Analyse linéaire 1 : Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne,
1791, Préambule et article 1.
Présentation : Olympe de Gouges est une autrice engagée, caractéristique de l’époque des
Lumières, dont les écrits reflètent ses nombreux combats pour l’égalité et la justice. Elle
s’engage notamment en faveur de l’abolition de l’esclavage à la fois par ses écrits, comme la
pièce de théâtre Zamore et Mirza, ou son essai Réflexion sur les hommes nègres, mais également
par un engagement politique, en adhérant à la Société des Amis des Noirs. Elle s’engage aussi
pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Son texte le plus célèbre est une réécriture de la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (votée en 1789 par l’Assemblée Constituante). Elle
intitule son texte Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, qu’elle adresse à la reine
Marie-Antoinette. Le préambule ici étudié fait suite à l’adresse à la reine et à l’apostrophe aux
hommes. Ce préambule introduit les 17 articles de la déclaration. Olympe de Gouges y présente
sa thèse principale en faveur de l’égalité politique entre hommes et femmes.
Lecture : Solennelle, convaincue. Insister sur les substitutions et les ajouts. Marquer l’ironie.
Problématique : On a affaire ici à une réécriture de la DDHC sous la forme d’un pastiche avec
des substitutions d’expressions et de mots qui font tout l’intérêt du texte. On se demandera
donc en quoi ce préambule s’appuie sur la force rhétorique du texte source, la DDHC, mais
en propose aussi un pastiche critique qui souligne la nécessité d’une Constitution qui garantit
l’égalité entre les sexes ?
Mouvements du texte :
1 – Un appel solennel au nom de toutes les femmes, lignes 1-5
2 – Les raisons et les objectifs de cette déclaration, lignes 6-14
3 – Introduction aux articles de la déclaration, lignes 15-20
Explication linéaire :
[Link] appel solennel au nom de toutes les femmes, lignes 1-5
Après un appel à la reine et une apostrophe aux hommes, Olympe de Gouges propose sa
Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, qu’elle présente effectivement à l’Assemblée
nationale le 28 octobre 1791. Par son titre où le mot « femme » vient se substituer à « homme »,
le texte revendique une dimension juridique et législative, ce qui lui confère une dimension
solennelle.
Le préambule s’ouvre sur une énumération ternaire « les mères, les filles, les sœurs ». C’est
une périphrase. Elle a pour effet d’insister sur la solidarité entre les femmes : OG parle au nom
de toutes les femmes.
L’apposition « représentantes de la Nation » opère un glissement sémantique : on passe du
biologique au politique. La Nation est une notion complexe qui s’affirme justement à la
Révolution : une collectivité d’individus qui s’accordent à exister ensemble sous les mêmes lois,
définies par les citoyens et les citoyennes et non par Dieu comme dans la monarchie de droit
divin.
Le présent de l’indicatif « demandent » indique une volonté forte, immédiate – urgente même.
Par ce verbe, on comprend que ce texte est une réclamation, une demande (et non une loi votée
et instituée comme la DDHC).
Le verbe « être constituées » fait référence à l’idée de constitution, de fondement législatif de la
nation. Gouges reprend ici une pratique révolutionnaire : le 20 juin 1789 a eu lieu le serment du
Jeu de Paume, durant lequel des représentants du peuple se sont constitués en Assemblée
nationale pour défendre les intérêts du Peuple (mais il n’y avait alors que des hommes). Gouges
aspire donc à une Révolution dans la Révolution.
L’ensemble se substitue à « Les Représentants du Peuple Français, constitués en Assemblée
Nationale » : Gouges souligne ainsi deux choses
- le masculin sert abusivement à désigner l’humanité toute entière
- il y a inégalité entre les hommes qui sont « constitués en Assemblée Nationale » et les
femmes qui en sont privées, elle doivent le demander. C’est l’objet de ce préambule.
2 – Les raisons et les objectifs de cette déclaration, lignes 6-14
Dans un deuxième mouvement, OG présente les raisons et objectifs de cette Déclaration.
Ce paragraphe est constitué d’une seule phrase complexe : c’est une période oratoire qui
confère au texte une ampleur solennelle. Elle reprend la structure de la DDHC de 1789 en
substituant des mots clés – c’est donc aussi le pouvoir rhétorique du texte original que l’on va
commenter ici.
De façon générale : la phrase est constituée d’une proposition participiale introduite par
« considérant que » où OG présente la raison de son initiative. La proposition principale est
« ont résolu d’exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels inaliénables et sacrés
de la femme ». Elle est suivie de trois propositions subordonnées circonstancielles de but
introduites par « afin que » qui présentent les fins visées par cette Déclaration.
Dans le détail linéaire : la formule juridique « considérant que » précède traditionnellement
l’exposé des motifs d’une loi ou d’une décision de justice. Sous la plume d’OG, elle prend la
forme d’un jugement sévère : négliger les femmes, c’est négliger tout le peuple et négliger le
bon gouvernement. La simple substitution de l’expression « droits de l’homme » dans l’original
par « droits de la femme » montre toutes les limites et les défauts du texte original. Par cette
substitution Gouges démasque la prétention illégitime à l’universalité des hommes en
montrant que derrière l’universel « les hommes » au sens prétendu d’humanité se cache en
fait une partie seulement de la société, les hommes de sexe masculin.
La gradation ternaire « l’ignorance, l’oubli ou le mépris des droits de la femme » est un
jugement sévère de l’état de dépendance dans lequel la société maintient les femmes. Le
résultat est double : « malheurs publics » et « corruption des gouvernements ». Gouges expose
ici le problème à résoudre.
La proposition principale expose la solution. Le pluriel « ont résolu » donne à croire que cette
déclaration est le fruit d’une délibération collective entre toutes les femmes : cette hyperbole
donne du poids à la déclaration. Le COD « les droits naturels, inaliénables et sacrés de la
femme » est une énumération ternaire, présente dans l’original. Toutefois, les adjectifs
prennent un sens différent, ils critiquent les manquements de l’original : « naturels » souligne
l’aberration que constitue l’inégalité hommes-femmes au regard de la nature ; « inaliénables »
souligne l’usurpation légale que constitue la prise de pouvoir par les hommes ; « sacrés »
souligne l’usurpation morale que constitue la prise de pouvoir par les hommes. Le rythme
ternaire participe d’ailleurs de cette sacralité.
Au nombre de trois, elles-aussi, les subordonnées circonstancielles de but exposent les fins
visées par cette déclaration. La locution conjonctive « afin que », répond au participe présent
« considérant que » et témoigne de la dimension argumentative et juridique du texte.
L’approche est méthodique et exhaustive.
But n°1 : « afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps
social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs »
Ici, le texte insiste sur la dimension universelle de cette déclaration grâce au déterminant
« tous » et au complément du nom « du corps social ». Les noms « membres » et « corps »
reprennent une métaphore médicale/anatomique assez courante qui désigne la nation nouvelle,
sans roi, comme un seul et même corps. Il y a insistance sur l’effort de chaque instant que
suppose l’égalité entre hommes et femmes grâce aux adverbes « constamment », repris par son
synonyme « sans cesse ».
But n°2 : « afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes, pouvant
être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soit plus
respectés ».
Le parallélisme entre « pouvoir des femmes » et « pouvoir des hommes » inscrit l’égalité dans le
texte. C’est un détournement intéressant du texte original (« législatif » / « exécutif ») : l’original
s’élevait au-dessus du peuple pour évoquer le système de représentation et de délégation du
pouvoir du peuple que constitue l’État (la séparation des pouvoirs). Au contraire, Gouges reste
au niveau du peuple et de celles et ceux qui le composent. Le complément circonstanciel de
temps « à chaque instant » crée un sentiment d’urgence et de nécessité.
But n°3 : « afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes
simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution et des bonnes
mœurs et au bonheur de tous. »
Cette dernière proposition reprend, condense et renforce les idées exprimées jusqu’ici.
Le substantif « les réclamations » rappelle le verbe « demandent » du début
Les adjectifs « simples et incontestables » rappellent en les reformulant ceux de l’énumération
ternaire « naturels, inaliénables et sacrés ».
L’adverbe « toujours » inscrit les adverbe temporels employés jusqu’ici dans un futur
souhaitable et infini.
Le substantif avec majuscule « Constitution » insiste sur le légalisme de Gouges : elle se
présente en révolutionnaire intègre, soucieuse de fonder une nation unie.
Mais cette déclaration va plus loin que chercher l’unité de la nation : elle vise un but moral
« les bonnes mœurs » et éthique « le bonheur de tous ». Le but moral de « bonne mœurs » est
un ajout de Gouges : cet ajout crée un pont logique entre d’un côté la « Constitution » (un
texte qui est une structure au-dessus de tous, quelque chose d’assez abstrait) et de l’autre le
« bonheur de tous » (un sentiment en chacun·e et entre tous·tes, qu’on ressent, c’est concret).
L’expression « bonne mœurs » rappelle que l’État (la Constitution) est fait de celles et ceux qui
le composent (tous) et que c’est d’abord au niveau de leurs relations interpersonnelles (leurs
mœurs) que se joue la stabilité (Constitution) et l’épanouissement (bonheur) d’une société.
Cette ouverture en forme d’hyperbole témoigne de l’enthousiasme de Gouges et cherche à
emporter par le sentiment son auditoire.
3 – introduction aux articles de la déclaration, lignes 15-20
Le troisième paragraphe s’ouvre sur le connecteur logique « en conséquence » qui maintient
l’effet de structuration rhétorique du texte et souligne la détermination inébranlable du texte.
Gouges se réfère aux femmes par une périphrase méliorative qui peut surprendre dans un
texte qui vise l’égalité hommes-femmes : « le sexe supérieur en beauté comme en courage dans
les souffrances maternelles ». La contradiction apparente doit éveiller notre attention.
Ici Gouges fait preuve d’une certaine ironie en retournant à leur avantage les clichés
traditionnellement associés aux femmes. Elle renverse avec audace les hiérarchies admises.
On considère que la femme doit être gracieuse et maternelle ? alors il faut d’une part
reconnaître la supériorité de la femme en termes de beauté. D’autre part, il faut reconnaître aux
femmes une vertu traditionnellement réservée aux hommes : le courage. Gouges renverse
totalement ici l’image de la maternité : plutôt que de se focaliser sur la douceur de la mère à
l’enfant, elle évoque les douleurs de la mère qui enfante. Cette référence à l’acte de
l’accouchement est audacieuse car elle lève le voile sur un tabou, une vision d’habitude
occultée – au détriment des femmes et au bénéfice de la masculinité.
Par cette image, Gouges rappelle que ce sont les femmes qui donnent naissance à tous les
citoyens : sans elles, pas de Nation possible.
Par cette image, Gouges crée un effet d’écho et de boucle rhétorique avec le 1er mot de son
préambule, « les mères ».
On a donc affaire à un discours très habilement construit.
L’expression « le sexe supérieur » est une périphrase au singulier qui désigne l’ensemble des
femmes. Ce singulier souligne l’unité du groupe. Par les deux verbes « reconnaît et déclare »
Gouges donne la voix à toutes les femmes. Le moment est solennel. Gouges le souligne en
conservant l’expression « en présence et sous les auspices de l’Être suprême ». C’est une
expression forte, presque grandiloquente en raison de la double locution prépositionnelle « en
présence et sous les auspices » et de la référence à « l’Être suprême » qui est un culte civique
d’origine philosophique typique du moment révolutionnaire des années 1790.
L’article premier affirme le principe de réécriture qui préside au reste du texte de cette
Déclaration. Comme pour le préambule, cette réécriture du premier article souligne les
manques, les défauts et peut-être l’hypocrisie de la Déclaration initiale. Elle dénonce le tour
de passe-passe, la manipulation qui consiste à faire passer « les hommes » pour l’équivalent de
« l’humanité » et donc de l’universel, alors que l’expression est particulière à une partie
seulement de la société qui usurpe ainsi un rôle de domination.
En conclusion, la force de ce pastiche réside dans le fait qu’il s’appuie sur la force oratoire du
texte source, la DDHC, et la renforce en y ajoutant une dimension critique, parfois ironique, de
ses insuffisances. C’est à la fois un hommage (le geste original est beau et fort) et un
dépassement critique (Gouges va plus loin que l’original).