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LART
DE LA

GUERRE ;
CONSISTANT ,

I. En divers Préceptes eſſenciels à cet Art :


II. En Exemples notables , propres à les
confirmer , & tirez du Récit abrégé , mais
ſuffifant , des Batailles les plus mémorables du
Regne de Louis XIV : &
III. En un Traité de l'Attaque des Places,
ſuivi de III Mémoires & Calculs des Munitions
néceſſaires pour un Siége.

A LA Η ΑΙΕ ,

Chés J. NEAULME , & A. MOETJENS ,


M. DCC. XLI.
li
PREFACE .
E ROI aïant cû la Bonté de rece-
voir favorablement mes Obfervations
fur L'Art de la Guerre , & m'aïant
ordonné de les écrire , j'ai volontiers obéï
à cet Ordre dans ce Volume ; & j'y ai
joint , par le Conseil de mes Amis un Trai-
té de l'Attaque des Places. Mais , j'ai cru ,
que rien ne contribueroit plus à perfectionner
• cet Ouvrage , & à le rendre agréable au Pu-
blic , que d'y ajouter le Détail des plus gran-
des Actions de notre Tems , ou le Récit a-
brégé des Batailles les plus mémora-
bles du Regne de Louis XIV , qui ont
toutes été conduites par les plus grands Capi.
*
2 tai-
PREFACE .

taines qu'on ait vû paroitre depuis pluſieurs


Siècles.
:

On y verra le Dénouement de chaque Action,


& ce qui en a fait particulièrement le Mérite .
On appercevra les différens Motens ,par lesquels
ces Généraux ontfurmonté les Obstacles qui s'op-
pofoient à leurs Deffeins , & l'Ordre & la Difpo-
fition qu'ils ont tenus , en portant des Coups fi
brusques & fi décisifs . Ony remarquera , que
le Coup - d'Oeil leur a fait prévoir fur le champ
les Mouvemens qu'il falloit faire , pour parer
:
ceux de l'Ennemi . On y verra des Camps re-
tranchés , & qui , paroiſſant inacceſſibles , ont
néanmoins étéforcéspar le Courage & l'Intrépi-
dité des Trouppes , & par la fage Conduite des
Généraux . Ony verra des Droites , & des Gau-
ches , renversées par l'Impétuofité d'un viveAt-
taque , & presque auffi-tôt rétablies par la Fer-
meté & l'Habileté de ces Grands- Hommes . On
PREFACE.

y verra , enfin , des Batailles gagnées pardif-


férens Morens , qui font autant de Sentiers ,
qui conduisent à la Gloire.
CES Obfervations ferviront de Regles aux
Officiers expérimentez , qui sçauront en faire
Ufage dans l'Occaſion. L'Histoire , qui ren-
ferme ces grandes Actions , est chargée de tant
d'autres Evénemens , qu'elle ne peint ordinai-
rement qu'en racourci les Faits de Guerre
dont on donne ici le Détail , fans fortir du
Stile concis , plus convenable aux Gens du Mé-
tier , & plus propre à leur rendre ſenſibles
ces Faits , qu'ils ne doivent lire , que pour ſe
les rendre utiles..

QUELQUE étendu que foit cet Ouvrage ,


ce n'est cependant qu'une Ebauche , qui peut
exciter quelqu'un à donner quelque-choſe de
plus parfait. On nesçauroit trop obſerver , dans
* 3 un
PREFACE.
un Art , dont la Perfection dépend d'un ſi
grand Nombre de Regles : & l'on peut dire ,
que la Vie d'un Homme est trop courte , pour
écrire tout ce qu'on en peut penſer.

AVERTISSEMENT.

Les Noms Etrangers ſe trouvant d'ordinaire fort mal écrits dans les
Manufcrits copiés en France , on s'eſt contenté de les rectifier ici à
la Marge par de ſimples Renvois , n'aïant point voulu toucher à
l'Original. On en a ufé de même à l'égard de quelques Titres & de
quelques Dignitez mal-déſignées.

TABLE
TABLE
DES

PARTIES ET CHAPITRES
DE CE

VOLUME .
******* おおおおおお文明3:0

PREMIERE PARTIE.
PRECEPTES ESSENCIELS A L'ART DE LA GUERRE.
HAP. I. Comme l'on doit remédier aux Efforts de l'Ennemi
C qui envelope une Droite , ou une Gauche , de l'Armée. Page 1 .
CHAP. II. Ce qu'il faut faire , pour éviter un Ennemi Jupé-
rieur , &fes Surpriſes. 3.
CHAP. III . L'Avantage qu'il y a de prévenir l'Ennemi , pour
6.
l'attaquer.
CHAP. IV. La Confiance , que le Général doit marquer aux Offi-
ciers- Généraux dans une Action. 7.
CHAP. V. Comment l'on doit fuivre l'Ennemi qui s'est trop avancé
dans le Païs. 8.
CHAP. VI. Des Occafions où l'on doit emploïer les Ruſes de Guerre.
9.
CHAP. VII. Ilfautsecontenir dansſa Victoire, pour en profiter. 10.
CHAP . VIII. Les Moïens de furprendre un Convoi. 12.

CHAP . IX. Ce qu'il faut faire, pour tirer des Contributions. 13.
CHAP . X. Conduite de deux habiles Généraux dans une Action. 15 .
CHAP. XI . De l'Application , que doivent avoir les Officiers , qui
veulent parvenir aux Emplois confidérables de la Guerre ; & de la
Néceffité qu'ily a pour eux de connoitre les différens Services. 17 .
CHAP. XII. Ilfaut éxercer les Trouppes , & faire éxécuter fé-
vérement les Ordonnances. 22.

CHAP. XIII. Les Officiers doivent lire , & faire des Remarques.
24
CHAP. XIV. Le Service de la Cavallerie. 25 .
CHAP
T A B L E

CHAP. XV. L'Utilité des Dragons , dans une Armée , & dans les
Places. 26.
CHAP. XVI. Ce que peut faire l'Infanterie dans toutes les Occa-
fions. 27.
CHAP. XVII. Du Service de l'Artillerie, & de fon Utilité. 29.
CHAP. XVIII . L'Utilité & le Service des Ingénieurs. 30.
CHAP. XIX. De la Subſiſtance des Trouppes , & des Munitions de
de Guerre.
32.

SECONDE PARTIE .
EXEMPLES NOTABLES , TIREZ DU RECIT ABREGE'DES
PRINCIPALES BATAILLES DU REGNE DE
LOUIS XIV.

CHAP.ІІI... Bataille deRocroi.


Bataille de Fribourg.
35 .
37-
CHAP. III . Bataille de Nortlinghen. :
39.
CHAP. IV. Bataille de Lens.
41 .
CHAP . V. Bataille de Rethel. 42.
CHAP. VI . Bataille d
'Arras.
43.
1
CHAP. VII. Bataille des Dunes. 46.
CHAP. VIII. Paffage du Rhin , & Bataille du Tolbuys. 47.
CHAP. IX. Bataille de Sintzheim .
49.
CHAP. X. Bataille de Seneff. 51.
CHAP. XI. Bataille de Caffel. 53.
CHAP. XII. Bataille de Saint- Denis.
55.
CHAP. XIII. Bataille de la Marfaille. 58 .

TROISIEME PARTIE.
TRAITÉ DE L'ATTAQUE DES PLACES , &c.
I. Traité de l'Attaque des Places. 61--82
II. Mémoires & Calculs des Munitions néceſſaires pour un Siége.
1. Mémoire.
83 .
11. Mémoire. 89.
111. Mémoire. 95.
L'ART
1
L'ART
DE LA

GUERRE ;
PREMIERE PARTIE ,
CONTENANT

DIVERS PRECEPTES
ESSENCIELS A CET ART.

CHAPITRE PREMIER .
Comme l'on doit remédier aux Efforts de l'Ennemi qui enveloppe
une Droite ou une Gauche de l'Armée.

ORSQUE l'Ennemi, dans le Fort de l'Action,a en-


veloppé une Droite ou une Gauche de l'Armée , il
eſt à propos , fans lui donner leTems de laRéfléxion ,
pour prendre lesAvantagesdu Terrain , & pour aug-
menter ſes Forces, de réparer ce Defordre, & de le
pénétrer à ſon tour. Cette Action doit être conduite
fiérement , bruſquement, & avec beaucoup d'Ordre ; c'est-à-dire, fai-
re Tête de tous Côtez aux Trouppes , qui peuvent s'y oppofer.
IL
A
2 L'ART DE LA
Ilfaut marcher en Colonnes , dont les Têtes ou Avant-Gardes fon-
cent & chargent , la Baïonnette au bout du Fufil, les Trouppes ,
qui ſe trouvent à leurs Paſſages. Dans le moment qu'on s'eſt fait
Jour, & qu'on a renverſé la Ligne de l'Ennemi, il eſt à propos , que
les Trouppes , qui ont pénétré , ſe replient ſur leur Droite & fur
leur Gauche , pour culbutter ce qui aura été entamé , & donner le
Tems , par ce Moïen , au Reſte des Trouppes , & à l'Arrierre-Gar-
de , de s'avancer , & de ſe former au de-là de la Ligne de l'Ennemi ,
mais à portée de ceux qui combattent , pour les foutenir ; afin d'être
tous en Etat & en Ordre , pour rejoindre l'Armée , lorſque l'Occa-
fion fera favorable.
On riſque moins , par une ſemblable Entrepriſe , qu'autrement.
Tombant fous la Loi du Vainqueur , toutes les Trouppes ſeroient
Prifonnieres de Guerre ; ce qui affoibliroit beaucoup l'Armée , & don-
neroit Occaſion à l'Ennemi de la pourſuivre & de ladéfaire. Dans des
Momens ſi épineux , il faut une Exécution vive & promte. Douter
alors de ce qu'on doit faire , c'eſt une Marque de peu de Capacité.
DES Officiers , qui aſpirent au Généralat , doivent , dans une
Action ſemblable, faire connoitre , qu'ils en font dignes. Ce Rang
ne leur donne pas toute la Capacité néceſſaire. Il faut l'avoir acquiſe
dans différentes Actions , pour le mériter. Ainſi, ne sçavoir à quoi
ſe déterminer pour prendre fon Parti devant un Ennemi qui vous
enveloppe , c'eſt lui donner beau Jeu pour en profiter.
LES Généraux , qui ſe trouvent furpris de cette forte , ne doivent
pas écouter les Difcours de ceux qui propoſent ſi vîte des Moïens
de Capitulation. Il faut , au contraire, que tout le Monde concourre
à un Parti plus noble & plus décifif. Des Trouppes bien conduites
ſe trouvent d'elles-mêmes animées , pour éviter un Reproche auffi
honteux , que celui de rendre les Armes à fon Ennemi. Iln'y a point
d'Efforts qu'elles ne faffent , pour ſe faire Jour ; & ne connoiſſent
point de Péril , quand il s'agit de conſerver leur Liberté.
On fait ſouvent des Fautes , dont l'Ennemi peut profiter : mais ,
il y a, pour les réparer , de grandes Reſſources , quel'Audace, la Va-
leur , & l'Expérience des Généraux , favent trouver dans l'Occafion.

980080

CHA-
GUERRE , I Partie , Chapitre II. 3

CHAPITRE SECOND.
Ce qu'ilfaut faire , pour éviter un Ennemifupérieur , &
Ses Surprises .
LORSQU'UN Ennemi recherche àvous combattre par laSupé-
riorité des Forces qu'il a fur vous , il ne faut pas ,pour cela , s'en
trop éloigner , en l'évitant. On peut quelques - fois prendre des Si- :

tuations avantageuſes , qui peuvent parer le Coup ; & attendre une


Augmentation de Trouppes , ou qu'il puiſſe lui - même s'engager
dans quelques Marches où ſon Armée ſoit embaraſſée par des Def-
filez. Alors , on tombe fur lui : on l'attaque vivement de tous Cô-
tez , pour le renverſer dans l'Endroit qui le partage d'avec ſes pré-
mieres Trouppes qui en font éloignées ; afin que , par cette Confu-
ſion , & ce Defordre , on acheve de faire périr celles qui font expoſées
au Coup-de-Main , & qui ne peuvent être ſecourues des autres àtems.
IL faut régler l'Ordre, qu'on doit tenir , ſur l'Avantage du Ter- :
rain que l'on peut occuper, fur la Diſpoſition de l'Ennemi , & fur le
Nombre de Troupes qu'il faut combattre.
SUR l'Avantage du Terrain, il faut l'occuper de maniere , qu'on
en ſoit le Maitre , & que l'Ennemi ne puiſſe pas s'y étendre , pour
faire Place aux Trouppes qu'il y pourroit faire revenir.
Sur ſa Difpofition,il faut faire la fienne ſupérieure aux Trouppes
que l'on veut attaquer , & que l'Ennemi ſoit contraint de combattre :

où il ſe trouve , en gardant les Deffilez & les Poſtes , pour le reſſerrer.


Une pareille Situation l'engage ſouvent à des Remedes violens , où
la Confufion prend le Deſſus , quand on le ſuit vivement , & avec ordre.
Pour ce qui regarde les Forces de l'Ennemi , elles font alors très
inutiles pour agir , à cauſe de leur Eloignement , & des Deffilez qui
les partagent. Celles , qui font dans l'Action , connoiſſent le Deſa-
vantage du Terrain qu'elles occuppent , & leur mauvaiſe Situation.
Souvent , quelques Efforts que l'on puiſſe faire pour les animer , rien
ne peut arréter leur Terreur. La prémiere Trouppe , qui eſt renver-
ſée , cauſe un pareil Defordre dans celle qui eſt proche : & cette
Confufion entraine le Reſte , & ne ſe peut réparer, quand on fuit
l'Ennemi , & qu'on le reſſere ſur ſon Terrain à meſure qu'il le perd.
Un habile Général , qui a profité d'un ſemblable Avantage , doit
ſe tenir ſur ſes Gardes , & ne doit plus rechercher une feconde Ac-
tion , à moins qu'il ne ſoitbien informé du grand Defordre où eſt
A2 l'En-
4 L'ART DE LA

l'Ennemi par ſa Fuite: parce que le Deffilé, qui lui apartagé ſesFor-
ces, feroit le même Obſtacle pour aller à lui;& qu'il pourroit profi-
ter, pourprendre ſaRevanche , du Momentoùilvous yverroit engagé.
La Supériorité des Troupes , qui font diſperſées dans une pareil-
le Situation , devient inutile pour le Combat. On ne peut fe fervir
que de celles qui font engagées au Deffilé. C'eſt dans ces Surpri-
ſes, faites à propos , que l'on connoit leMérite d'un Général, qui ſçait
étudier les Démarches de fon Ennemi , & qui l'embarraſſe de manie-
re , que , malgré ſa Supériorité , il ne sçauroit s'en tirer ſans un E-
chec conſidérable.
Le Prince de Condé nous en a donné un Exemple des plus har-
dis , dans la Journée de Seneff. Quoique j'en aïe encore parlé ailleurs
(* ) , je dirai , au ſujet de ce Chapitre , qu'étant de beaucoup plus
foible que le Prince d'Orange, il ſe poſta avantageuſement au Camp
du Piéton, pour être à portée d'étudier ſes Démarches. Là , il
ſçut profiter à tems du Moment que l'Ennemi engagea fon Ar-
mée dans les Deffilez de Seneff & du Fay , pour s'avancer du côté
de Mons. Le Prince de Condé marcha fur lui ; attaqua l'Armée
des Eſpagnols , qui en faifoient l'Arriere; la chargea avec une Dif-
poſition qui convenoit au Terrain & aux Forces qu'il y trouvoit ;
& la renverſa avec tant de Vivacité , que les prémieres Trouppes du
Prince d'Orange , qui avoient paffé les Deffilez , n'eurent pas le
Tems de revenir, pour avoir Part à cette Action.
La Maniere , dont notre Général ſçut prendre ſon Parti , fitbien
connoitre la Grandeur de fon Génie , & donna l'Occafion aux Géné-
raux & aux Trouppes de faire briller leur Conduite & leur Valeur :
& l'on peut dire du Prince de Condé , qu'il eut été plus victorieux ,
s'il eut pu ſe réfoudre à donner des Bornes à ſa Victoire.
Il y a eu des Généraux , qui , ne ſe rebuttant jamais des Périls , ſe
font laiſſé conduire par leur feule Valeur. La Gloire, qui étoit leur
Guide, ne leurfaiſoit enviſager, que lePlaifirdevaincre. Mais , l'on peut
dire, que leur Bonne-Fortune aeu ſouventplusdePart, queleurCon-
duite , à la Victoire qu'ils ont remportée.
CES Coups hardis , ce me ſemble, ne font permis qu'à ceux qui ſe
trouvent dans un Péril évident , qu'il faut franchir: auſſi les nom-
me-t- on des Coups de Deſeſpoir. Il y a plus de Prudence à les évi-
ter , qu'à les rechercher, puisque l'Evénement en eſt très incertain.
Un Général , qui ſe voit à portée de ſon Ennemi, doit s'attendre
à toutes les Surpriſes qu'il peut lui faire : & , par la même Raifon ,
il
(*) Voiez ci-deſſous , Partie II, ChapitreX.
GUERRE , I Partie , Chapitre II. 5

il doit ſçavoir les prévenir. Son Attention à les étudier le met en


état de les éviter. Combien à-t-on vu de grands Capitaines , qui
ſçavoient parer les Surpriſes de leurs Ennemis, tomber dans le Piége
qu'ils leur dreſſfoient? Toutes ces Chofes fe reglent, & fe font , fur
les grandes Connoiſſances qu'ils ont du Terrain, & du Païs , où ils
font, & fur l'Attention qu'ils ont à connoitre les Démarches de l'En-
nemi , & à ſçavoir prendre leur Parti à tems , pour bien difpofer
leurs Trouppes , & s'en fervir utilement.
On a vu des Généraux , qui ont été furpris par des Feintes ; l'En-
nemi , qui les attaquoit , aïant ſçu profiter de leur Situation deſavan-
tageuſe. Pour lors , ils ont eu beſoin de toute leur Habileté , & d'une
Expérience conſommée , pour foutenir les prémiers Efforts de l'Atta-
que , ſe faire Jour à travers les Difficultez , & reprendre l'Avantage
que ce Défaut de Situation leur avoit ôté.
D'AUTRES Généraux ont mépriſé leurs Ennemis , connoiſſant
l'Avantage de leur Pofte , & le Danger auquel ils s'expoſeroient , s'ils
vouloient le pénétrer. Ils croïoient augmenter leur Gloire, par le
Nombre deTrouppes qu'ils y laiſſoient paffer; &, ne donnant qu'une
foible Attention à ſes Démarches , ils en ont reconnu trop tard les
Suites funeſtes.
IL ne faut rien négligerà la Guerre. Ondoit fuivrede près tous les
Pas de l'Ennemi ,& ne point lui laiffer occuper aſſez de Terrain ,
ſous prétexte qu'on l'accablera lorſqu'il en ſera tems. L'Eſpoir de la
Réüſſite flatte beaucoup : mais , le Succès en eſt bien incertain ,
quand on manque le Moment favorable de l'attaquer.
TANT de Batailles ont été perdues , pour s'être prévenu & flatté
d'un Succès apparent, que l'Ennemi a gagnées , pour avoir étéhardi
& téméraire à propos dans ſes Entrepriſes. Il a entrevû le Mépris
qu'on faiſoit de lui & de fes Démarches : mais , il les a conduites de
maniere , que , lors qu'il a eu franchi le prémier Péril, il nous en a
caufé un plus certain.
Il est vrai , que ce n'eſt pas fans Danger pour lui. Il riſque
beaucoup pour arriver à fon But: il doit fe conduire avec de gran-
des Précautions;& ne rien engager , qu'il ne puiſſe foutenir. Ilfuit de
près ſon Projet , l'exécute , furmonte bruſquement les Obſtacles qu'il
rencontre : & , lorſqu'il s'eſt entiérement engagé , il faut qu'il s'y
livre de bonne-grace; c'est-à-dire , avec toute la Valeur, la Diligen-
ce , & la Conduite poſſible.
L'EPOUVANTE prend ſouvent aux Trouppes , qui ſe voient fur-
priſes par un Ennemi , qui s'eſt formé en déça d'un Deffilé , ou d'u-
ne Riviere , fans qu'on s'y ſoit oppoſé. LaRaifon , que l'on avoit
A3 ene
6 L'ART DE LA

eue de le laiſſer agir , par l'Eſpérance d'en tirerAvantage , diſparoit


bientôt; l'Inquiétude y fuccede : & les Troupes, intimidées par l'heu-
reuſe Témérité de l'Ennemi , ne peuvent plus être retenues par la
Fermeté du Général; parce que la Terreur s'eſt emparé d'elles. Les
Trouppes , qui ne taiſent rien de ce qu'elles voïent , récitent volon-
tiers ce qui s'eſt paffé; &, pour ſe juftifier , n'imputent la Perte de
la Victoire , qu'au Malheur d'avoir laiſſé-occuper trop de Terrain à
l'Ennemi.
C'EST par de ſemblables Exemples , qu'on a vû des Généraux re-
connoitre leurs Fautes , qui , dans la fuite, leur ont été utiles, auffi-
bien qu'à ceux qui ont appris leurs Actions.

CHAPITRE TROISIEME.
L'Avantage qu'il y a à prévenir l'Ennemi , pour l'attaquer.
le prémier l'Ennemi. Cette
ILy a ungrandAvantage à attaqueraugmente
Audace inquiete fes Trouppes , & la Confiance & la
Valeur de vôtres. Souvent , l'on dérange la Diſpoſition , qu'il vou-
loit faire , pour vous combattre. Il ſe voit alors forcé de ſe confor-
mer à vos Démarches , quand même on lui feroit inférieur.
CETTE fiere Conduite , foutenue par des Actions de Valeur , le
déplace, & lui fait perdre du Terrain, dont on profite. Cela cauſe
de la Confufion dans l'Ordre qu'il avoit tenu : & , quelque Effort
qu'il puiſſe faire pour la réparer , celui , qui a commencé d'être le
Vainqueur , s'il ſçait ſe ſervir de ſes prémiersAvantages , rend toutes
les Entrepriſes de fon Ennemi inutiles.
Il eſt très efſſenciel , lorſqu'on veut prévenir un Ennemi , d'ob .
ſerver que la Situation du Terrain foit au moins égale; ne pas atten-
dre , s'il eſt poſſible, qu'il foit en Bataille, pour le combattre ; le
reſſerrer fur le Terrain qu'il n'a pas encore occupé;& avoir un Corps
de Réſerve en état de ſe porter aux Endroits néceſſaires .
La Diſpoſition des Trouppes doit être conforme au Lieu où l'on
doit combattre , & aux Forces que l'Ennemi y a placées. Il faut que
les Attaques foient bruſques & générales , afin qu'il ne puiſſe pas ,
dans le Tems de l'Action , affoiblir un Côté , pour en fortifier un au-
tre. On doit , autant qu'on le peut, bien étudier ſes Mouvemens ,
&lui en fufciter par des Actions vives & fréquentes , afin qu'il ne
foit occupé que de fa Deffence , & qu'il ne puiſſe pas avoir le Tems
de former aucun Projet contre vous. IL
1
GUERRE , I Partie , Chapitre III. 7

IL faut , fur toutes chofes , qu'un Général couvre bien ſes Flancs , &
faſſe tous ſes Efforts , pour entamer ceux des Ennemis. C'eſt par
la bonne Diſpoſition des Trouppes, conforme au Terrain que l'on
occupe, que l'on peut parvenir & réüffir à cette Attaque. Elle déci-
de bientôt de la Victoire , lorſqu'elle eſt conduite avec Fermeté , &
que l'on a des Trouppes à portée , qui ſoutiennent celles qui font
dans l'Action. Et, comme on le va bientôt voir , les Généraux doi-
vent être autoriſés du Général , pour manœuvrer lesTrouppes qui font
à leurs Ordres , afin de profiter des fauſſes Démarches de l'Ennemi ,
ou de réparer un Defordre arrivé.
IL faut avoir projetté un Lieu de Retraitte , & la Marche qu'il
faut tenir pour y arriver , en cas d'un Evénement facheux.
ENFIN , quelque Capacité qu'ait un Général , il n'eſt pointGarant
du Succès: il l'eſt ſeulement de fa Diſpoſition. C'eſt par elle , que
l'on tient l'Ennemi en Reſpect , qu'on furmonte les Difficultez les
plus conſidérables , & qu'on peut le vaincre à Forces inégales.
****************

/ CHAPITRE QUATRIEME .
La Confiance , que le Général doit marquer aux Officiers - Géné-
raux , dans une Altion.

UNGénéral, qui connoit


qui connoit la Capacité , & le Mérite , des Offi-
ciers-Généraux qui fontla
à ſes Ordres , doit,dans uneBataille, les
faire participer à la Gloire. Rien ne leur donne plus d'Emulation ,
que de leur faire connoitre la Confiance qu'on a en eux. C'eſt
dans une pareille Occafion , qu'ils mettent tout en uſage , pour y ré-
pondre, & pour faire briller leur Savoir & leur Valeur. Ils appren-
nent à devenir Généraux parfaits , par les différens Obſtacles que
l'Ennemi leur ſuſcite , & qu'ils font obligés de furmonter par de
grands Efforts.
Le Vicomte de Turenne nous en a donné un Exemple digne
de lui , à la Bataille des Dunes (*).Après qu'il eut fait ſa prémiere
Difpofition, il laiſſa agir les Officiers-Généraux de la Droite & de la
Gauche. Il reſta au Centre , pour prévenir leurs Beſoins , mais tou-
jours attentif à ce qui ſe paſſoit : &, tout fe foutenant avec Fermeté ,
il nevoulutpoint courrir après les Lauriers d'une Victoire qu'il croïoit
affûrée entre leurs Mains.
Le Maréchal de Catinat fit la même Choſe à la Bataille de la
Mar-
(*) Voiez ci-deſſous , Partie II, Chapitre VII.
8 L'ART DE LA

Marfaille(*). Quelque Retardement que le Duc de Vendome trouvat


pour pénétrer la Droite de l'Ennemi, il fut toujours perfuadé, qu'il
en viendroit à bout. Il envoïa un Détachement de Trouppes , que
cePrince fçut placer dans l'inſtant , & dont il ſe ſervit ſi à propos,
qu'il deffit la Droite de l'Ennemi , comme le Maréchal l'avoit prévû.
IL y a cependant des Occafions , qui demandent que le Général
ſeporte lui-même aux Endroits où il y a de grands Obſtacles , pour
aider à les furmonter. Le Retardement à prendre un Parti vif &
violent cauferoit du Defordre, ſi on manquoit le Moment d'agir.
C'eſt ce qui doit engager les Officiers-Généraux à faire ſçavoir au
Général le Vrai de leur Situation , afin qu'il foit en état de les aider ,
par ſes Avis , par fa Préſence , ou par desTrouppes. Quelque Mou-
vement qu'il faſſe pour les fecourir, cela ne diminue rien de laGloire
qu'ils doivent partager avec lui, & doit également leur procurer les
Récompenfes dûes à leur Conduite , & à leur Valeur.
(*) Voiez ci-deſſus , Partie II, Chapitre XIII.
ああ ああああああああ*******************

CHAPITRE CINQUIEМЕ.
Comme l'on doit fuivre l'Ennemi qui s'est trop avancé dans le Païs.

LORSQUE L'Ennemis'est
du Général trop &avancé
de le fuivre, dansle Païs
d'occuperles
, il eſt de la
Poſtes qui le ref-
ferrent de près , pour lui couper les Vivres.
BIEN qu'on pût aller à lui pour l'attaquer , il y a plus de Prudence
àobſerver ſes Démarches , pour le harceller , &le combattre dans ſaRe-
traitte. Une Action , conduite de cette forte , aſſure bien des Victoires
en détail , avant qu'il ait furmonté toutes les Difficultez de faMarche.
Si l'on marche pour attaquer l'Ennemi dans ſonPoſte, c'eſt le pré-
venir à fon Avantage, que de lui offrir un Combat, qu'il peutgagner
par la bonne Situation qu'il aura priſe. Il eſt beaucoup plus
prudent de l'attendre aux Deffilez dans lesquels il eſt obligé de
s'engager,pour faire fa Retraitte. On l'aſſujettit à bien des Mar-
ches & Contre-Marches hazardées , dont les Momens font
très périlleux ; parce qu'il n'en faut trouver qu'un ſeul , pour enve-
lopper une Partie de ſes Trouppes. Elles n'ont plus , dans ce tems-
là,la même Attention à ſe ſecourir. Celles , qui font dans le Dan-
ger, ſe deffendent , mais foiblement, ſe voïant privées de tout Se-
cours. Celles , qui trouvent l'Occaſion d'avancer Chemin , tâchent
d'éviter le Péril. La Fuite entraine les uns , & la Terreur ſaiſit les au
tres,
GUERRE , I Partie , Chapitre V. 9

tres, qui reſtent en Proie au Vainqueur. Ainsi , par un ſemblable


Evénement , une Armée ſe trouve battue, défaite , & la Victoire ſe
remporte à juſte Prix.

CHAPITRE SIXIEME.
Des Occafions où l'on doit emploïer les Rufes de Guerre.

DANSlesChofeslesplus difficiles,
des Reſſources , qui peuvent on trouve
réparer des Expédiens
les Deffauts &
d'une Situa-
tion deſavantageuſe , ou même garantir contre laSupériorité des Forces
de l'Ennemi. Alors , un Général , animé par l'Honneur & l'Intérêt de
l'Etat& de fonRoi, ſe fert de fon Expérience , pour trouver des Rufes
de Guerre , qui puiſſent détourner & rendre inutiles les Surpriſes de
ſon Ennemi.
Un Général , qui eſt forcé , par exemple , de combattre fort ou
foible ; pour arréter l'Ennemi , ou pour ſe retirer d'un mauvais Pas ,
ne peut prendre d'autre Parti , que de faire une Difpofition qui con-
vienne à fes Forces , à celle de l'Ennemi , & à la Situation du Lieu
où il ſe trouve.
IL faut , dans le moment que l'Occaſion ſe préſente favorable , faire
de fauſſes Attaques , garnir certains Endroits de Feux, deTambours,
de Timballes , & de Trompettes , où le Bruit de Guerre ſe répete;
afin que l'Ennemi y porte ſes Forces , ou les y laiſſe, & ne puiſſe s'en
ſervir aſſez tôt, pour empécher le Projet d'une Marche ou d'uneAtta-
que que l'on veut éxécuter. Un Général habile , qui a projetté une
ſemblable Feinte , diſpoſe ſes Forces dans d'autres Lieux , pour for-
cer celles qu'il veut pénétrer, avant que l'Ennemi aïe connu fon
Deſſein .
LES Hiſtoires anciennes , & les modernes , font remplies d'Exem-
ples de cette Sorte , qui ont réüffi.
MR. DE TURENNE, à la Bataille d'Arras , fit faire des Feux , &
planter des Mêches allumées ,dans les Endroits où il vouloit contenir
I'Ennemi , ou bien où il vouloit qu'il portat des Trouppes (*).Dans
les Marches , qu'il a faites en Allemagne , pour ſedérober à fon Enne-
mi , combien de Rufes & de Contre-Marches n'a-t-il pas faites , qui
lui ont attiré l'Eftime des plus grands Généraux de fon Tems ?
On avu, àla Journée de Fleurus , Mr. de Luxembourg ſe dérober
à fon Ennemi par une Marche vive, qu'il fit faireà la Cavallerie de fa
Droite , pour l'attaquer par fon Flanc gauche , ce qui avança le Suc-
B себ
(*) Vosez ci- deſſus , II Partie , Chapitre VI.
10 L'ART DE LA

cès de cettegrande Bataille. Mr. le Maréchal de Villars, avant que


de paſſer l'Eſcaut , pour aller forcer les Retranchemens de Denain,fit
marcher la Maiſon du Roi , & les Dragons , fur la Gauche de l'Ar-
mée du Prince Eugene , qui faisoit le Siége de Landreci. Ce Prin-
ce, fur ce Mouvement , dégarnit ſa Droite , pour fortifier ſa Gau-
che; pendant que Mr. le Maréchal , qui l'amuſoit de ce Côté-là, paf-
foit, avec toute l'Armée , l'Eſcaut au deſſous de Bouchain. Ce Coup ,
fi bien projetté , fit lever le Siége.
CES Ruſes de Guerre ont fouvent un heureux Succès , lorſque le
Général cache ſon Secret , qu'il l'éxécute à tems , & qu'il fait fa Dif-
poſition de maniere qu'il puiſſe ſurmonter les Difficultez qu'il y peut
trouver.
COMBIEN d'habiles Généraux ſe ſont retirez des Mains de leurs En-
nemis , où ils étoient tombez , par l'Inferiorité de leurs Forces , ou le
Défaut de leur Situation ? C'eſt par ces Coups hardis , qu'un Général
fait connoitre , qu'il poſſede l'Artde la Guerre dans toute ſa Perfection.
NOOM

CHAPITRE SEPTIEME.
Il faut se contenir dans ſa Victoire , pour en profiter.
S'ILy abeaucoup de Prudence àprofiterdes Avantages que l'on
à fe foutenir dans fa Vic-
a fur l'Ennemi , il n'y en a pas moins
toire ; parce que , ſouvent il peut trouver des Reſſources , qui vous
ôtent tous ces prémiers Avantages.
ON a l'Exemple de pluſieurs Actions de cette Sorte, qui, aïant été
bienconduites juſqu'à un certain Point, n'ont été perdues , que par la
grande Vivacité des Généraux , qui vouloient porter leurs Entrepri-
ſes trop loin.
LES plus habiles Généraux ont ſçû faire un Pont d'Or à leur En-
nemi , dans le Fort de leur Victoire ; & n'ont cru pouvoir l'affûrer ,
qu'en favoriſant ſa Retraitte. Ils ont travaillé dans ce moment pour
leur Gloire , ne voulant pas riſquer de perdre une Victoire , qui ne
leur étoit aſſurée, que par la Retraitte de leur Ennemi.
IL faut que la Prudence du Général agiſſe ſuivant l'Occaſion qu'el-
le ſçait déméler , en retenant fes Trouppes à propos ; afin de ne
rien perdre de la Confiance , qu'il doit s'en attirer par fa bonne Con-
duite. C'eſt l'Ecueil des Hommes peu expérimentez , qui ne favent
pas ſe ſervir de leurs Forces , & de leurs Avantages. Ils connoiſſent
feule
GUERRE , I Partie, Chapitre VII. 11

ſeulement le Danger, fans connoitre les Moïens de l'éviter.


Je croi, que la Conduite d'un habile Général l'emporte fur un
Ennemi qui agit avec Vivacité. Il réüffit, lorſqu'il ſçait l'attendre ,
&ménager les Momens favorables d'en profiter. Il faut, pour cela ,
avoir de la Fermeté , ne pas s'inquiéter , & ne pas prendre le Chan-
gedans tous fes Mouvemens.
SOUVENT , dans les Actions précipitées , l'Ardeur des Combattans
ſe faitJour. Mais, trop d'Ardeur attirela Confuſion. UnfageGénéral ,
quivous étudie,n'attend quece Momentpour vous arréter, &vous com-
battre avec Avantage. Une Révolution pareille affoiblitleVainqueur;
&, ſe voïant pourſuivi & vaincu à fon tour , il a lieu de ſe repentir
d'avoir ſuivi trop vivement un Ennemi , qui l'attendoit avec plus de
Réfléxion , qu'il n'en a eu en l'attaquant.
La Réfléxion eſt d'un grand Secours, pour nepas ſe livrer entiére-
ment à ſa Pourſuite. Le Soldat, qui aimele Pillage , s'y abandon-
ne volontiers. Celui, qui eſt bleſſé, tâche de ſe retirer , pour ſe faire
foulager. Une Armée , quoi que victorieuſe , eſt ſouvent affoiblie , &
même ſe trouve dans une mauvaiſe Diſpoſition. Un Ennemi , atten-
tifà ſe venger , raſſemble ſes Forces , revient à la Charge en bon
Ordre , renverſe & défait tout ce qui paroît devant lui. Ces Troup-
pes , auparavant victorieuſes , réſiſtent peu, prennent la Fuite , &
laiſſent à l'Ennemi un Champ de Bataille qu'elles avoient gagné.
ILya , à la vérité , des Occaſions , où l'Activité & l'Ardeurdu Soldat
eſt merveilleuſe , pour ſuivre les Trouppes de l'Ennemi. Mais , il faut
qu'il y ait des Bornes à cetteAction ;&que lesTrouppes , qui les fui-
vent de près dans une eſpece de Confufion , foient foutenues de
Trouppes en Ordre.
A LA Journée de Steinkerque, Mr. de Luxembourg profita vive-
ment de ſes Avantages : & comme l'Ennemi, pour ſe former , ga-
gnoit en Defordre un petit Bois qu'il avoit derriere lui , on le ſuivit
fans relâche , avec les prémieres Trouppes débandées , l'Epée à la
Main , pendant que les autres Lignes s'avançoient en Ordre. Les
Fuïards étoient fortaffoiblis parlesMorts&lesBleffés;& leReſte,pour-
ſuivideprès,nepouvantpas ſerallierdans leBois,lepaſſatrès vî[Link]
Mr. de Luxembourg , qui avoit Attention à profiter de ceMoment,
fit auſſi-tôt remettre ſes Trouppes en Ordre , pour ne pas pouffer
plus loin l'Ennemi , & fe rendre ſeulement le Maitre de ce Terrain.
il afſeura , par ce Moïen , une Victoire , qui avoit couté juſqu'à ce
Moment beaucoup de Sang.
CES Coups hardis font merveilleux , foutenus de la Prudence du
Général, qui ſçait charger à tems , & retenir ſes Trouppes de même.
B2 CHA-

1
12 L'ART DE LA

CHAPITRE HUITIEME .
Les Moïens de furprendre un Convoi.
POURfurprendre l'Ennemi dansun Convoi, ilfaut, avanttoutescho-
être bien informé de fa Marche , du Tems auquel il doit la
faire , du Lieu d'où il part , de celui où on le conduit, & duNombre
de Trouppes qu'il a pour l'eſcorter.
Le Général , alors , diſpoſe ſes Détachemens fur ceux qu'a faits
l'Ennemi , & tient ſecret ce qu'il peut faire ,juſques au momentqu'il le
fait partir. Il envoïe enſuite , ſur la Route du Convoi , pluſieurs Par-
tis , qui ne ſe découvrent pas , & d'autres du côté de l'Armée enne-
mie : afin d'être averti à tems des Trouppes qui pourroient en fortir
pour protéger ce Convoi , &de leur en oppofer par de nouveaux Dé-
tachemens; donnant Avis de tout à l'Officier qui conduiroit l'Entre-
priſe.
IL eſt très eſſenciel , pour une ſemblable Expédition, que leGéné-
ral choififle un Officier d'Expérience , & qui connoiſſe bien le Païs. Il
ordonne auffi, à tous les Détachemens qu'il envoïe à la Guerre, de fui-
vre ce Convoi à portée de fa Marche , de faire avertir de tous les
Mouvemens de l'Ennemi celui qui commande , & de ſe joindre à lui
fur ſes Ordres , ou même au prémier Feu qu'ils entendront , pour
en venir aux Mains.
L'OFFICIER , qui eſt chargé de l'Entrepriſe, doit ſe porter ſur la
Marche de ce Convoi, le ſuivre à même Hauteur , juſqu'a ce qu'il
trouve le Moment & l'Occaſion de l'attaquer avecAvantage. Čela
dépend du Tems favorable que l'on prend, lorſqu'il ſe trouve emba-
raflé & partagé dans quelque Deffilé, ou qu'il fait Halte pour faire
repofer fes Trouppes , & repaitre fes Chevaux & ceux de la Cavalle-
rie qui l'eſcorte; ou que les Trouppes , par la Confiance , qu'elles ont
des Approches de leur Camp , ou de la Place , où elles doivent re-
mettre ces Munitions , ſe négligent , & prennent les Devans , pour
arriver des prémiers. Un habile Commandant, qui ſçait étudier tous
ces Mouvemens, trouve toujours l'Occafion d'en profiter.
Pour réüflir dans cette Attaque , on fait donner pluſieurs Allertes
endifférens Endroits ,dans le tems qu'on tombe avecla plus forte Partie
de ſes Trouppes fur celui qu'on voit le plus dégarni & le plus avantageux
pour fon Expédition. On fuit ſans relache l'Ennemi , on l'attaque
vive-
GUERRE , 1 Partie , Chapitre VIII. 13

vivement , afin de jetter l'Epouvante dans ſes Trouppes ; ce qui arri-


ve bien- tôt , lorſque , dans le tems de l'Action, les autres Détache-
mens paroiffent,&attaquentde pluſieurs côtez lesTrouppes del'Eſcorte.
De cette Maniere , on les contient , & on les empêche de ſe por-
ter où la vraie Attaque ſe fait. Quelque habile que foit l'Officier qui
conduit ce Convoi , difficilement peut-il parer à toutes lesDifficultez
qui ſe préſentent,par l'Etenduedu Païs qu'il occupe , & par les Obſta-
cles du Terrain par où il eſt forcé de marcher. Toutes ces Situations
deſavantageuſes donnent beaucoup de Priſe fur lui , & de grands A-
vantages à celui, qui attaque le Convoi ,& qui raſſemble ſes Forces où
il les juge néceſſaires pour être en Etat de les porter par-tout.
APRE'S qu'on a battu , & diſſipé , les Trouppes de l'Eſcorte , on fait
toujours marcher les Chariots attelez : & fi l'on ne peut pas mener
sad
tout le Convoi au Camp, par le manque de Chevaux quifont échap-
pez,il faut que la Cavallerie emporte ce qu'ellepeut, &que le Reſte ſe raf-
ſemble avec les Chariots , auxquels on met le Feu , fion ne peut pas les
placer en Lieu de Sûreté , afin que l'Ennemi n'en puiſſe pas profiter.
IL eſt de Conféquence de donner aufli - tôt Avis au Général de
l'Armée de cette Expédition , & de faire toute la Diligence
poſſible pour arriver au Camp , afin que le Soldat n'ait pas
Occaſion de s'amufer au Pillage ; ce qui donneroit le Tems à
l'Ennemi de revenir avec de nouvelles Forces , attaquer les
Troupes qu'il trouveroit chargées de Butin & occupées à la
‫و‬

Conduite de ce Convoi. Le Général , qui commande l'Armée , fui-


vant l'Eloignement de ſes Troupes, & la Difficulté de leur Marche,
détacheroit pour aller protéger & aſſurer la Priſe de ce Convoi.

CHAPITRE NEUVIEME .
Ce qu'ilfaut faire , pour tirer les Contributions.

SI l'onleaPaïs
projetté d'établir des Contributions , pendant l'Hiver ,
ennemi , il faut auparavant ſe faire informer des Troup-
pes qui pourroient fortir des Places, faire fon Plan ſur laDifpofition
que l'on doit tenir pour aſſembler ſes Forces , marcher bruſquement
pour maſquer les Avenues des Villes , pendant que les Détachemens
de Cavallerie &de Dragons vont en avant dans le Païs ennemi , aux
Lieux qui leur font marqués , avec de bons Guidesbien gardez , pour
ſe ſaiſir desBourguemêtres , & autres Notables.
B 3 LE
14 L'ART DE LA

LE Commandant, qui eſt chargé de cette Entrepriſe , doit y en-


voïer des Officiers ſages & entendus ,pour empêcher qu'il n'arrive
aucun Defordre dans cette Exécution. Celui , qui commande, ſeporte
avec le Corps le plus conſidérable, dans un Endroit quiluiconvient
pour faire tous ſes Détachemens , & les foutenir dans leur Retraitte.
İl joint à ſes Eſpions , qui font de tous côtez , pluſieurs Partis pour
être informé de ce qui peut fortir des Places de l'Ennemi : afin de
n'être pas furpris ,s'il avoit des Rivieres à paſſer , il les fait garder
par des Trouppes avec du Canon, pour aſſurer ſon Retour.
TOUTES ces Précautions bien priſes, il fait faire toute la Dili-
gence poſſible , pour finir cette Expédition ; afin que l'Ennemi ne
puiſſe pas l'interrompre , ſi l'on agiſſloit avec trop de Lenteur.
IL eſt de Conféquence de ſe rendre le Maitre des Poftes , Défilez',
& Villages , qui ſont ſur la Route; afin qu'il n'en forte perſonne ,
pour donner des Avis aux Places dont les Avenues font gar-
dées.
Il ne faut pas que le Commandant , pourle prémier Avis qu'il au-
roit de la Marche de l'Ennemi , change pour cela fon Deſſein. Ses
Forces aſſemblées lui donnent beaucoup d'Avantage, pour le con-
tinuer , & le foutenir.
QUAND il prévoit de l'Oppofition , & de la Difficulté , il faut qu'il
faſſe avancer lesTrouppes de laſeconde Ligne & delaFrontiere,pour
venir prendre les Poſtes de celles qui gardent les Défilez & les Ponts,
afin qu'elles joignent le Corps des Trouppes où eſt le Commandant,
pour être en état de ſe porter en avant , & foutenir celles qui font
l'Expédition.
Un Général , qui connoit le Terrain , qui ſçait ce que ſon Enne-
mi peut faire , fuit toujours avec ordre ſes Entrepriſes. Sa Marche
bruſque dans tout le Païs fait croire fes Forces plus confidérables
qu'elles ne le font, par la Terreur & l'Epouvante qu'elle donne
aux Païfans.
Ce qui eſt de plus important à faire obſerver , c'eſt de bien conte-
nir le Soldat , & que chaque Officier foit chargé de fa Trouppe , &
en réponde; fans quoi, on pourroit difficilement éviter le Pillagede
tout le Païs.
APRE'S cette Expédition finie, il faut promtement faire conduire ,
par des Eſcortes de Cavallerie & de Dragons , les Otages , que l'on
a pris pour affeurer les Contributions , à l'Endroit que le Comman-
dant aura marqué. Alors , toutes les Trouppesdétachées rejoignent
le Gros , à l'exception de celles qui gardent les Défilez & Villages ;
leſquelles ne ſe retirent qu'après qu'elles en ont reçu l'Ordre, afin de
fa
GUERRE , 1 Partie , Chapitre IX. 15
favorifer la Rettraite aux Ponts ou Paſſages, que l'on garde juſques
au Retour de tous lesDétachemens.
Si l'Ennemi , attentifde ſon côté, prenoit des Meſurespours'op-
poſer à ces fortes d'Entrepriſes , alors on marcheroit également , &
ên même tems , dans toute la Frontiere : &, lorſqu'on arriveroit dans
P'Endroit qu'on voudroit pénétrer , fes Forces étant diſperſées de
toutes Parts , par l'Attention qu'il auroit à ce grand Mouvement,il
feroit hors détat de vous réſiſter.
L'EXECUTION de ces Projets eſt pénible , à cauſe de la Saiſon de
'Hiver , où ordinairement on les éxécute. Mais , l'Ennemi ſe trou-
ve dans la même Peine , pour s'y oppofer : & l'on a l'Avantage de
pouvoir lui cacher le Moment & le Tems de l'Entrepriſe , & de le
prévenir , pour occuper les Poſtes néceſſaires & avantageux.
Le Général , avant que de s'engager dans uneſemblable Expédition,
prévient l'Intendant de la Province le plus à portée, ou celui qui
fait fes Fonctions , de ſes Démarches , & de la Quantitéde ſes Troup-
pes ; afin qu'il leur faſſe tranſporter les Munitions néceſſaires pour
leur Subſiſtance , & qu'il la continue ſuivant le Tems qu'il eſt obligé
de refter.
****

CHAPITRE DIXIEME.
Conduite de deux habiles Généraux dans une Action.

,
Superioriterineral
c'eſt l'Expérience, qu'il s'eſt acquiſe dans les Actions ,quiluifait
trouver les Moïens de réſiſter aux Efforts de fon Ennemi : & c'eſt elle ,
qui le rend inébranlable dans le plus grand Péril.
DEUX habiles Généraux , qui ſeſuiventdeprès, ſe fontunJeu con-
tinuel deMouvemens , Marches , Contre-Marches,Rufes , & Surpriſes
étudiées, pour prendre leursAvantages, avantqued'envenir à l'Action.
Quelquefois , la Situation duLieu ,& la Difpofition du Terrain , join-
tes à la Proximité de leurs Armées , & à l'Envie de combattre , les
détermine. C'eſt dans ce moment , qu'ils donnent tous leurs Soins à
faire une Difpofition conforme aux Avantages du Terrain , à cacher,
s'il eſt poſſible, leur Manœuvre , pour pénétrer une Droite , ou une
Gauche, ou le Centre. A force de Troupes en Colonnes , on les dif-
poſe pour parer ces Coups , par des Corps de Réſerve , & Détache-
mens deBrigades.
CHA-
16 L'ART DE LA

CHAQUE Général , alors , anime fa Trouppe , plutôt par fon E-


xemple , que par des Difcours. Il étudie de près la Contenance de
fon Ennemi , cherche à lui faire de fauſſes Attaques, pour qu'il y
porte fes Forces , ou pour le contenir pendant qu'on lui en diſpoſe
une véritable.
ENFIN, le Signal ſe donne. Une même Ardeur porte toutes les
Troupes à l'Action. Ce prémier Choc devient vif & général dans
tout le Front de la prémiere Ligne. Le Bruit de Guerre , joint au Feu
terrible de Moufſquetterie & de Canon, fait retentir l'Air. Malgré
cette Confufion apparente , tout combat en Ordre , & fe ranime de
même. Chaque Officier , attentif à ſa Trouppe , la conduit , &
l'excite au Combat , pour gagner du Terrain ſur l'Ennemi.
Le Général parcourt la Ligne , anime par ſa Préſence la Valeur
de ſes Trouppes. Tantôt, il ſe porte à la Cavallerie, pour la fairea-
gir; tantot , à fon Infanterie, fuivant le Besoin. Son Coup-d'Oeillui
fait appercevoir les Défauts de ſon Ennemi,pour en profiter fur le
champ. Apeine l'Occaſionſepréſente , que , dans l'inſtant , ilpouſſe vi-
vement les Trouppes de l'Ennemi , & même avec Succès.
MAIS, l'Attention de cet Ennemi à bien diſpoſer les ſiennes , fait
manquer cette Entrepriſe. Dans le moment que ceGénéral ſe flat-
toit de ce prémier Avantage , l'Ennemi le pénétroit d'un autre Côté.
Il donne fes Ordres , pour arréter ce Coup , & s'attache uniquement
à furmonter les Difficultez qu'il rencontre dans l'Endroit où il ſe-
trouve.
C'EST alors un Acharnement furieux de toutes Parts. Les Bleſſés
& les Morts couvrent , & teignent de leur Sang , le Champ de Bataille.
Ces deux Généraux mépriſent les Périls. Ils ſe portent auxEndroits
où le Combat eſt le plus opiniâtre: recommencent de nouvelles At-
taques , pour faire Diverſion ; & n'ont d'autre Attention , que de
parer les Coups , & d'en porter.
COMME les grandes Actions , de trop longue Durée , affoibliſſent
les Combattans,ces deux grands Capitaines veulent prolonger leurs
Attaques , juſqu'à ce que la Valeur de l'un ait uſé celle de l'autre ,
& que quelque Partie de la Ligne ait fuccombé au violent Effort de
ſes Trouppes.
CE Coup arrivé, alors le Vaincu , pour ne pas riſquer la Dé-
faite entiere de fon Armée , cede le Champ deBataille à ſon Enne-
mi. Le Vainqueur ne peut porter plus loin ſa Victoire, par la bonne
& fiere Contenance de fon Ennemi , qui ne ſe retire , que pour mieux
te diſpoſer au Combat.
On a vu auſſi des Batailles , conduites avec tant de Fermeté par
ces
GUERRE , I Partie , Chapitre X. 17

ces grands Capitaines, dont l'un avoit pouffé &gagné le Terrainde


la Gauche de ſon Ennemi , & l'autre celui de la Droite. Tous deux ,
également Vaincus & Vainqueurs , ont foutenu & confervé leur
Champ deBataille. Pour ne rien perdre de laGloire de leurs Actions ,
ces deux habiles Généraux avoient projetté , avant que d'en venir aux
Mains , le Lieu de leur Retraitte , & la Diſpoſition de leurs Marches.
Ils avoient envoïé leurs Ordres dans les Places de la Frontiere ,
& à toutes les Trouppes àportée d'eux , de venir les joindre , & de
leur amener des Munitions de Bouche & de Guerre.
TOUTES Ces Difpofitions , faites à tems , remettent ces Généraux
enEtat de recommencer une ſeconde Action. Celui , qui a gagné la
Victoire , veut en profiter. L'autre fait jouër tous les Refforts de
fon Eſprit & de fon Expérience , pour trouver à fon tour des Avan-
tages fur fon Ennemi. Mais, l'Habileté du Vainqueur ſçaitles éviter ,
& rufe également comme lui , pour le ſurprendre en feignant de le
fuir, pour le trouver en Place , ou en Defordre dans quelque Marche
précipitée , & le combattre. L'Attention de ces deux Grands-Hom-
mes à ſe dérober aux Surpriſes , à bien affûrer leurs Marches , à fe
porter dans des Camps avantageux: toutes ces Difpofitions ſi parfai-
tes les éloignent d'en venir aux Mains, pour vouloir trop chercher
leurs Avantages.
ENFIN , le Tems de la Campagne ſe paſſe , & les contraint alors
de prendre des Quartiers de Repos ,& de les aſſurer. Cela dépend des
Poſtes , qu'ils occupent , & qui font foutenus par la Proximité de
leurs Armées.
C'EST la grandeScience du Général,de prévenir par ſes Démarches
celles de fon Ennemi , & de s'emparer du Terrain , où il voudroit é-
tablir ſes Quartiers d'Hiver. Par-là , on ſe rend Maitre de la Fron-
tiere, on eſt enEtat de former des Entrepriſes ſur ſes Places, & on l'o-
blige enfin à une Paix dont on tire beaucoup d'Avantages.

CHAPITRE ONZIEME.
De l'Application , que doivent avoir les Officiers , qui veulent par.
venir aux Emplois confidérables ; & de la Néceſſité qu'il
y a pour eux de connoitre les différens Services.
Leſt très difficile à l'Homme , qui ſe deſtine à la Guerre, d'arriver
I au But qu'il ſe propoſe, ſans en connoitre les Routes , & lesDif-
ficultez qu'il faut furmonter.
C L'E-
18 L'ART DE LA
L'ETAT d'un Officier eſt pénible , laborieux , & dur , avant que
de pouvoir arriver auxEmplois de Distinction. Mais comme ceux , qui
enſurmontent les Obſtacles , en font récompenfez, l'Idée, qu'on ſefait
de leur Rang & de leur Elévation , engage les autres à les fuivre.
CEUX , qui ſe donnent au Service , doivent s'appliquer à bien con-
noitre leur Emploi , remplir exactement leurs Fonctions , profiter
des Avis de leurs Supérieurs , ne point ſe rebutter ni ſe roidir contre
le Commandement , s'occupper à contenir le Soldat dans les Poftes
où ils ſont détachés avec eux , fans avoir aucune Tolérance pour
les Pareſſeux & les Libertins ; & donner , par leurs Exemples , &
leur Affiduïté , une Emulation qui attire les autres à leur Devoir.
ILS doivent éviter le Jeu & les Débauches , qu'on peut leur re-
procher , dont l'Habitude ternit leur Réputation ,& peut corrompre
laJeuneſſe qui chercheàles imiter ;s'appliquer à la Lecture des Livres
qui inſpirent la Vertu , & de ceux des Mathématiques , de l'Hiſtoire ,
desBatailles, Siéges , & Mouvemens , qui font remarquables , pour y
apprendre à parler de leur Métier; s'aſſocier avec des Perſonnes de
Sçavoir & de Mérite , pour profiter de leur Converſation & de leur
Exemple ; tâcher à s'élever dans les Emplois laborieux & de Détail,
pour s'informer & s'inſtruire de toutes Chofes ;neplaindre , ni la Pei-
ne , ni le Tems , lorſqu'il s'agit du Service ; être toujours égal , en
toutes Occaſions , pour être prêts à tous Evénemens , afin d'attendre
avec Fermeté ce qui peut arriver , pour mieux prendre ſon Parti.
Rien n'affermit plus un jeune Homme au Bien , que ces dignes & u-
tiles Occupations.
ILS doivent avoir une Subordination parfaite, pour leurs Offi-
ciers ſupérieurs. C'eſt par cette Soumiflion , qu'ils apprenent leur
Métier , & qu'on le leur enfeigne avec plaifir , quand on leur connoit
l'Efprit docile & foumis.
COMME la Vie de l'Officier & du Soldat eſt ſouvent agitée par des
Commandemens épineux , il faut qu'ils s'y préparent de bonne heu-
re , en évitant la Molleſſe; afin de s'aſſujettir aux Peines , pour les
mieux ſupporter dans les Momens difficiles.
Ils doivent encore s'occuper à bien faire l'Exercice , & à connoi-
tre parfaitement toutes les Evolutions , pour les apprendre aux Sol-
dats; afin , dans l'Occafion , d'en faire l'Ufage qui peut convenir.
C'eſt la Choſe , qui me paroit la plus effencielle , & la plus néceſſai-
re, pour rendre un Officier capable de commander, puiſqu'elle eſt vé-
ritablement le Guide des Actions brillantes , pour bien nanœuvrer les
Trouppes devant l'Ennemi , ſoit pour l'éviter , ou pour le combattre.
LES Officiers , qui ont paflé par tous ces Dégrés avec beaucoup
d'Application , & qui font Capitaines , font enEtatdebienfervir dans
toutes
GUERRE , I Partie , Chapitre XI. 19

toutes les Occaſions. C'eſt l'Emploi le plus eſſenciel. Le Nombre en


eſt conſidérable dans une Armée. C'en eſt l'Ame , & la Force : & c'eſt
par eux , que tout ſe met en Mouvement & en Ordre , pour combat-
tre. Combien de Batailles ont été gagnées , dont leur Vie & leur
Sang ont été le Prix de la Victoire ?
Pour y parvenir, ces Officiers ont mépriſé le Danger , ont animé
leurs Trouppes , ont bruſqué l'Ennemi , enfin ont ſcu profiter de
leurs Avantages. Le GrandUſage des Actions les rend capables
d'éxercer les Emplois de Diſtinction. Leur Expérience les met au
Fait de manœuvrer à propos les Trouppes , qu'ils ont à leurs Ordres,
pour une Entrepriſe. C'eſt par leurs Soins , que la Diſcipline eſt
fi bien obſervée dans les Trouppes , & que l'on voit revivre l'Emu-
lation & la Valeur fi néceſſaires.
Ces Officiers s'appliquent à connoitre à fonds le Détail de tous les
Emplois , où ils parviennent ; en rempliſſent les Fonctions , avec
Dignité & Exactitude; ſerendent néceſſaires , par leur Sçavoir , fans
Oftentation ; parlent ſouvent de leur Métier , & des Difficultez qui
s'y trouvent, pour s'en inſtruire; préviennent , par de fages Con-
feils , leurs Camarades , lorſqu'ils ſe trouvent engagés dans quelque
Pas dangereux ; enfin , ils cherchent les Occaſions de les obliger,
fans aucun Retour ſur eux-memes.
IL me paroit , que de pareilles Occupations , & de pareils Senti-
mens , élevent un Homme avec Diſtinction dans ſon Métier , & qu'il
peut , par ce Moïen , furmonter les Obſtacles qu'il trouve en ſon
Chemin.
QUAND il eſt parvenu par pluſieurs Actions d'Eclat à ſefaire con-
noitre de l'Officier & du Soldat, on lui rend auſſi-tôt la Juſtice qui
lui eſt dûe. Alors , ſa Réputation ſe répand parmi les Troupes ; & l'on
eſt forcé de le ſouhaitter en Place , & de lui donner des Rangs & des
Emplois , pour lui procurer des Occafions de Commandement.
IL connoit , dans ce Tems-là , où ſon Application & fon Sçavoir
l'ont conduit. Ilrenouvelle ſes Etudes &fes Soins , pourſe perfection-
ner : il recherche toutes les Fonctions & les Détails du Poſte qu'il
occupe, pour s'en rendre digne ; &, lorſque le Moment d'une Ac-
tion ſe préſente , il y agit avec autant de Conduite que de Valeur ,
pour y faire briller les Trouppes qui font à fes Ordres. Il partage
je Péril avec elles , & fe fait un Plaiſir de leur céder la Gloire & le
Mérite du Succès.
C'EST du Nombre de ces Officiers , qu'on a vu fortir de ſi grands
Hommes. Leur Application & Exactitude continuelle au Service les
a rendus néceſſaires à l'Etat. Quoi-qu'ils ne foient pas tous placés où
C2 ils
20 L'ART DE LA
ils mériteroient de l'être , on leur deſtine au moins les Poſtes de
Conféquence , qui peuvent devenir vacans.
DANS les différens Emplois où ils font élevez, ils ſe diftinguent
par un Commandement aiſe, mais qui convient au Service. Rien
n'échappe à leur Sçavoir, pour bien difpofer les Trouppes dans une
Action. Leurs Ordres font promts , d'un Stile concis , entendus ,
.
faciles ; & l'Exécution en eſt merveilleuſe. Ils ſçavent prendre leur
Parti dans les Occafions les plus bruſques ; ce qui leur fait mériter la
Confiance & l'Eſtime générale des Trouppes , & les Emplois les
plus confidérables de la Guerre.
L'OFFICIER , qui a des Vûes pour s'avancer , doit encore , fans
ſe diſtraire de l'Application qu'il doit au Corps où il eſt attaché , ap-
prendreles autres Services; foit pour en parler &en connoitre l'Ufage ,
ſoit pour s'en fervir utilement dans l'Occafion. Comme chaque
Trouppe différente à ſa Regle,ſa Manœuvre , & fa Difpofition,pour
combattre , il faut les ſçavoir & s'y conformer , pour la faire agir , &
en tirer le Secours qui peut convenir.
C'EST ce qui doit engager l'Officier , qui commande ces Corps
différens , de ne rien entreprendre pour une Action, qu'auparavant il
n'ait conſulté les Chefs,dont il peut tirer de grandesLumieres , pour
donner ſes Ordres. Par ce Moien, il s'attire, dans toutes les Oc-
cafions , cette Confiance ſi néceſſaire , qui fait la Réputation de
l'Officier , & le met en paſſe de commander les Corps les plus confi-
dérables.
Il faut remarquer, qu'il y a des Occaſions , où la Cavallerie a
beſoin du Feu de l'Infanterie, pour la foutenir. Il y en a d'autres ,
où la Cavallerie protege & foutient l'Infanterie. C'eſt dans cesRen-
contres , qu'il faut qu'un Commandant fache faire la Diſtribution de
ſes Trouppes , fuivant leur Utilité, & le Terrain qu'elles peuvent
occuper. Enfin, tout confiſte à ſe bien fervir du Lieu où l'on ſe
poſte,&àbruſquervivement l'Ennemi,pourſefaire jour , pour ſe don-
ner un Terrain fuffifant ,pour former ſes Trouppes, & pour les faire
combattre en forte qu'elles ſe ſoutiennent avec ordre.
QUAND on agit de Concert avec les Officiers Commandans des
Corps , & qu'on leur propoſe les Difficultez qui fe préſentent , on
trouve avec eux des Expédiens pour les furmonter. Alors , tout
s'anime d'un même Eſprit: on ne trouve plus d'Obſtacles invinci-
bles ; & l'on eft preſque für de la Victoire.
IL y a beaucoup de Chofes , dans l'Art de la Guerre , qui ne
peuvent ſe ſçavoir , que par une grande Expérience. Une des plus
effencielles , c'eſt la parfaite Connoiſſance du Païs où l'on fait la
Guerre.

!
GUERRE , I Partie , Chapitre XI. 21

Guerre. Il faut abſolument, pour en parler juſte , & en pouvoir


profiter ; obſerver les Avantages , & les Défauts , des Camps que
l'on y peut occuper; leurs Diſtances ; la Difficulté des Marches pour
y arriver , & ce que l'on peut faire pour les furmonter ; les Deffilez,
Rivieres , ou Chateaux , où l'on place des Trouppes , pour couvrir
le Camp , & affûrer la Marche des Colonnes ; ſçavoir camper les
Trouppes , fuivant le Terrain qui leur convient , avec la Diſtance
néceſſaire pour ſe poſter & remplir le Champ de Bataille , dont les
Flancs foient protégés & foutenus , de Ravins , Ruiſſeaux, Rivie-
res , Bois , Chateaux , ou Villages, retranchés. Toutes ces Connois-
fances demandent une grande Application ; mais , elles font abfolu-
ment néceſſaires , contre les Efforts d'un Ennemi vigilant.
IL faut encore, que l'Officier , qui veut ſe diftinguer, s'applique
à connoitre les Démarches que l'on doit faire pour inveftir & affié-
ger une Place ; les Précautions , que l'on prend pour en occuper tou-
tes les Avenues & les Deffiiez ; la Maniere , dont il faut pofter toutes
les Trouppes pour la Circonvallation , en forte qu'elles ſe puiſſent
protéger les unes les autres dans le Beſoin qu'il remarque ce que
Î'Ingénieur doit faire, pour ſe couvrir du Feu des Affiégés , par la
Diſpoſition de ſa Tranchée; par la Maniere de la pouſſer , par des
Boïaux , Places d'Armes , Paralleles , & Sapes ; de la garder , & de
foutenir les Travailleurs deſtinez à pouffer l'Ouvrage : voir les En-
droits , où l'on fait les Batteries de Bombes , & de Canon : éxaminer
les Objets , & les Ouvrages , qu'elles battent :ſe porter dans le Parc de
l'Artillerie , pour connoitre fa Diſpoſition , & s'il n'eſt point vû de
la Place , ou expoſé à fon Feu: ſçavoir la Quantité , & la Qualité , de
toutes les Munitions qui le rempliffent, & l'Ufage qu'on en peut fai-
re : s'inftruire de la Maniere ,dont on charge , & l'on tire , les Bombes
& les Boulets à Ricochets ; où l'on place les Mines , & les Four-
neaux ; en voir les Travaux , comment on les charge, & la Difpofi-
tion de leurs Etançons , afin de pouvoir juger de leur Effet.
Ce n'eſt pas qu'un habile Officier doive ſe déranger de ce qu'il
doit faire, pour connoitre de ſi près toutes ces Choſes. Mais , il ne
doit pas ignorer leur Utilité , leur Travail , & leur Ufage , afin
de s'en fervir lorſqu'il ſera en Place , & de les pouvoir ordonner par
lui-même.
QUELQUE- CHOSE que l'on puiſſe faire pour entrer dans unDé-
tail & une Connoiſſance ſi parfaite de la Guerre , quelque Applica-
tion qu'on y donne , on y apprend tous les jours ; & mille Chofes
peuvent arriver , que l'on n'apointpu prévoir. Il n'y a que la grande
Expérience , & la longue Application , qui puiffe faire parer ces
C3 Coups

1
22 L'ART DE LA
Coups imprévûs. Il faut néceſſairement, pour parvenir à cette
grande Perfection , aimer beaucoup fon Métier. Alors , on en
furmonte plus aisément les Difficultez & les Peines.
Un de plus grands Généraux de notre Tems a dit , qu'il n'avoit
appris à furmonter les Difficultez de ſon Métier , que parce qu'il
l'avoit aimé ; & que , dans les Occafions , où il s'étoit trouvé , il
s'étoit autant appliqué à remarquer les Fautes qu'on y avoit faites ,
que ce,qui en avoit caufé le Succès : que, par ce Moïen , il avoit con-
nu l'Art de s'inſtruire ; & que la Gloire , qu'il y avoit de ſe procurer
des Talens pour s'élever aux Emplois de Diſtinction , faifoit ſup-
porter les Peines & les Travaux les plus pénibles.
J'AI entendudire à unOfficier-Général d'un rare Mérite, &quieſt
mort Maréchal de France , qu'il n'avoit eu nulleautreEtude,ni Scien-
ce, que celle d'aimer fon Métier: qu'il s'y étoit élevé par Dégrés ;
qu'il étoit très perfuadé , qu'un Officier, qui voudroit parfaitement
s'appliquer, en ſçauroit autant & plus que lui, s'il vouloit recher-
cher avec Exactitude tout_ce qui a rapport à la Guerre ; que le Dé-
faut de la plus part des Officiers étoit de ſe trop diſſiper par la Mol-
leffe & les Plaiſirs, de peu réfléchir ſur leur Etat & fur leur Emploi ,
&ſouvent d'en parler, &d'en décider, ſans le connoitre à fonds ; &
que l'Homme de Guerre ne reſtoit ignorant , que par fon peu d'Ap-
plication , parce qu'il évitoit trop volontiers la Peine & le Travail.
L'OFFICIER marche toujours d'un Pas ferme & égal dans le
Sentier de la Gloire. En quelque Dégré d'Elévation qu'il ſe trouve ,
il croit n'avoir encore rien fait ; & il veut toujours s'avancer. Les
Férils ne peuvent l'arréter: il les franchit tous , avec Audace. Il
les connoît , cependant, par le Malheur des autres. Mais , quoi-
qu'il ſe flatte de les furmonter, il trouve ſouvent , dans le Fort de
fa Courſe , le Moment fatal , où il eſt arrété. Voilà le Terme de
l'Ambition de l'Homme.

CHAPITRE DOUZIEME .

Il faut éxercer les Trouppes , & faire éxécuter févérement les


Ordonn ances.

UNc'eſ d'enCho
E tdes tretfes
enir les Tro
eſſees
les plus upp ncieàlles pour ven
faire ſou le tBie
l'Ex du ceServ, ice,
n erci &à
leur apprendre les Evolutions néceſſaires , pour agir & ſe mouvoir à
propos
GUERRE , I Partie , Chapitre XII. 23

propos devant l'Ennemi. Il faut, fur toutes chofes, les occuper


dans le Tems de Paix, pour ôter aux Soldats l'Eſprit de Feinéantiſe
&de Molleffe ; car , les Trouppes ne s'aguerriſſent que par les fré-
quentes Actions , en formant , de pluſieurs Bataillons, des Lignes
d'Infanterie & d'autres de Cavallerie, pour s'eſcarmoucher , & fe re-
préſenter l'Image de la Guerre , par les Démarches & les Evolutions
qu'elles font les unes contre les autres, pour en venir au Combat.
Le Bruit du Feu les anime , les différens Mouvemens qu'ils font
obligés de faire , pour ſe former en Bataille , & pour éviter les Sur-
priſes , leur font prendre la Contenance de Soldats aguerris. L'E-
mulation les excite à qui fera le mieux : & , lorſque tout eſt bien
conduit & animé par tous les Officiers , au lieu d'un Exercice péni-
ble , les Trouppes s'en font une Occupation agréable & utile.
Un Général en Campagne ordonne aux Régimens ou aux Bri-
gades , à une Droite de Cavallerie ou d'Infanterie, de faire tour à
tour l'Exercice; & quelque-fois tout - à- la fois à la Ligne entiere.
Les Officiers de Caractere , auſſi bien que les fubalternes , peuvent
beaucoup y apprendre.
LORSQUE la Campagne eſt finie ,& que les Trouppes font dans
les Places de leurs Quartiers d'Hiver , chaque Régiment doit profi-
ter des beaux Jours , afin que les Recrues , & lesTrouppes incorpo-
rées , s'exercent , & prennent l'Eſprit , & cette Contenance fiere , qui
convient aux Gens de Guerre.
Il y a une très grande Différence d'une Trouppe bien difcipli-
née , à celle qui ne l'eſt pas , lorſqu'il s'agit de faire le moindre Mou-
vement devant l'Ennemi. Celle-ci est très embaraffée pour manœu-
vrer àpropos , & fe retirer d'un mauvais Pas qu'elle n'a pû éviter : au
lieu que celle , qui ſçait bien ſes Evolutions , ſçait auſſi connoitre ce
que veut faire l'Ennemi , en ſçait parer les Coups & les Surpriſes , le
tient en Reſpect , & le combat à But égal.
On a vu des Exemples de toutes Façons , où des Régiments ſe
ſont portez d'eux-mêmes dans l'Action aux Flancs des Ennemis , les
ont enfoncez & penetrez , & y ont cueilli les prémiers Fruits de la
Victoire. On en a vu d'autres, qui ſe ſont retirez des Mains de
leurs Ennemis , en formant des Bataillons quarrez , & en confervant
toujours leur Feu. Ils ſe font foutenus en Plaine , contre la Caval-
lerie , & en font fortis avecHonneur. Tous ces Evénemens , du plus
au moins , dépendent abſolument de la Capacité des Officiers ,
& de la bonne Diſcipline qu'on a donnée aux Trouppes.
Pour ce qui regarde les Ordonnances du Prince, il eſt très né-
ceffaire que le Général les faſſe bien obſerver , afin de conſerver
cette
24 L'ART DELA

cette belle Difcipline , fi utile parmi les Trouppes. Elle lie & fou-
tient une étroite & merveilleuſe Subordination. Elle anime & fait
mouvoir ce grand Nombre d'Hommes au prémier Ordre. Non feu-
lement les Généraux y doivent mettre leur plus grande Attention ,
il eſt encore d'une Néceſſité abſolue , que chaque Officier particulier
:

ydonne fes Soins.


IL y a des Occafions , où le Général eft forcé de faire publier des
Ordonnances rigoureuſes contre des Abus très oppoſez au Service.
On doit être rigide à les faire obſerver , & punir ſur le champ ceux
qui y contreviennent; afin d'arréter le Defordre , & remetre les Li-
bertins dans le Devoir , & conſerver par-là la bonne Diſcipline dans
les Trouppes. Il y a cependant des Occaſions , où la Prudence du
Général diminue la Peine , ou pardonne les Fautes , quand il n'en
prévoit point d'Abus. !

LORSQUE , du plus grand au plus petit, chaque Officiera toujours


l'Oeil fur fa Troupe , qu'il y tient éxactement la Main ,& que le Gé-
néral récompenfe & punit à propos , l'on prévient , fans doute , &
l'on arrête , beaucoup de Defordres. On voit naitre alors l'Amour ,
l'Application , & la Science du Métier; ce qui rend une Armée in-
1
vincible. 1

*****************天明8:

CHAPITRE TREIZIEME . !

Les Officiers doivent lire , & faire des Remarques.


ES Officiers , qui veulent parvenir aux Emplois conſidérables de la
LGuerre , ne peuvent être trop attentifs à tous les Mouvemens ,
trop réfléchir fur les Actions où ils ſe trouvent, ni faire des Remar-
ques trop éxactes fur la Caufe & l'Evénement ; afin d'en profiter , &
de ſçavoir prendre leur Parti dans l'Occafion.
LE Tems efface de la Mémoire les Choſes qui en ſont éloi-
gnées. Lorſque nous les rappellons de loin , nous nous les repréſen-
tons avec trop de Confufion, &nous nereſſentons preſque plus ce qui
en a fait préciſement le Mérite. Ce qui ſe paſſe en nous-mêmes , en
lifant la Raiſon des Surpriſes, des Combats, & des différens Mouve-
mens,que nousavons vus , nous convainc affez , que les Remarques
font d'un très grand Secours. L'on en prend ce qui convient. On
1

augmente fes Idées , on les dirige , & l'on en fortifie ſes Projets.
Les plus grands Hommes liſent toujours , pendantla Guerre , com-
me dans la plus profonde Paix. Les Commentaires de César, & les
autres
GUERRE , I Partie, Chapitre XIII. 25

autres Mémoires Militaires , leurs deviennent familiers ; & cette E-


tude eſt la Source de la Supériorité que l'on trouve en eux.
Un Homme, deſtiné pour la Guerre, ne sçauroit affez s'entrete-
nir de ce qui peut le perfectionner dans ſon Métier. L'on ne com-
bat pas toujours. La Lecture & les Réfléxions font de tout Tems , :
&ne laiſſent pas d'inſtruire infiniment. Rien n'eſt plus difficile que
l'Art de la Guerre : rien de plus important. L'Honneur , la Vie ,
l'Intérêt des Rois & des Peuples , en dependent. Eſt-il riende plus
digne d'un grand Cœur,puiſque l'Immortalité s'enfuit?
Ce qui nous reſte aujourd'hui d'Ecrits de nos parfaits Généraux
eſt une Peinture vive des Evénemens paſſez. Les Inſtructions , qu'ils
nous ont laiſſées , nous font connoitre les Fautes de leurs Ennemis ,
& la Maniere dont ils ont ſçu en profiter. Ces Actions , fi bien dé-
taillées , font des Leçons parfaites , pour nous expliquer les Regles
de ce grand Art.
CES Hommes illuftres , dans leurs Ecrits , nous ont abrégé ces Sen-
tiers glorieux , qui , avant eux , n'étoient connus, que par une lon-
gue Expérience. Ils nous les développent , & nous ôtent la Peine
de les rechercher. Leurs Ouvrages n'ont pour But , que d'inſtruire
les Officiers , & de leur faire connoitre tout ce qui s'eſt paffé de leur
Tems. Chaque Trait renferme ſa Leçon particuliere , digne de nos
Remarques. Là , on apprend à raiſonner , & à tirer des Conféquences
juſtes des Faits de Guerre : & l'Expérience, ſe joignant à la Lecture,
nous met en état de prendre notre Parti dans les Occafions les plus
difficiles.

CHAPITRE QUATORZIEME.
Le Service de la Cavallerie.

IACavallerie eſtd'un
impofe beaucoup Secours merveilleuxdans
à l'Ennemi. un Avantages
Elle a de grands Armée. Elle
en
Plaine , dans une Action , quand on fçait s'en ſervir à propos. El-
le y protege l'Infanterie , & combat le Sabre à la Main. Si elle eſt
forcée de ſe rompre, les Eſcadrons d'une autre Ligne ſe préſentent à
l'Ennemi , pour lui donner le Tems de ſe rallier. Ses Courſes & fes
Démarches vives font des Effets ſurprenans dans une Bataille , lorf-
qu'elle peut déborder la Ligne de l'Ennemi , leprendre par ſes Flancs ,
par ſes Derrieres , ou se mettre à quelque Poſte , pour l'arréter dans
fa Retraitte. D Elle
26 L'ART DE LA
ELLE cauſe ſouvent le Gain des grandes Actions , par l'Activité
avec laquelle elle ſe porte & éxécute bruſquement les Ordres du Gé-
néral , dont le Coup-d'Oeil découvre dans le moment ce qu'il faut
qu'elle faſſe. Lorſqu'elle peut pénétrer par des Efforts violens l'In-
:
fanterie ennemie, elle la deffait. Ily a un Nombre infini d'Actions
dans l'Hiſtoire , qui n'ont été gagnées , que par ſon Secours.
Il faut à ſa Tête des Officiers d'Expérience & de Fermeté. Com-
me elle eſt promte pour agir, fi on la conduiſoit foiblement , au
prémier Revers de Fortune , elle pourroit faire des Ecarts dangereux ,
dont l'Ennemi profiteroit. Il faut avoir beaucoup d'Attention, pour
la rallier , & la retenir. Lorſqu'elle combat avec Fermeté , & qu'elle
eſt dans la Mélée , l'Action est très fanglante , par les Coups de Sa-
bre qui ſe repettent vivement.
L'HABILETE' des Officiers , qui la commandent , conſiſte à s'effor-
cer de la faire entrer par les Flancs des Eſcadrons ennemis. Celle ,
qui doit la foutenir , remplit le Vuide de celle qui a pénétré. Dans les
Coups deſeſpérez , elle peut venir fondre fur les Victorieux , les met-
tre en Defordre , & donner le Tems aux Trouppes renverſées de ſe
former , & gagner la Victoire.
On s'en fert trèsutilement,pour les Eſcortes des Convois, pour pro-
⚫téger les Fourageurs , pour apprendre des Nouvelles des Ennemis ,
pour faire des Courſes fur eux , & les intriguer , pour prendre les
Devans d'une Marche, & pour s'emparer des Situations avantageu-
ſes d'un Camp qu'on veut occuper. Elle en affure le Front , les
Flancs , & les Derrieres , par de grandes Gardes , que l'on y place.
ELLE eſt très eſſencielle dans les grandes Places afſſiégées. Elle
contient les Habitans, & fait des Sorties fur les Travaux des Enne-
mis , lorſque le Terrain le permet. Dans les Sieges que l'on fait ,
elle porte la Facinne pour les Tranchées ; &, par fa Diligence, elle
procure l'Avancement des Ouvrages. Ellepeut même combattre Pied-
a-terre , quand l'Occafion le demande.

CHAPITRE QUINZIEME.
L'Utilité des Dragons , dans une Armée , & dans les Places.
ES Dragonsfont très néceſſairesdansune Armée. Onles place or-
LESDragons font tresnece à la Gauche des Lignes ;& quelquefois
on leurfait occuperdesPoſtes avancés. Ils font auflile Service de laCa-
vallerie ,
GUERRE , I Partie , Chapitre XV. 27

vallerie , & de l'Infanterie , ſuivant que laSituation duLieu le deman-


de. Ils font très utiles, pour ſe porterbruſquement aux Endroits où
l'on veut prévenir l'Ennemi, pour l'arréter , & lui endiſputerlePaſſage.
DANS les Batailles , où ils ſervent , foit poureſcadronner , ou pour
mettre Pied-à-terre dans un Ravin , Deffilé, ouVillage , qu'il fautfou-
tenir ou emporter, tout leur convient pour l'Action; s'étant acquis ,
par beaucoup de Combats brillans ,une grande Réputation de Valeur
& de Fermeté.
LES Convois , & les Fourages , leur font deſtinez , pour les affu-
rer . Toutes les Expéditions vives leur font dûes. Leur Activité au
Service , dans les Occaſions , eſt ſans éxemple. Dans la Deffenſe des
Places , ils peuvent faire très utilement le Service de Grenadiers : & ,
pour les Attaques , ils peuvent fervir dans les Expéditions les plus
hardies , & les plus difficiles. Ils portent auſſi la Facinne , pour
perfectionner & avancer les Ouvrages de la Tranchée.
*

CHAPITRE SEIZIEME .
Ce que peut faire l'Infanterie dans toutes les Occafions.
ILferoit difficille de bien détailler les différens Services , que peut
rendre l'Infanterie. Elle eft propre à toutes les Expéditions : &

comme elle va au Combat lentement , & fiérement, elle peut diffi-


cillement s'en tirer , fans beaucoup risquer. Sa Valeur & ſa Ferme-
té la ſoutiennent contre les Efforts de l'Ennemi , juſqu'à ce qu'il ait
trouvé le Moment de les furmonter.
QUAND elle est bien conduite, elle peut fe faireJour dans les Oc-
cafions les plus périlleuſes. Ses Coups de Main font dangereux. Il
ſe fait , dans des Trouppes de Valeur, un très grand Carnage. Le
Sang y coule de tous côtez, fans qu'elles enviſagent le Péril. Tout
les anime à vaincre.
UNE Infanterie en bon Ordre , & qui ſçait ménager fon Feu , eſt
un Rempart des plus reſpectables ,& qui impoſe beaucoup à laCaval-
lerie , quand même elle en feroit environnée.
A la Journée de Fleurus, comme je l'ai déjà fait remarquer ail-
leurs (*), tout le Débrisde l'Infanterie ennemie , au nombre de qua-
torze Bataillons , n'en firent qu'un ſeul , & faiſant Tête de tous
Cô-
(*) Voiez ci-deſſus, pages 9 & 11 .
D2
7. :

28 L'ART DE LA
Côtez. Monfieur de Luxembourg, qui voulut les entamer, leur fit
tirer de fort près pluſieurs Coups de Canon. Il en éxamina la Dif-
poſition ; & , voïant en eux une très bonne Contenance , il aima
mieux leur faire unPont d'Or, que de riſquer , après avoir gagné la
Bataille , de faire périr une Trouppe en fi bon Ordre, d'en prendre
peu , & d'en perdre beaucoup.
A LABataille de Rocroi, que n'a- t- on pas vû de la Valeur & de
la Fermeté de l'Infanterie Eſpagnole. Elle ſe ſoutint en Plaine , con-
tre une Armée victorieuſe. Quelque Effort quefit laCavallerie pour
l'entamer , elle n'en feroit pas venu à bout , ſans la Droite de l'Infan..
terie , qui l'enveloppa. Le Duc d'Anguien l'y conduifit ; & elle fa-
vorifa, par fon grand Feu,leMoment à notre Cavallerie de la péné-
trer & de la défaire(*).
QUAND on ſçait conduire l'Infanterie , & l'animer à propos , on
eſt en état de tout entreprendre. Rien n'étonne celui qui la com-
mande. Il peut arréter l'Effort le plus violent de l'Ennemi. Elle
ſçait prendre les Places les plus formidables. Elle deffend les plus
foibles , avec beaucoup de Fermeté. Rien ne lui échape de ce qui
:
peut lui procurer l'Occafion de ſe diftinguer ou de vaincre. Les
Poſtes les plus difficiles , pour affurer un Camp , & en conferver
les Avenues , lui font confiés , ainſi que les Enceintes des Fourages ,
pour en garder les Deffilez , & occuper les Villages. Elle eſt mer-
veilleuſe, pour deffendre les Paſſages des Rivieres , attaquer les Re-
tranchemens , & les deffendre. Elle est très néceſſaire , pour efcor-
ter les Convois , & afſeurer les Poſtes qui ſe trouvent fur leurs Mar-
ches.
Ily a des Occurences , où l'on peut mettre de l'Infanterie en
Crouppe derriere la Cavallerie , pour s'emparer bruſquement d'un
Poſte, pour faire Feu fur celle de l'Ennemi , pour la rompre, la dé-
placer, ou foutenir la nôtre. Par ce Moïen , on peut gagner du
Terrain & du Tems , & prendre de grands Avantages fur fon En-
nemi..
LES Officiers , qui s'appliquent à bien étudier tous ces Mouve-
mens, peuvent fe rendre recommandables , & parvenir aux prémie-
res Dignitez de la Guerre.
(*) Voiez ci-deſſous, II Partie , Chapitre I.

г ८

L 1

CHA-

1
GUERRE , I Partie , Chapitre XVII. 29

11 поня

CHAPITRE DIX - SEPTIEME.


Du Service de l'Artillerie, & defon Utilité.
Lya , dans le Corps de PArtillerie , une Valeur & un grande
Fermeté , particulierement àfoutenir le Feu des Batteriesde l'En-
nemi.
DANS les Batailles , dont les moindres Coups ne laiſſent aucun Ef-
poir, tous les Officiers , excitez par l'Honneur & l'Emulation , ne
fongent qu'à faire leur Devoir. Malgré ce Feu d'Enfer , il y a de
l'Ordre , où le Sang froid , & la Fermeté , ont bonne Part. Cent
autres Choſes , qu'on ne peut détailler , ont bien leur Mérite ; &
font dans l'Occafion , d'un très grand Secours au Général.
LES Commandans de ce Corps ont le SecretdesAffaires les plus con-
fidérables de la Guerre. Ils prennentdes Meſures avec les Généraux ,
pour les plus grandes Entrepriſes. L'Attention continuelle , qu'ils
ont fur les Ouvrages des Arſenaux , pour préparer ce grand Attirail
qui fert en Campagne , & aux Expéditions des Siéges , eſt d'un Ar-
rangement infini. Le Détail,pour yfaire travailler, ne ſe peut ap-
prendre , que par un long Ufage. Sçavoir les Proportions de chaque
Chofe, leurUtilité, leur Quantité, & la Dépenſe qu'ilyfaut faire, tout
eſt abſolument néceſſaire pour bien diſpoſer le Travail des Atteliers.
IL y a, dans ce Métier, mille Parties plus ſçavantes les unes que
les autres. La Compoſition de la Poudre;l'Arrangement , qu'il faut
tenir , pour la faire ; fes Effets étonnans ; ceux des Mines , de la
Bombe, du Canon , des Mortiers , des Pierriers , de Balles - à- Feu ,
des Grenades , &des Artifices ; le Dégréde Perfection de la Fonte : tou-
tes ces Chofes , bien recherchées , peuvent donner une noble Осси-
pation , & une ample Carrierre , à l'Efprit , pour découvrir ce qu'on
ne connoit encore qu'imparfaitement. Les Officiers, qui font à laTê-
te de ce Corps , parviennent aux prémieres Dignitez de la Guerre ,
par une Suite d'Actions , qui les forment , & dont l'Expérience leur
donne de rares Talens pour aider à faire réüffir les grandes Entre-
priſes.
L'ORDRE, que l'Artillerie tient en Campagne , eſt digne d'une
grande Attention. Quoi que fa Colonne foit très peſante, elle trou-
ve du Secours dans ſa Marche , par le Soin des Officiers , qui la
conduiſent , & qui lui font à chaque inſtant applanir les Chemins &
D3 Def
30 L'ART DE LA

Deffilez , pour qu'elle puiſſe arriver en même tems que les Trouppes
aux Expéditions les plus promtes.
UNE Artillerie bien placée , & bien ſervie, aide à rompre les Li-
gnes & Retranchemens des Ennemis , & par ſes Effets procure aux
Trouppes le Moment heureux d'y pénétrer. Elle foutient les Ponts ,
deffend les Paſſages & Deffilez , & facilite une Retraitte. Elle eſt
utile dans toutes les Occafions où l'Infanterie peut ſeporter. Elleaide à
foutenir le Paſſage des Rivieres aux Colonnes de l'Armée. Son Parc
eſt un Attelier ambulant, où l'on trouve du Secours pour le Bien du
Service.
ELLE eſt très eſſencielle pour aider à prendre les Places. Elle en
détruit les Remparts. Elleva porter le Feu ſous les Baſtions les plus
impénétrables , qu'elle renverſe par l'Effet de ſes Mines , de fes Bom-
bes, de ſes Boulets rouges , & de ſes Pots-à-Feu. Elle embraze les
Villes , & les réduit en Cendres. Tout frémit à ſon Feu , & rien
ne lui peut réſiſter.
ELLE eſt de la même Utilité , pour la Deffenſe des Places , quand
on ſçait s'en fervir comme il faut.
Il y a beaucoup de Sçavoir à bien diſpoſer lesBrigades de l'Artil-
lerie , pour former un Equipage de Campagne , y faire trouver tout
le Canon néceſſfaire , & porter toutes les Munitions de Guerre , fui-
vant la Force & le Nombre des Trouppes de l'Armée , ainſi que cel-
les qui doivent ſervir à l'Ufage de l'Artillerie.

CHAPITRE DIX - HUITIEME.


LUtilité & le Service des Ingénieurs.

ILnieur.
faut avoir beaucoup de Capacité , pour devenir parfait Inge-
L'Expérience eſt lavraieEcole où il trouve mieux à s'inſtrui-
re. C'eſt la Regle la plus certaine à la Guerre. La Deſcription d'un
Siége , quelque juſte qu'elle foit, eſt trop foible , pour celui , qui
n'en ajamais vû. Il ne peut y prendre des Vûes aſſez étendues , ni
débrouiller les Parties différentes de ce Cahos qu'il faut ſçavoir dé-
velopper. On ne sçauroit bien fortifier une Place, ni en faire conf-
truire tous lesOuvrages, fans en ſavoir proportionner les Deffenfes au
Terrein , & à ce que l'Ennemi peut faire pour l'attaquer. Ce n'eſt
point la Grandeur, i la belle Conftruction , des Places , qui en font
le Mérite , & la Force ; mais bien la Diſpoſition , & la Pofition.
SÇAVOIR
GUERRE , I Partie , Chapitre XVIII.
31
SÇAVOIR conduire tous ces Travaux en connoitre toute la Dé-
‫و‬

penſe, prévoir les Accidens qui peuvent furvenir , & auxquels on


peut remedier ; ce font des Talens merveilleux. Faire les Projets
pour les Befoins & l'Entretien des Places , les expliquer par des Mé-
moires & des Plans intelligibles & bien diftincts , avec toutes les dif-
férentes Couppes & Profils ; c'eſt un Travail où il faut beaucoup
d'Attention & d'Ufage.
LES Ingénieurs font d'un grand Secours , pour aider à la Priſe des
Places. Leur Travaux , fi bien imaginez, conduiſent les Trouppes
au Pied des Ouvrages , à couvert de leur Feu. Ils font toujours at-
tentifs à profiter des moindres Négligences de l'Ennemi , pour a-
vancer leurs Tranchées. Ils préviennent le Général du Tems où il
peut attaquer les Ouvrages. Ils y conduiſent eux- mêmes les Tra-
vailleurs , s'y logent , & fçavent les mettre en étatde pouvoir y con-
ſerver des Trouppes, pour les foutenir.
Le Feu de Moufquetterie , & de Canon, leur eft familier. Ils con-
noiſſent mieux que les autres les Flancs ; mais , cette Connoiſſance
n'eſt que pour les Coups que l'on peut prévoir, contre leſquels ils
difpofent leurs Tranchées. Ily en a mille autres , qu'on ne ſçauroit
éviter par la Réflection de la Balle & du Boulet, qui plonge , ou s'é-
leve, plus ou moins, felon qu'il est tiré, ou qu'il touche l'objet qui
le réfléchit. Il y a une très fine Valeur dans ce Corps.
CES Officiers ont le même Mérite pour la Deffenſe des Places ; &
ſçavent , dans le Beſoin, en augmenter les Ouvrages , pour arréter
plus long- tems l'Ennemi. Ils peuvent fortifier un Camp , & le ren-
dre inacceſſible , par les Retranchemens qui en réparent la Situa-
tion. Ils ont de grandes Connoiffances , acquiſes par l'Ufage &l'Ex-
périence , & dont ils ſçavent ſe ſervir dans l'Occaſion. Ilsparlent à
fonds des Mechaniques. C'eſt une Science , qui leur eſt d'une Néceſſi-
té indiſpenſable, pour déterminerles Effets de Forces mouvantes dans
les Machines , la Réſiſtance aux Efforts de l'Eau , les Loix du Mou-
vement, les Regles du Nivellement,& tout ce qui peut fervir à pla-
cer & à perfectionner les Ecluſes, qui font quelquefois toute la For-
ce des Places , & la principale Deffenſe d'un Païs.
LEUR Etude continuelle leur donne un Génie ſupérieur , lorſqu'ils
veulent , dans le Cabinet , faire la férieuſe Recherche de la Vérité, &
la développer dans les différens Siftêmes. Ils ſe font à eux- mêmes
des Queſtions pour s'exercer & ſe perfectionner. Il y a beaucoup de
Choſes, qui ne ſe connoiffent que par l'Evénement, auxquelles ces
Officiers font en état de remédier, parce qu'ils poffedent à fonds les
Principes.
CHA-
L'ART DE LA
32

***************** ぁ文明8:

CHAPITRE DIX - NEUVIEME .

De la Subſiſtance des Troupes , & des Munitionsde Guerre.

POUR faire trouver à tems la Subſiſtance des Trouppes, il fauts'y


préparer par des Achats de Bleds & de Farines , que l'on fait
tranſporter dans les Places qui font à portée du Païs où doivent mar-
cher les Armées.
LES Intendans , inſtruits , par des Ordres particuliers , de la Dépen-
ſe qu'il faut faire, & des Lieux ou l'on doit placerles Munitions , s'a-
bouchent avec les Généraux , pour les informer de ce qu'ils ont fait ;
& prennent des Meſures néceſſaires avec eux , afin que toutes Cho-
ſes ſe trouvent diſpoſées pour commencer la Campagne. La même
Choſe ſe fait , pour les Munitions de Guerre , avec les Commandans
d'Artillerie.
De ſemblables Précautions mettent unGénéral en état de faire réüf-
fir ſes Entrepriſes. Suivant les Avis qu'on lui donne des Mouve-
mens que peut faire l'Ennemi , il forme alors des Projets , dont il
trouve l'Exécution facile.
Un habile Intendant eſt d'un grand Secours , pour ſe charger de
tous les Détails de Police & de Subſiſtance. Il connoit le Païs & fes
Facultez : il trouve des Moïens très eſſenciels dans les preſſants Be-
ſoins , par l'Aide de fes Amis , de ſes Créatures , & des Perſonnes
opulentes qui lui font trouver les Choſes néceſſaires pour le Beſoin
du Service.
Un Général , qui veut former quelques Entrepriſes , ne manque
pas d'en prévenir l'Intendant de fon Armée, afin qu'il agiſſe ſuivant
fon Deſſein , & qu'il puiſſe lui faire trouver à tems ce qui convient
pour le Beſoin des Trouppes. Alors , il n'a plus d'autre Attention ,
que de régler ſa Diſpoſition pour la Marche de fon Armée, foit pour
s'avancer dans le Païs ennemi , ſoit pour attaquer fes Places , foit en-
fin pour le combattre.
L'ARRANGEMENT , que tient un Intendant fur ce qui regarde
fon Miniftere , eſt d'une grande Conféquence. Il a des Perſonnes,
qu'il charge de chaque Détail en particulier, qui éxécutent fes Or-
dres:
GUERRE , I Partie , Chapitre XIX. 33

dres : & la Diverſité des Soins , dont il eſt chargé , n'empêche pas que
tout ne ſe trouve en fon Lieu pour être diftribué ſuivant le
Tems dont on eft convenu.
Tous ces Ordres différens ſe rapportent au même But. Ceux ,
qui en font chargés , les éxécutent à propos. Ils favent à qui ils
doivent répondre , & ſe rendent aux Endroits qui leur font mar-
qués. C'eſt un Cahos , qui ſe débrouille par la bonne Diſpoſition que
fait le Général.
Il y a quelque - fois des Contre - tems facheux , qui arrivent par
des Convois , qui font pris ou pillés , auxquels il faut remédier fur
le champ. C'eſt par les Soins de l'Intendant , & par fa Capacité ,
que tout ſe peut réparer.
DANS le preffant Beſoin d'Argent , il ſçait en tirerdesVilles de fon
Intendance , où il a bien établi ſon Crédit. La Confiance des Peu-
ples eſt une des Chofes qui lui fournit les Moïens de réüflir , quand
il ſçait en faire un bon Ufage.
LES Précautions , que doit prendre l'Intendant pour les Hopitaux
de l'Armée , doivent être continuelles , parl'Attentionqu'il a de les voir
ſouvent, de nommer des Commiſſaires des Guerres entendus , pour
veiller à la Subſiſtance des Malades & de Bleffés , à la Bonté des A-
limens , des Remedes , & des Médicamens. La Vigilance , que doi-
vent avoir les Médecins & Chirurgiens , & autres Perſonnes prépo-
fées pour les foulager ,dépend ſouvent de ſes Soins. Lorſque les Mar-
ches des Armées font fréquentes & vives , on fait tranſporter , au-

tant qu'il eſt poſſible , les Malades & les Bleſſés aux Hopitaux des
Places les plus voiſines.
Sur les Fins de Campagne , il y a encore des Diſtributions ,
que l'Intendant fait faire par les Commitfaires des Guerres aux
Trouppes dans leurs Quartiers. Ces Répartitions , bien projettées &
entendues ,font eſſencielles pour maintenir les Trouppes à portée du
Païs de l'Ennemi , pour y prendre les Poſtes qui conviennent , &
&pour y porter la Guerre, lorſque l'Occaſion le demande.
İLy a mille autres Détails & Occaſions , par leſquelles un Inten-
dant expérimenté peut beaucoup aider au Général, pour la Réüffite
de ſes Entrepriſes .
Pour ce qui regarde les Munitions de Guerre , celui , qui
commande l'Artillerie , fait partir pour l'Armée ce qu'il en faut dif
tribuer aux Trouppes , au Commencement de la Campagne , ou
ce qui est néceſſaire pour foutenir une Action. Mais , comme il
:

peut arriver des Réjouiſſances , des Exercices fréquens , pour


te-
-

1
34 L'ART DE LA GUERRE , I Part. Chap. XIX.
tenir les Trouppes en haleine , il faut en ce cas-là en avoir dans
les Places de la Frontiere , que l'on puiſſe tirer ſans entamer le
Fonds qui leur eſt deſtiné. Ce font des Précautions d'une fi grande
Conféquence , qu'il ne faut pas les oublier. Toutes ces Difpofitions ,
bien ordonnées , favoriſent les Entrepriſes que le Général veut for-
mer.

FIN DE LA PREMIERE PARTIE.

L'ART
L'ART
DE LA

GUERRE ;
SECONDE PARTIE ,
CONTENANT

DIVERS EXEMPLES NOTABLES , TIREZ DU RECIT


ABRE'GE' DES PRINCIPALES BATAILLES
DU REGNE DE LOUIS XIV.

*3 +88888889938888888 *11**11-888389378: 8:88

CHAPITRE PREMIER.
Bataille de Rocroi , donnée le 19 Mai 1643.

E Duc d'Anguien , aïant aſſemblé les Trouppes du


Roi auBourg deDorigny, à quatre Lieues de Rocroi ,
s'avança près de cette Ville , pour obliger Dom Fran-
cifco de Mello , qui commandoit l'Armée Eſpagnolle ,
à en lever le Siege. Il commença par détacher , le
dix-huitieme de Mai , un Corps de Trouppes , fous
les Ordres de Monfieur de Gaſſion , Maréchal de Camp. Il ordon-
na à ce Général de pouffer tous les Détachemens , que l'Ennemi au-
roit en avant , juſqu'à fon Camp , & d'occuper à l'inftant tous les
Poftes & Deffilez , qui feroient ſur ſon Chemin; afin de ſe rendre le
E2 Maître

1
36 L'ART DE LA

Maître du Terrein, qui conviendroit , pour ſe former , & l'attaquer.


CETTE Entrepriſe fut fi bien conduite , qu'elle réuffit , par la Dili-
gence que le Duc d'Anguien fit faire à fon Armée , pour foutenir &
protéger les Attaques néceſſaires pour s'en emparer.
Le Lendemain dix-neufieme , il diſpoſa fon Armée , à la Pointe
du Jour, pour attaquer l'Ennemi , afin que le Secours , qui lui de-
voit arriver le vingt & un du même Mois , n'eut aucune Part à cette
Action. Le Duc d'Anguien , qui trouvoit ſa Gauche trop reſſerrée ,
ſçeut dans l'Action fe faire Jour , & l'étendre ; & , par ce Mouve-
ment, trouva le Moïen de combattre l'Ennemi avec Avantage ,
dans une Plaine, qui n'étoit éloignée que d'un Quart-de-Lieue de
Rocroi.
NOTRE Gauche attaqua rudement la Droite des Ennemis. Mais ,
après plufieurs Combats opiniatres , elle fut renverſée , & perdit fon
Canon. Le Maréchal de l'Hopital, qui la commandoit , la rallia ,
& chargea les Ennemis avec tant de Vigueur, qu'il reprit le Canon
qu'on avoit perdu. Il y fut bleffé , & mis hors de Combat. Le
Baron de Sirot, Meſtre-de-Camp de la Cavallerie , qui commandoit
la Réſerve , arriva fort à propos , pour rallier les Trouppes de la
Gauche , & foutint merveilleuſement bien tous les Efforts de la Droi-
te de l'Ennemi.
DANS ce tems-là , notre Droite , où étoit le Duc d'Anguien ,
renverſa la Cavallerie de la Gauche de l'Ennemi , & deffit l'Infanterie
Wallonne , Allemande , & Italienne; & fe rejetta, après cette Def-
faite , à la Queue de l'Infanterie Eſpagnolle , pour l'attaquer. Cette
Action fut de longue Haleine. Notre Cavallerie la chargea juſqu'à
cinq fois , fans pouvoir la rompre: & l'on n'en feroit pas venu à
bout , fi le Duc d'Anguien ne l'eut fait attaquer de tous côtez par
l'Infanterie de ſa Droite , & par le Canon. Alors , notre Cavallerie
prit le Moment de la recharger, la pénétra, & la deffit. Monfieur
de Gaffion y eut beaucoup de Part , & fut fait Maréchal de
France.
IL faut ici rendre Juſtice à la Bravoure & à la fage Conduite du
Comte de Fontaines ( * ) , qui commandoit l'Infanterie Eſpagnolle.
Quoique très incommodé de la Goutte, ce Général ſe fit porter en
Chaife,pour donner ſes Ordres. Il ſoutint par ſa Préſence tous les
Efforts valeureux des Trouppes du Roi. Mais , aïant reçu pluſieurs 1

Coups , il mourut de ſes Bleſſûres au milieu des Combattans. Il fut


re-

(* ) de Fuentes.
GUERRE , II Partie , Chapitre I. 37

regretté de tout le Monde, comme un des grands Capitaines de fon


Tems.
La grande Prévoïance, que le Duc d'Anguien eut à ſe rendre
Maître des Poſtes && des Deffilez , pour approcher ſon Ennemi ; la
bonne Difpofition des Trouppes , qu'il fit obſerver , pour combattre ;
la Fermeté avec la quelle il fit attaquer ; l'Attention continuelle , que
tous les Généraux eurent à ſe ſecourir les uns les autres ; contribué-
rent au Succès de cette importante Victoire.
Ce grand Général ſceut en profiter: il prit enfuite Thionville,
où il y avoit une Garniſon conſidérable.

CHAPITRE SECOND . 4

Bataille de Fribourg , donnée le 2, le 4, & le 9 d'Aoust 1644 (*).


1 E Duc d'Anguien, aïantjoint fes Forces à celles du Vicomte de
Turenne , pour fecourir Fribourg , que le Général Merci affié- .
geoit, fut très furpris d'en apprendre la Prife , à fon Arrivée.
CES deux Généraux , malgré les Deffilez , Retranchemens , &
autres Ouvrages , que l'Ennemi avoit faits fur la Croupe des deux
Montagnes qu'il occuppoit, dont la ſeule Situation étoit par elle-
même très avantageuſe , réſolurent de l'y combattre.
ILS commencérent par diſpoſer leurs Trouppes pour les Attaques.
Le Duc d'Anguien alla avec les fiennes du côté des Retranchemens
qui étoient au haut de la Montagne : & le Vicomte de Turenne at-
taqua le Vallon , où étoit un Abbatis d'Arbres.
Le Duc d'Anguien franchit avec ſes Trouppes les Obſtacles des
Vignobles. Il gagna juſqu'au Retranchement, où il y avoit un Ab-
batis de Sapins , qu'il fit attaquer. Mais, la Difficulté qu'ily avoit
à le pénétrer , lui fit prendre le Parti de ſe rejetter avec d'autres
Trouppes dans le Milieu de la Ligne de l'Ennemi , pour débaraſſer
celles qui s'étoient engagées dans les Retranchemens de Sapins , &
afin d'occuper ſes Forces en pluſieurs Endroits , &del'empécher de les
augmenter du côté du Vicomte de Turenne. Après plufieurs Ac-
tions d'une Valeur ſurprenante , le Duc d'Anguien pénétra avec fes
Trouppes , par la Montagne du côté de Brifac.
LE Vicomte de Turenne , qui étoit aux Mains , avec les Bava-
rois , gagnoit des Poſtes , les reperdoit , & ne pouvoit profiter de
fes
(*) Ou, felon d'autres, seulement le 3. & le 5. de ce même Mais.
E5

:
39 L'ART DE LA

ſes Avantages , à caufe du Terrein qui n'étoit pas moins difficile à


furmonter , que l'Ennemi à forcer. Ainfi, tout ſe paſſa dans de ru-
des Efcarmouches.
MONSIEUR DE MERCI, voïant alors , que le Duc d'Anguien
occupoit la Hauteur de la Montagne , & qu'il alloit être pris en
Queue, pendant que le Vicomte de Turenne l'attaqueroit de Front ,
profita très utilement de la Nuit, & fe retira fans bruit fur les Hau-
teurs de Fribourg.
PENDANT ce tems - là , le Vicomte de Turenne trouva le
Moïen de faire entrer ſa Cavallerie dans la Plaine. Le Duc d'An-
guien , ravi de ſe voir Maitre du Champ de Bataille , mais très
faché de ce que l'Ennemi lui étoit échappé , jugea à propos , à
cauſe des grandes Fatigues que les Trouppes avoient eues , de différer
au Lendemain , pour recommencer le Combat.
Le quatrieme d'Aout , ces deux Généraux firent leur Diſpoſi-
tion. Comme les Trouppes marchoient pour ſe poſter, ils allérent
reconnoitre celles de l'Ennemi. Dans ce tems - là, on fit trop tôt
une fauſſe Attaque contre une Redoute , qui ſe trouvoit ſur le Ter-
rein où l'on vouloit ſe former. D'une Action à l'autre, la Plotte fe
: groffit ; & il n'y eut plus moïen de s'en dédire. On fut forcé d'en
venir aux Mains ; & cette petite Redoute, qu'on voulut emporter ,
cauſa une Affaire générale, des plus fanglantes , & des plus opinia-
tres.
ELLE dérangea entiérement le grand Projet , qu'on avoit for-
mé ; ce qui obligea le Duc d'Anguien , & le Vicomte de Turenne ,
de revenir très vite, pour ſe porter à cette Action , afin d'en répa-
rer le Defordre , & d'arréter les Efforts de l'Ennemi.
CES deux Généraux ſe mirent à la Tête des Trouppes , firent des
Actions incroïables ; &, fans craindre le Péril, ſe portérent où il y
en avoit le plus. Après pluſieurs Tentatives , & de violens Com-
bats , où il périt beaucoup de Monde , le Duc d'Anguien , ſe voïant
dans l'Impoffibilité de pénétrer les Retranchemens , réſolut , avec le
Vicomte de Turenne , de ſe retirer au Camp, & de conſerver pour
une meilleure Entrepriſe ce qui leur reſtoit de Trouppes. Cette Re-
traitte ſe fit avec beaucoup d'Ordre & de Conduite; & les Troup-
pes ſe repoférent quatre Jours : après leſquels , nos Généraux , pour
furmonter tant d'Obſtacles , jugérent qu'il étoit néceſſaire d'aller oc-
cuper les Hauteurs de Lansdelinghen , d'où ils feroient à portée
du Deffilé par où le Général Merci devoit paffer pour ſe re-
tirer.
COMME il étoit un des grands Capitaines de fon Tems , il s'ap
per-
GUERRE , II Partie , Chapitre II. 39

perçut , par ce Mouvement, de quelle Conféquence il étoitdepren-


dre le Devant , pour n'être pas coupé; ce qui lui auroit ôté le Se-
cours des Vivres , & l'auroit forcé , malgré lui , d'en venir à une Ba-
taille , dans un Terrein qui ne lui auroit pas été fi avantageux que
celui qu'il occupoit. Ce Général leva donc le Camp de devant Fri-
bourg, fit faire toute la Diligence poſſible à fes Trouppes dès qu'il
apprit que celles du Roi étoient en Marche , & fon Avant-Garde
arriva à tems au Deffilé. Mais , voïant que l'on commençoit à ſe
former & qu'on alloit tomber fur lui, étant même déjà attaqué parMr.
Rofe avec huit cent Chevaux , il aima mieux abbandonner les Baga-
ges , & une partie de fon Canon , que de s'arréter d'avantage , pour
le foutenir. Il ſe retira près de Filinghen.
Le Duc d'Anguien , & le Vicomte de Turenne , eurent , à diffé-
rentes Repriſes , des Combats d'une Valeur fans éxemple. La Perte
des Hommes , & la Force de la Situation , foutenue par un Ennemi
habile, ne rebuta point ces deux grands Capitaines. Mais , voïant
l'Impoſſibilité de pénétrer les Retranchemens qui étoient fur les Hau-
teurs de Fribourg , ils ſçeurent , par une autre Entrepriſe , forcer le
Général Merci à quitter tous les Avantages de fon Camp. Il connut
auſſi - tôt la Conféquence du Pofte qu'on alloit occuper ; ce qui l'obli-
gea de précipiter ſa Marche, pour n'être pas furpris , & d'abban-
donner un Païs & des Places , qui furent priſes en peu de Tems.
あああ

CHAPITRE TROISIEME .
Bataille de Nortlinghen , donnée le 3. d'Aout 1645 .

LEfuivi
Vicomte de Turenne , aïant peu de Forces en Allemagne , fut
de près par le Général Merci, qui lui étoit ſupérieur. Le
Duc d'Anguien, informé de ſes Forces , y marcha à grandes Jour-
nées. Après la Jonction des deux Généraux , ils allérent droit à
l'Ennemi. Comme il étoit très bien poſté, ils réſolurent d'affiéger
Nortlinghen , pour l'engager , par cette Entrepriſe , à venir ſecourir
cette Place , ou pour le déplacer; ce qui arriva, ainſi qu'ils l'avoient
projetté.
Le troiſieme d'Aout , le Duc d'Anguién , & le Vicomte de Tu-
renne , voïant l'Armée Ennemie à portée d'eux , mirent leurs Troup-
pes en Bataille , & firent attaquer le Village retranché , que l'Enne-
mi avoit au Centre de fa Ligne. On y fut repouffé très vivement.
On renouvella cette Action par des Trouppes fraiches , qui n'y réüs-
firent
40 L'ART DE LA

firent pas mieux que les prémieres ; parce que le Général Merci, qui
connoifloit la Conféquence de ce Pofte, conduifoit lui - même ſa Def-
fenfe , & la rendoit très opiniâtre. Le Duc d'Anguien , las de voir
que rien n'avançoit, s'y porta. Il eut un Cheval tué fous lui , &
fut bleffé ; & , peu de tems après , le Général Merci y fut tué. Le
Duc d'Anguien , malgré ſes Bleſſures , anima avec tant de Fer-
meté les Trouppes , qu'il ſe rendit le Maître de ce Village.
Le Maréchal de Grammont, qui commandoit l'Aile droite, fut
renverſé. Il fit des Actions d'une grande Valeur , pour rallier fes
Trouppes. Il ſe mit à la Tête de deux Régimens Irlandois , qui
combattirent comme des Lions. Mais , il fut contraint de céder à
la Force , & fut fait Priſonnier.
LE Vicomte de Turenne , bleffé en faiſant charger la Droite de
l'Ennemi , ne ceſſa pas pour cela de la faire attaquer vivement. La
Valeur , qui ſe trouvoit égale des deux Côtez , fit balancer la Victoi-
re; mais , le Duc d'Anguien , qui s'étoit rendu le Maître du Villa-
ge, alla joindre la Gauche , où étoit le Vicomte de Turenne , & fe
mit à la Tête des Trouppes Heſſiennes , qui formoient la ſeconde
Ligne. Il arréta ainſi l'Ennemi , & donna le Tems à la prémiere
Ligne , qui avoit été en defordre , de ſe rallier.
Ces deux Généraux , après pluſieurs Repriſes très opiniâtres , en-
foncérent enfin , & mirent en Déroute , la Droite de l'Ennemi ‫و‬

dont on fit un grand Carnage. L'on prit leur Général Gléen , &
quinze Piéces de Canon.
Les Bavarois , qui avoient gagné le Terrein de notre Droite ,
voïant la leur défaite, ſe retirérent très vite , & abbandonnérent le
Canon qu'ils avoient pris.
La grande Valeur du Duc d'Anguien, & du Vicomte de Turen-
ne ; leur Attention continuelle, malgré leurs Bleſſures , à rallier eux-
mêmes les Trouppes , & à les conduire au Combat , fans ſe rebuter
des Evénemens facheux ; afſurérent cette grande Victoire , que la
Fermeté du Général Merci avoit fi long-tems balancée.

CHA-
GUERRE , Il Partie , Chapitre IV. 41

CHAPITRE QUATRIEME.
Bataille de Lens , donnée le 20 d'Aout 1648.

LEdres
Prince&deétoit
‫و‬
Condé
fort(*) commandoit
faché l'ArméeLéopold
, que l'Archiduc du Roi en
eutFlan-
pris
Lens: mais , ne trouvant pas Occaſion d'attaquer l'Armée Eſpagnol-
le, qui étoit très bien poſtée devant cette Place , & ne pouvant fai-
re ſubſiſter la fienne , ni même trouver de l'Eau dans le Camp qu'il
avoit occupé , il ſe retira du côté d'Arras. Cependant , étant bien
informé , que l'Archiduc étoit beaucoup plus fort que lui , & qu'il
pourroit en fe retirant en être attaqué , il diſpoſa ſes Trouppes de
maniere , qu'elles étoient , dans leurs Marches , toujours prêtes à com-
battre , aïant fait ferrer ſes Eſcadrons & fes Bataillons , pour remplir
le Terrain de fa Marche.
L'ARCHIDUC ne manqua pas auſſitôt de ſuivre l'Armée du Prin-
ce de Condé. Se perfuadant qu'elle fuïoit, il la chargea bruſque-
ment. Mais , il trouva des Trouppes , qui , bien loin de fuir , ren-
verférent celles qui les attaquoient. Les Ennemis revenant à la
Charge avec un plus grand Nombre , rompirent à leur tour les nô-
tres. Le Duc de Chatillon , qui commandoit la Gendarmerie , répa-
ra ce Coup avec tant d'Habileté & de Diligence , qu'il auroit entié-
rement deffait les Cravates & les Trouppes Lorraines , fi l'Archiduc
n'étoit arrivé auſſitôt à leur fécours , avec toute la Cavallerie de la
Droite ; ce qui obligea le Duc de Chatillon de ſe retirer , n'étant pas
foutenu , ni même à Forces égales.
Le Prince de Condé , quoiqu'inférieurde beaucoup à l'Ennemi ,bien
loin de fonger à la Retraitte , diſpoſa lui-même les Trouppes du Roi
pour le Combat. Il ſe mit à la Tête de la Droite, & le Maréchał
de Grammont à la Gauche. Le Prince de Condé eſſuia d'abord ,
fans tirer un ſeul Coup, tout le Feu de l'Aile gauche de l'Ennemi ,
que commandoit le Comte de Salles. Il fit marcher auffitôt bruf-
quement à l'Ennemi , l'Epée à la Main , & renverſa les Trouppes de
cette Ligne. L'Archiduc,voïant cette Confufion , fit avancer prom-
te-

(* ) Ci-devant Duc d'Aguien.


F
42 L'ART DE LA

tement ſa ſeconde Ligne ; & , ranimant ſes Trouppes , fit plier les
nôtres. Le Marquis de Villequier fut pris dans cette Occaſion.
Le Prince de Condé, attentifà tout ce qui ſe paſſoit , répara fur
le champ ce Defordre , & fit dans l'inſtant joindre le Corps de Ré-
ſerve , avec les Eſcadrons Allemands , que commandoit le Géné-
ral Herlack (*). Ces Trouppes donnérent avec tant de Valeur fur les
Cravates , que ceux- ci prirent la Fuite , & entrainerent avec eux le
Reſte de leurs Troupes.
Le Maréchal de Grammont , qui étoit à la Gauche , & le Comte de
Buquoi à la Droite des Ennemis , combattirent long-tems avec beau-
coup de Fermeté : mais , a la fin , le Maréchal fut le Vainqueur.
Le Duc de Chatillon , qui commandoit le Corps de Bataille , ainſi
que leGénéral de Beek (†) celuides Ennemis , firent de violentesAtta-
ques. Les nôtres pliérent ; mais , étant foutenus par les Gendar-
`mes , ils ſe ralliérent , & poufferent fi vivement les Ennemis , qu'ils
gagnérent le Champ de Bataille , où le Général Beek fut pris , &
mourut auffi-tôt de ſes Bleffures.
La bonne Diſpoſition , que fit le Prince de Condé , au Commen-
cement de cette Action, pour ſe retirer, arréta les prémiers Efforts
de l'Ennemi , le renverfa, & donna au Prince le Tems de ſe diſpo-
fer au Combat. Par fon Ardeur & fon Activité naturelle, il anima
les Généraux , & les engagea à ſe ſervir des Trouppes ſuivant le Be-
foin ; ce qui fit le Mérite de cette Journée , malgré la Supériorité de
l'Ennemi.

CHAPITRE CINQUIEME.
Bataille de Rethel , donnée le 13. de Décembre 1650.
[Link] de Turenne , mécontent du Cardinal Mazarin , fe joi-
Lgnit à l'Archiduc , avec lequel il marcha du côté de la Cham-
pagne. Le Maréchal du Pleſſis-Pralin , qui commandoit l'Armée
du Roi , alla droit à Rethel ,qu'il affiégea le neuvieme de Décembre.
Le Vicomte de Turenne , qui vouloit fecourir cette Place , engagea
l'Archiduc à cette Entrepriſe. Ils arrivérent avec leurs Trouppes de-
vant l'Armée du Roi le treizieme de Décembre, mais trop tard , la
Ville étant rendue.
ILS réfolurent auſſi-tôt de combattre. Les deux Armées s'y diſpo
férent.
(*) Erlach. (+) Beck.
GUERRE , II Partie , Chapitre V. 43

ſérent. La prémiere Ligne de l'Aile gauche de l'Armée du Roi fut


commandée par Mr. d'Hoquincourt , Lieutenant-Général. Il atta-
qua ſi vivement la Droite de l'Ennemi , où étoit l'Archiduc , qu'elle
fut renverſée. La ſeconde Ligne de la même Aile , qui venoit au
Secours , fut prévenue de maniere , qu'elle fut deffaite par notre ſe-
conde Ligne , commandée par Mr. Roſe.
LE Vicomte de Turenne, qui commandoit l'Aile gauche de l'En-
nemi , donna fi bien fes Ordres ,qu'il rompitàſon tour notre Droite,
où étoit le Maréchal du Pleſſis. NotreGénéral, animé de l'Eſpérance de
vaincre , la remit dans ſon premier Ordre , & combatit toujours avec
Avantage. Le Vicomte de Turenne courrut à la Droite , où étoit
l'Archiduc , pour tenter de nouveaux Efforts ; mais , les Trouppes
étoient ſi bien diſpoſées , & fi animées par la Préſence & l'Activité de
tous les Généraux , qu'il ne put réüffir.
Enfin , de toutes Parts on pénétra l'Ennemi : & , quelques Ten-
tatives que l'Archiduc , &le Vicomte de Turenne , fiflent, pour en-
tamer notre Infanterie, qui étoit fans Cavallerie , tout leur fut inu-
tile.
Le Vicomte de Turenne , ſe voïant abſolument abbandonné de
toutes les Trouppes , qu'il ne put rallier, eut bien de la Peine à ſe
ſauver lui dix-ſeptieme , à la faveur d'un Bois dont il connoiſſoit heu-
reuſement tous les Sentiers ; ſans quoi , il auroit été pris. Les En-
nemis perdirent huit Piéces de Canon , & tout leur Bagage , qui fut
entiérement pillé.
Le Maréchal du Pleſſis eut beaucoup de Fermeté & de Conduite
dans cette Action , ainſi que les autres Généraux , qui , par leur At-
tention , prévinrent l'Attaque de l'Ennemi. Ils ſcurent profiter à
tems de fon Defordre : le chargérent fi à propos , & fi vivement , qu'il
ne put ſe rallier ; &, par ce Moïen , le forcérent à céder le Champ de
Bataille.

00000000000000000000****0888

CHAPITRE SIXIEME.
Bataille d'Arras , donnée le 25. d'Août 1654.
Reims , il fut , avec toute fa
APRE'Sque le Roi eut été facré à
Cour , devant Stenai. Le Maréchal d'Hoquincourt conduiſoit
le Siége de cette Place. Le Vicomte
F2
de Turenne (* ) , qui avoit
af-
(* ) Rentré au Service de France.
44 L'ART DE LA

aſſemblé les Trouppes du Roi en Flandres, ſuivoit de près le Prince


de Condé (*) , qui alloit former le Siége d'Arras. Le Maréchal de
la Ferté, qui commandoit un Corps de Trouppes , ſe joignit au Vi-
comte de Turenne. Ils étendirent leur Armée , depuis Feuchi &
Mouchi-le-preux , juſqu'à la Riviere de Scarpe , où ils firent pluſieurs
Ponts .
DANS ce tems-là , le Roi , par ſa Préſence , preſſoit beaucoup le Sié-
ge de Stenai : &, après que la Mine eut fait fon effet , la Place fe
rendit le fixieme d'Aouſt. Sa Majesté fit auſſi-tôt marcher le Maré-
chal d'Hoquincourt, avec les Trouppes du Siége , du côté d'Arras ,
pour joindre le Vicomte de Turenne.
Le Roi ſe rendit , avec toute fa Cour , à Perronne , pour être
plus à portée de ſes Armées , & y donner fes Ordres. Sa Majeſté
ordonna au Maréchal d'Hocquincourt de ſe rendre Maître du Mont
Saint-Eloi , afin d'attaquer les Lignes de l'Ennemi de ce Côté-là ; се
qu'il fit diligemment, &pritle Pofteque l'on nomme le Campde Céfar.
[Link]-jeu (†) , quideffendoitArras ,étoit vivementpreſſé ,par-
ce que les Ennemis vouloient emporter cette Place , avant que de
conſommer le peu de Vivres que le Comte de Boutteville avoit ame-
né à leur Camp.
Le Vicomte de Turenne , informé de leur Deſſein , & de la Situa-
tion de la Place , alla reconnoitre leur Camp , en donna Avis à Mr.
de Mondt - jeu , pour qu'il ſe diſpoſat à faire des Sorties lorſqu'il les
attaqueroit. Le Vicomte de Turenne prit pluſieurs Poftes , qui def-
fendoient les Avenues de leur Camp. Les Maréchaux de la Ferté &
d'Hocquincourt s'avançoient dans ce tems-là du côté de Mouchi-le-
preux .
TOUTES ces Diſpoſitions étant faites , on attaqua les Lignes des
Ennemis , la nuit du 25. au 26. Le Maréchal d'Hocquincourt atta-
qua le Quartier de Dom Ferdinandde Solis: le Maréchal de la Fer-
té, celui des Lorrains ; & le Vicomte du Turenne, les autres , qui é-
toient entre Dom Ferdinand & l'Archiduc. Comme les Ennemis a-
voient fait de grands Puits , pour arréter la Cavallerie , lors qu'elle
voudroit pénétrer dans les Retranchemens , on leur fit porter des
Facinnes pour les remplir. On fit auſſi placer beaucoup de Mêches
allumées , au bout de pluſieurs Perches , proches des Lignes des En-
nemis , aux Lieux qu'on ne vouloit point attaquer. Cette Rufe de
Guerre eut fon Effet : car, ils s'y portérent; croïant qu'on les y vou-
loit
(*) Ligué avec les Eſpagnols .
(+) Mondejeu , fait Maréchal de France en 1658 .

1
GUERRE , II Partie , Chapitre VI. 45

loit forcer; ce qui affoiblit les autres Quartiers , & favorifa les Atta-
ques qu'on avoit projettées.
La prémiere , qui fe fit au Quartier de Dom Ferdinand de Solis ,
trouva peu de Réſiſtance ; & l'on en ruina les Travaux , afin que la
Cavallerie y pût pénétrer. Le Marquis de Bellefons , qui commandoit
les Enfans perdus , aïant de ſon côté ouvert des Paſſages au Lignes,
facilita l'Entrée aux Trouppes du Vicomte de Turenne , qui pouffé-
rent les Ennemis juſqu'à la Pointe du Jour. Alors , notre Cavallerie
entra dans leur Camp.
Le Maréchal de la Ferté trouva beaucoup de Réſiſtance de fon Cô-
té. Le Vicomte de Turenne , qui voulut foutenir les Trouppes de
ce Maréchal , s'avança fur lebordd'uneRavine qui traverſoit laLigne de
Circonvallation , & que le Prince de Condé deffendoit. Ilyeut-làbeau- 1

coup d'Actions très opiniâtres de part & d'autre. Ce Prince , s'é- 1

tant apperçu , qu'il y avoit un grand Nombre de Fuïards dans l'Ar-


mée , courut pour les raſſembler. Il ramena avec lui quatorze Batail-
lons , & combattit dans fon Chemin tout ce qu'il trouva. Il revint
enfuite au Vicomte de Turenne , avec toutes fes Forces. Le Com-
bat s'échauffa rudement.
MR. DE CASTELNAU , qui commandoit la Cavallerie du Vicomte
de Turenne , entra dans la Place. Il donna Avis à Mr. de Mondt-
jeu (*) , qu'il n'y avoit plus que le Prince de Condé qui ſe deffendît.
Tous deux en fortirent, par des Endroits différens : & s'étant joints
dans l'Action , elle fut alors des plus violentes. Mais , le Prince
de Condé voïant , que perſonne ne venoit à fon Secours , & crai-
gnant d'être enveloppé de l'Armée du Roi,ſe retira , avec toute la
Conduite & toute la Valeur poſſible, de Deffilé en Deffilé. Il don-
na , par cette fage Précaution , le Tems aux Eſpagnols de ſe retirer
à Douai , & y mena avec lui ſa Cavallerie.
LE Vicomte de Turenne mérita l'Honneur de cette grande Vic-
toire. Il la termina lui feuí par fes Conſeils & fa Bravoure , en con-
tinuant de combattre & de harceller fans relache ſon Ennemi , juf-
qu'à ce qu'il l'eut forcé d'abbandonner ſes Retranchemens. Il ſuivit-
de ſi près les Trouppes Eſpagnoles dans leur Retraitte , qu'à
peine pouvoient-elles ſe rallier pour ſe mettre en Marche.
CE grand Général , au Retour de cette Victoire , publia le rare
Mérite du Prince de Condé , qui avoit ſçu , dans un Péril fi évident,
fauver l'Armée Eſpagnole , par une Retraitte fi bien conduite , dont
il fit toujours l'Arriere-Garde.
CHA-
(*) Mondejeu.
F3
1
46 L'ART DE LA

CHAPITRE SEPTIEME.
Bataille des Dunes , & Prise de Dunkerque , le 14. & le 24. de
Juin 1658 .
QUOIQUE la Difficulté fût très grande pour former le Siége de
Dunkerque, Place environnée de pluſieurs Canaux deVilles ‫د‬

très fortes , & de la Mer , le Vicomte de Turenne , qui avoit les


Ordres de la Cour pour l'attaquer , prit ſi bien ſonTems , & les Me-
fures néceſſaires , qu'il en forma le Siége le cinquieme du Mois de
Juin.
Dom Juan d'Autriche , & le Prince de Condé , aſſemblérent
leurs Trouppes pour la fecourir. Ils les firent marcher ſur le Canal
de Furnes , & y jettérent des Ponts. Le Vicomte de Turenne alla
auſſitôt reconnoitre leurs Diſpoſitions. Il fut bien informé , qu'ils
n'avoient point encore de Canon dans leur Armée. Cette Nouvelle
l'engageant à les prévenir , il fit marcher les Trouppes du Roi le
14. de Juin , & les plaça fuivant les Difficultez des Dunes & des Ca-
naux; ce qui le força à doubler pluſieurs Lignes de Cavallerie fur
un petit Front. Il laiſſa la Conduite de la Cavallerie de la Droite à
Mrs. de Crequi & Dhumieres (*) ; à Gadagne & Bellefonds , celle de
l'Infanterie . Mrs. de Caſtelnau & Varenes commandoient la Cavalle-
rie de la Gauche , & Milord Lokard (†) l'Infanterie. Tous ces Of-
ficiers-Généraux eurent Ordre du Vicomte de Turenne de faire agir
leurs Trouppes fuivant l'Occaſion , fans attendre de lui d'autres Ör-
dres. Ce Général reſta au Centre , pour y faire combattre les
Trouppes , & pour en faire marcher aux Ailes , où il feroit né-
ceffaires.
APRE'S beaucoup d'Actions de Valeur de Part & d'autre , notre
Droite commença la prémiere à renverſer la Gauche de l'Ennemi.
Le Régiment de Bretagne, qui débordoit cette Ligne prit à revers
par fon Feu la Cavallerie du Prince de Condé, qui commandoit la
Gauche. Elle fut miſe en Déroute. Ce Prince y eut un Cheval
tué ſous lui : & Mrs. deBoutteville&de Coligny yfurentfaitespriſon-
niers.
MILORD LOKARD (4), qui commandoit l'Infanteriede laGauche ,
battit
(*) d'Humieres. ( + ) Lockart. (+ ) Lockart.
GUERRE , I Partie , Chapitre VIII. 47

battit celle des Eſpagnols , où étoit Dom Juan d'Autriche. Pour y


réüffir , il fit monter les Trouppes fur les Hauteurs des Dunes , avec
une Valeur fans éxemple. Notre Cavallerie profita de ce Moment,
en marchant diligemment par le derriere des Dunes , & prit les Ef-
cadrons Eſpagnols à revers. Dom Juan d'Autriche ſe deffendit
avec beaucoup de Fermeté ; mais , il fut contraint de céder à la Va-
leur des Trouppes du Roy. Alors , les Ennemis aïant pris la Fuite ,
les Anglois en firent un grand Carnage ; ce qui fut dire aux Ef-
pagnols , que les François combattoient en Chrétiens , & les Anglois
enBarbares.
ON doit le Succès de cette grande Action à la bonne Dif-
poſition , que le Vicomte de Turenne fit obſerver aux Trouppes
fur ce Terrein ſi inégal ; & à la Confiance avec laquelle il laiſſa agir
par eux-mêmes les Officiers-Généraux ; comme auſſi à l'Attention
qu'il eut d'attaquer l'Ennemi , avant que fon Artillerie l'eut joint.
APRE'S cette Victoire , le Vicomte de Turenne retourna fur fes
Pas , & continua le Siége de Dunkerque , qui ſe rendit le 24. Juin.
Il prit enfuite Bergues , Furnes , Ipres , Menin , Oudenarde, &
favoriſa la Priſe de Gravelines , attaqué par le Maréchal de la Ferté.

CHAPITRE HUITIEME .
Le Paffage du Rhin , ou Bataille du Toluys (* ) , le 12 de
Juin 1672.
RIEN n'eſtdansplusla Hollande.
grand, queSaceMajeſté
que fitmarcha
le Roi,avec
pourporter la
des Forces
conſidérables , partagées en quatre Corps ; dont l'un étoit ſous les
Ordres de Philippes Duc d'Orléans , Frere du Roi;l'autre, fous Louis
de Bourbon , Prince de Condé , le troiſieme , ſous le Vicomte de
Turenne ; & le Roi conduiſoit le quatrieme , qui étoit ſupérieur en
Nombre.
CES Corps d'Armées marchérent par différens Endroits. Cha-
que Général eut Ordre de faire la Conquête des Places qui ſe trou-
voient dans leur Marche. Le Roi prit Orfoi & Rimbergue ( * ).
Le Prince de Condé , & le Vicomte de Turenne , prirent Wefel &
Burick. 1

LE

(* ) Tolhuys. ( † ) Rhinberg.
48 L'ART DE LA

Le Prince d'Orange në vit pas cette Marche,fans faire de grands


Préparatifs. Il fit avancer le Général Vurts (*) , avec des Troup-
pes , pour s'y oppoſer. Il ſe tint à portée du Rhin , pour appren-
dre ce qui ſe paſſferoit, comptant ſur l'Impoſſibilité qu'il y avoit que
les Trouppes du Roi paſſaſſent ce grand Fleuve, fi large & fi rapi-
de , proche duquel il y avoit des Retranchemens & des Forces pour
le foutenir.
Le Roi, qui ſe trouvoit avancé dans le Païs , laiſſa des Troup-
pes , pour affurer ſes Convois , qui arrivoient tous les jours. Sa Ma-
jeſté ordonna au Prince de Condé de ſe porter fur Liffel ( † ) , d'en
reconnoitre les Paſſages , & les Difficultez , & d'éxaminer ce que
l'Ennemi pourroit faire pour s'oppofer au Paſſage. Auſſi-tôt que le
Prince de Condé fut arrivé , il le fit fonder. Deux Gentilhommes
du Païs lui enſeignérent l'Endroit le plus pratiquable. Après cette
Epreuve , il en fit donner Avis au Roi , qui y arriva auffitôt avec
fon Armée.
Le Duc de Guiche (1 ) paſſa le prémier ce Fleuve avec de la Ca-
vallerie , & le Régiment des Cuiraſfiers. Il attaqua fi vivement cel-
le des Ennemis , qu'elle prit auſſitôt la Fuite. Le Prince de Con-
dé , le Duc d'Anguien fon Fils , & le Duc de Longueville fon Ne-
veu, pafférent dans une Nacelle, pendant que le Duc ( 1 ) de Gui-
che gagnoit du Terrein.
Dans le moment que le Prince de Condé fut paffé, il alla atta-
quer les Retranchemens. Les Ennemis , intimidez du Paſſage du
Toluys (**) , & de la Deffaite de leur Cavallerie, ne ſe crurent pas
en état de réſiſter. Ils mirent les Armes bas , & demandérent
Quartier.
Le Roi faifoit paſſer en même tems ce Fleuve à ſes Troupes. La
Cavallerie , animée par la Préſence de Sa Majefté, ſe jettoit dedans
par Eſcadrons. Le grand Nombre de Chevaux rompit le Fil de
l'Eau , & les derniers Efcadrons pafférent avec moins de Péril que
les prémiers.
Le Prince de Condé , qui agiſſoit de l'autre Côté , avoit ordonné
de faire Quartier aux Hollandois , qui avoient mis les Armes bas.
Mais , le Duc de Longueville , qui s'étoit dérobé du Prince fon Oncle ,
entra dans les Retranchemens , & y tira un Coup de Piſtolet. Alors ,
les Ennemis , ne fe croïant plus en Sureté, firent leurs Décharges fur
tous ceux qui l'accompagnoient, le tuerent , & pluſieurs de fa
Trouppe. Le Prince de Condé courrut au Bruit du Feu, trouva
fon
(*) Wurts. (+) l'Iſſel. (+) Le Comte de Guiche. ($) Comte (**) Tolhuys.

:
GUERRE , II Partie , Chapitre VIII. 49

fon Neveu mort , & fut lui-même bleſſé au Bras. Picqué de toutes
Façons , il fit faire Main baſſe ſur les Ennemis , & deffit tout ce qui
ne put pas ſe retirer aſſez vîte. On alla enfuite contre le Fort de
Toluys (*) , ou Fort d'Eskin (†) , qui étoit par lui-même impre-
nable. La Peur, aïant faiſi ceux qui le gardoient , ils l'abbandonné-
rent. On s'en rendit Maître , & l'on pénétra dans le riche Païs de
Bettaw , que l'on mit à Contribution.
AUSSITÔT que le Maréchal Vurſt (4) s'apperçut de toutes ces
Chofes , & que le Roi avoit paſſé ce Fleuve fur un Pont d'Airain , il
ſe retira avec le Reſte de ſes Trouppes , pour joindre le Prince d'O-
range , qui abbandonna ce Païs , & jetta une Partie de ſes For-
ces dans les Places qu'il laiſſoit derriere lui, & fe retira au de-là
d'Utrecht.
CETTE grande Action paroitra ſurprenante à ceux qui la liront.
Mais , ils ne doivent pas s'étonner. La Préſence du Roi a toujours
fait furmonter les Obſtacles les plus difficiles , par les Ordres que Sa
Majefté à ſçu donner à propos. Chaque Général a tout mis en Ufa-
ge , pour les éxécuter ; & l'Emulation des Trouppes pour combattre
n'a rien épargné pour ſa Gloire.
おおおお

CHAPITRE NEUVIEME.
Bataille de Saintzim ()) en Allemagne , donnée le 6. de Juin 1674.

LEenVicomte de ,Turenne,
Allemagne
qui commandoit
étant informé
les Trouppes du Roi
des Mouvemens des Ennemis , &
des Trouppes qui devoient le joindre , réſolut de leur livrer Bataille
avant leur fonction.
Le Duc de Lorraine, & le Général Caprara , qui commandoient
l'Armée ennemie , marchérent à Helbron (**) , pour éviter le Com-
bat , & y attendre en fûreté leur Secours.
Le Vicomte de Turenne les fuivit avec tant de Diligence , qu'il
fit en fix Jours de Marche ce que les Ennemis ne firent qu'en douze.
CES deux grands Généraux laiſſérent des Trouppes dans plu-
fieurs
(*) Tolhuys.
(+ ) Fort de Schenck. Ce Fort eſt différent de Tolhuys , & à quelque Diſtance.
(+ ) Le Velt- Maréchal Wurts.
(§ ) Sintzheim.
(**) Hailbron.
G
50 L'ART DE LA

ſieurs Poſtes , pour l'arréter. Mais,en habile Général , il ne s'amufa


pas à les attaquer. Il continua toujours fon Chemin, pour joindre
ſon Ennemi , avant qu'il eut paffé le Neckre.
IL arriva avec ſes Trouppes à Saintzim ( * ) , & il y trouva l'In-
fanterie ennemie retranchée , & leur Cavallerie derriere fur une Hau-
teur où l'on ne pouvoit déboucher , pour aller à elle , que par un pe-
tit Front où il y avoit des Deffilez & un Ruiſſeau qui la couvroit.
Une Situation fi avantageuſe n'embaraſſa nullement le Vicomte de
Turenne: il prit fur le champ fon Parti. Ses Dragons attaquérent
l'Infanterie , qui deffendoit les Haies les plus prochaines de la Ville.
Elle en fut chaffée , & rentra dans la Place. Les Trouppes ſe porté-
rent auffi-tôt près des Murailles.
Le Chevalier d'Hoquincourt découvrit de fon côté une Porte ,
qui n'étoit point remplie de Terre, ni de Fumier. Il la fit rompre,
y entra, s'empara des Maiſons voiſines , les fit percer , &, par fon
grand Feu, donna Moïen auxTrouppes qui le ſuivoient d'entrer dans
la Place.
LE Vicomte de Turenne y donna ſes Ordres , & continua de fai-
re charger de tous les côtez l'Infanterie ennemie, qui ſe trouva forcée
d'abbandonner cette Ville , pour ſe retirer avec la Cavallerie , qui en
étoit proche.
CE Général , étant Maître de ce Poſte , fit marcher fon Infan-
terie fur des Ponts qui le ſéparoient des Ennemis , & fa Cavallerie
prit le Chemin de la Ville. Il diſpoſa,à la fortie de ces Deffilez , l'In-
fanterie fur une Hauteur , qui portégeoit par fon grand Feu ſa Ca-
vallerie pour ſe former.
LE Vicomte de Turenne , qui appréhendoit que l'Ennemi ne la
2
renverſat en ſe formant, fit fagement avancer des Pelottons d'In-
fanterie dans les Intervalles ; ce qui tint en refpect la Cavallerie en-
nemie.
Le Duc de Lorraine , & le Comte de Caprara , qui avoient beau-
coup d'Attention à ne pas laiſſer former un grand Front de Caval-
lerie , afin de pouvoir l'accabler en détail , réüffirent d'abord dans
leur Deffein. Mais , notre Infanterie , qui , avec les Dragons , avoit
chaffé celle que les Ennemis avoient dans les Vignobles , foutint mer-
veilleuſement bien , par ſon grand Feu , notre Cavallerie : & les Pe-
lottons d'Infanterie, que le Vicomte de Turenne avoit fait difperfer
pour la protéger , ne donnérent pas leTems à celle de l'Ennemid'al-
: fer plus loin , & de profiter du Defordre de la nôtre. Si notre In-
fan-
Sintzheim.
GUERRE , II Partie , Chapitre IX. 51

fanterie n'eut pas foutenu un Effort ſi violent , on auroit abbandon-


né Saintzim (* ) .
CES deux Généraux , voïant leur Coup manqué , feignirent de
ſe retirer , dans le Deſſein d'engager notre Cavallerie àles fuivre.
Mais , le Vicomte de Turenne , qui venoit d'éprouver combien fon
Infanterie lui avoit été utile en cette Journée , la fit marcher avec fa
Cavallerie , & ne l'abbandonna pas un ſeul Moment.
On ſe fit , de part & d'autre , de rudes Décharges , fans en ve-
nir aux Coups de Main. Cependant , les Ennemis furent forcés de
céder aux Trouppes du Roi le Champ de Bataille , où tout leur Ba-
gage fut pris & pillé. Ils pafférent enſuitte le Neckre , pour atten-
dre les Trouppes des Cercles , & du Duc de Bournonville.
On peut dire , que, dans cette Journée, la Cavallerie ennemie ſauva
l'Infanterie , & que notre Infanterie ſauva notre Cavallerie , & ga-
gna la Bataille.
La ſage Conduite du Vicomte de Turenne a beaucoup brillé dans
cette grande Entrepriſe. Il ſurprend l'Ennemi par une Marche vive ;
le prévient , pour le combattre avant qu'il ait joint toutes fes For-
ces; l'attaque à Forces inégales , dans un Poſte très avantageux , &
l'enchaſſe;paſſe encore,devant lui, des Déffilez , & un Ruiffeau , pour
l'attaquer ; enfin , par une Diſpoſition merveilleuſe , il fauve fa Ca-
vallerie , fuit l'Ennemi , & lui fait paſſer le Neckre.
On peut dire avec raiſon , que les Actions brillantes de ce Géné-
ral , dans cette Journée, ont contribué à lui acquérir la Gloire d'a-
voir été un des plus grands Capitaines de fon Tems.

CHAPITRE DIXIEME .
Combat de Seneff, donné le 11. d'Aout 1674.
E Prince de Condé , aïant appris la Jonction des Forces de l'En-
L nemi en Flandres , commandées par le Prince d'Orange , fe re-
trancha avec ſon Armée au Piéton , Camp des plus avanta-
geux.
Le Prince d'Orange, qui ſe voïoit une Armée de foixante & dix
mille Hommes , s'avança à portée de celle du Roi, pour la dépla-
cer; mais , il n'en put venir à bout,par la bonne Conduite du Prin-
ce
(*) Sintzheim.
G2
52 L'ART DE LA

ce Condé, qui avoit un Deſſein, & qui penſoit autrement que lui ,
puiſqu'il vouloit lui-même le ſurprendre , & le combattre.
LE Prince d'Orange , réſolu de tenter quelque-choſe , ſe mit en Mou-
vement, &fit défilerfon Arméedu côté de Mons , par Seneff & le Fay.
Le Prince de Condé , qui le fuivoit de près , connut alors que l'En-
nemi partageoit ſes Trouppes par cette Démarche , à caufe des Def-
filez : & , quoi-que plus foible , il ſcut profiter de cette Occafion
pour l'attaquer.
L'ARME'E ennemie ſe trouvant dans la Situation que je viens de
marquer , le Prince de Condé la laiſſa entrer dans les Deffilez ; & ,
fachant que l'Avant-Garde les avoit paſſez avec le Corps de Bataille ,
il fit attaquer bruſquement l'Armée des Eſpagnols , qui faifſoit l'Ar-
riere Garde. Elle fut renverſée avec un Corps de quatre mille Che-
vaux.
La Maiſon du Roi y fit des Actions d'une grande Valeur. "
Le Duc de Villahermoza , qui commandoit cette Arriere - Garde ,
ſe jetta dans Seneff, avec ce qu'il put raſſembler de Trouppes. Il
futcontraint d'abbandonner tous les Bagages auPillage. LePrince de
Vaudemont, qui commandoit le Corps de Cavallerie, fit favoir au Prin-
ce d'Orange la Situation facheuſe où ilſe trouvoit avecle Ducde Villa-
hermofa. Le Prince d'Orange leur envoïa auffi-tôt trois Bataillons ,
qu'on jetta dans ce Village: mais, le Prince de Condé le fit attaquer
fi vivement , qu'il fut emporté.
IL pénétra enſuite au Corps de Réſerve , qui étoit fort de trente
Bataillons. La Préſence du Prince de Condé anima les Trouppes du
Roi de maniere , qu'elles enfoncérent celles de l'Ennemi , & prirent
le Reſte de leurs Bagages.
Le Prince d'Orange , informé de tous ces Malheurs , marcha avec
le Corps de Bataille & le Comte de Souches , pour arréter lesTroup-
pes du Roi. Le Prince de Condé , animé par tant de Succès , crut
en avoir fait trop peu. Il attaqua l'Armée ennemie , dans des Jar-
dins , Haies , Houblonnieres , & Deffilez impraticables , dont elle de-
fendoit les Pafſſages. Ce Prince fit tous fes Efforts pour y pénétrer
l'Ennemi. Mais , la Force du Lieu ,foutenue par un grand Feu , lui
faifoit perdre beaucoup de Tems & de Monde. La Gloire de vain-
cre lui fit encore furmonter tous ces Périls. Il força enfin le Prince
d'Orange à fe retirer au Fay,fur la Colline de ce Village, où étoient
les Trouppes Hollandoiſes ,& il y ramena aufli les Fuïards. Le Prin-
ce de Condé , aïant remarqué ce Mouvement , avança la Maiſon du
Roi , qui rompit cette Infanterie. Le Marquis d'Afſentar , qui avoit
au pied de cette Colline quatre Bataillons , avec quelques Débris d'In-
fanterie , y fut tué , & fes Trouppes miſes en Déroute.
LE
GUERRE , II Partie , Chapitre X. 53

Le Prince d'Orange , qui voïoit que la grandeValeur duPrince de


Condé ne ſe raffafioit pas , & le portoit à furmonter tous les Obf-
ſtacles , raſſembla , avec le Comte de Souches les Trouppes
,

de l'Avant-Garde , qu'il joignit au Débris de fon Armée , fur la


Hauteur près du Fay, dont la Situation étoit des plus avan-
tageuſes. Le Prince de Condé , ne ſe rebuttant point de la bonne
Difpofition de l'Ennemi , l'attaqua , força quelques Trouppes , & en
fit couler fur la Gauche , pour le prendre en Flanc. Le Prince d'O-
range vit bien alors , que fon Salut dépendoit d'obſerver les Démar-
ches de ce grand Général, qui ne trouvoit rien d'impoſſible. Il ne
manqua pas de faire avancer des Trouppes , pour s'oppoſer aux fien-
nes. Les Attaques redoublérent , & s'opiniatrérent de part & d'au-
tre , avec une Fureur incroïable , juſqu'a la Nuit. Son Obſcurité n'ar-
réta point d'abord ce grand Carnage ; mais , l'Accablement acheva
de le faire ceſſer. Ces deux Armées , fatiguées de tant d'Actions
violentes , reftérent fur le Champ de Bataille.
Le Prince d'Orange , qui vouloit réparer les Defordres de la fien-
ne , ſe retira deux Heures avant le Jour, craignant encore le Voifi-
nage d'un fi grand Général.
Le prémier Projet de cette Bataille a été éxécuté avec beaucoup
d'Ordre & de Valeur. Il y en a peu dans l'Hiſtoire, qui faſſe tant
d'Honneur à la Nation. Les différentes Repriſes de Combats ne re-
buttérent , ni les Officiers , ni les Soldats : tous coururent à la Gloire
avec une Emulation , que le Prince de Condé animoit. Les Diffi-
cultez , ni la Supériorité de l'Ennemi, ne l'ont point empéché de
vaincre. Si la Gloire de ce Prince s'étoit arrétée à tems , il auroit
effacé celle que l'Ennemi a voulu partager avec lui , pour s'être re-
pofé quelques Heures fur le Champ de Bataille.

CHAPITRE ONZIEME .
Bataille de Caffel , donnée le 11 d'Avril 1677 .
TERoi , qui vouloit prévenir l'Ennemi en Flandres , fit en Perſonne
le Siége de Valenciennes. Cette Place fut priſe le 17 de Mars. Sa Ma-
jeſté fit auſſi-tôt inveſtir Cambrai par leDuc de Luxembourg , & s'y
rendit pour en faire le Siége, tandis que le Duc d'Orléans alla à St. O-
mer. Le Maréchal Dhumieres (*) avoit pris les Devants, pour l'inveftir.
Le Prince d'Orange, étonné de tant d'Entrepriſes à la fois , af-
fem-
(*) d'Humieres .
G3
54 L'ART DE LA

ſembla en diligence fes Forces , pour ſurprendre & attaquer le Duc


d'Orléans. Le Roi, prévenu de fon Deſſein , envoïa à Son Alteffe
Roïale le Duc de Luxembourg , avec ſa Maiſon , & huit mille
Hommes , que Sa Majeſté détacha des Trouppes qui faifoient le Sié-
ge de Cambrai. Cette Place fut rendue au Roi le cinquieme d'A-
vril.
Le Prince d'Orange , qui ſavoit que l'Armée du Duc d'Orléans
étoit plus foible que la ſienne , s'avança à une Demi- Lieue de Caffel ,
& ſe poſta avantageuſement. Le Duc d'Orléans laiſſa des Troup-
pes au Marquis de la Trouſſe , pour obſerver & contenir celles de
la Place; & alla enfuite, avec ſon Armée , au devant del'Ennemi. Auf-
fi-tôt que la Diſpoſition fut faite , on commença par attaquer les
Trouppes , que le Prince d'Orange avoit fait avancer près d'un Mou-
lin , qui étoit à fa Droite , & on les en chaſſa. Alors , ilaffoiblit ſaGau-
che , pour augmenterſaDroite, afindepouvoirpénétrerplusfacilement
notre Gauche. Dans le même Inſtant que ſon Son Alteſſe Roïale
eut connu ce Mouvement , elle fit attaquer l'Armée ennemie , mal-
gré l'Avantage de ſa Situation , aïant un Ruiſſeau devant elle , &
des Haies qui la couvroient. Toutes ces Difficultez ne retardérent
point fon Deſſein. La prémiere Ligne paſſa en pluſieurs Endroits le
Ruiſſeau , & l'on commença par attaquer l'Abbaïe de Piennes , que
le Prince d'Orange avoit fait garnir de Trouppes. Il fut forcé de
les retirer, & il yfit mettte auſſi-tôt le Feu.
SON Alteſſe Roiale , pour mieux embaraſſer l'Ennemi , fit couler
de ce Côté-là des Trouppes de la Droite , pour prendre en Flanc la
Gauche de l'Ennemi. La Gendarmerie chargea cinq Eſcadrons ,
qu'elle mit en Fuite : & les Mouſquetaires forcérent à pied un Deffi-
lé ,&deffirent deux Bataillons qui le gardoient. LesTrouppes du Roi,
animées de toutes parts par la Préſence du Duc d'Orléans , renverfé-
rent enpluſieursEndroits cellesdesEnnemis ; cequileur cauſa unegran
de Confufion. Toute notre Cavallerie profita de ce Moment, fou-
tenue de pluſieurs Bataillons , qui firent un très grand Feu fur la
leur , & la mirent en Fuite.
La ſeconde Ligne de l'Ennemi , qui avoit douze Bataillons du cô-
té du Maréchal D'humieres (*) , & quatorze Escadrons , fut vivement
attaquée. Les Mouſquetaires ſe ſignalérent encore pied-à-terre; &,
après un rude Carnage, on demeura Maître de ce Poſte.
LES Trouppes , qui étoient au Centre de notre Ligne , pliérent.
Le Duc d'Orléans , qui s'en apperçut , courut les ranimer , & fit a-
vancer pluſieurs Bataillons de la ſeconde Ligne. Alors , tout reprit
Vi-
(*) d'Humieres .
GUERRE , II Partie , Chapitre XI. 55

Vigueur, & on chargea les Ennemis avec tant de Courage , qu'ils


furent deffaits , ou faits Priſonniers de Guerre.
Le Prince d'Orange , qui s'étoit porté par-tout pour animer fes
Trouppes , fut contraint d'en raſſembler les Débris , & de les mettre
en Ordre , avec le Prince de Valdeck , pour affurer leur Retraitte.
Le Duc de Luxembourg , qui avoit foutenu avec une Conduite
merveilleuſe les Efforts de la Droite de l'Ennemi , la fuivit de ſi près
dans ſa Retraitte , qu'il la renverſa pluſieurs fois , & la mit en Fuite.
Il prit tous leursBagages , leurs Canons , &leurs Munitions deGuerre.
Le Duc d'Orléans , après une ſi grande Victoire , reſta quelques
Jours fur le Champde Bataille ; & retourna enfuite devant Saint-O-
mer , qui ſe rendit le vintieme d'Avril.
Son Alteſſe Roïale , animée de la Gloire de vaincre, n'oublia
rien pour prévenir l'Ennemi. Elle ſe préſenta aux Endroits les plus
dangereux , & y reçut deux Coups dans ſes Armes. Le Maréchal
Dhumieres (*) , & le Duc de Luxembourg , ſecondérent ſes Deſſeins
avec une Valeur fans égale; & les Obstacles , qui ſe préſentérent
furent furmontez dans l'inftant , par l'Ardeur & l'Activité des
Trouppes du Roi. Tout agiſſoit du même Eſprit: & la grande Fer-
meté , que l'Ennemi eut pour ſe deffendre, augmenta de beaucoup
l'Honneur qu'il y eut à le vaincre.
***** 88 ****

CHAPITRE DOUZIEME . 1

Bataille de Saint- Denis près de Mons , donnée le 15 d'Aout 1678 .

IEenDuc de Luxembourg,
Flandres , fit continuer Blocus de les
qui lecommandoit Trouppes
Mons
du Roi
, juſques à ce
qu'il eut appris des Nouvelles certaines de la Paix qui ſe régloit à
Nimegue. Il fit toujours camper l'Armée à portée de cette Place
pour en éloigner l'Ennemi.
LE Prince d'Orange, qui étoit à la Tête d'une puiſſante Armée ,
très mécontent de ce que toutes les Choſes s'avancoient & ſe termi-
noient à Nimegue malgré lui , chercha l'Occaſionde rompre la Paix ,
ou de fatisfaire fon Reflentiment , par une Bataille. Pour cet effet , il
précipita ſa Marche la Nuit du quatorze au quinze d'Août , pour
furprendre les Trouppes du Roi , qui venoient d'arriver au Camp de
St.-Denis , où étoit la Droite. La Gauche s'étendoit du côté de
Cas-
(*) d'Humieres.
56 L'ART DE LA

Caſtiau (*) , dans une Plaine, aïant derriere elle un Bois & Mons .
& au Front du Camp le Ruiſſeau de Saint-Denis , qui defcend de
Caftiau.
LE quinzieme d'Août , ſur les neufHeures du Matin, le Duc de
Luxembourg reçut, par un Courrier de Nimegue , la Nouvelle, que
la Paix venoit d'être ſignée. Le même Courrier la portoit au Roi, &
l'avoit déjà donnée an Prince d'Orange.
L'ARRIVEE de ce Courrier apporta pour un moment de la
Tranquilité au Camp. Mais, notre Général fut bien furpris d'ap-
prendre vers les onze Heures duMatin,que le Prince d'Orange avoit
marché toute la Nuit ; & que , malgré la Certitude qu'il avoit de la
Paix , il venoit à lui pour l'attaquer.
AUSSI - TÔT , le Duc de Luxembourg monta à Cheval , & s'a-
vança fur la Hauteur de Saint-Denis , de l'autre côté du Ruiſſeau , où
étoit le Régiment de Feuquieres , qui couvroit le Quartier général.
On vit alors les Trouppes des Ennemis , qui ſe formérent très vite
de ce Côté-là.
Sur le champ , notre Général ſçut prévenir tout ce que le Prince
d'Orange pouvoit entreprendre , par une Diſpoſition aufli prompte
que bien ordonnée. Il commença par faire avancer les Dragons de
Firmarcon (†) dans les Haies près de l'Abbaïe de Saint-Denis , qui
foutinrent le prémier Choc des Ennemis , avec le Régiment de Feu-
quieres. Il fit avancer, le long du Ruiſſeau , les deux Lignes d'In-
fanterie , qui occupoient le Terrein depuis Saint - Denis juſques à
Caſtiau. La Cavallerie étoit du côté de ce Village fur plufieurs
Lignes , pour remplir le Terrein de cette Plaine. Il envoïa aufli-tôt
des Ordres à Mr. de Montal d'avoir Attention au Debouché du
Bois d'Avrai ; & à Mr. le Baron de Quinci de ſe porter à fon
Poſte vers la Trouille , & de le faire avertir de tout ce qui s'y pas-
feroit.
TOUTES Chofes en cet Etat , le Prince d'Orange commença par
attaquer vivement le Poſte de l'Abbaïe de Saint-Denis. Les Dra-
gons, & le Régiment de Feuquieres, efluïérent tout le Feu de l'En-
nemi avec beaucoup de Fermeté , & donnérent le Tems de faire la
Diſpoſition néceſſaire, pour garnir le Ruiſſeau de ce Coté-là. Le
Prince d'Orange crut,qu'étantle Maître de l'Abbaïe, il le feroit du
Ruiſſeau: mais , quelque Effort qu'il put faire, il n'en put venir à
bout. Dans ce tems, il fit coulerdes Trouppes , pour pénétrer le
Bois
(*) Cateau ou Chaſteau , Village de Hainaut.
( + ) Fimarcon.
GUERRE , 11 Partie , Chapitre XII. 57

Bois d'Avrai , du côté de [Link] Montal. On les y repouſſa avec


* tant de Valeur , qu'elles n'oférent y retourner , & qu'elles rejoigni-
rent l'Armée.
4

ALORS , le Prince d'Orange s'attacha à forcer les Trouppes du


Roi , le long du Ruiſſeau. Après qu'il eut fait de grands Efforts à
notre Droite , fans pouvoir réüſſir , il pouſſa ſes Entrepriſes vers
Caſtiau. Le Duc de Luxembourg , très fatisfait de tout ce qui s'é-
toit paffé juſqu'à ce Moment , ſe porta de ce Côté-là. Il joignit Mr.
de la Motte-Anguien , Lieutenant-Général d'une grande Capacité.
Notre Infanterie ſe préſenta à l'Ennemi , avec tant d'Ordre & de
Courage , que , malgré la Multitude de Trouppes qui s'oppoſoient à
elle, tout fut renverſé.
Le Prince d'Orange , impatient de ces Evénemens facheux , re
vint pluſieurs fois à la Charge, avec de nouvelles Trouppes , pour
réparer ce Defordre. Le Duc de Luxembourg , dont le Courage &
le Coup d'Oeil étoit fans éxemple , renouvelloit ſes Efforts , pour ne
rien perdre du Terrein qu'il avoit gagné de l'autre côté du Ruif-
ſeau , où il avoit deffait les Régimens Anglois , & les autresTroup-
pes qui les foutenoient , en gagnant la Hauteur du Terrein qu'oc-
cuppoit l'Ennemi. Il ſe fit un grand Carnage , par l'Acharnement
du Prince d'Orange , qui voïoit perdre une Bataille , qu'il avoit cru
aſſurée , même avant de combattre.
COMME le Jour finiſſoit, il ne lui fut pas poſſible de reprendre
le Terrein qu'il avoit perdu. Le Duc de Luxembourg , aufli vif à
penſer , que prompt à éxécuter , fit jetter pluſieurs Flambeaux de
Cire allumez dans une très grande Cenſe fur la Hauteur de Caſtiau ,
où il y avoit huit cens Hommes qui furent tous brulez , ne pouvant
en fortir , à cauſe du grand Feu des nôtres.
La Cavallerie , qui s'étoit avancée derriere notre Infanterie qui
avoit paffé le Ruiſſeau , déboucha en Plaine par les Intervalles. Le
Duc de Luxembourg , qui la conduiſoit , fit charger l'Epée à la
Main celle de l'Ennemi, qu'il découvroit à la Clarté du Feu de
cette Cenſe. Il la renverſa ſur ſa ſeconde Ligne. Après plusieurs
Coupsde Main , il revint ſe mettre en Bataille devant l'Infanterie.
Mais, le Feu de la Cenſe , qui avoit donné Occafion par ſa Clarté à
cette derniere Action , aïant ceffé, faute de Lumiere , on fut obligé
d'en refter-là.
NOTRE Général demeura quelque Tems fur le Champ de Ba-
taille. Il y donna ſes Ordres , pour repaſſer le Bois qu'il avoit der-
riere fon Camp , afinde refferrer Monsde plus près , & de s'oppoſer
H plus
58 L'ART DE LA

plus puiſſamment aux Entrepriſes du Princed'Orange , s'il vouloit


en faire lever le Blocus, ou y jetter du Secours.
MR. DE LUXEMBOURG , quoique ſurpris , a ſçu dans cette
Occafion prendre ſon Parti ſur le champ. Ses Ordres , diſtribuez
à propos , & bien éxécutez par les Généraux , ont rendu inutiles
les premiers Efforts de l'Ennemi. Les Actions les plusviolentes ont
fait briller ce Général. Par le Soin , qu'il prit lui-même de faire
combattre les Trouppes , on vit leurs Courages s'animer à meſure
que le Péril augmentoit. Il falloit, dans une ſemblable Occafion ,
un Général auſſi expérimenté , avec des Trouppes auſſi valeureuſes ,
pour en fortir victorieux.
3333

CHAPITRE TREIΖΙΕΜΕ .
Bataille de la Marfaille , donnée le 4 d'Octobre 1693 .

IEs'en
Ducrendre
de Savoie, qui, faifoit le Siége de Pignerol , ne pouvant
le Maitre ſe contenta d'attaquer & prendre le Fort
de Sainte-Brigide, pour bombarder cette Place. Craignant encore ,
que le Maréchal de Catinat , qui s'approchoit avec de nouvelles For
ces , ne le combattît avec Avantage, & ne lui fit lever le Siége, il
ſe retira à Marſaille , après avoir preſſé le Bombardement , & s'y
poſta avantageuſement.
Il y avoit à ſa Gauche une Montagne : fa Droite avoit une
Plaine devant elle; & tout le Front de l'Armée étoit couvert par
une petite Riviere. Le Maréchal de Catinat , qui faisoit Diligence,
alla reconnoitre la Situation de l'Ennemi : & , voïant qu'il n'avoit
pas occupé la Hauteur du Chaſteau de Pioſaſco , d'où l'on pouvoit
remarquer tous fes Mouvemens , il s'en rendit le Maître, par un
Détachement de Trouppes choifies. L'Ennemi , qui en faiſoit auffi
marcher , les contremanda , aufli-tôt qu'il fçent ce Poſte occupé.
Le Maréchal de Catinat ordonna la Difpofition de fon Armée
fur deux Lignes. Mais , aïant appris , que le Duc de Savoie chan-
geoit la fienne , & qu'il augmentoit de beaucoup fa Droite , pour
pénétrer notre Gauche , le Maréchal fit paſſer_de la Droite à la Gau-
che la Gendarmerie , qu'il remplaça par les Régimens de la Reine
& de Saint-Maurice Cavallerie.
COMME tout ce Païs étoit fort coupé de Vignes & de Brouffail-
les,
GUERRE , II Partie , Chapitre XIII. 59

les , il fit mettre la Brigade de Vaubecourt Infanterie , fur la Gau-


che de la Gendarmerie , pour la foutenir , pour découvrir le Ter-
rein , & pour en profiter dans l'Occaſion. Le Duc de Vendôme
prit ſoin de cette Gauche. Le Maréchal reſta à la Droite. Il fit
prévenir tout le Front de la prémiere Ligne du Signal qu'il feroit
pour attaquer. :

AUSSI - TÔT qu'il fut donné , elle s'ébranla en même tems d'un
Pas égal , effuia le prémier Feu de l'Ennemi , & fans tirer tomba
fur lui la Baïonnette au bout du Fufil , avec tant de Fermeté & de
Valeur , que la prémiere Ligne des Ennemis fut renversée , & mife
dans un fi grand Defordre , que le Duc de Savoie fut obligé de faire
avancer la feconde Ligne , pour arréter l'Ardeur des Trouppes du
Roi , & donner le Tems à ſa prémiere Ligne de ſe rallier ; ce qui ſe
fit affez promtement , par la Diligence de ſes Généraux. Mais , la
Gauche de la feconde Ligne n'eut pas un meilleur Sort , quoiqu'elle
eut de la Cavallerie dans les Intervalles de l'Infanterie.
Le Maréchal de Catinat , attentif à tous les Mouvemens de l'En-
nemi , fans perdre de Tems , diſpoſa ſes Trouppes. Il fit charger
avec toute la Vigueur poſſible la ſeconde Ligne. Quelque Effort
qu'elle pût faire , elle fut pénétrée & battue. La Droite , où le Duc
de Savoie avoit augmenté ſes Forces , réſiſta d'avantage , & repouf-
ſa pluſieurs fois notre Gauche. Le Maréchal, qui vouloit laiſſer au
Duc de Vendôme la Gloire de tout ce qui ſe paſſoit de fon Côté, ne
s'y porta point. Il y envoïa diligemment des Trouppes , qui venoient
de lui arriver. Cette Augmentation lui donna Moïen d'étendre
auſſi-tôt ſa Ligne , de maniere quela Gendarmerie déborda beaucoup
la Droite de l'Ennemi. Une Partie en attaqua le Flanc , & l'autre
ſe replia fur les Derrieres , qu'elle enveloppa. Dans cette Situation ,
toutes les Trouppes ſe ranimérent avec une Ardeur incroïable , que
le Duc de Vendôme éxcita par fa Préfence & fon Activité. L'Enne-
mi , qui crut alors être enveloppé , abbandonna le Champ de Ba-
taille , où l'on prit tout fon Canon , ſes Munitions de Guerre , &
beaucoup de Prifonniers.
La fage Conduite, qu'a tenue le Maréchal de Catinat dans cette
Journée, a bien fait connoitre le rare Mérite de fon Génie pour la
Guerre. Sa Difpofition fut promte & merveilleuſe. Cette Manie-
re d'attaquer bruſquement l'Ennemi de tous Côtez , en Ordre , &
en même Tems , donna un grand Avantage aux Trouppes du
Roi. Les Efforts de l'Ennemi , contre notre Gauche fufpendirent
pour quelque Tems la Victoire. Ce Général ne voulut point s'y
H2 por-
60 L'ART DE LA GUERRE , II Partie , Chapitre XIII.
porter, pour ne rien ôter à la Gloire du Duc de Vendôme , dont
l'Habileté & le grand Courage ſcurent , dans le plus fort de l'Ac-
tion , accabler l'Ennemi par fon Flanc , le pénétrer , & l'obliger à
céder le Champ de Bataille à des Trouppes , qui ſont invincibles ,

quand elles sont conduites pardesGénéraux fi parfaits , & qui n'ont


pour Objet que la Gloire de bien ſervir le Roi.
2

FIN DE LA SECONDE PARTI E.

L'ART
L'ART
DE LA

GUERRE ;
TROISIEME PARTIE ,
CONTENANT UN

TRAITE DE L'ATTAQUE
DES

PLACES ,
SUIVI DE III ME'MOIRES ET CALCULS DES MUNITIONS
NECESSAIRES POUR UN SIEGE.

ORSQU'ON veut attaquer une Place, qu'elle eſt in-


veſtie , que toutes les Diſpoſitions font faites , & les
Convois ordonnez pour les Munitions néceſſaires ;
le Général de l'Armée , l'Ingénieur en Chef, le Com-
mandant de l'Artillerie , reconnoiffent de près le Cir-
cuït de la Place , en éxaminent le Fort & le Foible ,
avec un Plan le plus régulier qu'il eſt poſſible.
ILS déterminent alors plus aisément le Côté où ſe doit former la
vraie Attaque , & les autres où l'on veut eſſayer de pouffer des Tra-
vaux , & établir les prémieres Batterics. On juge des Difficultez du
H3 Ter
:
62 DE L'ATTAQUE
Terrein , & de ce que l'on poura faire pour les furmonter. On y
réüffit ordinairement par des Coups de Main bruſques , quand il n'y
a pas d'Ouvrages , qui vous arrêtent, & qui ſoient foutenus. Mais ,
lorſqu'il y en a, on va plus lentement , en commençant d'y ouvrir
la Tranchée à la petite Portée du Canon , afin de moins riſquer les
Trouppes , & de ne rien entreprendre que par les Regles de l'Art. Il
faut donc prendre plus de Précautions : & l'on doit d'abord , pour
bien camper les Trouppes, les poſter de maniere qu'elles occupent le
Circuït de la Place par les Hauteurs , &qu'elles en ſoient aſſez éloignées,
pour que le Feu des Batteries ne puiſſe pas les forcer à changer de
Camp.
L'INFANTERIE ſe campe en prémiere Ligne , autant que l'on peut,
d'uneDiſtance égale à foixante & dix ou quatre-vint Pas d'Intervalle
d'un Régiment à l'autre. On double les Trouppes aux Endroits les
plus expofez. Si l'Infanterie eſt plus que fuffifante ,pour former cet-
te prémiere Ligne, & remplir la Circonvallation , on campe le Refte
en feconde Ligne vis-à-vis des Attaques où elles ſont plus àportée d'a-
gir, & plus en riſque d'être chargées.
La Cavallerie ſe campe , éloignée de trois à quatre cent Pas de
l'Infanterie , fur une ou deux Lignes , fuivant le Terrein , & le Nom-
bre de fes Efcadrons ; en forte qu'elle faſſe un Circuït pareil à celui
que fait l'Infanterie.
ON difpofe une Ligne de Circonvallation, qui enveloppe lesTroup-
pes , en leur laiſſant affez d'Intervalle,pour ſe porter àla Deffenſe de
cet Ouvrage. On conduit ce Retranchement , de maniere qu'il y ait
un Foffé affez large & affez profond , du côté de la Campagne , &
un Parapet affez épais pour la Sûreté des Trouppes. On y prati-
que des Redoutes , des Forts , & des Barrieres , aux Endroits les
plus commodes , pour la Deffenfe , pour l'Entrée , & pour la Sortie,
du Camp. Il y a des Corps-de-Garde , d'Eſpace en Efpace, & pour
la Sûreté du Dehors. La Cavallerie fait fortir, au petit jour , fes
grandes Gardes en avant, fur les Hauteurs & grands Chemins , qui
conduiſent à la Place , les quelles ne ſe retirent qu'à la Nuit. On a
Attention à doubler les Sentinelles de Nuit, aux Endroits où l'Eloi-
gnement de deux Poſtes laiſſe aſſezd'Eſpacepour favorifer les Surpriſes
de l'Ennemi : obſervant de prendre ſes Précautions aux Endroits
mêmes qui paroiſſent de plus difficile Accès. On doit auſſi s'atta-
cher à ne laiffer approcher aucunePerſonne, fous quelque Prétexte que
ce foit, entre les Gardes avancées , quand même il paroitroit Officier;
de crainte que quelqu'un ne franchifle ce Pas , au riſque de ſa Vie ,
pour ſe jetter dans la Place, afin d'y porter des Ordres ou des Avis.
Ce
DES PLACES. 63

Ce font-là des Attentions d'une trop grande Conféquence , pour les


négliger.
S'il y avoit une Riviere , qui paſlåt dans la Ville , & qui vint par-
tager votre Campement, il faudroit faire deſſus pluſieurs Ponts de
Communication, au deſſus & au deflous , avec des Forts , & autres
Ouvrages , pour les foutenir: & l'on mettroit une Eſtacade , avecdes
Chaines , & des Pilotis au deſſus , pour arrêter les Batteaux , Piéces
de Bois , ou Feux d'Artifice , que l'Ennemi pourroit abbandonner au
Courant de l'Eau , pour les rompre , ou les brifer.
S'IL y avoit une Flacque d'Eau , ou Prairie impraticable , au def-
fus ou au deſſous de la Place, il faut , pour la Communication , faire
des Redoutes à portée les unes des autres , avec des Chemins de Fa-
cinnes , pour y arriver.
Ce font des Précautions très eſſencielles pour empécher , que ,
pendant la Nuit , il n'entre quelque Détachement ou Secours dans la
Place.
On ne doit pas négliger non plus de faire des Communications fur
les Chemins creux ou Ravins , en forte que rien ne puiſſe s'oppoſer à
la Manœuvre des Trouppes ,pour agir contre l'Ennemi , & fe foute-
nir réciproquement.
Si l'on craint les Sorties vives d'une nombreuſe Garniſon , on fe-
ra une Ligne de Contrevallation.
On doit la placer à une telle Diſtance, que les Gardes de la Tête
du Camp en foient la Deffenſe naturelle , & qu'il y ait un Eſpace fuf-
fifant pour s'y mettre en Battaille.
On fait aufli , fur la Ligne de Contrevallation , dont le Fofſfé eſt
du côté de la Place , les Redoutes & les Barrieres néceſſaires , pour
répondre aux Chemins des Attaques.
LORSQU'IL arrive des Allertes , par la Proximité des Trouppes en-
nemies , qui veulent forcer ou furprendre un Poſte , on fait aufli- tôt
fortir les Piquets de la Cavallerie , & l'Infanterie borde les Lignes de
Circonvallation & de Contrevallation, de peur que l'Affiégé ne
prenne le Tems d'une Allerte , pour faire une Sortie.
Si l'Ennemi paroit ſe borner à pénétrer & forcer unEndroit , pour
jetter du Secours dans la Place, on augmentera les Forces du côté où
il fait ſes Efforts: &, fur toutes chofes , on fera fortir quelques Dé-
tachemens de Cavallerie , pour découvrir ſi l'Ennemi n'aura point
deſſein de forcer un autre Endroit. Si l'on s'en apperçoit , on lui
oppoſe auffi-tôt des Trouppes , en conſervant toujours une Réſerve
pour les différens Beſoins. La Cavallerie feroit alors d'un grand U-
fage
64 DE L'ATTAQUE
fage,
remis .
fi le Terrein le permettoit, & même dans laRetraittedes En-
On doit placer , avant toutes chofes , quelques Piéces de Canon ,
qui reſtent dans les Forts & Ouvrages , qui font fur les Paſſages &
Endroits où l'Ennemi pourroit ſe préſenter ; &, dans le Tems de
ſes Approches , en faire mettre à Barbette fur la Ligne.
Si l'Ennemi s'avançoit avec une Armée conſidérable , alors l'Ar-
mée d'Oppoſition ſe porteroit fur un Chemin, dans un Camp avan- A

tageux ; & l'on détacheroit, des Trouppes du Siége , ce que l'onju-


geroit néceſſaire pour l'augmenter: fans préjudicier à la Garde des
Travaux du Siège , ni même à la Continuation de l'Attaque; ſuppo-
ſé que l'Armée alliégeante fût aſſez nombreuſe , pour faire ces Déta-
chemens , fans ralentir ſes Opérations.
S'IL n'y avoit point d'Armée d'Obſervation , le meilleur Parti,
qu'un Général pût prendre , feroit de marcher en avant , & d'ab-
bandonner les Lignes , qui font toujours dangereuſes à ceux qui veu-
lent les deffendre. On a de nos Jours aſſez d'Exemples , qui nous
font connoitre cette Vérité. Comme je l'ai détaillé dans d'autres
Endroits, je n'en dirai rien d'avantage ici.
Si le Gros de l'Artillerie eſt arrivé, avant que les Lignes de Cir-
convallation , & de Contrevallation , foient faites , on travaille d'a-
bord à la faire parquer. Avant que d'aſſeoir le Parc , on doit en re-
connoitre le Terrein , & le placer le plus près qu'on peut de la vraie
Attaque; en forte, s'il eſt poffible, qu'il ne foit pas même vû des
Clochers de la Place. Si la Situation ne le permet pas , on fait des
Epaulemens affez élevez , pour que les Affiégés n'en puiſſent pas re-
connoitre les Travaux , ni les Mouvemens .
On y arrange le Canon de l'Attaque ſur une Ligne ou deux , les
Affuts de Rechange derriere. On fait une autre Ligne pour fermer
le Parc , de Piéces de 12 , de 8 , & de 4 , & même des Piéces que
l'on deſtine pour l'Armée. L'on met derriere des Charettes com-
poſées de Poudre & de Plomb , les Boulets & les Outils , qui concer-
nent cet Equipage. On fait une autre Ligne, pour fermer le Quar-
ré de ce grand Parc, avec les Pontons , leurs Haquets , & les Cha-
riots à porter Canon. Les autres Munitions ſe placent en Piles ,
& en Ordre , fuivant leur Eſpece.
LES Ouvriers ſe placent à droite ou à gauche du Parc , fur un
Terrein affez ſpacieux , pour mettre les Forges , & pour former les
Atteliers , où l'on porte tous les Bois néceſſaires pour les Réparations
des Equipages , pour les Travaux des Batteries , & pour les Ouvra-
ges de Tranchées. ?

Σ
ON
DES . PLACES. 65.
A

On fait un Appantis , peu éloigné du Parc, couvert de Planches,


pourypréparer les Artifices , y charger les Fufées à Bombes , les
Grenades , & leurs Fuſées.
On campe le Régiment Roïal d'Artillerie à trois ou quatre cent
Pas de la Droite du Parc , & les Bombardiers à pareille Diſtance de
la Gauche ; les Officiersd'Artillerie,dans un de ces Intervalles ; & les
Chevaux d'Artillerie , derriere le Parc. Il doit y en avoir toujours
cent de Piquet,pour les Tranſports & les Manœuvres qu'il faut faire.
On poſe des Sentinelles , de Diſtance en Diſtance , dans tout le
Front du Quarré du Parc ; & d'autres dans le Milieu , & fur les At-
teliers.
Il faut avoir une très grande Attention àbien placer les Poudres
dans un Terrein très ſpacieux , & qui ne ſoit vû d'aucun Endroit de
la Place , ni des Clochers. On fait cinq Magazins, éloignés de trois
centPas lesuns des autres , à cauſe du Danger d'une plus grande
Proximité. Chaque Magazin doit être aſſez ſpacieux , pour y en-
gerber quatre-vint ou centMilliers de Poudre , à deux ou trois Ba-
rils de Hauteur. On doit le former quarrément, couvert d'un Epau-
lement aſſez élevé pour y mettre en Sureté les Poudres. Dans cet
Arrangement , on tâche de diſpoſer quatre de ces Magazins , en for-
te qu'ils forment un Quarré ; & le cinquieme eſt placé vis-à-vis une
des Faces du Quarré , d'une pareille Diſtance de trois cent Pas. Il
y a deux Entrées à celui-ci , & feulement une aux autres. Chaque
Magazin a fon Foſſé. Le cinquieme fert pour tirer toutes les Pou-
dres néceſſaires aux Trouppes , & aux Batteries : &, lorſqu'il ſe vui-
de, on en tire des autres, pour le remplir. Il y a un Corps-de-Gar-
de àportée, pour empécher que Perſonne n'en approche , ni Jour ,
ni Nuit , que les Officiers de l'Artillerie : & ce Corps-de-Garde po-
ſe des Sentinelles , l'Epée à la main , à chacundes Magazins.
On fait auſſi d'autres petits Parcs , à la Queue des autresAttaques
que l'on a formées ; afin que les Trouppes & les Batteries ne man-
quent de rien , & ne foient pas obligées d'envoïer au grand Parc.
On nedoitjamais lever laTerre ,pour commencer la Tranchée , que
le Gros de l'Artillerie ne ſoit arrivé; afin que l'on puiſſe en placer ce
qui convient dans les Endroits où elle peut protéger lesTravailleurs,
& impofer aux Sorties des Affiégés , & à leurs Batteries. On con-
tinue, tous les jours , les Convois néceſſaires , pour éviter le moin-
dre Retardement dans les Attaques , & empécher que les Ennemis
n'en puiſſent tirer aucunAvantage. A l'Arrivée des Trouppes , on
envoie pluſieurs Détachemens , pour travailler à faire des Facinnes ,
des,Piquets , & des Gabions , que laCavallerie & les Dragons appor-
I tent
66 DE L'ATTAQUE
tent au Dépot qui s'en fait à la Queue de la Tranchée.
Il eſt abſolument néceſſaire d'établir un Endroit , que l'on aſſure
par des Epaulemens , pour y faire porter tous les Bleffés , afin de
les ſecourir fur le champ, par le prémier Appareil , & les faire enfui-
te tranſporter dans les Hopitaux les plus proches de l'Armée , lorf-
que leurs Bleffûres ne font pas mortelles , & qu'ils peuvent fans pé-
ril ſupporter la Fatigue du Voïage.
On place , dans ce Commencement, de la Cavallerie à la Queue
des Ouvrages , où l'on choiſit unLieu couvert, pour s'épargner , s'il
ſe peut , le Travail d'un Epaulement. Elle fert à foutenir les Tra-
vailleurs contre la Vivacité des prémieres Sorties.
Lorsque les Afſfiégés s'apperçoivent du Commencement des Tra-
vaux du côté de l'Attaque , ils ne manquent pas de projetter une
Sortie étudiée. Ils y menent même ſouvent du Canon, profitent du
Terrein , & tâchent de diſpoſer leurs Trouppes de façon qu'elles
n'aïent aucun Echec à craindre. Pour prévenir un Coup pareil,il eſt
à propos d'avoir de la Cavallerie , à couvert , comme on l'a dit, de
quelque Rideau , Haie , Cenfe , ou Maiſon , à portée de la Tran-
chée. Et, lorſque l'Ennemi débouche du Chemin couvert , alors il
faut faire avancer les Piquets qui font à la Queue de la Tranchée. Si
on ne peut pas faire plus , n'en étant pas averti , on doit foutenir le
Front des Ouvrages avancés, & faire couler quelques Trouppes d'In-
fanterie à la Droite & à la Gauche des Tranchées , qui ſe portent
aflez près du Chemin couvert, pour couper l'Ennemi dans fa Re-
traitte ; &, cependant , la Cavallerie charge ceux qui ſe ſont trop
avancés , táchant de les prendre par le Flanc. Les Trouppes de la
Tranchée fortent fur les Revers , pour faire Face à l'Ennemi , le re-
pouffer , & le poursuivre. On doit contenir les Trouppes de manie-
re qu'elles ne s'abbandonnent pas indifcrétement à la Pourſuite de
l'Ennemi qui fuit. Il faut bien obferver , que la Cavallerie , qui fe-
roit dans la Place , ne furprenne pas la vôtre , & de lui en oppofer
un plus grandNombre , pour l'arréter & l'empécher de ſe porter fur
votre Infanterie , qui feroit fortie des Retranchemens.
L'ENNEMI , qui n'a pour Objet , que de retarder vos Travaux ,
ne manque pas , lorſqu'ils font encore éloignés du Chemin couvert ,
de faire quelques Sorties , de Nuit, fur le Front desOuvrages , tan-
dis qu'il en diſpoſe une autre par un des Flancs. Il eſt très eſſenciel,
pour éviter une pareille Surpriſe , de faire fortir aumoins des Troup-
pes au commencement de la Nuit, qui ſe poſtent en avant fur le
Ventre, aiant un Sergent détaché , & quelques Grenadiers , le plus
près qu'il ſe peut de la Paliſſade, pour écouter & reconnoitre les
Mou-
DES PLACES. 67

Mouvemens del'Ennemi ,& endonner AvisàſaTrouppe , qui s'oppoſe


à la prémiere Ardeur de l'Affiégé , & donne le Tems àtoute laTran-
chée de ſe diſpoſer à le repouffer, & le combattre vivement. Sur
toutes chofes , on garnit bien les Flancs; afin que, ſi , dans ce
Tems-là , il s'y portoit , il y trouvât une égale Réſiſtance.
QUAND les Travaux & Tranchées font à portée du Chemin cou-
vert , l'Ennemi alors ne diſcontinue pas de faire de petites Sorties
fréquentes de tous côtez , pour ralentir les Travaux , & fe donner le
tems de réparer fes Ouvrages , ou d'attendre le Secours dont on
l'auroit flatté. Comme ces fortes de Sorties font toujours peu con-
ſidérables par le Nombre de Trouppes qui les font , mais facheuſes
par le Retardement qu'elles peuvent caufer, il ne s'agit que de s'y
oppofer par un Feu vif, de la part des Trouppes qui protegent les
Sapeurs ; & même en diſpoſer à ce ſujet, pour les prévenir , & les
arréter. Toutes Choſes diſpoſées comme on l'a dit , ſi le Terrein de
l'Attaque ſe trouve avantageux pour les Approches , il faut en cette
Occafion faire comme Mr. de Vauban fit au Siége d'Ath. Il com-
mença par porter tout d'un coup une Parallele tres proche du Che-
min couvert , avec des Boïaux & Communications pour y arriver.
Ce Travail hardi , & fi bien imaginé , & fi promtement éxécuté ,
le rendit Maître d'un grand Terrein , & fervit auffitôt à placer plu-
fieurs Batteries de Canon & de Mortiers , qui ne changérent point
de Place , ruinérent celles des Affiégés , tous les Ouvrages des De-
hors , & ceux du Corps de la Place.
Il y ades Situations , où l'on eſt forcé de gagner pied àpied le
Terrein. Alors , il ne faut rien négliger, pour y pouffer les Tra-
vaux avec le plus de diligence qu'on pourra, en ſe couvrantdans fon
Chemin du Feu des Ouvrages , pour mieux aſſurer ces Approches.
A cet Effet , on s'occupe d'abord à tracer la premiere Parallele , le
plus diligemment qu'il eſt poſſible , & de maniere qu'elle embraſſe
tout le Poligone. On fait deux ou trois Paralleles , ſuivant que la
prémiere a été dirigée loin de la Place. Toutes ces Paralleles doi-
vent ſe communiquer par des Boïaux .
On peut remarquer , qu'il eſt d'une très grande Conféquence de
former pluſieurs Attaques , afin de forcer les Afliégés à diviſer leurs
Forces : &, quelques Difficultez qu'on y trouve, il est néceſſaire de
les continuer ;parce que , ſouvent , une Attaque , qui paroit dans le
Commencement infurmontable , peut devenir par la Suite des Evé-
nemens très bonne , & embarafler beaucoup l'Ennemi , qui s'y trou-
ve furpris , pour l'avoir négligée.
12 LORS-
1

68 DE L'ATTAQUE
LORSQUE les prémiers Travaux & Tranchées font un peu affer-
mis, il faut y ménager les Terreins les plus avantageux , pour y
placer des Batteries de Canon, qui ruinent celles des Alliégés &
donnent plus de tranquilité aux Travailleurs.
IL faut auffi obſerver , lorſque laGarniſon eſt forte , & conduite
parun Commandant valeureux & expérimenté,de conſtruire &d'af-
furer des Places d'Armes , au Centre & aux Flancs de la Tranchée.
Cela fert înfiniment à ſe mettre en Etat d'arréter la Vivacité de l'Af-
fiégé dans une Sortie, en lui opposant un Nombre ſuffifant de
Trouppes , & à foutenir d'abord les Travailleurs.
On ne doit pas négliger de bien perfectionner tous ces Ouvrages ,
en leur donnant les Epaiſſeurs , Elévations , Largeurs , & Profon-
deurs néceſſaires; afin que les Trouppes y foient à couvert, & puif-
ſent ſe porter d'un Endroit à l'autre avec facilité , & qu'on puif-
ſe voiturer le Canon & les Mortiers dans les Tranchées , pour les
conduire aux Batteries. Toutes ces Précautions donnent de grands
Avantages aux Afliégeans pour avancer leurs Ouvrages & les
:
foutenir.
IL eſt encore très eſſenciel de diſtribuer les Batteries de Canon &
de Bombes , de maniere qu'elles frapent chacun l'Objet qui leur eſt
marqué,avec un Nombre de Piéces proportionné à la Grandeur de
l'Ouvrage qu'elles battent. Elles doivent battre ſans relâche, afin
de ralentir le Feu de l'Ennemi , & de faciliter l'Avancement des
Travaux.
• On établit auſſi des Batteries à Ricochet , à la Droite , & à la
Gauche , pour tirer de Jour fur les Revers des Chemins couverts &
Ouvrages. Si elles n'en chaſlent pas les Affiégés ,elles les empêchent
au moins de ſe montrer , pour faire Feu fur les Travailleurs. Le
Maréchal de Vauban nous a mis dans cet Uſage, qui lui a réüffi
dans les Siéges qu'il a faits.
A-MESURE que l'on avance , on diſpoſe de nouvelles Batteries ,
& l'on fait enforte que tous ces différens Feux ſe croifent , & con-
courent à la Deſtruction des Ouvrages de la Place, & à la Protection
de la Tranchée.
Pour la Difpofition , que l'on doit tenir auxBatteries , il eſt né-
ceſſaire que les Officiers d'Artillerie, qui en font chargés , reconnoif-
fent le Terrein qu'on leur a marqué , & fur toutes chofes l'Ouvrage
& les Faces qu'ils doivent battre. Ils reglent l'Etendue de leurs
Batteries ſur le Nombre des Piéces qu'ils y doivent placer , en mefu-
rant leur Terrein : &, donnant fix à ſept Pas deDiſtancepour chaque
j
Piéce ,

7
DES PLACEST 69
Piéce, on plante des Piquets , pour figurer le Contour de la Batte-
rie , & la Difpofition qu'elle doit avoir, pour faire Face aux Ouvra-
ges qu'il faut battre.
ON prend les Terres au dehors de la Batterie : on y approfondit
un Foflé; & l'on en jette les Terres dans l'Alignement des Piquets.
On éleve cette Batterie à la Hauteur deſept à huit Pieds , & plus , s'il
eſt beſoin. On laiſſe dix-huit à vint Pieds d'Epaiſſeur juſques àfon Fof-
ſe , en laiſſant au bord une Berme de deux Pieds , pour recevoir les
Décombles que peut caufer le Canon de la Place...
LES Officiers , qui ont conduit ce Travail, font retirer les Tra-
vailleurs auſſitôt que le Jour paroit. On doit avoir, dans ce tems ,
d'autres Travailleurs , pour facinner le Dedans de la Batterie , & la pi-
[Link] luidonne unpeudeTalus endehors ,pour que leFacinnage
& les Terres ne ſe rejettent pas en dedans. On ouvre l'Embrazure , à
laHauteur de la Genouillere à deux Pieds &demi ou trois Pieds. On
donne pour l'Ouverture des Embrazures en dedans deux Pieds ; & ,
en dehors, ſept,huit , à neufPieds. La Hauteur des Merlons eſt de
cinq, fix , à ſeptPieds,audeſſusde laGenouillere : & le tout ſe propor-
tionne ſuivant que laSituation du Lieu le demande , & que le Feu des
Affiégés vous y obligent. On n'ouvre point les Embrazures par le
dehors , que toutes les Piéces de la Batterie ne ſoient enétat de tirer.
LESPlates-Formes ont quinze à dix-huit Pieds de Longueur, & 4
à 6 Pouces de Pente ſur le devant , afin que les Piéces ſe remettent
d'elles-mêmes en Batterie. Il y a encore , fur le Derriere des Plates-
Formes , quinze Pieds de Terrein , pour y agir avec aiſance , même
dans le tems que les Piéces reculées portent leurs Affuts au de-là de
laPlate-Forme.
IL faut ménager,fur le Derriere ou dans les Côtez des Batteries ,
de petits Magazins à Poudre , creusés dans la Terre , couverts de
Madriers , de Facinnes , & de Terre , qui ſoient éloignés de quin-
ze à vint Pieds les uns des autres. Il eſt très eſſenciel, que les Bat-
teries ne ſervent point de paſſage aux Trouppes , pour ſe rendre à la
Tranchée , à cauſe des Accidens qui peuvent en arriver. Les Ma-
driers pour les Plates-Formes ont deux Pouces d'Epaiſſeur , & un
Pied de Largeur. Ceux de devant ont huit à neuf Pieds de Lon-
gueur, & ceux de derriere en ont douze à quinze. Le Heurtoir ,
qui eſt au pied de la Genouillere , eſt de même Longueur que les
Madriers de devant , & a cinq ou fix Pouces d'Epaiſſeur. Chaque
Piéce doit avoir à la Batterie deux, Lanternes , un Refouloir , un
Ecouvillon ,un Boute-Feu, deux Dégorgeoirs , & un Sac de Cuir
pour la Poudre. Il faut fix Canoniers , pour le Service de chaque
Piéce. 13 LES
70 DE L'ATTAQUE
Les Batteries , que l'on fait dans les Tranchées & Boyaux , fe
difpofent & fe font autrement que celles dont je viens de parler.
On ſe fert du Parapet de la Tranchée ; & , fans en rien rompre , on
cherche des Terres au loin pour la former fuivant lesOuvragesqu'el-
le doit battre. On lui donne les Epaiſſeurs , Elevations , & Profon-
deurs , lorſque le Terrein le permet.
Pour les Batteries , que l'on eſt obligé de faire dans les Prairies ,
on ſe fert de Gabions de cinq Pieds de Diametre , fur fix à ſept de
Hauteur. On en place quatre par le Dedans de la Batterie , trois
dans le Milieu , & deux au Dehors. On remplit tous ces Gabions ,
& les Vuides qui font entre eux , de Terre & deGazons ; & l'on figu-
re de même Façon le Contour de cette Batterie, ſuivant l'Objet que
l'on veut battre.
A L'EGARD des Batteries , qu'on est obligé d'élever pour plonger
dans des Ouvrages , il faut , ſi le Lieu n'eſt pas favorable , les élever
avec de la Terre & des Facinnes , juſqu'à ce qu'on reconnoiſſe qu'el-
les peuvent faire l'Effet que l'on en ſouhaitte. On obſerve toujours
les mêmes Hauteurs , Epaiſſeurs , Meſures , & Diſtances , pour cha-
que Piéce; à caufe des Accidens qui peuvent en arriver , fi on les
diminuoit. Les Batteries à Ricochet ſe font à la droite & à la gau-
che des Attaques. On éleve ſeulement un Epaulement de cinq a fix
Pieds , pour les tirer à toute Volée. Elles font bien- tôt faites : ne
demandant pas tant de Régularité que les autres , & étant peu ex-
poſées au Feu des Afliégés; parce qu'elles font placées ſur lesExtré-
mitez des Tranchées.
Pour les Batteries à Boulets rouges , on peut y tirer de Nuit , fans
Epaulement, lorſque le Feu de la Place n'eſt pas violent. Mais ,

il eſt toujours plus convenable de leur en donner un haut de cing à


fix Pieds au plus. Comme l'on tire ces Piéces à toutes Vollées , il
ne faut pas que les Boullets , qui en fortent , touchent l'Epaullement
de la Batterie. On recule,à cet Effet , la Plate-Forme du pied de
l'Epaulement , afin d'avoir plus de Facilité à élever ces Piéces pour
les tirer. On fait , à huit ou dix Pieds de leur droite & de leur
gauche , un Fourneau ,pour rougir les Boulets. Il faut avoir, avec les
Grils, des Cueilleres , des Tenailles , & des Pinces , pour porter les
Boulets rouges dans l'Ame des Pièces ,lors qu'elles font pointées. On
les éloigne affez les unes des autres , pour en faire le Service avec
facilité. On a beaucoup d'Attention , en chargeant chaque Piéce ,
après que l'on a mis le Fourage ſur la Poudre, de mettre deſſus un
Gazon , de crainte qu'en mettant le Boulet , il ne tombe fur le
Fourage , & n'y mette le Feu , auparavant que le Canonier l'aïe mis.
à l'Amorce de la Piéce. POUR
DES PLACES 71

Pour les Batteries à Bombes , elles n'ont point d'Embrazures, non


plus que celles des Boulets rouges, des Balles à Feu , & des Pierriers.
On éleve un Epaulement de ſept à huit Pieds,dirigé fur le Front de
l'Attaque , avec un petit Retour à droite & à gauche , pour empé-
cher que la Batterie ne ſoit vûe d'aucun Endroit. On place les Pla-
tes- Formes à deux Pieds de l'Epaulement , pour avoir plus de Facili-
té à porter les Bombes dans le Mortier , & le pointer , aïant un Pi-
quet de Direction fur le Haut de l'Epaulement , pour mieux trouver
le troiſieme Point , qui eſt l'Ouvrage que l'on veut battre , en diri-
geant l'Elévation du Mortier avec le Quart de Cercle , ſuivant la
Diſtance où l'on veut chaffer la Bombe. On éloigne plus ou moins
les Plattes-Formes , ſuivant que les Mortiers fontgros, afin d'en mieux
faire le Service.
POUR tirer les Bombes , l'on met la Poudre dans la Chambre du
Mortier , le Fourage & la Terre deffus que l'on bat également.
‫و‬

On y poſe la Bombe ſur le Culot. On jette de la Pouffiere , ou de


la Terre fine , autour ; afin , qu'en fortant , elle ne touche pas l'A-
me du Mortier. Avant que de mettre le Feu à la Fuſée de laBom-
be, on nettoie bien la Lumiere du Mortier , que l'on remplit de
Poudre fine , afin qu'elle ne manque pas de porter le Feu à la Cham-
bre : s'il n'y prenoit pas affez tôt, & que le Feu crévât la Bombe
dans le Mortier , les Eclats pouroient bleſſer les Trouppes dans les
Tranchées , & aux Batteries.
LORSQUE tous les Travaux ſont ſuffisamment avancés , on détermi-
ne quel Ouvrage on doit emporter, & l'on dirige le Feu des Batte-
ries pour le battre en Brêche. L'on détruit en même tems les Par-
ties qui le flanquent. Les Faces en étant ruinées on ſe prépare à
l'attaquer. On éxamine de près les Difficultez: &, fi elles sont con-
fidérables , on éleve la Tranchée , en la pouffant ſur la Crête du
Chemin couvert , dont on chaſſe l'Ennemi : & l'on tache d'envelop-
per cet Ouvrage par la Gorge; ce qui diminue le Riſque de l'Atta-
que, l'Ennemi s'y trouvant pris , lorſqu'il ne peut l'abbandonner
pendant la Nuit.
• Si l'on est obligé d'en venir à l'Affaut , il faut faire en forte ,
que tout le Terrein pour arriver aux Brêches ſoit applani , & que
les Trouppes puiſſent ſur le champ en furmonter les Obſtacles. Cel-
les , qui font deſtinées pour cette Expédition , doivent être foutenues
de Détachemens affez forts pour être en état de l'emporter de vive
Force : & celles de la Tranchée doivent , par leur grand Feu , pro-
téger l'Entrepriſe , & diriger ce Feu fur les Ouvrages qui flanquent
celui que l'on attaque. Ces Attentions font d'autant plus importan-
tes ,
:
72 DE L'ATTAQUE
que le Défaut de Réüſſite dans ces prémieres Actions rebute vos
Trouppes , & donne des Avantages & de l'Audace à l'Ennemi.
LORSQUE l'Ouvrage eſt pris , on y fait avancer les Travailleurs
pour le Logement, avec lesTrouppes qui doivent les foutenir , &
demeurer à la Garde du Poſte. Comme ce Terrein , que l'on occu-
pe , facilite les Approches du Corps la Place, il ne faut rien négli-
ger pour s'y bien établir ; & y placer, s'il eſt poſſible, une Batterie
detrois à quatre Piéces de Canon , qui puiſſentbattre quelque Ou-
vrage, ou le Chemin couvert, ſuivantla Diſpoſition duTerrein. C'eſt
dans ce Moment, que l'on doit conduire la Tranchée avec beaucoup
d'Art; pour ſe parer des Coups de Feu des Ouvrages , qui, par leur
Elévation & leur Proximité , peuvent plonger dans vos Travaux.
Et , lorſqu'il paroit trop de Difficulté , & trop de Riſque , pour a-
vancer le Travail, en levant la Terre à l'ordinaire , on le conduit
par la Sape , avec des Gabions qu'on remplit de Terre. Dans
ce Tems-là, les Trouppes , qui protegent laTranchée , ne doivent
faire Feu , que dans le moment que celles des Affiégés veulent inter-
rompre les Travailleurs ; de crainte que , par un Feu inutile , on
n'en atrire un autre qui feroit très incommode. On ne doit pas pour
cela retarder , ni affoiblir, celui du Canon & des Bombes : &, fur
toutes chofes , chaque Batterie doit s'attacher fans relâche à ruiner
les Ouvrages qu'on a marqués.
A L'EGARD de la Diſpoſition des Batteries pour les Brêches , il pa-
roit , qu'en plaçant une Batterie de vint Piéces, pour battre uneFa-
ce &un Flanc d'un Baſtion , une autre de même pour l'autre Baf-
tion, elles font beaucoup plus d'Effet pour les détruire , qu'en les
difperfant. On joint également vint Mortiers ſur une même Ligne,
pour chacun de ces Ouvrages que l'on veut battre. Ces Feux , raf-
ſemblez ſur un Objet, le bouleverſent bien-tôt , & laiſſent moins de
Tems & de Commodité aux Affiégés d'y remédier. De cette ma-
niere , on trouve ſouvent , à l'Approche des Ouvrages , des Brêches
très avancées. Lorſque le Terrein que l'on occupe eſt aſſez élevé ,
pour frapper au bas des Faces des Baſtions,on trouve auſſi des Che-
mins couverts émouſſez , & dont les Palliſſades font briſées ou em-
portées,& le tout en Defordre , par les Richochets , qui ſe joignent
aux autres Feux .
Lorsqu'il faut chaſſer les Affiégés du Chemin couvert de la De-
mi-Lune, ſi les Approches des Boyaux & des Sapes ne peuvent
réüſſir dans toutes les Parties , à cauſe du Feu des Traverſes & Pla-
ces d'Armes du Chemin couvert, il faut les y attaquer de tous côtez
1
en même tems , & bruſquement , en prenant les Ennemis par un
grand
DESPLACES . 73

grand Feu de Canon , de Bombes , & de Grenades, Le Signal don--


né , les Trouppes deſtinées pour cette Entrepriſe ſe jettent de tou-
tes Parts dans le Chemin couvert. Les autres , qui les foutiennent ,
les ſuivent de près ,& toutes cellesde laTranchée font un Feu vifaux
Endroits qui peuvent incommoder ceux qui attaquent cet Ouvrage.
Le Commandant, qui conduit cette Entrepriſe, doit profiter prom-
tement des Fautes que fait l'Ennemi dans l'Action ; & l'Ingénieur ,
fous ce grand Feu, choiſit autant qu'il eſt poſſible le Moment favo-
rable , pour placer ſes Travailleurs ſur la Crête du Chemin couvert,
&y faire un Logement. Si l'on y trouve trop d'Obſtacles, comme
par éxemple un double Rang de Paliſſades , & des Chicannes conti-
nuelles bien foutenues , il faut alors pénétrer par des Ouvertures &
Sapes enterrées , qui débouchent droit fur les Traverſes du Chemin
1

couvert, & qui ſe découvrent dans le tems de l'Attaque. Tant


d'Actions vives forceront bien-tôt les Ennemis à l'abbandonner.
Après que le Logement eſt perfectionné fur la Crête du Chemin cou-
vert ,& que laBreche eſt en état, on ſe fait des Paſſages fur le Haut
du Foſſé, pour arriver à la Brêche , avec des Facines liées & arrétées
par des Pieux. On ſe ſert auffi de Planches, de Pieces de Bois &
de Terre , s'il en eſt beſoin. Si c'eſt un Foffé ſec , on ouvre la Con-
treſcarpe, on y pratique une Rampe pour y arriver ; & l'on fait de-
dans des Traverſes , pour ſe couvrir du Feu des Baſtions & autres
Ouvrages qui peuvent voir les Parties de ce Foffé & de la Brêche :
&, s'il est néceſſaire, on y attache le Mineur, pour l'agrandir , &
pour découvrir enmême tems les Fourneaux & Fougafles , que l'En-
nemi y auroit fait.
TOUTES ces Choſes en état, les Trouppes deſtinées pour l'Atta-
que de cette Demi-Lune ſe rendent dans le Foffé par les Rampes ,
qu'on y a pratiquées. D'autres Détachemens les fuivent de près ,
pour les foutenir: & les Piquets , qui font à la Queue de la Tran-
chée , s'avancent à portée de favorifer les Trouppes de cette Atta-
que. Les prémiers donnent l'Affaut à la Brêche , bruſquent vive-
ment ce Paffage, foncent, & fe font Jour fur le Haut: s'étendent fur
la Droite & fur la Gauche du Terrein , &y prennent s'il eſt poſſi-
ble quelquesSoldats,quel'on retientdans le Lieumême ,afinque, s'ily
avoit des Fourneaux ou Mines , ils fuſſent forcés d'en donner Avis ,
en ſe voïant eux-mêmes en état d'y périr. Si , au contraire, l'Enne-
mi , feignant d'abordde ſe bien deffendre, s'eſt enſuite retiré prom-
tement, ne laiſſant rien derriere lui, ilKfaut auſſi-tôt emploïer par-
tie
74 DE L'ATTAQUE
tie desTravailleurs à faire des Puits , pour éventer les Mines qu'il
pourroit y avoir; & le Reſte fera le Logement. Si,dans ceTems-là,
les Fourneaux font leur Effet , & que les Ennemis profitent de cet
Accident pour rentrer dans l'Ouvrage, il faut ſur le champ les en
chaſſer l'Epée à la Main, & faire un nouveau Logement. On obfer-
vera, que ces Logemens foient en Angles faillans vers la Place , afin
d'embraſſer plus de Terrein , & de ſe donner un Feu plus directe-
ment oppoſe à celui de l'Affiégé.
Si l'Ennemi étoit encore derriere quelques Traverſes ou Réduits ,
il ne sçauroit s'y foutenir: mais , ſouvent, il ne veut abandonner ce
Poſte , que dans le tems qu'une autre Mine eſt prête à jouër ; ce qui
peut encore entamer & renverſer une Partie de vos Ouvrages. I
faut dans l'inſtant y remédier, pour n'être pas expoſé au Feu de la
Courtinne , des Faces, des Baſtions , ou autres Ouvrages. L'En-
nemi ne manque pas ce Moment, pour vous faire périr bien duMon-
de: & il reprendroit Vigueur , pour vous chaffer de cette Demi-
Lune, ſi l'on n'étoit pas diligent à faire travailler , & opiniatre à
conferver le Poſte gagné.
APRE's un parfait Etabliſſement, il faut placer dans l'Ouvrage trois
ou quatre groffes Piéces de Canon, pour achever de ruiner les Brê-
ches que l'on veut attaquer. Quelque Difficulté qu'il y ait eu dans
une pareille Action, les autres Travaux vont toujours leur Chemin
pour l'Attaque du Corps de laPlace: &, des que les Sapes s'appro-
-
chent du Chemin couvert, on y fait faire des Puits , & l'on fait auf-
fi fouiller par les Mineurs tout leFront du Terrein ,pour éventer les
Mines ou Fourneaux , s'il y en a. L'Entrée des Sapes doit être
blindée, à cauſe qu'elle eſt enfilée: & d'Eſpace en Eſpace on y pra-
tique desEpaulemens paralleles àla Place où les Troupesſemettentà
couvert,& font à portée d'agir.L'on pouſſe auſſi des Sapes enterrées
par leſquelles on peut déboucher ſur les Traverſes du Chemin cou-
vert, dont on ſe ſert très utilement pour embraſſer les Places d'Ar-
mes , afin d'en chaſſer les Affiégés. Il eſt àpropos de' placer quel-
ques Piéces de Canon ſur l'Angle flanqué du Chemin couvert. El-
les battent lePied de la Brêche, & aident à foutenir les Paſſages du
Foſſé. Alors , les Carcaffes , & les Balles à Feu, font très utiles ,
pour embaraffer les Afliégés dans la Deffenſede leurs Ouvrages. El-
les éclairent de Nuit, pour la Direction des Feux. On les jette
auſſi dans la Ville , avec des Boullets rouges aux Endroits où l'on
peut occuper le Bourgeois & les Trouppes , par l'Embraſement de
ここ
leurs
DES PLACES 75

leurs Maiſons , & des Arſenaux. On leur donne encore beaucoup


plus d'Inquiétude, lorſqu'on peut les tirer ſur les Magazins à Pou
dre, dont on connoit la Situation. Tous ces Périls évidens for-
cent quelques-fois une Garniſon à fe rendre, quand la Bourgeoifie,
qui lui eſt ſupérieure, ſe croit indiſpenſablement obligée à changer
deDomination. Il faut auſſi , que toutes les Batteries de Bombes
&de Canon occupent fans relache les Afliégés dans tous leurs Ou-
vrages ; & que les Trouppes , qui font danslaprémiere Parallele, qui
eſt à portée du Chemin couvert , ainſi que dans les Places d'Armes ,
mettent toute leur Attention à bien poſer leurs Sacs à Terre ſur les
Parapets , & les joignent de maniere qu'ils n'y laiſſent du Jour ,
que pour y placer ſeulement le Fufil, pour diriger leurs Coups a
vecplus deJuſteſle fur ceux qui inquiétent lesTravailleurs affiégeans,
ou qui reparent les Brêches des Afliégés.
MR. DE LUXEMBOURG , au Siège de Charleroi , envoïa un
Détachement de Carabiniers dans les Tranchées les plus proches de
l'Attaque ; que l'on plaça en differens Endroits , & qui firent un Ef-
fet tres conſidérable, par le Nombre des Canoniers , Officiers , &
Soldats , qu'ils tuérent. Ces Feux , bien ordonnez ,foutenus fans rela-
che , embaraſſent & derangent ſouvent les Projets de la Def-
fenfe.
LORSQU'ON s'apperçoit , que les Ennemis rétabliſſent de Nuit les
Brêches , & les rendent impraticables par leurs Travaux, il faut a-
voir des Batteries de Canon, qui y foient pointées de Jour , &
dont le Recul des Roues foit dirigé & arrété, pour ne point ſe dé-
placer du Point de Vûe , ainſi que de l'Elévation qu'on aura donnée
à la Piece par des Coins de Mire faits par Crans. La Piéce étant
placéepourtirer , lederrière de fon Affuſt marqué fur laPlatte-Forme
dans l'Eloignement ordinaire de fon Heurtoir, il eſt très certain ,

que ces Coups frappent de Nuit les mêmes Endroits qu'ils frap-
poient de Jour. Ainſi, joignant la Direction du Mortier au Dégré
d'Elévation que l'on a connu , pour que les Bombes tombent fur la
Brêche , il eſt très difficile que lesEnnemis puiſſent ſe préſenter à re-
parer des Brêches dans des Endroits ſi dangereux , éclairez de Pots
a Feu & Carcaffes , où le Feu échapé de la Tranchée ſe porte aufli
vivement que celui qu'on y adirrigé. Il eſt très important de tou-
jours continuer les autres Attaques , afin d'occuper également ,& en
pluſieurs Endroits , les Affiégés , & les obliger à diminuer le Feu &
K2 la
76 DE L'ATTAQUE

la Deffenſe de la principale Attaque : & , lorſqu'on s'apperçoit de


cet Effet, on ne doit rien négliger , pour aller en avant , & profi-
ter de la Diverſion de l'Ennemi.
ENFIN , toutes ces Choſes étant diſpoſées pour attaquer le Che-
min couvert par un Feu continuel de Canon, de Bombes, de Pier-
riers , & de Grenades ; & lorſqu'un Feu ſi violent a continué juſques
au moment de l'Attaque , alors on fait une Salve de tout le Canon à
la fois: &, pour dernier Signal , on jette les Bombes tout-à-coup
de tous les Mortiers , leſquelles ne font chargées que de Terre , &
ont des Fuſées , qui font un plus long Feu; ce qui oblige les Enne-
mis à ſe tenir par terre , juſqu'à ce que la Bombe ait crévé , & fait
fon Effet. Cette Surpriſe vous donne ſouvent le Tems d'arriver fur
lui avant qu'il ſe ſoit mis en Etat de Deffenfe.
AVANT que de commencer cette Attaque du Chemin couvert , il
faut que les Sapes enterrées foient prêtes pour deboucher &pénétrer
de tous côtez. On occupe alors les Ennemis de Front , par une
Action vive , & foutenue de beaucoup de Trouppes . Dans l'Effort'
de l'Action , on pénetre dans le Chemin couvert par les Sapes en-
terrées. Les Troupes ,deſtinées pour cette Attaque , emportent les
Poſtes où elles entrent; & cette Surpriſe, ſi bien conduite , facilite
la Priſe entiere du Chemin couvert, par les différentesActions quidé-
rangent abſolument la Deffenſe de l'Ennemi.
Il faut auſſitôt diſtribuer les Travailleurs , pour ſe loger fur la
Crête du Chemin couvert. Alors , l'Ennemi n'y peut refter dans
aucune partie du Front que l'on y occupe par l'Elévation de la
Tranchée qui y domine. L'on continue les Sapes enterrées pour ſe
pratiquer des Rampes pour la Defcente du Foffé, en y jettant les
Terres & la Maçonnerie de la Contrescarpe. Si le Foſſe eſt plein
d'Eau , il faut en agir comme j'ai marqué à l'Attaque du Foſſé de la
Demie-Lune. On en fait auſſi de même , pour l'Attaque du Foſſé fec,
en pratiquant pluſieurs Rampes dans la Contreſcarpe , pour y def-
cendre. On fait des Traverſes des deux Côtez , à cauſe des Feux dif-
ferens , qui vous prennent à revers : & fi la Deffenſe de l'Ennemi
eft opiniatre & violente , par des Pierres , Bombes , Grenades , &
Feux d'Artifice , qu'il jette, l'on doit bien blinder ces Paſſages ; &
l'on fait , en cas de beſoin , attacher le Mineur au pied des Brêches ,
pour les rendre pratiquables par des Mines & Fourneaux , que l'ony
fait. On travaille auffi à fouiller le Terrein de la Brêche, pour y
éven-
1
DES PLACES. 77

éventer les leurs. Comme il peut arriver , que les Affiégés veuillent
foutenir l'Aſſaut à leurs Brêches , & qu'ils ſe ſoient retranchés ſur le
Terrein des deux Baftions & de leur Courtine : cette Fermeté de
leur part vous engage à une Attaque, qui ſoit vive , violente , &
bien foutenue. Pour cet Effet, on tire le Canon & les Bombes fans
relâche , Nuit & Jour , fur les Brêches , ainſi que les Boulets à Ri-
cochet deJour, afin d'ôter toute Facilité à l'Ennemi de les réparer.
Le Moment déterminé pour cette Action, on s'y diſpoſe par des
Précautions étudiées ; en forte qu'on puiſſe ſe foutenir malgré les
Evénemens .
C'EST dans une ſemblable Entrepriſe , que le Général doit animer
les Trouppes par fa Préſence , aiant auprès de lui l'Ingénieur en
Chef, le Commandant de l'Artillerie , & le Major-Général ; afin que
des Ordres foient éxécutez promtement , & que les Changemens ,
qu'on pouroit faire fur le champ au Projet de l'Attaque , ne caufent
aucunRetardement à l'Exécution. Toutes les Trouppes étant arri-
vées à leurs Poſtes, on les fait marcher d'un pas vif, fans ſuſpendre
l'Action. Quelque Perte qui arrive en marchant , il ne faut pas ſe
ralentir , mais remplir les Vuides , afin que l'Ennemi y trouve tou-
jours une Oppofition égale & opiniâtre , & que par la Force on fur-
monte les Obſtacles les plus périlleux & les plus grands. Comme le
Nombre des Affiégés eſt très inégal à celui des Affiégeans , la Con-
tinuation des Acttions toujours répétées l'emporte fur le petit Nom-
bre par le Tems , & par la Valeur, lorſqu'elles font conduites par un
Général habile , qui connoit le Danger d'une Retraitte, dans la quel-
le la Perte feroit peut-être plus grande, que dans les Efforts qu'il
faudroit faire pour foutenir l'Attaque.
APRE'S pluſieurs Aſſauts réïtérez , l'Ennemi ne pouvantplus réfif-
ter fans ſe perdre , fait battre la Chamade. Le Général des Affié-
:
geans,fatisfait de tant d'Actions valeureuſes ,doit écouter les Propofi-
tions des Affiégés, &, par Grandeur d'Ame, faire fervir la Victoire
même à récompenfer la Valeur & le Mérite des Vaincus. Il me
ſemble, que cette Maniere noble doit être d'Ufage à laGuerre, quoi
que le Contraire ſe ſoit pratiqué de notre Tems. Les Capitulations
rigoureuſes , contre des Trouppes qui ontbien fervi, peuvent deve-
nir contraires à ceux qui les impoſent. On affoiblit par-là l'Honneur
qu'il y a à ſe bien deffendre, quand la Fermeté & la Réſiſtancefont
fuivies du Traitement que doivent attendre ceux qui manquent de
K3 Va-
78 DE L'ATTAQUE
Valeur&de Courage. Il y a bien des Choſes qui ſurviennent dans
l'Attaque d'une Place , aux quelles il faut remédier fur le champ, &
qu'on ne peut détailler dans un Ecrit. Souvent, toutes les Difficul-
tez, que l'on croiroit rencontrer, ſe ſurmontent fans beaucoup de
Peine: & d'autres, qu'on n'avoit point prévues, ne peuvent ſe le-
ver que par de grands Efforts. Les Ouvrages ſe prennent autantde
fois , que l'Ennemi les regagne. C'eſt-là , où la Valeur doit ſe réï-
térer fans relâche: &, quelque Oppoſition qu'on puifle trouver, il
faut abfolument la furmonter par la Force , afin d'ôter à l'Ennemi
le Tems de réparer fon Defordre , & celui d'augmenter des Forces
qui pouroient rebuter vos Trouppes.
Je ne me fuis pas étendu ſur l'Attaque particuliere des différens
Ouvrages , qui peuvent fervir à la Fortification des Places , comme
les Tenailles , Ouvrages à Corne , & Ouvrages couronnez. Ces
grandes Piéces font ordinairement placées, pour couvrir les Parties
défectueuſes de la Place , & ont ſouvent des Branches foibles & très
attaquables. Ainsi , lorſqu'on ſçait attaquer les autres de dehors ,
comme j'ai marqué, onſçait cequi convient pour l'Attaque de ceux-
ci; puiſque l'Eſſentiel conſiſte à ſe rendre Maître du Chemin couvert
par les mêmes Regles qui ont été expliquées , lesquelles ſe prati-
quent plus facilement à l'égard de ces fortesd'Ouvrages , qu'àl'égard
de ceux qui font plus reflerez , & foutenus d'un Feu plus prochain.
L'ORDRE, que l'on doit tenir pour les Travailleurs de laTran-
chée, ſe regle fuivant laDemande que les Ingénieurs & les Officiers
d'Artillerie en font à l'Ordre. Ils ſe rendent à la Queue de laDroite
& de la Gauche , aux Heures marquées , & ſont conduits par les
Officiers-Majors des Trouppes aux Travaux. Il y a des Occaſions ,
où l'on doit leur faire porter leurs Armes , lorſqu'il s'agit de ſurpren-
dre ou de forcer quelque Ouvrage, ou de travailler très près de l'En-
nemi. Ainfi , ils font en Etat de fe foutenir , & d'aider à faire réuf-
fir l'Entrepriſe qu'on a formée. Les Ingénieurs les placent en-
fuite pour le Logement , & les en retirent pour les faire rele-
ver , lorſqu'ils ont rempli le Tems qu'on leur avoit marqué. S'il
y avoit dans une Action beaucoup de ces Travailleurs tuez ou
bleffés, je croi que, pour ne rien retarder au Travail, le Général
de la Tranchée doit , autant que l'Affaire eſt preſſante, & qu'il le
peut fans Danger , détacher des Trouppes de ſa Tranchée le Nom-
bre qu'on lui demande , pour remplacer les Travailleurs fur le champ.
ON
DES PLACES 79

On ſe fert auſſi des Trouppes de la Tranchée pour travailler, lorf-


que l'Occaſion ſe préſente d'enlever un Poſte, dont on n'avoit point
prévu l'Attaque , & dans lequel on juge qu'il eſt fort utile de ſe lo-
ger. Il faut toujours que les Officiers-Majors , qui détachent ces
Travailleurs , aïent une grande Attention, que le Nombre qu'on
leur demande à l'Ordre foit complet, afin que ce Travail ſe trouve
rempli dans toutes ſes Parties , & qu'il n'y ait aucun Retarde-
ment.

A L'EGARD de l'Heure qu'on doit prendre pour relever la Tran-


chée , elle ſe regle ſuivant la Force des Affiégés , à des Heures
toujours incertaines , afin qu'ils ne puiſſent fixer aucune Entrepriſe
fur unTems qu'ils ne connoiſſent pas. Quand la Garniſon n'eſt pas
conſidérable , on fixe leur Marche avec moins de Riſque. Il eſt tou-
jours très à propos , de quelque Maniere que la Choſe ſe faſſe , que
les Généraux qui conduiſent les Trouppes pour relever laTranchée ,
les faflent marcher par les Boïaux , Rideaux , & Ravins , & ne s'expo-
fent pas , pour en diminuer le Chemin, en marchant à découvert :
Maniere dangereuſe , qui a fait périr bien desOfficiers & des Soldats ;
parce que ceux , qui font relevez, fuivent la même Route au Retour ,
& s'expoſent inutilement à un Danger encore plus certain , l'Ennemi
aïant eu plus deTems à préparer ſesBatteries pour faire Feu fans re-
lache fur les Trouppes qui ſe découvrent.
On peut, lorſqu'on veut attaquer de vive Force un Ouvrage , fai-
re en forte que ce foit dans le Tems qu'on relevera la Tranchée , a-
fin qu'elle foit plus nombreuſe , & qu'on ſoit mieux diſpoſe à faire
réüffir fon Projet.
IL y a deux Manieres de faire le Service; l'une,par Détachemens ;
&l'autre, par Brigades ou Régimens. Il faut convenir , que lader-
niere eſt toujours la meilleure , & la plus certaine : puiſque l'Emula-
tion en eſt le Mobile ordinaire, au lieu , qu'avec les Détachemens ,
les Actions font moins vives , moins intéreſſantes , & moins foute-
nues. On me dira que , par Détachemens , chacun contribue à une
Perte moins ſenſible, quand elle eſt partagée; & qu'avec les Briga-
des , ou Régimens , ce font ces Corps en particulier qui ſouffrent.
Cela est vrai: mais , outre qu'on peut répondre , que chacun y vient
à fon Tour , c'eſt que les Corps , agiſſant ſéparément, font animez
d'un même Eſprit, ſuivent une Difcipline qui leur eſt propre , &
travaillent de concert à foutenir laRéputation qu'ils ſe font acquiſe
dans d'autres Occafions.
LA
80 DE L'ATTAQUE
La Diſpoſition , que l'on doit tenir pour l'Attaque des Ouvrages ,
ſe regle ſuivant que l'Occaſion le demande. Trop de Retarde-
ment laiſſeroit à l'Ennemi le Tems de les réparer , & rendroit l'En-
trepriſe plus difficile. Auſſi ne faut-il pas les attaquer trop tôt. Le
Succes de ces Actions dépend beaucoup de la grande Connoiſſance
des Ingénieurs , qui voient de près toutes les Parties d'une Attaque ,
& rendent Compte au Général, qui , ſouvent, s'en rapporte à eux,
pour déterminer le Moment de l'Aſſaut. Il y a des Circonſtances ,
où l'on fait attaquer les Ouvrages à la petite Pointe du Jour , pour
furprendre un Ennemi fatigué , & qui n'eſt pas prévenu. Dans d'au-
tres Ocafions , on fait attaquer quelques Heures avant la Nuit , pen-
dant laquelle le Logement , trop difficile de Jour , devient moins
dangereux , & fe perfectionne avec plus de Tranquilité. Quelque-
fois, on les attaque en pleinJour , lorſque l'Ennemi eſt foible, qu'on
veut l'intimider , ou que les Ouvrages font de conféquence ; en forte
qu'il eſt néceſſaire d'éclairer une grande Action ,de voir les moindres
Obſtacles qui pouroient arréter l'Execution , & retarder la Réüſſite.
Ces Coups hardis font quelquesfois de néceſſité pour avancer la Ré-
duction d'une Place.
Ily a encore des Coups imprévus , où l'on fait l'Attaque dans
l'inſtant , fans s'y être préparé parce que l'on trouve de la Facilité
à s'emparer bruſquement d'un Poſte, le voïant mal gardé , par la
Négligence de l'Ennemi , par fon peu d'Attention , ou pour fa mau-
vaiſe Diſpoſition. L'Officier-Général de Tranchée , étant averti , &
aïant reconnu ce que l'on peut faire, prend fur lui cette Expédi-
tion , & il en donne à l'inſtant Avis au Général , & fuit fon Projet
avec les Trouppes de fa Tranchée, dont ilfait les Détachemens né-
ceſſaires. Il y a quelques-fois des Poſtes , que l'Ennemi abbandonne
à deſſein. Il ne faut les occuper, qu'avec Précaution , & qu'après
qu'ils ont été fouillés par les Mineurs; afin d'éviter l'Effet des
Mines , qui pourroient y avoir été diſpoſées.
POUR bien diriger le Feu des Attaques, il eſt de conféquence ,
que leGénéral faſſe avertir les Officiers commandans delaTranchée ,
que toutes les Trouppes faſſent Fen aux Endroits qu'on leur
marquera , que les Officiers aïent attention d'y tenir la Main , afin
qu'ils ne tombent pas dans l'Inconvénient de tirer mal à propos,
& ſouvent en baiſſant leurs Armes , de maniere qu'ils tuent ou blef-
fent leurs Camarades. On remédiroit à ces Accidens ,ſi chaque Off-
cier ſongeoit à ſa Trouppe , & à ce que demande l'Action pour bien
: dirı-
DES PLACES. 81

diriger fon Feu fur les Flancs , Faces , & Parties, qui incommodent
l'Ennemi.
LE Nombre de Trouppes pour les Attaques ſe doit régler par l'E-
tendue du Front de l'Ouvrage que l'on veut attaquer , & par la For-
ce des Ennemis qui le deffendent. Pour la Diſpoſition, elle ſe fait
fuivant le Terrein que l'on peut occuper pour s'y préfenter : &, lorf-
que l'Action peut devenir opiniâtre , on double les Forces qui fui-
vent de près , & même en Colonnes , s'il eſt befoin. Elles remplif-
ſent toujours le Vuide du Terrein, à mesure qu'on le gagne. Tou-
tes ces Actions à découvert ne doivent point fouffrir de Retarde-
ment. Elles doivent ſe bruſquer , mais toujours avec Ordre.
Je dirai encore,qu'il eſt abſolument néceſſaire d'avoir des Mineurs
entendus , pour diriger les Mines, les Fourneaux , & les Fougaffes.
C'eſt un Métier , qui demande beaucoup d'Expérience & d'Applica-
tion, pour ſçavoir proportionner la Quantité de Poudre à l'Objet
que l'on veut renverſer ; conduire ſous Terre des Galleries , & y
faire des Rameaux dans l'Eloignement néceſſaire pour arriver au But
qu'on s'eſt propoſé; connoitre ce que peut faire l'Ennemi , pour ve-
nir à vous; parer ſes Coups , l'arréter , ou le furprendre. Il y a, dans
ce Travail , mille Choſes à obſerver pour bien placer les Fourneaux ,
les charger , & les étançonner, de maniere que l'Ouvrage tombe du
côté que l'on a déterminé ; mettre dans le Fourneau la Quantité de
Poudre qui convient à la Maſſe de Terre ou de Pierre , que l'on veut
enlever. Toutes ces Choſes dépendent autant de la Capacité , que de
l'Ufage. Pour les régler à propos, il faut connoitre la Peſanteur des
différentes Terres & Maçonneries ; & , par leur Poids , on déter-
mine avec plus de Préciſion la Quantité de Poudre , dont on ne con-
noit la Force relative , que par pluſieurs Expériences. On l'aug-
mente , ou on la diminue , fuivant que fa Qualité , & fes Dégrés de
Séchereffe & d'Humidité , la rendent plus ou moins vive. Le peu
que je ſçai de ce Travail m'apprend , que onze à douze Livres de
Poudre peuvent enlever une Toiſe cube de Terre de Sable ; qu'il en
faut quinze à ſeize Livres, pour une Toiſe cube de Terre argilleufe ,
plus condenſée ; neuf à dix Livres , pour une Toiſe de Terre remuée ;
vint Livres , pour une Toife cube de Maçonnerie ordinaire ; & au
moins quarante Livres , ſi l'on travaille ſous une Fondation.
MAIS , perſonne ne peut mieux donner le Détail de ces Chofes ,
que Mr. de Valliere , quand il voudra bien communiquer ſes Lumieres.
La parfaite Connoiſſance , qu'il a de la Géométrie la plus relevée ,
& de la vraie Phiſique, le met en état de decouvrir dans ces Matie-
L res
82 DE L'ATTAQUE DES PLACES.
res tout ce qu'on peut en connoitre,par le Raiſonnement , & par
l'Expérience.
Pour les Munitions de Guerre néceſſaires , j'ai donné, dans le Li-
vre de Saint-Remi, trois Mémoires de différens Siéges , où l'on voit
tout ce qui y a été apporté pour les faire , ce qui à été conſommé ,
& ce qui eſt reſté. Ainſi , ſur des Obſervations auſſi ſolides , on
peut prendre des Meſures aflez juſtes pour tel Siége que ce ſoit : &,
pour plus de Facilité à ſuivre ce Détail , j'ai joint ici ces trois Mé-
moires , en faveur de ceux qui n'ont point le Livre de Saint-Remi.

PRE
PREMIER MEMOIRE
DE

MUNITIONS
POUR UN SIEGE:
Munitions menées. Munitions consommées. Munitions restées.
PIECES
De 33 • IO . . . ΙΟ

de 24 •

36 36
de 16 •
4 • •
4
de 12 • 8 . : 8
de 8 • •
36 36
de 4 •
36 36

130 130

AFFUTS
De 33 15 •
15
de 24
24 .
50 •
50
de 26 • 8 I 7
de 12 12 I • II

de 8 46 3 43
de 4 46 5 •

41

177 10 167
Avant-Trains .

173 • 12 161
Chariots à Canon •
39 • I 38
BOULLETS
De 33 12000 4840 7160
22100
de 24.50000 •

27900 •

de 16 •
6000 .
3182 .
2818
de 12 •
4000 •
. 2500 1500
de 8 27433 16233 • 11200

de 4.15800 •
3018 •
12782

115233 57673 57560


L2 Muni-
84 PREMIER MEMOIRE

Munitions apportées. Munitions consommées. Munitions reſtées.


ARMES DES PIECES

20
De 33 • •
3 •
17
de 24 • 66 5 • 61
de 16 •
• 8 •
8
de 12 •
14 3 • II

de 8 •
49 21 28
de 4 •
49 17 32

206 49 157

MORTIERS
De 18 Pouces I I
de 12 •

24 • •

24
de 8 • 12 12

37 37

**
Pierriers . 8 8

AFFUTS

De 18 Pouces.. 2 0 2

de 12 de Fer. 28 28
de 8 de Bois. 14 • •

14
Affuts de Bois.
à Pierriers $16 0 16

60 60

BOMBES

De 18 : : 106 106 000


de 12 •

7500 •
• 4580 2920
de 8 2000 • •
1064 •
1936
Balles à Feu 1950 • :
35.0 • 1600
Grenades 40200 3900 36300
Mu-
POUR UN SIEGE. 85
Munitions apportées. Munitions consommées. Munitions restées.
FUSÉES A BOMBES
De 18 • .
300 • 112 188
de 12 •
7253 . •
4685 •
2568
de 8 2500 • 1112 •
1388
Fuſées à Grenades 46100 •
30500 •
15600 :

Petards de Fonte 2 2

Poudre .. •
990000 • •
597800 •
392200
Plomb • 166000 51600 114400
Mêche • .. •
161700 •

43300 118400

Hallebardes 362 7 355


Armes à l'Epreuve 50 8. Pots 4 Cuiraff, O •

50 8 Pots. 4 Cuir.
Spontons : 38 38
:
OUTILS.
:

Pics-Hoïaux 9222 443 8779


Hoïaux •

15225 4525 10700


Pics à Roc •
550 000
550
Bêches • •

20717 5416 15301


Pelles de Bois
-ferrées } 7320 • 000 7320
Haches • 6000 •
1580 4420
Serpes 10000 •
5413 •
4587
Outils à Mineurs 200 000 200

Outils à Ouvriers 32 •

32 00

Coffred'Outils àMinuifier I Ο I

Du Chêne à Plate- Madriers


Forme à Canon 100 . 600 ..
500
PourPlates - 1 Pieces de
Formes à de Bois 10б ...
106. 000

Mortiers Leviers 350 •

150 200

[Link],CoinsdeMire1 20 20 100

-Couffinets 41 . •
21 20

PourArmes de Piéces
502 48
Hampes 550
L3 Mu-
86 PREMIER MEMOIRE

Munitions apportées. Munitions consommées. Munitions restées.


Chevres complettes 9 9
Triqueballes •
4 •
4
Circks •
6 • 6
Tirebours 2 2

Sacs à Terre 30000 23000 70000

Pierres à Fufils , Barils 3 3


Soufre 501. • •

5 45
Salpetre 1001. 52 48
Vieiloing •
600 • •
300 ...
300
Cire blanche 5 •
5 .
00

Chandellede Suif. 3251. 105 220

Flambeaux del
Cire jaune J 150 : : 51 99

3060423
Peaux de Moutons •
147 •
116 •

Pour Sauciffons 1

Autres Toilles } 25 •
25 •

Lanternes claires 25 •
9 16
Tamis .
4 . Ο

Meſures à Poudre 23
De Fer pour Ar- 2
1

tificiers } Chaudieres •
2

Entonnoirs 3 3
Baguettes pourcharger lesFufées1 20 •
33 87
Gamelles de Bois 14 • 8 : 6

Egrugeoirs •

4 •
3 I
200
Aiguilles à coudre •
158 42
Fil 41. • •
3 2 2

Ficelle 101 . .
4 6
Vrilles •
24 •
24 00

Bottes de Cercles •
6 6 00

Grils à rougirBoulets • •

4 14 ¥ 2200
Tenailles de Fer . 2

Cuillieres de Fer. • 2

Seaux deBois •
4 • •
4
Tirefonds 12 12 •

Crochets à Bombes •

36 .
36 0

Mu-
POUR UN SIEGE . 87
Munitions apportées. Munitions consommées. Munitions reſtées.
Demoifelles : 14 14 0

Enfonçoirs 12 •
12 0

Etoupes 201. •
20

CORDAGES .

Cinquenelles 10 0 : 10
0
Alonges. 32

. 32
Tables de Chevre . 2 0 2

Prolonges & Travers 581 415 166


..

Commandes 589 194


.

395
.

Paires de Traits 565 235 .

330
Menus Cordages 1081. .
145 35
Cordages de •
I 0 I
40. Braſſes
40.
Autres de fix Braſſes 20 7 •

13

Batteaux de Cuivre •

45 •

0
45
Haquets, avec leurs
Pouterelles } 50 0
50
Ancres 20 0 20

Capeſtans 8 0 8
.

Rames 10 2 8
Crocs 10 •
I 9
.

Maſſes de Bois 24 •

24 0

Piquets 48 48 .

Quaiſſons pour les


Equipages des 6 0 6
Pontons
Etaim 501. 50 . 00

Cuivre jaune : 40

40 00

Forges complettes 8 0 8
.
..

Fer en barre .
24001. •
1325 1075
Acier 50 50 .
0
.

0
Limes , Paquets 4 4
Cloux de Fer 1025 1025 0

I 0
Rappe , Paquets I

Caden ts 6 6 0

Mu
88
PREMIER MEMOIRE POUR UN SIEGE.
Munitions apportées. Munitions consommées. Munitions reſtées.
6 ... :
Razieres de Charbon 6

Charettes 168 •

9 •
159
6 0 6
Chariots couverts •

6 • I
Pinces de Fer 5 •

0
Fers de Villebrequins 24 24
0
Curettes 36 36 •

FIN DU PREMIER MEMOIRE .

SE
SECOND MEMOIRE
DE

MUNITIONS
POUR UN SIEGE.
Munitions apportées. Munitions consommées. Munitions restées.
PIECES
De 33 • 6 0 6

de 24 66 0 66
de 16 .
8 0 8
.

de 12 16 .
0 16
de 8 38 38
de 4 48 48
0
de 3 14 14

196 196

AFFUTS
De 33 : 9 2
7
de 24 74 15 59
de 16 13 3 10
de 12 21 4 17
de 8 43 42
de 4 56 0 56
0
de 3 14 14

230 25 205
Avant-Trains •
213 22
191
Chariots à Canon 4 52 48
BOULLE
LETS
De 33 5960 1893 •
4067
de 24 • 55352 . 33540 21812
de 16 10460 .
4500 5960
de 12 12930 6420 6510
de 8 •

16337 2335
.

14002

de 4 6537 1813 4724


de 3 1400 258 1142

108976 50759 8217


M Mu
SECOND MEMOIRE
9၁
Munitions apportées. Munitions consommées. Munitions reſtées.
ARMES DES PIECES
9 I 8
De 33
de 24 93 25 65
11 12
de 16 23
de 12 33 26 7
de 8 • 74 . 34 40
de 4 78 •

25 53
de 3 14 00 14

324 125 199

:
MORTIERS

De 18 Pouces •
3

3

de 12 32 32
de 8 •
24 .

24

8
24
8
Pierriers . • .

BOMBES

600 266
De 18 Pouces • • •

334 • •

de 12 8466 •

7440 1026
de 8 •
4000 1380 2620

13066 9154 3912

Grenades ... 43200 20773

FUSÉES A BOMBES
De 18 Pouces •

1213 . •

345 868
de 12 10465 •

8407 • •

2058
de 8 5501 • •

1410 • •

4091
Fufées àGrenades 50300 • . .
37350 •
12950
AFFUTS

de Fonte de 18 pouces 3 : 3
de Ferde 12 ..
3
38 ::: •
38
de Bois de 8 26 26
Affuts àPierriers de Bois 10 2 8
Mu-
POUR UN SIEGE . 91

Munitions apportées. Munitions consommées. Munitions reſtées.


Poudre •

1058400 • •

725000 333400
Plomb 182200 •
102472 79728
Mêche •

175400 88450 86950


Hallebardes 480 240 240

Armes à l'Epreuve •
Armes avec 44
avec leurs Pots S •
50 Pots 8 42
Cartouches •
1712 404 . 1308

OUTILS .

Pics-Hoïaux •

24070 • •
9515 : 14555
Ноïaux 10400 .
2158 . •
8240
Pics à Roc 1200 369 .
831
Pics à Feuille de 1 3070 95 1 •

2119
Sauge
Pics à Tranche 800 800 • 000

Bêches 24672 10505 •


14167
Pelles de Bois
ferrées 3500 •
2270 1230
Haches 6559 .
2877 •
3682
Serpes •

11514 5973 . •

5541
Outils à Mineurs 200 • •
87 •

113
Outils à Ouvriers 221 • • 221

Pour Canon , Madr. • •


1830 1378 •
452
riv.
Pr. Plattes-Formes de 100 100 . • 000
à Mortiers Bois
Leviers 218 126 •
92
Coins de Mire 89 00 •
89

Couffinets 26 26 •

364 204 160


Hampes •

6 2 •
4
Chevres complettes • •

2 0 2
Triqueballes •

Cricks 8 8
Tirebours .
23 23

M 2 Mu-
92 SECOND MEMOIRE
Munitions apportées. Munitions consommées. Munitions reſtées.
Sacs à Terre -113553 ..
86253 • •

27300
Pierres à Fufils 10000 0000 •
10000
Soufre 7081. 558 •

150
Salpetre 12361. 1036 200

Térébentine , Tonneau I • 1001.


Vieiloing 11281. •
1004 124
Chandelle 2001. • • 200 OCO

Flanbeaux de 1
cire jaune } 126 12 •

114

Peaux de Mouton 170 •

95 75
1 Aunes
Pour SauciffonsJde Toille 73 73
00

Lanternes claires 29 4 •
25
Lanternes fourdes 23 7 16
Tamis 4 I
3
Meſure à Poudre 38 Ο
38
Chaudiere de Fer 2 I Γ

Entonnoirs 2 2 0
Maillets de Bois 10 0 •
10

Baguettes à Grenades 41 26 15
Autres Baguettes de 1 >
58 12
Fer à Bombes 46
Gamelles de Bois 4 I .
3
8 6
Egrugeoirs 2

Aiguilles à coudre 142 •


142 • 000

Fil 11. • ..
11. 00

Ficelle 61. 41. 2

Vrilles 12 • .
9 3
Paffe-Boullets de Cuivre 3 Ο 3
20
Degorgeoirs 0 20
Mouffles de Bois ?> 26 2
avec Poulies J 24

Harnois de Limon 100 10


90
Bottes de Cercle. 56 56 00

Grils à rougir Boulets 7 0


7
Tenailles de Fer 5 . 0 •

5
Caiſſes à Boulets 24 4 20

Cuillieres de Fer 29 5 :: 24
Mu-
POUR UN SIEGE. 93

Munitions apportées. Munitions consommées. Munitions reftées.


2 0 2
Chapiteaux •

Metail 294 :: 294


CORDAGES .
a

II 10
Cinquenelles . I •

: 50 39 If
Alognes
les
. vre
Cab de Che 3 • •
3
Prolonges & Travers 635 402 233
Commandes 700 • •
700 . 000

Paires de Traits 530 366 •

164
Paquets de menus 13 13 • 00
Cordages
A Plattes - Formes Pouterelles 129 129 00

Batteaux de
Avec795Poutrelles Cuivre 110 000 110

Haquets 118 . 000 • . 118


Ancres 32 8 •

24
Capeſtans II 00 11

Tamis 21
17 •
4
Crocs 60 57 3
Outils à Chaudronniers 23 15 8
Fourches de Fer 40 40 • 0

Maſſes de Bois` 20 20 00

Piquets 57 57 .
00

Caiſſons , avec lesEqui-


pages des Pontons } 4 4 . 00
J
Soudure •
501. •
351. •

15
Cuivre 731- 551. 18
Cloux de Cuivre 101 10 00

8 0 8
Forges complettes
Fer en Barre 20001 . 1490

510
.

5881. 000 588


Vieux Fer
Acier 45 19 26
30 00
Six Paquets de Limes 30
Cloux de Fer •
980 • 529 • 451
22 22 00
Razieres de Charbon •

M3 Mu-
94 SECOND MEMOIRE.

Munitions apportée. Munitions consommées. Munitions reftées.


Caiffons I 4

5 .

4
Charettes 258 22 236
. .

00 12
Chariots couverts 12

Effieux de Fer 12 7 5
Paires de Roues ? 3 4
7 2

de Charettes
12 00 12
Echelles de Bois
Planches de Sapin 1174 137 • 1037

FIN DU SECOND MEMOIRE.

TROI
TROISIEME MEMOIRE
DE .

MUNITIONS
POUR UN SIEGE.
Munitions menées. Munitions consommées. Munitions reftées.
PIECES
De 33 4

7
de 24 •
53 53
de 12 . • 22 : 22

de 8 34 34
de 4 36 36

149 149

AFFUTS

6 : 2
De 33 •

4
de 24 59 7 52
de 12 27 27
de 8 41 I 40
de 4 42 42

175 10 165

Avant-Trains •
203 I 202

Chariots àCanon •
35 • Ο
35

BOULLETS

De 33 •
5692 •

3885 •

1807
de 2457469 •
45189 11280
de 12 . 14260 • .
8440 ..
5820
de 8 •
14500 8300 6200
de 4 •
6000 , 1000 5000

96921 66814 30107


Muni-
96 TROISIEME MEMOIRE

Munitions apportées. Munitions consommées. Munitions reſtées.


ARMES DES PIECES

De 33 9 I . : 8

7334455
de 24 .

74 3 71
de 12 •

35 . 2

de 8 51 II 40
de 4 62 II .
51

231 28 203

MORTIERS

* De 18 Pouces 3 . : 3
de 12 30 30
de 8 24 。 24

57 57

Pierriers . 4 4
AFFUTS
De 18 Pouces 3 •
3
de 12 37 37
de 8 26 26

66 66

BOMBES
De 18. : 797 589 208
de 12 •
9000 8000 • 1000

de 8 .
7122 2800 4322

16919 11384 5530


Grenades 19800 6000 13800
FUSE'ES A BOMBES
De 18 1660 •

514 . •
1146
de 12 • •
13282 11000 2282
de 8 7122 •
2800 •

4322
Fuſées à ? 6000
19800 13800
Grenades J
Poudre
POUR UN SIEGE. 97

Munitions apportées. Munitions consommées. Munitions reftées.


Poudre 900000 •
600000 300000
Plomb 160000 80000 •
80000
Mêche 70000 60000 10000

Hallebardes 100 9 91
10 :: 0 10
Armes à l'Epreuve

OUTILS.

Pics-Hoïaux 19000 5000 14000


100 415
Hoïaux 515 •

100
Pics à Roc 100 0

Bêches 20546 7000 •


13546
Pelles de Bois ๅ 467
ferrées 1054 587 •

Haches 3500 1000 .


1500
9500 . 2600 . 6900
Serpes
Outils à Mineurs 318 000 .
318
Outils à Ouvriers 30 000 30
à Canon , Madriers 2759 865 1894
àMortier, Pieces de} •
157 30 127

Leviers 550 • .
90 460
262 00 262
Coins de Mire •

20 . . 00 20
Hampes 00
.

10
10
Chevres complettes •

4 • . 00 4
Triqueballes 00
Cricks 5 5
Sacs à Terre 84000 •
49700 34300
Pierres à Fufil 50000 • 000 50000
Salpetre .

4561 . • •
373 83
Soufre 8901. • .
243 •
647
10
Terebentine 241. •
14
5101. 480 30
Vieiloing 101. 10 00
Cire blanche
000
Chandelle 2701. 270
N Mu-
98 TROISIEME MEMOIRE
Munitions apportées. Munitions consommées. Munitions restées.
Flambeaux de 1
Cire jaunede ?
106 26 . 80

Peaux de Mouton 78 72 6
Pour Sau- 1 Aunes 1
20 20 00
ciffons deToille
Lanternes claires 32 26 6
Tamis 5 5 00

Mefures à Poudre 40 00
.

40
Chaudieres de Fer 2 0 2

Entonnoirs . 6 2 4
Baguettes pr. Fu- 1 . 61 00 61
fées à Bombes
Gamelles de Bois 9 00 9
100 100 000
Aiguilles à coudre
Fil 11. 11. 0

Ficelle 61. 6 0

Paffe-Boullets de า
3 0 3
Cuivre }
CORDAGES .

11 6
Cinquenelles . .
5

Alognes 47 36 II

Cables de Chevre 6 I
. •
5
Prolonges & Travers 345 293 52
Commandes 529 .
529 000

Paires de Traits 726 .


396 .

330
Batteaux de Cuivre 66 00 66
22 00 22
Haquets
20 00 20
Ancres ..

8 0 8
Capeſtans a

Crocs 38 36 2

Fourches de Fer 42 33 9
Cuivre jaune • 401.
. •

23 17
Cloux de Cuivre 151. •
5 10
6 6
Forges complettes 0

Fer en barre 41501. •


4150 • 0000
200
Vieux Fer 2501. 501. •

Mu-
POUR UN SIEGE . 99

Munitions apportées. Munitions consommées. Munitions reftées.


Acier 21 21 00

Paquets de Limes 5 0 •

5
Cloux de Fer 899 669 230
Quaiſſons 6 0 6
Charettes • 173 000 173.
Chariots couverts 6 0 6

FIN DỰ TROISIEME ET DERNIER MEMOIRE.

‫الله‬

N
24

:
1

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