policières récurrentes, l’usage de l’état d’urgence pour interdire ou restreindre le droit
de manifester. Ce fait est mis en musique par le verbe vindicatif de l’exécutif,
comparant la CGT au Front national, les militants syndicaux et associatifs à des casseurs
et terroristes potentiels, l’opposition à une horde. Les répercussions directement
politiques du mouvement oppositionnel du printemps-été 2016 sont visibles : éviction
de l’exécutif Hollande et Valls, discrédit abyssal de leur programme et bilan dont
témoigne le vote des "primaires citoyennes" en février 2017, renversement de
l’équilibre des forces syndicales en faveur d’une majorité oppositionnelle 9,
radicalisation de la jeunesse scolarisée ou salariée, de l’espace militant, ouverture d’un
vaste espace idéologique à gauche du Parti socialiste et du gouvernement qui se
manifeste aussi sur le plan électoral, vitalité des essais et revues d’intellectuels ou
critiques de gauche et accroissement du public qu’ils rencontrent. 10
5 Les quatre listes de gauche, opposées à l’exécutif Hollande et en faveur de l’abrogation
de la loi travail obtiennent près de 28% au premier tour, soit 9.978128 voix. Selon les
premières enquêtes de sociologie électorale, un tiers des ouvriers et employés a voté
pour cette position de gauche, tandis que le FN décline ici d’environ 10 points pour
arriver désormais environ à la même proportion.11 Aussi, selon une étude de l’IFOP de
2017, 60% des ouvriers déclarent n’avoir "jamais voté pour le FN". Le FN n’est pas le
parti du vote ouvrier, et n’a jamais été un parti ouvrier.
6 Malgré l’opposition intellectuelle, sociale et politique des courants de gauche, la
flexicurité est encore supportée, soutenue ou tolérée en France par de larges pans de
l’électorat socialiste, ce qui permet à E. Macron de maintenir ce projet, relayée par les
droites politiques, par des organisations syndicales minoritaires mais significatives (à
l’instar de la direction de la Cfdt), des intellectuels et universitaires à la retraite mais
très médiatisés (Anthony Giddens, Jürgen Habermas, Jacques Attali). Certains
théoriciens de la flexicurité ont récemment changé de cap, dont Wolfgang Streeck, l’un
des théoriciens du corporatisme concurrentiel de l’ère Schröder, et le regretté Ulrich
Beck.12 D’autres ont maintenu leur position, à l’instar de Jürgen Habermas qui fut le

Variations, 20 | 2017
15

président du club européen de Dominique Strauss Kahn dans les années 2000 avant de
soutenir Emmanuel Macron, ou de Pierre Rosanvallon qui fut le fer de lance d’une
pétition pour les réformes d’Alain Juppé et contre le mouvement de grève en 1995 13.
Rosanvallon, un temps co-animateur de la fondation Saint Simon aux côtés d’Alain
Minc, a reformulé son argumentaire pour reprendre en compte le conflit social, sans
pourtant rien céder sur sa position de fond de 1995.14

Ce média ne peut être affiché ici. Veuillez vous reporter à l'édition en ligne http://
7 [Link]/variations/810

E. Macron et son soutien déclaré, J. Habermas, en avril 2017 à Berlin. Droits réservés.

8 La critique et la contestation récente de la "loi travail" a surtout été abordée, de


manière assez traditionnellement syndicale, comme un moyen d’affaiblir le code du
travail, les conventions collectives et de baisser les salaires, alors que sa dimension
directement politique va au-delà de ces aspects circonscrits, elle réside dans
l’imposition d’une nouvelle loi de la mondialisation capitaliste. Cette dimension
politique du droit apparaît dans le terme même de flexicurité qui définit la loi travail et
qui se prolonge dans le vocabulaire de l’inversion de la hiérarchie des normes. Cela
trahit une motivation intrinsèquement politique dans un langage cachant mal l’enjeu
du pouvoir : qui décide? Il s’agit de rendre malléable la force de travail en garantissant
une sécurité juridique au patronat et aux entrepreneurs, par la force de loi. C’est
précisément l’objet de la législation que Karl Marx évoque à propos de l’accumulation
du capital dans l’Angleterre capitaliste depuis le 15ème siècle, où des lois successives
ont permis l’expropriation des communautés paysannes en faveur des grands éleveurs
de mouton, venus nourrir l’industrie textile, complétées par d’autres lois pour
contraindre les anciens paysans, déracinés et errants, d’accepter un travail salarié dans
les grandes villes s’ils ne voulaient pas être brûlés au fer pour vagabondage, enfermés
et mis au ban de la société.15 Au 19ème siècle, la législation du travail garantit d’abord
des conditions d’exploitation stables, avant de concéder la limitation des heures de
travail, sous l’impact du mouvement ouvrier, limitation que Marx appelle la victoire du
travail vivant sur l’économie du capital. Pareille interprétation fut rejetée par les
philosophes libéraux, les économistes bourgeois et les sociologues de l’époque, Emile
Durkheim en tête. Aujourd’hui, la compréhension de la mondialisation capitaliste,
avancée par Marx dès le milieu du 19ème siècle, est entrée dans l’état de l’art des
sciences humaines, pour être aussitôt relativisée dans sa portée critique par A. Giddens,
W. Streeck, J. Habermas, A. Touraine, M. Wieviorka et A. Honneth au sein de la social-
démocratie européenne.16
9 Zygmunt Baumann a parlé, dès 2000, d’une modernité liquide, qui serait marquée par le
désengagement et affaiblissement des liens mutuels qui unissaient jadis le travail et le
capital, dans un capitalisme qui serait devenu "léger et librement flottant". 17 La même
idée concerne l’Etat nation obsolète au milieu de ce flux financier, extra-territorial,
communicationnel, où ce n’est plus le travail en actes, mais l’apport d’idées qui
engendre les profits. Le sociologue admet que la liberté du capital n’est pas encore
devenue totale, que des appuis locaux existent et que des gouvernements peuvent ici et
là entraver le mouvement capitaliste, mais cette réserve vient surtout souligner la
pleine puissance et la validité globale de la thèse. Elle contourne une idée centrale de
Karl Marx, qui a montré que le capital lui-même se compose d’une partie fixe

Variations, 20 | 2017
16

(investissements, matériaux, moyens de production) et d’une partie variable (les


salaires). En fait, la diminution de la part variable a toujours fait baisser les profits, hier
et aujourd’hui. Même si de grandes entreprises font monter leur cours en bourse à
court terme à travers des plans de licenciements, elles perdent à plus long terme, sauf
si elles captent le travail de sous-traitants, de main d’œuvre à bas prix dans des pays du
Sud, etc. La spéculation boursière et financière n’a jamais garanti une rentabilité
durable, comme la grande crise de 2008 l’a montrée. Chez Marx, le travail vivant des
salariés apporte plus value, idées, intelligence collective et coopération qui permettent
la valorisation du capital. Postuler que le capital et le travail seraient en train de se
défaire est une pure spéculation philosophique. Le titre du présent article, La
bureaucratie liquide, est volontairement paradoxal et ironique, même s’il doit être lu
comme un hommage indirect à Baumann qui a le grand mérite d’avoir analysé les
conditions organisationnelles de la destruction des juifs d’Europe de l’Est sous le
nazisme, et d’avoir soutenu l’opposition morale à la politique militariste, liberticide et
anti-sociale de l’ancien Premier Ministre britannique, Sir Anthony Blair, la
personnification du blairisme. La distance critique à l’égard des propositions
postmodernes qui pensent que les catégories et concepts les plus lourds de la
modernité depuis la révolution française se seraient dissipés - le travail, le capital,
l’Etat, l’idéologie - nous vient de la Théorie critique dans une filiation qui va de Theodor
Adorno et Walter Benjamin à Jean-Marie Vincent et Oskar Negt, en passant par le
féminisme de Nancy Fraser et Regina Becker Schmidt.18 Est-ce qu’une société qui tolère
l’état d’urgence issu des anciennes guerres coloniales, et dont l’exécutif décline autant
le discours national que celui de la valeur travail, au point d’indexer son propre avenir
sur l’inversion de la courbe des statistiques du chômage, peut encore sérieusement être
caractérisée comme postmoderne?19
10 L’idée que la circulation fluide des capitaux financiers signerait une modernité liquide
va aussi à l’encontre d’un constat fondamental de la sociologie de Max Weber, qui a
montré que la première bureaucratie moderne est née de la comptabilité bancaire, du
système financier, puis de la gestion des flux et carnets de commande des grandes
entreprises, en Europe.20 La Banque centrale européenne, basée à Francfort-sur-le-
Main, est le sommet de cette évolution historique, elle ne tolère aucun écart à la norme
monétaire. Aujourd’hui, les flux monétaires, financiers ou boursiers sont gérés par
d’énormes agences, machines et logiciels, organisés par des armées de managers, de
traders, informaticiens et employés. Le management de la Société générale, localisée à
Paris, aurait aimé faire croire qu’un seul Trader ([Link]) puisse déplacer d’énormes
flux financiers sans contrôle direct ni gestion précise, mais la Justice a démontré le
contraire. Les flux financiers, les flux numériques, les procédures des services, les
échanges mondiaux, tous ces flux créent d’immenses besoins de gestion et de contrôle
qui sont aux fondements sociologiques de la bureaucratie liquide. Marx avait pressenti
le phénomène de bureaucratisation de la social-démocratie, puis Weber a poursuivi
l’analyse de la bureaucratie des entreprises, des banques, des administrations et des
partis de masse. Cette forme bureaucratique fut résumée sous le terme fordisme par A.
Gramsci, puis par des sociologues et économistes, après la seconde guerre mondiale. Le
cas de figure du chef d’industrie américain Ford qui a donné le nom au fordisme illustre
bien le passage de la bureaucratie industrielle à la bureaucratie liquide. Henry Ford
personnifie la production et la consommation de masse, soutenu par un étroit contrôle
gestionnaire des horaires, des gestes de travail, des salaires et des prix, une violente
répression syndicale interne et une répression armée à l’extérieure des usines grâce à

Variations, 20 | 2017
17

l’Etat, doublé d’un discours idéologique stéréotypé. Ford est l’auteur de traités
antisémites mémorables et fut décoré de son vivant par le 3ème Reich. 21 Plus tard, Ford
s’opposa au New Deal. Cela vient rappeler le rôle de la domination directe dans le
fordisme qui n’est pas conditionné à un développement démocratique, comme le
montre aussi l’origine de l’entreprise Volkswagen dans le complexe militaro-industriel
du national-socialisme. Aujourd’hui, l’industrie automobile reste un secteur central sur
le marché mondial, mais la domination bureaucratique s’est déplacée. La bureaucratie
actuelle peut toujours activer la contrainte en cas de conflit direct, comme le montre le
cas Mikkael Wamen, syndicaliste de Goodyear condamné à une peine de prison avec
sursis en 2016-17, mais la bureaucratie liquide active d’autres ressorts majeurs. Elle
n’expose pas ses dirigeants ou managers, mais avance des critères chiffrés comparés
pour impliquer les salariés dans la gestion concurrentielle (affichage comparé de la
production et de la rentabilité sur les lieux de travail, évaluations individuelles).
L’invocation du marché et de ses nombres tend à remplacer l’intervention directe et
autoritaire du patron et du contremaître. De même, la répression ouvrière, interne et
publique, tend à être subjuguée par la soumission volontaire des salariés, par le
truchement de la psychologie. La peur du licenciement, du chômage comme mort
sociale et le besoin constant d’une identification positive des individus conduit à
l’acceptation passive ou explicite de la dégradation des conditions de travail et de
rémunération. Ce genre de gestion amoindrit les résistances classiques, par exemple
l’absentéisme et la grève du zèle ou la grève sauvage, mais ne les supprime pas et
d’autres formes de résistance prennent le pas, dont l’arrêt maladie et l’apparition
involontaire de maladies psychiques au travail pouvant aller jusqu’au suicide. Une
conduite conformiste devient la norme implicite et non plus explicite dans le monde du
travail; des accords d’entreprise sont soumis au vote dans le but d’obtenir des
adhésions plébiscitaires. Cela concerne tous les secteurs d’activité, de l’industrie au
commerce en passant par la santé. Le chiffrage comparé de la compétitivité fait l’objet
d’une gestion bureaucratique individuelle, collective et managériale à tous les niveaux,
grâce à des logiciels et supports numériques, dans la gestion des ressources humaines
comme dans le suivi des activités. L’un des exemples du contrôle numérique est le scan,
qui sert à contrôler les ventes dans les supermarchés, les stocks, les commandes et flux
logistiques et commerciaux, de la logistique à la poste et aux transports, en passant par
chaque poste de travail. Les salarié(e)s sont contrôlés et disciplinés par ce type de suivi
numérique et individualisé. Le flic est dans le flux. Le calcul serré, à travers le scan, des
espace-temps entre chaque acte de travail ou de vente n’est rien d’autre que le
traditionnel calcul taylorien du temps et des horaires dans les conditions du
numérique, à un niveau global de la bureaucratie liquide. Ce principe prétendument
post-fordiste de chiffrage comparé s’est étendu à l’évaluation de toutes les activités
économiques et sociales, dont la fonction publique et l’éducation, puis à la gestion
institutionnelle au sein de l’Union européenne. Le meilleur exemple est la norme de
déficit budgétaire de 3% des Etats membres de l’UE qui fut fixée de manière arbitraire
dans les années 1990 mais qui s’est érigée en seuil politique effectif.
11 Le sommet européen de Lisbonne de 2000 a inauguré une méthode politique qui
cherche à compenser les lacunes de la subsidiarité, en décidant de traiter les problèmes
thématiques et les conflits intergouvernementaux des pays membres selon un schéma
managérial connu de la sociologie des organisations, en fixant par avance des
procédures et des étapes dans le cadre d’un programme de dix ans, l’Agenda 2010. Il
s’agit d’une sorte de management par projet inspiré des grandes entreprises, appliqué à

Variations, 20 | 2017
18

la construction européenne, selon la MOC, la « méthode ouverte de coordination » 22. La


MOC fonctionne selon le principe de gestion du « benchmarking » international,
consistant à identifier les « meilleures pratiques » et les points faibles des dispositifs
nationaux respectifs, à partir d’une grille d’analyse pré-établie qui mesure les
performances et contre-performances de manière quantitative. Les défauts constatés à
travers le MOC doivent être améliorés par des plans d’action chiffrés comportant des
délais précis. Pareille logique se décline ensuite sur le plan des Ministères, des Régions,
etc. Les chiffres ainsi obtenus sont désormais traduits en coûts à travers un logiciel
économique, le SCM (Standard Coast Model)23 que nous avons expérimenté à l’occasion
d’une étude pour la Commission européenne au sujet de l’évaluation de l’usage flexible
du temps de travail24. Le SCM prétend calculer toute sorte de politique publique en
termes de coût économique, son ambition est donc de quantifier toute action en termes
monétaires, sans égard des particularités historiques, sociales, régionales ou de genre.
Bien entendu, la privatisation des Job centers (gestion du chômage) dans la plupart des
pays européens, ou les partenariats publics-privés dans l’éducation ou la santé, ont crée
des besoins de gestion accrus, autrefois assurés par les institutions étatiques, et
conduisent à un management aussi opaque qu’instable qui se sert de critères
quantitatifs pour masquer son désarroi.
12 L’association de la domination bureaucratique, managériale et institutionnelle, et de la
gestion néocapitaliste des flux n’est pas une nouveauté absolue. L’alliance de l’Etat et de
la concurrence marchande l’est encore moins, elle fut portée par Ford et, auparavant,
par le second empire sous Napoléon III à partir de 1850. La France illustre, depuis des
années, l’association d’une politique à la fois libérale et étatique autoritaire, prête à
suspendre la convention européenne des droits de l’homme pour appliquer la
déchéance de nationalité. Cette politique étatique n’a rien de postmoderne, elle résume
tous les aspects problématiques de la modernité étatique, y compris son versant
bonapartiste. Christian Laval a apporté, en France, une meilleure compréhension de
l’ordo-libéralisme allemand, cet alliage d’un libéralisme économique structuré par des
règles légales et conventionnelles, qui diffère du premier libéralisme anglais par une
mobilisation continue de l’Etat, assorti de l’implication des organisations syndicales et
patronales.25 L’Etat fait ici partie de la discussion critique, au lieu de se trouver idéalisé
comme une solution en soi. Le principe Macron cherche explicitement à imiter ce
modèle, dans les discours, la législation et la pratique des accords d’entreprise. Pareille
réception de l’ordo-libéralisme passe cependant à côté de la singularité historique et
constitutionnelle de l’Allemagne, qui remonte à la révolution des conseils de novembre
1918 et la proclamation de la république de Weimar qui constitue toujours le socle
formel de la république fédérale actuelle, malgré l’expérience du nazisme ou encore de
la république socialiste est-allemande après la guerre. Le mouvement conseilliste
originaire a continué d’agir sous les conditions de l’économie de marché, à travers un
mouvement syndical unifié et puissant, qui a directement influencé la législation et le
droit du travail, comme Jean-Marie Vincent et Peter von Oertzen l’ont montré dès 1963,
rejoint plus tard par des chercheurs franco-allemands autour de Pierre Bourdieu dont
nous avons publié les débats en 1998.26 L’ordo-libéralisme, qui correspond à une théorie
juridique et ne fournit donc aucune analyse pratique des institutions et organisations
nationales, a tenu compte et intégré ces mouvements et conditions historiques. Le
projet européen de la flexicurité cherche précisément à contourner ces résistances et
singularités historiques, qui n’apparaissent qu’indirectement à travers l’Etat national, à

Variations, 20 | 2017
19

travers une forme de concurrence et de coopération contrainte, qui concerne aussi


directement la France.
13 L’accent qu’y mettent la plupart des critiques de gauche actuels sur l’aspect anti-social,
inégalitaire, précarisant ou appauvrissant la loi travail, qui focalise le regard sur des
symptômes, évite de prendre directement en considération cette dimension légale,
historique et politique, qui nous apparaît pourtant claire si nous portons l’analyse à
l’échelle internationale et non pas franco-française. L’affaiblissement historique du
mouvement ouvrier traditionnel date de 1978, bien avant la chute de l’Union soviétique
en 1991 qui symbolise l’entrée dans la phase actuelle de la mondialisation capitaliste, a
laissé la voie ouverte à une actualisation d’une législation du travail qui consiste à
contraindre le travail plutôt qu’à garantir un droit collectif des salariés. C’est
précisément le principe de la flexicurité qui fut portée dès les années 1990 par
"l’internationale socialiste" et démocrate qui a joué un rôle clé dans cette soumission
juridique, légale et idéologique du travail vivant au capital, en assurant la collaboration
d’une importante partie du salariat organisé, dont les ouvriers qualifiés et organisés de
l’industrie automobile et chimique, par exemple. Sans cette collaboration, la nouvelle
législation flexicuritaire aurait été perçue comme une simple agression patronale et
réactionnaire. Le contenu contraignant et régressif de la nouvelle loi, que nous allons
présenter comme la loi de la mondialisation capitaliste, a néanmoins fini par percer aux
yeux des citoyens concernés par le dispositif, dont les ouvriers et employées (en
majorité des femmes), les salariés précaires, allocataires et demandeurs d’emploi, ainsi
que les jeunes en formation ou en étude qui ont saisi, en masse, les conditions que cette
législation leur réservait, s’apparentant in fine comme une forme d’esclavage salarial
(Marx). Les secteurs les plus protégés et le mieux syndiqués ont fini par basculer dans
l’opposition, à l’instar des syndicats de la métallurgie et de fonctionnaires allemands,
les syndicats de cadres français, ou plus récemment les Dockers qui commencent à se
définir comme une partie intégrante d’un mouvement global.27 Au bout du processus,
cela signifie des salaires horaires à un Euro brut (en Allemagne par exemple), des
contrats de travail à zéro heures de travail garanties par mois comportant toutes les
obligations légales pour le salarié signataire, la privation totale de droits pour certains
demandeurs d’emploi, l’imposition de stages non rémunérés ou de formations
dépourvues de toute qualification (par exemple, "jouer" à la caissière de supermarché
avec de la monnaie en plastique, formation dispensée par des centres pour l’emploi
allemands) et plus globalement, la transformation de droits constitutionnels en
mesures individuelles à la discrétion des administrations spécialisées de l’Etat (aide
sociale ou familiale; Job centers; formation ou études).
14 Notre approche critique n’est pas exclusivement conceptuelle même si nous y avons
consacré plusieurs livres28; elle se nourrit d’un même mouvement d’une multitude de
recherches empiriques que nous avons conduit depuis 1999 sur toutes les facettes la
flexicurité en Europe : transformations du travail en entreprise, de la recherche et
développement privé, réforme des agences pour l’emploi et des politiques publiques,
projets de formation et de l’insertion professionnelle, précarisation, travail
transfrontalier. J’ai mené ces enquêtes dans le labyrinthe du Minotaure, pour le compte
d’entreprises multinationales, pour des ministères allemands, pour la Banque mondiale
et la Commission européenne, en acceptant plutôt de ne jamais obtenir l’autorisation
de publier les rapports qui ont sont issus plutôt que de dévier d’un pouce des
conclusions critiques que j’ai formulé. Dans le passé, j’ai bénéficié de mon statut de
chargé de recherche pour des Universités ou Instituts de recherche, afin de présenter

Variations, 20 | 2017
20

mes propres vues à travers des articles scientifiques qui ont échappé à la censure des
administrations étatiques et internationales. Désormais, il est temps de livrer un point
de vue plus global, un peu dans le style de Cornelius Castoriadis qui passa du rôle
d’économiste officiel de l’OCDE et de sa critique semi-clandestine publiée sous
pseudonyme, à l’exposé d’une critique radicale du "bureaucratico-capitalisme" en son
nom propre.29 C’est la raison pour laquelle je vais exposer les chantiers pratiques du
droit du travail et de la flexicurité au fil des pages qui suivent. David Graeber montre
pour sa part à quel point la valorisation capitaliste et le travail salarié s’inscrivent,
aujourd’hui plus que jamais, dans des dispositifs bureaucratiques lourds qui se situent à
l’opposé d’un capitalisme léger et sans attaches.30 Nous avons signalé à quel point le
travail s’agrège encore selon la distribution territoriale des capitaux en Europe, à
travers une étude des créations d’emploi régionales suite à la crise économique de 2008.
31 La fuite des capitaux, qui est l’une des raisons de l’effondrement grec, prouve encore

l’importance de leur implantation locale. Aussi, la crise mondiale actuelle n’est pas
l’effet d’une sphère financière extra-territoriale, sinon extraterrestre, mais a pris son
essor aux Etats Unis, dans la spéculation sur les dettes immobilières. La crise des
subprimes fut déclenchée par une surévaluation de biens immobiliers, localisés dans
des villes US, et l’incapacité des salariés endettés de rembourser les traites. Le capital
dépendait donc en dernier recours de valeurs immobilières, d’habitants et de salariés
localisés dans des endroits précis. S’il est vrai que la domination bureaucratico-
capitaliste et la soumission salariale ont changé de forme, elles ne se liquéfient pas,
mais s’affirment souvent en pire, selon des modalités anciennes connues depuis le
18ème siècle : harcèlement, travail précaire, saisonnier, contraint, clandestin, et
dépendance directe sont au menu. Lorsqu’elle est tolérée, la domination et soumission
nouvelle parvient à se mettre en retrait et à s’organiser de manière indirecte, ramifiée,
labyrinthique et dans l’évitement d’une prise de responsabilité explicite, au nom de
principes supérieurs (les marchés, la nation, les jeunes générations, l’avenir de
l’Europe).
15 La flexicurité est une manifestation typique de cette configuration, elle résume le
projet phare de l’Union européenne depuis l’an 2000, qui porte enfin un nom en France
: Emmanuel Macron. E.M. s’affiche comme une position centrale, comme une
personnification idéale du mainstream international. Peu importe le nom ou le label, le
champ de bataille de la flexicurité qui traverse l’Europe entière depuis près de vingt ans
porte toujours sur les mêmes sujets. Il s’agit de soumettre les salariés aux directions des
entreprises, les précaires aux aléas du marché du travail, les demandeurs d’emploi et
allocataires aux injonctions des agences qui les gèrent et les écoles ou universités au
maître-mot de la valorisation marchande des compétences. La subordination des
salariés aux employeurs, aux chefs et à la direction des ressources humaines doit
s’accroître, la domination de la bureaucratie s’étendre. Le temps de travail, la mobilité
des salariés doit s’étendre au maximum. Karl Marx a remarqué que la limite absolue de
la journée de travail était de 24 heures, mais la flexibilité capitaliste actuelle va plus
loin, en gérant le temps des salariés sur l’année, voir sur plusieurs années, sinon sur
toute la vie. Les salaires et les allocations sociales inconditionnelles doivent baisser,
continuellement, au nom de la concurrence internationale, de la compétition de tous
contre tous, bien organisée cependant afin de ne pas déstabiliser le système global.
Tout ce qui gêne et contrarie ce mouvement doit périr, à commencer par la gauche
historique, l’idée même de la lutte des classes et de la résistance, sinon le simple
concept de critique sociale ou de toute visée utopique. En Allemagne, la cour

Variations, 20 | 2017
21

constitutionnelle a reconnu que les lois Hartz qui ont transposé la flexicurité violent le
principe constitutionnel car les prestations prévues ne garantissent pas la dignité
humaine.32 Loin de la rhétorique de l’entrepreneur ou du modernisateur, l’enjeu de la
flexicurité se situe bien au niveau de la loi fondamentale, de la constitution qui fonde la
société, de son principe constitutif. L’obstination avec laquelle la stratégie européenne
de Lisbonne est poursuivie par les droites et la social-démocratie européenne, jusqu’à
sa propre perte, peut donc étonner, si on la considère comme un simple compromis
continental. En réalité, il s’agit de l’application stratégique d’un projet plus global au
sein du capitalisme mondial.
16 A l’origine, le terme de flexicurité a officiellement éclos lors d’un sommet européen au
Portugal. L’approche fut baptisée la stratégie de Lisbonne par les chefs d’Etat et de
gouvernement lors du sommet européen de 2001 qui s’est tenu dans la capitale
portugaise. Elle devait permettre, en l’espace de dix ans, de faire de l’Europe la
première économie du monde, basée sur le savoir, de rétablir le plein emploi et de
diminuer toutes les inégalités, régionales, sociales, générationnelles et sexuées. L’argot
officiel de l’Union européenne parlait donc de l’Agenda 2010, ce qui est le terme exact
qui fut repris par le Chancelier Schröder pour donner un nom à une batterie de lois, de
mesures et de conjectures qu’incarne aujourd’hui M. Macron. Sur le plan de l’Union
européenne, le cycle qui va de l’essor à l’échec de cet agenda coïncide avec la
présidence Barroso à la tête de la Commission (2004-2014), mais ses grands objectifs
sont maintenus par son successeur Juncker. Les objectifs de la stratégie de Lisbonne
furent tous ratés, sans exception aucune, comme les bilans officiels de la Commission
européenne l’ont reconnu officiellement dès 2010.33 Son projet devait faire de l’Europe
la zone la plus prospère du monde, grâce son rôle de pointe dans l’économie du savoir.
Le virage vers le capitalisme cognitif, vers les services immatériels au détriment des
industries anciennes et nouvelles, devait permettre le plein-emploi, la résorption des
inégalités régionales et sociales, liées au genre, au niveau de qualification et à l’âge. Au
moment du bilan des dix premières années de cette stratégie, l’Europe a connu la
récession puis la stagnation économique, un chômage de masse dont la comptabilité la
plus restrictive a dépassé les 12% en moyenne en 2014, et les 40% parmi les jeunes en
Grèce, au Portugal et en Espagne. Selon le calendrier de Lisbonne, le plein emploi aurait
dû être réalisé dès 2010. Les inégalités ont explosé, notamment entre jeunes et seniors,
entre salariés fortement et peu qualifiés, entre hommes et femmes, alors que les écarts
de revenu se creusent et les disparités régionales entre Nord et Sud menacent
d’effondrement l’édifice européen. L’Europe était appelée à devenir la première
économie du savoir de la planète, mais le projet est resté à l’état conceptuel, assez bien
représenté par la théorisation du capitalisme cognitif par Yann Moulier-Boutang. 34
Aujourd’hui, la France et l’Europe du Sud tentent d’endiguer la désindustrialisation et
les jeunes diplômés n’y entrevoient aucune perspective durable si ce n’est l’émigration.
17 En Allemagne, le principe de la flexicurité est personnifié par Peter Hartz, l’expert le
plus exposé du gouvernement Schröder (1998-2005). Au printemps 2014, le président
Hollande a reçu Monsieur Hartz comme visiteur à l’Elysée, avant d’appliquer ses
principes qui sont devenus globaux. Il s’agit du concepteur des "réformes structurelles"
qui furent appliquées en Allemagne il y a dix ans, à travers quatre grandes lois qui
portent désormais son nom. Tous les leitmotivs du débat public hexagonal actuel sont
inscrits dans cette législation : dérèglementation du marché du travail, flexicurité,
activation et contrôle des chômeurs. L’instauration d’une sorte de RSA, à travers la
quatrième loi Hartz, fait qu’en allemand courant ou familier, l’on dit "Hartz 4" pour

Variations, 20 | 2017
22

nommer cette forme d’allocation. M. Hartz est devenu le symbole et l’incarnation d’une
approche qui se veut à la fois une construction théorique, idéologique, pratique et
politique. Peter Hartz a publié un livre dans lequel il conçoit une culture politique
centrée sur l’autogestion individuelle, où il va jusqu’à envisager un "homme nouveau".
Au zénith de sa carrière il a obtenu, en 2004, le titre honorifique de professeur de
l’institut universitaire technique de l’Etat de la Sarre, région dont il est originaire,
grâce à son expertise en tant que DRH et d’un diplôme de gestion obtenu au sein de ce
même IUT, sans avoir produit de thèse universitaire. Responsables politiques,
syndicaux et patronaux, entrepreneurs, élus, sociologues, experts, journalistes, chefs de
gouvernement et représentants de la Commission européenne ont contribué à donner
corps à la conception dont il est question, dès les années 1990. M. Hartz en personne a
successivement joué la plupart de ces rôles, depuis sa carrière en tant que directeur des
ressources humaines chez Volkswagen, aujourd’hui la plus grande entreprise mondiale
de l’automobile, en passant par les commissions d’experts, les relations publiques et
finalement la fonction du premier conseiller du gouvernement fédéral allemand.
18 En France s’affiche une position hagiographique qui défend le principe Hartz contre
toute sorte de critique. Elle prend souvent l’apparence de l’expertise professionnelle ou
scientifique. Cette posture s’illustre par un récent article d’Isabelle Bourgeois qui
promet de rétablir la vérité à l’encontre des caricatures, amalgames et distorsions
populistes que les opposants à la réforme auraient introduits dans le débat franco-
allemand.35 La voie serait "largement ouverte à l’amalgame", car "même les observateurs les
plus irréprochables s’alimentent souvent sans le savoir à des sources allemandes situées dans le
camp des opposants à ces réformes". Face à de telles " manipulations multiples des réalités", il
s’agit de "dresser un état des lieux factuel des réformes apportées par les lois Hartz comme des
polémiques allemandes sur la « flexicurité » afin d’apporter quelques informations objectives
indispensables au débat français". L’article, qui est extrêmement détaillé, voudrait se
distinguer par une approche factuelle, objective et scientifique. Isabelle Bourgeois omet
de préciser que l’institut au nom duquel elle publie ce texte, le CIRAC, est un partenaire
officiel de l’équivalent de Pôle emploi en Allemagne, la Bundesagentur für Arbeit, donc
d’un organisme qui fut crée pour appliquer les réformes Hartz. Dans son article pour le
bulletin du CIRAC, Isabelle Bourgeois commence par déclarer que le gain de
compétitivité induit par les réformes Hartz serait "incontestable", en citant une seule
source, à savoir un autre article publié dans le même bulletin du CIRAC, sous la plume
de Bert Rürup. Cet auteur ne s’est pas distingué en tant que chercheur, mais comme
conseiller du gouvernement Schröder au moment où furent adoptées les réformes
Hartz. La preuve incontestable et factuelle qu’Hartz avait raison serait donc que les
organismes et experts qui ont travaillé avec lui le disent. Bourgeois fait ensuite part de
son regret politique que l’ensemble des partis de la gauche parlementaire et du
syndicalisme allemand auraient succombé à la démagogie des opposants, qu’elle
assimile à la totalité de la gauche parlementaire et aux principaux syndicats. Elle étaye
pareille thèse par un seul document, un "tract commun" d’ATTAC et du syndicat
allemand Verdi. La posture scientifique et objective se dissipe ainsi rapidement face au
positionnement doctrinaire des apologues du principe Hartz, dénuée de toute
démonstration empirique.
19 Le discours de la flexicurité de type Hartz ou Macron participe bien du nouvel esprit du
capitalisme, pour une large part fantasmagorique, que Boltanski et Chiappello ont mis
en évidence à partir des manuels de management des années 1990. 36 Cependant, cette
analyse des textes managériaux ne prétend pas et ne parvient pas à décrire ce qui se

Variations, 20 | 2017
23

passe au moment où la flexicurité veut imposer sa nouvelle vision à des salariés


récalcitrants, tout comme les formes anciennes d’esprit du capitalisme se sont heurtés
à de multiples résistances qui vont de l’absentéisme à la grève sauvage. Lorsque la
transformation se passe relativement bien du point de vue de la flexicurité, sous l’effet
de la peur du déclassement sociale, ou de l’enthousiasme fantasmagorique des salariés,
comme lors de la première phase du "modèle Volkswagen" sous Hartz (1994-2004),
l’opinion publique et même les sociologues peuvent partager l’impression que le
discours managérial et l’attitude des salariés concordent plus ou moins. Pourtant, dans
la plupart des cas, le principe de la flexicurité ne fait que déplacer des lignes de conflit
anciennes, dans l’industrie automobile et ailleurs, ce que prouva les grèves dures qui
ont suivies dans plusieurs sites de production. Des exemples que nous avons suivi de
près sont les usines Opel à Bochum, le site de développement de logiciels d’IBM à
Düsseldorf, mais il est possible de songer à Renault en France ou bien d’autres cas. A
côté de ces formes presque classiques, l’extension des maladies professionnelles de type
psychique, dont tous les phénomènes de dépression, ont actualisé la résistance passive
plus ancienne.
20 La transformation du discours managérial du DRH Hartz en batterie législative a
ensuite provoqué des oppositions culturelles, sociales plus que syndicales et publiques
d’une ampleur inégalée depuis la chute du mur de Berlin, qui ont plus tard abouti à la
désagrégation du gouvernement Schröder, en 2005. Avant même l’entrée en vigueur
des lois Hartz, leur principe avait provoqué des grèves sauvages aux usines Opel de
Bochum et le déferlement d’un quart de millions de citoyens dans la rue dans une
centaine de villes, en 2004, sans aucun appel des grandes organisations syndicales. 37
Cette expérience sociale est à la base du basculement des principaux syndicats des
services et de l’industrie, [Link] et IG Metall, dans le camp de l’opposition au principe
Hartz. L’onde de choc s’est prolongée à travers l’espace public, à travers le recul
durable du parti social-démocrate à 25% des voix, face à la progression des gauches
anticapitalistes et écologistes opposées à divers degrés au principe Hartz. Le principal
quotidien - la Frankfurter Allgemeine Zeitung - qui avait relayé les propositions
hartziennes et dont la maison d’édition a publié son livre Job-Revolution, a suivi le
retournement global de l’opinion publique en accordant des séries d’articles spéciales à
la critique du capitalisme tardif.
21 Soyons précis sur le principe politique et moral qu’incarne P. Hartz, ancien DRH de VW
qui est un repris de Justice. Dans les années 2000, les signataires des accords VW, M.
Hartz et M. Volkert furent condamnés à des peines de prison pour détournement de
fonds et pour corruption en tant que mandataires au sein de l’entreprise VW. M. Hartz
a publiquement avoué sa culpabilité concernant les 44 chefs d’accusation devant le
tribunal de Braunschweig.38 Il s’avère lors du procès que le responsable de la DRH a
favorisé l’accord avec certains représentants du personnel en les invitant, aux frais de
l’entreprise, à des voyages gratuits en Thaïlande, parfois accompagnés de la visite de
bordels locaux, selon l’acte d’accusation. M. Volkert fut condamné en première et
deuxième instance en 2007. Ces pratiques managériales discréditent le dispositif
imaginé par M. Hartz, présenté comme une incarnation du management participatif, de
la gestion éthique d’une multinationale, donc du nouvel esprit du capitalisme. Aussi, la
cogestion élargie au sein de VW apparaît désormais sous les auspices d’une négociation
peu transparente et corporatiste, que le scandale des logiciels de moteurs, destinés à
cacher leur pollution réelle, a mis en évidence. La démission de M. Hartz, puis de son

Variations, 20 | 2017
24

PDG à une date plus récente, ne s’accompagne au demeurant d’aucune réforme


structurelle interne.
22 Le nom de Macron est désormais associé à une gestion néocapitaliste de la crise
économique globale. Le discours ministériel est idéologiquement significatif, il troque
le prolétariat contemporain contre la classe créative, il préfère les entrepreneurs aux
ouvrières illettrées, il avantage les grandes surfaces plutôt que les caissières, les
licenciements plutôt que leur contrôle, appelle à la concurrence libre plutôt qu’au
socialisme, et la concurrence libre à la place de l’internationalisme. Cette idéologie est
médiatiquement surévaluée en ce qu’elle assemble des stéréotypes, des injonctions
morales et des argumentaires conservateurs. La même idéologie est dans le même
temps lourdement sous-estimée par des gauches intellectuelles qui se contentent de la
dénoncer, au lieu de comprendre la vérité déformée qu’elle exprime, tout comme le
gaullisme, la social-démocratie, le communisme ou le fascisme exprimèrent des réalités
vécues, de manière détournée. La nouvelle loi de la mondialisation capitaliste, ses
normes et son principe directeur ne vont pas se dissoudre à la faveur de discours
patriotiques et républicains, charitables, identitaires ou modernisateurs.
23 L’interprétation que je viens de défendre est que le principe Macron résume une
stratégie de codification juridique du capitalisme concurrentiel à l’échelle mondiale,
qui s’applique à l’Europe en tant qu’ensemble continental avec le concours actifs de
tous les Etats membres. L’OMC, le FMI, les traités libre-échangistes internationaux
trouvent leur application européenne dans la flexicurité, de même que la législation
Hartz allemande qui est érigée en modèle à suivre par les apologues du principe
Macron. Le terme composé, la flexi-curité, peut être décrypté sur la base de notre
interprétation. La flexibilité qui est l’adaptation au jeu de la concurrence nécessite une
nouvelle base juridique qui en garantisse le cadre, une forme de pouvoir durable et une
psychologie de masse susceptible de le supporter. Il ne s’agit pas de contourner l’Etat et
les organisations de masse au profit d’un libéralisme sans loi, mais bien au contraire de
transformer toute l’organisation sociale et sa représentation, grâce au concours de
l’Etat et des organisations qui y participent. Ne pas tourner le regard analytique vers ce
problème revient à le détourner, sinon de mener des charges contre des moulins à vent.

Chantiers et champs de lutte


24 Afin de montrer l’étendue, la cohérence et l’imbrication des chantiers de la
bureaucratie liquide, à partir du principe précis de la flexicurité, je vais caractériser la
loi travail (El Khomri) avant de souligner sa correspondance dans les grands traits avec
la législation Hartz allemande, ce qui fait apparaître des champs de lutte généraux en
Europe. Je rappelle que la loi travail tout comme la législation Hartz sont des
transpositions de recommandations écrites de la Commission européenne à ses Etats
membres, et que ces lois s’inscrivent dans les directives-cadres européennes relatives à
la concurrence libre.
25 Les principaux aspects et objectifs de la flexicurité que je vais commenter sont
"l’entreprise qui respire" et qui licencie (accords d’entreprise); le temps de travail sans
fin ni répit; le marché du travail comme domaine de la précarité à vie; le contrôle
administratif des allocataires et demandeurs d’emploi. Enfin, nous verrons les lignes de
clivage et de conflit qui esquissent les champs de lutte contemporains, loin de la

Variations, 20 | 2017
25

rhétorique fasciste, souverainiste ou social-libérale qui occupe l’espace public


bourgeois en France.

La loi travail française

26 L’opposition à la loi travail française - qui est entrée en vigueur sous une forme
amoindrie comparée à son ambition initiale en janvier 2017 - s’est focalisée sur les
modalités de licenciement, la précarisation des contrats de travail, la baisse de la
rémunération des heures supplémentaires, la défense des conventions collectives,
statuts et prérogatives syndicales, et dans une mesure moins centrale, le temps de
travail et les accords d’entreprise dans les secteurs où les conventions jouent un rôle
faible ou insignifiant. C’est sur ce dernier point que le mouvement a subi une défaite
politique, à côté de victoires incontestables qui se manifestent dans le retrait de
plusieurs dispositions du projet de loi au printemps qui concernent les modalités et
motifs de licenciement en particulier. D’autres succès du mouvement concernent le
maintien de conventions collectives qui étaient promises à la désintégration dans les
transports, routiers et SNCF en tête, ainsi que le régime des Intermittents du spectacle.
Aussi, la convocation d’un comité de refonte du droit du travail qui devait généraliser
et amplifier la loi travail, fut abandonnée en mars 2017 au vu de l’atmosphère hostile
dans les rangs de la gauche syndicale, parlementaire et extra-parlementaire. De
manière globale, le mouvement a favorisé la recrudescence locale et sectorielle de
grèves et luttes depuis l’été 2016, il a réalisé un retournement idéologique majeur dans
l’espace militant, syndical, partidaire, universitaire, et dans l’électorat potentiel de la
gauche, retournement qui se mesure dans l’éviction politique de l’exécutif Hollande-
Valls, sans même nommer l’intégralité des sondages d’opinion qui ont massivement
désavoué le principe même de la flexicurité que porte la loi travail.
27 Avant de revisiter des principes-clé de la loi, voyons ce que la loi ne dit pas, ses non-dits
pour parler comme Sigmund Freud. Deux chapitres de la loi, son introduction
philosophique et le renvoi direct au rapport Badinter, furent abandonnés dès le début
des hostilités pour tenter de sauver l’essentiel, alors qu’elles rendent explicites le projet
politique global. Le chapitre initial de la loi travail, dit "exposé des motifs", témoigne
lumineusement de la volonté de s’inscrire dans la nouvelle loi de la mondialisation
capitaliste et son idéologie, son monde. L’exposé dit, au nom de M. Le Premier Ministre
E. Valls : "Le monde du travail entre dans une phase de profonds changements. Les
dernières décennies n’en ont pas été exemptes : elles ont été marquées par la
mondialisation, la part croissante des services dans notre économie et l’élévation des
qualifications. (...) Le projet de loi visant à instituer de nouvelles libertés et de nouvelles
protections pour les entreprises et les actifs doit permettre une refondation de notre
modèle social. La démarche de refondation est triple : – elle concerne d’abord le code
du travail. Les principes essentiels du droit du travail, dégagés par le comité présidé par
Robert Badinter, serviront de base à une réécriture du code selon une nouvelle
architecture en trois parties (...), les règles d’ordre public auxquelles il n’est pas
possible de déroger ; le champ renvoyé à la négociation collective ; les règles
supplétives applicables en l’absence d’accord. Le présent projet de loi met dès à présent
en place cette nouvelle architecture pour la partie du code, relative au temps de travail
et aux congés. Il crée une commission de refondation chargée de mener ce travail à son
terme, dans un délai de deux ans. Elle devra renforcer la place de la négociation
collective, notamment au niveau de l’entreprise."39

Variations, 20 | 2017
26

28 Dit autrement, les salariés vont subir l’imposition légale d’une nouvelle règle conforme
à la mondialisation capitaliste, et qui permet aux patrons de décider au niveau de leur
propre entreprise de réduire les droits et rémunérations des salariés concernés sans
leur accord. L’article 1 du rapport Badinter, ancien garde des Sceaux dont le nom qui
semble convoquer l’esprit des droits de l’homme, précise que "Les libertés de la
personne sont garantis", sauf si elles sont limités par "les nécessités du bon
fonctionnement de l’entreprise". En somme, le droit du travail en tant que droit
collectif n’existe pas, et les droits de l’homme peuvent être réduits en fonction des
besoins du capital dans l’entreprise. "Liberté, Egalité, Bentham" écrit Marx dans Le
Capital pour se moquer du théoricien des libre-échangistes de son époque. Désormais
vaut : "Liberté, Badinter, Bentham". De manière aussi pamphlétaire et pertinente à la
fois, Emmanuel Todd, supporteur du candidat Hollande, a saisi le sens de son action une
fois parvenu à son poste présidentiel : Hollande serait en train de "détruire le
prolétariat".40
29 Oublions la rhétorique politique et les plaidoiries de Badinter qui ne sont plus
d’actualité, enterrées avec le comité de refondation du droit du travail qui devait suivre
l’application de la loi.
30 Dans un registre plus factuel, précisons que la loi prévoyait jusqu’alors que la norme
légale est le CDI et que la norme du temps de travail qui s’y applique est de 35 heures
par semaine, sans détour (art. 13). Il faut ainsi constater que le principe de la loi travail
impose l’accord d’entreprise au détriment du code du travail, de la norme légale et du
droit collectif. Auparavant, le code primait sur la convention, qui devait être autorisée
par le gouvernement élu via son Ministère compétent, et tous deux primaient sur tout
accord d’entreprise qui ne pouvait en aucun cas limiter ou détériorer les droits des
salariés. Désormais, un accord d’entreprise peut augmenter le temps de travail jusqu’au
maximum de 60 heures hebdomadaires prévues par la directive cadre européenne de
2003 (ou 48 heures en moyenne dans la durée), abolir les jours non travaillés, fériés,
weekends, récupération compris, diminuer le paiement des heures théoriquement
supplémentaires à partir de la 35ème heure, et diminuer les congés. Par cet acte, qui
constitue une intervention inédite dans le droit du travail collectif des salariés, inégalée
depuis la Libération du nazisme, la loi travail impose la priorité à la règle
entrepreneuriale. Le gouvernement français appelle ce renversement violent
"l’inversion de la hiérarchie des normes". L’inversion s’apparente à une révolution
néoconservatrice. Même le gouvernement allemand qui a établi la législation Hartz
dans les années 2000 n’a jamais osé renverser le droit du travail à ce point, car il se
serait heurté à une opposition frontale du syndicalisme de masse unifié qui compte
encore 8 Millions d’adhérents. En effet, dans le droit allemand, aucun accord
d’entreprise ne peut sous-passer les normes légales ni les conventions collectives de
branche. De surcroit, aucun accord d’entreprise ne peut être conclu séparément au sein
d’un même groupe ou d’une même firme, car cet accord nécessite alors la mise en place
d’une convention collective à part entière qui doit elle-même être conforme à une loi
fédérale qui régit ce cas de figure particulier, tout en respectant l’intégralité de la
législation générale du travail.41 Dire que la loi travail s’adosse à l’expérience allemande
est particulièrement mensonger sur ce point. L’influence syndicale sur les conventions
collectives, qui coiffent les accords d’entreprise en Allemagne, entrave et ralentit
encore considérablement l’imposition de normes patronales spécifiques dans chaque
entreprise qui se fait au gré des situations concurrentielles, au point que de

Variations, 20 | 2017
27

nombreuses entreprises ont décidé des contourner l’obstacle en se quittant les


conventions pour appliquer directement la loi qui peut se montrer plus rigide. Environ
la moitié des salariés allemands est couverte par les conventions collectives.
31 De la même manière, en France, le maintien de conventions collectives sectorielles qui
assurent une certaine cohérence des situations et des différents métiers concernés,
parfois issues d’anciennes entreprises nationalisées (Orange, EDF, etc.), bloquent la
généralisation de l’accord d’entreprise voire des accords de site localisés, ce qui fait que
la règle concurrentielle ne s’impose pas pleinement en tant que nouvelle norme. D’où
les tentatives et attaques répétées des gouvernements, Valls en tête, qui consistent à
dissoudre ces conventions collectives spécifiques et les statuts comparables des
Intermittents, Universitaires et autres fonctionnaires du secteur territorial, hospitalier,
etc. Même dans les domaines qui concernent au premier chef les accords d’entreprise
de dumping social, à savoir l’industrie et le commerce, des résistances et inerties fortes
bloquent la règle concurrentielle. De tels accords dérogatoires sont possible et prévus
depuis la seconde loi Aubry au sujet des 35 heures (l’un des exemples fut l’accord Bosch
de Vénissieux), puis ils furent encouragés par un accord national interprofessionnel
transposé dans une loi en 2015, mais en pratique, peu d’entreprises sont parvenues à
imposer des accords défavorables aux salariés. Le regain actuel de combativité des
salariés sur un plan local ou sectoriel, et une certaine radicalisation syndicale que cela
favorise, visible au sein de la CGT, doublé de recours en justice, neutralise encore la
capacité de nuisance du principe concurrentiel-légal.
32 L’accord d’entreprise concurrentiel est au cœur du renversement légal, en ce qu’il
incarne la bureaucratie liquide d’une organisation managériale qui impose sa loi sans
jamais rendre des comptes ni endosser une responsabilité institutionnelle. A côté de ce
noyau dur de la loi, défini dans sa seconde section, d’autres sections concernent la
formation professionnelle (subordonnée aux besoins immédiats des entreprises tout
comme l’est le droit du travail, au lieu d’être qualifiante de manière globale), la
facilitation du licenciement, la médecine du travail allégée, et enfin la question
européenne irrésolue des travailleurs détachés.
33 La loi travail est flanquée d’autres lois et dispositifs qui visent une recomposition
d’ensemble : la redéfinition légale du temps de travail au niveau national et européen,
l’invention légale de nouveaux types de contrats précaires (à un Euro, à zéro heure, à
l’essai pour des durées prolongées, le Minijob, le complément au RSA, etc.); la
réorganisation centrale et autoritaire de la gestion des demandeurs d’emploi et de leurs
allocations, du point de vue du travail des conseillers et du point de vue de l’imposition
de nouvelles conditions d’attribution d’emplois aux chômeurs, au rabais.
34 Pour saisir la cohérence et l’obstination des politiques menées sur le plan européen par
le blairisme, en particulier en France et en Allemagne, cette comparaison structurelle
des chantiers et champs de lutte est utile. Pour cela, il s’agit de ne pas s’arrêter sur les
intitulés enjoliveurs, scintillants ou trompeurs des projets et lois, qui peuvent d’ailleurs
changer de titre au cours de leur réalisation. La loi Macron fut initialement intitulée
"loi Noé", puis une autre loi Macron fut attribuée à la Ministre El Khomri et son intitulé
officiel a changé, passant de "loi pour les nouvelles libertés et nouvelle protections des
entreprises et actifs" à "nouvelles protections des salariés", afin de gommer l’idéologie
explicite de l’activation qui fait partie de la flexicurité. Aussi, l’ANI (accord national
interprofessionnel) est devenu la loi sur la sécurisation de l’emploi.

Variations, 20 | 2017
28

35 Le tableau suivant donne une vue d’ensemble à la cohérence programmatique de


mesures et lois qui sont appliquées dans une dispersion apparente, en France et en
Allemagne, et qui vont toutes dans le même sens unilatéral de la flexicurité au
détriment du droit collectif des salariés et demandeurs d’emploi.
36 Aspects de la flexicurité

Chantier / champ de
France Allemagne
lutte

Hartz 2
Loi El Khomri; CDD renouvelable 3 fois
Précarisation des
CDD renouvelable 3 fois Jobs à 400 Euros
contrats de travail
Extension des périodes d’essai Extension de la période à l’essai
en CDI

PARE (1999); RSA; accord Unedic 2015,


Contrôle et activation Hartz 4
cassé par le conseil d’Etat, mais repris
des chômeurs Jobs à 1 Euro
dans la loi El Khomri

Loi Aubry 2 - convention de la


Pacte pour l’emploi et la
métallurgie 1999; décrets Fillon de
compétitivité (1995); convention
Désorganisation de la non-taxation des heures
collective nationale VW 1995;
norme collective du supplémentaires; ANI / loi séc. emploi;
Agenda 2010 Schröder;
temps de travail et des loi El Khomri; accords dans
application par des accords du
35 heures l’automobile d’allongement du temps
maximum prévu par la directive
de travail sans augmentation de
européenne de 2003 : 60h
salaire

Imposition de l’accord Conventions collectives de la


d’entreprise contre la ANI; loi de sécurisation de l’emploi; loi métallurgie depuis 1996, principe
convention collective El Khomri dérogatoire repris par l’ensemble
et la loi des branches

Affaiblissement des Loi Macron; seuils pour constituer des Augmentation du nombre de
droits syndicaux et des comités d’entreprise ou CHSCT, salariés pour la constitution des
institutions issues du affaiblissement de l’inspection du différents types de représentation
mouvement ouvrier travail des salariés / CE

Fusion ANPE-Assedic vers le Pôle Désorganisation du service public


emploi (2008) général (Hartz 1)
Contrôle direct des demandeurs Délocalisation et privatisation
Mise en question du
(mesure Rebsamen) partielle des agences pour
service public de
Radiations facilitées l’emploi Job centers
l’emploi
Projets de dégressivité et Conditionnalité de ressources,
conditionnalité des allocations sanctions financières, radiations
chômage faciles

Variations, 20 | 2017
29

La législation Hartz

37 La réforme du marché de l’emploi qu’il a impulsé se décline en quatre lois votées en


2003-04 (Hartz I à IV) qui couvrent les champs essentiels de la flexicurité : création
d’agences privées de recherche d’emploi (Hartz I), changement des règles
contractuelles et introduction de nouveaux emplois à faible revenu dont le Minijobs,
etc. (Hartz II), changement du statut du service public de l’emploi (Hartz III) ; fusion des
régimes d’assurance chômage et de l’aide sociale comportant un dispositif renforcé de
sanctions (Hartz IV).
38 La loi Hartz 1 désorganise l’ancien service public de l’emploi, au profit d’un système de
management semi-privé. Le mécontentement des usagers, rebaptisés clients, et les
nombreuses plaintes des agents ont provoqué une révision de ces procédures, qui fut
encouragée par le mouvement social à l’encontre du principe Hartz en 2004. Le
caractère bureaucratique de la gestion des clients a été décrit minutieusement par des
chercheurs, tandis que les expériences sensibles et expressions subjectives des
chômeurs furent recueillies par Brigitte Valenthin.42
39 De manière complémentaire, la loi Hartz IV organise la fusion des allocations chômage
et l’attribution des autres aides sociales, dans un même système d’activation et de
sanction des chômeurs43. L’indemnisation du chômage est limitée à un an (ALG I), après
lequel joue le régime minimal ALG II, dont l’intitulé populaire est justement « Hartz 4 »
en référence à la loi qui l’encadre. Dans sa première version, la loi ne prend pas en
compte la durée de la période de cotisation à l’assurance chômage, ce qui annule par
exemple l’ancienneté des chômeurs âgés. Surtout, la loi impose la liquidation de toute
autre ressource privée (biens immobiliers, épargne, etc.) de la chômeuse ou du
chômeur et de son conjoint, avant le premier versement de l’allocation ALG II. Depuis,
les gouvernements Merkel ont rétabli un certain principe d’ancienneté et ont défini le
droit à des biens à hauteur de 50.000 Euros. C’est probablement la dureté de ces
mesures qui a provoqué l’un des plus importants mouvements sociaux en Allemagne
depuis l’après guerre, d’autant plus remarquable qu’il ne fut pas soutenu par les
directions syndicales du DGB.
40 La transformation de la frustration en réussite, ou alors de la motivation en échec, que
réalise le principe Hartz est en particulier apparue dans notre évaluation du
programme Innopunkt dans le Brandebourg.44 Le programme, financé grâce au fonds de
développement régional de l’UE, est contrôlé selon un principe managérial (log-frame)
très similaire à celui en vigueur sur le plan intergouvernemental. Il s’agit d’un
management par objectifs chiffrés, en l’occurrence du nombre de chercheurs d’emploi
qui ont participé avec succès à des projets de formation et de réinsertion. Parmi les
chômeurs participants, certains ont retrouvé un emploi salarié qui ne leur permettait
pas d’achever leur formation au sein des projets, ce qui fut apprécié comme une
réussite personnelle par les intéressés. Du point de vue de l’évaluation quantitative des
projets, ce succès devait pourtant être acté comme un abandon de projet, donc un
échec. Systématiquement, le général prime sur le particulier, pour paraphraser Adorno,
et la politique publique ne peut être évaluée à partir de l’expérience vécue des sujets,
mais doit être interprétée en fonction des classifications pré-établies (le log-frame). De
la même manière s’organise la définition des demandeurs d’emploi en catégories basées
sur une supposée « employabilité » au sein des agences pour l’emploi sous le régime

Variations, 20 | 2017
30

Hartz, sachant que les demandeurs qui ont trouvé des emplois qualifiés étaient souvent
issues de catégories à faible employabilité.
41 Afin de compléter la perception des salariés du processus dont il est question, il est
saisissant de lire ou d’écouter les expressions des fonctionnaires chargés de les
accueillir qui décrivent leur malaise face à des personnes officiellement définies en tant
que "clients". Lors de notre évaluation du projet brandebourgeois de réinsertion des
chômeurs de longue durée très qualifiés, nous avons fait parler des femmes et hommes
de plus de cinquante ans qui se sentaient infantilisés par un système de classement des
agences pour l’emploi qui définit avant tout leur "proximité en rapport au marché de
l’emploi" plutôt que de leurs qualifications et expériences professionnelles. Dès lors
que des formateurs les interrogeaient sur leurs capacités personnelles, cela fut souvent
perçu comme une "éclosion" ou une "renaissance", termes récurrents dans nos
entretiens ouverts avec les chômeurs, et proches d’un imaginaire lié à l’expérience
sensible.
42 Au cours de nos nombreux entretiens avec des agents de pôle emploi dans cinq villes
tunisiennes, en 2009,45 nous avons rencontré des phénomènes comparables. Il va de soi
que les règles des agences pour l’emploi furent établies selon le modèle français, jusque
dans l’organisation spatiale des bureaux, et que la flexicurité européenne en constitue
le cadre programmatique via les accords de coopération internationaux (Banque
mondiale/Banque européenne de développement/Euroméditerranée). Lors d’un
entretien semi-directif, une conseillère d’emploi qui a fondu en larmes alors qu’elle
cherchait à nommer son impuissance, face à la condition économique et
institutionnelle qui semble sans issue, à la veille de la révolution: "On fait tout,
courrier, administrateur, submergé par d’autres choses qui le décalent et qui
l’empêchent de faire l’initiative et de trouver des issues. Le rôle est important mais il
faut faire plus et il faut changer! C’est une mentalité et je dis qu’il faut changer (...) il
faut une autre mentalité".
43 Il ne manque à cet agenda de flexibilisation de l’emploi que le domaine du temps de
travail, qui n’est pas réglementé de manière stricte par la loi en Allemagne, mais dont
l’application flexible dépend des entreprises. M. Hartz a inauguré un nouveau type
d’accord d’entreprise dérogatoire en tant que DRH de Volkswagen dans les années 1990,
qui a largement relativisé les standards collectifs, contenus dans les conventions
collectives de branche.
44 En Allemagne, le bilan empirique concret et illustré de la législation Hartz a mis en
évidence toutes les limites du principe Hartz. En effet, le marché du travail allemand
atteint un pic d’emplois atypiques mis en place par les lois Hartz, alors que les salaires
sont globalement bas, tandis que la flexibilité des horaires de travail progresse et que
l’encadrement par les conventions collectives s’affaiblit. La progression de la flexicurité
n’a manifestement pas d’effet causal sur les indicateurs de croissance. Les chiffres
statistiques présentés par des auteurs favorables à l’Agenda 2010 montrent une baisse
réelle des salaires sur la période de son application via les lois Hartz, 46 fait qui a procuré
un avantage aux entreprises exportatrices allemandes au sein de la concurrence intra-
européenne. Les seuls chiffres statistiques qui peuvent être directement reliés aux lois
Hartz proviennent du recensement des nouveaux types de contrats de travail précaires
qui ont été autorisés par cette législation, par exemple les jobs à 400 Euros par mois
(exonérés d’impôt) ou à 1 Euro par heure (en complément des allocations chômage).
Ces formes de contrat précaire ont explosé, faussant par la même occasion la

Variations, 20 | 2017
31

perception du chômage de masse puisque ces mini-jobs sortent du taux de chômage.


L’emploi précaire a atteint 40% de la population active en 2014, dix ans après la
législation Hartz.47 En ce sens, ces lois ont accompagné à la marge la baisse salariale
voulue par le gouvernement Schröder, puisqu’elles ont entraîné une baisse des
rémunérations dans le segment le plus précaire du marché du travail. Dans la
conception de Peter Hartz, cela correspond à l’objectif d’établir un "secteur de bas
salaires" pour des services nécessitant des qualifications faibles. Dans les faits, cet
objectif fut atteint, avec des salaires horaires entre 4 et 7 Euros dans certains domaines.
Cela a provoqué l’apparition d’une couche de travailleurs pauvres et l’extension de la
pauvreté à environ 6 millions de personnes si on englobe les familles et enfants, cela
concerne aujourd’hui un quart de la population active.
45 Plusieurs articles et quelques rapports de recherche ont tenté de saisir la dynamique
des mouvements de contestation qui se sont formés à l’encontre du principe Hartz et la
flexicurité.48 Nous retenons la révolte contre la législation Hartz en 2004 qui a mobilisé
au moins 250.000 citoyens. Cet auteur a découvert que la majorité de citoyens mobilisés
à travers des réunions publiques et des manifestations régulières du lundi
appartenaient aux classes moyennes, alors que les chômeurs et précaires directement
concernés sont présents dans une moindre mesure, soutenus localement par des
cortèges ouvriers organisés. L’association publique de groupes sociaux divers indique
l’émergence d’un espace public oppositionnel. Un exemple comparable fut le
mouvement hexagonal contre le Contrat première embauche en 2006. Parti de
nombreuses occupations d’universités, la mobilisation a touché des secteurs publics et
finalement les salariés du privé. Les interprétations normatives varient fortement,
alors qu’Honneth qualifia le mouvement contre le CPE de « lutte des travailleurs pour la
reconnaissance », Alain Bertho a voulu y voir la « dernière révolte fordiste », mais
celle-ci fut suivie par une nouvelle révolte encore plus large au printemps 2016, dix ans
plus tard.49 Le nombre de manifestants a dépassé un million à partir du 31 mars 2016, à
plusieurs reprises, les grèves ont touché sinon paralysé de nombreux secteurs dont les
plus classiques (transports, ports et docks, raffineries), mais aussi la jeunesse scolarisée
et étudiante. Le mouvement s’est exprimé à travers un espace public oppositionnel aux
multiples expressions médiatiques et politiques : la pétition en ligne et en masse
(attribuée à C. de Haas), les vidéos youtube ([Link]. On vaut mieux que ça) et
mobilisations informationnelles via les réseaux sociaux; les Assemblées générales de
grève locales ou interprofessionnelles, les manifestations unitaires, les blocus de
collèges, lycées et universités, les blocages physiques, les occupations de sites et de
dépôts, l’occupation de la place de la République et d’autres lieux transformés en forum
démocratique en dehors des institutions étatiques (Nuit debout). Le nombre de grèves
locales et sectorielles a sensiblement augmenté après et malgré la fin du mouvement à
l’encontre de la loi travail, depuis l’automne 2016 jusqu’en 2017, comme le signale
Jacques Chastaing, qui mène un travail remarquable de recensement des conflits de
travail en l’absence de toute statistique officielle, travail que les services du ministère
de l’emploi ne fournissent plus. L’auteur analyse les informations disponibles dans la
presse régionale, afin de lister et documenter le nombre de grèves sur un blog. Les seuls
mois de janvier et février 2017 font apparaitre plus d’un million de jours de grève
cumulés, et ne prennent pas en considération la grève générale guyanaise d’avril 2017.
50
Le fait d’ignorer les bilans statistiques désastreux de la flexicurité, ou le fait de faire
disparaitre les formes de sa contestation actuelle ne sauraient amoindrir la force de la
critique.

Variations, 20 | 2017
32

Bilan et perspectives
46 Pourquoi François Hollande, son ancien Ministre Macron qui fut son secrétaire général
au palais de l’Elysée, et leurs alliés ont-ils voulu s’entêter à suivre une voie et un
principe qui a fait la preuve générale de son échec, sinon de sa faillite sur le plan
européen, local et moral? La thèse de l’obstination idéologique, de la psychorigidité,
émerge alors presque spontanément. A ce propos, Paul Krugmann, prix Nobel
d’économie a proclamé dès janvier 2014 "l’effondrement intellectuel" de François
Hollande et de ses soutiens,51 mais l’économiste devrait savoir que son échec prend
racine dans celui de la famille Clinton qu’il a soutenu en 2016 en la personne d’Hillary
Clinton. Il ne s’agit pas du problème d’un homme ou d’une femme, mais d’un
programme, d’une stratégie internationale et d’une loi générale de la mondialisation
capitaliste.
47 Le programme, la stratégie et la loi de la mondialisation capitaliste, furent portés de la
manière la plus cohérente par un bloc démocrate international qui vient de se
disloquer sous nos yeux. Ce bloc fut formé par le gros de la social-démocratie
européenne, lancé par la famille Clinton, les amis d’A. Blair et les blairistes français -
dont F. Hollande et affiliés -, il fut accompagné par les directeurs M. Strauss Kahn au
FMI, P. Lamy à l’OMC, M. Macron au secrétariat général de l’Elysée, les premiers
ministres Ayrault et Valls, soutenu par les rapporteurs J. Attali, E. Besson et R. Badinter,
les économistes libéraux du type A. Tyrole, des sociologues rocardiens du style P.
Rosanvallon, le philosophe J. Habermas qui présida le club européen de D. Strauss Kahn
et qui fut le seul à être cité dans le livre de campagne de M. Hollande, avant de
supporter E. Macron. Ce même bloc fut encore composé par la Cfdt depuis Nicole Notat,
par le Medef et un grand nombre de petits ou grands élus allant du socialisme verbal au
centre-droit démocrate et chrétien, qui forment le socle de la bureaucratie liquide, et
qui ne proposent aucun bilan écrit ni prise de responsabilité pour la situation actuelle.
Une situation marquée par une montée des inégalités sans précédent en Europe et en
Amérique, notamment entre hommes et femmes, entre riches et pauvres, entre
détenteurs de capitaux et salariés ou demandeurs d’emploi, vieux et jeunes, entre
régions industrialisées et marginalisées, entre bourgeois et prolétaires. Une situation
qui stimule d’énormes mouvements oppositionnels dans les pays fondateurs de l’UE,
sinon des insurrections civiques ou des révolutions politiques aux marges de l’Europe,
comme en Islande, Bosnie ou Tunisie. Une situation qui favorise en même temps une
radicalisation à droite selon le schéma classique de la psychologie de masse décrit par
Freud, Reich, Fromm et Adorno. Une situation enfin qui dissipe la rhétorique
conservatrice de la fin de l’histoire, de l’absence de lutte des classes et de l’arrêt du
clivage historique droite/gauche, désiré par les théoriciens nazis à commencer par Carl
Schmitt, contesté par les évènements. Après avoir été neutralisé par un discours
centriste qui stipula que "la lutte des classes n’existe pas" (J. Cahuzac), les courants de
gauche européens qui se réfèrent explicitement aux mouvements oppositionnels contre
la loi capitaliste et bureaucratique qui prévaut actuellement sont en passe de remplacer
la vielle gauche blairiste. Ce mouvement fut amorcé en Grèce avant de se répandre à
travers toute l’Europe du Sud, depuis le Portugal et l’Espagne. Aujourd’hui, il est en
train de gagner la gauche en France, en Europe de l’Est, sinon en Allemagne où la

Variations, 20 | 2017
33

social-démocratie imagine pour la première fois de se démarquer publiquement du


programme Hartz qui a causé sa perte durable dès 2004.
48 L’Agenda européen, allemand et français qui est parti du sommet de Lisbonne fut un
échec complet selon les propres critères que la Commission européenne s’était
assignée. Au lieu du plein emploi, le chômage de masse a explosé pour atteindre des
sommets historiques encore jamais atteints, les reprises partielles se sont
accompagnées d’une vaste extension de la précarité qui avoisine la moitié de la
population active en Allemagne. L’inégalité entre femmes et hommes s’est accrue, de
même qu’entre les générations, les niveaux de qualification. Les inégalités, entre
régions européennes industrialisées et désindustrialisées, riches et pauvres, se sont
approfondies. L’Agenda 2010 des socialistes, démocrates et centristes qui se retrouvent
aujourd’hui dans le principe Macron a ainsi radicalisé les inégalités de classe et de
genre, déployant en pratique son message idéologique, bureaucratique, anti-marxiste,
anti-intellectuel et anti-féministe. L’exécutif Valls-Hollande, soutenu et relayé par E.
Macron lors des présidentielles de 2017, a illustré ce message à merveille, entre
invectives à l’encontre du syndicalisme ouvrier, provocations explicites à l’encontre de
la CGT et de la gauche extra parlementaire, un mépris de classe affirmé à l’égard des
"sans dents", des femmes prolétaires de Gad qui seraient des illettrées, la suspicion
collective jetée sur les sans emploi qui ne voudraient pas travailler, et une ode à la
gloire de l’idiotie à l’encontre des chercheuses et chercheurs en sciences humaines qui
excuseraient le terrorisme islamique par leur simple pensée analytique et critique.
49 Le bilan factuel de cet agenda européen, dont les statistiques prouvent le caractère
néfaste, concorde in fine avec le discours idéologique de ses défenseurs, et qui est
teinté d’un néoconservatisme compatible avec les droites européennes. Ce discours, son
programme et ses élites représentatives sont désavoués par l’électorat de gauche,
l’espace syndical européen, les jeunes générations et une intelligentsia critique
ascendante. Ces peuvent se souvenir les fondements d'une approche cosmopolitique et
internationaliste, issue des révolutions européennes et du renversement des traditions
impériales, coloniales et capitalistes.
50 Les possibilités de la critique, cet élan qui promet de défaire la bureaucratie liquide qui
pèse encore sur les imaginaires et les pratiques tel un cauchemar, ne résident pas dans
l’imploration impuissante des institutions qui ont fait la fortune des dominants actuels,
mais dans une approche qui sorte du cadre établi. Max Weber avait brillamment
montré que le principe d’organisation des nouveaux et vieux partis ouvriers avait pour
point d’aboutissement ultime la bureaucratisation, la bureaucratie sans démocratie. Le
PS en apporte la confirmation historique. Aujourd’hui, il s’agit de reprendre la lutte
antibureaucratique que mena le premier cercle des amis et discutants de Weber,
composé d’anarchistes et de marxistes inclassables (Michels, Trotski, Lukacs, etc.), il
s’agit de sortir de la tutelle et de la servitude volontaire pour avancer à nouveau sur le
chemin droit de l’émancipation, comme l’a signalé le philosophe allemand de la
révolution française, Emmanuel Kant.52 Avancer, loin de la malveillante et fausse
traduction de Weber à qui l’on voudrait attribuer une fausse neutralité en lieu et place
de la liberté (Wertfreiheit). Le chemin de la rectitude se situe encore et depuis toujours à
gauche. Dit avec les mots de Walter Benjamin dans ses Thèses sur l’histoire, cette
conscience qui se rend compte qu’il s’agit toujours de faire exploser le continuum de
l’histoire appartient aux classes révolutionnaires (thèse XV). Au moment où plus aucun

Variations, 20 | 2017
34

ordre institutionnel traditionnel ne tient, face au principe de la bureaucratie liquide,


qui est intenable, cet adage s’applique pleinement.

NOTES
1. Le présent texte s'inspire d'une conférence d'A. Neumann qui fut prononcé dans l'Amphi X de
l'Université Paris 8 en avril 2016, intitulé "Le pouvoir de l'esprit contre l'esprit du pouvoir", à
l'invitation du comité de grève de l'Université, occupée pour obtenir le retrait intégral de la loi
travail. Le texte est appelé à se poursuivre sous la forme d'un essai plus ample dans la collection
K des éditions Terra.
2. Y. Varoufakis, Le minotaure planétaire, Le Cercle, 2014; Y. Varoufakis, Notre printemps d'Athènes,
Les liens qui libèrent, 2015.
3. U. Huws, « La crise comme aubaine sans précédent pour le capitalisme : une nouvelle
accumulation par la marchandisation des services publics », Variations n.18, mai 2013.
4. Les documents confidentiels qui notent l'avancée de négociations ont été publiés sous la forme
d'une fuite par la section neerlandaise de Greenpeace en 2016 : [Link]
national-treatment-and-market-access-for-goods/
5. Bilan documenté de manière détaillée dans Th. Frank, Listen, Liberal, MetropolitainBooks, 2016;
K. Dixon, Les évangélistes du marché, Raisons d'agir, 2008; B. Sanders, Our Revolution, Dunne Books,
2016.
6. Le président Hollande a ainsi fait ratifier le Traité européen d'union budgétaire dès l'année de
son investiture en 2012, et qui fut co-rédigé par des chefs d'Etat de droite (Sarkozy, Merkel) et
sociaux-démocrates (Faymann, Monti, etc.).
7. En témoigne l'opposition tardive mais explicite de la confédération syndicale allemande DGB à
l'Agenda 2010, la mise en question rhétorique de cette politique par le candidat social-démocrate
à la Chancellerie, M. Schulz, ou encore l'effondrement du parti social-démocrate néerlandais
PvdA qui a perdu les deux tiers de son électorat aux législatives de 2017 après avoir co-gouverné
avec la droite.
8. A. Touraine, La voix et le regard, Seuil, 1978, p.26 en accès libre: [Link]
la_voix_et_le_regard_alain%20_touraine_1978_317pages.pdf
La césure historique du mouvement ouvrier occidental de 1978 fut diagnostiqué à la suite des
défaites des grandes grèves dans l'industrie automobile à l'instar de la Fiat italienne, dans la
sidérurgie allemande, puis des mineurs anglais, et qui trouvent une correspondance dans des
victoires électorales néoconservatrices (Thatcher, Barre, Reagan, Kohl). Touraine et le
rocardisme ont théorisé ces échecs pour écarter toute approche qui examine les capacités
d'action du prolétariat, voir : A. Neumann, "Travail, activité, activation" in Sociologie et sociétés, n.
48, 2016.
9. Les syndicats explicitement opposés à la loi travail (CGT, FO-CGT, CGC, Solidaires, FSU)
représentent la grande majorité des salariés du pays aux élections professionnelles de 2017, et la
CGT arrive en tête sur la plan national avec 1,9 millions de voix (source : Ministère du travail).
10. En témoigne le succès en librairie de titres publiés par des éditeurs indépendants, la relance
des libraires alternatifs, le succès numérique de revues critiques démontré par les statistiques en
ligne (à titre d'exemple, Variations est passé de 2000 lecteurs lors de l'élection de Sarkozy en 2007
à 40.000 par an en 2016), le succès de la presse critique, entre Mediapart et le Monde

Variations, 20 | 2017
35

diplomatique, ou des nombreux blogs et chaines youtube qui se réfèrent au mouvement dont il
est question.
11. Cet article fut rédigé et acté avant les présidentielles de 2017 et fait l'économie d'une analyse
électorale approfondie.
12. W. Streeck est passé de l'apologie du corporatisme concurrentiel dans la mondialisation
capitaliste à sa critique souverainiste : Streeck, Der Korporatismus in Deutschland, Campus, 1999;
Streeck, Du temps acheté, Gallimard, 2014. U. Beck a glissé de la société du risque vers la
dénonciation du social-darwinisme : Beck, La société du risque, Champs Flammarion, 2008; Beck,
Entretien à la Frankfurter Rundschau, 5/02/2010.
13. Appel publié dans Le Monde du 2 décembre 1995 [Link]
1998/01/12/contre-l-archaisme-pour-une-reforme-de-fond-de-la-securite-sociale_544820
14. J. Habermas, La constitution de l'Europe, Gallimard, 2013; voir A. Neumann, Après Habermas,
Delga, 2015. Pour la position de Rosanvallon, voir le débat avec S. Wahnich publié par Mediapart
en 2015 : [Link]
15. [Link], Das Kapital, 1, Dietz Verlag, 1979, pp.761-802.
16. A titre d'exemple, voir A. Honneth, Die Idee des Sozialismus, Surhkamp, 2015. Il s'agit d'un essai
qui reprend l'intégralité des positions politiques d'E. Durkheim à l'encontre de Marx et le
mouvement socialiste de son époque, à comparer avec l'essai posthume de Durkheim, Le
socialisme, 1928 : [Link]
le_socialisme.pdf
17. Z. Baumann, Liquid modernity, Polity Press Cambridge, 2000.
18. Th. Adorno, La dialectique négative, Payot, 2003; W. Benjamin, Thèses sur l'histoire, Folio, 2004;
Negt, L'espace public oppositionnel, Payot, 2007; Negt/Kluge, Geschichte und Eigensinn, Steidl, 2016; N.
Fraser, Le féminisme en mouvements, La Découverte, 2009; Becker-Schmidt/Knapp, Feministische
Theorien, Campus, 2004.
19. M. Maffesoli, défenseur du postmodernisme français, avait assorti cette thèse d'un pari, dans
ses Sarkologies sociologiques, au moment de l'élection présidentielle de 2012 : puisque la société
française serait devenue post-moderne, le candidat qui incarne cette posture devrait être élu,
Nicolas Sarkozy. Pari perdu.
20. [Link], Ökonomie und Gesellschaft, Zweitausendeins, 2000.
21. H. Ford, The international Jew (1920), Fq Classics, 2007.
22. I. Bruno, Déchiffrer l’Europe compétitive : Etude du benchmarking comme technique de coordination
intergouvernementale dans le cadre de Lisbonne, 2006.
23. [Link]/LongAbstract/0,3425,en_2649_34141_34227699_119684_1_1_1,[Link]
24. A. Neumann, Review of the Working Time Directive 2003 - Case Study Germany, Economisti
associati, 2011.
25. Dardot/Laval, La nouvelle raison du monde, La Découverte, 2009.
26. J.M. Vincent, Le mouvement ouvrier en Allemagne de l'Ouest, Thèse de doctorat, Fondation de
sciences politiques, Paris, 1963; P. Von Oertzen, Betriebsräte in der Novemberrevolution. Eine
politikwissenschaftliche Untersuchung über Ideengehalt und Struktur der betrieblichen und
wirtschaftlichen Arbeiterräte in der deutschen Revolution 1918/19. Droste, Düsseldorf, 1963; Von
Oertzen, Hartz – Demontage des Sozialstaats , VSA, Hambourg, 2004; P. Bourdieu et alli, Les
perspectives de la protestation, Syllepse, 1998.
27. Voir l'article d'A. Le Marchand au sein de ce dossier thématique de la revue Variations (n.20).
28. A. Neumann, Après Habermas, Delga, 2015; Neumann, Kritische Arbeitssoziologie, Schmetterling,
(2ème édition) 2016; Conscience de casse, ed. Variations / La Quatrième Génération, 2010.
29. C. Castoriadis, L'expérience du mouvement ouvrier, 10/18, 1979.
30. D. Graber, Bureaucratie, Les liens qui libèrent, 2015.
31. [Link]
32. [Link]

Variations, 20 | 2017
36

33. Commission européenne, Lisbon Strategy Evaluation document, Bruxelles, 2010, p.6.
34. Y. Moulier-Boutang, Le capitalisme cognitif, Amsterdam, 2009.
35. Isabelle Bourgeois, "Le réformes Hartz, remise en cause de l'Etat social?", Regards sur
l'économie allemande, 2013, référence électronique
Isabelle Bourgeois, « Les réformes Hartz, remise en cause de l’Etat social ? », Regards sur l'économie
allemande n.108, 2013.
36. Boltnski/Chiappello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.
37. Rucht/Yang : « Wer demonstrierte gegen Hartz IV? » in Forschungsjournal Neue Soziale
Bewegungen, Heft 4, Berlin, 2004, p. 21-27.
38. [Link]
39. Projet de loi visant à instaurer de nouvelles libertés pour les entreprises et les actifs, Assemblé
nationale, mars 2016.
40. E. Todd, Goodbye Hollande!, Marianne, 4/05/2013
41. Voir le texte de loi original : Bundestarifgesetz de 1959, [Link]
[Link]?
startbk=Bundesanzeiger_BGBl&jumpTo=[Link]#__bgbl__%2F%2F*%5B%40attr_id%3D%[Link]%27%5D__1489942
42. Brigitte Valenthin, Ich bin dann mal Hartz 4,VSA, Hambourg, 2010.
43. Peter von Oertzen, Hartz – Demontage des Sozialstaats , VSA, Hambourg, 2004.
44. Alexander Neumann, Begutachtung der Innopunkt Initiative Ältere – Erfahrung trifft auf
Herausforderung, Entwurf zum Endbbericht für das Arbeitsministerium Brandenburg, 2010, 60 p.
45. Alexander Neumann, Organisation reform of Aneti Tunisia, Banque mondiale, 2009 (l'annexe
comporte 50 pages de retranscription anonymisée d'entretiens, rapport confidentiel).
46. M. Burda, "The German Miracle", SFB, 2017 [Link]
[Link]
47. Voir la fondation scientifique du syndicalisme allemand, HBS, [Link]
wsi_5859.htm
48. D. Rucht, [Link].
49. Axel Honneth, Le Monde, 2.4.2006. ; Alain Bertho, « Du grondement de la bataille à
l’anthropologie du contemporain » in Variations n.8, Vs/Parangon, Lyon, 2006.
50. J. Chastaing, [Link]
situation-sociale-par-jacques-chastaing
51. P. Krugmann, "The intellectual collapse of François Hollande", The New York Times, 1/2014.
52. J.M. Vincent, Max Weber ou la démocratie inachevée, Felin, 1998; M. Löwy, Rédemption et utopie,
éditions du Sandre, 2009; I. Kant, Qu'est-ce que les Lumières?, 1784; W. Benjamin, Le concept
d'histoire, Folio, 2004.

INDEX
Mots-clés : Bureaucratie liquide, loi travail, flexicurité, Emmanuel Macron, mondialisation
capitaliste, Théorie critique

Variations, 20 | 2017
37

AUTEUR
ALEXANDER NEUMANN
Professeur en sciences de la communication à l’Université Paris 8 - Vincennes, Cemti, directeur
de publication de Variations

Variations, 20 | 2017
38

Des dockers aux damnés de la mer :


néo-corporatisme et syndicalisme
transnational
Arnaud Le Marchand

1 Les dockers sont (re)devenus visibles, à la faveur de leur implication dans différents
conflits, nationaux, voire globaux. On pourrait dater ce retour des grèves de Seattle
(1999), lors du fameux sommet de la mondialisation néo-libérale, et plus récemment de
l’implication des dockers français dans la lutte contre la Loi travail en 2016. Ces prises
de position ne sont pas en soi une absolue nouveauté, mais elles font suite à plusieurs
décennies d’un repli corporatiste et localiste, confinant parfois au sécessionnisme
ouvrier1, il est vrai à l’intensité variable d’une place à l’autre. Pourtant, dès 2001, les
dockers européens vont réussir à organiser une action transnationale, coordonnée avec
celle des marins, contre la directive européenne portuaire2. Cet épisode est resté connu
sous l’appellation de « Guerre sur les Ports », ou « War on the Europe’s Waterfront 3, »
selon les mots de l’International Transport Fédération (ITF). Il constitue une première
réponse, toujours néo-corporatiste mais dépassant le localisme, aux stratégies des
firmes et aux politiques de libéralisation du secteur. Il fut couronné par un succès
syndical, mais resta relativement inaperçu par l’opinion publique. Les quelques
réussites du syndicalisme docker, dans sa défense d’une organisation sociale des quais
et des terminaux, si ce n’est dans celle de l’emploi, ne se sont pas arrêtées là. Il peut
donc être utile de revenir sur cette histoire récente, qui semble à rebours du
mouvement de déconstruction de la classe ouvrière, et de tenter une analyse de ce qui
se passe dans l’ensemble de la filière du transport maritime. Cette analyse peut aider à
comprendre les ressorts de cette implication des syndicats portuaires dans une lutte
dépassant les frontières du secteur.

Variations, 20 | 2017
39

Du néo-corporatisme local au syndicalisme


transnational
2 Le traité CETA, qui entend construire un environnement favorable aux échanges entre
le Canada et l’Union Européenne, prévoit certaines exceptions. L’une d’elles a reçu peu
d’attention des médias ; il s’agit de la disposition dans l’article 14-1 qui concerne la
manutention portuaire. Elle stipule que celle-ci n’est pas couverte par le traité quand
elle est effectuée par des dockers, organisée indépendamment de l’opérateur de
terminal. Si l’article définit le maritime cargo handling (la manutention portuaire)
comme étant ouvert à la concurrence, son champ d’application « does not include work
performed by dock labour, when this workforce is organised independently of stevedoring or
terminal operator companies ». Cette référence à un « dock labour » indépendant, qui peut
inclure les coopératives de dockers comme celles de Brest ou en Italie, est une première
trace d’un repli face à la puissance syndicale. Cette formulation, assez vague est la
reconnaissance de certaines normes spécifiques en vigueur sur les ports. Des normes
qui restent soustraites au processus de convergence recherché par ce traité. La
mobilisation et l’internationalisme syndical parviennent donc à retirer certains
segments d’activité de la concurrence. Dans les annexes du traité se trouve aussi cette
restriction, pour la Belgique, p. 1322 : « Cargo handling services can only be operated by
accredited workers, eligible to work in port areas designated by royal decree ». La liste
d’inscription des dockers est bel et bien maintenue, un dispositif dont le but est
d’empêcher les employeurs de recourir à une main d’œuvre intermittente et sans
statut, c’est-à-dire une main-d’œuvre précaire. Le fait que cette restriction concerne les
ports belges n’est pas anodin. En effet le port d’Anvers est toujours cité en exemple de
compétitivité et en constitue un modèle, souvent présenté comme inatteignable pour
les autres ports européens, et notamment les ports français. Mais cette entorse au
projet ordo-libéral transatlantique n’a fait que précéder celle au projet européen
3 Le journal Le Marin du 22 décembre 2016 annonce que l’Europe a adopté son nouveau
règlement portuaire, le 14 décembre. « Sous réserve d’une validation de pure forme par le
Conseil européen, la saga de quinze ans s’achève, marquée par l’échec de deux projets bien plus
libéraux portés par la commission européenne en 2003 et 2006. Des manifestations musclées de
dockers européens à Strasbourg avaient convaincu à l’époque les parlementaires de renoncer. La
version définitive exclut d’ailleurs de l’accès au marché la manutention portuaire, renvoyée à un
sage comité du dialogue social européen."4. C’est ce que signifie l’amendement adopté par
le parlement européen, stipulant une exemption pour la manutention de marchandises,
et spécifiant certaines dispositions relatives au transport de passagers, de l’application
sur la libéralisation de la fourniture des services portuaires. Deux autres segments de
l’activité portuaire, le pilotage et le dragage, sont également exclus de la concurrence,
résultat obtenu par un lobbying des pilotes5. Mais la discussion reste ouverte sur le
remorquage et le lamanage, cette dernière activité étant souvent assurée par des
coopératives ouvrières. Cette séquence, qui intervient après une participation
remarquée des dockers français à la lutte contre la « loi travail », sonne comme une
victoire qui conclut deux décennies d’un cycle de lutte. En effet, les années 90 ont vu
plusieurs tentatives d’en finir, en Europe, avec l’organisation du travail sur les quais,
régie par les règles de la convention 137 de l’OIT, adoptée en 1947. Si la référence à
cette convention fondatrice est maintenue, une dualisation du marché du travail
s’esquisse avec la création des statuts bis, assortis de salaires moindres pour le travail

Variations, 20 | 2017
40

dans les entrepôts des zones portuaires. Le point de départ du renouveau du


syndicalisme sur les quais est sans doute la constitution de l’International Docker
Council, en 2001, qui suit les solidarités nouées au moment du conflit à Liverpool, en
1995. Ce long conflit de Liverpool fut en effet le début de construction d’un
syndicalisme Européen dont la caméra de Ken Loach a saisi parmi les premières étapes,
dans son documentaire sur l’histoire de ce lock-out. L’IDC revendique 85 000 affiliés de
par le monde.

Ce média ne peut être affiché ici. Veuillez vous reporter à l'édition en ligne http://
4 [Link]/variations/794

Arrêt sur image du film de Ken Loach : Les Dockers de Liverpool (1997).

5 Ce qui aboutit à faire de l’identité docker, en Europe, nullement déstabilisée par les
réformes des années 906, une nouvelle fois celle d’un acteur subalterne, qu’un
retournement dialectique dote d’une puissance en partie fantasmée, et sur qui repose
l’identité des places portuaire face au travail « normal » ou aux relations
professionnelles ordinaires, de l’industrie et des services terrestres. Cette conception
d’une anomalie portuaire est d’ailleurs une constante. En 1986, j’avais travaillé le temps
d’un été dans une entreprise de transit. Les salaires y étaient faibles, le stress
permanent, et la pression visant à faire effectuer par le personnel des heures
supplémentaires non payées, une habitude. Dans ces conditions, j’avais été étonné de
constater le ressentiment très grand des salariés ordinaires contre les ouvriers dockers,
au cours d’une grève qui bloquait la circulation portuaire, mais n’entrainait pour nous
nulle perte de salaire, et, au contraire, nous permettait de rattraper du travail
administratif en retard. La question du salaire revient souvent, notamment chez des
enseignants qui considèrent anormal que les dockers aient des salaires aussi élevés,
alors qu’ils n’ont pas de diplômes. C’est sous l’angle de l’échelle conventionnelle des
rémunérations que les salaires des dockers sont trop élevés. Le niveau des salaires
dockers étant comparable pour tous les ports européens, il n’a pas d’influence sur la
compétitivité d’une place. Elle se joue sur d’autres problèmes, comme la fiabilité et les
investissements et la place déjà acquise dans le réseau portuaire 7. La relative inertie,
voire irréversibilité, de la structure du réseau maritimo-portuaire, font que les
fluctuations d’activité restent cantonnées dans un intervalle qui dépend de la position
dans le réseau. Cette particularité procure un avantage aux dockers : ils ne peuvent pas
être contournés aussi facilement que d’autres salariés. Car, dans une certaine mesure,
leurs emplois ne sont pas délocalisables. Néanmoins, les premiers ports affiliés à l’IDC,
ne sont pas les places les plus centrales du réseau portuaire mondial. En Europe, les
ports allemands, néerlandais et polonais (ces derniers bénéficiant d’un glissement vers
l’Est du continent de la production industrielle) ne sont pas membres, mais sont en
contact avec l’IDC.
6 C’est bien l’inversion de l’ordre normal, qui est vue comme illégitime, plutôt que le
résultat de ses conséquences pratiques. Au contraire, cette anormalité participe de la
définition de l’identité portuaire, comme celle d’un système autonome. Ecart par
rapport à la norme d’autant plus essentiel qu’il est institué, via les lois sur la
manutention portuaire, après la perte du précédent marqueur de l’autonomie : les
marchés à terme dans les ports, de la fin du XIX siècle à la Seconde Guerre Mondiale.
Les relations conflictuelles, dans ce cadre, allant parfois jusqu’à une apparente

Variations, 20 | 2017
41

inversion de la hiérarchie entre salariés et employeurs, sont de ce point de vue une


fonction au sens de Norbert Elias8, pour l’ensemble portuaire, dans une période et une
configuration historique donnée. C’est la reconnaissance de cette autonomie comme
trait commun qui amena les employeurs et les armements à essayer d’obtenir une
directive européenne, pour tous les ports et qui en retour accoucha d’une action
transnationale. La mise en place d’une euro-grève et d’une euro-manifestation montre
aussi que l’habitude de coopérer au niveau local, sur une base étroite, peut bien
effectivement être le prélude à l’apprentissage de la coopération à une autre échelle,
même si elle reste encore sectorielle. On peut aussi noter qu’elle accompagne le
mouvement d’intégration des ports européens entre eux9, et l’apparition de groupes
transnationaux dans la gestion des terminaux à conteneurs10. Ce qui implique que des
dockers de ports différents, et de nationalités différentes, peuvent avoir le même
employeur.
7 Pour autant, en 1994, quand le conflit sur la réforme de la manutention en France s’est
terminé, par une relative défaite, on assistait à une nouvelle avancée des idées
néolibérales, ou de celles prônant l’intégration à l’entreprise, comme mode de
pacification des conflits du travail.
8 La question d’alors était de savoir si le dispositif portuaire pour organiser la flexibilité
sans précarité, l’intermittence assortie d’une priorité d’embauche pour les dockers
inscrits sur une liste, était soutenable. La réponse officielle était clairement négative,
moins en raison du dispositif intrinsèque que de son décalage avec les normes qui
devenaient dominantes, puisque au début des années 90, de façon assez contradictoire
avec la croissance des formes atypiques de travail, l’accent est mis sur l’intégration à
l’entreprise pour résoudre les problèmes sociaux. La question de la pertinence de cette
politique d’intégration sera posée dans les mêmes termes quelques années plus tard à
propos du statut des intermittents du spectacle11, qui date lui aussi de 1947. Elle ne sera
critiquée que par certains des acteurs de ce système de relations professionnelles
(comme la CIP-IDF par exemple). En fait la progression des formes d’intermittence,
plutôt que d’inciter à la généralisation de ces dispositifs, concourait à leur
marginalisation. Des systèmes qui avaient été conçus comme une réponse à des
anomalies par rapport au travail normal dans l’après-guerre, encadraient toujours ces
mêmes anomalies une cinquantaine d’années plus tard12. Ils auraient pu être vus
comme des pistes pour intégrer l’intermittence en développement, mais ils
apparaissent alors comme des solutions instaurant des privilèges indus, alors que la
précarité se répand. C’est moins leur efficacité intrinsèque que leur ajustement aux
nouvelles normes, dérivant du tournant néo-libéral, remettant en cause la notion
même de garanties qui pose problème. Ce qui pourrait aussi se formuler ainsi :
transférer à des problèmes contemporains des solutions élaborées pour des secteurs
considérés comme des anomalies en 1947 serait aussi une sorte de transfert temporel
de l’anomalie. Cependant, force est de constater que ladite anomalie continue son
chemin, et qu’elle pose un défi à l’idée d’une homogénéisation inévitable des normes
d’embauche, des règles salariales et de l’intégration à l’entreprise. C’est à dire qu’elle a
bien réussi à contrer la construction de nouvelles normes ordo-libérales sur les ports.
9 L’opposition de la CGT Ports et Docks à la « loi travail », s’enracine aussi dans ce refus
d’intégration à une nouvelle norme libérale. En effet, une de ses conséquences est que
le niveau privilégié de la négociation collective reste la place portuaire, puis le national.
Négocier au sein de l’entreprise remettrait en cause cette construction. Les

Variations, 20 | 2017
42

compositions d’équipes, les conditions de travail et de rémunération restent négociées


à un niveau supérieur, parce que l’instabilité de l’activité implique des passages de
dockers d’un terminal à l’autre, en fonction de la conjoncture. A travers leur
implication dans cette lutte contre une nouvelle architecture des relations
professionnelles, à travers le soutien affiché aux manifestations de « jeunes », et un
message de soutien adressé à la société civile par le biais de « Nuit Debout », s’esquisse
la possibilité de coopérations nouvelles, cette fois au-delà du secteur portuaire. En
effet, la visite, le 8 avril 2016, d’une déléguée de l’UL CGT du Havre à une réunion de
protestation contre les violences policières, organisées à l’Université Paris 8 fut une
surprise certaine. Elle suscita, en retour, une visite d’étudiants de Paris 8, le 26 mai, à
un cortège de manifestants au Havre. La vidéo de la première intervention fut regardée
39000 fois, et partagée 999 fois sur Facebook.

Les marins : travailleurs intermittents globaux


10 Les dockers ne sont pas les seuls ouvriers de la filière maritime à ne pas être intégrés à
l’entreprise. En effet, les marins avec lesquels ils ont repoussé les directives
européennes en 200113 sont eux aussi des intermittents hors entreprises. L’un des
principaux points rejetés par les syndicats de dockers était pourtant le refus de l’auto-
assistance dans la manutention, c’est-à-dire la permission faite aux armements
d’utiliser leurs matelots comme dockers. C’était donc aussi une lutte pour l’emploi
européen contre l’utilisation de marins « non communautaires », à bas salaires, pour
cette activité. Une lutte néo-corporatiste est donc devenue une lutte de solidarité avec
les marins contre les pavillons de complaisance et la dégradation des conditions de
travail à bord des navires.
11 En effet, l’évolution du travail maritime, à partir de la déconstruction des marchés
internes nationaux, va suivre la voie de l’émergence d’une économie de bazar dans ce
secteur. Economie de bazar déjà présente, de façon marginalisée, après la Seconde
Guerre Mondiale, et qui est réveillée par la globalisation de l’emploi des marins. La
crainte de manquer de marins et la recherche de baisse des coûts salariaux,
contradictoires si l’on se réfère à la logique du pur marché, ont conduit les armements
à développer un marché du travail professionnel dans lequel les marins ont des
certificats de compétence transférables, globalisés. Compétences dont la fiabilité reste
cependant problématique et dont les employeurs peuvent avoir du mal à s’assurer.
L’une des conséquences de cette double stratégie, est la constitution d’équipages
multiculturels, au minimum bi-nationaux14. Ce qui dans ce cas n’est que le retour de
pratiques qui datent du début du XX siècle, avec l’enrôlement de travailleurs coloniaux
dans les équipages anglais et français, avec une division du travail et un montant des
salaires qui dépendent de la nationalité du marin, voire de son "ethnicité". Dans le
récit, entre témoignage et fiction, que livre Slimane Kader15, un banlieusard français
d’origine algérienne est embauché à bord d’un paquebot , au salaire correspondant à la
nationalité algérienne, moins élevé que celui correspondant à la nationalité française,
au terme d’un entretien et d’une négociation d’embauche très rapides 16. Pourtant, la
crainte du rationnement de la demande de travail maritime bon marché (labour
shortage) n’a pas cessé, ce qui conduit à plusieurs évolutions notables. L’une d’elles est
la féminisation du secteur17. Les autres sont l’acceptation du salaire comme règle
négociée, et non comme prix, et l’élaboration d’une régulation transnationale, pour

Variations, 20 | 2017
43

diminuer le turn-over de la main-d’œuvre et restaurer l’image des compagnies


maritimes. Cette nouvelle convention du travail maritime a été obtenue après la lutte
contre les pavillons de complaisance, que les syndicats de dockers ont appuyé, en lien
avec les luttes contre la déréglementation et la libéralisation des services portuaires 18.
Le retour de la négociation collective, sous l’égide de l’OIT, s’accompagne cependant de
violations de ces dispositions. Aussi, le travail maritime est-il pris dans une double
évolution, selon les segments de l’activité. D’un coté, il est un exemple de la non
pertinence des modèles de pur marché, même à l’heure de la globalisation, comme en
témoigne le mode de fixation des salaires, via une règle reliant son montant à la
nationalité (et parfois à d’autres critères comme sur certains segments, celui de
naviguer en couple) et les nouvelles normes mises en place 19. De l’autre, sur ses zones
périphériques, il glisse dans l’économie informelle ou celle du travail contraint.
12 Enfin, on peut s’interroger sur la construction de la pénurie20 (labour shortages) de main-
d‘œuvre, aussi bien comme fait que comme perception, selon les armements, les
régions, les pays21, les lignes et les catégories de travail. Construction qui peut aboutir à
des perceptions très différentes selon les pays, servant de prétexte pour justifier la
dégradation des conditions de travail, ou le recours au travail contraint. Certains
acteurs officiels l’admettent pour les officiers, mais le relativisent pour les marins 22. En
effet, les pays, ou les compagnies, qui investissent dans la formation, n’ont pas de
moyens légaux de retenir leurs salariés, ce qui a pour effet de moins inciter à
subventionner les écoles de formation. On assiste donc à une concurrence pour retenir
les personnels, notamment les officiers, qui peut pousser à la hausse des salaires. Dans
le même mouvement, les certificats de compétences peuvent être accordés de façon
complaisante (c’est le cas dans d’autres secteurs comme la soudure industrielle 23). En
réalité, on assiste aujourd’hui à l’émergence d’un autre modèle 24, celui d’une
intermittence globale, avec quelques garanties, dont la durabilité est à observer. Cela
contrairement aux prévisions classiques de l’école des relations industrielles, au sujet
de l’instabilité des marchés professionnels et leurs tendances à évoluer vers des
marchés internes25.
13 De fait, le travail maritime a servi de laboratoire pour un retour de l’idéaltype du
travailleur nomade sous la forme du travailleur détaché. Les évolutions en cours dans
ce secteur sont donc susceptibles d’aider à comprendre les évolutions dans d’autres
secteurs.

Multiculturalisme syndical et Travail forcé : les


damnés de la mer ?
14 Abordons maintenant un aspect plus sombre du travail maritime, à savoir le spectre de
l’esclavagisme. Au tournant des années 2000, l’opinion de nombreux économistes ou
sociologues travaillant sur les normes internationales du travail, et de l’ILO (OIT) est
que l’interdiction de l’esclavage et du travail forcé, est le socle minimum pour mener
une action internationale. Il y a convergence sur cet objectif26, car il serait difficile
d’aller au-delà, en raison du relativisme culturel, et des différences de situation
matérielles, qui compliquent l’obtention d’un accord sur des normes sociales plus
ambitieuses. Cela apparait, pour le travail maritime, à travers l’examen d’un corpus de
textes, tous en lignes, produits par des ONG, un comité gouvernemental officiel, et des
organes de presse, et in fine par des universitaires.

Variations, 20 | 2017
44

15 Une enquête aboutit à un premier rapport, publié en 2000 par une commission
internationale rassemblant notamment syndicats et armateurs, qui porte le titre
suivant : « Ships, slaves and competition27 » et qui décrit la dégradation des relations de
travail sur certains segments, allant jusqu’au retour du travail forcé, voire de formes
d’esclavage. Il propose une explication du phénomène, via la formation. : le manque de
matelots et d’officiers formés résulterait de la déstructuration des marchés du travail
nationaux, et le retour de l’intermittence comme forme principale d’emploi.
Néanmoins, l’abus identifié comme le plus fréquent est le blacklisting des marins ayant
dénoncé le non paiement des salaires. Il n’est fait mention que de cas limites de
l’esclavage. Ce rapport sera une des étapes importantes pour l’élaboration de la
nouvelle convention du travail Maritime (Maritime labour Convention), pilotée par
l’OIT (ILO). Le répit sera de courte durée. En juin 2014, The Guardian reporte que
l’industrie thaïlandaise de la crevette utilise une main-d‘œuvre forcée, après d’ailleurs
la publication d’un rapport coproduit par l’OIT28. Ces fruits de mer se retrouvent dans
les approvisionnements de grands distributeurs comme Carrefour, Walmart, T, Cotsco
et Morrison. Craignant pour son image et les réactions des consommateurs, dés Juin
2014, le groupe Carrefour annonce la suspension des achats auprès de ses fournisseurs
thaïlandais. Dans ce cas, comme dans d’autres affaires similaires, il semble que l’appel à
la responsabilité sociale des entreprises (RSE) constitue le moyen le plus rapide pour
obtenir quelques avancées29. Néanmoins, la pratique n’a pas disparu. En mars 2015, The
Associated Press publie un reportage sur le trafic de travailleurs, des immigrants sans
papiers, souvent originaires de Birmanie, pris au piège dans l’industrie de la pêche
thaïlandaise, et pas seulement pour le traitement des crevettes. Ces rapports sont le
fruit d’enquêtes, utilisant souvent la méthodologie de l’étude de cas typique des
sciences de gestion30, par des ONG soutenues par des grandes entreprises. Cela relève
clairement de la politique d’appel à la RSE. Malgré le manque flagrant d’enquêtes
universitaires sur ces questions, on peut signaler un article publié récemment dans
« Marine Policy31 ». Les chercheurs proposent, sur la base d’une série d’entretiens, une
explication du phénomène par la crainte de manquer de poissons et de main d’œuvre.
Selon eux, les patrons de pêche sont confrontés à un double rationnement dû à la baisse
des stocks, consécutive à la sur-pêche et à la pénurie d’ouvriers, qui leur ferait perdre
des parts de marché en diminuant leur offre. Pour contourner cet obstacle, ils
retiennent les pêcheurs sans papiers, ou instaurent des formes d’esclavage par la dette,
ou encore paient des salaires diminués et très en retard de façon à conserver leurs
marges d’exploitation. Dans cette perspective, ce quasi-esclavage résulte autant d’un
impératif de rentabilité direct (diminuer les coûts) que de la volonté de maintenir, de
force, la capacité de production en immobilisant la main-d‘œuvre par des moyens
illégaux. Ce qui suggère alors que le travail forcé peut-être une forme d’intégration
forcée à l’entreprise, non assortie de droits sociaux. Ces deux formes ne vont pas
forcément de pair : les salariés dockers et les marins sur les segments contrôlés se
retrouvent dans une meilleure situation que ceux de la pêche, littéralement attachés à
l’entreprise et à l’industrie. Selon The Guardian, une situation similaire peut se
développer en Europe, notamment en Irlande32. Le gouvernement irlandais a réagi en
diligentant la publication d’un rapport33. Si cette question est peu abordée dans la
pêche française, cela ne signifie pas qu’elle y soit sans objet. Il y a déjà plus de dix ans,
j’ai interrogé des marins algériens, qui partaient clandestinement à Boulogne pour
embarquer à bord de chalutiers pratiquant la pêche hauturière, pour de longs mois. Ils
étaient muni de certificats techniques en bonnes et dues formes, mais n’avaient pas de

Variations, 20 | 2017
45

titres de séjours ni de permis de travail en France. L’un d’eux m’expliqua qu’il n’ y avait
pas de problèmes : il lui suffirait de donner une bouteille de whiskey pour passer les
contrôles. Je n’ai plus jamais eu de leurs nouvelles.
16 Cette évolution ne concerne pas que l’industrie de la pêche. Durant la même période,
du 20 août 2014 au 19 août 2015, les inspecteurs de l’ITF ont visité 7488 navires dont
2755 ne respectaient pas la Convention du travail Maritime, soit 36 %, un chiffre en
hausse de 4 % par rapport à l’année précédente, avec 371 bateaux supplémentaires. Le
principal sujet de litige est le non-versement des salaires, ou le retard dans les
paiements. Ces cas sont également en augmentation. Ils représentent 40 millions de
dollars en 2013-2014 et 49 millions en 2014-201534. Phénomène qui conforte, de façon
paradoxale, l’idée que le salaire n’est pas un prix, il n’est pas négocié. Dans un contexte
difficile, certains armements pratiquent un rationnement quantitatif, en ne payant pas
les salaires, ce qui n’est pas la même chose que de les baisser, car leur montant découle
de conventions très larges. C’est-à-dire que dans le transport de marchandises, comme
dans d’autres secteurs35, la tentation du recours au travail forcé et le passage à l’acte
existent.

Mouvements et bifurcations le long des chaînes


logistiques
17 Les chaînes logistiques font l’objet d’un investissement toujours croissant en vue de les
planifier et de les garder prévisibles. Investissements dans l’automatisation et
investissements de formes pour rationaliser leurs gestions. Pour autant ces chaînes se
brisent, ou sont mises en péril, par des conflits sociaux. La grève reste un événement
incalculable. Les modèles, mathématiques, inspirées de la théorie des jeux et les
algorithmes ne peuvent l’intégrer. On considère que les conflits, salariaux par exemple,
devraient être résolus avant de se produire, après un arbitrage coûts/avantages réalisés
par les antagonistes. La rentabilité de la circulation planifiée est aussi éprouvée quand
les consommateurs découvrent les conditions de travail, par les différents récits 36, qui
décrivent la logistique comme une chaîne d’esclaves, et refusent d’acheter les produits.
C’est cette imprévisibilité irréductible que permettent de voir les mondes du travail
portuaire et maritime.
18 Dans ces chaînes, la question de la coopération internationale est, on l’a vue, aussi un
problème de multiculturalisme. La question de la compréhension interculturelle, entre
systèmes de droits et d‘action différents, est aussi importante pour l’International
Docker Council que pour l’ITF. Les délégués syndicaux ne manquent pas d’y faire
référence, comme une des difficultés, et aussi l’un des intérêts de cette construction
internationale. Un permanent de la CFDT Marins et représentant de l’ITF que j’ai
interrogé était particulièrement ému de l’effort de traduction de normes et de
conceptions auquel il avait assisté lors de négociations avec des syndicalistes chinois,
pour l’élaboration de la convention du travail maritime37. Ce qui au passage mettait, de
facto, les membres de la CFDT marins en délicatesse avec la promotion de la
négociation d’accords d’entreprise par la « Loi travail » française, soutenue par leur
Confédération. Car c’est en portant la négociation à son échelle la plus large, que des
améliorations sensibles ont été obtenues par les marins 38.
19 Les dockers en parlent aussi, c’est d’ailleurs l’objet d’une des scènes filmées par Ken
Loach. Les syndicalistes français anglais et portugais qui assistèrent aux « troisièmes

Variations, 20 | 2017
46

journées Jules Durand » organisées par le Cirtai à l’Université du Havre en novembre


201639, y firent plusieurs fois référence lors des débats. Le dialogue (voire le
management) interculturel fait donc partie des tâches du syndicalisme dans la
globalisation. Ce qui peut aussi bien déboucher sur un néo-corporatisme globalisé,
toujours sectoriel, que sur une ouverture vers d’autres questions sociales et politiques.
Cela peut déboucher sur une sorte de responsabilité sociale du syndicalisme néo-
corporatiste, prenant en charge des externalités pour protéger son image, de façon
analogue à ce qui s’est produit pour les grandes entreprises multinationales, et qui
finalement trouverait sa place dans le néo-libéralisme40. A moins que l’automatisation
de ces activités, allant jusqu’à envisager la mise en service de bateaux-robots, qui a
clairement pour but de contourner les travailleurs non délocalisables (dont les salariés
du transport), ne parviennent à devenir une solution globalement rentable. Elle ferait
alors disparaître ainsi toute forme syndicale. L’incertitude intrinsèque au processus de
circulation liée aux mouvements sociaux compte parmi les principaux obstacles à la
réussite de ce projet technocratique, encore que la question de son financement puisse
aussi s’avérer délicate. Ce scenario peut aussi accompagner un dépassement politique
de la situation, un au-delà du néo-corporatisme transnational et de ses marges, car il ne
concerne évidemment pas seulement les dockers et les marins. Mais c’est bien la
pertinence de la construction d’un syndicalisme global qui semble être le principal
message adressé par les dockers aux opposants à la Loi Travail.

NOTES
1. Xavier Vigna, Histoire des ouvriers en France au XXe siècle, Perrin, 2012, 404 p.
2. Aurélie Decoene, « La libéralisation des services portuaires et la grève des dockers », Courrier
hebdomadaire du CRISP 2007/21 (n° 1966-1967), p. 5-89. 2007
3. Turnbull P. The War on Europe’s Waterfront — Repertoires of Power in the Port Transport
Industry. British Journal Of Industrial Relations [serial online]. June 2006;44(2):305-326 2006.
4. Le Marin, art. cité p 16 article Thibaud Teillard, 22 décembre 2016.
5. Néanmoins les dockers espagnols lance un mouvement de grève contre la loi portuaire
espagnole le 28 février 2017, à l’appel de la coordination nationale des travailleurs de la mer
(CETN°.xxx, en conséquence ,le 16 mars les députés espagnols ont rejeté le projet de loi du
gouvernement conservateur. In le Marin 23 mars 2017, p15.
6. Pigenet Michel, « Les dockers. Retour sur le long processus de construction d'une identité
collective en France, xixe-xxe siècles », Genèses, 1/2001 (n o42), p. 5-25.
7. Le Marchand, A., Joly, O. Regional integration and maritime range. In Ports in Proximity :
Competition and coordination among adjacent seaports. Publié par Theo Notteboom, University of
Antwerp, Belgium, César Ducruet, Paris-I Sorbonne University, France and Peter de Langen,
Eindhoven University of Technology, The Netherlands. Ashgate, Octobre 2009.
8. Norbert Elias, « Qu’est ce que la sociologie » Agora Pocket 1993, p 91.
9. César Ducruet, Martijn Van Der Horst. Transport integration at European ports: Measuring the
role and position of intermediaries. European Journal of Transport and Infrastructure Research, Delft
University of Technology, 2009, 9 (2), pp.121-142. <halshs-00458591>

Variations, 20 | 2017
47

10. Michèle Collin, Thierry Baudoin, Arnaud Le Marchand. Global democracy in embryo, On the
pioneering role of European harbour cities. Texte original disponible sur http://
[Link]/articles/[Link]. Tradu.. 2012. <hal-00798658>
11. Menger Pierre-Michel. Les intermittents du spectacle. Espaces Temps, 82-83, 2003. Continu/
Discontinu. Puissances et impuissances d'un couple. pp. 51-66;
12. A. Le Marchand, « Le syndicalisme docker au Havre depuis 1947 ; de l’action structurante à la
double contrainte », Cahiers du Grhis, n° 7, 1997,
13. Aurélie Decoene, art .cité.
14. Arnaud le Marchand, « L’habitat des gens de mer », in Cousin Grégoire, Loiseau Gaëlla, Viala
Laurent, Crozat Dominique, Lièvre Marion (dir.) (V1 : 11 janvier 2016). Actualité de l’Habitat
Temporaire. De l’habitat rêvé à l’habitat contraint, collection « SHS », Terra HN éditions, Marseille
15. Slimane Kader “Avec vue sous la mer” Allary Editions 2014.
16. Slimane Kader [Link]é p 18.
17. Belinda Johnson, Mariam Seedat Khan, Joseph Rudigi, « Identity Management Strategies :
Gender Based Challenges at Sea », Journal of Gender and Religion in Africa, vol. 19, #2, décembre
2013.
Jo Stanley Women at Sea, 1750-today: From Cabin ‘Boys’ to Captains, History Press, Stroud, 2016
18. Lillie N. Global Collective Bargaining on Flag of Convenience Shipping. British Journal Of
Industrial Relations [serial online]. March 2004;42(1):47-67. 2004.
19. Flecher C. (2013), « « Change your mind, be safe! » », Variations [En ligne], 18 | 2013, mis en
ligne le 31 mai 2013, consulté le 06 mars 2014. URL : [Link]
20. | Priscilla Léong PhD Thesis ; Understanding the Seafarer Global Labour Market in the Context
of a Seafarer ‘Shortage Cardiff University, 2012.
21. Ying Wang,Gi Tae Yeo The Selection of a Foreign Seafarer Supply Country for Korean Flag
Vessels The Asian Journal of Shipping and Logistics December 2016.
22. Voir ainsi : Manpower [Link] global supply and demand for seafarers. International Chamber
of Shipping. [Link]
operations/[Link]?sfvrsn=16
23. Lefebvre Bruno, Ethnographie des travailleurs en déplacement. Voyages en Europe sociale, Paris,
L'Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2012
24. Arnaud Le Marchand, « La convention du travail maritime et le marin connecté », Netcom,
29-1/2, 2015, 133-152.
25. David Marsden Marchés du travail : limites sociales des nouvelles théories, Paris, Économica, 1989.
26. Bhagwati, J., (1998), A Stream of Windows: Unsettling Reflections on Trade, Immigration and
Democracy Cambridge: MIT Press, 1999; R. Mac Intyre 2008« Are workers rights human rights ? »
Michigan Universitary Press 2008
27. Consultable à ce lien [Link]
[Link]

Practices and Working Conditions in Thailand's Fishing Sector,ILO,Bangkok, 〈[Link]


28. International Labour Organization and Asian Research Centre for Migration, Employment

public/libdoc/ilo/2013/[Link]〉, 2013.
29. Locke, Richard, Fei Qin, and Alberto Brause. 2006. “Does Monitoring Improve Labor
Standards? Lessons from Nike.” Corporate Social Responsibility Initiative, Working Paper No. 24.
Cambridge, MA: John F. Kennedy School of Government, Harvard University
30. International Labor Rights Forum (ILRF), Migrant Workers Rights Network ( MWRN) How
workers can lead sustainable change inThailand’s seafood processing sector Building a right culture
mars 2016.
31. Supang Chantavanich a, Samarn Laodumrongchai Christina Stringer Under the shadow:
Forced labour among sea fishers in Thailand Marine Policy 68. 2016.

Variations, 20 | 2017
48

32. Revealed: trafficked migrant workers abused in Irish fishing industry The Guardian 2
novembre 2015.
33. Report of the governement task force on non-EEA workers in the Irish fishing fleet December 2015,
[Link]
34. Jérôme Hervé Droit des marins souvent bafoués Le marin 18 /09/15, p 6 et source ITF.
35. Bernardot Marc, Cousin Grégoire, Le Marchand Arnaud, Mésini Béatrice, « Camp et
campements. Des économies aux principes opposés », Multitudes, 3/2016 (n° 64), p. 92-99.
36. Christian Salmon, Storytelling la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits,
240 p., La Découverte, 2007.
37. Entretien juin 2016.
38. Nathan Lillie A Global union for global workers: Collective Bargaining and Regulatory Politics in
Maritime $hipping , New York Routledge 2006.
39. Organisés notamment par John Barzman dont on consultera John Barzman, Dockers, métallos,
ménagères. Mouvements sociaux et cultures militantes au Havre (1912-1913). Publications des
universités de Rouen et du Havre, 1997 ainsi que : JULES DURAND Un crime social et judiciaire Sous la
direction de John Barzman et Jean-Pierre Castelain - Université du Havre Les Amis de Jules
Durand L’ Harmattan 2016.
40. Colin Crouch L’étrange survie du néo-libéralisme. Diaphanes 2016.

RÉSUMÉS
La participation des dockers au conflit sur la « Loi Travail » est l’occasion de revenir sur les luttes
de ces dernières décennies dans le secteur maritimo-portuaire. Elles ont accompagné la
formation d’un syndicalisme transnational, coopérant avec le syndicalisme global des marins, ce
qui esquisse une coopération plus générale. Cependant sur certains segments du secteur, la
dégradation est telle que c’est par l’action des ONG que les luttes sociales peuvent se mener, par
l’appel à la responsabilité sociale d’entreprise et au boycott par les consommateurs.

INDEX
Mots-clés : relations industrielles, économie maritime, travail forcé, syndicalisme,
mondialisation.

AUTEUR
ARNAUD LE MARCHAND
Maître de conférence en science économique à l’Université du Havre, ses recherches portent sur
les travailleurs mobiles, les habitats non ordinaires et l’hybridation entre économie de bazar et
économie sociale dans la mondialisation.

Variations, 20 | 2017
49

Le corporatisme à la française
Un anti-mouvement social ou une institution inoxydable ?

Bruno Lefebvre

1 Au début du XXe siècle, avec les diffusions technologiques et l’invention du tourisme


balnéaire et Alpin pour l’aristocratie et la bourgeoisie, le monde politique français
s’interroge sur une réforme des structures dans l’organisation économique et sociale, le
XIXe siècle chaotique ayant laissé des mauvais souvenirs avec ses guerres, révoltes,
grèves et changements de régimes incessants. En 1911, F. Millerand (1859/1943),
Ministre des Finances et la Guerre, demande au sociologue E. Durkheim 1 d’imaginer de
nouvelles institutions. Durkheim est obsédé à l’époque par la Morale, l’ordre, une
solidarité qui respecte l’individualisme et les deux hommes mettent au point le projet
d’un Parlement professionnel qui serait l’égal d’une chambre des députés et qui
fonctionnerait en parallèle pour gérer l’économie et la production nationale. Le
sociologue plaide pour un rétablissement des corporations style « Ancien Régime »,
chaque activité professionnelle élisant ses représentants et disposant du monopole
légal de ses pratiques et activités, légiférant de manière interne, organisant les
enseignements, grades, rémunérations de manière autonome. Ainsi, le sentiment de
Fraternité, de solidarité, de la défense des intérêts communs serait-il généré pour le
bien de tous.
2 Après la guerre « scientifique » de 1914/18, ces idées de corporatisme s’emparent des
mouvements sociaux autour des CGT, CGT-U, CFTC qui se structurent en « branches
professionnelles », c’est le moment où l’on pense des maisons du peuple et que l’on
aspire aux loisirs. Les syndicats interviendraient dans l’évaluation des compétences des
salariés, leurs formations et promotions. Du côté de la droite, Millerand a promu le
modèle, en opposition avec les socialistes des années 1920. Les mouvements populistes
français, comme en Hongrie, Pologne, Espagne, Portugal, Italie, Belgique et Roumanie à
la même époque, mais chacun avec leurs variantes nationales, infiltrent cette
organisation ou ce modèle d’organisation à peine institué. L’émiettement des forces
professionnelles qui pourrait en résulter est contrecarré par notre célèbre sociologue
national, Gustave Le Bon2 (hélas guère enseigné dans les universités françaises) qui
tient salon à Paris, entretient des correspondances avec Benito Mussolini, et a comme
élève Joseph Goebbels : les foules, impressionnables, peuvent s’unir, faire fusion, pour

Variations, 20 | 2017
50

dépasser les clivages professionnels. Les nouvelles technologies comme la radio ou le


cinéma sont pensées comme des outils d’unification.
3 L’extrême droite représentée par Charles Maurras3 (1868/1952), théoricien, pense la
mise en place des corporations professionnelles réunies en faisceaux, terme qui est
aussi à la racine du mot « fasciste ». Après discussions avec mes vieux collègues
syndicalistes en Europe, on se rend compte que les pays ayant connu un régime
fasciste, France, Italie, Espagne, Portugal, ont des CGT respectivement identiques du
point de vue organisationnel, en « branche », à la différence des pays germaniques,
anglo-saxons ou scandinaves.
4 Des syndicats professionnels et corporatistes, qui existent encore aujourd’hui, sont mis
en place pendant les années 1930 avec caisses d’assurance, de retraite, camps de
vacances. J’ai eu l’occasion, lorsque je travaillai sur « les routiers », de rencontrer, en
1987 (il est décédé peu après), un monsieur jovial qui a fondé l’un de ces syndicats et
qui m’a fait l’honneur de me recevoir une semaine dans le bureau national où j’ai pu
lire tous les journaux, photocopier et discuter. Je l’en remercie grandement. L’homme,
admirateur de Mussolini, est blessé par une grenade lors de la guerre d’Ethiopie. Rentré
en France, il crée un syndicat, un journal, une petite administration et devient
journaliste. Pendant le régime de Philippe Pétain, il travaille au Ministère de
l’information. Il se cache entre 1945 et 1947 pour ne pas être enquêté par la justice et
les comités de libération, puis, profitant de ses relations, il crée les « 24h du Man » où se
côtoient de manière discrète, comme j’ai pu l’observer, étant introduit de manière
« ethnographique », personnel politique, financier, vedettes du show-business, pilotes,
industriels de l’automobile, équipes salariées des entreprises du secteur.
5 Pendant le régime de Vichy sont mises en place nombre d’institutions et juridictions
encore actuelles et fonctionnelles aujourd’hui. Sur le modèle corporatiste, on crée les
Ordres, des médecins, notaires, avocats, architectes, journalistes (le projet est malin :
l’ordre des journalistes peut attaquer en justice quiconque délivre des informations
sans avoir prêté serment à l’ordre, tout comme l’ordre des médecins peut vous attaquer
en justice pour « exercice illégal de la médecine »). Nous devons également à ce modèle
la FNSEA, syndicat issu de la corporation agricole qui s’occupe des assurances sociales
et des retraites, de la transmission des sols, de la répartition des subventions
européennes aux agriculteurs et qui nomme les Ministres de l’Agriculture depuis trois
quarts de siècle.
6 Les fonctionnaires de ce gouvernement de Vichy, en tant que serviteurs de l’Etat, se
reconvertissent évidement dans les institutions de la IVe puis V e République. Du point
de vue de ces serviteurs de l’Etat, le fait de passer d’un régime à un autre, n’est pas une
contradiction, tout comme changer d’étiquette politique, et la population française
l’accepte largement4 ; l’exemple le plus connu est celui de François Mitterrand : haut
fonctionnaire dans les années 1940, Ministre de l’Intérieur pendant la guerre d’Algérie
ayant condamné à la guillotine 50 personnes environ, puis promoteur de l’abolition de
la peine de mort en tant que Président de la République. Les fonctionnaires des années
1940 investissent donc les syndicats, les nouvelles administrations, les comités
d’entreprise et mettent en place avec les communistes, la CGT et le Conseil National de
la Résistance, les régimes généraux de la Sécurité Sociale, les couvertures santé et le
régime général des retraites. Comme nous le constatons, les nouvelles générations de
« décideurs », nées à partir des années 1940, élus de la République ou dans les Conseils

Variations, 20 | 2017
51

d’Administrations des firmes transnationales, sont peu sympathisants du travail de


leurs aînés et les régimes sociaux sont détricotés.
7 Les mouvements sociaux ne vont donc pas être issus par la suite de cette génération. La
guerre « froide » USA/URSS va structurer pendant cette période les opinions et le
syndicalisme se divise avec la création de FO et de la CFDT. Avec les drames de la
décolonisation et des répressions en Afrique et en Asie, les propagandes désormais
télévisées, selon les préceptes de Le Bon et Goebbels, vont rétablir l’unité nationale. Ici
réside peut-être le génie de la mentalité collective française : il n’y aurait jamais de
rupture sociale dans l’histoire et ses événements, le « peuple » reste fier et immuable,
ce qui n’a rien à voir avec une conscience collective. De beaux parleurs convoquent
encore aujourd’hui Vercingétorix, un rebelle, ou Jeanne d’Arc, une bâtarde, pour
émouvoir les foules.
8 Les syndicats CGT et CFTC, puis ensuite CGT-FO, en 1954, et CFDT, en 1965 adoptent
donc un modèle néo-corporatiste pour organiser socialement les firmes dont la
production est indispensable à l’Etat : EDF, Rail, Aviation, EDF, GDF, les PTT (la Poste),
l’Education Nationale, les professions portuaires. Quels que soient les parts
d’actionnariat de l’Etat, les syndicats évaluent avec la complicité des hiérarchies
professionnelles les compétences des salariés, orientent les carrières professionnelles,
les mutations et les promotions. De fait, les arguments de fraternité, solidarité, de
construire un monde meilleur, de permettre l’accès à l’éducation, la culture, les loisirs,
le bonheur, la prise en charge des enfants, vont de pair, avec la notion d’intérêt public,
et ceci recouvre les négociations entre acteurs collectifs, entre syndicats de branche,
fédérations patronales correspondantes, et l’Etat qui légifère sur les « avantages
acquis ». Ces derniers sont obtenus selon les moments et situations par complicité ou
proximité politique, poids des menaces qui consiste à arrêter une production
stratégique, ou encore par des alliances des salariés avec les fédérations patronales
pour externaliser vers le contribuable général des coûts de production particuliers.
9 À la fin des « Trente Glorieuses » et au début de la récession des emplois, une offensive
des nouveaux mouvements de droite fonde de nouvelles coordinations entre les Ordres
professionnels et des professions à « licence » : taxis, restaurateurs-hôteliers, bureaux
de tabac, petits commerçants, artisans, agriculteurs. Le régime des licences
professionnelles a été créé sous Vichy, les licences fonctionnent comme l’achat d’une
autorisation exclusive d’exercer, d’un capital que l’on peut louer, comme pour les
pompes funèbres, les ambulances, les taxis, etc. Les « privilèges » des salariés sont
attaqués par ceux qui se revendiquent comme libéraux, mais dont les électeurs sont
membres de corporations ou de syndicats professionnels jaloux de leurs prérogatives
(leurs caisses de retraite et assurances sociales autonomes sont en faillite). Le paysage
politique français se recompose. L’extrême droite prend appui sur les professions à
licence, alors que les libéraux, les ancêtres de RPR, UMP, PS sont tenus à détruire les
citadelles CGT/PC au nom de la « démocratie ». L’exaltation de la fraternité, de la
solidarité continue de réunir toutes les classes d’âge dans les corporations jusqu’au
début des années 2000.
10 Les débuts de la Ve République s’annoncent, pour beaucoup d’historiens anglo-saxons
et d’anthropologues du domaine politique, comme le rétablissement des structures
françaises de l’Ancien Régime5 : nous avons des corporations strictes organisées par des
Ordres et des corporations professionnelles organisées en syndicats professionnels qui
sont d’une grande influence politique auprès des élus. Dans le secteur du tourisme par

Variations, 20 | 2017
52

exemple, des subventions, donc des impôts d’Etat, (« neige », « pluie », « sécheresse »,
« tempêtes », selon les climats locaux et annuels) et ils externalisent donc les coûts de
production en direction des contribuables. Le néo-corporatisme des professions
salariées apparaît bien sage pendant ces années, malgré la programmation et la
suppression des emplois miniers (600 000 personnes) entre 1975 et 1985. Le personnel
politique et les élus apparaissent alors comme les successeurs des courtisans de
l’Ancien Régime : ils n’ont de compte à rendre à personne, pratiquent le nomadisme
politique comme on change de salon, s’auto-votent des augmentations d’indemnité de
16 % en 2000, (et plusieurs fois ensuite) lors du passage à l’Euro, alors que les salaires
sont encore toujours bloqués. Certains sont parlementaires en France depuis 4
générations, certains salarient femmes, enfants, cousins comme attachés
parlementaires, ce qui est passible de prison partout ailleurs qu’en France, mais le
Génie Français c’est de légaliser la corruption6 (ces propos ont beaucoup intéressé les
sociologues africains). En février 2017, le Sénat vote une loi qui prescrit toute
délinquance d’activité financière au-delà de 12 ans pour les élus, ce qui exonère les
anciennes générations, les réseaux Corses, Marseillais, le BTP et au moins deux
candidats actuellement à la présidence. So French !
11 Mais comme nos élus vivent dans des situations hors-sol et hors-temps d’une
reproduction heureuse, qui nous coûte quand même 1 million d’Euro/personne, si l’on
compte l’entretien des palais, les cuisines, les jardins, la sécurité, nous pouvons
comprendre leur grande charge de travail : la plupart d’entre eux en connaissent moins
que mes étudiants en matière de finance, industrie, technologie, travail, emploi,
environnement. Nous pouvons les soupçonner d’être non seulement incultes, mais
paresseux. Vivant dans un monde social, certes actif, mais déconnecté des dynamiques
et des inventions de la société concrète, ou seulement de temps en temps, selon leurs
curiosités, leurs énergies et leurs intérêts, ils font figure d’un groupement social « à la
ramasse », pour employer une expression populaire. Un « mal nécessaire » selon les
populations socialement classables souple d’échine, mais d’autres le sont moins...
12 Cet idéal d’un Etat d’autrefois, où toute activité est harmonieuse, perdure, à part les
actions de quelques « terroristes », anarchistes, puis Arméniens, Juifs dans les années
1940, puis Algériens vers 1960. Avec les guerres de décolonisation en Europe et aux USA
concomitantes avec la guerre froide qui verra la plupart des essais de régimes
socialistes et nationalistes détruits en Afrique, une nouvelle catégorie de population
apparaît : les « hors Etat », comme l’on désignait ceux qui n’appartenaient à aucune
corporation avant 1789, c’est à dire les chômeurs, les jeunes, les voyageurs, les
ambulants, qui sont très vite perçus comme « ennemis de l’intérieur ». Rappelons
également qu’au début des années 1970, les pays producteurs de pétrole s’organisent
pour imposer leurs tarifs, ce qui se traduit immédiatement par des augmentations de
chômage, l’affaire devient sérieuse en France lorsque les cadres sont touchés au début
des années 1980. Les mouvements de jeunesse, Beatniks, Hippies, les débuts du « retour
à la terre », l’écologie, les influences maoïstes et libertaires, les mouvements locaux
auto-gestionnaires vont constituer un ferment pour les années suivantes. Mais les
corporations ou professions protégées, (EDF-GDF, SNCF, Police, Education Nationale, Air
France, etc.) comme le personnel politique qui fait la chasse aux indemnités
parlementaires, transmettent à leurs enfants les mentalités et cultures professionnelles
issues des préceptes du gouvernement de Vichy : on est anti-communiste, puisque tout
avantage de salaire, de retraite, de couverture sociale n’est pas transmissible ou
généralisable aux autres professions, même si la CGT ou d’autres syndicats négocient

Variations, 20 | 2017
53

pour la corporation ou la « branche », on est anticapitaliste, puisqu’on ne saurait


tolérer que les outils de production soient vendu à des opérateurs privés. La société de
travail française n’a finalement jamais surmonté les dilemmes des tensions entre la CGT
et CGTU du début du XXe siècle : les avantages et les conforts arrachés pour une
branche professionnelle lors des négociations avec l’Etat se font toujours au nom du
« Bien Public », de l’« Intérêt Général » comme s’ils devaient profiter à tous.
L’organisation corporatiste est foncièrement inégalitaire : les argumentations ou mises
en scènes discursives de la télévision sont-elles encore efficientes aujourd’hui pour
stimuler les imaginaires et idéologies d’une société égalitaire ? On pourrait au contraire
penser que si l’on met en évidence statistiquement des reproductions professionnelles
parents/enfants, comme il est d’usage en sociologie, nous vivons dans une société de
caste7.
13 Nous aurions alors une société divisée en quatre parties : 1 ère, les élus, membres du
personnel politique, leurs familles et courtisans ; 2ème, les ouvriers qualifiés (dits OP
aujourd’hui) mais aussi les techniciens de fabrication et techniciens d’atelier, (TF, TA)
fondateurs des premiers syndicats au XIXème devenus CGT ; 3 ème , les ouvriers non
qualifiés, dits OS, dont on compte énormément de femmes et d’immigrés, auquel on
peut rajouter de nombreux intérimaires et CDD, qui ont su, après 1914-18 et les
mouvements sociaux du moment, rallier la CGT devenu un temps CGTU (Unifiée) ; 4 ème,
les sans-Etat, sans convention collective, dits aujourd’hui également « sans-dent ». Mais
il ne s’agit là que de salariés ; il faut ajouter à cette typologie, les professions libérales,
les professions sous licence et les artisans, agriculteurs, ainsi que les
autoentrepreneurs, rêve des mouvements libéraux puisque l’on passe du contrat
salarial (une location) à un contrat commercial où selon le montant financier alloué, la
personne (ou le client) cotise ou non aux caisses d’assurances maladie et retraite.
14 La construction de l’Europe, inspiré par quelques humanistes et des économistes
américains et autrichiens vient à nouveau contrarier ce modèle social heureux pendant
les années 1980 alors que les révoltes des « sans-Etat », des laissés pour compte, jeunes
et immigrés font rage dans les banlieues, comme à Vénissieux et Vaulx-en-Velin.
15 L’offensive libérale prend comme argument l’Egalité pour projeter de mettre en
concurrence les salaires, couvertures sociales, retraites et conventions collectives de
manière supranationale. La chute du mur de Berlin offre une occasion inespérée de
faire redoubler ces concurrences en intégrant les ex-pays de l’Est : Pologne, Roumanie,
Bulgarie, etc. Des réseaux de centaines de sociologues, d’économistes et de juristes
(dont je faisais partie) travaillaient au sein de leurs équipes sur « l’harmonisation »
européenne des régimes professionnels, tout en doutant déjà fortement de la possibilité
de sa réalisation.
16 Le projet était connu vingt ans avant la mise en place de la Constitution Européenne de
2005, la directive Bolkestein est désavouée par référendum de la part des français mais
appliquée par l’UMP et le PS en janvier 2006 par voie parlementaire. Il s’agit d’un
typique déni de démocratie et ces partis « de gouvernement » vont ensuite se déliter.
17 Pendant les années 1990, il est clair que les « partis de gouvernement » UMP-PS avaient
déjà divorcé avec les groupes sociaux « sans-Etat », travailleurs étrangers et classes
d’âges jeunes avec le projet d’un « SMIC-jeune » en 1995, ce qui va provoquer des
remous. Une partie des travailleurs issus de certaines corporations non couvertes par le
régime général des assurances sociales et des retraites, comme les agriculteurs, les
artisans ou les commerçants, rejoint le Front National, avec une partie des ouvriers

Variations, 20 | 2017
54

précarisés, ce qui ne les empêche pas de continuer à adhérer à la CGT pour les salariés 8.
Dans les années 1950/1960, une partie des « indépendants », sous l’influence des élus
Poujade et de Le Pen, a refusé de cotiser au régime général des assurances sociales.
Leurs enfants et petits-enfants le regrettent aujourd’hui : comment être couvert
juridiquement par les assurances sociales alors qu’on a refusé syndicalement d’y cotiser
pendant presque 70 ans ?
18 Pendant cette même période, la diffusion dans la société civile des technologies de la
communication comme internet et les mails qui étaient auparavant réservées à l’armée,
la police, les Préfectures, les élus, se diffusent au sein des sociétés civiles, ce qui donne
naissance à de nouvelles organisations des mouvements sociaux et associatifs. Des
exemples connus sont l’invention des tri-thérapies par les associations des malades du
sida ou la diffusion de contre-informations des riverains du Morbihan, Loire Atlantique,
Vendée lors de la marée noire de l’Erika qui mettent la télévision, les Préfectures et les
municipalités en porte à faux9. Mais les réseaux deviennent également facilement
internationaux avec les mouvements alter-mondialistes, les paysans sans terre du
Brésil, les enfants travailleurs en Inde et les premiers forums sociaux mondiaux à partir
de 1992 à Davos puis continentaux en Amérique Latine, en Afrique, en Europe. En
général, les associations laïques et religieuses, des syndicats et partis politiques, les
associations humanitaires, des universitaires, la presse, des ONG, la LDH et d’autres
sont présents, les échanges sont intenses entre les différents pays. La création d’ATTAC
dans la région des Pays de Loire en 1998 a rassemblé des publics de même composition,
étudiants, agriculteurs, médecins, syndicalistes. Un coup d’arrêt à ces mouvements
alter-mondialistes qui commençaient à inquiéter le personnel politique international a
été porté avec la destruction des tours jumelles à New York en 2001 et avec la mise en
place d’un nouvel ordre militaire et policier mondial.
19 Les résistances sont sourdes ou exprimées lorsqu’elles passent par des coordinations
associatives et intersyndicales. Depuis les années 2000, avec le naufrage de l’Erika, le
projet de construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (depuis 1962 !), la mise
en place des directives européennes comme le mariage pour tous ou la loi « travail »,
tous les printemps de Loire Atlantique sont émaillés de manifestations. Les jeunes gens
ont l’occasion de se rôder à la guérilla urbaine.
20 Les une après les autres, les branches professionnelles sont attaquées au nom d’un
principe d’égalité et de « syndicratie », il s’agit de stimuler les jalousies de statut social
et de distraire le peuple. Comme les statuts professionnels solidement encadrés par les
juridictions coûtent cher, on favorise depuis les années 90 la mise à son compte, l’auto-
entreprenariat et le télétravail. Tout d’abord réservé aux secrétaires, ces statuts
précaires, car il faut déclarer ses charges sociales, se sont développés chez les ouvriers
dans la métallurgie, les bureaux d’études, les industries de la culture, le bricolage, le
bâtiment, les aides à la personne : les vieux idéaux de « suppression du salariat » ont
été théorisés pendant les années 1990. L’Education Nationale, profitant de l’immense
réservoir de main-d’œuvre européen à bas coût a supprimé nombre de formations
techniques et manuelles puisque l’on peut aller chercher des compétences autour de la
mer Baltique ou de la mer Noire. Les régulations professionnelles dans les corporations
s’organisent par la mise en place d’une pénurie, ce qui permet de maintenir le montant
des honoraires. Il ne s’agit pas seulement de faire venir des ouvriers agricoles
Ukrainiens ou Sénégalais, il y a aussi d’autres catégories touchées comme celle des
médecins : on fait venir des médecins roumains pour combler les déserts médiaux dans

Variations, 20 | 2017
55

les régions rurales (4000 en Loire Atlantique) et permettre des dépassements


d’honoraires en ville.
21 Le Parlement européen remplace la chambre des députés français qui ne produit plus
que 20 % des lois votées en France, mais au nom de la démocratie, il faut faire semblant
de travailler, alors que des fonctionnaires assermentés pourraient bien signer les lois
européennes livrées déjà rédigées pour remplacer nos élus. Il faut également multiplier
le nombre d’élus avec l’invention de nouvelles structures comme les palais des régions
et des départements ou l’interdiction du cumul des mandats. Nos députés sont
également marginalisés par le développement de la gouvernance privée globale,
régionale, locale avec les ONG, les fondations, les think tanks, les associations
commerciales, les mafias, les paradis fiscaux. Les programmes qui relevaient de l’État
providence ont été privatisés et sous-traités aux fondations (comme, Ford, Packard,
Rockefeller). L’État est devenu post-souverain et l’isomorphisme qui assurait une
cohérence entre les peuples, les territoires et la souveraineté légitime est remis en
question. Une bonne dose d’imaginaire est donc requise pour identifier des
communautés et des solidarités.
22 Le corporatisme à la française, foncièrement inégalitaire, est donc attaqué au nom du
libéralisme et de l’équité. Ses plus solides bastions, comme les Ordres des médecins ou
des notaires, sont concurrencés en Europe. L’appropriation par les populations des
technologies informatiques ne permet pas de prévoir si les résistances collectives vont
s’affirmer ou si l’individualisme va devenir un modèle obligé.

NOTES
1. E. Durkheim (1911), « Corporations et morale professionnelle » in « Œuvres complètes », T2,
Éditions Minuit, 1954.
2. G. Le Bon (1895 première édition), Psychologie des foules, Flammarion, 2009.
3. C. Maurras (1936), Mes idées politiques, Fayard.
4. J.P. Le Crom (1995), Syndicats nous voilà ! Vichy et le corporatisme, L'Atelier.
5. M. Abeles (2008), Anthropologie de la globalisation, Payot.
6. B. Lefebvre (2012), « C'est la faute à la corruption ! » in Ethnographie des travailleurs en
déplacement. Voyages en Europe sociale, L'Harmattan.
7. L. Dumont, (1967), Homo Hierarchicus, Gallimard.
8. Il est évident que les délégués syndicaux locaux CGT ainsi que CFDT et FO se refusent à tout
commentaire statistique aujourd'hui. Il est également important de préciser que les ambiances
syndicales sont extrêmement différentes d'une région à l'autre, voir d'une ville à l'autre, selon
les types d'activité de travail.
9. B. Latour, M. Callon (2000), Essai de démocratie technique, La Découverte.

Variations, 20 | 2017
56

INDEX
Mots-clés : corporations professionnelles, conformisme français, inégalités sociales, résistances,
avenir

AUTEUR
BRUNO LEFEBVRE
Anthropologue, sociologue, professeur à l’université de Nantes, membre du LISE-CNRS, Paris.
Recherches sur la création de richesses, emplois, travail, entreprises en Europe et en
collaboration internationale.

Variations, 20 | 2017
57

Résistances en ligne : mobilisation,


émotion, identité
Fabien Granjon

1 La conflictualité sociale s’appuie sur des « armes matérielles » au nombre desquelles les
technologies d’information et de communication (TIC) ont très souvent joué un rôle
central1. Les big media écrits et audiovisuels (presse, radio et télévision), tout comme les
small media nettement plus mobilisables (« ronéo », cassettes audio, vidéo, etc.) font
partie des technologies des mouvements sociaux. L’action collective protestataire
s’actualise en effet dans des formes d’agir pour le moins variées dont certaines sont
assurément en lien avec ces médiations (ce par quoi il faut passer) médiatiques et
technologiques qui organisent matériellement la diffusion, la mise en visibilité/
publicité et la discussion de productions symboliques (informations, savoirs, idéologies)
prenant part à la conflictualité sociale. Les politiques du conflit 2 ont, tout comme la
plupart des activités sociales contemporaines, notamment politiques, partie liée avec
une variété de supports technologiques qui, aujourd’hui, relèvent assez largement de
l’informatique connectée. Celle-ci permet de rassembler plusieurs formes de
production médiatique (écrits, sons, images fixes et animées), d’en faciliter la
production et l’articulation (intertextualité, interdiscursivité) et de les coupler
aisément à des espaces de commentaires, de débats et de sociabilité conduisant
potentiellement à l’édification d’espaces publics oppositionnels 3. Le « réseau des réseaux »
est devenu un outil essentiel pour un nombre croissant de mouvements sociaux qui en
développent des usages variés, afin d’ouvrir de nouveaux modes de participation à
l’action collective, d’élargir le spectre des participants aux dynamiques protestataires,
ou encore de faciliter la tenue de mobilisations, parfois de grande ampleur et de haute
intensité. Internet et la téléphonie mobile sont ainsi largement mobilisés durant les
séquences de conflit ouvert, mais les technologies numériques d’information et de
communication (TNIC) font également partie du répertoire des instruments nécessaires
à l’entretien des logiques contestataires durant les périodes ordinaires de basse ou
moyenne intensité, notamment s’agissant des capacités de mobilisation. Précisément,
dans le cadre de cet article, nous souhaitons aborder cet aspect spécifique de la

Variations, 20 | 2017
58

matérialité numérique de la conflictualité sociale contemporaine qui tient aux


nouvelles modalités de mobilisation de l’action.

De nouvelles communautés pertinentes pour l’action


2 À la fin des années 1990, les premières enquêtes de terrain menées sur les usages
militants de l’Internet4 montraient que la probabilité qu’un individu s’engage, suite à la
réception d’un appel à mobilisation lancé sur une liste de diffusion restait largement
indexée à sa motivation à participer. La participation était d’autant plus forte qu’elle
sollicitait des individus ayant le sentiment d’appartenir à une communauté
immédiatement concernée par l’objet de la mobilisation et donc ayant, a priori, une plus
grande volonté de participer5. Aussi, les thèses d’Anthony Oberschall6, pour qui la
mobilisation pour l’action consiste plutôt à recruter des groupes d’acteurs déjà organisés
et actifs, et non à solliciter des individus plus ou moins isolés semblaient également se
vérifier s’agissant de l’engagement sur réseaux. L’Internet ne semblait pouvoir jouer un
rôle de renforcement des mobilisations in praesentia qu’auprès des individus parmi les
plus impliqués dans des activités militantes de terrain. Pour autant, pouvaient se
constater, en certaines occasions, des formes d’élargissement de l’engagement vers des
personnes qui, par exemple, n’étaient pas nécessairement membres d’une organisation
militante. Si les communautés pertinentes pour l’action 7 restaient donc indexées à un
principe d’intégration préalable des sujets agissants à une structure contestataire, il
était néanmoins possible d’observer la constitution de fragiles collectivités concrètes de
référence tenant davantage à la valorisation d’un « Nous » naissant du partage de
services en ligne (pour l’essentiel forums et listes de diffusion à l’époque). Par ailleurs,
les formes empiriques de protestation collective relevant de l’hacktivisme étaient
encore peu développées, mais elles composaient un faisceau de signaux de moins en
moins faibles qui laissaient à penser qu’allaient, à l’avenir, se développer des collectifs
erratiques susceptibles de se transformer en communautés d’action à partir,
précisément, des expériences que ceux-ci tirent de leurs usages de l’informatique
connectée.
3 Quelques années plus tard, émerge notamment un ensemble de collectifs (Anonymous,
WikiLeaks, etc.) qui se fonde largement sur l’accrétion de contributeurs qui se
constituent en collectifs, nettement moins par l’appartenance ou l’affiliation, mais
davantage par la volonté commune et révisable à tout moment de mener une action
pour laquelle Internet devient une condition de possibilité essentielle de leur mise en
capacité. Clay Shirky8 relate ainsi l’improbable mobilisation de jeunes Sud-Coréen(ne)s
contre la réouverture des importations de viande bovine états-unienne. Celle-ci
n’aurait pas été conduite à l’initiative d’organisations associatives ou politiques, mais
aurait été lancée par de jeunes fans d’un boys band qui, fréquentant le forum du groupe,
auraient, à un moment donné, polarisé leurs discussions « légères » sur ce thème plus
politique et lancé l’idée d’une protestation publique qui aurait finalement abouti. Si, en
l’occurrence, la mobilisation en ligne s’est traduite par une manifestation de rue, il est
des actions qui se maintiennent dans l’espace numérique. Qualifiées par Romain
Badouard de « mobilisations de clavier », elles se fondent sur la cumulation « d’actions
individuelles dans le cadre d’une activité dont l’objectif attendu est souhaité par
l’ensemble des internautes qui y prennent part, dans la mesure où il répond à un
intérêt commun, ou du moins à des intérêts partagés9 ». Attachés à la figure du réseau

Variations, 20 | 2017
59

qui n’agrège pas, mais réticule des nœuds, ces collectifs plus ou moins durables
réinterrogent la place du sujet dans l’élaboration d’un « Nous », via le modèle de la
connexion dont ils font la forme privilégiée de la constitution communautaire. À
l’action tactique « ordinaire » décidée en amont par un collectif qui mobilise à cet effet,
s’ajoutent d’autres formes de dialectique Je/Nous : coordination conjoncturelle d’une
action, légitimation et reconnaissance des actions individuelles par le collectif, etc.
4 Les réseaux télématiques tendent à devenir des contextes communs de socialisation et
il n’est pas incongru de penser qu’ils peuvent se trouver à l’origine de dispositions
(manières d’agir, de penser, etc.) qui, sans être pleinement nouvelles, s’hybrident à une
diversité toujours plus grande de contextes sociaux en ligne et hors ligne, et
reconfigurent ainsi certaines pratiques sociales au nombre desquelles on compte donc
la création de collectifs et de minorités actives davantage tournés vers l’action directe.
Les « mouvements de crise » ou certaines actions de type « Take the square », menées
lors des « Printemps » arabes (Tunisie, Égypte), d’érable (Québec) ou en Turquie
(occupation de la place Taksim et du parc Gezi d’Istanbul), empruntent très
certainement au réseau et à son parangon Internet ; pas seulement comme
technologies d’information et de communication, mais également comme technologies
intellectuelles susceptible d’organiser une structure oppositionnelle labile dont la
principale force tiendrait à ce qu’elle est une structure, expression directe de la
communauté. Quand un candidat du Parti pirate français déclare : « Nous sommes prêts
à travailler avec n’importe quelle formation politique, qu’elle soit de droite ou de
gauche, peu importe », sans doute définit-il moins une improbable orientation
politique « neutre » qu’il n’exprime cette disposition pragmatique à faire communauté
autour d’objectifs qui se définissent dans et par l’action, c’est-à-dire sans préjuger des
orientations préalables des personnes prenant part à cette action et sur laquelle, en une
situation donnée, ils s’entendent précisément pour agir. Reprenant les travaux d’Alex
Khasnabish10, Geoffrey Pleyers et Marlies Glasius proposent de décrire les
« mouvements de crise » comme des phénomènes de résonance qui produisent des
significations politiques de par les rencontres erratiques dont ils sont le moteur : « Il
s’agit pour nous d’un lien social qui se situe au plan de l’expérience des activistes et des
enjeux et valeurs des mouvements partagés par des activistes, lesquels ne s’engagent
pas directement dans une lutte dans un contexte éloigné, mais trouvent dans cette lutte
un sens partagé une culture politique et des enjeux qui correspondent à leurs propres
luttes11 ».

Des mobilisations incrémentales


5 Depuis les travaux de Charles Tilly12 et Doug McAdam13, l’une des « lois » robustes de la
sociologie de l’action collective, pose que plus existent des liens forts entre les
protestataires, leurs amis et leurs connaissances, plus il y a de chances que ces derniers
en viennent à s’engager également. Par ailleurs, un certain nombre de chercheurs 14
estime que lesdits liens forts deviendraient, aujourd’hui, plus rares et plus fragiles, à
l’instar des espaces publics physiques (places publiques, bars, cafétérias d’entreprise,
etc.) qui en étaient les principaux supports. Quand les TNIC ne sont pas purement et
simplement considérées comme un facteur aggravant de cette délitescence du capital
social15, elles sont parfois, a contrario, appréhendées comme permettant de pallier cette
supposée perte d’une sociabilité – notamment politique – composée de « strong ties ».

Variations, 20 | 2017
60

Plus raisonnablement, les technologies de l’Internet sont également décrites, non pas
comme remettant en cause l’exactitude du « binding process » que nous décrivions en
ouverture de ce paragraphe, mais comme révélatrices du fait que l’engagement dans
une action contestataire peut aussi être indexé à des formes relevant davantage d’un
« bridging process », articulant aussi un nombre non négligeable de liens faibles. Pour
Rodrigo Nunes, par exemple, le phénomène ne relève pas « d’une simple vague de fond
qui permettrait l’augmentation et l’intensification des liens, mais d’un mouvement plus
complexe dans lequel les clusters de liens forts et la cohérence organisationnelle qu’ils
offrent deviennent essentiels à la structuration de la contagion en ligne et de ce qui se
passe sur le terrain16 ».
6 Le rôle que jouent les liens forts semble donc rester essentiel dans la mesure où c’est à
partir de ces derniers que se construisent, par cercles concentriques et intégration
progressive aux communautés et aux identités les plus affirmées, des collectifs
mobilisés. Ces liens forts peuvent préexister à la constitution des communautés en
ligne, mais ils peuvent aussi être la conséquence d’un travail spécifique mené sur
Internet17. Par ailleurs, ils se trouvent enchâssés dans des réseaux de liens plus
nombreux, mais plus faibles qui posent, eux aussi, à nouveaux frais, la question de la
construction de la confiance au sein de dispositifs médiatisés qui ne permettent qu’une
réassurance ténue de la communauté quant à la volonté de participer de ses membres.
Outre les posts qui peuvent toutefois être essentiels dans l’établissement explicite d’une
certaine assurance quant au déroulement positif de la mobilisation, ce sont surtout, sur
les SNS, des indicateurs quantitatifs qui jouent ce rôle de certification des intentions
des autres ; à l’instar des pages événements de Facebook qui comptabilisent les
personnes déclarant vouloir participer ou être intéressées et construisent
« l’impression, ou du moins l’illusion nécessaire, qu’il y a un enthousiasme derrière
l’événement et que l’on ne finira pas accompagné seulement de quelques autres
personnes face à des forces de police écrasantes18 ».
7 Nourris du travail de Chantal Mouffe et d’Ernesto Laclau, Paolo Gerbaudo 19 ou Jeffrey
Juris20 estiment que les TNIC soutiennent des manières nouvelles de faire collectif, par
agrégation : « En l’absence d’identités embarquées et de l’existence de réseaux sociaux
denses permettant de soutenir l’action collective, ces éléments ont besoin d’être créés
pro-activement et de manière ad hoc dans le cours du processus de mobilisation 21 ». Aux
opérations de réticulation de collectifs (networking22) censées, par exemple, caractériser
les engagements typiques du mouvement altermondialiste, Gerbaudo préfère mettre
l’accent sur ce qu’il estime être, aujourd’hui, le plus remarquable, à savoir les processus
de « montage » (assembling) de sujets individuels pouvant avoir des backgrounds
militants, politiques et idéologiques fort disparates, mais dont l’agrégation est
doublement assurée : d’une part, par des rassemblements publics in situ et, d’autre part,
par la constitution de communautés en ligne. Par exemple, si le mouvement Occupy
s’est appuyé sur les outils largement utilisés par les générations antérieures de
militants (mail, listes de diffusion, sites Web, etc.), il a également mobilisé les dispositifs
du Web 2.0 (Wiki, Twitter, Facebook, MeetUp, Reddit, Tumblr, Mumble 23, etc.), ainsi que
les médias alternatifs tels que Diaspora, Riseup, The Global Square, Occupii, etc. Cet
ensemble de ressources a permis que se développent des pratiques utiles à la
mobilisation que Christian Fuchs24 décrit comme relevant de dimensions à la fois
cognitives, communicationnelles et collaboratives, mais dont il relativise l’importance
– sans en dénier pour autant l’effectivité –, en insistant notamment sur le rôle

Variations, 20 | 2017
61

prépondérant des conversations en face-à-face (street-level communication), notamment


dans la dissémination des informations sur le mouvement. Les SNS semblent
néanmoins tout particulièrement prisés car ils donnent accès à de larges publics et
facilitent les logiques de diffusion virale dans la mesure où leurs usages, parce qu’aisés,
tendent à devenir communs à une partie de la population toujours plus importante.
Contrairement aux dispositifs militants qui, même s’ils s’ouvrent en leurs entours,
restent globalement fréquentés par des communautés relativement restreintes, les
sites de réseaux sociaux portent notamment des audiences nettement moins
spécialisées, allant au-delà des cercles militants convenus, constituées pour l’essentiel
de liens faibles, mais potentiellement beaucoup plus étendues :
« Dans l’ensemble, alors que les médias sociaux étaient importants pour rassembler
une base élargie des jeunes gens issus des classes moyennes, la communication de
rue a, elle, permis à ces mouvements de se développer et de devenir véritablement
populaires en brisant la fracture numérique et en permettant aux membres de la
soi-disant “génération Internet” de s’engager auprès de “ceux qui n’ont pas de
compte Facebook”25 ».
8 Pour Gerbaudo, les médias numériques attestent ainsi de l’extension de la manière dont
les groupes se forment au sein de nos sociétés supposées fragmentées et dispersées, en
relation étroite avec un processus complexe de médiations symboliques et techniques
qui en assure certaines des conditions de possibilité :
« De tels procédés sont en outre facilités par l’exploitation des hashtags Twitter qui
ont le pouvoir de rassembler une communauté d’intérêt autour d’événements et de
thèmes mis à jour et identifiés comme les plus pertinents par les membres de cette
communauté. Utilisés de cette façon – et il convient de noter que les hashtags
peuvent avoir d’autres fonctions que des marqueurs thématiques – les hashtags
sont en mesure d’aider à la formation des publics ad hoc sur Twitter ; ces publics ad
hoc, à leur tour, représentent un sous-ensemble d’un public plus large qui relève de
l’écologie globale des médias et de la société elle-même. […] Ces publics sont
dynamiques, leur durée de vie est fonction de la longévité de l’intérêt porté au
thème considéré et des contributions et interactions continues entre les membres
de ces publics26 ».

Chorégraphier la lutte
9 Aussi, « Les formes contemporaines de communication contestataires conduiraient à
un élargissement des pratiques de “chorégraphie” : le “scénario” et la “scénarisation” de
l’assemblage physique des personnes dans l’espace public 27 ». Pour leur part, Bennett et
Segerberg28 avancent l’idée que les dynamiques organisationnelles des mouvements
sociaux se modifient dès lors que les médias numériques occupent un rôle central dans
la mobilisation collective. Le remplacement des formes et des structures hiérarchisées
de l’action collective traditionnelle profite, selon eux, à la communication qui devient
alors la forme de base de toute organisation collective. Les TNIC permettraient
notamment un renouvellement et une flexibilisation des formats d’intégration au
mouvement auquel les individus engagés pourraient s’adapter plus aisément en
fonction de leurs disponibilités. Ils offriraient par ailleurs la possibilité de promouvoir
croyances, convictions et valeurs sans avoir à se soumettre aux procédures
hiérarchisées de la prise de parole régulant généralement la diffusion des opinions.
Bennett et Segerberg proposent ainsi la notion de « connective action » – qu’ils
considèrent comme complémentaire à celle d’action collective 29 – afin de rendre compte
de ce type de modalités d’organisation fondées sur les usages de l’informatique

Variations, 20 | 2017
62

connectée et qui autorisent la formation de collectifs erratiques tournés vers l’action, y


compris en partant de communautés initialement peu intéressées par la chose
politique30. À partir d’une recherche reprenant l’appareillage conceptuel de Bennett et
Segerberg et s’appuyant sur une enquête empirique portant sur 77 manifestations de
masse qui ont eu lieu dans 9 pays européens entre décembre 2009 et juin 2012, Camilo
Cristancho et Eva Anduiza31 montrent, d’une part, que les mobilisations qui s’appuient
sur les SNS tendent à regrouper une large part de personnes qui n’adhèrent à aucune
organisation et, d’autre part, que celles-ci font sortir dans la rue des individus qui ne
sont pas nécessairement celles et ceux qui battaient jusqu’alors le plus facilement le
pavé : « Plus de jeunes, de chômeurs, moins de personnes ayant une implication
formelle dans la vie associative, [des individus ayant] des niveaux d’identification plus
faibles avec les collectifs organisant les manifestations [et ayant aussi] des niveaux
inférieurs de participation politique ». Le rapport au politique et à l’action se créerait
davantage via le partage d’expériences et d’événements que par le biais
d’appartenances à des organisations militantes ou à des minorités actives.
10 Henry Jenkins32 donne ainsi l’exemple de la communauté Harry Potter Alliance (HPA)
dont les membres se servent du contenu fictionnel de l’œuvre de J. K. Rowling pour
comprendre les problèmes sociopolitiques du monde qui les entoure et vont parfois
jusqu’à s’impliquer dans des actions politiques. Le réseau de fans, par ailleurs entretenu
et animé par une lourde équipe de salariés, permet de construire des problèmes
publics, d’identifier les acteurs impliqués dans les situations considérées comme
problématiques et de mobiliser les jeunes membres de l’Alliance qui acquièrent ainsi
des compétences politiques à partir d’un intérêt pour une « culture fan » qui, restant
essentielle, sert notamment de sas d’entrée motivationnel à une politisation « de
surcroît » pour le moins inattendue. HPA dispose, actuellement, de plus de 100 000
membres réunis et distribués en fonction des chapitres du best-seller auxquels ils
« adhèrent » et à partir desquels ils sont notamment mis en lien avec un panel varié
d’organisations citoyennes qu’ils peuvent soutenir, par exemple financièrement, à
l’instar de cette collecte réussissant à lever 123 000 dollars qui ont servi à affréter cinq
avions transportant des médicaments de première nécessité à destination d’Haïti. La
culture populaire « de masse » pourrait ainsi être le support permettant la construction
d’une culture populaire « de résistance ». Internet permet de les combiner, facilitant
ainsi le passage d’une vision du monde non-élaborée à une culture critique ou
oppositionnelle du présent. La possibilité de l’action, et notamment de la conversation/
discussion, concomitante à la production de l’information permet de relativiser le
caractère fétiche des culturèmes de masse qui, s’ils tentent d’imposer les signes, les
idées, les normes et les désirs correspondant aux conditions concrètes de la
marchandisation, peuvent être, au sein même de leur espace de circulation,
déconstruits et réappropriés. Ce potentiel de redéfinition et d’assimilation critique
d’une culture mainstream, qui par ailleurs peut continuer à être appréciée, pose, d’une
part, que les processus contre-hégémoniques ne sont pas nécessairement le fait d’une
élite culturelle, tant s’en faut, et, d’autre part, que les formes de résistance peuvent
reposer sur des culturèmes, des appétences, des aversions, des rapports au travail et
aux loisirs issus à la fois de traditions culturelles anciennes, des industries culturelles,
de l’innovation technologique et d’un projet de dépassement de ces héritages.
11 Cette complexité n’est toutefois pas toujours au cœur des réflexions dédiées. Pour
Manuel Castells33, par exemple, « la véritable transformation révolutionnaire » des

Variations, 20 | 2017
63

politiques du conflit médiées par Internet tiendrait à ce que le changement social


émergerait de plus en plus, non d’objectifs programmatiques, mais des « expériences »
des individus organisés en réseaux, tant en ligne qu’hors ligne. On peut toutefois être
un tant soit peu sceptique devant ce type d’affirmation qui, si l’on prend en
considération des mouvements sociaux plus directement politiques, tend à faire
l’impasse sur ce que la production et le maintien de la conflictualité sociale suppose en
termes de ressources ad hoc à mobiliser et de l’existence d’un capital militant qui, s’il
n’est pas distribué entre tous les individus mobilisés, reste nécessairement présent au
sein de la frange souvent la plus active et impliquée de ces personnes et qu’ils héritent
le plus souvent de trajectoires biographiques les ayant déjà fait traverser d’autres
expériences militantes (syndicales, partidaires, etc.) plus « classiques ».
12 Par ailleurs, quand les « mouvements de crise » sont amenés à quitter l’espace des
mouvements sociaux34 pour investir le champ politique via, notamment, leur
participation à des échéances électorales, apparaissent au grand jour des difficultés qui
viennent quelque peu casser le « rythme de la pulsation d’une nouvelle forme de
révolution35 ». Cette autre manière de faire (de la) politique rappelle les conditions
concrètes d’instauration de rapports de force indispensables à l’implémentation des
changements sociaux, autrement que sous l’égide d’abstractions telles que « la
perméabilité des institutions » ou encore « la volonté des mouvements sociaux à
s’investir dans des processus de négociation36 ». De facto, on risque le malentendu à
vouloir trop rapidement confondre la démocratisation de l’espace public numérique et
des campements avec les procédures de la démocratie représentative. L’émergence de
mobilisations d’individus « par le bas » portées par les TNIC, aussi considérables que
celles qui ont eu lieu lors des révolutions arabes et des « mouvements de crise », ne
s’articulent pas naturellement à la construction, « par le haut », d’une représentation
politique. Alors que la première coordonne ponctuellement des individus,
indépendamment du tissu d’organisations du champ politique, la seconde invite à
organiser durablement les citoyens en leur demandant de distribuer leur vote à des
collectifs politiques délégataires censés les représenter. On comprend, ainsi, que les
résultats des élections en Tunisie, en Égypte, en Espagne ou en Grèce aient pu décevoir
tous ceux qui considéraient par trop rapidement les mobilisations réussies d’individus
politiquement disparates comme permettant de trouver automatiquement un
débouché du côté de la représentation politique. Là, coexistent deux formes
d’expression de la citoyenneté beaucoup moins superposables que ne le laissent penser
les théoriciens des « nouveaux » « nouveaux mouvements sociaux », de la « démocratie
liquide », des « organisations non organisées37 », tout comme ceux qui considèrent, à
l’instar de Gerbaudo, que « c’est la communication qui organise plutôt que
l’organisation qui communique38 ». En témoignent les difficultés qu’ont rencontré les
oppositions progressistes du « Printemps arabe » ou les Indignados, dont les velléités
électorales les ont mis face à des nécessités qu’ils n’ont su complètement relever ou qui
les ont fait se transformer en des forces politiques coupées d’une partie non négligeable
de leurs bases originelles.

Émotions et identités 2.0


13 Si la circulation accrue de l’information et la facilitation des communications sont deux
des caractéristiques évidentes du renouvellement des manières de faire mobilisation,

Variations, 20 | 2017
64

les technologies de l’Internet jouent également un rôle dans la production, l’entretien


et la propagation des émotions39, lesquelles influent notamment sur l’expression des
motivations des personnes à prendre part à l’action. Jusqu’à une date récente, le thème
des émotions accompagnant les divers moments des politiques du conflit n’a été que
peu couvert40. Les travaux récents de James M. Jasper montrent pourtant toute
l’importance de l’énergie émotionnelle, c’est-à-dire de « l’atmosphère d’excitation et
d’enthousiasme entretenue autour d’une identité commune41 » qui devient alors une
ressource essentielle dans le déroulement d’une mobilisation. Ceux de Christophe
Traïni soulignent également en quoi l’émotion est un ressort essentiel de certaines
mobilisations, à l’instar de la défense de la cause animale, des luttes pour ou contre
l’avortement ou encore celles portées par les malades du sida 42. La présence toujours
plus importante des TNIC et la possibilité qu’elles ouvrent quant au partage des
événements collectifs et des sensibilités individuelles a toutefois permis de rebattre
quelque peu les cartes et de prendre la mesure des ressources émotionnelles pour créer
des « chocs moraux43 », mais aussi, plus ordinairement, pour « orienter les gens vers
des manifestations spécifiques, fournir aux participants des suggestions et des
instructions sur la façon d’agir et construire une narration émotionnelle afin de rendre
possible leur rencontre dans l’espace public44 ». Une analyse des tweets durant les
émeutes londoniennes de 2011 montre, par exemple, que Twitter a été principalement
utilisé pour notifier aux internautes les événements à venir – plutôt que de promouvoir
des actions illégales45. S’agissant de la page « Democracia Real Ya » des Indignados,
Gerbaudo estime qu’elle peut être décrite comme le lieu permettant une accumulation
d’énergie émotionnelle « capable de motiver les gens, de les faire “sauter dans la rue”
et de les faire surmonter leur isolement et leur passivité46 ». Au fait que les collectifs
des « mouvements de crise » sont présentés comme étant spontanés, sans leader et
ouverts à toutes les contributions, s’ajoutent les invitations à commenter, aimer et
partager les informations qui sont incessantes. Les mises à jour sont particulièrement
nombreuses, tout comme les réponses rapides apportées aux commentaires, qui
donnent l’impression aux contributeurs de participer pleinement à une communauté
d’échanges, mobilisée et partageant des valeurs identiques.
Les messages produits sur les SNS « reflètent la construction d’un effort émotionnel
(emotional striving) pour éloigner les activistes d’un sentiment d’isolement, de
dispersion et de passivité que ceux-ci considèrent comme la marque de l’expérience
sociale des régimes autoritaires […], mais aussi celle du néolibéralisme qui s’attaque
à toutes les formes d’espace public. Devant cette situation de crise de l’espace
public, les SNS sont devenus des canaux émotionnels permettant de reconstruire un
sentiment de cohésion entre des individus spatialement dispersés et de faciliter
leur rapprochement physique dans l’espace public. [...] [Les activistes numériques]
ont ainsi utilisé les SNS pour construire une tension émotionnelle, en tirant un pont
entre les interactions très dispersées et individualisées que les gens maintiennent
via [les SNS] et l’immersion corporelle des rassemblements collectifs. Ces formes de
communication ont contribué à créer un sentiment contagieux d’anticipation et
d’élan (impetus) avant les manifestations et une attraction émotionnelle autour de la
participation aux sit-in de masse. [...] Les SNS peuvent [ainsi] être utilisés pour
construire un sentiment de solidarité au sein d’une communauté hétérogène
partageant un sentiment commun d’indignation, de colère, de frustration […]. Les
médias sociaux deviennent le pôle d’agrégation ou, mieux encore, de concentration,
de ces sentiments individuels, en les transformant en passions politiques dans un
récit d’unité populaire. [...] Le rôle le plus important des SNS réside dans la
construction d’un sentiment émotionnel de solidarité parmi les participants
dispersés, plutôt que dans la coordination des opérations de combat sur le terrain.

Variations, 20 | 2017
65

[...] On peut d’ailleurs supposer que les mouvements contemporains pourraient se


débrouiller assez bien sans les moyens tactiques offerts par les SNS. Mais ce dont ils
ne peuvent pas se passer (ou ce qu’ils font mieux avec), tient à la capacité des SNS à
devenir les instruments d’une narration émotionnelle capable de motiver l’individu à
se mobiliser dans la rue47 ».
14 Les TNIC semblent donc favoriser la constitution de communautés pré-politiques à
travers le partage d’émotions, d’intérêts et de valeurs. La possibilité de suivre les
événements en temps réel, celle de pouvoir garder traces des événements majeurs, de
publiciser les « ressentis de la lutte », tout comme de pouvoir échanger avec une
communauté élargie de personnes intéressées ou impliquées dans la mobilisation,
contribue en effet à créer ou maintenir des sentiments spécifiques, d’appartenance ou
d’activation des engagements (affective synchronisation48). La chose est par exemple
observable dans le cas des groupes Facebook créés après les attentats du 7 janvier de
2015 visant les bureaux parisiens du journal Charlie Hebdo et ayant causé la mort de
douze personnes, dont huit collaborateurs du journal satirique. Deux groupes de
soutien « Je suis Charlie » et « Nous sommes Charlie » ont alors été montés par des
individus isolés, récoltant rapidement, pour l’un, près de 91 000 membres et pour
l’autre plus de 200 000. Le succès de ses communautés qui vont, par la suite, porter des
mobilisations hors ligne tient, selon Romain Badouard, au fait qu’elles permettent aux
membres du public de s’approprier l’événement et d’exprimer une émotion à la
première personne. Elles offrent aux « prenant-parts » l’agrément d’une nouvelle
perception du monde à partir d’un Je qui se transforme en Nous, en s’appuyant sur des
émotions individuelles : « Le recours à la première personne correspond également à la
manière dont se structurent les mouvements d’opinion et les actions collectives sur
Internet et les réseaux sociaux : ceux- ci présentent toujours une dimension
individuelle, puisque les internautes sont seuls devant leur écran, et la mise en
commun d’une émotion ou d’une indignation relève toujours d’un processus
d’agrégation de prises de parole isolées49 ».
15 La mise en visibilité et en publicité des causes et des mobilisations, accompagnée d’une
expression publique de leurs dimensions sensibles (souffrances, résignations, colères,
etc.) tend notamment, pour certains chercheurs50, à faciliter le passage de l’indignation
personnelle à l’action individuelle et de cette dernière à l’action collective, en
maintenant un « sens du collectif » qui se nourrirait « de la tension émotionnelle de la
connexion à distance [jusqu’]à l’effervescence de la proximité physique 51 ». Les travaux
empiriques portant sur le caractère « performatif » des médias numériques restent
toutefois relativement évasifs quant aux mécanismes précis reliant publicisation/
réception des émotions et engagement dans l’action. Ils se fondent, le plus souvent, sur
des explications mécanistes, linéaires et médiacentristes, à l’instar des recherches de
Castells qui estime que l’existence d’une « culture Internet » aurait été la condition de
possibilité à l’émergence des révoltes ou de celles de Juris qui stipule que les logiques
agrégatives des mouvements Occupy sont directement empruntées aux scripts des sites
de réseaux sociaux. Les études de cas les plus précises portent, en ce domaine, sur les
révolutions arabes et notamment les « Printemps » tunisien et égyptien. Elles
montrent, par exemple, que la mobilisation autour des pages Facebook « Kullena
Khaled Saïd » a permis que se construisent des formes de « condensation émotionnelle »
autour de « signifiants vides » et neutres (empty signifier), à partir desquels une unité
performative peut émerger. Wael Ghonim témoigne ainsi : « Dès les premiers jours, 36
000 personnes rejoignent la page. […] C’est l’image de la mort atroce de Khaled, ainsi

Variations, 20 | 2017
66

que son appartenance à la classe moyenne, qui catalysent cette énorme réaction. La
photo est impossible à oublier, et grâce aux réseaux sociaux, elle prolifère. À la fin du
premier jour, il y a plus de 1800 commentaires sur la page 52 ». Ulrike Riboni montre,
pour sa part, que les « stratégies visuelles », tout au long du processus révolutionnaire
tunisien, notamment celles prenant en charge le traitement médiatique des blessés et
des martyrs opèrent largement sur le registre émotionnel. Analysant des vidéos
donnant à voir la répression subie par les habitants de Redeyef, elle identifie deux
registres iconiques : les images-preuve, « destinées à servir de preuve de l’usage de
lacrymogènes, de balles réelles ou de violences sur les personnes » et les images-émotion
« destinées à galvaniser [et à rendre] compte d’un sentiment d’oppression et de
danger »53. Et Cécile Boëx d’estimer que dans le cas de la Syrie,
« la mise en images des manifestations contribue également à façonner des
dispositifs de sensibilisation spécifiques, dont l’objectif est de susciter des réactions
affectives promptes à rallier un soutien. Ces dispositifs permettent une
réappropriation de l’espace public, tout comme ils constituent des vecteurs
puissants d’un imaginaire protestataire articulé autour du paradigme du courage.
Slogans, chants et danses sont autant de techniques pour faire corps et démontrer
la cohésion ainsi que la détermination du collectif, tout en communiquant une
charge émotionnelle. Ces vécus émotionnels et leurs modes de communication sont
d’autant plus forts et efficaces qu’ils exposent également, en creux, le sacrifice
consenti54 ».

De la construction des identités


16 La question de l’émotion est par ailleurs intimement liée à celle de la construction des
identités. Depuis la fin des années 1960, la problématique identitaire a été largement
mobilisée au sein de la sociologie de l’action collective, notamment afin de rendre
compte des liens qui se tissent entre les militants mobilisés, mais aussi des motivations
à s’engager au sein d’un mouvement. L’émergence de ce que l’on a appelé les
« nouveaux mouvements sociaux » (NMS), portant des combats autres que ceux
découlant de la contradiction capital/travail (féminisme, immigration, écologie,
homosexualité, etc.) et s’appuyant sur des identités autres que celles de classes 55, a
entrainé la conduite de recherches relatives à une série de mobilisations politisant des
enjeux qui étaient, auparavant, largement confinés à la sphère privée, et valorisant
l’expérience des sujets56, y compris parfois dans ce que celle-ci peut avoir de plus intime
(identity-oriented). L’étude des NMS a donc permis de saisir les processus de
construction identitaire comme une composante essentielle des luttes sociales, lesquels
ont aussi été étudiés au sein des travaux les plus récents. Certains chercheurs voient en
effet, dans les « mouvements de crise », une actualisation des dynamiques qui étaient
celles des NMS, dans la mesure où les identités citoyennes en jeu au sein de ces luttes
semblent fonctionner comme des ressorts affectifs et fournir aux militants des
ressources expressives « encapacitantes57 ». Ces travaux mettent notamment en
lumière que la formation des identités militantes se nourrit assez largement des
pratiques partagées en ligne par les internautes mobilisés. On sait maintenant, depuis
des décennies, que l’intérêt à l’engagement est motivé par des paramètres
psychoaffectifs58, une réassurance identitaire, la recherche de solidarités59 et le gain
d’un ensemble de rétributions symboliques60. Ces satisfactions spécifiques solidaires de
la figure du militant investi classiquement dans une organisation semblent pouvoir
être, au moins partiellement, prises en charge par certaines activités de discussion, de

Variations, 20 | 2017
67

commentaire, de partage de contenus, d’expériences et d’émotions. Réitérées et se


transformant en habitudes, celles-ci permettent l’émergence de sociabilités singulières
et de sentiments d’appartenance ; à l’instar de ce qui peut se passer sur Avaaz ou
Facebook, où les formes d’interactivité et de réciprocité se trouvent au fondement du
développement d’identités collectives.
17 Angela Suarez Collado61 montre ainsi comment Internet a pu faciliter l’expression de
l’identité amazighe (berbère), permettre l’expression des intellectuels organiques de
cette communauté et autoriser la conservation du patrimoine immatériel de celle-ci
(proverbes, musique, etc.). Certaines fêtes sont documentées, filmées et mises en ligne,
les personnages historiques imazighen sont valorisés, les traditions culturelles sont
présentées comme des repères transnationaux susceptibles de lier la communauté par-
delà les frontières. En ce cas, Internet permet également de renforcer les singularités
communautaires régionales au principe desquelles sont nées des revendications
autonomistes, par exemple dans le Rif ou le Sousse. Au surplus, les espaces de
discussion ouverts sur le Web (blogs, forums, groupes Facebook, etc.) contribuent à ce
que se renforce une conscience commune à partir de laquelle les actions protestataires
de rue – à l’instar du « Mouvement du 20 février 2011 » – deviennent possibles et leur
coordination plus commode à conduire. Autrement dit, les technologies de l’Internet
permettent d’appareiller les différentes dimensions identitaires telles que définies par
Verta Taylor et Nancy Witthier62 : l’établissement de frontières distinguant un « Nous »
et un « Eux » et amenuisant les différences au sein même de la minorité mobilisée ;
l’activation d’une mémoire populaire en résistance ouvrant à un exercice de réflexivité
et de réévaluation positive de traditions (culturelles, de lutte, etc.) ; la redéfinition des
cadres hexogènes de définition des singularités du collectif. Dans un tout autre
domaine, une ethnographie du média alternatif Attac-info63 montre, par exemple, qu’il
s’agit d’un collectif dont le potentiel « se prépare et s’alimente dans la situation de
latence64 ». En effet, le rassemblement physique des militants épouse les phases
successives de convergence et de mise en veille caractérisant le cycle de mobilisation
du mouvement altermondialiste lors des forums sociaux. Aussi, le groupement
n’acquiert de la permanence et ne maîtrise son identité collective que dans la mesure
où un effort est effectué pour entretenir certaines relations affectives, expertes et/ou
militantes dans l’intervalle des mobilisations. Et Internet se présente comme un
élément majeur de structuration de la vie du collectif, permettant de maintenir « une
série de liens [qui deviennent] explicites seulement à l’occasion des mobilisations
collectives sur des enjeux à propos desquels le réseau latent remonte à la surface, pour
ensuite s’immerger à nouveau dans le tissu du quotidien65 ».
18 L’usage des TNIC renforce également une expressivité qui fait droit à la particularité et
à l’autonomie des individus en leur permettant de mettre en visibilité des causes et des
identités personnelles particulières – notamment celles qui peuvent se trouver parmi
les plus stigmatisées ou dévaluées par les institutions politiques et médiatiques
dominantes (Denouël et al., 2014). Par conséquent, les repères communautaires servent
également de terreau à des formes d’affirmation de soi liées à des demandes explicites
de reconnaissance66. Se défiant des « totalités militantes », les internautes mettent en
avant leurs expériences et leurs qualités personnelles via la production d’expressions
citoyennes qui peuvent être appréhendées comme des formes d’accomplissement
pratique dont l’un des ressorts est celui du « self at source 67 ». Singularités identitaires et
intérêt général se côtoient. Autrement dit, les internautes engagés se mobilisent à

Variations, 20 | 2017
68

partir d’un double motif qui relève à la fois d’un sens de la réalité tenant à l’intérêt
public et à un processus identitaire. Ces modes de production de soi s’appuient sur la
mise en visibilité de traits distinctifs davantage attachés au sujet (goûts, descriptions
d’activités triviales, échanges avec des proches, etc.) tout en revendiquant la
participation citoyenne à des communautés solidaires de pensée et de débat. Dans un
style qui n’emprunte plus guère aux sciences sociales, Castells écrit par exemple : « Les
racines d’une nouvelle vie se répandent partout, sans plan central, se déplaçant et se
réticulant, conservant la fluidité de l’énergie, en attendant le printemps. Parce que ces
nœuds sont toujours connectés. Il y a les nœuds des réseaux de l’Internet, locaux et
mondiaux, et il y a les réseaux personnels, vibrant sous l’impulsion d’une nouvelle sorte
de révolution dont l’acte le plus révolutionnaire est l’invention de soi 68 ». Si le constat
ainsi formulé apparaît quelque peu désincarné, il est toutefois confirmé par de
nombreux travaux69 que l’investissement dans la production d’expressions citoyennes
qui, à un premier niveau, relève d’un engagement civique, se double également de
formes de production de soi dont l’importance peut fortement varier d’un sujet à l’autre.
La participation à l’espace numérique par le biais de la production symbolique de
contenus informationnels de portée publique vient en fait s’arrimer à des dynamiques
de construction d’identités narratives70 qui semblent constituer une part non négligeable
des ressorts motivationnels des blogueurs et utilisateurs de SNS.
« Les révoltes des années 2010 [mêlent] profondément les revendications
économiques, sociales, politiques et culturelles et les combinent avec une forte
dimension éthique. Elles sont à la fois profondément personnelles et globales,
ancrées dans des enjeux locaux et nationaux, tout en s’inscrivant dans une vague
mondiale de mobilisation. […] L’engagement d’aujourd’hui n’y est pas que social et
collectif. Il est aussi profondément personnel. L’implication dans un mouvement
social travaille profondément l’individu jusque dans sa subjectivité et sa
subjectivation, entendue comme la manière de se penser et de se construire soi-
même comme principe de sens71 ».
19 Le recouvrement d’intérêts à la fois généraux et personnels enjoint à trouver des
équilibres singuliers entre ce que les internautes proposent et ce qu’ils sont, mais
également entre leurs activités en ligne et leur vie hors ligne. Si d’aucuns passent par le
pseudonymat et travaillent à la séparation étanche des pratiques, d’autres, au
contraire, cherchent l’intégration publique de leurs activités et de leurs identités. La
réussite et la pérennité de ces entreprises semblent ainsi tenir à la gestion de stabilités
multiples entre l’individuel et le collectif, le singulier et le général, le online et le offline,
etc., qui dépendent notamment des interactions avec les publics. Il s’agit donc de
mettre en œuvre des compétences particulières, socialement différenciées, concernant
l’aptitude à maintenir une compatibilité entre des formes symboliques à forte charge
civique et des facettes singulières de soi dans un espace de parole composite liant des
publics susceptibles de ratifier ces deux aspects. Dans ce domaine, l’économie de
moyens et la structure potentiellement virale de la circulation de l’information sur
Internet, constituent alors un moteur décisif pour ces formes nouvelles de
mobilisations informationnelles.
20 S’agissant des internautes tunisiens, Romain Lecomte note qu’expressions de soi et
paroles politiques ont été fortement enchevêtrées : « Un grand nombre de blogueurs
[…] alternent […] des billets consacrés à leur vie privée et leur intériorité, d’autres à un
thème spécifique qu’ils affectionnent particulièrement […] et d’autres encore à des
questions d’intérêt général, des questions sociétales et politiques 72 ».

Variations, 20 | 2017
69

21 Et d’ajouter : « Un exemple illustrant la variété des formes d’énonciation en public


portées par un(e) même internaute est celui de la célèbre blogueuse Lina Ben Mhenni
(professeur d’anglais à l’Université de Tunis) : celle-ci, sur son blog et sur ses comptes
Facebook et Twitter, alterne et même souvent entremêle depuis plusieurs années,
dévoilement de son intériorité et de sa vie privée (sentiment de déprime, prise de
médicaments, envies de ‘‘se faire belle’’, relation entretenue avec son père, etc.) et
expression politique. Même lors des mobilisations protestataire de l’hiver 2010-2011,
que Lina a couvertes intensivement (se rendant également sur le terrain), la blogueuse
a continué à affirmer sa subjectivité et se mettre en récit73 ».
22 Les travaux effectués sur les « mouvements de crise » semblent confirmer l’hypothèse
selon laquelle les identités singulières se visibilisant en ligne sont, elles aussi, marquées
par des demandes de reconnaissance. La circulation de l’information en ligne facilite
l’échange d’expériences, de sentiments, de valeurs, d’opinions et, partant, l’invention
de nouvelles formes d’identités politiques74. Celles-ci se modulent autour d’attendus
citoyens qui tiennent moins à un accord idéologique préalable ou à des convictions
communes unanimement ratifiées, qu’au partage d’une culture civique 75 élargie qui
emprunte diversement à l’idéal participatif, à l’impératif d’information, ainsi qu’à la
nécessité du débat public.
« Par exemple, depuis 2006, de nombreux blogueurs réalisaient chaque 25 décembre
une “note blanche” pour défendre la cause de la liberté d’expression et en
particulier pour dénoncer la censure d’Internet : ils publiaient sur leur espace
personnel un billet avec pour titre “Note blanche”, mais dépourvu de contenu. […]
ce type d’actions, parallèlement à leur dimension protestataire (parfois très ténue),
avait également une dimension rituelle : elles contribuaient à l’expression et la
consolidation d’une “communauté” de blogueurs tunisiens76 ».
23 Les revendications des Indignés dénoncent par exemple la violation des principes de
justice et d’égalité, cadrage large d’expressions politiques qui permet une ouverture
maximale à l’intégration de points de vue hétérogènes qui trouvent par ailleurs, sur
Internet, le moyen de s’exprimer. C’est ainsi, par la stimulation d’un imaginaire
commun de résistance au pouvoir, le ralliement à des valeurs civiques générales, le tout
mêlé à des demandes de reconnaissance qui trouvent à s’actualiser en ligne, que des
sentiments d’appartenance se créent77. De facto, l’usage de l’informatique connectée
permet aux divers contributeurs de bénéficier auprès de publics variés d’un ensemble
de rétributions symboliques qu’ils n’auraient pu obtenir dans l’exercice « classique »
d’un militantisme où la valorisation du travail tient davantage à la mise en œuvre de
compétences politiques et organisationnelles qu’ils ne maîtrisent pas nécessairement.
Peter Dahlgren78 estime qu’Internet permet de sortir les expressions citoyennes de la
normativité de la sphère publique et des secteurs militants et partisans pour les
indexer davantage à l’idéal de la subjectivité, de la communication et de la sociabilité :
« Les identités militantes ne sont pas données mais sont constituées dans le processus
d’action collective en ligne79 ». Elles sont le précipité des engagements, sourdent des
investissements singuliers qui se concatènent, mais ne leur préexistent pas. Vivre le
collectif et partager un entre-soi n’est plus une condition préalable de l’action, mais en
est plutôt le résultat. Aussi apparaît-il difficile de créer un « Nous » pleinement
mobilisateur quand il se compose d’« individus aux engagements éphémères, résiliables
à tout moment, limités dans le temps comme dans la tâche à accomplir 80 ». Certains
chercheurs soulignent alors combien ces identités collectives pour parties nourries
d’opérations online génèrent des configurations identitaires instables ( transient

Variations, 20 | 2017
70

identity81) à partir desquelles il reste difficile d’élever et de pérenniser des cadres


d’action82. Natalie Fenton et Veronica Barassi notent à cet effet que « les formes
autocentrées de communication que les [sites de] réseaux sociaux génèrent peuvent
contraindre plutôt que renforcer la créativité collective des mouvements sociaux 83 ».
Elles suggèrent notamment que les formes particulières d’interaction qui donnent voix
aux opinions individuelles, aux niches affinitaires, aux micro-dépendances amicales et
aux initiatives de sous-collectifs peuvent, in fine, amoindrir la créativité globale d’un
mouvement qui, sur Internet, peut devenir bavard, illisible, incohérent et s’en trouver
alors fragilisé, notamment quant à ses potentiels de ralliement et ses capacités de
mobilisation.
24 Nous assistons, aujourd’hui, au niveau mondial, à une dégradation importante des
conditions sociales d’existence. Le salariat exploité ne cesse d’augmenter, les politiques
d’austérité se multiplient, la crise de 2008 a accru le nombre de travailleurs précaires,
pauvres, vulnérables et sans emploi (notamment chez les femmes et les jeunes) ; la
croissance des salaires est bloquée pour les moins dotés économiquement, les
déplacements forcés de population s’intensifient, etc. La part des revenus alloués au
travail a diminué, tandis que les richesses sont toujours plus concentrées entre les
mains d’une oligarchie. À cet abaissement général des conditions de vie des « 99 % »,
fait pièce une recrudescence des protestations sociales et politiques. À l’échelle
internationale, les syndicats et les mobilisations, sur fond de contradiction capital/
travail, se sont largement développés. Le mouvement altermondialiste a permis que se
tissent des liens militants pérennes permettant une coordination plus aisée de
certaines causes et luttes. Les « mouvements de crise » ont mobilisé en nombre.
L’instabilité politique, les crises de régime et les dysfonctionnements institutionnels
des pays émergents, autoritaires, mais aussi des démocraties occidentales vont
grandissant.
25 La liste des points de tension avec l’ordre social dominant est, ici, loin d’être complète,
mais on peut globalement avancer que les volontés pratiques de dépassement du
capitalisme restent très actives. Elles s’ajustent aux spécificités plus nombreuses des
formes d’impérialisme (régionaux, nationaux, continentaux, etc.), et notamment à la
nouvelle division internationale du travail. Leur vitalité (« Printemps arabe »,
mouvements d’occupation, grèves ouvrières, mobilisations féministes, LGBTI,
écologistes, de migrants, etc.) crée d’ailleurs un raffermissement des réponses du
système, lesquelles vont des révolutions passives d’aménagement du Welfare – là où il
existe encore –, à la libéralisation accrue des communs, en passant par la mise en œuvre
de contre-révolutions violentes, ou encore celle de formes plus classiques de répression
et d’offensives réactionnaires (état d’exception, mise à mal des droits sociaux
fondamentaux, montée du néoconservatisme, des extrêmes droites, du
fondamentalisme, du racisme, etc.). La mondialisation capitaliste fait évoluer les modes
de domination de classe, les durcit, mais déclenche aussi un niveau de conflictualité
sociale particulièrement important qui semble la plonger dans une instabilité
structurelle. D’aucuns estiment que s’ouvre actuellement une séquence de crise
permanente (institutionnelle, idéologique, de légitimité), où le niveau d’affrontement
social (grèves, manifestations, occupations, insurrections, émeutes, etc.) pourrait
devenir particulièrement élevé – i.e. ouvrir des crises révolutionnaires : grèves
générales insurrectionnelles, guerres populaires prolongées – et épouser des formes
d’engagement et d’action collective de plus en plus variées, tant sur le plan des causes

Variations, 20 | 2017
71

qu’au niveau des manières de faire collectif, ou quant à celui des répertoires de
mobilisation.
26 Malgré cette diversité, la plupart des mouvements protestataires ont en commun leur
rapport négatif au système capitaliste et à la crise économique mondiale. Ils partagent
le fait de dénoncer la démocratie représentative (désobéissance civile, valorisation du
consensus, de la démocratie directe, etc.), mais aussi d’utiliser les technologies
numériques d’information et de communication à des fins de diffusion, de débat, de
mobilisation et de coordination84. Davantage qu’une simple infrastructure, fut elle « de
résistance85 », Internet tend à redéfinir à la marge, mais aussi de plus en plus
centralement, les frontières de l’action collective et la nature des modes de résistance
et de contestation. Dès la fin des années 1990 et l’émergence du mouvement
altermondialiste, le développement des usages d’Internet a permis que s’actualisent de
nouveaux potentiels d’entraide, d’échange d’information, d’expertise et que soit
facilitée l’articulation de fronts de contestation au niveau local, national et/ou
international. Aussi, Bruce Bimber et ses collègues86 avancent qu’Internet ouvre de
nouvelles formes de mobilisation dont l’étude permettrait d’éclairer plusieurs aspects
fondamentaux de l’action collective qui, jusqu’alors, avaient été peu ou mal théorisés. À
l’évidence, décrire, expliquer, comprendre et juger des modalités concrètes de
déploiement de la conflictualité sociale oblige aujourd’hui à prendre en considération
la dialectique sociotechnique87 qui nourrit les politiques du conflit à l’ère du numérique,
laquelle peut être aussi bien habilitante que limitative.

BIBLIOGRAPHIE
Alhassen (Maytha), Shihab-Eldin (Ahmed) eds., Demanding Dignity: Young Voices from the Arab
Spring, Ashland, White Cloud, 2012.

Badouard (Romain), « “Je ne suis pas Charlie” : pluralité des prises de paroles sur le web et les
réseaux sociaux », in Lefebure (Pierre), Secail (Claire), Le défi Charlie, Les médias à l’épreuve des
attentants, Paris, Le Mieux-Éditeur, 2015, pp. 187-221.

Badouard (Romain), « Les mobilisations de clavier. Le lien hypertexte comme ressource des
actions collectives en ligne », Réseaux, vol. 5, n° 181, 2013, pp. 87-117.

Bauman (Zygmunt), The Individualized Society, Cambridge, Polity Press, 2001.

Bennett (Lance), Segerberg (Alexandra), The Logic of Connective Action. Digital Media and the
Personalization of Contentious Politics, New York, Cambridge University Press, 2014.

Bennett (Lance), Segerberg (Alexandra), «The logic of connective action: Digital media and the
personalization of contentious politics », Information, Communication & Society, vol. 15, n° 5, 2012,
pp. 739-768.

Benski (Tova), Langman (Lauren), « The effects of affects: the place of emotions in the
mobilizations of 2011 », Current Sociology, vol. 61, n° 4, 2013, pp. 525-540.

Variations, 20 | 2017
72

Bimber (Bruce), Flanagin (Andrew J.), Stohl (Cynthia), « Reconceptualizing Collective Action in
the Contemporary Media Environment », Communication Theory, vol. 15, n° 4, 2005, pp 365-388.

Boëx (Cécile), « La vidéo comme outil de l’action collective et de la lutte armée », in Burgat
(Françoise), Paoli (Bruno), Pas de printemps pour la Syrie. Les clés pour comprendre les acteurs et les
défis de la crise [2011-2013], Paris, La Découverte, 2013, pp.173-184.

Bruns (Axel), Highfield (Tim), « The Arab Spring on Twitter: Language Communities in #egypt an
#lybia », in Bebawi (Saba), Bossio (Diana) eds., Social Media and the Politics of reportage. The « Arab
Spring », New York, Palgrave Macmillan, 2014, pp. 33-55.

Castells (Manuel), Networks of Outrage and Hope. Social movements in the Internet Age, Cambridge/
Malden, Polity Press, 2012.

Chadwick (Peter), Continuum mechanics: concise theory and problems, Londres, Courier Corporation,
2012.

Chambat (Pierre), Jouët (Josiane), « Machines à communiquer : acquis et interrogation », in


dixième Congrès National des SIC, Grenoble-Echirolles, SFSIC, 1996, pp. 207-214.

Cristancho (Camilo), Anduiza (Eva), « Connective Action in European Mass Protest »,


communication aux ECPR Joint Sessions of Workshops Mainz, 11-16 March 2013http://
[Link]/area/pubblicazioni/[Link].

Dahlgren (Peter), The political web: Media, participation and alternative democracy, Londres, Palgrave
Macmillan, 2013.

Dahlgren (Peter), « The Internet, public spheres, and political communication: dispersion and
deliberation », Political Communication, n° 22, 2005, pp. 147-162.

Dahlgren (Peter), « Reconfigurer la culture civique dans un milieu médiatique en évolution »,


Questions de communication, n° 3, 2003, pp. 151-168.

Denouël (Julie), Granjon (Fabien), Aubert (Aurélie), Médias numériques et participation. Entre
engagement citoyen et production de soi, Paris, Mare & Martin, 2014.

Fenton (Natalie), Barassi (Veronica), « Alternative media and social networking sites: The politics
of individuation and political participation », The Communication Review, vol. 14, n° 3, 2011, pp.
179-196.

Fuchs (Christian), OccupyMedia! The Occupy Movement and Social Media in Crisis Capitalism,
Winchester, Zero Books, 2013.

Gaxie (Daniel), « Économie des partis et rétributions du militantisme », Revue française de science
politique, vol. 27, n° 1, 1977, pp. 123-154.

Gerbaudo (Paolo), Tweets and the Streets: Social Media and Contemporary Activism, London, Pluto
Press, 2012.

Ghonim (Wael), Révolution 2.0. Le pouvoir des gens plus fort que les gens au pouvoir, Paris, Steinkis,
2012.

Goodwin (Jeff), Jasper (James M.), Polletta (Francesca) eds., Passionate Politics. Emotions and Social
Movement, Chicago, University of Chicago Press, 2001.

Granjon (Fabien), « Attac-info : entre communauté d’action et espace de représentation.


Ethnographie d’un média ‘‘alter’’ lors du Forum social mondial 2003 », Matériaux pour l’histoire de
notre temps, n° 79, 2005, pp. 70-76.

Variations, 20 | 2017
73

Granjon (Fabien), L’Internet militant. Mouvement social et usages des réseaux télématiques, Rennes,
Apogée, 2001.

Granjon (Fabien), Lelong (Benoît), « Capital social, stratifications et technologies de l’information


et de la communication. Une revue des travaux français et anglo-saxons », Réseaux, vol. 24, n° 139,
2006, pp. 147-182.

Halleck (DeeDee), Hand-held Visions. The Impossible Possibilities of Community Media, New York,
Fordham University Press, 2002.

Honneth (Axel), La lutte pour la reconnaissance, Paris, Cerf, 2000.

Ion (Jacques) dir., L’engagement au pluriel, Publications de l’Université de Saint-Étienne, Saint-


Étienne, 2001.

Jasper (James M.), « Emotions and Social Movements: Twenty Years of Theory and Research »,
Annual Review of Sociology, n° 37, 2011, pp. 285-303.

Jasper (James M.), The Art of Moral Protest. Culture, Biography, and Creativity in Social Movements,
Chicago, University of Chicago Press, 1997.

Jenkins (Henry), « Cultural Acupuncture: Fan Activism and the Harry Potter Alliance »,
Transformative Works and Cultures, n° 10, 2012. [Link]
[Link]/twc/article/view/305/259.

Jenkins (Henry), « The cultural logic of media convergence », International Journal of Cultural
Studies, vol. 7, n° 1, 2006, pp. 33-43.

Juris (Jeffrey), « Reflections on #Occupy Everywhere: Social Media, Public Space, and Emerging
Logics of Aggregation », American Ethnologist, vol. 39, n° 2, 2012, pp. 259-279.

Juris (Jeffrey), Networking futures: The movements against corporate globalization, Durham, Duke
University Press, 2008.

Khasnabish (Alex), « Insurgent Imaginations », Ephemera, vol. 7, n° 4, 2007, pp. 505-525.

Khosrokhavar (Farhad), The New Arab Revolutions that Shook the World, Boulder, Paradigm
Publishers, 2012.

Klandermans (Bert), « Transient Identities? Membership Patterns in the Dutch Peace Movement
», in Laraña (Enrique), Johnston (Hank), Gusfield (Joseph R.), eds., New Social Movement. From
Ideology to Identity, Philadelphie, Temple University Press, 1994, pp. 168-184.

Klandermans (Bert), « Mobilization and Participation: Social-Psychological Expansions of


Resource Mobilization Theory », American Sociological Review, vol. 49, n° 5, 1984, pp. 583-600.

Latté (Stéphane), « Des ‘‘mouvements émotionnels’’ à la mobilisation des émotions », Terrains/


Théories, n° 2, 2015. [Link]

Lecomte (Romain), « Les usages ‘‘citoyens’’ d’Internet dans le contexte autoritaire tunisien :
analyse de l’émergence d’un nouvel espace public de la critique », in Najar (Sihem) dir., Le
cyberactivisme au Maghreb et dans le monde arabe, Tunis/Paris, IRMC/Karthala, 2013.

Mason (Paul), Why It’s Kicking Off Everywhere: The New Global Revolutions, Londres, Verso, 2012.

Mathieu (Lilian), Comment lutter ? Sociologie et mouvements sociaux, Paris, Textuel, 2004.

McAdam (Doug), Freedom Summer, Oxford, Oxford University Press, 1988.

McAdam (Doug), Political Process and the Development of Black Insurgency (1930-1970), Chicago, The
University of Chicago Press, 1982.

Variations, 20 | 2017
74

Melucci (Alberto), Challenging Codes: Collective Action in the Information Age, Cambridge, Cambridge
University Press, 1996.

Melucci (Alberto), « The symbolic challenge of contemporary movements », Social research, vol.
52, n° 4, 1985, pp. 789-816.

Melucci (Alberto), « Mouvements sociaux, mouvements post-politiques », Revue internationale


d’action communautaire, n° 10, 1983, pp. 13-30.

Melucci (Alberto), « The New Social Movements: A Theoretical Approach », Social Science
Information, n° 19, 1980, pp. 199-226.

Milan (Stefania), Social movements and their technologies. Wiring social change, New York, Palgrave
Macmillan, 2013.

Mitrović (Marjira), Paltoglou (Georgios), Tadić (Bosiljka), « Quantitative analysis of bloggers’


collective behavior powered by emotions », Journal of Statistical Mechanics: Theory and Experiment,
n° 2, 2011. [Link]

Negt (Oskar), L’espace public oppositionnel, Paris, Payot, 2007.

Nunes (Rodriguo), Organisation of the organisationless: collective action after networks, Lüneburg,
Mute Books/PML Books, 2014.

Oberschall (Anthony), Social Conflict and Social Movements, Englewood Cliffs, Prentice Hall, 1973.

Offe (Claus), « New social movements: Challenging the boundaries of institutional politics », Social
Research, vol. 52, n° 4, 1985, pp. 817–868.

Papa (Venetia), Dynamics and Synergies around/and between civic and collective identity and the role of
Facebook within the context of Indignados movement, thèse de doctorat, Cyprus University of
Technology/Université Paris 8, 2015.

Papa (Venetia), Milioni (Dimitra), « I don’t wear blinkers alright? An analysis of civic identity in
the Indignados movement and the role of Facebook », Javnost-The Public, vol. 23, n° 3, 2016, pp.
290-306.

PLEYERS (Geoffrey), Capitaine (Brieg) dir., Mouvements sociaux. Quand le sujet devient acteur, Paris,
Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2016.

PLEYERS (Geoffrey), Glasius (Marlies), « La résonnance des ‘‘mouvements des places’’ :


connexions, émotions, valeurs », Socio, n° 2, 2013, pp. 59-79.

Poster (Mark), Information Please: Culture and Politics in the Age of Digital Machines, Durham, Duke
University Press, 2006.

Prentoulis (Marina), Thomassen, (Lasse), « Political theory in the square: Protest, representation
and subjectification », Contemporary Political Theory, vol. 12, n° 3, 2013, pp. 166–184.

Riboni (Ulrike L.), « Juste un peu de vidéo ». La vidéo partagée comme langage vernaculaire de la
contestation : Tunisie 2008-2014, thèse de doctorat, Universisté Paris 8, 2016.

Ricœur (Paul), « L’identité narrative », Esprit, n° 7-8, 1988, pp. 295-304.

Segrestin (Denis), « Les communautés pertinentes de l’action collective : canevas pour l’étude des
fondements sociaux et des conflits du travail en France », Revue française de sociologie, vol. 21, n° 2,
1980, pp. 171-202.

Shirky (Clay), Cognitive Surplus: Creativity and Generosity in a Connected Age, Londres, Penguin Press,
2011.

Variations, 20 | 2017
75

Shirky (Clay), Here Comes Everybody. The Power of Organizing without Organizations, Londres, Penguin
Books, 2008.

Suarez Collado (Angela), « Mouvements sociaux sur la Toile Numérique : les effets des TIC sur le
militantisme amazigh au Maroc », in Najar (Sihem) dir., Le cyberactivisme au Maghreb et dans le
monde arabe, Tunis/Paris, IRMC/Karthala, 2013, pp. 41-54.

Taylor (Verta), Whittier (Nancy E.), « Collective identity in social movement communities:
Lesbian movement mobilization», in Morris (Aldon), Mueller (Caroll) eds., Frontiers in social
movements theory , New Haven, Yale University Press, 1992, pp. 104-129.

Tilly (Charles), From Mobilization to Revolution, Reading, Addison-Wesley, 1978.

Tilly (Charles), Tarrow (Sidney), Politique(s) du Conflit. De la grève à la révolution, Paris, Presses de
SciencesPo, 2015.

Tonkin (Emma), Pfeiffer (Heather D.), Tourte (Gregory), « Twitter, information sharing and the
London riots », Bulletin of the American Society for Information Society and Technology, vol. 38, n° 2,
2012, pp. 49-57.

Traïni (Christophe), « Les émotions de la cause animale. Histoires affectives et travail militant »,
Politix, n° 93, 2011, pp. 69-92.

Traïni (Christophe) dir., Émotions... Mobilisation !, Paris, Presses de SciencesPo, 2009, pp. 11-34.

Traïni (Christophe), Siméant (Johanna), « Introduction. Pourquoi et comment sensibiliser à la


cause ? », in Traïni (Christophe) dir., Émotions... Mobilisation !, Paris, Presses de SciencesPo, 2009,
pp. 11-34.

Turkle (Sherry), « Cyberspace and Identity », Contemporary Sociology, vol. 28, n° 6, 1999, pp.
643-648.

NOTES
1. Cet article reprend quelques développement d’un ouvrage à paraître dans la collection
« Sciences sociales » aux Presses de Mines (2017) : Granjon (Fabien), avec la collaboration de
Venetia Papa et Gökçe Tuncel, Mobilisations numériques. Politiques du conflit et technologies
médiatiques.
2. Par l’emploi du syntagme « politiques du conflit », Charles Tilly et Sidney Tarrow entendent
« prendre en considération une gamme de luttes politiques beaucoup plus large que celle
habituellement prise en compte par la littérature consacrée aux mouvements sociaux » : Tilly
(Charles), Tarrow (Sidney), Politique(s) du Conflit. De la grève à la révolution, Paris, Presses de
SciencesPo, 2015, p. 14. Et d’ajouter : « La politique du conflit est faite d’interactions où des
acteurs élèvent des revendications touchant aux intérêts d’autres acteurs, ce qui conduit à la
coordination des efforts au nom d’intérêts ou de programmes partagés ; et où l’État se trouve
impliqué, soit en tant que destinataire de la revendication, soit comme instigateur, soit comme
tierce partie. La politique du conflit réunit donc trois éléments bien connus de la vie sociale : le
conflit, l’action collective et la politique. Le conflit implique qu’on pose une exigence portant
atteinte aux intérêts de quelqu’un d’autre. […] L’action collective, c’est la coordination des efforts
au nom d’intérêts ou de programmes partagés. […] On entre dans la politique quand on a affaire à
des représentants de l’État, soit directement, soit en se lançant dans une activité qui touche aux
droits de l’État, à ses règlements ou à ses intérêts » : ibid., pp. 26-27 et 28.
3. Negt (Oskar), L’espace public oppositionnel, Paris, Payot, 2007.

Variations, 20 | 2017
76

4. Granjon (Fabien), L’Internet militant. Mouvement social et usages des réseaux télématiques, Rennes,
Apogée, 2001.
5. Bert Klandermans montre qu’un trait essentiel de l’engagement dans l’action tient au fait que
l’on soit persuadé que d’autres vont également s’engager : Klandermans (Bert), « Mobilization
and Participation: Social-Psychological Expansions of Resource Mobilization Theory », American
Sociological Review, vol. 49, n° 5, 1984, pp. 583-600.
6. Oberschall (Anthony), Social Conflict and Social Movements, Englewood Cliffs, Prentice Hall, 1973.
7. Segrestin (Denis), « Les communautés pertinentes de l’action collective : canevas pour l’étude
des fondements sociaux et des conflits du travail en France », Revue française de sociologie, vol. 21,
n° 2, 1980, pp. 171-202.
8. Shirky (Clay), Cognitive Surplus: Creativity and Generosity in a Connected Age, Londres, Penguin
Press, 2011.
9. Badouard (Romain), « Les mobilisations de clavier. Le lien hypertexte comme ressource des
actions collectives en ligne », Réseaux, vol. 5, n° 181, 2013, p. 93.
10. Khasnabish (Alex), « Insurgent Imaginations », Ephemera, vol. 7, n° 4, 2007, pp. 505-525.
11. Pleyers (Geoffrey), Glasius (Marlies), « La résonnance des ‘‘mouvements des places’’ :
connexions, émotions, valeurs », Socio, n° 2, 2013, p. 61.
12. Tilly (Charles), From Mobilization to Revolution, Reading, Addison-Wesley, 1978.
13. McAdam (Doug), Freedom Summer, Oxford, Oxford University Press, 1988 ; McAdam (Doug),
Political Process and the Development of Black Insurgency (1930-1970), Chicago, The University of
Chicago Press, 1982.
14. Bauman (Zygmunt), The Individualized Society, Cambridge, Polity Press, 2001 ; Poster (Mark),
Information Please: Culture and Politics in the Age of Digital Machines, Durham, Duke University
Press, 2006.
15. Granjon (Fabien), Lelong (Benoît), « Capital social, stratifications et technologies de
l’information et de la communication. Une revue des travaux français et anglo-saxons », Réseaux,
vol. 24, n° 139, 2006, pp. 147-182.
16. Nunes (Rodriguo), Organisation of the organisationless: collective action after networks, Lüneburg,
Mute Books/PML Books, 2014, p. 24.
17. Mason (Paul), Why It’s Kicking Off Everywhere: The New Global Revolutions, Londres, Verso, 2012.
18. Gerbaudo (Paolo), Tweets and the Streets: Social Media and Contemporary Activism,
London, Pluto Press, 2012, p. 150.
19. Ibid.
20. Juris (Jeffrey), « Reflections on #Occupy Everywhere: Social Media, Public Space, and
Emerging Logics of Aggregation », American Ethnologist, vol. 39, n° 2, 2012, pp. 259-279.
21. Gerbaudo (Paolo), op. cit., p. 36.
22. Juris (Jeffrey), Networking futures: The movements against corporate globalization, Durham, Duke
University Press, 2008.
23. L’usage de Mumble a par exemple permis que se tiennent des réunions (Transnational
Mumbles Forum) rassemblant différents protagonistes des mouvements de crise de plusieurs
pays et continents.
24. Fuchs (Christian), OccupyMedia! The Occupy Movement and Social Media in Crisis Capitalism,
Winchester, Zero Books, 2013.
25. Gerbaudo (Paolo), op. cit., pp. 154-155.
26. Bruns (Axel), Highfield (Tim), « The Arab Spring on Twitter: Language Communities in #egypt
an #lybia », in Bebawi (Saba), Bossio (Diana) eds., Social Media and the Politics of reportage. The
« Arab Spring », New York, Palgrave Macmillan, 2014, p. 33.
27. Gerbaudo (Paolo), op. cit., p. 40.

Variations, 20 | 2017
77

28. Bennett (Lance), Segerberg (Alexandra), The Logic of Connective Action. Digital Media and the
Personalization of Contentious Politics, New York, Cambridge University Press, 2014 ; Bennett
(Lance), Segerberg (Alexandra), «The logic of connective action: Digital media and the
personalization of contentious politics », Information, Communication & Society, vol. 15, n° 5, 2012,
pp. 739-768.
29. Pour Bennett et Segerberg, les logiques de l’action collective relèvent de logiques
d’agrégation d’actions politiques personnelles. Nous serions ainsi les témoins d’une évolution
majeure : la « personnalisation des causes » dont la « collectivisation » serait, pour l’essentiel,
rendue possible par l’usage des médias numériques. Alors que la politique conventionnelle serait
largement fragilisée, le développement des « issue politics » visant à mobiliser les individus
autour de leurs préoccupations personnelles serait en pleine expansion, notamment au travers
de la constitution de communautés en ligne.
30. Stefania Milan évoque, pour sa part, l’existence d’un « cloud of protesting », afin de rendre
compte de la manière dont les SNS permettent que se déploie une forme d’action collective de
plus en plus « désincarnée, distribuée et individualisée » : Milan (Stefania), Social movements and
their technologies. Wiring social change, New York, Palgrave Macmillan, 2013.
31. Cristancho (Camilo), Anduiza (Eva), « Connective Action in European Mass Protest »,
communication aux ECPR Joint Sessions of Workshops Mainz, 11-16 March 2013, http://
[Link]/area/pubblicazioni/[Link].
32. Jenkins (Henry), « Cultural Acupuncture: Fan Activism and the Harry Potter Alliance »,
Transformative Works and Cultures, n° 10, 2012, [Link]
[Link]/twc/article/view/305/259.
33. Castells (Manuel), Networks of Outrage and Hope. Social movements in the Internet Age, Cambridge/
Malden, Polity Press, 2012.
34. Mathieu (Lilian), Comment lutter ? Sociologie et mouvements sociaux, Paris, Textuel, 2004.
35. Castells (Manuel), op. cit., pp. 144-145.
36. Ibid., p. 234.
37. Shirky (Clay), Here Comes Everybody. The Power of Organizing without Organizations, Londres,
Penguin Books, 2008.
38. Castells (Manuel), op. cit., p. 139.
39. Benski (Tova), Langman (Lauren), « The effects of affects: the place of emotions in the
mobilizations of 2011 », Current Sociology, vol. 61, n° 4, 2013, pp. 525-540.
40. Goodwin (Jeff), Jasper (James M.), Polletta (Francesca) eds., Passionate Politics. Emotions and
Social Movement, Chicago, University of Chicago Press, 2001.
41. Jasper (James M.), « Emotions and Social Movements: Twenty Years of Theory and Research »,
Annual Review of Sociology, n° 37, 2011, pp. 285-303.
42. Stéphane Latté, montre également l’importance des expressions publiques d’émotions au sein
du répertoire d’action victimaire : Latté (Stéphane), « Des ‘‘mouvements émotionnels’’ à la
mobilisation des émotions », Terrains/Théories, n° 2, 2015, [Link] Cf. Traïni
(Christophe), « Les émotions de la cause animale. Histoires affectives et travail militant », Politix,
n° 93, 2011, pp. 69-92 ; Traïni (Christophe) dir., Émotions... Mobilisation !, Paris, Presses de
SciencesPo, 2009, pp. 11-34 ; Traïni (Christophe), Siméant (Johanna), « Introduction. Pourquoi et
comment sensibiliser à la cause ? », in Traïni (Christophe) dir., Émotions... Mobilisation !, Paris,
Presses de SciencesPo, 2009, pp. 11-34.
43. Jasper (James M.), The Art of Moral Protest. Culture, Biography, and Creativity in Social Movements,
Chicago, University of Chicago Press, 1997.
44. Gerbaudo (Paolo), op. cit., p. 12.
45. Tonkin (Emma), Pfeiffer (Heather D.), Tourte (Gregory), « Twitter, information sharing and
the London riots », Bulletin of the American Society for Information Society and Technology, vol. 38, n°
2, 2012, pp. 49-57.

Variations, 20 | 2017
78

46. Gerbaudo (Paolo), op. cit., p. 87.


47. Ibid., p. 159 sq.
48. Mitrović (Marjira), Paltoglou (Georgios), Tadić (Bosiljka), « Quantitative analysis of bloggers’
collective behavior powered by emotions », Journal of Statistical Mechanics: Theory and Experiment,
n° 2, 2011, [Link]
49. Badouard (Romain), « ‘‘Je ne suis pas Charlie’’ : pluralité des prises de paroles sur le web et les
réseaux sociaux », in Lefebure (Pierre), Secail (Claire), Le défi Charlie, Les médias à l’épreuve des
attentants, Paris, Le Mieux-Éditeur, 2015, pp. 196.
50. Nunes (Rodriguo), Organisation of the organisationless: collective action after networks,
Lüneburg, Mute Books/PML Books, 2014 ; Alhassen (Maytha), Shihab-Eldin (Ahmed) eds.,
Demanding Dignity: Young Voices from the Arab Spring, Ashland, White Cloud, 2012.
51. Gerbaudo (Paolo), op. cit., p. 14.
52. Ghonim (Wael), Révolution 2.0. Le pouvoir des gens plus fort que les gens au pouvoir, Paris,
Steinkis, 2012, p. 88.
53. Riboni (Ulrike L.), « Juste un peu de vidéo ». La vidéo partagée comme langage vernaculaire
de la contestation : Tunisie 2008-2014, thèse de doctorat, Universisté Paris 8, 2016, p. 152.
54. Boëx (Cécile), « La vidéo comme outil de l’action collective et de la lutte armée », in Burgat
(Françoise), Paoli (Bruno), Pas de printemps pour la Syrie. Les clés pour comprendre les acteurs et les
défis de la crise [2011-2013], Paris, La Découverte, 2013, p.175.
55. Contestant et déplaçant les règles du jeu politique en y introduisant des nouvelles
revendications sociales et culturelles, Alberto Melucci estime que les NMS sont le fait d’individus
guidés par la volonté « de revendiquer collectivement le droit de réaliser leur propre identité ; le
droit de disposer de leur créativité personnelle, de leur vie affective et de leur existence
biologique et interpersonnelle » : Melucci (Alberto), « The New Social Movements: A Theoretical
Approach », Social Science Information, n° 19, 1980, p. 218.
56. Toutefois, les principales différences entre les « nouveaux » mouvements sociaux et les
formes plus classiques d’action collective ne résident pas seulement dans leur base sociale, leurs
objectifs et leurs exigences, mais aussi dans leur capacité à créer un nouvel espace politique
bousculant la distinction traditionnelle établie entre État et société civile, un espace public
intermédiaire dont la fonction est de rendre visibles des problèmes publics qui peuvent faire
l’objet d’une traduction politique, notamment en termes de droits. Aussi, l’usage du syntagme
« identity politics » permet de désigner les logiques d’engagement qui valorisent « l’expérience
propre du sujet » au sein des luttes qu’il mène et la construction identitaire d’apparaître alors
comme un ressort essentiel de l’action collective : Offe (Claus), « New social movements:
Challenging the boundaries of institutional politics », Social Research, vol. 52, n° 4, 1985, pp. 817–
868 ; Melucci (Alberto), « The symbolic challenge of contemporary movements », Social research,
vol. 52, n° 4, 1985, pp. 789-816.
57. Papa (Venetia), Milioni (Dimitra), « I don’t wear blinkers alright? An analysis of civic identity
in the Indignados movement and the role of Facebook », Javnost-The Public, vol. 23, n° 3, 2016, pp.
290-306.
58. McAdam (Doug), Freedom Summer, op. cit.
59. Melucci (Alberto), « Mouvements sociaux, mouvements post-politiques », Revue internationale
d’action communautaire, n° 10, 1983, pp. 13-30.
60. Gaxie (Daniel), « Économie des partis et rétributions du militantisme », Revue française de
science politique, vol. 27, n° 1, 1977, pp. 123-154.
61. Suarez Collado (Angela), « Mouvements sociaux sur la Toile Numérique : les effets des TIC sur
le militantisme amazigh au Maroc », in Najar (Sihem) dir., Le cyberactivisme au Maghreb et dans
le monde arabe, Tunis/Paris, IRMC/Karthala, 2013, pp. 41-54.

Variations, 20 | 2017
79

62. Taylor (Verta), Whittier (Nancy E.), « Collective identity in social movement communities:
Lesbian movement mobilization», in Morris (Aldon), Mueller (Caroll) eds., Frontiers in social
movements theory , New Haven, Yale University Press, 1992, pp. 104-129.
63. Granjon (Fabien), « Attac-info : entre communauté d’action et espace de représentation.
Ethnographie d’un média ‘‘alter’’ lors du Forum social mondial 2003 », Matériaux pour l’histoire
de notre temps, n° 79, 2005, pp. 70-76.
64. Melucci, art. cit., p. 15.
65. Ibid.
66. Telle que définie par Axel Honneth, la logique du rapport de reconnaissance relève d’une
confirmation des dimensions « identitaires » des sujets concourant à leur réalisation individuelle.
Sans rentrer dans le détail du dispositif conceptuel du philosophe allemand, précisons que, pour
lui, l’une des dimensions essentielles de la reconnaissance repose sur le principe d’un sujet qui se
conçoit réflexivement comme appartenant à une société organisée. Ce faisant, la reconnaissance
est liée à une forme de relation pratique à soi-même assurant la valeur sociale de son identité et
ouvrant à l’estime sociale de soi, c’est-à-dire à « l’attitude positive qu’un individu est capable
d’adopter à l’égard de lui-même lorsqu’il est reconnu par les membres de sa communauté comme
une personne d’un certain genre » : Honneth (Axel), La lutte pour la reconnaissance, Paris, Cerf,
2000, p. 97. Pour Honneth, cette voie dans la reconnaissance habilite l’individu à se rapporter
positivement à ses qualités personnelles et singulières en tant qu’il s’appuie sur des fins éthiques
qui imprègnent la société à laquelle il participe.
67. Turkle (Sherry), « Cyberspace and Identity », Contemporary Sociology, vol. 28, n° 6, 1999, pp.
643-648.
68. Castells (Manuel), op. cit., pp. 144-145.
69. Denouël (Julie), Granjon (Fabien), Aubert (Aurélie), Médias numériques et participation. Entre
engagement citoyen et production de soi, Paris, Mare & Martin, 2014.
70. Ricœur (Paul), « L’identité narrative », Esprit, n° 7-8, 1988, pp. 295-304.
71. Pleyers (Geoffrey), Capitaine (Brieg) dir., Mouvements sociaux. Quand le sujet devient acteur,
Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2016 , p. 8.
72. Lecomte (Romain), « Les usages ‘‘citoyens’’ d’Internet dans le contexte autoritaire tunisien :
analyse de l’émergence d’un nouvel espace public de la critique », in Najar (Sihem) dir., Le
cyberactivisme au Maghreb et dans le monde arabe, Tunis/Paris, IRMC/Karthala, 2013, p. 69.
73. Ibid.
74. Chadwick (Peter), Continuum mechanics: concise theory and problems, Londres, Courier
Corporation, 2012.
75. Dahlgren (Peter), « Reconfigurer la culture civique dans un milieu médiatique en évolution »,
Questions de communication, n° 3, 2003, pp. 151-168.
76. Lecomte (Romain), art. cit., p. 71.
77. Khosrokhavar (Farhad), The New Arab Revolutions that Shook the World, Boulder, Paradigm
Publishers, 2012.
78. Dahlgren (Peter), The political web: Media, participation and alternative democracy, Londres,
Palgrave Macmillan, 2013 ; Dahlgren (Peter), « The Internet, public spheres, and political
communication: dispersion and deliberation », Political Communication, n° 22, 2005, pp. 147-162.
79. Prentoulis (Marina), Thomassen, (Lasse), « Political theory in the square: Protest,
representation and subjectification », Contemporary Political Theory, vol. 12, n° 3, 2013, pp. 166–
184.
80. Ion (Jacques) dir., L’engagement au pluriel, Saint-Étienne, Publications de l’Université de
Saint-Étienne, 2001, p. 29.
81. Klandermans (Bert), « Transient Identities? Membership Patterns in the Dutch Peace
Movement », in Laraña (Enrique), Johnston (Hank), Gusfield (Joseph R.), eds., New Social
Movement. From Ideology to Identity, Philadelphie, Temple University Press, 1994, pp. 168-184.

Variations, 20 | 2017
80

82. L’appui de certains médias peut néanmoins, parfois conférer une notoriété élargie aux
actions et à l’identité collective des mouvements et permettre de consolider les représentations
et les cadrages élaborés au cœur des dispositifs en ligne.
83. Fenton (Natalie), Barassi (Veronica), « Alternative media and social networking sites: The
politics of individuation and political participation », The Communication Review, vol. 14, n° 3,
2011, pp. 179-196.
84. Il faut ici signaler que, si la multiplication des flux d’information est un marqueur de
l’époque, la possibilité d’initier des interactions inédites via l’usage des TNIC ne relève toutefois
en rien d’un automatisme tant cet usage reste soumis aux diverses formes de capitaux qui en
dessinent nécessairement les contours (Urry, 2007), y compris dans l’espace des mouvements
sociaux.
85. Halleck (DeeDee), Hand-held Visions. The Impossible Possibilities of Community Media, New
York, Fordham University Press, 2002.
86. Bimber (Bruce), Flanagin (Andrew J.), Stohl (Cynthia), « Reconceptualizing Collective Action
in the Contemporary Media Environment », Communication Theory, vol. 15, n° 4, 2005, pp
365-388.
87. Dans les années 1990, la sociologie des usages des TIC va s’appuyer sur le concept de (double)
médiation, préconisant ainsi l’analyse concrète d’une articulation sociotechnique. Cette idée de
la double médiation de la technique et du social va constituer un principe pour de nombreuses
recherches, permettant de « sortir d’une instrumentalisation de la technique qui évacue les
enjeux sociaux dont celle-ci est investie, [mais aussi] de réfuter le schéma réducteur du
déterminisme social qui fait l’impasse sur la technique et voit, a contrario, le social comme un
ensemble d’acteurs autonomes qui donneraient forme à une technique à la plasticité infinie » :
Chambat (Pierre), Jouët (Josiane), « Machines à communiquer : acquis et interrogation », in
dixième Congrès National des SIC, Grenoble-Echirolles, SFSIC, 1996, p. 211.

INDEX
Mots-clés : critique sociale, internet, mobilisation de l’action, mouvements sociaux, TNIC

AUTEUR
FABIEN GRANJON
Fabien Granjon est sociologue, professeur en sciences de l’information et de la communication et
directeur du Centre d’Études sur les Médias, les Technologies et l’Internationalisation (CEMTI) de
l’Université Paris 8 Vincennes à Saint-Denis.

Variations, 20 | 2017
81

Les nouvelles politiques du conflit


Paola Sedda

Introduction
1 « Libération de soi », « désertion active », « révolution silencieuse » 1 : depuis la fin des
années 1960, on assiste à la prolifération de syntagmes originaux ayant la fonction de
saisir les nouveaux sens attribués à l’engagement politique. Ainsi, la thèse principale
qui s’affirme progressivement défend l’émergence de nouvelles mobilisations, moins
idéologiques et non plus plus orientées vers la conquête du pouvoir politique. Les
spécialistes ont alors identifié un passage d’une forme de militantisme total et fondé
sur l’adhésion idéologique à une nouvelle forme de « militantisme distancié » orienté
vers la réalisation de projets spécifiques et régi par des réseaux instables d’activistes 2.
En effet, la grande variété de mouvements sociaux qui se sont développés aux cours des
années 1960 et 1970 a marqué le début d’un processus de morcellement progressif des
fronts de lutte. Ainsi, en 1980, cette tendance à la diversification des groupes et des
revendications (féministes, écologistes, séparatistes, anti-raciales …) a été interprétée
par Alberto Melucci comme le signe d’un renouveau de l’action collective. Les
« nouveaux mouvements sociaux » se situeraient donc aux marges du conflit politique
et seraient essentiellement engagés dans la promotion de nouvelles identités sociales 3.
2 À la fin des années 1990, les désastres causés par la globalisation économique et
financière déclenchent une nouvelle vague de contestation qui s’oppose aux injustices
perpétrées par le marché néolibéral. Ainsi, en dépit du tournant culturaliste identifié
par Melucci, les récents mouvements de crise qui se sont érigés contre les élites
politiques dans le monde arabe et contre le précariat e les reformes du travail en
Europe s’opposent aux dérives de la société de marché. La nature des revendications ne
suffit donc pas à décréter l’entrée dans une nouvelle ère de la contestation. S’agit-il
alors d’une transformation concernant la composition, l’organisation ou les formes
d’engagement ? Les mouvements sociaux qui se sont succédés au cours des dernières
décennies (des zapatistes du Chiapas aux Indignés espagnols) semblent en effet proposer
des nouvelles pratiques de la contestation et des formes originales d’autogestion et de
délibération démocratique.

Variations, 20 | 2017
82

3 En allant à contre-courant par rapport à la théorie de la rupture d’époque 4, nous faisons


ici le pari de la continuité entre les luttes du passé et du présent. Dans cette
perspective, les évolutions du militantisme s’inscrivent dans un processus historique où
les dimensions socio-politiques et socio-économiques contribuent mutuellement à faire
évoluer les dynamiques contestataires. En effet, si les États nationaux cautionnent
l’actuelle configuration du marché et leur procurent une consistance politique par le
biais des instances internationales, la marge de manœuvre à disposition des acteurs
contestataires du conflit politique se réduit progressivement et poussent ces derniers à
rechercher les ressources nécessaires pour l’action en dehors du périmètre
institutionnel. Ce déplacement semble donc constituer une démarche stratégique
consciente au sein des luttes contemporaines. Dans ce même esprit, le mouvement
zapatiste incitait à la construction de « nouveaux terrains de lutte » et de nouveaux
« sujets subalternes » agissant en dehors de l’État-nation et des formes de la
représentation électorale5.
4 En accentuant le processus de redéfinition des frontières du politique, cet éloignement
des champs d’action traditionnels peut également impliquer une dilution du potentiel
contestataire. Le patient, l’usager et le consommateur militant constituent seulement
quelques exemples de l’actuelle panoplie de figures de l’empowerment citoyen. Mais la
fragmentation des thématiques et des acteurs de la contestation n’a pas pour autant
abouti au passage à un régime politique fondé sur la délibération élargie. Au contraire,
la possibilité d’un changement politique radical apparaît de plus en plus verrouillée.
Derrière l’accélération et l’illusion d’un mouvement permanent, nos sociétés semblent
plonger dans un état d’« immobilisme structurel »6. Ainsi, si les phénomènes de
fragilisation des formes stables et organisées de l’action collective sont indéniables, des
nouveaux projets contestataires, plus ou moins durables, continuent à éclore de
partout en proposant des formes originales de réappropriation du politique. D’Internet
à la rue, l’idée centrale est celle d’expérimenter des nouvelles formes de participation
démocratique. La rhétorique de la participation empreigne désormais la quasi totalité
des initiatives contestataires et partisanes. Elle peut être instrumentale à l’obtention de
la légitimation et de l’adhésion électorale (comme dans le cadre des campagnes
présidentielles), constituer une ressource organisationnelle pour la réalisation d’un
projet politique plus stable (comme dans le cas du Mouvement 5 étoiles en Italie), ou,
encore, elle peut être vécue comme un horizon de lutte (comme dans le cas du
mouvement Nuit Debout). Le déficit démocratique émerge donc dans sa forme
pathologique que l’on essaie de soigner par le biais d’incursions ponctuelles et
efficacement médiatisées dans l’espace public.
5 Nous allons alors essayer de saisir les changements qui traversent la sphère
contestataire en nous concentrant, plus particulièrement, sur l’impact des usages
sociaux d’Internet dans l’évolution des formes organisationnelles et des pratiques
militantes. En proposant une critique de la « théorie des nouveaux mouvements
sociaux », nous allons réhabiliter le cadre d’analyse du conflit politique où les
dynamiques contestataires sont appréhendées au prisme des modèles organisationnels
et des équilibres changeants de la polity7. Ce paradigme doit aujourd’hui pouvoir
dialoguer avec les études de la communication électronique jouant un rôle de plus en
plus important dans la formation des opinions politiques, la construction des nouveaux
cadres contestataires et l’organisation de l’action collective. Il s’agira alors
d’abandonner la dichotomie douteuse entre stratégie et identité pour réaffirmer la

Variations, 20 | 2017
83

pertinence d’une perspective fondée sur le conflit politique et en saisir les possibilités
d’actualisation. Les « nouvelles politiques du conflit » se nourrissent des pratiques et
des lieux émergeants de la communication sociale étant à la base de la formation des
« espaces publics oppositionnels ». Le recours aux approches critiques de l’espace
public8 nous permettra de développer une réflexion autour des démarches, militantes
et intellectuelles, visant à réinvestir le concept d’ « espace public » en lui restituant la
dimension conflictuelle qui lui est propre.

L’organisation contestataire aujourd’hui


Technologie et organisation

6 L’évolution de la sociologie des mouvements sociaux marque le passage d’une approche


psychologique à une approche structurelle centrée sur le concept d’organisation et
d’action stratégique. Ce déplacement conceptuel débute au sein de l’École de Chicago
avec les études sur le « comportement collectif » et s’accomplit avec le travail de
l’économiste Mancur Olson9, considéré généralement comme l’initiateur du paradigme
de la mobilisation des ressources. Ce dernier préconise que la constitution d’une
organisation, présentant des spécificités propres au champ contestataire, permet à un
groupe de se structurer et de rassembler les ressources nécessaires à la mobilisation.
7 Qu’elle s’affiche en tant que structure professionnelle ou citoyenne, verticale ou
horizontale, formelle ou informelle, reposant sur des ressources informationnelles ou
matérielles, l’organisation est une dimension essentielle de l’action collective ainsi
qu’une condition pour sa réussite et sa continuité dans le temps. La plupart des
sociologues de la mobilisation semblent appuyer cette affirmation. Selon Gamson, ce
sont les mouvements les plus hautement organisés et bureaucratisés à avoir montré un
degré majeur d’efficacité dans l’impact social de leurs revendications et dans la
réalisation des résultats préfigurés10. Plus attentif au niveau d’intégration sociale des
groupes contestataires, Anthony Oberschall affirme que tout conflit social est lié aux
inégalités de position, de classe ou de statut et se déclenche donc à partir des conflits
d’intérêt concernant les différents groupes sociaux11. La proximité ou la distance du
pouvoir politique détermineraient le niveau de radicalisation du mouvement (qui
augmente proportionnellement à l’augmentation de la distance du pouvoir) ainsi que le
type d’action menée. Même dans le modèle du conflit politique élaboré par Charles
Tilly, l’organisation, dotée d’une identité commune et de réseaux internes, est
considérée comme un facteur déterminant pour le succès de la mobilisation 12. En
s’appuyant sur le modèle développé par Anthony Oberschall, Tilly identifie des groupes
de « challengers » (des statuts socio-professionnels ou des groupes spécifiques de
citoyens disposant d’un potentiel mobilisateur majeur par rapport à d’autres) et
affirme l’importance des variables sociales dans la constitution de l’organisation. Celle-
ci dépend de la rencontre entre les identités liées aux catégories objectives (les
ouvriers, les étudiants ou les femmes, par exemple), et la création de réseaux
volontaires de la part des agents sociaux.
8 Le processus de création des liens et des réseaux organisationnels semble avoir été
bousculé par l’arrivée du numérique. En effet, la généralisation des usages d’Internet
permet de gérer des ressources collectives en autonomie et à un coût très limité et de
maximiser et élargir les possibilités et les modalités de diffusion, de partage et de co-

Variations, 20 | 2017
84

production de l’information militante. Les réseaux des « liens faibles » s’ajoutent aux
réseaux des liens identitaires forts en favorisant la multiplication des groupes d’intérêt
et de cause ainsi qu’une gestion autonome et collaborative de leur médiatisation. Le
réseau des activistes s’articule alors aux autres réseaux d’internautes en impliquant
une diversification des manières dont on acquiert le capital social de l’organisation. La
maîtrise des outils numériques favorise donc l’émancipation des activistes des
organisations professionnelles et contribue à faire évoluer les compétences et les
savoirs militants qui sont progressivement assimilés aux pratiques
communicationnelles ordinaires. Ainsi, la création d’espaces info-communicationnels
alternatifs, produisant un contre-agenda médiatique et capables d’auto-fabriquer
l’image et le sens véhiculé par les mouvements, exprime cette volonté de défier la
pensée dominante en en manipulant les codes et les formats de communication. Les
pratiques communicationnelles assument donc une importance croissante dans toutes
les phases de la mobilisation : la création de l’identité contestataire, le choix de la
forme organisationnelle, le recrutement et la coordination de l’action collective.

La « tyrannie de l’horizontalité »13

9 Au début des années 1970, la féministe Joe Freeman nous mettait en garde sur les
risques dérivés de « l’idéologie de l’absence de structure » qui commençait à se
répandre dans les milieux contestataires. En l’absence d’une modalité efficace pour
diffuser les informations et partager les savoirs militants, la rhétorique de
l’horizontalité peut freiner la participation et les contributions des militantes les plus
démunies se référant à un cadre d’action bien délimité14.
10 Souvent considérées comme intrinsèquement innovantes, les formes organisationnelles
des mouvements sociaux revêtent une fonction à la fois stratégique et expressive. La
complémentarité de ces deux dimensions implique une homologie importante entre les
aspects organisationnels et les valeurs portées par les activistes. Réfractaires au
fonctionnement hiérarchisé et vertical, assimilable aux organisations partisanes
traditionnelles, les mouvements sociaux sont tout de même appelés à se structurer afin
de produire et valoriser leurs ressources collectives.
11 Les mouvements sociaux contemporains déclarent s’appuyer sur une organisation
souple, horizontale et anti-autoritaire qui semble identifier, dans le réseau Internet,
une base technique idéale. D’un point de vue stratégique et organisationnel,
l’architecture et l’éthique d’Internet semblent encourager la décentralisation et la
coopération. Toutefois, ces évolutions ne sont pas exemptes de contradictions internes.
La centralité de l’outil numérique implique aussi une réflexion autour des nouvelles
compétences pragmatiques, cognitives et expressives que ce type d’organisation
demande aux participants. Comme il a été souligné par différentes études, Internet
pourraient creuser encore plus les inégalités dans la participation démocratique 15. En
effet, tout en ayant certainement contribué à réduire les coûts de la circulation de
l’information, l’usage d’Internet est devenu aussi un nouveau marqueur de légitimité et
de visibilité sociale. Charles Tilly remarque à ce propos que la coordination par moyens
électroniques favorise les pays riches et sur-sélectionne les élites militantes des pays
pauvres16. Il est donc important de souligner que si Internet peut encourager l’adoption
de modalités originales de l’action collective, il n’efface pas pour autant les relations de
pouvoir. Au contraire, le poids des affinités et des compétences expressives fait reposer

Variations, 20 | 2017
85

toute la vie du groupe sur l’activité d’un petit réseau d’usagers hyper-actifs en suscitant
donc parfois des hiérarchies encore plus marquées.
12 En ce sens, malgré la force et l’importance revêtue par la rhétorique de l’horizontalité
dans la phase de création de l’identité collective, celle-ci constitue un horizon commun
d’attente plus qu’une réalité effective. Internet favorise l’individualisation des
pratiques militantes et la centralité des activités informationnelles et de gestion des
audiences en ligne dans le processus de mobilisation mais il ne modifie pas la
stratification du tissu militant ni la composition des figures et des degrés
d’engagement. La mobilisation numérique repose en effet sur un nombre
restreint d’ « architectes » de la contestation17, tandis que de nombreux activistes
assument plutôt une fonction de passeur, de diffuseur ou d’amplificateur de la
mobilisation numérique. Ces derniers jouent un rôle variable dans le processus de
construction de la conscience protestataire qui dépend avant tout du temps, des
ressources et du niveau d’engagement de chaque adhérent18. Certains militants se
limitent à publier des informations et à les diffuser auprès de leurs réseaux des
connaissances. D’autres adhèrent à des initiatives locales, contribuent à créer des
collectifs et à disséminer l’action dans les territoires. D’autres encore se font
transporter par l’effet de contagion du like.
13 Une illustration intéressante du fonctionnement de la mobilisation numérique est
constituée par le mouvement italien Il popolo viola (Le Peuple violet) ayant été à l’origine
d’une grande manifestation populaire, le NoBerlusconiDay, qui s’est déroulée en
décembre 2009 à Rome et dans d’autres villes à l’étranger. Il s’agit d’un cas plutôt
atypique car la mobilisation, ayant pour but de demander la démission du président
Silvio Berlusconi, démarra avec la création d’un groupe satyrique sur Facebook de la
part d’une poignée de blogueurs. L’indignation de ce petit groupe éveilla très vite
l’intérêt de la toile. Le groupe reçut ainsi des centaines de milliers de pouces levés.
Devant tant de succès et d’adhésion, ce qui n’était au départ que l’expression d’un ras-
le-bol se transforma vite en mouvement organisé actif, coordonnant les ressources
collectives en ligne et sur les territoires et diffusant l’information militante. En
inaugurant une nouvelle pratique militante à coût zéro, le contenu de la page Facebook
du collectif reflétait le formatage de l’information qui caractérise ce réseau social. La
proposition de sortir de Facebook pour défiler dans les rues, de donner un corps et un
visage à cette démocratie protestataire, généra beaucoup d’enthousiasme et se traduisit
par la mobilisation de nombreux groupes qui se sont coordonnés en ligne et sur le
terrain afin de récolter les fonds, diffuser l’information, organiser les transports et la
logistique19.
14 Ainsi, l’organisation des groupes au niveau local et la diffusion virale d’informations
militantes pour inciter les internautes à s’exprimer et à participer semblent
représenter les traits principaux de ce nouveau modèle d’organisation. Au-delà de la
mobilisation numérique, l’idée de passer à l’acte a largement contribué à accroître la
popularité du collectif et à multiplier les adhésions. L’action de terrain reste donc une
étape essentielle pour donner une dimension pleinement politique aux pratiques
numériques.

Variations, 20 | 2017
86

Faut-il avoir peur de l’organisation ?

15 « Une fois que le mouvement aura cessé de s’accrocher à l’idéologie de l’absence de


structure, il aura la possibilité de développer les formes d’organisation qui seront
davantage en accord avec son fonctionnement »20. La tension vers l’absence de
structure traverse une bonne partie des initiatives contestataires actuelles. Le cas du
collectif italien du Peuple violet et de son processus de démobilisation précoce nous
incite à réfléchir sur l’émergence d’une sorte de refus de la structure. En effet, cette
forme d’action passagère, qui a caractérisé également le récent mouvement français
Nuit Debout, est peut-être due à une volonté précise de ne pas transformer à terme le
mouvement en une structure verticale. Mis à part quelques porte-paroles, il est souvent
difficile d’identifier la structure organisationnelle des mouvements contemporains.
Ainsi, le maintien d’une organisation horizontale et participative semble représenter
l’essence même des nouveaux mouvements oppositionnels. Dans l’expérience du Peuple
violet, le respect de l’organisation participative et de la délibération horizontale devient
toutefois une sorte de prison conceptuelle qui lui empêche de forger des nouvelles
catégories politiques et d’avoir un réel impact sur le processus de prise de décision. Le
Peuple Violet est donc emblématique d’une nouvelle forme de militantisme où « l’action
prévaut sur l’idée de l’action »21.
16 Un exemple d’autre nature est constitué par le Movimento 5 stelle (le Mouvement 5 étoiles),
l’organisation politique liée au blog de Beppe Grillo. La particularité de cet espace
informationnel est constituée par sa double facette : il fonctionne à la fois comme
plateforme de contre-information et d’échange informationnel et comme outil de
mobilisation et d’action politique. Né pour stimuler la participation politique des
citoyens, ce projet a montré sa capacité à animer et élargir le débat public et à faire
coïncider l’action informationnelle et militante sur le web avec la mobilisation de
terrain. En effet, le comique a réussi à faire converger le désenchantement d’une large
partie de citoyens vers la création d’un nouveau projet politique qui a élu la sphère
d’Internet comme principal lieu de socialisation et d’élaboration de l’action collective.
Plus qu’un mouvement, il s’agit désormais d’une véritable organisation numérique et
partisane qui se projette dans l’avenir et qui vise la conquête du pouvoir politique. Ici la
rhétorique de la participation citoyenne et de l’horizontalité coexiste, d’une manière
surprenante, avec une organisation stable, hautement formalisée et incarnée par un
leader charismatique. Toutefois, malgré les différences, les mécanismes de mobilisation
des 5 étoiles manifestent des similitudes avec ceux développés par le Peuple violet. Dans
les deux cas, la dynamique collective est née de la rencontre d’un ensemble de
pratiques communicationnelles individuelles, jusque-là dispersées dans le réseau. La
mobilisation peut donc être le résultat d’une rencontre entre des individus dispersés
qui partageaient une opinion politique mais qui avaient besoin d’un cadre
communicationnel pour l’exprimer et agir collectivement.
17 La différence réside donc plutôt dans la fonction expressive revêtue par l’organisation
dans les deux mouvements. Les 5 étoiles ont eu progressivement besoin d’assurer la
création d’une organisation formelle, avec un statut22, un manifeste, un programme et
des normes plutôt rigides que les membres et les élus sont appelés à respecter, peine
l’exclusion immédiate du mouvement (formellement sujette au vote en ligne). Ces
normes sont censées être garantes de la transparence et de la moralité du mouvement.
L’observation de l’activité du mouvement a démontré qu’Internet joue un rôle central

Variations, 20 | 2017
87

dans la phase d’adhésion (à travers la modalité d’inscription en ligne), de consultation


(à travers l’accès aux contenus sur le blog), de délibération (à travers le forum, les
sondages et la participation au débat du blog) et d’élection politique (par le biais du
vote numérique). L’inscription à la communauté politique est gratuite, s’effectue
directement en ligne et elle est ouverte à tous les internautes majeurs qui n’ont pas
adhéré par ailleurs à d’autres organisations politiques considérées comme
incompatibles avec les principes du mouvement. Les militants ont la possibilité de
s’exprimer librement, d’utiliser la plateforme pour organiser des événements et se
mobiliser sur le plan local et national. De fortes doutes restent toutefois quant au
fonctionnement des formes de délibération et d’élection politique en ligne. Malgré les
nombreux points d’intérêt du projet, la participation semble se réduire souvent au vote
des internautes sur des propositions dont le processus de sélection reste peu
transparent. Comment faire émerger des projets communs et des pratiques de
délibération égalitaires de la forme communicationnelle du blog ? Comment le statut, le
programme et les normes internes du collectif sont-ils définis à partir des échanges
balbutiants de la toile ?
18 Le problème ici n’est pas tant celui de la solution technique qui pourrait,
potentiellement, se plier et découler d’un principe démocratique23, quant celui de
l’absence d’une orientation politique commune. La recherche de l’horizontalité comme
fin en soi ou l‘expression d’une méfiance vis-à-vis de toute forme d’organisation
structurée ne constituent donc pas en elles-mêmes un rempart contre l’autoritarisme.
La voie vers une forme de participation élargie doit être bâtie à travers un processus
collectif de délibération duquel devrait émerger l’organisation de l’action collective et
de ses principes. Dans cette perspective, les normes et les rôles de chacun devraient
être le produit du débat et du vécu partagé de l’expérience militante. Les activités
d‘autogestion et de préservation du commun ne dépendent donc pas tellement de la
dimension technique mais elles relèvent plutôt des formes d’élaboration et d’élection
des normes qui régissent l’action24. Nous nous retrouvons donc dans une situation
paradoxale : alors que les techniques à disposition nous donnent accès à des formes de
collaboration collective inédites, nous agissons en tâtonnant, en l’absence d’un
universel politique qui puisse faire converger les multiples actions de résistance,
aujourd’hui inter-catégorielles et internationales, face aux abus des classes dominantes.
De ce principe politique, découleraient ensuite des solutions algorithmiques, pensées et
conçues à partir de cette même éthique égalitaire de la collaboration mutuelle. Au lieu
de ça, nous faisons face, au contraire, au risque d’un aplatissement des formes de
militantisme au modèle de l’économie numérique25. Dans une logique proche de celle de
l’entreprise post-fordiste, l’action militante est orientée au développement de projets
spécifiques et axée sur les performances individuelles26. La spécificité du capitalisme
contemporain consiste précisément en sa capacité à englober et à intégrer la critique
en anéantissant son essence propre et son effet27. La présence d’un substratum
idéologique commun entre la littérature du management et les nouvelles valeurs de la
critique sociale nous déplace vers un terrain visqueux. Les concepts de réseau,
d’autogestion, de coopération horizontale ou d’organisation par projets caractérisent à
la fois le fonctionnement et les valeurs affichées par la nouvelle économie et les
réseaux qui militent contre son avancée aveugle.

Variations, 20 | 2017
88

Les nouvelles politiques du conflit


Du conflit politique à la politique du conflit

19 La disponibilité des ressources collectives et la possibilité de les organiser et de les


valoriser d’une manière stratégique sont des présupposés nécessaires mais pas
suffisants pour assurer le déclenchement et la réussite des phénomènes contestataires.
Nous nécessitons alors d’une approche contextuelle de l’étude des mouvements sociaux
qui prenne en compte le processus politique et les dynamiques conflictuelles des
sociétés. En effet, les deux terrains que nous avons présentés plus haut, ne se situent
pas dans un vide politique. Issus tous les deux du macro-cadre contestataire de l’anti-
berlusconisme, ils partagent une même frustration vis-à-vis de l’incapacité de la classe
politique à garantir et sauvegarder les principes démocratiques. Ces mouvements se
sont également développés en coïncidence avec une période de crise économique
mondiale et un climat politique marqué par les scandales qui ont concerné l’ensemble
des partis traditionnels.
20 Qu’ils soient directement engagés dans la conquête du pouvoir ou plutôt orientés vers
l’expérimentation de nouvelles formes de débat public et de délibération citoyenne, les
mouvements contemporains constituent encore des acteurs centraux du conflit
politique. Le modèle du « conflit politique » a été systématisé dans l’œuvre de Charles
Tilly28. En revendiquant une forte attache au matérialisme de Marx et à l’utilitarisme de
John Stuart Mill, Tilly conçoit l’action collective dans les termes d’un conflit entre des
groupes qui défendent des intérêts communs et qui luttent pour accéder au pouvoir
politique. Il combine ainsi deux approches : celle du modèle politique, désignant les
phénomènes de conflit des groupes qui luttent pour la conquête du pouvoir politique,
et celle du modèle de la mobilisation, centrée sur l’analyse de l’organisation des
ressources collectives et des relations politiques d’un mouvement 29. Le mouvement
social doit donc être conçu comme une forme historique particulière de la « politique
du conflit » qui se définit par la présence d’une campagne durable de revendications
qui utilise des représentations répétées pour se faire connaître du grand public
(pétition, manifestations, slogans, interfaces numériques etc …), qui valorise des
ressources communes (argent, travail, armes ou information) et qui s’appuie sur une
base30. L’action de la base, se déployant en relation avec l’environnement historique et
politique, résulte de la rencontre de la structure organisationnelle avec l’univers des
croyances du groupe en question. L’action collective d’un groupe est donc une fonction
de l’extension des intérêts partagés et de l’efficacité de son organisation et de sa
mobilisation31. Le groupe, limité par la structure des opportunités politiques, mobilise
donc des ressources (elles mêmes limitées) dans le but d’obtenir des biens communs. La
rencontre des variables liées à la mobilisation avec le contexte des opportunités
politiques déterminerait donc les gains et les pertes liés à l’action collective.
21 Afin d’aboutir à une vision globale des dynamiques de l’action collective, le modèle de
la mobilisation que nous venons de décrire doit dialoguer avec le modèle politique
s’intéressant aux relations que les groupes entretiennent avec le gouvernement et les
autres acteurs impliqués dans le conflit. Le rapport au pouvoir n’est pas considéré dans
les termes durkheimiens du contrôle social mais il est conçu comme un modèle
dynamique des opportunités où les acteurs collectifs ont la possibilité d’agir pour
modifier les équilibres politiques. Les relations que le mouvement entretient avec les

Variations, 20 | 2017
89

autres acteurs politiques se manifestent sous des formes variables qui vont de la
répression à la facilitation et de l’opportunité à la menace 32. En ligne générale, l’entrée
de nouveaux membres de la polity implique une retombée positive sur l’accès généralisé
à des nouveaux droits et, plus en général, sur l’action collective même 33. Toutefois,
l’évaluation de la réussite d’un groupe peut se révéler une opération très compliquée.
En effet, l’accès du mouvement à la sphère politique n’implique pas forcement son
succès ni la réalisation de ses objectifs. Bien au contraire, le processus
d’institutionnalisation pourrait provoquer le déplacement et le renoncement aux
idéaux originels ainsi que la perte conséquente de la base.
22 Les groupes protestataires assument donc des formes historiques et culturelles
changeantes qui, en partant des soulèvements paysans, prennent la forme de l’émeute
urbaine ou celle plus structurée du mouvement ouvrier. L’analyse menée par Tilly sur
l’évolution des formes conflictuelles en Europe occidentale aboutit à l’identification de
trois formes historiques de l’action collective : l’action compétitive, prédominante au
cours du XVe et du XVI e siècle et désignant une lutte pour la défense d’intérêts
parallèlement revendiqués par un groupe rival ; l’action défensive ou réactive,
prédominante dans la période comprise entre le XVIIe et le XIXe siècle et indiquant une
réaction d’un groupe à une attaque, à une privation ou à la menace d’un droit (comme
par exemple dans la lutte pour l’expropriation des latifundia en Italie du Sud) ; et,
enfin, la forme proactive, devenue prédominante à partir du XX e siècle et désignant
l’émergence de nouvelles revendications, comme dans le cas des mouvements de grève
pour l’obtention de meilleures conditions de travail34. L’aboutissement à cette forme
historique de la politique du conflit correspond à trois processus de changement : le
passage des ressources des organisations de petite échelle aux états nationaux et aux
agents du marché international (1600 et 1850) ; la nouvelle gestion des ressources qui
s’en suit et, enfin, au cours du XIXe et du XX e siècle, l’essor des nouveaux moyens de
communication accompagnant la généralisation des systèmes démocratiques. Les
nouvelles technologies de l’information et de la communication impliquent une baisse
des coûts de la mobilisation liée aux phénomènes de masse et assument un rôle
d’accélérateur du processus d’évolution de l’action collective35.

L’innovation technologique des répertoires d’action

23 Tout en admettant la présence d’une grande variété de types de conflit, les chercheurs
identifient deux éléments récurrents dans le modèle de la « politique du conflit » : les
représentations, des modalités standardisées auxquelles les acteurs font appel (la
manifestations, la grève etc...) et le répertoire, l’ensemble des représentations
préexistantes et disponibles dans un contexte spatio-temporel donné 36. Les variations
dans les représentations s’opèrent par le biais de choix innovateurs de la part des
mouvements et concernent souvent une ré-contextualisation ou un usage atypique
d’un outil classique. Le mouvement anti-esclavagiste, par exemple, a contribué à
transformer l’outil de la pétition, jadis consistant en un instrument à usage individuel,
en un moyen de revendication de masse souvent concernant des personnes différentes
des signataires.
24 Aujourd’hui, l’une des principales innovations des mécanismes contestataires semblent
être constituée par l’adoption des outils numériques de la part des nouveaux collectifs.
Ces modalités de l’action militante sont conçues par les auteurs en tant que

Variations, 20 | 2017
90

représentations modulaires car, dotées d’une grande flexibilité et ductilité, peuvent


constamment être adaptées et modifiées à partir du contexte local et des objectifs
spécifiques du groupe. L’innovation technologique des répertoires représente donc un
thème de réflexion central dans l’étude des mouvements contemporains. Les auteurs
soulignent que, malgré la présence de répertoires de coutume et d’une certaine
régularité dans les représentations adoptées par les parties du conflit (comme il a été
montré par le couple ouvriers-patrons), le répertoire n’implique pas l’absence
d’improvisation. Tarrow et Tilly présentent une typologie des répertoires qui va des
répertoires faibles, des représentations en voie de définition dans des contextes de
transition politique, aux répertoires forts, pouvant constituer un ensemble de
représentations rituelles et institutionnalisées (comme dans le cas des manifestations
du premier mai).
25 Bien qu’il soit important de ne pas confondre les répertoires de contestation (qui, pour
Tilly, ont évolué dans l’espace de trois siècles) avec les répertoires tactiques et les
innovations des performances déterminées par l’entrée de l’hacktivisme, les outils
numériques se diffusent à une rapidité déconcertante en entraînant des changements
importants dans les modalités d’engagement et de participation des militants. Les
nouveaux outils comme l’e-mailing, les newsletters, les blogs, les wikis ou la
communication via les principaux réseaux sociaux sont devenus des moyens
incontournables de l’action collective. Ces outils assument une importance croissante
non seulement en tant que stratégies de sensibilisation de l’opinion publique et de
recrutement des nouveaux adhérents, mais surtout en tant que nouvelles modalités
d’organisation et de socialisation politique. Dans cette perspective, les outils du web
social contribuent à restructurer et reconfigurer les formes communicationnelles et
organisationnelles et à déterminer l’émergence de nouvelles compétences et modes
d’action au sein du champ militant. Plus qu’un medium, Internet peut être conçu
comme un espace public relativement libre, moins sujet au contrôle politique et
permettant l’adoption de formes alternatives de participation et d’organisation.
Interprété en tant que nouvelle forme sociale, Internet « concourt sur des modes
inédits à la constitution des communautés ». Le lien social n’est plus conçu sous la
forme d’une agrégation, d’une identification ou d’une coordination mais il devient «
pure circulation »37. Conçu en tant que « forme politique », Internet a alimenté depuis
ses débuts la perspective d’une intervention plus directe des citoyens dans la chose
publique. Dans l’environnement d’Internet, la production et la valorisation des
ressources des mouvements impliquent toujours un travail collaboratif où
l’engagement individuel ne demande pas des dépenses excessives et cela soit en termes
économiques, soit au niveau de l’énergie et du temps consacrés au projet. La gestion
verticale des professionnels de la communication éclate donc face à des nouvelles
formes d’engagement, moins contraignantes et plus individualisées. Ici la connaissance
des outils numériques et la disponibilité d’audiences diversifiées constituées par les
contacts des réseaux numériques représentent des nouveaux critères déterminant
l’impact et la participation de chacun à l’action collective.
26 Ces observations sur les nouveaux enjeux d’Internet n’impliquent pas une disparition
automatique des répertoires et des formes contestataires classiques. Au contraire, la
manifestation et la grève restent les moyens principaux de l’action protestataire au
sein de catégories spécifiques comme celles des syndicats ou des travailleurs. Toutefois,
à côté des performances classiques, le recours aux représentations numériques indique
souvent une volonté d’innover le champ de l’action militante. Puisque les modes

Variations, 20 | 2017
91

d’action peuvent se lire comme des « technologies de mobilisation et de


représentation »38, la pratique contestataire en ligne est à concevoir aussi comme un
choix idéologique, comme une marque de fabrique de certains groupes se
reconnaissant dans l’esprit libertaire et décentralisateur d’Internet. En effet, au-delà des
avantages concernant la baisse des coûts de l’action collective, l’usage résistant
d’Internet implique également l’adhésion à une nouvelle éthique de l’horizontalité et
de la participation caractérisant la plupart des mouvements contemporains. Ces
constats ne nous amènent pas à décréter une rupture nette avec les modes
d’engagement du passé mais plutôt une évolution historique et progressive des
tactiques et des représentations de la contestation dont les moteurs sont à rechercher à
la fois dans les mutations socio-politiques et socio-techniques. Dans cette optique, nous
considérons que la prégnance historique de la notion de « nouveau mouvement social »
n’est pas automatiquement acquise. La plupart des mouvements contemporains
constituent en effet des formes de militantisme hybrides qui combinent les
performances contestataires traditionnelles avec des nouveaux modes d’action et de
mobilisation numérique.

Le conflit politique est aussi un conflit culturel

27 Il va de soi qu’Internet ne doit pas être considéré uniquement comme un espace


organisationnel et un outil stratégique mais également comme un nouveau terrain
voué à l’expression, la socialisation et la construction identitaire.
28 Ainsi, même dans l’environnement numérique, la dimension culturelle des différents
groupes sociaux demeure centrale. L’existence d’inégalités sociales et structurelles et la
disponibilité de ressources pour l’action ne suffisent donc pas à déclencher et à
expliquer le phénomène de la mobilisation sociale. Pour que les acteurs décident de
passer à l’acte, ils doivent avoir construit une représentation partagée de l’injustice
sociale.
29 La perspective culturaliste et cognitiviste dans l’analyse de la mobilisation s’inscrit
dans un processus de renouvellement des études sur les mouvements sociaux qui
démarre au début des années 1980. En réhabilitant l’apport de l’interactionnisme
symbolique de l’École de Chicago, l’approche cognitiviste de la mobilisation repose
essentiellement sur l’héritage goffmanien de l’analyse des cadres de l’expérience. Selon
Erving Goffman, le cadre « permet à son utilisateur de situer, de percevoir, d’identifier,
de nommer un nombre quasiment infini d’occurrences concrètes définies en ses
termes »39. Si, d’un côté, le modèle de Goffman nous invite à considérer l’existence de
cadres idéologiques hégémoniques qui sont sélectionnés et activés par les individus, de
l’autre côté, il nous incite également à penser que l’activité contestataire consiste en la
création de nouvelles représentations politiques produites en opposition aux cadres
officiels. En ce sens, le concept de cadre doit être conçu non seulement comme la forme
principale à travers laquelle s’exerce le contrôle social sur les consciences mais
également dans sa dimension conflictuelle qui est intrinsèque au processus même de
création et de consolidation des croyances. Dès lors, le conflit politique doit être
interprété également comme un conflit culturel, c’est-à-dire en tant que lutte pour
l’affirmation d’un cadre idéologique aux dépenses de celui des opposants. Dans cette
perspective, la nouvelle dichotomie conceptuelle qui distingue les mouvements
stratégiques des mouvements identitaires40, et qui reflète le fossé qui s’est

Variations, 20 | 2017
92

progressivement creusé entre les tenants du modèle du conflit politique et les


défenseurs de la théorie des nouveaux mouvements sociaux, apparait comme une
fausse opposition. Cette distinction entre les deux types de mouvement n’est en effet
pas si nette et de nombreux groupes ont tendance à combiner la forme expressive-
identitaire avec celle stratégique-instrumentale41. Certaines analyses comparatives
conduites à ce sujet montrent que les mouvements identitaires ne sont pas si fréquents
et que la plupart des actions contestataires est portée par des collectifs citoyens qui
protestent contre les grands projets publics ou industriels. Les combats concernant la
construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes en France ou la ligne ferroviaire
à haute vitesse entre Turin et Lyon en Italie sont représentatifs de ce type de conflit
politique. En n’étant pas en opposition, identité et intérêt constituent bien plutôt une
dyade stratégique qui était également présente dans le modèle du mouvement ouvrier
du XIXème siècle. Ici les revendications salariales des ouvriers étaient indissociables de
la quête de la reconnaissance de leur dignité et de leur identité 42. Cette dernière
contribue en effet à définir le champ et les dynamiques conflictuelles à l’intérieur de
l’espace social.
30 C’est précisément au niveau de ce processus d’appropriation du cadre culturel que les
pratiques info-communicationnelles jouent un rôle essentiel. Dans l’environnement
numérique, le processus discursif de construction de sens est primordial pour définir
une identité collective et stimuler la participation. Le déclenchement d’une
mobilisation numérique dépend donc aussi de la constitution d’une vision politique
forte qui est partagée par une masse critique d’internautes. Afin de pouvoir constituer
une identité contestataire, il est donc nécessaire de toucher un certain nombre
d’usagers qui seront disponibles à participer activement au débat et à produire des
contenus en ligne. L’activation et l’intensification des pratiques info-
communicationnelles autour d’un projet collectif sont donc à considérer comme des
ressources fondamentales pour la naissance et l’aboutissement du projet militant.
31 La question que l’on se pose alors est celle de savoir si nous assistons à un processus de
fragmentation et de multiplication des cadres contestataires ou alors s’il est possible de
faire dégager un horizon culturel commun qui relierait les nouveaux projets militants.
L’observation de l’Internet contestataire italien montre que les nouvelles pratiques
militantes s’inscrivent dans une démarche idéologique libertaire et anti-parti qui, à
notre sens, doit être considérée comme un processus de réappropriation locale de
mouvances culturelles plus vastes. La participation est ici considérée comme un
antidote à une crise de la démocratie représentative et du modèle organisationnel du
parti politique. À l’image du « parti cartel », ce dernier serait désormais déconnecté des
territoires et des contextes de vie réels et uniquement orienté vers l’auto-préservation.
La solution apportée par les mouvements contemporains consiste alors dans la
constitution d’un non-parti citoyen où le débat démocratique doit être ouvert et
égalitaire et se dérouler en l’absence de toute forme de médiation. Ces mouvements
prétendent souvent se situer dans un univers post-idéologique où, aux clivages
politiques de la droite et de la gauche, on superpose un processus de confrontation
d’idées censées défendre l’intérêt collectif. Le cadre idéologique des nouveaux
mouvements se construit donc progressivement autour du dépassement du concept de
démocratie représentative. Les processus de délégation et de représentation devraient
alors laisser la place à un système permettant aux citoyens de rentrer directement dans
les institutions et d’y rester pour une durée limitée.

Variations, 20 | 2017
93

32 L’adhésion au mouvement se produit par le biais de la contribution individuelle au


processus de production du cadre contestataire. En ce sens, l’échange discursif et la
production de contenus en ligne n’ont pas uniquement une finalité stratégique et vouée
au recrutement mais relèvent d’une nouvelle approche de l’engagement politique. Au
lieu d’un univers préétabli sur lequel le militant devrait s’aligner, le cadre contestataire
est donc conçu comme un terrain fluide que les échanges info-communicationnels
contribuent constamment à définir. Les changements du militantisme ne sont donc pas
à rechercher dans la nature des revendications, définies comme plus culturelles,
sociétales ou identitaires, ni dans la disparition du modèle du conflit politique, mais
plutôt dans le déplacement et l’évolution des lieux et des modalités de la socialisation
politique.

Pratiques de la communication et contestation


Communication électronique et action collective

33 Il devient de plus en plus urgent de s’interroger, dans une perspective critique, sur le
rôle joué par les pratiques numériques dans les processus de construction des identités
collectives et dans l’évolution des formes organisationnelles. De ces questionnements,
en découlent naturellement d’autres concernant l’émergence des nouvelles arènes et
des nouvelles formes de débat politique en ligne. Pour ce faire, il convient tout d’abord
de prendre ses distances de toute approche déterministe : il va de soi que l’accès à une
dotation technique n’implique pas automatiquement un usage civique et engagé de
celle-ci. Dans la plupart des cas, les militants numériques correspondent à ceux qui
disposent d’un capital symbolique important et qui sont déjà intéressés par la politique
en dehors des sphères de la communication électronique43. La technologie n’a bien
évidemment pas le pouvoir intrinsèque de résoudre le déficit de participation
démocratique. Elle peut par contre favoriser, auprès des groupes de citoyens actifs,
l’émancipation des structures professionnelles et institutionnelles. En tant
qu’accélérateur des changements en cours, les innovations techniques peuvent
accentuer le phénomène déjà mentionné de de-institutionnalisation de la contestation
sociale.
34 En raison de la diffusion et de la circulation des nouvelles pratiques et des nouveaux
savoirs militants, nous avons donc besoin de reconsidérer le concept d’« organisation
contestataire » et les activités annexes de construction et de valorisation des ressources
collectives. À notre sens, les innovations ne concernent pas tellement le déplacement
de la mobilisation des espaces physiques aux espaces virtuels mais résident plutôt dans
l’importance croissante que les pratiques numériques revêtent dans l’ensemble des
phases de la mobilisation sociale : formation de l’identité collective, construction du
cadre contestataire, recrutement des nouveaux adhérents, organisation et coordination
de l’action.
35 L’autre aspect que nous devrions prendre en considération est l’incidence de la
catégorie du temps dans les processus de mobilisation. Dans la littérature anglo-
saxonne, de Blumer à Tilly, les mouvements sociaux sont caractérisés par une certaine
continuité dans le temps. Ce critère semble avoir été mis à mal par les principes de
l’accélération44 impliquant une variation constante des pratiques, des croyances et des
engagements pris par les acteurs sociaux. Cela signifie aussi, qu’au-delà de la

Variations, 20 | 2017
94

« structure des opportunités politiques »45, d’autres aspects, considérés comme étant
conjoncturels (l’actualité politique et économique, les situations de crise financière;
l’économie des médias nationaux et internationaux) ont la capacité de déclencher une
mobilisation rapide au sein de groupes sociaux dont les revendications et les
motivations étaient restées jusque-là dormantes. Trop rigide, le modèle de « la
structure des opportunités politiques » ne considère pas non plus la capacité des
contestataires à se créer eux mêmes des occasions pour l’action. Comme il a été
souligné à juste titre par Lilian Mathieu, l’ouverture des institutions ou l’élection d’un
parti politique dont les principes sont proches du mouvement contestataire pourrait
avoir l’effet contradictoire d’affaiblir la mobilisation46. Mais le cas contraire est aussi
possible : dans le cadre de la récente mobilisation française contre la « loi travail » (loi
El Khomri), la déception provoquée par la démarche ambiguë d’une force politique
théoriquement proche des idées du mouvement (en l’occurrence, le Parti Socialiste
Français) a enclenché un processus de radicalisation et d’intensification du combat.
36 Il émerge alors la nécessité de prendre en compte les sphères de la communication
dans l’appréhension des phénomènes de l’action collective. En effet, il ne suffit pas que
des opportunités politiques se présentent, pour que les acteurs puissent les saisir, il
faut également que les processus de socialisation politique et de médiatisation du
dissensus soient murs. Les mouvements sont en effet de plus en plus liés à des
écosystèmes informationnels spécifiques favorisant la constitution de publics critiques
éclatés. En correspondance avec des conjonctures historiques et politiques
particulières, ceux-ci arrivent à percer dans l’espace public. Cependant, les mutations
socio-techniques que nous avons décrites ne se produisent pas d’une manière
homogène au sein des différents groupes sociaux. Dans la plupart des mouvements, les
interactions en face-à-face revêtent encore une fonction primordiale dans la
constitution de l’identité collective. Dans d’autres cas, les nouvelles formes de
communication numérique sont cruciales dans la construction de l’identité du groupe
et l’organisation de l’action militante. Nous défendons donc ici la thèse d’une
coprésence entre l’action collective traditionnelle, fondée sur la création de ressources
collectives et organisationnelles stables, et l’action connective (« connective action »),
basée sur des rencontres et des engagements ponctuels qui sont issus des réseaux
d’intérêts et des activités communicationnelles en ligne47. Dans cette perspective, la
construction de l’identité collective doit être considérée comme un processus lent et
diffus qui ne s’accomplit pas uniquement au sein des mouvements mais qui doit être
recherché en amont et en aval de l’action collective ainsi que dans la variété des
sphères et des formes de la communication sociale. Le mouvement social ne constitue
donc pas uniquement une forme de production et d’organisation des ressources
collectives mais il est le lieu où des idées et des conflictualités latentes deviennent
conscientes et assument une consistance politique.

Espaces médiatiques oppositionnels et mobilisation

37 L’élaboration d’une théorie critique de la communication est souvent associée au


travail du philosophe allemand Jürgen Habermas. Selon Habermas, suite au déclin du
mouvement ouvrier, de nouveaux conflits émergent dans les contextes structurés par
la communication. Ces derniers seraient indépendants des sphères de la reproduction
matérielle et des organismes institutionnels. Dans son modèle, le système
d’indemnisation et de rationalisation de l’État social, accompagné par un processus

Variations, 20 | 2017
95

d’individualisation des relations de travail, aurait encouragé un refoulement des


structures de classe. Dès lors, l’aliénation se manifesterait avant tout dans sa dimension
politique et interviendrait dans les contextes de formation de l’opinion publique 48. Face
au caractère immanent des sociétés néo-libérales et du système de marché, les seules
formes de résistance viables consisteraient ainsi, pour le philosophe, dans la création
d’espaces autonomes de délibération. Il s’agirait alors d’un pouvoir communicationnel
qui, tout en n’ayant pas accès au pouvoir décisionnel, peut l’influencer et stimuler un
processus de changement politique et social.
38 Or, malgré sa présumée portée critique, le modèle de démocratie délibérative reposant
sur l’idéal normatif de la sphère publique bourgeoise n’est guère convaincant. En
proposant de détacher l’espace public des contextes de vie et d’action des citoyens,
Habermas contribue à désamorcer le potentiel humain de rébellion. En effet, la
distinction nette entre espace privé, professionnel et public apparaît problématique car
c’est précisément au cours du processus contestataire que l’on pourra forger le débat
public et que l’on décidera des thèmes de préoccupation commune. Si la publicité est
définie par le processus contestataire, sa relation avec la position sociale devient donc
bien plus complexe que celle que Habermas nous laisse entendre. Selon le philosophe,
des personnes privées, faisant un usage public de leur raison, devraient suspendre leurs
intérêts personnels en nom du bien commun49. Mais cela implique une adhésion à des
formes de discussion et à des principes qui peuvent exclure certaines catégories
sociales et contribuer, paradoxalement, à reproduire les inégalités. En effet, comme il a
été suggéré par Nancy Fraser, il ne suffit pas d’affirmer qu’une arène de discussion doit
être un espace où les distinctions sociales existantes sont suspendues et neutralisées
pour qu’il en soit ainsi50. Selon cette auteur, nous avons assisté depuis toujours à la
formation et à l’action de contre-publics (les mouvements nationalistes, les ouvriers,
les femmes …) qui entretenaient des rapports conflictuels avec les publics bourgeois 51.
En refusant la dichotomie qui oppose le terrain des luttes de classe aux luttes
identitaires et liées à la reconnaissance, Nancy Fraser affirme que la volonté de
valoriser les différences, par le biais d’une transformation des valeurs culturelles
hégémoniques, ne devrait pas s’opposer aux luttes pour l’obtention d’un système
politique et économique plus égalitaire. La subordination économique interdit, en effet,
toute participation à la production culturelle, dont les normes sont elles-mêmes
institutionnalisées par l’État et par le monde économique52. En ce sens, nous pouvons
affirmer qu’il ne peut pas y avoir une politique de la différence sans l’application
préalable d’une politique universaliste de l’égalité.
39 La plupart des mouvements contemporains est aujourd’hui engagée dans la
construction d’espaces de communication autonomes voués à favoriser la construction
d’une identité collective et à gérer la représentation symbolique et médiatique du
projet contestataire. Nous pouvons mentionner à ce propos le rôle du blog de Beppe
Grillo dans la construction de la communauté politique des 5 étoiles 53 ou, bien avant, la
création du réseau d’information Indymedia dans le cadre des luttes altermondialistes.
La communication, dans la multiplicité de ses canaux et de ses formats, constitue donc
une sphère privilégiée tant pour l’affirmation de la pensée hégémonique que pour la
construction de formes de résistance symbolique.
40 À l’instar d’Oskar Negt54, nous pouvons considérer ces zones d’information et de
communication citoyennes comme étant des « espaces médiatiques oppositionnels » 55.
En prolongeant l’élan radical de la Théorie critique, Negt affirme la nécessité d’assurer

Variations, 20 | 2017
96

la constitution d’un « espace public oppositionnel », à caractère plébéien, capable de


fédérer les expériences vécues et de canaliser les problèmes substantiels d’aujourd’hui.
Ceux-ci n’apparaissent que de façon superficielle dans l’espace public bourgeois tel qu’il
se manifeste56. En animant un débat critique avec Habermas, le concept d’ « espace
public oppositionnel » nous permet d’analyser les prises de parole d’acteurs qui ne sont
pas reconnus comme légitimes à l’intérieur de l’espace public politique. Ce dernier
constituerait, selon Habermas, « le concept fondamental d’une théorie normative de la
démocratie »57. En réalité, le processus discursif de formation de l’opinion politique tel
qu’il a été décrit par Habermas comporte l’exclusion d’une vaste partie de citoyens.
Ainsi, la multiplication des lieux et des formes d’expression dans l’espace public,
encouragée, entre autre, par la généralisation des usages d’Internet 58, offre des
nouvelles opportunités de prise de parole et de construction du politique. Les « espaces
médiatiques oppositionnels » émergeants sont porteurs de discours et de pratiques
propres qui se distinguent à la fois des protocoles de la politique institutionnelle et des
formes de militantisme traditionnel. Ces sphères sont en effet vouées à donner une
expression politique aux aspirations démocratiques des différentes catégories de la
société59.
41 En démentant la théorie selon laquelle les mouvements sociaux ne seraient plus
intéressés à participer au processus politique, les collectifs contemporains se
démontrent capables de défier les appareils des partis et d’élaborer des nouvelles
formes de débat et de délibération originales. En ce sens, le sentiment « anti-
politique », partagé par une grande partie des groupes contestataires, a été interprété à
tort comme un éloignement du politique. En réalité, en adressant directement leurs
critiques aux sphères du pouvoir médiatique et politique, les nouveaux collectifs
essaient de désavouer la démocratie représentative et de créer les bases pour une
participation civique élargie. Il se dessine donc progressivement une nouvelle figure de
militant qui, de plus en plus sceptique vis-à-vis des modalités traditionnelles de l’action
politique, se concentre sur la gestion critique de l’information et sur l’animation
d’« espaces médiatiques oppositionnels ». Ces pratiques de communication résistantes
vont acquérir une consistance plus proprement politique à travers l’action
complémentaire menée sur les territoires. Comme il a été confirmé par les cas des
Indignés en Espagne ou du Mouvement 5 étoiles en Italie, l’imbrication des sphères en
ligne et hors ligne se révèle être un élément essentiel pour la réussite de la mobilisation
et la continuité du projet contestataire.
42 Dans le contexte de cette nouvelle politique du conflit, la construction de la critique
sociale militante se nourrit de la création d’ « espaces médiatiques oppositionnels » qui
se superposent à l’ordre symbolique dominant60. Ainsi, comme l’espace public
oppositionnel d’Oskar Negt permet l’expression d’une démocratie rebelle, déconnectée
des normes qui régissent l’espace public bourgeois61, de la même façon, les pratiques
émancipatrices qui se développent dans les environnements numériques permettent
aux activistes de déserter les lieux de pouvoir pour se forger, en marge, une conscience
protestataire.

Conclusion
43 La faillite des états communistes, l’affirmation de la « gauche molle » dans les
démocraties occidentales, l’affaiblissement progressif des organisations ouvrières et,

Variations, 20 | 2017
97

enfin, la montée de la xénophobie et du nationalisme, semblent indiquer l’impossibilité


d’un monde au-delà du capitalisme. Ce dernier continue en effet à déployer partout sa
force implacable tout en démontrant son incapacité à apporter des solutions aux crises
et aux désastres que lui même a créés62. C’est dans cet espace vide qu’émergent les
nouvelles politiques du conflit. Elles sont donc à la fois le produit et la réaction au long
processus historique ayant amené à l’affirmation idéologique du modèle de la
démocratie libérale. Dans ce contexte, l’idée de révolution s’estompe ne dessinant plus
un impératif d’ordre stratégique. En effet, au cours de l’histoire, l’idée de Marx d’une
société qui devrait se définir par sa capacité d’auto-organisation égalitaire a été
supplantée par l’instauration de ce que Victor Serge a défini dans les termes d’un
« monopole bureaucratique et policier »63. La crise de la gauche historique marque alors
la victoire discursive du libéralisme en tant que pouvoir autocratique transnational. En
même temps, l’échec politique de l’État-nation dans la défense des intérêts collectifs a
contribué à repousser les possibilités d’invention du politique au-delà des canaux
traditionnellement voués au combat social. À partir de la fin des années 1990, les
mouvements progressistes considèrent en effet l’État comme un engrenage asservi au
système économique global. Face à cette force autocratique, les militants s’engagent
dans la récupération d’un « espace public pour tout le monde qui ne correspond pas à la
prise de pouvoir d’un petit groupe ni à la création de nouveaux appareils et de
nouvelles bureaucraties »64.
44 Ainsi, tandis que le potentiel révolutionnaire, conçu dans les termes d’une
confrontation directe entre les classes sociales aboutissant à leur destruction,
s’estompe, il émerge un nouveau potentiel de rébellion essentiellement fondé sur les
principes de renforcement de la démocratie. Le champ contestataire devient alors un
laboratoire de la citoyenneté. Les devises « Democracia real ya » du mouvement du 15-
Mai (les Indignés) et le « Democracy Now » de Occupy Wall Street démontrent la
construction transfrontalière de cet imaginaire de lutte commun. En Europe et ailleurs,
les nouvelles politiques du conflit constituent donc des variantes locales d’une même lutte
contre le libéralisme économique et la précarisation existentielle qui en découle. Dans
le cadre de ces nouvelles expériences contestataires, l’usage civique des plateformes
numériques, permettant au citoyen de s’exprimer dans l’espace public, représente une
étape importante dans la réalisation de cet idéal de démocratie radicale. Ce glissement,
du terrain politique orthodoxe à un nouveau terrain promouvant une pratique forte de
la citoyenneté, n’indique pas, toutefois, l’absence d’implications politiques. Ces
mouvements oppositionnels proposent une critique solide de la logique des partis et
des failles de la démocratie représentative. Cela les pousse à repenser les espaces et les
formes de la participation afin de combler la distance et la défiance qui se sont créées
au fil du temps vis-à-vis des élites.
45 Les discours de la critique sociale militante semblent faire écho à certains principes de
la Théorie critique. Selon Oskar Negt, les bases d’une démocratie radicale sont
indissociables de la création d’un contexte public et militant dans lequel toutes les
femmes et tous les hommes peuvent donner une expression politique à leurs intérêts et
à leurs aspirations65. Cet espace peut dépasser le stade oppositionnel et favoriser
l’élaboration de nouvelles formes de délibération et d’action politique destinées à
renouveler, ou même à se substituer, à l’arsenal de l’espace public bourgeois. Toutefois,
ces changements ne peuvent pas se réaliser en dehors du principe de solidarité
humaine et de juste partage des biens qui, comme le précise Negt, « ne doit pas être

Variations, 20 | 2017
98

réduit à une question éthique ou à une sorte de bonne volonté, mais doit être formulé
en termes politiques »66. Aujourd’hui, les nouvelles technologies facilitent et accélèrent
le passage à l’action. La contestation assume ainsi des modalités très variées qui vont
des concerts aux pétitions en ligne, des hashtags aux débats et rassemblements via les
réseaux sociaux. Mais ces actions, disséminées dans le temps et dans l’espace, ne
peuvent pas être considérées comme un horizon ultime. L’invention du politique doit
pouvoir reposer sur l’organisation et la mobilisation d’une base populaire qui agit d’une
manière stratégique et qui laisse son empreinte dans l’Histoire.

NOTES
1. On fait ici référence à un certain nombre de travaux qui soulignent le basculement de la lutte
stratégique, visant la prise du pouvoir, vers d’autres formes de combat finalisées à libérer
l’individu ou à stimuler un changement des valeurs sociales par le biais de ce que Inglehart a
défini comme étant une « révolution silencieuse ». Parmi les auteurs qui se sont intéressés à ce
phénomène, nous pouvons mentionner Hakim Bey et son utopie pirate ainsi que Michael Hardt et
Tony Negri prônant l’idée d’une dissémination d’actes de résistance finalisés à déserter l’empire
et à en dévoiler l’aspect parasitaire.
The silent revolution : Changing values and political styles among Western publics, Princeton Legacy
Library ; Hakim Bey., (2002), TAZ : Zone autonome temporaire, Paris, l'Éclat ; Hardt M. et Negri A.,
(2000), Empire, Harvard : Harvard University Press;), ; Inglehart R., (1977).
2. Ion J., (1997), La fin des militants ?, Paris : Éditions de l’Atelier.
L’expression « militantisme distancié », utilisée par Jacques Ion pour saisir les transformations
qui traversent ce champ, constitue un constat sociologique de départ qui nous permet
d’approcher un terrain politique plus sociétal, moins marqué par les clivages traditionnels et
fondé sur l'utilisation des plateformes collaboratives en ligne.
3. Melucci A., (1980), « The new social movements : A theoretical approach», Social Science
Information, n°19, p. 199-226.
4. Castells M., (2001), L'ère de l'information, tome 1, La société en réseau, Paris : Fayard. De nombreux
travaux sociologiques cautionnent une théorie de la rupture d’époque. En Sciences de
l’information et de la communication, la théorie la plus aboutie semble être celle de Manuel
Castells. Le sociologue appuie l’idée de l’émergence de la « société informationnelle » dans
laquelle les réseaux informatiques, en tant que principale source de productivité et de pouvoir,
constitueraient « la nouvelle base matérielle de la société ».
5. EZLN (1996), Crónicas Intergalácticas, Premier Encuentro Intercontinental por la Humanidad y contra
el Neoliberalismo, Chiapas, México, « EZLN, B. Como se resiste el poder global », p. 45-47.
6. Rosa H., (2010), Accélération, Une critique sociale du temps, Paris : La Découverte.
7. Tilly C., (1976), From Mobilization to Revolution, Reading, MA : Addison-Wesley.
8. Fraser N. (2005), Qu'est-ce que la justice sociale ?, La Découverte ; Negt O., (2007), L'espace public
oppositionnel, L'expérience plébéienne, une histoire discontinue de la liberté politique, Paris : Payot.
9. Olson M., (1978), Logique de l'action collective, Paris : PUF.
10. Gamson W. A., (1975), The Strategy of Social Protest, Belmont : Wadsworth Pub.
11. Oberschall A., (1973), Social Conflict and Social Movements, Englewood Cliffs : Prentice Hall, p. 33.
12. Tilly,1976, op. cit.

Variations, 20 | 2017
99

13. Freeman J., (1974), « The Tyranny of Structurelessness », In Jane S. Jaquette, ed., Women in
Politics, New York: Wiley. Traduction française du titre de l’essai de Joe Freeman, activiste nord-
américaine du mouvement pour la libération des femmes ([Link]
[Link]).
14. Ibid.
15. Granjon F., (2009), « Inégalités numériques et reconnaissance sociale. Des usages populaires
de l'informatique connectée », Les Cahiers du numérique, 2009/1 (Vol. 5), p. 19-44 ; George É.,
(2008), « De la complexité des relations entre démocratie et TIC », Nouvelles pratiques sociales, vol.
21, n°1, pp.38-51.
16. Tilly C., (2004), Social Movements 1768-2004, Boulder & London : Paradigm Publishers.
17. Oberschall, 1973, op. cit.
18. George, 2008, op. cit.
19. Sedda P., (2015b), « La politisation de l'ordinaire : enjeux et limites de la mobilisation
numérique », Sciences de la Société, n° 94, Médias, Engagements, Mouvements sociaux, n° 94, 2015,
p. 157-175.
20. Freeman, 1974, op. cit.
21. Ion J., Franguiadakis S. et Viot P., (2005), Militer aujourd'hui, Paris : Éditions Autrement.
22. Le Mouvement 5 étoiles se définit comme une non-association, il refuse toute forme de
structure et de hiérarchie et il ne semble pas épouser une forme organisationnelle précise. En
effet, bien que le blogueur soit indéniablement le leader et dicte la ligne politique du mouvement,
il n'y a pas de coordination verticale à proprement dit. Les listes civiques se constituent d'une
manière indépendante, elles sont certifiées à distance et, dans la plupart des cas, les activistes
locaux ne connaissent pas personnellement leur leader. Le non-statut peut être consulté à la page
[Link]
[Link].
23. Feenberg A., (2014), Pour une théorie critique de la technique, Lux Éditeurs, Montréal.
24. Dardot P. et Laval C. (2014), Commun, Essai sur la révolution au XX siècle, Paris, La Découverte.
25. Casilli, Antonio A. (2015) « Digital labor : travail, technologies et conflictualités », in D. Cardon
& A. A. Casilli, Qu’est-ce que le digital labor ?, Bry-sur-Marne, INA, coll. « Etudes et controverses ».
26. Granjon F., (2001), L'Internet militant, Mouvement social et usages des réseaux télématiques,
Rennes : Editions Apogée.
27. Boltanski L. e Chiapello E., (1999), Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard.
28. Tilly, 1976, op. cit.
29. Ibid., p. 3.
30. Tilly C. et Tarrow S., (2008), Politique(s) du conflit, De la grève à la révolution, Paris : SciencePo Les
Presses.
31. Tilly, 1976, op. cit. p. 50.
32. La répression peut être orientée vers l'action collective elle-même (comme dans le cas de la
répression policière) ou vers la mobilisation (comme dans le cas des activités de répression subies
par le Parti Communiste américain). La réaction du gouvernement, qui varie en fonction du type
de système politique (répressif, totalitaire, tolérant ou faible), dépend aussi des caractéristiques
de l'action et de son niveau d'acceptabilité. Plus en particulier, selon Tilly, dans les mobilisations
à grande échelle la tendance répressive est majeure. Les groupes qui bénéficient d'un certain
pouvoir seront à l'inverse plus facilement tolérés ou favoris.
33. Tilly, 1976, op. cit. p. 41-42.
34. Tilly, 1976, op. cit. p. 2-10.
35. Tilly, 1976, op. cit. p. 10.
36. Tilly et Tarrow, 2008, op. cit.
37. Rosanvallon P., (2006), La contre-démocratie, La politique à l'âge de la défiance, Paris : Seuil,
p. 73.

Variations, 20 | 2017
100

38. Sommier I., Fillieule O. et Agrikoliansky É., dirigé par, (2008), Généalogie des mouvements
altermondialistes en Europe. Une perspective comparée, Paris/Aix-en-Provence : Karthala/IEP.
39. Goffman E., (1974), Les cadres de l’expériences, Paris : Éditions Minuit, p. 21.
40. Cohen J. L., (1985), « Strategy or Identity: New Theoretical Paradigms and Contemporary
Social Movements », in Social Research: An International Quarterly Social Movements, Arien Mack,
Editor, vol. 53, n°1, pp. 663-716.
41. Kriesi H. , Koopmans R. ; Duyvendak J. W., Giugni M. G., (1995), New Social Movements in Western
Europe, Minneapolis : University of Minnesota Press.
42. McAdam, Tarrow et Tilly, 1998, op. cit.
43. George, 2008 op. cit. ; Vedel. T., (2006), « La révolution ne sera plus télévisée. Internet,
Information et Démocratie », Pouvoirs, 119/2006.
44. Rosa, 2010, [Link].
45. Tilly et Tarrow, 2008, op. cit. Ce modèle théorique, élaboré par (considère le niveau
d’ouverture et de fermeture des institutions politiques, le degré de stabilité et d’instabilité des
alliances politiques et gouvernementales et la présence de conflits entre les élites comme des
variables déterminantes pour le développement de l’action contestataire. En ce sens, une
configuration politique donnée peut favoriser ou décourager la formation de groupes
contestataires et avoir un impact dans le développement et le succès de leur action. Ce modèle
trop mécanique ne prend pas en compte la capacité des mouvements à subvertir les règles et les
principes démocratiques.
46. Mathieu L., (2002), « Rapport au politique, dimensions cognitives et perspectives
pragmatiques dans l'analyse des mouvements sociaux » in Revue française de science politique, 52e
année, n°1, p. 75-100.
47. Lance Bennett W. & Segerberg A., (2012), « The Logic of Connective action», Information,
Communication & Society, 15:5, 739-768.
48. Habermas J., (1987), Théorie de l'agir communicationnel, Tome 2, Rationalité de l'agir et
rationalisation de la société, Paris, Payard, 1987. Le système bureaucratique et commercial
colonise et désamorce les structures communicationnelles résistantes venant du « monde vécu »,
lieu constitutif de la personnalité, de la culture et de l’identité sociale.
49. Habermas, J., (1993), L'espace public, Paris : Payot.
50. Fraser N., (1992), « Repenser la sphère publique : une contribution à la critique de la
démocratie telle qu’elle existe réellement » in Craig Calhoun (eds), Habermas and the Public Sphere,
Mit Press, p. 109-142.
51. Fraser, 1992, op. cit.
52. Fraser N., (2012), « Opposer lutte des classes et revendication de la différence ? Égalité,
identité et justice sociale », in Le Monde diplomatique, juin 2012.
53. Sedda P. (2015b), « Espaces numériques oppositionnels et mobilisation en
Italie, Communication, Technologie et Développement, TIC et Mobilisations, n° 2, novembre 2015,
p. 53-64.
54. Negt O., (2007), L'espace public oppositionnel, L'expérience plébéienne, une histoire discontinue de la
liberté politique, Paris, Payot.
55. Sedda P., (2015a), « L’Internet contestataire comme pratique d’émancipation : des médias
alternatifs à la mobilisation numérique », Les Cahiers du numérique, 4/2015 vol. 11, p. 25-52.
56. Negt, 2007, op. cit.
57. Habermas, 1993, op. cit. Préface de l’auteur, XXV.
58. Miège B., (2010), Espace Public Contemporain, Grenoble : PUG.
59. Negt, 2007, op. cit., p. 38.
60. Sedda, 2015a, op. cit.
61. Sagradini L., (2009), « La plèbe entre dans la surface de jeu », Multitudes, vol. 4, n° 39,
p. 205-210.

Variations, 20 | 2017
101

62. Dardot et Laval, op. cit.


63. V. Serge, L’An I de la révolution russe, La Découverte, Paris, 1997, « Postface inédite : Trente ans
après (1947) » , p. 468, cité par Dardot et Laval, op. cit., p. 61.
64. EZLN, 1996, op. cit., p. 43-44.
65. Negt, 2007, op. cit.
66. Negt, 2007, op. cit., p. 29.

INDEX
Mots-clés : politique du conflit, engagement, action collective, usages contestataires d’Internet,
espace public numérique

AUTEUR
PAOLA SEDDA
Maître de conférences en sciences de la communication à l’Université de Bourgogne. Ses
recherches portent sur les usages contestataires des nouvelles technologies et les nouvelles
formes de la citoyenneté

Variations, 20 | 2017
102

L’« activisme institutionnel » de


Podemos : entre contestation et
transformation organisationnelle
Mathieu Petithomme

1 Móstoles, 11 mai 2015, meeting de Podemos, campagne des municipales. En cette fin
d’après-midi ensoleillée, les orateurs se succèdent à la tribune. Des professeurs, des
retraités, des étudiants, des gens d’horizons divers se sont regroupés en plein air sur la
dalle du « rastrillo », le marché ouvert hebdomadaire de la principale ville de la banlieue
ouvrière de Madrid. Au-delà du groupe local des militants de Podemos, l’assemblée
réunit beaucoup de curieux. Jesús, un chômeur qui « ne vote plus depuis des années »,
est là « pour voir ce qu’ils disent » : « je veux voir le gourou ! », plaisante-t-il, en
référence à Pablo Iglesias, qualifié ainsi par certains de ses détracteurs. Beatriz, une
infirmière qui s’est jointe au « cercle » de cette profession au sein du parti, l’un des plus
actifs, achète un tee-shirt pour sa fille : « je trouve ça bien que des gens normaux se
présentent aux élections. Il ne feront peut être pas mieux que les autres, mais ils ne
peuvent pas faire pire, vu le nombre de corrompus qu’il y a dans ce pays ! » 1. L’idée que
Podemos serait « le parti des gens », qu’il permettrait à des citoyens ordinaires de faire
de la politique est un argument répété par ses dirigeants, alors que ses adversaires
cherchent à le disqualifier en le présentant comme « populiste ».
2 Mais quelles sont les trajectoires militantes du groupe dirigeant ? Sont-ils réellement
des citoyens comme les autres et des « profanes »2 en politique ? Dans quelle mesure
Podemos peut-il être considéré comme un parti « populiste » ? Comment parvient-il à
articuler les tensions liées à la forme d’un mouvement social, aux impératifs de la
compétition électorale et aux nécessités de son institutionnalisation en tant que parti
politique ? Cet article cherchera ainsi d’abord à préciser les origines de Podemos en
tant qu’espace à la confluence des mouvements sociaux et de carrières militantes. Il
montrera ensuite que le populisme, loin d’être une caractéristique intrinséque de la
nature du parti, constitua il est vrai un outil communicationnelle et discursif initial
pour dichotomiser l’espace politique, faire évoluer les lignes de clivage et faciliter son
émergence. Podemos gouverne aujourd’hui dans de nombreuses mairies, prend des

Variations, 20 | 2017
103

décisions locales et participe au jeu parlementaire national, de telle sorte que même s’il
est possible de parler d’une stratégie populiste en campagne, il utilise aussi les ressorts
classiques de l’activité politique des partis de gouvernement. Enfin, sa promesse de
favoriser l’essor de nouvelles pratiques, par la démocratie d’assemblée dans ses cercles
locaux, les primaires ouvertes, une plus grande transparence et des modes de décision
plus horizontaux, se heurte aujourd’hui aux nécessités de l’institutionnalisation
partisane, ce qui génère des tensions internes. Même si l’on note un renforcement de la
centralisation du pouvoir autour du groupe dirigeant, Podemos n’en demeure pas
moins un cas par excellence pour étudier les manières avec lesquelles des
entrepreneurs politiques peuvent tenter d’instituer une organisation durable, légitimée
par des soutiens militants et électoraux, dont les acteurs cherchent à jouer le rôle
d’« activistes institutionnels » relayant les revendications des mouvements sociaux au
sein même des institutions.

Un parti à la confluence des mouvements sociaux


3 Si l’on analyse d’abord les trajectoires des cadres de Podemos, on observe qu’il existe
une pluralité d’espaces de socialisation politique au sein desquels ses membres les plus
influents sont passés, se sont connus, ont organisé des actions collectives et ont acquis
des ressources militantes facilitant leur engagement politique postérieur.
L’institutionnalisation rapide du parti s’explique d’abord parce que son émergence
traduit la confluence d’un ensemble de personnes déjà engagées préalablement dans
des carrières militantes, qui se sont impliquées dans différents mouvements sociaux et
se sont peu à peu professionnalisées. Pablo Iglesias reconnaît lui-même que
« parallèlement au groupe de professeurs et chercheurs de l’université Complutense de
Madrid, une nouvelle génération de militants issus de Juventud Sin Futuro (JSF), du
mouvement étudiant, de La Tuerka, de secteurs culturels alternatifs et de
l’environnement du 15-M, conformèrent le noyau initial de Podemos » 3. Hormis
quelques exceptions, ses cadres et ses dirigeants n’ont jamais exercé de mandats
représentatifs, de telle sorte que l’idée qu’il ne s’agit pas d’un parti de
« professionnels » de la politique est vraie. On constate toutefois le rôle central
d’« entrepreneurs de cause » impliqués depuis les années 2000 dans les mouvements
sociaux, même si cela n’avait pas débouché sur des engagements politiques. Plusieurs
facteurs et espaces clés de socialisation méritent d’être évoqués : les expériences
partagées d’une « génération précaire », la politisation au sein de la faculté de science
politique de l’université Complutense de Madrid (UCM), les mouvements sociaux anti-
austérité et le petit parti d’extrême-gauche Izquierda Anticapitalista.

Du « précariat » à l’engagement militant

4 Une première tendance est l’expérience de formes de précarité, qui a constitué un


élément déclencheur de l’engagement et d’un type de « politisation incrémentale » 4. Le
profil de l’eurodéputée Lola Sánchez (38 ans) est ici assez emblématique. Politologue de
formation, elle a immigré en Islande en 2008, puis en Écosse et aux États-Unis, où elle a
travaillé comme professeure d’espagnol et serveuse et rencontré de nombreuses
difficultés5. Elle est ensuite revenue en Espagne et a monté un petit commerce
d’artisanat à Carthagène, mais « la hausse de la TVA décidée par le PP et l’absence de
clients en raison de la crise », l’ont contrainte selon elle à fermer son petite commerce 6.

Variations, 20 | 2017
104

Son père, architecte, a été touché par la crise de l’immobilier et s’est retrouvé au
chômage. Ce contexte personnel de précarité a déclenché son engagement partisan dès
la fondation de Podemos, en créant le cercle local de Carthagène puis en se présentant
aux primaires ouvertes qui définirent la liste du parti. Lorsqu’elle devint eurodéputée,
elle était encore serveuse saisonnière dans un bar de la ville balnéaire de La Manga del
Mar Menor (Murcie). L’eurodéputée Tania González (26 ans) présente un profil assez
similaire d’une professeure contractuelle qui a enchaîné les contrats temporaires. Née à
Avilés en Asturies « de grands-parents mineurs et de parents professeurs » 7, elle est
diplômée de science politique de l’UCM, débuta un doctorat, mais sans bourse ni
financement de thèse, elle retourna en Asturies où elle se prépara au concours de
professeur, exerçant durant quatre années en CDD à mi-temps et enchaînant les
contrats précaires avant de rejoindre Podemos dès sa naissance en janvier 2014.
5 Dans le cas des étudiants les plus jeunes, la précarité et l’engagement précoce dans le
mouvement étudiant et les organisations de la jeunesse précaire telles que JSF, ont
débouché grâce à Podemos sur des accès à la représentation politique sans même avoir
eu d’expériences professionnelles préalables, même si ces trajectoires s’expliquent par
des situations subies de chômage. Miguel Ardanuy (25 ans), désormais député régional
de Madrid, est un autre exemple typique d’un étudiant en science politique de l’UCM
qui a fait partie du mouvement étudiant, de JSF, a contribué au 15-M, puis est devenu
assistant bénévole en charge des réseaux sociaux lors des européennes dans un groupe
dirigé par Eduardo Fernández (25 ans). Ce dernier est aujourd’hui député régional de
Madrid suivant une trajectoire similaire, du mouvement étudiant, de JSF au 15-M, avant
de devenir le responsable de l’équipe « réseaux sociaux » lors des européennes puis lors
des municipales à Madrid et des législatives8. Dans la même équipe, on trouve aussi
Nagua Alba (26 ans), qui a une formation de psychologue de l’éducation mais n’a jamais
réellement pu exercer son métier dans de bonnes conditions, se joignant à la campagne
de Podemos dès décembre 2013 avant de devenir députée régionale au Pays basque en
mai 2015. Clara Serrano (34 ans) était aussi doctorante en philosophie à l’UCM,
impliquée dans les mouvements étudiant et féministe puis le 15-M, avant de devenir
députée régionale de Podemos à Tolède. Rita Maestre (28 ans) a obtenu un Master en
science politique à l’UCM, puis a connu le chômage, milité dans l’association étudiante
Contrapoder, JSF et le 15-M en 2011, avant de devenir responsable de la stratégie de
campagne de Ahora Madrid lors des municipales puis porte-parole de la mairie après
l’élection de Manuela Carmena. Juan Manuel del Olmo (34 ans), désormais député au
Congrès de la province de Valladolid suit le même type de trajectoire : diplômé en
sciences de l’information à Madrid, il a été indépendant et précaire (déclarant 529
euros bruts par mois en 2013), créant une activité de consultant en nouvelles
technologies pour des organisations de l’économie solidaire avant de prendre part au
groupe « réseaux sociaux » lors des européennes puis de devenir assistant de Pablo
Iglesias. L’ensemble de ces exemples montre bien l’importance de l’engagement de
jeunes précaires parmi les nouveaux cadres de Podemos.

De la « Fakul » à Contrapoder : l’université Complutense, un espace


clé de socialisation militante

6 De plus, la faculté de science politique et de sociologie de l’UCM (la « Fakul »), constitue
le lieu de socialisation militante par excellence au sein duquel sont passés les cadres les
plus impliqués du parti. L’immense majorité des membres de son Conseil citoyen

Variations, 20 | 2017
105

national y ont ainsi étudié. La Complutense est une université qui a une longue
tradition de formation politique des élites de gauche, mais depuis la fin des années
1990, la « Fakul » a basculé vers une sympathie grandissante pour une gauche plus
mouvementiste et alternative, une tendance qui s’est accentuée à travers l’influence
croissante en son sein des mouvements étudiants. Au sein même du corps professoral,
cela s’est traduit par l’essor d’un nouveau clivage entre les « insiders », le groupe très
réduit des maîtres de conférences et des professeurs d’université titulaires, et celui des
« outsiders », l’immense majorité des thésards, professeurs assistants et intérimaires à
temps partiel, dont le nombre et la précarité statutaire et économique se sont
fortement accrus, les rendant d’autant plus réceptifs aux revendications des étudiants
pour l’amélioration des conditions de vie, d’études et d’emploi de la jeunesse. Les
situations de convergence objective entre des étudiants protestataires et certains
professeurs précaires n’hésitant pas à participer aux grèves, se sont multipliées. Plus
qu’un simple centre académique, la Fakul est aussi un espace social et politique où
règne les banderoles, les graffitis, les assemblées, les manifestations et les macro-fêtes
étudiantes. Ces derniers s’organisent autour de nombreuses associations et les équipes
enseignantes doivent tenir compte de leur influence : les interdictions de fumer ou de
boire de l’alcool dans les couloirs ne sont pas respectés ; une certaine « tolérance »
existe à l’égard de la vente de boissons afin de financer des fêtes ou différentes causes ;
les tables militantes de mouvements révolutionnaires de gauche (en faveur des
prisonniers de l’ETA, de la libération de la Palestine etc.) y trouvent un espace
privilégié. La fameuse « moqueta » avant le bar est devenu un espace d’autogestion où
fourmillent les collectifs. Des liens amicaux d’affinité et une gestation commune d’idées
politiques et de formes d’activisme se sont ainsi créés depuis une dizaine d’années
entre ceux qui constituent désormais les principaux cadres de Podemos. La « Fakul » a
été le lieu de la confluence entre le travail académique et l’expérience militante de
nombreux jeunes madrilènes de gauche issus d’une même classe d’âge.
7 L’association Contrapoder (« Contre-pouvoir ») a joué le rôle d’un laboratoire des
formes de contestation dès 2006. Son nom reprenait la notion élaborée par Toni Negri
dans Le pouvoir constituant, dans lequel il décrit trois phases du « contre-pouvoir »,
reprises dans le manifeste fondateur de Contrapoder : 1) « la résistance contre le vieux
pouvoir, pratiquée dans tous les lieux et secteurs sociaux » ; 2) « l’insurrection des masses,
une fois que ces formes de résistance sont capables de confluer ou d’être articulées
dans un noyau dur qui, selon Negri, ‘traverse comme une fléche le pouvoir constitué’« ;
et 3) « le pouvoir constituant, qui est la capacité de donner une forme institutionnelle aux
nouvelles formes de vies qui ont émergé à travers l’insurrection » 9. Contrapoder naquit
à travers un acte fondateur : des étudiants vêtus comme des singes blancs (en écho aux
Tute bianche italiennes étudiés par Pablo Iglesias dans sa thèse doctorale) annonçèrent
au mégaphone dans la cafétéria leur volonté de « créer un espace de désobéissance
dans la faculté »10. Íñigo Errejón dirigea l’acte auquel participèrent aussi Pablo Gabandé,
Jorge Moruno et Tania González, tous aujourd’hui membres de Podemos. Criant « De-
so-be-dien-cia » (« Désobéissance »), ils se dirigèrent ensuite vers un mur de la faculté
ou certains dessinèrent la scène de Tommie Smith et John Carlos, poings levés, têtes
basses, lors des JO de Mexico en 196811. Durant l’action, les militants se filmèrent puis
diffusèrent la vidéo sur internet, créant la polémique et illustrant bien leur conscience
du pouvoir de l’audiovisuel. À de multiples reprises, le groupe dans le sillage de
Contrapoder fut le fer de lance de la contestation au sein de la faculté : il y relaya les
mobilisations syndicales, se mobilisa contre l’application du plan Bologne, boycotta la

Variations, 20 | 2017
106

présence de représentants de la Banque Santander en 2008, ou encore la venue de Rosa


Díez, la dirigeante d’UPyD en mai 2009 puis à nouveau en octobre 2010. Depuis la crise
de 2008, la « Fakul » a vu se succèder de nombreuses mobilisations en écho aux
mouvements sociaux du reste de l’Espagne : occupations des banques du campus ;
manifestation féministe seins nus dans sa chapelle le 18 février 2011 pour demander la
laïcisation de l’enseignement et dénoncer la « morale patriarcale » ; manifestation
contre la loi Wert en 2013 ; relais des trois grèves générales etc. Enfin, il convient
d’évoquer que malgré la différence d’âge, un vrai réseau d’amitié s’est créé autour des
professeurs Ariel Jerez et Juan Carlos Monedero, impliquant notamment Pablo Iglesias,
Íñigo Errejón, Rita Maestre, Irene Montero, Jorge Lago, Luis Alegre ou encore Jesús
Montero, qui sont tous désormais membres du groupe dirigeant de Podemos.

Une élite d’entrepreneurs de cause

8 Un troisième groupe très hétérogène dont sont issus les cadres de Podemos est celui
des militants et des activistes du mouvement social qui se sont engagés depuis 2008
dans les mobilisations syndicales anti-austérité, le mouvement des Indignés en 2011, les
« marées » verte dans l’éducation et « blanches » dans le secteur de la santé en 2012, les
collectifs de jeunes comme JSF et contre les expulsions autour de la Plateforme des
affectés par l’hypothèque (PAH), ou encore les manifestations féministes contre le
projet de loi anti-avortement du gouvernement conservateur. L’émergence de Podemos
ne peut ainsi pas être comprise sans tenir compte de l’ancrage sociologique antérieur
de ses cadres au sein de ces mobilisations sociales anti-austérité, et plus
particulièrement, dans le cadre du tissu militant du quartier de Lavapiés à Madrid. Le
tout premier local du parti à Lavapiés, au 21 rue Zurita et à l’angle de la rue Torrecilla
de Leal, fut d’ailleurs la librairie-coopérative Marabunta de Miguel Urbán, qui devint le
quartier général de la nouvelle organisation lors de la campagne des européennes.
Lavapiés est non seulement le quartier le plus multiculturel de la ville mais aussi le plus
politisé : dans la plupart des bars, locaux ou centres sociaux, des réunions sont
organisées et des mouvements sociaux ou groupes politiques emblématiques de
l’Espagne contemporaine comme JSF, Democracia Real Ya, Espacio Alternativo ou
encore le collectif autogéré autour du Patio Maravillas, s’y sont structurés. Lors de ses
premières réunions publiques, Podemos s’est de même appuyé sur la logistique et
l’espace fourni par les membres du Teatro del Barrio, à l’angle de la rue, fondé par
l’acteur Alberto San Juán, qui est un projet théâtral coopératif, qui donne un espace de
libre expression à de nombreux artistes réalistes et à des collectifs qui s’inscrivent
pleinement dans la réalité sociale de la crise espagnole. Au sein de Podemos, on
retrouve ainsi le codirigeant de la PAH (Rafael Mayoral), des syndicalistes (Sergio
Pascual, Diego Cañamero, Jesús Montero), des anciens dirigeants de JSF et figures
actives du mouvement des indignés (Miguel Bermejo, Miguel Ardanuy), des féministes
et militantes de la « marée violette » (Beatriz Gimeno, Clara Serra, Paula Baeza), des
leaders de Contrapoder (Errejón et Iglesias) et du mouvement étudiant (Ramón Espinar,
Rita Maestre), de nombreux professeurs, fonctionnaires territoriaux et personnels de la
santé. Le noyau des fondateurs et des cadres dirigeants de Podemos se trouve donc
ancré dans un territoire urbain madrilène, et se fonde sur la confluence d’intellectuels,
d’activistes du mouvement social et de membres du mouvement des indignés.

Variations, 20 | 2017
107

Izquierda Anticapitalista et l’importance d’une structure


organisationnelle

9 Enfin, un dernier groupe doit être évoqué dans la mesure où il a permis de constituer
l’ossature initiale de certains « cercles » locaux dès le printemps 2014 : il s’agit des 600
militants environ d’Izquierda Anticapitalista (IA) qui ont joué un rôle clé dans la
campagne des européennes, en faisant bénéficier Podemos de ses structures
organisationnelles et de la forte mobilisation de ses militants. Tant sa branche
madrilène que son collectif catalan Revolta Global (« Révolte globale »), lui permirent de
disposer d’un petit groupe de militants très fortement impliqués sur le terrain. En
outre, ce fut à l’initiative de membres d’IA que fut rédigé le manifeste préalable à la
fondation de Podemos. IA est un parti d’extrême-gauche fondé en 2008 par
l’organisation Espacio Alternativo (« Espace alternatif ») qui fit scission d’Izquierda
Unida12. Teresa Rodríguez, ex-eurodéputée et désormais députée régionale et
dirigeante du parti en Andalousie, Miguel Urbán ou encore Luis Alegre, furent tous
membres d’IA jusqu’à sa dissolution en janvier 2015 pour que ces membres puissent se
présenter à des responsabilités au sein de Podemos13. Dès sa naissance, les militants
d’IA, emmenés par Miguel Urbán et Teresa Rodríguez, investirent massivement le parti,
ce qui fut rapidement perçu comme une menace, notamment par Íñigo Errejón,
partisan de la « transversalité », mais aussi d’une certaine manière par Pablo Iglesias,
qui ne voyait pas d’un très bon œil les tentatives d’entrisme et de prise de contrôle du
parti par les militants d’extrême-gauche. On constate aujourd’hui une très bonne
insertion des ex-militants d’IA au sein de Podemos. Nombreux sont ceux qui ont accédé
à des responsabilités internes ou à des mandats électifs. À Madrid, Pablo Iglesias a
d’ailleurs cherché à s’allier avec eux autour de la candidature de Ramón Espinar pour
contrer l’influence grandissante des partisans d’une posture plus conciliante à l’égard
du PSOE autour d’Íñigo Errejón, de Rita Maestre et de José Manuel López. Lors du
second Congrès de Vistalegre en février 2017, les anticapitalistes obtinrent seulement
10% des voix et deux conseillers sur les 62 du Conseil citoyen national. Mais même s’ils
défendent des positions plus radicales que celles d’Iglesias, ils demeurent des alliés
objectifs face au principal courant de l’opposition interne représenté par Íñigo Errejón.

Une « stratégie populiste » pour faire émerger une


nouvelle opposition politique
10 Pour Pierre-André Taguieff, le populisme caractériserait « un style politique », « un
ensemble d’opérations rhétoriques » qui dépendrait étroitement « des appels au peuple
et de l’exploitation symbolique de certaines représentations sociales » 14. Il dégage un
ensemble de traits communs aux « mouvements populistes » : « crise de légitimité
politique préalable » ; « appel au peuple contre les élites au pouvoir » ; « rejet de toute
médiation politique » ; « phénomène transitoire et instable » ; et « absence d’une
idéologie revendiquée ». Notons d’abord que ces tendances sont discutables. De plus, la
« crise de légitimité politique » caractérise le contexte général et non le style discursif
de Podemos. Le parti ne rejette pas non plus la médiation politique, puisqu’il s’est lui-
même structuré rapidement comme une organisation partisane assez classique, accepte
les règles du jeu électoral, s’inscrit dans le champ politique légitime et cherche à
accroître son influence au sein des institutions. Le fait qu’il doive gouverner en

Variations, 20 | 2017
108

coalition au sein de plusieurs villes majeures (Madrid, Barcelone, Cadix) dans les années
à venir réfute aussi l’idée d’un « phénomène instable et transitoire » qui serait amené à
disparaître. Son idéologie à mi-chemin entre les références traditionnelles du
communisme et du socialisme, contredit aussi l’idée d’une absence d’idéologie. Même
s’il adopte un discours transversal en cherchant à s’adresser à une majorité des
citoyens, Podemos est un parti de gauche et demeure perçu comme tel par les
électeurs. Il resterait donc uniquement « l’appel au peuple » pour l’associer au
« populisme », une preuve bien maigre. Dans cette partie, je montre que le concept de
populisme est trop réducteur pour comprendre la nature du parti, même s’il est
possible de parler d’une « stratégie populiste » d’accès à la représentation politique à
travers la genèse d’un mouvement oppositionnel nouveau.

Appel au peuple et défense des classes populaires

11 Il est vrai que les discours de campagne du parti sont imprégnés d’oppositions
facilement intelligibles, qui articulent souvent des visions du monde autour d’une série
de dichotomies : « les gens honnêtes/les élites corrompues » ; « les citoyens ordinaires/
la caste » ; « ceux d’en bas/ceux d’en haut » ; « les petites gens touchées par la crise/les
banquiers sans scrupule » ; « la nouvelle politique/la vieille politique » ; « le sens
commun/l’idéologie » ; « le pays réel/le pays des élites » ; « la majorité sociale/la
minorité des privilégiés » etc. Cette volonté de « dichotomiser l’espace politique » 15 est
souvent retenue comme typique du populisme. La volonté de créer un mouvement
populaire s’appuyant sur des mécanismes de participation malgré l’« hyper-
leadership » du secrétaire général est aussi mise en avant en analogie avec le
« chavisme ». Mais il existe un fossé important entre les discours « de campagne » et
« institutionnels » du parti16 : si les premiers laissent souvent apparaître un style
discursif qui s’apparente à un « populisme de gauche », les seconds sont plus proches
des discours classiques d’opposition d’un parti socialiste. C’est par exemple le cas du
concept de « caste » qui n’est plus utilisé par les dirigeants dans leurs conférences de
presse et déclarations quotidiennes. Là où, lors des campagnes, des « chaînes
d’équivalence » pour reprendre le concept d’Ernesto Laclau17, sont formulées entre des
acteurs ou des processus distincts, dont les actions et intérêts sont présentés comme
convergents, ce type de processus discursif « populiste » est rarement utilisé dans les
discours institutionnels : un autre exemple est celui du traitement différencié du PSOE,
vivement critiqué en campagne, mais présenté comme un allié nécessaire pour former
des majorités alternatives dans les discours institutionnels. Podemos propose donc
clairement un discours à géométrie variable typique des partis contestataires qui veulent
parallèlement jouer le rôle de partis « pivots » et partenaires potentiels de coalition :
pour reprendre la distinction classique de Giovanni Sartori, il cherche à concilier un
« potentiel de chantage » pour influer sur les stratégies de compétition des autres
partis, avec un « potentiel de coalition » propre aux partis mineurs à vocation
gouvernementale18 ; il recourt donc tantôt à une stratégie « d’opposition de principe » à
travers l’usage d’une stratégie discursive populiste, mais en s’appuyant aussi sur une
stratégie « d’opposition classique »19. Le populisme peut donc certes qualifier le style
discursif du parti en campagne, mais pas la nature même du parti ou celle de
l’ensemble de ses discours.
12 De plus, au-delà de la rhétorique de l’appel au peuple lors des campagnes, Podemos a su
convaincre une partie importante des secteurs sociaux les plus affectés par la crise,

Variations, 20 | 2017
109

faisant d’abord de lui un parti « populaire » du point de vue de la sociologie électorale :


lors des législatives de 2015, ses principaux soutiens étaient les jeunes précaires, mais il
attirait autant que le PSOE les secteurs appauvris de la classe ouvrière et des classes
moyennes20. Le fait qu’une partie importante des classes populaires se détournent du
PSOE et soient séduites par son discours plus direct traduit une forme de radicalisation
des électeurs de gauche. Les enquêtes postélectorales montrent que sa progression s’est
surtout effectuée au détriment d’IU lors des européennes de 2014 puis du PSOE en 2015,
tout en remobilisant certains abstentionnistes « dans le jeu » et en attirant de
nouveaux jeunes électeurs21. Comme ailleurs en Europe, le retour d’un style
« plébéien » d’élites qui cherchent à recomposer le jeu politique illustre une forme de
« ras-le-bol » des petites gens face aux promesses non tenues et à la médiocrité de
« sortants » qui pensent parfois plus à conserver leurs postes qu’à améliorer
concrètement la vie des citoyens. Alexandre Dorna considère que « lorsque les masses
populaires sont exclues longtemps de l’arène politique, le populisme, loin d’être un
obstacle, est une garantie de démocratie, car il évite que celle-ci se transforme en pure
gestion »22. Dans un article intitulé « Podemos : le parti des classes populaires », Pablo
Iglesias évoque clairement cette dimension visant à articuler un « discours âpre » qui
puisse séduire les classes populaires mais aussi le peuple espagnol dans son ensemble
en jouant sur la crise de la représentation :
« Pendant longtemps, on nous associera avec des notions telles que la
‘régénération’, la ‘nouveauté’ et la ‘jeunesse’, mais notre terrain principal doit être
celui qui fait de nous la force politique de référence de classes populaires en
expansion comme résultat de l’appauvrissement d’une bonne partie des classes
moyennes (travailleurs du secteur public, indépendants, petits entrepreneurs et
artisans), du précariat, de la jeunesse et de la classe ouvrière. C’est pour cela que
nous devons être une force avec un discours âpre et de classe et avec un style
plébéien, qui doit même être visible dans notre manière distincte de nous habiller.
Podemos doit être le parti des classes populaires, ce doit être le ‘parti du peuple’ au
sens large et littéral du terme, puisque la gauche traditionnelle, en devenant plus
gestionnaire que populaire, a d’une certaine manière renoncé à cet électorat » 23.

Politiser les questions de société par une posture transversale

13 Podemos ne cherche donc pas tant à « manipuler la réalité politique et la dramatiser à


l’extrême »24 comme l’évoque Patrick Charaudeau à propos du populisme, qu’à
« politiser la douleur »25, à dénoncer les injustices sociales dans une stratégie en fait
assez classique d’opposition et de repolitisation des enjeux de société qui touchent à
des aspects concrets de la vie des citoyens (droit au logement, à la liberté d’expression,
à l’éducation et la santé etc.). Il cherche à allier un discours émotionnel en campagne,
et rationnel face à ses adversaires dans les débats publics et télévisés, par un intense
travail de préparation, de recherche de données chiffrées, de petites formules et de
slogans, souvent repris par les grands médias et déstabilisant des adversaires qui
s’étaient habitués à la « langue de bois ». Une autre clé de son succès est ainsi un
discours s’adressant à la majorité, qui est différent et beaucoup plus transversal que
celui de la gauche alternative traditionnelle, comme l’explique Pablo Iglesias lui-même
: « J’ai vu que ce discours fonctionnait et qu’il plaisait. Les gens m’arrêtaient dans la rue
et me disaient : ‘Je sais que tu es de gauche et je ne le suis pas, mais je suis d’accord avec
ce que tu dis’»26. Il fonde son succès relatif sur un travail idéologique et intellectuel

Variations, 20 | 2017
110

délaissé par les autres partis de gauche. Ce qui le distingue d’IU et de l’extrême-gauche
traditionnelle est de chercher à convaincre l’ensemble de l’opinion publique.
14 Il ne veut pas simplement apparaître comme un parti critique « d’opposition », mais dit
et redit sa volonté de gouverner dans les villes, les régions et au niveau national afin de
mettre en pratique des politiques alternatives. Il cherche à allier « l’éthique de
conviction » et « l’éthique de responsabilité »27, ce qui génère de nombreuses difficultés
et tensions en interne. Il est donc beaucoup plus pragmatique qu’IU ou le Parti de
gauche en France, critique allégrement le PSOE en campagne électorale, mais n’a pas
hésité à s’allier avec lui ensuite pour gouverner à Valence, Barcelone, Madrid, Saint-
Jacques de Compostelle ou à La Corogne. Ses dirigeants cherchent stratégiquement à se
démarquer des étiquettes traditionnelles et du clivage gauche-droite. Le choix du logo
très épuré du parti, trois cercles superposés, et la couleur assez neutre choisie par la
formation, le violet, mélange de rouge et de bleu, à la confluence des couleurs
traditionnelles de la gauche et de la droite, ou encore le slogan très généraliste (« Oui,
nous pouvons »), sont autant d’éléments qui illustrent bien cette volonté de proposer
l’image d’un parti ouvert, nouveau et progressiste. En refusant d’être « étiqueté »
comme un parti « de gauche » malgré l’évidence de ses références idéologiques, il se
place dans une posture visant à articuler un discours plus transversal dirigé à tous.
Certains y verront une marque de populisme, mais ceci constitue aussi une
caractéristique des partis « attrape-tout », comme l’illustre En Marche ! en France, plus
axés sur la conquête du pouvoir et la volonté de convaincre une majorité des citoyens
que sur la défense acharnée d’une idéologie28. Son insertion dans le groupe de la gauche
unitaire au Parlement européen ne laisse cependant aucun doute sur sa proximité
politique avec la gauche alternative29. Mais contrairement à Syriza, qui n’a jamais
cherché à occulter son idéologie héritée de l’eurocommunisme, Podemos évite les
labels d’un parti « communiste » ou de « gauche radicale », jugés trop péjoratifs, et
préfère celui d’un « mouvement citoyen ». Il est d’ailleurs perçu sans ambiguïté comme
« de gauche » : sur une échelle gauche-droite de 0 à 10, les Espagnols le situent à 2,5,
soit au cœur de la gauche, voire même plus proche de la « deuxième gauche », situant le
PSOE à 4, plus au centre-gauche30.

Un programme politique « socialiste hétérodoxe »

15 Le populisme n’est pas une idéologie, mais ce que beaucoup disent dans leurs
interprétations du populisme est qu’il se caractériserait par l’association de contenus
idéologiques contradictoires. Pensons par exemple au Front National qui associe des
mesures radicales et ultra-conservatrices sur l’immigration et la lutte contre la
délinquance autour des valeurs d’ordre et d’autorité, avec des propositions
socialisantes (augmentation du Smic, nationalisation des autoroutes par exemple) 31.
Une analyse détaillée du programme politique de Podemos, montre cependant qu’il a
rapidement modéré son radicalisme initial, incarnant aujourd’hui un « socialisme
hétérodoxe » au sens où il diffère des positions plus au centre-gauche des partis
sociaux-démocrates dominants mais en crise aujourd’hui en Europe. Le « Programme
économique pour les gens »32 présenté en 2014 pour les européennes s’inspirait des
recommandations des économistes Juan Torres et Vicenç Navarro, en cherchant à se
faire le porte-parole des idées issues des mouvements sociaux : il prévoyait un plan de
relance dans la dépendance, la recherche et les énergies renouvelables pour diversifier
l’économie espagnole, d’abroger la loi travail votée par le PP, de diminuer le temps de

Variations, 20 | 2017
111

travail, de mettre fin aux coupes budgétaires dans la santé et l’éducation, ou encore
d’adopter un moratoire sur les expulsions. Ce qui favorisa son « procès en populisme »,
furent un ensemble de propositions socialisantes (retraite à 60 ans ; nationalisation des
compagnies d’électricité ; rente basique universelle) et anti-conventionnelles
(référendum sur la monarchie ; moratoire sur le paiement de la dette publique). Il est
clair que ces mesures donnaient au Podemos des débuts un profil plus proche des
« gauches radicales ». Mais il a modéré son programme dans sa quête de pouvoir : il
n’évoque plus les nationalisations, la rente basique ou le référendum sur la monarchie
et propose désormais une renégociation de la dette. Il s’agissait plus d’effets d’annonce
pour permettre à un groupe ultra-minoritaire d’entrer dans un espace politique
compétitif et fermé, en empiétant sur l’espace traditionnel d’IU.
16 Lors des municipales de 2015, Podemos s’effaça au profit de plateformes citoyennes
locales incluant un ensemble plus important d’acteurs. Une mesure emblématique mise
en avant presque partout fut la proposition de « lois de comptes ouverts » pour obliger
les municipalités à rendre public leurs choix budgétaires pour une plus grande
transparence. Mais les équipes de campagne défendirent surtout des propositions
spécifiques ancrées dans les problématiques locales : Barcelona en Comú, la lutte contre
les appartements touristiques illégaux qui suscitent des nuisances et un malaise
croissant des barcelonais ; Cadiz Sí Se Puede, les mesures d’« urgence sociale »
(moratoire sur les expulsions, revenu minimum d’insertion) prônées par Podemos, dans
une province où presque 30% de la population active est sans emploi ; Valencia en Comú
axa sa campagne sur « la fin du règne de la corruption » dans une ville qui a connu de
nombreux scandales (Gürtel, Imelsa, Taula etc.) et le règne de Rita Barberá et du PP
depuis 1991; enfin, En Marea en Galice insista sur l’idée de redonner le pouvoir aux
citoyens, de défendre les intérêts régionaux et de reprendre le pouvoir au PP. Les
plateformes municipales soutenues par Podemos illustrèrent ainsi des alliances à
géométries variables, fortement ancrées dans les réalités des villes et cherchant à
impliquer des acteurs issus de la société civile, ce qui s’avéra souvent un franc succès.
17 Enfin, son programme économique des législatives de décembre 2015 montre bien cette
forme de « socialisme hétérodoxe » : revenu minimum d’insertion de 600 euros par
mois ; prestation complémentaire jusqu’à 900 euros pour les bas salaires ; augmentation
du salaire minimum de 640 à 800 euros ; réforme fiscale et plan de lutte contre la
fraude ; conditionnement de la réduction du déficit public à 3% du PIB à la diminution
du chômage ; plan de « développement productif » dans l’économie verte, la
réhabilitation des immeubles, les nouvelles technologies et la recherche 33. Des mesures
telles que le plan de développement productif, la réforme fiscale, le revenu minimum
d’insertion et la prestation complémentaire pour les travailleurs précaires pourraient
être adoptées par la plupart des partis sociaux-démocrates européens. L’augmentation
du salaire minimum constitue aussi historiquement une mesure soutenue par la
gauche. La diminution de l’âge de départ à la retraite de 67 à 63 ans va il est vrai à
rebours de la tendance inverse en Europe. Le conditionnement de la réduction du
déficit public à celle du chômage, et le fait d’« étudier la possibilité » de renégocier la
dette publique « en accord avec les créanciers de l’Espagne » (la formulation est elle-
même très prudente), illustrent une convergence idéologique avec d’autres partis de la
gauche alternative en Europe du sud, tels que Syriza en Grèce et le Bloco de Esquerda
au Portugal. Podemos propose ainsi un programme socialiste que Pablo Iglesias
compare « au socialisme mitterrandien du programme commun avant le tournant de la

Variations, 20 | 2017
112

rigueur en 1983 »34. Ce socialisme hétérodoxe s’observe clairement du point de vue de la


pression fiscale : augmentation progressive du taux marginal de l’impôt sur le revenu
(45% actuellement) pour les revenus supérieurs à 5 000 euros par mois, jusqu’à
atteindre 55% pour les revenus de plus de 25 000 euros par mois ; impôt de 25% sur les
articles de luxe ; impôt sur les énergies non renouvelables (hydrocarbures, charbon) 35 ;
diminution du seuil d’entrée de l’impôt sur le patrimoine (de 700 000 euros
actuellement à 400 000).
18 Il suggéra aussi de réformer l’impôt sur les sociétés en fonction de la destination des
bénéfices, en augmentant la pression fiscale sur les bénéfices distribués aux
actionnaires tout en la diminuant pour ceux redistribués en faveur d’investissements
productifs au sein de l’entreprise. Son programme plaida pour « renforcer le
soutien aux petites et moyennes entreprises », notamment en « diminuant la pression
fiscale les concernant », et en « créant une banque publique dont l’objectif serait
d’offrir des prêts, sur la base de critères sociaux et stratégiques, afin d’appuyer la
création d’entreprises et de start-ups »36. Il s’agirait aussi de « faciliter l’affiliation à la
Sécurité sociale des travailleurs indépendants ». Podemos proposa de plus de mettre en
place un « taux super-réduit » de TVA à 4% sur les aliments de base et les boissons non
alcoolisées, de même que d’appliquer le « taux réduit » de 10% (plutôt que 21%
aujourd’hui) à l’ensemble des ressources de base (chauffage, gaz, eau, électricité).
L’influence des mouvements sociaux et surtout des revendications de la Plateforme des
affectés par l’hypothèque fut aussi patente à travers sa « Loi 25 d’urgence sociale », en
référence à l’article 25 de la déclaration des droits de l’homme, qui propose
« d’interdire les expulsions sans alternative de relogement », de « limiter la
responsabilité du particulier endetté au bien concerné par le prêt immobilier », et
d’instaurer « le droit à la donation pour paiement » permettant aux particuliers de
solder leurs dettes bancaires en échange de la cession de leur bien. Il cherche ainsi à
donner une réponse politique à l’une des problématiques majeures de la crise
espagnole. On note enfin un élargissement progressif et une complexification de ses
propositions : le programme des législatives du 26 juin 2016 présentait ainsi plus de 300
mesures sur la dépolitisation de la justice, la lutte contre la corruption, l’égalité
femmes-hommes, l’écologie etc.

Une organisation interne sous tension : du


mouvement citoyen au parti traditionnel
19 L’enjeu de l’institutionnalisation partisane est la troisième dimension centrale à
évoquer dans la mesure où Podemos est d’une certaine manière « un parti qui ne veut
pas en être un ». Il est né en se présentant comme un mouvement citoyen fondé sur des
assemblées de rues autogérées, où ses sympathisants se réunissaient initialement de
façon hebdomadaire dans des espaces publics ouverts, dans l’esprit de l’occupation des
places par le mouvement des indignés. Encore aujourd’hui, les réunions de ses
« cercles » locaux sont annoncées sur les réseaux sociaux ou en utilisant Facebook.
Podemos est d’abord un parti 2.0 et d’électeurs. Lors des européennes, il utilisa le
financement participatif (« crowdfunding »), tout en publiant le détail de ses dépenses
sur internet. Ses cinq eurodéputés élus se sont engagés à ne percevoir que 2225 euros
nets (soit trois fois le salaire minimum en Espagne) et à redistribuer le reste de leur
salaire (6400 euros) à des organisations de leur choix impliquées dans le mouvement

Variations, 20 | 2017
113

social. Le parti a étendu cette pratique à l’ensemble de ses élus. Même s’il existe un
manque de contrôle sur le respect réel de cette obligation interne, et que les dons
peuvent donner lieu à des conflits d’intérêt, ses élus signent des déclarations de
patrimoine et nombreux sont ceux qui publient le détail de l’utilisation de leur
rémunération sur internet. Malgré les critiques possibles, force est toutefois de
constater que Podemos tente d’aller beaucoup plus loin que les autres partis dans
l’incitation à la limitation des salaires et de pratiques plus transparentes. Dans cette
partie, je synthétise les aspects principaux de son organisation interne, en montrant la
volonté d’instaurer de nouvelles pratiques, d’utiliser les réseaux sociaux pour faire
campagne mais aussi pour s’organiser, de se structurer comme un mouvement
d’assemblées autogérées, même si l’institutionnalisation a aussi engendré un
renforcement de la centralisation autour du secrétaire général.

L’usage des réseaux sociaux et de l’internet : un parti 2.0 ?

20 Podemos est un parti en pointe sur l’usage des réseaux sociaux et de l’internet, tant
dans son fonctionnement interne, que pour faire campagne. À certains égards, sa
campagne des européennes rappela l’avantage technologique pris par Barack Obama
sur ses concurrents en 2008. La manière même d’élaborer son programme fut très
innovante : il s’agissait d’un Programme participatif avec des propositions formulées par
le groupe des fondateurs puis proposées à la discussion sur les réseaux sociaux. Les
citoyens pouvaient voter en approuvant ou non les propositions et suggérer des
amendements. Contrairement à la pratique des partis traditionnels, qui engendre
l’imposition du programme électoral par les élites dirigeantes sans discussions ni
débats avec les militants (et encore moins avec les citoyens), la définition interactive du
programme électoral suscita un fort engouement et permit à Podemos d’impliquer les
gens autour de son projet et de se créer une audience. Le succès de l’initiative fut tel
qu’il obligea d’ailleurs les autres partis à réagir. Le Parti populaire créa rapidement une
plateforme internet, « En 140, l’Europe avance », incitant les citoyens a envoyé des
propositions de 140 caractères suivant le format d’écriture de Twitter 37. Equo, petit
parti écologiste, proposa un Wikiprogramme. IU développa de même un « Programme
ouvert » aux suggestions de ses militants : comme dans le cas de Podemos, il s’agissait
pour les internautes de proposer des amendements à un programme prédéfini, mais
seules les personnes affiliées au parti pouvaient participer et non l’ensemble des
citoyens. Mais le Parti socialiste n’a pas réagi à cette tendance : seule l’une de ses
fédérations locales, le parti socialiste de Galice (PSdG) a proposé une initiative de ce
type, « Réinventons la Corogne » lors des municipales postérieures de mai 2015. Lors de
ces recueils virtuels de doléances, les questions du chômage et du futur de la jeunesse
émergèrent très clairement comme les principales préoccupations des citoyens. La
définition interactive du programme de Podemos ouvrit d’une certaine manière une
nouvelle séquence politique, caractérisée par la réappropriation active par les autres
partis d’innovations politiques proposées initialement par le parti violet (slogans,
pratiques, propositions etc.).
21 Podemos utilisa aussi très bien les réseaux sociaux. Une équipe de 15 étudiants et
jeunes bénévoles administrèrent les différentes adresses internet et comptes du parti
sur les réseaux sociaux durant la campagne. Chaque jour, ils débattaient durant
plusieurs heures sur le sujet d’actualité ou les déclarations polémiques de leurs
opposants qui pouvaient être les plus vus, avant de lancer la tendance par des messages

Variations, 20 | 2017
114

ciblés. À plusieurs reprises, l’une des étiquettes mises en avant par l’équipe de Podemos
sur les réseaux sociaux constitua le thème le plus débattu du moment. Certains
messages sur la page Facebook du parti ont été partagés par plus de 2000 personnes ce
qui, selon certains analystes, a pu l’amener à atteindre jusqu’à 750 000 personnes
durant la campagne38. D’autres spécialistes des réseaux sociaux ont même estimé que
Podemos peut avoir réussi à contacter environ deux millions d’Espagnols 39. Le succès
des outils virtuels du parti a ensuite triplé dès l’annonce des résultats le soir du 25 mai
2014 : 48h après les européennes, Podemos comptait 194 000 suiveurs sur Twitter, 380
000 sur Facebook, et Pablo Iglesias était devenu le dirigeant politique le plus suivi sur
Twitter avec 322 000 « followers », illustrant un véritable « phénomène médiatique » 40.
Rita Maestre, désormais porte-parole de la mairie de Madrid, résume bien la clé de ce
succès digital, en expliquant que les forces vives de Podemos, largement impliquées
dans le 15-M et les mouvements sociaux, maîtrisent mieux ces outils que les militants
d’autres partis : « Nous fonctionnons en réseau de façon naturelle. Notre préparation
est très bonne, nous n’avons pas besoin de former ou d’avoir recours à des personnes
extérieures pour diffuser nos messages. Nos militants sont déjà à la pointe des
nouvelles technologies »41. L’internet et les réseaux sociaux auraient été utilisés comme
« des espaces d’interaction », en faisant l’effort « de dialoguer avec les gens, de
répondre aux tweets et de créer un espace d’échange », contrairement aux autres partis
qui se limitent souvent à diffuser leurs messages, en reproduisant la tendance
oligarchique de l’imposition du contenu par le haut sans débat 42. L’adepte de Twitter
pouvait ainsi déceler les manœuvres purement stratégiques des grands partis,
recrutant des collaborateurs pour faire vivre les comptes de leurs candidats : la tête de
liste du PSOE, Elena Valenciano, revint sur le réseau le 20 décembre 2013 après avoir
été inactive pendant 10 mois et publia seulement quelques photos durant la campagne ;
Miguel Arias Cañete, ministre de l’agriculture et tête de liste du PP publia deux ou trois
tweets par jour, après avoir créé son profil juste avant le début de la campagne. Depuis
lors, tant Valenciano que Cañete ne font plus vivre leurs comptes Twitter. À l’inverse, le
profil de Pablo Iglesias est actif depuis 2011, et il l’utilise lui-même quotidiennement.
Tant par son programme participatif que par son utilisation des réseaux sociaux,
Podemos marqua la campagne, fut à la pointe des innovations technologiques et obligea
les autres partis à s’adapter.
22 Podemos a d’ailleurs aussi recours aux nouvelles technologies de l’information et de la
communication, notamment aux applications de vote électronique, dans son
fonctionnement organisationnel interne. Ainsi, par exemple, le dimanche 19 octobre
2014 dans la soirée, les 26 membres de l’équipe technique chargés d’organiser
l’assemblée constituante se connectèrent sur Telegram pour un « rendez-vous virtuel ».
Grâce à cette application de téléphone portable, ils débattirent et votèrent la méthode
de choix des documents fondateurs du parti. Cet épisode fut illustrateur du fait que
l’utilisation des nouvelles technologies constitue l’une des pierres angulaires de
l’organisation interne de la formation43. Dès son lancement le 17 janvier 2014, Twitter a
dû suspendre deux fois le compte de Podemos devant l’avalanche de « Tweets » des
suiveurs. Depuis les européennes, Podemos a formé trois groupes de travail, « Réseaux
sociaux », « participation » et « technologies », qui diffusent du contenu sur la toile et
les réseaux sociaux. Ce groupe se fonde notamment sur des militants de Juventud Sin
Futuro, qui ont acquis des compétences sur le partage numérique des informations
dans le cadre du mouvement des indignés. Durant la campagne des européennes,
Eduardo Rubiño géra le groupe « réseaux sociaux » et coordonna une équipe de 15 à 20

Variations, 20 | 2017
115

volontaires. Ce travail d’organisation et de diffusion de contenus numériques a d’ores


et déjà porté ses fruits. En 2015, Podemos était ainsi la formation politique la plus suivie
sur Twitter (428 000 suiveurs contre 181 000 pour le PSOE et 177 000 pour le PP), et
dominait encore plus ses concurrents sur Facebook (856 000 suiveurs contre 77 000
pour le PP et 73 000 pour le PSOE). On constate ainsi aisément que le parti cherche à
exploiter une « brèche » digitale et générationnelle par rapport à ses concurrents. La
jeunesse d’un nombre important de ses militants constitue un atout majeur. Comme le
déclare Fernando, un militant du cercle de Lavapiés de 33 ans, qui se dit « journaliste
précaire » et « hyperconnecté » sur Twitter, Facebook et Instagram :
« Nous avons un coup d’avance sur les autres partis. Nous sommes mieux organisés
qu’eux sur les réseaux sociaux et internet. Il y a un vrai travail d’organisation. Je
pense que cela va payer et faire la différence. On voit d’ailleurs les dirigeants du PP
qui commencent à dire qu’ils doivent réagir et être plus actifs. On est en train de
créer des brèches dans les partis traditionnels. L’idée est d’attirer les forces vives,
de faire travailler les jeunes créateurs, de s’entourer d’ingénieurs et de
professionnels de l’internet. Podemos est une sorte de ‘start-up’ politique où se
retrouve ceux qui veulent mettre l’innovation au service du changement
politique »44.
23 En octobre 2015, Pablo Iglesias était désormais suivi par 663 000 personnes sur Twitter
contre 614 000 pour Mariano Rajoy, et très loin devant Pedro Sánchez (96 000). À cela, il
faut ajouter les dizaines de comptes sectoriels et régionaux promus par les cercles et les
assemblées territoriales du parti, mais aussi ceux animés par les Espagnols à l’étranger.
Grâce l’application Telegram, des débats en temps réel pouvant inclure simultanément
des représentants de près de 250 cercles distincts ont lieu lors des grandes réunions
publiques du parti. La progression des adhésions sur les réseaux sociaux s’est d’ailleurs
très fortement amplifiée après les européennes qui ont marqué un point d’inflexion.
Àngel, un étudiant de 25 ans impliqué au sein du groupe « Participation » dirigé par
Miguel Ardanuy, m’expliqua que le parti utilise aussi l’application de vote Appgree,
disponible sur les téléphones portables, qui permet, à partir de critères sémantiques et
numériques, de sélectionner parmi les centaines d’opinions et de propositions des
utilisateurs sur un sujet donné, lesquelles présentent les plus forts taux d’interaction,
de popularité et de redondance. Pour lui, il s’agirait d’un « exemple d’intelligence
collective » permettant de faire remonter vers la direction du parti les positions les
plus appréciées par les sympathisants de base45. Cela permet aussi, grâce aux
technologies de l’information, de tirer profit et de structurer le travail de processus
d’assemblées qui ont montré leurs limites organisationnelles suite au mouvement des
indignés. L’application Appgree a ainsi été utilisée lors de l’assemblée citoyenne
d’octobre 2014 pour sélectionner 50 questions (sur 15 000) émanant des cercles de base
à travers 260 000 votes, qui furent ensuite posées aux porte-paroles de chaque aire
thématique. Enfin, en utilisant la technologie américaine Reddit, la formation a créé
« Plaza Podemos », un site internet d’agrégation et d’interaction entre utilisateurs, qui
permet de faire vivre ensemble les critiques de certains secteurs, les propositions et les
débats en jouant le rôle d’une plateforme de contenu.

Autogestion, horizontalité et démocratie participative : les produits


d’appel de Podemos

24 De plus, au-delà de cet usage innovant des nouvelles technologies, l’autogestion,


l’horizontalité et la démocratie participative constituèrent les principaux produits

Variations, 20 | 2017
116

d’appel initiaux de Podemos. Ses structures de base sont constituées par des assemblées
ou « cercles » en s’inspirant de la dynamique assembléiste du mouvement des indignés.
La dynamique d’auto-organisation s’est propagée avec un fort engouement après les
européennes dès juin 2014 : en moins d’un an, environ 1000 « assemblées citoyennes »
(dont une cinquantaine rien qu’à Madrid) ont été constituées sur l’ensemble du
territoire, créant de toute pièce un réseau qui comptait déjà 260 000 sympathisants
début 2015. Cherchant à s’appuyer sur une large base sociale, le parti remet en cause la
division traditionnelle entre les « militants » (qui paient normalement une cotisation)
et les « sympathisants » : il se structure de fait comme un parti d’électeurs où le
militantisme est plus fluide. Pour être considéré comme « sympathisant » (ce qui
implique selon ses propres critères, faire partie de l’organisation), il suffit de s’affilier à
l’un de ses cercles locaux ou de s’inscrire sur le site internet du parti. Aucune cotisation
n’est exigée, mais les dons sont encouragés. Un groupe local peut naître à l’initiative de
seulement deux personnes, dans un village, un quartier ou une ville. Il peut se
développer ou se dissoudre suivant la volonté de ses membres, comme un réseau de
suiveurs sur Twitter ou Facebook, ce qui donne corps à un militantisme très diffus et
quasi-entièrement autogéré. Une assemblée doit transmettre à la direction nationale
les informations relatives à la dénomination du groupe, aux noms, prénoms et aux
contacts courriels de ses membres avant d’entrer officiellement en vigueur. L’ensemble
des membres des assemblées locales peuvent prendre part aux votes virtuels ou
présentiels des grandes décisions nationales, mais aussi participer aux assemblées
municipales et régionales et au Congrès du parti qui doit avoir lieu tous les trois ans
selon ses statuts. Les réseaux sociaux jouèrent donc un rôle central dans la phase
initiale de constitution du parti dans la mesure où il ne disposait que de très peu de
locaux sur le terrain, ce qui eut pour avantage de limiter les besoins de financement.
Podemos s’organise à travers un système de participation ouvert, puisque des
personnes non affiliées peuvent participer à ses assemblées. Ce fonctionnement en
réseau séduit beaucoup les jeunes générations.
25 Toutefois, avec le temps, l’auditoire des réunions des cercles a eu tendance à se
restreindre aux militants, l’organisation des délibérations devenant de même plus
organisée, avec des temps de parole et une durée limitée des réunions 46. Mais suivant
l’esprit des assemblées du 15-M, les décisions organisationnelles routinières sont le plus
souvent prises à l’unanimité. Il n’y a pas de porte-parole, chacun peut intervenir, même
si les responsables des commissions thématiques, et surtout désormais, les élus locaux,
régionaux ou nationaux lorsqu’ils y participent, jouent un rôle déterminant. Au départ,
certains militants voulaient clairement interdire les porte-paroles pour éviter le
personnalisme et marquer le rejet de la démocratie représentative au profit de la
démocratie directe : mais pour une question d’efficacité, il a été décidé que des
représentants des cercles locaux seraient élus par l’ensemble de leurs membres afin de
défendre leurs revendications aux niveaux régional et national. Refusant d’apparaître
comme un parti de « délégués », à la structuration proche des partis traditionnels, force
est donc de constater que des pratiques de délégation du pouvoir se sont peu à peu
imposées afin de faciliter le travail de coordination entre les différents échelons du
parti. Certains militants sont ainsi assez critiques de la remise en cause rapide du
modèle d’un parti plus horizontal et de l’affaiblissement du rôle des cercles. Pablo
Echenique, le secrétaire d’organisation, considéra lui-même à l’automne 2016 qu’« il
faut réactiver les cercles, puisque nombreux sont ceux qui ne sont plus actifs » 47. À
Valence, j’ai rencontré certains sympathisants déçus, pour qui la primauté initiale de la

Variations, 20 | 2017
117

démocratie directe à la base et du rôle des cercles aurait été remise en cause par
l’institutionnalisation des conseils citoyens. Rencontrée au quartier général du parti
rue Turia, Lidia, une commerçante de la vieille ville qui milite dans le groupe local
estime ainsi que « les cercles ne jouent quasiment plus aucun rôle, à part dans les
quartiers. Maintenant, ce sont les réunions du conseil citoyen de la ville qui sont
déterminantes. Les cercles servent surtout comme outils de mobilisation lors des
campagnes, mais le lieu de la délibération et de la décision est devenu le conseil
citoyen »48.
26 Il faut donc conclure par deux remarques. D’une part, même si le fonctionnement des
cercles s’inspire des logiques d’assemblée du mouvement des indignés, reprenant
certaines de ses pratiques, comme le fait de lever les mains et de les bouger pour
exprimer son accord avec une prise de parole, il est toutefois globalement très
différent, beaucoup plus rationnel et organisé, et s’apparente en fait de plus en plus à
celui d’une organisation partisane classique. Les assemblées du « 15-M » étaient parfois
interminables, sans véritable fil conducteur, laissant chacun intervenir quelquefois
durant de longues minutes, en revenant parfois à des questions déjà traitées. À
l’inverse, dans les réunions des cercles de Podemos, les militants annoncent désormais
l’ordre du jour, disent dès le départ à quelle heure la réunion doit se terminer,
répartissent et limitent les prises de parole, dans le but d’être le plus efficaces possible
dans l’organisation du travail de mobilisation politique. D’autre part, dans la mesure où
le parti s’institutionnalise rapidement en permettant à ses dirigeants locaux d’accéder
à des mandats représentatifs, les conseils citoyens et leur direction sont devenus les
principaux centres de pouvoir au détriment des cercles, qui réunissent certes les
sympathisants mais n’influent pas réellement et de façon déterminante sur les
décisions internes. C’est d’ailleurs pour cela que, passée l’effervescence initiale,
beaucoup de cercles locaux sont désormais beaucoup moins, voire même plus du tout
actifs : après l’accès du/de la dirigeant(e) et de ses principaux animateurs à des
mandats locaux, ils s’investissent dans leurs nouvelles fonctions institutionnelles et le
cercle ne vit plus réellement en dehors des périodes électorales. Ceux qui restent ont
tendance à jouer le rôle d’un groupe de pression qui tente de contrôler l’activité de
leurs élus locaux. À l’inverse, si aucun membre n’a accédé à un mandat représentatif,
les réunions ont tendance à devenir de moins en moins régulières et on observe un fort
désengagement militant depuis les municipales, lié à un cycle de désinvestissement.

La sélection des candidats par des primaires ouvertes

27 Podemos a aussi eu le mérite d’introduire en Espagne le débat sur la formation des


listes électorales, en montrant, au moins initialement, que l’imposition par les partis de
listes fermées n’est pas une fatalité et qu’il est possible au contraire de proposer aux
citoyens des listes ouvertes qui permettent à de nouvelles individualités d’accéder à la
représentation politique. Podemos soutient l’organisation de primaires ouvertes à
l’ensemble de ses sympathisants pour élire les membres de son Conseil citoyen national
et de ses conseils citoyens locaux dans chacune des 50 provinces espagnoles. Ses
candidats lors des européennes de 2014 furent ainsi choisis par des primaires ouvertes
à l’ensemble de ses sympathisants. N’importe quel citoyen, qui réussit à obtenir l’aval
de l’un des cercles locaux de la formation, pouvait être candidat. Les candidats
potentiels devaient simplement signer une déclaration sur l’honneur relative à
l’absence d’antécédents pénaux pour corruption et une carte d’adhésion aux valeurs du

Variations, 20 | 2017
118

parti. Cette procédure connut un large engouement populaire. Pour pouvoir présenter
une liste aux européennes, les fondateurs devaient eux-mêmes recueillir 15 000
signatures de citoyens, la procédure prévue par la législation espagnole pour les partis
ne bénéficiant pas de représentation parlementaire. Le budget initial de Podemos fut de
25 000 euros, mais atteignit rapidement 150 000 euros après sa campagne de
financement participatif. Chaque cercle local pouvait présenter jusqu’à trois candidats
aux primaires : 150 personnes se présentèrent, puis le choix de la liste finale composée
de 64 personnes (32 hommes et femmes) de même que leur ordre d’éligibilité sur la liste
furent votés par l’ensemble des sympathisants lors d’un vote électronique qui mobilisa
20 000 sympathisants. Même si ce processus fut ouvert et participatif, il bénéficia
surtout à ceux dont la notoriété était la plus forte et qui surent le mieux mobiliser leurs
réseaux militants tels que Pablo Iglesias et Teresa Rodríguez notamment.
28 En cherchant à favoriser la constitution de plateformes citoyennes lors des élections
municipales de 2015, Podemos suscita aussi un fort engouement, notamment auprès
des personnes les plus impliquées dans les collectifs locaux et les mouvements sociaux
dans le contexte de la crise. Une multitude de plateformes telles que Ganemos Madrid,
Aragon Si Se Puede ou Guanyem Barcelona dirigée par Ada Colau de la PAH, se sont ainsi
formées au sein de nombreuses villes d’Espagne. Par exemple, dans la communauté
autonome de Madrid, ce processus s’est largement diffusé : Ahora Getafe ; Leganemos ;
Somos Alcala ; Ganemos Alcorcón ; Rivas Puede ; Mejoremos etc. Même si les ossatures
de ces plateformes furent constituées par les militants locaux de Podemos, de simples
sympathisants pouvaient aussi y participer. Mais le plus important ici est que les
candidats et leur position sur chaque liste furent systématiquement choisis par des
votes des groupes locaux. Les listes furent donc directement formées par les bases
plutôt que par les dirigeants avant de rechercher l’assentiment des militants. Malgré
une conjoncture défavorable au printemps 2015 marquée par l’affaire Monedero qui
engendra un déclin important des intentions de vote du parti dans les sondages, la
constitution participative des listes municipales lui permit de reprendre la main,
d’obtenir 15% des voix en moyenne et des victoires symboliques majeures à Madrid et
Barcelone notamment. La définition du programme électoral des européennes fut aussi
assez démocratique et interactive : au programme de base élaboré par les fondateurs,
chaque cercle pouvait incorporer des amendements qui étaient ensuite approuvés ou
rejetés par les votes électroniques des sympathisants. On voit donc bien comment,
derrière l’émergence électorale de Podemos, il y a aussi un processus participatif assez
démocratique, ouvert et horizontal, tant dans la sélection des candidats que dans la
définition du programme.

Le Congrès constituant de Vistalegre et le renforcement de la


centralisation du pouvoir

29 Pour autant, les structures « nationales » du parti fonctionnent assez différemment et


demeurent fortement centralisées autour du groupe dirigeant : de ce point de vue,
Podemos apparaît plus comme une organisation partisane « comme les autres ». Depuis
sa fondation en 2014, il est ainsi possible d’observer un processus de renforcement de la
verticale du pouvoir autour du cercle des fondateurs. Plusieurs épisodes ultérieurs aux
élections européennes illustrèrent très bien les limites de sa démocratie interne. Ainsi,
en juin 2014, lors de la nomination de « l’équipe technique », qui eut pour mission
d’organiser la future assemblée constituante du parti, la démocratie interne fut une

Variations, 20 | 2017
119

gageure : le groupe des fondateurs imposa d’en haut et sans consultation, le choix d’une
élection entre des listes fermées de 25 personnes. Pablo Iglesias proposa la sienne, qui
regroupait l’ensemble de ses proches, de telle sorte qu’il s’agissait formellement d’une
« primaire », mais que la compétition fut inégale avec les autres listes potentielles, dont
les candidats devaient faire face à un déficit de notoriété. Certains militants de base
s’affrontèrent aux fondateurs et les cercles de Madrid demandèrent l’organisation de
« listes ouvertes » comme lors des européennes49. L’annonce par lettre et en conférence
de presse de l’organisation dès la semaine suivante de l’élection qui devait ratifier le
choix de cette « équipe technique » fut très mal perçue. De nombreux militants
critiquèrent le manque de temps pour constituer des listes alternatives. Le cercle de
Lavapiés, un noyau fondateur qui devint rapidement assez critique, considéra en ce
sens que « la proposition est précipitée et que nous n’avons pas assez d’information » 50.
Les représentants des assemblées de Vallecas, Moncloa, Arganzuela, Hortaleza, Usera,
Chamartín, Fuencarral ou de la ville de Rivas (dont les assemblées étaient en pleine
croissance), s’opposèrent fortement à la décision des fondateurs. Ceux des assemblées
de La Latina, Moratalaz, ou encore du district de San Blas furent les plus virulents, en
dénonçant « des pratiques internes oligarchiques » contredisant le discours
d’exemplarité démocratique du parti. Certains journalistes évoquèrent un « énorme
mal-être » et une « ambiance interne irrespirable »51. À ces critiques, Juan Carlos
Monedero répondit en défendant la nécessité de « donner une certaine autonomie à
l’élite dirigeante » pour ne pas reproduire selon lui les erreurs du mouvement des
indignés, « radicalement démocratique, mais radicalement inopérant » 52. Monedero alla
même plus loin en alertant du risque de « coup d’État » au sein de l’organisation,
accusant certains sympathisants de vouloir convertir le mouvement en « une gauche
d’IU » et de le rendre « peu viable ». Au final, seul le cercle des infirmières présenta une
liste alternative de 25 candidats composée notamment de syndicalistes et d’avocats et
présentée comme « paritaire, pluri-territoriale et multidisciplinaire » 53. Le vote
électronique pour départager les deux listes fermées, ouvert à l’ensemble des
sympathisants de plus de 16 ans, eut lieu les 12 et 13 juin grâce au système « Agora
Voting » et mobilisa 55000 votants. Sans surprise, la liste d’Iglesias obtint 86,8% des
voix contre 10,34% pour la liste alternative regroupant le cercle des infirmières et une
partie importante des cercles de Madrid.
30 Les structures nationales du parti furent de même définies par le groupe des fondateurs
en juillet 2014, soumises à débat puis approuvées par les militants en novembre. Dans
un Pré-document d’organisation, il fut proposé un parti doté d’un dirigeant et d’organes
exécutifs centralisés autour d’un noyau dur de 15 personnes54. Présentée comme « une
organisation politique orientée à promouvoir et défendre la démocratie et les droits de
l’homme », les fondateurs proposèrent à leurs bases de faire de Podemos un parti
combinant une structure nationale centralisée et des assemblées locales autogérées 55. Il
fut proposé que « l’Assemblée citoyenne », présentée comme l’organe principal de
décision, se réunisse tous les trois ans lors d’un Congrès national : en son sein, tous les
membres de Podemos, « ont le droit de participer avec la voix et le vote » pour
« déterminer la ligne politique, le programme, approuver les statuts et les mécanismes
de financement, de même que choisir leurs représentants » 56. Il fut aussi proposé de
doter le parti d’un « Conseil citoyen » de 80 personnes, pensé comme un organe de
contrôle permanent devant « donner une continuité à la ligne politique choisie dans les
assemblées citoyennes et l’adapter aux circonstances du moment » 57. Enfin, le « Conseil
de coordination », composé de 15 personnes élues pour trois ans, constitue en fait la

Variations, 20 | 2017
120

vraie direction du parti. Le référendum révocatoire fut aussi approuvé, à savoir que
tant le secrétaire général, les membres du conseil citoyen national ou de coordination,
que les dirigeants des groupes locaux peuvent être révoqués par un référendum
convoqué par au moins 30% des affiliés du parti pour le niveau national, ou du conseil
citoyen local concerné. Du point de vue de son organisation territoriale, l’unité de base
du parti est le cercle, dont la fonction est de « promouvoir la participation, le débat et
la relation active avec la société ». Dans les municipalités où il y a moins de 200 affiliés,
« la structure n’aura pas d’autre organe que la propre assemblée citoyenne », et dans
celles de plus de 200, « l’organe de décision sera l’assemblée citoyenne intégrée par
tous les membres des cercles »58. Dans les communautés autonomes, le modèle
municipal basé sur les cercles a été répliqué. Ces grands principes organisationnels,
définis par l’élite dirigeante, consacrèrent la primauté d’un exécutif national autonome
totalement libre de ses choix, et furent approuvés sans modification lors de l’Assemblée
constituante de Vistalegre du 15 novembre 2014.
31 Dans ce processus d’institutionnalisation d’une nouvelle organisation partisane, la
marginalisation des courants internes favorables au maintien d’un mouvement
d’assemblée et critiques de la ligne des fondateurs illustre bien la « normalisation »
progressive de Podemos. Représentant le courant interne « Sumando Podemos » avec
les eurodéputées Teresa Rodríguez et Lola Sánchez, les militants Victor García, la
féministe Beatriz Gimeno et le cercle des infirmières, l’eurodéputé Pablo Echenique
retira sa candidature au secrétariat général après avoir mis en cause la méthode de
vote, estimant qu’une compétition interne avec l’équipe de Pablo Iglesias était
impossible59. Le courant « Construyendo Podemos » dirigé par Clara Marañón et
Carolina Huelmo, qui réunit une dizaine de cercles très actifs (dont ceux de Madrid,
Séville, Murcie, Ciudad Real, Alicante et Guipuscoa), émit de même des critiques. Le
dilemme il est vrai, fut que les sympathisants durent soit voter en bloc pour la liste
fermée proposée par les fondateurs, soit choisir un à un les 62 candidats au « Conseil
citoyen ». Dans un tel système, le choix possible des candidats sur une base individuelle
fut en compétition inégale avec la liste de Pablo Iglesias en raison du déficit de
notoriété de la plupart des candidats. Le cercle des infirmières de Podemos fut
d’ailleurs beaucoup plus critique, accusant ouvertement Iglesias de donner corps aux
« premiers réflexes de caste » au sein du mouvement, montrant l’évolution rapide du
parti vers une organisation dotée d’une direction autonome imposant des mécanismes
de discipline et de hiérarchie partisane.

***

32 On voit donc bien comment l’essor de Podemos n’est pas juste le fruit du hasard, et se
fonde aussi sur une volonté de rénovation des pratiques politiques à l’heure de
l’internet et des réseaux sociaux, tant pour faire campagne que pour s’organiser en
interne. Les nouvelles technologies sont activement utilisées comme des instruments
de mobilisation et d’invitation au débat, ce qui permet de relayer plus effectivement les
prises de position publiques des porte-paroles, et de mener de véritables « campagnes
2.0 ». L’usage des réseaux sociaux, la création d’assemblées autogérées, la définition
participative des programmes, la sélection des candidats par des primaires sont autant
d’évolutions qui visent à traduire en actes les principes d’une démocratie plus
participative et horizontale. Mais cette article a surtout montré les tensions entre cette
dimension citoyenne (participative) et la dimension organisationnelle (hiérarchique et

Variations, 20 | 2017
121

formalisée), qui vise à ne pas reproduire les travers du mouvement des indignés,
« radicalement démocratique, mais radicalement inopérant » pour reprendre
l’expression de Juan Carlos Monedero.
33 D’une part, la trajectoire récente de Podemos a donc illustré un renforcement de la
centralisation du pouvoir : après les municipales de mai 2015, la volonté d’imposer une
discipline et une cohésion interne autour de la stratégie décidée par la direction a
engendré un autoritarisme organisationnel croissant justifié sans cesse par l’impératif
de conquête du pouvoir. Ainsi, une « primaire » a certes été organisée pour désigner les
candidats aux législatives, mais lors d’un vote militant national, de telle sorte que les
candidats ont ensuite été « parachutés » et répartis dans les circonscriptions par la
direction, ce qui a entraîné des démissions locales en chaîne, notamment à Madrid et
en Catalogne. En janvier 2017, il est possible de considérer que Pablo Iglesias dispose de
proches qui adhérent à sa ligne politique à la tête de 12 des 17 conseils citoyens des
communautés autonomes. Le Congrès Vistalegre II de février 2017 lui a permis de
réaffirmer son leadership (ses sympathisants représentent désormais 60% des membres
du Conseil citoyen), de maintenir une ligne d’opposition plus intransigeante et une
vision plus « mouvementiste », où les élus du parti devraient selon lui être des
« activistes institutionnels » faisant le lien entre la rue et les institutions, au détriment
de la vision plus transversale prônée par Íñigo Errejón, axée sur le travail institutionnel
et la quête de crédibilité pour « faire moins peur » et incarner un parti de
gouvernement pouvant diriger ou prendre part à une alternance future. Le secrétaire
général a de même renforcé ses prérogatives en faisant approuver son pouvoir de
destituer directement les dirigeants des conseils citoyens locaux ou de dissoudre ces
derniers et de provoquer de nouvelles élections internes en cas de dissidence ouverte.
34 Mais, d’autre part, malgré ce renforcement de la centralisation du pouvoir, d’autres
tendances montrent une volonté de faire évoluer certaines pratiques : en deux ans et
demi depuis octobre 2014, Podemos a ainsi organisé 9 votes internes (auxquels il faut
ajouter les votes des groupes locaux sur les enjeux les concernant, notamment dans la
désignation des conseils citoyens), illustrant une fréquence très forte des consultations
militantes sur les principales orientations du parti. Le nombre de sympathisants a aussi
fortement progressé de 250 000 en octobre 2014 à 413 000 en janvier 2017, illustrant la
volonté de créer un mouvement de masse, mais plus individualisé et au militantisme
plus fluide. Même si les dirigeants estiment que les militants « actifs » se situent plutôt
autour de 150 000 personnes, ces chiffres demeurent assez impressionnants pour une
organisation nouvelle : de fait, les votes sur le rejet de l’alliance avec Ciudadanos, puis
sur le soutien à celle avec IU ont mobilisé environ 150 000 militants à chaque fois.
Même si leur contrôle pose question, les élus de Podemos continuent toujours à ne
percevoir que trois fois le salaire minimum, le parti ayant institué une « Commission de
garanties » en charge de veiller sur les pratiques internes. Ils signent aussi des
déclarations d’intérêts, et ont parfois fait approuver une diminution des salaires de
l’ensemble des élus dans les mairies qu’ils dirigent comme à Barcelone.
35 Pour conclure, il est donc possible de dire que Podemos n’est ni un parti politique
classique, ni une forme d’organisation complétement nouvelle. Il cherche plutôt à
concilier les deux logiques apparemment contradictoires du parti-mouvement et du
parti traditionnel. À la base, il se structure comme un mouvement d’assemblées
autonomes et autogérées, qui nomment leurs représentants, choisissent leurs priorités
locales et leur stratégie d’alliance, ce qui explique leur géométrie variable en fonction

Variations, 20 | 2017
122

des « écosystèmes » politiques locaux (alliance ou non avec le PSOE, IU etc.). L’absence
de locaux « physiques » de nombreux cercles, les convocations et la diffusion des
informations par les réseaux sociaux, ou encore le brouillage de la frontière entre
sympathisants et militants par l’absence de cotisation, sont autant d’éléments qui
distinguent pour l’instant Podemos des autres partis et qui rapprochent le
fonctionnement de ses bases de celui d’un mouvement social se réunissant dans les
espaces publics et axé sur l’organisation de manifestations de rue. Le « populisme »
n’est pas une caractéristique intrinsèque du parti, dont les discours institutionnels
s’apparentent plus à des discours d’opposition classiques, mais a été utilisé initialement
comme une stratégie oppositionnelle et d’émergence, et demeure utilisé de temps à
autre comme une stratégie de mobilisation.
36 Ses fondateurs sont d’ailleurs, on l’a vu, des entrepreneurs de cause professionnels de
l’action militante de telle sorte que, même s’il a suscité l’engagement de profanes et
d’une nouvelle génération de jeunes précaires en politique, Podemos se fonde d’abord
sur l’expertise sociologique et stratégique de politologues qui mettent leurs
connaissances au service d’une entreprise de refondation d’une gauche alternative.
Même s’il s’appuie sur des procédures visant à rendre son fonctionnement interne plus
démocratique, il serait toutefois trompeur de le qualifier de « parti d’assemblée ».
Certes, à travers la fédération d’assemblées locales, la consultation par vote des
militants sur les grandes orientations du parti et la revendication de transparence en
publiant ses comptes sur internet, Podemos cherche à mettre en application les
principes de la démocratie participative et directe. La systématisation de l’utilisation
des moyens de communication liés aux réseaux sociaux lui permet de plus de
communiquer et de faire campagne à des coûts très faibles. Mais la ligne politique
adoptée lors du Congrès fondateur a intronisé un secrétaire général doté de larges
pouvoirs sur les assemblées locales, et a confié quasiment l’ensemble du pouvoir
interne à un groupe dirigeant où l’on retrouve la plupart des fondateurs. Le parti est
certes doté d’un « conseil citoyen » assez élargi, mais aussi d’un exécutif dirigeant,
d’une hiérarchie et d’une discipline comme les partis traditionnels. Fédération
d’assemblées locales autogérées dont les décisions sont soumises à l’approbation des
bases, Podemos est donc toutefois aussi un parti au leadership très marqué. Il se
structure en fait différemment suivant le niveau considéré : l’autonomie très forte du
groupe dirigeant sur les grandes orientations nationales, sur lesquelles les militants de
base ont en fait très peu de pouvoir, contraste avec le fort degré d’autogestion des
assemblées locales. En alliant centralisation du pouvoir et autogestion il cherche en fait
à combiner une stratégie nationale avec une autonomie locale autour de représentants
dont la vocation désirée est celle de se convertir en « activistes institutionnels ».

NOTES
1. . Entretien avec Beatriz, infirmière, meeting de Móstoles, 11 mai 2015.
2. . Thomas Fromentin et Stéphanie Wojcik (dir.), Le profane en politique. Compétences et
engagements du citoyen, Paris, L’Harmattan, 2008.

Variations, 20 | 2017
123

3. . Pablo Iglesias, « Understanding Podemos », New Left Review, n° 93, mai 2015, p. 20.
4. . Yann Raison du Cleuziou, « Le secours catholique et les forums sociaux : une politisation
incrémentale (2003-2010) », Critique Internationale, vol. 1, n° 5, 2011, p. 73-89.
5. . « Lola Sánchez, candidata a las primarias de Podemos », DiarioSur, 5 mars 2014.
6. . « Los otros diputados de Podemos », Público, 28 mai 2014.
7. . Tania González, eurodéputée de Podemos, fiche biographique du Parlement européen,
décembre 2016.
8. . « El político más influyente del que nunca has oído hablar », El Mundo, 24 septembre 2015.
9. . Antonio Negri, Le Pouvoir constituant. Essai sur les alternatives de la modernité, Paris, PUF, 1997.
10. . Luis Giménez, « En la Facultad, radicales y mayoritarios », in Ana Domínguez et Luis Giménez
(dir.), Claro que Podemos. De La Tuerka a la esperanza del cambio en España, Madrid, Los Libros del
Lince, 2014, p. 19.
11. . Acción de Contrapoder en la Facultad de Políticas de la Complutense, You Tube, 2006.
12. . « Espacio Alternativo becomes Izquierda Anticapitalista and decides to stand in European
elections », International Viewpoint, 24 novembre 2008.
13. . « Quién es quién en Izquierda Anticapitalista, el partido que mueve los hilos dentro de
Podemos », Vozpópuli, 16 juin 2014.
14. . Pierre-André Taguieff, « Le populisme et la science politique. Du mirage conceptuel aux
vrais problèmes », Vingtième Siècle, n° 56, 1997, p. 8.
15. . Ernesto Laclau, La raison populiste, Paris, Le Seuil, 2008.
16. . Fabio García Lupato, « Les usages et l´intériorisation de l´Europe au sein de la compétition
parlementaire en Espagne et en Italie », in Mathieu Petithomme (dir.), L’européanisation de la
compétition politique nationale, Grenoble, PUG, 2011, p. 76-101.
17. . Ernesto Laclau, Op. Cit., 2008, p. 96.
18. . Giovanni Sartori, Partis et systèmes de partis : un cadre d’analyse, Bruxelles, Éditions de
l’université de Bruxelles, [1967] 2011.
19. . Otto Kircheimer, « The waning of opposition in parliamentary regimes », Social Research, vol.
24, n° 1, 1957, p. 128-129.
20. . Enquête CIS, janvier 2016.
21. . Enquête CIS, juin 2014, et Ibid.
22. . Alexandre Dorna, Le populisme, Paris, Presses universitaires de France, 1999, p. 5.
23. . Pablo Iglesias, « Podemos : el partido de las clases populares », El País, 30 novembre 2015.
24. . Patrick Charaudeau, « Réflexions pour l’analyse du discours populiste », Mots. Les langages du
politique, n° 97, 2011, p. 101-116.
25. . « Podemos quiere politizar el dolor », El País, 11 octobre 2016.
26. . Pablo Iglesias, cité dans « ¿Hacia dónde camina Podemos? », El Mundo, 15 septembre 2014, p.
15.
27. . Max Weber, Le savant et le politique, Paris, Plon, [1919] 2002.
28. . Otto Kircheimer, « The transformation of the West European party systems », in Joseph La
Palombara et Myron Weiner (dir.), Political Parties and Political Development, Princeton, Princeton
University Press, 1966, p. 177-200.
29. . « El espejo griego de Syriza », El País, 23 novembre 2014.
30. . Sur une échelle classique de positionnement, 0 correspond à l’extrême-gauche, 5 au centre
et 10 à l’extrême-droite. Cf. sondage El País/Metroscopia, 2 novembre 2014.
31. . Sylvain Crépon, Alexandre Dézé et Nonna Mayer , Les faux-semblants du Front National.
Sociologie d’un parti politique, Paris, Presses de Sciences-Po, 2015.
32. . « Un proyecto económico para la gente », programme économique, élections européennes,
avril 2014.
33. . Propuesta de Programa Económico, elecciones legislatives, 2015, p. 4.

Variations, 20 | 2017
124

34. . Pablo Iglesias (dir.), Una nueva transición. Materiales del año del cambio, Madrid, Akal,
Pensamiento Crítico, 2015, p. 162.
35. . « Podemos propone nuevos impuestos, gravar la banca y bajar el IVA », El País, 31 octobre
2015.
36. . « Podemos expone sus propuestas económicas al empresariado », El País, 6 novembre 2015.
37. . « Las europeas empiezan por la red », El País, 19 mars 2014.
38. . El Mundo, 15 juin 2014, p. 3.
39. . « La comunicación digital de Podemos », El Mundo, 5 juin 2014.
40. . Luis Gómez, « Las redes de arrastre de Podemos », El País, 30 mai 2014.
41. . Rita Maestre, citée dans El País, 30 mai 2014.
42. . Ibid.
43. . « La infraestructura de Podemos vive en internet », El País, 15 novembre 2014.
44. . Entretien avec Fernando, Lavapiés, 25 février 2015.
45. . Entretien avec Àngel, siège « numérique » de Podemos, Plaza de España, 24 février 2015.
46. . Héloïse Nez, Podemos. De l’indignation aux élections, Paris, Éditions les Petits Matins, 2015,
p. 35-40.
47. . « Pablo Echenique : ‘Hay que reactivar los círculos », El Mundo, 14 octobre 2016.
48. . Entretien avec Lidia, commerçante, 38 ans, Ciutat Vella, Valence, 12 septembre 2015.
49. . « Las bases de Podemos se enfrentan a sus fundadores para exigir democracia interna », El
País, 9 juin 2014.
50. . « Militantes de Podemos se rebelan contra la dirección del partido », El Mundo, 8 juin 2014.
51. . El Mundo et La Vanguardia, 8 juin 2014.
52. . Juan Carlos Monedero, cité dans El País, 9 juin 2014.
53. . « El círculo de enfermeras de Podemos presenta una lista alternativa », El País, 12 juin 2014.
54. . Borrador de ponencia de organización, Podemos, juillet 2014.
55. . « Podemos se organizará como un partido con líder y órganos ejecutivos », El Mundo, 25
juillet 2014.
56. . Borrador de ponencia de organización, Op. Cit., 2014, p. 2
57. . Ibid., p. 2.
58. . Ibid., p. 4
59. . « Las renuncias de Echenique », El Periódico de Catalunya, 24 octobre 2014, p. 5.

INDEX
Mots-clés : Podemos, mouvements sociaux, partis politiques, gauche alternative

AUTEUR
MATHIEU PETITHOMME
Maître de conférences en science politique à l’université de Bourgogne/Franche-Comté,
spécialiste de l’Espagne contemporaine.

Variations, 20 | 2017
125

Panorama des mouvements sociaux


: le Portugal, XIXe, XXe siècles.
João Freire

Avant-propos de l’auteur

1 Sociologue senior, professeur émérite à ISCTE-Institut Universitaire de Lisbonne. Fils de


militaire, tout jeune a été officier de marine, puis déserteur pendant la guerre
coloniale. Après des décennies de travaux académiques sur le travail, les technologies,
les organisations et les professions, se découvre un nouveau filon de recherche dans la
colonisation portugaise d’Afrique et ses anciens camarades d’armes. Le travail d’archive
au prime abord ; mais aussi les exercices de mémoire et une sorte d’observation
participante sont amorcés.
2 Voici un fragment jamais publié à propos de « La gaie fratrie des clercs-laïques navals
(ou, paraphrasant je ne sais qui : Instead of a Spy: By a man too coward to be one), par João
Freire, initié-à-moitié, profane entier et sociologue accompli».
3 Cela devait commencer comme suit : « Les officiers de la marine de guerre représentent
un pivot institutionnel et, comme on l’a sérieusement défendu, constituent aussi une
corporation, hiérarchique et nationale, fondée sur l’amalgame originale d’une identité
professionnelle maritime avec une autre identité militaire1. Cependant, mis à part les
termes et les détails, ils peuvent être aussi vus comme une confrérie d’initiés, de
laïques qui se comportent comme de bons clercs, si l’on considère le cas portugais et, au
moins, les générations qui ont connu le régime de Salazar et qui ont contribué, d’une
manière ou d’une autre, à lui mettre fin et à inaugurer le cadre politique que le pays a
connu depuis.
4 L’humour et la gaité sont des traits saillants d’une ambiance interpersonnelle heureuse.
Le premier exige généralement l’intelligence ; la seconde peut être frivole mais peut
aussi exprimer un état partagé de petits bonheurs. Quand les deux s’allient, on sera
probablement face à une joyeuse communauté d’égaux, comme pouvaient l’être les
cercles d’étudiants des vieilles universités traditionnelles. »

Variations, 20 | 2017
126

Commençons, donc
5 Les sociologues rarement s’appliquent à l’étude des conditions qui permettent la paix
civile, laissant la besogne aux soins des juristes et autres organisateurs de l’Etat, ainsi
qu’aux militaires et quand les choses se gâtent, on en vient à la guerre civile. Ici, on
passe en revue le cas du Portugal dans la modernité (siècles XIX-XX e). Nous prenons le
concept de mouvement social, moins par le biais interprétatif de Touraine ou Wieviorka
que par une approche empirique à partir de l’existence, plus ou moins permanente et
caractérisée, d’une action collective menée par des individus d’une même classe sociale –
comme les ouvriers ou les paysans – ou d’une même catégorie sociale (comme les
jeunes ou les étudiants).
6 Le Portugal est un petit pays mais néanmoins une des nations d’Europe les plus
anciennes, avec stabilité des frontières et continuité de l‘Etat, une seule langue et une
religion dominante. Sa position géographique y a eu sa part de responsabilité, la
menace des voisins espagnols aussi ; les navigations et les découvertes du globe au XV-
XVIe, les constructions des empires d’outre-mer ont été ses quasi-merveilleuses
conséquences. Mais le pays est entré dans la modernité – industrielle, économique,
politique, civile, scientifique, culturelle – en retard par rapport aux grandes nations de
l’Occident. Aux temps de la Grande Révolution il était devenu un satellite politique de
l’Angleterre. Avec le pays appauvri et dévasté par les armées napoléoniennes, la chute
de l’Ancien Régime est arrivé en 1820 et a eu comme directe conséquence
l’indépendance du Brésil, proclamée par le prince Pedro, qui est venu ensuite à
Lisbonne briguer la succession de son père et, au bout d’une guerre civile (1828-1834), a
réellement implanté ici un régime monarchique constitutionnel et libéral (à la manière
contemporaine d’Orléans).
7 Il est peut-être utile de placer dès maintenant les principaux jalons politiques qui ont
marqué la vie publique du pays, depuis cette époque jusqu’à maintenant, pour mieux
cadrer notre sujet sur les mouvements sociaux et des institutions d’Etat censées assurer
la paix civile. Jusqu’au milieu du XIXe, le nouveau régime a eu quelques difficultés à
s’institutionnaliser, et a dû subir encore le fléau d’une jacquerie populaire-paysanne
(1846-47) terminée avec intervention militaire étrangère. Mais, depuis lors, le
constitutionnalisme fonctionne régulièrement : le roi, avec son pouvoir modérateur ; le
parlement (avec deux chambres : des députés et des pairs) ; le gouvernement (et ses
ministères centralisés) ; la justice (avec trois instances et un tribunal suprême, et qui a
aboli la peine de mort pour les crimes politiques dès 1852 et civils en 1867). L’Église est
en partie intégrée à l’État comme religion officielle, s’occupant aussi de l’état civil et
avec une présence importante dans la protection sociale, l’éducation, mais jouissant
elle aussi de ses propres instances judiciaires. L’Armée joue un rôle politique
significatif, au contraire de la Marine nationale (qui trouve un nouveau souffle avec la
colonisation moderne de la fin du XIX° siècle), mais elle aussi avec son propre système
de justice. Enfin, ce qui reste de l’empire d’outre-mer réussi à être préservé (surtout en
Afrique), donnant au gouvernement portugais une place non négligeable dans l’ordre
international d’alors, notamment lors de la conférence de Berlin (1885) qui a découpé le
continent noir dans ses futurs pays, selon les convenances des colonisateurs. Mais ces
territoires, en dépit de leurs richesses potentielles (surtout l’Angola et le Mozambique),
étaient assez délaissés et les portugais ont eu du mal à suivre l’effort de la Royal Navy
dans l’interdiction du trafique maritime d’esclaves de l’Afrique vers le Brésil, Cuba, les

Variations, 20 | 2017
127

États-Unis et le golfe Persique. Seules les petites îles de São Tomé et du Prince avaient
créé une économie de plantation efficace (cacao, surtout), mais au prix d’une
importation massive de main-d’œuvre noire (du Cap Vert, de l’Angola, etc.) suspectée
de « travail forcé ». Le restant de l’empire coûtait plus cher à l’État qu’il n’en
rapportait, surtout quand il s’agissait d’y envoyer des expéditions militaires pour mater
les résistances indigènes.
8 En effet, l’endettement colonial a été une des causes qui a provoqué la révolution
républicaine de 1910, tout comme la crise (politique, sociale, budgétaire) dérivée de la
participation du Portugal dans la guerre de 1914-18, ce qui a amené le coup d’État
militaire de 1926, et a ouvert la porte à la dictature et à l’État corporatiste de Salazar. Et
c’est encore la dernière guerre coloniale en Guinée-Bissau, l’Angola et le Mozambique
qui a fini par faire effondrer ce régime, lequel avait gâché les opportunités de son
temps, malgré l’habileté politique du dictateur qui avait réussi a aider la victoire de
Franco en Espagne, être neutre durant la deuxième guerre mondiale, être membre dès
le départ de l’OTAN (et allié privilégié des États-Unis, à cause des Azores), également de
la AELC/EFTA (à côté de l’Angleterre), puis, enfin, obtenir de pays comme la France,
l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et Israël les armements et fournitures nécessaires pour
mener cette guerre contre les nationalistes africains. Voici donc, comment « l’empire »
a toujours été étroitement associé aux grands changements du régime politique : la
perte du Brésil et l’arrivée de la monarchie libérale ; les coûts de l’occupation africaine
et l’établissement de la république parlementaire ; l’épuisement des ressources dû à la
Grande Guerre (en Picardie mais aussi contre les Allemands du Tanganika et du Sud-
Ouest Africain qui côtoyaient les colonies portugaises), c’était le tombeau de la
dictature. Puis, finalement, encore l’Afrique avec la persistance de la lutte anticoloniale
et l’établissement de la démocratie à Lisbonne.

XIXe siècle
9 Encore quelques mots sur la population portugaise et son économie, avant de parler des
mouvements sociaux. Au milieu du XIXe siècle, la population européenne (y compris les
archipels de Madère et des Azores) dépassait les 3 millions et demi, et montait à près de
6 millions en 1910. Au cours du siècle passé, elle a atteint les 8 millions et demi en 1950
et elle compte aujourd’hui quelques 10 millions d’habitants. L’urbanisation a été lente,
avec deux seules grandes villes, Lisbonne et Porto, qui constituent maintenant de
bonnes et grandes agglomérations métropolitaines. La population paysanne dominait
largement pendant la plupart de cette période de deux cents ans : autour de 60% des
actifs dans l’agriculture en 1910, encore 50% vers 1950 ; mais cela tombe ensuite à 26%
en 1970 et à 10% à la fin du siècle. Les travailleurs du secteur secondaire atteignent leur
sommet quantitatif seulement vers 1980 avec 40% du total de la population active, au
même niveau du tertiaire, et ces proportions commencent à fléchir depuis, selon le
processus bien connu de la désindustrialisation des pays les plus développés, au profit
des services.
10 De fait, l’industrie mécanisée n’est arrivée au pays que vers la moitié du XIX e, en même
temps que les premiers échos des luttes ouvrières en Europe et les ébauches d’un
associationnisme des travailleurs salariés de nature mutualiste. Mais, dès cette époque,
les élites ouvrières sont à l’écoute et répondent aux appels à la lutte de classes et aux
tentatives d’organisation autonomes : l’Internationale arrive en 1871, avec les émotions

Variations, 20 | 2017
128

de la Commune de Paris. Un premier parti socialiste est créé en 1878, des groupes
anarchistes en 1887 ; les syndicats sont reconnus par une loi de 1891, et sous l’influence
de la Charte d’Amiens du syndicalisme révolutionnaire, l’organisation syndicale se
développe très rapidement à partir de 1909, la CGT étant fondée dix ans plus tard,
nettement libertaire. Avec l’essor du bolchevisme, comme presque partout en Occident,
une âpre concurrence s’établit dans le mouvement ouvrier mais le parti communiste
créé en 1921 est dans les années 40 devenu majoritaire et, par la suite, c’est un des plus
fidèles suiveurs de la politique dictée à Moscou. Vainqueur à terme de la lutte
antifasciste, il fait encore aujourd’hui autour de 10% aux élections et domine la plupart
des syndicats et des mairies de la banlieue de Lisbonne et de la région d’Alentejo.
11 Possédant une bonne main-d’œuvre artisanale et manufacturière, surtout dans le
travail du bois, de la céramique, du verre, du textile, des produits agricoles (le vin,
surtout) et de la pêche, le Portugal a raté les temps de l’industrie lourde, des
applications techniques modernes, de l’électricité ou de la chimie. L’équipement
industriel installé, les véhicules mécanisés (chemins de fer, navires, automobiles)
étaient d’origine étrangère. La science a piétiné (malgré les bonnes connaissances
accumulées en botanique et zoologie) et l’éducation a pris beaucoup de retard. L’Église
catholique était profondément enracinée dans les croyances paysannes et leurs
pratiques sociales. Mais sa proximité avec le pouvoir politique et les couches les plus
nanties de la population a facilité la génération d’un anticléricalisme virulent vers la fin
du XIXe siècle, principalement dans les milieux urbains, dont le Grand Orient
Lusitaniant Uni (copie conforme de France) et plusieurs organisations secrètes de
« carbonaros » ont été les expressions les plus importantes.
12 Dans la dernière décennie de ce siècle-là, le parti républicain a pris un essor
considérable, menant une critique féroce à la fois contre la monarchie et contre l’Église.
Ces idées ont pénétré les classes moyennes et la petite bourgeoisie urbaine, certains
secteurs populaires et beaucoup de fonctionnaires d’État, y compris les militaires. Les
matelots de la flotte, qui étaient restés la plupart du temps à l’écart des débats
politiques, les ont rejoints à partir de 1906, quand une mutinerie (semblable à celle du
Potemkim à Odessa l’année antécédente) a éclaté à Lisbonne en pleine semaine sainte de
Pâques. Les motifs de la révolte étaient d’ordre disciplinaire mais la répression qui s’en
est suivi s’est chargée d’ouvrir la porte à la pénétration de l’idéologie républicaine
révolutionnaire chez les marins. L’assassinat du roi et du prince héritier en 1908 a été
l’œuvre d’autres radicaux mais la Marine a eu le rôle principal dans la chute violente de
la monarchie et l’avènement de la république en 1910. Pendant la courte expérience de
ce nouveau régime d’État les marins ont été aux postes les plus avancés de défense
contre les diverses tentatives de restauration monarchique, aussi bien que contre les
mouvements anti-libéraux préconisés dans les années 1920 par des secteurs
conservateurs de l’armée et les admirateurs du fascisme italien. En 1936, en rapport
avec la guerre civile qui couvait déjà en Espagne, a eu lieu dans le Tage la dernière
manifestation de politisation des matelots, cette fois-ci sous la coupe du parti
communiste, mais la prise de trois des principaux bâtiments de l’escadre n’a duré que
quelques heures et les hommes déclarés coupables sont allés grossir les premiers
contingents de prisonniers politiques qui arrivèrent au camp de concentration du
Tarrafal (aux îles du Cap Vert) où plusieurs d’entre eux ont trouvé la mort. Cet épisode
(et beaucoup d’autres tentatives armées, y compris un attentat des anarchistes contre
Salazar lui-même en 1937, raté de peu), illustre la manière forte, par laquelle « l’État

Variations, 20 | 2017
129

Nouveau » (militariste, corporatiste et clérical, un peu à la manière de Pétain) a traité


ses opposants pendant des décennies.
13 Avec la propriété foncière rurale très morcelée dans le centre-nord, l’excès de bras de
travail a déclenché une fuite vers l’émigration, surtout au Brésil, à partir de 1850. Au
contraire, au sud du Tage prédominait absolument la grande exploitation (des
latifundia, comme en Andalousie), ce qui a déterminé la consolidation d’un prolétariat
rural qui, à l’époque de la république parlementaire, a su s’articuler dans les luttes pour
le salaire et la dignité avec les ouvriers d’usine de la région proche de la capitale et des
principaux noyaux industriels dispersés dans le territoire: Porto, Coimbra, Covilhã,
Marinha Grande, Tomar, Setubal et les ports de pêche de l’Algarve. Cependant,
l’émigration est devenue un phénomène démographique structurel du Portugal
moderne, excédant largement la capacité de l’industrie et des services créés en ville à
absorber les flux de l’exode rural. Au XXe, en plus du Brésil, la métropole a réussi à
canaliser une partie de ces mouvements vers les colonies de l’Angola et du Mozambique
(rapatriés en majorité sans trop de problèmes en 1974-75), les gens pauvres des Açores
ont fui vers l’Amérique, ceux de Madeira vers le Venezuela et l’Afrique du Sud. Après la
seconde guerre mondiale, l’émigration découvre ses principales destinations en Europe
: la France, surtout, mais aussi l’Allemagne, la Suisse, le Luxembourg, la Belgique. Sous
le régime démocratique fondé par la révolution des œillets de 1974, cette tendance
s’estompe : le pays se découvre même comme un lieu progressif de destination (ou de
passage) des gens du Sud (africains, brésiliens, etc.). Mais ce n’était que partie remise.
Comme il était de tradition chez les méditerranéens (italiens, grecs, etc.) et du centre-
orient de l’Europe continentale (allemands, polonais, slaves, juifs…), les portugais ont
repris les chemins de l’étranger dès que la crise économique a frappé à nouveau, lors de
ces toutes dernières années : des chômeurs de l’industrie et du bâtiment peu qualifiés,
mais aussi des professionnels de moyenne-haute qualification qui ne trouvent plus dans
le pays les salaires et les conditions matérielles de vie auxquelles ils considèrent avoir
droit, après des années d’études éprouvées et le plus souvent l’effort financier des
parents misant sur une scolarité prolongée de leurs enfants.
14 L’évocation du phénomène migratoire peut adroitement constituer un point de départ de
l’ébauche d’analyse qui suit, sur les mouvements sociaux et les institutions de contrôle
étatique des comportements de la population.
15 Et comment ? Oui, on sait bien que cela peut être théoriquement contesté mais l’on
peut supposer que, dans les conditions du cas portugais évoqué (et tant d’autres
semblables), l’émigration peut être interprétée en tant que mouvement social, ou peut-
être mieux, comme un proto-mouvement social. Cette idée prend appui sur les faits
suivants :
16 1) la motivation essentielle des migrants est d’ordre économique, cherchant un pays
différent du leur pour y travailler et vivre, ayant une attente sérieuse de rencontrer de
meilleures conditions de travail et de rémunération, contenant implicitement un
jugement critique envers le statu quo reçu et des actions pour le modifier.
17 2) le trajet et l’insertion dans le pays d’accueil n’est généralement pas un fait purement
individuel, même si les décisions fondamentales le sont, puisqu’il s’agit de pratiques qui
se déroulent la plupart du temps au travers de réseaux informels qui lient les points de
départ et d’arrivée, qu’ils soient de nature familiale, de voisinage, de connaissances ou
d’amitiés personnelles, totalement gratuites et solidaires, avec parfois quelques coûts à
supporter.

Variations, 20 | 2017
130

18 3) les communautés d’origine des partants continuent de constituer une base d’appui
morale pour les émigrés, souvent aussi une référence symbolique durable ou encore un
lieu d’ancrage avec un projet de retour en pleine intentionnalité, aussi bien sur le plan
matériel qu’affectif ou de prestige, où la correspondance postale (et aujourd’hui le
téléphone ou le Net) et les transferts de fonds d’épargne matérialisent physiquement
les liens.
19 4) parallèlement, du fait des isolements ou des discriminations négatives subies dans le
pays d’accueil, se constituent généralement des communautés d’immigrés, avec ou sans
liaison au même point d’origine mais toujours dans le cadre d’une certaine identité
nationale ou culturelle.
20 5) ces deux derniers points consolident l’idée d’enracinement du mouvement
migratoire sur deux réalités sociales distinctes mais articulées entre elles par les
agents-véhicules que sont les travailleurs migrants. Alors, avec de telles
présuppositions, on peut dire que, tout comme les actions de grève ou les protestations
collectives des salariés dans le cadre de la libre économie marchande, ces flux
migratoires organisationnellement bipolarisés peuvent être considérés, eux aussi,
comme des mouvements sociaux de l’ère moderne : avec l’aide de tiers, fuir les
conditions de vie perçues comme mauvaises pour essayer d’en trouver de meilleures.
21 Nonobstant, il y a des cas semblables mais très particuliers qui doivent être détachés de
ce modèle. Nous pensons aux travailleurs frontaliers, qui habitent d’un côté d’une
frontière et travaillent régulièrement ailleurs, où il n’existe point de mouvement social
mais seulement le fonctionnement d’un marché de travail particulier ; le cas des
contrebandiers est identique, avec la différence que ceux-ci risquent leur peau.
22 Dans le Portugal moderne, comme on l’a dit, l’émigration est devenue structurelle, en
partie légale mais en partie également illégale. Dans tous les cas, depuis 1886, une force
veillait au contrôle policier des frontières, à côté des douanes : c’était la Garde Fiscale
(militarisée et commandée par des officiers de l’armée) laquelle, en plus des
tracasseries habituelles des petits porteurs de pouvoirs légaux, s’est toujours acharnée
particulièrement sur les migrants illégaux, ceux qui quittaient le pays « a salto ».
Curieusement, une des mesures prises immédiatement par les capitaines qui ont fait la
révolution démocratique du 25 Avril 1974 a été la dissolution de ce corps d’État.
Justification politique : c’était le plus corrompu des instruments de répression du
régime autoritaire créé par Salazar.
23 Le mouvement social du paysannat mérite que l’on s’y penche avec un peu plus
d’attention. Disons d’abord qu’il n’y a jamais eu au Portugal un parti politique agraire,
comme il est arrivé dans d’autres pays d’Europe. D’autre part, la puissance
démographique de cette catégorie sociale a fait de lui, pendant longtemps, un agent
politique indispensable pour tous ceux qui, dans les élites, se disputaient le pouvoir
d’État. Sauf que cet agent n’a pratiquement jamais pu s’affirmer de manière autonome ;
au contraire il s’est distingué par sa passivité, sa manière de s’abaisser aux curés et aux
notables du village. Par comparaison, on peut penser aux descriptions que les grands
écrivains russes du XIXe (Tolstoï, etc.) ont fait des moujiks et autres serfs, en rapport
avec les seigneurs de la terre. Typiquement, la seule réelle manifestation d’autonomie
des petits agriculteurs du centre-nord du pays (et aussi de l’Algarve) fût, vers 1850 la
révolte armes-à-la-main dite de « Maria da Fonte » et les persistantes guérillas de
« bons-brigands » comme José do Telhado ou João Brandão, politiquement
conservateurs ou même réactionnaires. En général, les petits propriétaires-agriculteurs

Variations, 20 | 2017
131

ont délégué la représentation de leurs intérêts aux mains des caciques locaux ou
applaudissaient les paroles de Salazar vantant leurs habitudes d’humilité, de sacrifice et
patriotisme et lui faisant confiance pour guider la nation, pourvu que l’on ne touche
pas à leur petit lopin de terre. Tous les régimes politiques ont tenu cette promesse.
Mais ces petits paysans ne se sont aperçus de leur destin de faillite qu’au moment où
l’économie capitaliste les a contraints à migrer en ville ou à l’étranger, pour y chercher
du travail comme salariés. Sachant encore que les travailleurs ruraux d’Alentejo ont
rejoint adroitement les ouvriers d’usine quand la république est arrivée et que
l’anarcho-syndicalisme battait son plein, il est facile de conclure que le mouvement
social du paysannat n’a vraiment existé que sous forme potentielle et amputée de sa
principale caractéristique : l’autonomie.
24 Malgré tout, où la persuasion n’était pas suffisante, le gouvernement faisait peser la
raison d’Etat à travers des instruments de force existants. Pendant tout le XIX e siècle,
l’armée a été l’institution la plus utilisée pour le maintien de l’ordre, notamment dans
les campagnes. Mais d’autres institutions surgirent, peut-être plus spécialisées dans
cette besogne : jusqu’en 1839, une Garde Nationale a existé (semblable à celles alors
existantes dans d’autres pays, connues comme « gardes bourgeoises »), mais elle a mal
réussi, créant plus de désordres que le contraire. En substitution de celle-ci, une Garde
Municipale est apparue en 1845, autant rurale qu’urbaine. Avec la république, naît la
Garde Nationale Républicaine (GNR), également présente en milieu urbain et, peut-être
surtout, en milieu rural : dans le premier cas, leur cavalerie était spécialement
employée pour disperser des manifestations massives de protestataires ; dans les
campagnes, c’était les patrouilles sillonnant les chemins ruraux qui marquaient
d’avantage le paysage. C’est une force qui existe encore, toujours loyale au pouvoir
politique en place et, avec la Police civile (1893), spécialisée dans le maintien de l’ordre
en ville, elle est l’une des institutions les plus voyantes pour garantir la paix civile, la
sécurité des citoyens et la bonne conscience des élites. Entre temps, une police
criminelle existait depuis le XIXe, devenue Police Judiciaire dans le siècle suivant. Tout
au contraire des travailleurs des champs, le mouvement ouvrier s’est affirmé comme un
véritable mouvement social (conscience de soi, de l’adversaire et du champ historique
qu’ils partageaient) à partir de la dernière décennie du XIXème et surtout après
l’avènement de la république en 1910.

XXe siècle
25 L’organisation des syndicats, la grève, la solidarité, les manifestations de rue, les
congrès, la presse et l’éducation figuraient dans la panoplie d’action des militants
ouvriers ; mais quelques uns d’entre eux s’adonnaient aussi à des pratiques plus
violentes, préparant « la révolution » ou bien répondaient à la répression
gouvernementale ou patronale par le sabotage, la bombe ou des coups de révolvers.
26 Il est vrai que ce mouvement de résistance et de transformation sociale a voulu aussi
avoir une présence et une représentation sur le terrain politique. Mais pendant
longtemps, la nature de cette relation était plutôt ambivalente, ambiguë ou hésitante :
le courant socialiste cherchait un certain équilibre entre le parti, les syndicats, les
coopératives et les municipalités ; la tendance anarchiste affirmait nettement sa
primauté sur les syndicats et ce n’est qu’avec les communistes-léninistes que la
« courroie de transmission » vers les « fronts de masse » s’est imposée, dans les années

Variations, 20 | 2017
132

1930. Cependant, cela n’a pas ôté au mouvement des travailleurs salariés (maintenant
étendu aux employés du commerce, des bureaux, des banques et même les
fonctionnaires d’État) les caractéristiques essentielles de mouvement social. Bien
entendu, certaines catégories de ces travailleurs ont joué un rôle dans le mouvement
social plus important que d’autres : au Portugal, cela a été le cas des typographes, des
ouvriers du bâtiment, de ceux du liège, des « métallos », des cordonniers ou des
cheminots. Même si cantonnés dans des communautés plus à l’écart, les mineurs, les
pêcheurs, les dockers et les marins ont souvent été aussi à la pointe des luttes
prolétariennes. Puisque la composition sociale du travail était en train de changer, dans
les dernières décennies ce sont les professeurs, les infirmiers ou les fonctionnaires qui
ont animé les revendications syndicales, au point où l’on est en droit de se demander si,
dans ces nouvelles conditions, avec de nouveaux protagonistes et enjeux, il s’agit
encore d’un mouvement social ou, plus simplement, d’action corporatistes dans le
cadre d’un marché du travail de type nouveau.
27 Naturellement, comme très tôt Alain Touraine l’a signalé, quand le régime politique ne
reconnaît pas son existence, ne respecte pas son autonomie ou essaye de l’intégrer dans
les rouages de l’État – cas du corporatisme fascisant et des régimes socialistes ou autres
de parti unique –, dans ces cas-là, la première revendication des travailleurs et de leurs
leaders est celle de renverser cet état de choses, comme l’ont fait les militants de
Solidarnosc en Pologne ou ceux de l’UGT dans l’Espagne franquiste. D’ailleurs, soit dit en
passant, cela se produisait avec le soutien idéologique de la Déclaration Universelle des
Droits Humains de l’ONU qui intègre le libre droit à constituer et d’adhérer (ou non)
aux associations syndicales pour défendre les intérêts collectifs des salariés (approuvé
en 1948 avec le vote de la délégation d’URSS, peut-être un peu distraite à ce moment-
là). C’est pour ces raisons que les anarcho-syndicalistes de la CGT portugaise ont lutté
par tous les moyens à leur portée contre la dictature jusqu’en 1948 ou 49, et que les
communistes ont fait de même (y compris pratiquant « l’entrisme » dans les syndicats
officiels corporatistes), tactique qui leur a valu d’apparaître parmi les vainqueurs au
moment de la Révolution des Œillets.
28 La capacité de résistance et de lutte de ce mouvement, même dans les conditions les
plus difficiles (licenciements, prison, tortures, déportations, etc.), a naturellement
déclenché de la part des gouvernements des réponses institutionnelles à la hauteur.
Aux premiers temps de la république parlementaire, des milices de « révolutionnaires
civils » ont persécuté les militants ouvriers et, avec la Grande Guerre, il vient une
première police politique (sous couvert de services d’informations militaires). Dans les
années 20, plusieurs autres institutions du même type sont essayées, mais c’est la PVDE
(Police de Vigilance et Défense de l’État) qui, à partir de 1932, devient de plus en plus
puissante, active et féroce. Bien sûr, leurs cibles étaient tous ceux (républicains,
socialistes, anarchistes et même quelques « fascistes purs ») qui s’opposaient au
gouvernement de la dictature mais, parmi eux, les travailleurs qui essayaient de
résister ont été sans doute les plus atteints. Aux côtés de cette police (appelée plus tard
PIDE – Police Internationale et de Défense de l’État – et encore DGS – Direction Générale
de Sécurité), une nouvelle milice a pris place, la Légion Portugaise, guidée par une
idéologie nationaliste et autoritaire, qui a fait aussi beaucoup de dégâts dans les rangs
des personnes d’esprit libre ou démocratique, autant par la violence que par
l’infiltration et la dénonciation. Mais dans les dernières années du salazarisme, la PIDE,
en plus de ces missions déjà calées, a dû s’investir aussi dans les colonies pour contrer
l’action des nationalistes africains, lesquels bien souvent ont été victimes de sévices

Variations, 20 | 2017
133

cruels qui étaient épargnés aux blancs. Les « turras » (abrégé de terroristes, pour les
guérilleros noirs) prenaient maintenant la place des antifascistes et des ouvriers
récalcitrants. Mais il faut encore dire que la coordination entre ces différentes forces
(et avec l’armée, pendant les guerres coloniales de 1961-1974) n’a pas toujours été
efficace. Par exemple, après l’attentat contre Salazar, la rivalité entre la police politique
et la police judiciaire a profité à l’anarchiste, et son auteur, a fini tout de même par être
condamné à quinze années de prison, mais sans déportation outre-mer.
29 En régime démocratique, depuis 1974-76, ces empêchements ont disparus. Comme dans
tous les pouvoirs d’État constitués, il y a des services « d’intelligence », la Police
Judiciaire et un nouveau Service d’Étrangers et des Frontières (SEF), dorénavant en
charge des affaires de ce type (immigration, trafics, etc.), ainsi qu’une corporation des
gardiens de prisons et une Police Maritime agrandie. La Police civile (PSP) et la GNR
sont devenues des corps armés beaucoup plus développés, respectueux de l’ordre
publique démocratique et, aujourd’hui, servis par un contingent non négligeable
d’agents-femmes, qui ont aidé à une meilleure professionnalisation des
accomplissements de ces institutions.
30 Prenons maintenant le cas de la jeunesse, et plus exactement celui du mouvement
étudiant. Il ne s’agit pas ici d’une classe sociale, au sens sociologique le plus général,
mais d’un groupe d’âge ou d’une catégorie sociale, situation transitoire pour chacun des
membres qui, à un moment donné, le composent. Nonobstant, avec un tas de
caractéristiques propres, ces mouvances ont souvent constitué un acteur social et
politique important, que l’on peut aisément – pensons-nous – adjoindre aux restants
des mouvements sociaux de la modernité.
31 Au Portugal, l’origine sociale des étudiants a été longtemps un quasi-monopole des
classes moyennes (encore bien restreintes) et supérieures de la société. Malgré cela, au
début du XXe siècle de forts mouvements font basculer l’institution universitaire et
trembler des gouvernements. Le sens politique de ces actions était généralement
progressiste, souvent républicain, anarchiste ou, à la fin, communiste. Mais, à partir des
années 1920, un vent nationaliste souffle dans les milieux organisés de la jeunesse, et
cela dure jusque dans les années 60. Toujours très idéologisés, les jeunes de
l’enseignement supérieur agitent alors très fortement l’ambiance urbaine de Lisboa,
Coimbra et Porto, aiguillonnés par le refus de la guerre d’outre-mer et avec la
composante non négligeable d’une nouvelle génération de catholiques (dits
« progressistes »). L’extrême-gauche politique – surtout maoïste avec ses diverses
tonalités – se développe alors considérablement, avec les communistes, quelques
trotskistes, des adeptes de « l’action armée » et pratiquement pas d’anarchistes. En
dépit de cela, dans « l’été chaud » de 1975 on parle beaucoup « d’anarcho-populisme » :
en fait, c’était un peu l’esprit « Mai-68 » qui revenait, mais c’était des « groupuscules »
qui tiraient les ficelles des luttes populaires dans les quartiers, les entreprises et les
casernes, tandis que le parti communiste assurait les bases de son pouvoir social dans
les syndicats, les unités de la réforme agraire, les municipalités et divers départements
du secteur public. En tout état de cause, il est clair que les étudiants (et, de manière
plus large, la jeunesse) ont été un acteur décisif et fondamental des mutations sociales –
dans le sens de la modernisation – que le Portugal a connu dans cette période, et
incorporé ensuite.
32 Pourtant, au delà de la mobilisation politique (pour beaucoup assez passagère, disons-
le), ce sont ces mêmes couches de jeunes déjà moyennement scolarisés qui ont porté en

Variations, 20 | 2017
134

avant les drapeaux des nouveaux mouvements sociaux qui arrivaient aussi de l’étranger
(par la télé, mais aussi par les canaux des migrations). Même si leurs combats ont été
souvent perdus ou égarés, il faut noter – pour une fois – que les portugais ont alors
rattrapé les retards historiques qui toujours les avaient désavantagés (rappelons,
l’industrialisation, l’éducation ou la science) et ils ont suivi en peu de temps ce qui se
passait aux États-Unis ou en Europe occidentale. Nous pouvons noter le cas du
féminisme (droits des femmes, égalité, famille, lutte contre les discriminations, etc.), de
l’écologisme (contre les pollutions, les risques de l’énergie nucléaire, les changements
climatiques, la protection des espèces menacées, etc.) du pacifisme (pour le
désarmement et la démilitarisation de la société), de l’émancipation sexuelle (contre les
tabous) ou du solidarisme humanitaire (les droits humains, l’antiracisme, aide aux pays
pauvres, etc.).
33 Dans le mouvement de libération des femmes ont compté les positions publiques
assumées par quelques écrivains, relayées en démocratie par des personnalités de
différents partis et de l’extrême-gauche, mais aucune formation politique n’a émergé
sous ce label. Néanmoins, la législation a évolué rapidement dans le sens de l’égalité des
droits, mais moins dans les pratiques sociales. Chez les « écolos », la mouvance était
portée surtout par des groupes locaux autonomes souvent branchés sur des problèmes
spécifiques (de pollution, contre le nucléaire, etc.). On discutait beaucoup sur
l’éventuelle présence sur le terrain politique, mais un jour, de façon inopinée, est
apparu un parti « Vert » (PEV) sorti de rien : c’était le parti-fraude créé en secret par le
PC pour s’attirer quelques nouveaux sympathisants de ce côté, à qui il emprunte toute
la logistique et qu’il accompagne fidèlement depuis lors aux élections et avec ses trois
ou quatre députés au parlement (élus sur des listes communes). Mais le thème était
tentant, touchait beaucoup de monde, le presse l’a promu et tous les partis
traditionnels l’ont adopté dans leurs programmes. Quant au pacifisme, les mobilisations
des années 70-80 ont été portées surtout par des gens d’extrême-gauche anti-
américainistes, mais il est vrai que les jeunes acceptaient de moins en moins le régime
des casernes et le service militaire obligatoire a fini par être aboli. La libération
sexuelle a aussi suivi son cours, avec des lobbies travaillant pour l’évolution de la
législation et il y eu pas mal de résistances dans les comportements sociaux. Enfin, le
solidarisme humanitaire a trouvé des causes et réussi beaucoup de bonnes réalisations,
souvent portées par des catholiques mais aussi des laïques, comme ça a été le cas
d’Amnesty International, de SOS-Racisme, d’Assistance Médicale Internationale (AMI) et
de beaucoup d’autres organisations non-gouvernementales dédiées à l’aide des gens
d’Afrique ou d’ailleurs en détresse. Les demandes d’aide financière ont toujours eu une
réponse favorable du public (y compris dans le cas de l’indépendance du Timor-lest).
34 L’on peut toujours discuter si ces mouvements correspondent encore à une phase
tardive de la modernité – disons, post-industrielle, pour employer des mots consacrés –
ou s’ils s’articulent déjà aux caractéristiques culturelles de ce qu’on appelle la post-
modernité. Mais, en tous cas, leur pluralité et composition sociale (inter-classiste)
contrastent avec l’homogénéité et le lieu central que le mouvement social des
travailleurs salariés a occupé pendant de longues décennies dans les dynamiques et les
conflits de nos sociétés.

Variations, 20 | 2017
135

Inventaire
35 Nous touchons à la fin de cet inventaire socio-historique. Bien sûr, comme dans
d’autres pays, les grandes institutions ont été toujours là pour régulariser les relations
sociales et les références des humains : le gouvernement, le parlement, un chef d’État,
la justice, les polices, les forces armées, l’Église et ses organisations d’aide sociale, les
municipalités, l’université et le réseau scolaire, les hôpitaux, les musées et autres
centres de culture, etc. Traversant quatre régimes politiques différents – monarchie
constitutionnelle, république parlementaire, dictature et démocratie – ces institutions
ont évolué et acquis des traits particuliers selon les époques mais chacune a gardé
l’essentiel de sa mission spécifique. La population s’y est ajustée, tant bien que mal, en
utilisatrice de leurs services, râlant de leurs insuffisances, en exigeant de nouveaux et
de meilleurs services de qualité, applaudissant aux moments de joie et de gloire, et
faisant le « gros dos » quand les tempêtes grondaient. Bien sûr, beaucoup d’initiatives
et d’organisations volontaires de la société civile se sont toujours développées, mêmes
si souvent elles ont cherché des parrainages officiels. Aussi les entrepreneurs ont porté
le fardeau de la création d’un surplus économique, mais fréquemment on les a vu
demander des protections ou des exemptions fiscales auprès des politiciens, en même
temps qu’ils exerçaient une coercition sur leurs salariés. Les classes supérieures et
moyennes ont toujours su défendre leurs intérêts, y compris lorsqu’elles se battaient
entre elles. Après l’abaissement de l’aristocratie (au long du XIX e siècle) l’espace de la
représentation politique (les partis, les élections, les élus) a été progressivement
monopolisé par une « classe politique » qui a tiré profit de sa mainmise sur les rouages
de l’État et des services publics.
36 C’est à l’encontre de ces tendances, ici grossièrement évoquées, que des fractions un
peu plus éclairées du peuple et de l’intelligentsia ont essayé de réagir, en déclenchant
des efforts de propagande, d’action et d’organisation autonomes qui constituèrent
finalement les mouvements sociaux de la modernité. Sans elles, l’histoire des deux derniers
siècles aurait été bien différente. Aucune « tâche historique » ne leur était assignée.
Parfois, ces mouvements sociaux se sont égarés, trompé d’adversaire, ils ont rendu
leurs forces dans les mains de quelque « sauveur suprême » et se sont souvent divisés
dans leurs organisations intérieures parce que « l’unité d’action » était toujours un
palier qu’il fallait gravir, avec des efforts et le sacrifice de quelques uns. Mais ils ont
apporté une dynamique et un désir de changement à la vie sociale comparables
seulement à ceux que les forces libérées de l’économie avaient démontrés au moins
depuis la « révolution industrielle ».
37 Le Portugal est un cas d’espèce, singulier, mais il reproduit à sa manière ce qui s’est
passé généralement dans l’Occident moderne. Un chemin qui n’a pas encore fini de
nous surprendre.
DUFOULON, Serge (1998), Les gars de la marine: ethnographie d’un navire de combat, Paris,
Métailié.

FREIRE, João (2002), Les anarchistes du Portugal, Paris, CNT-RP.

FREIRE, João (2003), Homens em Fundo Azul Marinho (Des hommes sur fond bleu marine), Oeiras
Celta. (essai d’observation interne au millieu du XXême siècle)

FREIRE, João (2007), Pessoa Comum no seu Tempo, Porto, Afrontamento. (mémoires d’un moyen-
bourgeois de Lisbonne dans la seconde moitié du XXème)

Variations, 20 | 2017
136

FREIRE, João (2009), « Militares e intervenção política », Revista Crítica de Ciências Sociais,
Coimbra, nº 86: 3-23. (bilan d’un siècle d’interventionnisme politique des militaires au Portugal)

FREIRE, João (2010), A Marinha e o Poder Político em Portugal no Século XX, Lisboa, Colibri.
(analyse du rôle politique de la marine)

FREIRE, João (2013), Do Controlo do Mar ao Controlo da Terra, Lisboa, Edições Culturais da
Marinha. (entre la chasse au trafic d’esclaves et l’imposition de souveraineté dans le nord du
Mozambique, 1840-1930)

FREIRE, João (2016), Jornal da Marinha, Lisboa, Colibri. (analyse institutionnelle de ce corps
militaire, 1834-2014)

FREIRE, João (2017), A Colonização Portuguesa da Guiné 1880-1960, Lisboa, Edições Culturais da
Marinha.

FREIRE, João & LOUSADA, Maria Alexandre (2013), Roteiros da Memória Urbana; Vol. I, Lisboa;
Vol. 2, Porto; Vol. 3, Setúbal, Lisboa, Colibri. (trois guides pour retrouver des jalons libertaires
dans les tissus urbains)

NOTES
1. FREIRE, João (2003), Homens em Fundo Azul Marinho (Des hommes sur fond bleu marine), Oeiras
Celta. (essai d’observation interne au millieu du XXême siècle)

INDEX
Mots-clés : mouvements sociaux, action collective, histoire du combat social, Portugal moderne,
militaires

AUTEUR
JOÃO FREIRE
Sociologue, Professeur émérite à ISCTE - Institut Universitaire de Lisbonne

Variations, 20 | 2017
137

Le travail intellectuel comme


expérience oppositionnelle
Théorie critique, industrie culturelle et engagement (de l’)intellectuel

Christophe Magis

Pour Isabelle Garo

« Penser même est déjà un signe de résistance, un


effort pour ne plus se laisser tromper. »
Max Horkheimer, « L’État autoritaire » in Théorie
critique.
1 Les mouvements de contestation des dernières années ont contribué à reposer la
question ancienne de la place des intellectuels dans les mobilisations sociales. Les deux
dernières décennies ont ainsi été l’occasion de réinterroger le concept même
d’intellectuel à travers les différents modes de l’engagement 1. Parmi de telles
réinterrogations, bien rares sont celles s’appuyant sur le cadre théorique de la Théorie
critique. En effet, les mouvements de protestation actuels ne se limitent plus à
dénoncer les injustices systémiques des sociétés que le capitalisme organise et ne
laissent aux politiques institutionnelles le soin d’en prendre acte, mais manifestent une
opposition directement politique en expérimentant, par la pratique, de nouveaux
modes d’organisation et de représentation vers un autre ordre politique alternatif. Il
semble ainsi que les expériences émancipatrices se trouvent irrémédiablement dans les
engagements pratiques des acteurs de la critique sociale, lesquels s’appuient de plus en
plus sur des pratiques numériques qui sont théorisées et inscrites dans des visées
stratégiques fines et denses2. En conséquence, les obscures circonvolutions théoriques
d’un groupe de philosophes écrivant au milieu du XXe siècle semblent bien éloignées
des possibilités actuelles des expériences oppositionnelles. D’autant que les derniers
textes de Théodor Adorno comme de Max Horkheimer, par exemple, et leurs dernières
positions, notamment pour le premier au moment des événements de 1968, ont laissé
l’image de penseurs s’étant éloignés de la vie politique 3 et s’étant notamment coupés de
toute visée stratégique et organisationnelle4. Et s’il est quelquefois rappelé combien
Herbert Marcuse, baignant dans les années 1960 dans une autre atmosphère de liberté,

Variations, 20 | 2017
138

dans le cadre universitaire californien5, a pu, en s’enthousiasmant davantage des


mouvements étudiants et des « minorités combattantes », contribuer « à la libération et
à la revitalisation de la Théorie critique sous sa forme initiale, celle des années
1930-1940 où l’action et l’organisation politiques n’avaient pas encore été mises hors-
sujet »6, il n’en demeure pas moins que l’ultime version du marxisme qu’il a proposé à
la fin de sa vie semble pour d’aucuns s’être repliée en une théorie esthétique 7 butant
toujours et toujours sur la question de l’organisation8. À côté de ces limites, les
mouvements actuels et les théories qu’ils font émerger paraissent bien plus fluides
quant aux catégories de praxis et de théorie, et voient souvent la réconciliation entre les
deux, voire entre le travail manuel et intellectuel comme étant déjà largement atteinte
soit, classiquement, dans la pratique, soit dans un en-dehors de la division du travail.
2 Il nous semble pourtant que les mouvements comme les réflexions théoriques qu’ils
produisent directement ou qui se donnent pour objectif de les penser, gagneraient à se
reconnecter aux travaux de la Théorie critique. Et si, dans la constellation actuelle, ce
socle théorique a pu connaître quelques tentatives de réactualisations notamment pour
penser la crise elle-même9, il devrait aussi servir à penser la question du travail
intellectuel dans la lutte contre le capitalisme et ses diverses manifestations dans la vie
sociale quotidienne contemporaine. Il ne s’agit pas, comme c’est parfois le cas dans
certaines exégèses, de chercher à tout prix la réutilisation d’un cadre théorique passé,
dont on pourrait toujours s’émerveiller, par rapport à tel ou tel point, de sa (fortuite)
« troublante actualité », mais bien plutôt au contraire de rappeler, à partir de ce cadre,
combien la célébration trop rapide de la réconciliation entre certaines catégories
d’analyse peut représenter un risque. Alors, le présent article propose de poser les
jalons d’une réflexion épistémologique sur la catégorie de travail intellectuel à partir de
la Théorie critique, qui permettrait tant de réinterroger les mutations contemporaines
du capitalisme tardif et de l’industrie culturelle que de questionner les nombreux
débats actuels sur la place des intellectuels critiques par rapport aux luttes sociales.
Nous reviendrons ainsi sur un certain nombre de textes de la Théorie critique (et
notamment de Adorno et Horkheimer) que nous appréhenderons depuis la question du
travail intellectuel, nous questionnerons les limites de cette catégorie à partir des
positions théoriques et pratiques des philosophes de l’École de Francfort avant de
mettre en débat, à partir de ces linéaments, plusieurs propositions actuelles se
proposant de penser les mouvements actuels, notamment par le prisme du rôle à
attribuer aux intellectuels et au travail intellectuel dans la lutte sociale et politique
contre le capitalisme en crise.

Le travail intellectuel comme catégorie : expérience


oppositionnelle et domination
3 Thème fondamental de la critique marxienne, la question de la division du travail est
également très présente dans la Théorie critique dont elle traverse les principaux
travaux, et ce dès ses débuts10. À la suite des propositions de leur collègue Alfred Sohn-
Rethel11, Adorno et Horkheimer montrent ainsi dans leur ouvrage commun sur la
Dialectique de la raison, combien l’histoire de la domination peut être lue comme une
histoire de la domination du travail intellectuel sur le travail manuel. Ils proposent
alors en ce sens une relecture matérialiste des mythes fondateurs de la culture

Variations, 20 | 2017
139

occidentale. Les activités de défense ont été les premières organisatrices des structures
sociales de domination :
« Les chants d’Homère et les hymnes du Rig-Véda datent de l’époque de la propriété
foncière et des places fortes, où des peuples guerriers établirent leur domination
sur la masse des autochtones vaincus […]. Le dieu le plus puissant parmi les dieux
apparut en même temps que ce monde plébéien où le roi, en sa qualité de chef de la
noblesse en armes, condamne les vaincus au travail de la terre, tandis que les
médecins, devins, artisans et marchands organisent les rapports sociaux. » 12
4 Mais elles ont été rapidement secondées et, d’une certaine manière, redoublées par la
pensée et le travail des idées :
« L’universalité des idées telle que la développe la logique discursive, la domination
dans la sphère conceptuelle, s’est instaurée sur la base de la domination du réel. La
substitution de l’unité conceptuelle à l’héritage magique, aux anciennes idées
diffuses, exprime l’organisation nouvelle de la vie, conçue pour le commandement
par ceux qui sont libres. L’individualité qui, en se soumettant au monde, a appris
l’ordre et la subordination n’a pas tardé à assimiler la vérité en général à la pensée
organisatrice, dont les distinctions sans ambiguïté sont indispensables à cette vérité
pour qu’elle puisse exister. »13
5 Le travail intellectuel prend historiquement sa source tant dans la suite de la
domination des guerriers vainqueurs sur les peuples vaincus qui sépara les individus
libres des esclaves, et au sein du groupe des individus libres, ceux qui se dédièrent au
travail de la pensée, s’exemptèrent encore davantage des tâches les plus contraignantes
du labeur.
« L’intellect humain, qui a des origines biologiques et sociales, n’est pas une entité
absolue, isolée et indépendante. C’est seulement en fonction de la division du
travail qu’on en est venu à le décrire ainsi, et afin de justifier cette dernière sur la
base de la constitution naturelle de l’homme. On opposa les fonctions directrices de
la production (commandement, planification, organisation), en tant que pur
intellect, aux fonctions manuelles de la production, considérées comme formes
basses et impures du travail, comme travail d’esclave. Et ce n’est pas par hasard si
ce qu’on appelle la psychologie platonicienne, dans laquelle l’intellect était pour la
première fois opposé aux autres “facultés” humaines et plus particulièrement à la
vie instinctuelle, fut conçue sur le modèle de la division des pouvoirs dans un État
rigidement hiérarchisé. »14
6 Formellement, ce travail de la pensée rejoint par ailleurs celui de la contemplation et
de la création artistique. Il est dans les deux cas privilège de ceux qui n’ont pas eu dans
l’histoire à s’adonner aux tâches sociales les plus pénibles de la production. Le passage
des sirènes dans l’épopée d’Ulysse est, pour Adorno et Horkheimer, ce point de
constitution du sujet moderne comme maître et jouisseur de la contemplation :
« Auditeur passif, le ligoté écoute un concert comme le feront plus tard les auditeurs
dans la salle de concert, et son ardente imploration s’évanouit déjà comme les
applaudissements. C’est ainsi que la jouissance de l’art et le travail manuel se scindent à
la fin de l’ère préhistorique. »15 Tout comme la philosophie, le plaisir esthétique en tant
qu’activité prend racine dans sa séparation des tâches les plus contraignantes du
travail manuel et les deux activités portent alors la domination dans leur geste même.
7 On peut s’arrêter un instant sur ce que cette affirmation porte de signification quant à
la position des deux philosophes qui la posent. Par exemple, Adorno, philosophe, dont
on connaît le goût pour certaines avant-gardes artistiques — notamment pour la
nouvelle musique de la seconde école de Vienne — et, a fortiori, pour un ensemble
d’éléments feutrés de la culture bourgeoise, appartient complètement à cette catégorie

Variations, 20 | 2017
140

sociale à laquelle appartient également Hegel, qu’il critique dans les Trois études qu’il lui
consacre : celle de la lignée des privilégiés qui « à la faveur de la séparation entre
travail manuel et travail intellectuel, […] se sont arrogé le travail intellectuel, plus
facile malgré toutes leurs protestations »16. Plusieurs éléments biographiques que les
deux penseurs ont pu livrer eux-mêmes de manière fugace au détour de leurs écrits 17,
ou qui ont pu être rapportés par d’autres, laissent ainsi clairement entrevoir leur
position de naissance dans les rapports de production. Par exemple, dans un petit texte
de 1970, Horkheimer rappelle l’origine de son ami et collaborateur en même temps que
la sienne propre : « Nous sommes tous deux d’origine bourgeoise et nous avons aussi
appris à connaître le monde par l’intermédiaire de nos pères qui étaient des industriels.
[…] Nous avons vécu la Première Guerre mondiale et, par la suite, nous n’avons pas
étudié pour faire carrière, mais parce que nous voulions apprendre à comprendre le
monde »18. Ayant tout de même fait carrière, les deux philosophes se retrouvent dans
les positions qu’ils critiquent en se proposant d’historiciser l’exercice même du travail
philosophique. Ils se risquent en permanence à tomber dans cette position contre
laquelle Marx et Engels mettaient déjà en garde en moquant les jeunes hégéliens (et
notamment leurs collègues Bauer, Feuerbach et Stirner) qui avaient fini par justifier
leur propre séparation de la pratique en posant philosophiquement la séparation
définitive entre formes de conscience et être social. Les auteurs de l’Idéologie allemande
mettent ainsi bien en rapport cette séparation, telle qu’elle apparaissait alors aux
philosophes, avec la propre situation sociale de ces derniers dans la division entre
travail manuel et intellectuel, qui rend effective la division du travail :
« À partir de ce moment, la conscience peut vraiment s’imaginer qu’elle est autre
chose que la conscience de la pratique existante, qu’elle représente réellement
quelque chose sans représenter quelque chose de réel. À partir de ce moment, la
conscience est en état de s’émanciper du monde et de passer à la formation de la
théorie “pure”, théologie, philosophie, morale, etc. »19
8 Les philosophes de la Théorie critique ont bien conscience de ce risque, qu’ils critiquent
également. Mais ils notent dialectiquement que cet ancrage dans la domination est
aussi ce qui a permis la constitution du sujet transcendantal et de l’esprit. Le geste
philosophique comme celui de la contemplation esthétique, quoiqu’étant le privilège de
ceux qui n’ont pas à travailler à d’autres tâches plus difficiles pour leur propre
subsistance, devraient tout de même être un privilège dirigé vers sa propre abolition en
tant que privilège. Dans l’activité de la conceptualisation par exemple, le travail
intellectuel nie la difficulté du travail manuel concret et provoque la nécessité absolue
d’une réconciliation en poussant au bout sa contradiction avec le travail manuel, tout
en planifiant les conditions de la réconciliation. La méditation transcendantale du
« pur » esprit, dans l’activité du théoricien, n’est rien d’autre que la tentative de
l’individu de s’échapper de la lourdeur la plus asservissante du travail manuel, posant
par-là ce dernier comme son autre dans une synthèse abstraite 20. La théorie « se
réfléchit elle-même et ce faisant, s’abroge comme pure théorie » 21. De son côté, l’œuvre
d’art, qui jouit également d’une autonomie relative par rapport au social 22 liée
justement en partie à cette position historique de marginalité dont l’artiste bénéficie
qui n’a pas, comme travailleur intellectuel, à s’occuper de tâches plus directement
productives — que ce soit dans l’Histoire grâce au mécénat ou à sa position d’héritier —,
doit également faire vivre et mettre en avant en permanence la tension entre
l’impulsion individuelle spontanée et la structure sociale, laisser entrevoir, au niveau
du sensible, l’image de ce que pourrait être une réconciliation. À travers la pensée

Variations, 20 | 2017
141

dialectique et sa catégorie fondamentale de négation (qui est autant centrale pour le


travail philosophique que pour la production artistique, tels que l’entendaient les
philosophes de la Théorie critique23) le travail intellectuel doit se critiquer lui-même,
portant alors la possibilité de l’émancipation collective dans une synthèse à construire
de sa contradiction avec le travail manuel.
9 Bien sûr, à ce moment de l’argumentation, il pourrait être rétorqué que c’est justement
ici que les propositions de Marx doivent être prises en compte. Dans la perspective
marxienne, c’est bien dans la pratique seule et notamment la pratique politique et
révolutionnaire — qui ne peut se limiter à la simple pratique de l’artiste ou du
théoricien et au seul niveau des formes esthétiques ou philosophiques — que ce
dépassement peut se faire. Mais il faut toutefois également prendre ici en compte
l’élément majeur qui accompagne la réflexion de la Théorie critique et qui tempère
cette possibilité : la problématique de l’industrie culturelle. Avant de présenter cette
problématique, notons ici un premier élément d’après ce qui vient d’être dit. En tant
que catégorie, le travail intellectuel est par définition le lieu d’une expérience
oppositionnelle. En effet, comme nous venons de le voir, l’histoire de la catégorie est
pour Adorno et Horkheimer une histoire de son opposition à d’autres types de labeurs,
plus aliénants, desquels les dominants se sont séparés. Ainsi entendue, la catégorie de
travail intellectuel contient en réalité l’expérience oppositionnelle en même temps que
la domination qui l’a fait naître : on pourrait dire qu’opposition et domination sont ici
les deux faces de la même médaille. Le travail intellectuel s’oppose, comme travail, aux
activités les plus directement asservissantes desquelles il s’émancipe, témoignant ainsi
de la domination historique des individus qui le pratiquent sur ceux qui en sont
maintenus à l’écart. Il convient de garder à l’idée cette définition de la catégorie de
travail intellectuel dans l’opposition aux forces les plus aliénantes du social plutôt que
de chercher de manière plus positive à le caractériser par rapport à la mise en œuvre
effective de processus cognitifs dans le travail. Aujourd’hui, cette distinction nous
paraît importante à l’heure où les développements du capitalisme invitent à parler de
capitalisme cognitif ou à qualifier la période actuelle d’ère « post-industrielle » pour
justement décrire les activités de travail routinier qui, pour autant, s’appuient sur une
intégration accrue des capacités intellectuelles. L’impression conséquente qu’une
grande partie du travail actuel très exploité et aliéné relève pourtant de formes de
travail intellectuel dans les formes nouvelles d’exploitation qui fleurissent notamment
autour des plateformes numériques24 ne doit ainsi pas laisser croire qu’une catégorie de
« travail intellectuel » comme celle que nous venons de définir d’après la Théorie
critique est désormais caduque. Au contraire, et comme nous allons le voir, une telle
catégorie permet de critiquer les conséquences de l’industrie culturelle.

Kulturindustrie : vers la fin de l’opposition travail


intellectuel/travail manuel ?
10 La société industrielle, dont Adorno et Horkheimer proposent de retracer l’avènement
dans leur célèbre essai sur La dialectique de la Raison, est bien un prolongement de la
domination historique de la tête sur la main, de cette domination sociale du savoir et de
ceux qui concourent à le produire et surtout à l’utiliser :
« Le savoir, qui est un pouvoir, ne connaît de limites ni dans l’esclavage auquel la
créature est réduite, ni dans la complaisance à l’égard des maîtres de ce monde. De

Variations, 20 | 2017
142

même qu’il sert tous les objectifs de l’économie bourgeoise à l’usine et sur le champ
de bataille, il est aux ordres de ceux qui entreprennent quelque chose, quelles que
soient leurs origines. »25
11 Mais pour les besoins du pouvoir, justement, le savoir ne peut se risquer à contenir la
possibilité du moindre dépassement. C’est bien là, à notre sens, un élément
fondamental qu’il convient de retirer du chapitre central de l’ouvrage et de son concept
célèbre d’industrie culturelle — bien que le choix de traduction française de
Kulturindustrie par « La production industrielle de biens culturels » invite plutôt à le
considérer comme une analyse socio-politique et économique de la sphère industrielle
de production et de la mise en marché des biens symboliques 26. Ce qui nous semble en
jeu dans ce chapitre c’est, plus fondamentalement et en filigrane, une analyse de la
possibilité d’un travail intellectuel véritable (i.e. : fidèle à son concept, cf. supra) dans la
société du capitalisme avancé. À un âge industriel où la logique de la marchandise a
conquis l’essentiel des activités de la vie sociale, l’industrie culturelle décrit, en tant que
concept, ce mouvement qui réduit l’ambition du travail de l’esprit à la trivialité du
toujours-identique au point que, offert contre monnaie sonnante et trébuchante
comme divertissement culturel ou comme higher education , il n’échappe jamais à
l’individualité du travail manuel, rendant ridicule sa prétention à être autre chose.
12 D’un côté, il s’abîme en babillage pseudo-artistique. Les fameux travaux d’Adorno « sur
la musique populaire »27, le « jazz »28 ou la musique de cinéma29 analysent à chaque fois
cette situation de manière spécifique à partir de matériaux différents pour ce qui
concerne le musical. Ils montrent comment la nécessité de succès, dictée par la logique
de la rentabilité économique, a atteint jusqu’à la structure même des œuvres. Les effets,
par exemple, ou ce qu’Adorno appelle les « instants de charme » (telle texture sonore
de l’orchestration, tel motif musical envoutant, tel mouvement harmonique inattendu,
telle figure rythmique exaltante) ont ainsi acquis, dans ces « œuvres », une place
absolument déterminante. Le propos n’est évidemment pas d’arguer pour la nécessité
d’une esthétique forcément ascétique (comme ça a quelquefois pu être reproché au
philosophe), mais de remarquer que la fonction de ces moments de charme s’est
transformée et, avec elle, la possibilité d’une esthétique considérant les pièces
musicales comme totalité. Ces « instants de charme » avaient en effet une fonction
particulière dans des œuvres d’art pré-industrie culturelle et comprises chacune
comme un tout : celle d’une révolte contre la loi formelle, la rationalité et les
conventions que l’œuvre incorporait. Leur exploitation au service de la rentabilité et
donc du succès, leur fait perdre cette force que leur conférait auparavant leur rapport
critique à la structure d’ensemble. Ils sont, dans l’industrie culturelle, exploités pour
eux-mêmes et deviennent alors des éléments de coloriage, susceptibles de maquiller les
structures de la musique industrielle qui, dans le même temps et pour des raisons de
nécessité de reproduction de ce qui a marché, se sont sclérosées : « au service du
succès, ils renoncent eux-mêmes au caractère d’insoumission qui leur était propre. […]
Dans l’isolement, les charmes perdent leur puissance et finissent par constituer des
poncifs »30. Dès lors, bien que travail intellectuel, la composition — savante comme
populaire d’ailleurs31 — et, au-delà, la production des œuvres d’art comme activité,
n’est plus le lieu de cette possible critique et réconciliation, dans la forme esthétique,
des tensions qui traversent le social. Il devient un travail qui n’a plus d’intellectuel que
la fonction sociale de son producteur (qui ne sauve ainsi que sa propre pratique de la
pénibilité du travail manuel), mais porte à tous les niveaux les caractères d’aliénation
et d’individualité du travail manuel, avec lequel il n’est plus en opposition dans

Variations, 20 | 2017
143

l’expérience du travail. Il reste simplement en opposition avec lui au niveau de la


domination sociale du producteur de culture, qui reste un « col blanc », sur le
producteur non-culturel.
13 De l’autre côté, le travail intellectuel devient simple huilage des rouages de la
machinerie industrielle. Alors que le secteur de la production théorique a été conquis
par la logique du capital et sa raison instrumentale — faisant au passage de l’éducation
un lieu stratégique de création de profit et de contrôle — l’activité philosophique et
scientifique s’est réduite à n’être plus soit, qu’un bavardage de salon pour ceux qui
peuvent, en choisissant de faire des études longues plutôt que de s’engager dans des
activités plus immédiatement rémunératrices, goûter par là leur privilège de classe
soit, qu’une formation à l’indentification et l’application de procédures techniques dans
la planification des tâches de l’appareil de production. Le triomphe de la pensée
positive et son « intelligence pragmatique » dans l’activité de la philosophie et des
sciences sociales est la matérialisation de ce mouvement de l’industrie culturelle dans
la pensée. Dans un essai rassemblant une série de cours que Horkheimer a donné au
moment de la rédaction à quatre mains de la Dialectique de la raison, le philosophe
formule ainsi cette situation :
« [La liberté de contemplation] fut toujours le privilège de certains groupes qui,
automatiquement, construisaient une idéologie, hypostasiant leur privilège en
vertu humaine. Ainsi cette liberté servait des desseins idéologiques bien réels, en
glorifiant les exemptés du travail manuel. Et de là vient la méfiance qu’éveille ce
groupe. En fait l’intellectuel de notre ère n’est pas sans subir des pressions :
l’économie les exerce sur lui pour satisfaire les exigences toujours changeantes de
la réalité. Par conséquent la médiation tournée vers l’éternité est remplacée par
l’intelligence pragmatique, tournée vers le moment qui vient. Au lieu de perdre son
caractère de privilège, la pensée spéculative est totalement liquidée. » 32
14 En se fonctionnalisant, la pensée ne devient qu’une vague redite de l’appareil de
production : « Toute phrase qui n’est pas équivalente à une opération de cet appareil
semble aussi dépourvue de sens pour le profane que pour le sémanticien contemporain,
lequel donne à entendre que seule la phrase purement symbolique, purement
opérationnelle, c’est-à-dire la phrase sans aucun sens, a un sens. » 33. Les travaux de
Herbert Marcuse sur la société unidimensionnelle, par exemple, sont une analyse de
cette réduction du travail intellectuel à la pensée positive34. Également, les attaques
célèbres d’Adorno à l’encontre du positivisme dans les sciences sociales 35 sont à
comprendre comme une critique de ce mouvement de colonisation de la production
théorique par la logique du capital et sa rationalité instrumentale. Personnifié, à
l’heure de l’industrie culturelle, dans les activités du consultant, de l’expert et du
manager, le travail intellectuel a été simplement vidé de son intérêt social, qui avait pu
justifier — quoiqu’abusivement — la libération des activités de production théorique du
labeur physique. Il ne sert désormais plus qu’à enregistrer et viser la reproduction de
ce qui est là et, par là même, la reproduction du capital comme de la société que ce
dernier administre, en général par l’utilisation d’une logique mathématique dispensant
de l’exercice même de la pensée :
« Des opérations logiques compliquées sont exécutées sans que soient effectivement
accomplis tous les actes intellectuels sur lesquels les symboles mathématiques et
logiques sont basés. Une telle mécanisation est, de fait, essentielle à l’expansion de
l’industrie. Mais si elle devient le trait caractéristique des esprits, si la raison même
est instrumentalisée, elle assume une sorte de matérialité aveugle, devient un
fétiche, une entité magique, acceptée plutôt qu’expérimentée sur le plan
intellectuel. »36

Variations, 20 | 2017
144

15 Cette logique mathématique, grandement révérée plutôt que questionnée par ce que
devrait être une production scientifique à la hauteur de la catégorie du travail
intellectuel dans laquelle elle s’insère, finit par fermer la société dans l’univers clos
d’un langage scientifique vidé de toute expérience. Ainsi, commentant la critique
adornienne de l’usage non-réfléchi des statistiques en sciences sociales, Alexander
Neumann montre combien cette méthodologie est interprétée comme la « méthode
juste » d’une « société fausse », tendant à présenter comme caduque la nécessité d’un
travail intellectuel qui, s’opposant tant à l’aliénation du labeur manuel qu’à la
réification de la vie académique par le mouvement de l’industrie culturelle, pourrait
contenir l’expérience de ce que serait une pensée autre : « Les statistiques contribuent
[…] à une définition exacte de la société comme fait accompli, mais ne font en aucun cas
apparaître les potentialités subjectives de son dépassement » 37.
16 Ici encore et comme dans le cas de la production culturelle, le travail de la pensée n’a
plus d’intellectuel que la fonction sociale qu’on reconnaît à son producteur, l’industrie
culturelle éliminant la possibilité d’un travail intellectuel authentique de production de
théorie mais tout en conservant, néanmoins, la domination sociale formelle que ce
dernier contient :
« Si c’est par l’industrie culturelle et celle de la conscience, ainsi que par les
monopoles de l’opinion, que l’aménagement de la société empêche — que ce soit de
manière automatique ou bien planifiée — la connaissance et l’expérience les plus
élémentaires des processus les plus menaçants ainsi que celles des idées et des
théorèmes critiques essentiels ; si, bien au-delà, l’aménagement de la société
paralyse la simple capacité de se représenter le monde sous une apparence
concrètement autre que celle qu’il a pour ceux dont il se compose — c’est-à-dire
comme une force écrasante —, alors l’état fixé et manipulé de l’esprit devient
violence réelle, celle de la répression, de même qu’un jour le contraire de cette
dernière, l’esprit libre, avait voulu la supprimer. »38
17 Ce retournement du travail intellectuel en son contraire, la dispense de la pensée, qui
est consécutif à la conquête des activités de l’esprit par la logique du capital et sa raison
instrumentale, est aujourd’hui amplifié, notamment au niveau de la production
théorique, encadré par la prégnance de notions comme celles d’« économie de la
connaissance » dans les politiques pour l’enseignement supérieur et la recherche et
l’injonction subséquente à la production, au sein des universités, de recherches
porteuses d’innovation industrielle permettant un accroissement de la compétitivité
économique39. L’obtention de financements conditionnée à la réponse à des appels
d’offres, en fonction d’intérêts tant privés que politico-institutionnels, où les
chercheurs sont mis en concurrence, selon une logique bureaucratisée, semble
n’attendre des travailleurs intellectuels universitaires qu’une bonne connaissance des
termes-clef et des procédures en vigueur dans l’industrie sur lesquelles ils sont invités à
modeler tant leur savoir que leur langage40. On voit, ici encore, combien en réalité, le
travail intellectuel est enjoint à se limiter à n’être qu’une fonction de l’appareil de
production. L’expérience oppositionnelle qu’il pouvait représenter se réduit comme
peau de chagrin, alors pourtant que la domination qui l’avait fait naître augmente. Il ne
devient plus qu’une opposition de personnes et de statuts dans la hiérarchie de la
division (internationale41) du travail.

Variations, 20 | 2017
145

Engagement : reposer le caractère oppositionnel du


travail intellectuel
18 Il nous semble, dès lors, que c’est à partir de cette situation, telle qu’elle est analysée
par les théoriciens critiques qu’il convient de réfléchir les positions de ces derniers en
ce qui concerne notamment les possibilités de l’engagement concernant le travail
intellectuel. À ce titre, la pratique comme les textes théoriques d’Adorno apportent
quelque éclairage significatif, notamment en ce qui concerne l’engagement du
producteur intellectuel, qu’il soit artiste ou théoricien.
19 Il est peut-être plus aisé, pour comprendre la perspective adornienne — qui rejoint les
thèmes principaux d’autres membres de la Théorie critique comme Horkheimer ou
Marcuse —, de commencer par l’artiste. Dans un petit texte publié en 1962 d’après une
conférence radiophonique, Adorno interroge la conception de l’artiste engagé telle
qu’elle est développée par Jean-Paul Sartre dans son manifeste Qu’est-ce que la
littérature ? Nous n’aurons pas la place ici de rendre un parfait hommage à la finesse des
propositions de Sartre ; nous nous contenterons, en assumant le biais que ce choix peut
induire, de reprendre ici la lecture qu’en fait Adorno et qui nous semble suffire à la
présente démonstration. Il s’agit, pour le philosophe francfortois, de dépasser
l’opposition sur laquelle s’est stabilisée la réflexion artistique depuis la publication de
la proposition sartrienne entre deux alternatives : celle de l’« art pour l’art » (défendue
notamment par Paul Valéry), d’un côté, et celle que justement lui oppose Sartre, de
l’ « art engagé » :
« Chacun des termes de cette alternative se nie lui-même en même temps que
l’autre : l’art engagé, parce qu’il supprime la différence entre l’art et la réalité, alors
qu’il se distingue nécessairement de celle-ci puisqu’il est de l’art ; et l’art pour l’art,
parce qu’en se voulant un absolu il nie aussi cette relation obligée à la réalité
implicitement contenue dans son émancipation par rapport au concret, qui est son
a priori polémique. Entre ces deux pôles, la tension qui a animé l’art jusqu’à une
époque toute récente se défait. »42
20 C’est donc une autre voie qu’Adorno défend, qui interroge autrement les rapports entre
forme et contenu. Pour Sartre, l’art engagé concerne par essence l’œuvre littéraire : si,
pour lui, « le peintre est muet », « l’écrivain, au contraire, c’est aux significations qu’il a
affaire »43. Cette spécificité conceptuelle de l’art littéraire confère à ses auteurs une
grande responsabilité — selon une conception finalement proche de celle défendue par
Bertolt Brecht dans sa proposition de théâtre épique : l’écrivain doit utiliser le médium
à sa disposition pour adresser des messages aux lecteurs susceptibles de les éclairer sur
le monde. Cette position qui prête aux écrivains une responsabilité importante dans la
prise de conscience, est à la fois très ancrée dans l’histoire de la littérature 44 et encore
aujourd’hui largement partagée, tant par des écrivains que par des théoriciens
littéraires, le médium qu’ils manient étant encore souvent considéré comme
particulièrement puissant pouvant tantôt contribuer à la mise en accusation des ordres
existant ou à leur renforcement45.
21 Pour Adorno, l’art ne peut être ainsi réduit à la simple communication sans voir sa
propre fonction critique amoindrie46. Comme nous le voyions supra, cette dernière
réside bien plutôt, pour le philosophe allemand, dans la forme des œuvres (qu’elles
soient littéraires ou non), lieu où peut se jouer tant la cristallisation des tensions du
social que leur dépassement. L’engagement de l’artiste, pour Adorno mais aussi pour

Variations, 20 | 2017
146

d’autres théoriciens critiques comme Marcuse, est donc un engagement du côté de la


forme ; c’est par ce travail continu de la forme, dans lequel l’œuvre capte et incorpore
mimétiquement des éléments du social et subsume leurs tensions dans un usage éclairé
des techniques de rationalisation artistiques pour renvoyer à la société, par le sensible,
une « image belle de la libération »47, une image de ce que serait une société qui
utiliserait la raison à des fins véritables d’émancipation individuelle et collective —
mouvement qu’Adorno appelle « synthèse non-violente »48 —, que l’artiste assume le
concept véritable de l’art comme travail intellectuel. Dès lors, la conscience politique
directe et revendiquée ou non de l’artiste n’importe pas vraiment à cette notion
d’engagement. « Plus une œuvre est immédiatement politique, plus elle perd son
pouvoir de décentrement et la radicalité, la transcendance de ses objectifs de
changement. »49 Pour les auteurs de la Théorie critique, et notamment pour Adorno, ce
sont bien les artistes des avant-gardes, ayant cherché (ou cherchant) à assumer coûte
que coûte ce maintien du travail de la forme quitte à se détourner d’un public, dont une
industrie culturelle puissante limite les prétentions en matière artistique aux simples
biens qu’elle produit, qui poursuivent la fonction critique du travail intellectuel. Et
leurs œuvres, si elles ne parviennent plus, dans leur totalité formelle, à atteindre la
réconciliation, sont alors bien plus « parlantes » quant au cours du monde et à la
nécessité de le renverser, que les messages des écrivains engagés qui risquent toujours
de s’abîmer en pure propagande :
« Leur caractère de nécessité implacable contraint à ce changement de
comportement que les œuvres engagées ne font que réclamer. Si l’on a été pris un
jour dans la machine de Kafka, on ne pourra plus jamais être en paix avec le monde,
ni se contenter de juger que le monde va mal : le moment rassurant que recèle la
constatation résignée de la toute-puissance du mal est comme détruit à l’acide. » 50
22 C’est ainsi par leur comportement spécifique, plutôt que par ce qu’elles « ont à dire »
que les œuvres d’art peuvent résister, comme fruit du travail intellectuel et par le
sensible, à la logique instrumentale et à sa matérialisation dans l’industrie culturelle.
D’ailleurs, face aux reproches récurrents d’intellectualisme faits à la musique d’avant-
garde d’Arnold Schœnberg, par exemple, Adorno rappelle qu’« [e]n vérité, Schœnberg
fut un artiste naïf ; les théories maladroites par lesquelles il s’efforçait de justifier ses
œuvres n’en sont pas la moindre preuve. Nul, sinon lui, obéissait à une vision musicale
débordante et spontanée »51. Il ne convient pas tant, pour les artistes, de se forger une
conscience politique que de chercher toujours à maintenir, dans les marges possibles
que laisse l’industrie culturelle, l’espace dans lequel leur travail de création, comme
travail intellectuel, peut s’opposer aux tendances les plus aliénantes du social, laissant
entrevoir au niveau sensible ce que serait un monde autre, où toute impulsion n’aurait
pas été déjà domestiquée par l’industrie culturelle.
23 Cette position, toute convaincante qu’elle puisse sembler, ne paraît toutefois pas
directement transposable au travail de la théorie. En effet, ce dernier ne peut
totalement être assimilé au travail artistique, justement parce que — pour paraphraser
Adorno — il s’agit d’un travail de production théorique : le domaine de l’art n’est pas celui
de la pensée scientifique. S’il est certain, pour le philosophe allemand, que la séparation
de l’art et de la science, au sein du travail intellectuel est aussi le résultat d’un
processus historique, celui de « l’objectivation du monde au cours de sa démystification
croissante », il n’en demeure pas moins qu’ « on ne saurait faire réapparaître d’un coup
de baguette magique une conscience pour laquelle l’intuition et le concept, l’image et le
signe seraient une seule et même chose, si tant est qu’elle ait jamais existé, et sa

Variations, 20 | 2017
147

reconstitution serait un retour au chaos »52. C’est toutefois bien, à nouveau, dans la
forme à donner à ce travail théorique, que peut résider l’engagement qui devrait, ici,
pouvoir faire corps avec l’engagement du théoricien quant à son sujet d’analyse, son
exploration de celui-ci et la visée de sa production théorique. Car, ici encore, la
production intellectuelle ne peut être qu’un travail aux prises avec des tendances
contradictoires. En effet, il s’agit de déjouer, dans la production de théorie comme
travail intellectuel, les tendances aliénantes de la logique instrumentale qui ont fini par
changer les sciences sociales et la philosophie en atelier de collecte des faits, étendant
le pouvoir que ces derniers ont sur le monde, mais sans pour autant renoncer à la
théorie.
24 Il convient alors, pour Adorno (mais aussi pour d’autres théoriciens critiques),
d’assumer dialectiquement cette tension dans le travail de la production théorique et
de ne se soumettre pleinement à aucune des logiques, tout en faisant l’expérience de
chacune d’elles : elles sont aussi la manifestation des contradictions qui traversent le
social. Il faut admettre, tant face à la pensée positiviste qui prétend avoir réduit le
monde en formules — niant par-là la nécessité de toute interprétation —, que face à
croyance futile en un monde de pures intensités et différences — rendu alors
ininterprétable —, que la production théorique, dans le monde irréconcilié, ne peut
être qu’une exploration perpétuelle de la tension entre sujet et objet, entre concept et
expérience. Dès lors, cette exploration ne peut se contenter de catégories de pensée ou
d’analyse qui atténueraient les contradictions en les considérant comme de simples
erreurs lors de l’établissement des enquêtes : « Les rapports sont neutralisés sous la
forme de notions comme le “pouvoir” ou le “contrôle social”. Dans ces catégories de ce
genre l’aiguillon disparaît, et par là, serait-on tenté de dire, ce qui, à même la société,
constitue à proprement parler le social [das Soziale], sa structure » 53. Ainsi,
« Celui qui ne se laisse pas barrer l’accès à l’expérience de la primauté de la
structure sur les états de choses ne tâchera pas d’emblée — comme le font la
plupart du temps ses contradicteurs — de dévaloriser des contradictions en les
rapportant à la méthodologie, c’est-à-dire en les qualifiant d’erreurs de
raisonnement, ni de les écarter au profit de l’univocité de la systématique
scientifique. Au lieu de cela, il poursuivra les contradictions jusque dans la
structure, qui a été antagoniste depuis que la société, au sens le plus noble du
terme, existe, et qui continue à l’être […] » 54
25 Il faut également accepter que toute méthodologie, aussi objective qu’elle soit, ne
pourra jamais mener en soi à « l’objectivité de l’objet de recherche » 55 et que cette
dernière n’est jamais que médiate, particulière et, finalement, décevante… mais pour
autant, absolument nécessaire. Dans un monde où une alliance barbare mais pérenne
entre le délire pré-rationnel de haine de l’autre et la fonctionnalisation instrumentale
la plus aveugle de la science ont pu produire tant Hiroshima qu’Auschwitz, il convient à
la fois de ne pas accéder à la prétention de la théorie à se prendre trop au sérieux, tout
en étant conscient que c’est pourtant aussi avec elle qu’on peut sortir de la barbarie. La
voie ainsi dessinée, sur un fil, impose à la Raison d’intégrer dialectiquement, dans le
travail intellectuel de production de la théorie, tout ce à quoi elle s’oppose dans le
mouvement par lequel elle se constitue : les qualités, le subjectif, l’imagination, tout ce
qui ne s’identifie pas par avance à aucune structure d’ensemble. Parmi les théoriciens
qu’Adorno respectait, Siegfried Kracauer, son ami d’enfance, est selon lui un exemple
de ceux qui ont réussi à porter cette exigence jusqu’au plus fort du travail de
théorisation :

Variations, 20 | 2017
148

« Dans tous ses travaux, Kracauer rappelle que la pensée, en regardant derrière soi,
ne doit pas oublier ce dont elle s’est nécessairement débarrassée pour devenir une
pensée. Ce moment est matérialiste ; il amena Kracauer, presque malgré lui, à la
critique de la société, dont l’esprit s’emploie avec zèle à un tel oubli. En même
temps, le refus de la pensée absolument abstraite vient faire obstacle à la logique
matérialiste. »56
26 Ensuite, il convient de rendre compte de ces tensions qui traversent le social dans une
forme d’écriture qui puisse y donner accès le plus possible. Il s’agit de ne pas voiler ou
lisser les contradictions derrière le vernis des normes et attendus scientifiques tacites,
qui sont souvent une limitation de toute intention critique dans la rédaction des
articles scientifiques. Pour Adorno, c’est l’essai, comme forme de la production
théorique — forme que ses amis Kracauer et surtout Walter Benjamin ont
particulièrement éprouvée —, qui matérialise le mieux cette exigence, tant dans la
production théorique esthétique que philosophique ou sociologique :
« L’essai a été presque le seul à réaliser dans la démarche même de la pensée la mise
en doute de son droit absolu. Sans même l’exprimer, il tient compte de la non-
identité de la conscience ; il est radical dans son non radicalisme, dans sa manière
de s’abstenir de toute réduction à un principe, de mettre l’accent sur le partiel face
à la totalité dans son caractère fragmentaire. »57
27 C’est bien l’essai, dans son rapport particulier à l’expérience qu’il cherche à décrire, et à
propos de laquelle il s’autorise l’interprétation, forcément médiate, subjective et
parcellaire, qui est susceptible de porter l’engagement d’un travailleur intellectuel qui
cherche à maintenir le travail de la théorie à la hauteur de son propre concept :
« Il prend la logique hégélienne au mot : il ne faut ni brandir la vérité de la totalité
contre les jugements particuliers, ni limiter la vérité au jugement particulier, mais
prendre à la lettre la prétention de la singularité à être vraie, jusqu’à ce que sa non-
vérité devienne une évidence. Tout ce qu’il y a de risqué, de prématuré, de pas tout
à fait garanti dans chacun des détails de l’essai entraîne d’autres détails qui en sont
la négation ; la non-vérité dans laquelle l’essai s’enfonce en connaissance de cause
est l’élément de sa vérité. »58
28 L’essai est ainsi le lieu de la saisie du particulier, hors de toute limite ou formatage dus
à la segmentation disciplinaire. Les récentes publications des dialogues entre Adorno et
Horkheimer, tant en vue de l’écriture de leur ouvrage à quatre mains 59, que d’un
« nouveau manifeste communiste » (qui n’a finalement jamais été achevé) 60 mettent en
évidence leur souci commun — quelquefois aliéné par des contraintes éditoriales — de
toujours laisser au maximum transparaître dans leur écriture ce caractère
contradictoire et non-réconcilié des réalités à décrire. Plusieurs passages montrent
ainsi combien le travail de et sur l’écriture, typique de cet « essayisme » qui caractérise
la forme interdisciplinaire des travaux de l’École de Francfort à partir de la Dialectique
de la raison61, est d’une importance primordiale, irréductible aux contraintes et normes
scientifiques institutionnalisées par les habitudes disciplinaires. Il s’agit d’approcher au
plus près et de la manière la plus explicite qui soit, dans la manière de rendre compte
d’une analyse, les contradictions tant internes à cette dernière que révélées par elle.
29 Voilà donc comment la possibilité d’un engagement du scientifique comme de l’artiste,
peut apparaître aux théoriciens critiques comme tâchant de se hisser à la hauteur de la
catégorie de travail intellectuel. Le travail intellectuel, qui porte en lui le souvenir
d’une histoire de la domination qui contient aussi celui d’une époque pré-capitaliste où
la société industrielle n’avait pas soumis toute activité de l’esprit à la loi de la
marchandise, doit être conservé à tout prix comme la contradiction qu’il représente et

Variations, 20 | 2017
149

qui rappelle qu’il pourrait en être autrement. Tout individu qui s’adonne à un travail
intellectuel, même dans une situation enserrée dans les rapports de production
industriels peut retrouver, au moins par interstices, cette attitude de méditation qui a
pu caractériser le travail intellectuel lors de sa séparation d’avec le travail manuel. À
partir de ce sentiment, éprouvé en filigrane, la pratique fondamentale du travailleur
intellectuel digne de ce nom doit être une pratique permanente de lutte contre
l’industrie culturelle qui enserre et vise à réduire à néant la force intimement critique
de sa production intellectuelle, critique parce que justement non soumise a priori. Cette
tâche, exigeante, est toujours susceptible de s’abîmer en son contraire (le
divertissement, la pensée positive, etc.) mais doit toujours, contre les forces qui
concourent à sa fonctionnalisation maintenir ses espaces de négation de ce-qui-est au
sein de ce-qui-est.

Ouverture
30 Ayant en tête les mouvements actuels et le bouillonnement théorique qu’ils ont fait
naître (et auquel cette livraison de la revue est consacrée), il apparaît toutefois que le
présent article ne peut en rester là. Car en admettant que « la culture [activité
théorique comme artistique] est le fruit de la séparation radicale entre travail manuel
et travail intellectuel et tire ses forces de cette séparation qui est en quelque sorte son
péché originel », et en acceptant également que « [l]orsque la culture se contente de
renier cette séparation en donnant l’illusion d’une solidarité directe, elle reste en
dessous de son propre concept »62, il n’en demeure pas moins que les théoriciens ne
peuvent se satisfaire de cette démonstration (voire la maintenir comme excuse de leur
propre désengagement63 éventuel de la pratique politique) qu’au risque de voir leur
production retomber dans une glose de classe à tout moment susceptible d’être
rattrapée par la logique de l’industrie culturelle. On aurait tort, cependant,
d’interpréter alors — comme c’est souvent le cas — la position d’Adorno notamment,
comme un simple renoncement, doublé d’un repli dans l’esthétique. Il s’agit plutôt,
dans le cas du philosophe francfortois, de la manifestation d’une volonté à laquelle il a
consacré son existence, de tenir à tout prix la possibilité d’une expérience de travail
intellectuel, dans un monde post-Seconde Guerre mondiale où l’emprise de l’industrie
culturelle et le pouvoir des faits, ainsi que les totalitarismes à l’Est rivalisant alors
d’imagination avec le nazisme pour décimer les intellectuels, se sont unis dans une
entreprise de destruction de la pensée. Et si, pour rester sur Adorno, on peut
remarquer plusieurs contradictions entre certaines de ses positions tant théoriques que
pratiques — aboutissant au célèbre chahut dont il a fait l’objet en 1968 de la part de ses
étudiant(e)s exhortant la Théorie critique dont il était représentant à s’engager dans la
pratique politique immédiate et lors duquel il a fait expulser ceux(celles)-ci par les
forces de l’ordre —, il ne nous semble pas pertinent ni de mettre ces contradictions en
avant comme limite absolue et impuissance finale de la théorie adornienne, ni de
chercher à les dissimuler ou à les réduire. En effet, la première proposition révélerait
une logique qui tend à identifier de manière bien peu dialectique contradiction et erreur,
à la manière des théories positivistes que la Théorie critique combat ; la seconde
reviendrait à un lissage neutralisant le caractère le plus fondamentalement critique
d’Adorno — et Alexander Neumann rappelle combien cette position tend à être celle de
ses est celle de ses « héritiers légaux et symboliques », en particulier de Jürgen
Habermas64. Nous considérons qu’il est bien plus stimulant de considérer ces

Variations, 20 | 2017
150

contradictions comme l’expérience faite par Adorno de l’impossibilité de la


réconciliation65. Cette expérience, vivante et qui n’est pas sans rappeler le thème de la
Dialectique négative, devrait ainsi être au point de départ d’une réflexion sur le travail
intellectuel à partir de la Théorie critique aujourd’hui. Ce n’est pas avec une version
muséifiée — et ainsi rendue dans le même temps mutique — de cet ancrage théorique
que nous voudrions inviter à travailler mais plutôt avec une Théorie critique active et
exigeante, telle qu’elle s’est constituée notamment dans les travaux d’Adorno, aux
prises avec les catastrophes et constats d’échec des deuxième et troisième quarts du
XXe siècle qu’elle a traversés. S’il s’agissait donc, pour terminer cette excursion
théorique, d’ouvrir et proposer à débat quelques réflexions, en discutant également
certaines propositions actuelles quant à la catégorie du travail intellectuel, en rapport
tant avec la marche de la logique du capitalisme et de l’industrie culturelle que des
mouvements de lutte, c’est bien à partir de cette contradiction dont Adorno et certains
autres théoriciens critiques ont fait l’expérience vivante, témoignant d’un éloignement
de la possibilité de la réconciliation entre l’exigence toujours maintenue du travail
intellectuel avec les forces sociales, que nous voudrions avancer. Il nous semble alors
absolument nécessaire de garder à l’esprit l’opposition que forme la catégorie de travail
intellectuel avec le concept d’industrie culturelle, qui cherche toujours à le réintégrer,
le rendre inoffensif. Et il nous semble que plusieurs propositions actuelles qui se
donnent pour objet de penser les mouvements contemporains et éventuellement le rôle
des intellectuels en leur sein (théoriciens, mais également artistes) tendent à oublier ce
rapport.
31 Par exemple, dans son très récent et stimulant essai Pour un suicide des intellectuels, le
politiste Manuel Cervera-Marzal propose une dissolution de la catégorie et du statut
d’intellectuel. Il ne s’agit bien évidemment pas d’un appel à une liquidation barbare des
personnes engagées dans le travail intellectuel, mais plutôt d’une réflexion posant « la
perspective d’une disparition des intellectuels en tant que catégorie sociale distincte du
reste de la population »66. Rappelant que l’intellectuel — i.e. tout individu dont la
profession ressortit de la catégorie du travail intellectuel — « doit […] admettre que sa
position est un privilège enviable dont il jouit rarement en vertu de ses propres
mérites »67 l’auteur invite ce dernier à militer pour « poursuivre la démocratisation de
la fonction d’intellectuel tout en redistribuant simultanément les tâches manuelles » 68.
Alors, poursuit Cervera-Marzal, « [c]e bouleversement économique s’accompagnerait
d’une égalisation des salaires et mettrait un terme à la supériorité du travail
intellectuel sur le travail manuel. Au fond, dans une telle société, la distinction entre les
travailleurs manuels et intellectuels aurait disparu »69. Cet appel nous semble
important, qui rappelle combien la possibilité de s’engager dans les activités
intellectuelles — comprenant les activités artistiques — ne devrait en aucun cas
demeurer un privilège mais une possibilité offerte à tout individu, à la faveur d’une
redistribution du travail qui, réduisant drastiquement le temps du travail accompli
pour la subsistance, permettrait à chacun le développement de ses capacités cognitives
et artistiques. Mais cet essai, qui entend renouer avec une proposition marxienne assez
classique, ne nous paraît justement pas prendre assez la mesure de l’industrie
culturelle dont nous avons rappelé les développements quant à la catégorie du travail
intellectuel.
32 Ainsi, quand l’auteur rappelle le problème d’une institution universitaire qui « génère
un morcellement de notre compréhension du monde puisqu’elle isole les disciplines les

Variations, 20 | 2017
151

unes des autres »70 il ne semble pas lier cette tendance à la logique générale de la
division du travail qui, ne se satisfaisant pas de la simple séparation du travail manuel
et intellectuel a, dans les mutations contemporaines du capitalisme, fait de la division
un principe, tant pour les tâches manuelles de la production que pour celles de la
pensée ou de la production artistique, culturelle et informationnelle. Il nous paraît au
contraire nécessaire d’interpréter ce mouvement d’hyperspécialisation et de
cloisonnement disciplinaire comme l’un des éléments de liquidation de la pensée par sa
réduction à des procédures spécialisées dans l’industrie culturelle, au même titre (et
dans le même temps) que la mise en concurrence de plus en plus acharnée des
chercheurs quant à l’obtention des financements pour la recherche, dans une logique
de projet toujours plus teintée de nécessité bureaucratique71 que nous avons discutée
supra. Et le simple partage du travail intellectuel auquel appelle l’auteur n’est en rien
un gage de fonctionnement plus ouvert des lois de toute institution de production
médiatique ou théorique acquise à l’industrie culturelle. On peut même imaginer ici au
contraire que ce partage pourrait être un point de justification extrême de
l’hyperspécialisation car l’idée que « [l]e travail en équipe favorise l’accumulation de
connaissance et l’élargissement du regard »72 est aussi l’argument avancé pour
légitimer qu’on ne s’attaque pas au morcellement des savoirs : chacun au sein d’une
équipe vient apporter son savoir issu de son parcours intellectuel propre ; un
intellectuel plus en vue que les autres sera invité à produire la synthèse issu des
discussions fructueuses de l’équipe et pourra justifier de présenter un autre projet 73. Il
nous semble ainsi qu’en rappelant la nécessité du partage du travail comme de la
critique de la division du travail (avec lesquelles nous sommes entièrement d’accord)
l’auteur ne pose pas assez la question de ce que serait le travail intellectuel à partager
dans un monde actuellement baigné d’industrie culturelle : tout semble se passer
comme si ce partage était déjà effectif, ne fussent les intellectuels occupés à se
maintenir l’exclusivité du travail de la pensée. Si nous agréons totalement avec
Cervera-Marzal que « l’excellence de la pensée ne s’oppose pas à sa démocratisation » 74,
il nous apparaît nécessaire de rappeler que, démocratisation ou non, l’industrie
culturelle actuelle, et ses manifestations tant dans la culture que l’éducation et la
production théorique, s’oppose, elle, à cette excellence de la pensée. Il ne faudrait donc
pas que la quête d’un partage plus équitable et rationnel des tâches et notamment des
tâches intellectuelles fasse oublier la lutte nécessaire contre les mouvements de
l’industrie culturelle — sans quoi ces tâches intellectuelles risquent de s’abîmer à leur
tour en pures redites de l’appareil de production.
33 Il est bien certain que, si elle est un but de tout projet communiste, la réunion du
travail manuel et du travail intellectuel ne se décrète pas. Il en est de même pour la
réconciliation de la théorie universitaire et de la pratique militante qui en est un
premier moment important, tant chez Cervera-Marzal que chez un certain nombre
d’autres chercheurs ou militants75. Il y a là la continuité d’une certaine considération
des rapports entre théorie sociale et pratique politique comme ayant nécessairement
cette dernière pour but et arbitre de la vérité de la théorie, qui voit dans la séparation
des théoriciens critiques des cœurs de la stratégie politique un péché originel du
marxisme « occidental »76 dont les premières figures paradigmatiques sont, d’après
Perry Anderson, les théoriciens de l’École de Francfort. Mais il ne suffit pas de décider
que cette séparation de la théorie et de la pratique, fruit du mouvement de la division
du travail, est simplement désormais nulle et non avenue — ce qui n’empêche pas qu’il
faille encourager les expériences qui tendent à la dépasser, comme autant de brèches.

Variations, 20 | 2017
152

34 À ce propos, d’autres appels, pourtant plus proches du cadre théorique de la Théorie


critique, et tout en s’éloignant d’un marxisme identifiant trop rigidement théorie et
stratégie, ne paraissent pas non plus accorder assez d’importance à la problématique de
l’industrie culturelle, ni poser la question du penser ou de la production artistique
comme « travail intellectuel ». C’est le cas, par exemple, des vivifiantes 33 thèses contre le
capital de John Holloway, traduites en français en 2012 77. À partir des expériences
quotidiennes, ordinaires et plus ou moins structurées et concertées de refus et de rejet
de la vie imposée par le capitalisme (de celle de l’employée de bureau qui déserte un
matin son poste pour aller s’asseoir dans un parc à celle du groupe d’ouvriers
industriels qui occupent et font tourner leur usine en autogestion, en passant par un
groupe de sans-abri refusant de payer le loyer d’une maison qu’ils occupent, etc.),
l’auteur invite à reconsidérer la révolution comme un « processus interstitiel » : « [l]a
seule façon de penser le changement radical du monde est de le concevoir comme la
multiplicité de mouvements interstitiels découlant du particulier » 78. Pour Holloway, il
s’agit de considérer le caractère double de l’activité humaine — le « faire » — depuis son
versant irréductible à la loi de la valeur et de sa transformation en travail abstrait, et de
se concentrer sur un ensemble de manifestations particulières de cette irréductibilité
dans le monde contemporain en crise. Ces manifestations, que l’auteur analyse comme
autant de « brèches » fragiles dans le mur du capitalisme, par l’expression « ici et
maintenant » d’aspirations à une vie au-delà des limitations imposées par la loi de la
valeur, doivent être élargies et s’étendre en cascade, au-delà des visions traditionnelles
des luttes qui limitent leur portée aux engagements objectifs et raisonnés de groupes
d’activistes au sein de catégories de populations identifiées comme sujets porteurs de
changement. « Le changement social est plutôt le résultat de la transformation à peine
visible de l’activité quotidienne de millions de personnes. Nous devons regarder au-delà
de l’activisme et donc vers les millions et millions de refus et d’autres-faire, les millions
et millions de fissures qui constituent le matériel de base d’un possible changement
radical. »79 Chaque brèche, par laquelle le faire des individus s’oppose au travail
abstrait, au temps de travail socialement nécessaire selon les règles qu’impose le
capitalisme, vise ainsi l’établissement de nouveaux rapports interindividuels
s’opposant aux rapports marchands réclamant en permanence également de nouvelles
formes d’organisation selon « un processus incessant d’expérimentation de formes
démocratiques, de façon de surmonter les inhibitions des gens, de façons de contrôler
leur agressivité ou leurs visées sexistes ou racistes »80. Ces expériences sont à étendre,
non parce qu’elles seraient des moments d’une marche vers l’avènement d’un monde
autre, mais parce qu’elles sont déjà, « ici et maintenant », des bribes de cet autre
monde : « En fait, chaque grève crée de nouveaux rapports d’amitié et de solidarité, et
donne aux grévistes l’expérience pratique d’un monde sans patrons : la création d’un
monde avec des rapports sociaux différents va au-delà de ce qui était prévu lors du
déclenchement du conflit. »81
35 Si une catégorie comme celle du faire a comme mérite fondamental de rappeler que
c’est par l’activité des individus, qui excède largement les limites des activités
entendues dans le seul cadre du travail dans le capitalisme, que le changement se
produit — d’où l’importance de la prise de conscience subjective de la puissance d’agir
individuelle de chacun à laquelle l’ouvrage exhorte —, et si, chez Holloway, elle rend
particulièrement fluides et saturés d’expérience des concepts ailleurs très abstraits, elle
tend aussi à simplifier la problématique de la division du travail en se contentant de la
nier. Le faire contient à la fois le savoir et les activités intellectuelles qui semblent avoir

Variations, 20 | 2017
153

déjà mis leur ouverture d’esprit et leur créativité du côté de la lutte, même s’il ne
peuvent qu’avouer leur relative impuissance quant à la proposition de « recettes à
appliquer » qui, dialectiquement, ne feraient de toute façon que produire « une
structure organisationnelle différente, une structure de monologue qui instaure des
dirigeants et des institutions pour les mettre en place »82. Ainsi, le travail intellectuel
n’est posé que comme cas particulier du travail, dans son caractère double : une partie
du travail intellectuel n’existe que limitée dans le cadre de la création de la valeur, mais
en tant que faire individuel ou partagé, il se déploie au-delà de ces limites. Derrière une
telle catégorie, c’est bien, à nouveau, la problématique de l’industrie culturelle qui tend
à être oubliée : cette entreprise de limitation de ce qui historiquement s’est autorisé à
dépasser les limites du toujours identique par sa séparation des tâches routinières et de
dur labeur. C’est aussi un oubli de l’industrie culturelle comme travail intellectuel
employé à (re)produire de l’identique et de l’adéquat à partir des sentiments
d’inadéquation et des consciences d’inadaptations individuelles qui sont justement,
pour Holloway, à l’origine des brèches. Il ne faudrait pas oublier, en effet, combien à
l’heure actuell, ces aspirations à « l’émergence […] d’un autre monde, d’un autre faire et
d’autres relations »83 sont réintégrées — voire servent carrément à régénérer et
réactualiser les imaginaires contemporains de la forme-marchandise. Ainsi, lorsque
Holloway rappelle qu’« il y a de réelles pressions (la répression, la famine) qui nous
poussent à reproduire le capitalisme chaque jour »84, il nous semble qu’il devrait y
ajouter un certain nombre de pratiques culturelles ou médiatiques dont il a par ailleurs,
pour sa part, choisi d’interpréter certaines comme des « brèches » qui visent justement
à cesser de fabriquer le capitalisme. Et lorsqu’il incite à briser « les murs autour de
notre esprit qui rigidifient notre pensée, un processus qui résulte du travail abstrait et
qui est renforcé dans les écoles et dans les universités » ou « les murs par lesquels la
dynamique puissante des verbes est enfermée par les noms » 85 c’est bien à une tâche de
résistance du travail intellectuel à l’industrie culturelle, et son mouvement
d’intégration constant de tout embryon de pensée contradictoire, qu’il appelle. En plus
d’appeler à une convergence de ces nouvelles pratiques, de ces brèches, Holloway
devrait alors aussi appeler à la constitution d’une pensée spécifique et commune des
brèches, qui ne se fondrait jamais complètement dans le faire qu’à la condition d’être
rattrapée par l’industrie culturelle et l’illusion de la réconciliation par pure
identification avec ce qui est.

***

36 Si le travail intellectuel s’oppose, dans sa forme, au travail de la praxis (des mobilisations


sociales par exemple, ou des nouvelles activités ouvertes par de nouvelles pratiques), il
n’est en aucun cas une opposition des personnes susceptibles de s’engager dans l’un
comme dans l’autre. Ces dernières peuvent ainsi, bien évidemment, être les mêmes, à
l’heure où la possibilité d’une réconciliation ne semble pour le moment pas à l’ordre du
jour — ce qui n’enlève rien à la nécessité de conserver à l’esprit tous les termes de ce
qui ne se réconcilie pas. Il est ainsi à notre avis important de garder cet appel au
partage du travail intellectuel, comme des autres tâches, des autres pratiques qui
peuvent, à des degrés divers, représenter des « embryons » de libération. L’hypothèse
que nous aimerions alors livrer à discussion pour finir est que ce n’est peut-être qu’à la
faveur d’une lutte partagée, entre des aspirations à faire naître d’autres expériences
par la transformation des pratiques sociales, par exemple dans la mobilisation ou dans

Variations, 20 | 2017
154

la production d’autres faires, d’un côté, et des aspirations à maintenir les conditions
exigeantes d’une activité théorique et artistique, de l’autre, sans nier l’opposition
fondamentale des deux, mais en prenant conscience, au contraire, que cette opposition
est la matérialisation de ce que la société actuelle et telle qu’elle nous est donnée est cet
ensemble irréconcilié que, d’une manière assez paradoxale et en négatif, une
réconciliation peut se dessiner. Le lieu de cette réconciliation ne serait alors ni la
pratique sociale et de mobilisation, ni le travail intellectuel de production de la théorie
mais le sujet, susceptible de s’engager dans l’une et dans l’autre. Ce n’est toutefois
qu’une réconciliation décevante et en forme d’opposition continuelle : il s’agit en
réalité plutôt d’une intégration forcée des tendances oppositionnelles contradictoires
par le sujet. Engagé tant dans une pratique de mobilisation sociale ou de pratique
alternative que dans un travail théorique qui maintient son exigence, l’individu ne peut
qu’espérer faire au niveau le plus intime de sa subjectivité l’expérience fondamentale de la
société avancée : celle de la contradiction entre ces deux pôles qui ne se réunissent a
priori ni directement dans le faire, ni dans une hiérarchie à inverser entre la pratique
sociale et la production théorique.
37 Il convient alors d’exacerber les mouvements et mobilisations de la critique sociale et
d’encourager la prise de conscience qu’une autre société doit être atteinte par la
pratique, en « refusant de continuer à fabriquer le capitalisme » comme y invite
Holloway. Il s’agit d’exalter l’intuition que font de plus en plus d’individus, dans les
secteurs les plus divers de la production sociale, que l’expérience quotidienne qu’ils
peuvent faire de la souffrance au travail, du mépris, etc. est due à une logique
capitaliste barbare qui ne se dissimule même plus et qui voit tous les jours se réduire le
nombre de ses bénéficiaires (mais augmenter leurs parts de bénéfices). Cette pratique
de la lutte sociale ne doit pas pour autant voir dans les productions théoriques un idéal
de réconciliation qui devrait diriger la pratique dans l’immédiat. Mais, alors que le
travail théorique ne peut plus viser sa réconciliation immédiate avec une pratique, il
reste le lieu fondamental d’une activité oppositionnelle dans l’expérience subjective
même des individus. Il convient donc aussi de s’engager pour limiter la
fonctionnalisation toujours plus prégnante des lieux de production du travail
théorique, critiquer la casse de l’université, et toutes les logiques qui concourent à
maintenir le travail de la théorie en-deçà de son propre concept de théorie — et qui
sont les mêmes que celles qui, ailleurs, exproprient toujours plus le travail « non-
intellectuel ». Il faut également encourager le plus d’individus possible à y prendre
part, à la faveur notamment de luttes pour une réduction drastique du temps de travail,
comme y invite Cervera-Marzal, ainsi que pour une gratuité effective de l’accès à
l’enseignement supérieur et à l’enseignement artistique. Ce travail théorique ou
artistique, toujours partageable, et qu’il convient de partager davantage, libérant ainsi
le « flux dans lequel le savoir d’une personne se mêle et se mélange de façon
indéfinissable au savoir des autres »86, révèle aussi au sujet qui le produit, le partage ou
le reçoit, à quel point la pratique dans laquelle il est engagé par ailleurs dans ses autres
activités est à son tour en-deçà de ce qu’elle devrait être eu égard aux potentialités
ouvertes par la technique et le niveau scientifique et philosophique que l’époque a
atteint — soit, en termes adorniens que « tout est faux aussi longtemps que le monde
est comme il est »87. Tout le monde doit pouvoir, à son niveau, faire cette expérience,
qui est fondamentalement celle que l’industrie culturelle vise au contraire à empêcher.
De là, il n’est pas sûr que le salut soit absolument dans un dépassement par la pratique
pure ni par la théorie pure, mais probablement dans une lutte menée à des niveaux

Variations, 20 | 2017
155

différents. Pour le moment, en revanche, il nous apparaît certain que ce n’est pas en
niant purement et simplement la séparation des deux que la critique avance : cette
simple négation « théorique » de la division du travail ne fait pour autant pas cesser
d’exister les réalités que cette division a fait naître historiquement. L’industrie
culturelle, fruit de cette division, s’emploie encore et toujours à se présenter au
contraire comme réconciliation. Ne pas faire son jeu, c’est aussi reconnaître la
particularité du travail intellectuel, le mieux placé dans sa pratique de travail pour la
combattre. Cela qui ne signifie pas qu’il faille pour autant réserver ce travail à une
catégorie réduite d’individus, mais inversement, l’ouverture de ce travail ne peut
signifier qu’il cesse d’exister comme catégorie spécifique — sauf à capituler par avance.

BIBLIOGRAPHIE
Adorno, Theodor W. « Arnold Schönberg ». In Prismes : critique de la culture et société, 151‑79. Paris:
Payot, 1986.

Adorno, Theodor W. « Capitalisme tardif ou société industrielle ? » In Société : Intégration–


Désintégration. Écrits sociologiques, 85‑107. Paris: Payot, 2011.

Adorno, Theodor W. Current of music. Éléments pour une théorie de la radio. Paris: Maison des
sciences de l’homme, 2010.

Adorno, Theodor W. « Engagement ». In Notes sur la littérature, 285‑306. Paris: Flammarion, 1984.

Adorno, Theodor W. Le caractère fétiche dans la musique et la régression de l’écoute. Paris : Allia, 2001.

Adorno, Theodor W. « Le teamwork en recherche sociale ». In Le conflit des sociologies. Théorie


critique et sciences sociales, 305‑11. Paris: Payot, 2016.

Adorno, Theodor W. « L’essai comme forme ». In Notes sur la littérature, 5‑29. Paris: Flammarion,
1984.

Adorno, Theodor W. « Mode intemporelle ». In Prismes : critique de la culture et société. Paris : Payot,
1986.

Adorno, Theodor W. Théorie esthétique. Paris : Klincksieck, 1995.

Adorno, Theodor W. Trois études sur Hegel. Paris: Payot, 1979.

Adorno, Theodor W. « Un étrange réaliste : Siegfried Kracauer ». In Notes sur la littérature, 263‑83.
Paris: Flammarion, 1984.

Adorno, Theodor W., et Hanns Eisler. Musique de cinéma. Paris : l’Arche, 1972.

Adorno, Theodor W., et Max Horkheimer. Towards a new manifesto. London: Verso, 2011.

Adorno, Theodor W., et Karl Popper, éd. De Vienne à Francfort. La querelle allemande des sciences
sociales. Bruxelles: Éditions Complexe, 1979.

Anderson, Perry. Sur le marxisme occidental. Paris: Maspéro, 1977.

Variations, 20 | 2017
156

Bensaïd, Daniel, et Philippe Corcuff. « Le travail intellectuel au risque de l’engagement ». Revue


Agone, no 18‑19 (1998). [Link]

Bonefeld, Werner. Critical Theory and the Critique of Political Economy. New-York, NY: Bloomsbury,
2014.

Cervera-Marzal, Manuel. Pour un suicide des intellectuels. Paris: Textuel, 2016.

Ernaux, Annie. L’écriture comme un couteau. Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet. Paris: Stock, 2003.

Granger, Christophe. La destruction de l’université française. Paris: La Fabrique, 2015.

Holloway, John. Crack capitalism. 33 thèses contre le capital. Paris: Libertalia, 2012.

Horkheimer, Max. Éclipse de la raison. Paris: Payot, 1974.

Horkheimer, Max. Théorie critique. Paris : Payot, 1978.

Horkheimer, Max. « Théorie traditionnelle et théorie critique ». In Théorie traditionnelle et théorie


critique, 15‑81. Paris : Gallimard, 1974.

Horkheimer, Max, et Theodor W. Adorno. La dialectique de la raison. Paris: Gallimard, 1974.

Horkheimer, Max. Le laboratoire de la Dialectique de la raison. Discussions, notes et fragments inédits.


Paris: Maison des sciences de l’homme, 2013.

Krahl, Hans-Jürgen. Konstitution und Klassenkampf. Zur historischen Dialektik. Von bürgerlicher
Emanzipation und proletarischer Revolution. Frankfurt am Main: Verlag Neue Kritik, 1971.

Laudani, Raffaele. « Pour une théorie critique de l’indignation. Notes sur le rapport actuel entre
les mouvements sociaux et le pouvoir destituant ». Illusio, no 10‑11 (2013), 97‑105.

Magis, Christophe. « Art, culture et critique en communication : propositions pour une théorie
des industries culturelles ». In Critique, sciences sociales et communication, édité par Éric George et
Fabien Granjon, 137‑64. Paris: Mare & Martin, 2014.

Marcuse, Herbert. La dimension esthétique. Paris: Seuil, 1979.

Marcuse, Herbert. L’homme unidimensionnel. Paris : Minuit, 1968.

Marcuse, Herbert. « Note sur la dialectique ». In Raison et révolution. Hegel et la naissance de la


théorie sociale. Paris: Minuit, 1968.

Marx, Karl, et Friedrich Engels. L’idéologie allemande. Paris: Editions Sociales, 1976.

Matonti, Frédérique, et Gisèle Sapiro. « L’engagement des intellectuels : nouvelles perspectives ».


Actes de la recherche en sciences sociales n° 176-177, n o 1 (2009), 4‑7.

Neumann, Alexander. « Le courant chaud de l’École de Francfort ». Variations. Revue internationale


de théorie critique, no 12 (2008).

Neumann, Alexander. « Pour une écoute sociologique. Répression, inhibition, prise de parole ».
Variations. Revue internationale de théorie critique, no 8 (2006).

Noiriel, Gérard. Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question. Marseille: Agone, 2010.

Piponnier, Anne. « Le projet dans les pratiques de recherche. Pour un retour réflexif et critique
sur nos engagements ». Sciences de la société, no 93 (2015), 110‑23.

Postone, Moishe. Temps, travail et domination sociale. Paris: Fayard, 2009.

Raulet, Gérard. Herbert Marcuse. Philosophie de l’émancipation. Paris: PUF, 1992.

Variations, 20 | 2017
157

Raulet, Gérard. « Interdisciplinarité ou essayisme ? La “philosophie sociale” de la Dialektik der


Aufklärung ». In Jenseits instrumenteller Vernunft. Kritische Studien zur « Dialektik der Aufklärung »,
édité par Manfred Gangl et Gérard Raulet. Berlin: Peter Lang, 1998.

Sapiro, Gisèle. La responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France (XIXe-XXIe siècle).
Paris: Seuil, 2011.

Sartre, Jean-Paul. Qu’est-ce que la littérature ? Paris: Gallimard, 1948.

Sohn-Rethel, Alfred. La pensée-marchandise. Bellecombe-en-Bauge: Éditions du croquant, 2010.

Voirol, Olivier. « Retour sur l’industrie culturelle ». Réseaux 29, n o 166 (2011), 25‑57.

NOTES
1. Cf. par ex. Gérard Noiriel, Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question (Marseille: Agone,
2010) ; Frédérique Matonti et Gisèle Sapiro, « L’engagement des intellectuels : nouvelles
perspectives », Actes de la recherche en sciences sociales n° 176-177, no 1 (2009) ; Daniel Bensaïd et
Philippe Corcuff, « Le travail intellectuel au risque de l’engagement », Revue Agon e, no 18‑19
(1998), [Link] Nous reviendrons
notamment, dans la dernière partie de ce texte, sur l’ouvrage de Manuel Cervera-Marzal, Pour un
suicide des intellectuels (Paris: Textuel, 2016).
2. Voir l’article de Fabien Granjon dans ce numéro.
3. Cf. ci-après, quatrième section de l’article.
4. Cf. Dietrich Hoss, « La misère de la Théorie critique... est le manque de la question de
l’organisation », Illusi o, no 10‑11 (2013), 76‑95. On pourra également consulter le principal
ouvrage de Hans-Jürgen Krahl, Konstitution und Klassenkampf. Zur historischen Dialektik. Von
bürgerlicher Emanzipation und proletarischer Revolution (Frankfurt am Main: Verlag Neue Kritik,
1971).
5. Quand ses collègues Adorno et Horkheimer sont revenus en Allemagne dans les années 1950.
6. Laudani, « Pour une théorie critique de l’indignation. Notes sur le rapport actuel entre les
mouvements sociaux et le pouvoir destituant », 83.
7. Cf. Gérard Raulet, Herbert Marcuse. Philosophie de l’émancipation (Paris: PUF, 1992).
8. Laudani, « Pour une théorie critique de l’indignation. Notes sur le rapport actuel entre les
mouvements sociaux et le pouvoir destituant ».
9. Cf Werner Bonefeld, Critical Theory and the Critique of Political Econom y (New-York, NY :
Bloomsbury, 2014) ; Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale (Paris: Fayard, 2009) ou le
numéro 10/11 de la revue Illusio, ayant pour thème « Théorie critique de la crise : École de
Francfort, controverses et interprétations » (2013).
10. On consultera pour s’en convaincre le texte fondateur de Max Horkheimer, « Théorie
traditionnelle et théorie critique », in Théorie traditionnelle et théorie critique (Paris : Gallimard,
1974), 15‑81, où les références à la division du travail, et notamment du travail scientifique, sont
très nombreuses.
11. Cf. Alfred Sohn-Rethel, La pensée-marchandise (Bellecombe-en-Bauge : Éditions du croquant,
2010).
12. Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, La dialectique de la raison (Paris : Gallimard, 1974), 31.
13. Ibid.
14. Max Horkheimer, Éclipse de la raison (Paris : Payot, 1974), 62-63.
15. Horkheimer et Adorno, La dialectique de la raison, 50.
16. Theodor W. Adorno, Trois études sur Hegel (Paris : Payot, 1979), 32.

Variations, 20 | 2017
158

17. Les Minima Moralia d’Adorno comme les Notes critiques de Horkheimer sont à cet égard assez
instructifs.
18. Max Horkheimer, Théorie critique (Paris : Payot, 1978), 327.
19. Karl Marx et Friedrich Engels, L’idéologie allemande (Paris : Editions Sociales, 1976), 30.
20. Cf. Adorno, Trois études sur Hegel, 30. sq.
21. Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, Towards a new manifesto (London : Verso, 2011), 95.
22. Cf. à ce sujet Albrecht Wellmer, « Autonomie et négativité de l’art. L’actualité de l’esthétique
d’Adorno et les points aveugles de sa philosophie de la musique », Réseaux, vol. 29, n° 166 (2011),
31-70.
23. Cf. par ex. Herbert Marcuse, « Note sur la dialectique », in Raison et révolution. Hegel et la
naissance de la théorie sociale (Paris : Minuit, 1968), 45.
24. Cf. par exemple Christophe Magis, Nelly Quemener et Florian Vörös (dir.), “Exploitation 2.0”,
Poli — Politique de l’image, n°13.
25. Horkheimer et Adorno, La dialectique de la raison, 22.
26. Et bien que cette analyse et les questions de planification industrielle, de standardisation, de
contrôle et d’accumulation capitalistique appliqués à la production culturelle y soient
absolument centrales, cf. Christophe Magis, « Art, culture et critique en communication :
propositions pour une théorie des industries culturelles », in Critique, sciences sociales et
communication, éd. par Éric George et Fabien Granjon (Paris : Mare & Martin, 2014), 137‑64. ; voir
aussi Olivier Voirol, « Retour sur l’industrie culturelle », Réseaux, no 166 (2011), 125‑57.
27. Theodor W. Adorno, Current of music. Éléments pour une théorie de la radio (Paris : Maison des
sciences de l’homme, 2010).
28. Theodor W. Adorno, « Mode intemporelle », in Prismes : critique de la culture et société (Paris :
Payot, 1986).
29. Theodor W. Adorno et Hanns Eisler, Musique de cinéma (Paris : l’Arche, 1972).
30. Theodor W. Adorno, Le caractère fétiche dans la musique et la régression de l’écoute (Paris : Allia,
2001), 16. Si cet essai est antérieur à la rédaction de la dialectique de la Raison et donc à la
formulation du concept d’industrie culturelle, il n’en est pas moins l’une des premières tentatives
de cette formulation, à partir d’une référence à la théorie du fétichisme de la marchandise de
Marx.
31. Et Adorno n’est pas plus tendre avec les œuvres de Rachmaninov ou Tchaïkovski qu’avec les
rengaines du jazz.
32. Horkheimer, Éclipse de la raison, 112.
33. Ibid., 31.
34. Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel (Paris : Minuit, 1968).
35. Cf. par ex. Theodor W. Adorno et Karl Popper, éd., De Vienne à Francfort. La querelle allemande
des sciences sociales (Bruxelles : Éditions Complexe, 1979).
36. Horkheimer, Éclipse de la raison, 32.
37. Alexander Neumann, « Pour une écoute sociologique. Répression, inhibition, prise de
parole », Variations. Revue internationale de théorie critique, no 8 (2006), §31.
38. Theodor W. Adorno, « Capitalisme tardif ou société industrielle ? », in Société : Intégration–
Désintégration. Écrits sociologiques (Paris : Payot, 2011), 96.
39. Pour plus d’information sur la situation française à ce propos, on pourra consulter l’ouvrage
de Christophe Granger, La destruction de l’université française (Paris : La Fabrique, 2015).
40. Les récents travaux de sciences sociales sur cette « projectification » de la recherche
montrent ainsi combien l’activité scientifique est désormais enjointe à « s’aligner sur la
dimension managériale du projet, sur son code sémiotique et narratif », et combien
l’assujettissement à la production de livrable voit la recherche tendre à « se conformer à des
normes de production qui augmentent le risque de standardisation » qui vont même contre la
logique même des appels à projets qui sont censés encourager une recherche originale

Variations, 20 | 2017
159

susceptible de « créer de la valeur ajoutée ». Cf. Anne Piponnier, « Le projet dans les pratiques de
recherche. Pour un retour réflexif et critique sur nos engagements », Sciences de la société, no 93
(2015), 110‑23.
41. On consultera à ce propos les nombreux travaux de l’économie politique de la communication
qui montrent combien les mouvements de l’industrie culturelle ont été au cœur d’une
redistribution internationale du travail où « la main d’œuvre non qualifiée se concentre dans les
pays les plus pauvres, la main d’œuvre plus qualifiée et spécialisée dans l’assemblage se trouve
dans les pays semi-périphériques ; quant aux emplois liés à la recherche, au développement et à
la planification, ils se concentrent dans les grandes entreprises commerciales des pays riches. »
Vincent Mosco, The Political Economy of Communication (London : Sage, 2009), 74. Cf. aussi Christian
Fuchs, Digital Labour and Karl Marx (London : Routledge, 2014), particulièrement les chapitres 5 et
6.
42. Theodor W. Adorno, « Engagement », in Notes sur la littérature (Paris: Flammarion, 1984), 286.
43. Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ? (Paris: Gallimard, 1948).
44. Cf. Gisèle Sapiro, La responsabilité de l’écrivain. Littérature, droit et morale en France (XIXe-XXIe
siècle) (Paris : Seuil, 2011).
45. Cf. par ex. Annie Ernaux, L’écriture comme un couteau. Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet (Paris
: Stock, 2003).
46. D’autant que Sartre n’hésite pas dans son essai à défendre l’importance fonctionnelle des
mass media comme outil prolongeant les visées de l’art engagé pour « conquérir le public
virtuel ».
47. Herbert Marcuse, La dimension esthétique (Paris : Seuil, 1979), 20.
48. Theodor W. Adorno, Théorie esthétique (Paris : Klincksieck, 1995).
49. Marcuse, La dimension esthétique, 12.
50. Adorno, « Engagement », 301.
51. Theodor W. Adorno, « Arnold Schönberg », in Prismes : critique de la culture et société (Paris :
Payot, 1986), 153.
52. Theodor W. Adorno, « L’essai comme forme », in Notes sur la littérature (Paris : Flammarion,
1984), 9.
53. Adorno, « Capitalisme tardif ou société industrielle ? », 97.
54. Ibid., 89.
55. Adorno et Popper, De Vienne à Francfort. La querelle allemande des sciences sociales, 62.
56. Theodor W. Adorno, « Un étrange réaliste : Siegfried Kracauer », in Notes sur la littérature
(Paris : Flammarion, 1984), 268.
57. Adorno, « L’essai comme forme », 13.
58. Ibid., 24.
59. Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, Le laboratoire de la Dialectique de la raison. Discussions,
notes et fragments inédits (Paris : Maison des sciences de l’homme, 2013).
60. Adorno et Horkheimer, Towards a new manifesto.
61. Gérard Raulet, « Interdisciplinarité ou essayisme ? La “philosophie sociale” de la Dialektik der
Aufklärung », in Jenseits instrumenteller Vernunft. Kritische Studien zur « Dialektik der Aufklärung », éd.
par Manfred Gangl et Gérard Raulet (Berlin : Peter Lang, 1998).
62. Adorno, « Mode intemporelle », 16.
63. Nous proposons ici de nommer « désengagement » cette attitude qui consiste à ne se
maintenir que dans la production de théorie critique engagée, par opposition de ce que serait un
« dégagement » (illusoire), position d’un chercheur qui se penserait comme se tenant
objectivement à l’écart de tout « engagement » théorique. Cf. Bensaïd et Corcuff, « Le travail
intellectuel au risque de l’engagement ».
64. Alexander Neumann, « Le courant chaud de l’École de Francfort », Variations. Revue
internationale de théorie critique, no 12 (2008).

Variations, 20 | 2017
160

65. « À quoi sert-il de taire la dépression qui le tenait en tenaille durant l’exil américain ?
Pourquoi nier sa morgue passagère contre Herbert Marcuse, ou la façon désinvolte dont il traitait
son ami Walter Benjamin ? Oui, Adorno était un homme mortel, donc imparfait, il a insulté son
concurrent Marcuse d’être un « fasciste entravé » et suggéré à Benjamin de se mettre à l’abri, en
adhérant à la ligue des écrivains du régime nazi, mais tout cela n’enlève rien à la pertinence
éclatante de ses concepts et arguments. Oui, Adorno a fait intervenir la police pour expulser les
trouble-fêtes qui occupaient l’Institut de Francfort en 68. Ses réactions devant le mouvement
étudiant contestataire — tantôt désemparé, tantôt engagé — ne font-ils pas partie d’un caractère
entier et contrasté ? Les héritiers légaux et symboliques d’Adorno refoulent ces éléments, bien
que ceux-ci viennent à leur manière renforcer l’idée du non-identique, selon laquelle l’unité de la
théorie et de la pratique est une tâche surhumaine. Les héritiers participent ainsi à la
construction d’un mythe, au lieu de rendre sa pensée vivante. », Ibid., § 6.
66. Cervera-Marzal, Pour un suicide des intellectuels, 23.
67. Ibid., 25.
68. Ibid., 56.
69. Ibid.
70. Ibid., 86.
71. Voir l’article d’Alexander Neumann sur « La bureaucratie liquide » dans ce numéro.
72. Cervera-Marzal, Pour un suicide des intellectuels, 90.
73. Adorno rappelle d’ailleurs à ce titre combien le teamwork en recherche social est une forme de
la réification dans le monde de la recherche : « au sein du teamwork, [les êtres humains] ne sont
fondamentalement rien d’autre que des fonctions partielles plus imparfaites d’un écanisme dont
la finalité n’entre pour rien dans leur travail lui-même et, pour cette raison, ne les amène pas du
tout à une véritable solidarité. », Theodor W. Adorno, « Le teamwork en recherche sociale », in Le
conflit des sociologies. Théorie critique et sciences sociales (Paris : Payot, 2016), 310. L’importance du
mot-clef « interdisciplinarité » dans l’attribution de financements à la recherche par les
organismes nationaux ou européens dédiés laisse ainsi bien entendre que le projet d’une telle
« ouverture » au-delà des spécialités disciplinaires n’est en rien une remise en cause de la
balkanisation des savoirs scientifiques en elle-même mais plutôt sa légitimation par la croyance
que certaines thématiques ou objets contemporains nécessiteraient justement l’apport hyper-
spécialisé de plusieurs chercheurs venant de domaines divers.
74. Cervera-Marzal, Pour un suicide des intellectuels, 138.
75. Cf. par ex. Bensaïd et Corcuff, « Le travail intellectuel au risque de l’engagement ».
76. Perry Anderson, Sur le marxisme occidental (Paris : Maspéro, 1977).
77. John Holloway, Crack capitalism. 33 thèses contre le capital (Paris : Libertalia, 2012).
78. Ibid., 35.
79. Ibid., 36-37.
80. Ibid., 88.
81. Ibid., 83.
82. Ibid., 415.
83. Ibid., 407.
84. Ibid., 413.
85. Ibid., 424.
86. John Holloway, Crack capitalism. 33 thèses contre le capital, 414.
87. Adorno et Horkheimer, Towards a new manifesto, 102.

Variations, 20 | 2017
161

INDEX
Mots-clés : travail intellectuel, Théorie critique, Adorno Theodor, Horkheimer Max, industrie
culturelle, art, engagement

AUTEUR
CHRISTOPHE MAGIS
Maître de Conférences en Sciences de l’information et de la communication, Université Paris 8 —
Cemti

Variations, 20 | 2017
162

Prêt de mémoire
Esteban Lorenzano
Traduction : Paola Sedda de l’espagnol et lecture critique de Flavie Prieux

NOTE DE L’ÉDITEUR
Ce texte est tiré de l’ouvrage Huellas : voces y trazos de nuestra memoria / Eugenia
Azurmendi, Esteban Lorenzano, Martín Elias, Rolando Fernandez, Paula Silva Testa
; ilustrado por María Giuffra. - 1a ed Ciudad Autónoma de Buenos Aires : El Zócalo, 2017.
[Link]

I
1 « Tu dois écrire quelque chose, cubain1 », m’écrit Maria sur le tchat, et moi, je continue
à y penser, sans trop d’enthousiasme ou, mieux, juste avec l’enthousiasme nécessaire
pour continuer à y penser en même temps que je consulte ses dessins et les textes que
les autres ont déjà envoyés.
2 La consigne est simple : « écrire quelque chose sur la relation avec ta mère, sur sa vie de
militante, sur les années 1970 ». Bon, c’est pas exactement ça mais c’est comme ça que
je l’interprète.
3 « Facile », bien sur. Sauf que je ne sais même pas par où commencer.
4 Néanmoins, il faut bien commencer quelque part. Je crois qu’avec ce truc de la
reconstitution j’ai besoin d’aller en arrière, mais pas beaucoup, jusqu’au moment de
mes premiers souvenirs, jusqu’au début de l’année 1995, l’époque à laquelle j’ai connu
Maria et quelques autres, beaucoup d’entre eux sont après devenus mes amis les plus
proches.
5 J’étais rentré en Argentine depuis deux ans, en 1993, et je m’étais baladé par-ci, par-là
sans avoir une destination précise, en cherchant une place dans cette ville de Buenos
Aires. J’étais tant assoiffé de vie et désireux de faire mon histoire que je ne me rendais

Variations, 20 | 2017
163

pas compte à quel point elle était en train de me dévorer, petit à petit, elle m’ajoutait à
son histoire et, moi, je me mêlais à elle, je m’endormais dans son murmure confortable.
6 J’étais dans cet état quand quelqu’un, Lucrecia je crois, un jour me dit : « il y a un
groupe de fils des desaparecidos qui sont en train de se réunir, dans les locaux de
Familiares2, « tu n’as pas envie d’y aller ? », moi je lui ai dit oui mais je n’y suis pas allé.
7 J’ai attendu un peu, jusqu’au cortège de la résistance de cette année-là, en 1994, où les
fils (bah, H.I.J.O.S.3, ils venaient tout juste d’ajouter les petits points), ont fait leur
apparition, ou bien était-ce plus tard ? En décembre du 1995 ? Je ne sais plus. Ma vie à
cette époque-là était tellement intense qu’il me semble que tout ça s’est produit sur
plusieurs années alors que ça n’a peut-être duré que quelques mois.
8 Donc, oui, c’est à ce moment que j’ai rejoint le groupe, quand ils étaient déjà là et qu’ils
attendaient que d’autres se joignent à eux.
9 Je me rappelle que ce premier jour quand je suis allé à la cave de Riobamba il y avait un
groupe plutôt important de filles et de garçons, je ne sais pas dire le nombre exact mais
ils étaient assez nombreux. Ils étaient heureux : la manifestation de la résistance les
avait fatigués mais également rendus euphoriques. Ils étaient en train de planifier
d’autres actions afin de préparer déjà la manifestation du 24 4.
10 Je crois que, dès le début, j’ai précisé que, pour moi, rechercher la reconnaissance de la
justice (bourgeoise) c’était bien mais, qu’au fond, cela n’avait pas beaucoup
d’importance. Les miettes qu’ils pouvaient nous offrir, magnanimes, ceux qui avaient
construit un système auto-proclamé démocratie sur les tombeaux absents d’une
génération ne m’intéressaient pas (et je le pense encore aujourd’hui).
11 Obtenir même le plus petit changement semblait une mission impossible.
12 À y penser, la vérité est que nous avions connu défaite sur défaite : la vague de
privatisations, la fermeture des usines, le début du chômage structurel et, bien sûr,
pour couronner le tout, la « grâce »5 pour les oppresseurs.
13 Une défaite sur toute la ligne : le pays avait succombé à la fièvre néolibérale (qui avait
déjà débuté pendant la dictature), au consensus de Washington et au découragement
généralisé. Dans un tel contexte, s’opposer à « la théorie des deux démons » 6 semblait
une entreprise colossale et, plus encore, d’envisager d’aller au-delà. Ainsi, je suis resté
dans ce groupe parce que, tout en ne croyant pas dans la justice bourgeoise, je croyais
quand même dans l’importance de la mémoire. Tout était tellement urgent et
nécessaire qu’il fallait bien commencer par quelque chose. Pendant ma période à
H.I.J.O.S., c’est donc ce que nous avons fait, avec ses bons et ses mauvais côtés. À la fois
avec joie et déception, comme tout dans la vie.

II
14 « Je te le dis sérieusement, che7, tu dois écrire quelque chose ». Continue de me dire
Maria, et, moi, je continue à ne pas savoir comment répondre à la question qu’elle me
pose : « Comment vis-tu cette absence ? »
15 En fait, je ne suis pas tellement sûr de l’avoir vécue comme une absence. Je pense à ça et
il ne me reste plus qu’à remonter encore plus en arrière, aux années 1980, à l’exil.
16 À ce moment où je grandissais et je commençais à me poser des questions auxquelles
personne pouvait répondre. Que faisions-nous dans ce pays étranger ? Pendant

Variations, 20 | 2017
164

combien de temps serions-nous restés là ? La question évidente et nécessaire, « Où est


maman ? », je ne me la posais pas beaucoup, je crois qu’il était clair pour moi qu’elle
n’était plus là et qu’elle n’allait plus y être.
17 Quand nous sommes arrivés au Mexique personne ne savait réellement ce qui était en
train de se passer en Argentine, et encore moins un gamin de 5 ans qui avait été
soustrait des mains de la dictature un peu par hasard et un peu grâce à l’obstination de
mes grands-parents qui n’ont jamais arrêté de nous chercher, moi et mes frères. Ils ont
tout essayé pour nous retrouver, ils nous ont cherchés partout, dans chaque trous où
nous pouvions avoir été cachés (même au Campo de Mayo8, grâce à un voisin, un ancien
colonel qui était parti à la retraite juste à temps pour éviter sa participation à la
répression (mais qui n’avait pas non plus dénoncé ce qu’il avait vu), et cela même
quand les autres avaient perdu tout espoir.
18 Je me rappelle qu’une fois mon oncle m’a raconté que le début de la folie de mon père
pouvait être daté avec précision, à ce jour du 1977 quand, dans le journal, ils avaient
rapporté la nouvelle des « deux terroristes abattus, et, avec eux, deux enfants » et,
puisqu’ils ne connaissaient pas encore l’existence de Pablo (le frère cadet), ils avaient
pensé qu’il s’agissait de nous. Mon oncle racontait que cette nuit-là, quand il arriva
chez lui, mon vieux, en larmes et totalement bourré, avait préparé une veillée funèbre
sans corps. Il semble que pour lui tout se termina ce-jour-là, mais il ne serait pas juste
de ma part de l’affirmer de manière catégorique.
19 Je crois qu’il était content de nous voir quand, quelques mois plus tard, ils nous ont
retrouvés. Je crois qu’il était content bien que je ne me le rappelle pas comme ça. Tous
les souvenirs que j’ai de mon père sont lamentablement amers.
20 Je me souviens aussi d’un cauchemar récurrent que j’avais dans cette période-là : mon
père marchait à la maison sans se rendre compte que quelqu’un d’autre, en tout point
semblable à lui mais méchant, le suivait. J’essayais de le prévenir mais il ne m’entendait
pas.
21 Au final, le papa méchant balançait mon père par la fenêtre et après il continuait à
marcher, en suivant la même routine que mon père mais moi je savais que ce n’était pas
lui l’homme qui était en train de marcher.
22 Et pourtant, avec toute cette amertume, cette désolation, cette folie, mon père, à sa
manière, a essayé de continuer à lutter, il a essayé de nous transmettre au mieux
l’histoire de notre mère.
23 Pourquoi est-ce que je raconte tout ça ?
24 Parce que, malgré tout, j’ai eu quelque chose dans mon enfance que tout le monde n’a
pas forcément eu : la présence constante de ma mère. Savoir parfaitement ce qu’elle
faisait et pourquoi elle le faisait, ainsi que la cause pour laquelle elle était morte.
25 Morte au combat, nous pensions au début, avant la circulation des premières nouvelles
à ce sujet, quand, dans la communauté des expatriés, on commençait à parler de
desaparecidos.
26 Qu’est-ce qu’il me reste alors de l’exil ?
27 Il m’a donné une connaissance profonde de mon histoire, enveloppée dans la folie de
mon père, l’amour de mes grands-parents et la compagnie de tous ceux qui ont vécu
dans ce monde-là et se sont réveillés de la défaite avec la même ingénuité que moi qui
n’avais que 12 ans à la fin de la dictature.

Variations, 20 | 2017
165

III
28 « Oh, che9, arrête de perdre du temps avec ces bêtises et donne-moi ce texte sur ta
mère », insiste, insupportable, Maria. Et, moi, je me rends compte que je suis en train
d’écrire sur moi-même et non pas sur ma mère, mais, en même temps, je me demande
si cela ne peut pas être fait autrement.
29 C’est une absence qui s’est transformée il y a quelques temps en un fantôme, ses pas se
perdent dans la brume des fantaisies et l’espace qu’il y a entre ce qui s’est passé et ce
que nous pensons qu’il s’est passé, s’élargit, se mythifie ou se resignifie, à partir de ce
que nous voulons y voir.
30 Mais bon, toute expérience est vécue subjectivement.
31 Quoi dire donc de ma mère ?
32 Raquel Rina Menna naquit en Italie et fut, comme de nombreux autres gens,
transplantée en Argentine où ses parents émigrèrent à la recherche d’un futur
meilleur.
33 À 16 ans, elle avait tellement cassé les pieds à mes grands-parents qu’ils avaient fini par
déménager et transférer l’atelier de couture de Tres Arroyos10 à Córdoba11 où elle aurait
pu fréquenter l’école normale d’instituteurs. Peu de temps après, elle connut et tomba
amoureuse de mon père, Luis, qui avait été envoyé de La Plata par le parti 12 pour créer
une structure politique à Córdoba à laquelle venait d’adhérer (entre autres) mon oncle,
el Mingo13.
34 Je ne sais rien de son histoire d’amour et du mariage qui a succédé mais je sais que mon
frère naquit en février du 1969 et, bien évidemment, car ça n’aurait pas pu être
autrement, ils l’appelèrent Ernesto. Je naquis trois ans après et mes parents se
séparèrent peu de temps après ma naissance. J’ignore les causes de leur rupture mais
j’imagine que leurs divergences politiques peuvent avoir joué un rôle : mon père adhéra
à l’une des factions de ce qui fut après nommé le G.O.R. 14, je crois, même si j’en suis pas
totalement sûr, et ma mère resta dans le parti où elle continua sa lutte et sa vie (Pablo,
mon petit frère, naquit en décembre 1975), jusqu’au moment où elle tomba dans le
combat le 29 avril du 1977 à Mercedes15, pendant qu’elle défendait la dernière
imprimerie qui restait dans les mains du P.R.T. Nous étions là avec elle, tous les trois.
35 Jusqu’ici la vérité est que je ne peux pas en dire beaucoup plus sur cette histoire.
36 Moi, j’avais 5 ans la dernière fois que je l’ai vue et la dictature m’a enlevé même ce
souvenir. J’ai un blocage mental qui m’empêche de me rappeler de n’importe quel
événement connecté à ce jour ou aux jours qui l’ont précédé.
37 Bien sûr ils sont passés presque 40 ans depuis et on pourrait penser que c’est là la cause
de mon amnésie. Mais le problème est que je me rappelle parfaitement du fait que je
n’ai jamais eu ce souvenir. Je me rappelle que mon frère, qui n’est pas non plus trop
enclin à parler de cette époque, a dû me prêter ses souvenirs, pour que je n’aie pas ce
trou dans mon histoire.
38 Je sais qu’il a voulu le faire afin que son idée, et non pas forcément son souvenir, puisse
me réconforter dans les moments de solitude. À ce point de l’histoire, je serais
normalement censé dire quelque chose sur la manière dont j’ai hérité de l’idéologie de
ma mère et de ce qu’elle penserait des années qu’elle n’a pas pu vivre.

Variations, 20 | 2017
166

39 Mais cela reviendrait à mentir deux fois.


40 Premièrement, parce que mon idéologie c’est ma propre responsabilité. Elle peut
seulement contenir l’exemple de ma mère (et de mon père aussi), ce qui n’est pas rien,
c’est clair, cet exemple est bien là.
41 Deuxièmement, parce que si je m’identifie à ses idéaux ce n’est pas pour une question
d’héritage mais par conviction. Je suis grand et je suis responsable de ce que je pense et
de ce que je dis sans devoir attribuer cette responsabilité à ceux qui ne sont plus là.
42 En ce qui concerne ce qu’elle penserait aujourd’hui, je peux vous en dire encore moins
là dessus. Je n’aime pas ceux qui essaient de justifier leurs décisions à travers leurs
parents. Et j’aime encore moins ceux qui essaient de se justifier avec des phrases du
style « les temps ont changé et même eux aujourd’hui penseraient différemment ».
43 J’ai aucune idée de ce que ma mère penserait aujourd’hui mais, à partir de ce qu’on dit
d’elle et du parti auquel elle adhéra et pour lequel elle lutta jusqu’au dernier instant de
sa vie, je ne crois pas qu’elle aurait pu se conformer avec ce mode (ou avec ce pays).

IV
44 Au final, je ne sais pas si Maria aimera lire ce que j’ai à dire. Ou les autres qui
pourraient me lire par la suite. La vérité est que la récupération de la mémoire dans les
termes dans lesquels elle est en train de se faire ne m’intéresse pas et ne m’a jamais
réellement intéressé. Je comprends la valeur symbolique que certains gestes peuvent
avoir ou la valeur réparatrice que de nombreux gens peuvent en tirer. Et pourtant,
qu’est-ce que je peux dire de plus ? Pour moi ce n’est pas tellement important que la
grâce pour les oppresseurs ait été déclarée inconstitutionnelle. Les procès aux
militaires n’ont guère effet sur moi, et leurs condamnations non plus. Et cela non pas
car tout ça n’est pas juste ou ne doit pas être fait mais parce que ce n’est pas comme ça
que l’on tourne la page dans l’Histoire.
45 Du moins, pas pour moi.
46 Oui, ma mère a eut sa lutte et moi j’ai eu (et j’ai) la mienne, marquée par la recherche
de la reconnaissance pour les combattants morts dont ma mère fait partie.
47 Oui, c’est vrai mais ce n’est pas que ça. Selon moi, accepter les termes de cette
réconciliation équivaut à renoncer aux causes qui ont provoqué la rupture originelle.
Accepter que le mieux que nous puissions faire est cet État, cette société, ce cimetière.
48 Oui, soit, mais pas comme ça.
49 Car, il est vrai, nous avons obtenu beaucoup de choses pour lesquelles nous avions lutté
dans les années 1990 : annulation de la grâce, réouverture des procès, élargissement et
approbation des lois réparatrices ; nous sommes en train d’obtenir progressivement des
gouttes de justice, parfois avant que les assassins ne meurent de vieillesse, parfois non.
50 Mais après ? après il y a encore énormément de choses qui manquent, non ?
51 Il y a encore la police qui a protégé les dictateurs.
52 Il y a encore les juges qui ont raccommodé leurs lois.
53 Il y a encore les syndicalistes qui ont livré les camarades.
54 Il y a encore les partis politiques qui leur ont fourni les fonctionnaires pour préserver
l’État.

Variations, 20 | 2017
167

55 Il y a encore les entrepreneurs qui les ont financés.


56 Et qu’est-ce qu’il n’y a plus alors ?
57 Il n’y a pas la justice pour ceux qui sont morts à cause de la répression policière.
58 Il n’y a pas Julio Lopez16 (et beaucoup d’autres).
59 Il n’y a pas l’éducation, la santé et le travail pour tous.
60 Et surtout, il n’y a pas la chose la plus importante, il n’y a pas la liberté : la vraie, la
belle, la sociale.
61 Celle qui peut émerger seulement si nous sommes tous égaux.

NOTES
1. L’auteur a passé six ans d’exil à Cuba pendant la dictature argentine. Dans ce texte, il
mentionne uniquement l’exil au Mexique. L’appellatif « le cubain » se réfère au surnom que les
amis et les camarades argentins lui ont attribué quand il est retourné en Argentine.
2. Familiares : Abréviation de “Asociación de Familiares de Detenidos Desaparecidos”, est un
organisme militant pour la protection des droits humains qui rassemble les familles des victimes
de la dictature militaire.
3. H.I.J.O.S. “Hijos por la Identidad y la Justicia, contra el Olvido y el Silencio”, est une association
impliquée dans la lutte pour les droits humains à laquelle ont adhéré les fils des disparus, les
prisonniers politiques, les exilés et les victimes de la dictature.
4. La manifestation du 24 mars a lieu tous les ans et vise à commémorer le début de la dictature
militaire (24/03/1976) et à revendiquer le droit à la mémoire et à la justice.
5. « Indulto » dans le texte originel en espagnol.
6. On fait ici référence à des positions qui attribuent une responsabilité égale au terrorisme d’État
et à la lutte armée menée par ses opposants dans le déclenchement du conflit politique sanglant
qui marqua le pays.
7. « Che » en langue mapuche signifie « gens ». Souvent situé au début ou à la fin de la phrase, il
est très utilisé en Argentine pour se référer aux autres dans un langage familier.
8. Campo de Mayo est le quartier général de l’armée argentine ainsi que l’un des principaux
centres de détention et de torture clandestins.
9. Voir note n° 7.
10. Tres Arroyos est une petite ville d’environ 100.000 habitants située au Sud de Buenos Aires.
11. Córdoba est la capitale de la région éponyme, connue, entre autre, pour la qualité de
l’éducation universitaire.
12. El Partido Revolucionario de los Trabajadores - Ejército Revolucionario del Pueblo (PRT-ERP) -
est une organisation marxiste révolutionnaire qui fut à la tête d’une vaste lutte qui se développa
à tous les niveaux de la vie politique et sociale en incluant des formes de guerrilla urbaine et
rurale.
13. Domingo Menna, “el Mingo”, membre du Comité Central et du bureau politique du PRT-ERP,
fut l’un des responsables de l’organisation du parti et de différentes sections syndicales
(notamment celle de la ville Villa Constitución); il prit partie à l’évasion du prisonnier Rawson en

Variations, 20 | 2017
168

1972. Il fut déclaré disparu à partir du 19 juillet 1976 dans le cadre de la même opération qui
provoqua la mort de Santucho (le principal dirigeant du parti) et de Urteaga.
14. GOR - El Grupo Obrero Revolucionario - fut une fraction du PRT-ERP. La différence principale
entre les deux groupes se situait au niveau du caractère de la lutte révolutionnaire : tandis que le
PRT-ERP soutenait la nécessité de créer une armée capable d’affronter la dictature militaire, le
GOR affirmait que la lutte armée aurait dû être subordonnée au développement de la lutte du
prolétariat et des masses. Le développement de ce dernier fut en effet fondamental pour la
mobilisation des quartiers ouvriers et son action fut en général liée au contexte des usines et des
conflits syndicaux.
15. Mercedes est une localité située aux alentours de Buenos Aires.
16. Jorge Julio Lopez fut le principal témoin dans le procès contre l’oppresseur Miguel
Etchecolatz pendant lequel il raconta les modalités de sa séquestration et les tortures subies. Il
disparut le 18 septembre 2006 en plein régime démocratique. L’identité de son ravisseur reste
encore aujourd’hui inconnue. Pour les militants des droits humains, l’expérience de Lopez
démontre la permanence des structures répressives.

INDEX
Mots-clés : dictature argentine, desaparecidos, lutte armée, engagement, droits humains

AUTEURS
ESTEBAN LORENZANO
Un guevariste

Variations, 20 | 2017
169

Hors-champ

Variations, 20 | 2017
170

Reconnaissance et
dispositionnalisme
Une discussion de la théorie de la reconnaissance d’Axel Honneth

Fabien Granjon

1 Les débats en sciences et philosophie sociales ayant pour objet le thème de la


reconnaissance sont aujourd’hui pléthoriques 1. Dans le cadre de cet article, nous
souhaiterions revenir plus particulièrement sur la théorie de la reconnaissance telle
qu’elle est développée par Axel Honneth dans ses plus récents ouvrages 2, en tant que
théorie sociale normative qui a trait à la lutte des sujets pour la reconnaissance
mutuelle de leur identité. Pour le philosophe allemand, la logique du rapport de
reconnaissance est une confirmation des dimensions identitaires des sujets qui s’y
inscrivent et « qui introduit d’emblée une tension morale dans la vie sociale 3 ». La
théorie de la reconnaissance appréhende ainsi les ressorts d’une éthicité, c’est-à-dire
s’intéresse aux universaux normatifs d’une vie réussie recouvrant « l’ensemble des
conditions intersubjectives dont on peut prouver qu’elles constituent les présupposés
nécessaires de la réalisation individuelle de soi4 ». Ce projet de compréhension critique
des sociétés capitalistes avancées a de nombreuses fois fait la preuve de son
heuristique, notamment dans le cadre de recherche traitant du travail ou encore de
l’exclusion5. Nous voudrions toutefois discuter certains de ses attendus théoriques
depuis une perspective que l’on pourrait désigner comme un constructivisme de type
dispositionnaliste. Ce dialogue permettra d’aller plus loin dans la qualification des
phénomènes de reconnaissance, de mépris et d’idéologie. Il nous semble en effet qu’un
couplage de cette nature pourrait conduire à améliorer la portée à la fois descriptive et
critique du système conceptuel de la théorie de la reconnaissance.

De la reconnaissance
2 La théorie de la reconnaissance s’appuie, en son cœur, sur une discussion entrelacée de
la philosophie sociale consignée dans les écrits d’Iéna de Georg W. F. Hegel et de la
psychologie sociale et pragmatique de George Herbert Mead (« matérialiste » précise
Honneth). La fertilisation croisée de ces apports conduit Honneth à avancer une

Variations, 20 | 2017
171

proposition théorique rendant compte des processus de transformation sociale à l’aune


d’exigences normatives structurellement comprises dans la relation de reconnaissance
intersubjective. Sa théorie de la reconnaissance est ainsi construite sur une vision post-
hégélienne de la lutte sociale qui s’appuie fondamentalement sur trois ordres de
conflits sociaux potentiels, faisant référence en amont à trois manières de développer
une relation harmonieuse à soi-même. Pour Honneth, ces sphères normatives de la
reconnaissance sont l’amour, le droit et l’estime sociale (l’éthicité chez Hegel) et forment
l’infrastructure morale des sociétés modernes. Elles sont donc les trois sources morales
et les trois espaces de lutte que les sujets investissent afin de faire reconnaître leurs
besoins affectifs, leurs droits et leurs aptitudes pratiques. Cette vision tripartite
correspond d’après Honneth à la « structure réelle des rapports sociaux » et, puisque
fondée sur une phénoménologie des faits sociaux, peut en cela être aisément
confrontée à des preuves empiriques.
3 Honneth situe le premier mode de reconnaissance mutuelle au sein de la sphère de la
reproduction sociale qui relève de l’amour. Il s’agit d’une sphère d’interaction qui
comprend « toutes les relations primaires qui, sur le modèle des rapports érotiques,
amicaux ou familiaux impliquent des liens affectifs puissants entre un nombre restreint
de personnes6 ». Premier degré de la reconnaissance réciproque amenant confiance en
soi, les sujets y développent des expériences de leur sollicitude et de leur attachement
mutuels tachant de maintenir un équilibre entre autonomie individuelle et dépendance
symbiotique. La deuxième sphère de reconnaissance est celle qui apporte une garantie
intersubjective aux droits des sujets (respect de soi). Elle rend compte des obligations
normatives auxquelles nous sommes tenus à l’égard d’autrui en tant qu’il est membre
de la communauté et porteur des droits qui s’y rattachent. Par là même, elle permet en
retour de se considérer comme étant aussi un sujet juridique assuré de voir reconnu
dans le cadre social commun, certaines de ses demandes. Le rapport à soi
structurellement inscrit dans la relation juridique est d’ordre universel dans la mesure
où il doit, en principe, s’appliquer de la même manière à chaque sujet moralement
responsable de la communauté. Enfin, la reconnaissance est aussi une forme de relation
pratique à soi-même assurant la valeur sociale de son identité et ouvrant non plus
seulement au respect de soi, mais aussi à l’estime sociale, ce qui « désigne l’attitude
positive qu’un individu est capable d’adopter à l’égard de lui-même lorsqu’il est
reconnu par les membres de sa communauté comme une personne d’un certain
genre7 ». Pour Honneth, cette troisième voie dans la reconnaissance habilite l’individu à
se rapporter positivement à ses qualités personnelles et singulières et à leurs capacités
concrètes. C’est là une reprise de ce que Hegel avait entrepris de conceptualiser comme
vie éthique ou éthicité. L’estime sociale est donc une forme de reconnaissance qui
s’appuie sur des fins éthiques « culturelles » qui imprègnent les sociétés en ce qu’elles
leur fournissent des valeurs de référence qui ne sont celles ni de l’amour ni du droit. La
quête d’estime sociale se fonde sur la reconnaissance d’un état situé dans une
nomenclature culturelle et « c’est la ‘‘valeur’’ de cet état – résultant de la contribution
collective, socialement définie, qu’il apporte à la réalisation des fins de la société – qui
détermine la valeur sociale de ses membres (…) Le passage à l’âge moderne ne signifie
pas seulement la dissociation de la relation de reconnaissance juridique d’avec l’ordre
hiérarchique de l’estime sociale ; il soumet aussi celui-ci à un processus de
transformation structurelle, porteur de luttes opiniâtres, parce que les innovations
culturelles modifient aussi les conditions de validité des fins éthiques d’une société 8 ».

Variations, 20 | 2017
172

4 La troisième sphère de reconnaissance nous invite donc à considérer l’autoréalisation


sous l’angle de demandes d’accréditation édictées par des sujets depuis leurs
singularités personnelles, mais attestées par des normes culturelles partagées (une
estime sociale de soi pourrait-on dire 9). Or, il nous semble également possible de
considérer qu’il existe des demandes de reconnaissance qui, si elles s’approchent
formellement d’une sollicitation visant l’estime sociale de soi, s’en distinguent
néanmoins parce qu’elles se fondent sur la nécessité d’une attestation d’un sujet
envisagé dans sa vie individuelle et/ou comme appartenant à une communauté
restreinte. Peut-être pourrait-on avancer le syntagme « estime subjective de soi » afin de
distinguer cette modalité de reconnaissance de l’estime sociale de soi dont les principes
de validation ont un caractère plus universel à l’échelle de la société. Si la lutte pour la
reconnaissance tend à être présentée par Honneth comme un parcours dans la mesure
où, nous dit-il, un développement réussi de soi présuppose une certaine succession de
formes de reconnaissance attachées aux trois sphères que nous venons de passer en
revue (car c’est seulement ainsi que l’on serait en mesure de s’éprouver en tant
qu’individu autonome, individualisé développant une pleine dignité), la reconnaissance
complète d’une individualité en tant que personne totale ayant une identité propre passe
vraisemblablement aussi par la reconnaissance intersubjective de certains attributs
plus personnels.

Reconnaissance et théorie des champs


5 Dans l’immédiat, nous voudrions ouvrir une première discussion et envisager l’intérêt
que nous pourrions avoir à saisir les différentes modalités de reconnaissance
(confiance, respect et estime de soi) en lien avec une pluralité des formes de
domination sociale et en relation avec des sphères sociales variées. Si la dignité, en tant
qu’elle est « la confirmation par autrui de l’idée qu’un individu se fait de sa propre
valeur10 », s’édifie sans doute possible sur les trois sphères de la reconnaissance
honnéthienne, il apparaît tout aussi évident qu’il existe des espaces spécifiques qui
peuvent être d’efficients pourvoyeurs d’interactions de reconnaissance. Les besoins et
les affects sont à l’évidence largement pris en charge dans le cadre des relations
familiales, amoureuses et amicales, la responsabilité morale étant assurée par des
garants institutionnels. Quant aux capacités et aux qualités personnelles, on conçoit
aisément qu’elles soient en lien avec des sphères d’activité hétérogènes et pas
seulement liées au travail. La convocation de la théorie des champs pourrait, dans un
premier temps, nous amener à prendre la pleine mesure des processus de
différenciation du monde social et de ses enjeux, qui sont également des phénomènes
de différenciation des identités sociales, des modes de connaissance du monde social et
donc forcément aussi des modalités de reconnaissance qui leur sont liées, dans la
mesure où « à chaque champ correspond un point de vue fondamental sur le monde qui
crée sont objet propre et qui trouve en lui-même le principe de compréhension et
d’explication convenant à cet objet11 ». Elle peut ainsi nous permettre de mieux
envisager la pluralité des modes de reconnaissance (sans en postuler une équivalente
importance) et des formes de déni de dignité qui s’y greffent, notamment en ce qui
concerne l’estime sociale de soi. Prenant l’exemple de la sphère professionnelle, Gérard
Mauger insiste par exemple sur le fait qu’« en dehors du salaire, le travail en lui-même
procure, en effet, des profits symboliques intrinsèques [dont de reconnaissance] (…). De

Variations, 20 | 2017
173

même, l’effort fait pour s’approprier son travail, quel qu’il soit, ne peut manquer d’y
attacher le travailleur qui, par son investissement, concourt à sa propre exploitation.
Mais ces profits symboliques dépendent à la fois des conditions de travail [situations] et
des dispositions des travailleurs12 ».
6 Au regard de la reconnaissance, que nous apporterait la prise en compte de l’existence
d’une pluralité des champs ? Sans doute de montrer que les structures sociales ne se
réduisent pas à l’État, à la sphère domestique ou même à celle du travail. Ces divers
espaces se composent de champs et de sous-champs qui les différencient et offrent des
conditions variées de mise en œuvre du lien social dont on imagine qu’elles spécifient
aussi les formes de reconnaissance qui peuvent y être développées. Honneth convient
qu’il est difficile de contrôler depuis la réalité phénoménale les pratiques positives de
reconnaissance qui se donnent plus facilement à lire quand elles s’expriment
négativement dans l’humiliation. En étant attentive aux statuts, aux positions, aux
règles du jeu, aux intérêts spécifiques, aux formes de capitaux, la théorie des champs
offre un appareillage conceptuel permettant de se saisir assez finement des rapports de
domination et des phénomènes de (non-)reconnaissance qui lui sont attenants. Ces
derniers peuvent d’ailleurs être dialectiquement liés aux premiers, dans la mesure où
ceux qui occupent les positions dominantes dans le champ sont souvent les évaluateurs
qui décernent la reconnaissance, mais leur propre reconnaissance peut aussi avoir
partie liée aux sanctions négatives et aux dévaluations qu’ils peuvent attribuer en tant
que ces opérations sont des formes d’affirmation de leur supériorité et de leur capital
symbolique. Si la notion de capital symbolique a le réel avantage de permettre de
désigner des formes sociales de distinction (reconnaissance) propres à des règles
particulières qui sont celles d’un champ donné, elle autorise également à qualifier
celles qui se greffent plus spécifiquement à des rapports de domination et peuvent
prendre forme sur fond de mépris. Car de toutes les distributions, précise Pierre
Bourdieu, « l’une des plus inégales et, sans doute, la plus cruelle est la répartition du
capital symbolique, c’est-à-dire de l’importance sociale et des raisons de vivre 13 ». La
notion de capital symbolique permet ainsi de concevoir l’existence de hiérarchies dans
les dignités et indignités et des modes de reconnaissance exercés « sous domination » ;
lesquels pour autant qu’ils soient des phénomènes de valorisation, n’en sont pas moins
l’expression de rapports de force et de rapports de sens qui leur sont indexés.
7 Accepter d’être reconnu par telle instance ou tel sujet, c’est leur reconnaître a minima
la légitimité de cette reconnaissance et, par là-même, naturaliser leur position et la
hiérarchie dont elle dépend. En ce sens, l’acte de reconnaissance, comme l’éventuelle
demande en amont, doivent être envisagés dans leur relation à l’ensemble des effets
symboliques dont ils participent, et notamment ceux de la reproduction des positions
dominantes dans tel ou tel champ ou, plus largement, au sein de l’espace social. Pour le
dire autrement, le concept de capital symbolique invite à envisager les phénomènes de
reconnaissance comme des boucles symboliques permettant, certes, d’accéder à des
modalités variées de la dignité par le reconnu, mais aussi comme des opérations
conjointes de légitimation du reconnaissant et de son éventuelle domination. Peu
souligné dans les commentaires portant sur la théorie honnéthienne, le fait est que
l’intersubjectivité de la reconnaissance est aussi une interdépendance potentiellement
confirmatrice d’asymétries sociales : « Le capital symbolique assure des formes de
domination qui impliquent la dépendance [relative] à l’égard de ceux qu’il permet de
dominer : il [existe] dans et par l’estime, la reconnaissance, la croyance, le crédit, la

Variations, 20 | 2017
174

confiance des autres, et il ne peut se perpétuer qu’aussi longtemps qu’il parvient à


obtenir la croyance en son existence14 ».
8 Mais au-delà même de pouvoir montrer l’existence de luttes spécifiques pour la
reconnaissance, la théorie des champs autorise également à considérer ces luttes
comme des rapports pratiques que les sujets entretiennent avec les règles du jeu du
champ dans lequel elles s’inscrivent, et, de ce fait, contribuent par leurs luttes à
maintenir la structure et l’existence du champ considéré. Se battre pour être reconnu
dans certaines des formes de son « utilité sociale » contribue très certainement, en
d’assez nombreuses occasions, à asseoir les formes de domination qui cadrent le
principe même de cet investissement (une coïncidence réalisée de l’être et du devoir-être).
Autrement dit, se faire reconnaître sous certaines de ses caractéristiques ou
compétences ne relève pas nécessairement d’une pratique exempte de toute ambiguïté
au regard d’autres modes de subordination qui peuvent s’exercer dans le même
mouvement, volontairement ou non. La théorie des champs permet ainsi d’envisager le
répertoire des formes de reconnaissance et de mépris, de considérer les rapports
dialectiques qu’elles entretiennent entre elles (renforcement, équilibrage, etc.) et de
repérer leur importance respective dans l’image et l’estime de soi construites pas les
sujets. Dans une perspective de mobilisation de la lutte pour la reconnaissance, ce
dernier point semble important et pourrait expliquer, pour partie, pourquoi les dénis
de reconnaissance ne déclenchent pas mécaniquement des combats pour recouvrer
certaines formes de dignité. La pénibilité d’une humiliation peut être rendue
supportable si, par ailleurs, il est des domaines de pratiques susceptibles d’apporter
quelque modalité de reconnaissance et, par là, de relativiser l’amoindrissement du sujet
en d’autres champs.
9 La théorie des champs permet donc d’injecter dans les processus de reconnaissance un
rapport dialectique entre les structures sociales structurées (les champs) qui sont des
histoires-faites-choses et des sujets porteurs d’identités singulières, qui peuvent être en
quête de reconnaissance. Il faut enfin noter que si l’analyse en termes de champs
contribue sans doute à considérer la reconnaissance comme un concept analysant
« sans reste » la dignité, elle ne peut cependant remplir à elle seule cette mission. Pour
le dire avec les mots de Bernard Lahire, la théorie des champs n’épuise pas la réalité de
la différenciation sociale, la pluralité des mondes sociaux car « tout contexte pertinent
d’activité [et de reconnaissance] n’est pas un champ15 ». Le hors-champ est bien
évidemment couvert par les différentes sphères de la reconnaissance identifiées par
Honneth et particulièrement celle de l’amour, mais il est aussi des univers sociaux
faiblement structurés qui portent « des activités dans lesquelles nous nous inscrivons
uniquement de manière temporaire (…) [et] qui ne sont pas assignables à des champs
sociaux particuliers, parce que ces activités ne sont pas systématiquement organisées
sous la forme d’espaces de positions et de luttes entre les différents agents occupant ces
positions16 ». En effet, il nous semble que certaines pratiques sociales qui relèvent en
fait de domaines d’interaction, échappent à la fois au cadre de la théorie des champs,
mais aussi à celle de la reconnaissance. Pourtant possiblement porteuses de formes
reconnaissance, elles entrent néanmoins assez mal au sein de l’une ou l’autre des
catégories de la modélisation tripartite proposée par Honneth. Si une partie de ces
activités sont éventuellement indexables à la sphère de la solidarité ou envisageables
comme relevant d’un champ particulier, modulo quelques contorsions analytiques, il en
est d’autres qui restent orphelines de tout classement car, fondamentalement, l’espace

Variations, 20 | 2017
175

social auquel elles se réfèrent est un espace très largement intériorisé, subjectivé,
incorporé.

Mépris et violence symbolique


10 Nous venons de définir succinctement les phénomènes sociaux qu’Honneth désigne
comme des faits de reconnaissance. Ces dynamiques de reconnaissance ont des
pendants négatifs que le philosophe allemand définit comme des formes de mépris qui
sont considérés par ailleurs comme autant de ferments des conflits sociaux. Les trois
sphères normatives où se construisent les rapports pratiques des individus à eux-
mêmes conduisant à l’autoréalisation de soi, sont donc aussi des lieux possibles
d’expériences déstabilisantes pour le sujet, directement liées au manque ou au déni de
reconnaissance. Le mépris caractérise donc « un comportement qui est injuste en ce
que, avant même d’atteindre les sujets dans leur liberté d’action ou de leur porter un
préjudice matériel, il les blesse dans l’idée positive qu’ils ont pu acquérir d’eux-mêmes
dans l’échange intersubjectif17 ». C’est l’expérience morale d’un rabaissement et de
l’impossibilité de se voir confirmer la valeur positive de soi, dans l’autre.
11 Le mépris est donc ce qui amène les acteurs sociaux à faire l’expérience concrète d’un
déni de reconnaissance. Celui-ci peut prendre, dans la sphère de l’amour, la forme d’une
atteinte à leur intégrité physique ou d’un déni dépréciatif de leurs sentiments et, par là,
à leur capacité d’avoir une confiance élémentaire en eux-mêmes. Il peut également
épouser la forme d’une relégation sociale par le refus de certains droits, mettant ainsi à
mal le respect moral que les individus sont justement en droit de se porter. C’est le
respect de soi qui se trouve alors affaibli en ce qu’il n’est plus possible de se considérer
comme un partenaire d’interaction de même statut. Enfin, il existe un dernier mode de
reconnaissance dont le mépris prive cette fois le sujet de sa valeur sociale. Ce sont, en
ce dernier cas, des formes d’offense et d’humiliation qui refusent au sujet l’approbation
de ce qu’il est en tant qu’il appartient à un groupe social, ou bien en tant qu’il est un
individu singulier. L’individu ainsi blessé dans la relation à soi peut se sentir
« personnellement visé » par ces formes d’abaissement culturelles qui lui font ressentir
une certaine honte ou une certaine colère car « les modèles institutionnels de l’estime
sociale se sont individualisés (…), leurs jugements de valeur portant [davantage] sur des
traits individuels et non [plus seulement] collectifs18 ». Quand cette honte et cette
colère sont interprétables comme des expériences partagées par un collectif, c’est alors,
d’après Honneth, la possibilité d’une lutte sociale qui naît.
12 Ne peut-on pas, là aussi, convoquer certains apports conceptuels de la sociologie
bourdieusienne ? Le mépris semble en effet, à première vue, entretenir quelque
accointance analytique avec le concept de violence symbolique. Que ce dernier serait-il en
mesure de nous aider à penser s’agissant des phénomènes de déni de reconnaissance ?
Reprenons avec Estelle Ferrarese les discussions que nous avons entamées supra : « En
transformant autrui en instance, nous dit la politologue, c’est-à-dire en octroyant une
légitimité à son acte de reconnaissance ou de déni de reconnaissance à venir, je lui
reconnais le droit de m’infliger ou non un tort qui me placera dans l’impossibilité de
nourrir un respect de moi-même. C’est en ce sens qu’un acte de reconnaissance
implique toujours l’existence d’un pouvoir. Immanent à son champ d’apparition, celui-
ci ne s’explique pas dans les termes d’un agir stratégique. Mais il naît du fait que celui à
qui est adressée une demande de reconnaissance peut toujours refuser d’y répondre.

Variations, 20 | 2017
176

Émettre une prétention à la reconnaissance implique d’accepter que l’autre use de cette
possibilité19 ».
13 Cette assertion nous invite à creuser la question de l’illusio que Bourdieu définit comme
« l’adhésion immédiate à la nécessité d’un champ20 ». Celle-ci peut être liée, comme le
suggère Philippe Corcuff, à une quête du sens de soi et à l’impossibilité d’échapper aux
« jeux de distinction entre les personnes et les groupes dans la quête d’une
reconnaissance par les autres ». Citant les Méditations pascaliennes, il poursuit : « Nous
somme au cœur de ‘‘la question de la légitimité d’une existence du droit d’un individu à
se sentir justifié d’exister comme il existe’’. (…) ‘‘C’est la société, et elle seule, qui
dispense, à des degrés différents, les justifications et les raisons d’exister’’ 21 ». On
reconnaît là les postulats intersubjectifs et normatifs qui sont au fondement de la
théorie de la reconnaissance, mais ce que suggère l’illusio, en accord avec la théorie des
champs, c’est que cette nécessité pour le sujet d’être reconnu et auquel s’attache le
risque du mépris, passe par un investissement dans des manières d’être occupé par le
monde via une adhésion à des jeux sociaux auxquels nous avons intérêt à croire, dans la
mesure où c’est à travers eux que nous pouvons obtenir gain de reconnaissance. Cela
nous pousse à nous interroger sur le fait que l’autoréalisation (partielle) semble passer
paradoxalement par une méconnaissance de la réalité sociale (notamment des règles
des champs) et de sa vérité objective. Surtout, elle tend à tirer les phénomènes de
reconnaissance vers des horizons relativement éloignés de ce que pourrait être une
« vie bonne », voyant en eux un travail « toujours recommencé, des individus et des
groupes pour acquérir la reconnaissance des autres, dans la concurrence perpétuelle
avec eux ; reconnaissance supposée, au final, largement vaine et illusoire 22 ».
14 La violence symbolique reçoit, de ce fait, peu d’intérêt de la part des tenants de la
théorie de la reconnaissance, puisqu’elle cherche surtout à attirer l’attention sur les
aspects potentiellement négatifs de la reconnaissance alors qu’au sein de la théorie
éponyme, elle est évidemment le pôle positif de l’action sociale. Ce qu’elle nous invite à
effectuer c’est un recadrage de la reconnaissance et du mépris à l’aune d’un
négativisme qui les conçoit possiblement comme participant d’une efficace visant
l’acceptation des formes de domination susceptible de contribuer à la perpétuation de
l’ordre établi. La violence symbolique, c’est l’incorporation par les sujets de schèmes
perceptifs opérant une naturalisation des rapports sociaux, de sorte que leurs actions
s’accordent avec leur connaissance, ou, pour être plus juste, avec leur méconnaissance
des principes de la domination dont l’efficacité repose sur la reconnaissance que le
dominé accorde au dominant. Autrement dit, le mépris qui s’exerce objectivement sur
un sujet n’est pas forcément un acte le conduisant à faire une expérience morale de
l’injustice et de l’offense, mais peut être aussi appréhendé par le sujet méprisé comme
une interaction « normale », en tant que celle-ci est normalisée par sa méconnaissance
de l’acte effectif de domination qui s’exerce à son encontre. Cette pointe critique a,
nous semble-t-il, été partiellement prise en considération par Honneth via la
conceptualisation d’une idéologie de la reconnaissance (nous y reviendrons infra).
Toutefois, vu au travers du prisme de la violence symbolique, l’aiguillon du mépris perd
de son efficace mobilisatrice car il est atténué par l’intériorisation des processus de
domination qui sont à l’origine du déni de reconnaissance. Ce que soulignent les
notions d’illusio ou de violence symbolique, à leur manière, c’est le risque pour la
théorie de la reconnaissance, même si elle accorde une forte importance aux
phénomènes de mépris, de faire l’impasse sur des registres de l’exploitation, de la

Variations, 20 | 2017
177

domination et des inégalités qui, s’ils entretiennent un rapport très étroit avec la
reconnaissance et ses dénis, ont pour autant leur autonomie.

Intersubjectivité et dispositionnalisme
15 Chez le jeune Hegel, il est déjà entendu que la formation du « je » n’est effective entre
sujets que « quand chacun des deux individus se trouve confirmé dans son activité
propre par son vis-à-vis qu’il parvient corrélativement à se comprendre lui-même
comme un ‘‘je’’ individualisé agissant de façon autonome 23 », car c’est là un des
soubassements de sa théorie de la vie éthique. « Cette réflexion, précise Honneth, reste
cependant tributaire des présupposés de la tradition métaphysique, dans la mesure où
elle n’envisage pas la relation intersubjective comme un événement empirique
survenant à l’intérieur du monde social, mais qu’elle la stylise sous la forme d’un
mécanisme de formation mettant en jeu des intelligences singulières 24 ». La
convocation de la sociologie de Mead sort la pensée hégélienne de son théoricisme et
lui confère une orientation plus attentive à la réalité sociale. Ce dernier socle théorique
est donc mobilisé par Honneth afin de reformuler la vision spéculative hégélienne de la
lutte pour la reconnaissance depuis des bases empiriques, ouvrant la possibilité d’une
analyse conceptuelle contrôlée sur des données de fait.
16 Si la convocation de la pragmatique meadienne peine toutefois à sortir du cadre de
l’histoire de la pensée théorique et à convertir le travail d’Honneth en un exercice
conceptuel « sur matériaux », elle permet néanmoins d’inscrire la discussion des écrits
du « jeune Hegel » dans une perspective intersubjective plus réaliste et d’intégrer dans
la compréhension du rapport d’interaction une dimension morale. Le recours à la
pragmatique meadienne inscrit la perspective de la reconnaissance dans un cadre
normatif qui convient pleinement au projet de philosophie sociale d’Honneth. Elle lui
confère également une charge proprement sociale qui pourrait l’inviter à étendre son
heuristique sociologique en deux directions distinctes, mais qui de facto ne sont pas
mobilisées par le philosophe francfortois.
17 Le caractère intersubjectif (relationnel) des phénomènes de reconnaissance nous
semble devoir être appréhendé plus avant dans son aspect incorporé (dispositionnel),
c’est-à-dire lié à un passé-présent ayant trait à la socialisation et aux parcours
biographiques des individus. Un complément profitable à l’approche intersubjective de
la reconnaissance pourrait être en effet apporté par la mobilisation d’un
dispositionnalisme critique attentif à la singularité et la pluralité des identités. La
notion de disposition rend compte de l’existence de schèmes intériorisés, d’inclinations
dynamiques et relationnelles qui sont des « économies psychiques » structurées sur des
contraintes et des ressources collectives individualisées. Les dispositions sont
fatalement plurielles, conditionnelles, i.e. modulées diachroniquement par les parcours
biographiques et synchroniquement par les contextes. Fondamentalement, on a donc
affaire à « des schèmes d’action, des manières de faire, de penser, de sentir et de dire
adaptées (et parfois limitées) à des contextes sociaux spécifiques. [Les sujets]
intériorisent des modes d’action, d’interaction, de réaction, d’appréciation,
d’orientation, de perception, de catégorisation, etc., en entrant peu à peu dans des
relations sociales d’interdépendance avec d’autres acteurs ou en entretenant, par la
médiation, d’autres acteurs, des relations avec de multiples objets dont ils apprennent
le ou les usages, le ou les modes d’appropriation25 ». Le dispositionnalisme entretient

Variations, 20 | 2017
178

ainsi quelque accointance avec le pragmatisme de Mead, lequel souligne la pluralité


identitaire : « Les types de relation que nous entretenons varient suivant les différents
individus ; nous sommes une chose pour un homme et une autre pour un autre. (…) Il
existe ainsi une grande diversité de soi correspondant aux différentes réactions
sociales. (…) Une personnalité multiple est en un sens normale 26 ».
18 Toutefois, en considérant que les sujets sont porteurs d’histoires-faites-corps (une
identité sociale plurielle incarnée), cela nous autoriserait à reconsidérer les normes
sociales de l’action de manière sensiblement différente que par le truchement du
concept meadien d’autrui généralisé. Certes, celui-ci suppose un phénomène
d’intériorisation des normes d’action par la socialisation, mais il tend également à
considérer l’incorporation de ces règles culturelles uniquement comme une ressource
d’ajustement positif à l’environnement, alors que celles-ci peuvent aussi être une
manière de ressentir et d’agir qui peut fragiliser ou aller à l’encontre de la relation de
reconnaissance. Si les normes intériorisées cadrent « à la fois quelles attentes [le sujet]
peut légitimement adresser aux autres membres du groupe, et quelles obligations il est
tenu de remplir à leur égard27 », elles ne sont pas (seulement) des actes réflexifs et
d’alignement conformes aux attentes sociales. Elles sont également l’expression de
logiques d’action qui peuvent, à un moment donné, être en décalage avec les exigences
d’un environnement n’appelant plus de conformation à ces règles. On peut très bien
imaginer qu’il y ait intériorisation des normes sociales d’action de l’autrui généralisé,
mais que celles-ci, en certaines situations, face à des sujets singuliers (et pas la
communauté toute entière), ne soient plus les logiques d’action primaires à mettre en
œuvre. Acquérir l’identité d’un membre accepté de sa communauté ne veut pas
forcément dire que la relation intersubjective de reconnaissance ait un caractère de
systématicité. Considérer le sujet comme porteur de dispositions hétérogènes
permettrait notamment d’envisager plus finement les situations de mépris. Être
empêché de se rapporter positivement à soi peut venir d’un obstacle extérieur (e.g. ne
pas être reconnu dans ce que l’on estime être ses droits), mais cet obstacle peut
également être incorporé, se faire disposition ou penchant et affaiblir la capacité des
individus à être reconnus.
19 Le postulat dispositionnaliste nous évite de supposer l’existence de pulsions intérieures
ou d’un sens moral du soi transcendant. Honneth concède d’ailleurs que « l’attitude
humaine de reconnaissance pourrait alors se comprendre comme un faisceau
d’habitudes qui se sont rattachées, au cours du processus de socialisation [à une
identité et] aux raisons révisables d’attribuer de la valeur à d’autres personnes 28 ». Dans
cette perspective, la reconnaissance est la conséquence d’une entente intersubjective
entre des sujets porteurs de dispositions actualisées dans une situation donnée, le
mépris étant le phénomène inverse : une mésentente intersubjective. Les conséquences
de la reconnaissance ou du mépris peuvent être, nous dit-on, des accessions ou au
contraire des atteintes plus ou moins durables à des identités plus ou moins dignes. Se
sentir confiant, respecté, estimé et accéder à certaines formes stabilisées
d’autoréalisation pourrait être alors conçu comme lié à une intériorisation qui ne soit
pas juste ordonnée par le respect ou la dénégation de normes morales, mais relèverait
de schèmes dispositionnels dessinant un ethos, c’est-à-dire « un ensemble
objectivement systématique de dispositions à dimension éthique [et] de principes
pratiques29 » qui lui sont corrélés.

Variations, 20 | 2017
179

20 Quand on initie une interaction visant (ou non) une demande de reconnaissance on
peut y rentrer avec des exigences normatives de dignité, mais on s’engage aussi depuis
ce que l’on est dispositionnellement parlant, par exemple un sujet blessé car ayant été
mésestimé à plusieurs reprises par le passé, ou au contraire un individu ayant une
pleine confiance en soi. Honneth semble voir dans l’attente de reconnaissance le
moteur essentiel de la lutte pour la réalisation de soi et de l’engagement dans les
combats pour la dignité parce que son approche est normativement construite depuis
cette exigence. Mais en réalité, l’aiguillon moral n’est qu’un des éléments de la
dynamique de l’action (il en est le motif), mais ne peut être tenu pour la condition
suffisante de la mise en œuvre de cette action. Précisant que la conscience n’est pas un
préalable de l’acte social, mais que ce dernier en est la condition préalable (principe de
l’intersubjectivité qui, moralisé, induit que la reconnaissance précède la connaissance),
Honneth semble néanmoins parfois renverser, le principe au nom de la normativité du
progrès moral. S’engager nécessite pourtant des capacités d’action qui ne procèdent pas
directement de l’exigence morale, mais qui sont en lien avec des identités sociales
éprouvées, dynamiques et qui confèrent ou non des capabilités aux sujets (notamment
celle de se raconter). Une sociologie dispositionnaliste considère potentiellement que
ces « blocages intérieurs » et « inhibitions psychiques » sont des « plis » de la
personnalité qui sont en relation avec des expériences de socialisation passées et
peuvent amoindrir l’aptitude des sujets à se sentir reconnu. Elle permet ainsi
d’articuler des conditions sociales d’existence objectives avec des formes de
subjectivation qui ne se résument pas à un idéalisme normatif, c’est-à-dire à une
construction morale de la réalité (il n’y aurait que des points de vue éthique sur le
monde), mais d’ancrer identitairement les demandes de reconnaissance. Ce qu’un
dispositionnalisme critique nous apprend et nous permet de ne pas perdre de vue, c’est
que la dignité nécessite des conditions de réalisation de soi qui peuvent être fragiles,
voir inexistantes, car elles tiennent fondamentalement à des échanges intersubjectifs
eux-mêmes cadrés par des rapports sociaux qui en définissent la portée. La
reconnaissance, fût-elle considérée comme une souche morale « universelle », ne se
soustrait pas pour autant à l’ordre social ordinaire et aux orientations qu’il impose,
notamment en pesant sur les conditions matérielles d’existence. Le sujet est porteur de
schèmes de perception et d’appréciation, de principes de vision et de division qui lui
donnent les moyens d’opérer des actes pratiques de connaissance, mais aussi de
reconnaissance et de mépris. Il s’agit alors de ne pas oublier que ceux-ci ne relèvent pas
toujours d’un calcul rationnel ou moral, mais sont aussi, pour partie, cadrés par des
contraintes structurales dont ils sont les produits et qui conditionnent les conduites.
Autrement dit, la reconnaissance et son déni sont des agir qui peuvent également
relever d’un sens pratique permettant au sujet de se comporter comme il faut au regard
de situations dont les règles de conduite peuvent être très éloignées de l’exigence de la
reconnaissance, ou bien même, réclamer certains actes de mépris.

Singularités plurielles et estime subjective de soi


21 Le principe de la pluralité dispositionnelle ouvre également d’autres perspectives quant
à l’opportunité de saisir les demandes de reconnaissance plus singulières que nous
avons évoquées supra. Commentant les spéculations de Mead, Honneth souligne que
pour que le sujet puisse prendre envers lui-même une attitude positive à partir de

Variations, 20 | 2017
180

qualités qui le distinguent de ses partenaires d’interaction, il faudrait « une forme de


reconnaissance mutuelle qui confirme chaque individu non seulement comme membre
de sa communauté, mais aussi comme un sujet porteur d’une histoire individuelle ». Il
précise que Mead rejoint sur ce point également Hegel « lorsqu’il établit que la relation
de reconnaissance juridique est encore incomplète, dans la mesure où elle ne peut
donner une expression positive des différences individuelles entre les citoyens d’une
communauté30 ». En termes meadiens, il s’agit donc de prendre en compte le « je » qui
entraîne des réactions de l’individu face à la communauté telle qu’elle apparaît au
travers de son expérience et dont Honneth affirme qu’elle est une force inconsciente
opposée au « moi », mais aussi une demande de reconnaissance spécifique. Dans cette
perspective, l’autoréalisation passe par la reconnaissance d’une personnalité unique et
singulière, une confirmation éthique de soi par soi, mais en accord avec les valeurs
d’une collectivité (ou d’un individu) qui permet de s’assurer « de la signification sociale
de ses capacités individuelles31 ».
22 Comme nous l’avons déjà vu, cela débouche sur l’existence de la troisième relation
éthique de reconnaissance mutuelle identifiée plus haut comme estime sociale de soi.
Honneth propose de qualifier de solidarité la relation d’interaction par laquelle les
sujets « s’intéressent à l’itinéraire personnel de leur vis-à-vis parce qu’ils ont établis
entre eux des liens d’estime symétrique32 ». Mais au fil de son argumentation, il va
encore plus loin et souligne que l’horizon des valeurs culturelles des sociétés
capitalistes avancées tend sensiblement à se pluraliser et donc, par conséquent, à
individualiser la reconnaissance fondée sur l’estime sociale. Il en vient alors à affirmer
que « ces idées directrices, devenues abstraites, ne fournissent pas un système de
références universellement valide, à partir duquel on pourrait mesurer directement la
valeur sociale des qualités et des capacités particulières : elles demandent au contraire
à être concrétisées par des interprétations culturelles complémentaires, avant de
pouvoir être appliquées dans cette sphère de la reconnaissance. C’est pourquoi la
valeur attribuée aux différentes formes d’autoréalisation, mais aussi la définition même
des qualités et des capacités correspondantes, dépendent fondamentalement des
interprétations qui gouvernent la perception des fins sociales à un moment particulier
de l’histoire33 ». Honneth remarque ainsi que les rapports d’estime sociale s’inscrivent
potentiellement dans des luttes pour la reconnaissance portées par des groupes sociaux
qui tentent de valoriser symboliquement leurs spécificités identitaires et pratiques en
tant qu’elles sont susceptibles de jouer un rôle positif non négligeable pour la société.
Mais sans doute est-il également profitable de mettre en avant le fait que la
confirmation des sujets dans leurs particularités individuelles prend également appui
sur des phénomènes qui ne valorisent pas des spécificités collectives, mais bien
individuelles, c’est-à-dire permettant au sujet de s’identifier dans sa subjectivité
propre, sans que celle-ci ne soit indexée à des qualités partagées. Ce sont, dans ce cas,
des contributions individuelles qui sont portées au jugement d’autrui et dont les fins
sociales revendiquées n’ont pas toujours vocation à être des considérations sociales
universelles.
23 Comme nous l’avons déjà souligné, l’estime sociale de soi se fait alors estime subjective
de soi en tant que les individus sont potentiellement en mesure d’éprouver le
sentiment de leur propre valeur et, pour emprunter les mots de Bourdieu de se sentir
justifiés d’exister comme ils existent. Cette dialectique du « même » et de la différence est
d’ailleurs, d’après Ferrarese, l’un des axes problématiques essentiel de toutes les

Variations, 20 | 2017
181

théories de la reconnaissance : « S’agit-il de reconnaître l’autre en tant qu’il est un


autre moi-même, mon égal, ou bien en tant qu’il est autre, c’est-à-dire dans sa
différence ?34 ». Même et différent, c’est-à-dire un sujet à la fois singulier car pluriel,
qui s’est construit depuis des appartenances et des rôles correspondant aux différents
espaces de socialisation qu’il a pu arpenter et qui peuvent être animés par des ordres de
reconnaissance variés. La reconnaissance a donc lieu quand un individu reçoit de tiers
le moyen de se rapporter positivement à sa personne, en tant qu’individu désiré/
désirant, membre d’une société forgée en droit, élément solidaire d’une communauté et
individu singulier. Dans cette perspective, la relation de reconnaissance peut aussi être
une interaction confirmant un individu singulier/pluriel en ses attributs les plus
personnels qui, s’ils sont évidemment collectifs par construction, sont en même temps
individués du fait de leur incorporation et, de ce fait, peuvent ne se réclamer d’une
quelconque utilité sociale. La singularité plurielle des sujets dans leur composante
identitaire nous invite à considérer que si la constitution de l’identité personnelle est
indexée à la reconnaissance de la dignité, elle ne s’y résume pas car, sous sa forme
concrète, le rapport positif à soi est toujours un rapport à sa propre identité
personnelle, intersubjectivement constituée et travaillée par la socialisation.
24 À l’instar de Mead qui précise qu’« il y a des parties de soi qui n’existent que par
rapport à lui-même » mais qui par ailleurs peuvent s’harmoniser dans un « soi
complet35 », Emmanuel Renault évoque également l’unification des différentes strates
de l’identité biographique car notre identité peut se concevoir comme l’ensemble
relativement intégré des représentations de soi et des caractéristiques sociales/
psychologiques dont on se sent porteur et qui font également notre valeur en tant
qu’individu. Si la reconnaissance porte sur la dignité, elle touche également l’identité et
sa variété, tout comme son négatif : déni de dignité ou mépris de l’identité. Autrement
dit, le rapport positif à soi tient à la confirmation positive de son identité personnelle et
suppose ainsi des formes de reconnaissance qui ne peuvent seulement se résumer aux
trois sphères de la reconnaissance honnéthienne. L’objet concret du besoin de
reconnaissance « n’exprime pas seulement l’exigence d’un comportement juste à mon
égard, c’est-à-dire d’un traitement qui prenne la mesure de ma dignité, de ma valeur
universelle en tant que personne humaine sensible, responsable et sociable, il exprime
également le besoin d’être reconnu comme cet individu particulier que je suis dans la
vie ordinaire sous le masque des différentes identités que je porte dans l’interaction
sociale ». Et d’ajouter : « Pour que le rapport positif à soi qui caractérise l’identité ne
soit pas remis en cause par la pluralité des identités, il faut que ces différentes identités
soient homogénéisables, que les différentes normes qu’elles comportent soient
compatibles36 ». En d’autres termes, le rapport positif à soi se trouve indexé à une
double exigence : d’une part, être en mesure de faire reconnaître la dimension plurielle
de son identité, et, d’autre part, maintenir une certaine homogénéité de sa singularité
identitaire et faire en sorte que les différentes facettes de soi entretiennent un rapport
non conflictuel du point de vue des valeurs qu’elles impliquent.
25 Une approche dispositionnaliste peut, nous semble-t-il, rendre finement compte de ces
phénomènes de reconnaissance identitaire. Elle intègre en effet la possibilité de
processus variés de socialisation et d’individuation du social incorporé dans des
dispositions différenciées, mais conçoit aussi que l’intégration de ces dispositions ne soit
pas uniquement un phénomène de transaction interne, mais de nature intersubjective.
Les dispositions en tant que traits identitaires n’ont pas de caractère nécessairement
permanent et elles entrent dans la composition du soi également en fonction des

Variations, 20 | 2017
182

espaces et sujets sociaux fréquentés (couplage, activation, mis en veille, etc.).


L’unification des différentes facettes de soi n’est donc pas tant un arrangement
strictement individuel, qu’un phénomène de mise en compatibilité de sa singularité
plurielle avec ses environnements et partenaires sociaux. Dans le langage de l’éthique
de la reconnaissance, l’intériorisation des effets positifs de la reconnaissance de telle ou
telle propriété personnelle conduit à l’estime subjective de soi et tend, dans le même
mouvement, à intégrer ces propriétés à un soi unifié. On peut alors penser que
l’itération de la confirmation de la valeur personnelle via la reconnaissance de traits
identitaires singuliers peut engendrer des dispositions « qui constituent de nouveaux
motifs de développement de ces capacités et cela les intègre toujours plus étroitement à
la représentation du soi37 ». Évidemment, ce phénomène de mise en dispositions et de
renforcement identitaire peut également s’appuyer sur le versant négatif du mépris.
Dans ce cas, le sujet qui voit son investissement émotionnel sans cesse contrecarré peut
se trouver globalement fragilisé dans l’unité de soi, et pas seulement « touché » en
certains endroits de sa personne. La récurrence d’un déni de reconnaissance peut ainsi
se cristalliser en des ambitions de reconnaissance et des désirs d’accomplissement
sérieusement révisées à la baisse afin de s’ajuster à leur chance de succès. Le degré de
satisfaction intime que connaissent les différents sujets dépend ainsi largement du
degré auquel les espaces sociaux qu’ils arpentent favorisent ou non l’épanouissement
de leurs dispositions et notamment de celles à être reconnu. En ce domaine de la
reconnaissance subjective de soi, le pouvoir social tient à la possibilité d’imposer
comme plus légitimes que d’autres, des ordres de reconnaissance propices à la
valorisation de caractéristiques identitaires de certains sujets et de leur faciliter ainsi
l’accumulation d’un capital symbolique de reconnaissance.

Idéologie de la reconnaissance et contradictions


paradoxales
26 Honneth évoque également l’existence d’idéologies de la reconnaissance dont la logique
est de mobiliser la reconnaissance à des fins stratégiques, invitant les individus à se
livrer à des activités inédites pour eux, vers lesquelles ils ne seraient pas allés sans la
promesse de reconnaissance qui les accompagne. Or cette promesse n’est tenue qu’en
apparence. La culture affirmative de la reconnaissance ne travaille ni à l’autonomie des
individus, ni à l’élargissement du pouvoir des sujets sociaux, mais, symboliquement
accompagnée des représentations idéologiques de la reconnaissance, elle concourt à la
mise en conformité des individus aux nouvelles exigences du système : « Les individus
sont poussés à adopter, au travers de processus de reconnaissance mutuelle, un rapport
à soi spécifique qui les incite à assumer de leur plein gré des tâches et des devoirs
servant la société. (…) Reconnaître quelqu’un signifie alors l’amener, par des
sommations répétées et assénées de manière rituelle, à adopter exactement le rapport
à soi qui convient au système établi d’attentes de comportement 38 ».
27 Dans La lutte pour la reconnaissance, la reconnaissance était exclusivement considérée
comme l’envers des pratiques d’assujettissement. Or ce que conceptualise Honneth
dans La société du mépris, c’est le rôle potentiel qu’elle peut jouer dans la domination
sociale par la constitution et le maintien « d’un rapport à soi individuel parfaitement
inséré dans le système de la division du travail dominante 39 ». Les idéologies de la
reconnaissance visent donc à conformer comportements et attitudes à des exigences

Variations, 20 | 2017
183

fonctionnelles. La reconnaissance sociale est donc potentiellement pourvoyeuse


d’effets idéologiques visant à mettre en conformité les individus avec le système. Pour
ce faire, les idéologies de la reconnaissance travaillent à l’inclusion des sujets qu’elles
souhaitent enrôler (et non à leur exclusion comme dans le cas du mépris). Elles se
rendent crédibles à leurs yeux et établissent des énoncés de valeur réalistes et
différenciés « au sens où ils doivent renvoyer de manière signifiante à des aptitudes ou
à des vertus réelles chez leurs destinataires40 ». Partant de ces impératifs, elles
promettent, en référence à ces qualités ou via des imputations d’identité positive ad hoc,
de reconnaître les sujets qui ont été ainsi motivés rationnellement et comptent
bénéficier, du fait de leur engagement, d’une estime rehaussée de leur personne, alors
que l’objectif est avant tout de leur imposer des tâches qu’ils n’auraient autrement
assumées. Outre ces trois conditions quant aux conditions indispensables sous
lesquelles les idéologies de la reconnaissance sont potentiellement efficaces, Honneth
précise que l’efficience passe également par la nécessité que « quelque chose dans le
monde physique des faits institutionnels ou des manières de se comporter doit changer
pour que le destinataire puisse être effectivement convaincu d’être reconnu d’une
nouvelle manière41 ».
28 Le philosophe allemand décrit les dynamiques idéologiques de la reconnaissance
comme relevant de contradictions paradoxales en tant qu’elles sont porteuses de progrès
normatifs élargissant les possibilités d’épanouissement personnel et de promesses
d’autoréalisation, mais aussi, dans le même mouvement, en tant qu’elles détournent ces
opportunités à des fins instrumentales et instituent de nouvelles contraintes freinant
ces formes d’autoréalisation. Leur fin est d’enrôler d’une autre manière les sujets dans
le circuit de la production, de la consommation et de la reproduction du système
capitaliste. La quête de reconnaissance est alors intégrée « dans le ‘‘profil’’
institutionnalisé sur lequel se fonde la reproduction sociale [et ce, au point que ces
aspirations normatives] ont perdu leur finalité interne et sont devenues un principe de
légitimation du système42 ». L’idéologie de la reconnaissance est aussi assurée d’une
pleine efficacité parce qu’elle correspond à la forme la plus saillante de l’individualisme
contemporain, typique des sociétés hautement différenciées et largement orienté vers
l’idéal de la réalisation de soi.
29 La diversification des parcours biographiques, l’augmentation du niveau de
certification scolaire, la culture de la consommation et du loisir, l’expansion de l’idéal
romantique de vie, etc., sont autant de dynamiques qui, se couplant, ont donné
naissance à une forme d’individualisme guidée par un principe d’épanouissement
personnel. Dans la mesure où une partie de plus en plus importante de la population
tend à « interpréter sa propre biographie non plus comme un processus figé et linéaire
d’adoption séquentielle de rôle familiaux et professionnels, mais comme une
opportunité de réaliser sa propre personnalité de manière expérimentale 43 », l’individu
contemporain est sommé de se comporter en entrepreneur de soi-même. Il doit veiller
à la production de son propre capital humain, optimiser ses investissements
relationnels, cognitifs, affectifs, se créer des opportunités de formation, d’emploi, de
satisfaction de ses désirs et de valorisation de soi, etc. En cela, il est parfaitement
adapté aux nouvelles exigences du capitalisme qui organise son activité sur la base de
projets et qui réussissent à mobiliser des ressources motivationnelles inédites.
S’appuyant notamment sur l’amoindrissement des identités et des solidarités de classe,

Variations, 20 | 2017
184

au bénéfice des identités individuelles, l’idéologie de la reconnaissance survalorise


l’initiative, la mobilité, la réussite personnelle et l’autoréalisation.
30 Il faut noter qu’avec le thème de l’idéologie de la reconnaissance, Honneth prend
davantage en compte la question de la méconnaissance et du « faux adressage ». Il précise
ainsi qu’il existe « une reconnaissance s’opérant de manière déplacée, trompeuse et
génératrice de loyauté44 ». Les formes idéologiques de la reconnaissance se fondent,
ajoute-t-il, sur « la répétition [c’est nous qui soulignons] constante des mêmes formules
de la reconnaissance [et par là même parviennent] à créer sans recourir à la contrainte
un sentiment d’estime de soi incitant à des formes de soumission volontaire ». Aussi,
pour être pleinement efficaces, les idéologies de la reconnaissance doivent s’appuyer
sur « des motifs évaluatifs rattachés de manière interne à notre horizon de valeurs » et
ainsi veiller « à assurer une disposition motivationnelle [c’est nous qui soulignons] afin
que s’effectuent sans résistance les devoirs et les tâches attendus 45 ». Phénomènes de
méconnaissance, ancrages et stabilisations de dispositions, mises en correspondance
avec des schèmes de pensée : on reconnaît là quelques-unes des thématiques d’une
sociologie pour laquelle l’efficace de la lutte symbolique est liée au phénomène de
nécessités externes (e.g. de discours) rencontrant des nécessités internes de type
dispositionnel. L’idéologie perd ainsi son caractère fonctionnaliste et non
contradictoire pour affirmer une nature éminemment plus sociale et historique, c’est-
à-dire à la fois inscrite dans les corps et dans les choses. Si les effets de l’idéologie sont
généralement perçus comme étant opaques, c’est moins parce qu’ils se fondent sur une
nécessité mensongère que parce qu’ils sont, tout comme l’action sociale, le produit
d’une rencontre entre des dispositions pénétrées par l’histoire dont elles sont le
produit et des entités symboliques elles aussi marquées par cette histoire et que cette
confrontation s’accomplit au surplus sous la contrainte des structures qui ont produit
cette histoire. Son efficience ne relève donc pas de la puissance persuasive des forces
propagandistes ou de leur capacité à poser le voile de la fausse conscience sur les
esprits malléables des individus, mais tient au « synchronisme » entre des schèmes
cognitifs de perception incorporés et des structures objectives. Ce sont ces formes
d’accointance intégratrice qui rendent alors possibles l’adhésion des individus à
l’idéologie et assurent leur intégration morale et pratique. Le fait qu’une idéologie soit
crédible et convaincante ne tient pas à un acte de conscience en réception qui
validerait le message porté, mais au fait qu’elle puisse « adhérer » à des affects positifs
(e.g. le sentiment positif de soi), relayer des croyances entendues comme dispositions à
croire et s’actualiser dans des dispositions à agir. Les idéologies de la reconnaissance
sont alors « acceptées » tacitement comme cadres d’interprétation possibles d’un
rapport au monde qui se trouverait en conformité avec les attendus des individus qui
produisent ces cadres. Elles sont donc fondamentalement l’expression d’une violence
symbolique dont le principe de rendement repose sur une adhésion extorquée aux
dominés via l’imposition douce d’un arbitraire qui légitime l’ordre social qui en fait
justement des dominés. Les idéologies constituent donc elles-mêmes l’instrument et
l’expression des « luttes pour la reconnaissance et pour le pouvoir symbolique, c’est-à-
dire pour l’imposition des principes de division, de connaissance et de
reconnaissance46 ».
31 Le dispositionnalisme critique rencontre ici les attendus d’une philosophie sociale qui,
selon la perspective d’Honneth « est tributaire, conformément à son intérêt de
connaissance, de critères généraux sur ce qu’est la normalité de la vie sociale, dont la
validité ne peut plus être garantie seulement indirectement par des postulats

Variations, 20 | 2017
185

anthropologiques, son existence à venir dépend désormais entièrement de la possibilité


de fonder une éthique formelle47 ». C’est bien de la possibilité de pouvoir fonder des
jugements éthiques depuis un principe supérieur commun concernant la vie bonne et
mobilisés dans la pratique (i.e. à partir d’une « normalité empiriquement opérante »)
que dépendent à la fois la philosophie et la lutte sociales, ainsi que leur orientation vers
l’émancipation. Honneth critique ainsi, aussi bien l’esthétique philosophique de
Theodor Adorno que le freudo-marxisme d’Herbert Marcuse car les exigences
normatives dont ils se prévalent sont « dissociées de toute analyse des conflits de la
société actuelle et de leurs implications morales48 ». Le dispositionnalisme critique nous
enjoint à considérer que la lutte pour la reconnaissance, à un niveau individuel, est liée
à l’existence d’un ethos singulier, entendu comme une disposition éthique à la
reconnaissance dont l’incorporation est évidemment liée à des formes de socialisation
primaires (relevant notamment, dans l’enfance, de la sphère de l’amour), mais aussi
secondaires. Pour prétendre à la reconnaissance, encore faut-il que le sujet ait
l’« aptitude » de cette « conscience morale ». Au sein de ses travaux séminaux sur la
reconnaissance, Honneth distingue souvent les analyses critiques qui s’appuient,
parfois implicitement, sur l’idée normative d’un ordre social juste, de celles (dont la
sienne) qui mettent en avant le principe de réalisation de soi et des conditions de
possibilités d’une formation positive de l’identité. Il convient toutefois, avec Karl Marx,
que cette opposition qui vaut peut-être en théorie perd de sa valeur heuristique sur le
plan empirique : « L’apport particulier de Marx était peut-être, à ses propres yeux,
d’avoir pu démontrer que l’injustice sociale représente simultanément une pathologie
sociale. C’est-à-dire qu’il a identifié le fait même de l’injustice, liée à l’exploitation, à
une pathologie sociale, qui s’exprime à travers l’aliénation, soit le fait que nous sommes
tous, et pas seulement le prolétariat, rendus étrangers à nos propres conditions de vie,
à la nature et à nous-mêmes49 ». Certaines de ses réflexions plus récentes tendent en
effet à reconnaître que les principes de justice au travers desquels les dominés jugent
moralement l’ordre social sont contenus « dans des sentiments d’injustice typiques,
plus que dans des principes axiologiques formulables positivement 50 ». Mobiliser cette
disposition éthique à la reconnaissance ne va donc pas de soi et le philosophe allemand
concède que « les modes de représentation des sentiments d’injustice sociale, ne sont
pas, comme on le suppose trop souvent, à la libre disposition des sujets concernés, mais
(…) sont influencés et déterminés par de multiples mécanismes de domination de
classe. Ces processus de contrôle de la conscience morale ont pour tâche de réprimer
assez tôt l’expression des sentiments d’injustice, pour que le consensus de la
domination sociale ne se retrouve pas remis en cause. Aussi faut-il voir dans ces
techniques de contrôle des stratégies qui assurent l’hégémonie culturelle de la classe
dominante en limitant implicitement les possibilités de formuler les expériences
d’injustice51 ».
32 Il nous semble qu’un dispositionnalisme critique nous invite justement à ne pas
opposer justice sociale et reconnaissance qui, si elles ne répondent pas aux mêmes
sources normatives, ne sont pas pour autant incompatibles. Elles ne sont certes pas
équivalentes, mais peuvent être considérées comme largement complémentaires, en ce
sens qu’elles décrivent des phénomènes sociaux identiques à des niveaux analytico-
pratiques différents. La démarche dispositionnaliste permet de coupler ces approches
et de saisir dans un même mouvement les phénomènes d’injustice, de mépris (et de
pathologie sociale) en ce qu’ils participent pour le sujet d’une même réalité concrète.
Ce sont bien les rapports sociaux et les formes de socialisation qui, fussent-ils

Variations, 20 | 2017
186

différenciés, cadrent de facto les manières d’être, de faire et de ressentir des individus.
Les conditions sociales d’existence, préparent ainsi les demandes de reconnaissance et
les rapports que les personnes entretiennent à cette nécessité justificative de soi. Les
inégalités sociales engendrent inévitablement des inégalités sous l’angle de la
reconnaissance et cette « répartition inégale de la dignité sociale limite drastiquement
la possibilité de développer un sentiment de respect de soi 52 ».
33 Réclamer l’égalité quant aux conditions de vie est une forme de demande de justice qui
touche aussi aux conditions de possibilité de réalisation de soi ; revendiquer une
reconnaissance pleine et entière et maîtriser son devenir sur la base de la cohérence
d’un moi unifié, c’est en même temps requérir les conditions d’une « vie bonne ». Pour
le dire différemment, l’éthique de la reconnaissance est une des manières possibles de
mettre en œuvre une morale pratique dont les exigences rencontrent nécessairement
celles de la justice sociale et du combat contre les formes de domination qui sont celles
de l’ordre social capitaliste. Maintenir ce rapport dialectique, aussi bien en théorie
qu’en pratique permet de répondre normativement et localement aux formes de
domination fonctionnelle des rapports sociaux, notamment de production, qui ont
l’habitude de faire taire les demandes de réparation de l’injustice sociale par des
« compensations conformes à l’esprit du capitalisme, c’est-à-dire par l’attribution
individuelles de ressources de temps et d’argent53 ». Les phénomènes
d’individualisation ont réussi en bien des espaces sociaux à briser les collectifs, leurs
solidarités et leurs potentiels mobilisateurs susceptibles de répondre aux injustices
dont sont victimes leurs membres. Face à ce constat de sérialisation des intérêts, le fait
de se prévaloir des principes normatifs de la reconnaissance peut contribuer à réarmer
la critique à un niveau individuel (celui de la classe probable) et à donner quelques
raisons pratiques à réagir à ceux dont on amoindrit la vie. Cela permet « dans la
dimension privée d’une action prépolitique, voire dans la sphère isolée de la pensée
personnelle, [de] réévaluer symboliquement sa propre activité (…) [et de développer]
une contre-culture du respect compensatoire54 » permettant de préserver une dignité
minimale et éventuellement de porter le fer en son nom.
34 Mais, par ailleurs, quand le combat devient collectif (i.e. qu’il est celui d’une classe
mobilisée) et quand le capitalisme prévoit de s’amender par des dédommagements
fondés sur des rétributions symboliques faussement reconnaissantes, faire valoir les
aspects redistributifs à plus grande échelle reste une forme essentielle de la
conflictualité sociale. Les logiques de subordination ne sont pas économiques ou
identitaires, mais se renforcent mutuellement. La réalisation de soi, des identités et des
différences paraît des plus difficiles sans une justice sociale susceptible d’établir les
conditions de possibilité d’une « vie bonne » et donc de conditions sociales d’existence
ad hoc : « prendre en considération les effets des rapports structurels de domination sur
l’existence individuelle55 » se présente alors comme une évidence. La dignité en
général, et l’estime social de soi en particulier, ne sauraient prendre véritablement
corps sous un régime socialement inégalitaire qui exclue, désaffilie, précarise et
disqualifie. Les deux registres sont d’ailleurs d’autant plus essentiels qu’ils permettent
de conserver une efficacité conflictualiste dans ces moments de plus en plus fréquents
où, sous l’effet des contradictions paradoxales évoquées supra, les aspects négatifs
peuvent se mêler aux aspects positifs, la subordination à l’autonomie, les dommages
aux améliorations, etc. Pouvoir s’appuyer sur l’une ou l’autre de ces positions
revendicatives permet de conserver une acuité critique qui ne se laisse pas désarmer

Variations, 20 | 2017
187

par les fausses rétributions d’un capitalisme rendu « éthique » par l’enrôlement de
principes allant formellement dans le sens d’une autonomisation du sujet.

35 La théorie de la reconnaissance constitue une base conceptuelle intéressante pour


envisager une analyse critique du lien social contemporain. Sa matrice intersubjective
apporte un caractère sociologique à son heuristique, en même temps qu’une
normativité anthropologique correspondant à des privations et des afflictions
effectives et qui pose les fondements d’une saisie critique du monde tendant vers
l’émancipation (i.e. restituant le sujet à lui-même). La normativité de la théorie de la
reconnaissance semble donc emprunter, en première lecture, à la fois à une critique
herméneutique émanant du terrain, ainsi qu’à une critique rationnelle établissant des
normes universelles transcendant les contextes. Ce point d’appui normatif est
considéré comme permettant de faire dialoguer sciences et philosophie sociales, dont
on sait que le programme de recherche interdisciplinaire de l’École de Francfort n’a
réussi que partiellement à les rapprocher. Cela autoriserait ainsi à rassembler en une
démarche critique, prises morales et potentialités analytiques empiriquement fondées.
Toutefois, l’articulation de ce principe normatif à la réalité des faits de reconnaissance
n’est pas un rapport d’évidence. Ce que permet notamment le dispositionnalisme
depuis lequel nous avons discuté la théorie de la reconnaissance, c’est de recadrer
reconnaissance et mépris à l’aune d’un négativisme qui les conçoit possiblement
comme participant d’une efficace visant l’acceptation des formes de domination
susceptibles de contribuer à la perpétuation de l’ordre établi. La violence symbolique,
c’est l’incorporation par les sujets de schèmes perceptifs opérant une naturalisation des
rapports sociaux, de sorte que leurs actions s’accordent avec leur connaissance, ou,
pour être plus juste, avec leur méconnaissance des principes de la domination dont
l’efficacité repose sur la reconnaissance que le dominé accorde au dominant. Pour
Olivier Voirol, cette vision désenchantée des luttes symboliques se rapproche trop de la
dynamique de l’intérêt et il lui reproche sa logique de l’action et du conflit « qui repose
sur la maximisation de l’utilité et cela même si elle n’est pas pleinement consciente et
transparente à l’acteur56 ». Le dissensus vient ici du caractère normatif de la théorie de
la reconnaissance qui intègre à la théorie un principe d’émancipation, alors qu’au sein
de la sociologie de la domination, cette dimension normative est largement implicite à
la critique de l’ordre social. Et porter le fer contre la sociologie bourdieusienne en
considérant qu’elle ne rend compte des processus de constitution et de reproduction de
la valeur symbolique que depuis une réduction de type utilitariste, c’est juste oublier
que la reconnaissance est socialement construite : « Alors que la méconnaissance de la
nécessité enferme une forme de reconnaissance de la nécessité, et sans doute la plus
absolue, la plus totale, puisqu’elle s’ignore comme telle, la connaissance de la nécessité
n’implique pas du tout la nécessité de cette reconnaissance 57 ».

Variations, 20 | 2017
188

NOTES
1. Paul Ricœur, Parcours de la reconnaissance. Trois études, Paris, Gallimard, 2004 ;
Emmanuel Renault, L’expérience de l’injustice. Reconnaissance et clinique de l’injustice, Paris,
La Découverte, 2004 ; Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et
redistribution, Paris, La Découverte, 2005 ; Eva Illouz, Les sentiments du capitalisme, Paris,
Seuil, 2006 ; Alain Caillé (dir.), La quête de la reconnaissance. Nouveau phénomène social
total, Paris, La Découverte, 2007 ; Jean-Paul Payet et Alain Battegay (dir.), La
reconnaissance à l’épreuve. Explorations socio-anthropologiques, Villeneuve d’Ascq, Presses
universitaires du Septentrion, 2008 ; Alain Caillé et Christian Lazzeri (dir.), La
Reconnaissance aujourd’hui, Paris, CNRS éditions, 2009 ; Christian Lazzeri et Soraya Nour
(dir.), Reconnaissance, identité et intégration sociale, Paris, Presses universitaires de Paris
Ouest, 2009, etc
2. Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, Paris, Cerf, 2000 ; Axel Honneth, La
société du mépris. Vers une nouvelle théorie critique, Paris, La Découverte, 2006 ; Axel
Honneth, La réification. Petit traité de Théorie critique, Paris, Gallimard, 2007 ; Axel
Honneth, Les pathologies de la liberté. Une réactualisation de la philosophie du droit de Hegel,
Paris, La Découverte, 2008.
3. A. Honneth, 2000, op. cit., p. 11.
4. Ibid., p. 207.
5. A. Caillé, op. cit. ; A Caillé et C. Lazzeri, op. cit.
6. A. Honneth, 2000, op. cit., p. 117.
7. Ibid., p. 97.
8. Ibid., p. 150-151.
9. E. Renault, op. cit.
10. Michael Fœssel, « Être reconnu : droit ou fantasme ? », Esprit, n° 346, juillet 2008, p.
66.
11. Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p. 119.
12. Gérard Mauger, « vérité objective de l’exploitation et vérité subjective du travail
salarié », ContreTemps, n° 1, mai 2001, p. 49.
13. P. Bourdieu, op. cit., p. 284.
14. Ibid., p. 200.
15. Bernard Lahire, « Champ, hors-champ, contrechamps », in Bernard Lahire (dir.), Le travail
sociologique de Pierre Bourdieu. Dettes et critiques, Paris, La Découverte, 2001, p. 32.
16. Ibid., p. 35.
17. A. Honneth, 2000 op. cit., p. 161.
18. Ibid., p. 165.
19. Estelle Ferrarese, « Pourquoi refuse-t-on la reconnaissance ? Sur les effets de la
reconnaissance institutionnelle », in Jean-Paul Payet et Alain Battegay (dir.), La
reconnaissance à l’épreuve. Explorations socio-anthropologiques, Villeneuve d’Ascq, Presses
universitaires du Septentrion, 2008, p. 97.
20. P. Bourdieu, op. cit., p. 122.
21. Philippe Corcuff, Bourdieu autrement. Fragilités d’un sociologue de combat, Paris,
Textuel, p. 111.
22. Ibid., p. 113.
23. A. Honneth, 2000, op. cit., p. 83.

Variations, 20 | 2017
189

24. Ibid.
25. Bernard Lahire, L’homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan, 1998, p. 204.
26. Georg Herbert Mead, L’esprit, le soi et la société, Paris, PUF, 1963, p. 121.
27. A. Honneth, 2000, op. cit., p. 95.
28. A. Honneth, 2006, op. cit., p. 257.
29. Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, éditions de Minuit, 1984, p. 133.
30. A. Honneth, 2000, op. cit., p. 98.
31. Ibid., p. 106.
32. Ibid., p. 156.
33. Ibid., p. 154.
34. Estelle Ferrarese, « La reconnaissance, le tort et le pouvoir », in Nancy Fraser,
Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution, Paris, La Découverte, 2005,
p. 163.
35. G. H. Mead, 1963, op. cit., p. 121-123.
36. Emmanuel Renault, Mépris social. Éthique et politique de la reconnaissance, Bègles,
éditions du Passant, 2004, p. 79-80 et 83.
37. Christian Lazzeri, « Multiple Self et reconnaissance : les processus de construction de
l’identité, Le Temps philosophique, n° 13, 2009, pp. 347.
38. A. Honneth, 2006, op. cit., p. 246.
39. Ibid., p. 248.
40. Ibid., p. 263.
41. Ibid., p. 272.
42. Ibid., p. 311.
43. Ibid., p. 280.
44. Ibid., p. 177.
45. Ibid., p. 248-251-262.
46. P. Bourdieu, 1997, op. cit., p. 225.
47. A. Honneth, 2006, op. cit., p. 97.
48. Ibid., p. 204.
49. Ibid., p. 179.
50. Ibid., p. 212.
51. Ibid., p. 213.
52. Ibid., p. 221.
53. Ibid., p. 218.
54. Ibid., p. 222.
55. Emmanuel Renault, « L’individu comme concept critique », Contretemps, 2009,
[Link]
56. Olivier Voirol, « Reconnaissance et méconnaissance : sur la théorie de la violence
symbolique », Information sur les Sciences, vol. 43, n° 3, 2004, p. 424.
57. Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Paris, éditions de Minuit, 1980, p. 44.

Variations, 20 | 2017
190

RÉSUMÉS
Les débats en sciences et philosophie sociales ayant pour objet le thème de la reconnaissance
sont aujourd’hui pléthoriques. Dans le cadre de cet article, nous souhaiterions revenir plus
particulièrement sur la théorie de la reconnaissance telle qu’elle est développée par Axel
Honneth dans ses plus récents ouvrages, en tant que théorie sociale normative qui a trait à la
lutte des sujets pour la reconnaissance mutuelle de leur identité. Ce projet de compréhension
critique des sociétés capitalistes avancées a de nombreuses fois fait la preuve de son heuristique,
notamment dans le cadre de recherche traitant du travail ou encore de l’exclusion. Nous
voudrions toutefois discuter certains de ses attendus théoriques depuis une perspective que l’on
pourrait désigner comme un constructivisme de type dispositionnaliste. Ce dialogue permettra
d’aller plus loin dans la qualification des phénomènes de reconnaissance, de mépris et
d’idéologie. Il nous semble en effet qu’un couplage de cette nature pourrait conduire à améliorer
la portée à la fois descriptive et critique du système conceptuel de la théorie de la
reconnaissance.

INDEX
Mots-clés : reconnaissance, mépris, idéologie, champs, dispositions

AUTEUR
FABIEN GRANJON
Fabien Granjon est sociologue, professeur en sciences de l’information et de la communication et
directeur du Centre d’Études sur les Médias, les Technologies et l’Internationalisation (CEMTI) de
l’Université Paris 8 Vincennes à Saint-Denis.

Variations, 20 | 2017
191

La saturation du temps social


Éléments de réflexion sur les conditions de possibilité d’un droit au
temps comme modalité d’un droit à la ville

Simon Le Roulley

1 Il est aujourd’hui courant de lire différents travaux en sciences humaines et sociales


abordant à nouveau la vieille thématique philosophique et anthropologique du temps.
En effet, le problème du temps traverse les travaux de la sociologie française, de sa
fondation par Durkheim jusqu’aujourd’hui. Durkheim, dans Les formes élémentaires de la
vie religieuse1 l’évoquait déjà en reliant la problématique du temps aux espaces et à
l’institution à partir des catégories de profane et sacré. Mauss, et peut-être surtout
Hubert, se sont inscrits dans le continuum durkheimien en interrogeant la
représentation du temps dans la religion et la magie2. Plus tard, toujours chez les
durkheimiens, le temps sera étudié à travers la mémoire par Maurice Halbwachs 3. Mais
c’est surtout au lendemain de la guerre, par la rencontre de la tradition durkheimienne
et du marxisme, que la problématique du temps va jalonner l’histoire des différents
sous champs de la sociologie. Gurvitch et ses « temporalités explosives » 4, Friedmann5
et Naville6 et les impacts de l’organisation scientifique du travail sur le temps de travail
et les autres temps de la vie, Morin et son Esprit du temps 7, tous fondent un socle
légitimant le temps comme préoccupation majeure d’une sociologie française riche de
la multiplicité des influences qui la traversent. L’impact du structuralisme et du
panstructuralisme va néanmoins tempérer l’intérêt porté au temps en sociologie et
plus généralement à l’approche sociohistorique des institutions 8. Mais, bien qu’à la
marge et réunis sous l’égide de William Grossin, les « Temporalistes » vont s’inscrire
dans ce continuum à leur tour 9. Néanmoins, l’histoire de la sociologie est largement
écrite par ses vainqueurs, ceux qui ont paradoxalement évacué la dimension historique
de la sociologie.
2 Pour autant, depuis une dizaine d’années le spectre du temps semble hanter à nouveau
le paysage sociologique. Du désormais classique de Hartmut Rosa 10 jusqu’à Jean-Pierre
Boutinet11, en passant par Michel Lallement puis Patrick Cingolani 12, tout porte à croire
qu’un regain d’intérêt pour la thématique du temps et des temporalités s’est imposé
aux chercheurs, au-delà de la sociologie du travail qui a maintenu le temps comme
modalité de ses enquêtes. Et pour cause, la question du temps plane sur le quotidien des

Variations, 20 | 2017
192

individus. Que ce soit en positif par la diminution du temps de travail et la


précarisation de celui-ci, ou en négatif, par des initiatives qui tendent, quoique parfois
inconscientes, à mettre en place des temps communs autour d’espaces communs,
comme les jardins partagés, les lieux d’activités collectifs, ou les luttes
antiproductivistes qui interrogent les rythmes de production13.
3 Par ailleurs, de récents évènements politiques conduisent à interroger radicalement ce
rapport au temps. Alors qu’historiquement les gauches ont lutté pour la diminution du
temps de travail, l’actuel ministre de l’Économie E. Macron, bien que se justifiant d’une
défense théorique du cadre légal de la durée du travail limitée à 35 heures
hebdomadaires, confesse qu’il lui paraitrait envisageable qu’une certaine « souplesse »
soit mise en place et que la durée du travail puisse être négociée entre employeurs et
salariés14. D’un point de vue socio-anthropologique, on observe, par cette
décentralisation vers l’échelle locale des modalités d’encadrement du temps de travail,
une tendance possible à une individualisation des emplois du temps 15. Ce processus est
déjà en cours et n’est qu’une poursuite de la dépersonnalisation et de
l’individualisation du travail qu’inscrit la rationalisation de l’organisation du travail,
décrit depuis Friedmann jusqu’à Boltanski. Et bien qu’une sociologie héritière de
Touraine maintient que les luttes autour du travail se sont affaiblit au profit de
nouveaux mouvement sociaux, force est de constater que le mouvement contre la « loi
Travaille ! » du printemps 2016 semble avoir réveillé le fantôme de la lutte des classes
notamment à partir d’une critique de l’individualisation et de la décentralisation des
négociations concernant les conditions de travail, conditions qui s’avèrent
nécessairement temporelles. Dans une société où le temps de travail rythme encore
largement les autres temps de la vie, on peut se poser la question des effets
socioanthropologiques de cette individualisation du rapport au temps. Jonathan Crary 16
montrait dans un livre récent les effets d’une ville ouverte 24 heures sur 24. Quel autre
espace que l’urbain pourrait mieux s’adapter à des emplois du temps désynchronisés ?
Ces phénomènes nous conduisent à défendre l’hypothèse de la production d’un temps
et d’un espace saturés comme corolaire d’une crise institutionnelle qui a pour
conséquence l’effacement progressif des cadres sociaux de la vie commune.
4 Avant d’expliciter plus en avant cette hypothèse, de décrire ses causes et ses effets, il
convient de rappeler un certain nombre d’éléments épistémologiques permettant de
comprendre la démarche de recherche qui consiste à étudier le temps en relation
étroite avec l’espace urbain, le travail et la vie quotidienne. Dans un premier temps
nous présenterons l’approche qui tente d’aborder le temps comme un phénomène
institutionnel puis, dans le même mouvement, la façon dont la ville, le travail et la vie
quotidienne permettent d’accéder à ce phénomène difficilement dicible et visible. Dans
un second temps, nous présenterons les causes profondes et les conséquences de la
saturation du temps social et de l’espace social, ces deux derniers étant à considérer
comme des « produits » dans la droite ligne des réflexions tracées par Henri Lefebvre 17.
Ce sera enfin l’occasion, dans une sociologie critique impliquée de l’émancipation, de
baliser des pistes qui conduisent à l’établissement d’un droit au temps qui résonne au
droit à la ville sur le principe du commun, à partir de cas figuratifs qui nous semblent
interroger radicalement le droit au temps autant que le droit à la ville 18. Saisir le temps
social dans une sociologie critique : l’approche « durkheimo-marxiste »
5 Dans ses cours sur l’État au Collège de France, Pierre Bourdieu rappelle que l’État a pris
le relais de l’Église dans la structuration de l’ordre social à travers la synchronisation

Variations, 20 | 2017
193

du temps19. Les historiens nous ont enseigné les évolutions du temps social et sa
structuration au cours de l’histoire, la façon dont il révèle à la fois un mode de
production, un ordre politique, une organisation des routines quotidiennes et l’espace
social traversé par ces dimensions. Au mode de production agraire et artisanal des
sociétés précapitalistes soumises aux scansions saisonnières et à l’alternance des jours
et des nuits s’est substitué un temps discipliné qui apparaît avec l’érection de l’État
moderne et du développement des manufactures puis de l’industrialisation 20. L’Église a
longtemps incarné le pouvoir politique qui imposait le temps social 21, marquant par le
son des cloches les heures de la mise au travail et du repos retrouvé à l’échelle du
quotidien, mais aussi les fêtes qui rythmaient les cycles saisonniers, qui conservait une
« cohérence » avec un temps cyclique lié à la soumission de l’homme à la nature et à ses
rythmes et laissait entrevoir une certaine porosité entre les différents temps de la vie 22.
C’est sous la poussée de la rationalisation du pouvoir et du travail que le temps social
deviendra, selon les mots de Thompson, un « temps discipliné », en ce sens que les
temps de la vie vont se structurer par l’encadrement d’un temps de travail qui donne le
rythme de la vie quotidienne. La discipline qui s’impose par le travail industriel s’étend
donc à l’ensemble de la vie quotidienne et se trouve relayé plus encore par
l’architecture des espaces de travail et des espaces de l’action institutionnelle comme
l’école23. Mais dans un XIXe siècle qui glorifie le libéralisme, l’attention des dominants
se porte sur le développement de l’industrie et la solidification des institutions encore
récentes et fragiles, ce qui passe par la rationalisation de l’espace urbain dans son
ensemble afin d’éviter toute entreprise populaire de déstabilisation du régime politique
– expériences dont le Paris de Napoléon III et Hausmann fut le terrain privilégié 24.
L’apologie de la propriété privée fait de la ville un véritable lieu d’investissement, un
espace où chaque propriétaire est quelque part un entrepreneur. Aux vieilles
conventions du passé se substituent une liberté d’entreprendre, c’est-à-dire de
produire de l’immobilier comme on l’entend sans prendre en considération l’harmonie,
sans tenir compte non plus des désirs des habitants : l’espace se privatise, la sphère
publique n’intervient plus ou presque. C’est dans ce contexte que fleurissent, aux
abords des usines des maisons précaires dans lesquelles se logent les ouvriers 25.
L’espace public bourgeois – en ce qu’il est produit par la bourgeoisie, classe de
propriétaires oisifs – ségrègue et rassembleen des lieux et des intérêts communs la
classe dominante, pendant que s’agglutinent autour des usines les familles ouvrières 26.
Ce phénomène que Lefebvre nomme « implosion-explosion »27, c’est le rapport
dialectique entre cette immense concentration dans la ville (capitaux, individus,
activités, culture, etc.) et la projection en fragments distincts de certaines catégories
sociales dans les périphéries, banlieues, centre, etc. Cette nouvelle réalité urbaine
traduit la société de classe qui voit le jour et qui s’impose par la disciplinarisation de
l’espace de la ville et du temps de travail. La dépossession de l’espace n’est donc pas un
phénomène neutre, mais s’avère être, comme le disait Lefebvre, la production d’un
espace qui reflète les rapports de force et participe à la reproduction des rapports
sociaux de domination et d’exploitation. De la même manière, si la durée du temps de
travail s’avère être une revendication historique du mouvement ouvrier, les premières
revendications furent portées par les patrons pour imposer un encadrement du temps
de travail qui empêche la fuite vers les champs (Freyssinet, 1998). Alors qu’une certaine
porosité entre temps de travail et vie quotidienne était perceptible avant
l’industrialisation, le morcellement des temps va s’opérer conjointement à la
distinction entre le rural et l’urbain28, l’un représentant le progrès et le mode

Variations, 20 | 2017
194

sociétaire, l’autre la tradition et le communautaire. La fixation des ouvriers à l’usine a


en effet pour conséquence de réduire les mobilités des ouvriers de l’urbain vers le
rural. À la politique de l’espace s’adjoint une politique du temps qui cartographie la
domination capitaliste en introduisant des représentations sociales qui isolent le mode
de vie urbain du mode de vie rural, et qui, au sein de la vie urbaine distinguent les
cultures nobles – celles du loisir de consommation ostentatoire – de l’ignoble, la culture
ouvrière encore largement imprégnée des mœurs rurales29.
6 C’est dans ce contexte que la sociologie va s’ériger. Deux sociologies nous intéresseront
particulièrement ici en ce qu’elles proposent une méthode qui nous semble la plus
adéquate à l’explication des fondements sociaux du temps social. La sociologie de
Durkheim propose en effet contre une philosophie trop spéculative d’observer la
société telle qu’elle est. Il s’agit pour lui de proposer un objet et une méthode à la
sociologie pour lui conférer le statut de science, le fait social, c’est-à-dire les manières
d’agir, de penser et de sentir, extérieures à l’individu et qui s’imposent à lui 30. Ces
forces qui guident nos conduites nous apparaissent comme naturelles nous explique-t-
il, sauf lorsqu’on leur résiste. C’est que les faits sociaux nous préexistent, nous
traversent, et échappent à notre conscience. Afin d’expliquer le fait social, Durkheim
propose donc de définir la sociologie comme « la science des institutions 31, de leur
genèse et de leur fonctionnement »32 et de chercher les « causes profondes qui
échappent à la conscience »33. Bien que différant sur la forme de l’engagement, la
sociologie de Marx rejoint en certains points celle de Durkheim. Pour Marx en effet,
« ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur
être social qui détermine leur conscience »34, c’est-à-dire que des forces objectives
s’imposent à l’individu. Marx montre également, comme Durkheim, l’apparente
naturalité des faits sociaux qui repose sur une production collective dont on trouve la
genèse dans l’histoire. L’État comme institution incarne l’historicité, il cristallise dans
sa fonction reproductive des rapports sociaux les rapports de force historiques. Aux
mains des dominants, le maillage institutionnel lui permet de reproduire par
l’appropriation du savoir légitime un ordre injuste qui apparaît dès lors comme
naturel35. C’est ainsi que la Commune de Paris, parce qu’elle décrète l’appropriation de
la ville par le peuple dominé et érige des institutions décentralisées, représente pour
Marx une expérience historique et un modèle du renversement de la table 36. Cela dit, il
ne faut pas aller jusqu’à dire qu’il y a une géographie sociale ou une sociologie
spatialisée des rapports sociaux chez les deux auteurs37, mais il y a un intérêt pour la
projection dans l’espace de formes sociales concrètes qui doit être approchée de
manière sociohistorique et une relation intime entre le spatial et le temporel. Pour
Marx, le procès de circulation de la valeur provoque une suppression de l’espace par le
temps38. Marx rate ici sans doute, comme le montre David Harvey, que ce n’est pas tant
une annihilation de l’espace par le temps, que la production d’autres espaces qui
correspondent à la dynamique d’accélération du capitalisme39. Reste que, d’une
manière inédite, l’œuvre de Marx met en avant le double problème temporel du
capitalisme : l’organisation de la dépossession du temps de l’ouvrier par le salariat 40;
l’hypothèque de l’avenir par spéculation41. De son côté, Durkheim aborde la
problématique de l’espace et, malgré un certain évolutionnisme qu’on lui connaît,
dessine les prémisses d’une critique d’une « autonomie relative de l’espace » 42 en
insistant sur le fait qu’au-delà des différences géomorphologiques de l’espace physique
on peut observer des types sociaux identiques : « Si, cette fois, la société tient au sol, ce
n’est pas parce qu’elle a subi son action, mais au contraire parce qu’elle se l’est assimilé.

Variations, 20 | 2017
195

C’est lui qui porte sa marque, loin qu’elle se modèle sur lui. Ce n’est donc plus la terre
qui explique l’homme, mais l’homme qui explique la terre » 43.
7 Il n’est alors pas étonnant, malgré ces manques, d’observer plus tard dans l’histoire de
la sociologie française, un intérêt particulier porté à la dimension spatiale et temporelle
du social. C’est aussi que, au cours de l’histoire, la diminution du temps de travail va
modifier le rapport au temps et avoir une incidence sur la production de l’espace
urbain à différentes échelles. La rationalisation du travail a contribué à sa dépréciation,
et c’est désormais dans le quotidien que les ouvriers cherchent à valoriser leur activité.
Obtenus en 1936, les congés payés ne sont pas uniquement une victoire du mouvement
social, mais un compromis politique censé ouvrir la relance de l’économie 44. Mais aux
vieilles images des vacanciers sur les routes vers la mer, il faut leur substituer une
réalité sociologique moins glamour. Les ouvriers n’avaient pas réellement les moyens
économiques pour accéder aux activités nobles du loisir avant les années 1950 45, ni
même les cadres de références leur permettant d’être à l’aise dans des centres-ville
bourgeois. Le loisir ouvrier, ce que Dumazedier appelait le semi-loisir 46, consiste plutôt
en une forme de travail en dehors de l’usine, travail qui peut être domestique comme le
bricolage, ou encore comme une seconde activité de complément de revenu. Le
gouvernement mettra donc en place un encadrement du loisir qui s’inscrit dans la
continuité des politiques des mœurs évoquées déjà par Tocqueville et travaillées par
Hausmann qui vise la pacification sociale. Le développement du loisir ouvrier s’appuie
principalement par le développement des sports et des équipements publics urbains 47.
La politique du sport de masse passe à la fois par le développement de l’accès au sport
et par sa mise en spectacle, figuration de la force des corps que le travail standardisé ne
permet plus de présenter48. Il y a donc ici aussi une imposition politique d’espaces
produits pour un temps particulier lui aussi largement déterminé par le système
institutionnel. La demande de loisir, même si elle a un caractère a priori spontané
devient un secteur de la vie quotidienne que « l’organisation sociale vient orienter,
préciser, infléchir, modifier dans les satisfactions qu’elle lui offre » 49 en créant une
ingénierie des besoins permettant de dissocier ce que Lefebvre nomme le « besoin
général de loisir » – corollaire du travail parcellaire – et les « besoins concrets
différenciés » – les besoins qui s’expriment à travers la production industrielle du loisir.
Ce que l’on nomme la culture de masse se situe dans cette dialectique du général et du
particulier, de l’homogène et de la différence.

Des espaces-temps comprimés aux espaces-temps


saturés
8 L’accès au temps libre et son encadrement, s’ils participent d’une homogénéisation
culturelle, produisent un espace urbain fragmenté qui crée un emploi du temps qui se
matérialise dans le proche. Dumazedier note d’ailleurs que si la fonction de
développement (temps pour la contemplation, l’activité libre ou l’action désintéressée)
peut exprimer une résistance au travail monotone par des semis-loisirs comme le
bricolage, la fonction de divertissement (fuite du sentiment de privation et de
dépossession) peut quant à elle entrainer un désintérêt non seulement vis-à-vis de
l’activité de travail, mais plus généralement vis-à-vis de ce qu’est le travail et son mode
d’organisation et donc des solidarités. La valorisation du loisir ne dévalorise pas
seulement le travail, mais le rend essentiellement inintéressant, de sorte que l’envie

Variations, 20 | 2017
196

même d’améliorer ses conditions de travail s’éloigne dans l’en-dehors sans que le corps
ne quitte l’usine, il s’en divertit, s’en détourne simplement, si bien qu’on en oublie le
fait que la vie quotidienne reste dominée par le temps de travail en ce que celui-ci
détermine légalement et quantitativement les autres temps de la vie. L’accroissement
et la valorisation du temps libre ont pour conséquence un effacement du caractère
discipliné du temps social, effacement qui ne suppose pas pour autant une libération,
mais une mutation de la vie quotidienne qui ne fournit « non plus seulement un temps
de repos et de récupération, mais un temps de consommation » 50 Cette dynamique
sociale que l’on a appelée « société de consommation » s’appuie donc sur une politique
du temps et une politique de l’espace.
9 La politique du loisir entraîne, comme l’ont montré les historiens, une rationalisation
du loisir. Si les ouvriers partent peu et se recentrent sur les associations ouvrières,
celles-ci, après la libération, organiseront de plus en plus de départs loin des quartiers
d’usines pour rompre avec le temps et l’espace du travail. Mais paradoxalement, Richez
et Strauss montrent que ces séjours sont organisés selon un emploi du temps précis,
même si la liberté de participer aux activités était accordée. Dans un article célèbre,
Henri Raymond révèle le paradoxe spatio-temporel de ces voyages organisés. À la fois
on observe un éloignement du temps et de l’espace de travail. Plus encore peut-être,
d’après Raymond, on y voit une inversion : au temps long, linéaire et chronométré du
travail s’oppose un temps court, réduit ; à la pratique sociale en des espaces réduits à
l’échelle des quartiers, l’espace vécu s’élargit51. Néanmoins, on conserve dans ce loisir
d’après-guerre un rapport au temps mesuré de l’économie qui ne tardera pas à
substituer, au loisir ouvrier des associations et organisations syndicales reposant sur un
certain solidarisme, une pratique consommatoire. L’avènement du loisir a permis la
création d’un temps pour soi, mais ce temps reste soumis à la poussée rationaliste issue
du travail52. Et à mesure que le temps des vacances libère dans ces villages estivaux, la
vie quotidienne urbaine se « comprime » autour du travail et de l’habitat. La
dynamique fonctionnaliste accentue ce phénomène par la production d’espaces
spécialisés qui permettent à la fois de réduire l’espace vécu en rapprochant les
différentes « fonctions » de l’urbain dans le proche. Ceci participe d’une rationalisation
de la relation espace et temps, en ce sens qu’il faut moins de temps pour effectuer ses
activités à mesure que l’espace vécu est réduit. Le fonctionnalisme, Le Corbusier en
tête, est obsédé par l’ordre et cherche à lutter contre la perte de temps, comme Taylor
et Ford l’on fait en mettant en place les procès d’organisation scientifique du travail 53. À
la standardisation des tâches qui convoquaient déjà un sentiment de substituabilité
chez les ouvriers s’ajoute une standardisation de « l’habitat ». L’urbanisme
fonctionnaliste s’appuie, selon la Charte d’Athènes, sur quatre grands principes que
sont l’habitat, le travail, la récréation et la circulation entre ces différentes activités. La
reconstruction participera à l’imposition de ce nouvel urbanisme qui, dans le
développement des banlieues, produit des espaces clos sur eux-mêmes. La ville est alors
un dispositif qui repose sur une planification abolissant les anciennes formes de vie et
ségréguant toujours plus l’espace des riches et celui des pauvres 54. Le « métalangage »
du fonctionnalisme circule dans les discours des films du ministère de reconstruction et
de l’urbanisme qui promeut le fonctionnel et l’idée de se défaire de l’archaïsme des
villes polycentriques et polyfonctionnelles55 et où la circulation des hommes est pensée
par la vitesse, c’est-à-dire par le développement de larges routes pour la circulation
automobile, circulation de la force de travail et des marchandises 56. Standardiser,
homogénéiser l’habitat ne signifie pas créer de l’identique, mais faire de l’espace, des

Variations, 20 | 2017
197

volumes immobiliers et du sol, des biens interchangeables et donc échangeables. La


politique de l’espace tend à homogénéiser sous le signe du quantitatif, comme le temps
se mesure déjà en argent.
10 Mais cet urbanisme produit également de la monotonie. La part de liberté individuelle
inhérente à la production des routines est largement dominée par l’espace « produit-
producteur »57 qui influe sur les conduites. L’impossible appropriation et l’entrave à des
routines originales qui conduit à des routines standardisées que l’expression « métro-
boulot-dodo » vulgarise habilement. Bien que le mot routine puisse avoir une
connotation négative dans le sens commun, il incarne d’un point de vue sociologique
une liberté, en ce sens qu’il traduit une contrainte quotidienne auto-administrée
permettant de « baliser » son quotidien58. Si le mode de vie s’homogénéise par la
socialisation que le système institutionnel met en place et les impératifs du mode
production, nous conservons une liberté relative dans l’organisation de notre vie
quotidienne, ce que Durkheim déjà analysait : « Il n’est pas de conformisme social qui
ne comporte toute une gamme de nuances individuelles. Il n’en reste pas moins que le
champ des variations permises est limité »59. Pour le sociologue de la vie quotidienne,
les routines permettent de dégager du temps par l’auto-organisation des activités les
plus quotidiennes et la mise en place d’un emploi du temps individuel qui s’applique
dans l’espace vécu de la vie ordinaire. Cette autocontrainte « libère d’avoir à décider
trop souvent » et permet « de rationaliser la vie pour accumuler les activités, mais aussi
de penser à autre chose, de s’évader, voire de créer »60, car « l’invention ne peut
prendre son essor que sur un terrain soigneusement reconnu et balisé » 61. Mais
l’urbanisme fonctionnaliste par le zonage réduit à la fois cette liberté en produisant des
espaces assignés précisément à des séquences de temps, et réduit la possibilité du
hasard par une orthogonalité qui infléchit les mobilités à l’économie de temps, principe
essentiel dans la sphère de la production capitaliste qui domine désormais l’espace et
les temps de la vie. De plus, la division fonctionnelle se joue à une autre échelle et
confère à certaines villes ou régions des spécificités en matière de production qui
permettent d’éclater les classes populaires sur le territoire en les désolidarisant en
fonction des métiers, puis à l’échelle locale, par quartier. L’urbanisation capitaliste
repose ainsi sur la « réduction du coût et du temps de mouvement dans l’espace », dans
la construction d’infrastructures permettant l’accélération de la circulation et par
l’appropriation du capital foncier, et enfin à travers une organisation territoriale, c’est-
à-dire une mise en ordre des choses et des êtres qui permet la reproduction des
rapports de production62.
11 Les critiques artistiques politiques de la routine qui s’inscrivent sur les murs des villes
traduisent un rejet d’une quotidienneté de plus en plus appauvrie et limitée. Du
« changer la vie » des surréalistes jaillira le « changer la ville » des situationnistes. On
avait pu voir, dans l’histoire, les classes ouvrières s’éloigner des préoccupations du
travail pour se concentrer sur un loisir divertissant. Mais lorsque la consommation
devient plus austère, que la quotidienneté s’épuise dans un répétitif artificiel, les
vieilles habitudes reprennent du service. C’est pour éviter un nouveau mai 1968 que la
question urbaine va être si importante dans les années 1970, années de crise
économique. En effet, Valérie Giscard d’Estaing décide d’arrêter la construction des
grandes tours fonctionnalistes en 1973 de peur que les grands ensembles ne se
« ghettoïsent ». La nouvelle politique urbaine, décryptée minutieusement par Jean-
Pierre Garnier et Denis Goldschmidt, repose sur la réhabilitation du bâti existant et le
développement de services publics de proximité dans les quartiers populaires.

Variations, 20 | 2017
198

Reprenant à leur compte certaines thèses du droit à la ville, le président et ses


ministres cherchent à réhabiliter les espaces de sociabilités au sein des quartiers, à
revaloriser les centres historiques comme espace d’identification des citadins en y
développant des activités de commerce et de culture, à rendre l’espace plus
polyfonctionnel, développer les transports en commun, ressusciter les fêtes et
célébrations, et revitaliser la démocratie locale63. C’est l’abandon de l’utopie de la ville-
machine. En pleine crise, c’est aussi un bon palliatif qui permet de cibler les causes de la
misère comme résultantes d’un espace à réhabiliter plutôt que de penser les ressorts
économiques et politiques de la crise. Dans ce climat, le virage qualitatif de
l’aménagement repose également sur un projet visant à prévenir « l’apparition de plus
en plus fréquente de formes de luttes […] illégales et extra-institutionnelles » 64. La nouvelle
politique urbaine tend donc à faire apparaître les problèmes de la vie quotidienne
comme des résultats d’un problème d’organisation locale de l’espace, tandis que les
problèmes économiques trouveraient leurs causes à l’échelle de l’espace national. La
réhabilitation des équipements collectifs permet en outre moins la reproduction de la
force de travail que la reproduction des rapports sociaux en incitant à la participation
locale, et vise à réduire les inégalités de capitaux culturels tout en maintenant des
inégalités de classes ; c’est-à-dire à créer au niveau local que la vie peut changer sans
changer les structures sociales, en promouvant une « participation active » et une
sociabilité qui se résout par la communauté de quartier plus que par des solidarités et
un engagement émergeant d’une conscience de classe65. Ce n’est alors plus le sentiment
d’une commune expérience de dépossession du temps qui fonde le collectif en
abolissant les frontières – des murs des usines aux frontières nationales –, mais l’espace
de l’habiter, un espace conçu et administré pour la paix sociale.

Droit à la ville et droit au temps


12 Que dire désormais du présent ? Ce rétrospectif sociohistorique tend à faire apparaître
la façon dont l’espace et le temps sont agis par des déterminismes institutionnels et
économiques, et propose une lecture du capitalisme comme politique de l’espace et du
temps. On voit alors dans l’histoire les liens qui unissent ces deux dimensions
fondamentales de la sociologie et de la géographie sociale. On voit également des
processus d’absorption des contradictions, la façon dont le capitalisme contient en lui
une logique destructrice-créatrice, c’est-à-dire comme l’explique Harvey qu’il produit
des espaces sur les ruines et que, au moment venu, ces espaces eux-mêmes seront
amenés à disparaître sous la poussée des contradictions. La nouvelle politique urbaine
menée par Valérie Giscard d’Estaing annonce un retour du qualitatif dans
l’aménagement urbain et une relocalisation des problèmes politiques. L’analyse de
Goldschmidt et Garnier démystifie les pseudo velléités émancipatoires qui
présideraient à ce « virage à gauche », en expliquant qu’il s’agit avant tout d’une
nécessité historique de pacification des rapports sociaux liée à la crise économique qui
a conduit à cette stratégie pour focaliser l’attention et capter la participation au niveau
local, désolidarisant ainsi les classes populaires et décentrant le discours revendicatif.
La politique locale et participative existe encore aujourd’hui, des conseils de la vie
locale aux désormais célèbres grands débats publics66, et continue de proposer des
modèles consultatifs évitant toute conflictualité exprimant les antagonismes sociaux.
La stratégie localiste et participative s’est étendue dans différents champs. Au niveau
du travail par exemple, elle a été appropriée par les théoriciens du management qui

Variations, 20 | 2017
199

n’hésitent pas à appliquer une architecture hiérarchique polyfonctionnelle de


l’entreprise, à exploser les métiers en des services mixtes et à simuler du jeu, du fun
pour créer du collectif qui ne repose pas tant sur les conditions de travail que sur les
objectifs planifiés à remplir, travaillant ainsi à la manière d’une ingénierie des désirs à
enrôler les salariés par les affects67. De plus, la sous-traitance implique des réalités
statutaires différenciées au sein des mêmes équipes, et la peur du chômage accroît la
mobilité des salariés. Cet éclatement des situations de travail et des conditions de vie
freinent la syndicalisation. Les conséquences temporelles qui en résultent s’expriment
dans des rapports individualisés au quotidien, à des rythmes différenciés d’un salarié à
l’autre : si l’espace de travail est partagé, l’expérience du temps ne l’est pas 68. Cette
organisation du travail répond à un esprit de dépolitisation de la culture d’entreprise
afin de déplacer sur « le bon sens » et le ludique des revendications salariales qui
s’individualisent69. Si le travail reste le temps dominant, le temps structurant la vie
quotidienne, l’individualisation du temps de travail introduit par l’idéologie de la
flexibilité, au travail précarisé et l’ouverture aux heures supplémentaires, ne lui permet
plus d’être un temps structurant collectivement, mais seulement individuellement. Pas
étonnant alors d’observer une tendance à l’ouverture des villes vingt-quatre heures sur
vingt-quatre et sept jours sur sept, afin qu’elles s’adaptent à la dysrythmie du travail.
La précarité et l’emploi par vacations ou par missions placent les précaires dans une
situation de dépendance et gêne la création de routines puisque chacun est dans
l’attente. Dans les espaces de travail, on peut observer des réalités différentes entre les
stables et les instables, qui rendent les sociabilités plus complexes et décentrent voire
entravent des solidarités70. Situation de décalage entre des référentiels anciens et
nouveau du rapport au temps et au travail, des conflits liés aux pratiques quotidiennes
peuvent éclater, et sont traversés par les dimensions spatiales, temporelles et
normatives. Ce n’est pas tant que le temps « manque », bien qu’on le ressente ainsi,
c’est qu’il est trop pesant, vécu seul et non de manière commune. Que ce soit par
l’attente à laquelle sont sujets les précaires ou par l’individualisation des rapports au
temps de travail dans le monde salarié, le quotidien devient saturé.
13 Si certains osent à dire que la précarité et ses temps « fractionnés » permettraient un
détachement du travail et ouvriraient de nouveaux possibles d’émancipation 71, il est
trop fréquemment oublié, nous semble-t-il, de prendre la mesure des enjeux temporels
dans leur relation à l’espace. S’il apparaît plausible dans une analyse théorique
marxiste ou anarchiste de voir dans l’émiettement du temps de travail l’ouverture
d’une brèche dans laquelle sombrerait la valeur travail, reste qu’il faut bien des espaces
pour habiter ces temps nouveaux. Les mouvements sociaux en faveur de l’émancipation
en témoignent à bien des égards. Alors que les revendications pour la réappropriation
de l’espace public et la critique de la ville capitaliste ont longtemps été incarnées par le
mouvement squat – et bien que celui-ci continue son activité – d’autres alternatives
semblent être privilégiées aujourd’hui par les mouvements pour l’émancipation sociale
et installent l’appropriation de l’espace dans une relation étroite à l’institution de
temps nouveaux. Trois cas témoignent selon nous d’un intérêt de plus en plus prononcé
pour la formulation d’un droit au temps qui résonne à la revendication du droit à la
ville. Ce collectif est par ailleurs en train de se recomposer et il ne serait pas étonnant
d’y voir, comme c’est le cas pour d’autres CREP en France, les revendications relatives
au temps s’y faire plus précise.

Variations, 20 | 2017
200

Le temps de la fête contre le temps urbain marchand : le CREP à


Caen

14 De 2008 à 2011, la ville de Caen a vu sa politique urbaine perturbée par un Collectif de


Réappropriation de l’Espace Public (CREP). Ce collectif organisait des projections et des
débats sur les questions relatives à l’urbanisme sécuritaire et à la ségrégation
sociospatiale. Regroupant différents collectifs72, les militants du CREP produisaient un
discours critique sur la thèse de l’urbanisme criminogène et sur le fonctionnalisme, sur
le mobilier urbain « à vocation disciplinaire », ainsi que des matériaux comme une
cartographie de la vidéosurveillance sur le campus. Leurs journées d’actions
consistaient en une fraude collective des transports en commun pour diffuser des
informations sur les transports gratuits, une déambulation en vélo en occupant les
voies circulatoires automobiles, des recouvrements de publicité, et à la nuit tombée
étaient éteints les néons extérieurs des commerces. Au milieu de l’après-midi, une
place était également occupée où se déroulaient différentes activités (table de presse
militante, goûter à prix libre, concerts, jeux, graffitis à la craie). Ce collectif, porté
principalement par des activistes des milieux radicaux, mais rassemblant plus
largement lors des journées d’actions73, proposait une forme d’action directe à la
frontière entre légalité et illégalité dans l’optique de « se réapproprier nos vi (ll) es pour
repenser une société qui soit ce que nous décidons d’en faire et non pas une vi (ll) e où nous
serions assujetties au rôle de consommateur-acteur »74 et de « prendre le temps de se
rencontrer, de papoter, d’échanger, de s’exprimer, de regarder, d’écouter, de dire “stop !” plutôt
que de simplement s’y déplacer pour aller d’une vitrine à l’autre » 75. Au final, lors de ces
journées, le CREP cherchait à proposer au temps urbain de retrouver le temps de la fête
en sabotant la rythmique marchande de la ville capitaliste. L’intérêt porté aux
transports en commun et aux mobilités traduit également une préoccupation
importante ouverte sur les rythmes urbains et la critique du fonctionnalisme qui, dans
une ville comme Caen a largement participé idéologiquement à la reconstruction
d’après-guerre, a participé à produire un espace dans lequel la voiture allait prendre
une place dominante76.
15 Aujourd’hui, si cette histoire du CREP est encore présente dans les initiatives militantes
extra-parlementaires locales, le collectif est en reconstitution et se trouve porté par
une nouvelle génération de militants inscrits dans une « filiation » directe avec
l’ancienne génération. Les anciens militants du CREP ont d’ailleurs été appelés à
témoigner de leurs expériences et à participer au nouveau projet. Celui-ci, suivant les
mutations de l’urbain, de son temps et de son économie, s’oriente vers une attention
plus spécifique sur les dispositifs de contrôle comme la vidéosurveillance, et face à la
création d’un « Minatec Caennais », à la problématique des nouvelles technologies
comme nouveaux outils de contrôle social et d’accélération de l’obsolescence
programmée.

L’espace de la grève permanente : la Maison de la Grève à Rennes

16 En octobre 2010, à Rennes, durant le mouvement contre la réforme des retraites, s’est
ouvert une Maison de la Grève. La création de cet espace devait permettre de donner
une base ouverte à tous ceux qui « résistent à la rationalité économique qui chaque jour
écrase un peu plus » par une plateforme de coordination des piquets de grève, de

Variations, 20 | 2017
201

blocage des « points névralgiques de l’économie » et de constitution de caisses de


grèves pour soutenir l’effort de grève. Cette occupation illégale d’anciens locaux de la
CFDT devait « rendre impossible tout retour à la normale » et donner « la force de tout
arrêter » au-delà des « identités et des corporatismes »77. La particularité de cette
tentative réside dans la volonté de maintenir la grève comme suspension du
déterminisme temporel de l’économie qui s’appuie sur l’expropriation du temps. Suite
à l’expulsion du lieu squatté illégalement, le 2 décembre, un cortège d’environ trois
cents personnes s’est rendu au couvent des jacobins, ancien lieu religieux transformé
en caserne au XVIIIe siècle puis vendu à Rennes métropole en 2002, afin de se réunir et
discuter des perspectives pour la lutte en cours. Au sein du couvent se trouvait une
exposition sur le futur centre des congrès projeté par Rennes Métropole. Les activistes
ont alors saccagé l’exposition, puis furent accusés de s’en être pris au lieu même. Un
tract d’éclaircissement est publié le 14 décembre dans lequel la critique de la
métropolisation s’ajoute aux revendications de grève : « C’est uniquement l’exposition
qu’elle contenait qui a été malmenée, ce qui fait une différence de poids quand on sait
de quelle “exposition” il s’agissait. Rien d’artistique, là-dedans. Rien qu’un hymne à la
conception affairiste de la politique. Un bête porno d’anticipation pour
inconditionnelles du diktat de l’économie et de l’urbanisme sécuritaire » 78.
Effectivement, les individus qui se retrouvent dans cette lutte portent alors une
réflexion pointue sur les enjeux de luttes en termes d’espaces et de temps. Et cette
perspective théorique entraina les activistes vers l’orientation stratégique de la
location afin d’offrir un lieu pérenne : « Pour construire, au fil des temps, une force
locale déterminée à vivre autre chose que le capitalisme […], la Maison de la Grève n’est
qu’une ébauche, un commencement ici et maintenant d’autres possibilités. […] Nous ne
voulons plus laisser notre quotidien au hasard de ce monde. Nous voulons nous en
ressaisir collectivement, partager et étendre des pratiques offensives. S’organiser
contre le réaménagement de nos espaces, soutenir les grèves, imaginer des actions en
dehors des mouvements sociaux, tout en se liant avec des initiatives d’ailleurs. Être un
lieu d’où partir et où revenir, un lieu pour se projeter collectivement » 79.
17 Rejetant le qualificatif de « militants » qu’ils considèrent comme une catégorie
appartenant au mouvement social et aux formes organisationnelles traditionnelles qui
y sont liées80, ceux qui portent le projet y voient une rencontre des subjectivités
traversées par le désir commun d’en finir avec l’existant, tension théorique qui traverse
les milieux autonomes du négrisme jusqu’à l’anarchisme insurrectionniste : « Pour
apprendre ce qu’est la liberté, il n’y a pas d’autres manières que de l’expérimenter. Et
pour l’expérimenter, il faut avoir le temps et l’espace nécessaires. […] D’un côté il y a
l’existant, avec ses habitudes et ses certitudes. Et de certitudes, ce poison social, on en
meurt. D’un autre côté, il y a l’insurrection, l’inconnu qui surgit dans la vie de tous. Le
possible début d’une pratique exagérée de la liberté »81.
18 Au-delà du slogan des intermittents et précaires de Paris qui soutient que « nous avons
besoin de lieux pour habiter le monde », la Maison de la Grève par l’orientation
stratégique locative soutient quelque part qu’il y a besoin de temps autant que
d’espaces pour habiter les possibles alternatives à l’économie capitaliste et son
urbanisme. La revendication d’autonomie y est forte et s’expérimente quotidiennement
sur différents registres mêlés (autonomie dans la production des savoirs et dans la
production matérielle) et différents champs (four à pain, mécanique, brasserie et mise
en fut, cantines populaires, paysannerie et meunerie en lien avec la ZAD de Notre-

Variations, 20 | 2017
202

Dame-des-Landes, informatique et protection numérique, cartographie des flux


économiques et des enjeux stratégiques de la conflictualité politique, séminaire sur
l’histoire de l’art et des luttes, séminaire de philosophie… etc.). Il n’est alors pas
étonnant de voir, face à la répression accrue contre les occupations illégales, des
formes associatives offensives s’affirmer dans différentes villes de France par la
stratégie locative qui vise à inscrire les espaces appropriés dans le temps long.

« DIY spaces » ou des espaces permanents pour l’autonomie contre-


culturelle : Londres

19 Le durcissement des lois de criminalisation des occupations n’est pas qu’un phénomène
français. En Angleterre, une loi datant d’août 2012 établit des peines pouvant aller
jusqu’à six mois de prison et 5000 livres d’amende pour l’occupation illégale d’un
bâtiment. Longtemps connue pour être une capitale du squat sous la poussée de la
spéculation et de la gentrification, la ville de Londres devient de plus en plus un terrain
difficile pour l’appropriation de l’espace. Faisant face à ces difficultés, des activistes liés
à la scène punk Do It Yourself – scène qui se rapproche d’une version contre-culturelle
de l’anarchisme – ont décidé eux aussi de louer un local afin d’y mener des activités
diverses. Le DIY Space For London est une salle de concert autonome, un bar associatif,
une cantine, un atelier sérigraphie, un lieu de réunion, un espace de performance et
d’expositions artistiques, etc. Se présentant comme une mise en acte des idées d’aide
mutuelle et de coopérativisme, cet espace fonctionne sur les dons et des soirées grâce
auxquels les activistes, organisés en assemblée, peuvent rassembler les fonds
nécessaires au paiement du loyer de ces 300 m². Ben, un des fondateurs, confie qu’il leur
ait apparu fondamental, paradoxalement à leurs idées contestataires, d’être le plus en
accord avec la loi. Pour les activistes du DIY Space for London, la légalité est un moyen de
ne pas donner à la police l’opportunité de déstabiliser l’entreprise politique. Défendant
un espace de pratiques autonomes et d’autonomisation, Mike, un adhérent ancien
squatteur, explique qu’il préfère donner une cotisation au DIY Space afin d’avoir un
espace pérenne et sortir de la précarité des espaces inhérente aux squats. Pour lui, les
deux logiques ne s’opposent pas, au contraire. Depuis le DIY Space, autonome et
pérenne, peuvent partir des initiatives plus offensives et peuvent s’expérimenter
d’autres modes de délibération et de rencontre. Les activistes qui s’y retrouvent
cherchent à la fois l’autonomie de l’espace, autonomie dont la modalité temporelle
semble particulièrement importante : il y a besoin de temps pour prendre
collectivement des décisions et éviter une « bureaucratisation » de l’organisation du
lieu.

Conclusion : conflits dans les temporalités, recherche


du temps long
20 La perspective sociohistorique permet donc de comprendre les logiques qui conduisent
les démarches collectives de luttes contemporaines hors des organisations
traditionnelles ou des associations liées à l’économie sociale et solidaire. Celles-ci
semblent en effet innover en puisant dans l’histoire des luttes et en reformulant une
grammaire normative nouvelle de l’instituant qui, dans leur forme même,
maintiennent un certain niveau de conflictualité avec l’institué. Le paradoxe

Variations, 20 | 2017
203

intéressant réside dans le compromis « éthique » qui tend à accepter le légalisme


jusqu’à un certain degré, en ce sens qu’il permettrait de se doter de temps et d’espaces
pour expérimenter dans le cadre de la loi des initiatives qui troublent pourtant de
manière indirecte l’ordre public. Néanmoins, toutes ses expérimentations ne se
défendent pas de la position légaliste, bien au contraire. Il s’agit d’une
instrumentalisation des cadres légaux permettant d’obtenir a minima une stabilité
organisationnelle inscrite dans des temps et des espaces pérennes, d’où pourraient
émerger ensuite des dynamiques augmentant le degré de conflictualité. Ces espaces de
luttes permettent également, dans le cadre de la répression de ne pas être soumis à
l’urgence du temps juridique et de pouvoir organiser des évènements de soutien pour
nourrir les caisses de solidarité.
21 Si les problématiques du temps et de l’espace sont étroitement liées, tant dans la
production de l’espace capitaliste que dans les luttes contre celle-ci, les dynamiques
collectives présentées ici s’interrogent également sur la façon dont « se donner le
temps » permet aussi une formation extra-universitaire aux cadres théoriques
nécessaires à la reformulation critique sociale cohérente avec la situation historique.
En effet, critiques de la domination et du savoir légitime, nombreux et nombreuses sont
les activistes à user de concepts et d’auteurs partagés avec le monde académique. Entre
par exemple (parmi d’autres) les références à Henri Lefebvre au sein du CREP, les
ateliers Spinoza de la maison de la Grève, les textes marqués de foucaldisme à Londres,
ces expériences se présentent également comme des temps de formation qui rendent
poreuse la distinction entre le savoir légitime et le savoir profane, ou en tout cas
interroge la validité de la domination de l’un sur l’autre.
22 Il est important de remarquer également comment les orientations pratiques
s’attachent à recréer des espaces-temps communs contre la dépossession des espaces et
la saturation du temps social. La fabrique du commun observée confirme en partie
l’hypothèse de la saturation, en ce sens que le désir d’appropriation d’un espace
conduit en amont et en aval à l’émergence de temps communs et de registres d’actions
collectives. Enfin, toutes les expériences mentionnées pour exemplifier l’analyse
théorique sont attachées au retour de la fête, d’une fête ascendante et non pas
déterminée par un calendrier extérieur. La fête est un moment de convivialité pour
certains, un moment cathartique pour d’autres, qui permet à la fois de sortir des
rapports sociaux quotidiens afin de créer des espaces-temps de rencontres des
subjectivités. À ce titre, c’est bien la revendication d’un droit au temps qui rejoint celle
du droit à la ville : la fête n’est pas nécessairement ce qui s’organise dans l’espace
politique, mais bien ce qui en déborde, ce qui occupe l’espace marchand, le subvertit,
dans un désir commun de se saisir de la ville et d’oublier le temps des marchands. La
ville est encore et toujours le théâtre d’une révolution de la vie quotidienne qui n’a pas
échoué, mais qui n’est tout simplement pas achevée.

Variations, 20 | 2017
204

BIBLIOGRAPHIE
Ascher, F., 1995, Métapolis: Ou l’avenir des villes, Paris : Odile Jacob.

Benevolo, L., 1993, La Ville dans l’histoire européenne, Paris : Seuil.

Bertheleu, H., 2008, « Démocratie participative : entre gestion urbaine et citoyenneté », in


Bertheleu H., Bourdarias, F. (dir.), Les constructions locales du politique, Tours : Presses
universitaires François-Rabelais, 2008, p. 43‑54.

Blum, L., 1936, « Léon Blum (1936) : « Nous sommes un Gouvernement de Front populaire » (6 juin
1936) - Histoire - Grands moments d’éloquence - Assemblée nationale », , En ligne : http://
[Link]/decouvrir-l-assemblee/histoire/grands-moments-d-eloquence/
leon-blum-1936-nous-sommes-un-gouvernement-de-front-populaire-6-juin-1936.

Boltanski, L., Chiapello, È., 1999, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris : Gallimard.

Bourdier, M., 2015, « Macron étrille les 35 heures, l’aile gauche du PS monte au créneau », Le
Huffington Post, En ligne : [Link]
macron-aile-gauche-parti-socialiste_n_8052558.html.

Bourdieu, P., 2012, Sur l’Etat: cours au Collège de France (1989-1992), Paris : Seuil/Raisons d’agir.

Boutinet, J.-P., 2004, Vers une société des agendas: une mutation de temporalités, Paris : Presses
universitaires de France.

Cingolani, P., 2012, Le temps fractionné: multiactivité et création de soi, Paris : Armand Colin.

Cingolani, P., 2014, Révolutions précaires: essai sur l’avenir de l’émancipation, Paris : La Découverte.

Corbin, A., 2000, « Temps des loisirs, espaces de la ville », Histoire urbaine, vol. n° 1, n° 1, p.
163‑168.

Corbin, A., 2001, L’avènement des loisirs: 1850-1960, Paris : Flammarion.

Coutrot, T., 1998, « L’entreprise néo-libérale : la coopération forcée », in Coutrot, T., L’entreprise
néolibérale, nouvelle utopie capitaliste ?, Paris : TAP/Economie, p. 219‑253.

Crary, J., 2014, 24/7 le capitalisme à l’assaut du sommeil, Paris : Zones.

Cultiaux, J., 2013, « L’argument de la « modernisation » dans la transformation des entreprises


publiques : l’exemple de Belgacom », La nouvelle revue du travail [En ligne], 2, mis en ligne le 30
mars 2013, consulté le 11 septembre 2016 : [Link]

Dumazedier, J., 1964, « Travail et loisir », in Friedmann, G., Naville, P. (dir.), Traité de sociologie du
travail, Paris : Armand Colin, p. 341‑366.

Durkheim, E., 1897, « La conception matérialiste de l’histoire », Revue philosophique, n° XLIV, p.


645‑651.

Durkheim, E., 1968, Les formes élémentaires de la vie religieuse : le système totémique en Australie, Paris :
Presses universitaires de France.

Durkheim, É., 1981, Les règles de la méthode sociologique, Paris : PUF.

Durkheim, E., 2002, Friedrich Ratzel, Anthropogéographie un compte-rendu, Chicoutimi, J.-M.


Tremblay.

Variations, 20 | 2017
205

Durkheim, É., 2004, De la division du travail social, Paris : Presses universitaires de France.

Foucault, M., 1993, Surveiller et punir: naissance de la prison, Paris : Gallimard.

Freyssinet, J., 1998, « L’évolution du temps de travail : le déplacement des enjeux économiques »,
Droit Social, n° 9/10, p. 752‑759.

Friedmann, G., 1964, Le Travail en miettes, spécialisation et loisirs..., Paris : Gallimard.

Garnier, J.-P., 1980, « Espace marxiste, espace marxien », Espace géographique, vol. 9, n° 4, p.
267‑275.

Garnier, J.-P., Goldschmidt, D., 1978, La comedie urbaine: ou la cite sans classes, Paris : François
Maspero.

Goetschel, P., Loyer, E., 2002, Histoire culturelle de la France de la belle époque à nos jours, Paris :
Armand Colin.

Gourgues, G., TOPÇU, S., RUI, S., 2013, « Gouvernementalité et participation », Participations, n° 6, p.
5‑33.

Grossin, W., 1969, Le travail et le temps, Paris : Anthropos.

Grossin, W., 1974, Les temps de la vie quotidienne, Paris - La Haye : Mouton.

Gurvitch, G., 1955, Determinismes sociaux et liberté humaine ; vers l’étude sociologique des cheminements
de la liberté, Paris : Presses Universitaires de France.

Gurvitch, G., 1958, La multiplicité de temps sociaux, Paris : Centre de Documentation Universitaire.

Habermas, J., 1978, L’Espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la
société bourgeoise, Paris : Payot.

Halbwachs, M., 1925, Les Cadres sociaux de la mémoire, par Maurice Halbwachs,..., Paris : F. Alcan.

Harvey, D., 2010, Géographie et capital: vers un matérialisme historico-géographique, Paris : Syllepse.

Harvey, D., 2012, Paris, capitale de la modernité, Paris : Les Prairies ordinaires.

Harvey, D., 2008, Géographie de la domination, Paris : les Prairies ordinaires.

Hubert, H., 1905, Etude sommaire de la representation du temps dans la religion et la magie, Paris :
Imprimerie Nationale.

Jacquot, L., 2016, Travail, gouvernementalité managériale et néolibéralisme, Paris : L’Harmattan.

Javeau, C., 2003, La société au jour le jour: écrits sur la vie quotidienne, Bruxelles : La lettre volée.

Juan, S., 2015, « Le concept de routine dans la socio-anthropologie de la vie quotidienne », Espace
populations sociétés. Space populations societies, En ligne : [Link]

Lallement, M., 2003, Temps, travail et modes de vie, Paris : Presses universitaires de France.

Lallement, M., 2008, « Une antinomie durkheimienne… et au-delà », Temporalités. Revue de sciences
sociales et humaines, En ligne : [Link]

Le Goff, J., 1960, « Au Moyen Âge : temps de l’Église et temps du marchand », Annales. Économies,
Sociétés, Civilisations, vol. 15, n° 3, p. 417‑433.

Le Goff, J., 1977, Pour un autre Moyen Age: temps, travail et culture en Occident, 18 essais, Paris :
Gallimard.

Lefebvre, H., 1958, Critique de la vie quotidienne : introduction, Paris : l’Arche.

Variations, 20 | 2017
206

Lefebvre, H., 1968, La vie quotidienne dans le monde moderne, Paris : Gallimard.

Lefebvre, H., 1970, La révolution urbaine., Paris : Gallimard.

Lefebvre, H., 1975, L’idéologie structuraliste, Paris : Anthropos.

Lefebvre, H., 1981, Critique de la vie quotidienne : de la modernité au modernisme, Paris : L’Arche.

Lefebvre, H., 1986, Le retour de la dialectique, Paris : Messidor - Editions sociales.

Lefebvre, H., 2000, La production de l’espace, Paris : Anthropos.

Lefebvre, H., 2009, Le droit à la ville, Paris : Economica / Anthropos.

Lordon, F., 2010, Capitalisme, désir et servitude : Marx et Spinoza, Paris : la Fabrique.

Lourau, R., 1970, L’analyse institutionnelle, Paris : Éditions de Minuit.

Marx, K., 1957, Contribution a la critique de l’économie politique, Paris : Éditions sociales.

Marx, K., 1968, Misère de la philosophie, réponse à la philosophie de la misère de M. Proudhon., Paris :
Éditions sociales.

Marx, K., 1972, La Guerre civile en France: 1871, Paris : Éditions sociales.

Marx, K., 1976, Le Capital: critique de l’économie politique, Paris : Éditions Sociales.

Marx, K., 1980, Manuscrits de 1857-1858., Paris : Editions Sociales.

Marx, K., Engels, F., 1968, L’idéologie allemande, Paris : Éditions sociales.

Morin, E., 1962, L’esprit du temps: essai sur la culture de masse, Paris : Grasset.

Naville, P., 1963, Vers l’automatisme social ?: problèmes du travail et de l’automation, Paris : Gallimard.

Nicolas Le Strat, N., 2016, Le travail du commun, Saint Germain Sur Ille : Editions du Commun.

Noiriel, G., 1986, Les ouvriers dans la societe francaise: XIXe-XXe siecle, Paris : Seuil.

Raymond, H., 1959, « Hommes et dieux à Palinuro (observations sur une société de loisirs) »,
Esprit, n° 6, p. 1030‑1040.

Richez, J.-C., Strauss, L., 2001, « Un temps nouveau pour les ouvrier : les congés payés
(1930-1960) », in Corbin, A., L’avènement des loisirs. 1850-1960, Paris : Flammarion, p. 376‑412.

Rioux, J.-P., Sirinelli, J.-F., 2005, Histoire culturelle de la France 4, Le temps des masses : le vingtième
siècle, Paris : Seuil.

Ripoll, F., 2005, « S’approprier l’espace… ou contester son appropriation ? », Norois. Environnement,
aménagement, société, n° 195, p. 29‑42.

Rosa, H., 2010, Accélération: une critique sociale du temps, Paris : La Découverte.

Seiller, P., 2014, « Sous-traitance et segmentations ouvrières dans la construction navale. »,


Sociologie, En ligne : [Link]

Thompson, E. P., 1979, « Temps, travail, capitalisme industriel », Libre, n° 79-5, p. 3‑64.

Vignet, J., 2014, L’ambivalence des associations. Du capitalisme associatif à l’espace public oppositionnel,
Thèse de doctorat, Caen, Université de Caen Basse-Normandie.

Variations, 20 | 2017
207

NOTES
1. Durkheim, É., 1981, Les règles de la méthode sociologique, Paris : PUF.
2. Hubert, H., 1905, Etude sommaire de la représentation du temps dans la religion et la magie, Paris :
Imprimerie Nationale.
3. Halbwachs, M., 1925, Les Cadres sociaux de la mémoire, par Maurice Halbwachs,..., Paris : F. Alcan.
4. Gurvitch, G., 1955, Determinismes sociaux et liberté humaine ; vers l’étude sociologique des
cheminements de la liberté, Paris : Presses Universitaires de France ; Gurvitch, G., 1958, La
multiplicité de temps sociaux, Paris : Centre de Documentation Universitaire.
5. Friedmann, G., 1964, Le Travail en miettes, spécialisation et loisirs..., Paris : Gallimard.
6. Naville, P., 1963, Vers l’automatisme social ?: problèmes du travail et de l’automation, Paris :
Gallimard.
7. Morin, E., 1962, L’esprit du temps: essai sur la culture de masse, Paris : Grasset.
8. Lefebvre, H., 1975, L’idéologie structuraliste, Paris : Anthropos.
9. Grossin, W., 1969, Le travail et le temps, Paris : Anthropos ; Grossin, W., 1974, Les temps de la vie
quotidienne, Paris - La Haye : Mouton ; Lallement, M., 2008, « Une antinomie durkheimienne… et
au-delà », Temporalités. Revue de sciences sociales et humaines, En ligne : https://
[Link]/72.
10. Rosa, H., 2010, Accélération : une critique sociale du temps, Paris : La Découverte.
11. Boutinet, J.-P., 2004, Vers une société des agendas: une mutation de temporalités, Paris : Presses
universitaires de France.
12. Cingolani, P., 2012, Le temps fractionné: multiactivité et création de soi, Paris : Armand Colin.
13. Nicolas Le Strat, N., 2016, Le travail du commun, Saint Germain Sur Ille : Editions du Commun.
14. Bourdier, M., 2015, « Macron étrille les 35 heures, l’aile gauche du PS monte au créneau », Le
Huffington Post, En ligne : [Link]
macron-aile-gauche-parti-socialiste_n_8052558.html.
15. Jacquot, L., 2016, Travail, gouvernementalité managériale et néolibéralisme, Paris : L’Harmattan.
16. Crary, J., 2014, 24/7 le capitalisme à l’assaut du sommeil, Paris : Zones.
17. Lefebvre, H., 2000, La production de l’espace, Paris : Anthropos.
18. Trois espaces ont été enquêtés. Le Collectif de Réappropriation de l’Espace Public à Caen a été
abordé en observation flottante, de sa constitution à sa dissolution, et l’étude est augmentée des
observations et entretiens menées sur ce terrain par Julien Vignet dans le cadre de sa thèse de
doctorat en sociologie (Vignet, 2014). La maison de la grève à Rennes a été abordée quant à elle
de façon moins suivie. Nous avons participé à quelques manifestations présentées dans le récit,
nous avons visité les deux expériences. Mais cela ne suffisant pas, nous avons choisi d’éplucher
les textes pour interroger plus sérieusement le discours produit par les acteurs et combler le
manque de régularité dans la phase d’observation. Le paragraphe abordant cette expérience a été
discuté avec deux acteurs de cette expérience. Enfin, le DIY space, à Londres, a été observé à trois
reprises, et face au manque de temps, deux entretiens formels ont été réalisé, ainsi que plusieurs
discussions informelles lors des évènements. Ces cas, de par les méthodologies différentes qui les
constituent, arborent bien plus une valeur figurative que proprement empirique. Néanmoins, ils
nous semblent illustrer un champ d’action contemporain que l’on voit se mobiliser dans de
nombreuses villes, et une stratégie d’action collective qui est de plus en plus discutée dans les
milieux contestataires radicaux.
19. Bourdieu, P., 2012, Sur l’Etat: cours au Collège de France (1989-1992), Paris : Seuil/Raisons d’agir.
20. Thompson, E. P., 1979, « Temps, travail, capitalisme industriel », Libre, n° 79-5, p. 3‑64.
21. Le Goff, J., 1960, « Au Moyen Âge : temps de l’Église et temps du marchand », Annales.
Économies, Sociétés, Civilisations, vol. 15, n° 3, p. 417‑433 ; Le Goff, J., 1977, Pour un autre Moyen Age:
temps, travail et culture en Occident, 18 essais, Paris : Gallimard.

Variations, 20 | 2017
208

22. Corbin, A., 2000, « Temps des loisirs, espaces de la ville », Histoire urbaine, vol. n° 1, n° 1, p.
163‑168.
23. Foucault, M., 1993, Surveiller et punir: naissance de la prison, Paris : Gallimard.
24. Harvey, D., 2012, Paris, capitale de la modernité, Paris : Les Prairies ordinaires.
25. Benevolo, L., 1993, La Ville dans l’histoire européenne, Paris : Seuil.
26. Habermas, J., 1978, L’Espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la
société bourgeoise, Paris : Payot, p. 38.
27. Lefebvre, H., 1970, La révolution urbaine., Paris : Gallimard, p. 25.
28. Lefebvre, H., 1970, La révolution urbaine., Paris : Gallimard.
29. Noiriel, G., 1986, Les ouvriers dans la societe francaise: XIXe-XXe siecle, Paris : Seuil ; Rioux, J.-P.,
Sirinelli, J.-F., 2005, Histoire culturelle de la France 4, Le temps des masses : le vingtième siècle, Paris :
Seuil.
30. Durkheim, E., 1897, « La conception matérialiste de l’histoire », Revue philosophique, n° XLIV, p.
645‑651.
Durkheim, E., 1968, Les formes élémentaires de la vie religieuse: le système totémique en Australie, Paris :
Presses universitaires de France ; Durkheim, É., 1981, Les règles de la méthode sociologique, Paris :
PUF ; Durkheim, E., 2002, Friedrich Ratzel, Anthropogéographie un compte-rendu, Chicoutimi, J.-M.
Tremblay ; Durkheim, É., 2004, De la division du travail social, Paris : Presses universitaires de
France.
31. Peut-être faut-il rappeler qu’il ne s’agit pas d’institutions nécessairement spatialisées dans la
définition socioanthropologique. On distinguera l’institution comme forme mentale et collective
qui régit la vie sociale, de l’organisation qui incarne sa forme matérielle (Lourau, 1970).
32. Op. cit., XXII.
33. Durkheim, E., 1897, « La conception matérialiste de l’histoire », Revue philosophique, n° XLIV, p.
645‑651.
34. Marx, K., 1957, Contribution a la critique de l’économie politique, Paris : Éditions sociales, p. 4.
35. Marx, K., Engels, F., 1968, L’idéologie allemande, Paris : Éditions sociales.
36. Marx, K., 1972, La Guerre civile en France: 1871, Paris : Éditions sociales.
37. Garnier, J.-P., 1980, « Espace marxiste, espace marxien », Espace géographique, vol. 9, n° 4, p.
267‑275.
38. Marx, K., 1980, Manuscrits de 1857-1858., Paris : Editions Sociales.
39. Harvey, D., 2008, Géographie de la domination, Paris : les Prairies ordinaires.
40. Marx, K., 1968, Misère de la philosophie, réponse à la philosophie de la misère de M. Proudhon., Paris :
Éditions sociales, p. 64.
41. Marx, K., 1976, Le Capital: critique de l’économie politique, Paris : Éditions Sociales.
42. Ripoll, F., 2005, « S’approprier l’espace… ou contester son appropriation ? », Norois.
Environnement, aménagement, société, n° 195, p. 29‑42.
43. Durkheim, E., 2002, Friedrich Ratzel, Anthropogéographie un compte-rendu, Chicoutimi, J.-M.
Tremblay.
44. Blum, L., 1936, « Léon Blum (1936) : « Nous sommes un Gouvernement de Front populaire » (6
juin 1936) - Histoire - Grands moments d’éloquence - Assemblée nationale », , En ligne : http://
[Link]/decouvrir-l-assemblee/histoire/grands-moments-d-eloquence/
leon-blum-1936-nous-sommes-un-gouvernement-de-front-populaire-6-juin-1936.
45. Richez, J.-C., Strauss, L., 2001, « Un temps nouveau pour les ouvrier : les congés payés
(1930-1960) », in Corbin, A., L’avènement des loisirs. 1850-1960, Paris : Flammarion, p. 376‑412.
46. Dumazedier, J., 1964, « Travail et loisir », in Friedmann, G., Naville, P. (dir.), Traité de sociologie
du travail, Paris : Armand Colin, p. 341‑366.

Variations, 20 | 2017
209

47. Goetschel, P., Loyer, E., 2002, Histoire culturelle de la France de la belle époque à nos jours, Paris :
Armand Colin.
48. Lefebvre, H., 1981, Critique de la vie quotidienne : de la modernité au modernisme, Paris : L’Arche.
49. Lefebvre, H., 1958, Critique de la vie quotidienne : introduction, Paris : l’Arche, p. 41.
50. Op. cit., p. 86.
51. Raymond, H., 1959, « Hommes et dieux à Palinuro (observations sur une société de loisirs) »,
Esprit, n° 6, p. 1030‑1040.
52. Corbin, A., 2001, L’avènement des loisirs : 1850-1960, Paris : Flammarion.
53. Ascher, F., 1995, Métapolis: Ou l’avenir des villes, Paris : Odile Jacob.
54. Lefebvre, H., 2009, Le droit à la ville, Paris : Economica / Anthropos.
55. À ce propos, plusieurs documents d’époque sont en ligne sur le site Dailymotion sur la chaîne
du ministère du logement, de l’égalité des territoires et de la ruralité. On peut encore voir, dans
une ville comme Caen, les différences notables entre la reconstruction d’un centre-ville plus
hausmannien, et aux abords de la vieille ville, une banlieue fonctionnaliste.
56. Lefebvre, H., 1970, La révolution urbaine., Paris : Gallimard.
57. Lefebvre, H., 1986, Le retour de la dialectique, Paris : Messidor - Editions sociales, p. 160.
58. Javeau, C., 2003, La société au jour le jour: écrits sur la vie quotidienne, Bruxelles : La lettre volée.
59. Durkheim, É., 1981, Les règles de la méthode sociologique, Paris : PUF, XXIII.
60. Juan, S., 2015, « Le concept de routine dans la socio-anthropologie de la vie quotidienne »,
Espace populations sociétés. Space populations societies, En ligne : [Link]
61. Op. cit., p. 147.
62. Harvey, D., 2010, Géographie et capital : vers un matérialisme historico-géographique, Paris :
Syllepse, p. 245-248.
63. Garnier, J.-P., Goldschmidt, D., 1978, La comédie urbaine : ou la cite sans classes, Paris : François
Maspero, p. 30-31.
64. Op. cit. p. 79.
65. Garnier, J.-P., Goldschmidt, D., 1978, La comédie urbaine: ou la cite sans classes, Paris : François
Maspero, p. 141-163.
66. Gourgues, G., TOPÇU, S., RUI, S., 2013, « Gouvernementalité et participation », Participations, n°
6, p. 5‑33.
67. Coutrot, T., 1998, « L’entreprise néo-libérale : la coopération forcée », in Coutrot, T.,
L’entreprise néolibérale, nouvelle utopie capitaliste ?, Paris : TAP/Economie, p. 219‑253 ; Lordon, F.,
2010, Capitalisme, désir et servitude : Marx et Spinoza, Paris : la Fabrique.
68. Boltanski, L., Chiapello, È., 1999, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris : Gallimard.
69. Cultiaux, J., 2013, « L’argument de la « modernisation » dans la transformation des entreprises
publiques : l’exemple de Belgacom », La nouvelle revue du travail [En ligne], 2, mis en ligne le 30
mars 2013, consulté le 11 septembre 2016 : [Link] Nous voyons, à
l’université par exemple, au nom de « la communauté universitaire » – concept abstrait qui
regroupe aussi bien les personnels techniques, les vacataires, les étudiants, les enseignants
chercheurs et les administratifs –, des appels récurrents au « vivre ensemble » et à « l’effort
collectif » afin de maintenir « une offre attractive ». Ainsi, chaque collectif ou syndicat qui se
mobilise autour de revendications spécifiques (signature des contrats de travail et paiement
mensualisé) à un statut (par exemple ici les vacataires) et menace de grève (ne pas assurer les
cours) est soumis à un discours de délégitimation de l’action collective car ils nuiraient à l’échelle
du département, puis de l’UFR, puis du campus, au bon fonctionnement et se lèveraient non
contre l’administration, mais contre l’ensemble de la communauté.
70. Seiller, P., 2014, « Sous-traitance et segmentations ouvrières dans la construction navale. »,
Sociologie, En ligne : [Link]

Variations, 20 | 2017
210

71. Cingolani, P., 2012, Le temps fractionné: multiactivité et création de soi, Paris : Armand Colin ;
Cingolani, P., 2014, Révolutions précaires: essai sur l’avenir de l’émancipation, Paris : La
Découverte.
72. Clan du néon, transports gratuits, vélorution, collectif caennais contre la pub.
73. Vignet, J., 2014, L’ambivalence des associations. Du capitalisme associatif à l’espace public
oppositionnel, Thèse de doctorat, Caen, Université de Caen Basse-Normandie.
74. « Luttons contre le tout sécuritaire », Caen, Mars 2011
75. « Réponse aux mauvais choix de Copenhague », Caen, Décembre 2009
76. Lefebvre, H., 1968, La vie quotidienne dans le monde moderne, Paris : Gallimard.
77. « Ouverture de la maison de la grève », Rennes, 27 octobre 2010
78. « à propos de l’expulsion de la maison de la grève et de ses suites », Rennes, 14 décembre 2010
79. « texte de présentation de la Maison de la Grève », Rennes, 26 janvier 2012
80. Le milieu autonome est, en partie et en localité, influencé théoriquement par certains textes
comme L’Appel, dans lequel nous pouvons lire : « Nous désertons l’activisme. Sans oublier ce qui
fait sa force : une certaine présence à la situation. Une aisance de mouvement en son sein. Une
façon d’appréhender la lutte, non par l’angle moral ou idéologique, mais par l’angle technique,
tactique. Le vieux militantisme donne l’exemple inverse. Il y a quelque chose de remarquable
dans l’imperméabilité des militants aux situations ». Le texte intégral est disponible ici : http://
[Link]/poleis/Tiqqun/[Link]
81. « A couteaux tirés avec l’existants, ses défenseurs et ses faux critiques », traduit de la
brochure italienne Ai ferri corti con l’esistente, i suoi difensori e i suoi falsi critici. Texte intégral
en ligne ici : [Link]

RÉSUMÉS
Cet article tend à exposer dans une démarche sociohistorique les mutations du temps social à
travers une approche croisée des champs de l’urbain, du travail et de la vie quotidienne. Cette
approche sociohistorique permet de rendre compte, à partir du passé, des mutations en cours.
Défendant l’hypothèse d’une saturation du temps social entendue comme un désynchronisation
des rythmes du travail et de l’urbain, l’auteur cherche également à dépasser la simple analyse des
nouveaux rapports de domination et d’aliénation temporels à partir de cas figuratifs présentant
des expériences contemporaines de résistance portant une double critique de la production de
l’espace capitaliste et de la dépossession du temps. C’est l’occasion de voir, dans des démarches
extra-institutionnelles, les adaptations des pratiques et pensées de l’émancipation qui répondent
à ces mutations de la domination et de l’aliénation par des stratégies renouvelées. De ces
expériences interrogeant le droit à la ville et le droit au temps dans leur relation dialectique,
émerge l’hypothèse que la révolution de la vie quotidienne n’a pas échouée, mais qu’elle n’est
peut-être pas achevée.

INDEX
Mots-clés : temps social, Henri Lefebvre, fonctionnalisme urbain, droit au temps, droit à la ville

Variations, 20 | 2017
211

Hommage

Variations, 20 | 2017
212

Pour Miguel Abensour


Lucia Sagradini

1 Evidement c'est complexe d'écrire de l'endroit d'une relation tumultueuse. Mais il n'est
pas rare que le bruit et la fureur soient les compagnons qui marquent des rencontres
qui sortent de l'ordinaire. Ces rencontres si difficiles sont pour bien des raisons de
l'ordre de l'inoubliable.
2 Si je peux évoquer en quelques lignes, Miguel Abensour, ce sera comme un philosophe
et grand interprète. Je pense que lui-même apprécierait ces mots. Il a été et restera un
philosophe dans l’esprit d’Husserl. Il ne s’agit pas de chercher les livres que Miguel a
écrit, bien qu’il y en ait un nombre certain, mais il s’agit bien plus d’un projet plus vaste
et plus large. L’enjeu n’étant pas de faire des objets formatés, dit livres de philosophie,
répondant à un espace social et culturel, non, toute la vie intellectuelle de Miguel
Abensour s’est entrelacée à celle d’incarner une pensée philosophique qui a croisé
lectures, rédactions d’ouvrages, mais aussi travail de transmission, des auteurs de la
Théorie critique, dont il a permis la réception en français, mais également par son
travail toutes ses années durant en tant que professeur.
3 Un aussi puissant que timide professeur : timide, car, je ne l'ai jamais vu s'écarter de ses
notes, mais puissant, car il a su transmettre, émettre en direction de plusieurs
générations d'étudiants, d'élèves. Une pensée, celle du petit. Par son travail de
transmission d’auteurs de la Théorie critique, ou de Pierre Clastres, ou encore par son
travail axé sur la lutte contre l'antisémitisme, appuyée sur Hannah Arendt ou Theodor
W. Adorno.
4 Il tenait bon. Il était souvent seul. Dans un monde désolé. Celui de ceux qui tournaient
le dos à des pensées critiques, subversives et émancipatrices. Il portait et soutenait, tel
le pont du rêve de Husserl le passage vers certaines idées. Des idées que Miguel
Abensour rendait vivantes par son travail d’interprétation et de transmission. Des idées
qui nous disaient combien il est essentiel de chercher à porter un regard critique sur le
monde, à être les sentinelles qui annoncent l’incendie, à être précautionneux dans la
relation à l’altérité et enfin, il donnait du souffle à l’idée que nous pouvions ensemble
changer le monde. L’ordre établi.

Variations, 20 | 2017
213

5 L’enseignement de Miguel Abensour croisait grande exigence et grandes promesses.


Tout son travail et sa vie intellectuelle étaient tournés à donner du souffle. A celui ou
celle qui l’écoutait. L’ensemble de ces gestes étaient de ceux qui construisent une
philosophie au sens le plus profond : il s’agissait d’une manière de voir et d’agir, et non,
le simple jeu des références philologiques. Il était à l’académie ce que peu peuvent
prétendre être : il en actualisait la subversivité. Et cela avec un mélange de bonhommie
et de discrétion. Parfois de colère aussi.
6 Seul. Il savait que Pascal ne se trompait pas lorsqu’il disait que le plus grand nombre n’a
pas de ce fait raison. Il n’a jamais eu d’hésitations. Il n’a jamais abandonné la position.
Eclaireur et messager d’une pensée, fragile comme une étincelle. Celle qui porte
l’espoir. Messianique ?
7 Miguel Abensour s’est éteint, mais j’espère, alors que les temps sont plein d’obscurité,
que cette petite lumière qu’il a maintenue allumée, tel un feu, qu’on lui avait transmis
et qu’il savait devoir faire passer aux générations suivantes, que tous ceux et toutes
celles qui ont eu la chance de recevoir cette étincelle vont à leur tour continuer à la
faire vivre. La pensée de l’émancipation.
8 Merci Miguel.
9 Lucia.

AUTEUR
LUCIA SAGRADINI
Professeur d'histoire de l'art et de théories critiques à l'École d'art supérieure des Pyrénées,
rédactrice en chef de la revue Variations.

Variations, 20 | 2017

Vous aimerez peut-être aussi