Deuxième partie
Théories générales
Deux conceptions de la théorie scientifique (cf. chap. 1), trois
traditions philosophiques (cf. chap. 2), quatre débats inter-
paradigmatiques (cf. chap. 3)... : les Relations internationales
sont une discipline pluraliste, au sein de laquelle coexistent
de multiples théories. Comble de ce pluralisme : il n’existe
pas d’accord quant aux approches à distinguer. « Une, deux
ou quatre... écoles de relations internationales ? », s’interro-
geait ainsi Bahgat Korany1, alors que le quatrième débat
n’avait pas encore eu lieu. Depuis, un simple coup d’œil sur
les tables des matières des manuels de théories des relations
internationales donne une idée de l’augmentation exponen-
tielle des approches théoriques générales dans les Relations
internationales contemporaines : Scott Burchill et al. en dis-
tinguent neuf, Tim Dunne et al. en retiennent onze, Jennifer
Sterling-Folker en différencie neuf, Alex MacLeod et Dan
O’Meara en sélectionnent seize, Christian Reus-Smit et
Duncan Snidal en proposent neuf, et Siegfried Schieder et
Manuela Spindler montent jusqu’à dix-huit2.
La meilleure façon pour essayer de rendre compte de cette
diversité sans pour autant s’y perdre consiste probablement
à emprunter la voie chronologique, tant les Relations inter-
nationales (s)ont aussi une histoire intellectuelle3. Si alors on
part de l’histoire de la pensée internationale, la théorie réa-
liste apparaît comme l’approche première, vu le nombre
1. B. Korany, « Une deux, ou quatre ? Les écoles de relations internationales », Études
internationales, 15 (4), décembre 1984, p. 699-723.
2. Voir les références de ces ouvrages en bibliographie générale à la fin de cet
ouvrage.
3. Allusion au sous-titre de l’ouvrage de B. Cohen, International Political Economy.
An Intellectual History, Princeton (N. J.), Princeton University Press, 2008, que nous
généralisons à l’ensemble de la discipline.
118 Théories des relations internationales
d’auteurs se réclamant de ce paradigme depuis Thucydide ;
si on se contente plutôt de l’évolution de la discipline des
Relations internationales, c’est au contraire de l’idéalisme
dont s’est réclamée la plupart des premiers internationalistes
dans l’entre-deux-guerres. Ce rappel permet de situer l’oppo-
sition principale autour de laquelle est structuré le champ
des Relations internationales : l’opposition entre réalisme,
paradigme dominant (cf. chap. 4), et le libéralisme, principal
concurrent4 (cf. chap. 5).
Les Relations internationales ne se réduisent cependant pas
à la dichotomie réalisme-libéralisme. De même qu’une troi-
sième tradition – globaliste – a existé tout au long de la
philosophie politique internationale (cf. chap. 2), de même il
existe des approches générales minoritaires depuis que la dis-
cipline s’est institutionnalisée. Dans un premier temps, ce
sont les analyses transnationalistes (cf. chap. 6) et marxistes
(cf. chap. 7) qui viennent troubler le face-à-face entre réa-
listes et libéraux ; dans un deuxième temps, les approches
post-positivistes (cf. chap. 8), constructivistes (cf. chap. 9) et
féministes (cf. chap. 10) prennent le relais comme approches
dissidentes.
Ces différentes théories ne se trouvent pas sur un pied d’éga-
lité : tout d’abord, le fait que l’ensemble des paradigmes
autres que le paradigme réaliste se situent par rapport à ce
dernier prouve a contrario que celui-ci a été l’approche domi-
nante de la discipline ; ensuite, le marxisme et les approches
post-positivistes n’exercent plus la séduction qu’ils pou-
vaient revendiquer au moment de leur heure de gloire, le
premier au tournant des années 1970, les secondes au tour-
nant des années 1990 ; enfin, si l’approche transnationaliste
a su se renouveler à une génération d’intervalle, elle ne fait
guère le poids de nos jours face au constructivisme, dont le
succès comme approche – de moins en moins alternative
4. Nous partons ici de l’hypothèse, explicitée dans le chapitre 5, de l’idéalisme comme
variante du libéralisme.
Théories générales 119
d’ailleurs comme nous le verrons au chapitre 19 – ne se
dément pas depuis la fin de la guerre froide.
Nous allons néanmoins accorder, à peu de chose près, la
même place à chacune de ces sept approches générales : notre
objectif en effet est non pas d’essayer de les départager pour
dire « laquelle d’entre elles est la meilleure5 », mais d’en
donner une présentation6 pédagogique un tant soit peu
équitable.
5. K. Holsti, « Mirror, Mirror on the Wall. Which Are the Fairest Theories of All ? »,
International Studies Quarterly, 33 (3), septembre 1989, p. 255-261.
6. Cette présentation portera sur les seuls énoncés scientifiques stricto sensu des
approches concernées, sur leurs visées explicatives/compréhensives donc, et seules
quelques allusions seront faites aux dimensions éthiques/normatives qu’elles véhi-
culent explicitement ou implicitement. Ces dimensions sont traitées en détail dans
les chapitres concernés de T. Nardin et D. Mapel (eds), Traditions of International
Ethics, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, de A. MacLeod et D. O’Meara
(dir.), Théories des relations internationales, op. cit., et de C. Reus-Smit et D. Snidal
(eds), The Oxford Handbook of International Relations, op. cit., ce dernier manuel
postulant que « toutes les théories [...] ont des dimensions à la fois empiriques et
normatives importantes et que les deux sont profondément et inévitablement liées »,
p. 6.