Dignité humaine : Actes du séminaire UniDem
Dignité humaine : Actes du séminaire UniDem
Or. angl.
(COMMISSION DE VENISE)
Etude du cas fictif - Loi tendant à protéger les mineurs de moins de sept ans contre les crimes
pédophiles et visant à limiter toute récidive............................................................................. 71
Etude du cas fictif - Résumé des débats sur le cas fictif par M. T. MEINDL, ATER, et
M. E. SALES ........................................................................................................................... 72
C’est un grand honneur pour le Doyen de la Faculté de Droit de Montpellier que de vous
accueillir ce matin et d’ouvrir ce séminaire, organisé par la Commission de Venise, le Pôle
Universitaire européen de Montpellier et du Languedoc-Roussillon et le [Link].P de la
Faculté de Droit de Montpellier. Je voudrais tout d’abord, si vous le permettez, adresser de
très vifs remerciements à l’ensemble des organisateurs de ce séminaire qui ont œuvré
conjointement pour la bonne organisation de cette manifestation. Je voudrais également
remercier chacun et chacune d’entre vous de nous faire, à la fois le grand honneur et le grand
plaisir d’être venu à Montpellier participer à ces travaux sur un thème dont il n’est pas utile
de souligner le très grand intérêt, celui de la protection de la dignité de la personne humaine.
J’ai le plaisir de vous accueillir aujourd’hui dans une Université dont les bâtiments ont été
très récemment rénovés. Mais c’est également une université très ancienne, l’une des plus
ancienne du monde puisqu’elle a été institutionnalisée par une bulle du Pape Nicolas IV en
1289. Depuis le Moyen-Age, et plus loin encore, on enseigne le droit à Montpellier et
l’Université de Montpellier s’enorgueillit légitimement d’être depuis cette époque ouverte sur
l’extérieur et d’avoir pu accueillir de nombreux enseignants et de nombreux étudiants venant
de tous les coins du monde. Ce n’est donc pas un hasard, je crois, si vous êtes aujourd’hui
tous réunis ici même, dans une Université qui a notamment compté comme professeur le
grand Erasme.
Le thème de la dignité de la personne humaine fait partie de ceux qui constituent, je crois,
notre patrimoine juridique commun. Je remercie le professeur Dominique Rousseau, le
professeur Marie-Luce Pavia, l’ensemble des enseignants et des chercheurs du [Link].P.
ainsi que les responsables du Conseil de l’Europe et de la Commission de Venise de l’avoir
choisi comme thème de réflexion de vos travaux. En effet, la protection de la dignité de la
personne humaine est reconnue comme principe juridique par des instruments internationaux
et également par des instruments juridiques du droit interne français. Parmi les instruments
internationaux, il faut citer, bien évidemment, le Pacte international sur les droits civils et
politiques du 16 décembre 1966 ainsi que la Convention européenne des droits de l’homme
du 4 novembre 1950. Ces principes internationalement proclamés ont également été
consacrés par le droit interne français. Je pense que les intervenants français développeront ce
point très longuement. Mais sans m’y attarder, je voudrais tout de même signaler dès à
présent que le Conseil Constitutionnel a consacré de la sauvegarde la dignité de la personne
humaine comme un principe à valeur constitutionnelle dont le respect s’impose désormais au
législateur français. Postérieurement au Conseil Constitutionnel, le Conseil d’Etat a lui-même
consacré ce principe en lui donnant une acception et une portée tout à fait originale, puisqu’il
a jugé que le respect de la dignité de la personne humaine est l’une des composantes de
l’ordre public. Cette affirmation de principe a été posée d’ailleurs à l’occasion d’une affaire
tout à fait intéressante, puisqu’il s’agissait tout simplement d’un recours formé par devant le
juge administratif français, pour demander l’annulation d’un arrêté municipal interdisant un
spectacle de lancer de nain. Spectacle de lancer de nain, pour autant d’ailleurs que l’on puisse
considérer cela comme un spectacle, qui consiste, comme vous l’imaginez, à se saisir d’une
personne de petite taille pour essayer de la projeter le plus loin possible, et ce spectacle était
naturellement organisé avec l’accord du nain qui trouvait là le moyen de sa subsistance, et
avait été interdit par un maire considérant que ce spectacle était par définition dégradant et
portait donc atteinte à la dignité humaine. L’apport de la décision réside dans le fait que, pour
la première fois, le juge administratif français a étendu le concept d’ordre public pour intégrer
dans celui-ci le principe de dignité de la personne humaine. Ce qui a une conséquence tout à
fait importante en droit français et notamment en droit administratif, c’est que, désormais, les
maires qui sont chargés de veiller au bon ordre et à la police municipale peuvent édicter toute
interdiction pour préserver la dignité humaine chaque fois que celle-ci leur semble atteinte, et
c’est là pour eux non seulement une possibilité, mais également une obligation dans la
mesure où l’autorité de police est tenue d’utiliser ces pouvoirs pour assurer le respect de
l’ordre public. C’est dire désormais la place que tient le principe du respect de la dignité
humaine dans le droit français et dans le cadre de l’ordre public français entendu au sens
large. Cela étant bien entendu, cette consécration de principe ne va pas sans poser des
problèmes de définition : qu’a-t-il lieu d’entendre par dignité humaine ? Le juge administratif
vient de considérer que le lancer de nain constituait une atteinte à la dignité humaine, mais il
n’a pas précisé le contenu de la notion. Il appartiendra donc désormais aux juges, au gré des
recours et des saisines, à la fois juges, constitutionnels et juges administratifs, de préciser
cette notion ; et je ne doute pas que vos travaux, avec l’éclairage international que vous
pourrez donner, se révéleront d’une très grande utilité à cet égard.
Mesdames, Messieurs, je forme des vœux pour votre séminaire, je vous souhaite un très
agréable séjour à Montpellier en espérant que celui-ci vous permettra naturellement de
découvrir les charmes et les beautés de notre ville, et plus largement de la région Languedoc-
Roussillon. Bon séjour parmi nous, merci encore d’avoir bien voulu venir à Montpellier.
Permettez-moi de vous dire très simplement combien je suis heureux d’être avec vous, auprès
de vous, pour l’inauguration de ce colloque, et autorisez-moi d’en profiter pour faire passer
quelques messages. Je suis très fier de présider le Pôle Universitaire européen de Montpellier,
organisme qui regroupe pour chacune de nos universités la dynamique des activités de
recherches, des activités d’accueils, d’ouverture et de relations internationales, et je considère
que le Pôle européen est dans son droit, est dans ses missions en soutenant un colloque
comme celui-ci. C’est une preuve de confiance du Pôle européen dans les organisateurs du
colloque, le professeur Dominique Rousseau qui a déjà fait ces preuves, l’équipe du
[Link].P autour de lui, parce que nous croyons que c’est notre devoir de soutenir des
actions de recherches profitables non pas simplement à la collectivité montpelliéraine
universitaire, mais également profitable à beaucoup d’autres pays. Mesdames et Messieurs, je
suis assez impressionné de voir qu’il y a seize pays autour de la table, en tous les cas il y a
seize pays qui vont contribuer à l’enrichissement de ce colloque. Je voudrais vous saluer tous,
les uns et les autres, sans oublier bien sûr nos collègues italiens et le professeur La Pergola
auquel je vous prie de transmettre mon cordial souvenir. Je voudrais détacher un de ces seize
pays, le plus lointain par la géographie, l’Afrique du sud ; je salue notre collègue, je sais qu’il
va contribuer pour beaucoup à la richesse de ces travaux. Je voudrais saluer à travers ce pays
un des hommes le plus lumineux que j’aie rencontrés dans toute ma vie et qui est Monsieur
Nelson Mandela. Je vous assure que, quand on a vu cet homme ne fût-ce qu’une fois, quand
on l’a vu dans son comportement, on considère que les droits de l’homme sont une cause
juste, et qui ne peut aller que dans le sens d’un profit de plus en plus grand pour l’humanité.
Alors vous allez travailler, je souhaite que vous travailliez efficacement.
Monsieur le Doyen, je sais que vous croyez beaucoup à la recherche et dans les sciences
humaines ; il y a beaucoup de recherche, dans la culture, il y a beaucoup de recherche dans le
droit constitutionnel et la recherche c’est le rapprochement des idées. Je vous demande
d’écouter dans toutes les interventions ce qui vous différencie des autres et d’en faire votre
profit. Je voudrais m’adresser aussi à ceux qui sont au second rang, qui me paraissent encore
assez jeunes pour avoir l’air d’étudiants et avoir assez de maturité sur leur visage pour être
déjà des enseignants et des chercheurs. La recherche c’est la différence, la recherche c’est
exploiter la différence pour aller plus loin, et je considère que dans ce colloque il y a matière
à recherche, il y a matière à différence. Chers collègues qui représentez la Commission de
Venise, je sais que vous devez soutenir la publication des actes de ce colloque, je vous
demande d’y veiller parce que j’y crois beaucoup, il n’y a pas de recherche sans publication,
cela n’existe pas, il n’y a pas de recherche sans production de la recherche, et je sais que dans
ce colloque vous allez essayer de produire des documents. Je vous souhaite un très bon
travail. Je crois que les organisateurs ont mis en œuvre tous les moyens possibles pour que
vous puissiez travailler, et puis quand même profiter de moments un peu conviviaux à la
mesure de la terre d’accueil qu’a été Montpellier pendant les siècles, terre d’accueil que les
montpelliérains actuels et les jeunes montpelliérains souhaitent encore développer comme
principe.
Vous savez, vous avez une petite dissonance dans votre programme. Je voudrais terminer là
dessus, en arrière de moi il y a un document qui affiche «La protection de la dignité
humaine» et dans les papiers de la communication il est indiqué «Respect de la dignité
humaine». Je préférerais «Respect» à «Protection». La protection est un geste défensif qui est
parfois utile parce qu’il y a des capitaux culturels, scientifiques, constitutionnels de
l’humanité qu’il faut défendre, mais le respect veut dire qu’on va vers l’autre, qu’on fait du
chemin vers l’autre, et qu’on l’écoute. Alors je souhaite qu’il y ait de votre part une très
grande capacité d’écoute pendant tout ce colloque et je suis certain de la qualité de vos
travaux. Je vous remercie.
1
“Le patrimoine constitutionnel européen”, Montpellier 22-23 novembre 1996, Science et Technique de la
Démocratie n° 18, Editions du Conseil de l’Europe.
Certains éléments de cette notion peuvent, sans doute, être puisés dans la Convention
européenne des droits de l’homme. La Cour européenne des droits de l’homme a déjà
affirmé, dans son arrêt Loïzidou c. Turquie,2 que la Convention est un instrument de l’«ordre
constitutionnel européen». On peut dire (et cela a été dit lors du dernier séminaire de
Montpellier) que cette affirmation ressort davantage du volontarisme politique que de la
réalité juridique européenne d’aujourd’hui. Mais on ne saurait perdre de vue que la
Convention européenne des droits de l’homme est aujourd’hui un élément de référence,
même dans des systèmes juridiques d’Etats européens qui ne l’ont pas ratifiée. La Cour
constitutionnelle de la Lituanie et celle de la Croatie ont déjà pris en considération les
impératifs de la Convention, avant que ces Etats ne l’aient ratifiée.
Plus significative encore semble la place qu’occupe la Convention européenne des droits de
l’homme dans l’ordre juridique de la Bosnie et Herzégovine. Les Accords de Dayton
précisent en effet que cette Convention sera directement applicable en Bosnie et
Herzégovine, alors même que cet Etat n’a ni signé ni ratifié la Convention et n’est pas
(encore) membre du Conseil de l’Europe. Les Accords de Dayton vont même jusqu’à créer
des institutions hybrides (tantôt nationales, tantôt internationales) susceptibles de se
substituer aux organes de la Convention, aussi longtemps que ces derniers ne sont pas
compétents pour contrôler l’application de la Convention en Bosnie et Herzégovine.
Enfin, il ne faut pas oublier que la Cour européenne de justice, depuis l’arrêt Nold, 3 applique
en substance la Convention européenne des droits de l’homme, alors même que la
Communauté européenne n’est pas partie à cette Convention.
L’élargissement du Conseil de l’Europe fut aussi l’occasion pour mettre en évidence le fait
que plusieurs instruments européens font partie d’un certain «acquis du Conseil de l’Europe».
Les nouveaux Etats membres de l’organisation ont donc été invités à ratifier certains
instruments européens et ont pris l’engagement de le faire dans un délai déterminé après leur
adhésion à l’organisation. Il en va ainsi notamment des Protocoles à la Convention
européenne des droits de l’homme (y compris le Protocole No 6 abolissant la peine de mort),
de la Convention européenne sur la prévention de la torture, de la Convention-cadre sur la
protection des minorités nationales, de la Charte sociale européenne, de la Charte européenne
de l’autonomie locale et de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. En
principe et par définition facultatifs, ces instruments acquièrent ainsi un poids particulier qui
les érige, en quelque sorte, au-dessus des autres conventions élaborées au sein du Conseil de
l’Europe. On pourrait, peut-être, dire qu’ils deviennent ainsi des éléments de ce «patrimoine
constitutionnel européen» que nous cherchons à définir.
2
Cour européenne D.H., arrêt Loïzidou c. Turquie (exceptions préliminaires) du 23 mars 1995, par. 75.
3
Nold c. Commission, affaire 4/74 [1974] Rec. 491.
4
Affaire 29/69 [1969] Rec. 419.
L’action de la Commission de Venise se place dans le domaine des «garanties offertes par le
droit au service de la démocratie». Le patrimoine constitutionnel européen est donc au centre
des intérêts de la Commission. En effet, l’intégration européenne et la stabilité démocratique
sur le continent sont fondées nécessairement sur ce patrimoine constitutionnel dont nous
cherchons les sources, la portée et le noyau dur.
Je répondrai résolument par l’affirmative. Je dirai même que le respect de la dignité humaine
est aussi bien la source que le noyau dur de celui-ci, car l’homme, «mesure de toute chose»,
est au centre de la civilisation européenne.
Il se pose, aussi, la question de savoir si la dignité de l’être humain est une valeur européenne
ou universelle. Nous entrons ainsi dans un débat ancien, relancé depuis quelque temps avec
ferveur, lors de la conférence des Nations Unies à Vienne sur les droits de l’homme, sous la
forme du conflit entre universalisme des droits de l’homme et relativisme culturel. Je ne
doute pas que cette question, d’une importance capitale, puisse occuper une partie de nos
travaux. Il me semble toutefois que, pour le moment, il suffit d’affirmer que la dignité
humaine est une valeur certaine du patrimoine constitutionnel européen.
En effet, cette valeur traverse tous les aspects des droits constitutionnels européens – ou
devrais-je dire, peut-être, du droit constitutionnel européen ? – et se trouve aussi au centre du
droit de l’intégration européenne. D’ailleurs, peut-on encore valablement faire la distinction
entre droits nationaux et droit européen lorsqu’on se place sur le terrain des droits de
l’homme ? La Commission de Venise a récemment constaté, dans son avis sur la
constitutionnalité de la peine de mort en Ukraine, 5 que, «dans l’espace juridique européen,
on parle de plus en plus souvent de «constitutionnalité internationale» ou de «supra-
constitutionnalité», notamment en matière de droits de l’homme. (…). Dans l’espace
juridique européen, il devient de plus en plus artificiel de séparer, en matière de droits
fondamentaux de la personne humaine, les obligations qui incombent à un Etat au titre de
son droit constitutionnel et au titre du droit international public».
Dire que le respect de la dignité humaine constitue le noyau dur du patrimoine constitutionnel
européen implique qu’on associe cette valeur à ces droits qui ne sauraient souffrir aucune
diminution, aucune restriction, même en cas de circonstances exceptionnelles. D’un point de
vue juridique plus formel – et pour se placer sur le terrain du droit européen des droits de
l’homme – la dignité humaine, en tant que noyau dur du patrimoine constitutionnel européen,
peut être associée à l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme,
interdisant de manière absolue la torture et les traitements et peines inhumains et dégradants.
La Commission européenne des droits de l’homme, dans son rapport dans l’affaire des
«Asiatiques de l’Afrique orientale», fait une interprétation remarquable de cette disposition
en y voyant l’interdiction absolue de toute discrimination fondée sur l’origine raciale,
puisqu’une telle discrimination porte atteinte à la dignité humaine.6 La Cour constitutionnelle
hongroise, dans son arrêt concernant la constitutionnalité de la peine de mort (arrêt du 24
5
Rapport annuel d’activités pour 1997, pages 64 et s.
6
East African Asians c. Royaume Uni, Rapport de la Commission du 14 décembre 1973, Décisions et Rapports
78-A, p.5 et s.
octobre 1990 (n° 23/1990) opinion concordante des juges Labady et Tersztyanszky), accorde
aussi à la dignité humaine une valeur supérieure à toute autre : la peine de mort (est
arbitraire) parce que «l’existence et la dignité humaines se placent au sommet de la hiérarchie
des valeurs ; elles sont la source et la base de tous les droits de l’homme et constituent des
valeurs qui, au regard du droit, sont inviolables et inaliénables». Le célèbre arrêt de la Cour
européenne des droits de l’homme dans l’affaire Soering7 n’est qu’une autre illustration de la
prépondérance du droit au respect de la dignité humaine dans le système juridique européen.
Ce qu’illustrent les quelques exemples cités ci-dessus, c’est que le droit en Europe (c’est-à-
dire les droits nationaux des Etats européens et le droit européen) considère la personne
humaine comme sa raison d’être. Détruire la dignité de la personne humaine ne saurait se
justifier par le besoin de protéger une autre valeur. C’est sur la base de cette idée de la
personne humaine et du droit que, par exemple, celui qui a commis un crime a des droits,
quel que soit ce crime. C’est aussi sur la base de cette même idée que celui qui est coupable,
celui qui a tort, celui qui s’est trompé, celui qui est incapable, celui qui est faible, doit
bénéficier de la protection du droit et ne doit pas être anéanti, écrasé ou détruit au nom des
droits des autres, ou au nom d’une certaine justice déshumanisée, ou d’une liberté mal
conçue, étrangère aux concepts de notre civilisation.
Il me semble donc que ce n’est pas un hasard que la notion de la dignité humaine, dont nous
parlons, se trouve consacrée expressément dans la Charte sociale européenne. Est-ce là le
terrain où la notion de la dignité humaine prend un caractère spécialement européen ? Ce
n’est peut-être pas un hasard que l’arrêt Stauder de la Cour européenne de justice, établissant
pour la première fois l’application des traditions constitutionnelles communes des Etats
européens dans le système communautaire, ait porté sur une affaire d’exclusion sociale. On a
déjà dit que «l’Europe des droits de l’homme ne méritera vraiment son nom que si elle
parvient à montrer que la question sociale n’est pas un problème mais une composante
naturelle de notre société et qu’au delà de la distinction entre le collectif et l’individuel, il n’y
a toujours que la personne humaine avec sa singularité». 8
Ces quelques mots ne sont pas une contribution aux débats de ce séminaire. J’ai seulement
souhaité montrer le lien qui existe entre le sujet qui nous occupera et l’activité de la
Commission de Venise. Dans le processus de l’intégration européenne à plusieurs niveaux, à
plusieurs vitesses et à plusieurs tendances, il est peut-être utile de réfléchir sur les valeurs
fondamentales qui rassembleront les citoyens de l’Europe et qui guideront ceux qui la
dirigeront. Pour la justice constitutionnelle, pour le monde universitaire et pour la
Commission de Venise, cette réflexion est un terrain commun d’action. Ce séminaire
contribuera – j’en suis certain - à la mener un peu plus loin.
7
Arrêt du 7 juillet 1989, série A n° 161.
8
Pierre-Henri-Imbert, in La Charte sociale du XXIe siècle, Editions du Conseil de l’Europe, p. 248.
Le principe du respect de la dignité de la personne humaine de Mme Biruta
LEWASZKIEWICZ-PETRYKOWSKA
Juge au Tribunal Constitutionnel de Pologne
Jusqu'à ce moment-là ce principe n’a pas été consacré comme tel dans les textes juridiques,
mais ça ne veut pas dire qu’il n’y jouait aucun rôle.
Notons toutefois que, dès les années soixante, un fort courant visant à retrouver et à protéger
les droits de la personnalité apparaît. La doctrine, surtout la doctrine de droit civil, et les
tribunaux de droit commun, développent la théorie des droits de la personnalité. Le Code
9
Journal des Lois du 16 juillet 1997, n° 78, texte 483, en vigueur dès le 17 octobre 1998.
civil polonais de 1964,10 à son article 23, statue : «Les biens inhérents à la personnalité
humaine, et notamment la santé, la liberté, l’honneur, la liberté de conscience, le nom ou le
pseudonyme, l’image, le secret de la correspondance, l’inviolabilité du domicile, la création
scientifique ou artistique, l’invention et la rationalisation restent sous la protection du droit
civil, indépendamment de la protection prévue par d’autres dispositions.» Bien que limité au
domaine du droit civil, l’article cité permettait de mettre en évidence les aspects axiologiques,
philosophiques et juridiques des droits de la personnalité. La jurisprudence dans les années
suivantes, a rejeté le concept du droit général de la personnalité et elle s’est prononcée
nettement pour la pluralité des droits de la personnalité spécifiques en soulignant de plus que
le catalogue indiqué à l'article 23 [Link]. est de caractère ouvert Les tribunaux civils élargirent
autant que possible le champ d’application des sanctions disponibles en droit civil afin de
garantir les droits de la personnalité. Il est impossible de surestimer les efforts de la doctrine
et de la jurisprudence dans la matière qui nous intéresse. Cette pratique permit de se
familiariser avec certaines notions. Ces efforts ne sont pas perdus, une belle preuve constitue
le fait que le juge constitutionnel contemporain se réfère souvent à l’acquis de la doctrine et
de la jurisprudence de droit civil.11
La loi constitutionnelle du 17 octobre 1992 sur les rapports entre les pouvoirs législatif et
exécutif de la République de Pologne ainsi que sur les collectivités territoriales, 14 nommée
«La Petite Constitution» a abrogé la Constitution de 1952, en maintenant toutefois en vigueur
les dispositions de ses titres 1er (principes généraux remaniés en 1989) et 8e (Les droits et les
devoirs fondamentaux des citoyens). Dès lors, le Tribunal constitutionnel déduisait le
principe de la dignité de la personne humaine du principe de l’Etat démocratique de droit,
consacré par l’article 1 précité.
Citons à titre d’exemple les motifs de l’arrêt du 19 juin 1992 (U 6/92) prononçant
l’inconstitutionnalité de la résolution de la Diète en matière de «lustration» : «La résolution
mise en cause ne remplit pas les conditions présentées ci-dessus de la définition de l’étendue
10
La loi du 23 avril 1964, J. des L. 1964, n° 16, texte 93, entrée en vigueur le 1er janvier 1965, modifiée en 1971,
1976, 1982, 1984, 1985, 1989, 1990, 1991, 1993, 1994,1995, 1996.
11
Cf. à titre d’exemple l’arrêt du 19 juin 1992, U 6/92, OTK 1992, texte 13, du 24 juin 1997, K 21/96, OTK 1997,
texte 23, du 19 mai 1998, U 5/97.
12
J. des L. du 31 décembre 1989, n° 75, texte 444.
13
V. L. Garlick, La jurisprudence du Tribunal constitutionnel polonais (1991 -1995), Varsovie 1997, p. 37.
14
J. des L. du 23 novembre 1992, n° 84, texte 426.
de l’ingérence de l’organe de l’Etat dans les biens personnels de l’homme, ni ne contient des
modalités de contrôle des motifs de violation de ces biens. Elle crée une menace de la
violation de la dignité de la personne humaine sans que la protection des droits de l’individu
soit assurée. Comme il s’agit des exigences constituant l’essentiel de l’Etat démocratique de
droit, il faut admettre que la prise de la résolution en date du 28 mai 1992 a violé l’article 1
de la Constitution de la République de Pologne». 15
Comme déjà dit au début de cette esquisse, la nouvelle Constitution polonaise, en vigueur dès
le 17 octobre 1997, consacre expressément le principe de dignité de la personne humaine.
Son article 30 statue : «La dignité inhérente et inaliénable de l’homme constitue la source des
libertés et des droits de l’homme et du citoyen. Elle est inviolable et son respect et sa
protection sont le devoir des pouvoirs publics».
Nous voyons alors que la Constitution admet une formule nommée «forte» du principe de
dignité de la personne humaine.16 Elle permet de dégager quelques règles fondamentales, à
savoir :
- ensuite, la dignité de la personne humaine est «la source des libertés et des droits de
l’homme». Ce constat souligne son caractère de principe normatif suprême. Par conséquent,
son respect demeure l’essentiel de l'ordre public et s’impose tant aux particuliers qu’aux
pouvoirs publics;
15
Chronique 1992, n° 13, p. 206.
16
Cf. J. Krukowski, Godnoœæ człowieka podstawą konstytucyjnego katalogu praw i wolnoœci jednostki ( La
dignité de l’homme en tant que fondement de droits et libertés constitutionnels de l’individu) [dans] Podstawowe
prawa jednostki i ich sądowa ochrona, Varsovie 1997, p. 46 et s.
17
Cf. J. Krukowsk , op. cit., p. 50; L. Garlicki, Polskie prawo konstytucyjne, T. 1, Varsovie 1997, pp. 109, 110.
Il convient également de signaler de quelle manière le préambule de la Constitution
recommande d’appliquer les dispositions de la Constitution dans le respect de la dignité
humaine. Il proclame : «A tous ceux qui, pour le bien de la Troisième République,
appliqueront les dispositions de la Constitution, nous lançons l’appel qu’ils les appliquent
dans le respect de la dignité propre à la nature de l’homme, de son droit à la liberté et de son
devoir de solidarité avec autrui, et que le respect de ces principes soit pour eux le fondement
inébranlable de la République de Pologne».
Le principe de la dignité de la personne humaine étant la source de tous les droits et libertés
de l’homme et du citoyen comporte une directive d’interpréter le droit dans un sens conforme
au système de valeur sous-tendant la Constitution.
Il convient de souligner enfin que, même pendant l’état de siège et l’état d’urgence il n’est
pas permis de limiter certains droits et libertés de l’homme et du citoyen. En vertu de l’article
233 al. 1 de la Constitution : «La loi définissant l’étendue de la restriction des libertés et des
droits de l’homme et du citoyen pendant l’état de siège et l’état d’urgence ne peut limiter les
libertés et les droits prévus à l’article 30 (dignité de l’homme), aux articles 34 et 36
(nationalité), à l’article 38 (protection de la vie), aux articles 39, 40 et au quatrième alinéa de
l’article 41 (traitement humanitaire), à l’article 42 (engagement de la responsabilité pénale), à
l’article 45 (accès aux tribunaux), à l’article 47 ( les biens personnels), à l’article 53
(conscience et religion), à l’article 63 (plaintes et réclamations) et aux articles 48 et 72
(famille et enfant).»
Ad 1. − Bien que le principe de dignité de la personne humaine n’apparaisse pas dans les
textes constitutionnels, le Tribunal constitutionnel faisait appel à celui-ci en le considérant
comme le fondement et le panneau indicatif orientant l’interprétation d’autres principes
constitutionnels tels que le principe de justice sociale ou l’Etat démocratique de droit.
Dans les motifs de l’arrêt du 13 juillet 1993 (p. 7/92), le Tribunal constitutionnel fait
remarquer : «Il faut percevoir le principe de justice sociale appliqué aux problèmes sociaux
liés au phénomène du chômage, comme un principe régissant le comportement dans les
relations entre les groupes sociaux et, dans ce cas précis, entre le groupe social le plus large,
la communauté nationale représentée par l’Etat, et la catégorie des personnes au chômage.
L’impératif de comportement découle ici de l’obligation de l’Etat, dans le domaine social de
son activité, d’assurer à l’individu sans travail la réalisation de son droit à l’existence et à la
liberté, compte tenu de la dignité inaliénable et naturelle de l’homme. Le Tribunal
constitutionnel a admis que la prestation sociale garantie par l’Etat aux chômeurs doit se
traduire au moins par la garantie d’un minimum social.»
Dans les motifs de l’arrêt du 24 juin 1997 (K 21/96), 18 le Tribunal constitutionnel en
prononçant la non-conformité à la Constitution des dispositions de la loi sur les obligations
fiscales qui autorise les autorités fiscales à rendre publiques les informations concernant des
impôts payés ou l’état des dettes fiscales de l’individu, explique :
Depuis peu de temps, l’idée du droit au respect de la vie privée a commencé à jouer un rôle
significatif dans des règles constitutionnelles et dans la jurisprudence. Elle a réussi à
s’imposer et à avoir une place durable dans les Etats démocratiques contemporains. Les
règles et les principes constituant ses composantes qui se rapportent à de différents domaines
de la vie de l’individu, ont ceci de commun qu’ils accordent à l’individu, le droit «vivre sa
vie selon sa propre volonté et de réduire au minimum toute ingérence extérieure» (A. Kopff,
Les conceptions du droit à l’intimité et à la vie privée, Studia Cywilistyczne, t. XX/1992). La
vie privée ainsi conçue, se rapporte avant tout à la vie personnelle, familiale, sociale et elle
est définie parfois comme le «droit à être laissé tranquille» (v. W. Sokolewicz, Le droit à la
vie privée [in] Les droits de l’homme aux Etats-Unis, 1985, p. 252). En général, il est admis
que le respect de la vie privée comprend aussi la protection des informations concernant
l’individu et garantit, entre autres, un certain état d’indépendance dans le cadre duquel
l’individu peut décider de l’étendue et de la portée de l’accessibilité et de la communication à
des tiers des informations sur sa vie.» … «La publication de l’information sur les faits, même
s’ils sont véridiques, peut entraîner des conséquences négatives pour les intéressés, tant du
point de vue de leurs intérêts économiques que de celui de leur réputation, et par cela même,
de leur dignité personnelle.»
Plus loin, dans les mêmes motifs, le Tribunal constate : «la reconnaissance et la garantie de la
protection correcte du droit à la vie privée est un élément indispensable de l’Etat
démocratique de droit et, de ce fait, il s’insère dans la clause générale de l’article 1 des
dispositions constitutionnelles.»
- deuxièmement, le droit à la vie privée est communément reconnu et garantie par les
actes internationaux concernant les droits de l’homme. La ratification de ces actes par la
Pologne justifie l’affirmation du principe de «l’Etat démocratique de droit» à la base des
standards juridiques de ces actes et les effets qui en découlent;
18
OTK 1997, texte 23.
- troisièmement, le droit à la vie privée a été clairement garantie à l’article 47 de la
Constitution du 2 avril 1997. «Bien que cette disposition reste encore dépourvue d’efficacité
juridique - souligne le Tribunal - elle traduit néanmoins la compréhension actuelle des droits
et des libertés de l’individu, c’est à dire du contexte dans lequel il faut lire la signification de
l’article 1 des dispositions constitutionnelles en vigueur.»19
19
OTK 1997, texte 23.
20
OTK 1997, texte 19.
destiné à l’employeur du malade et à la Sécurité sociale, ce qui permet aux tiers d’identifier
le genre de maladie et par là même constitue une violation du droit au respect de la vie privé.
Le Tribunal rappelle, dans les motifs, que le droit au respect de la vie privée se rapporte, entre
autres, à la protection des informations concernant l’individu et à la garantie d’un état
d’autonomie dans le cadre duquel l’homme peut décider du contenu et de l’étendue de ce qui
est portée à la connaissance des tiers et leur est communiqué comme information sur sa vie.
Enfin, le Tribunal constate : «En l’état actuel des choses, un catalogue très étendu de libertés
et de droits de l’individu, comprenant les catégories réglées à l’article 47 et 51 ne demande
pas à être complété par la référence à la clause générale de l’article 2 de la Constitution
portant sur l’Etat démocratique de droit.»
A) Historique
"(1) L'Etat existe dans l'intérêt de l'être humain et non l'être humain dans
l'intérêt de l'Etat. (2) La dignité de la personne est inviolable. Les pouvoirs
publics sous toutes leurs formes sont tenus de respecter et de protéger la dignité
humaine."21
Une comparaison de la deuxième phrase ci-dessus avec celle de la version finale22 révèle que,
hormis quelques changements stylistiques, le texte est pratiquement identique au projet
initial. Toutefois, les débats qui se sont tenus entre-temps démontrent que des approches
assez diverses ont été prises en considération avant l'adoption du texte définitif. La question
essentielle consistait à savoir si la dignité humaine trouvait ou non son origine dans le droit
naturel. L'une des versions proposées y faisait d'ailleurs expressément référence :
"La dignité humaine est fondée sur des droits immanents dont chacun est
titulaire par essence. Le peuple allemand la reconnaît également en tant que
fondement de toute communauté humaine."23
Cet amendement n'a pas été adopté parce que la majorité ne souhaitait pas faire expressément
référence au droit naturel. Cette particularité est à l'origine de la principale qualité du texte
définitif : il ne contient aucune référence à un concept philosophique ou éthique spécifique de
la dignité humaine et reste ouvert à une diversité d'approches. Mais le texte a beau être
exempt de toute référence de ce type, le problème surgit à nouveau dès qu'il s'agit
d'interpréter le principe de la dignité humaine. Toute tentative de délimiter des domaines de
protection précis s'aventurera nécessairement sur le terrain explosif de la diversité des
conceptions philosophiques. C'est à juste titre que l'on affirme que le principe de la dignité
humaine est chargé de 2.500 ans d'histoire de la philosophie. 24
21
(1) Der Staat ist um des Menschen willen da, nicht der Mensch um des Staates willen. (2) Die Würde der
menschlichen Persönlichkeit ist unantastbar. Die öffentliche Gewalt ist in all ihren Erscheinungsformen
verpflichtet, die Menschenwürde zu achten und zu schützen.", in JöR 1 (1951), 48.
22
"(1) La dignité humaine est inviolable. Tous les pouvoirs publics sont tenus de la respecter et de la protéger."
23
JöR 1 (1951), 48.
24
Pieroth/Schlink, Grundrechte, 12 e éd., Heidelberg 1996, n° 383.
La Cour constitutionnelle s'efforce de ne pas donner de définition générale. Elle a clairement
affirmé qu'il est préférable d'examiner cette question au cas par cas. 25 Il nous faut donc passer
en revue plusieurs arrêts pour dégager les caractéristiques de la jurisprudence de la Cour.
Cependant, avant de procéder à cet examen, il convient de s'interroger plus généralement sur
la nature juridique du principe de la dignité humaine.
B) Nature juridique
Certains auteurs s'appuient sur l'énoncé de l'article 1(3) de la GG ("les droits fondamentaux
suivants sont des normes directement applicables, contraignantes pour le législatif, l'exécutif
et le judiciaire") pour affirmer que la dignité humaine n'est pas un "droit fondamental" parce
qu'elle est mentionnée dans le paragraphe précédent de cet article.29 Dans certains arrêts, la
Cour constitutionnelle qualifie explicitement le principe de la dignité humaine de "droit
fondamental",30 dans d'autres, elle procède ainsi de manière implicite. 31 Même les auteurs qui
refusent de considérer la dignité humaine comme un droit fondamental ne nient pas la nature
juridique de ce principe. Ils se contentent d'affirmer qu'il ne confère pas de droit individuel et
doit plutôt être considéré comme un principe objectif. 32 Cette distinction peut sembler
significative à première vue. En effet, pour introduire un recours en inconstitutionnalité
auprès de la Cour constitutionnelle fédérale, le requérant doit invoquer la violation d'un droit
individuel.33 La pertinence pratique de cette distinction est toutefois moins importante qu'il
n'y paraît. Dans toutes les affaires dont la Cour a eu à connaître et qui soulevaient des
questions liées à la dignité humaine, l’allégation de la violation de la dignité humaine
accompagnait l’allégation de la violation d'autres droits individuels, en sorte que la saisine de
la Cour n'a jamais dépendu de la qualification de la dignité humaine comme droit individuel.
25
BerfGE 30, 1 (25).
26
"die freie menschliche Persönlichkeit und ihre Würde ist höchster Rechtswert", BerfGE 12, 45 (53); voir aussi
27, 1 (6); 173 (193); 45, 187 (227); 82, 60 (87).
27
Mittelpunkt des Wertsystems der Verfassung, BerfGE 7, 198 (205); 35, 202 (225); 39, 1 (43).
28
BerfGE 6, 32 (36); 87, 209 (228).
29
Voir H. Dreier, article 1, note marginale n° 68 (note 183), in H. Dreier (éd.), Grundgesetz-Kommentar, Vol.
I, Tübingen 1996.
30
BerfGE 15, 283 (286); 28, 151 (163); 28, 243 (263); 61, 126 (137).
31
Voir W. Höfling, article 1, note marginale n° 3, in M. Sachs, Grundgesetz-Kommentar, München 1996.
32
Dreier (note 9), note marginale n° 72.
33
Article 93, para. 1, n° 4 a) GG.
De surcroît, on peut raisonnablement supposer que, le cas échéant, la Cour n'hésiterait pas à
considérer que l'article 1(1) confère un droit individuel pour pouvoir se saisir de l'affaire. Il
semblerait paradoxal qu'une norme, que la Loi fondamentale semble elle-même considérer
comme primordiale (et que la Cour a toujours qualifiée comme telle 34 ) ne confère pas un
droit individuel permettant d'introduire un recours auprès de la Cour constitutionnelle. 35 A cet
égard, il faut remarquer que celle-ci a expressément rejeté l'argument quelque peu fallacieux
tiré de l'énoncé de l'article 1(3) de la GG, selon lequel l'article 1(1) de la GG n'est pas un droit
fondamental parce qu'il ne suit pas l'article 1(3), mais est situé deux paragraphes plus haut. 36
La question de la dignité humaine peut surgir à n'importe quel moment de la vie d'un
individu. Les problèmes les plus délicats se posent toutefois au début et à la fin de la vie. Il
semble donc judicieux d'opérer une distinction entre les différents stades de la vie.
A) Le début de la vie
Si le recours au principe de la dignité humaine est quelquefois critiqué au motif qu'il est
inutile compte tenu des obligations découlant du droit à la vie garanti par l'article 2(2) de la
34
Voir notes 6 à 8.
35
C. Stark, article 1, note marginale n° 18, in von Mangoldt/Klein, Das Bonner Grundgesetz, vol. 1, 3 e éd.,
München 1985; voir aussi W. Höfling, Die Unantastbarkeit der Menschenwürde – Annäherungen an einen
schwierigen Verfassungsrechtssatz, JuS 1995, 357 (357 et s.)
36
BerfGE 61, 126 (137) : "le fait que l'article 1(1) de la loi fondamentale n'est pas un droit fondamental
"suivant" n'empêche que tous les pouvoirs publics sont liés par ce principe constitutionnel suprême."
37
BerfGE 39, 1 et 88, 203.
38
D. P. Kommers, The Constitutional Jurisprudence of the Federal Republic of Germany, 2 e éd., Duke and
London 1997, 338.
GG,39 la Cour constitutionnelle a confirmé cette position dans un second arrêt sur
l'avortement, où elle a de nouveau invoqué l'article 1(1) de la GG pour établir l'obligation de
l'Etat de protéger la vie in utero.40 Le débat engendré par ces affaires ayant trait à
l'avortement révèle les limites de l'approche choisie par les pères fondateurs, qui souhaitaient
éviter tout renvoi à un concept philosophique précis de la dignité humaine. La question
fondamentale régissant l'application du principe de la dignité humaine à la problématique de
l'avortement est de savoir si cette dignité est inhérente à la vie humaine ou si elle se
développe avec l'apparition de la personnalité. 41
B) La vie
1) L'intégrité physique
Il est généralement admis que la torture, les punitions archaïques et le meurtre ordonné ou
exécuté par les organes de l'Etat constituent autant de violations du principe de la dignité
humaine.42 Fort heureusement, ces questions ne se sont pas posées au niveau national. Par
contre, elles ont acquis une importance pratique dans le contexte de la loi sur le droit d'asile
et de l'interdiction d'extrader des personnes vers des pays où elles seraient exposées à
pareilles violations de la dignité humaine. En 1987, la Cour a clairement affirmé que toute
extradition vers un pays où l'intéressé serait exposé à un traitement cruel, inhumain ou
dégradant serait contraire à l'article 1(1), combiné avec l'article 2(1) de la GG. 43
Le 1er paragraphe de l'article 2 de la loi allemande sur l'assistance sociale dispose que celle-ci
vise à "permettre aux bénéficiaires de mener une vie correspondant aux critères de la dignité
humaine".44 La Cour constitutionnelle n'a pas encore définitivement arrêté sa position en la
matière. Durant les années qui ont suivi sa création, elle a refusé de déduire de l'article 1(1)
de la GG l'existence d'un droit individuel à l'assistance sociale. 45 Dans un arrêt plus récent,
elle a clairement laissé la question en suspens. 46 Contrairement à cette position plutôt
restrictive de la Cour constitutionnelle, la Cour administrative fédérale a préféré conclure à
39
Richter/Schuppert, Casebook Verfassungsrecht, 3 e éd. München 1996, 73.
40
BerfGE 88, 203 (251-252) ; pour une traduction anglaise, voir Kommers (note 18), 349 (351 -352).
41
Pour une approche différente de la dignité humaine et ses conséquences en matière d'avort ement, voir H.
Hofmann, Die versprochene Menschenwürde, AöR 118 (1993), 353 (376).
42
Références voir Höfling (note 11), margin n° 20.
43
BerfGE 75, 1 (16-17).
44
Cette référence expresse au principe de la dignité humaine dans la loi allemande sur l'assistanc e sociale est
la conséquence directe d'un arrêt antérieur de la Cour administrative fédérale (BverwGE 1, 159 (161 -162), voir
les références présentées par V. Neumann, Menschenwürde und Existenzminimum, NVwZ 1995, 426 (427).
45
BerfGE 1, 97 (104).
46
BerfGE 75, 348 (360).
l'existence d'un droit à l'assistance sociale afin de garantir un minimum de moyens
d'existence.47
La Cour constitutionnelle fédérale est plus ouverte lorsque l'affaire concerne non pas une
action positive de l'Etat (comme l'assistance sociale), mais la protection d'un droit individuel
contre l'ingérence de l'Etat. La question du minimum de moyens d'existence a été portée
devant la Cour dans le cadre d'une affaire fiscale. La Cour a combiné le principe de la dignité
humaine et le principe d'égalité pour affirmer qu'il était inconstitutionnel que la partie non
imposable d'un revenu familial soit inférieure à la somme que cette même famille serait en
droit de percevoir au titre de la loi sur l'assistance sociale. Si l'argument repose
essentiellement sur des considérations d'égalité, il démontre néanmoins que la Cour a évolué
vers l'affirmation d'une protection constitutionnelle d'un minimum de moyens d'existence.48
Le principe de la dignité humaine a joué un rôle prépondérant en droit pénal, car il pose des
limites aux méthodes mises en œuvre dans le cadre des poursuites et définit certaines
conditions en matière de détention et de condamnations pénales en général. L'arrêt de la Cour
constitutionnelle relatif à la réclusion à perpétuité49 est une décision très intéressante sur le
point des rapports entre les sanctions pénales et la dignité humaine. Dans cette affaire, la
Cour a non seulement examiné la question principale de savoir si le principe de la dignité
humaine permet la réclusion à perpétuité sans possibilité de remise en liberté, mais a
également formulé quelques considérations relatives à l'influence de la dignité humaine sur la
relation entre la culpabilité et la grâce50 et les sanctions admissibles.51 Selon la Cour, le
principe de la dignité humaine interdit toute peine cruelle, inhumaine ou dégradante. L'Etat
ne peut transformer un criminel en un objet de prévention du crime au détriment de son droit
constitutionnel à la dignité sociale et au respect.
Ce dernier aspect est intéressant dans la mesure où la généralisation récente des peines
infamantes aux Etats-Unis soulève de graves questions. On peut se demander s'il serait
compatible avec le principe allemand de la dignité humaine d'obliger un voleur à l'étalage à
déambuler devant le magasin où il a commis son forfait en affichant une pancarte sur laquelle
il avoue publiquement son délit,52 ou d'ordonner à un conducteur automobile ayant reçu une
amende pour excès de vitesse d'afficher une pancarte dans sa voiture pour annoncer qu'il
représente un danger pour le trafic sur la voie publique. De même, il ne fait aucun doute que
le caractère humiliant de l'obligation infligée aux personnes ayant brutalisé des enfants
d'afficher leur délit sur le devant de leur domicile ne serait pas compatible avec les critères
47
BverwGE 1, 159 (161-162).
48
Dreier (note 9), note marginale n° 94.
49
BerfGE 45, 187.
50
Kommers (note 18), 308.
51
Ibid.
52
Les exemples sont extraits de ACLU News du 25 juin 1996 : L'humiliation publique pour des crimes n'est -elle
pas honteuse ?
sur lesquels la Cour constitutionnelle fédérale se fonde pour déclarer que le principe de la
dignité humaine est contraire à toute peine dégradante.
Comme déjà mentionné, la principale question soulevée dans l'affaire relative à la réclusion à
perpétuité était de savoir si le principe de la dignité humaine interdisait toute peine de
réclusion à perpétuité n'offrant pas la moindre chance de remise en liberté au détenu. Les
tribunaux pénaux avaient interprété la disposition du code pénal relative à l’assassinat et
prévoyant une peine incompressible de réclusion à perpétuité d'une manière qui ne laissait
aucune possibilité de remise en liberté. La Cour constitutionnelle a jugé que pareille
interprétation était incompatible avec les exigences du principe de la dignité humaine. Elle a
affirmé que chaque délinquant doit avoir "une chance concrète et suffisamment réelle de
recouvrer ultérieurement la liberté".53 Selon la Cour, l'Etat "porte atteinte au fondement
même de la dignité humaine s'il ne tient pas compte de l'évolution de la personnalité du
détenu et lui ôte tout espoir de retrouver la liberté."
La question de la réclusion à perpétuité s'est à nouveau posée quelques années plus tard,
lorsque le tribunal supérieur de Francfort a refusé de libérer un criminel de guerre reconnu
coupable d'avoir participé à l'envoi de personnes dans les chambres à gaz d'Auschwitz et de
Birkenau et condamné à la réclusion à perpétuité en 1962 à l'âge de 66 ans. La Cour
constitutionnelle fédérale a confirmé cette décision, affirmant que le tribunal supérieur avait
correctement apprécié les divers éléments de la question. Elle a accepté la décision du
tribunal selon laquelle, en dépit de l'âge avancé du requérant (88 ans lors de l'introduction de
la demande de remise en liberté) et de la durée de sa détention (22 ans, alors que la remise en
liberté est généralement accordée après 15 ans), la gravité du crime commis justifiait son
maintien en détention.54
Un autre domaine du droit pénal dans lequel le principe de la dignité humaine est entré en
ligne de compte est la législation relative à l'extradition. Comme déjà mentionné, la Cour a
jugé que l'extradition ne pouvait être accordée si l'intéressé était exposé au risque d'une peine
cruelle, inhumaine ou dégradante dans le pays de destination. 55 Cette jurisprudence soulève la
question de savoir si l'éventualité d'une peine de mort dans un pays fait obstacle à
l'extradition. Dans un arrêt antérieur, la Cour avait jugé que cette éventualité ne faisait pas en
soi obstacle à l'extradition. Toutefois, cet arrêt reposait essentiellement sur les articles 102 et
2(2) (droit à la vie). La Cour n'avait pas pris le principe de la dignité humaine en
considération.56 Lorsqu'elle a de nouveau été saisie de la question en 1982, elle a pu éviter d'y
répondre parce que le Gouvernement fédéral avait accepté l'extradition à condition que le
gouvernement étranger garantisse qu'en cas de condamnation à la peine de mort, celle-ci ne
serait pas exécutée.57
La Cour européenne des droits de l'homme ayant jugé, dans l'affaire Soering, qu'une
extradition vers les Etats-Unis peut être contraire à l'article 3 de la CEDH en raison du
53
Kommers (note 18), 309.
54
BerfGE 72, 105 (117-118).
55
Voir note 23.
56
BerfGE 18, 112 (116 et ss.).
57
BerfGE 60, 348 (354-355).
phénomène du couloir de la mort,58 on peut supposer qu'à ce jour la Cour constitutionnelle
fédérale jugerait que l'extradition dans de telles conditions représente une violation du
principe de la dignité humaine. La jurisprudence de la Cour constitutionnelle concernant les
peines cruelles, inhumaines ou dégradantes est très respectueuse des normes fixées par la
Cour européenne des droits de l'homme dans l'arrêt Soering. Compte tenu de ce précédent
européen, il est difficile d'imaginer que la Cour constitutionnelle fédérale aboutisse à une
autre conclusion. Il ne faut toutefois pas perdre de vue que la Cour européenne des droits de
l'homme a conclu à une violation de l'article 3 de la CEDH pour les seules circonstances
propres au couloir de la mort américain.59 Elle n'a pas jugé que la peine de mort était en soi
contraire à la Convention.60
Dans son arrêt sur la possibilité d'utiliser un journal intime dans le cadre d'un procès pénal, 61
la Cour a réitéré sa jurisprudence constante selon laquelle l'article 1(1) de la GG protège
également une sphère de vie privée ultime et inviolable, au sein de laquelle aucune ingérence
de l'autorité publique n'est admise. A cet égard, la Cour a souligné qu'elle ne retenait aucun
critère de proportionnalité permettant de mettre en balance l'intérêt général préservé par une
ingérence des pouvoirs publics d'une part, et la protection de la vie privée d'autre part. La
sphère la plus intime de la vie privée exclut totalement toute ingérence de l'Etat. Dans son
arrêt sur le journal intime, rendu à parité de voix (4:4), 62 la Cour a délimité assez étroitement
cette zone en affirmant qu'il était douteux que des pensées mises par écrit fassent partie de la
sphère de vie privée jouissant d'une protection absolue. 63 Vu l'importance du document (le
requérant, accusé d'avoir tué une femme, y confessait sa tendance à faire preuve de violence
contre les femmes), quatre juges ont jugé que ce journal intime pouvait être utilisé dans le
cadre d'un procès pénal. Les quatre autres juges ont abouti à la conclusion inverse, insistant
sur le fait que le requérant avait utilisé ce journal pour tenter de remédier à ses problèmes de
personnalité. Ils ont considéré que les conflits internes qu'une personne peut avoir avec elle-
58
CEDH, Série A, n° 161.
59
Ibid., 44-45.
60
En ce qui concerne le droit constitutionnel allemand, voir aussi Dreier (note 9) , note marginale n° 82,
affirmant que la peine de mort ne viole pas en soi le principe de la dignité humaine.
61
BerfGE 80, 367.
62
Dans le cas d'un arrêt rendu à 4:4, la loi sur la Cour constitutionnelle fédérale dispose, en son article 3.3.15,
que la Cour ne peut conclure à une violation de la loi fondamentale, ce qui signifie en pratique que les
décisions ou les lois contestées restent valides.
63
BerfGE 80, 367 (376).
même ne perdaient pas leur caractère éminemment privé par le seul fait d'être inscrits dans un
journal intime.
Une question totalement différente ayant trait aux droits de la personne s'est posée dans le
cadre de l'affaire relative à la transexualité. 65 Le requérant avait subi plusieurs interventions
chirurgicales afin de passer du sexe masculin au sexe féminin. "Il" a ensuite voulu modifier
son état civil en conséquence et a introduit une demande aux fins de corriger les mentions du
registre des naissances. Cette demande a été rejetée suite à l'intervention du secrétaire d'Etat.
Dans son arrêt, la Cour constitutionnelle s'est essentiellement basée sur le conflit interne qui
peut habiter une personne se trouvant dans l'impossibilité d'utiliser un prénom correspondant
à son sexe. Elle a fait remarquer qu'un tel refus s'adressait à la sphère la plus intime de la
personnalité. Elle a ajouté :
Cette citation illustre la technique utilisée par la Cour dans des affaires ayant trait aux droits
de la personne, qui consiste à combiner l'article 1(1) et l'article 2(1) de la GG pour déterminer
les critères permettant de trancher l'affaire en instance tout en évitant de préciser en des
64
Voir la traduction de Kommers (note 18), 326.
65
BerfGE 49, 286.
66
Voir la traduction de Kommers (note 18), 331.
termes trop généraux dans quelle mesure la dignité humaine est un élément déterminant de la
solution.67
La question actuellement la plus débattue en la matière est celle des empreintes génétiques.
En Allemagne, il y a quelques semaines, un individu ayant violé et tué une fillette de 11 ans a
été arrêté par un policier après une action unique fondée sur la coopération de la population
mâle et sur les empreintes génétiques. La police, qui avait en sa possession l'empreinte
génétique de l'auteur du crime, a demandé à toutes les personnes de sexe masculin, d'un âge
précis et résidant dans la région, de se soumettre volontairement à des tests génétiques.
L'objectif poursuivi était de réduire le nombre de suspects potentiels et de concentrer
l'enquête sur les personnes refusant de participer au test. Afin d'écarter tout soupçon, le
criminel a décidé de se soumettre au prélèvement, espérant vainement que le nombre
considérable d'échantillons prélevés lui permettrait de ne pas être démasqué.
Le 26 mai 1998, les partis de la coalition (CDU/CSU et FDP) ont proposé de modifier le code
de procédure pénale aux fins d'introduire un registre contenant l'empreinte génétique des
personnes condamnées pour violences sexuelles.72 La coalition soutient que la création d'un
tel registre est justifiée par le besoin de sécurité de la population. Compte tenu du caractère
hautement personnel des données génétiques, on peut se poser la question de savoir si le
principe de la dignité humaine ne pourrait être invoqué pour empêcher l'adoption de
l'amendement proposé.
67
L'arrêt sur la transexualité a été critiqué au motif qu'il était trop axé sur les besoins évoqués en l'espèce et
qu'il évitait de tirer des conclusions générales concernant le droit d'une personne de modifier son nom. Voir A.
Blankenagel, Das Recht, ein "Anderer" zu sein, DöV 1985, 953 (954 et ss.).
68
BGBl. 1990, Partie I, 2746.
69
Voir les références in Keller/Günther/Kaiser, Embryonenschutzgesetz, para. 5, notes marginales n° 3 -4.
70
Références in Dreier (note 9), note marginale n° 53.
71
Ibid, notes marginales n° 58 et ss.
72
BT-Drs. 13/10791.
question déterminante sera de savoir si elle fait partie de la sphère de vie privée déclarée
inviolable par la Cour dans son arrêt sur le journal intime. Si l'on examine les arguments
invoqués par les quatre juges dissidents pour justifier leur conclusion selon laquelle
l'utilisation du journal intime dans un procès pénal serait contraire aux droits de la personne,
il semble assez probable que le projet de loi satisfera aux critères de la dignité humaine. Dans
l'affaire du journal intime, l'argument principal était que ce document contenait des
informations confidentielles permettant de connaître la personnalité de son propriétaire. De
surcroît, l'accusation était particulièrement intéressée par la personnalité du requérant. Elle
souhaitait utiliser le journal pour apporter la démonstration de certains traits de personnalité.
Par contre, le registre génétique serait utilisé de la même manière qu'une empreinte digitale:
pour contribuer à l'identification de l'auteur d'un crime. Si la loi proposée apporte les
garanties que le registre ne sera utilisé qu'à cette fin, elle pourrait être constitutionnelle.73
Un problème différent se cache derrière l'appel fructueux lancé à tous les individus de sexe
masculin, d'un certain âge et résidant dans une région spécifique aux fins de les inviter à subir
de leur plein gré des tests génétiques. La réponse du public à cet appel était très
majoritairement positive et l'auteur du crime s'est en quelque sorte senti obligé de se
soumettre également aux tests. La Cour a affirmé à plusieurs reprises que le principe selon
lequel nul n'est tenu de s'incriminer soi-même avait ses racines dans le principe de la dignité
humaine.74 Néanmoins, cette affaire ne porte pas sur un problème d'auto-incrimination dans
le sens habituellement utilisé. En règle générale, ce principe fait référence aux droits de
l'accusé durant les poursuites. Il a le droit de garder le silence. Un autre exemple classique est
le droit qu'a le témoin de refuser de témoigner si son témoignage contribuerait à sa propre
mise en accusation. La situation dans laquelle un appel a été lancé au public afin d'inviter
celui-ci à participer à un test génétique est différente, parce que l'auteur du crime avait le
droit et la possibilité concrète de ne pas participer au test. Considérée de cette manière, la
méthode choisie par la police est seulement un moyen, quelque peu inhabituel, de réduire le
nombre de suspects potentiels. Elle n'a pas en soi contraint l'auteur du crime à s'incriminer.
C) Fin de la vie
La dignité humaine est examinée en relation avec la possibilité de mettre un terme à la vie de
l'être humain.75 Le principe de la dignité humaine permet-il à une personne de mettre un
terme à sa vie ? Le suicide fait-il l'objet de restrictions légales ? Dans quelle mesure
l'euthanasie est-elle légale ? Le rôle que peut jouer la dignité humaine dans ce débat semble
assez limité. S'il est plutôt aisé de s'entendre sur des éléments théoriques de base, il est très
difficile de les mettre en pratique. Face aux méthodes mises en œuvre par la médecine
moderne pour prolonger des vies irrémédiablement altérées, de nombreuses voix plaident en
faveur du "droit de mourir dans la dignité". En outre, on ne peut nier que le principe de la
dignité humaine offre des garanties contre toute euthanasie prématurée. La dignité humaine
ne peut répondre à la question pratique de la détermination du moment adéquat. Des
73
Une chambre de la Cour constitutionnelle a décidé en 1996 que l'analyse d’ADN peut être réalisée si elle sert
uniquement à identifier l'auteur d'un crime et si elle ne sert de base à aucune autre conclusion, BerfGE, NJW
1996, 771.
74
BerfGE 38, 105 (114-115); 55, 144 (150); 56, 37 (43).
75
Voir en général P. Häberle, Die Menschenwürde als Grundlage der staatlichen Gemeinschaft, notes
marginales n° 96 et ss, in J. Isensee/P. Kirchhof (éd.), Hand buch des Staatsrechts, Vol. I, 2 e éd., Heidelberg
1995, 815 et ss.
considérations du même ordre sont applicables au suicide. On peut admettre que la décision
totalement libre de mettre un terme à sa propre vie est protégée par le principe de la dignité
humaine. Reste alors à déterminer dans quelles conditions pareille décision peut être qualifiée
de libre. Ce principe fondamental qu'est la dignité humaine permet seulement de formuler des
considérations générales. Les modalités particulières de la question dépendent fortement des
circonstances pratiques propres à chaque cas. 76
III. Rôle
Les arrêts ci-dessus et d'autres sources permettent d'analyser le rôle du principe de la dignité
humaine.
Compte tenu de la protection actuellement accordée aux droits de l'homme, il serait tentant de
considérer que l'effet du principe de la dignité humaine se situe essentiellement au niveau des
droits à une action positive de l'Etat et non de la protection contre les violations de la dignité
humaine par l'Etat.78 Il importe toutefois de souligner que le rôle protecteur du principe de la
dignité humaine est essentiel pour le maintien de l'Etat de droit. N'oublions pas que la
préservation de la dignité humaine garde toute son importance, surtout dans le cadre de
poursuites pénales. La question des empreintes génétiques, ainsi que celle de savoir si l'on
peut obliger des trafiquants de drogue transportant de la marchandise dans l'estomac à
ingurgiter des vomitifs,79 illustrent l'importance actuelle de ce rôle protecteur. En matière
d'extradition, des considérations ayant trait à la dignité humaine continuent également de
revêtir une importance pratique.
76
Voir aussi Dreier (note 9), note marginale n° 93, qui fait observer que la question de l'euthanasie révèle les
limites du droit.
77
BerfGE 30, 173; Kommers (note 18), 301.
78
Voir Höfling (note 11), notes marginales n° 38 et ss.
79
Voir K. Rogall, Die Vergabe von Vomitivmitteln als strafprozessuale Zwangsmassnahme, NStZ 1998, 66.
B) Le droit à l'action positive de l'Etat et la dimension objective du principe de la dignité
humaine
L'article 1(1) de la GG illustre l'un des rares cas où la Loi fondamentale oblige expressément
les pouvoirs publics à agir de manière à protéger les droits fondamentaux. 80 Cette
particularité se reflète dans la jurisprudence relative au minimum de moyens d'existence,
ainsi que dans des arrêts d'appel de cours administratives, aux termes desquels le principe de
la dignité humaine exige de l'Etat qu'il mette des foyers à la disposition des sans-abris.81
L'obligation de l'Etat de garantir la dignité humaine est parfois contraire aux intérêts de la
personne que l'Etat dit vouloir protéger. Peut-on affirmer que les peep-shows violent la
dignité humaine de la femme qui s'expose (volontairement) ? C'était l'opinion soutenue par la
Cour administrative fédérale dans un arrêt de 1981. 82 La même question se pose dans le
contexte de la tradition consistant à lancer des nains dans les airs, qu'un tribunal administratif
a jugée contraire à la dignité humaine. 83 Il arrive par contre que les tribunaux allemands
refusent de considérer la dignité humaine comme un droit dont le titulaire peut disposer à sa
guise. C'est ainsi qu'à travers toutes les branches du droit, les tribunaux sont unanimes à
refuser de considérer les détecteurs de mensonges comme des moyens de preuve, même si
l'intéressé a donné son consentement.84
80
Cette disposition appelle non seulement au "respect", mais également à la "protection" de la dignité humaine.
81
OVG Münster, NVwZ 1993, 202; VGH Mannheim, NVwZ 1993, 1220.
82
BverwGE 64, 274 (279-280).
83
VG Neustadt, NVwZ 1993, 98; pour une comparaison avec la situation en France, voir P. Rädler, Die
Unverfügbarkeit der Menschenwürde in Deutschland und in Frankreich, DöV 1997, 109.
84
BerfGE, NJW 1982, 375; BGHSt 5, 332; BverwGE 17, 342.
85
BerfGE 87, 209 (228).
86
BerfGE 7, 198 (205).
87
Voir aussi Kommers (note 18), 312-313.
Nous avons déjà souligné que, selon la Cour constitutionnelle, le principe de la dignité
humaine sort ses effets dans toutes les branches du droit. Cette jurisprudence oblige les
tribunaux ordinaires à garantir le respect des droits fondamentaux et des valeurs qui y sont
attachées lorsqu'ils interprètent des dispositions imprécises de droit civil ou administratif. Ce
concept peut s'illustrer par la controverse qui entoure les affaires dans lesquelles une erreur
médicale entraîne la naissance d'un enfant non désiré ou handicapé. Est-ce violer le principe
de la dignité humaine que d'accorder aux parents un dédommagement pour ces lésions ?
Généralement, le contrat de traitement médical ou de conseil médical (génétique) conclu
entre les parents et le médecin relève du droit privé. Le principe de la dignité humaine
s'introduit dans cette relation par le truchement de la jurisprudence sur la fameuse
Drittwirkung (effet tiers) de la Cour constitutionnelle. 88 Les normes de droit privé – en
l'occurrence la disposition accordant une réparation en cas de lésion provoquée par une erreur
médicale – doivent être interprétées à la lumière des droits fondamentaux. En appliquant la
doctrine de la Drittwirkung, le deuxième sénat de la Cour constitutionnelle a jugé, dans son
deuxième arrêt sur l'avortement, que le principe de la dignité humaine s'opposait à ce que l'on
qualifie de "dommages"89 les dépenses d'éducation des enfants. Selon cet arrêt, en pareil cas,
les tribunaux auraient été contraints de refuser l'octroi d'un dédommagement pour erreur
médicale. Le premier sénat a formulé la conclusion inverse dans un arrêt du 12 novembre
1997.90
Le fait que le principe de la dignité humaine soit chargé de 2.500 ans de philosophie 91 a
conduit la Cour constitutionnelle à éviter d'en donner une définition générale. Une définition
assez fréquemment utilisée est la "formule de l'objet". Selon celle-ci, le principe de la dignité
humaine interdit "de traiter des personnes comme de simples objets". 92 Par la suite, la Cour a
essayé de renforcer les critères de violation du principe de la dignité humaine, jugeant que
"des formules générales, telles que celle faisant référence au fait que l'être humain ne peut
être réduit à un simple objet de l'autorité publique, ne peuvent qu'indiquer la direction dans
laquelle il faut situer les violations de la dignité humaine. Il n'est pas rare que l'homme ne soit
qu'un simple objet, non seulement des circonstances et du développement social, mais
également du droit, dans la mesure où il doit se conformer à la législation sans tenir compte
de ses intérêts personnels. Cela ne constitue pas en soi une violation de la dignité humaine. Il
faut également que le traitement qui lui est réservé mette fondamentalement en question sa
qualité de sujet ou représente en pratique une négligence arbitraire de la dignité humaine."93
L'introduction de cette considération relative au sujet dans cette formule de l'objet a été
critiquée au motif qu'elle ne tenait pas compte des violations de la dignité humaine qui ne
88
BerfGE 7, 198 (Lüth) ; pour une traduction anglaise, voir Kommers (note 18), 361.
89
BerfGE 88, 203 (296).
90
EuGRZ 1997, 635 et ss.
91
Voir note 4.
92
BerfGE 27, 1 (6) ; pour une traduction anglaise, voir Kommers (note 18), 299.
93
BerfGE 30, 1 (25-26).
sont ni intentionnelles, ni arbitraires.94 La Cour n'y a plus recouru dans ses arrêts ultérieurs. 95
Au contraire, dans une récente décision, la Cour a utilisé la définition du sujet et de l'objet de
manière alternative et non cumulative, affirmant que le principe de la dignité humaine interdit
"de traiter les personnes comme de simples objets ou de mettre en question leur qualité de
sujets".96
L'ampleur du champ d’application mentionné ci-dessus donne lieu à deux types d'applications
: le principe de la dignité humaine n'est pratiquement jamais appliqué seul, mais le plus
souvent en combinaison avec un autre droit fondamental. Pour les droits de la personne, il
s'agit de l'article 2(1) de la GG98 et pour l'enfant in utero, il s'agit du droit à la vie consacré
par l'article 2(2) de la GG. Il en va de même en ce qui concerne la torture. Nombreux sont
ceux qui s'accordent à penser que la dignité humaine protège également le principe
fondamental d'égalité.99 L'esclavage et la discrimination raciale sont des exemples de cas où
la violation de ce principe s'accompagne d'une atteinte à la dignité humaine.
Ces considérations démontrent que les termes généraux utilisés par la Cour pour décrire le
principe de la dignité humaine100 reflètent correctement le rôle de cette disposition en tant que
norme fondamentale inspirant l'interprétation et l'application de toutes les autres normes de la
loi fondamentale. Les deux principales caractéristiques de la dignité humaine en tant que
norme juridique se renvoient donc l'une à l'autre : la nature même de ce principe veut qu'il est
difficile de définir un domaine d'application abstrait ; inversement, cette caractéristique
fondamentale rend le principe de la dignité humaine particulièrement apte à être utilisé
comme source d'interprétation.
V. Conclusion
94
Voir par exemple Höfling (note 11), note marginale n° 15.
95
BerfGE 69, 1 (34).
96
BerfGE 87, 209 (228), non souligné dans le texte.
97
Höfling, article 1, notes marginales n° 7-8.
98
Pour les détails, voir Häberle (note 55), notes marginales n° 8 et ss.
99
P. Kirchhof, Der allgemeine Gleichheitssatz, notes marginales n° 99 et ss, in J. Isensee / P. Kirchho f (éd.),
Handbuch des Staatsrechts, Vol. V, Heidelberg, 1992.
100
Voir supra notes 6 à 8 et texte correspondant.
La Cour s'est généralement efforcée de respecter la volonté des pères fondateurs de ne pas
définir la source du principe de la dignité humaine. Les limites de cette approche sont
révélées par les affaires relatives à l'avortement. Le concept de la dignité humaine formulé
par la Cour comme étant le "cœur du système de valeurs constitutionnelles" souligne que les
droits fondamentaux concernent l'ensemble de la communauté. L'équilibre à assurer entre la
protection de l'individu et l'intérêt général, qui marque la jurisprudence de la Cour, est
manifeste dans cet extrait de l'arrêt sur la réclusion à perpétuité :
Déceler une tendance paternaliste derrière une jurisprudence insistant sur l'intérêt général ou
souligner plutôt les dangers pour l'intégration sociale que pourraient présenter des solutions
trop individualisées est une question de conviction personnelle. Réaliser correctement
l'équilibre entre ces deux tendances restera toujours l'une des tâches les plus ardues de la
Cour.
101
Voir la traduction de Kommers, 307-308.
102
Kommers (note 18), 312.
103
E.-W. Böckenförde, Grundrechte als Grundsatznormen, Der Staat 29 (1990), 1; B. Schlink, Freiheit durch
Eingriffsabwehr – Rekonstruktion der klassischen Grundrechtsfunktion, EuGRZ 1984, 457.
I. Définition et valeur du principe de dignité de la personne humaine
Mais - stricto sensu - le concept de dignité humaine ne figure nulle part dans notre texte
constitutionnel. La proposition du rapport Vedel de préciser dans le cadre de l'article 66 de
notre Constitution (qui dispose que "nul ne peut être arbitrairement détenu" et "l'autorité
judiciaire, gardienne de la liberté individuelle assure le respect de ce principe dans les
conditions prévues par la loi") que "chacun a droit au respect de sa vie privée et de la dignité
de la personne" n'a pas trouvé d'avis favorable. Mais les droits de l'homme ne sont-ils pas, par
essence même, l'expression de la dignité de la personne humaine ?
Mais ce n'est que récemment que ce droit a trouvé une véritable consécration juridique.
Dans sa décision du 27 juillet 1994 sur les deux lois relatives, l'une, au respect du corps
humain et l'autre au don et à l'utilisation des éléments et produits du corps humain, à
l'assistance médicale à la procréation et au diagnostic prénatal, le Conseil a érigé la
sauvegarde de la dignité de la personne humaine en principe à valeur constitutionnelle.
Il l'a fait à la suite d'une longue réflexion et d'un raisonnement juridique savamment mûri. On
sait en effet que le Conseil Constitutionnel, gardien des textes constitutionnels historiques et
sacrés, s'autorise quelquefois, pour se mettre en harmonie avec les évolutions inéluctables et
nécessaires de la société contemporaine, à créer des "principes" ou des "objectifs" auxquels il
accorde une valeur constitutionnelle solennelle. Ces principes et ces objectifs lui paraissent
s'imposer par la marche du progrès, le développement des technologies avancées, le
libéralisme des mœurs, le renouvellement des générations.
Mais le Conseil Constitutionnel prend bien garde de ne pas créer de telles normes "ex nihilo".
Il s'attache à rechercher pour ces nouvelles règles ou libertés un support juridique textuel sur
lequel il puisse s'appuyer pour justifier son audace et ne point encourir le reproche - souvent
articulé - de "gouverner".
Saisi, à la fin du mois de juin 1994, de deux lois concernant le corps humain face aux
développements de la biologie, de la médecine et aux exigences de l'éthique, le Conseil
Constitutionnel, auquel on demandait tout à la fois de censurer certaines dispositions précises
des textes déférés et de "définir" les principes constitutionnels" qui doivent s'imposer
aujourd'hui - comme demain - dans le domaine de la bioéthique, a cherché sur quel texte
constitutionnel il pouvait s'appuyer pour conforter son argumentation et sa décision.
Voulant être mesuré dans ses affirmations dans un secteur où les choses vont vite, où les
passions s'agitent, où les présupposés sont nombreux, il a voulu, adoptant un "profil bas", être
incontestable dans sa détermination et ne pas paraître créer à partir de rien des principes
constitutionnels qu'il tirerait de sa seule subjectivité.
"Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté
d'asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout
être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits
inaliénables et sacrés".
Il a estimé qu'il ressortait de ce texte que "la sauvegarde de la dignité de la personne humaine
contre toute forme d'asservissement et de dégradation est un principe à valeur
constitutionnelle".
En premier lieu, il considère que la liberté individuelle, proclamée par les articles 1, 2 et 4 de
la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen doit être "conciliée avec les autres
principes de valeur constitutionnelle".
A-t-il le même statut que les autres ou constitue-t-il le fondement d'autres Droits de
l'homme ?
On sait qu'il n'y a pas, en France, de hiérarchie juridique officielle entre les droits et libertés.
Aucun n'est plus digne d'intérêt que les autres. Et l'on ne saurait établir une liste à valeur
décroissante. Mais le Conseil Constitutionnel a souvent été mis dans la situation de devoir
trancher entre deux libertés quand d'aventure elles se trouvaient soit en concurrence, soit en
opposition. Il lui a donc fallu choisir. On le constate dans ses décisions. Quand il dit d'une
liberté qu'elle n'est ni générale, ni absolue, c'est qu'il estime qu'elle peut céder devant une
autre qui l'est, au contraire, davantage.
d. Tout individu est titulaire, en France, de l'ensemble des droits et libertés dès l'instant
que sa situation juridique est régulière et qu'il n'en a pas été déchu. Mais l'uniformisation
totale des conditions n'est ni réalisable ni même souhaitable. Et le Conseil Constitutionnel a
toujours posé comme principe qu'à des situations juridiquement différentes pouvaient être
appliqués des principes différents.
Mais s'agissant des libertés essentielles, elles doivent profiter à tous. Et la dignité de la
personne humaine fait partie de ces libertés essentielles.
e. On ne saurait donner un contenu précis à un concept aussi vaste et aussi vague que "la
"dignité de la personne humaine". Aussi bien, dans sa décision du 24 juillet 1994, le Conseil
Constitutionnel ne s'est pas essayé à le faire.
En face de lois concernant le corps humain et ses produits, les procréations médicalement
assistées et le diagnostic prénatal, il a voulu affirmer que tout n'était pas possible, que le
corps de l'homme comme celui de la femme n'étaient point des choses commercialisables,
que l'enfant n'était ni un objet ni un jouet que l'on pouvait, quelles que soient les
circonstances, s'offrir, puisque la science le permettait aujourd'hui, pour son seul plaisir, que
l'expérimentation sur l'être vivant n'était pas concevable... bref, qu'il ne fallait jamais, même
si la recherche était pressante, porter, en quoi que ce soit, atteinte à la dignité de la personne
humaine.
Mais personne n'a encore défini le contenu exact de cette dignité. Quant à la personne
humaine, à partir de quand existe-t-elle ? Quelle loi pourrait prétendre en fixer la date
précise ?
Lorsqu'on étudie les législations étrangères, on s'aperçoit qu'aucune n'a la même conception
du moment où naît la personne humaine. L'embryon, le fœtus sont-ils des "personnes" ? Si
oui, comment admettre la légalisation des interruptions volontaires de grossesse plusieurs
semaines, voire plusieurs mois après la fécondation ?
Il s'agit là d'un débat théologique dans lequel le législateur français n'a pas voulu se lancer.
Je ne crois pas que l'atteinte à l'honneur ou à la réputation d'une personne, par exemple par
voie de presse, soit une atteinte à la dignité de la personne humaine. Elle relèverait plutôt de
l'atteinte à la vie privée, voire de la diffamation.
Par contre, les photographies d'un mourant, d'un homme en train de souffrir, les mauvais
traitements où qu'ils se produisent (en prison, dans les maison de retraite, dans des ateliers,
dans des établissements scolaires ou hospitaliers), l'état d'extrême pauvreté dans lequel se
trouvent encore de nombreuses personnes, même dans les pays riches, les conditions
d'expulsion ou de détention de certains étrangers, l'insalubrité des logements qu'habitent
marginaux, nomades ou chômeurs... tout cela constitue d'intolérables atteintes à la dignité de
la personne humaine. On y ajoutera l'exploitation du travail des enfants, la traite des femmes,
la vente - dans certains pays - d'adolescents promis à la prostitution ou à la mutilation
d'organes...
Chaque homme est revêtu d'une éminente dignité car il a été crée à l'image de Dieu et sa
destinée est éternelle.
Or cette dignité a été accordée à tous les hommes sans aucune distinction d'origine, de race,
d'éducation, d'instruction, de fortune.
Dès lors, toute atteinte à la dignité de la personne humaine est une offense au Dieu vivant.
"Ce que vous ferez au plus petit d'entre vous" a dit le Christ, "c'est à moi que vous le ferez".
Mais d'autres religions ont la même conception de l'homme.
Si la finalité de toute société est le bonheur de chacun, toutes les libertés doivent être
accordées à tous, dans la mesure, bien entendu, où l'ordre public ne s'en trouverait pas
menacé.
Mais on ne voit pas bien en quoi - dans un pays civilisé - l'ordre public pourrait être à ce
point menacé qu'il faille, pour le maintenir, se livrer à des atteintes caractérisées à la dignité
de la personne humaine. Restent les circonstances exceptionnelles, les temps de crise ou de
guerre qui peuvent susciter - sans pour autant les justifier - de graves atteintes à la dignité de
la personne humaine. C'est le problème des exactions des troupes en campagne, des viols
systématiques et collectifs dans des conflits ethniques inexpiables, de la torture utilisée pour
obtenir des renseignements, des génocides perpétrés dans des conditions atroces.
Quelques textes internationaux en ont reconnu certains éléments. Le Pacte international sur
les droits civils et politiques du 16 décembre 1966 auquel la France a adhéré en vertu de la loi
du 25 juin 1980 reconnaît que ces droits découlent de la dignité inhérente à la personne
humaine. La Convention européenne des droits de l'homme interdit, de son côté, les
"traitements inhumains et dégradants" : l'essence même de cette Convention n'est-elle pas
précisément "le respect de la dignité et de la liberté humaines ?".
On a vu plus haut que le législateur avait lui-même, à de nombreuses reprises, pris en compte
ce respect.
Dans un arrêt encore plus récent (C. E. Ass. 27 Octobre 1995. Commune de Morsang-sur-
Orge. Concl. Frydman. Rec. p. 372), le Conseil d'Etat a estimé qu'il "appartient à l'autorité
investie du pouvoir de police municipale de prendre toute mesure pour prévenir une atteinte à
l'ordre public ; que le respect de la dignité de la personne humaine est une des composantes
de l'ordre public et que l'autorité investie du pouvoir de police municipale peut, même en
l'absence de circonstances locales particulières, interdire une attraction qui porte atteinte au
respect de la dignité de la personne humaine".
Le Conseil d'Etat en a déduit que l'attraction de "lancer de nain" consistant à faire lancer un
nain par des spectateurs conduit à utiliser comme un projectile une personne affectée d'un
handicap physique et présentée comme telle ; que, par son objet même, une telle attraction
porte atteinte à la dignité de la personne humaine ; que l'autorité investie du pouvoir de police
municipal pouvait, dès lors, l'interdire même en l'absence de circonstances locales
particulières et alors même que des mesures de protection avaient été prises pour assurer la
sécurité des personnes en cause et que celle-ci se prêtait librement à cette exhibition contre
rémunération.
A cet égard seront prises en considération la situation personnelle de chacun et, notamment,
sa fragilité, physique comme psychologique. Mais - on l'a vu plus haut, dans la dernière
décision du Conseil d'Etat - le consentement de la "victime" ne fait pas disparaître l'atteinte
portée à sa dignité. Car ce comportement peut être donné pour des raisons impérieuses de
survie ou par un manque de volonté dû à une longue détresse...
Il appartiendra à l'autorité municipale, détentrice, dans les communes, des pouvoirs de police
d'apprécier, compte tenu des circonstances locales, de l'état d'esprit de la population, de ses
traditions et de ses réactions, si elle peut - ou non - autoriser la projection de tel film ou
l'organisation de tel spectacle en fonction du trouble qui peut être éventuellement apporté à la
conscience majoritaire par des images qui constitueraient pour elle des atteintes à la dignité
de la personne humaine.
La jurisprudence française est sur ce point, très ferme et bien établie. Elle tient compte de
tous les éléments, objectifs et subjectifs, de l'éventuelle atteinte à la dignité de la personne
humaine.
Il s'agit d'une affirmation emphatique et péremptoire qui prend la plus grande importance et
la plus grande signification (comme, du reste, le fait d'être inscrite au début même du texte
constitutionnel permet de le constater immédiatement). Il est évident qu'elle a pour but et
produit l’effet d'empreindre de façon inéquivoque la Constitution portugaise de ce profond
sens humaniste et personnaliste de l'Etat - l'Etat existe à cause de l'homme, et non l'homme à
cause de l'Etat - qui se situe dans la lignée de la tradition culturelle de l'Occident et
caractérise son constitutionnalisme démocratique.
c) Au-delà de la référence emblématique qui est faite dans son article 1er, la Constitution
portugaise n'énonce pas un “droit” a la "dignité de la personne humaine" dans son catalogue
de droits fondamentaux. Et, dans ce contexte, il ne laisse pas même d’être significatif que
toutes les tentatives faites, lors de plusieurs révisions constitutionnelles, d’introduire dans ce
catalogue une disposition contenant l'affirmation générique (semblable, par exemple, à celle
de l'article 1, paragraphe 1, de la Grundgesetz allemande) de l'"inviolabilité de la personne
humaine", aient systématiquement échoué.
Il semble, donc, qu’on ne peut pas dire que, selon la conception adoptée par la Constitution
portugaise, le principe de la "dignité de la personne humaine" se profile, rigoureusement,
comme un "droit fondamental" (ou droit de l'homme), stricto sensu.
Toutefois, si, de cette façon, on est tenté de dire que ce principe est moins qu'un droit
fondamental, on pourra vraiment affirmer simultanément que, dans le fond, il est plus que
cela, étant donné qu'il représente le "principe de valeur" qui constitue le fondement même (et
le "critère") de ces droits et du catalogue correspondant - catalogue auquel il confère une
"unité de sens".
Telle est, en tout état de cause, la conclusion que l'on doit forcément tirer - sous peine
d'incohérence du texte constitutionnel - de la consécration accordée dès l'article 1er à ce
principe. Si le premier fondement de la République est la "dignité de la personne humaine",
alors, nécessairement, l'énoncé d'un catalogue de droits fondamentaux dans la Constitution
portugaise ne relève pas d'une simple concession volontariste (positiviste) du législateur
constituant – il ne représente pas une simple "grâce du prince", une concession du pouvoir de
l'Etat, mais exprime, au contraire, la reconnaissance d'un ensemble de droits inaliénables et
inviolables, antérieurs à l'Etat et que celui-ci doit respecter – des droits qui sont liés à la
dignité même de l'homme en tant qu'"homme”, et en tant que “personne”, et en découlent, et
qui sont l'expression "irremplaçable" de cette dignité. En un mot : dans la reconnaissance du
principe de la "dignité de la personne humaine" en tant que fondement de l'Etat, on trouve la
révélation de la conception ou du présupposé anthropologique essentiel sur lequel reposent et
duquel découlent les "droits fondamentaux" ou "droits de l'homme".
Cette liaison immédiate des "droits de l'homme" au principe de la dignité de la personne
humaine est particulièrement visible en ce qui concerne ceux que la Constitution portugaise
regroupe sous la dénomination de "droits, libertés et garanties personnelles"; mais elle s'étend
également aux droits que cette même Constitution désigne comme "droits, libertés et
garanties de participation politique". Dans le contexte particulier d'une Constitution comme
celle-ci – laquelle, à côté des droits fondamentaux "classiques", consacre également un
catalogue étendu et détaillé de "droits économiques, sociaux et culturels" - il n'est,
cependant, pas hors de propos de souligner (comme le fait, surtout, une certaine doctrine) que
ces derniers non plus n’auront pas d’autre fondement et représentent le passage, dans la
conscience historique communautaire, à un nouveau seuil de compréhension des exigences
découlant de ce principe, où le versant de la "solidarité" (ou de la "fraternité") - qui, à côté de
ceux de "liberté" et d'"égalité", est aussi inclus dans ce principe - émerge maintenant de façon
plus nette et effective.
La question fondamentale que l'on peut ici soulever est donc celle de savoir quand on est déjà
devant une "personne" humaine, porteuse de cette éminente dignité - question susceptible de
se poser, notamment, en ce qui concerne les embryons et fœtus humains, et susceptible, en
conséquence, de revêtir une certaine importance lors de problèmes comme ceux du traitement
juridique de l'avortement ou de l'expérimentation scientifique sur des embryons humains.
Mais ce n'est pas pour autant que le principe de la dignité de la personne humaine ne peut-
être considéré comme une source, pour le moins médiate, de solutions juridiques: il faut, en
vérité, lui reconnaître - en tant que véritable principe "régulateur", et pas simplement
"herméneutique", comme le souligne l'auteur cité supra - un rôle, dès lors, dans le contrôle de
la constitutionnalité des normes légales, et, en plus, dans l'interprétation et l'intégration des
normes, qu'il s'agisse des normes légales, ou qu'il s'agisse, évidemment, des normes
constitutionnelles consacrant des droits fondamentaux (dont il est, comme nous l'avons vu, le
présupposé de validité). Et il faut le lui reconnaître ce rôle, dans le cadre de la Constitution
portugaise, d’autant plus que celle-ci, à son article 16, paragraphe 2, prend expressément la
Déclaration Universelle des Droits de l'Homme comme critère privilégié et primordial de
l'interprétation et de l'intégration de ses dispositions relatives aux droits fondamentaux – étant
donné que la Déclaration repose également, comme nous le savons bien, sur la
"reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine" ou sur "la
dignité et sur la valeur de la personne humaine".
f) De ce que l'on vient d'exposer, il découle que l'identification des conduites portant
atteinte à la dignité de la personne humaine, et leur qualification comme telles, doit s'obtenir,
tout d'abord, à partir de l’examen des dispositions constitutionnelles faisant partie du
catalogue de droits - et, en particulier, de celles que la Constitution regroupe sous la catégorie
de "droits, libertés et garanties personnelles". Au titre de ces derniers s'inscrivent, notamment,
“le droit à la vie" (art. 24); le droit à l'"intégrité personnelle", tant morale que physique (art.
25); le droit à l'identité personnelle, au développement de la personnalité, à la préservation de
l'intimité, à la capacité civile et les autres droits connexes (art. 26); le droit à “la liberté
physique et à la sécurité” et ses corollaires, dans divers domaines, notamment dans celui de la
procédure pénale (art. 27 et suivants); la "liberté de conscience, de religion et de culte" (art.
41); la "liberté d'expression et d'information" et ses corollaires (art. 37 et suivant); le droit à la
constitution d'une famille" (art. 36), etc.
Il est clair que, dans ce cadre, des conduites qui se traduisent dans l'atteinte à l'honneur d'une
personne, dans sa dégradation corporelle, dans l'atteinte à sa "liberté et autodétermination
sexuelle" (pour utiliser l'expression de l’actuel Code pénal portugais) représentent,
assurément, des violations de la "dignité de la personne humaine" et de l’un ou l’autre des
droits fondamentaux dans lesquels celle-ci s'exprime.
Cependant, ce qu'il sera plus intéressant de rappeler, dans cette matière, ce sont certains
développements ou certaines implications du principe de la dignité de la personne humaine,
fondés sur le développement scientifique contemporain, qui ont déjà trouvé dans la
Constitution portugaise une traduction ou une concrétisation spécifique: ainsi, d'une part, le
droit de chacun à accéder aux données informatiques qui le concernent, la protection des
données personnelles informatisées et les limitations au traitement informatique de certaines
données (art. 35, provenant déjà de la version originale de la Constitution); et, d'autre part,
l'exigence d'une garantie légale de la "dignité personnelle et de l'identité génétique de l'être
humain, notamment dans la création, le développement et l'utilisation des technologies et
dans l'expérimentation scientifique" (art. 26, paragraphe 3, ajouté par la révision
constitutionnelle de 1997).
g) Des termes par lesquels on a mis en relief, aux alinéas a) et c), le contenu, la
signification et la portée du principe de la dignité de la personne humaine, il s’ensuit que
celui-ci est, évidemment, un principe de valeur "universelle". Il est évident qu'aucune
discrimination, entre "nationaux" et "étrangers" notamment, n'a sa place ici: il s’agit, en
vérité, d'un principe qui concerne l'homme, en tant que "personne", et pas simplement en tant
que "citoyen".
Un cas d'espèce curieux où cela s'est produit est celui de l'invocation de ce principe pour en
déduire l'inconstitutionnalité de la norme du Code civil portugais qui permet l'obtention du
divorce, indépendamment du consentement de l'autre époux, au terme de six années
consécutives de séparation de fait. Toutefois, le Tribunal constitutionnel, dans son arrêt nº
105/90, n'a pas accueilli cet argument et a rejeté le moyen.
Toutefois, ce qui importe avant tout, c'est de souligner que l'ordre juridique portugais dans
son ensemble, et dans ses codifications les plus significatives à cet égard, reste sûrement
tributaire des valeurs humanistes et personnalistes qui trouvent dès lors un écho si hautement
expressif (comme on l'a vu) au niveau de la Constitution elle-même. Cela est déjà visible
dans le champ du droit civil, mais l'est également, et de façon très significative, dans le
champ du droit punitif, en particulier du droit pénal: il suffit, dans ce contexte, de souligner
que le droit pénal matériel portugais est ancré fondamentalement dans le “principe de la
culpabilité” de l'agent, et édifié au premier chef à partir de ce principe; et que le droit de
procédure pénale repose, à son tour, sur le postulat suivant lequel le prévenu est l'un des
"sujets" de la procédure (et pas seulement un simple "objet " du procès), auquel il importe,
donc, de fournir "toutes les garanties de défense".
L'arrêt nº 105/90, précité, relatif à la possibilité d’un divorce fondé, uniquement, sur la
situation objective d'une longue séparation de fait, est particulièrement significatif à cet
égard. Dans ce cas, en effet, si le Tribunal Constitutionnel n'a pas manqué de mettre en relief
l’importance primordiale du principe de la dignité de la personne humaine dans le cadre de la
Constitution, et d’admettre même sa valeur préceptive en tant que critère, à lui seul, pour un
jugement de constitutionnalité, il n’a pas laissé, d’autre part, de souligner les difficultés
qu’une telle démarche présente, étant données la généralité et l’ampleur du principe (ne
fournissant donc pas directement, en général, des solutions juridiques spécifiques), aussi bien
que la dimension historique et culturelle de la concrétisation de son contenu.
Dans une de ces décisions, une telle connexion est établie avec les “droits de personnalité” -
et notamment un “droit général de personnalité” que la Cour admet comme implicitement
reconnu par la Constitution): on y dit que ces droits “doivent recevoir une protection
maximale, sous peine de nier le rôle de le personne comme figure centrale de la société”
(arrêt 6/84).
En plus de ces arrêts, retenons en enfin encore un autre – concernant une toute autre matière –
dans lequel la Cour a établi une liaison explicite entre le principe de la dignité de la personne
humaine et un “droit social”, à savoir, le droit à “la sécurité sociale” (droit à une pension) des
retraités (art. 63). Dans cet arrêt (arrêt 349/91), la Cour, en effet, a expressément rattaché au
but de “la protection de la valeur suprême de la personne humaine” le sacrifice que la loi peut
imposer au droit du créancier, en cas de conflit avec le droit du retraité à recevoir une pension
lui permettant de vivre dignement.
L’on ne saurait trop le répéter. La Constitution belge est une vieille Constitution. 104 C’est une
Constitution «du temps de Louis-Philippe»,105 selon l’heureuse expression d’André Mast.
Dans sa version originelle, elle voit le jour le 7 février 1831. Cette Constitution a été
profondément remaniée depuis lors.
La révision s’est opérée, d’abord, sous la pression des idées démocratiques qui ont conduit à
reconnaître progressivement un droit de suffrage aussi universel que possible. Elle s'est
réalisée, ensuite, sous la pression de mouvements autonomistes qui ont contribué à
transformer, par étapes et sans violences, un État aux structures éminemment unitaires en un
État fédéral. Elle s'est manifestée, enfin, sous la pression de courants économiques et sociaux
qui ont cherché à donner à la Constitution et à la société démocratique qu’elle organise des
accents plus contemporains.
C’est dans cette troisième perspective que la Constitution belge est révisée, le 31 janvier 1994
(Mon. b., 12 février 1994 ? p. 3669). Le titre II de la Constitution - qui s’intitule «Des Belges
et de leurs droits” mais qui, via l’article 191 de la Constitution, trouve également à
s’appliquer aux étrangers qui “se trouvent en Belgique»106 - est notamment complété par
l’insertion d’un article 23.
Cette disposition s’énonce comme suit : «Chacun» - et il est indiqué, dans de premiers
commentaires, que l’expression ne saurait désigner uniquement les Belges mais tend à
englober tous ceux qui se trouvent à un titre ou à un autre sur le territoire belge - a le droit de
mener une vie conforme à la dignité humaine.
Il n'est pas sans intérêt de relever d’emblée qu'à la différence de la Loi fondamentale de la
République fédérale d'Allemagne, la Constitution belge ne consacre pas de manière absolue
le droit au respect et à la protection de la dignité de l'être humain - présenté, en l'occurrence,
comme un droit intangible (art. 1.1).107 Elle établit - de manière moins défensive et peut-être
de façon plus concrète - le droit pour chacun de mener sa vie dans des conditions qui soient
conformes aux exigences de la dignité humaine. A quoi bon le droit à la vie si cette dernière
devait être dépourvue d’une élémentaire dignité ?
104
Constitutional Justice under Old Constitutions (dir. E. SMITH), Kluwer Law International, 1995.
105
A. MAST, «Une monarchie du temps de Louis-Philippe», RDP, 1957, p. 987.
106
F. DELPÉRÉE, «Les bénéficiaires ou titulaires des droits fondamentaux. Belgique», Annuaire international
de justice constitutionnelle, 1991, p. 211 ; P. BOUCQUEY, «La Cour d'arbitrage et la protection des droits
fondamentaux des étrangers», Ann. droit Louvain, pp. 289-330.
107
Voir aussi l’article 10 de la Constitution espagnole et, surtout, l’article 1er de la Constitution portugaise.
L’alinéa 2 de l'article 23 de la Constitution précise qu’«à cette fin», c'est-à-dire dans le souci
d'assurer le développement d'une vie conforme à la dignité humaine «la loi, le décret (ou
l’ordonnance) garantissent, en tenant compte des obligations correspondantes, les droits
économiques, sociaux et culturels et déterminent les conditions de leur exercice». Un alinéa n
3 indique cinq droits qui sont «notamment» repris sous cette appellation générique. La
précision n’est pas superflue, même si une question ne peut manquer d'affleurer. Des libertés
plus classiques, au sens des droits de la première génération, ne pourraient-elles, elles aussi,
concourir à la réalisation de cette finalité ? Pour ne citer que cet exemple, la consécration de
la règle de l’inviolabilité du domicile (art. 15) peut apparaître comme un élément essentiel du
respect qui va directement à l’individu et à sa famille.
Le droit à la dignité humaine reçoit ainsi une consécration constitutionnelle. «Il n'est pas
indifférent que la dignité soit dans la Constitution», écrit - non sans ironie - le juge
Martens.108 Ce droit bénéficie, de ce fait même, d’une protection constitutionnelle renforcée -
même si, comme on le sait, la Cour d’arbitrage n’est pas investie de la compétence de
censurer les atteintes qui seraient portées, sans violation corrélative de la règle d’égalité, aux
règles inscrites dans l’article 23 de la Constitution. Il reste que les références
jurisprudentielles - cinq en tout depuis treize ans, mais le décompte doit, pour être exact,
s'opérer sur une période encore plus restreinte, à savoir cinq ans - restent rares. Pour peu que
le citoyen et le juge109 veuillent procurer au texte constitutionnel les virtualités qu'il recèle,
l’on tend à penser qu’ils seront, à l’avenir, en mesure de donner un contenu plus effectif à la
reconnaissance d'un tel droit.
L'expression désigne, selon le dictionnaire Robert, le respect que mérite quelqu'un ou quelque
chose. Dans la langue juridique, le terme a servi, à l’origine, à désigner la charge ou le titre
qui pouvait être conféré à une personne (voir l’article 6 de la déclaration des droits de
l’homme et du citoyen : «Tous les citoyens étant égaux à ses yeux (ceux de la loi) sont
également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics ...». Par extension, la
dignité permet de souligner le respect que cette personne doit au mandat ou à la fonction
qu’elle exerce.
Le parlementaire doit faire preuve de dignité et, par conséquent, jouir de ses droits civils et
politiques,111 le fonctionnaire ne peut accepter d’occupation qui compromette la dignité de sa
108
P. Martens, «Conclusions générales», in Les droits économiques, sociaux et culturels (dir. R. Ergec),
Bruxelles, Bruylant, 1995, p. 311.
109
Sur les modes de saisine de la Cour d'arbitrage, voir les études d'A. Rasson-Roland et M. Verdussen, in La
saisine du juge constitutionnel (dir. F. Delpérée et P. Foucher), Bruxelles, Bruylant, 1998.
110
«Existe-t-il un consensus minimal à propos de ce qu'elle (la dignité) signifie, de telle sorte qu'elle ne mène
pas à des controverses destructrices du droit proclamé ?» (G. Haarscher, «Le droit de mener une vie conforme
à la dignité humaine», in Les droits économiques, sociaux et culturels (dir. R. Ergec), Bruxelles, Bruylant, 1995,
p. 134).
111
F. Delpérée, Le contentieux électoral, Paris, P.U.F, 1998, coll. Que sais-je ?, n° 3334, p. 114.
fonction,112 le titulaire d’une profession libérale doit, comme le rappelle la Cour d’arbitrage,
se montrer attentif aux exigences de dignité de sa profession («Le monopole que le législateur
a, en principe, reconnu au barreau est justifié par les garanties de compétence et
d'indépendance qu'offrent les avocats et par les principes de dignité, de probité et de
délicatesse qui font la base de leur profession» 113 ).
Aujourd’hui, cependant, l’accent est mis - dans les textes constitutionnels, dans les traités
internationaux, dans les documents législatifs et dans la jurisprudence - sur la notion de
dignité humaine. Celle-ci s'entend, non plus du respect qui serait dû par une personne à une
institution, mais de celui qui, dans un souci humaniste, doit être accordé - tant par les
institutions que par les particuliers - à toute personne humaine.
Pierre Wigny écrit en ce sens en 1952 - la date est significative : «La personne doit être un
objet de respect pour les pouvoirs publics. Cela paraissait inutile à dire. Des expériences
terribles ont rappelé ... la nécessité de formuler à nouveau cette règle». 114 Il sera permis
d’ajouter que cette exigence pèse également sur les particuliers.
D’une part, la Constitution contribue à donner - de manière concrète - à tout homme des
droits spécifiques et, pour tout dire, minimaux. C’est le seuil des droits de la personnalité. A
un point tel que, si l’individu ne dispose pas - en droit ou en fait - d’un tel statut, il se trouve
dans une situation d’indignité tout à fait inconvenante.
Le droit à la dignité humaine peut représenter un droit autonome. Les autorités publiques
doivent contribuer à lui procurer un contenu propre. Ce droit génère des droits particuliers. Il
se concrétise dans des applications déterminées (I).
D’autre part, la Constitution impose, tant aux autorités publiques qu’aux autres hommes, une
attitude ou un comportement qui soit marqué par la réserve et la retenue. Il n’y a pas lieu de
forcer l’intimité de la personne et de violer l’espace dans lequel elle entend organiser sa vie et
ses activités.
Le droit à la dignité humaine apparaît alors comme un droit relationnel. Il sert à tracer les
contours d’autres droits. Il contribue à leur procurer une justification. Il sert en même temps à
apporter des limitations aux interventions publiques ou privées (II).
112
F. Delpérée, L’élaboration du droit disciplinaire de la fonction publiq ue, Paris, L.G.D.J., 1969.
113
Cour d'arbitrage, arrêt n 24/92 du 2 avril 1992.
114
P. Wigny, Droit constitutionnel. Principes et droit positif, Bruxelles, Bruylant, 1952, p. 317.
Il n’est pas inutile de s’interroger sur la double signification qui peut ainsi être procurée à la
notion de dignité humaine.
Comme l'écrit Rusen Ergec, le concept de dignité humaine «gît à la base de tous les droits
fondamentaux, civils, politiques ou sociaux».115 «L'intangibilité de la dignité humaine», écrit
de son côté F. Rigaux, peut apparaître comme l’«inspiration» tant du droit au respect de la vie
privée que des droits économiques et sociaux. 116,117 Nous présentons, pour notre part, ce droit
comme «la source» des autres droits, et spécialement des «droits économiques, sociaux et
culturels».118
Que faut-il en déduire ? Si l’on s’en tient à la manière dont la Constitution belge est rédigée,
deux idées essentielles émergent. L’individu a droit à la vie et à un minimum de moyens
d’existence.
Cette disposition particulière fait l'objet de plusieurs recours en annulation. Deux d'entre eux
sont introduits par des requérants qui «se déclarent affectés dans leur dignité, puisque la loi
incriminée établit une distinction entre les citoyens handicapés, ou non». Les mêmes
requérants précisent que les personnes non handicapées bénéficient de cette façon «d'une
meilleure protection de leur droit à la vie».
115
R. Ergec, «Introduction générale», in Les droits économiques, sociaux et cultu rels (dir. R. Ergec), Bruxelles,
Bruylant, 1995, p. 12. Comme l'écrivent, de leur côté, M. Verdussen et A. Noel, la Constitution reprend «le
noyau essentiel de tous les droits fondamentaux et, au -delà, un concept propre à la législation relative à l'aide
sociale».
116
F. Rigaux, La protection de la vie privée et des autres biens de la personnalité, Bruxelles, Bruylant, 1990,
p. 753.
117
C'est la raison pour laquelle on le trouve inscrit dans maintes déclarations et constitutions. Voir les textes
cités par W. Pas et J. Van Nieuwenhove, «Het recht een menswaardig leven te leiden», rapport au colloque de
l'Interuniversitaire Centrum voor mensenrechten, 1994, p. 6.
118
F. Delpérée, «Les droits économiques, sociaux et culturels», in Les droits économiques, sociaux et culturels
dans la Constitution», Bruxelles, Bruylant, 1995, p. 288.
Pour des raisons politiques qui sont bien connues,119 la Cour d’arbitrage ne souhaite
manifestement pas examiner le bien-fondé de ces recours. Elle considère donc que les
requérants ne justifient pas de l'intérêt légalement requis. «Les considérations développées
par les parties requérantes, qu'elles rassemblent sous le dénominateur commun d’«intérêt
moral» renvoient essentiellement à leur appréciation éthique de la loi incriminée et aux
sentiments que celle-ci suscite en eux. Le fait que des justiciables désapprouvent une loi de
nature à susciter un débat éthique ne peut être retenu comme la justification d'un intérêt
suffisant».120
Comment ne pas observer, cependant, avec le chef de l’État, que le régime juridique qui était
établi pouvait présenter quelque anomalie et était de nature à choquer les personnes
handicapées ou ceux qui en avaient la charge. La loi qui réserve un sort particulier aux
enfants qui sont conçus mais qui risquent de naître avec un handicap physique ou mental
grave manifeste-t-elle beaucoup d’égards aux personnes handicapées qui sont en vie ?
L’arrêt du 6 novembre 1997 est particulièrement significatif. Il montre que des prestations
minimales sont accordées, par le biais de l’aide sociale, à un individu. Il n’est pas permis de
réduire - d’une manière ou d’une autre - le montant d’une telle intervention au risque de
placer cet individu dans une situation inconvenante. La Cour le relève avec fermeté : «Il est
dans la logique d'une institution ainsi conçue de ne pas permettre d'empirer la situation de ses
bénéficiaires par une récupération d'office». Elle ajoute avec beaucoup de bon sens que «les
abus (seront), de toutes façons, punissables comme tels sur la base de la loi du 8 juillet 1976
précitée».121
119
F. Delpérée, «A propos des anniversaires royaux», RFDC, 1992, n° 9, pp. 129.
120
Cour d'arbitrage, arrêt n° 32/90 du 24 octobre 1990.
121
Cour d'arbitrage, arrêt n° 66/97 du 6 novembre 1997, B. 5.
L’ordonnance a notamment pour objet d’interdire à une entreprise d'électricité de procéder à
des coupures des fournitures à l’encontre de ménages qui, à raison de leur état d’indigence,
ne seraient pas en mesure de payer leurs factures d’électricité. Elle autorise néanmoins cette
entreprise à installer dans les habitations concernées ce qu’il est convenu d'appeler un
«limiteur de puissance». Si l'entreprise d'électricité s’engage dans cette voie, elle
communique par écrit à la commune le nom du ménage concerné.
Que fait la commune ? Elle peut faire procéder à une enquête sociale par un organisme avec
lequel l'entreprise d'électricité a signé une convention de collaboration. Selon les travaux
préparatoires de l'ordonnance, cet organisme sera normalement le centre public d'aide sociale
(CPAS) de la commune.
La Cour d’arbitrage ne trouve rien à redire à ces façons de faire et d’assurer une protection
sociale efficace. De manière incidente, elle relève néanmoins que l’enquête sociale devra être
réalisée dans des conditions qui ne violent pas «l'intimité et la dignité de certaines familles
pauvres».122
Autrement dit, le souci de procurer à chacun une vie digne - avec les moyens d’existence
suffisants - ne peut avoir cette conséquence préjudiciable de porter atteinte - de manière
paradoxale - au droit pour cette personne, sa famille, son ménage... de vivre de manière
autonome et à l’abri d’interventions intempestives des autorités publiques et des services
publics ou privés qui sont chargés des tâches de la protection sociale.
Le droit à l’aide sociale - ou les modalités de son octroi - peut compromettre le droit à
l’intimité. Les deux facettes de la dignité peuvent ici se trouver en conflit.
2bis. - Le décret d’aide à la jeunesse du 4 mars 1991 (art. 3) fait également référence à la
nécessité d’assurer une «vie conforme à la dignité humaine». 123
L’on ne saurait pourtant oublier le chapeau dont ces trois catégories de droits sont coiffées.
C’est «à cette fin» précise - qui est de permettre à chacun de «mener une vie conforme à la
122
Cour d'arbitrage, arrêt n° 14/93 du 18 février 1993, B. 2. 12. et B. 2. 13.
123
Cité par J. Fierens, Droit et pauvreté. Droits de l’homme, sécurité sociale, aide sociale, Bruxelles, Bruylant,
1992, p. 379, note 152.
dignité humaine» que les droits économiques, sociaux et culturels sont consacrés. Ils y
trouvent leur explication et leur éclairage. Comme nous l’écrivions en 1995 dans une étude
sur «L’insertion dans la Constitution des droits économiques et sociaux», «le droit de mener
une vie conforme à la dignité humaine apparaîtra peut-être, avec le recul du temps, comme ce
droit qui va servir de justification à tous les autres». 124
Faut-il s’en étonner ? Le Conseil européen de Luxembourg le rappelait le 29 juin 1991 : «La
promotion des droits économiques, sociaux et culturels comme (celle) des droits civils et
politiques, ainsi que celle du respect des libertés religieuses et de culte, (sont) d’une
importance fondamentale pour la pleine réalisation de la dignité humaine et les aspirations
légitimes de tout individu».125
Est-il excessif de considérer que tout droit et toute liberté sont en quelque sorte ordonnés à la
réalisation de cet objectif primordial ? N’est-il pas admis que le droit à la dignité humaine
transcende les autres droits de l’homme ? Sans dignité humaine à quoi sert-il de penser,
d’enseigner et de croire ? Sans dignité humaine, à quoi bon travailler, s’éduquer, bénéficier
d’avantages économiques et sociaux ?126
Bref, la dignité humaine est placée sur un piédestal. C'est le socle, c'est le pôle de référence.
La Constitution fait du droit à la dignité humaine l'objectif à atteindre à travers la réalisation
des droits économiques, sociaux et culturels".127
La Constitution consacre ainsi - au profit de tout homme - un droit absolu de résistance. Elle
prescrit aussi - tant à l’égard des gouvernants que des citoyens - un devoir limité de réserve.
Chaque individu possède une capacité à la liberté. Il est en mesure de donner une orientation
à sa propre vie. «Il est lui-même dépositaire et responsable du sens de son existence». Certes,
en pratique, il subit, comme tout un chacun, pressions et influences. Mais aucune autorité
n'est en droit de lui imposer par la contrainte le sens qu’il compte donner à son existence. «Le
respect de soi auquel a droit tout homme implique que la vie qu'il mène relève d'une décision
de la conscience et non d'une autorité extérieure, fut-elle bienveillante et paternaliste ...».
124
F. Delpérée, «L’insertion dans la Constitution des droits économiques et sociaux», in Cinquante ans de
sécurité sociale... et après ?, vol. 1. La sécurité sociale : reflets de la société, Bruxelles, Bruylant, 1995, p. 38.
Du même auteur, «Les droits économiques, sociaux et culturels», in La consécration des droits économiques et
sociaux dans la Constitution (dir. R. Ergec), Bruxelles, Bruylant, 1995, p. 287.
125
Cité par P. Orianne, «Mythe ou réalité des droits économiques, sociaux et culturels», in Mélanges offerts à
Jacques Velu. Présence du droit public et des droits de l’homme, Bruxelles, Bruylant, 1992, t. III, p. 1871.
126
La question prend un relief particulier dans un État de type fédéral. La Constitution proclame, dans un
premier alinéa, le droit à la dignité humaine. mais il habili te, via un second alinéa ou via l'article 24 de la
Constitution, les différents législateurs à statuer dans ce domaine - chacun selon les attributions qui lui sont,
par ailleurs, dévolues (P. Martens, «L'insertion des droits économiques, sociaux et culture ls dans la
Constitution», Revue belge de droit constitutionnel, 1995, p. 3).
127
M. Verdussen et A. Noel, op. cit., p. 131.
Le principe d'autonomie implique comme valeur fondamentale le droit de l'individu à un
choix éthique de son existence. Les droits de première génération garantissent l'exercice de ce
choix, de cette liberté, par rapport au politique, à la collectivité. Les droits de deuxième
génération se relient à la question de la survie matérielle, soit au niveau le plus élémentaire de
l'aide ou de l'assistance, soit - comme c'est le cas depuis 1945 - au niveau le plus élevé, plus
exigent, d'une vie civilisée, à haute protection sociale et à forte intégration par le travail,
permettant l'exercice effectif de la démocratie. 128
2. Qu’en est-il du devoir limité de réserve ? Ce devoir peut paraître indéterminé, dans
la mesure où il tend à se confondre avec les obligations qui pèsent sur les autorités publiques
et les particuliers de respecter un certain nombre de valeurs auxquelles la Constitution ne
manque pas de faire référence. Le droit à l’intimité, le droit à l’inviolabilité du domicile, le
droit à l’inviolabilité de la correspondance, le droit au respect de la vie privée et familiale
sont autant d’intérêts constitutionnellement protégés qui peuvent justifier une attitude de
discrétion, voire d’abstention, de leur part.
Mais ce devoir peut aussi recevoir des applications plus précises. On les choisit dans le
domaine de la répression pénale.
Le devoir de réserve peut être imposé au législateur par la Constitution. Lorsque l’article 17
de la Constitution, par exemple, prescrit que «la mort civile est abolie» et qu’«elle ne peut
être rétablie», elle interdit aux autorités publiques de prévoir - et a fortiori d’infliger - une
peine qui entraînerait des conséquences dommageables pour les membres de la famille du
condamné, qui réduirait des innocents à l’état d’indigence 131 et qui ne leur permettrait plus de
mener une vie conforme à la dignité humaine.
Le devoir de réserve peut aussi se traduire dans l’obligation imposée aux autorités publiques
d’adapter leur conduite à la réalité des situations particulières. En matière pénale, en
particulier, l’accent sera mis sur le choix de peines qui soient appropriées à la personnalité du
condamné. «On peut se demander, écrit M. Verdussen, si le droit de mener une vie conforme
à la dignité humaine et, plus concrètement encore, le droit à l’épanouissement culturel et
social n’impliquent pas nécessairement le droit à une répression pénale individualisée, voire,
128
G. Haarscher, op. cit., p. 138.
129
F. Delpérée, «Les droits économiques, sociaux et cultures» op. cit., , p. 288.
130
R. Ergec, op. cit., p. 16.
131
M. Verdussen, Contours et enjeux du droit constitutionnel pénal, Bruxelles, Bruylant, 1995, p. 153.
plus concrètement encore, le droit à être condamné dans des conditions qui visent à ce qu’il
est convenu d’appeler la réinsertion sociale». 132
Le respect qui est dû à la personne humaine doit encore la mettre à l’abri de traitements
inhumains et dégradants, au sens de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et
des libertés fondamentales.
Le devoir de réserve peut s’imposer dans les relations entre particuliers. Sans qu’il y ait lieu
de s’interroger sur la manière dont le droit belge applique la théorie de l’effet horizontal des
libertés constitutionnelles, il suffit de relever que nombre d’incriminations pénales entendent
sanctionner les comportements des individus qui porteraient atteinte à la dignité d’autres
individus, qu’elles l’atteignent dans son corps, dans son esprit, dans son honneur, dans sa
réputation, dans ses appartenances diverses. Ainsi, pour ne prendre que cet exemple, la
législation qui tend à lutter contre le racisme et la xénophobie tend au respect de la personne -
quelles que soit son origine, sa race ou sa couleur. 133
L’idée n’est pas neuve. Elle était déjà inscrite dans le préambule et dans les dispositions de la
Déclaration universelle des droits de l’homme. «La reconnaissance de la dignité inhérente à
tous les membres de la famille humaine et de leurs droits inaliénables constitue le fondement
de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde» ... ; “Tous les êtres humains naissent
libres et égaux en dignité et en droits” (art. 1er). Adde : article 23.3 de la même déclaration.
La dignité humaine renvoie au noyau dur de la personnalité. En ce sens, elle mérite d’être
inscrite au fronton des droits de l’homme. Elle sert à définir les droits les plus fondamentaux
- s’il est permis d’utiliser cette expression. Elle consacre aussi un droit absolu de résistance.
La dignité humaine est aussi l’objectif qui est assigné aux autorités publiques en matière de
droits de l'homme : assurer et préserver la dignité humaine. Des prestations positives mais
aussi des conduites d’abstention peuvent en résulter.
La dignité, c’est - disait-on - le respect que mérite l’homme. Et si, dans cette définition,
c’était le mérite qui était primordial. La dignité humaine ne se réclame, ni ne se négocie. Elle
s’impose - de manière absolue - pour que la vie soit digne d’être vécue.
132
M. Verdussen, op. cit., p. 775.
133
Sur ce thème, voir D. Batselé, M. Hanotiau et O. Daurmont, La lutte contre le racisme et la xénophobie,
Bruxelles, Nemesis, 1992.
134
F. Delpérée, «Les droits économiques, sociaux et culturels», op. cit., p. 288.
Le droit à la dignité humaine dans la jurisprudence constitutionnelle hongroise de Mme
Catherine DUPRE1
"Lecturer in law" à l'Université de Birmingham, Royaume -Uni
La Hongrie, comme la plupart des Etats d'Europe centrale, accorde à la dignité humaine une
place privilégiée dans son amendement constitutionnel de 1989. 2 A son article 54 al.1, placé en
tête du chapitre consacré aux droits fondamentaux, la constitution dispose que "dans la
République de Hongrie, toute personne a un droit inné à la vie et à la dignité humaine, personne
ne peut en être privé arbitrairement".3
La cour constitutionnelle, première juridiction du genre dans l'histoire hongroise, créée par un
amendement constitutionnel,4 indique dès son huitième arrêt qu'elle entend donner à l'article 54
al. 1 un sens extrêmement fort.
"L'arrêt de la cour constitutionnelle se base sur l'interprétation du droit à la dignité humaine. Les
dispositions de l'article 54 al.1 de la constitution définissent ce droit comme un droit inné de
toute personne au début du chapitre intitulé "droits et obligations fondamentaux". La cour
constitutionnelle considère le droit à la dignité humaine comme l'une des formulations du droit
général de la personnalité. Les constitutions modernes et la jurisprudence constitutionnelle
désignent le droit général de la personnalité sous plusieurs aspects différents, par exemple : le
droit au libre épanouissement de la personnalité, le droit à la libre détermination de soi, la liberté
générale d'action, ou encore le droit à une sphère privée. Le droit général de la personnalité est
un "droit-mère", c'est à dire un droit fondamental subsidiaire, que tant la cour constitutionnelle
que les tribunaux, peuvent invoquer pour la protection de l'autonomie individuelle dans les cas
où aucun droit fondamental spécifique ne peut s'appliquer à une situation de fait donnée."5
1
Cette contribution est le fruit de quatre années de recherche sur le droit à la dignité humaine dans la
jurisprudence constitutionnelle hongroise, synthétisées dans une thèse de doctorat : "L'importation juridique et
la cour constitutionnelle hongroise : l'exemple du droit à la dignité humaine (1990 -1996)", Institut
Universitaire Européen, Florence, juin 1998. Mes traductions françaises des extraits sign ificatifs de la
jurisprudence hongroise citée ici sont accessibles dans la base de données CODICES.
2
La constitution amendée a été adoptée par le Parlement socialiste à l'issue de l'organisation de Tables Rondes
pendant l'été 1989, et proclamée le 23 octobre 1989. Le texte constitutionnel retenu consacre la rupture avec la
constitution socialiste de 1949 plusieurs fois révisée. La constitution amendée est provisoire et reflète le
compromis des forces politiques en présence. Sur le nouveau système constitutionnel hongrois, voir G. Brunner,
Die neue Verfassung der ungarischen Republik, Entstehungsgeschichte und Grundprobleme, Jahrbuch für
Politik, 1991, p. 297 ; G. Halmai, Von der gelebten Verfassung bis zur Verfassungsstaatlichkeit in Ungarn,
Osteuropa Recht, März 1990, p. 1, et P. Paczolay, The new Hungarian constitutional state, Constitution making
in Eastern Europe, A. E. Dick Howard (ed.), Washington, Woodrow Wilson Center Press, 1993, p. 21-55.
3
Traduction de A. Racz, Constitutions d'Europe centrale, o rientale et balte, Textes rassemblés et présentés par
M. Lesage, La Documentation Française, 1995. À l'adjectif "inhérent" utilisé par A. Racz dans sa traduction, je
préfère celui de "inné" qui est plus proche de l'original hongrois parce qu'il en conserve la dimension
métaphorique (né avec). Le deuxième alinéa de l'article 54 prévoit : "Nul ne sera soumis à la torture ni à des
peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. En particulier, il est interdit de soumettre une personne
à une expérience médicale ou scientifique sans son libre consentement."
4
L'article 32a de l'amendement constitutionnel de 1989 est complété par la loi XXXII de 1989 sur la cour
constitutionnelle. Se reporter au numéro spécial du Bulletin de Jurisprudence Constitutionnelle de 1994.
5
Arrêt n 8/1990 du 23 avril, Recueil 1990, p. 43. Ce recueil est établi annuellement par la cour
constitutionnelle hongroise.
Entre 1990 et 1996, la cour a rendu une quarantaine d'arrêts dont l'argumentation essentielle
repose sur le droit à la dignité humaine et qui ont rythmé le processus de passage du droit
socialiste au système que la Hongrie connaît actuellement. Le recours au droit à la dignité
humaine est tellement vaste et divers qu'il est impossible de délimiter tous les faits qui en
constituent des atteintes. En outre, le lien entre la dignité humaine et certaines situations
protégées par l'article 54 al.1 n'est pas toujours immédiatement évident. Cette disposition est
invoquée dans des domaines attendus comme l'avortement ou la peine de mort, et aussi dans des
domaines moins attendus : les questions de procédures, la notion de discrimination, l'exigence de
publicité des assemblées locales,6 ou le droit à un accès à l'enseignement supérieur. 7 En outre,
contrairement à ce que l'on pourrait peut-être attendre de la dignité humaine,8 elle ne sert pas de
base à la reconnaissance de droits sociaux.
Dans l'état actuel de la jurisprudence hongroise, la dignité humaine n'entre pas uniquement dans
le cadre de la définition d'un droit fondamental, ni uniquement dans celui d'un principe
constitutionnel. En revanche, la dignité humaine joue un rôle déterminant dans le filtrage, c'est à
dire l'élimination, du droit socialiste encore en vigueur après 1989.
La cour annonce dans l'arrêt 23/1990 que la dignité et la vie humaines constituent "une valeur
suprême" et marquent la "limite par rapport au pouvoir de sanction de l'État". 9 Ce principe
énoncé dans le contexte particulier de l'inconstitutionnalité de la peine de mort ne sera pas repris
régulièrement par la jurisprudence ultérieure de la cour.
Cependant, les premiers arrêts de la cour donnent à l'article 54 al.1 une double base
philosophique qui débouche sur deux interprétations pour l'instant divergentes de la dignité
humaine. L'une reprend de façon évidente la distinction kantienne entre objet et sujet et est
concrétisée par le droit général de la personnalité. L'autre repose en revanche sur la notion
d'égale dignité telle qu'elle a été développée par R. Dworkin et nuance l'interdiction de
6
Arrêt n 19/1995 du 28 mars, Recueil 1995, p. 101.
7
Arrêts n 35/1995 du 2 juin, Recueil 1995, p. 163 et 12/1996 du 22 mars, Recueil 1996, p. 241 et Bulletin of
Constitutional Case law, 1996, p. 37, HUN-96-1-003.
8
Voir par exemple la contribution de F. Delpérée à ce recueil. Voir aussi M. C. Ponthoreau, La reconnaissance
des droits non écrits par les cours constitutionnelles italienne et française, essai sur le pouvoir créateur du juge
constitutionnel, Économica, 1994.
9
Arrêt n 23/1990 du 31 octobre, Recueil 1990, p. 93.
discrimination contenue à l'article 70A al. 1 10 de la constitution et introduit la notion de
discrimination positive.
La notion d’égale dignité apparaît pour la première fois dans l’arrêt 9/199011 établissant que la
distinction selon la composition des familles pour le calcul des régimes fiscaux n'est pas
inconstitutionnelle. L’origine américaine de cette notion est précisée par le président de la cour
dans un article ultérieur d'une revue juridique américaine citant les ouvrages "Prendre les droits
au sérieux" et "L'empire du droit" du théoricien américain. 12 Cet arrêt est le premier d'une
longue série reposant sur l'interprétation, confuse encore par bien des côtés, de la notion de
discrimination positive.13
Parallèlement, la cour développe aussi la dignité humaine sous une approche kantienne : la
distinction désormais célèbre entre sujet et objet. Cette conception est annoncée dans l'opinion
séparée du président de la cour dans l'arrêt n23/1990 sur l'inconstitutionnalité de la peine de
mort. C'est dans l'arrêt sur l'avortement un an plus tard qu'elle sera reprise par la cour dans son
entier. L'adhésion de la cour à la conception kantienne de la dignité humaine est affirmée par
une formule lacunaire "selon la formulation classique, l'être humain est un sujet qu'il est
impossible de réduire à un instrument ou à un objet". 14 La cour invoque dès lors fréquemment
cette conception pour protéger les situations dans lesquelles l'autonomie individuelle est
menacée.
La cour ne fait pour l'instant aucun choix entre ces deux fondements philosophiques de la dignité
humaine et rend donc impossible la définition et l'identification de cette notion uniquement sous
l'angle d'une valeur constitutionnelle. Alternativement, la définition de la dignité humaine
uniquement comme un droit fondamental ne semble pas davantage satisfaisante.
Clairement depuis l'arrêt n8/1990 dans lequel la cour associe le droit à la dignité humaine au
droit général de la personnalité, elle considère la dignité humaine comme un droit autonome du
droit à la vie avec lequel il est lié dans l'article 54 al. 1. Trois années plus tard, la cour explicite
cette distinction : la dignité humaine a deux aspects ; d'une part le droit à la vie et d'autre part le
10
L'article 70A al.1 dispose : "La République de Hongrie assure à toute personne séjournant sur son territoire
les droits de l'homme et les droits civiques, sans discrimination aucune fondée sur la race, la couleur, le sexe, la
langue, la religion, l'opinion politique ou autre, l'origine nationale ou sociale, la fortune, la naissance ou tout
autre situation."
11
Arrêt n 9/1990 du 25 Avril, Recueil 1990, p. 46. Un résumé de cet arrêt se trouve dans l'Annuaire
International de Justice Constitutionnelle, 1990, p. 748.
12
L. Sólyom, The Hungarian Constitutional Court and Social Change, Yale Journal of Internat ional Law, 1994,
vol. 19, p. 228.
13
Sur l'interprétation du principe de non discrimination par la notion d'égale dignité voir en particulier les
arrêts 34/1992 du 1er juin sur la compensation des dommages immatériels, 61/1992 du 20 novembre sur le
régime de fiscalité des prêts, 14/1995 du 13 mars sur la reconnaissance d'une union civile pour les couples
homosexuels (Bulletin de Jurisprudence Constitutionnelle, 1995, p. 56, HUN-95-1-002), 56/1995 du 15
septembre sur le calcul et la prise en charge du congé ma ladie (Bulletin de Jurisprudence constitutionnelle,
1995, p. 311, HUN-95-3-008), et l'arrêt n 22/1996 du 25 Avril sur la compensation suite à la mort de personnes
"pour des raisons idéologiques" (Bulletin of Constitutional Case Law, 1996, p. 224, HUN-96-2-006).
14
Arrêt n 64/1991 du 17 décembre, Recueil,1991, p. 289.
droit général de la personnalité (arrêt n4/199315 ). Ce dernier est le visage dominant de la dignité
humaine dans la jurisprudence. Si la cour affirme avec netteté que la dignité humaine est aussi
un droit fondamental, elle a beaucoup de mal à en préciser les éléments.
La définition des titulaires de la dignité humaine est tout aussi malaisée. La première approche
du titulaire de la dignité humaine, réservant celle-ci aux êtres humains et affirmée implicitement
dans l'arrêt 8/1990 et explicitement dans l'arrêt sur l'inconstitutionnalité de la peine de mort
(n23/1990) semble être contredite par un arrêt de 1996. Dans cet arrêt compliqué (n24/1996)
sur la liberté d'acquisition et d'exploitation des œuvres d'art, la cour reconnaît à certaines
associations une liberté d'action (une liberté de transaction juridique) découlant du droit général
de la personnalité qui est lui-même un aspect du droit à la dignité humaine. La cour semble
reconnaître ici que certaines personnes morales peuvent, dans certaines cas, bénéficier du droit à
la dignité, qui ne serait donc plus une qualité exclusivement humaine. En ce qui concerne les
personnes physiques, l'interprétation actuelle de l'article 54 al. 1 ne permet pas à la cour de
résoudre l'épineuse question du statut juridique de la "vie à naître", qui est renvoyée au
parlement (arrêt n64/1991).17
Ces nombreuses contradictions et confusions rendent impossible une approche cohérente (et
prévisible) de la dignité humaine, uniquement sous l'angle d'un droit fondamental, ou
uniquement sous l'angle d'un principe constitutionnel. La ligne directrice de l'interprétation de la
dignité humaine par la cour constitutionnelle et la logique de sa jurisprudence empruntent une
voie toute différente : la dignité humaine sert avant tout à rompre avec le droit socialiste très
présent à tous les niveaux normatifs dans ces premières années de transition constitutionnelle.
15
Une traduction intégrale allemande de cet arrêt est contenue dans l'ouvrage dirigé par G. Brunner et L.
Sólyom, Verfassungsgerichtsbarkeit in Ungarn, Analysen und Entscheidungssammlung, 1990 -1993, Nomos,
1995, p. 421-468.
16
Voir Annuaire International de Justice Constitutionnelle, 1993, p. 518-524.
17
Dans l'arrêt n 64/1991, la cour reconnaît cependant une dimension objective à l'article 54 al.1 ce qui
implique la protection de la vie par l'État. Ce raisonnement n'est pas suivi régulièrement par la cour dans les
arrêts ultérieurs.
B) La rupture avec le droit socialiste
L'utilisation de la dignité humaine par la cour constitutionnelle réalise une double rupture avec le
droit socialiste. D'une part, les juges ne puisent pas dans le corpus juridique existant pour
interpréter l'article 54 al.1. D'autre part, la clause de dignité humaine permet d'éliminer du droit
hongrois les normes socialistes encore en vigueur.
La cour ne se sert pas du droit hongrois pour l'interprétation de l'article 54 al.1 : elle ne s'appuie
jamais sur les articles du code civil prévoyant "les droits attachés à la personnalité" et
comprenant la notion de dignité humaine. L'article 76 du code civil en vigueur prévoit, dans le
cadre d'une interdiction de discrimination, une protection de la dignité humaine liée à la
protection du droit à l'honneur.18 Cet article ne propose aucune définition spécifique de la dignité
humaine, mais celle-ci est entourée d'éléments que l'on retrouve aussi dans la jurisprudence
constitutionnelle. De même, les droits civils "attachés à la personnalité" ne sont pas davantage
utilisés par la cour dans son interprétation de l'article 54 al.1. L'existence d'une jurisprudence
civile et d'ouvrages de doctrine consacrés à ces droits civils, ainsi que la présence d'un éminent
civiliste à la cour, donnent à penser que cette mise à l'écart du droit civil est délibérée. 19 Pour
l'instant donc, le droit constitutionnel du droit général de la personnalité se développe de façon
autonome et indépendante du droit civil.
La cour ne se tourne pas davantage vers les antécédents constitutionnels hongrois de la dignité
humaine, qui apparaît pourtant au moins une fois dans le droit contemporain, avant la
domination du droit socialiste. C'est dans le préambule de la loi constitutionnelle I/1946 fixant
les pouvoirs du président de la République que la Hongrie reconnaît pour la première fois "le
droit à une vie humaine digne, libre de toute (op)pression” et le droit "à un développement et à
une formation dignes".20 Les juges, qui se réfèrent dans un autre arrêt à cette loi pour interpréter
l'étendue des compétences du président de la République (arrêt n48/1991), rejettent le texte de
1946 comme point de départ ou comme élément pour leur interprétation de la dignité humaine.
18
L'article 76 du code civil dispose : "La discrimination contre les personnes privées en raison de leur sexe,
race, nationalité ou nom, l'atteinte à la liberté de co nscience, la limitation illégale de la liberté personnelle,
l'atteinte à l'intégrité corporelle, à la santé, à l'honneur et à la dignité humaine constituent explicitement une
violation des droits attachés à la personnalité."
19
Sur les droits de la personnalité, voir L. Sólyom, Die Persönlichkeitsrechte, eine vergleichend -historische
Studie über ihre Grundlagen, Budapest 1984 et K. Törö, Protection of the personality within the Hungarian
legal system, in Human Rights in Today's Hungary, Budapest, 1990, p. 87-109.
20
Extrait du préambule de la loi I/1946 sur la forme de l'État hongrois : "Les droits intangibles du citoyen sont
en particulier : la liberté personnelle, le droit à une vie humaine digne, libre de toute (op)pression et de toute
peur, la liberté de conscience et la libre expression de l'opinion, le libre exercice de la religion, le droit de
rassemblement et de réunion, le droit à la propriété, à la sûreté personnelle, au travail, à un développement et à
une formation dignes, le droit à la participatio n à la direction des affaires de l'État et à l'auto-administration
(...)", traduction personnelle à partir de la version allemande de ce texte : Ungarische Volksrepublik, Staat,
Demokratie, Leitung, Dokumente, Staatsverlag der DDR, Berlin, 1985, p. 137.
mettre en cause une décision de justice finale, au nom de la légalité socialiste, de façon
discrétionnaire, insusceptible d'appel et sans condition de délai. La cour fonde son argument
d'inconstitutionnalité sur le droit à la disposition de soi des parties qu'elle dérive de la dignité
humaine.21 Le deuxième arrêt, n1/1994, déclare inconstitutionnels les pouvoirs généraux
d'initiation et d'intervention du procureur au cours des procédures civiles au nom de la
"protection d'intérêts étatiques et sociaux importants". La cour déclare que ces dispositions
violent l'article 54 al.1 qui confère à chaque personne le droit de disposer de soi-même en
matière de procédure ainsi qu'une liberté générale d'action, impliquant la liberté de ne pas
engager de procédure.22
Enfin et surtout, la dignité humaine est utilisée par la cour comme fondement juridique alternatif
aux dispositions constitutionnelles héritées du régime socialiste. Sous prétexte de "subsidiarité"
de la dignité humaine, que la cour présente comme un droit utilisé en l'absence d'un droit
constitutionnel écrit plus spécifique, la cour écarte en réalité de son argumentation juridique tous
les droits portant la marque de l'idéologie socialiste. Ces droits sont soit directement hérités de la
constitution antérieure et donc repris sans modification dans l'amendement de 1989, soit ce sont
des droits qui ne proviennent pas directement de la version socialiste de la constitution, mais leur
formulation, vague et générale, n'écarte pas explicitement une sorte de fantôme du droit
socialiste. Dans tous les cas, l'utilisation de la dignité humaine permet donc à la cour d'opérer
une sélection d'arguments constitutionnels au détriment du droit hongrois socialiste encore en
vigueur.
L'autonomie individuelle est au cœur de la définition hongroise de la dignité humaine. Elle opère
ainsi un renversement de position entre l'individu et l'État, l'idéologie ou la société. C'est
désormais l'individu que l'État doit protéger en lui garantissant constitutionnellement son
autonomie et sa liberté d'action.
La cour concrétise ce nouveau principe par une multitude de nouveaux droits subjectifs
découverts dans le sillage du droit à la dignité humaine. Très généralement, la cour commence
par établir une équivalence entre droit à la dignité humaine et droit général de la personnalité qui
21
Arrêt n 9/1992 du 30 janvier, Recueil 1992, p. 59. Annuaire International de Justice Constitutionnelle, 1992,
p. 581 et Verfassungsgerichtsbarkeit in Ungarn, p. 314-327.
22
Arrêt n 1/1994 du 7 janvier, Recueil 1994, p. 29 ; Annuaire International de Justice Constitutionnelle, 1989,
p. 801, et Bulletin de Jurisprudence Constitutionnelle, 1994, p. 31.
n'en est, selon la cour, que l'une des formulations. Ce droit ne figure pas dans la constitution et
lui est rattaché par son rapport d'équivalence avec le droit à la dignité humaine. La cour
développe cet argument en mentionnant quatre grands droits dérivés : la liberté générale
d'action, le libre épanouissement de soi, la sphère privée et la libre disposition (ou
détermination) de soi. Cette approche de la dignité humaine est explicite dès le premier arrêt
(8/1990) et répétée comme un leitmotiv dans les arrêts ultérieurs. Ces exemples ne sont pas
exhaustifs, la cour découvre à partir de ces droits encore d'autres droits : liberté d'action en
matière procédurale, autodétermination dans les procédures, droit à connaître ses origines
génétiques, droit d'accès à l'enseignement supérieur, liberté de se marier (...).
Le droit le plus fréquemment utilisé par la cour est de loin le droit à la libre détermination de soi.
C'est le premier visage de la dignité humaine dans l'arrêt 8/1990 à propos de la représentation
des salariés par les syndicats. C'est le droit à la base de l'inconstitutionnalité des pouvoirs du
procureur (9/1992, 1/1994). Il débouche sur le droit à l'identification de soi et à la connaissance
de son père génétique (57/1991 et 75/1995). Le libre épanouissement de la personnalité consacre
le droit des sportifs de participer à des compétitions et de changer d'association (27/1990), le
droit de poursuivre des études supérieures (35/1995 et 12/1996). La notion de sphère privée sous
l'angle de l'article 54 al.1 n'est qu'ébauchée par les juges, parce que la constitution amendée
hongroise contient un article spécifique à la protection de la vie privée et des données
personnelles (art. 5923 ). La référence à la sphère privée comme élément du droit général de la
personnalité n'apparaît donc que dans les premiers arrêts de la cour : traitement des données
personnelles (15/1991) et protection de la bonne réputation dans l'exécution des procédures de
paiement (46/1991). Dans l'arrêt sur l'avortement la sphère privée de la femme enceinte est
invoquée par la cour, qui ne développe cependant pas du tout cet argument (64/1991).
La dimension fondatrice de la dignité humaine est donc double. D'une part elle permet aux juges
d'introduire le principe de l'autonomie individuelle. Celui-ci a deux conséquences : l'une est la
reconnaissance de la libre détermination de soi comme un droit constitutionnel fondamental, et
l'autre est l'obligation désormais imposée à l'État de considérer l'individu comme une personne
humaine et de ne pas en faire un simple objet. D'autre part, la dignité humaine permet à la cour
d'enrichir le corpus juridique hongrois de nombreux droits fondamentaux non inscrits dans la
constitution de 1989, mais sanctionnés par la jurisprudence.
Les juges hongrois reprennent l'idée généralement partagée que la dignité humaine, d'ailleurs
qualifiée de "droit-source" ou de "droit-mère" dans la jurisprudence hongroise, est la source
d'autres droits constitutionnels, que c'est le fondement des droits et, au delà, de l'ordre
constitutionnel. La spécificité de la jurisprudence hongroise dans cette démarche est que les
droits dérivés de la dignité humaine sont des droits importés d'une autre jurisprudence
constitutionnelle, celle de la République fédérale d'Allemagne.
Par le biais de la clause de dignité humaine, la cour constitutionnelle hongroise importe dans sa
jurisprudence des droits développés à l'origine par la cour constitutionnelle fédérale allemande.
Ainsi, chacun des droits dérivés de l'article 54 al. 1 trouve son origine dans les arrêts allemands
23
L'article 59 al.1 de l'amendement constitutionnel dispose : "Dans la République de Hongrie, toute personne a
droit à la protection de sa réputation, de l'invio labilité du domicile, du secret privé et des données
personnelles."
rendus en interprétation des articles 1 et 2 al. 1 de la Loi fondamentale.24 Cela est révélé par la
reprise de formulations allemandes comme par exemple le libre épanouissement de la
personnalité, la liberté générale d'action, et aussi l'interprétation de la dignité humaine en relation
avec le libre épanouissement de la personnalité (art. 1 al. 1 et art. 2 al. 1 de la Loi fondamentale).
L'importation juridique est illustrée par la ressemblance de l’application de ces droits entre les
jurisprudences allemande et hongroise. Ainsi, la cour hongroise, comme la cour allemande,
dégage la notion de vie privée à partir de la dignité humaine. 25 De même, plusieurs arrêts de la
cour hongroise (et ce particulièrement dans les toutes premières années) ne se comprennent
totalement qu’une fois mis en parallèle avec les arrêts allemands rendus sur des questions
similaires. Les méandres du raisonnement de l'arrêt sur l'avortement (64/1991) prennent leur
sens une fois que le lecteur a à l'esprit les arrêts allemands (BVerfGE 39, 1 et 82, 203). De
même, l'arrêt sur le traitement statistique des données personnelles (15/1991) se comprend
mieux avec la jurisprudence allemande en filigrane (BVerfGE 27, 1, (6), et 65, 1). Ou encore,
l'arrêt sur le droit à connaître ses origines génétiques (57/1991) devient lumineux si l'on connaît
son homologue allemand (BVerfGE 79, 256, (268). 26
24
Se reporter à la contribution de C. Walter dans ce recueil.
25
Passé ce premier élan de l'importation de la notion de vie privée découlant de la dignité humaine, la cour
hongroise, dans les arrêts postérieurs à 1991, semble se détacher de la méthode allemande et rattacher la
notion de sphère privée à l'article 59 de la constitution hongroise.
26
Pour un aperçu du contexte de l'arrêt allemand, voir A. Schmidt -Didczuhn, (Verfassungs)Recht auf Kenntnis
der eigenen Abstammung? Juristische Rundschau, 1989, p. 228-232.
27
Sur la notion de liste ouverte comme passage du droit naturel au droit positif, voir H. Mota, Le principe de la
liste ouverte en matière de droits fondamentaux, La justice constit utionnelle au Portugal, P. Bon et autres (dir.),
Economica PUAM, 1988, p. 177.
philosophique ou morale qui en fait un droit fondamental pas ordinaire. C'est un droit source
d'autres droits dérivés, c'est un droit fondateur d'un ordre constitutionnel.
La situation extrême de la cour hongroise dans ses premières années de fonctionnement, qui sont
celles du passage rapide du droit socialiste au droit actuel, provoque une utilisation extrême de la
dignité humaine par la quantité des arrêts rendus et leur importance, par la diversité des sens
jurisprudentiels de la dignité humaine et donc de son domaine d'intervention. Enfin et surtout
c'est par la dignité humaine, extraordinaire outil d'interprétation, que se réalise le passage d'un
système juridique à un autre en ce court laps de temps (moins de dix années).
I. Introduction
Avant d'examiner la question du respect de la dignité humaine dans mon pays, je voudrais
d'abord décrire brièvement la situation telle qu'elle prévalait peu de temps avant l'avènement
du nouvel ordre constitutionnel. A cette fin, je ne peux mieux faire que de citer le juge
Mohamed qui, en sa qualité de vice-président de la Cour constitutionnelle, avait affirmé dans
l'arrêt Azapo et autres c. Président de la République d'Afrique du Sud :1
1
1996 (4) SA 671 (CC), 676.
l'économie, le développement exponentiel des connaissances et de l'éducation et
l'hostilité sans cesse grandissante d'une communauté internationale régulièrement
scandalisée par le fossé devenu manifeste entre des idéaux qu'elle avait fait siens après
la Seconde Guerre mondiale et des pratiques officielles sud-africaines
institutionnalisées, sanctionnées et consolidées au moyen de lois votées par une
assemblée parlementaire élue par une minorité privilégiée. Il en a résulté une
succession débilitante de dissensions et de confrontations politiques internes, une
expression massive de militantisme ouvrier, de perpétuels soulèvements estudiantins,
un isolement économique infligé par la communauté internationale à titre de sanction,
une dislocation généralisée dans certains domaines déterminants de l'effort national,
l'intensification du conflit armé et un dangereux mélange d'anxiété, de frustration et de
colère ressenti par une partie grandissante de la population. La légitimité de l'ordre
juridique même était profondément atteinte, tandis que le pays se vidait
dangereusement de sa substance face à ce conflit tragique qui avait commencé à
traumatiser la nation entière."
Le nouvel ordre constitutionnel a été établi en deux étapes. Durant les deux ou trois années
qui ont précédé les élections de 1994, des représentants de divers partis politiques ont mené
d'intenses négociations. Celles-ci ont conduit à l'élaboration de 34 principes constitutionnels
dont s'est inspirée la Constitution intérimaire. Le concept du respect de la dignité humaine
figurait déjà au nombre de ces 34 principes et a été introduit ultérieurement dans la
Constitution intérimaire entrée en vigueur le 27 avril 1994.
La Constitution définitive adoptée ensuite se proclame la loi suprême du pays. Dans son
préambule et son chapitre relatif aux dispositions fondatrices, nous nous engageons à vaincre
les divisions du passé, à instaurer une société fondée sur des valeurs démocratiques, à
restaurer la dignité humaine et la justice sociale et à faire progresser les droits de l'homme et
les libertés fondamentales.
Le principe du respect de la dignité humaine est la clé de voûte de notre démocratie. Il est
inscrit dans les dispositions fondatrices de la Constitution de 1996, entrée en vigueur le
4 février 1997. La Cour constitutionnelle a été chargée de contrôler la compatibilité de cette
nouvelle charte avec les 34 principes susmentionnés. En cas d'incompatibilité, la nouvelle
Constitution n'aurait pas été homologuée.
"(…) représente une rupture catégorique et un rejet retentissant de cette partie du passé
honteusement raciste, autoritaire, étroite d'esprit et répressive, ainsi qu'une
identification ferme et un engagement envers un système de valeurs démocratique,
universel, humanitaire et aspirant à l'égalitarisme, expressément énoncé dans la
2
1995 (6) BCLR 665 (CC), para. 262.
Constitution. Le contraste entre le passé qu'elle rejette et l'avenir vers lequel elle
cherche à engager la nation est saisissant et spectaculaire."
La Constitution identifie les valeurs fondamentales sur lesquelles repose l'Etat démocratique,
notamment:
Le juge O'Regan a souligné que "sans dignité, la vie humaine est considérablement
amoindrie".4
"1) La présente déclaration des droits est une pierre d'angle de la démocratie
en Afrique du Sud. Elle consacre les droits de tous les citoyens de notre
pays et affirme les valeurs démocratiques que sont la dignité humaine,
l'égalité et la liberté.
L'article 10 de la déclaration des droits consacre le principe de la dignité humaine en tant que
droit de l'homme en disposant :
"Chacun a une dignité inhérente et est en droit de voir cette dignité respectée et
protégée."
3
Etat c. Makwanyane (supra), para. 144.
4
Etat c. Makwanyane (supra), para. 327.
La Constitution sud-africaine n'établit pas elle-même une hiérarchie parmi les droits, mais la
déclaration des droits, qui est la clé de voûte de notre démocratie, consacre les valeurs
démocratiques de la dignité humaine, de l'égalité et de la liberté. Il ne peut en être autrement
en Afrique du Sud en raison de notre passé.
A) Avertissement liminaire
Les motifs de ces réticences de ma part sont d'ordre historique. L'Afrique du Sud est une
jeune démocratie constitutionnelle et un Etat de droit nouvellement créé. Avant 1994, le
principe de la dignité humaine, même au niveau extra-juridique du "droit moral", était plus
souvent violé que respecté par le régime de l'apartheid. Depuis la Constitution intérimaire du
27 avril 1994 cependant, le droit à la dignité, en tant que véritable droit de l'homme, est
devenu un droit constitutionnel.
a. Parmi les soixante-dix affaires tranchées jusqu'à présent par la Cour constitutionnelle,
environ treize font référence, à des degrés divers, au droit à la dignité humaine.
Par ailleurs, le droit à la dignité a été cité bien plus souvent, oralement, par les conseils
paraissant devant la Cour. La dignité étant une valeur extrêmement floue et obscure, elle a
fini par être évoquée bon gré mal gré sans être soutenue par une argumentation cohérente et
informée. Il n'est pas rare que les conseils se contentent de mentionner ce droit en tout dernier
recours ou pour étayer une argumentation en cherchant désespérément quelque chose qui
puisse la soutenir.
5
A partir d'ici, j'entends par Constitution, la Constitution de 1996, soit la loi 108 de 1996.
6
Chapitre 2 de la Constitution de la République d'Afrique du Sud de 1996.
Chapitre 1 (dispositions fondatrices), article 1(a):
"Droits
"Limitation de droits
(1) Les droits consacrés par la présente déclaration ne peuvent être limités
par des lois générales que pour autant que ces limitations soient
raisonnables et justifiées dans une société ouverte et démocratique
fondée sur la dignité humaine, l'égalité et la liberté, compte tenu de tous
les facteurs pertinents (…)"
Chapitre 2 (déclaration des droits – états d'urgence et liste des droits auxquels il ne peut
être dérogé):
L'article 37 prévoit notamment dans quelle mesure il peut être dérogé aux droits énoncés dans
la déclaration des droits en cas d'état d'urgence. Même lorsque l'état d'urgence est légalement
décrété, le droit à la dignité humaine reste entièrement protégé.
Outre le fait que le principe de la dignité humaine est expressément inscrit dans la
Constitution (comme expliqué plus haut), de nombreuses d'autres lois postérieures à 1994 7
ont été fondées et continuent de l'être sur la dignité humaine. En voici quelques-unes :
"(…) prendre des mesures aux fins de dédommager les victimes de violations
des droits de l'homme et de restaurer la dignité humaine et civile de ces
personnes (…)"
Loi 101 de 1997 sur l'enseignement supérieur [votée le 26 novembre 1997 – entrée en
vigueur le 19 décembre 1997]
Cette loi tente de redresser les inégalités considérables induites dans l'enseignement supérieur
par les pratiques racistes du régime de l'apartheid.
L'exposé des motifs précise qu'elle a notamment pour objet de "promouvoir les valeurs sous-
jacentes à une société ouverte et démocratique fondée sur la dignité humaine, l'égalité et la
liberté(…)".
Cette loi a été adoptée pour déterminer les conditions dans lesquelles et auxquelles une
femme peut pratiquer une interruption volontaire de grossesse et pour réglementer les
questions annexes.
Cette loi vise essentiellement à « mettre en œuvre des mesures avec l'aide de l'Etat pour
favoriser l'instauration d'une garantie à long terme du régime foncier » en faveur des
personnes vivant sur ces terres depuis plusieurs générations mais s'étant vu refuser tout droit
sur celles-ci.
L'article 5 du chapitre III de la loi, qui traite des droits et obligations des occupants et
propriétaires, rappelle les droits fondamentaux de ces occupants fonciers jusqu'alors impuissants
7
C'est-à-dire qui ont été votées par la nouvelle assemblée parlementaire démocratiquement élue, dans le ca dre
des para.mètres d'un Etat constitutionnel.
et arbitrairement dépossédés :
"Sous réserve des limitations raisonnables et justifiées dans une société ouverte
et démocratique fondée sur la dignité humaine, l'égalité et la liberté, l'occupant,
le propriétaire et le locataire auront droit à :
Les paragraphes suivants font référence au droit à la dignité dans l'arrêt Makwanyane :
Paragraphes 57; 84 ; 94; 137; 196; 281-4; 318; 327-8; 335-8; 346.
Il ne fait donc aucun doute que la dignité humaine est protégée à la fois comme principe
constitutionnel et comme droit individuel. En conséquence, tous les droits doivent être
interprétés et appliqués de manière à garantir la dignité humaine. Celle-ci était déjà l'une des
1
L'article 1 er dispose : "La République d'Afrique du Sud est un Etat unitaire, souverain et démocratique, fondé
sur les valeurs suivantes : a) la dignité humaine, l'égalité et la promotion des droits de l'homme et des libertés.
(…)"
2
L'article 7(1) dispose : "La présente déclaration des droits est la pierre angulaire de la démocratie en Afrique
du Sud. Elle garantit les droits de tous dans notre pays et affirme les valeurs démocratiques de la dignité
humaine, de l'égalité et de la liberté."
3
L'article 10 dispose : "Toute personne a une dignité inhérente et est en droit de voir celle -ci respectée et
protégée."
valeurs à la base de la Constitution intérimaire de 1993. Les deux Constitutions reposent sur
des valeurs identiques, car la Constitution définitive doit respecter les principes
constitutionnels énoncés dans celle de 1993. 4
d. Aux termes de l'article 8, toutes les personnes physiques doivent se voir garantir
l'ensemble des droits consacrés par la déclaration des droits. L'article 28(1)(d) précise
clairement que les enfants sont également titulaires de ces droits. 5
e. Les règles spécifiques n'ont pas été introduites dans la Constitution, mais sont issues
de la jurisprudence.
f. Toute atteinte à l'honneur d'une personne peut être invoquée pour introduire une
action en diffamation. Cependant, la Cour constitutionnelle a jugé que la Constitution
intérimaire n'était pas applicable "horizontalement" entre individus. 6 L'article 16 protège le
droit à la liberté d'expression, mais ce droit est limité par l'alinéa (2), qui interdit tout propos
inspiré par la haine.
Les coups et blessures sont, en droit privé, considérés comme une atteinte à l'intégrité
physique d'une personne et, partant, comme un délit. L'article 12 de la Constitution garantit la
liberté et la sécurité de la personne. L'article 12(1)(c) garantit le droit de ne pas faire l'objet de
violence entre individus ou de la part des autorités et l'article 12(2)(b) garantit la sécurité et la
maîtrise du corps.
Le harcèlement sexuel peut être considéré comme une atteinte au principe de non-sexisme tel
que visé à l'article 1. L'article 9 interdit à l'Etat toute forme de discrimination fondée,
notamment, sur le genre, le sexe ou les préférences sexuelles. Si le harcèlement sexuel est
4
Voir l'article 73 de la Constitution de 1993.
5
Voir l'article 28(1)(d) : "Tout enfant a le droit d'être protégé de tout mauvais traitement, de toute négligence,
de tout abus ou de tout acte dégradant."
6
Cette notion est connue sous le nom de Drittwirkung en droit allemand. Voir Du Plessis et autres c . De Klerk
et un autre 1996 3 SA 850 (CC).
considéré comme une forme de violence, l'article 12(2)(b) susmentionné est également
applicable.
a. Ce principe a été évoqué et utilisé à de nombreuses reprises par les juridictions sud-
africaines. Voir point (c) ci-après.
b. Il est mentionné dans deux lois au moins. Dans le préambule de la loi 92 de 1996
relative au choix de l'interruption de grossesse, qui légalise l'avortement sur demande, la
dignité de la femme est considérée comme le fondement de ce texte législatif. Ce principe est
également à l'origine d'une nouvelle loi interdisant les punitions corporelles dans les écoles.
Les juridictions se chargent du reste.
c. Les juridictions ont eu très souvent recours à ce principe, comme l'indiquent les
quelques références ci-après.
Dans l'arrêt Etat c. Zuma 11954 BCLR 401 (CC), la Cour constitutionnelle a jugé qu'un
renversement de la charge de la preuve constituait en l'espèce une violation du droit à un
procès équitable. La présomption d'innocence repose ici sur la dignité humaine.
Dans l'arrêt très important Etat c. Makwanyane et un autre 1995 3 SA 391 (CC), la Cour
constitutionnelle a affirmé que la peine de mort était contraire à la Constitution. Elle a ajouté
que l'interdiction de toute punition cruelle, inhumaine et dégradante était fondée sur le
principe de la dignité humaine et que la peine de mort était contraire.
Dans l'arrêt Prinsloo c. Van der Linde et un autre 1997 3 SA 1012 (CC), la Cour a jugé que
l'interdiction de toute discrimination était fondée sur la dignité humaine, la discrimination
étant définie comme le fait "(…) de traiter des personnes différemment d'une manière qui
porte atteinte à leur dignité fondamentale d'êtres humains par essence égaux en dignité."
Dans l'arrêt Harsksen c. Lane NO et autres 1998 1 SA 300 (CC), le juge Goldstone a affirmé
que "l'interdiction de toute discrimination illégale, contenue dans la Constitution, constitue un
rempart contre les atteintes à la dignité humaine (…)". Cette position a été confirmée dans
l'arrêt Président de la République d'Afrique du Sud et un autre c. Hugo 1997 4 SA 1 (CC)
22G-23A.
7
Larbi-Ordam et autres c. un membre du Conseil exécutif de l'enseignement (Province du Nord -Ouest) et un
autre 1998 1 SA 745 (CC) 756G-757H.
Dans l'arrêt Gardener c. Whitaker 1995 2 SA 672 (E), la Cour a affirmé que le droit à
l'honneur et à la réputation doit être interprété comme faisant partie intégrante du droit à la
dignité humaine. Le droit à la réputation se situe donc au même niveau que le droit à la
liberté d'expression.8 Cet argument a été confirmé dans l'arrêt Bogoshi c. National Media Ltd
et autres 1996 3 SA 78 (W) 83 E-G.
Dans l'arrêt Etat c. Williams 1995 3 SA 632 (CC), la Cour a jugé qu'utiliser le fouet pour
punir des mineurs était inconstitutionnel car contraire à la dignité humaine. 9 Ce type de
punition, considéré comme une violation de la dignité humaine, avait déjà fait l'objet de
critiques avant l'adoption de la Constitution. 10 Cette position a été réitérée dans des décisions
similaires prononcées en Namibie, au Zimbabwe et par la Cour européenne des droits de
l'homme.11
Dans l'arrêt Coetze c. Gouvernement d'Afrique du Sud 1995 4 SA 631 (CC), la Cour a jugé
que le placement en détention de débiteurs était inconstitutionnel. Le droit à la dignité est
inséparable du droit à la liberté et à la sécurité de la personne.
8
Gardener c. Whitaker 1995 2 SA 672 (E) 691A.
9
Le fouet était une punition autorisée par l'article 294 de la loi 51 de 1977 sur la procédure pénale.
10
Voir Etat c. Khumalo et autres 1965 4 SA 565 (N); Etat c. Masia 1968 1 SA 271 (T); Etat c. Myute et autres
1985 2 SA 61 (Ck); Etat c. Zimo et autres 1971 3 SA 337 (T); Etat c . Seeland 1982 4 SA 472 (NC); Etat c. F
1989 1 SA 460 (ZH).
11
Etat c. Williams 1995 3 SA 632 (CC) 642F-643C.
Existe-t-il des critères d'identification de l'atteinte à la dignité de la personne
humaine?
f. Parmi ces faits, quels sont ceux qui constituent certainement une forme d'atteinte à la
dignité de la personne humaine: l'atteinte à l'honneur d'une personne? la dégradation
corporelle? le harcèlement sexuel? la commercialisation de choses hors-commerce?
g. Le principe de dignité de la personne est-il un principe "universel"? Pourquoi?
En particulier, l'Etat se doit de protéger contre toute atteinte à caractère sexuel et contre toute
récidive les membres de sa population particulièrement vulnérables que sont les mineurs de
moins de sept ans.
Article 2: Dans le cadre d'une enquête judiciaire concernant les crimes à caractère sexuel
commis sur des mineurs de moins de sept ans, le juge chargé de l'instruction peut ordonner la
recherche d'empreintes génétiques de toute personne, vivante ou non, susceptible d'être liée
d'une quelconque façon à l'affaire instruite.
Ces recherches seront conduites sans le consentement des personnes intéressées. Leur
réalisation sur des personnes finalement mises hors de cause pourra donner lieu à une
indemnisation forfaitaire.
Article 3: Toute personne déclarée coupable de crime à caractère sexuel commis sur des
mineurs de moins de sept ans peut être placée en détention dans des établissements spéciaux
réservés à cet effet. Elle y recevra le traitement psychiatrique décidé unilatéralement par la
juridiction, après audition d'experts médicaux, en vue de son rétablissement. En aucun cas
elle ne pourra recevoir la visite de mineurs de moins de dix-huit ans.
Toute autre peine d'emprisonnement est assortie d'une peine incompressible égale aux deux
tiers de la peine prononcée.
Toute mesure de libération anticipée doit s'accompagner de la pose d'un bracelet électronique
sur la personne du condamné, permettant aux forces de police, sous le contrôle de l'autorité
judiciaire, de le localiser en permanence. Cette mesure prend fin à l'expiration de la période
d'emprisonnement initialement définie lors de la condamnation.
Article 6: En vue de la protection de tous, un fichier national est établi comprenant les
empreintes génétiques de tous les prévenus et coupables de tels crimes. Sa consultation est
autorisée par le président de la cour d'appel du ressort de la demande.
Article 7: Dans le même objectif, toute personne condamnée à une peine de plus de dix
ans pour de tels crimes reçoit une marque d'infamie imprimée sur la peau en un endroit
visible.
Article 8: Toute personne ayant été condamnée pour crime à caractère sexuel commis
sur des mineurs de moins de sept ans doit se déclarer à la mairie de son domicile. Cette
déclaration qui doit être renouvelée chaque année, sous peine d'amende, est communiquée au
responsable des forces de maintien de l'ordre et au président du tribunal ou de la cour d'appel
du ressort de la municipalité. Elle ne peut être rendue publique que sur son autorisation.
Etude du cas fictif - Résumé des débats sur le cas fictif par M. T. MEINDL, ATER, et M.
E. SALES
Chargés d'enseignement à l'Université Montpellier I
Article 1
En particulier, l'Etat se doit de protéger contre toute atteinte à caractère sexuel et contre toute
récidive les membres de sa population particulièrement vulnérables que sont les mineurs de
moins de sept ans.
En plus de la question de l’âge, qui, ici, a été débattue sous l’angle du pouvoir
d’interprétation de la Cour constitutionnelle, l’interrogation a tout d’abord porté sur le
caractère normatif de l’article premier et ses conséquences sur la mise en œuvre du contrôle
de constitutionnalité. En effet, MM. Gualandi et Walter observent que l’article premier serait
un Préambule et non pas un article de loi en raison du fait qu’il exprimerait uniquement les
motifs de la loi. La conséquence de cette qualification est que l’article échappe au contrôle de
constitutionnalité. Une conséquence toutefois non retenue par M. Sadikovic pour lequel, au
contraire, la forme importe peu car l’unique compétence de la Cour constitutionnelle est de
contrôler la conformité d’un texte à la constitution, quelle que soit sa forme.
La limite d’âge de sept ans constitue-t-elle une discrimination entre les mineurs qu’une Cour
constitutionnelle pourrait censurer ? Telle est la question posée par M. Rousseau, qui ajoute
que l’alternative qui se pose à la Cour est censurer “ sept ans ”, pour conserver “ mineur ” et
ainsi rétablir l’égalité ; ou alors, censurer “ sept ans ” mais renvoyer la loi, du moins l’article
premier, au législateur. La seconde alternative est défendue par M. Walter car l’adoption de
la première solution transformerait la juridiction en législateur. M. Sadikovic, en revanche,
estime que l’article peut être censuré sans égard à la volonté du législateur : l’important est le
respect de la Constitution. Si Mme Kroeze propose, pour échapper au problème, de
transformer l’article premier en préambule, Mme Lewaszkiewicz-Petrykowska précise que
les pouvoirs du juge constitutionnel sont dépendants du moment du contrôle. Dans le cadre
du contrôle a priori, le juge peut renvoyer la loi au législateur qui peut ainsi reprendre son
œuvre. Cette possibilité est toutefois absente dans le cadre d’un contrôle a posteriori de la
loi ; ici, le texte doit, sur ce point, être accepté et la Cour peut uniquement suggérer au
législateur, implicitement, une modification du champ d’application de la loi.
Article 2
Dans le cadre d’une enquête judiciaire concernant les crimes à caractère sexuel commis sur
des mineurs de moins de sept ans, le juge chargé de l'instruction peut ordonner la recherche
d'empreintes génétiques de toute personne, vivante ou non, susceptible d'être liée d'une
quelconque façon à l'affaire instruite.
Ces recherches seront conduites sans le consentement des personnes intéressées. Leur
réalisation sur des personnes finalement mises hors de cause pourra donner lieu à une
indemnisation forfaitaire.
La possibilité d’effectuer les recherches génétiques sur toute personne “ susceptible d’être
liée d’une quelconque façon à l’affaire instruite ” a toutefois particulièrement retenu
l’attention des membres des Cours constitutionnelles. En effet, se posent ici les questions de
la présomption d’innocence et du consentement de la personne soumise au contrôle. M.
Peukert considère que la présomption d’innocence est respectée puisque les recherches
s’inscrivent dans le cadre de “ mesures d’investigations et pas de détermination de la
culpabilité ”; cette dernière appartiendra ultérieurement au juge. En outre, ces tests génétiques
concrétisent la fonction préventive de la loi objet du contrôle. Cependant, ces recherches
peuvent-elles s’affranchir du consentement des personnes sans méconnaître les droits de la
vie privée ? La réponse est affirmative pour deux raisons. Tout d’abord, parce qu’il existe un
intérêt juridique d’effectuer ces tests : l’ordre public, la prévention des crimes. Ensuite, parce
que la réalisation des tests nécessite uniquement un prélèvement de salive, prélèvement qui
n’occasionne pas une ingérence physique lourde, comparable à un prélèvement sanguin, et,
partant, les moyens ne sont pas disproportionnés. Donc, dans l’hypothèse où le droit à la vie
privée serait atteint, cette atteinte serait justifiée. De plus, ces tests permettent également
d’établir clairement l’innocence de la personne. Pour l’ensemble de ces raisons, la dignité de
la personne humaine est, ici, respectée. Seule Mme Lewaszkiewicz-Petrykowska soutient
cette opinion. En effet, M. Walter, rejoint en cela par M. Gualandi, estime que les tests
doivent au moins reposer sur des “ soupçons ” de culpabilité. L’intérêt pour la personne
d’établir la preuve de son innocence ne permet pas de lever cette nécessité car il est
parfaitement assuré par une démarche volontaire. Il conviendrait en outre de préciser
l’ampleur des tests génétiques : seuls peuvent en effet être concernés les gènes relatifs à
l’identité de la personne ; en revanche, les gènes relatifs au caractère de cette personne
doivent être exclus de la recherche. M. Vonica défend également l’inconstitutionnalité de
l’article en raison de l’absence de consentement de la personne. M. Sadikovic souligne que
l’intérêt général, sur lequel ont été bâtis les goulags, est trop abstrait pour justifier la
recherche des empreintes génétiques.
Article 3
Toute personne déclarée coupable de crime à caractère sexuel commis sur des mineurs de
moins de sept ans peut être placée en détention dans des établissements spéciaux réservés à
cet effet. Elle y recevra le traitement psychiatrique décidé unilatéralement par la juridiction,
après audition d'experts médicaux, en vue de son rétablissement. En aucun cas elle ne pourra
recevoir la visite de mineurs de moins de dix-huit ans.
Enfin, M. Vonica souligne que l’interdiction de la visite de mineurs de moins de dix-huit ans
ne peut être que temporaire et justifiée, par le traitement selon [Link], “sans interdire
tout contact avec le monde extérieur ”. L’interdiction de la visite des enfants n’est possible
que dans l’hypothèse où ils auraient été victimes des violences sexuelles ; à défaut, comme le
précisent MM. Peukert et Walter, il est évident que les droits de la famille seraient méconnus.
Article 4
Lorsque la réclusion criminelle à perpétuité est prononcée, aucune réduction de peine ne peut
par la suite être accordée. La conduite exemplaire du condamné durant sa détention ne peut
donc justifier au mieux que l'amélioration des conditions de réclusion.
Toute autre peine d'emprisonnement est assortie d'une peine incompressible égale aux deux
tiers de la peine prononcée.
Toute mesure de libération anticipée doit s'accompagner de la pose d'un bracelet électronique
sur la personne du condamné, permettant aux forces de police, sous le contrôle de l'autorité
judiciaire, de le localiser en permanence. Cette mesure prend fin à l'expiration de la période
d'emprisonnement initialement définie lors de la condamnation.
Article 5
La juridiction peut décider unilatéralement, après audition d'experts médicaux, de soumettre
le coupable à une opération chirurgicale ou à un traitement chimique destiné à lui ôter ses
facultés sexuelles.
Article 6
En vue de la protection de tous, un fichier national est établi comprenant les empreintes
génétiques de tous les prévenus et coupables de tels crimes. Sa consultation est autorisée par
le président de la cour d'appel du ressort de la demande.
Plusieurs points ont été discutés. Si le principe d’un tel fichier est rejeté par M. Vonica, au
motif qu’il n’est possible que pour des raisons médicales et porterait atteinte à la dignité de
l’homme, il est, en revanche accepté, sous réserves, par les autres participants au colloque. En
effet, est tout d’abord discutée l’inscription dans le fichier des “ prévenus ”, qui serait
contraire, selon M. Peukert, au principe de la présomption d’innocence. M. Walter et Mme
Lewaszkiewicz-Petrykowska acceptent la présence des prévenus uniquement pendant la
période d’instruction ; ils devront ensuite être rayés du fichier. M. Walter ajoute une réserve
qui a pour objet de préciser que seuls les gènes relatifs à l’identité de la personne pourront
être retenus. L’essentiel des réserves porte toutefois sur le pouvoir d’appréciation trop large
laissé au Président de la Cour d’Appel qui, partant, pose la question de “ l’incompétence
négative ” du législateur. Cette question, soulevée par M. Gualandi, est reprise par l’ensemble
des intervenants qui s’accordent sur le fait que le législateur n’a pas été suffisamment précis
alors que la matière porte sur les droits fondamentaux et, dès lors, cet alinéa est non conforme
à la Constitution. Toutefois, Mme Kroeze et M. Endzins relèvent que dans l’hypothèse d’un
contrôle a posteriori les juges pourraient éventuellement préciser les cas dans lesquels le
fichier peut être consulté, dans le but d’éviter la censure. Une hypothèse rejetée par MM.
Rousseau et Walter, qui soulignent que le juge ne peut suppléer le législateur quelle que soit
la nature du contrôle de constitutionnalité.
Article 7
Dans le même objectif; toute personne condamnée à une peine de plus de dix ans pour de tels
crimes reçoit une marque d'infamie imprimée sur la peau en un endroit visible.
Article 8
Toute personne ayant été condamnée pour crime à caractère sexuel commis sur des mineurs
de moins de sept ans doit se déclarer à la mairie de son domicile. Cette déclaration qui doit
être renouvelée chaque année, sous peine d'amende, est communiquée au responsable des
forces de maintien de l'ordre et au président du tribunal ou de la cour d'appel du ressort de la
municipalité. Elle ne peut être rendue publique que sur son autorisation.
D. Rousseau estime que cet article porte atteinte à la liberté d’aller et venir du condamné,
ainsi qu’à sa vie privée, puisque la déclaration de domicile pourrait être communiquée aux
responsables des forces du maintien de l’ordre. L’ensemble des intervenants abondent dans
ce sens et, par conséquent, l’article est déclaré contraire à la constitution.
Ce séminaire a une histoire. Il y a deux ans, les 22 et 23 novembre 1996, à Montpellier déjà,
un séminaire était organisé sur le thème «Le patrimoine constitutionnel européen».
Ambitieux sans doute comme projet, complexe aussi dans sa construction comparatiste, ce
thème pouvait cependant se formuler de manière simple : au-delà des histoires différentes,
des traditions nationales, des cultures, des langues, des religions qui font de l’espace
européen un espace pluriel, existe-t-il un ensemble de droit partagé par tous les Européens,
ensemble qui formerait une culture constitutionnelle commune dans laquelle chaque
individu, chaque société, seraient socialisés, qui formerait un patriotisme constitutionnel
européen ou encore plus simplement un patrimoine constitutionnel européen ?
Un an et demi après, cet engagement est tenu et le présent séminaire avait pour objet de
prendre un droit particulier, le droit au respect de la dignité de la personne humaine ; de voir
s’il se retrouvait dans l’ensemble des constitutions européennes, dans l’ensemble des
jurisprudences constitutionnelles européennes ; de marquer les convergences et les
divergences dans l’usage juridictionnel de ce droit ; et, au bout du compte, de décider s’il
pouvait faire partie, s’il pouvait être considéré comme un des éléments du patrimoine
constitutionnel européen.
Pour mener à bien ce travail, le séminaire a été divisé en deux temps. Un premier temps,
traditionnel, a été consacré à la discussion de rapports nationaux établis sur la base d’un
questionnaire. Le second temps, plus original sans doute, a été consacré à l’examen par les
juges constitutionnels présents d’un cas fictif élaboré par mon équipe. Le séminaire s’est
transformé en une sorte de Cour constitutionnelle européenne virtuelle afin de vérifier si,
concrètement, les juges constitutionnels des différents pays présents à Montpellier pouvaient
adopter une position commune sur un cas précis.
Faire la synthèse des rapports, de la discussion sur les rapports, et des échanges parfois vifs
devant la «cour constitutionnelle européenne virtuelle» est, évidemment, une mission
impossible. Sur l’étude du cas, un résumé des débats, article par article, a été réalisé par
Thomas Meindl et Eric Sales à partir des enregistrements conservés et qui restent à la
disposition de chacun.
Il faut, malgré tout, se risquer à dégager des débats qui se sont déroulés sur une semaine, du 2
au 7 juillet 1998, quelques enseignements ; on en retiendra deux principaux.
Aujourd’hui, en effet, ce droit est reçu dans toutes les constitutions européennes. Cela n’a pas
toujours été le cas. Si l’Allemagne l’a inscrit dans sa Loi fondamentale dès 1949, il a fallu
attendre l’adoption de nouvelles constitutions en Grèce (1975), au Portugal (1976), en
Espagne (1978), et au début des années 1990 dans l’ensemble des pays d’Europe centrale et
orientale pour que le droit à la dignité humaine soit explicitement inscrit dans chacune de ces
constitutions nationales. Les moments de ces consécrations donnent à ce droit une
signification politique très claire : après des années de dictature, après des années où l’Etat a
affirmé son pouvoir de gouverner non seulement la société mais encore la vie privée et
collective de chacun de ses membres, les constituants, pour marquer la rupture avec l’ordre
ancien, ont manifesté leur volonté de reconstruire l’ordre politique sur le primat de l’homme,
sur le respect de sa dignité. Ainsi, par delà les différences possibles d’inspiration
philosophique ou religieuse, l’histoire politique de l’introduction du droit au respect de la
dignité de la personne humaine dans les constitutions montre qu’il répond partout à la même
exigence, qu’il marque partout un même souci : construire une société démocratique.
Sans doute, certains Etats, qui ne sont pas des dictatures, ont mis longtemps avant
d’introduire le droit au respect de la dignité de la personne humaine dans leur constitution
(Belgique par une révision constitutionnelle du 31 janvier 1994, France par une décision du
Conseil constitutionnel du 27 juillet 1994). Mais, si les circonstances sont évidemment moins
dramatiques, cette inscription officielle dans les textes fondamentaux des Etats démocratiques
traduit la même volonté d’affirmer ou de réaffirmer, face aux menaces de toutes sortes qui
pèsent toujours sur la qualité démocratique d’une société, le primat de la dignité humaine.
D’une certaine manière, le processus de consécration constitutionnelle de la dignité humaine
par la France est exemplaire. D’abord, parce que cette consécration est le fait du juge
constitutionnel lui-même. En effet, alors que la doctrine le souhaitait depuis longtemps, alors
que le Comité Vedel l’avait proposé en février 1993, le constituant français, pourtant souvent
convoqué depuis le début des années 1990, n’avait pas profité des multiples révisions
constitutionnelles pour introduire ce droit dans la loi fondamentale. C’est le Conseil
constitutionnel qui, par sa décision du 27 juillet 1994, a érigé la dignité de la personne
humaine en principe à valeur constitutionnelle par un «raisonnement juridique savamment
mûri», selon l’expression du professeur Jacques Robert alors membre du Conseil
constitutionnel. S’appuyant sur la première phrase du préambule de la Constitution de 1946 -
«Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté
d’asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que
tout être humain, sans distinction de race, de religion, ni de croyance, possède des droits
inaliénables et sacrés» - les juges ont considéré qu’il ressortait de cet énoncé que «la
sauvegarde de la dignité de la personne humaine contre toutes formes d’asservissement et de
dégradation était un principe à valeur constitutionnelle». Ensuite, parce que ce principe a été
consacré à l’occasion du contrôle de deux lois dites bioéthiques, l’une relative au respect du
corps humain et l’autre au don et à l’utilisation des éléments des produits du corps humain ;
ce que signifie le moment de cette découverte, c’est que le danger pour la dignité humaine ne
vient pas seulement de la puissance de l’Etat, il peut aussi venir du pouvoir de la science ;
d’où la nécessité, à l’aube de nouvelles technologies de manipulation du corps, de réaffirmer
et même de consacrer la dignité humaine comme principe constitutionnel s’imposant à tous
les pouvoirs.
Quels que soient ses moments et ses modalités de consécration, le respect de la dignité
humaine est aujourd’hui un principe constitutionnel partagé et qui fait donc partie à ce titre
du patrimoine constitutionnel européen. Cette convergence est d’autant plus remarquable que
la Convention européenne des droits de l’homme de 1950, pourtant texte commun à
l’ensemble des pays du Conseil de l’Europe, ne consacre pas expressément ce droit, son
article 3 énonçant seulement que «nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou
traitements inhumains et dégradants». La recherche d’un patrimoine constitutionnel européen
à partir d’une comparaison des constitutions et jurisprudences constitutionnelles nationales
peut ainsi contribuer à enrichir, développer et augmenter la protection des droits
fondamentaux.
Ainsi conçue, on comprend que la dignité humaine soit un concept vague et vaste (Jacques
Robert), qu’elle ne puisse ni s’accommoder d’une définition précise, ni indiquer clairement et
une fois pour toute les droits qui en découlent. Dire, en effet, que la dignité humaine n’est pas
un droit fondamental mais est la source des droits fondamentaux, c’est dire que la dignité
n’existe comme réalité juridique concrète que par sa réalisation dans chacun des droits
fondamentaux ; ces derniers prennent vie et intelligence par et dans ce droit, mais, en retour,
le principe de dignité ne s’accomplit, ne devient effectif sur le plan juridique que par les
droits fondamentaux. Il ressort ainsi des différents rapports comme des discussions que les
différents droits constitutionnels - droit à la vie privée, droit de consentir à subir un
traitement, droit de mener une vie familiale normale, droit au logement, droit à l’instruction,
droit à la santé…- constituent la manière juridique pour le principe de dignité humaine de se
concrétiser ; ils en sont le mode de réalisation juridique, le moyen par lequel, dans un
domaine particulier, la dignité humaine s’actualise.
Evidemment, un juriste ne peut manquer de poser une question : si la dignité humaine n’est
pas un droit fondamental, s’il n’a pas de contenu propre, pourquoi sa consécration dans un
texte juridique et qui plus est dans celui qui a dans chaque pays la position suprême ? Que
peut signifier introduire dans la constitution un principe qui apparaît surtout comme un
principe méta-juridique, source d’inspiration des droits fondamentaux ? La réponse est
simple : pour donner une unité de sens à la diversité des droits fondamentaux, pour lier les
droits fondamentaux dans une cohérence, dans une harmonie constitutionnelle, pour servir de
critère procédural et réflexif à la reconnaissance de nouveaux droits fondamentaux. Dès lors,
en effet, que la dignité de la personne humaine est le principe d’intelligibilité de l’ensemble
des droits fondamentaux, il est logique, précisément pour que ces droits soient intelligibles,
que le respect de la dignité humaine soit officiellement et publiquement exposé comme
principe constitutionnel.
Toute synthèse est, évidemment, réductrice, et, en un certain sens, heureusement. Car, si elle
complète, exhaustive, elle pourrait conduire le lecteur qui s’est précipité sur la synthèse à ne
pas lire les rapports. Or, c’est là et là seulement que se trouve la richesse de ce séminaire.
Respecter la dignité de chaque lecteur, c’est aussi respecter son droit à tirer lui-même sa
propre synthèse de ces travaux. L’auteur de ces lignes ne souhaitait pas usurper ce droit, mais
seulement marquer, mais seulement rendre hommage à la très grande qualité intellectuelle
des rapports et des discussions, à la convivialité et même à l’enthousiasme des échanges lors
de l’examen du cas fictif, en retenant, d’une manière sans doute arbitraire, les deux idées
forces qui font de la dignité humaine un principe constitutionnel communément partagé dans
sa capacité à générer des droits fondamentaux.
Aussi important soit-il, le principe de dignité de la personne humaine ne saurait à lui seul
confirmer l’hypothèse d’un patrimoine constitutionnel européen. Fort du succès de ce
séminaire et exprimant le souhait de chacun des participants, il convient de poursuivre le
travail et de soumettre au trébuchet, lors d’un prochain séminaire, un autre droit. En gardant
la méthode qui a fait le succès de ce séminaire : la discussion sur la base de rapports
nationaux et l’examen par les juges constitutionnels réunis en une Cour constitutionnelle
européenne virtuelle d’un cas pratique fictif.
LISTE DES PARTICIPANTS
COMMISSION EUROPEENNE
POUR LA DEMOCRATIE PAR LE DROIT
(COMMISSION DE VENISE)