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Théologie de l'Épître aux Colossiens

L'épître aux Colossiens, attribuée à Paul, aborde la théologie chrétienne en soulignant le Christ comme le mystère de Dieu, en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la connaissance. Elle se divise en plusieurs parties, incluant des exhortations morales et un enseignement sur la manière de vivre en tant que chrétiens, tout en mettant en garde contre les fausses doctrines. Le texte insiste sur l'importance de la conversion individuelle et du baptême, qui permettent aux croyants de revêtir un nouvel homme conforme à l'image divine.

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Théologie de l'Épître aux Colossiens

L'épître aux Colossiens, attribuée à Paul, aborde la théologie chrétienne en soulignant le Christ comme le mystère de Dieu, en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la connaissance. Elle se divise en plusieurs parties, incluant des exhortations morales et un enseignement sur la manière de vivre en tant que chrétiens, tout en mettant en garde contre les fausses doctrines. Le texte insiste sur l'importance de la conversion individuelle et du baptême, qui permettent aux croyants de revêtir un nouvel homme conforme à l'image divine.

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Comprendre la Bible

Colossiens,
ou le mystère du Christ
Se présentant explicitement pour une épître de Paul, Colossiens fut, à partir
du XIXe siècle, considérée comme écrite après sa mort. Les débats pour
trancher la question furent d’autant plus vifs que les exégètes étaient – et
demeurent – très partagés. Ils masquèrent ce qui constitue l’essentiel de la
lettre aux Colossiens : sa théologie.

L
Par Régis Burnet ’épître aux Colossiens de présente les chrétiens doivent vivre. Ses recomman-
Professeur à l’université comme toutes les lettres de Paul, en dations sont-elles une réaction au faux ensei-
de Louvain-La-Neuve quatre grandes parties. gnement ? Les exégètes sont divisés. Le
(Belgique) L’ouverture (1,1-8) est subdivisée en deux. principe est d’abord énoncé : « Du moment
L’adresse (1,1-2) présente les auteurs – Paul que vous êtes ressuscités avec le Christ,
et Timothée – et les destinataires – les habi- recherchez ce qui est en haut, là où se trouve
tants de Colosses, une petite ville en déclin le Christ, assis à la droite de Dieu » (3,1). En
de la vallée du Lycus, à quelques kilomètres opposant le « vieil homme » sous le péché à
des opulentes villes de Hiérapolis et Laodicée, « l’homme nouveau », Paul cite deux listes de
dans l’actuelle Turquie. L’action de grâce féli- cinq vices à éviter, puis une liste de cinq ver-
cite les Colossiens pour leur foi dont Paul a tus (3,5-17). Enfin, il s’adresse plus spécifi-
entendu parler par son envoyé Épaphras et quement aux différents membres du foyer
les encourage à persévérer dans cette voie. (femmes, maris, enfants, esclaves, maîtres),
Suit une partie d’enseignement (1,9–2,23) dans une sorte de « règlement intérieur » de
qui porte sur le Christ. Elle commence par la communauté chrétienne (3,18–4,2). Depuis
un célèbre hymne christologique (1,15-20). les années 1970, la première de ces règles
Paul désire ensuite que les Colossiens com- crée la polémique : « Épouses, soyez sou-
prennent pleinement le Christ comme le mises à vos maris, comme il se doit dans le
mystère de Dieu en qui sont cachés tous les Seigneur » (3,18).
trésors de la sagesse et de la connaissance Les salutations et la formule de conclusion
(2,2-3). La raison de son insistance est expli- (4,7-18) mentionnent huit des dix personnes
citée : Paul craint le danger d’une fausse auxquelles il est fait allusion dans l’épître à
doctrine (2,8-23) qui menace les chrétiens Philémon. Ce parallélisme se révèle très
de la vallée de Lycus, dont tout indique qu’ils important pour la discussion concernant
sont païens. l’auteur de Colossiens. ... Saint Paul écrivant
La troisième partie forme une exhortation Manuscrit du IXe siècle attribué au monastère Saint-Gall (Suisse), sous le scribe Wolfcoz. Stuttgart, Wuerttembergische Landesbibliothek.
morale (3,1–4,6) qui traite de la manière dont © Universal History Archive/UIG/Bridgeman Images

128 l Le Monde de la Bible l 238


Comprendre la Bible

... manifesté maintenant à ses saints. Il a voulu 1,16-20), mais aussi l’imaginaire apocalyp-
Une vision théologique leur faire connaître quelles sont les richesses tique avec la mention des « Trônes et
grandiose : révéler le et la gloire de ce mystère parmi les païens : Souverainetés, Autorités et Pouvoirs », termes
« mystère de Dieu » Christ au milieu de vous, l’espérance de la évocateurs précisément en raison de leur
gloire ! » (1,26-27). ambiguïté que l’on repère dans la littérature
Paul dit lui-même quel est le cœur du mes- Ce que Dieu communique de lui, c’est juive de l’époque (cf. Premier Livre d’Hénoch
sage de la lettre : « je veux que leurs cœurs donc le Christ : le Christ constitue le cœur 61,10 ; Testament de Lévi 3,7-8 ; Ascension
soient encouragés et qu’étroitement unis du mystère de Dieu. L’hymne du chapitre 1 d’Isaïe 7-10). On retrouve leur même influence
dans l’amour, ils accèdent, en toute sa (15-20) constitue donc le centre de la théo- dans d’autres textes du Nouveau Testament
richesse, à la plénitude de l’intelligence, à la logie de Colossiens. (par exemple, Rm 8,38 ; 1 Co 15,24 ;
connaissance du mystère de Dieu : le Christ, Il ne faut pas sous-estimer l’audace de ses 1 P 3,22). De quoi parle-t-on ? Devons-nous
en qui sont cachés tous les trésors de la déclarations christologiques. Des rôles ou penser aux chérubins (Ez 1 ; Is 6) ou à des
sagesse et de la connaissance » (2,2-3). Le des statuts auparavant réservés à Dieu sont anges (Dn 10,13.20-21) ? En un sens, cela
mystère de Dieu est donc le Christ. maintenant revendiqués par le Christ : il est n’a pas d’importance. L’imagination poétique
Dans le contexte religieux antique, « mys- la raison même pour laquelle la Création s’est se met ici à l’œuvre, puisant dans plusieurs
tère » ne désigne pas une réalité incompré- accomplie (1,16) ; il est celui qui maintient le traditions dont les origines demeurent
hensible, mais bien quelque chose de voilé monde en place (1,17) ; il constitue la pléni- aujourd’hui obscures. C’est la manière du
qui est divulgué à des initiés. Car le Dieu des tude de l’univers et la réconciliation ultime poète de dire que « toutes choses » – la réa-
Colossiens n’est pas le Deus absconditus, (1,17-18) ; il est le commencement et la fin lité comprise dans son sens le plus large –
le Dieu qui se cache d’Isaïe 45,15, mais le (1,18-20). Mais surtout il est « l’image du Dieu ont pour cause et pour fin le Christ. Il est
Dieu qui parle de lui, qui s’autocommu- invisible » (1,15). également évident que le poète est rede-
nique, qui se révèle. Dès l’action de grâce, Comment comprendre cette expression ? Il vable à la littérature de sagesse juive, dans
Paul le rappelle : les Colossiens ont « connu convient de se rappeler que cet hymne pro- laquelle la Sagesse est personnifiée comme
dans sa vérité la grâce de Dieu » (1,6). Dieu vient d’un monde où les empereurs étaient la figure féminine préexistante. Dans cette
se laisse appréhender dans sa vérité et le traités comme des images de la divinité ; où littérature, la Sagesse existe au commence-
but du parcours de foi consiste à toujours les personnes morales étaient considérées ment avec Dieu (Pr 8,22-31), elle est l’agent
mieux le connaître, et même à devenir sem- comme des images des êtres divins ; où le de la Création (Sg 9,2) et elle assure la cohé-
blable à lui : « vous avez revêtu l’homme nou- soleil était vu comme l’image de Dieu. Dans sion de l’univers (Sg 1,7).
ve au, c e lui qui, pour acc é de r à la ce monde-là, Philon d’Alexandrie (20 av. Mais l’hymne ne fait pas que reprendre d’an-
connaissance, ne cesse d’être renouvelé à J.-C.-45 ap. J.-C.) pouvait caractériser le ciennes formulations de foi, il innove. Le
l’image de son créateur » (3,10). Logos (la raison) comme l’image de Dieu et Christ en tant que « tête du corps, l’Église »
En effet, le Père ne cesse d’être à la le livre de la Sagesse prétendre que la va bien au-delà des conceptions pauliniennes
manœuvre, c’est lui qui « Vous a rendus Sagesse est « un miroir sans tache de l’œuvre antérieures qui font de l’Église locale le
capables d’avoir part à l’héritage des saints. » de Dieu et une image de sa bonté » (Sg 7,25- « corps du Christ » (cf. 1 Co 12,12 ou Rm 12,5).
(1,12). Les Colossiens avaient beau être 26). Colossiens invite donc à voir le Christ Le texte évoque ici l’Église universelle dont
impuissants à prendre part à cet héritage comme la représentation visible et exacte du la « tête » est le Christ. Il faut comprendre
(par nature ? par le péché ? le texte ne le dit « Dieu invisible », celui par qui Dieu devient cette expression de deux manières. Parce
pas), par l’action divine, ils ont été « rendus palpable. que le Christ a vécu la fin des temps à
aptes ». L’allusion à l’Exode est transparente : Cet hymne a probablement une provenance l’avance en étant ressuscité des morts et La conversion de
de même que Dieu a utilisé l’expérience du liturgique. En effet, malgré tout l’intérêt qu’il qu’il est le seul à qui cela était arrivé, il forme saint Paul
désert d’Israël comme un « terrain d’entraî- porte aux origines cosmiques et au Christ le « commencement » de l’Église ; dans un ne sont pas déterminées ici – il s’agit peut- Lodovico Carrache, vers
nement » pour préparer les Israélites à la vie en tant que catalyseur primitif de « toutes sens, l’Église a débuté avant le temps. Mais être des Juifs et des gentils –, mais elles 1587-1589, dessin à
dans la terre promise, de même il a rendu choses », le texte affirme que le Christ vit au d’un autre côté, le Christ gouverne le nouvel paraissent bien concrètes : l’action éternelle la plume, encre brune,
l’humanité capable de le recevoir. Évoquer présent. Le Christ que l’on adore était peut- ordre du monde ; il en est le « chef ». du Christ vaut pour ici et maintenant. lavis, peinture à l’huile,
un « héritage » ou un « patrimoine » rappelle être présent à la Création, il est surtout pré- Car, en présentant la mort sacrificielle du Comme d’habitude chez Paul, la théologie pierre noire, rehauts de
que Dieu donne ce qu’il promet, qu’il le lègue. sent dans l’expérience concrète des croyants Christ comme un événement par lequel Dieu se prolonge dans la morale ; le discours blanc. New York, The
C’est également le Père qui est révélateur de la vallée du Lycus. Les idées s’inspirent choisit de « tout réconcilier par lui et pour lui » sur Dieu a un impact sur la vie tangible. En Metropolitan Museum of
suprême du mystère dont Paul n’est que le de différents courants de pensée. On peut (1,20), l’hymne indique que la Croix est un effet, la conduite juste dérive de ce que Dieu Art. © Purchase, Rogers Fund
porte-parole (1,25) : « Le mystère tenu caché citer la conception populaire à deux étages fait qui relie en quelque sorte la volonté divine a révélé. Les comportements ne sont ni
...
and Gift of Dr. Mortimer D.
tout au long des âges et que Dieu a de l’univers (« la terre » et « les cieux » ; à la réalité terrestre. Les parties belligérantes recommandés ni interdits en raison de Sackler, T. Sackler and Family

130 l Le Monde de la Bible l 238 131


Comprendre la Bible

... leurs conséquences futures, mais en expression énigmatique est comprise comme
fonction de l’efficacité avec laquelle ils expri- « les forces qui régissent l’univers » ainsi que
ment l’identité chrétienne ici et maintenant. le veut la Traduction œcuménique de la Bible,
La participation à cette identité chrétienne a elle inclurait les habitudes qui s’incarnent
été possible par l’action du Christ, mais aussi dans les foyers, les communautés et les
par une démarche de conversion individuelle nations sous forme de coutumes, de lois et
rendue visible par le baptême : « Ensevelis d’autres pratiques économiques, politiques,
avec lui dans le baptême, avec lui encore éducatives et sociales. Elles peuvent, comme
vous avez été ressuscités puisque vous avez certains chercheurs le proposent, nous enga-
cru en la force de Dieu qui l’a ressuscité des ger aussi dans une réflexion écologique.
morts. » (2,12). Le croyant subit une transi- À l’inverse, le comportement « supérieur »
tion exprimée dans le rite baptismal : une pre- implique des actions qui favorisent des rela-
mière version de l’être humain est dépouillée tions interpersonnelles constructives. Il reflète
et remplacée par une autre forme de soi. un ordre social radicalement redéfini dans
Sachant que les candidats au baptême se lequel les distinctions ethniques, religieuses
déshabillaient probablement avant d’être et sociales sont transcendées par un Christ
plongés dans l’eau, le « dépouillement » peut qui est « tout en tous » (3,11). Ce qui est remar-
également être vu comme l’enlèvement de quable dans la description de la vie morale
vieux vêtements. Le « vieil homme » (palaios en 3, 12-17, c’est qu’elle est tout à fait ordon-
anthropos) est dépouillé comme un vieux née au Christ. Ceux qui sont « les élus de
manteau, et la personne récemment bapti- Dieu, les saints et les bien-aimés » (3,12) tirent
sée est revêtue d’un « nouvel homme » (neos leur morale du Christ : nous pardonnons
anthropos ; 3,9-10). Comme Adam, ce « nou- parce que le Christ nous a pardonné (3,13) ;
veau moi » est d’abord formé à l’image du la disposition dominante du cœur est la « paix
Dieu créateur mais, contrairement à lui, il du Christ » (3,15) ; toute action est autorisée
renouvelle constamment cette identité pour « au nom du Seigneur Jésus » (3,17), ce qui
se conformer à l’image divine (3,10). suggère que le Christ ressuscité est la justi-
Puisque la mort et la résurrection du Christ fication ultime de toute action faite « en lui ».
sont considérées comme un événement Des prières d’action de grâce sont égale-
unique qui marque un tournant radical, elles ment offertes à Dieu par le Christ (3,17). Le
redéfinissent l’axe temporel de l’univers moral code domestique de 3,18-4,1 reflète cette Saint Paul
qui se polarise en un avant et un après. Ces morale christocentrée. Le Guerchin, XVIIe siècle,
deux temps sont décrits en termes dualistes : partie d’enseignement et partie pastorale, qui n’appartiennent pas au corpus paulinien dessin à la plume, encre
autrefois mort, maintenant vivant ; autrefois Une épître sous le feu multiplie les salutations. De nombreux considéré comme authentique, Philippiens, brune, lavis brun. New
non circoncis (exclu), maintenant circoncis de la critique concepts et expressions théologiques jugée de la main de Paul, en emploie 79. De York, The Metropolitan
(accepté)… Les comportements à éviter sont reprennent ses lettres précédentes : la triade même les longues phrases de Colossiens Museum of Art.
ceux qui sont associés à un ancien mode Depuis le livre posthume d’Ernst Theodor foi-espérance-charité (1,4-5), l’ensevelisse- pourraient s’expliquer par l’utilisation d’un © Gift of Cornelius Vanderbilt,
de vie (3,7). Mayerhoff (1806-1836) qui attaquait l’au- ment dans le Christ par le baptême et la mort style hymnique. D’autres arguments méritent 1880/Metropolitan Museum,
Cette intelligence de la conversion doit per- thenticité paulinienne de toute l’épître, en Christ (2,12.20), la mention des saints, de davantage de considération comme le déve- New York
mettre aux Colossiens de combattre les deux questions liées ont taraudé la critique : la joie, des œuvres bonnes, les catalogues loppement d’une christologie cosmologique,
formes de religiosité concurrentes auxquelles Colossiens est-elle ou non de Paul et qui de vices et de vertus, l’action rédemptrice d’une ecclésiologique qui ne s’intéresse plus
ils sont confrontés : « Veillez à ce que nul ne sont les opposants – la fameuse « philoso- de la mort du Christ, et jusqu’à la formule de à la v ie de s communauté s loc ale s
vous prenne au piège de la philosophie, cette p h i e » – à l aq u e ll e l’au te u r e nte n d 3,11 « il n’y a plus Grec et Juif, circoncis et (Thessalonique, Corinthe, les Églises de
creuse duperie à l’enseigne de la tradition répliquer ? incirconcis, barbare, Scythe, esclave, homme Galatie…), mais pense l’Église universelle,
des hommes, des forces qui régissent l’uni- Classée parmi les épîtres « de la captivité », libre, mais le Christ : il est tout et en tous » d’une eschatologique qui n’envisage plus le
vers et non plus du Christ » (2,8). Il serait bien car Paul affirme être en détention (4,3.10.18) qui rappelle l’épître aux Galates (Ga 3,28). retour du Christ comme imminent, mais
utile d’en savoir plus sur « les éléments du comme en Philippiens et Philémon, Toutefois, plusieurs arguments semblent mili- semble définir une eschatologie déjà réali-
cosmos » (ta stoicheia tou kosmou), puisqu’ils Colossiens respecte rigoureusement la pra- ter pour l’inauthenticité. Les éléments de sée. Le Paul qui s’exprime a l’air d’avoir aban-
sont si étroitement identifiés à la vision « ter- tique habituelle de l’apôtre. Il y parle beau- vocabulaire et de style sont les moins donné l’espérance d’être rendu à ses
restre » et sont hostiles au Christ. Si cette coup de lui, suit un plan qui alterne entre convaincants. Si Colossiens emploie 87 mots communautés qu’il énonçait dans les ...
132 l Le Monde de la Bible l 238 133
Comprendre la Bible

... autres épîtres de la captivité. Sa raison de sa très grande proximité avec Saint Paul dictant à
manière même de se présenter est curieuse : l’épître aux Éphésiens, ce qui leur permet de Éphèse
« Je trouve maintenant ma joie dans les souf- f o r m u l e r u n e s o r t e d ’e x p a n s i o n Abraham van
frances que j’endure pour vous, et ce qu’il « midrashique » de la pensée de Paul : Diepenbeeck,
me reste personnellement à souffrir dans les Colossiens serait un genre de réécriture/com- XVIIe siècle, dessin à la
épreuves du Christ, je l’achève en faveur de mentaire de Philippiens, qui serait à son tour plume, encre brune, lavis
son corps qui est l’Église ; j’en suis devenu réécrite par Éphésiens. brun.
le ministre en vertu de la charge que Dieu La communauté destinataire de la lettre New York, The Metropolitan
m’a confiée à votre égard : achever l’annonce pose aussi un certain nombre de difficultés Museum of Art.
de la parole de Dieu. » (1,24-25). Alors que d’identification. En effet, l’historien romain du © Purchase, Howard J. and
Paul se définissait comme un apôtre toujours Ier siècle Tacite (Annales XIV, 27,1) ainsi que Saretta Barnet Gift, 1981/
en contact avec ses communautés, le voilà l’historien chrétien du IVe siècle Eusèbe de Metropolitan Museum, New
désormais une figure en retrait, le serviteur Césarée (Chronique I, 21-22) rapportent que York
(diakonos) d’une sorte d’office (oikonomia) la ville a été détruite aux alentours de 60 et
de la parole ; un personnage héroïque dont qu’elle n’a pas été reconstruite. Ses habi-
les souffrances sont mises au service de tants l’ont progressivement désertée pour
l’Église. fonder la ville de Chônai, l’actuelle Honaz. Si
Tous ces arguments militent pour un chan- l’on opte pour l’authenticité paulinienne, la
gement de contexte d’écriture. Alors que lettre serait parvenue in extremis dans la cité,
certains historiens maintiennent qu’il s’agit sinon les Colossiens seraient eux-mêmes
de Paul et que l’épître traduit une simple évo- une fiction littéraire et pourraient être ou bien
lution de sa pensée individuelle, d’autres font le nom de code d’une autre localité, beau-
des hypothèses différentes. Les uns pos- coup plus importante que Colosses,
tulent une lettre originale authentique qu’un Laodicée, située à quelques kilomètres au
éditeur ultérieur a révisée et complétée, ce nord-ouest, ou bien représenter des desti-
qui permet d’expliquer les caractéristiques nataires « généraux » bien propres à recevoir
non pauliniennes sans que les références cette lettre cosmologique.
personnelles dans la lettre soient nécessai- Quoi qu’il en soit, on se trouve confronté au
rement pseudonymes. Les autres proposent manque regrettable de données concernant
une lettre écrite par un secrétaire de Paul tel la cité. Le site antique de Colosses a été
que Timothée ou Épaphras, lettre à laquelle découvert par l’explorateur William John Gnose
Paul aurait donné son approbation et ajouté Hamilton en 1835, mais n’a jamais été fouillé. Du grec gnôsis
quelques touches subjectives. D’autres Et si Colosses jouit un temps de la gloire (« connaissance »),
encore conçoivent une lettre plus tardive qui puisqu’Hérodote (Histoires VII, 30 ; vers 440 forme de pensée
s’appuie néanmoins sur des matériaux tra- av. J.-C.) décrit Colosses comme « une religieuse, apparue au
ditionnels pauliniens. grande ville de Phrygie », que Xénophon Ier siècle, selon laquelle
Les discussions sur la date et le lieu de (Anabase I, 2,6 ; vers 370 av. J.-C.) en parle De nombreuses hypothèses se répartissent croissante des hypothèses on peut se les humains peuvent
composition dépendent de l’attribution de comme d’une « ville populeuse, prospère et en cinq catégories distinctes : gnosticisme demander si l’on peut vraiment identifier des accéder à Dieu par la
la lettre. Les chercheurs qui affirment la pater- grande », qu’elle était connue pour la teinte juif, judaïsme gnostique, judaïsme mystique, opposants à partir de si maigres indications, connaissance, et être
nité paulinienne situent la rédaction de la pourpre de sa laine (Pline, Histoire natu- syncrétisme hellénistique et philosophie hel- et même si leur caractère d’extrême géné- sauvés en passant par
lettre à Éphèse, Césarée ou Rome. Une relle XXI, 51 ; Strabon, Géographie XII, 18,16), lénistique. Si les deux premières sont ralité ne désignait finalement qu’une sorte des rites ésotériques.
incarcération à Éphèse suppose les mais a perdu de son lustre au cours de la aujourd’hui à peu près abandonnées, cer- de climat collectif, un « esprit du temps »
années 53-55, une captivité à Césarée l’an- période hellénistique avant de disparaître tains chercheurs complexifient leurs propo- auquel l’auteur entend résister. l
née 58, et un emprisonnement à Rome la discrètement de l’histoire. Elle n’était qu’une sitions en parlant de syncrétisme juif
période 58-60. Les spécialistes qui nient petite ville à l’époque de Paul, ce qui ne per- hellénistique, de visions ascétiques chré-
l’existence de l’auteur paulinien préfèrent par- met pas aux exégètes de tirer des éléments tiennes, ou d’un syncrétisme chrétien com-
fois Éphèse comme lieu de rédaction parce utiles posé de la religion populaire phrygienne
DANS LE PROCHAIN NUMÉRO
qu’une « école paulinienne » pourrait s’y être La description et l’identification de la philo- incluant la magie, les observances cultuelles
installée. Ces chercheurs datent générale- sophie contre laquelle l’auteur s’élève sont juives, ainsi que l’initiation païenne au culte ➤ Lire le livre des Maccabées, par Philippe Abadie,
ment la lettre des années 70, 80 ou 90 en également devenues une question centrale. des mystères. Néanmoins, face à la variété Faculté de Théologie (Université catholique de Lyon)

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