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Ce document présente un ouvrage ancien numérisé par Google, désormais dans le domaine public, qui explore l'influence de la civilisation sur la poésie, notamment durant les premiers siècles du christianisme. Il souligne la lutte entre le christianisme et le paganisme, ainsi que la transformation de l'art et de la langue en réponse à cette évolution culturelle. Le texte met également en avant l'importance de respecter les droits d'auteur et les conditions d'utilisation des ouvrages numérisés.

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HISTOIRE

DE LA POÉSIE.
Extrait du tome XIV des Mémoires de l'Académie royale de Belgique.

Bruxelles , imprimerie de M. HAYEZ.


DE L'INFLUENCE DE LA CIVILISATION SUR LA POÉSIE .

HISTOIRE

DE LA POÉSIE , MISE

EN RAPPORT AVEC LA CIVILISATION ,


PAR

FERDINAND LOISE ,
Docteur en philosophie et lettres , professeur de rhétorique française
à l'Athénée royal de Tournai.

LE MONDE CHRÉTIEN .
L'EUROPE AUX PREMIERS SIÈCLES DU CHRISTIANISME ..

L'ITALIE ET LA FRANCE ,
JUSQU'A NOS JOURS.

(Mémoire présenté le 7 juillet 1862 et faisant suite au Mémoire couronné le 5 mai 1858,
au concours d'éloquence française.)

BRUXELLES ET LEIPZIG ,

A. LACROIX , VERBOECKHOVEN ET C' , ÉDITEURS ,


3 , Impasse du Parc , rue Royale.

Décembre 1862 ..
ANTVERPIENS
CELICA
DÉPOSÉ.
C
THE

18
SSES BIB
LIOT
DE L'INFLUENCE

DE LA

CIVILISATION SUR LA POÉSIE .

LIVRE PREMIER .

LA POÉSIE DANS LES PREMIERS SIÈCLES DU CHRISTIANISME


ET AUX TEMPS BARBARES.

PREMIÈRE SECTION.
LES PREMIERS SIÈCLES DU CHRISTIANISME.

CHAPITRE ICF .

TRIOMPHE DU CHRISTIANISME .

La Providence , pour ouvrir les voies au christianisme , avait


permis que Rome fût la reine du monde. En rassemblant tant de
peuples divers sous une même loi , et en leur faisant adopter la
même langue , le génie de Rome préparait la diffusion de la lumière
évangélique et l'unité des croyances. La conscience des peuples
lassés du culte des idoles conspirait secrètement en faveur du
( 4)
christianisme. Les âmes en proie à la superstition éprouvaient un
invincible besoin de croire. L'heure de la régénération avait sonné
pour le monde .
Mais le paganisme était la religion de l'État. Détrôner les idoles,
c'était résister à l'empereur. Cette résistance assimilait les chré-
tiens à des conspirateurs en révolte contre les lois de la société.
Cette lutte terrible ne pouvait s'éteindre que dans le sang des
martyrs .
Pendant trois siècles , le sang coula par torrents dans les murs
de Rome , sans assouvir la rage des tyrans , mais aussi sans lasser
la constance des héros de la foi, qui marchaient, qui couraient au-
devant de la mort , le sourire sur les lèvres , en priant pour leurs
bourreaux.

Il ne faut pas chercher la poésie chrétienne dans ce temps de


persécutions sanglantes : ce n'est pas aux époques de luttes et de
combats que naissent les chantres divins qui doivent éterniser la
gloire du triomphe. Homère n'a assisté que par l'imagination aux
exploits d'Achille sous les murs de Pergame. C'est quand les hé-
roïques confesseurs de la foi seront allés recevoir dans le ciel la
couronne du martyre que la poésie viendra répandre ses fleurs
bénies sur leurs tombeaux sacrés .
En attendant, il faut combattre. C'est le temps des Pères de
l'Église , de ces gloricux lutteurs que Dicu suscita , à l'aurore du
christianisme , pour éclairer le monde comme des astres bienfai-
sants au sein des ténèbres de la barbaric .
Ce fut une époque bien mémorable dans les annales de l'hu-
manité que celle qui amena le triomphe de la foi chrétienne.
En vain les Césars avaient voulu étouffer la vérité dans des flots
de sang humain. Après avoir trempé leur courage dans ces bap-
têmes de sang et leur esprit dans les austères méditations des
catacombes , les chrétiens se trouvaient en mesure de livrer enfin
un combat décisif sur le terrain des idées. La société païenne , ron-
gée par le scepticisme et la débauche, n'avait plus d'autre prin-
cipe de vitalité que son organisation légale et l'appui de la force
publique , lorsque , par un mystérieux décret de la Providence, la
foi nouvelle vint s'asseoir, revêtue de la pourpre de Constantin ,
(5)
sur le trône des Césars. Mais le triomphe n'était pas encore ac-
compli dans l'ordre des idées. Une lutte se préparait entre l'esprit
antique et l'esprit nouveau. Jamais on ne vit plus grand spec-
tacle. Le polythéisme , la mythologie , la philosophie d'un côté; le
judaïsme et le christianisme de l'autre , étaient en présence. Il
semblait que l'antiquité se réveillât tout à coup d'un long sommeil
pour déclarer la guerre à la doctrine du Christ. L'Orient s'unis-
sant à l'hellénisme s'était donné rendez- vous à Alexandric pour
tuer le progrès ; et Rome , qui avait ouvert ses portes à toutes les
nations , assistait , haletante , à la lutte suprême de l'esprit humain
contre un passé dont il reniait les tendances. Les combattants
étaient les néoplatoniciens et les saints Pères. Cette lutte portait
dans ses flancs les destinées du monde. Mais la victoire pouvait-
elle être douteuse , quand les adversaires du christianisme se
croyaient forcés , pour le combattre, de montrer dans le passé
les rayons épars de la vérité que le Christ était venu réunir au
foyer de la divine lumière ? Les défenseurs de la foi, pour dis-
siper ce fantôme , n'avaient qu'à retourner contre lui ses propres
armes , au nom de l'éternelle vérité dont la première parole avait
retenti dans l'Éden. Les antiques croyances d'ailleurs étaient de-
puis longtemps ruinées dans le cœur des hommes. Le besoin de
croire , inhérent à notre nature , et le remède qu'apportait le
Christ aux plaies saignantes de l'humanité , précipitaient déjà
les peuples au pied de la croix. Pendant que toutes les forces
de l'intelligence se concentraient dans ce combat à mort entre les
deux principes rivaux qui se disputaient l'empire du monde, la
poésie , grossissant la voix pour se faire entendre au milieu de ce
concours tumultueux de peuples qu'on voyait affluer dans Rome ,
cherchait vainement à suivre le sillon lumineux tracé par Virgile .
Cette poésie sonore , mais vide , s'éteint dans les vers d'Ausone , de
Sidoine Apollinaire , de Claudius et de Rutilius , au moment où
les dieux vont disparaître sans retour du Capitole devant la croix
du Sauveur.

La confusion d'idées qui régnait à cette époque était aussi fu-


neste à la poésie que favorable à l'esprit de controverse. L'art , qui
vit de souvenirs , de calme et de repos , ne peut fleurir dans ces
(6)
époques de laborieux enfantement, où l'esprit humain, livré à des
tiraillements sans nombre , semble attendre un mot d'ordre pour
reprendre sa marche régulière vers les champs de l'avenir. C'est
un moment de halte où tout le monde s'interroge avec anxiété sur
la direction que va prendre la pensée. Des sectes nombreuses ,
enfantées par le mysticisme oriental et par la lutte du paganisme ,
jettent l'anarchie au sein de l'Église naissanté. L'hérésie fermente
et désole les consciences avides de foi ; mais c'est par la puissance
morale du raisonnement et non par la violence que la vérité triom-
phe. Les Pères de l'Église l'ont admirablement compris et sont
enfin parvenus , à force de génie et de science , à dompter l'er-
reur. Au sortir du quatrième siècle, l'édifice imposant du catho-
licisme est constitué sur des fondements inébranlables.

CHAPITRE II.

TRANSFORMATION DE L'ART .

L'art s'applique à façonner ses œuvres sur un type nouveau


où le culte de l'âme remplace le culte de la forme. La langue
romaine , corrompue par le contact des nations étrangères , est
adoptée par l'Église , qui la consacre à la célébration de ses au-
gustes cérémonies. L'idiome latin , que comprennent tous les peu-
ples soumis à la domination romaine , reste ainsi le véhicule de
la civilisation .
L'œuvre de régénération , qui rencontrait tant de résistance
dans ce monde encore païen , devait amener une réaction puis-
sante contre les arts de la forme , ces agents auxiliaires du sen-
sualisme. Voilà la cause du peu d'encouragement accordé à la
poésie au temps du Bas-Empire.
Cependant il fallait satisfaire des imaginations remplies des
riantes fictions de la mythologie païenne et peu sensibles aux
préceptes sévères de la morale évangélique. C'est dans ce but que
(7)
les premiers poëtes chrétiens s'attachèrent à versifier les récits
de l'Écriture sainte , et particulièrement les miracles et la passion
du Sauveur. D'autres firent de la controverse en vers pour com-
battre l'hérésie qui menaçait de briser l'unité de la foi .
La langue de Virgile , employée par ces écrivains sacrés , la
langue de Virgile , altérée , corrompue , défigurée par tant d'élé-
ments de dissolution, devait , pour être comprise de la multitude
et se prêter à l'expression des idées nouvelles , subir une trans-
formation inévitable.

Les partisans de la littérature chrétienne , qui de nos jours se


sont efforcés de bannir les modèles classiques de l'enseignement ,
n'ont pas tort quand ils disent que le christianisme ne pouvait
rester dans le sillon virgilien. A une société nouvelle , il faut une
langue nouvelle pour exprimer ses mœurs , ses besoins , ses senti-
ments , ses aspirations , ses idées. Mais cette langue n'a pas été
créée au temps de la décadence romaine et de l'établissement des
barbares. La langue latine , qui n'était pas encore une langue
morte , était celle du peuple , et s'il était nécessaire de changer
parfois l'acception des mots et d'en inventer de nouveaux pour
rendre la pensée chrétienne , les mots consacrés à l'expression des
idées générales ne pouvaient changer de signification et se prêter
à la fantaisie et aux caprices des poëtes. Pour parler latin , il fal-
lait , bon gré , mal gré , se conformer au génie de la langue et la
conserver dans son essence , telle que l'avaient faite les modèles
classiques .
A ce point de vue , qui est le véritable , nous sommes forcé
d'avouer que les poëtes chrétiens se ressentent des vices de la
décadence , et que , s'ils n'ont pas plus mal écrit , s'ils ont parfois
mieux écrit même que les poëtes païens du temps , leur latinité
n'en est pas moins imparfaite.
Que dire , après cela , de ceux qui ont voulu les introduire dans
l'enseignement , non pas seulement à côté, mais à l'exclusion des
auteurs classiques ?
Toutefois , nous allons le voir, la poésie chrétienne produisit
des chefs-d'œuvre d'inspiration en s'affranchissant des allures de
la muse païenne.
( 8)

CHAPITRE III .

LE LYRISME CHRÉTIEN .

A côté des premiers essais d'épopée, nous retrouvons l'hymne


sacerdotal , première évolution régulière de la poésie au berceau
des nations. C'est là que jaillit la première étincelle du génie poé-
tique chrétien. Les cantiques des prophètes et les psaumes de
David, traduits en latin , retentirent majestueusement sous les
voûtes des temples.
Ces chants pieux , ces effusions de l'âme aux pieds du Rédemp-
teur, étaient la scule poésie digne de la grandeur et de la sainteté
des nouvelles croyances. Le caractère principal de la muse chré-
tienne est la gravité unie à la douceur, sur un fond de mélancolie
et de sérénité divine , où l'on sent les larmes humaines tomber
dans le sein de Dieu.
Sous ce rapport, cette poésie est neuve et sort de l'âme; celle
du paganisme ne sortait que de l'imagination. Le lyrisme, d'ail-
leurs , est une plante qui n'a jamais jeté, sur le sol romain , de
profondes racines ; il n'y a guère produit que des fleurs artifi-
cielles façonnées sur le modèle grec .
Il n'y a que trois grandes sources d'inspiration lyrique : la reli-
gion, la patrie et l'amour. Quand je dis l'amour, il va sans dire
qu'il s'agit de l'amour idéal, de l'amour de l'âme et non de l'amour
des sens. De ces trois sources d'inspiration, les deux premières
sont objectives , la dernière est subjective et peut naître dans tous
les temps , car le cœur humain en est le réservoir intarissable.
Néanmoins , ce n'est que dans les siècles du christianisme que
l'amour de l'âme fera palpiter la lyre sous les doigts de Pétrarque
et de Lamartine. L'antiquité n'a pas connu cette fontaine jaillis-
sante dont les flots purs inondent le cœur de l'homme régénéré .
dans les eaux du baptême. La religion et la patrie ont inspiré Pin-
( 9)

dare , le plus grand lyrique de la Grèce. Mais la religion des Grecs


n'était , nous l'avons vu , que la religion de l'art ; elle ne parlait
qu'à l'imagination sous des formes humaines idéalisées. Quant
au patriotisme , il était purement local. Les gloires que chantait
Pindare dans ses odes héroïques appartenaient moins à la Grèce
qu'au lieu de leur naissance. Le triomphe des vainqueurs aux
jeux Olympiques était avant tout célébré dans leur pays , je dis
mal , dans leur endroit natal , sous l'invocation du dieu de la cité;
et le poëte , stipendié par le vainqueur, ne ressentait qu'un en-
thousiasme de commande , dont le principal , pour ne pas dire le
seul mobile , était l'appât du gain. C'était un artiste qui montait
son instrument au diapason de l'éloge , et dont l'imagination s'en-
flammait à froid pour exprimer des impressions qui n'étaient pas
nées dans son cœur. Un seul poëte de Rome avait réussi à faire
vibrer harmonieusement la lyre ; mais ce n'était là qu'une ques-
tion de forme. La religion pouvait - elle inspirer le poëte scepti-
que et épicurien de Tibur, quand du temps de Cicéron , deux
augures ne pouvaient se regarder sans rire ? Rome , la Rome des
Brutus et des Césars , connaissait au moins l'amour de la patrie.
A l'époque impériale , la patrie, c'était l'empereur. Dès lors , plus
d'enthousiasme vrai , spontané, désintéressé. Horace avait le cœur
sensible à l'amitié ; c'est une des sources les plus fécondes de
son lyrisme; mais l'amitié est un sentiment plus profond que pas-
sionné. On peut y trouver une ardente sympathie ; on n'y trouve
pas ces élans de l'âme d'une brûlante énergie ou d'une douceur
ineffable , cette inspiration divine en un mot qui fait l'enthou-
siasme.
L'enthousiasme est né sur les bords du Jourdain. Le christia-
nisme seul a connu la poésie lyrique dans toute son étendue et
dans toute son élévation. Le sentiment patriotique , quelle qu'en
soit la force , ne peut égaler la puissance du sentiment religieux
dans l'âme pénétrée de foi. Le feu qui s'alimente au foyer de la
patric n'est pas cette flamme mystérieuse et sublime qui s'allume
au fond du sanctuaire sur les autels du Dieu vivant. Les psaumes
de David , les chants des prophètes et quelques-unes des belles
hymnes de l'Église surpassent de toute la hauteur de l'idéal chré-
( 10 )
tien les meilleures productions de la muse païenne en ce genre ;
non comme art , mais comme poésie.
Malheur à ceux qui ne le sentent pas : on ne démontre point
l'enthousiasme .
Les formes de l'art antique ne pouvaient s'approprier à la desti-
nation sacrée des hymnes faites pour être chantées en chœur dans
les églises .
De même que nous avons vu Pindare adapter ses chants aux
exigences de la mélopée , de même les poëtes chrétiens , faisant
céder la prosodie au rhythme musical , négligèrent la quantité
pour l'accent, adoptèrent la rime , et préludèrent ainsi au système
métrique de la poésie moderne. Ces chants sacrés eurent une in-
fluence bien plus grande que les chants des lyriques païens , qui
ne s'adressaient qu'à un petit nombre d'amis , ou dont la lyre
n'était qu'un encensoir balancé aux pieds des grands, tandis que
les hymnes chrétiennes servaient à élever l'âme à Dieu au milieu
des calamités qui désolaient la terre.

CHAPITRE IV.

L'HYMNE SACERDOTAL EN ORIENT .

Les poëmes narratifs et didactiques ont précédé les chants lyri-


ques dans l'Église d'Occident, où la poésie n'était cultivée que
dans un but tout pratique.
L'Église d'Orient , plus enthousiaste , avait dès l'origine adopté
les chants des Hébreux pour répandre l'esprit divin dans l'assem-
blée des fidèles par le sursum corda des chants sacrés .
L'hymne sacerdotal apparut aux premiers siècles du christia-
nisme pour rehausser les cérémonies du culte. Mais c'est à l'Église
grecque qu'en appartient l'initiative. La belle langue des Hellènes ,
que tant de grands poëtes avaient illustrée , reçut l'immortel hon-
neur d'inaugurer l'ère nouvelle de la poésie. L'étoile des chants
(11 )
sacrés devait se lever plus tard sur l'Occident. Le culte qui , pour
agir sur le peuple , doit déployer la pompe des cérémonies; l'en-
thousiasme qu'inspirait la foi dans cet âge héroïque du christia-
nisme ; l'élan de la prière et la soif du martyre : tout invitait sur
la terre d'Orient à célébrer en chœur le Dieu mort sur la croix
pour le salut de l'humanité.
Déjà , au second siècle , le martyr Athénagène , aux prières du
soir , chantait , en l'honneur du Christ et de la Trinité sainte ,
l'hymne suivant : « Gracieuse lumière de la sainte béatitude , Fils
du Père immortel , céleste et bienheureux , ô Christ ! venus , au
coucher du soleil , devant la clarté affaiblie du jour , nous célé-
brons le Père , le Fils et l'Esprit saint de Dieu; car il sied bien de
te célébrer , à toutes les heures , par le concert des voix , ò Fils de
Dieu , toi qui donnes la vie 1. »
A la même époque , Clément d'Alexandrie écrit l'hymne de
l'enfance , comme au dix- neuvième siècle on écrira l'hymne de
l'enfant à son réveil; mais le poëte du deuxième siècle veut in-
struire , et l'intention dogmatique perce à travers toutes ses images
et ses accumulations d'attributs divins. Ne cherchez pas l'art dans
ces premiers chants de la liturgie : c'est de la prose en versets
symétriques , ce ne sont pas des vers . Tout y est simple et sans
apprêt. Mais l'accent vient de l'âme : c'est de la poésie de senti-
ment et aussi d'expression.
Au sortir des persécutions sanglantes, et quand le christianisme
put s'épanouir au grand jour , l'hymne de l'adoration et de la re-
connaissance jaillit avec éclat de l'âme de tout un peuple embrasé
de l'amour divin .

La langue grecque apprit à bégayer les chants sublimes du roi-


prophète dans les vers d'Apollinaire, où le grave hexamètre semble
se rajeunir en sentant passer dans ses fibres sonores le souffle
brûlant de l'inspiration hébraïque .

Grégoire de Naziance. -

L'harmonieux écho de la harpe de


Solyme vint éveiller la poésie dans le cœur d'un saint évêque

1 M. Villemain , Essais sur Pindare et la poésie lyrique.


( 12 )
élevé dans les grandes écoles de la Grèce : Grégoire de Nazianze ,
le théologien de l'Orient, dont les accents passionnés faisaient tres-
saillir , au temps de sa splendeur , la chaire pontificale de Constan-
tinople. Ancré sur la foi , le dogme est son égide contre les traits
d'Arius . Soldat du Christ , il défend dans ses vers la Trinité divine,
comme il la défendit du haut de la chaire et dans les débats ora-
geux des conciles. Jamais en lui l'imagination ne franchit les
limites de l'orthodoxie la plus sévère. Ce n'est pas en artiste qu'il
écrit, c'est en chrétien dévoué à sa foi.
Appelé au siége patriarcal de Constantinople après l'édit de
Théodose contre les Ariens , sa mission était d'assurer le triomphe
du symbole catholique fixé au concile de Nicée. Les hymnes qu'il
composa pour son Église ont particulièrement un but dogmati-
que. Quand, cédant à l'intrigue , il quitte spontanément un poste
que tant d'autres lui envient, et qu'il se retire dans sa solitude
d'Arianze pour vivre plus près de Dieu , son âme désenchantée de
la terre , mais pleine encore des ivresses de l'apostolat, se répand
en mystiques effusions et en retours mélancoliques vers les splen-
deurs du passé. Ses chants alors deviennent plus rêveurs et pren-
nent le ton de l'élégie. Quelquefois , le cœur gonflé de regrets en
songeant à sa chère église d'Anastasie , il jette une plainte amère
contre ceux qui l'ont mis en disgrâce et privé son troupeau du pain
de sa parole. Toutefois l'anathème est tempéré par la résignation
du chrétien qui cherche à s'oublier lui-même, pour reporter toutes
ses pensées vers le ciel , et il médite sur la destinée de l'âme en
versant ses angoisses , ses désillusions , ses tristesses , dans le sein
de Dieu où tout se transforme en bénédictions .
Grégoire de Naziance ne cultive pas seulement la poésie pour
charmer sa solitude, mais pour achever sa mission, pour com-
pléter son apostolat. Il n'eut d'autre but que d'offrir à la jeu-
nesse des modèles chrétiens pour servir de contre-poids à l'en-
seignement profane .

Synésius. Un autre prince de l'Église , le grand Synésius , qui


fut disciple de la célèbre Hypatie, semble avoir été destiné à unir
dans sa personne la philosophie païenne avec la théologie chré
(15 )
tienne par le chainon de l'art. C'est un sage devenu croyant; c'est
un Platon chrétien parlant la langue de Pindare. Il célèbre le
Christ , mais sans renoncer à la philosophie néoplatonicienne qu'il
a puisée dans les écoles d'Alexandrie. Ses nouvelles croyances
n'ont rien changé aux allures de son esprit amoureux de l'abstrac-
tion métaphysique et se jetant à corps perdu dans les sentiers
ténébreux de l'idéalisme contemplatif qu'éclairait pour lui le flam-
beau de la foi. Synésius est le plus oriental des poëtes chrétiens.
Ses hymnes primitifs ont une teinte païenne qui se perd peu à peu
dans l'onction des chants sacrés. Le spectacle de la nature et des
nuits étoiléés sous le beau ciel de Cyrène , sa patrie, répand sur
ses vers des couleurs d'or et de saphir qui le font ressembler à un
barde de l'Orient. Il est resté de cette riche nature dans l'imagina-
tion de Synésius comme un éblouissement qui fait resplendir les
nuages de la métaphysique , et transfigure les objets dans l'impal-
pable éther du mysticisme. Les souvenirs de l'art antique obsèdent
cette brillante imagination , alors même que la raison du philo-
sophe se courbe sous le joug de la foi 1.
Le païen se retrouve encore dans son attachement aux choses
de la terre , poussé jusqu'à la morale facile des épicuriens. « Ac-
>> corde-moi , dit-il à Dieu, la splendide faveur d'une vie tran-
>> quille , éloignant à la fois la pauvreté et le terrestre fléau de la
>> richesse. » C'est la modération d'Horace , le sit modus in rebus .
Ce n'est pas là l'esprit de l'Évangile. Synésius n'avait pas consenti
à se séparer de son épouse pour entrer dans le sacerdoce , n'ai-

1 Synésius avait des idées très-larges. Entendez-le condamner cette im-


mixtion du pouvoir spirituel et du pouvoir civil qui fut si fatale à l'empire
grec et si fatale à l'empire de la foi.
(
1
Dans les temps antiques , dit-il, les mêmes hommes étaient prêtres et
juges . Les Égyptiens et les Hébreux furent longtemps gouvernés par des pré-
tres ; mais , comme l'œuvre divine se faisait ainsi d'une manière tout humaine,
Dieu sépara ces deux existences : l'une resta religieuse , l'autre toute poli-
tique. Pourquoi essayez-vous donc de réunir ce que Dieu a séparé , en mettant
dans les affaires , non pas l'ordre , mais le désordre ? Rien ne saurait être plus
funeste. Vous avez besoin d'une protection , allez au dépositaire des lois ; vous
avez besoin des choses de Dieu , allez au prêtre de la ville. La contemplation
est le seul devoir du prètre qui ne prend pas faussement ce nom.>>>
( 14 )
mant pas , disait-il , les furtives amours. C'était une âme droite ,
pure et candide , mais éprise des attraits de la terre, la gloire et
l'amour, et portée vers la foi pour apaiser le tumulte des passions
et les orages de la pensée. Rien ne prouve mieux que l'exemple
de Synésius , combien, en ce temps--là , on avait besoin de Dieu
pour combler le vide qu'avait fait dans le cœur l'extinction des
croyances idolatriques. Quand le pontife dévoué à son saint mi-
nistère cut abreuvé son âme aux sources sacrées , une corde nou-
velle fut ajoutée à sa lyre , et , sans briser les liens qui l'attachaient
à la terre , ses hymnes , consacrées à la gloire du Dieu fait homme ,
furent, dans la forme comme dans le fond , d'une irréprochable
orthodoxie. Écoutez ce chant céleste , une des plus belles inspira-
tions du grand évêque de Ptolémaïs :
« ..... Le premier pour toi , ô bienheureux immortel , ô Fils glo-
rieux de la Vierge , Jésus de Solyme! j'ai trouvé un chant sur
>> des mètres nouveaux qui font vibrer les cordes de la lyre .
>> Sois-moi propice , ô Roi ! et accueille la mélodie de ces pieux
>> concerts. Nous chanterons l'impérissable Dieu , glorieux Fils du
>> Dieu père de tous les siècles , le Fils créateur du monde , essence
>> universelle , sagesse infinie, Dieu parmi les êtres célestes et mort
>>parmi les habitants du monde souterrain.
>> Lorsque , du sein d'une mortelle , tu jaillis sur la terre , la
>> science des mages , devant une étoile levée dans les cieux , s'ar-
>>rêta stupéfaite , se demandant quel était ce nouveau-né , quel
>> serait ce Dieu inconnu : un Dieu, un mort ou un roi ?
>>Allons , apporte les présents , les saintes prémices de la myr-
>> rhe , l'offrande de l'or, les pures vapeurs de l'encens ! Tu es
>>Dieu; reçois l'encens. Tu es roi ; je t'offre l'or : la myrrhe con-
>> viendra pour ta tombe. Ta présence a purifié la terre , et les
>> flots de la mer et les routes où passa le démon , les plaines
>>liquides de l'air et les profonds abîmes de la terre. Tu viens au
>> secours des morts, Dieu descendu dans l'enfer ! Sois propice , ô
>> Roi ! et accueille la mélodie des pieux concerts 4. »
Voilà l'enthousiasme, voilà l'accent de l'âme éprise des splen-

1 Villemain , Essais sur Pindare et la poésie lyrique.


( 15 )
deurs divines , voilà le cri de nos misères élevé vers le ciel dans
l'hymne invocatoire du pontife destiné à de si rudes épreuves.
Une chose me frappe dans le caractère de ce poëte , c'est la séré-
nité de sa poésie , qui a l'œil de l'aigle , mais le vol et la beauté
du cygne. Ses malheurs publics et privés n'ont jamais retenti sur
sa lyre. Dieu sait cependant s'il fut malheureux. Il vécut assez
pour voir mourir avant lui tous les siens , disperser son troupeau
qu'il portait dans ses charitables entrailles , s'écrouler enfin , dans
une invasion de barbares , ce temple sacré qu'il avait juré de dé-
fendre jusqu'au dernier soupir, et dont il embrassait les colonnes
quand il fut écrasé sous ses débris .
A la fin du quatrième siècle , le lyrisme pénétra dans l'Occident,
grâce à l'initiative de saint Ambroise.

CHAPITRE V.

L'HYMNE SACERDOTAL DANS L'OCCIDENT.

Saint Ambroise. Ce vénérable pontife , qui avait interdit


l'accès du temple à Théodose, souillé du massacre de Thessalo-
nique , n'avait pas dans son âme moins de piété que de courage.
Tandis qu'il était persécuté par l'impératrice Justine, qui pro-
fessait l'arianisme , le peuple de Milan passait les nuits en prières
pour veiller à sa défense. Ambroise , pour tromper la fatigue et
l'ennui des fidèles, introduisit dans son église le chant des psaumes,
comme en Orient. Le saint évêque lui -même avait composé des
hymnes pleines de suavité et de grandeur, d'élégance et de gra-
vité , où il répandait son âme devant Dieu , dans les extases de
la foi. Lisez celle-ci , d'un caractère tout romain , mais où la grâce
évangélique tempère la sévérité du style :
Deus creator omnium ,
Polique rector, vestiens
Diem decoro lumine ,
Noctem soporis gratià.
(HYMN. 2.)
( 16 )
Voilà le quatrain de huit syllabes , où l'accent et bientôt la rime
vont remplacer la quantité moins favorable à l'harmonie musicale.
C'est à saint Ambroise aussi qu'on attribue le Te Deum : le Te
Deum, le plus magnifique hommage d'adoration que l'homme ait
fait à la Divinité; le Te Deum, dont les accents solennels réson-
nent dans les temples pour consacrer tous les triomphes et toutes
les joies de la terre ; le Te Deum , dont la majesté n'a rien de
comparable dans aucune littérature , et dont le chant est imité ,
dit- on , de celui par lequel on célébrait le triomphe des guerriers
romains au Capitole.

Grégoire le Grand. Deux papes , Damase et Grégoire le


Grand , travaillèrent , après saint Ambroise, à fixer les règles du
plain-chant , écho des hymnes de Cérès à Éleusis. Grégoire , unc
des grandes lumières de l'Église et une des colonnes de la pa-
pauté , eut l'honneur de laisser son nom à la liturgie romaine et
au chant religieux. Il a composé lui - même au milieu de ses
graves occupations , ces belles hymnes sacrées dont l'inspiration
est bien supérieure aux aimables frivolités de la muse païenne.
On l'a accusé d'avoir voulu réduire en cendres dans un vaste
brasier les chefs-d'œuvre de l'antiquité, pour mieux établir le
règne du catholicisme. C'est une calomnie dont on est heureuse-
ment parvenu à venger sa mémoire.
On a sans doute , dans ces siècles de foi ardente et passionnée ,
détruit, par un excès de zèle, bien des monuments du passé, ct
enseveli sous les décombres bien des chefs - d'œuvre de l'esprit
humain; mais on n'eut guère à déplorer qu'en Orient ces actes
de monstrueux vandalisme , contre lesquels protestait saint Basile
en écrivant son traité Sur la manière de lire avec fruit les au-
teurs profanes , où ce grand docteur de l'Église grecque montrait
l'utilité qu'on pouvait retirer de cette lecture , au point de vue de
la morale et de la foi. La littérature chrétienne ne comptait pas
assez de modèles pour qu'il fût possible à cette époque de se
passer impunément de l'étude des classiques. Si cette étude n'était
pas sans danger pour la foi, elle ouvrait à l'esprit des clartés
fécondes ; l'étouffer , c'était plonger les peuples dans l'ignorance
( 17 )
et consommer la décadence de l'art , en privant le génie des beau-
tés de la forme. Saint Basile l'avait compris;et les profanateurs
du génie humain , qui , par un fanatisme insensé , croyaient faire
œuvre pie en détruisant les monuments littéraires du paganisme ,
étaient sans le savoir complices de Julien , défendant aux chré-
tiens l'enseignement des lettres profanes, pour discréditer le chris-
tianisme par le honteux spectacle de son infériorité littéraire.
Aurait-on compris l'avénement du Christ, si l'on eût ignoré les
mœurs païennes ? Quoi qu'il en soit, l'Église d'Occident ne porta
jamais une main sacrilége sur les grands monuments de la litté-
rature romaine, et ne condamna pas ses écrivains pour n'avoir
point connu l'Évangile. Si saint Jérôme fit un reproche amer
aux élus du sacerdoce de négliger la Bible et l'Évangile pour l'é-
tude de Virgile, on sait que le solitaire de Bethleem , dans sa
retraite studieuse , expliquait à la jeunesse les œuvres du poëte
de Mantoue.
Rien d'étonnant d'ailleurs si Virgile fut respecté , lui qui , dans
sa quatrième églogue , par je ne sais quel pressentiment divin ,
semblait avoir prévu la venue du Christ , et dont le moyen âge ,
séduit par la magie de ses vers , avait fait un enchanteur. C'est le
génie de Virgile qui présida aux essais de la muse épique , depuis
les poëmes narratifs et didactiques , dont nous parlerons tout à
l'heure , jusqu'à la Divine Comédie. Mais ce n'est pas Virgile scu-
lement qui entretint le feu sacré de l'art dans l'âme des poëtes
inspirés par le christianisme. Horace obtint aussi ce privilége ,
par l'énergique concision et la fermeté romaine de ses belles odes ,
auxquelles ne manquait que la flamme divine de l'enthousiasme
religieux .

Prudence. Prudence , le grand lyrique du quatrième siècle ,


s'est nourri de la lecture d'Horace. Ce Romain d'Espagne a re-
cueilli l'héritage des poëtes latins dans les mâles accents de sa
langue virile , à laquelle l'Évangile a prêté sa grâce. Voyez com-
bien était puissant le génie de l'empire ! Ce n'est pas la cité des
Césars qui produit les plus grands poëtes de l'époque bizantine ,
c'est l'Espagne et la Gaule. La patric des Sénèque, des Lucain, des
2
( 18 )
Martial, si romaine par la grandeur d'âme et la fierté du carac-
tère , donna le jour à Juvencus et à Prudence. La Gaule , patrie de
Rutulius , si célèbre par ses écoles de rhéteurs , vit naître Ausone ,
saint Paulin , saint Prosper , Sidoine Apollinaire , saint Avit et
Fortunat. Trois de ces poëtes se sont illustrés dans l'arène lyrique :
Prudence et saint Paulin au siècle des Pères , et Fortunat au sein
de la barbarie. Le premier est un laïque, les autres sont des pon-
tifes comme Grégoire de Naziance et Synésius. Sans doute Pru-
dence , quoique laïqué , était profondément versé dans la science
religieuse , ses poëmes didactiques le prouvent surabondamment ;
mais la poésie n'est pas pour lui ce qu'elle fut pour la plupart
de ses émules : le complément du sacerdoce. Prudence fut un
jurisconsulte et un administrateur avant d'être un poëte. C'est
à l'âge de cinquante-sept ans qu'il prend la lyre ; et, en vérité ,
on ne s'attendrait pas à rencontrer l'enthousiasme dans cette ma-
turité , où l'arbre de la vie , dépouillé de ses fleurs , n'a plus à
donner que des fruits de sagesse et de calme raison. Mais Pru-
dence, converti au christianisme après une jeunesse assez ora-
geuse , s'il faut en croire son repentir, entra dans le sanc-
tuaire de la poésie chrétienne avec tout le zèle du néophyte.
De là la source de son enthousiasme religieux. L'art pour lui ne
fut pas un délassement, mais un sacerdoce. L'instrument poétique
que lui fournissait son siècle était couvert sans doute de la rouille
des âges , et ceux qui s'en servaient autour de lui en faisaient un
emploi puéril ou dégradant ; mais Prudence sut le rajeunir et le
transformer par l'heureuse imitation des poëtes profanes, depuis
Lucrèce jusqu'à Juvénal, et par l'étude des livres saints , source
intarissable d'inspirations sublimes. Nous avons de lui deux re-
cueils lyriques , dont l'un est intitulé : Cathémérinon et l'autre
Péristéphanon. Le premier contient les chants destinés à la célé-
bration des heures chrétiennes et de deux grandes fêtes de l'an-
née : la Nativité et l'Épiphanie. Les hymnes du matin et du soir
sont particulièrement remarquables. Le poëte chrétien y marche
sur les traces du poëte de Tibur. Mais quelle différence d'inspira-
tion! Tandis qu'Horace ne rêve que la gloire et les doux loisirs ,
en chantant les louanges d'Auguste et de Mécène , Prudence ne
( 19 )
cherche que la gloire de Dieu et les austères plaisirs de l'âme
chrétienne en chantant les louanges du Christ. L'aube matinale
qui chasse les ombres de la nuit devient , dans les vers de Pru-
dence , le symbole de ce soleil de vérité qui dissipe les ténèbres
de l'erreur et du vice. La description du sommeil et des songes
nocturnes est pour lui l'occasion d'un beau contraste entre les
soucis et les terreurs du méchant et les célestes visions du chré-
tien que le ciel inonde de ses joies pures. Si l'on veut sonder
l'abîme qui sépare le paganisme du christianisme , il faut mettre
en parallèle l'ode d'Horace sur la mort de Quintilius et l'hymne
funèbre des Cathémérinon. Il y a là toute la distance du néant à
l'immortalité. Tandis que l'ami d'Horace semble mort pour tou-
jours , tandis qu'un sommeil éternel pèse à jamais sur sa paupière
éteinte, l'étoile de l'immortalité se lève sur le tombeau du chré-
tien , et son âme , entrée dans le sein de Dieu , attend qu'à la voix
de l'archange , le corps sorte de sa poussière pour revivre d'une
éternelle vie.
L'hymne de l'Épiphanie est la perle du recueil. Le poëte y
donne la mesure de son imagination , quand il décrit avec des
couleurs orientales l'adoration des mages , guidés par une étoile
miraculeuse au berceau du divin Enfant de Bethléem. L'antiquité
n'a pas surpassé la grâce touchante des strophes suivantes , sur le
martyre des innocents massacrés par la férocité d'Hérode :

Salvete flores martyrum ,


Quos lucis ipso in limine
Christi insecutor sustulit ,
Ceu turbo nascentes rosas .
Vos prima Christi victima ,
Grex immolatorum tener ,
Aram sub ipsam simplices
Palma et coronis luditis .

« Ces vers , dit M. Villemain , ne périront jamais , et seront


chantés sur la dernière terre barbare que le christianisme aura
conquise et bénie. >>
Les Péristéphanon, où le poëte chante l'héroïsme du martyre ,
( 20 )
sont des odes triomphales à la manière de Pindare. De longs récits
s'y déroulent mêlés à la prière et aux chants de gloire en l'hon-
neur de ces sublimes confesseurs de la foi , dont les effroyables tor-
tures sont retracées avec une énergie qui n'a d'égale que la con-
stance des victimes épuisant la rage des bourreaux. Les Martyres
de saint Laurent et de saint Romain se distinguent entre tous
par la richesse des développements et l'éclat du style. La prière
O Christe numen unicum, que le poëte met dans la bouche de saint
Laurent pour la conversion de Rome , qui fut le couronnement de
son martyre , est écrite avec l'âme d'un Romain , fier du triomphe
de l'empire qui réunit sous son sceptre tant de nations , mais
honteux de le voir encore soumis à la servitude de l'idolatrie et
des passions brutales.
Prudence possède donc , si je puis dire , les deux talismans du
poëte : la force et la grâce , et son enthousiasme, pour n'avoir pas
la fougue juvénile, n'en sort pas moins d'un cœur ému et d'une
imagination puissante. Son inspiration est supérieure à celle des
lyriques profanes , sans en excepter Pindare , car Dieu en est la
source et la fin. Quant à la langue , il n'y faut pas chercher la pu-
reté , ni même l'élégance classique. Quelle que soit sa supériorité
sur les païens de son temps pour la langue aussi bien que pour
les sentiments et les idées, le poëte chrétien n'est pas exempt
des défauts de la décadence. Il serait puéril de le comparer aux
modèles classiques : à un nouvel ordre d'idées il faut une langue
nouvelle. Horace et Prudence sont deux grands poëtes ; seulement
l'un porte la livrée d'Auguste et l'autre la livrée du Christ. Si
Horace cût vécu au siècle de Prudence , il ne lui serait supérieur
ni pour le fond ni pour la forme. Ne comparez pas des poëtes si
différents. Étudiez-les l'un et l'autre, et dites que le poëte le plus
grand est celui qui porte le plus haut votre cœur. Horace vous
formera le goût , Prudence formera votre âme. Mais que dans
les écoles chrétiennes , dans les séminaires même , on admette
Horace à l'exclusion du poëte chrétien , c'est une inconséquence
qu'on peut difficilement s'expliquer. Prudence fut en honneur
dans tout le moyen âge. C'est la renaissance qui , dans son engoue-
ment pour l'antiquité et dans son indifférence religieuse , a ré-
( 21 )
pudié le chantre de la foi , l'apologiste des martyrs , sous prétexte
qu'il n'avait pas parlé assez purement la langue de Virgile et
d'Horace .

CHAPITRE VI .

LES POETES DE LA GAULE AU CINQUIÈME SIÈCLE.

Paulin . -

Sur cette même terre d'Espagne où Prudence avait


vu le jour, un homme d'une des premières familles de la Gaule ,
un sénateur de Rome , parvenu aux plus grands honneurs dans
l'empire , Paulin , le disciple et l'ami d'Ausone, s'était converti au
christianisme , à la voix d'une épouse bien-aimée , Thérésia, pieuse
comme celle qui , plus tard , illustra ce nom par sa sainteté , et qui
devait naître dans ce même pays de foi où le cœur est aussi brû-
lant que le ciel. Paulin avait renoncé aux grandeurs humaines ,
mais l'enthousiasme religieux l'avait fait poëte. L'instrument était
déjà monté; et l'artiste n'exécutait , à l'exemple d'Ausone , que des
fantaisies païennes aussi vides que sonores , jeux d'imagination im-
puissants à faire vibrer les cordes intimes et profondes de la sen-
sibilité. Mais quand le christianisme eut versé dans ce cœur tendre
ses trésors d'amour et d'inépuisable charité, Paulin se sentit inondé
d'une sainte ivresse qui jaillit en flots d'harmonie pleins d'onction
évangélique. C'était une belle âme , affectueuse et douce , mélan-
colique et sereine , un ange de la terre répandant autour de lui
le parfum de ses vertus et le baume de ses vers aimables et gra-
cieux , qui semblent un sourire du ciel séchant les larmes de la
terre , comme le soleil écartant les voiles de la nuit absorbe la
rosée sur le calice des fleurs. Paulin , après avoir distribué aux
pauvres tous ses biens , s'était retiré avec Thérésia à Nole en Cam-
panie , auprès du tombeau du dernier évêque , le martyr saint
Félix , auquel il avait voué un culte de piété enthousiaste , et dont
il devait être appelé par le peuple à recueillir le glorieux héri-
tage. C'est dans les poëmes qu'il a composés en l'honneur de saint
( 22 )
Félix que Paulin a épanché toute sa tendresse. « Laisse-moi me
tenir assis à tes portes , » s'écrie-t-il , dans un de ces chants suaves
qui laissent lire jusqu'au fond de son âme , « souffre que , chaque
matin , je balaye tes parois , que , chaque soir , je veille à leur
garde. Laisse-moi finir mes jours dans ces emplois que j'aime.
Nous nous réfugions dans ton giron sacré. Notre nid est dans ton
sein. C'est là que , réchauffés , nous croissons pour une meilleure
vie , et , nous dépouillant du fardeau terrestre , nous sentons ger-
mer en nous quelque chose de divin , et naître les ailes qui nous
égaleront aux anges.>>> Saint Paulin ne fait pas de l'art pour l'art ,
il est chrétien avant d'être poëte. Un parfum de sainteté enve-
loppe sa poésie comme sa personne. Il ne vise pas à l'élégance ;
ce qui fait le charme de ses vers , c'est leur douce mélancolie.
On a dit avec raison que la mélancolie formait le caractère
distinctif de la poésie chrétienne. Non pas que l'antiquité classi-
que et les nations orientales surtout aient ignoré cet état de l'âme,
et que leur poésie soit privée de ce charme puissant : nous l'avons
prouvé en parlant des Hébreux , des Indiens et de Simonide chez
les Grecs ; mais en dehors du christianisme , la mélancolie n'est
qu'un effet de tempérament, une disposition de l'âme à la médita-
tion, à la rêverie , comme chez les Hindous ; ou bien l'écho des mal-
heurs publics , comme chez les Hébreux ou dans la Grèce au temps
d'Eschyle et de Simonide. La mélancolie chrétienne a sa source
dans la connaissance du cœur humain et dans la manière dont le
christianisme envisage la destinée de l'homme sur la terre. Jouir
de la vie comme d'un bien suprême , telle était la maxime de l'an-
tiquité païenne. Une divinité fatale , inexorable , jalouse du bon-
heur des hommes ôtait aux malheureux l'espoir de la délivrance
et ne laissait à l'infortune d'autre consolation que le cri de ré-
volte de Prométhée. Pour le chrétien, la terre est un lieu d'exil ;
le ciel est sa patrie. L'espérance lui sourit au milieu des larmes ;
armé de cette divine boussole , il traverse les flots orageux de la
vie, tendant aux malheureux une main secourable pour les ar-
racher au naufrage , et luttant sans cesse contre l'effort des vents
contraires jusqu'à ce qu'il ait atteint les éternels rivages. La mé-
lancolie chrétienne est la muse de l'Évangile méditant sur la fra
( 25 )
gilité des choses humaines , le regard tourné vers le ciel , et
rappelant vers Dieu l'humanité dégénérée ; ce n'est pas une con-
templation égoïste, une secrète volupté de l'âme savourant l'ivresse
d'un mysticisme raffiné ; c'est la passion des âmes tendres dont le
christianisme a épuré les affections et qui embrassent l'humanité
d'une immortelle étreinte , en s'abîmant dans l'infini. Tel nous ap-
paraît saint Paulin au seuil des temps barbares.
J'ai cité tout à l'heure celui dont il se disait le disciple : Ausone ,
à la fois poëte et chrétien , personnification de l'homme de lettres
dans ce siècle de décadence. Il faut esquisser ici le portrait de ce
dernier représentant des lettres païennes au sein du christia
nisme .

Ausone. - Le contraste que nous présente Ausone avec saint


Paulin est un curieux phénomène. Nés tous deux dans la Gaule
au temps de la splendeur des écoles de rhétorique et de gram-
maire , tous deux convertis au christianisme , l'un renonce aux
honneurs pour vivre , dans l'obscurité , de la vie des saints , tan-
dis que l'autre verse tout l'encens de sa parole aux pieds du sou-
verain dont il recherche les faveurs .
Paulin , chrétien de cœur et d'imagination autant que d'esprit ,
sent tout le vide de la muse païenne , et consacre son génie à
célébrer ses nouvelles croyances ; Ausone, en abjurant le paga-
nisme pour embrasser la foi , conserve en littérature le culte de
ses dieux , et l'Olympe reste son idéal poétique. C'est l'ancêtre de
l'école de Ronsard et c'est l'ancêtre de Boileau , chrétiens inconsé-
quents , qui séparent l'imagination de l'esprit et du cœur, et qui
placent le beau en dehors du vrai et du bien, comme si cette tri-
nité de l'âme n'était pas fondue dans une indissoluble harmonie ;
comme si le beau n'était pas la splendeur, le rayonnement, l'irra-
diation du vrai et du bien. Ausone avait du moins pour excuse
l'empire de la mythologie , qui n'avait pas disparu du monde litté-
raire et qui n'était pas encore remplacée par la poésie des nou-
velles croyances. Le rhéteur gaulois paya l'inconséquence par la
perte de toute inspiration véritable : il fut artiste, jamais poëte. Ses
vers n'étaient pas l'écho de son âme; c'était un jeu d'imagination.
( 24 )
Il n'obéissait pas à ses convictions en invoquant les dieux olym-
piques ; il ne cédait qu'à la force de l'habitude. Le système mytho-
logique était pour Ausone un costume conventionnel , qu'il croyait
ètre le vêtement obligé de la muse. Sous la draperie , il n'y avait
rien que la chimère; mais le démon de l'art l'obsédait à ce point ,
qu'il versait des larmes d'imagination pour déplorer, au nom des
Muses , la retraite où Paulin confinait son âme avec son génie.
La correspondance poétique de ces deux hommes remarquables ,
séparés de tendances , mais unis de cœur, est bien intéressante
au point de vue esthétique , car elle établit manifestement cette
vérité que proclame la littérature de tous les peuples : SANS CON-
VICTIONS , PAS DE POÉSIE ; l'inspiration est en raison de nos croyances ;
l'enthousiasme n'habite pas les cœurs vides de Dieu. Paulin , poëte
sans art , écrit des vers sublimes , parce qu'il s'inspire de ses
croyances; Ausone , artiste habile , en est réduit à des jeux d'es-
prit, parce qu'il évoque des souvenirs classiques au lieu de faire
appel à ses sentiments chrétiens . Le paganisme littéraire était tel-
lement puissant sur son imagination , qu'il faut lire attentivement
ses œuvres pour y saisir, à de rares intervalles , quelque trace de
sa foi nouvelle. On lui a plus d'une fois contesté le titre de chré-
tien, et ce n'est pas sans raison. Le christianisme avait si peu
d'empire sur son esprit, que , dans un petit poëme où il se plaît
à rassembler toutes les triades mythologiques et autres , il jette ,
pour l'amour de Dieu , à la fin de la pièce et pour compléter son
énumération , le symbole de la trinité divine : Deus unus et tri-
plex. Voilà cependant un homme à qui il ne manquait , pour être
un vrai poëte et un poëte de haute lignée, qu'un ardent amour
des choses de Dicu, et un plus grand souci de son âme que de son
talent. S'il avait compris que la muse était descendue du Parnasse
pour monter au Calvaire, Ausone aurait surpassé Paulin et Pru-
dence , et les âges futurs ne verraient pas en lui un écho affaibli
d'une littérature éteinte.
La poésie est dans le cœur bien plus que dans l'imagination.
Or Ausone avait du cœur, et comme homme , et comme ami , et
comme fils ,et comme père , et comme époux. Ses relations avec
Paulin témoignent assez de sa tendre sollicitude pour ce disciple
( 25 )
bien-aimé; mais qu'il est loin du saint poëte qui, pour répondre
à ses récriminations païennes , lui promet de le porter éternelle-
ment au fond de ses entrailles , jusque dans le sein de Dieu , parce
que l'âme ne peut pas plus oublier que mourir. C'est ici qu'on
peut juger toute la distance qui sépare le paganisme de l'Évangile !
On pourrait pardonner au rhéteur gaulois son engouement
pour la mythologie païenne ; mais ce qui est moins pardonna-
ble , c'est l'exemple d'un chrétien consacrant à la mémoire de
ses parents morts des chants funèbres où les images mythologi-
ques , Caron et sa fatale barque , comme dirait Boileau , rempla-
çaient les sentiments et les immortelles espérances qui font la
gloire du chrétien. Le poëte avait conservé dans son esprit toutes
ses habitudes de rhéteur. Il ne comprenait pas que la poésie pût
se passer du secours de la mythologie.
Après trente années de professorat , Ausone quitta sa chaire de
rhétorique de Bordeaux pour aller à Trèves faire l'éducation de
Gratien. C'est là qu'il composa le Centon nuptial, poëme ordu-
rier, écrit avec de la boue , pour complaire à Valentinien , qui ,
en traitant le même sujet , avait voulu rivaliser de talent et d'im-
moralité avec le poëte , précepteur de son fils. Monument de bas-
sesse qui atteste la dégradation et la misère du temps , non moins
que ce panégyrique de Gratien , où le rhéteur porte aux nues
l'empereur son élève , dont le principal mérite , à ses yeux , est
de l'avoir élevé au consulat , devenu désormais une brillantedo-
mesticité de cour. Il faut l'entendre s'extasier sur chaque mot du
décret qui le nomme consul. Les termes les plus vulgaires sont
pour lui des traits de génie. Ces grands représentants de l'intelli-
gence, ces professeurs de grammaire et de rhétorique, qui avaient
illustré la Gaule depuis deux siècles , ne comprenaient plus la
dignité humaine, et faisant de leur art un métier, vendaient leurs
talents à la puissance , pour jouir de vains honneurs à l'ombre
d'un trône vermoulu , prêt à s'écrouler sous les coups des bar--
bares .
C'est grâce à ces rhéteurs cependant que la culture intellec-
tuelle se perpétua dans l'empire durant l'époque funeste des inva-
sions . Ausone était en relation avec la plupart d'entre eux. Les
( 26 )
épîtres qu'il leur a consacrées sont d'un grand intérêt historique ,
car c'est par elles que nous connaissons la vie de cette classe let-
trée , véritable corporation, qui se recrutait en Gaule jusque dans
la noblesse , preuve irrécusable de l'estime et de la considération
dont on entourait ces savants interprètes de l'antiquité , et ces
panégyristes publics ensevelissant l'empire dans les splendeurs
de la parole. L'intérêt poétique , il ne faut pas le chercher dans
ces épîtres où l'érudition s'étale avec autant de puérilité que de
pédantisme. La poésie aux mains des rhéteurs , c'est un méca-
nisme dont le seul mérite est la difficulté vaincue. Aussi le genre
didactique et le genre descriptif furent-ils en honneur à cette
époque de décrépitude littéraire.
Le meilleurdes ouvrages d'Ausone est incontestablement la
Moselle , poëme descriptif, où l'auteur raconte son voyage sur les
bords du fleuve où Trèves est assise. C'est le pendant de l'Itiné-
raire de Rutilius , avec cette différence que Rutilius était poëte ,
parce qu'il portait Rome et la Gaule dans son cœur, tandis qu'Au-
sone n'est qu'un artiste s'amusant à peindre, sans idéal , la nature
pittoresque qu'il a devant les yeux. La Moselle d'Ausone , c'est le
Rhin de Victor Hugo écrit en vers ; mais l'avantage reste au poëte
latin. Le plus grand mérite d'une topographie en prose , c'est
l'exactitude : M. Victor Hugo ne s'en est point soucié; Ausone a si
fidèlement reproduit la nature , que l'illustre Cuvier a invoqué
son témoignage , comme Buffon avait fait celui d'Oppien. L'auteur
de la Moselle est précis comme la science dans ses descriptions
anatomiques. Le copiste de la réalité a devancé de quinze siècles
les réalistes de nos jours , qui croient avoir inventé un nouveau
système à la taille du siècle.
Quand on ne trouve plus en soi ni hors de soi aucune noble
émotion , aux mouvements de l'âme on substitue les mouvements
de la matière. C'est logique. L'art de dire les petites choses qui ,
selon Buffon , est plus difficile que celui de dire les grandes , a
été porté aussi loin par le peintre de la Moselle que par l'auteur
des Trois Règnes de la nature. Singulière affinité entre le poëte
descriptif de l'empire romain et celui de l'empire français ! C'est
qu'ils appartiennent l'un et l'autre à la dégénérescence du système
( 27 )
classique. Mais ce qui est plus curieux encore, c'est la recherche
des phénomènes extraordinaires , des effets étranges et des images
bizarres par où Ausone ressemble à Victor Hugo s'abandonnant
aux fantasmagories de son imagination. Ajoutons à la décharge du
poëte latin , que s'il n'a pas la puissance de pinceau du poëte mo-
derne , il ne pousse pas du moins , comme lui , les choses jusqu'à
l'extravagance. Dans l'intéressant chapitre qu'il consacre à Ausone,
M. Ampère fait un ingénieux rapprochement entre Ausone et les
poëtes italiens , espagnols , français , du seizième siècle. L'affecta-
tion , la recherche , la subtilité , la mignardise, la grâce maniérée
des concetti et des cultos , qui ont ébloui et égaré la poésie fran-
çaise encore au berceau , se retrouvent dans l'Amour crucifié du
poëte de la décadence latine. Il n'est pas jusqu'au vague et à l'in-
décision de l'école de Châteaubriand et de Lamartine qu'on ne
découvre dans les descriptions de la Moselle; tant les littératures
vieillies se ressemblent dans leurs procédés , voilant la vérité sous
les richesses artificielles de la forme et la nouveauté des combi-
naisons.

Ce qu'on ne trouve pas dans Ausone , c'est la rêverie mélan-


colique et les nobles élans religieux de la muse moderne rejetant ,
comme Paulin , les puérils ornements de la mythologie pour
chercher le Dieu de l'Évangile dans la nature et dans le cœur
humain , après les bouleversements de la société et les malheurs
de la guerre , tandis qu'Ausone , oubliant son âme dans les stu-
dieux loisirs d'une vie insouciante , jouait avec ses vers au pied
du volcan qui minait l'empire , comme un enfant jouant avec des
hochets sur le bord d'un abîme .

Sidoine Apollinaire. - Parmi les chrétiens qui , dans la Gaule ,


cultivèrent les lettres au cinquième siècle , un des plus célèbres
est Sidoine Apollinaire , que nous pourrions rapprocher d'Ausone,
bien qu'il soit né au temps des invasions. Ce poëte , sorti des
rangs de la noblesse et gendre de l'empereur Avitus , après avoir
joui des plus grands honneurs , devint évêque de Clermont. Mais
la plupart de ses vers , écrits avant son élévation sur ce siége
épiscopal , sont aussi païens que ceux d'Ausone. Formé à l'école
( 28 )
des rhéteurs gaulois , son bagage littéraire est un composé d'épî-
tres , de panégyriques , d'épithalames et d'impromptu , le tout
assaisonné de flatteries hyperboliques et semé d'ornements pé-
dantesques empruntés à la mythologie. Sidoine fit , à quelques
années d'intervalle , le panégyrique de trois empereurs : Avitus
son beau-père , Majorien et Anthémius , pâles et fragiles soutiens
d'un édifice en ruines , souverains d'un jour auxquels le poëte ,
par la bouche de Jupiter , prophétisait un long règne , et qui ,
montés sur le trône par l'intrigue, en descendaient le lendemain
par l'assassinat. Autour de ces ombres qui vivaient entourées du
prestige des souvenirs , des hommes de lettres frivoles et ram-
pants, faisaient assaut de bel esprit pour gagner des faveurs pré-
caires. Jamais le vers de Corneille ne fut si vrai , c'était :

A qui dévorerait ce règne d'un moment.

Ne pouvant pas songer à faire de longs poëmes , on faisait de


petits vers à gros bénéfices , comme on fit au seizième siècle . L'im-
provisation en était le principal mérite. Ausone avait déjà brillé
dans l'impromptu ; Sidoine Apollinaire y déploya plus de facilité
encore que d'esprit. Le peuple , dans ces temps de malheur, ne
lisait pas; il vivait dans l'ignorance et dans l'anxiété. La seule
nourriture de son âme était la prédication évangélique. La culture
littéraire était donc entre les mains des rhéteurs . De là la forme
épistolaire , monnaie courante de l'esprit , mais monnaie fausse ,
marquée à l'effigie de la décadence , monnaie conventionnelle sans
rapport avec les besoins de l'époque. En dehors du christianisme ,
il n'y avait plus d'inspiration. Que pouvaient done produire ces
correspondances de rhéteurs ? Des riens ornés de tous les artifices
de la parole. Une littérature qui ne s'adresse pas au peuple est
condamnée à l'impuissance et restera à jamais privée de ce qui
fait la perfection de l'art : le naturel et la simplicité. Qu'est- ce
que l'art quand il s'éloigne de la nature ? Horace nous l'a dit : une
bagatelle sonore , nugae canorae.
Au cinquième siècle , la barbarie avait envahi les lettres. C'était
un nouvel élément corrupteur qui consommait la décadence.
( 29 )
Sidoine , malgré ses prétentions d'écrivain et son insouciance de
grand seigneur , sentait le dépérissement des études et l'affaisse-
ment du langage. Les vers où il déplore cette décadence ont trop
d'énergie et sont trop en dehors de ses habitudes d'esprit pour
ne pas exprimer un sentiment vrai. Amoureux de la description
comme Ausone , le poëte du cinquième siècle qui a initié l'histoire
à la vie des grands seigneurs dans leurs châteaux que décoraient
les chefs-d'œuvre des arts , les bibliothèques , les tableaux , les
statues , a peint aussi en couleurs vives, en traits vigoureux ces
barbares chevelus, hauts de sept pieds , dont l'aspect le remplis-
sait d'effroi , et qu'il poursuivait d'épigrammes secrètes , en leur
accordant l'encens banal de ses publiques adulations. Les rois
goths , pour s'attacher les populations , affectaient les allures des
empereurs romains , et s'attiraient ainsi les éloges des rhéteurs ,
toujours en quête de renommée et de faveurs. Sidoine cependant
ne conserva pas jusqu'au bout son rôle de courtisan. La carrière
civile n'avait plus rien à lui offrir. Préfet de Rome et patrice , il
avait vu élever sa statue sur le forum de Trajan. Une plus grande
et plus noble ambition était entrée dans son âme : il rêvait le
sacerdoce.

Le christianisme avait vaincu la société païenne et domptait


peu à peu les barbares. Les populations opprimées cherchaient
un refuge au pied des autels. Apollinaire comprit que là était
l'avenir du monde et de la civilisation , et il alla grossir les rangs
de la milice sacrée. Il renonça désormais à la poésie profane ;
mais les habitudes du rhéteur se retrouvent encore dans sa
correspondance avec les évêques de la Gaule. Il aime toujours à
faire de l'esprit , et semble plus familier avec la fable qu'avec
l'Évangile , avec les philosophes qu'avec les théologiens. La gra-
vité épiscopale n'était pas dans sa nature. Les vers chrétiens qu'il
fit , sans doute par esprit de pénitence , ne sont pas supérieurs en
inspiration à ses vers profanes. Le souffle des prophètes n'a pas
passé par ses lèvres ; mais s'il n'a point laissé de monument poé-
tique à la hauteur de ses nouvelles croyances , il en a laissé de
son courage et de son patriotisme. Au jour du triomphe , il a plić
devant les barbares ; mais aux jours de luttes , il a combattu
( 50 )
par la parole et peut-être même par le fer les envahisseurs de
l'Auvergne , et sa résistance fut assez énergique pour retarder
quelque temps la soumission de sa patrie à l'empire des Goths.
L'évêque de Clermont avait assez de courage pour s'ensevelir,
comme Synésius, sous les ruines du temple , si l'intrigue n'avait
pas déjoué ses généreux desseins .
Le cours de la pensée nous a amené à jeter un dernier coup
d'œil sur la poésie païenne à son déclin. Nous avons vu entrer
dans le sacerdoce le dernier de ses représentants. Le christia-
nisme , refuge du peuple contre l'oppression , s'est emparé peu à
peu des plus nobles intelligences ; et le Christ a vu plus d'un
rhéteur se ranger sous ses étendards.
Mais ce n'était pas assez de triompher du paganisme , la foi di-
vine avait à combattre l'hérésie qui éclatait dans son sein , quand
elle avait tant besoin de rassembler toutes ses forces pour lutter
contre la barbaric.

CHAPITRE VII .

CARACTÈRE DES PRODUCTIONS ÉPIQUES .

Ce n'était pas l'heure de cultiver , comme les païens, la poésie


par vanité d'artiste , pour se faire d'opulents loisirs et gagner les
faveurs et les applaudissements des souverains. La poésie devait
servir d'auxiliaire dans les combats de la foi qui étaient aussi ceux
de la civilisation. Le poëte comme le théologien était un ouvrier
de la vigne du seigneur. Instruire , tel était donc le but de la
poésie chrétienne , après avoir chanté les louanges de Dieu. Ce
fut la tendance du poëme épique sous la forme narrative et didac-
tique. Mais vous allez voir et comprendre que ce fut aussi la
cause de son infériorité. Sans doute , la poésie qui n'instruit pas
n'est qu'une musique agréable et d'une impression fugitive. La
parole en vers aussi bien qu'en prose n'est pas seulement com
( 51 )
posée de sons pour l'oreille et de couleurs pour les yeux. Si elle
se bornait à cela , elle serait vaincue d'un côté par la musique
dont l'harmonie plus vague est aussi plus pénétrante , et de l'autre
par la réalité plus vivante que l'art. La parole est le corps de
l'esprit, a dit Lamartine ; la voix humaine est son organe, la plume
son instrument. La poésie est une parole de flamme; elle échauffe ,
mais aussi elle éclaire. C'est le beau , mais aussi c'est le vrai. Or
le vrai , lumière de l'esprit, est un enseignement. Cependant la
poésie avant tout veut plaire par l'harmonie des sons et l'éclat des
images , et émouvoir par l'impression profonde des sentiments .
L'imagination et la sensibilité , ne l'oublions pas , sont , en poésie ,
les deux facultés maîtresses . La raison et la conscience ont aussi
leur part, non une part secondaire, mais indirecte. L'enseignement
dogmatique , l'instruction morale peuvent entrer dans les vues du
poëte , mais ne sont pas le but immédiat de la poésie.
Pour les poëtes chrétiens des premiers siècles , plaire était un
moyen , instruire était le but. Et il n'en pouvait être autrement.
La sévérité du temps ne permettait pas l'emploi de la poésie à
titre d'amusement , de distraction , de volupté d'esprit. C'eût été un
encouragement aux séduisantes fictions de la mythologie , dont il
fallait sevrer l'imagination pour détrôner le paganisme littérairc.
Mais l'empire de la poésie était trop puissant sur la jeunesse pour
qu'il fût possible de renoncer sans danger au commerce des
Muses. On s'exposait par cet abandon à repousser du sein de
l'Église les hommes d'imagination qu'attirait l'enseignement des
rhéteurs ; c'était former contre le christianisme la coalition des
lettres. Les poëtes chrétiens eurent assez de prudence et de tact
pour prévenir les dangers d'une telle situation. Le poëme narratif
fut consacré aux récits des principaux faits de l'Ancien et du Nou-
veau Testament, de la Bible et de l'Évangile. La vie et la passion du
Sauveur des hommes furent particulièrement choisies pour servir
à l'éducation de la jeunesse , par deux poëtes qui maintinrent
durant tout le moyen âge les traditions littéraires de l'antiquité :
Juvencus et Sédulius . D'autres racontèrent la vie des saints et
des martyrs pour les proposer en exemples à leurs contempo-
rains. Le poëme didactique fut un terrain réservé à la discussion ,
( 52 )
à la controverse , à la lutte contre le paganisme ou contre l'hérésie.
Toutes les forces du christianisme étaient nécessaires contre ce
double ennemi, qui prenait toutes les formes pour saper les fon-
dements de la foi. Les poëtes travaillaient comme les docteurs de
l'Église à construire l'édifice dogmatique. La poésie et l'éloquence
avaient un but commun , l'apologie du christianisme.
Quelle fut la valeur de ces premiers essais de la muse épique au
crépuscule du moyen age ? Le poëme narratif, tel qu'il a été conçu
par Sédulius et Juvencus , ne pouvait produire que des œuvres
médiocres. On l'a dit avec raison : il n'y a pas de poésie sans
fiction. Or les poëtes chrétiens du quatrième et du cinquième
siècle , par respect pour les livres saints , se bornèrent à mettre
en vers les textes de la Bible et de l'Évangile. Les vers n'étaient
pas sans élégance. Le mécanisme de la poésie ne se ressentait pas
autant que la prose des vices de la décadence. La versification
n'était pas toujours indigne de Virgile ; mais enfin c'était la forme
virgilienne sur un fond chrétien : la langue du paganisme pour
exprimer l'infini. Voici donc à quoi se réduisait cette poésic : une
imitation plus ou moins adroite de Virgile servant de traduction
à l'Écriture sainte. Du reste ni spontanéité , ni liberté, ni indé-
pendance , et , par suite , absence complète d'inspiration et d'en-
thousiasme. C'est une poésic sans entrailles à force de fidélité. On
conçoit que la fantaisie s'arrête devant de tels sujets. Mais que le
sentiment lui-même se glace au récit des merveilles où éclate la
divinité du Verbe, et que les souffrances du Fils de l'homme n'arra-
chent pas au poëte un cri de douleur et d'indignation contre ses
bourreaux , c'est trop mentir à la nature et au cœur humain , c'est
trop montrer d'impuissance à parler dignementdes grandes choses !
La poésie est le langage des dieux ; mais nous ne connaissons pas
celle des anges dans le ciel. L'homme seul peut émouvoir la sen-
sibilité de l'homme par le spectacle de ses malheurs et de ses
triomphes . La grandeur, le calme, la sérénité de l'Évangile , sont
des vertus célestes ; ce n'est pas ainsi que l'homme comprend la
souffrance. C'est pour cela que le Christ est Dieu , mais c'est pour
cela aussi qu'il est en dehors de la poésie humaine , parce qu'il
est au-dessus. On n'a pas réussi à poétiser la figure du Christ et on
( 55 )
n'y réussira jamais , car on ne peut pas idéaliser l'idéal. L'homme ,
fût-il Dieu , pourrait-il grandir la divinité ? La main tremble quand
on touche à ce type surhumain. En contemplant sa vie , on s'in-
cline et on adore ; on ne songe pas aux passions de l'homme ,
sinon pour leur imposer silence. C'est l'honneur de l'humanité
de n'avoir pas su faire l'épopée de la rédemption. Jupiter, c'était
T'homme à son plus haut degré de splendeur ; mais c'était l'homme
avec toutes ses passions .
Le Rédempteur c'est Dieu , non pas tel que l'homme l'a conçu ,
mais tel qu'il s'est révélé. L'impossibilité de la poésie à en faire
un mythe , une idole, est une des plus invincibles preuves de sa
divinité. Croyants , vous avez essayé de le peindre et votre imagi-
nation s'est confondue devant cet insondable mystère ; incrédules ,
essayez à votre tour et montrez ce que peut le génie humain se
mesurant avec l'Évangile ! L'esprit chrétien inspirera plus tard de
grands poëmes ; mais c'est l'homme sous la main de Dieu qui éveil-
lera l'intérêt, la sympathie, l'admiration , la pitié, la terreur. Nous
en aurons bientôt un avant-goût dans l'œuvre de saint Avit.

CHAPITRE VIII.

LES POËTES DIDACTIQUES .

Si le poëme narratif a échoué devant l'inspiration des livres


saints , le poëme didactique pouvait-il réussir dans la controverse ?
Ce genre , qui n'apparaît guère qu'aux époques de décadence , est
le moins poétique de tous , par cela seul qu'il substitue la réflexion
àl'intuition , la théorie à l'action, la science au sentiment. Le rai-
sonnement philosophique n'est point du ressort de la poésie.
Quelle que soit la beauté des vers de Lucrèce dans le poëme de
la Nature des choses , de Virgile dans les Géorgiques , et d'Horace
dans l'Épitre aux Pisons , ce n'est pas par leurs préceptes , c'est
5
( 54 )
par les descriptions , les épisodes , les figures empruntées aux phé-
nomènes de la nature et aux mouvements du cœur humain , qu'ils
se sont emparés de l'imagination des hommes et ont pris rang
parmi les chefs-d'œuvre de la poésie et de l'art. Malgré ces illus-
tres exemples , les théories en vers ne me paraissent pas autre
chose que des tours de force de versification, où le poëte fait
preuve de plus d'habileté que d'inspiration et de génie. A force
de précision et d'exactitude , le vers , aidé de la cadence, peut im-
primer mieux que la prose le précepte dans la mémoire ; mais la
prose restera toujours la langue de la vérité et de la raison, comme
la poésie celle de l'imagination et du sentiment.
Il ne faut donc pas s'étonner si la plupart des ouvrages de po-
lémique chrétienne écrits en vers brillent davantage par la puis-
sance de l'argumentation que par l'éclat du style. L'exposition de
la doctrine et la réfutation de l'erreur , c'était le but de ces picux
écrivains qui n'ambitionnaient d'autre triomphe que celui de la
vérité. La question de l'art était pour eux secondaire. Ainsi le
voulait la nécessité des temps.
Un mot maintenant sur ceux de ces poëtes dont les œuvres
eurent assez de retentissement à leur époque pour mériter de
trouver place dans les annales littéraires de l'humanité.

Prudence dans la didactique. - Prudence , que nous avons vu


si grand dans le lyrisme , a consacré cinq poëmes à la défense du
christianisme. L'Apothéose établit la divinité du Christ et combat
les hérésies qui dénaturaient ce dogme fondamental sur lequel
s'élève tout l'édifice de la foi. La question théologique y est traitée
de main de maître , et la poésie a sa part dans le tableau de la con-
version du monde païen, dans les merveilles qui accompagnent la
naissance du Sauveur et dans les miracles qui attestent sa mission
divine. L'Hamartigénie expose l'origine du mal , dont le premier
auteur est l'ange rebelle poussant l'homme à la révolte contre
Dieu. Le poëte trouve dans les désordres de son siècle le tableau
vivant des passions qui font la honte de l'espèce humaine. La
Psychomachie retrace , sous une forme allégorique , la lutte des
vertus et des vices dans l'âme du chrétien. C'est le drame de la vie ,
( 55 )
c'est l'épopée du cœur humain, dont les victoires sont plus glo-
ricuses pour l'homme que celles qu'il remporte sur les champs de
bataille, car ici l'ennemi dont il faut qu'il triomphe, c'est lui-même.
De tous les poëmes didactiques de Prudence, la Psychomachie est
le plus célèbre. Le système allégorique du moyen âge est déjà là
tout entier. C'est la poésie des idées. Quand je dis que ce pоёте
est le plus célèbre , je ne veux pas dire qu'il soit le plus parfait :
il y a plus d'un nuage sur la pensée et le style de l'écrivain ; mais
l'originalité du plan et l'intérêt durable que le sujet présente en
font une œuvre à part parmi les productions de l'époque.
L'œuvre capital de Prudence dans la didactique , c'est incontes-
tablement les deux livres contre Symmaque. Ce grand orateur,
Cicéron de décadence , avait fait un mémoire pour demander à
l'empereur Honorius , après l'invasion des Goths , de rétablir
l'autel de la Victoire , gage de la protection des dieux. Deux fois
déjà, Symmaque avait soumis , mais toujours sans succès , sa re-
quête aux empereurs chrétiens. La réfutation d'Ambroise avait
déjoué ce projet. Prudence prit la parole à son tour, et appelant
la poésie et l'éloquence au secours de la dialectique , il renversa
l'habile échafaudage de son adversaire. Le premier livre est un
plaidoyer contre le paganisme en général. Le poëte attache une
éternelle flétrissure à ces faux dieux , dont les vices font rougir
l'humanité. Il montre l'enfance élevée de siècle en siècle dans la
superstition et buvant l'erreur avec le lait :

Puerorum infantia primo


Errorem cum lacte bibit.

Et quand un puissant vainqueur , quand Théodose vient dis-


siper les ténèbres où Rome est plongée , et entourer de lumière
son front radieux , Symmaque , rival de Tullius , dit le poëte , et
dont la bouche d'or brillerait d'un immortel éclat s'il se consa-
crait à célébrer le vrai Dieu , préfère des monstres sordides et
souille sa voix limpide à ce contact impur , comme un instrument
précieux , comme un râteau d'ivoire se salit à remuer la fange.
Prudence se complaît au tableau de la race patricienne abjurant
( 56 )
le culte des idoles pour embrasser la foi du Christ, et montre à
nos yeux ces pères conscrits , lumières du monde , remplis d'une
sainte ivresse , et ce conseil de vieux Catons revêtus du manteau de
la piété plus éclatant que la toge romaine; et l'héritier des Oli-
bryus , fierde déposer devant le temple d'un martyr les fais-
ceaux de Brutus , et d'incliner devant le Christ la hache d'Ausonie ;
et le peuple lui -même , au pied du Vatican, venant honorer la
cendre de Pierre ou courant en foule à la basilique Laterane pour
en rapporter le signe royal de l'onction sacrée. Et nous doutons
encore , ô Christ, s'écrie le poëte , que Rome soit désormais sou-
mise à tes lois et veuille, avec son peuple entier et ses plus illustres
citoyens , étendre son royaume terrestre au-dessus des astres du
firmament !
Quel pressentiment des glorieuses destinées qui attendent la
ville éternelle !

Le second livre contre Symmaque est la réfutation des argu-


ments spécieux invoqués par le défenseur du polythéisme. L'au-
teur, dans un tableau épique qui lui sert d'introduction , se com-
pare àPierre au sein de latempête qui menace de l'engloutir. Jésus,
marchant sur les vagues soulevées , ordonne à son disciple de
venir à lui, et l'apôtre, homme de peu de foi, allait tomber dans
l'abîme , si le bras du Très-Haut n'eût affermi ses pas chancelants .
Ainsi , dit le poëte , je serais submergé sous les flots de l'élo-
quence impétueuse d'un si rude adversaire , si le Christ ne me
tendait une main secourable. La raison éclairée de Prudence perce
àjour le mystérieux réseau qui voilait encore , aux yeux de l'ima-
gination , l'inanité du paganisme. Il faut l'entendre réduire en
poudre sous les coups d'une impitoyable logique cette vaine idole
de la Victoire , personnification poétique , belle comme fiction ,
absurde comme réalité. C'est l'habileté jointe à l'audace qui assure
le triomphe des armées , quand elles ont Dieu pour appui. A
Symmaque invoquant la coutume Prudence oppose la vérité ,
reprend les choses à leur principe , indique les changements sur-
venus dans les institutions pour les améliorer , remonte à l'adora-
tion d'un seul Dieu dès l'origine du monde , et demande à son
contradicteur si Rome à son berceau comptait toutes ces divinités
( 57 )
de la Grèce arrachées d'un sol qu'elles n'ont pu défendre contre
les armes romaines. Le poëte repousse aussi en vers énergiques
le dogme de la fatalité , en revendiquant les droits de la raison et
de la liberté , et en montrant la main de la Providence étendue sur
le monde. Symmaque ne peut humainement s'expliquer la des-
tinée de Rome subjuguant toutes les nations de la terre. C'est ,
dit Prudence , pour préparer les voies au christianisme qui de-
vait conquérir l'univers .
L'avenir n'a-t-il pas démontré que tel était, en effet, le dessein
de la Providence ?

La fin du livre est remarquable. Après avoir entouré de sain-


teté le front de la vierge chrétienne , si supérieure aux vestales,
dont le sort intéressait si vivement l'orateur païen , le poëte, rou-
gissant pour l'honneur de l'humanité , de voir ces prêtresses en-
courager de leur présence les combats des gladiateurs , supplie
le successeur de Théodose de couronner l'œuvre de son père en
abolissant ces odieux spectacles. « Que l'arène infâme , s'écrie-t-il ,
>> contente de ses bêtes féroces , ne livre plus l'homicide en spec-
»
tacle au milieu des armes ensanglantées ! Que Rome , dévouée à
>> Dieu , digne de son prince , grande par son courage , le soit
aussi par son innocence. » Ceci , dirons-nous avec Ozanam, c'est
la poésie mise au service , non du christianisme, mais de l'huma-
nité qu'elle avait si souvent trahie.
Dans la controverse dogmatique, pour faire œuvre de théolo-
gien , Prudence ne cesse donc pas d'être poëte; son inspiration
personnelle ne l'abandonne pas sur ce sol aride. On reconnaît
toujours , à la vigueur de l'esprit, à la puissance de l'imagination ,
à l'enthousiasme de l'âme , le génie lyrique habitué à planer sur
les hauteurs . L'oiseau divin n'oublie pas ses ailes en marchant sur
la terre où se fait la moisson; il y glane l'épi sacré et reprend son
vol vers les cieux.
La liberté d'inspiration , jointe à l'exactitude doctrinale , c'est
presque une contradiction dans les termes. Sans doute l'esprit
reste libre en face même de la vérité reconnue et volontairement
acceptée. Mais la vérité pour l'imagination est une servitude , si
elle ne peut l'embellir. Dieu seul a l'ineffable don d'identifier en
( 38 )
lui la vérité et la beauté, parce qu'il est parfait et que toutes ses
perfections sont lui-même , considéré sous différents aspects par
notre faible raison.
Il n'en saurait être ainsi pour l'homme. Dans le monde intel-
lectuel, chaque chose a son domaine et ses facultés qui y répon-
dent. La poésie n'est pas la science , pas plus que l'imagination et
la sensibilité ne sont l'intelligence. L'art , et surtout la poésie qui
en est la plus haute expression , a le privilége de mettre en jeu ces
trois facultés de l'âme ; mais la science , qui cherche l'idée pure ,
n'a rien de commun avec l'imagination et le sentiment. L'image
qui s'interpose entre l'esprit et l'objet de sa conception est un
nuage , éclatant peut-être , mais enfin un nuage qui voile aux yeux
de la raison la vérité, lumière de l'esprit. Voilà pourquoi il est si
difficile de satisfaire à la fois le sentiment poétique , toujours un
peu vague et débordant de sa nature , et l'idée métaphysique , qui
demande à être exprimée avec précision. Ce tour de force , car
c'en est un , Prudence a eu plus d'une fois le talent de l'accom-
plir. On entrevoit déjà , à neuf siècles de distance , le prodige de
la conception dantesque : l'union de l'art avec la science dans la
sphère religieuse.

Saint Prosper. - Je ne puis passer sous silence un autre essaí


de poésie philosophique, un des plus heureux , dit M. Guizot ,
qu'on ait tenté dans le christianisme : le poëme de saint Prosper
Contre les ingrats. Pour bien comprendre la portée d'un tel ou-
vrage , il faut être initié à la lutte de saint Augustin contre le
pélagianisme , lutte qui fut, au cinquième siècle , comme l'aria-
nisme au quatrième, la grande affaire de l'Église.
En deux mots , la voici.
Pélage prétendait que l'homme peut faire le bien par les seules
forces de sa volonté , et que la grâce ne peut pas être refusée au
mérite personnel. Il ne tenait donc aucun compte de la déchéance
originelle et des mauvais instincts qui en sont la conséquence.
C'était détruire le fondement même du christianisme , car à quoi
bon la rédemption, si l'homme n'a pas besoin d'un secours sur-
naturel dans l'œuvre du salut ? Pélage avait puisé cette opinion
( 39 )
dans les tendances de l'Église grecque et l'énergie d'une volonté
servie par une heureuse nature. Augustin lui-même rend justice
à la pureté et à la sévérité des mœurs du moine breton. L'évêque
d'Hippone , le grand docteur de l'Église d'Orient, converti comme
saint Paul par une soudaine illumination d'en haut, comprenait
trop bien l'impuissance de l'homme , sa perversité native et la né-
cessité de la grâce, pour ne pas combattre de tout son pouvoir,
avec les armes puissantes de sa dialectique , un adversaire dont la
doctrine , contrairement à ses vues sans doute , allait rendre inu-
tile le sang d'un Dieu répandu sur la croix. La lutte fut longue
et pleine de péripéties. Enfin Augustin triompha, et le concile
d'Éphèse condamna solennellement l'hérésie de Pélage.
Mais , quoique la doctrinę de saint Augustin fût irréprochable ,
il semblait , dans l'effervescence de la lutte , anéantir le libre arbi-
tre , la volonté , l'activité morale de la conscience , pour mieux éta-
blir l'efficacité de la grâce. Les prédestinatiens , qui avaient rêvé
cette ineptie de croire que tous les hommes portaient écrite dans
leur âme , par un dessein éternel , leur sentence de salut ou de
damnation , les prédestinatiens , s'autorisant des derniers écrits de
saint Augustin , avaient poussé son opinion jusqu'à l'extravagance
et fait de Dieu , qu'on nous le pardonne , un despote capricieux ,
bienfaiteur de ses favoris et bourreau de la plus grande portion
de l'humanité.
Que devenaient la justice et la bonté de Dieu ? Était-ce pour
quelques sectaires que le Christ était mort sur la croix? Que ser-
vait donc de mortifier sa chair dans les austérités de la Thébaïde ,
si l'homme ne pouvait rien, par ses mérites , pour conquérir le
ciel ! Au sein du clergé gaulois , de savants et pieux pontifes s'ému-
rent à ces désolantes doctrines. Et l'hérésie de Pélage reparut sous
une forme mitigée dans le semi-pélagianisme , qui , sans nier le
péché originel ni la nécessité de la grâce , reconnaissait à la vo-
lonté humaine assez de puissance; non pour accomplir, mais pour
désirer le bien surnaturel. La grâce , dans ce système, ne devait
pas nécessairement précéder, mais pouvait suivre les bons mou-
vements du cœur. Disons-le sans tarder, si les semi-pélagiens fu-
rent condamnés au concile d'Orange , l'anathème fut prononcé
aussi contre les prédestinatiens.
( 40 )
Augustin avait trouvé dans la Gaule de fervents disciples , et
parmi eux saint Prosper d'Aquitaine , qui lança contre ses adver-
saires ce coup de foudre qu'il intitula In ingratos , parce qu'ils
diminuaient , selon lui , l'action de la grace , et par-là se rendaient
coupables d'ingratitude. Le poëme de saint Prosper ne semble pas
toujours inspiré par l'esprit de l'Évangile. L'Évangile est une loi
d'amour ; et Prosper, dans ses doctrines , anéantit la divine misé-
ricorde , en supposant que Dieu ne veut pas le salut de tous les
hommes ; et, dans sa polémique, il attaque ses ennemis avec une
extrême virulence.
Sans doute , il faut tenir compte du caractère de l'homme , du
milieu dans lequel il vivait, de la barbarie de son époque , du zèle
enfin qu'il apportait dans la défense de ses opinions ; je me sers
à dessein de ce mot , car le dogme de la grâce défini contre Pé-
lage ne l'était pas encore contre les semi-pélagiens et contre les
partisans du prédestinatianisme. Le poëte faisait bien de répudier
la doctrine de Pélage et de le réfuter dans toute l'énergie de sa
foi. Il serait cependant difficile d'admettre comme une arme loyale
et digne le langage injurieux dont il se sert en parlant des péla-
giens , condamnés par l'Église, mais sincères dans l'erreur au point
d'avoir été absous par l'organe de deux conciles. Peu lui impor-
tait le mérite personnel de ses adversaires. En dehors de la grâce ,
il n'y avait pas pour lui de vertus humaines : dans l'intérêt de la
vérité divine , il ne se croyait tenu à aucun ménagement.
S'il avait vécu dans des temps plus civilisés , il aurait compris
que pour être chrétien on n'est pas dispensé d'être homme , et
que ce n'est pas par la violence qu'on ramène ses adversaires .
Le premier attribut de Dieu , dans ses rapports avec la créature
formée par ses mains , c'est la bonté. Deus charitas est.
Prosper avait le droit de fulminer contre l'erreur , du moins
contre l'erreur reconnue et condamnée par l'Église dont les dé-
crets sont irréformables ; mais avait - il aussi le droit d'outrager
les personnes jusqu'à les traiter de bêtes féroces (bestiæ , insa-
nas feras ) ? Ce ne serait rien encore , si les attaques de Prosper
ne s'adressaient qu'à Pélage , solennellement convaincu d'hérésie ;
mais , suivant la logique des partis , il attribue à ses contradicteurs
(41)
des opinions qu'ils n'ont pas , et , assimilant aux sectateurs de
Pélage les semi-pélagiens de la Gaule, il appelle sur eux les fou-
dres de l'Église. O faiblesse humaine , qui blesse la vérité en vou-
lant la défendre! Prosper a triomphé ; mais la violence de ses
doctrines l'a poussé lui-même sur la pente de l'erreur jusqu'à
l'abîme du prédestinatianisme. Jamais l'Église n'a adopté ses opi-
nions extrêmes sur la répudiation des hommes nés avant ou en
dehors du christianisme. Dieu veut le salut de tous les hommes ,
telle est la croyance de l'Église ; ce n'était pas celle de saint Pros-
per , car c'est lui qui a dit : « Dieu est tout-puissant : s'il avait
>> voulu sauver tous les hommes, il l'aurait pu. » S'il y a des
hommes qui se perdent, c'est leur faute; ils ont abusé de leur
liberté et ont fermé l'oreille à la grâce de Dieu , qui se révélait à
leur conscience par la voix du remords : voilà la vérité.
Prosper , si impitoyable envers ses adversaires , a su louer di-
gnement les grandes lumières qui avaient éclairé son esprit. Saint
Augustin , dont il était le disciple, reçoit dans ses vers un magni-
fique et légitime hommage. « Les fleuves de tes écrits , dit-il, se
sont répandus dans le monde entier.>>>

Flumina librorum mundum effluxēre per omnem.

Ce n'est pas l'éloquence humaine que saint Prosper exalte ainsi


dans l'illustre champion de la grâce , c'est la sagesse divine qui
parlait par sa bouche. Prosper, comme plus tard l'école janséniste
de Port-Royal, foulait aux pieds la sagesse humaine. Sciences, arts
etlois , tout ce que l'homme doit à son génie , le poëte chrétien
l'envisageait d'un œil de mépris , semblable à ce sublime con-
tempteur des choses de la terre , qui se prenait de vertige en re-
gardant au fond de la destinée humaine 1. Mais la raison vient de
Dieu ; c'est un rayon de sa divinité. Ne méprisons pas ce qu'il y a
de grand dans l'homme , puisque c'est aussi l'œuvre du Créateur.
L'homme n'est petit que quand il s'attribue à lui-même tout le
mérite de ses actions , et qu'il est assez insensé pour se mesurer
avec l'infini.
( 42 )
Il faut s'étonner que Prosper ait choisi la langue des vers pour
exposer ses arguments sur la grâce , et qu'il n'ait pas craint, lui si
dédaigneux pour les arts , que la muse épique succombat sous le
fardeau de si lourdes pensées. Rendons-lui au moins cette justice ,
qu'il n'a cherché à imiter personne parmi les auteurs païens. Quel
que soit le mérite de ses vers , ils sont à lui. L'originalité de la
forme dans la langue latine au cinquième siècle , c'est une mer-
veille.
Ce que nous disons là regarde la versification. Mais la poésie
qu'a-t-elle à revendiquer dans le poëme de saint Prosper ? Ce n'est
pas sans doute la controverse et ses arguments. Non, c'est l'énergie
de la conviction , la chaleur de l'âme , l'ardeur du zèle dogmatique.
C'est aussi la sainte indignation du chrétien orthodoxe contre
l'hérésie. On regrette seulement que cette colère descende jus-
qu'aux personnalités grossières, jusqu'aux brutalités sauvages de
l'injure qui ne sert ni comme argument ni comme moyen d'émo-
tion, surtout dans la bouche ou sous la plume d'un chrétien.
Quant à l'imagination , elle n'est qu'accidentelle dans une question
de dogme ; ne pouvant servir d'enveloppe à l'argumentation , elle
se borne généralement à mettre en saillie les sentiments du poëte.
L'imagination de Prosper se représente le sort du genre humain
sous des couleurs sinistres. Il a vu Dieu à travers la Bible plus qu'à
travers l'Évangile. Son Dieu est le Dieu de vengeance plutôt que
celui du pardon. L'idée de la damnation dans sa tête domine celle
du salut . Les ténèbres et les flammes de l'enfer ont déteint sur
son style , en assombrissant sa pensée. Et si parfois les divins at-
traits de la grâce lui ont inspiré de riantes images , c'est l'énergie,
une sombre énergie qui forme le caractère essentiel de son poëme.
Louis Racine , en imitant cet ancêtre du jansénisme treize
siècles plus tard , dans le même sujet, mais avec une âme ouverte
aux émotions tendres , y a répandu le charme et la grâce , sans
retrouver l'énergie de son modèle.
Saint Prosper consacre dans ses vers la puissance spirituelle de
la papauté. Déjà saint Augustin avait proclamé ses arrêts impres-
criptibles en matière de foi : Rome a parlé , la question estjugée.
L'Orient disputait à Rome la prééminence. Constantinople con
( 43 )
serva longtemps ses prétentions , qui devaient aboutir au schisme
de Phocius et à l'affaiblissement de l'empire grec , dont les dissen-
sions religieuses ouvraient la porte à la conquête musulmane.
L'Occident , dès le cinquième siècle , s'inclina devant l'autorité des
successeurs de Pierre , à qui Rome dut le sacré privilége de rester
la capitale du monde chrétien et de présider aux nouvelles desti-
tinées de l'humanité ; car cette pierre , sur laquelle l'Église était
bâtie pour résister à toutes les puissances de l'enfer, était aussi la
pierre angulaire de la civilisation européenne. Prosper avait le
pressentiment de la puissance future de la papauté. Qu'on en juge
par ces vers solennels , que nous regardons, avec M. Ampère ,
comme l'inauguration de la suprématie pontificale :
Roma sedis Petri , quæ pastoralis honoris
Facta caput mundo , quidquid non possidet armis
Religione tenet.

<<Rome , le siége de saint Pierre , qui, devenue la tête du monde


par la dignité apostolique , tient par la religion ce qu'elle ne pos-
sède pas par les armes . >>
Un nouvel ordre de choses va s'ouvrir devant nous . Tandis que
Byzance est en proie à d'interminables querelles théologiques , et
que l'Orient , terre d'inaction et de passions ardentes , voit multi-
plier dans son sein les monastères où les âmes contemplatives se
réfugient en Dieu pour échapper au triste spectacle d'un monde
corrompu , les barbares du Nord , se ressouvenant d'anciennes in-
jures et attirés par les richesses du climat, viennent balayer l'em-
pire d'Occident. La cour de Byzance qui , pour s'étourdir, se consu-
mait dans les voluptueuses langueurs d'une vie efféminée, ne put
résister à l'épée d'Attila. Cet édifice vermoulu s'écroula frappé par
le fléau de Dieu. Il semble que le monde est détruit , et qu'il ne
reste plus qu'à mener le deuil de la civilisation. Détrompez-vous !
On traîne à la voirie le cadavre d'une société dégénérée; mais
une séve nouvelle est entrée au cœur de l'humanité. L'empire a
disparu; mais en rapprochant les peuples soumis à ses lois , il a
préparé la grande conquête de l'avenir : la fraternité universelle
vers laquelle le monde va marcher à la lueur du christianisme et
qui sera l'œuvre des siècles futurs .
( 44 )

CHAPITRE IX.

UN MOT SUR LES CHANTS POPULAIRES DES GERMAINS

ET DES CELTES .

Originaires des plaines de l'Asie,les peuplades septentrionales ,


valeureuses , indomptées , après avoir trempé leurs membres et
leur courage dans l'air glacé des climats du Nord , se sentaient ,
par un invincible instinct , poussées vers la guerre ; car leur esprit
d'indépendance les rendait incapables de subir aucun joug. C'est
pour se soustraire à la domination romaine et pour se fixer dans
de plus doux climats , que ces hordes errantes avaient marché sur
Rome, avides de láver dans le sang les injures de leurs pères.
Comme autrefois les Spartiates, ils avaient leurs Tyrtées pour
soutenir leur courage à la guerre ; mais comme les fils du désert
dans les haltes des caravanes, c'est quand la tribu suspendait sa
marche que les bardes du Nord échauffaient , par le récit de
quelque haut fait d'armes du passé ou de quelque nouvelle aven-
ture , l'ardeur belliqueuse des compagnons d'Attila. Ces chants
guerriers s'éteignaient avec le feu du bivouac. Cependant cette
muse sauvage a laissé sa trace dans l'esprit de ces peuples, qui se
les transmettaient comme un glorieux héritage.
Nous ne retrouverons pas ici cette évolution naturelle de la poé-
sie dont nous avons suivi ailleurs le développement dans l'Inde et
dans la Grèce, car l'influence du christianisme et l'imitation de l'an-
tiquité classique ont changé la direction imprimée à la poésie sep-
tentrionale par les chants populaires. Reconnaissons néanmoins
que les chants populaires sont la première émanation instinctive
des peuples dans l'enfance. Cette poésie embryonnaire , dont les
fragments épars sont comme les différentes assises de l'édifice
imposant de l'épopée que le génie est appelé à construire, cette
poésie, qui reste anonyme parce qu'elle jaillit spontanément de
( 45)
l'âme d'un peuple , a dù se produire dans la Grèce aux temps anté-
homériques , mais elle s'est effacée de la mémoire des hommes.
Les races primitives de notre Europe nous en ont du moins con-
servé de riches fragments.
Avant l'introduction du christianisme , les Celtes et les Scandi-
naves possédaient , comme les Arabes primitifs , des chants épico-
lyriques inspirés par la guerre , et dont le paganisme druidique
et odinique formait le fond religieux. Les Celtes , anciens habi-
tants de la Gaule avant l'invasion romaine , étaient audacieux et
entreprenants. Comme les peuplades du Nord , ils avaient le génic
de la guerre. L'histoire a gardé le souvenir de leurs courses aven-
turcuses et de leurs expéditions lointaines , à Rome , à Delphes ,
en Egypte, en Asie. Ils se distinguaient par leur mépris de la mort ,
leur vanité , le soin de leur parure , leur caractère généreux et
sociable , enfin par leur esprit, la flexibilité de la parole , l'amour
du fin parler, et surtout l'amour des contes et des récits. La na-
tion française a conservé tous ces caractères de la race celtique ou
gauloise. Nous les retrouverons , au moyen âge, dans les fabliaux.
Mais on se tromperait étrangement si l'on s'imaginait que l'esprit
gaulois , l'esprit goguenard et caustique des trouvères , constitue
le caractère primitif des premiers peuples de la Gaule. La poésie
gauloise , conservée dans la Bretagne armoricaine, en Irlande et
en Écosse , la poésie des bardes , est tour à tour mystique ou guer-
rière , mais toujours sérieuse.
Les Gaulois avaient des poëmes où se trouvait exposé le drui-
disme avec ses sacrifices sanglants sur la pierre des forêts sacrées :
les dolmens et les menhirs ; mais la conquête de César étouffa cette
végétation poétique. Les Iles Britanniques , l'Angleterre, l'Irlande,
l'Écosse , ont conservé les vieilles traditions des bardes et des
druides. Déjà le génie chrétien a transformé cette muse sauvage
et grossière. On reconnait néanmoins la mythologie des druides
dans l'accent mystique de l'invocation , tant est grande la puis-
sance des souvenirs religieux intimement liés aux événements
nationaux.
Les chants des bardes d'Irlande et d'Écosse ont été recueillis
par Macpherson , dans son poëme d'Ossian. Il ne faut pas juger
( 46 )
le caractère des bardes d'après cette compilation. Les bardes
répandent dans leurs hymnes héroïques un parfum de douce
mélancolie qui se mêle à l'énergie guerrière. Le poëme de Мас-
pherson est vaporeux , élégiaque, rêveur, couvert des brouillards
de l'Écosse , mais recherché , obscur, emphatique. La naïveté pri-
mitive de l'Ossian irlandais ne se retrouve pas dans cette para-
phrase, où la richesse des descriptions dégénère en prolixité et
les sentiments en afféterie. Le vague nuageux d'Ossian est le ré-
sultat de l'influence chrétienne , qui , refoulant les traditions pri-
mitives sans les éteindre , livra les poëtes aux rêveries et aux
superstitions de l'imagination populaire. Dans leurs développe-
ments épiques , les chants des bardes irlandais et des Gaëls d'É-
cosse ne perdent pas le caractère de l'inspiration personnelle.
Le christianisme , qui s'adresse au cœur plus encore qu'à l'es-
prit, donne à la poésie l'empreinte du génie lyrique.
Le culte de la nature , le mysticisme et la mélancolie de la race
celtique ou gauloise ont leur source dans la religion des druides ,
dont les principaux dogmes étaient l'immortalité de l'âme , la mé-
tempsycose et le naturalisme. L'influence orientale y est évidente ;
mais elle apparaît surtout dans les chants des poëtes gaulois où
se manifeste le passage du paganisme au christianisme par la
fusion de la foi chrétienne avec le gnosticisme et le druidisme.
Les druides formaient d'abord une véritable théocratie orientale ,
bientôt remplacée par la domination des guerriers. Aussi les
bardes font-ils retentir tour à tour, et en même temps , l'hymne
sacerdotal et le chant de guerre.
L'ancienne mythologie celtique a disparu, dès le quatrième
siècle , au temps de Clovis; mais les traditions primitives des
Scandinaves se sont maintenues plus longtemps. Ces hommes ter-
ribles , dont les frimas du Nord ont durci l'écorce en refoulant
dans les profondeurs de l'âme les sombres mystères de la pensée ,
ont produit des chants d'une effrayante audace. Tout y est aus-
tère , âpre , sauvage comme leur pays ; tout y respire la vengeance ,
l'horreur et les cataclysmes de la nature , au milieu desquels
semble se jouer l'énergie indomptable du guerrier. Leur mytho-
logic, personnification des puissances cosmogoniques , ne contient
( 47)
que des symboles gigantesques. Une race qui n'a sous les yeux
d'autre spectacle que celui des vastes forêts où elle entend hurler
les vents déchaînés , qui ne peut faire un pas sans rencontrer des
gouffres marécageux , et où les grands fleuves menacent de sub-
merger la terre sous des débordements perpétuels , une telle race
ne peut refléter dans ses conceptions que les bouleversements de
la nature qui ne lui sourit qu'à de rares intervalles , entre deux
éclats de foudre. De là ces combats , ces scènes de carnage entre
les dieux et les géants , comme dans la dynastie de Saturne en
Grèce. Leur Jupiter était Odin , leur Élysée le Walhalla , leur Tar-
tare le Nifelheim. Odin fut sans doute l'Hercule des Scandinaves ; et
la reconnaissance , en le divinisant, en a fait le dieu des combats.
Il recucillait les braves morts dans la bataille, inspirait tout à la
fois le courage et l'enthousiasme poétique , et enseignait l'avenir à
ses sectateurs. La divinité était mêlée à tous les événements de la
vie. Nous retrouverons dans le merveilleux du moyen âge l'in-
fluence de la mythologie scandinave représentée par les ondines ,
les gnomes , les nains , les dragons et les magiciens. Chez les Ger-
mains , la femme était respectée , non pour sa faiblesse , mais
pour sa sensibilité. Toutefois la femme , pour avoir droit au res-
pect , devait se distinguer par sa bravoure à la guerre et ses
vertus privées. La chasteté était à leurs yeux le premier orne-
ment du sexe. Les Germains étaient peu sensibles aux charmes
de la beauté physique ; ils n'estimaient que la beauté morale. Ce
trait de mœurs sera un des germes de la chevalerie. Les Germains
ont connu la monarchie héréditaire dans la race théocratique ,
puis la monarchie élective dans la race des guerriers ; toutefois la
vie nomade était pour les masses une nécessité impérieuse du sol
ingrat et de la fière indépendance de ces hommes farouches. La
guerre donc , et toujours la guerre, voilà leur vie. Le butin , pris
sur l'ennemi , nourrissait ces peuplades errantes. Les guerriers
s'assemblaient autour d'un chef renommé par sa vaillance ; et sans
abdiquer leur liberté personnelle , ils marchaient sous ses ordres
au combat ou à la mort. Ainsi se formait la bande guerrière. La
subordination militaire jointe à l'amour de la liberté sera le fon-
dement du pouvoir féodal. Quand la guerre passe à l'état normal
( 48 )

chez un peuple , la soif des conquêtes et l'audace à braver les


dangers créent l'esprit d'aventures qui allume une véritable fièvre
de gloire , dont la poésie devient tout à la fois l'expression enthou-
siaste et l'éternel aliment. De là les chants mythologiques qui
transportent la guerre dans le ciel , et célèbrent les exploits mer-
veilleux en mêlant le lyrisme à l'épopéc. Les scaldes , bardes de
la Scandinavic, ont laissé des fragments épico-lyriques , rassem-
blés dans l'Edda islandaise. C'est une poésie de fer , où éclate en
accents fougueux la sauvage indépendance et l'audace sanguinaire
des héros du Nord. Ce recueil de l'Edda, composé en Islande au
onzième siècle, renferme les traditions mythiques et les chants
héroïques de la Scandinavie. Une partie est écrite en vers, l'autre
en prose. Celle-ci date du douzième siècle et sert souvent de com-
mentaire aux chants originaux appelés sagas.
Les relations établies entre la Norwége et l'Islande renouve-
laient sans cesse les récits des aventures lointaines. Les Scandi-
naves , non contents d'exercer leur courage sur les champs de
bataille, couraient les hasards des mers , et se plaisaient à affron-
ter les tempêtes , à se suspendre au haut des måts et à rougir la
mer du sang de leurs ennemis. Le plus célèbre monument de la
poésie des scaldes est le Chant de mort du roi Ragnar Lodbrog.
Aussi inébranlable que Daniel dans la fosse aux lions , le héros ,
victime d'une horrible vengeance, est jeté dans une fosse aux
vipères; et là , tandis que les serpents l'étreignent de leurs inextri-
cables nœuds , il entonne son chant de mort, je me trompe , son
chant de triomphe , où il rappelle les fabuleux exploits qui ont
illustré son immortelle épée. Dans une autre saga , le Ragnarokur ,
Odin, le dieu du carnage , donne le signal d'un combat meurtrier
où les dieux et les démons sont noyés dans une mer de sang.
Cette poésie scandinave est la source de la vieille épopée alle-
mande du treizième siècle : les Niebelungen , cette Iliade de la
Germanie dont la destruction des Bourguignons par Attila forme
le sujet. Nous en parlerons plus tard.
Toutes les traditions héroïques du Nord ont été réunies dans
l'Edda. Les Goths d'Italic y sont représentés par la légende de
Théodoric et de son compagnon Ilildebrand. Le chant francique
(49 )

de Hildebrand et de son fils Hadubrand, qui porte un cachet si


remarquable de simplicité et de grandeur , de mélancolic et de
fierté , de pitié et de terreur , se rattache aux traditions des Goths
et des Suèves. La langue des Goths est le plus parfait de tous les
dialectes de la Germanie. La Bible d'Ulfilas , qui remonte au qua-
trième siècle de notre ère, est le plus ancien monument connu
de cette langue germanique. C'est ce dialecte que les Francs ont
pris pour modèle dès l'époque de Clovis.
Les Goths d'Aquitaine ont entouré d'une poétique auréole Wal-
ter , le type de leurs guerriers dont les exploits trouveront plus
tard un chantre monastique dans l'idiome savant de l'Église.
Les Anglo-Saxons , conquérants de l'Angleterre , dont les pri-
mitives croyances sont communes avec celles des Scandinaves , ont
conservé aussi les souvenirs des expéditions héroïques des peu-
plades du Nord au sein de l'heptarchie anglo-saxonne , dans des
chants postérieurs au triomphe du christianisme , mais où la my-
thologie païenne se mêle aux dogmes chrétiens. Le chant le plus
célèbre et le plus national des Anglo-Saxons est le poëme de Beo-
wulf, prince danois, inconnu dans l'histoire et dontle vieux scalde
anglo-saxon fait un guerrier gigantesque luttant contre les fées ,
les monstres et les démons. Voilà donc un prince danois célébré
comme un héros national. Ainsi les incursions victoricuses des
Danois dans la Grande-Bretagne, et plus tard la conquête des Nor-
mands , ne seront que les couches superposées d'un même terrain
d'alluvion , et tous les conquérants de même race n'auront pas
de peine à ne former qu'une seule famille sur le sol des anciens
Bretons.
( 50 )

DEUXIÈME SECTION .

LES TEMPS BARBARES .

CHAPITRE ICE .

INFLUENCE DES INVASIONS .

L'invasion des barbares est un fait providentiel. Jamais Dicu


ne montra avec plus d'évidence comment son bras sait conduire
les événements humains sans entraver la liberté de l'homme.
Quand le torrent du Nord inonda l'Occident au cinquième siè-
cle , les populations romaines crurent que le monde allait périr
dans un effroyable cataclysme. Et pourtant ces hordes sanglantes
étaient les instruments dont Dieu se servait pour achever l'œu-
vre de la régénération. Le christianisme ne pouvait exercer toute
son action civilisatrice sur cette société amollie , énervée , cor-
rompue jusqu'à la moelle. Il fallait une race jeune et vigou-
reuse, pour faire fructifier en elle la divine semence de la foi,
et résister plus tard aux envahissements de la barbarie musul-
mane. Mais ce fut tout d'abord un étrange chaos. La chute du
vieux monde avait tout ébranlé dans l'ordre intellectuel et moral .
Que pouvaient devenir les études au milieu de ce bouleverse-
ment social , quand tout était livré au pillage et au massacre , et
que les livres eux-mêmes, vieux témoins du passé , périssaient
dans les flammes ? La nuit de l'ignorance enveloppa l'Occident
dans d'épaisses ténèbres. La littérature frivole du paganisme avait
perdu son empire :
Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle!
( 51 )
L'enseignement des rhéteurs n'avait plus de crédit, Quelle con-
solation pouvaient y puiser les peuples frémissants ? Les vain-
queurs , absorbés par la guerre , n'attachaient aucun prix à la
culture littéraire , et réservaient les charges publiques et les hon-
neurs à leurs compagnons d'armes. Les hommes de lettres végé-
taient dans l'oubli , ne trouvant plus en eux ni autour d'eux
rien qui fût digne d'être chanté. Quel souffle d'inspiration pouvait
réveiller l'étincelle sacrée sous la cendre pétrie des larmes du cœur
humain ? Et cependant la poésie n'était pas morte. Tant qu'il se
rencontrera sur la terre une âme sonore où Dieu voudra des-
cendre , dans les orages comme dans la paix du cœur, l'ange de la
poésie habitera parmi nous.
Où était donc la poésie au temps des invasions ? Fuyant les
spectacles d'horreur qui souillaient ses regards , elle s'était réfu-
giée , comme le peuple , à l'ombre du sanctuaire , et là, agenouillée
au pied des autels , elle s'élevait vers Dieu sur l'aile de la prière ,
pour conjurer les malheurs publics et adoucir les cœurs farou-
ches dont elle implorait la conversion. La poésie et la religion
sont deux sœurs inséparablement unies , car elles sont toutes deux
filles du ciel.
C'est auxjours du malheur que le besoin de Dieu se fait le plus
vivement sentir. Au sein des plaisirs , on l'oublie : c'est en lui seul
que le malheur trouve son appui. Mais dans la première secousse ,
la faiblesse humaine accuse la Providence. Telle fut la situation
des esprits au cinquième siècle , quand sonna l'heure , heure ef-
froyable , heure de vengeance où fut consommée la ruine de
l'empire.
Dès les premières années de ce siècle , un poëte chrétien avait
composé , pour justifier les voies de la Providence , un poëme :
De Providentia divina , qu'on a faussement attribué à saint Pros-
per. Salvien, au bruit de l'écroulement du vieux monde , montra ,
avec l'accent des prophètes , dans une nouvelle apologie du gou-
vernement divin , le bras de Dieu étendu sur la race coupable et
préparant l'avénement des barbares à la foi chrétienne. Le chris-
tianisme, doué d'une vitalité puissante, veillait ainsi au berceau des
nations modernes, enseignant la résignation aux vaincus , la clé
( 52 )
mence aux vainqueurs , assurant enfin le triomphe de l'esprit sur
la matière. L'Église fut le canot sauveur qui rassembla les épaves
dispersées par la tempête et qui ramena l'humanité aux rivages
de la civilisation. L'activité intellectuelle de l'Église était immense.
Les monastères recueillaient les chefs-d'œuvre de l'antiquité clas-
sique ; les écoles du clergé se consacraient à l'enseignement des
lettres sacrées et profanes. Les écrits des Pères multipliaient les
sources de la science religieuse et aiguisaient l'esprit de discussion.
La correspondance des évêques entretenait le zèle du clergé , qui
répandait partout les bienfaits de la morale évangélique. Quelle
que fut cependant l'action bienfaisante de l'Église dans l'ordre
de la civilisation , elle ne parvint pas à dissiper les ténèbres de
l'ignorance , qui allèrent s'épaississant de plus en plus jusqu'à
Charlemagne , et cela par la résistance qu'opposait la barbaric aux
lumières de la foi. Il faut tout dire aussi : après le siècle des Pères ,
ces grands ouvriers de l'Évangile, le niveau du clergé baissa sen-
siblement. Le temps des grandes et fécondes discussions était
passé ; les dogmes étaient définis. Il n'y avait plus qu'à s'incliner
devant la foi. Et l'intelligence n'ayant plus à scruter ces vastes
problèmes semblait endormic. La philosophie était muette ; la
science en dehors de la théologie était un terrain inexploré. La
foi régnait seule dans le silence de la raison. La superstition dès
lors , la superstition , compagne de l'ignorance , altéra la pureté
du spiritualisme chrétien. Nous verrons bientôt que ce n'est pas
la poésie qui eut à s'en plaindre.
Le contact des barbares devint funeste au clergé, dont une
partie contracta les habitudes grossières et soldatesques de ses
nouveaux maîtres. Mais c'est la langue surtout qui s'altéra dans
ce commerce avec la barbarie. L'élégance d'esprit sonnait mal à
l'oreille des conquérants qui ne connaissaient que leur épée. On
leur était suspect , quand on ne descendait pas à leur niveau.
Il ne faut donc point s'étonner si la grossièreté des mœurs en-
traîna celle du langage. Le latin se corrompit de plus en plus et
prépara lentement , par son mélange avec les dialectes popu-
laires et les idiomes germaniques , l'éclosion des langues mo-
dernes .
( 53 )
Dans cette nuit profonde qui enveloppe les siècles barbares ,
de rares étoiles apparaissent encore au firmament de l'art. La
prose est rouillée d'ignorance ; chaque phrase semble composée
de ténèbres ; mais la poésie que son mécanisme savant met à l'abri
de la vulgarité n'a pas perdu toutes les traditions classiques de
la muse virgilienne.
C'est dans la Gaule , patrie de Rutilius , que la poésie latine à
son déclin versa ses derniers rayons.
Trois tribus germaines s'étaient partagé le pays : les Francs au
nord , les Burgondes et les Goths au midi. Les premiers , appelés
à de si brillantes destinées, étaientà l'origine trop dédaigneux des
choses de l'esprit pour relever les lettres de leur abaissement.
Mais depuis que Clovis , à qui Tournay se glorifie d'avoir donné
le jour, eut, après la bataille de Tolbiac , courbé son front victo-
rieux devant le dieu de Clotilde et reçu des mains de saint Remi
avec l'onction sainte la consécration du pouvoir , les Francs favo-
risèrent l'action bienfaisante de l'Église , et c'est à cette heureuse
influence qu'ils seront redevables de leur supériorité intellec-
tuelle au siècle de Charlemagne.
Les Burgondes et les Goths avaient malheureusement embrassé
l'arianisme , et déclaré la guerre à l'orthodoxie. Dans l'empire des
Goths , on se croyait revenu au temps des persécutions païennes .
L'Église eut encore ses martyrs et rouvrit ses catacombes. Mais
l'enseignement n'avait plus d'organe ; la science et les lettres
n'avaient plus d'air ni d'espace et mouraient dans l'ombre , lais-
sant la société sans flambeau. Les Burgondes , moins intolérants
envers la foi catholique et plus amis des lettres , laissèrent rayon-
ner dans leurs États les deux grands foyers de culture littéraire
qui éclairaient le midi de la Gaule : Vienne et Lyon.
Malgré la compression des Goths , Arles et Clermont conservè-
rent aussi , à la fin du cinquième siècle et au commencement du
sixième , leurs écoles publiques , tant la civilisation avait de peine
à abandonner cette contrée autrefois si florissante. C'est de Vienne ,
d'Arles et de Clermont que sortirent les dernières illustrations
gauloises , les dernières gloires de l'épiscopat et des lettres la-
tines : saint Césaire , Ennodius , Sidoine Apollinaire et saint Avit.
( 54 )
La littérature romaine eut son tombeau sur cette même terre où ,
cinq siècles plus tard, la littérature romane devait trouver son
berceau .

CHAPITRE II .

LES DERNIERS POETES LATINS AVANT CHARLEMAGNE .

Ennodius . Ennodius , élevé comme Sidoine à l'école des


rhéteurs , consacra sa jeunesse aux savantes puérilités de la my-
thologie . Et quand plus tard il revêtit la pourpre épiscopale , il
ne put se dépouiller du lourd manteau de l'érudition. Son style ,
habitué aux allures déclamatoires , gesticule et fait des contor-
sions pour dire les choses les plus simples. C'est une étrange
manie que celle de ces rhéteurs s'appliquant à torturer la langue
pour lui donner un air de profondeur qui dissimule le vide de
la pensée. Ils ont horreur du naturel , parce que le naturel leur
fait défaut. Ils croient donner le change à l'esprit en éblouissant
l'imagination par le cliquetis des phrases, les couleurs heurtées
et disparates. Plus il y a de recherche dans leur langage , plus ils
se croient maîtres dans l'art d'écrire. Leur triomphe est de ne
pas être compris. De là ces jeux de mots , ces rapprochements
inattendus , ces subtilités bizarres , ces antithèses forcées dont
les écrits d'Ennodius sont émaillés. Jamais il ne dit moins que
quand il semble avoir le plus à dire. Son imagination d'ailleurs
est toute païenne. Les vers qu'il composa avant sa conversion
sont des exercices de rhétorique sur des sujets empruntés à la
mythologie : c'est du talent ; ce n'est pas du cœur. Ennodius avait
une singulière prédilection pour les sujets amoureux. Il en est
même où la licence est portée si loin qu'on rougirait de les citer
et qu'on n'oserait les traduire. Que le rhéteur ait publié de tels
vers , on n'a pas le droit de s'en étonner ; mais que l'évêque n'ait
pas livré aux flammes ces pages souillées de la lie du paganisme ,
on a quelque peine à le concevoir.
( 55 )
Il était dans la destinée de cet écrivain de présenter en lui le
modèle du rhéteur. Comme Ausone et Sidoine, il fut panégyriste ,
non pas d'un empereur romain, mais d'un roi barbare , Théodoric ,
qui , pour flatter les populations et ménager habilement la tran-
sition d'un ordre de choses à l'autre , aimait à conserver les an-
ciens usages , et à passer pour le successeur et le restaurateur de
l'empire. C'est ainsi que Rome perpétuait son règne en imposant
aux vainqueurs sa langue et ses lois. Ennodius prouva , dans cette
circonstance solennelle , qu'il ne devait rien à ses devanciers dans
l'art d'exagérer l'hyperbole .
Nous n'avons rien dit des œuvres du pontife : c'est que pour la
plupart elles sont écrites en prose et appartiennent à la contro-
verse. Les hymnes religieuses qu'il a laissées ne sont pas aussi
dépourvues d'inspiration qu'on pourrait l'imaginer. Les livres
saints lui avaient appris , malheureusement trop tard , la langue
de l'enthousiasme. La vraie inspiration chrétienne , pure et sans
mélange , se rencontre moins dans sa poésie que dans l'éloquence
évangélique de saint Césaire , qui , à lui seul, fit plus d'adeptes
que tous les poëtes et tous les docteurs de l'Église gauloise à la
fois.

Saint Avit . Parmi les poëtes , il en est un pourtant qui dut


fasciner l'imagination de la jeunesse, et dont la figure apparaît
radieuse à travers le lointain des âges. Le seul tort de saint Avit
c'est d'être né sur les confins de la barbarie et , au lieu de briller
comme le soleil en plein jour , de s'être levé sur le monde , comme
l'astre des nuits , dans les ténèbres de la civilisation. Nous avons
parlé des essais infructueux d'épopée chrétienne tentés au qua-
trième et au cinquième siècle. Les poëtes n'écrivant que pour
instruire avaient renoncé à l'originalité , à la spontanéité , à l'in-
spiration , pour reproduire avec une exactitude scrupuleuse les
enseignements de la Bible et de l'Évangile. L'originalité leur fai-
sait doublement défaut , pour le fond d'abord, pour la forme
ensuite. La langue dont ils se servaient était celle de Virgile , qui
n'avait pas été faite pour traduire les vérités chrétiennes. Quel-
ques - uns réussirent dans l'exposition de la doctrine et dans la
( 56 )
controverse ; mais aucun n'avait réussi, faute d'indépendance , à
exposer les faits dans un récit véritablement digne de la muse
épique. Il était réservé à saint Avit de préluder à l'épopée mo-
derne en composant, dans la langue de Virgile , un essai qui devait
être le germe d'un des trois grands poëmes du christianisme. Sans
égaler en génie l'Homère anglais , saint Avit ,le Milton de la Gaule ,
a plus d'une fois surpassé dans le même sujet l'immortel auteur
du Paradis perdu.
Pour apprécier sainement un écrivain , il faut nécessairement
tenir compte du milieu social et faire la part des vices de l'époque
qui ont entravé sa marche , défiguré son style et retenu son ta-
lent dans des régions secondaires. Or saint Avit n'avait pas une
langue qui lui fut propre , une langue faite pour proférer des
accents bibliques. D'autre part , le goût était faux et dépravé. Les
descriptions anatomiques , qui signalent l'invasion de la science
dans l'art et le dépérissement de l'inspiration , ces descriptions
qui n'ont pas même le mérite du pittoresque et qui parlent aux
yeux sans échauffer l'imagination, ces descriptions de naturaliste
qui dépeignent les objets au lieu de les peindre , ces descriptions
qui constituent un des plus éclatants symptômes de la décadence
littéraire , n'ont pas empèché saint Avit de s'élever , par l'énergie
et la grâce du sentiment chrétien , à des beautés de premier
ordre. La source de ces beautés poétiques , c'est l'indépendance
d'imagination que l'auteur a apportée dans les détails. Sans doute
le pontife voulait instruire comme ceux qui avaient essayé avant
lui de traduire en vers les livres saints. Mais l'évêque de Vienne ,
sans s'écarter pour le fond des données de l'Écriture sainte sur
la chute de nos premiers parents , a librement conçu son sujet , et
si le génie lui a manqué pour peindre les grands mouvements ,
les grandes explosions du cœur humain et les contrastes émou-
vants qui naissent du choc des passions , il a su néanmoins ex-
primer avec bonheur les péripéties de ce grand drame de l'Éden
où se décida le sort du genre humain. Il y a parfois dans saint
Avit d'admirables descriptions. C'est quand il oublie ses préoc-
cupations scientifiques pour se laisser inspirer par la nature ; c'est
quand, au lien de disséquer avec une exactitude minutieuse les
( 57 )
objets qu'il étale à nos regards, il sent passer dans son âme te
souffle de l'idéal , que le mouvement créateur l'entraîne et que la
passion du beau donne à son style la chaleur et la vie. Le pоёте
de saint Avit sur la chute adamique forme une trilogie qui
s'étend de la création de l'homme à l'expulsion du paradis ter-
restre .

Dès le début , on s'aperçoit que la langue manque d'originalité


et que l'auteur jette ses pensées dans le moule virgilien. Mais il a
du moins assez de goût pour s'abstenir de toute image mytholo-
gique dans un sujet sacré où la Bible seule doit inspirer le poëte ,
et il a assez d'imagination pour ne pas se borner à calquer en vers
le récit de la Genèse. Toutefois ce n'est pas pour le plaisir de l'art
et pour les palmes de la poésie que saint Avit entreprit son
œuvre , c'est pour servir à l'édification des fidèles .
Les poëtes chrétiens , nous l'avons constaté , n'écrivaient que
dans un but didactique. Les charmes et les ornements de la muse
n'étaient qu'un moyen de mieux faire entrer la vérité dans les
âmes. Saint Avit était trop pénétré des devoirs de sa charge épis-
copale pour négliger le côté moral et dogmatique de son sujet .
Sans doute cette préoccupation alourdit son vol, mais son ima-
gination a d'assez fortes ailes pour l'empêcher de raser timidement
la terre , en parcourant le ciel enchanté de l'Éden.
Le premier chant de la trilogie épique de l'évêque de Vienne
est intitulé : De initio mundi, le commencement du monde. Le
poëte ne s'attache pas à décrire l'œuvre des six jours. C'est à la
création de l'homme qu'il s'arrête , après avoir rappelé en quel-
ques mots le plan général, l'ordonnance de l'univers. La descrip-
tion du corps humain est sans vie et par conséquent sans poésie :
c'est l'œuvre d'un anatomiste , d'un physiologiste , d'un savant
qui ne vise qu'à l'exactitude. On se croirait dans une salle de dis-
section , dans un cabinet ou dans un musée d'histoire naturelle ,
dans un laboratoire de physicien ou de chimiste. Dieu semble un
artisan vulgaire construisant avec effort la machine humaine. Qu'il
y a loin de cette création laborieuse au fiat lux de la Genèse !
L'union de l'homme et de la femme rappelle au poëte l'union
de Jésus- Christ avec son Église. L'Évangile a fait tort au sens lit
( 58 )
téraire de saint Avit. Voulant montrer que le mariage est d'insti-
tution divine , il place dans la bouche de Dieu les paroles que
l'Écriture sainte fait prononcer à Adam lui-même : « Voici l'os de
mes os et la chair de ma chair : c'est pourquoi l'homme quittera
son père et sa mère , et s'attachera à son épouse ; et ils seront deux
dans une même chair. » Combien l'ancêtre du genre humain eût
été plus intéressant si, après avoir proclamé l'union sacrée, l'union
indissoluble des époux , on l'avait vu céder à la tentation pour
plaire à sa compagne. L'humanité aurait plaint le sort de son pre-
mier père puni pour l'excès de son amour autant que pour son
orgueil. La pitié mêlée à la terreur aurait ému toutes les fibres du
cœur humain. Mais le poëte s'est effacé devant l'évêque , et en
voulant instruire , il a manqué l'effet d'une scène où Milton s'est
élevé de toute la hauteur de son génie au plus sublime pathétique.
Rien ici ne peut excuser saint Avit , car la pensée biblique était
d'accord avec la poésie pour faire consacrer par Adam l'indissolu-
bilité du mariage. Le but moral que poursuivait l'auteur n'exigeait
donc pas qu'il sacrifiât l'émotion poétique sur l'autel de la vérité.
Ne soyons pas injuste cependant, saint Avit couronne digne-
ment le chaste hymen de l'homme et de la femme au sein des
splendeurs de la création : le paradis est la chambre nuptiale , le
monde est la dot , les astres sont les joyeux flambeaux éclairant
la scène des premières amours. Le poëte latin, écrivant dans une
langue qui , selon l'expression de Boileau , brave l'honnêteté, est
infinement plus chaste que le poëte anglais. On ne doit pas oublier
que l'ombre même du mal n'effleurait pas l'âme candide et pure
de nos premiers parents. Leur volupté était l'extase virginale de
deux cœurs qui voient Dieu à travers leur tendresse. La révolte
des sens dépravés leur était inconnue. Les voluptueux tableaux
de Milton , pas plus que la sage et froide réserve de saint Avit ,
ne peuvent donner l'idée des divins ravissements de ce couple
heureux créé dans l'innocence et doué de toutes les perfections
de l'âme et du corps.
Si, dans les grandes situations où la poésie peut déployer toutes
ses magnificences, Milton l'emporte souvent sur son devancier ,
saint Avit lui est parfois supérieur en beautés descriptives. Voyez
( 59 )
quelles richesses de pinceau dans cette description du paradis.
<<Au delà de l'Inde , là où commence le monde , où la terre ,
dit-on , confine avec le ciel , est un bois , asile inaccessible, en-
fermé dans d'éternelles barrières , depuis que l'auteur du premier
crime en fut expulsé après sa chute ; et les coupables , ayant été
justement chassés de leur heureux séjour , des ministres célestes
prirent possession de cette cour sacrée. Là jamais les variations
de l'air ne ramènent les frimas ; les feux de l'été ne succèdent pas
aux glaces de l'hiver. Tandis que le soleil à son apogée nous en-
veloppe de ses rayons brûlants , ou que nos champs blanchissent
sous d'épaisses gelées , un ciel clément conserve dans ces lieux un
printemps éternel : l'orageux Auster n'y souffle pas la tempête ,
l'air y est pur et le ciel sans nuages. Là ne tombe pas la pluie que
ne demande point la nature du sol. Les plantes jouissent de la
rosée qui leur est propre. La terre verdoyante et tiède resplendit
d'un doux éclat. L'herbe toujours couvre les collines , toujours les
arbres sont couronnés de leur verte chevelure ; et quoiqu'ils pro-
duisent continuellement des fleurs , une séve active a bientôt ré-
paré leurs forces. Les fruits , qui ne naissent pour nous qu'une
fois l'année , mûrissent là tous les mois; le lis y brille d'un éclat
que jamais le soleil ne fait pâlir; nul attouchement ne souille la
violette ; toujours la rose conserve sa pâle rougeur, et la grâce est
répandue sur son teint vermeil. Comme ce séjour ne connaît pas
l'hiver avec ses frimas , ni l'été avec ses brûlantes chaleurs , toute
l'année l'automne porte ses fruits et le printemps ses fleurs. Là
croît le cinnamome dont la renommée a faussement doté le pays
de Saba , que l'immortel oiseau ( le phénix ) rassemble , lorsqu'il
meurt pour renaître , et que , consumé dans son nid , il se survit
à lui-même et ressuscite de la mort qu'il a cherchée : non content
de naître une fois à son heure , il rajeunit son corps usé par les
ans , et ses naissances renouvelées le dépouillent d'une vieillesse
consumée par les flammes . Là de féconds rameaux distillent un
baume odoriférant d'un flux perpétuel. Si par hasard souffle un
vent léger dans la forêt superbe , son feuillage et ses fleurs frémis-
sent avec un doux murmure et répandent au loin de suaves
odeurs. Une fontaine resplendissante v sort d'une source limpide :
( 60 )
l'argent n'a pas un tel éclat; de la glace cristaline ne jaillit pas
tant de lumière. Les émeraudes brillent sur ses bords, et les pierres
précieuses qu'admire la vanité du monde y sont éparses comme
des cailloux; les champs émaillés de leurs couleurs variées sont
ornés d'un diadème naturel.>>>
La traduction française est bien pâle à côté de l'original , dont
l'harmonie suave est aussi caressante pour l'oreille que le tableau
est doux à l'œil par l'aimable simplicité et la variété de ses cou-
leurs. M. Guizot est du même avis : cette description n'a pas été
égalée par le poëte anglais. Saint Avit, au sortir du paganisme ,
se souvient à peine de la mythologie. Milton , au seuil des temps
modernes , a appelé la fable au secours de son inspiration savante
et introduit les dieux dans la scène du paradis terrestre. Toute-
fois , si remarquable soit - elle , cette description n'est pas sans
tache , et nous y trouvons la preuve du mauvais goût de l'époque,
dont l'évêque de Vienne n'a pu se défendre. Le tactus violat violas
est un jeu de mots puéril , et , d'autre part , c'est abuser des privi-
léges de la poésie que de consacrer six vers à l'immortel oiseau de
la fable accessoirement amené dans la phrase. Mais ces taches
disparaissent dans la beauté de l'ensemble et sont , en quelque
sorte , absorbées comme des gouttes d'eau trouble dans les flots
transparents d'un ruisseau limpide.
L'homme , au jardin des délices, est soumis à une épreuve d'où
dépendra son sort. Il est libre , c'est sa dignité , son honneur et
sa gloire. S'il obéit, c'est la vie ; s'il transgresse la loi , c'est la mort.
Adam et Ève sont heureux comme deux anges sur terre. La main
de Dieu les soutient; ils ignorent le mal. Mais voici le tentateur.
Le Satan de saint Avit n'a pas sur son front foudroyé ce
divin reflet des splendeurs de l'archange qui fait sa grandeur
dans la conception miltonienne. Ce n'est pas non plus ce monstre
hideux que la tradition nous représente comme le roi des enfers ,
encore moins ce diable grotesque qu'avait enfanté l'imagination
du moyen âge. Saint Avit n'a pas abdiqué les droits de la poésie.
Satan est un ange déchu ; mais c'est encore un ange par l'énergie
et la puissance de ses facultés. « Ses regards perçants plongent
dans les ténèbres ; il voit l'avenir et pénètre les profonds arcanes
( 61)
des choses ; il conserve la bouillante vigueur de sa nature angé-
lique.>>>
<< Angelici fervens superest natura vigoris. »

Il n'y a rien là que puisse désavouer l'Écriture sainte. Satan est


le mal , élevé à sa plus haute puissance : c'est l'ennemi et le rival
de Dieu. C'est donc l'idéal du mal , comme Dieu est l'idéal du
bien. Tel est le tentateur qui va dresser ses piéges aux heureux
habitants de l'Éden. La jalousie et la honte dévorent son âme ar-
dente ; il contemple d'un regard d'envie cette race nouvelle sortic
du limon de la terre et appelée à jouir de sa félicité passée. C'est
trop d'humiliation. Périsse le genre humain dans sa racine. Et
Satan , le cœur gonflé de haine, éprouve une joie féroce à la penséc
qu'il va entraîner dans l'abîme ces favoris du ciel. C'est par l'or-
gueil que l'ange est tombé ; c'est par l'orgueil aussi que l'homme
se perdra.
Le Satan de Milton est plus intéressant , par suite de l'intérêt
mème qui le saisit à la vue de ce couple charmant , si bien fait
pour goûter le bonheur. La pitié qu'il éprouve désarmerait sa
haine , si le désir de la vengeance pouvait s'éteindre dans son
cœur. Milton a présenté avec éloquence la lutte des sentiments
contraires qui assiégent l'âme du tentateur. Mais saint Avit a plus
d'énergie lorsqu'il montre Satan livré tout entier à cette haine
inextinguible qui brûle ses entrailles de démon. L'ennemi du
genre humain , prenant la forme d'un serpent , parvient à sé-
duire la femme en flattant son orgueil , en éveillant sa curiosité.
Adam accepte des mains de son épouse le fruit de mort qu'elle a
goûté.
C'est ici que saint Avit est pâle devant le génie de Milton.
L'évêque de Vienne ne sait pas développer une situation pathé-
tique; il semble craindre de pénétrer dans le sanctuaire profane
des passions humaines. Il ne veut qu'instruire , nous le savons;
son but n'est pas d'émouvoir. C'est pour complaire à son épouse
qu'Adam désobéit à Dieu. Mais il semble que sa détermination
n'ait d'autre motif que l'amour - propre , et qu'il n'ait qu'une
crainte, celle de paraitre pusillanime aux yeux d'une faible
( 62 )
femme , tandis que , dans Milton, Adam, victime de sa tendresse
et de son dévouement conjugal, arrache des larmes à sa postérité,
parce qu'il n'est coupable que d'avoir trop aimé celle dont Dieu
lui- même avait fait son inséparable compagne. Saint Avit perd
de vue son rôle de poëte à la fin de ce chant , et prend celui de
prédicateur pour montrer les conséquences de la faute originelle :
l'orgueil de la science , la déification de l'homme et l'adoration de
la matière. Il s'élève contre les vaines superstitions qui dégradent
l'intelligence humaine et dont son siècle barbare lui présentait
l'affligeant spectacle. La curiosité des femmes lui inspire des ré-
flexions satiriques qui l'éloignent trop du drame de l'Éden, sur
lequel il devait concentrer l'intérêt. Satan , heureux de son triom-
phe , insulte au malheur des vaincus tombés sous son empire ;
puis il disparaît dans les airs , laissant ses deux victimes aux mains
de la justice divine.
Ici commence le troisième chant ou le jugement de Dieu. Le
remords , armé de son aiguillon vengeur, se lève dans la con-
science. Les coupables cherchent un refuge dans les profondeurs
des bois ; mais l'œil de Dieu partout les suit. Ils voudraient des-
eendre sous terre et rentrer dans le néant pour échapper à la ter-
rible sentence qui les menace. Vains efforts ! <<< Le soleil ne voile
pas sa lumière parce que de faibles yeux ne peuvent en supporter
l'éclat.>>> C'est Dieu qui parle , et l'image est exprimée en des
termes dont Milton a rarement égalé la magnificence. Comparez
les deux poëtes au même endroit , et vous verrez que l'Homère
anglais cède la palme à l'Homère latin du dernier siècle de la dé-
cadence .

Le tact, la délicatesse , le goût , n'est pas généralement ce qui


distingue saint Avit dans l'expression des sentiments humains .
Voici pourtant une situation pathétique où le vieux poëte con-
temporain de la barbarie conserve les honneurs du triomphe
non dans la forme , mais dans la mise en scène , dans l'art de
manier la passion. Quand il entend gronder sur sa tête les fou-
dres de la justice divine, Adam , convaincu de son crime , au lieu
d'accuser sa compagne, s'en prend à Dieu lui-même qui l'a créée
pour son malheur. Milton au contraire , semble attendre ce mo
( 65 )
ment pour déclamer contre la femme. Adam, écrasé sous le poids
de la malédiction divine , oublie son amour et s'emporte contre sa
complice en invectives d'une brutalité si acrimonieuse et si raffi-
née , qu'on croit lire dans l'âme du poëte le désir de venger d'an-
ciennes injures .
Dieu a prononcé la sentence fatale et prédit à Adam les mal-
heurs de sa race. Après l'expulsion de l'Éden , saint Avit décrit
les impressions du couple infortuné parcourant la terre sans y
trouver de charmes , car toutes ses beautés s'effacent devant le
souvenir du paradis qu'ils ont perdu. « Le monde se resserre; ils
n'en voient pas les bornes , et pourtant se sentent à l'étroit. Le
jour même est troublé ; sous les rayons du soleil , ils se plaignent
d'être privés de la lumière. Ils gémissent en voyant les astres sus-
pendus si loin de leur tête; ils aperçoivent à peine le ciel qu'ils
touchaient auparavant. » Admirable pensée qui couronne digne-
ment le poëme et par laquelle le poëte aurait dû terminer son
œuvre. Le drame de l'Éden s'est dénoué dans les larmes. Quoi de
plus ? Mais l'art, pour saint Avit , n'est pas le but suprême. L'au-
teur est évêque avant d'être poëte , ne l'oublions pas. Le saint
pontife nous invite à la pénitence pour réparer nos crimes , fatale
conséquence de la nature déchue. Les lugubres images de l'enfer
apparaissent sous sa plume comme un salutaire épouvantail pour
les nations barbares qu'on ne pouvait dompter que par la terreur
des jugements de Dieu. Les malheurs d'une époque désolée par
toutes les atrocités de la guerre lui inspirent de tristes réflexions
sur les destinées de la race humaine , traînant , de génération en
génération , la longue chaîne de ses iniquités. Le poëte finit par
une prière où il demande au Christ de combler par sa grâce
l'abîme entr'ouvert sous nos pas , et de nous rendre l'héritage
perdu par la faute de nos premiers pères.
Tel est ce poëme , dernier écho de la muse virgilienne au temps
des invasions .
L'éternel honneur de saint Avit est d'avoir mérité , comme
poëte , d'être comparé à Milton.
Après l'évêque de Vienne , la poésie se décolore et s'efface au
souffle glacé de la barbaric. Nous allons la voir s'éteindre aux
( 64 )
mains de l'évêque de Poitiers, Fortunat, le dernier représentant
des lettres latines avant l'époque carlovingienne.

Fortunat. - Trois siècles avant Charlemagne , Théodoric , nous


le disions tout à l'heure , avait tenté , au sein même de l'Italie , de
ressusciter l'empire, en réorganisant l'administration et en favo-
risant l'essor des sciences , des lettres et des arts , en battant , si
je puis dire , le rappel de l'esprit humain. Boëce , l'infortuné
Boëce , l'auteur des Consolations fut l'Alcuin de cet autre Charle-
magne. L'œuvre de Théodoric ne tarda pas à s'écrouler dans la
tempête ; mais soninfluence civilisatrice subsistalongtemps encore
après lui. C'est dans les écoles de Ravenne , centre de la culture
littéraire sous l'empire des Goths , que Fortunat fit son éducation
de rhéteur et apprit à manier le mécanisme des vers , instrument
usé au service de la tyrannie. Italien de naissance , le poëte quitta
sa patrie à la veille de l'invasion des Lombards et vint s'établir
dans la Gaule. Sigebert l'attira à sa cour, où il cut bientôt à exercer
sa muse par un épithalame sur le mariage de Brunchaut,fille
d'Athanagilde. La mise en scène est toute païenne : c'est Cupidon
qui vient incendier le cœur de Sigebert dont le poëte fait le plus
grand éloge. Brunehaut est comparée à Vénus. La reine d'Aus-
trasie était belle en effet; mais quel abaissement d'être forcé à
répandre cet encens banal aux pieds de pareils trones ! 《好作
La poésic à cette époque avait cessé d'ètre le chemin des hon-
neurs. Ce n'était plus qu'un métier stérile et sans autre ressource
que de servir à l'amusement des rois barbares. Fortunat, fatiguć
de la cour d'Austrasie , se fixa à Poitiers , au couvent de la Sainte-
Croix , où le retint sainte Radégonde , fille du roi de Thuringe ,
qui avait fui la couche de Clotaire , filsde Thierry , meurtrier de
sa famille. C'est à Poitiers qu'il connut l'infortunée Galsuinde ,
sœur de Brunehaut , épouse de Chilpéric , roi de Neustrie , que la
cruelle Frédégonde fit mettre à mort pour assurer son triomphe
sur le cœur du monarque. Rien n'est plus touchant que le départ
de Galsuinde pour se rendre dans la Gaule, et les adieux déchi-
rants d'une mère, dont l'instinct prophétique semblait présager à
sa fille sa malheureuse destinée. Ceci n'est pas de la rhétorique ,
( 65 )
c'est la réalité , recueillie de la bouche de ceux qui en furent
témoins. Aucune autre poésie de Fortunat ne donne l'idée d'une
sensibilité aussi vraie, aussi vive , aussi profonde. Il y a des situa-
tions où l'art s'efface devant la nature et où la réalité dépasse
l'idéal, parce qu'elle est l'idéal même. Qu'y a-t-il de plus beau que
le cœur humain dans ses affections pures ? Si c'est un abîme de
misère , c'est aussi un abîme de grandeur; et quand la grandeur
éclate , c'est l'idéal , c'est le reflet de Dieu. Le poëte ne raconte pas
la mort de Galsuinde pour ne pas encourir la disgrace de Chil-
péric. Il se contente de déclamer contre la fortune et ses incon-
stances. La tyrannie ne permet pas que ses œuvres de ténèbres
paraissent au grandjour. Fortunat a loué Chilpéric comme il avait
loué Sigebert ; et pour mettre le comble à tant d'humiliation ,
Frédégonde elle-même , Frédégonde , l'instigatrice du meurtre de
Galsuinde , eut aussi sa part de ces honteux éloges , de cet encens
souillé. Comme l'art a perdu sa dignité ! et comme la poésie serait
une chose vile et méprisable , si elle était pour toujours condamnée
à se traîner ainsi derrière le char des tyrans et des triompha-
teurs. Rhétorique banale et sans conscience, qui avez des accents
et des phrases pour tous les succès et tous les crimes , au nom de
Dieu etde l'humanité , au nom de la civilisation et de l'art , toute
ame honnète doit vous flétrir et vous répudier! Tout ce qui n'est
pas l'expression d'une émotion vraic , d'une conviction sincère , ne
mérite pas l'estime du genre humain.
Le poëte avait à sa disposition un répertoire de lieux communs
comme en fournit l'école; et quelle que fut la circonstance , qu'il
cût à louer ou à consoler , le poëte - rhéteur jetait d'une main
maladroite son encensoir à la tête des princes dont il mendiait les
faveurs ;et les consolations ressemblaient aux consolations et les
éloges aux éloges. Dans la seconde moitié de sa vie , le caractère
du poëte se relève ; son âme s'épure : il reçoit l'onction du sacer-
doce. Ce fut l'ouvrage de Radégonde , ce bon génie , cet ange gar-
dien de Fortunat. Le commerce intime de cette sainte femme
morte au monde , mais non pas aux grâces de l'esprit ni à la ten-
dresse de l'âme , fut le charbon ardent qui purifia les lèvres du
rhéteur et alluma en lui le feu sacré des sentiments divins .
3
( 66 )
Cette amitié brûlante et pure , prodige opéré par le christia-
nisme , inspira au poëte des accents d'un mysticisme qu'on s'étonne
de rencontrer sous la plume d'un épicurien. Car, il faut bien le
dire , Fortunat avait conservé du sensualisme païen un goût peu
édifiant pour la bonne chère , pour les plaisirs de la table. Il en
parle dans un langage d'une naïveté brutale qui sent quelque peu
la barbarie. Gula et venter reviennent constamment sous sa plume.
Oserait-on rendre en français des vers tels que ceux-ci :

Deliciis variis tumido me ventre tetendi ,


Omnia sumendo : lac , olus , ova , butyr.

C'est à la lettre faire un dieu de son ventre. Gourmet , passe


encore , mais gourmand et glouton ! Quand on est atteint d'un
pareil travers , on devrait au moins avoir la pudeur de ne pas
afficher publiquement sa gloutonnerie. Une muse gorgée de
viandes , quelle poésie ! Faut- il s'en fåcher ou se contenter d'en
rire ? Les gausseurs du moyen âge ont pris ce dernier parti envers
les émules de Fortunat qui pullulaient dans les couvents; moi je
n'en ris pas , je m'en afflige , car tout ce qui tend à compromettre
la dignité sacerdotale affaiblit la foi dans l'âme du peuple et le
place sur la pente de l'athéisme pratique.
Quoi qu'il en soit de ces penchants grossiers dont ne rougissait
pas la barbarie de l'époque, Fortunat, dans l'abaissement littéraire
du sixième siècle, sut trouver encore des accents de poëte , quand
son âme , recueillie à l'ombre d'un picux monastère, eut médité à
loisir les mystères de l'amour divin. Cette muse légère et maniérée,
secouant la poussière du siècle , sembla s'élever comme sur un
Thabor pour déployer l'étendard de la croix qui avait conquis le
monde, et le Vexilla regis et le Pange lingua s'échappèrent de ses
lèvres inspirées. Il célébra aussi les gloires de Marie : Ave maris
stella. Dans ces hymnes sacrées , Fortunat fut l'émule de Pru-
dence et de saint Ambroise ; mais son inspiration était de courte
haleine. Il retombait bientôt dans les jeux de mots et les raffine-
ments barbares de sa muse puérile. Il ne retrouva le cri de l'âme
que pour raconter la chute de Thuringe; mais l'invention ne lui
appartient pas c'est du cœur saignant de Radégonde que ce
( 67)
poëme est sorti. Le sentiment, disons mieux , l'instinct de la fa-
mille , si vivace dans le sang impétueux des barbares de la Ger-
manie , avait , plus encore que le christianisme , jeté un abîme
entre la fille des rois de Thuringe et les Francs , meurtriers de sa
race. C'est pour cela que Radégonde avait enseveli son cœur dans
la solitude du cloître. Mais sa blessure fut longtemps à se fermer;
et sous la cendre mal éteinte jaillit l'étincelle de l'amour qui en-
flammait son cœur au souvenir du dernier rejeton de sa race
échappé au glaive des bourreaux. Fortunat, confident de ces poi-
gnants regrets et de ces inénarrables douleurs , comprit cette fois
les larmes du cœur humain , et les cordes étroites de sa lyre usée
éclatèrent en sons attendris, derniers accents de la poésie expi-
rante, chant du cygne de la muse latine , inspiré par la fille des
barbares au sein d'un monastère de Gaule.

CHAPITRE III.

газовирная LA LITTÉRATURE LÉGENDAIRE.

L'antiquité païenne a disparu , et le christianisme reste seul en


face de la barbarie. L'art est-il frappé de mort ? Gardez-vous bien
de le croire: rien ne périt dans l'humanité ; tout se transforme.
La mort est le passage d'une vie à une autre. En vain les ténèbres
couvrent la terre ; dans la nuit se prépare l'aurore d'un jour nou-
veau. Le cœur a trop besoin d'émotions et l'imagination d'idéal
pour se passer de poésie et s'absorber dans la monotonie des oc-
cupations vulgaires. Que fera donc le christianisme pour satisfaire
ce besoin d'idéal et d'émotions qui dévore le cœur humain ? Quel
sera le sursum corda de l'humanité dans la violence et dans l'abjec-
tion de ces temps barbares ? Sans doute , la religion seule avait le
pouvoir d'enfanter des merveilles ; mais , dans la sphère de l'art ,
elle était accoutumée à emprunter le secours de l'antiquité clas-
sique : c'est là qu'elle allait chercher ses modèles. Et maintenant
( 68 )
Fantiquité est répudiée par l'Église et inconnue aux conquérants;
les chants nationaux de la Germanie , respirant le paganisme
odinique , n'ont plus d'attrait pour des populations converties au
christianisme . La Bible , source intarissable de poésie , leur est
étrangère et n'est comprise que du clergé , gardien de ce dépôt
sacré dont il est l'interprète.
La scule littérature possible au septième siècle pour les peuples
d'Occident , c'est la légende. Voilà l'épopée chrétienne du moyen
àge née dans les austérités de la vie monastique. Héros et mer-
veilleux , rien n'y manque , excepté le langage , latin barbare fait à
l'image des peuples qui le parlent. Les héros sont les martyrs et
les saints; le merveilleux, ce sont les miracles qu'on leur attribuc.
Les récits légendaires , pendant les deux siècles qui nous séparent
de Charlemagne , sont en Europe le plus puissant moteur de la
civilisation. Les saints s'élèvent dans leur lutte contre les barbares
à un degré d'héroïsme dont les annales du monde n'offrent pas
d'exemple. Les anciens ont décerné les honneurs de l'apothéose
à des hommes qui ont vaincu les monstres , à des dompteurs d'ani-
maux féroces : les Hercule et les Théséc. Qu'ont done mérité
saint Félix de Nole , saint Médard, saint Martin , saint Éloi , sainte
Geneviève, saint Colomban, saint Boniface et toute cette légion
sublime de cénobites et d'anachorètes , dont les vertus ont purgé
la terre des monstres de la barbarie ? On s'étonne que les peuples
crédules aient si facilement cru aux miracles de la vie des saints .
Sans doute l'imagination publique a poussé trop loin l'intervention
divine, et créé des visions surnaturelles qui ressemblent parfois
aux inventions merveilleuses de la mythologie. Mais n'était-ce pas
un miracle continuel , un miracle de tous les jours que ces triom-
phes de l'âme sur la matière, de l'esprit sur la force brutale? Ah !
les bourreaux , ceux qui s'en scandalisent : ils ont tué la poésie.
Rendons hommage à ces héros de la charité chrétienne qui ,
dans ces temps de malheur , consolaient la souffrance et appre-
naient au monde combien, sous l'égide de la foi , l'homme est
fort contre la tyrannie. N'accusons pas la crédulité des peuples ,
quand c'est au profit de l'humanité qu'elle s'exerce. Croire , c'est
espérer , et si la lumière n'accompagne pas toujours la croyance ,
( 69 )
ne crions pas à l'erreur. De pareilles erreurs , si erreur il ya , va-
lent mieux que les décevantes doctrines que notre orgueil décore
du vain nom de science. La pire des erreurs , c'est l'incrédulité ,
car la foi est le premier fondement de la science. Le miracle est
rare dans les temps ordinaires. Il ne l'était pas à l'époque de ces
grands thaumaturges que Dieu avait suscités pour guider le
monde à la lumière de l'Évangile dans les voies de la civilisation.
Nous décernons des statues à nos grands hommes , et nous se-
rions étonnés que le moyen âge eût voué un culte et élevé des
autels aux plus grands bienfaiteurs de l'humanité !
Un dernier mot sur cette question. Les miracles des légendes
ne sont pas des articles de foi. Le privilége de la sainteté a été
accordé par la reconnaissance des peuples avant d'être consacré
par l'Église. La canonisation était inconnue avant l'époque de
Charlemagne. L'Église n'a jamais proclamé un miracle sans que
le fait fût entouré d'irrécusables témoignages.
La source des récits légendaires est dans la tradition. C'est à
l'époque des martyrs que remonte la légende ; mais elle n'acquit
toute son importance qu'au moment où s'éclipsa la littérature
païenne. C'est alors qu'elle devint un plaisir d'esprit; c'est alors
aussi que la vérité revêtit le caractère de la fiction. Pour com-
prendre l'influence de la légende , il ne faut pas l'envisager ex-
clusivement comme un fait littéraire : c'est avant tout un fait
religieux, un élément de foi , un actif moyen de propagande. On
Ane se bornait pas à raconter et à écrire la vie des saints , on en
faisait lecture au milieu des offices , le jour de leur fète , et jusque
dans les banquets. Aujourd'hui on chante du Béranger : est-ce un
progrès ? on s'amusait alors aussi , mais on voulait s'amuser en
se sanctifiant. C'est dans ces saintes pratiques que le mot légende
(lengenda ) fut crééi : Juozideвовог вэʻa jop zu
Il y avait deux parties distinctes dans la légende : un fonds
commun et une série de faits particuliers à la vie du saint dont
Pon racontait les merveilles. La première partie exprimait , sous
cune forme purement imaginaire , l'influence des saints sur la
e société@barbare. Ils chassaient les démons et ressuscitaient les
morts en purifiant les mœurs et en ramenant à la lumière les
( 70 )
peuples assis dans les ténèbres , à l'ombre de la mort, comme dit
la Bible. La seconde partie de la légende présentait un récit bio-
graphique aussi intéressant pour l'histoire que pour la poésie :
c'était le type idéal des mœurs contemporaines.
Le merveilleux de la légende ne se composait pas seulement
des miracles attribués aux saints , mais aussi des merveilles dont
leurs tombeaux et leurs reliques étaient l'objet. La translation de
ces reliques , qu'on se disputait comme un talisman sacré , gage
de la protection du ciel, était accompagnée d'éclatants prodiges ,
nouveaux diamants de l'écrin légendaire. Les visions enfin , qui
visitaient les imaginations exaltées et pleines des spectacles du
monde surnaturel , promenaient de merveille en merveille le lec-
teur édifié de voir le ciel révéler ses secrets à la terre pour la
sanctification des hommes. Quelle sublime poésie que ces inspi-
rations de la foi qui s'imposaient à l'imagination humaine , non
comme des œuvres d'art , mais comme des révélations célestes par
lesquelles Dieu manifestait sa gloire ! C'est dans les voyages fantas-
tiques à travers l'enfer et le paradis , qu'il faut chercher l'origine
de la Divine Comédie , la plus sublime des visions merveilleuses
du moyen âge. Les légendaires sont les ancêtres du Dante ; et s'il
les a effacés par son génie, il en a religieusement respecté la tra-
dition.

La légende remonte aux premiers temps du christianisme ; mais


à l'origine , elle se bornait à raconter sans art les actes des mar-
tyrs et la vie des pères du désert. Ces récits étaient aussi simples
qu'intéressants. On eût craint d'affaiblir la réalité en y mêlant la
fiction qui semblait le privilége exclusif de la mythologie. Plus
tard la rhétorique païenne s'infiltra dans la légende , et l'on vit ce
mélange adultère de la naïveté et de la déclamation , où se ren-
contraient une civilisation naissante et une civilisation vieillie , la
nature croissant dans l'emphase , la littérature chrétienne au ber-
ceau empruntant le fard dont la littérature païenne couvrait sa
décrépitude.
L'institution du monachisme par saint Benoît consacra défini-
tivement la forme de la légende , comme œuvre de foi et comme
œuvre d'art. La légende est une création monacale. otten &
( 71 )
JC'est au sixième siècle , à l'extinction du paganisme , que la
littérature légendaire prend un caractère original et naïf. Le mer-
veilleux chrétien apparaît alors dans toute sa splendeur et exerce
une irrésistible fascination sur des âmes neuves , nées au sein des
ruines , sur des âmes que n'a pas infectées le paganisme et qui
ont laissé tout souvenir profane à la porte de leurs sanctuaires.
Quand les peuples sont parvenus à l'âge mûr, il faut des raisons
pour les convaincre ; mais quand ils sont dans l'enfance , il faut
des émotions pour les persuader : c'est par des prodiges , c'est par
des miracles que se manifeste alors l'action de la Providence.
Les légendes du sixième siècle représentent le triomphe du
christianisme sur les vains fantômes de la mythologie germanique
et païenne. Avec la mythologie disparaît la culture latine. Pour
agir sur le peuple , il faut parler sa langue. La barbarie du langage
prépare les langues modernes qui s'élèveront sur les débris du
latin. Grégoire de Tours , l'historien des Francs , marque , dans la
légende plus encore que dans l'histoire , la répudiation du paga-
nisme littéraire .

Les différentes phases de la légende suivent les caractères de la


sainteté : après les martyrs , les anachorètes ; puis les évêques et
les docteurs de l'Église, les beaux esprits, les rhéteurs, qui éblouis-
sent leurs contemporains comme Fortunat. A l'époque des in-
vasions surgissent les saints protecteurs qui luttent contre la
violence et dont la vertu sert d'égide aux populations trem-
blantes, comme sainte Geneviève , le pape saint Léon et saint Ger-
main.
Les barbares , après leur conversion , aspirèrent bientôt aux
honneurs de la sainteté , sans renoncer pour cela à leurs instincts
sauvages. L'énergie de leur foi jointe à la fougue indomptable de
leurs caractères les poussa jusqu'aux dernières limites de l'abné-
gation évangélique , et l'Occident étonné vit dans son sein égaler ,
dépasser même les austérités de la Thébaïde.
Au septième et au huitième siècle , la légende , œuvre des
moines , prend des proportions qu'elle n'avait pas connues jus-
que-là : c'est la seule manifestation du génie littéraire de l'Europe
à cette époque. Elle subit tour à tour l'influence de la barbarie et
( 72 )
de l'Église , de la barbarie qui fait invasion dans l'Église , et de
l'Église qui s'en rend maîtresse. C'est le double travail de la civili-
sation dans ces temps de ténèbres ; c'est l'impulsion et la résistance ,
c'est- à-dire les deux principes qui gouvernent le monde moral
comme le monde physique. Toute action amène une réaction. Pesez
ces deux mots : l'histoire du monde y est renfermée. Plus l'action
est forte , plus la réaction est puissante. L'anarchie n'amène-t-elle
pas le despotisme ? C'est le flux et le reflux de l'océan des idées.
La marée ne monte pas en même temps sur les deux rives : elle
afflue d'un côté pour refluer de l'autre. Sur la route du temps , qui
n'avance pas recule. Dieu seul est immuable; l'humanité jamais
ne se repose. Quand le bien s'endort, le mal veille à son chevet.
La vie est une guerre à mort entre ces deux ennemis implacables .
Quand l'un s'arrête , il est vaincu. Le repos n'est qu'une halte
entre deux combats : c'est le moment où s'organise la conquête.
Le mouvement c'est la vie , le repos c'est la mort; mais la folie
des hommes est de croire que tout mouvement est un progrès .
L'homme est fait pour aller vers Dieu , comme les fleuves pour
aller à l'Océan. Si le fleuve déborde en sortant du lit que lui a
tracé la nature, ou si, au lieu d'avancer, il recule, est-il en progrès ?
Tout excès porte en lui son châtiment. L'ordre est dans l'équilibre
des forces contraires .
Ici la lutte est entre la barbarie et la civilisation. La barbaric
veut dominer l'Église; mais elle y apporte un élément perturba-
teur en mêlant la violence aux vertus chrétiennes. La réaction
sera bienfaisante, parce qu'elle n'emploiera d'autres armés que le
dévouement et la persuasion. La barbarie se précipitant au pied
des autels , c'est déjà pour le christianisme une assez belle vie-
toire; l'Évangile n'aura accompli son œuvre civilisatrice que quand
il aura complétement dompté la barbarie. Le double travail qui
s'opère dans la société produit deux catégories de saints bien dis-
tinctes : les barbares et les missionnaires , les uns représentant
l'influence de la conquète, les autres l'influence de l'Église.
Est- il besoin de dire que le latin des légendes était toujours plus
incorrect à mesure que s'éloignaient les traditions littéraires de
l'antiquité? Le style légendaire est le triomphe de la barbarie.
( 75 )
Étrangers àtoute culture profane, ces écrivains sacrés étalent leur
ignorance avec une sorte de naïveté pédantesque où l'on sent,
sous le dédain des œuvres antiques , le secret désir de faire parade
d'un reste d'érudition.
Écoutez saint Ouen , un des beaux esprits du septième siècle :
il vous apprendra qu'il y avait deux écrivains dont l'un se nom--
mait Tullius et l'autre Cicéron. Voici venir l'auteur de la légende
de saint Bavon. Nous savons , dit-il, qu'Athènes fut la mère des
arts libéraux. Et, pour prouver son savoir, il affirme que dans
cette cité fleurit anciennement la langue latine sous l'autorité de
Pisistrate !!!

Voilà l'ignorance de l'Europe au septième siècle. On ne peut


qu'en sourire ; mais on s'indigne de la brutalité d'une époque où
l'on voyait profaner le tombeau des saints et trafiquer de ces osse-
ments sacrés , de ces reliques qu'on se disputait à main armée
pour désarmer le ciel et faire violence à Dicu. Je n'examine pas
l'intention : quelle que soit la fin qu'on se propose , quand les
moyens sont odieux , les actes sont coupables ; il faut les flétrir
au nom de la morale. L'Église , d'ailleurs , a protesté contre ces
violences exercées sur la cendre des morts ; mais les mœurs étaient
barbares , et les héros de la légende n'étaient pas toujours , pen-
dant leur vie , des modèles de sainteté. Leur sanctification n'é-
tait pas le fait de l'Église ; c'était la récompense publique des
grands personnages qui avaient rempli les hautes dignités civiles ,
qui se distinguaient par leur piété et qui finissaient dans la
pénitence une vie souvent très-orageuse. Si Charles - Quint eût
vécu à cette époque , n'eût-il pas eu sa légende aussi bien que
saint Bavon , dont le seul mérite peut-être -et c'en est un grand
sans doute - est d'avoir racheté , à la fin de sa vie , les désordres
de sa jeunesse ? Les héros de la barbarie n'ont pas , en naissant ,
sucé le lait de l'Évangile. Ce qui éblouissait les contemporains ,
c'était le spectacle des grandeurs humaines s'humiliant devant
la croix. Sur la porte de la magnifique cathédrale que Gand

La canonisation ne fut réservée au saint-siége qu'au douzième siècle , sous


le pontificat d'Alexandre II of 19 Galatang
( 74)
a consacrée à sa mémoire , saint Bavon est à cheval , la lance au
poing , comme un croisé. Ce n'est pas le symbole de la défense du
christianisme , c'est la noblesse germaine élevée aux honneurs de
la sainteté.

Les maires du palais , à l'époque de la décadence de la dynastie


mérovingienne , furent assez puissants pour faire admettre un des
leurs au nombre des saints de la légende. Saint Léger, aussi célè-
bre par ses conspirations politiques que par sa piété, fut un
homme de parti autant qu'un homme d'Église. A la façon dont
est traité dans la légende Ébroïn , son rival , Ébroïn , grand zéla-
teur aussi de la foi chrétienne , on reconnaît aisément que la
politique ne joue pas ici un moindre rôle que l'esprit de Dieu.
Ne nous arrêtons pas à ces apothéoses des héros de la barbarie ;
voici les vrais héros de l'Évangile et de l'humanité. Comme tous
ces grands personnages s'effacent devant saint Éloi , le sublime or-
févre de Limoges , le Dédale chrétien qui consacrait les produits de
son industrie au rachat des captifs , auxquels il enseignait son art,
transformant ainsi dans leurs mains les fers en chaînes d'or. De
tels hommes , on ne les raconte pas , on les chante. Il lisait la Bible
pendant son travail, et des larmes pieuses mouillaient sa paupière
attendrie , quand il pensait aux malheureux. Quel homme res-
sembla davantage au fils du charpentier? Saint Éloi se dépouillait
de tout pour délivrer les prisonniers , et il en faisait des chrétiens
et des artistes. O philanthropie, vous élevez des prisons splendides,
et ne voyez pas derrière ces murs de pâles humains fatigués de
maudire la société qui les flétrit ; vous jetez dédaigneusement
votre obole au pauvre pour ne pas entendre le cri de sa misère ;
vous écoutez d'harmonieux concerts pour soulager la souffrance ,
tandis que le pauvre gémit sur son grabat , et vous comparez vos
œuvres à la charité chrétienne !
Saint Éloi, par la seconde moitié de sa vie, appartient déjà à cette
glorieuse phalange de saints missionnaires qui se vouèrent à la
propagation de l'Évangile parmi les nations germaniques. Désor-
mais la légende a secoué le joug de la barbarie pour obéir à l'action
civilisatrice de l'Église.
Deux hommes personnifient d'une manière éclatante la lutte
( 75 )
et le triomphe de l'Église sur la barbaric : saint Colomban et saint
Boniface. Le premier , issu de cette terre d'Irlande , si grande par
ses malheurs et par sa fidélité à la foi de ses pères , fit trembler la
tyrannie par la fermeté de son caractère et l'autorité de sa parole.
Le second fut l'apôtre de la Germanie , et accomplit par la persua-
sion l'œuvre que Charlemagne acheva par la glaive. Jamais voca-
tion ne fut plus irrésistible que celle de Colomban. Doué d'une
beauté merveilleuse qui l'exposait aux dangers de la séduction , il
veut fuir le monde et se renfermer dans la solitude du cloître , afin
de se préparer aux sublimes fonctions de l'apostolat. Sa famille
épuise tous les artifices de la tendresse pour le détourner de son
projet. Sa mère tout en larmes s'étend sur le seuil de sa demeure
pour arrêter son fils , et Colomban , étouffant son cœur pour
n'écouter que la voix de sa conscience, passe au-dessus du corps
de sa mère.

On se doit à sa famille , mais plus encore à Dieu et à l'humanité.


L'homme quitte son père et sa mère pour s'attacher à sa femme ,
et il ne les quitterait pas pour accomplir une mission divine , pour
répandre au sein de la barbarie les bienfaits de la civilisation! Un
père ou une mère qui contrarie de telles destinées ne mérite plus
qu'on lui obéisse .
Retiré au couvent de Benchor , Colomban , inspiré de Dieu ,
conçoit le projet d'aller prêcher la morale évangélique parmi les
Francs encore à demi-barbares. Il part avec douze moines irlan-
dais que son zèle enflamme , et les peuples subjugués par l'austé-
rité de sa parole et la sainteté de sa vie se pressent sur ses pas. II .
s'établit dans un lieu désert, apprivoisant les bêtes féroces et les
populations non moins sauvages. Nouvel Orphée , la Bible est sa
lyre. Tous les jours s'accroît le nombre de ses disciples; it fonde
au pied des montagnes le monastère de Luxcuil, où se forme tout
un peuple d'apôtres qui , soumis à une discipline sévère , prêchent
d'exemple autant que de préceptes , grand secret de l'éloquence
chrétienne ! ρίποάτος εποίten ani. Jamaq oliserva
Qu'il est beau de voir à l'œuvre ces conquérants d'âmes faisant
la guerre , et une guerre à mort , aux passions brutales! Aucun
obstacle ne les arrête : ni les fatigues de l'apostolat, ni la coalition
( 76 )

des mauvais instincts , ni les résistances de la tyrannie , ni la per-


spective du martyre qui les attend. On admire les tueurs d'hom-
mes , les faucheurs de nations ; la poésie , ô pitié! s'agenouille
devant leurs massacres et s'attache en esclave au char des triom-
phateurs ; que dis-je ! l'histoire elle-même , éblouie par le glaive ,
contemple avec enthousiasme ses sanglants trophées ; et l'on serait
insensible aux triomphes des soldats du Christ , quand les anges
de Dieu , du haut des célestes sphères , applaudissent à leurs
exploits!
Colomban s'était donné la mission de travailler sans relâche à la
réforme des mœurs . A d'autres le dogme , à lui la morale. La théo -
rie, en ces temps orageux , importait moins que la pratique , et s'il
fallait une science, c'était avant tout celle de la vertu. Pour les peu-
ples d'ailleurs , Dieu n'est pas dans les nuages de la métaphysique ;
il est dans l'évidence de la vertu qui élève vers lui l'âme soustraite
à l'esclavage de la matière. La science , chose discutable , n'est pas
le lot du grand nombre. C'est le domaine du philosophe ; la multi-
tude n'en connaît que les résultats pratiques qui éclairent la con-
duite et dirigent la conscience. La religion , c'est le devoir ; et le
devoir , c'est la morale. Or la morale s'impose. Il faut que l'homme
sache qu'ici la liberté , c'est le mal ; et s'il choisit le mal, qu'il
sache ce qu'il encourt. Voilà pourquoi Colomban , homme de Dieu,
parlant au nom de Dieu , poursuit le vice et le fait trembler
jusque sur les marches du trône. Voyez-le à la cour de Bourgo-
gne. Théodoric vivait dans l'adultère ; et Brunchaut favorisait ses
désordres pour assurer son ascendant sur le cœur et la volonté de
son petit-fils. Colomban , bravant la colère royale , s'élève contre
l'immoralité du prince, et refuse de reconnaître les enfants de
l'adultère. Brunehaut se venge par la persécution. L'homme de
Dieu va se plaindre au roi de ces mauvais traitements , et sans
vouloir franchir le seuil du palais, il attend la réponse de Théo-
doric. Le roi envoie ses serviteurs chargés de lui offrir en guise
de présent les mets les plus recherchés. Colomban les repousse
avec indignation , en disant que le Très-Haut rejette les dons de
l'impie , et que les lèvres des serviteurs de Dieu ne doivent pas se
souiller à ce contact impur. Le roi avoue sa faute et promet de
( 77 )

changer de conduite ; mais , étant retombé bientot après dans les


mèmes écarts , il s'attire de nouveau la colère du saint homme
qui lui écrit des lettres foudroyantes , où l'anathème est suspendu
sur sa tète . La cour révoltée de cet excès d'audace veut faire
chasser Colomban du royaume. On l'accuse d'interdire aux pro-
fanes l'entrée de son monastère. Le roi se rend auprès de lui et
Linvite à laisser un libre accès à tout le monde dans toutes les
salles du couvent.

L'homme de Dieu répond en ces termes : « Si tu es venu ici


pour détruire les retraites des serviteurs de Dieu et les règles de
la discipline , tu verras s'écrouler ton empire et tu périras , toi et
ta race. »

Quel langage ! Si les rois qui croient leur tròne au-dessus de la


morale rencontraient partout de tels hommes , verrait- on souvent
le vice couronné ! Colomban résistait à la barbarie en inspirant la
terreur des jugements de Dicu. Toujours prêt comme Isaïe à
lancer la foudre , c'est un prophète de l'ancienne loi dans la loi
nouvelle. C'était sa mission , et il l'a bien remplie. Cette mission,
il se l'était donnée lui - même pour conquérir des âmes à Dieu.
Combattre , c'était sa vie. Il ne songeait pas à organiser ses con-
quètes. La société religieuse, pas plus que la société civile , n'était
constituée sur des bases fixes et durables. A cette époque régnait
l'anarchie , le chaos. On ne pouvait songer à la liberté comme
principe de gouvernement. La liberté est le tempérament des
peuples mûrs , qui ont assez de raison pour reconnaître l'auto-
rité des lois. Dans les civilisations naissantes , l'autorité seule
gouverne. Or , à l'époque mérovingienne , l'autorité était réduite
à l'impuissance par les tiraillements d'une aristocratie insou-
mise.
L'unité , la centralisation s'accomplit dans l'ordre civil par le
triomphe de la royauté à l'avénement de la dynastie carlovin-
gienne, et , dans l'ordre religieux , par la prépondérance de la
papauté. Au sixième siècle et au commencement du septième ,
l'évêque de Rome était reconnu comme le premier pontife de
l'Occident; mais malgré l'ascendant qu'il exerçait sur tous les pays
chrétiens , sa souveraineté n'était pas incontestée. Colomban , à la
( 78 )
fin de sa vie , avec l'indépendance de cette vieille Église bretonné
d'où était sorti Pélage , ne craignit pas de reprocher à un pape la
tendance de l'Église romaine à la suprématie sacerdotale. Les pays
qui , comme la Gaule , l'Irlande et l'Espagne n'ont pas dû leur
conversion à la papauté , n'entretenaient pas de rapports suivis
avec le pontife romain. Les évêques , abandonnés à eux-mêmes ,
abusèrent singulièrement de leur pouvoir. Devenus grands pro-
priétaires et nommés par l'influence des rois , ces prélats , séparés
du peuple qui avait cessé de participer à leur élection , n'avaient
souvent du prêtre que le nom.
Le zèle apostolique , à cette époque, s'était réfugié tout entier
dans les monastères. C'est à l'aide des moines que la papauté
sauva le christianisme et convertit les peuples païens de la Ger-
manie. Voilà pourquoi la légende ne contient guère que des noms
de moines. Saint Boniface, le plus grand de ces apôtres qui se
dévouèrent au service de l'Église , appartenait à la Grande-Bre-
tagne , convertie par Grégoire le Grand. L'Angleterre alors était
en relations continuelles avec les papes , dont elle reconnaissait la
suprématie. Par là s'explique le dévouement de saint Boniface à la
papauté. C'est par l'organe de ce saint missionnaire que Romefit
la conquête religieuse de la Germanie. Boniface à lui seul convertit
cent mille hommes à l'Évangile parmi les populations d'outre-
Rhin. Ainsi , l'Angleterre et l'Allemagne , baptisées dans la foi par
l'Église romaine , devaient un jour renier leur mère , tandis que
les nations évangélisées par des apôtres qui n'avaient d'autre
mandat que leur dévouement personnel , l'Italie , l'Espagne et les
Gaules , restèrent et resteront à jamais fidèles au saint-siége.
Ce n'était pas seulement au profit de la papauté que les mis-
sionnaires anglo-saxons travaillaient à extirper la barbarie , c'était
aussi en faveur de la puissance des chefs de l'Austrasie , qui , assis
aux bords du Rhin, étaient les protecteurs naturels des conqué-
rants de la foisamund P907
Boniface , devenu archevêque de Mayence et le chef vénéré de
la Germanie chrétienne , fit entre les mains du pape un serment
de fidélité inaltérable à la foi catholique , éclatant témoignage
rendu à l'autorité du saint-siége. Et ne croyez pas que jamais
( 79 )
l'ambition ait pu séduire cette âme ardente. Boniface , dévoré de
la soif du martyre , quitta , sur la fin de sa vie , son siége de
? Mayence pour reprendre son glorieux apostolat , et trouva la mort
au sein des forêts de la Frise , parmi ces populations barbares
dont il voulait achever la conquête.
Blessé dans sa conscience par les coutumes païennes qu'on au-
torisait dans Rome, il adressa au souverain pontife de sévères
paroles , où l'austérité germanique , huit siècles avant Luther ,
proteste contre les abus des mœurs romaines.
Chose remarquable , la légende n'attribue aucun miracle à saint
Boniface. C'est qu'ici tout est merveilleux : l'imagination se sent
impuissante à grandir une telle vie. La conversion de cent mille
hommes au christianisme n'est-ce pas un fait plus éclatant que
tous ces contes puérils jetés en pâture à la superstition des peu-
ples dans les récits légendaires de la vie des saints? Dieu a dû ,
plus d'une fois , suspendre les lois de la nature en faveur de son
Christ , pour prouver sa divinité; plus d'une fois aussi il a permis
à ses saints d'opérer des miracles pour inspirer la foi à des esprits
grossiers que le raisonnement ne pouvait convaincre ; mais c'est
l'éternel honneur des plus grands héros du christianisme d'avoir
converti à l'Évangile les peuples idolatres et barbares , sans autres
merveilles , sans autres prodiges que la sainteté de leur vie , les
lumières d'une raison éclairée, la chaleur des convictions , l'ar-
deur du zèle et la puissance du martyre. On ne résiste pas à ces
preuves , parce qu'elles ont l'autorité de l'histoire et l'appui de la
raison , et ne déconcertent que le scepticisme aux abois.
Nous avons suivi les phases de la légende en rapport avec la
civilisation , et nous y avons vu la lutte et le triomphe du christia-
nisme sur la barbarie; la dignité morale de l'homme , le droit, le
devoir, protestant contre la force brutale et les instincts grossiers
des peuples nouveaux appelés à la lumière de l'Évangile. A côté
des vertus divines s'épanouissaient les vertus humaines , fleurs de
l'âme écloses au sein des orages sous le souffle bienfaisant de
la charité chrétienne. Bonté , pitié , tendresse , ces vertus que
l'égoïsme brutal traite de faiblesses , et qui sont les grandes forces
civilisatrices du monde, étaient l'immortel privilége des saints.
( 80 )
C'était en contemplant ces divins modèles de l'humanité qu'on
échappait à l'odieux spectacle du crime et du vice triomphants .
Aussi tel fut le succès , telle fut la popularité de la littérature
légendaire , que le recueil des Bollandistes , cet immense panthéon
chrétien , monument gigantesque , dont la Belgique est fière de
revendiquer la gloire , contient jusqu'à présent plus de vingt-cinq
mille vies de saints ; et l'on n'est encore qu'au dixième mois du
calendrier. Il faudra du temps avant de mettre la dernière pierre
à cette cathédrale de Cologne de la légende. L'histoire , pas plus
que la religion, ne peut permettre qu'on laisse inachevée une
œuvre d'une si haute importance, et dont les matériaux sont sur
place , n'attendant que la main du constructeur.
On a dit que , dans ces siècles de barbarie , le monde était en-
seveli dans les ténèbres : c'est un licu commun que l'ignorance
aime à répéter. Je crois avoir prouvé que s'il y avait d'épais
nuages sur le soleil de la raison , le flambeau de la foi éclairait du
moins les âmes et préparaiť peu à peu l'esprit humain à toutes les
grandeurs de la civilisation. Partout où Dicu manifeste sa gloire ,
qui done peut dire qu'il n'y a que ténèbres ? Si Platon et Aristote,
Homère et Virgile avaient régné dans ces siècles malheureux , et
remplacé l'Évangile et l'exemple des saints dans l'éducation des
barbares , où en serait le monde , où en serait l'humanité?
La littérature légendaire nous a paru un fait trop important
dans l'histoire de l'imagination pour la passer sous silence. Il y
a là de la poésie et de la poésie tour à tour naïve et dramatique;
mais l'art y est dans l'enfance et la langue trop incorrecte pour
avoir pu servir de modèles aux poëtes futurs. Son seul mérite ,
nous l'avons fait observer déjà, c'est d'avoir préparé l'éclosion
des idiomes modernes nés de la corruption du latin 1.
La poésie proprement dite , celle qui emprunte le langage des
vers pour traduire le sentiment ou la pensée, est d'une stérilité
désespérante au septième et au huitième siècle que nous venons de

1 Voir, sur la Légende , l'Histoire de la civilisation en France par M. Guizot ,


et l'Histoire de la littérature française avant le douzième siècle par M. Am-
père , qui nous a servi de guide dans cette étude.
( 84 )
traverser. Si l'on rencontre au septième siècle quelques vers , écho
lointain de l'antiquité classique , c'est à de rares intervalles et par
éclairs , sous la plume des saints qui , jusqu'à certain point , ont
échappé à l'ignorance universelle. C'est ainsi que saint Colomban
a écrit un acrostiche et une pièce de vers où il prend la mytho-
logie pour de l'histoire , mais qui finit par un retour mélancolique
sur les infirmités de l'âge et la fragilité de la vie. Un autre saint ,
dont Rubens a peint l'horrible supplice , Liévin, un des apôtres
de la Belgique, a laissé des vers qui renferment une éloquente
protestation contre la violence dont il allait être victime. Noble
martyr de la vérité , il demande d'avance à ses bourreaux pour
quoi , tandis qu'il apporte la paix , on lui déclare la guerre. Com-
ment eut-il le courage de faire des vers au milieu des bêtes féroces
à face humaine qui , dans notre pays , poursuivaient en ces temps
lamentables les serviteurs de Dieu!

CHAPITRE IV.

LE SIÈCLE DE CHARLEMAGNE.

La civilisation semblait avoir déserté les Gaules au commence-


ment du huitième siècle. Plus de luttes , partant plus de vie dans
le domaine des idées. Le clergé s'était peu à peu laissé envahir par
le chancre de l'ignorance : c'était l'époque de ces derniers fan-
tômes de rois mérovingiens que l'histoire a flétris du nom de fai-
néants. Les maires du palais dépouillaient l'Église pour enrichir
leurs partisans. Ainsi diminuaient les monastères et les écoles.
C'en était fait de la civilisation dans les Gaules et dans la Ger-
manie , si la Providence n'avait suscité Charlemagne.
On aurait tort de croire qu'à l'époque de Charlemagne , l'Europe
entière fût dans les ténèbres. La civilisation n'est jamais complé-
tement éteinte : toujours il reste quelque étincelle sous la cendre.
C'est avec raison qu'on a comparé le soleil de l'intelligence avec
6
( 82 )
le soleil de la nature. Jamais il ne cesse de briller; quand la nuit
tombe sur un pays, le jour se lève dans un autre. Dans cette Gaule
qu'avait si longtemps visitée la lumière, il fait nuit au huitième
siècle ; mais l'Angleterre et l'Italie tiennent encore le flambeau.
C'est dans ces contrées que Charlemagne alla recruter des ouvriers
pour construire l'édifice intellectuel dont il fut l'architecte. Si grand
qu'il soit , l'homme ne peut rien créer sans éléments pris dans la
nature. Dieu seul est assez fort pour donner l'ètre au néant.
Charlemagne est le père du monde moderne : il a incarné en lui
le triple génie de la race latine, de la race germanique et du chris-
tianisme. La grande idée de Charlemagne est l'idée qui résume
tous les progrès , l'idée qui chasse les ténèbres, l'idée vers laquelle ,
d'un pôle à l'autre , gravite sans cesse l'humanité , idée vieille
comme le monde, vieille comme Dieu , dont elle est l'esserice et le
symbole : l'unité. N'est-ce pas elle encore qui préside aux conseils
des rois , à l'organisation des sociétés , au mouvement des races et
des nationalités ?

Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité.

Mais si l'unité est la source du progrès et la condition suprême


de l'ordre social , les formes que revêt ce principe ne sont pas
partout les mêmes. Ainsi la centralisation, qui est la forme la plus
parfaite de l'unité politique , n'est pas en harmonie avec les in-
stincts de la race germanique , moins avide d'égalité que d'indé-
pendance. Charlemagne tenta de reconstituer l'Empire que ses
ancêtres avaient détruit; non plus l'empire romain , mais le saint-
empire. Rome , unité spirituelle ; l'Empire , unité sociale. Quelle
pensée ! Le pape était la tête , l'Empereur était le bras. Mais la
mission de Charlemagne fut plus grande encore : il fut la tête
autant que le bras. La Providence le voulait ainsi pour la propa-
gation de l'Évangile et la diffusion des lumières. Il fallait réunir
au même foyer les rayons épars de la civilisation intellectuelle
pour donner une forte impulsion au génie des lettres ; mais comme
le clergé seul pouvait s'élever à la science , c'est sur lui qu'il fal-
lait agir pour réveiller le monde de sa léthargie morale. Charle-
magne s'appliqua à réformer les mœurs du clergé et à rétablir la
( 85 )
discipline ecclésiastique. Il institua des écoles annexées aux évéchés
et aux monastères pour l'enseignement des lettres sacrées et pro--
fanes. Il s'entoura de savants illustres et mit à leur tête le célèbre
Alcuin , le plus grand représentant de l'esprit humain à cette
époque. Une école modèle se forma dans le sein du palais , sous les
yeux de l'Empereur lui-même. Les lumières se répandirent dans
le clergé par l'étude de la théologie et de la littérature antique.
Les luttes de l'esprit recommencèrent; Charlemagne y prit part
pour les encourager par son exemple.
L'activité intellectuelle se manifesta par la controverse , et l'hé-
résie par conséquent releva la tête. L'Empereur fut assez sage et
assez tolérant pour souffrir la contradiction et n'employer à la
réfutation de l'erreur que les armes de la dialectique .
L'hérésie est un signe de vitalité puissante dans la sphère des
idées . L'esprit s'endort quand il cesse de combattre. L'erreur est
à la vérité ce que le mal est au bien , ce que le vice est à la vertu :
une occasion de lutte et de triomphe.
C'est vers la science que se dirigent tous les efforts. Il n'y a
rien là qui doive nous étonner : les hommes auxquels Charle-
magne avait confié l'éducation du siècle , appartenaient tous à
l'Église , en qualité d'évêques ou de moines. La science sacrée
devait occuper la première place dans leurs méditations . Charle-
magne , d'un génie infatigable , fut entraîné dans ce mouvement,
et consacra surtout à la théologie les rares loisirs que lui laissaient
les batailles et les soins du gouvernement. Telles étaient son acti-
vité et sa soif de connaître , qu'il ne voulait rester étranger à
aucune des branches du savoir. La langue latine était l'instrument
de la civilisation on l'étudia donc dans ses modèles. Ce fut la
première renaissance de l'antiquité ; et l'Empereur, avec la clair-
voyance du génie , comprit , comme s'il avait deviné l'avenir, l'im-
portance de l'idiome national. Il était germain de race , de mœurs ,
de costume. Comment aurait-il dédaigné la langue de ses pères ?
L'idiome germanique était dans l'enfance et n'avait encore créé
aucun monument durable. La langue et la littérature latines pou-
vaient seules servir de base à l'éducation littéraire , comme l'orga-
nisation romaine devait servir de fondement à l'édifice social.
( 84 )
Pour appeler les masses à jouir des bienfaits de la civilisation , il
faut un canal qui répande à grands flots les lumières de la pensée
dans toutes les couches de la société. Ce n'est pas la langue sa-
vante , privilége d'un petit nombre , c'est la langue vulgaire qui
doit accomplir cette mission sublime. C'est pourquoi Cliarlemagne
s'appliqua à fixer par des règles sûres les caractères flottants de
l'idiome germanique. Dans ce but , il composa une grammaire
franque, le premier essai de ce genre entrepris sur les langues
modernes , et qui devança de huit cents ans les plus anciennes
grammaires allemandes. Il a fait plus encore : il a recueilli les
chants populaires de la Germanic , dont les Niebelungen et l'Edda
nous ont conservé les traditions vivantes. Il fallait qu'il eût dans
son cœur un bien vif amour de sa race pour consacrer la mémoire
de ces vieux monuments du paganisme odinique , lui , l'Empereur
très-chrétien qui avait voué son épée et son génic au triomphe de
l'Évangile.
Quel admirable spectacle ! Voilà un guerrier qui a fait cin-
quante - trois expéditions , rédigé les Capitulaires , inspiré les
livres carolins , étudié l'astronomic et les langues anciennes , le
latin , le grec et l'hébreu ; qui , au milieu de toutes ces graves
occupations , a encore trouvé le temps d'écrire une grammaire et
de rassembler les débris des vieux chants germaniques, ne jugeant
pas ces humbles travaux indignes de la majesté impériale ! Un
tel homme dans un tel siècle ne mérite - t- il pas la première
place parmi les grands hommes de l'histoire ? Toutes ses œuvres ,
toutes ses campagnes , tous ses actes , ont été inspirés par quelque
pensée civilisatrice. Parmi les grands ouvriers de l'avenir, en est-
il un seul qui puisse lui être comparé? C'est , après Alexandre ,le
seul conquérant dont les œuvres et le nom n'aient pas été funestes
à l'humanité. Encore le monde pouvait-il se passer d'Alexandre ,
comme il pouvait se passer des Césars ; mais Charlemagne , c'est
l'homme providentiel entre tous. S'il n'était pas né à la fin du hui-
tième siècle , aucune institution durable ne pouvait être fondée , ct
labarbarie était maîtresse de l'Occident. Qui peut dire ce que serait
maintenant l'esprit humain sans l'impulsion vigoureuse que lui
imprima ce puissant génie ? Et pourtant personne n'a songé jus-
( 85 )
qu'à ce jour à lui élever une statue. Il ne faut pas s'en étonner :
ee n'est point une gloire locale; il appartient à tout le monde et
n'appartient à personne. « L'Allemagne et la France , dit M. Am-
père , se disputent Charlemagne; j'ai parcouru l'Allemagne et la
France , et je n'ai pas trouvé sa statue . Je la voudrais quelque
part vers le Rhin , entre les deux pays. » C'est la Belgique , berceau
de la race carlovingienne , centre de l'Europe occidentale, c'est la
Belgique qui aura la gloire de couler en airain l'image de ce grand
homme.

Maintenant que la mission civilisatrice de Charlemagne nous


est connue , voyons quelle fut son influence sur la poésie. En ra-
vivant les études classiques , le restaurateur des lettres voulait
relever l'art d'écrire , alors tombé si bas. Sans doute , c'était l'in-
strument de la science théologique qu'il voulait ennoblir, en le
dégageant de la rouille des âges; mais il travaillait aussi à épurer
la langue poétique , la langue des hymnes de l'Église. Le Veni
Creator, qu'on lui attribue , atteste cette glorieuse initiative. Pour
montrer combien il estimait la poésie, il s'était donné à lui-même
le nom de David , comme il avait donné le nom de Flaccus à
Alcuin et celui d'Homère à Angelbert, personnifiant ainsi dans
trois noms de poëtes la culture des trois langues savantes que
l'Église avait consacrées.
Quoi qu'il en soit de cette intelligente protection accordée aux
lettres , la poésie latine , à pareille époque , ne pouvait produire
que des œuvres d'érudition. On apprenait à ciseler avec art un
vase vide d'inspiration. L'heure de la poésie n'avait pas sonné. On
fit des vers , et beaucoup de vers , sur toute espèce de sujet : c'est
un heureux symptôme. Le huitième siècle , avant Charlemagne ,
n'avait rien produit ; mais , de tous ces vers , combien en pour-
rait- on citer qui aient laissé une trace profonde dans la mémoire
des hommes? Tantôt c'était une inscription sacrée ou une épita-
phe comme celle de Charlemagne sur la mort d'un de ses enfants :
Hoc tibi , care decus , Carolus miserabile carmen edidit ,

où l'inexpérience se mêle à la tendresse dans un gracieux barba-


risme; tantôt une dissertation théologique ou morale , comme les
( 86 )
poëmes de Théodulphe ou d'Alcuin; tantôt une légende remaniée
et traduite en vers avec ou sans art , selon que l'auteur voulait
plaire aux habiles ou être compris des masses , comme Héric dans
la Vie de saint Germain , ou Milon dans la Vie de saint Amand.
Les poëmes sont émaillés de citations classiques. Les tours de
force mécaniques reparaissent comme au temps de la décadence.
Les figures de géométrie remplacent les figures de rhétorique. Les
mots sont des lignes pour ces poëtes dessinateurs. La poésie sert
d'auxiliaire à la science , et la science , comme toujours , tarit la
source de l'inspiration. La science mise en vers , c'est l'antipode
de la poésie , car c'est l'imagination et le cœur sacrifiés à la raison.
Ne demandez pas au savant comme tel de faire des odes , des épo-
pées , des drames ; il ne connaît que deux choses : enseigner et
décrire. Aussi retrouvons-nous au neuvième siècle le genre didac-
tique et le genre descriptif dans toute leur sécheresse , dans toute
leur nudité pédantesque. Walafrid Strabon a écrit un poëme inti-
tulé : Hortulus , qui est l'œuvre d'un horticulteur ou d'un bota-
niste. Les jardins ont leur poésie ; mais il ne faut pas la chercher
dans les vers de Strabon. C'est exact , mathématiquement exact ;
mais prosaïque comme le chiffre. C'est , en un mot , la description
faite pour dépeindre les objets et non pour les peindre. Et voilà
pourtant un poëte qu'on a appelé le Virgile de son temps !
Les chants les moins dénués de poésie sont des récits en vers
qui préparent l'éclosion de l'épopée carlovingienne. Déjà se ma-
nifestent les prétentions féodales : la révolte de Tassillon , duc
de Bavière , contre Charlemagne , fait l'objet d'un poëme dont il
nous reste un fragment où l'on trouve des vers d'une excellente
facture , aussi coulants qu'harmonieux. Charlemagne commence
à entrer dans la poésie : Angelbert lui consacre un poëme qui
ressemble à un roman de mœurs , mais qui n'est qu'une biogra-
phie en vers. Un autre essai d'épopée en vers embrasse les événe-
ments du règne de Louis le Débonnaire. La narration est pâle ,
décolorée. Les mœurs sont parfois si étranges, si naïves , si origi-
nales , qu'on y peut reconnaître les traces des chants populaires
dont l'auteur, Ermoldus Vigellus , a dû s'inspirer.
Les guerres fratricides que se livrèrent les fils de Louis le Dé-
( 87 )
bonnaire , se disputant les dépouilles de l'Empire sur le tombeau
d'un père dont ils avaient empoisonné l'existence , couvrirent l'Eu-
rope d'un déluge de sang. Le monde était dans la consternation
et la poésie fit entendre des accents lugubres.
<< Montagnes et collines , forêts , fleuves , fontaines , rochers
escarpés , et vous , vallées profondes, pleurez la race des Francs >>>
!
Ainsi chantait Florus , évêque de Lyon , dans un poëme sur les
déchirements de l'Empire. La sanglante bataille de Fontanet , où
les trois fils du Débonnaire vidèrent par les armes la querelle de
l'Empire , eut trop de retentissement pour ne pas ébranler les
masses et susciter un poëte , écho des sentiments de la foule. La
muse populaire , devant cette boucherie , exhala son horreur dans
des strophes dont quelques traits rappellent la vigueur et l'au-
dace des bardes de la Scandinavie. A mesure qu'on s'éloigne du
règne impérial et que la royauté s'abaisse , la figure de Charle-
magne grandit dans l'imagination des peuples. Bientôt il devien-
dra le héros d'une poésie nouvelle , qui sera l'incarnation du
moyen âge féodal et chrétien. Les chants populaires de la Ger-
manie , remis en honneur par Charlemagne , avaient disparu avec
lui; la poésie latine n'était plus qu'un exercice d'érudition. La
langue romane , formée des débris du latin , plante vivace sortie
du sein de la Gaule , verra s'épanouir sur sa tige les fleurs de la
poésie chevaleresque qui servira de modèle à l'Europe entière , et
à qui chaque nation , dans sa langue, fera porter les fruits d'or
de la civilisation.
Déjà au neuvième siècle , l'histoire prend le ton de l'épopée en
racontant les guerres de Charlemagne. Écoutez la chronique du
moine de Saint-Gall. Ce morceau , bien qu'il soit en prose , est
plus poétique que tous les vers de ce siècle.
<<<Didier dit à Oger : Charles est-il dans cette armée si nom-
breuse ? Mais celui - ci répondit : Ce n'est pas encore lui. Voyant
l'armée composée du rassemblement des habitants de tout l'Em-
pire , il dit positivement à Oger : Certainement , Charles est là qui
exulte au milieu de cette multitude. Oger répondit : Pas encore ,
et pas encore. Alors le roi commença à se troubler et à dire : Que
ferons-nous , s'il en vient un plus grand nombre avec lui? Oger
( 88 )
répondit : Tu verras comme il viendra. Pour ce qui sera de nous ,
je ne le sais. Et voilà que tandis qu'ils discouraient , leur apparut
l'école qui ignore les moindres vacances. Didier, en la voyant ,
frappé de stupeur, s'écria : Voilà Charlemagne! Et Oger reprit :
Pas encore , et pas encore. Après , s'avancèrent les évêques , les
abbés , les clercs , les chapelains , avec ceux qui les accompagnent.
Les ayant vus , Didier, déjà redoutant la lumière et désirant la
mort, s'écria en sanglotant : Descendons et cachons - nous dans
la terre , devant la face de ce terrible ennemi. A quoi Oger ré-
pondit, épouvanté, parce qu'il connaissait le cortége de l'incom-
parable Charles , et il y avait été accoutumé dans un meilleur
temps : Quand tu verras les champs se hérisser d'une moisson de
fer, le Pô et le Tessin inonder les murailles de la ville de noires
vagues de fer, alors tu pourras t'attendre à voir Charles paraître.
Il n'avait pas encore fini de parler, quand , à l'ouest et au nord ,
s'éleva une sombre nue qui changea le jour très-clair en ténèbres .
L'Empereur s'approchant un peu davantage , le jour devint plus
noir que la nuit. Alors parut Charlemagne lui-même , tout de fer,
avec un casque de fer et des bracelets de fer. Une cuirasse de fer
protégeait sa poitrine de fer et ses épaules. Sa main gauche tenait
dressée une lance de fer... Sur son bouclier, il ne paraissait que
du fer ; son cheval aussi était de fer; son visage intrépide jetait
l'éclat du fer ; et ceux qui le précédaient ,et ceux qui l'entouraient
de toutes parts , et ceux qui le suivaient , imitaient , autant qu'il
était en eux, ce terrible appareil : le fer remplissait les champs et
les places ; les rayons du soleil étaient réfléchis par des pointes
de fer... O fer! fer ! fer! hélas ! tel fut le criconfus du peuple. Le
fer fit trembler les remparts de la forteresse.
»
Ces choses , que moi , bègue et édenté, j'ai essayé de déve-
lopper par un trop long discours, Oger, la sentinelle véridique , les
ayant saisis d'un coup d'œil rapide, dit à Didier : Voilà celui du-
quel tu t'es tant informé. Et ce disant, il tomba presque sans vie 1.>>>
Ce récit étrange , où l'on voit la terreur qu'inspirait aux peu-

Voir l'Histoire de la littérature française avant le douzième siècle , par


M. Ampère.
( 89 )

ples vaincus le nom de Charlemagne, est sans doute , comme le


pense M. Ampère , une amplification de quelque chant lombard :
c'est le germe du roman carlovingien , plus de deux siècles avant
son apparition dans la langue vulgaire.

TROISIÈME SECTION.
DEPUIS LA MORT DE CHARLEMAGNE JUSQU'AUX CROISADES .

CHAPITRE fer.

TRANSFORMATION DE LA SOCIÉTÉ .

Charlemagne avait tenté une œuvre impossible en cherchant à


réunir dans un seul faisceau tant de peuples divers , séparés de
mœurs , d'idées , de sentiments , de climats , de langage. En vain
son génie avait-il essayé de reconstruire l'unité du pouvoir en res-
suscitant l'Empire et en appelant sur lui les bénédictions du ciel
par la consécration de l'Église , seule puissance respectée dans ces
temps barbares. L'empire de Charlemagne , fondé sur la violence ,
ne pouvait se maintenir que par la violence. Ce n'est pas là le
secret des institutions durables. Si Charlemagne n'avait eu à com-
mander qu'aux peuples de race latine , la restauration du pouvoir
impérial était assurée ; mais les barbares n'avaient pas renversé
l'empire romain pour le relever de ses ruines.
Qui done pouvait recueillir l'héritage du grand Empereur? Les
hommes de génie n'ont pas d'héritiers. Quand on demanda à
Alexandre le Grand sur son lit de mort à qui il léguait son em
( 90 )
pire , il répondit , sans désigner personne : au plus digne. Et son
empire était tombé en pièces , et des soldats ambitieux s'en étaient
disputé les lambeaux. De même, quand succomba le géant du Nord,
nul n'était assez puissant pour soutenir le poids de son colossal
Empire. Louis , prince pieux et débonnaire , victime de sa faiblesse
et de l'ingratitude de ses fils , avait vu entre ses mains la couronne
avilie et était mort de douleur , emportant dans la tombe le sou-
venir d'un roi digne par ses vertus et ses malheurs de toute la
pitié de l'histoire. La faiblesse de ce prince et l'ambition de ses
fils avaient provoqué le partage de l'Empire en trois royaumes : la
France , l'Allemagne et l'Italie. Ce partage était dans la nature
des choses , et devait s'accomplir malgré la volonté des rois. Les
déchirements de la famille impériale en furent l'occasion ; mais la
cause qui devait nécessairement amener ce résultat est d'abord la
diversité des races et ensuite la prédominance de l'esprit local ,
le principe des nationalités. Les peuples veulent s'appartenir à
eux-mêmes et ne subissent que par la force le joug de l'étranger.
L'amour de la patrie est le sentiment le plus enraciné dans le cœur
de l'homme. Un roi , pour être aimé , doit être le père de ses sujets ,
et il n'est véritablement leur père que quand il est du même
sang , de la même race , de la même famille. S'il est le père d'une
autre race , et s'il habite loin de nous , nous ne sommes plus de sa
famille , et s'il nous commande , c'est par le droit du plus fort. Les
Carlovingiens pouvaient régner sur la Germanie et même sur la
Belgique , moitié gauloise et moitié germanique; mais ils n'étaient
pas faits pour gouverner longtemps ni l'Italie , ni la France. Sans
doute , ce fut un grand malheur pour l'Europe que Charlemagne
eût pour successeurs des princes si peu dignes d'un si glorieux
héritage. Sous leur règne, tout l'Occident fut en proie au fléau des
invasions, comme au temps où les barbares allaient renverser l'Em-
pire. Les Normands , venus des glaces de l'Islande et de la Secandi-
navie , les Hongrois , les Sarrasins , livrèrent à l'Europe des assauts
formidables . Et ces rois , dont plusieurs portèrent encore la cou-
ronne impériale , tels qué Charles le Chauve et Charles le Gros ou
le Gras , incapables de repousser par la force des armes ces nou-
veaux envahisseurs , achetaient au poids de l'or leur retraite , et
( 91 )
plus tard une paix honteuse qui devait finir par livrer aux Nor-
mands les plus belles contrées de la France , en attendant que
l'Angleterre devînt la conquête de ces pirates du Nord.
Toutefois , les princes carlovingiens ne furent pas tous indignes
du sang de Charlemagne. Un des derniers rois de cette race ,
Louis III , petit-fils de Charles le Chauve , remporta même , à la
fin du neuvième siècle , une victoire signalée sur les Normands ,
à Saucourt ; et du fond des cloîtres sortit un chant tudesque plein
d'enthousiasme religieux et patriotique en l'honneur de ce roi de
vingt ans.
L'âme de la Germanie s'exhale dans ces derniers et pieux hom-
mages aux descendants du grand homme qui avait achevé la con-
version de l'Allemagne , commencée un siècle auparavant par saint
Boniface.

Arnoul , empereur d'Allemagne, lutta aussi avec quelque succès


contre les hordes scandinaves .
Ce n'est donc pas uniquement , comme on l'a dit , à l'impéritie
et à l'incapacité des successeurs de Charlemagne qu'il faut attri-
buer la chute de l'Empire et de la dynastie carlovingienne. Ce
n'est là qu'une cause secondaire , ou plutôt cette impuissance
même est le résultat de la dissémination du pouvoir, provoquée
par la diversité des races et plus encore par la jalouse indépen-
dance de l'aristocratie territoriale. Ce vieil esprit d'indépendance
germanique , l'esprit de la bande et de la tribu , l'esprit personnel
et local , détruisit peu à peu tous les ressorts et les rouages de
cette vaste centralisation romaine , Briarée aux cent bras , mais à
une seule tête , qui avait embrassé le monde et le faisait marcher
comme un seul homme aux ordres d'un seul homme. Désormais
plus de liens , plus d'idées communes , plus d'unité morale , plus
d'unité politique et sociale , et par conséquent plus d'Empire. C'est
le règne de la féodalité.
Cette révolution s'est accomplie au neuvième siècle , au milieu
des invasions dont l'Europe fut une seconde fois le théâtre. La
féodalité est un état transitoire entre la barbarie et la civilisation .
C'est la barbarie organisée sur les ruines de l'empire de Charle-
magne. Les dues, les marquis , les comtes , les officiers impériaux
( 92 )

(missi dominici) , qui, sous Charlemagne , étaient les agents du


pouvoir, les hauts fonctionnaires de l'État, les proconsuls, comme
on disait à Rome , les gouverneurs , les préfets et les sous-préfets ,
comme on dit aujourd'hui , forcés de pourvoir eux-mêmes à la
défense des provinces , des cantons , des villes et des villages , pen-
dant les invasions que les rois se voyaient impuissants à répri-
mer, obtinrent , en récompense de leurs services , la propriété des
terres qu'ils tenaient de la couronne. Ils devinrent les souverains
seigneurs des domaines royaux et s'affranchirent de toute sujétion
vis-à-vis du roi. Ils créèrent des comtés et des baronnies , en don-
nant une portion de leurs terres en fief à leurs subordonnés ,
comme le chef de la bande guerrière à ses compagnons après la
conquête. De là toute une hiérarchie de suzerains et de vassaux ,
ayant chacun son supérieur et son inférieur , ses devoirs et ses
droits attachés à la possession de la terre , qui seule confère la
souveraineté. Voilà une foule de petits rois , maîtres absolus sur
leur domaine et n'ayant de compte à rendre qu'au suzerain.
Dans un pareil état de choses , que devient le roi ? Le premier
des suzerains : voilà tout. Sa supériorité réside uniquement dans
le nombre de ses vassaux. Son pouvoir ne s'étend pas au delà.
Ses vassaux peuvent faire appel à leurs vassaux pour aider le roi
dans la guerre , mais ce n'est pas pour ceux-ci un service obliga-
toire. Un vassal ne forfait à l'honneur que quand il refuse de
servir son suzerain dans une affaire où il est personnellement
engagé. Il faut ajouter que , quand le roi fait la guerre , ses vas-
saux ne sont tenus de rester en campagne que pour un temps
limité , après lequel, que la lutte soit terminée ou non , ils sont
libres de retourner dans leurs châteaux. Dès lors plus de centra-
lisation , plus de monarchie , plus de grande expédition nationale.
La souveraineté attachée à la terre est purement locale. Le roi est
séparé du peuple par les feudataires. Le peuple ne connaît d'autre
patric que le coin de terre où il est né , où il a sa famille; son roi,
c'est son seigneur ; le palais , c'est le château féodal. La royauté
ne deviendra nationale et populaire que quand le roi aura élevé
le peuple jusqu'à lui par la liberté communale , prélude de la
liberté civile.
( 95 )
Le roi peut convoquer les seigneurs en assemblée générale
pour délibérer sur des intérêts communs , mais si les seigneurs
résistent , la puissance du roi se brise contre leur mauvais vou-
loir.

CHAPITRE II .

L'ÉGLISE .

Dans ce fractionnement indéfini du pouvoir, n'y avait-il done


pas d'unité? Oui , l'unité de l'Église , représentée par la souverai-
neté papale et où tous les ministres , depuis les métropolitains
jusqu'au plus humble clerc , étaient soumis aux ordres du sou-
verain pontife , chef suprême de l'Église. Voilà la seule autorité
respectée au moyen âge. C'est l'Église qui a sauvé l'Europe de la
barbaric par l'ascendant de la foi; c'est l'Église qui a régénéré le
monde et préparé toutes les conquêtes de la civilisation moderne
en combattant l'orgueil féodal au profit de la royauté ; en huma-
nisant les cœurs farouches des enfants du Nord; en faisant respec-
ter les saintes lois du mariage; en développant l'esprit de famille ;
en relevant la dignité humaine dans toutes les classes de la
société; en apprenant à l'homme à respecter ses devoirs ; en assu-
rant le triomphe de la justice et du droit sur la force brutale , et,
par suite , le triomphe de la liberté et de l'égalité sociale sur le
despotisme des seigneurs et des rois. Liberté, égalité , fraternité ,
c'est la devise des enfants de Dieu et de l'Église , c'est la seconde
trinité de l'Évangile. Mesurez la distance qui sépare le serf féodal
de l'esclave antique , et vous tomberez à genoux devant celui qui
détacha les chaines de l'esclavage pour ne plus laisser à l'homme
que les chaînes volontaires de ses passions. Le serf est un vilain ,
et son maître le méprise , parce que la terre n'est pas à lui. La
boue sous ses pieds a plus de prix que cet homme qui n'a rien.
Il lui òterait le soleil , si le soleil pouvait s'inféoder aux puissants
de ce monde et s'il n'appartenait pas à tous les hommes , parce
( 94 )

qu'il n'appartient qu'à Dicu 1. Mais ce serf, ce manant , ce vilain ,


cet homme de rien a une âme rachetée au prix du sang d'un Dieu,
et un jour viendra où autour du clocher qui le fait égal à son
maître par la loi divine , il exercera ses droits de bourgeoisie dans
la commune, puis ses droits de citoyen dans l'État, pour finir enfin
par devenir l'égal de tous devant la loi civile.
Voilà l'œuvre de l'Église. Mais que de luttes elle eut à soutenir
pour dompter la barbarie et faire régner Dieu sur les consciences !
Ce redoutable problème des rapports de l'Église avec l'État , qui
agite encore aujourd'hui l'Europe et qui agitera le monde jusqu'à
la fin des temps, a causé tous les malheurs de l'Église et de la
société. La solution serait facile si les deux pouvoirs se bornaient
à agir avec indépendance , chacun dans sa sphère ; mais l'homme
étant tout à la fois corps et âme, comment séparer complétement
les deux puissances dans des questions qui intéressent l'huma-
nité ? La paix des deux pouvoirs est dans l'indépendance réci-
proque et dans la bonne entente mutuelle pour le plus grand bien
de la société.

Voilà les vrais principes sans lesquels on ne conciliera jamais


l'autorité et la liberté , la foi et la raison , le droit et le devoir.
Mais , au moyen âge, quand l'Europe entière était catholique ,
quand la raison de nos pères s'inclinait sans murmure devant la
foi , quand l'Église seule représentait le droit, la vérité , la justice ,
l'empire du monde appartenait au sacerdoce : car il était investi
du gouvernement de l'opinion publique. Le malheur de l'Église
est d'avoir dû subir l'influence du germanisme féodal , élément
corrupteur, qui , alliant le clergé à la noblesse , ouvrait les portes
du sanctuaire à tant d'hommes indignes du sacré ministère. Dans
un temps où la propriété était le seul attribut de la souveraineté ,
l'Église devait être propriétaire, sous peine d'être soumise à tous
les caprices de la noblesse féodale. Les évêques , devenus de hauts
seigneurs , pouvaient du moins être admis dans les conseils du roi
et contre-balancer l'influence des grands de la cour. C'était une né

1 N'a-t-on pas été jusqu'à inféoder l'air respirable en instituant des fiefs
volants ? (Voyez Cantu , Hist. univ.)
( 95 )
cessité de l'époque ; mais l'Église la paya bien cher par les scan-
dales de tant de ministres sans vocation, briguant l'épiscopat pour
jouir des bénéfices attachés à ces fonctions sacerdotales. Ils avaient
part à la souveraineté temporelle , mais à condition de subir à
leur tour la souveraineté de ceux dont ils tenaient leurs bénéfices .
S'ils étaient suzerains de leurs vassaux , ils étaient aussi les vas-
saux de leurs suzerains . Beaucoup d'entre eux étaient les créatures
des rois et des seigneurs. L'aîné de la famille féodale recueillant
seul l'héritage paternel , les évêchés devenaient l'apanage des ca-
dets de famille. L'archevêché de Reims , premier siége épiscopal
de la Gaule , illustré par saint Remi , qui avait sacré les Francs
dans la personne de Clovis , l'archevêché de Reims fut donné , au
dixième siècle , à un enfant de cinq ans , et il s'est trouvé un pape
pour consacrer cette élection !
Était-ce là des prêtres , et faut-il s'étonner qu'ils se soient con-
duits en princes plus qu'en évêques? Leurs bénéfices au lieu de
servir la religion et les pauvres ne servaient que leur ambition,
leur luxe et leurs plaisirs. Non , ce n'était pas là les ministres du
Dieu qui voulut naître dans une étable pour apprendre à ses dis-
ciples le détachement des choses de la terre. Les pauvres pasteurs
des campagnes , aussi malheureux que les serfs dont ils étaient en-
tourés , recucillaient à peine les miettes qui tombaient de la table
de leurs princes-évèques ; mais ces obscurs ouvriers de la vigne
du seigneur étaient les vrais disciples de l'Évangile.
Que devait penser le peuple qui regardait d'en bas toutes ces
grandeurs , pendant qu'il vivait dans la misère ? Consultez la sa-
tire , qui bientôt éclatera comme une vengeance sous la forme
d'une plaisanterie , et ne dites pas que l'esprit du mal inspira les
poëtes. La foudre de Grégoire VII a pensé comme eux. Comment
la vertu n'a-t-elle pas armé quelque Juvénal pour battre en brèche
avec le bélier de la parole les remparts de la féodalité. Les ri-
chesses et le luxe du haut clergé à l'époque féodale seront une
des principales causes de l'affaiblissement des croyances et des
malheurs de l'Église , depuis l'époque carlovingienne jusqu'à la
révolution française. Ah ! si le clergé s'était contenté du tribut de
la piété des fidèles , qui n'exigeaient du moins pas d'hommage ni
( 96 )

de vassalité en échange de leurs dotations picuses , on n'aurait


pas vu tous ces scandales qui ont amené la guerre des investi-
tures , les humiliations des rois et les humiliations de la papauté.
Si Charlemagne a fait une œuvre sage en instituant le pouvoir
temporel des papes , ses successeurs ont mal compris les intérêts
de la religion en convertissant en fief ces possessions territoriales ,
en conservant sur ces domaines un droit de suzeraineté et en
exigeant que l'élection des papes fût ratifiée par l'Empereur. L'Em-
pire , en voulant tenir sous sa main le pontificat suprème , a livré
l'Italie à tous les déchirements des factions et à tous les désastres
de la guerre. Cependant Charlemagne a préparé la grandeur de
la papauté en inclinant son front chargé de gloire sous la main de
celui qu'il considérait comme le plus haut représentant de Dieu
sur la terre, et qu'il instituait à la tête de la chrétienté en plaçant
le diadème sous la tiare. Mais la suprématie de l'Église romaine ,
reconnue dès les premiers siècles de notre ère en matière de
dogme , ne l'était pas partout au neuvième siècle en matière de
discipline. L'Espagne l'avait reconnue sous Recared , quand les
Visigoths ariens s'étaient convertis au catholicisme ; mais l'Es-
pagne , au neuvième siècle , était aux mains des Arabes. L'An-
gleterre anglo- saxonne s'était soumise sans réserve à l'Église ro-
maine , et c'est à la voix du pontife romain que Boniface , la plus
grande gloire de la primitive Église d'Angleterre, avait entrepris
la conversion de l'Allemagne , à laquelle il avait appris à respecter
les décisions de Rome comme des décrets de la Providence. La
situation faite à l'Italie par Charlemagne , après la défaite des Lom-
bards , avait assuré dans la péninsule le triomphe de la papauté.
La Gaule fut la dernière à reconnaître la suprématie de Rome.
Nous n'avons à examiner ici ni les luttes de l'épiscopat contre
la papauté et l'autorité royale ni les discussions théologiques qui
ne touchent pas à la poésie. ob id iroq suqns b
Un mot pourtant sur une question qui intéresse souveraine-
ment la poésie et les arts : la question du culte des images. Ce
sera en même temps une réponse anticipée au protestantisme et
une preuve du danger de l'intervention de l'État en matière reli
( 97 )
Le génie de Charlemagne avait fait éclore le mouvement reli-
gieux du neuvième siècle. Mais il ne lui suffisait pas d'ètre moteur,
il voulait être acteur dans toutes les luttes de l'esprit, comme
dans celles du glaive .
Il réfuta l'hérésie des adoptiens , nouvelle transformation de
cet éternel arianisme qui renaîtra aussi longtemps que la raison
humaine voudra sonder par ses seules forces l'insondable et doux
mystère de l'incarnation du Verbe.
Voilà Charlemagne orthodoxe : jusque-là pointde danger; mais
voici que la controverse se porte sur le culte des images. Les
cmpereurs d'Orient, qui prétendaient régner sur l'Église comme
sur l'État, avaient enfoncé les portes du sanctuaire pour y dicter
la loi, et plusieurs d'entre eux avaient foulé aux pieds les images
des saints. On connaît les fureurs iconoclastes de Léon l'Isaurien ,
frappé des foudres de l'Église , et sa flotte impie submergée dans
l'Adriatique avec ses attentats sacriléges contre le souverain pon-
tife. Le second concile de Nicée, né d'une réaction contre l'hérésic
des iconoclastes, avait consacré le culte des images qui dégénérait
en idolatrie dans l'imagination païenne des Grecs. Ce culte, en
Occident comme en Orient , allait parfois jusqu'à l'adoration ma-
térielle qui dégrade la divinité. Le Christ seul a droit à notre
adoration , parce que seul il est Dieu; ce n'est pas en imagina-
tion qu'on l'adore , c'est en esprit et en vérité. La philosophic
aurait trop beau jeu si le christianisme pouvait jamais encourager
l'idolatrie ; mais il y avait dans ce débat une grave question , une
question de vie ou de mort pour la catholicité. Proscrire les
images du lieu saint , c'était proscrire le culte extérieur avec
toutes ses cérémonics : est-ce à la philosophie à résoudre cette
question ? C'est demander si le peuple est philosophe , et si une
religion qui ne parlerait qu'à son esprit sans parler à ses sens
aurait assez d'empire pour lui donner, je ne dirai pas l'idée , mais
le sentiment , la conscience de la divinité. Les Hébreux eux-
mèmes , peuple de l'unité , ne seraient-ils pas devenus idolâtres
comme tous les autres peuples , si Dieu n'avait manifesté sa puis-
sance par tant d'apparitions merveilleuses de ses anges , et par
le miracle de sa présence dans la foudre et les éclairs du Sinaï ?
7
( 98 )

L'homme n'est pas un pur esprit , c'est un composé de corps et


d'âme ; et son âme est insensible , quand ses sens ne sont pas
émus. Le dogme de l'unité serait resté confiné à jamais dans les
déserts de la Judée , si Jéhovah était resté caché derrière le voile
du sanctuaire ; car l'épée d'une autre race en déchirant ce voile
aurait fait évanouir comme un fantôme le terrible mystère. Il a
fallu que Dieu revêtît notre nature pour élever les peuples de la
famille indo- européenne jusqu'à l'unité. Pourquoi donc proscrire
l'image de l'Homme-Dieu mort sur la croix pour réconcilier la
terre avec le ciel , la créature avec son créateur ? Le drame de la
passion est- il de trop dans nos temples? Et Marie , assez grande
pour avoir mérité l'honneur de porter dans son sein virginal le
Rédempteur du monde , faut-il, parce qu'elle a été femme, bannir
de nos Églises ce modèle des femmes et des mères, pour ne plus
voir ses traits qu'à travers la froide raison du philosophe? Et ces
martyrs et ces saints morts pour confesser leur foi et nous ap-
prendre le chemin du ciel par l'héroïsme de leurs vertus , faut-il,
parce qu'ils ont été des hommes , chasser du sanctuaire ces mo-
dèles de sainteté, ces types immortels de notre nature?
O réformateurs ! ô philosophes ! vous ne connaissez pas le cœur
humain , et vous êtes les bourreaux de la poésie et de l'art. Ar-
rachez donc de vos murs ces portraits de vos pères , de vos amis
et de vos maîtres ; foulez aux pieds Raphaël et Michel-Ange , tuez
l'imagination pour faire régner l'idée sur les ruines du cœur hu-
main ; mais laissez contempler au peuple l'image de ses grandeurs,
laissez se dérouler dans ses temples l'histoire de ses héros. C'est
son panthéon à lui, le panthéon de ses gloires , et la plus humble
des statues de ces illustres morts entrés dans l'éternelle vie vaut
mieux que la déesse Raison que vous contemplez orgueilleuse-
ment dans vos cervaux malades , et que d'autres philosophes de-
vaient un jour hisser sur nos autels sous les traits d'une courtisane
éhontée, pour montrer ce que devient un peuple quand il a renié
sés croyances. Nous sommes les fils des Hellènes , et nous ne con-
naissons pas votre dieu caché dans les nuages de l'abstraction.
Nous ne cherchons plus seulement la beauté dans la forme , mais
nous cherchons la forme dans la beauté , et nous aidons notre
( 99 )
esprit à penser et notre cœur à aimer en reposant nos yeux sur
des images qui sont l'incarnation de nos souvenirs et le symbole
de nos grandeurs morales sur les confins de la Divinité.
Charlemagne n'approuvait pas les briseurs d'images , mais ses
instincts germaniques se révoltaient à l'idée d'un culte matériel
qui ne pouvait se passer d'images pour adorer les vertus divines
et honorer les vertus humaines. Il ne voulait voir dans les tableaux
et les statues représentant les scènes de l'Évangile et la vie des
saints que la décoration du temple. L'iconolatrie , à ses yeux , était
une résurrection du paganisme. Il avait raison ; mais il allait trop
loin , et il comprenait mal la pensée de l'Église , qui n'entendait
consacrer que le culte relatif et purement honorifique de la Vierge
et des saints .

L'Empereur ne s'était pas borné à faire plaider sa cause par


écrit; il avait convoqué un concile à Francfort , pour combattre
celui de Nicée. Il avait beau invoquer les traditions de la primitive
Église et les censures de Grégoire le Grand contre la superstition
qui provoquait l'iconoclasie : le concile cœcuménique de Nicée re-
présentait l'Église universelle , et il n'appartenait pas à l'Empereur
de provoquer des divisions dans l'Église en se prononçant dans un
concile contre une opinion qui avait reçu la sanction de Rome.
Charlemagne , sur ce point, a été le précurseur de Luther et de
Calvin. Il est très-heureux pour la chrétienté que l'empire de
Charlemagne se soit évanoui entre les mains de ses successeurs.
Encore quelques actes comme le concile de Francfort et le livre
sur les iconoclastes, c'en était fait de l'unité catholique. Le schisme
d'Occident allait suivre le schisme d'Orient. Or le schisme c'est
l'asservissement de l'Église à l'État. L'asservissement de l'Église
au moyen âge , c'était l'asservissement des peuples , le règne du
despotisme , l'éclipse de la liberté , de la morale et du droit.
La papauté pouvait seule arracher l'Europe aux étreintes du des-
potisme. C'est du règne de Nicolas que date le triomphe de la supré-
matie pontificale. Quand il vit le Bas-Empire élever au patriarcat
d'Orient un laïque insurgé contre les dogmes de l'Église, il fit
tonner les foudres du Vatican , et les menaces de Phocius vinrent
se briser impuissantes contre la conscience du pontife aussi iné
( 100 )
branlable que la pierre sur laquelle Jésus-Christ a bati son Église.
Le schisme grec fut consommé ; mais la Providence a bien vengé
l'Église des trahisons du Bas-Empire.
Il n'a manqué aux successeurs de Nicolas Ier que sa fermeté,
son audace et l'austérité de ses mœurs , pour opérer dans l'Église
et dans la société la grande révolution qui, deux siècles plus tard,
achèvera la transformation du monde , sous le pontificatde Gré-
16

goire VII .

CHAPITRE III.

L'EUROPE PENDANT L'AGONIE DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN . NAISSANCE


DES LANGUES VULGAIRES .

Le dixième siècle .
1 96 19 20memil

Le flambeau allumé par Charlemagne va s'éteindre et plonger


l'Europe dans une nuit profonde. onell zob angin
La barbarie avait tellement envahi la langue latine qu'elle ne
devait plus enfanter avant la fin du dixième siècle que des œuvres
informes et pédantesques , sans influence sur la marche de la civi-
lisation. C'est aux langues vulgaires qu'appartiendra l'empire de
l'imagination et du sentiment; mais les langues vulgaires ne sont
pas encore créées. Leurs éléments en fusion fermentent dans le
creuset populaire.
Tandis que la Germanic , en possession de sa langue indigène ,
produisait à côté de ses vieux chants nationaux des hymnes reli-
gieuses quelquefois sublimes d'enthousiasme , la Gaule travaillait
à rejeter tout à la fois l'idiome germanique et l'idiome latin , pour
former de leurs débris une langue nouvelle à l'image du peuple
nouveau qui allait surgir sur les ruines du passé , réunissant dans
son large foyer de vie les rayons épars des trois génies qui ont
présidé à son berceau : le génie romain, le génie germanique , le
génic chrétien , sans compter les influences ibériennes , celtiques
ou gauloises , phéniciennes et grecques qui ont laissé des traces
( 101 )
plus ou moins profondes dans le caractère national de la France.
Le latin ne disparaîtra pas , puisqu'il est devenu la langue de
l'Église ; et quand la théologie deviendra dans les écoles la prin-
cipale culture de l'intelligence , c'est la langue romaine qui servira
d'instrument à la controverse. Mais , durant l'époque féodale , la
poésie rejettera la langue savante pour s'insinuer à l'oreille de la
noblesse et du peuple par la langue universelle du sentiment. Les
clercs , habitués à respirer l'odeur de l'encensoir, écriront parfois
des hymnes pour l'Église sur le modèle des chants hébreux et des
cantiques de saint Ambroise. Les choses éternelles gagnent à être
exprimées dans une langue ancienne et durable , soustraite aux
vicissitudes du temps ; mais ce n'est pas aux langues mortes à
exprimer la poésie des événements , l'émotion actuelle et présente
qui fait palpiter les fibres intimes du cœur humain.
Au neuvième siècle , la langue nouvelle n'était encore qu'un
jargon populaire, un latin corrompu par contraction , mêlé de gal-
licismes et de mots germaniques introduits par la conquête , depuis
l'époque des premières invasions , et consacrés par l'usage sous le
règne des Francs des deux premières dynasties. C'est à l'avénc-
ment de Hugues Capet que triomphera l'idiome populaire. En
attendant , la muse latine enfle sa voix cassée pour faire entendre
ses derniers accents au milieu des ravages de la guerre. Le moine
Abbon écrit sur le siége de Paris par les Normands un poëme aussi
barbare
are que pédantesque , mais où les mœurs de l'époque sont
assez fidèlement retracées. Le titre de ce poëme est singulièrement
remarquable : Des guerres de la ville de Paris , du roi Eudes et
des miracles de saint Germain . La future capitale du royaume de
France apparait ici pour la première fois dans les fastes de la
poésie. Nous assistons à la chute de l'empire de Charlemagne et
à la première élévation de la race capétienne couronnée par la vic-
toire, par les sympathies populaires et l'intervention d'un saint
protecteur de la ville de Paris . La nouvelle royauté est acclamée
par le peuple et consacrée par la religion , et le dernier empereur,
Charles le Gros , majestueux fantôme que l'ombre de Charlemagne
entoure encore d'une vaine splendeur, disparaît de la scène du
monde enseveli dans la pompe impériale au milieu d'armées in
( 102 )
nombrables qui semblent mener le deuil de l'Empire. Ne voyez-
vous pas déjà la France du moyen âge sortir des ténèbres de la
barbarie , et l'épopée carlovingienne se lever du tombeau de Char-
lemagne avec le souvenir de sa grandeur et de sa puissance éva-
nouie ?

Nous marchons comme Christophe Colomb à la découverte d'un


nouveau monde. Bientôt nous pourrons nous écrier : terre ! terre !
Mais que de tempêtes l'Europe eut à subir sur la mer orageuse
du dixième siècle avant d'aborder aux rivages de la civilisation !
Tandis qu'un soleil splendide brille à l'Orient dans la littérature
des Arabes , l'Occident est couché dans la nuit. Il semble que tout
va tomber en ruines et qu'on entend partout le craquement d'un
monde qui s'écroule.
Il y a toutefois une distinction à faire entre les peuples de race
germanique et les peuples de race latine, quand on parle de la
barbarie du dixième siècle. Les premiers ont plus de séve, plus
d'énergie , plus de vigueur. La religion est plus respectée , parce
que dans leurs veines le sang chrétien est plus jeune et plus pur.
L'influence politique et littéraire de Charlemagne se perpétue en
Germanie , même après l'extinction de la dynastie carlovingienne ,
et l'Empire ne disparaît un moment que pour se relever bientôt
de ses ruines avec Othon le Grand . Les invasions sont aussi moins
fréquentes en Allemagne , parce que les barbares vont du nord
au midi cherchant d'heureux climats.
La poésie germanique se cultive dans les monastères et revêt le
double caractère de la race : religieux et guerrier. Au neuvième
siècle, la muse allemande paraphrasait l'Évangile. Deux poëmes
évangéliques , commandés par Louis le Débonnaire, étaient sortis
l'un du midi , l'autre du nord de l'Allemagne, reflétant l'esprit des
deux peuples bavarois et saxon, celui-ci plus imbu des vieilles tra-
ditions scandinaves , celui-là plus attaché à la foi chrétienne. Le
poëme d'Otfrid , moine de Wissembourg , en Alsace , est déjà une
œuvre d'art et se distingue par la vivacité naïve des impressions ,
le regard du poëte sur lui-même , sa piété touchante , la douce
harmonie de ses vers. La poésie religieuse au onzième siècle s'élè-
vera plus haut dans la légende sublime d'Hannon, archevêque de
( 105 )
Cologne ; mais l'œuvre d'Otfrid est remarquable pour l'époque.
Le poëme saxon d'Héliand écritpour un peuple fier, soumis par
le glaive de Charlemagne et conservant encore dans sa foi nou-
velle son culte d'imagination pour ses dieux , ce poëme , destiné à
faire descendre l'Évangile dans l'âme de ce peuple , est rempli
d'allusions païennes et n'emprunte à l'Écriture sainte que de som-
bres tableaux en harmonie avec les antiques croyances. C'est
pourquoi le style en est grave et énergique autant que celui d'Ot-
frid est doux et aimable. Héliand dut exercer une heureuse in-
fluence sur les sentiments religieux de sa race. Ces deux poëmes
comptent parmi les plus anciens monuments poétiques de l'Eu-
rope chrétienne en langue vulgaire. Les chants nationaux qui con-
sacrent les triomphes des tribus conquérantes ont pris , comme le
chant de guerre de Louis III , une teinte religieuse en passant par
le cloî[Link]
L'Allemagne , avant la naissance des littératures romanes , avait
donc sa poésie dans sa langue indigène. C'est peu : l'Allemagne ,
terre de la science et des patients labeurs , l'Allemagne , merveil-
leusement douée pour les langues , a dépassé les autres nations de
l'Europe dans la culture latine au dixième siècle. L'époque des
Othon et surtout d'Othon le Grand fut une époque de splendeur
pour la Germanie. C'est alors qu'on vit une femme , Hroswitha ,
religieuse de Gandersheim , surnommée la Sappho allemande ,
faire en latin l'épopée d'Othon le Grand ( en hexamètres rimés ) ,
écrire des poëmes sur la Vierge Marie , sur l'Ascension , sur la
passion de saint Pélage , sur la conversion de Théophile , sur la
passion de saint Denis , et enfin des comédies sacrées , imitées de
Térence , sur des sujets très-sérieux : la Conversion de Gallicanus,
martyr sous Julien ;le Martyre des saintes Vierges Agathe et
Irène , sous Dioclétien; la Résurrection de Callimaque et de Dru-
sia , par saint Jean ; Abraham , ou la chute et la conversion
de Marie , nièce de ce saint ermite; la Conversion de la courti-
sane Thaïs et le martyre des saintes Vierges : Foi , Espérance ,
Charité.

L'érudition de cette femme et ce premier cssai de théâtre , sept


siècles avant l'époque où Racine fera représenter Esther et Athalie
( 104 )
dans la maison de Saint-Cyr , voilà sans doute un curieux phéno-
mène. De semblables comédies , jouées dans un couvent de reli-
gieuses, étaient plus édifiantes que littéraires ; mais ces sujets si
rebelles à la scène sont parfois dialogués avec une entente dra-
matique qui révèletune imagination puissante , et la langue est
tout imprégnée des grâces de Térence, los al 108 2901ol 201
L'apparitionde cette femme savante et artiste initiée à tous les
secrets des langues anciennes , connaissant le grec comme le latin,
surpassant par des charmes du style tous les écrivains de son
temps , atteste une haute culture intellectuelle dans l'Allemagne
du dixième siècle. Il y avait alors deux grands foyers de lumières :
le monastère de Saint-Gallet les écoles célèbres de Liége , qu'on
nommait la nourrice de la science au temps de Notger. C'est dans
ces deux centres de civilisation morale que se sont formés la plu-
part des hommes qui ont tenu le flambeau des lettres allumé dans
lanuit du dixième siècle. fuquq pat arielg of seq samos foi ही जल्द
Saint -Gall, premier berceau de l'épopée carlovingienne , fut
alors le couvent des poëtes , des poëtes savants. Après la chronique
de Charlemagne , nous voyons apparaître , sous le règne d'Othon
le Grand,le poëme latin de Walther d'Aquitaine par Eckardt, où
respire, dans des vers imités d'Homère et de Virgile , Ihéroïsme
germanique , mais en même temps les idées simples et la piété
naïve de l'âge religieux auquel appartient l'auteur. L'enthousiasme
de la guerre ne saisit le poëte que quand il fait marcher son héros
contre les Sarrasins , et qu'il puise son inspiration dans sa foi.
Parmi les hommes remarquables formés au monastère de Saint-02
Gall, il faut citer aussi les deux Notker, dont l'un était médecin
et se distinguait dans tous les arts , poésie , peinture et musique ,
et dont l'autre fut le plus grand savant de l'Allemagne à cette
époque , homme vraiment universel , aussi habile dans la poésie
et dans la musique que dans la théologie, l'astronomie , les ma- 01
thématiques et la philosophic. C'est l'ancêtre des grands érudits
de nos jours , qui passent leur vie ensevelis dans la poussière des
bibliothèques, explorant à la loupe tous les mystères du langage ,
épaississant parfois des ténèbres , mais plus souvent portant lam
lumière dans tous les recoins de la pensée , et restaurant les textes
(105 )
de l'antiquité au creuset de leur savante exégèse. Voilà ce qu'a vu
le règne des Othonn canh 20lso[ e
De son côté , l'Angleterre , sous la domination saxonne , sort
victorieuse de ses luttes contre les hordes scandinaves , et Alfred
le Grand , héritier du génie de Charlemagne, fait fleurir la reli-
gion et les lettres sur le sol des anciens Bretons. Les successeurs
de ce grand monarque sont plus dignes de sa race que les suc-
cesseurs de Charlemagne. La victoire d'Adhelstan sur les Danois ,
dans les plaines de Bromfeld , est célébrée dans une ode guer-
rière en langue saxonne rappelant la sauvage énergie du chant de
Lodbrog, et formant un singulier contraste avec l'ode hymnique
sur le triomphe de Louis III , qui ressemble plutôt à un cantique
d'action de graces qu'à un chant de guerre. Ces victoires éphé-
mères n'ont pas changé le cours de la civilisation. En Angleterre
comme en France , les Normands , devenus chrétiens et domptant
par la foi comme par le glaive les populations tremblantes , par-
vinrent à s'établir dans ces contrées pour achever la régénéra-
tion de l'Europe et le triomphe du [Link] to
Chez les peuples latins , à l'exception de l'Espagne , où l'art
mauresque jette un si vif éclat , le désordre est au comble.
En Italie, les grands seigneurs luttent contre la dynastie de
Charlemagne et contre l'élément germanique. Tantôt vaincus ,
tantôt vainqueurs , ils sont incapables de consolider et d'étendre
leur pouvoir, qui passe d'une famille à l'autre avec l'inconstance
de la fortune . Au milieu de ces luttes sanglantes, les grandes cités ,
soumises aux évêques , s'affranchissent et constituent les com-
munes lombardes , les républiques municipales et commerçantes
du moyen âge. Mais la papauté , livrée aux mains d'une faction
puissante et ennemie de l'Allemagne, déshonore l'Église par le
spectacle de tous les vices. La tiare est souillée et traînée dans la
fange. Deux femmes tristement célèbres font monter leurs amants
ou leurs bâtards sur la chaire de saint Pierre, et durant tout le
cours du dixième siècle, et au onzième jusqu'à Léon IX , les grands
seigneurs de Rome ou les Empereurs disposent du pontificat su-
prême de l'Église, en plaçant la triple couronne sur la tête de
eurs indignes créatures. Celui qui étudie sans prévention This
( 106 )
toire de l'Église à cette époque, comme plus tard au quinzième
siècle, doit être frappé d'une chose : c'est que l'Église n'ait pas
péri au milieu de ce débordement de passions. La conservation de
la foi dans ces temps de corruption est un fait providentiel. Non-
seulement la foi s'est conservée intacte , mais, au sortir du dixième
siècle , la papauté sera le phare de la civilisation du monde.
En Gaule , les ténèbres sont plus épaisses que partout ailleurs.
La race carlovingienne se débat dans les convulsions de l'agonie.
Les incursions des Normands , des Hongrois , des Sarrasins se mul-
tiplient et répandent partout la terreur. La terre est inondée de
sang. La famine et la peste s'ajoutent au fléau des invasions. Les
hommes ne sont plus des hommes , c'est un troupeau de bêtes
fauves qui s'entre-déchirent et des populations à face blême sus-
pendues chaque jour entre la vie et la mort. Les puissants sei-
gneurs font de leurs châteaux des repaires de brigands. Nul n'est
sûr du lendemain. Chacun songe à sa défense et ne vit plus que
pour soi. Plus de vastes projets , plus de grandes pensées , plus de
longues espérances .
L'esprit humain n'a plus d'asile pour se mettre à l'abri des in-
vasions. Les monastères sont pillés et envahis par des hordes
incendiaires qui mettent le feu aux bibliothèques et à tous les
monuments du passé. Et quand la ruine s'est assise au sein de ces
paisibles retraites, des laïques sans foyer s'instalent dans ces murs
désolés et les transforment en écuries où les chevaux piaffent , où
les chiens aboient et d'où la prière s'est envolée , comme d'une
terre maudite que Dieu va faire rentrer dans le néant.
Un souffle de mort répandu dans l'air propage l'annonce de la
fin du monde pour l'an 1000. C'est , en effet, la fin d'un monde :
la fin du monde païen et du monde barbare , de l'empire romain
et germanique qui expire avec le dernier rejeton de Charlemagne.
A la fin du dixième siècle , la féodalité est définitivement consti-
tuée. Elle se couronne elle-même dans la personne de Hugues
Capet, fondateur de la troisième dynastie. Le nouveau roi ne com-
prend ni le latin ni le tudesque. La langue romane triomphe avec
lui , annonçant les futures destinées du peuple. Tous les éléments
de la civilisation moderne sortent du chaos pour avancer vers la
( 107 )
lumière. Les nationalités se forment. La France a remplacé la
Gaule. Les Normands s'établissent en France, en Italie, et bientôt
enAngleterre, où ils vont régner du droit de la conquête. L'Empire
se relève en Allemagne à l'avénement d'Othon. L'Italie seule aura
à lutter désormais contre la domination germanique. La papauté ,
un moment abaissée , va reprendre son empire et présider aux
nouvelles destinées de l'Europe. On serait dans l'erreur si l'on
s'imaginait que l'influence de Charlemagne sur les lettres s'est
effacée tout à coup au milieu des ténèbres. L'Église , malgré les
désordres où l'avait entraînée la barbarie , n'avait pas éteint son
flambeau . Dans les écoles de Reims et de Paris venaient s'éclairer
les esprits pour se préparer aux luttes de l'intelligence. La poésie
latine n'était pas plus éteinte que la théologie; mais elle était en
décadence. Le latin ne servait plus qu'à la science et aux jeux de
l'esprit. Désormais c'est une langue morte dont on dépèce le ca-
davre avec le scalpel de l'analyse.
La vraie poésie , la poésie populaire , ne fait pas encore entendre
sa voix. Sa germination est comme étouffée sous les ruines amon-
celées par les barbares qui ont ravagé la terre durant tout un
siècle . Les vers latins sont consacrés à des difficultés de mécanisme
comme le poëme d'Hucbald sur Charles le Chauve , dont tous les
mots commencent par un C , ou à de savantes épitaphes comme les
vers de Gerbert. On se croirait revenu au temps de la décadence
alexandrine. Les savants du dixième siècle font aussi un grand
étalage d'érudition païenne , pour montrer sans doute qu'ils ont
échappé à l'ignorance universelle. Quelques vers d'une épître citée
par M. Ampère peignent avec énergie les ravages des Normands
et le spectacle de mort que présente partout la terre désolée :

Les champs blanchissent des os desséchés des cadavres.


Campi cæsorum siccatis ossibus albent.

Que dirai-je des légendes de la vie des saints ? La plupart de ces


vies du dixième siècle sont falsifiées et écrites dans un latin bar-
bare. Un seul récit légendaire présente quelque intérêt : le retour
des reliques de saint Martin de Tours , par Odon de Clugny,homme
( 108 )
savant et picux , qui s'était voué à la réforme de l'ordre monas-
tique , comme Benoît d'Aniane dans le siècle précédent. Odon , qui
avait pour saint Martin le même culte que saint Paulin pour saint
Félix de Nole , se livre dans son récit à tout l'enthousiasme de la
dévotion , et le retour de saint Martin dans la ville d'où il était
parti pour fuir les ravages des Normands , est accompagné de pro-
diges étonnants , de miracles étranges qui attestent une interven-
6 15216

tion surnaturelle aux yeux des Tourangcauxinno solenou zoli


C'est là toute la poésie de ce temps .
J'ai cité tout à l'heure un nom sur lequel je dois revenir, Ger-
bert , en qui se résument toutes les grandeurs de l'esprit à la fin
du dixième siècle. Né en Auvergne d'une famille obscure, il s'est
élevé de lui-même par les seules forces de son esprit et par son
habileté politique à l'épiscopat et enfin à la papauté , sous le nom
de Sylvestre II. Dans un voyage en Espagne, il s'était initié aux
connaissances des Arabes , et, sans qu'il ait mérité le nom d'in-
venteur , c'est de tous les Européens celui qui a le plus illustré
la science avant Roger Bacon. Il fut dans son siècle une si écla-
tante exception qu'on le prit pour un sorcier, comme Virgile ,
comme plus tard Roger Bacon et Grégoire VII lui-même. C'étaient ,
en effet , des enchanteurs , et il ne faut pas s'étonner que la puis-
sance de l'esprit dans ces siècles grossiers ait passé pour un pou-
voir magique. Il est triste que la misère du temps ait altéré le
caractère de Gerbert et que sa vertu n'ait pas été à la hauteur de
son intelligence. La papauté sans doute se relève déjà dans sa
personne ; mais il avait amoindri d'avance son autorité en luttant
contre son prédécesseur au nom de l'épiscopat français dont il
était le chef. Néanmoins il sut faire respecter la suprématie pon-
tificale , et il est le premier qui ait donné l'idée des croisades en
9160119
appelant les chrétiens aux secours de leurs frères de Jérusalem.
Un siècle se passera encore avant que l'Europe réponde à ce eri
de l'Église qui fera naître les plus grands événements du moyen
age. En attendant , l'Église [Link] l'Europe seront absorbées par les
ment intérieur et les luttes du sacerdoce et
nécessités du gouvernement
de l'Empire . 26229919700m of oupozorq 19 squindi
Sylvestre II était monté sur le trône pontifical à la dernière
( 109 )
année du dixième siècle. En ce moment , les populations effrayées
voyaient déjà le monde rentrer dans les abimes du néant. Cette
pensée avait rendu stérile tout ce malheureux siècle. Vaut-il la
peine de vivre et de songer à l'avenir, quand la vie est sans lende-
main ? Partout on lisait le présage des suprêmes catastrophes , ct
partout les prédictions sinistres étaient écrites en caractères de
sang. La piété y avait gagné, et surtout l'Eglise , à qui on léguait
des biens dont on ne pouvait plus jouir , croyant décharger ainsi
sa conscience. Si le monde avait fini alors , le clergé aurait laissé
sur la terre de grandes richesses , mais il n'en eût pas emporté
beaucoup au tribunal de Dicu.
1992 II 19mado affinal a
doc tay 19 diqqаз пог об zol tsq энnôm-ini ob syota
aton of anos Stroijeg at CHAPITRE Viqi i upitilog stolidit
zus shini Jisva li cougeqell in
-nib ТОП RENAISSANCE DES LETTRES AU ONZIÈME SIÈCLE.
Smeulli aulq of s 151057

sligril smat09
Quand l'heure fatale cut sonné , quand un siècle nouveau cut
appris au monde que Dieu , dans les trésors de sa bonté, réservait
à l'humanité de nouvelles destinées , ce fut un grand spectacle. On
cût dit que l'humanité renaissait à la vie pour marcher sous les
regards de Dieu vers les conquêtes de l'avenir. Les peuples recon-
naissants et pleins de foi élevaient à l'envi ces temples gothiques ,
objet de l'admiration du monde , monuments sévères , sombres ,
gigantesques qui , au lieu de chercher à s'étendre pour prendre
possession de la terre comme les monuments antiques , emprun-
taient l'aile de la prière pour s'élancer vers le ciel et répondre à
ce sentiment de l'infini qui s'était emparé de l'âme humaine. C'est
le grand poëme architectural enfanté par le génie du Nord uni à la
१२

foi chrétienne. B

Dans l'ordre social , la féodalité triomphe; les nationalités se


forment. La papauté lutte contre l'Empire . se place àà la tête de
191 imgabantiainen
l'Europe et provoque le mouvement des croisades.
Dans Tordre intellectuel , le onzième siècle est une véritable
4
( 110 )
renaissance pour les études classiques. Et quoique la poésie latine
ne présente plus désormais qu'un intérêt secondaire devant la
poésie nouvelle qui va naître, nous ne pouvons pas laisser passer
ce siècle sans dire un mot de cette résurrection momentanée de
la poésie antique.
Rien ne prouve combien le latin est devenu étranger à la société
civile comme les matières traitées alors par les poëtes , je dis mal ,
par les versificateurs latins ; car il n'en est pas un seul parmi eux
qui mérite le nom de poëte , le plus beau qu'il y ait sous le ciel.
Les hommes qui cultivent la poésie latine au onzième siècle appar-
tiennent tous à l'épiscopat : c'est Hildebert , archevêque de Tours ,
saint Anselme , moine de l'abbaye du Bec , archevêque de Cantor-
béry , et Adalbéron, évêque de Laon. Le clergé seul cultive non-
seulement la théologie , science sacerdotale , mais la philosophie et
la politique , qui ne sortent pas du domaine religieux. On ne doit
donc pas s'étonner si la poésie ne traite en général que des sujets
ecclésiastiques.
L'activité des esprits dans l'Église s'était portée, comme au
neuvième siècle , sur les questions dogmatiques. L'absorption de
la philosophie par la théologie avait fait confondre l'une dans
l'autre ces deux sciences. On ne comprenait pas encore que la
philosophic et la théologie , la raison et la foi , l'autorité et la
liberté , sont deux puissances distinctes et indépendantes qui doi-
vent se donner la main sans jamais se confondre. Cette confusion
devait créer dans les esprits la même lutte que la confusion des
deux pouvoirs dans l'ordre politique. Il est facile aux ignorants
de se borner à croire sans se rendre compte de leurs croyances ;
cette foi aveugle ne peut satisfaire les esprits pour qui la vie
n'a d'intérêt que dans la libre recherche de la vérité. La vé-
rité n'est admissible pour l'esprit humain qu'autant qu'elle est
raisonnable ; mais quelles seront les bornes de la raison ? Toute la
question est là. Il y a deux ordres de vérités : l'ordre surnaturel
et l'ordre naturel. L'ordre naturel avec toutes ses conséquences
est du domaine de la raison; mais une fois que la raison s'élève à
Dieu , elle rencontre l'ordre surnaturel, qui est du domaine de la
foi. Si la vérité surnaturelle existe dans le monde , et l'on n'en
( 111 )
peut douter sans nier la Providence, il faut bien qu'une autorité
divine , une autorité infaillible , en décide. Pour le chrétien , cette
autorité , c'est l'Église ; il n'y en a point d'autre. Sur le terrain
dogmatique , il faut donc se soumettre à l'Église, quand elle a dé-
cidé un point de doctrine ; reste à savoir quel sera le rôle naturel
de la raison dans les choses de la foi ; il est vaste et très-vaste , quoi
qu'en pensent les incrédules. Le rôle de la raison , dans les choses
de la foi , est de donner la raison de la foi. Le pourquoi , nous
ne le saurons que là-haut; mais le comment , nous pouvons le
savoir ici - bas , et c'est la dignité de notre esprit de porter sa
lumière jusqu'à ces hauteurs. Il ne s'agit pas de comprendre , il
s'agit de concevoir. Il s'agit de montrer que ce que nous croyons
n'est pas absurde. Ce qui est inconciliable avec les principes de la
raison est inadmissible ; car la raison nous est donnée pourdis-
tinguer la vérité de l'erreur. Quand on a compris la raison de sa
foi, on peut porter la tète haute et défier sans crainte les attaques
de l'ignorance incrédule.
Or cette lumière , cette philosophie de la foi , elle a été créée au
moyen âge par saint Anselme , l'Augustin du onzième siècle. Le
raisonnement est son levier, mais le dogme est son point d'appui.
Il est le fondateur de la grande théologie du moyen âge qui trou-
vera dans l'épopée dantesque sa souveraine expression poétique .
Il tombe déjà dans les subtilités dialectiques de l'école , mais il
mêle la méthode de déduction à la méthode d'induction , Platon
avec Aristote : c'est l'effet remontant à la cause et la cause des-
cendant à l'effet. Il s'est rattaché aussi à la théorie platonicienne
dans la grande querelle des réalistes et des nominaux qui com-
mence au onzième siècle. Descartes est devancé de six siècles
dans la démonstration métaphysique de l'existence de Dieu par
l'idée de l'infini. Saint Anselme est donc tout à la fois le fondateur
de la théologie scolastique au moyen âge et le précurseur de la
philosophie moderne.
Il sortait de cette célèbre abbaye du Bec en Normandie , où il
avait cu pour maître Lanfranc , grand théologien , grand homme
d'État, le plus illustre représentant de l'Église avant le pontificat
de Grégoire VII.
( 112 )
Admirez la puissance du christianisme à cette époque! Ces bar-
bares qui semblaient être sortis de la Scandinavie comme un fléau
de Dieu pour ravager la terre , sont à peine fixés dans la France
qu'ils se convertissent , oublient à jamais la religion et la langue
de leurs ancêtres , et deviennent les plus ardents défenseurs du
catholicisme. Nous verrons plus tard la poésie des trouvères
prendre son essor dans leurs châteaux et leur cour chevaleresque.
Il faut remarquer aussi la puissance du monachisme arrivé à
son apogée dans ce siècle. Les hommes les plus remarquables du
moyen âge , Lanfranc, Anselme , Grégoire VII , Bernard , François
d'Assise, Dominique, Bonaventure , Albertle Grand, Thomas d'Ac-
quin , Duns Scot , Roger Bacon , Abélard lui- même , sont tous
sortis des monastères. Les ordres religieux représentent les com-
munes au moyen âge. La papauté s'est servie du monachisme
comme d'une arme contre les empiétements de l'épiscopat, comme
la royauté s'est servie des communes contre les empiétements de la
féodalité. Les moines sont done les champions de la papauté et se
consacrent à l'étude des sciences sacrées et à la défense de la foi .
Si le clergé s'occupe parfois de poésie , ce n'est guère parmi les
moines qu'il faut chercher des poëtes. Ces voluptés d'esprit ne
sont pas en harmonie avec leur vie austère.
Il est arrivé pourtant à saint Anselme de faire trève unjour à ses
graves occupations pour composer une satire contre les femmes ,
aussi coquettes alors qu'elles le sont aujourd'hui et qu'elles
l'ont été dans tous les temps , parce que leur nature est de plaire.
Entre autres choses , le saint docteur reproche aux dames de son
temps de jeûner et de se faire saigner pour se donner une intéres-
sante pâleur ; mais leur chef-d'œuvre , pour paraître belles , était
de blondir leurs cheveux noirs. Les dames étaient fort choyées en
ce temps-là , mais elles comptaient donc bien peu sur les grâces
de leur nature. De nos jours on aurait peine à trouver de pareils
raffinements. Dites encore qu'on vivait alors dans des siècles bar-
bares ! Ne sent-on pas venir la galanterie chevaleresque dans cette
recherche des moyens de plaire dont abusaient les femmes ?
J'ai dit que les moines ne s'occupaient guère de poésie. Се-
pendant , au monastère de Clugny, Odon ,le réformateur, avait
( 115 )
écrit , à la manière de saint Ambroise , des hymnes pour son église ,
et Odilon de Clugny, suivant son exemple , avait consacré défini-
tivement l'emploi de la rime , élément musical né dans l'église ,
pour relever l'harmonie des chants sacrés et que la poésic pro-
vençale introduira bientôt dans la langue vulgaire. Parmi les
évèques qui cultivèrent la poésie latine à cette époque, Hildebert
est le plus remarquable. Il faut dire un mot de ses tendances et
de son poëme sur l'Eucharistie. 16

Le mouvement de renaissance intellectuelle qui caractérise le


onzième siècle devait nécessairement ramener l'hérésie dans un
temps où la raison ne distinguait pas encore la philosophie de la
théologie dogmatique. вом и чадон
Un esprit subtil et hardi que le protestantisme compte parmi ses
ancètres , Bérenger, ébranla de nouveau le dogme de l'Eucharistic 1
en dénaturant le sublime mystère de la cène où le Christ avait
présenté à ses disciples sa chair et son sang pour leur servir de
nourriture et de breuvage , et leur communiquer ainsi sa vie. Nous
n'avons pas à discuter ici cette question; mais qu'il nous soit permis
de dire que ce problème , si effrayant pour celui qui prend les
paroles de l'Évangile dans un sens matériel, devient parfaitement
rationnel pour celui qui comprend l'essence de la matière et qui ne
voit dans la substance des corps qu'un système de forces inéten-
dues , immatérielles , principe de l'agrégation des atomes molécu-
laires. Avec le dynamisme, l'explication rationnelle de l'Eucharistic
est trouvée. Et c'est pour n'avoir pas pénétré ce grand principe que
certains réformateurs ont nié le mystère de la présence réelle. Les
défenseurs du dogme ont contribué à provoquer cette hérésic en
voyant dans l'hostie consacrée le corps de Jésus-Christ tel qu'il est
apparu sur la terre , sans distinguer suffisamment la substance des
accidents . Le pain , après la consécration , est toujours le pain aux
yeux du corps , mais aux yeux de l'esprit la substance est changée
par un miracle de la toute-puissance. On comprend que l'incré-
Il semble démontré aujourd'hui que Bérenger ne niait pas la présence
réelle , mais seulement la transubstantiation. Il aurait donc été le précur-
seur, non de Calvin , mais de Luther, en préludant , dès le onzième siècle , à
l'absurde système de l'[Link]
8
( 114 )
dulité nie le mystère et n'y voie pas même un symbole , mais la
philosophie chrétienne s'en tient aux paroles du Christ , et si le
dogme lui paraît incompréhensible, elle en conçoit du moins la
possibilité métaphysique , et cela doit suffire à la raison qui ne
juge la foi qu'à posteriori et ne répudie à priori que l'absurde.
Bérenger trouva dans Lanfranc un adversaire inflexible comme
Abélard dans saint Bernard. C'est par le génie de ces grands
*moines que l'autorité a su dompter l'hérésie et prévenir dans ces
siècles de foi l'explosion du protestantisme. De pareilles discus-
sions sont étrangères à la poésie sans doute , parce qu'elles n'ont
pas de prise sur l'imagination ni sur la sensibilité ; mais il ya
un côté poétique et souverainement poétique dans ce mystère de
l'Eucharistie , non moins merveilleux que l'Incarnation et plus
consolant encore , puisqu'il la perpétue. Quand saint Paul, dans
un divin transport , s'est écrié : Je ne vis plus , c'est le Christ qui
vit en moi : Vivo jam non ego , sed Christus vivit in me , il a
créé la poésie eucharistique , céleste banquet des âmes virginales.
Hildebert, disciple deBérenger, aversifié ce sujet; mais la science
avait desséché son âme , et ce grand seigneur ecclésiastique , cet
évêque féodal , n'a pas trouvé un seul accent digne de l'ineffable et
gracieux mystère qu'il a chanté. Presque partout il disserte au lieu
de livrer son âme à la contemplation. Néanmoins il reste ortho-
doxe , malgré sa liberté philosophique en matière de foi.
L'archevêque de Tours parle une langue quelquefois digne des
meilleurs modèles , et il pousse si loin son culte pour la beauté
antique , qu'il cesse par endroits non - seulement d'être évêque ,
mais d'être chrétien. Il avait l'imagination idolatrique, et son in-
telligence même avait peine à se renfermer dans le dogme et
courait à Cicéron en sortant de l'Évangile. Il proclame la puis-
sance de la raison et la supériorité de la science. Sa philosophie
morale est par la pensée, non par le style , une œuvre plus cicé-
ronienne que chrétienne.
Cette tendance à s'émanciper du dogme en tout ce qui n'est pas
article de foi est un noble effort de l'intelligence humaine dans
ces temps d'ignorance où le clergé seul avait la clef du savoir ; mais ,
sur le terrain de la poésic , on s'étonne de voir un pieux évêque
( 115 )
préoccupé des formes de l'art antique jusqu'à en regretter l'esprit.
Hildebert a fait le voyage de Rome , et , après l'éloge de la cité
des papes , plus grande dans ses ruines que dans sa splendeur
passée , parce qu'à l'empire des corps et des esprits a succédé
l'empire des âmes, ce païen orthodoxe reproche à ses nouveaux
maîtres de manquer de foi et gémit de voir les temples des dieux
couchés dans la fange. Dans les statues de ces divinités de marbre ,
c'est moins la divinité que le ciseau de l'artiste qu'il admire. Le
génie de la forme exalte le poëte : il faut lui pardonner son inno-
cente idolatrie. C'est un dernier romain perdu dans les steppes
arides du moyen âge , et il a eu dans sa nature comme un pressen-
timent de l'alliance de l'art antique avec l'inspiration moderne .
S'il a manqué de respect à la papauté triomphante , c'est un
reste du vieux levain d'indépendance de l'épiscopat de la Gaule.
Il a néanmoins rendu justice à la grandeur de la Ville éternelle ,
régénérée par le christianisme. Désormais l'épiscopat français sera
plus soumis que tout autre à l'autorité des papes ; car, à son ori-
gine, la dynastie des Capets, plus sage que l'Empire, avait compris
que , pour combattre la puissance féodale , il ne fallait pas lutter
contre les droits de l'Église.
Parmi les essais poétiques du onzième siècle , il faut signaler ici
une satire curieuse sur l'état de la France à cette époque. Elle porte
le nom d'un évêque dévoué à la dynastie capétienne et est adresséc
à Robert , dont la cour semblait faite pour servir de berceau à la
satire française; car, déjà à la fin du siècle précédent , une invec-
tive avait été lancée contre le chef d'une des factions de la cour
livrée à l'intrigue et partagée entre deux femmes , Berthe et Con-
stance : l'une , proche parente du roi, répudiće à la suite de l'ex-
communication du pape , qui avait frappé de nullité ce mariage
illégitime ; l'autre , assez méchante femme pour mettre deux fois
ses fils en révolte contre leur père.
Ce pauvre roi n'était pas maître dans sa maison ; il lui était dif-
ficile de l'être dans son royaume .
Adalbéron lui parle avec autorité, et par conséquent avec liberté.
Il s'élève d'abord contre les moines qui oublient leur discipline et
transforment leur costume monacal en habit militaire, l'are sur
( 116 )
l'épaule, l'épée au côté , le soulier à la pointe recourbée et armé
de l'éperon : c'est la dernière lutte de l'épiscopat contre le mona-
chisme.
Mais voici qui est plus sérieux , car il s'agit des principes les
plus fondamentaux de l'ordre social. D'après la loi divine , les
hommes sont tous d'égale condition. Quelque différence qu'éta-
blisse entre cux la nature ou la société , un fils d'ouvrier vaut un
fils de roi. Voilà l'égalité divine proclamée par Adalbéron ; voilà le
langage de l'Église. La semence est jetée, elle produira ses fruits ;
mais Adalbéron , selon les idées de son temps , consacre l'inéga-
lité civile en établissant une subordination hiérarchique qui place
le prêtre en haut , le noble au milieu et le serf en bas. Voilà
l'échelle. Dieu commande à tous les hommes d'obéir aux prètres,
et quand on dit tous , on n'excepte aucun prince.
Omne genus hominum præcepto subdidit illis ,
Princeps excipitur nullus , cum dicitur omne.

Vous reconnaissez là les idées théocratiques qui avaient germé


dans quelques têtes folles que la puissance du sacerdoce avait
exaltées outre mesure , penseurs à courte vue qui compromet-
taient l'Église en faisant du pouvoir temporel une émanation
directe du pouvoir spirituel , opinion rejetée par les papes cux-
mèmes. Quoi qu'il en soit, quand la noblesse ne reconnaissait
aucune puissance , le clergé faisait bien de lui commander de
respecter la sienne et de ne pas se désintéresser du pouvoir. Si la
société féodale a commis des violences et des crimes , ce n'est pas
à l'Église , c'est à la barbaric qu'il les faut attribuer. Les prètres
les plus fanatiques ont encore servi la cause de la civilisation.
Oui , le fanatisme , quels que soient ses dangers , est plus civilisa-
teur que la barbarie, car celle-ci ne fait que des bêtes féroces , et
celui - là a enfanté des héros poussés par un divin mobile et fai-
sant sans le savoir le mal pour le bien , au lieu de faire le mal pour
le mal. C'est un progrès.
Le jour viendra où la royauté sera assez forte pour personni-
fier la volonté de tous et substituer le gouvernement populaire à
la tyrannie autocratique. Au onzième siècle, c'est Adalbéron qui
(117)
parle : Les nobles ne sont soumis à personne ; le sceptre des rois
ne frappe que les crimes ; le pouvoir féodal a pour mission de
défendre l'Église et de protéger la plèbe, c'est-à-dire les serfs dé-
pouillés de tout droit politique et civil.
Le roi Robert plaint le triste sort de ces parias de la société ,
de cette classe déshéritée de la fortune qui ne peut rien posséder
sans travail :

Hoc genus afflictum nil possedit absque labore.

Ils sont condamnés aux larmes et aux gémissements sans bornes.


Ah! cessez de les plaindre, ils vont bientôt s'affranchir, grâce à l'E-
glise et à la royauté, mais aussi grâce au travail, ce grand libérateur
de larace humaine, qui fait monter l'homme de la misère à la gloire
et l'arrache à la servitude pour le rendre à la liberté. Adalbéron
vient de nous le dire : Le serf s'élève à la propriété par le travail.
Les travailleurs n'auront plus qu'à mettre leurs ressources en
commun pour se soustraire à la tyrannie féodale et devenir à la
fin maîtres du pouvoir.
L'affranchissement des communes approche.
Le serf de la campagne attaché à la glèbe y arrivera plus tard.
C'est l'habitant des villes , le bourgeois , l'homme de métier, le
marchand , qui donnera l'éveil. Adalbéron ne s'en doute pas. Selon
lui, la distinction des trois classes est nécessaire à la paix sociale.
Il déplore de toute son âme le changement qui s'opère dans les
mœurs et qui va se traduire dans les faits .

Mutantur mores hominum , mutatur et ordo.

A la fin du onzième siècle, la poésie latine est détrônée par la


poésie romane , qui s'empare définitivement de l'imagination des
peuples en exprimant dans la langue vulgaire les mœurs de la
société nouvelle.
L'âge chevaleresque a succédé à l'àge religieux. Les poëtes latins
resteront désormais confinés dans le sanctuaire et ne seront plus
entendus du peuple. La civilisation moderne commence. Saluons-
la de nos acclamations !
( 118 )

CHAPITRE V.

LA FÉODALITÉ CHEVALERESQUE .

Les Croisades .

Nous avons vu naître la féodalité , quand le pouvoir, tombé des


mains vigoureuses de Charlemagne aux mains débiles de ses suc-
cesseurs , ne savait plus opposer qu'une résistance vaine aux en-
vahissements de la barbarie . Entrons au cœur de la société nou-
velle pour y voir éclore la poésie.
Représentez-vous sur le sommet des montagnes ou des rochers
ce nid d'aigle humain, ce géant de pierre flanqué de ses tours
massives , de ses donjons, de ses tourelles , aux murailles percées
de créneaux et de meurtrières , aux grilles fermées de barreaux
de fer ; cette forteresse entourée de fossés avec ses arcs - boutants
et ses contre - forts , et son pont - levis qui commande et défend
l'entrée.

Vous vous demandez quelle est donc cette citadelle avec ses
ouvrages avancés , ses chausse-trapes et ses traquenards , et ses
portes de fer où sont clouées des têtes de loup et de sanglier.
Est-ce un brigand qui habite ces hauteurs ? C'est le baron féodal.
Il a bâti ce château formidable pour se défendre contre les bri-
gands du Nord qui infestaient la contrée , et il a contracté dans
son farouche isolement les habitudes carnassières des oiseaux de
proie. Dans ce manoir on ne songe qu'à la guerre. De nombreux
ouvriers dans les salles basses travaillent à préparer les armes
pour la lutte prochaine , et les dames elles-mêmes ont leur part
dans ces occupations guerrières . Elles fixent de leurs mains déli-
cates la plume et la corde qui doivent lancer les traits rapides , et
peignent la crinière des lions qui surmontent les casques de fer.
Partout les provisions sont entassées pour nourrir toute cette
population de serviteurs et de soldats , pour recevoir les pèlerins
( 119 )
et les voyageurs , et pour soutenir au besoin de longs siéges. Le
seigneur est souvent absent , car le repos lui pèse. Quand il n'est
pas en guerre il est en chasse : toujours il lui faut courir quelque
gibier. Voyez-le , son arc sur l'épaule , son cor d'ivoire à la cein-
ture, son faucon sur le poing : il va partir en chasse. Ses valets et
ses pages détachent la meute en laisse. Entendez aboyer tout ce
troupeau de chiens courants et de lévriers. La chasse est réservée
pour les plaisirs du maître , et malheur à celui qui oserait toucher
à l'animal qu'il voit passer sur ses terres ensemencées. Partout
où court la bête , il faut la laisser courir , et le pauvre paysan serf
ou colon attaché à la glèbe doit laisser ravager son champ et sa
moisson sans mot dire, car il n'a rien à dire. Le paysan soumis
au servage est comme tel taillable et corvéable à merci. Ce sei-
gneur , élevé dans l'orgueil de sa personnalité , dans l'amour de
son indépendance et dans le mépris des hommes , ce n'est pas un
être sociable , mais c'est un homme de la taille des héros d'Ho-
mère , ne connaissant d'autre loi que celle de sa volonté ou de ses
caprices. Cependant si son caractère ne se composait que d'orgueil ,
d'indépendance et de mépris , le cœur humain ne pourrait pas
s'intéresser à ces êtres sans entrailles. Voyons donc si cette âme
de bronze pourra s'amollir au contact d'une autre âme. Voyons
si la tendresse pourra couler dans ses veines. Le plus impérieux
instinct du baron féodal , c'est la guerre , premier intérêt de sa
vie , car il doit avant tout veiller à sa défense. Il a tellement con-
tracté l'habitude de se battre qu'il ne peut plus s'en passer , et
quand il n'est pas attaqué il attaque. La chasse au gibier n'est
qu'une diversion à la chasse aux hommes ; mais enfin l'homme n'est
pas fait pour passer sa vie entière dans les batailles. Le barbare
lui-même , dans sa vie errante et vagabonde , cherche le repos et se
couche sur son butin , heureux s'il n'est pas réveillé en sursaut
par quelque bandit qui attente à sa conquête.
Quand le danger des invasions fut passé , le baron féodal , cou-
rageux comme un lion , sûr de sa proie et dévoré du besoin d'agir,
sortait souvent de son repaire pour se livrer au brigandage et
détrousser les passants ; mais il devait finir par avoir honte de
lui-même . L'Église s'était emparée de son âme altière et faisait
( 120)
courber, au nom de Dieu , son front devant la croix. Cette mère
bénie de la civilisation , en établissant la trève de Dieu , forçait
les seigneurs , la moitié de la semaine , à déposer les armes. Que
faisait done ce hardi batailleur pendant ces haltes du combat ? Il
jouissait de la vie dans son château et se livrait souvent à d'autres
écarts dans cette vie inactive ; mais là encore la religion , qui
veille au soin de la morale, inspirait au baron le respect de lui-
même et des autres. L'instinct sacré de la propriété, qui attache
l'homme à son domaine , développa en lui le sentiment de la fa-
mille , et, pour transmettre , avec ses biens , un nom honorable et
sans tache à sa postérité, il consacra ses loisirs à l'éducation de
ses enfants , et mit son orgueil à conserver intact l'honneur du
foyer domestique. Ainsi succède à l'amour de soi-même et à la
haine des autres , l'amour des siens , le sacrifice, le dévouement
aux intérêts de la famille. Le baron féroce se sentit un cœur pour
sa femme et pour ses enfants , auxquels il apprit à aimer son
époux et leur père. La femme , toujours renfermée dans son châ-
teau , concentra ses affections sur sa famille , et, en veillant à la
sûreté des siens pendant l'absence du maître , elle fortifia son
courage et entoura son front de la triple auréole de la femme ,
de l'épouse et de la mère.
Voilà la première société féodale, voilà la famille moderne
grandissant sous l'aile maternelle de l'Église , sans autre souci
que l'honneur, sans autre crainte que celle de Dieu. Mais à me-
sure que grandit le sentiment de la sécurité et que se rétrécit la
sphère de l'activité humaine , l'homme éprouve le besoin de sortir
de son isolement en étendant le cercle de la famille. Les relations
de voisinage , les rapports du seigneur avec le vassal se multi-
plient. La domesticité s'élève , les offices et les charges augmentent
et s'ennoblissent par l'inféodation. Les fils de vassaux reçoivent
leur éducation féodale dans le château du seigneur et deviennent
pages , écuyers , capitaines : la chevalerie est créée. C'est la plus
grande institution de l'Europe depuis l'établissement du christia-
nisme. En elle se résument toute la civilisation et toute la poésie
du moyen âge. Nous la verrons bientôt se déployer dans les croi
sades.
(121 )
La chevalerie naquit du contact des mœurs germaniques combi-
nées avec l'élément chrétien. La féodalité, fondée sur le dévoue-
ment volontaire de l'homme à l'homme , exigeant en retour aide
et protection contre la violence , renfermait le germe de cette
religion de l'honneur. Le respect des Germains pour la femme,
joint au culte de l'amour chez les Arabes, devait achever de donner
sa physionomie romanesque et idéale à la chevalerie ; mais en réa-
lité c'est l'Église qui créa cette institution pour se protéger contre
la tyrannie féodale. La chevalerie fut le contre-poids de la féoda-
lité et la condition du progrès dans les temps barbares. Déjà à
l'époque de Tacite , les Germains avaient coutume de revêtir pu-
bliquement de ses armes le jeune homme parvenu à l'âge viril.
Bien plus , on faisait vœu de ne pas se couper la barbe ni les che-
veux avant de s'être signalé par une action d'éclat. L'Église , par
une inspiration providentielle , comprit que ces mœurs recélaient
le germe de l'avenir du monde chrétien , et voulant les consacrer
à la défense de ses droits , elle en fit une institution solennelle,
une espèce de sacrement , un vrai sacerdoce laïque. La cérémonie
religieuse de la prise d'armes avec ses purifications sacrées , ses
vœux et son serment devant Dieu et devant les hommes, ressem-
blait à uneprise d'habit dans la vie monastique. Plus tard , quand
la chevalerie , courant follement les aventures , uniquement dé-
vouée aux lois de la galanterie, devint hostile au clergé, l'Église
consacra les ordres militaires religieux qui , revêtant le double
caractère de prètres et de soldats , servirent de rempart au chris-
tianisme contre les infidèles .
Le chevalier est l'idéal du guerrier moderne. Il suffit d'indi-
quer ses vertus pour montrer combien il est supérieur au guer-
rier antique , et quel parti la poésie pouvait tirer d'un tel idéal
dans tous les genres et surtout dans l'épopée. Honneur , fidélité,
amour , voilà la trinité chevalcresque. L'honneur ou la gloire
fondée sur la vertu; la fidélité à la parole jurée ; l'amour pour son
Dieu , son seigneur et sa dame, tels sont les sentiments qui con-
stituent l'idéal du chevalier. C'est la force au service de la fai-
blesse. Le chevalier s'engage à défendre la religion. Il se dévoue
à son prince , le suit au combat , le recucille s'il est blessé , se fait
( 122 )
tuer s'il le faut pour lui sauver la vie. Il venge l'outrage fait à la
femme , et s'expose pour elle à toutes les fatigues de la guerre. II
protége l'innocence et secourt l'opprimé. C'est, en un mot, la cha-
rité chrétienne donnant la main à l'héroïsme guerrier et mêlant
la vengeance à la pitié par horreur du crime , tant les œuvres de
l'homme sont imparfaites. La courtoisie envers les dames s'éten-
dait au vaincu qu'on n'insultait pas dans sa défaite. Loyal et
généreux autant que brave , le chevalier ne mentait jamais à sa
conscience. Son désintéressement n'avait d'égal que sa fidélité.
Malheur à celui qui manquait à sa parole ou aux lois de l'hon-
neur : il était honteusement dégradé comme coupable de félonie.
Les liens de la fraternité unissaient entre eux les chevaliers .
Bien différent des guerriers antiques , qui ne connaissaient que
le droit de la force et dont l'égoïsme brutal s'associait à la lâcheté,
jamais le héros moderne ne cherche son salut dans la fuite , car
il méprise la vie devant l'éternité qui l'attend après le trépas. Au
point de vue moral, les caractères chevaleresques sont donc supé-
rieurs aux caractères homériques. La fougue de l'instinct et l'in-
dépendance du caractère égalent ces nobles combattants aux héros
de la Grèce primitive. Voilà la féodalité à son plus haut degré de
perfection. Mais la chevalerie est surtout une institution religieuse
et guerrière. C'est à la guerre qu'il faut voir le chevalier pour
juger son courage et l'héroïsme de ses vertus divines et humaines ;
nous l'y suivrons plus tard.
Quand le chevalier revient du combat chargé de ses trophées
de gloire , il rentre au château à la saison des frimas , et le soir,
autour de l'âtre qui pétille , il se délasse de ses travaux en racon-
tant ses aventures devant la cour assemblée : voilà la source de
la poésie chevaleresque. La chatelaine , qui formait le centre de
ce monde brillant, fut chantée à son tour par les chevaliers , et
les aventures amoureuses vinrent se joindre aux aventures guer-
rières . Les plaisirs de l'esprit faisaient le charme des longues
soirées d'hiver. Les étrangers , les pèlerins , les voyageurs étaient
reçus avec une hospitalité généreuse, et l'on écoutait d'une oreille
avide le récit des événements dont ils avaient été les acteurs ou
les témoins. Quel délassement pour cette vie monotone des châ
( 125 )
teaux que de voir et d'entendre des personnages célèbres par leurs
vertus , leurs talents , leurs exploits !
On retenait les étrangers le plus longtemps possible , et quand
ils s'éloignaient , on les chargeait de présents pour les engager à
revenir encore : c'était un besoin et un orgueil tout à la fois de
recevoir de nombreux visiteurs. L'homme n'est pas fait pour vivre
seul , et quand il voit des figures amies , il se réjouit dans son
cœur et répand autour de lui sa tendresse. La société était surtout
un besoin pour la femme , qui ne vit que par le cœur et l'imagina-
tion , la femme pour qui la vie est un tombeau , quand elle a cessé
de plaire , la femme curieuse et vaine , insatiable d'amusements et
de plaisirs , et d'autant plus avide de goûter les charmes de la vie
sociale que toute son existence se passe au coin du feu. Mais le
seigneur lui-même était devenu tellement sociable que , quand le
château était désert , il ne pouvait plus y vivre et reprenait ses
habitudes vagabondes et batailleuses. Mécontent d'être seul avec
sa famille , sa femme était victime de sa mauvaise humeur ; il
n'était plus aimable qu'avec les étrangers. Rechercher la société.
était donc un impérieux besoin .
La châtelaine, pour conserver l'amour de son mari, devait briller
par ses charmes dans les fêtes du château. C'était en même temps
un orgueil. Le château qui offrait le plus d'attraits était naturelle-
ment celui qui attirait le plus de visiteurs. On rivalisait de zèle ,
d'empressement, de splendeur, pour augmenter le prestige de sa
fortune et de son nom. Aujourd'hui , dans nos mœurs bourgeoises ,
la musique serait le couronnement de ces fêtes; alors c'était la
musique aussi , mais surtout la poésie , la poésie vivante , la poésie
de la guerre et de l'amour. Les chevaliers ne se reposaient des
combats que pour les entendre raconter ou chanter, et cherchaient
dans les yeux de la beauté la récompense de leur bravoure :
l'amour succédait à la haine , les triomphes du cœur aux triomphes
du courage. La chevalerie trouva ses poëtes au sein même de la
société féodale. Les premiers amuseurs des châteaux n'étaient pas
pris dans la noblesse et ressemblaient à nos chanteurs ambulants :
c'étaient les jongleurs et les ménestrels. Mais bientôt les seigneurs ,
pour plaire aux dames , chantèrent eux-mêmes , nouveaux Antars ,
( 124 )
leurs exploits et leurs prouesses , et ils devinrent inventeurs ,
troubadours ou trouvères. Les clercs , plus instruits que les autres ,
cultivèrent à leur tour la poésie chevaleresque, quand l'Église ,
s'emparant de la direction politique de l'Europe , cut animé de
son esprit les défenseurs de la croix.
Au onzième siècle , les seigneurs n'ayant plus à lutter contre les
invasions du Nord , consumaient leurs forces dans des guerres
privées contre des vassaux insoumis ou d'autres seigneurs moins
puissants , dont ils convoitaient les domaines , pour étendre leur
autorité et assurer leur indépendance contre les accroissements
du pouvoir royal.
Il restait encore un ennemi commun à combattre, mais un ennemi
formidable , un ennemi qui ne menaçait pas les barons dans leurs
chateaux, mais qui menaçait l'Europe tout entière dans son terri-
toire et dans ses croyances ; un ennemi qui avait reçu , comme
l'Église , une mission de prosélytisme, mais qui , à l'instrument
de la parole, avait substitué le glaive et prétendait porter sa foi à
la pointe de l'épée jusqu'aux extrémités de la terre; un ennemi
que Charles Martel avait vaincu dans les plaines de Poitiers , que
Charlemagne avait poursuivi en Espagne sans pouvoir le chasser
du sol ibérique , et qui , maître enfin de la Péninsule , campait aux
portes de la France , attendant l'heure de se jeter sur cette proie
nouvelle dont il rêvait la conquête; un ennemi , enfin , qui s'était
emparé de la Sicile et menaçait déjà d'envahir Constantinople; cet
ennemi , vous l'avez nommé , c'est l'islamisme. L'Europe féodale ,
morcelée en autant de petites puissances rivales qu'il y avait de
suzerains , où chaque seigneur était roi dans son domaine , n'ayant
d'autorité que sur ses vassaux , qui ne le suivaient à la guerre que
pour une époque déterminée , après laquelle ils étaient libres ,
comme nous l'avons vu , de rentrer dans leurs châteaux , l'Europe
féodale devait finir par tomber au pouvoir des sectateurs de l'is-
lam , appuyés de formidables armées marchant au nom du ciel à
la conquête du monde , et cherchant dans la mort la félicité su-
prème : le paradis de Mahomet.
Mais une puissance veillait au salut de l'Europe et au triomphe
du christianisme. La Providence avait élevé la tiare au-dessus des
125 )
troncs , depuis que Grégoire VII , agitant la foudre au sommet du
Vatican avec plus d'empire que Jupiter au sommet de l'Olympe ,
avait courbé sous la puissance de la parole divine la tête altière des
empereurs et des rois. Sur un mot d'ordre parti de Rome, l'Europe
allait se lever en masse pour défendre la cause de l'Église et se
ranger sous ses sacrés étendards . Jésusalem , la Cité sainte où
avait retenti la voix des prophètes et où s'était accompli le mys-
tère de la rédemption des hommes , Jérusalem , laville chrétienne
par excellence , était au pouvoir des musulmans , et les ennemis
du Christ faisaient la garde autour du tombeau du Christ , écar-
tant, d'une main impie , les pieux pèlerins qui allaient adorer les
traces du Sauveur du monde. Les populations chrétiennes de la
Palestine , martyres de leur foi, subissaient tous les jours les plus
cruelles tortures et tendaient leurs mains suppliantes vers l'Occi-
dent. La captivité de Babylone avait recommencé pour les ado-
rateurs du Christ, et c'était à prix d'or que les nombreux pèle-
rins de la terre -sainte échappaient à l'esclavage. Pierre l'Ermite ,
témoin de la barbaric sacrilége des Sarrasins en Palestine , par-
courait la chrétienté, excitant la pitié dans tous les cœurs. Nou-
veau Jérémie , il remplissait l'Europe de lamentations lugubres.
Partout s'élevait un cri de vengeance contre les profanateurs de
la Cité sainte. Urbain II se lève enfin, et les peuples debout ré-
pondent à son appel. Un concile s'assemble à Clermont, et là le
souverain pontife , exhortant les comtes et les barons de la chré-
tienté à marcher à la délivrance de Jérusalem , d'une voix una-
nime on s'écrie : Dieu le veut , Dieu le veut. Diex el volt , Diex
el volt. La guerre sainte est déclarée. La croix du Christ est atta-
chée à toutes les boutonnières et devient le symbole du rallie-
ment de tous les peuples de l'Europe.
Voilà l'unité du moyen âge et voilà sa puissance. Ce que n'a pu
faire Charlemagne , le vieillard du Vatican l'accomplit, et l'Europe
est sauvée .
Tout contribuait à enflammer l'enthousiasme de la foi : les ba-
rons trouvaient dans ces expéditions lointaines un champ digne
de leur valeur et de leur aventureuse audace ; la cause de Dieu
avait éteint toutes les rivalités jalouses. L'Église , pour étouffer
( 126 )
l'égoïsme propriétaire, avait pris tous les biens sous sa protection.
Le clergé corrompu et la féodalité pervertic par un luxe effréné
voyaient dans ce grand mouvement religieux un moyen de régé-
nération : c'était la seconde rédemption de l'Occident.
Le monde social allait se transformer par le déplacement féodal
qui favorisait la création des communes et le développement de
la royauté. L'union des cœurs dans la foi unanime cimentait la
fraternisation des peuples. L'échange des idées assuraitle triomphe
de la langue vulgaire ; le règne du paganisme était définitivement
détruit dans l'imagination européenne. L'Église seule conservait
la langue romaine dans sa liturgie et dans ses dogmes ; mais la lit-
térature devenait l'expression d'un nouveau monde , le monde
féodal et chevaleresque. Le clergé cessait d'être l'organe exclusif
de la pensée. Les voyages , qui étendent la sphère des idées , et la
fermentation des esprits sans cesse en contact, sans cesse en éveil,
développèrent l'intelligence, enrichirent l'imagination, ennoblirent
le cœur des chevaliers. La source des grandes inspirations jaillis-
sait à flots abondants sur cette terre de prodiges , berceau des re-
ligions et des songes divins , où Dieu semble parler à l'homme à
travers le cristal limpide du firmament , où les souffles de l'air
semblent les chuchotements des esprits invisibles, où la poussière
même est pétrie de lumière et de poésie. Par l'influence des Arabes,
les croisés se familiarisèrent avec le monde merveilleux des magi-
ciens et des fées. L'enthousiasme religieux qui s'était allumé dans
les âmes faisait croire à une intervention céleste. Dieu et ses anges
combattaient avec les défenseurs de la croix , les démons avec
leurs ennemis. Des spectacles étranges apparaissaient dans le ciel.
L'imagination exaltée voyait dans les figures mobiles des nuages ,
où se jouent la lumière et les ombres, la lutte des puissances sur-
naturelles , le combat de Satan contre Dieu et le triomphe du
Christ célébré par le chœur des anges. L'âme des croisés brûlait
comme un encensoir, et leur marche triomphale retentissait d'un
perpétuel hosanna. Les morts ressuscitaient de leurs tombeaux
pour assister à ces divins combats , et Charlemagne , brisant la
pierre du sépulcre , s'était levé dans sa gloire pour exciter le zèle
des combattants .
( 127 )
Sans doute , l'enthousiasme ne pouvait pas durer toujours ; mais
si la philosophie et la politique ont pu regarder comme un mal-
heur que Godefroid , en plantant sa bannière sur les remparts de
Jérusalem, n'eût pas mis fin aux croisades , la religion et la poésie
eurent à se féliciter de cette longue suite d'événements où se
manifestèrent avec tant de puissance la foi, le courage et l'ima-
gination de nos ancêtres. L'Église y voyait un heureux dérivatif à
la lutte fatale du sacerdoce et de l'Empire , qui désolait la chré-
tienté et menaçait l'Occident d'un schisme religieux. L'amour des
conquêtes et la pompe d'une vaine gloire plus d'une fois ont
remplacé l'amour de Dieu , comme l'amour des dames a remplacé
l'amour de Marie dans le cœur des chevaliers. Mais la pensée des
poëtes s'est élevée à la hauteur de l'idéal chrétien en célébrant
les exploits chevaleresques et les perfections de la beauté morale.
Quand done on se place au point de vue de la civilisation et de
l'art, on doit proclamer bien haut les glorieux résultats des croi-
sades. C'est la plus légitime des guerres ; car elle n'avait pas seu-
lement pour but la conservation d'un coin de terre, mais le salut
de l'Europe et de la chrétienté. Tout l'héroïsme et toute la poésic
du moyen âge sont sortis de ces événements merveilleux ; et
n'eussent-ils produits que la Jérusalem délivrée , c'en serait assez
pour bénir le génie de nos aïeих.
Nous pourrions placer ici l'appréciation des différents poëmes
inspirés par la chevalerie et les croisades ; mais , à partir de cette
époque , la civilisation cesse de suivre un mouvement uniforme
et se diversific selon le caractère des nationalités. Aux intérêts
généraux de l'Europe et de la chrétienté se mêlent les intérêts
particuliers des peuples , qui ont chacun leur physionomie, leurs
mœurs , leur histoire , leurs tendances distinctes.
Nous allons donc parcourir successivement l'histoire de la
poésie chez les différents peuples de race romane , germanique
et slave. Nous commencerons par les peuples qui se sont rattachés
à l'art classique : l'Italie et la France , et nous les apprécierons
avec quelques détails .
Dans un troisième volume , nous jetterons un coup d'œil sur
les peuples qui ont cultivé l'art romantique : l'Espagne , l'Angle
( 128 )
terre et l'Allemagne. Nous dirons un mot de la poésie en Hollande
et en Belgique , et nous consacrerons un rapide aperçu aux peu-
ples slaves : les Serbes , les Polonais , les Russes. Nous finirons-
enfin par un tableau général de la poésie au dix-neuvième siècle ,
et en présentant la synthèse de notre œuvre , nous envisagerons
les destinées futures de la poésie.
L'Italie précédera la France , parce qu'elle fut la mère de la
poésie moderne. Si la France, avant le Dante , a bégayé quelques
essais dans le lyrisme et l'épopée , les troubadours et les trou-
vères , au douzième et au trcizième siècle , appartiennent autant à
l'Europe qu'à la France. La poésie française date de la renais-
sance , et la renaissance est fille de l'Italic.
LIVRE II .

LA POÉSIE ITALIENNE.

PREMIÈRE SECTION.
LE MOYEN AGE DU ONZIÈME AU TREIZIÈME SIÈCLE.

CHAPITRE ler.

LUTTE DU SACERDOCE ET DE L'EMPIRE.

Grégoire VII.

La poésie, comme la langue italienne , ne date que du treizième


siècle.

Cette éclosion tardive de la plus riche , de la plus brillante des


poésies et de la plus mélodieuse des langues modernes tient à
deux causes principales : le malheur des invasions et la lutte du
sacerdoce et de l'Empire.
Nous avons développé la première de ces causes. Il nous faut
maintenant dire un mot de la seconde .
La restauration de l'Empire en Allemagne , sous le règne d'O-
thon le Grand , est une date funèbre pour l'Italie. Othon repre-
nant la pensée de Charlemagne voulut faire de l'Italie un fief de
l'empire germanique et commander à Rome en suzerain . La Pro
9
( 150 )
vidence avait suscité la papauté pour combattre le despotisme
impérial au nom de l'indépendance de l'Église et de la liberté de
l'Italie. Cette puissance , qu'on accuse aujourd'hui d'être née pour
le malheur de l'Italie , a été la sauvegarde de sa nationalité et le
palladium de ses droits. Sans elle l'unité de l'Italie était faite sous
la maison de Hohenstauffen , mais l'unité dans la servitude étran-
gère. Que serait- elle devenue sous les serres de ce vautour? de-
mandez - le à l'Autriche. Et que seraient devenues l'Église et la
morale ? demandez-le à l'empereur Henri IV.
La seconde moitié du onzième siècle fut témoin d'un étrange
spectacle.
Depuis que Bérenger, marquis d'Ivrée , pour détrôner Hugues
de Provence , avait appelé à son secours Othon le Grand, et depuis
que le pape Jean XII avait placé sur la tête de l'Empereur la cou-
ronne d'Italie , la papauté était mise à l'encan par les souverains
d'Allemagne et les factions qui dominaient dans Rome. Chaque
parti avait son pape , et donnait à l'Église le scandale des antipapes ,
de pontifes indignes , qui déshonoraient le saint - siége , et dont
l'un fut élu à douze ans. Jetons un voile sur ces horreurs , et gar-
dons-nous d'en accuser l'Église : elle n'avait pas la liberté de ses
élections 4. L'épiscopat en Italie et surtout en Allemagne n'était
pas moins avili que la papauté. Quand je dis avili, je parle le
langage des honnêtes gens. Pour l'époque dont il s'agit, les di-
gnités ecclésiastiques étaient ennoblies , car elles étaient aux mains
des plus grands seigneurs; et le pauvre peuple s'inclinait devant
ces nobles têtes , sans songer que leur âme ne valait pas la sienne.
Le clergé inféricur aussi se laissait envahir par la contagion ; et
comment serait-il resté pur et dévoué à sa mission pastorale ,
quand il voyait ses supérieurs mener une vie princière , aller à
la chasse et à la guerre, tyranniser leurs subordonnés , dépenser
leur fortune au sein du luxe et des plaisirs , se marier ou se livrer
à la débauche sans s'inquiéter des devoirs de l'apostolat? Les évê

4 L'élection des papes par le collége des cardinaux ne date que du pontificat
de Nicolas II , en 1059 , et ne fut confirmée que sous Alexandre III , au troi-
sième concile de Latran , en 1179.
( 131 )
chés menaçaient de devenir héréditaires avec les bénéfices ecclé-
siastiques , et des enfants à peine tombés de la mamelle étaient
destinés à porter la mitre. Ces créatures des Empereurs pouvaient
être nées pour le trône , mais à coup sûr elles n'étaient pas nées
pour le sacerdoce.
Telle était la situation de l'Église quand Grégoire VII monta sur
le trône pontifical.
Dieu avait fait naître ce grand pape pour régénérer l'Église et
la société , à l'aurore de la civilisation moderne. C'est la plus
grande figure du moyen âge et un des plus grands hommes de
l'histoire . Sorti d'une classe alors déshéritée de tout droit et de
tout pouvoir, il entreprit d'élever la chaire de saint Pierre au-
dessus de tous les trônes et , pour la gloire de la civilisation mo-
rale, il y réussit. Le fils du charpentier de la Galilée avait creusé
le tombeau du paganisme; le fils du charpentier de la Toscane
creusa le tombeau de la barbarie. Nourri au monastère de Cluny
dans toutes les austérités de la vie claustrale , il avait appris à
assujettir la chair à l'esprit. Né pour commander aux hommes par
l'inflexible énergie de sa volonté et la divine puissance de la foi ,
il n'y avait qu'une place au monde pour lui : la première. Faire
régner la justice et la morale , ce fut son unique ambition. Le haut
clergé avait prostitué le sacerdoce. Par son inébranlable fermeté ,
Grégoire VII sut rendre à l'épouse du Christ la couronne immor-
telle de sa virginité! Il ferma la porte du sanctuaire aux hommes
de l'Empereur et du roi pour l'ouvrir aux hommes de Dieu. Il
chassa de la bergerie les brebis galeuses, et défendit au pasteur
d'avoir d'autre famille que son troupeau. Irréprochable dans ses
mœurs , exemplaire dans sa piété, indulgent pour les bons , impi-
toyable pour les méchants endurcis dans le crime, soutien des
faibles et des opprimés , irréconciliable ennemi des tyrans, nul
homme n'a porté les vertus privées et les vertus publiques plus
haut que ce géant du sacerdoce. Un souverain qui se connaissait en
hommes lui a rendu un magnifique hommage en disant : « Si je
n'étais Napoléon , je voudrais être Grégoire VII. »
Gardons-nous de juger Grégoire avec les idées de notre époque.
Quand l'unité religieuse est brisée, il faut bien que la société re-
( 152 )
connaisse et proclame la liberté de conscience; mais, dans ce temps
de foi , où tout le monde était uni dans les mêmes croyances, le
souverain pontife devait veiller avant tout à la conservation de la
foi , et il n'y pouvait atteindre qu'en faisant respecter la morale
par ceux-là mêmes qui étaient chargés de l'enseigner aux hommes.
Ne parlons pas d'intolérance. Qui donc, s'il a l'âme d'un hon-
nête homme , peut tolérer le vice revêtu de la robe du prètre ?
Quant à la liberté des opinions en matière de foi , il est évident
que l'Église ne peut l'admettre, puisqu'elle est en fait de dogme
dépositaire de la vérité chrétienne. La conduite de Grégoire VII
à l'égard d'un célèbre hérésiarque de cette époque , Bérenger,
prouve que ce grand pontife employait les armes de la persuasion
avant d'user des foudres spirituelles de l'Église.
Après avoir travaillé sous huit pontifes , ses prédécesseurs , à la
réforme de l'Église , Grégoire VII, avec le secours providentiel de
saint Pierre Damien, pouvait espérer de voir enfin le succès cou-
ronner ses efforts ; mais il rencontra en Allemagne un ennemi
redoutable. Henri IV, un des plus méchants de tous les hommes ,
dépassa toute mesure et déposa toute pudeur en usurpant le droit
d'investiture ecclésiastique. Il fit un honteux trafic des hautes fone-
tions sacerdotales , et les hommes de son choix étaient dignes de
ses mœurs dépravées.
Si l'on demandait au rustre le plus ignare , pourvu qu'il n'eût
pas perdu le sens moral , si un pape a bien fait d'arrêter ce dé-
bordement en réclamant au nom de la morale le droit d'investir
les évêques de leurs dignités sacrées , il répondrait que ce pape
a fait son devoir, et il le bénirait dans son cœur d'avoir mis fin ,
autant qu'il était en lui , à des scandales qui n'auraient plus per-
mis à un honnête homme de s'appeler catholique. D'où vient
done que tant d'hommes donnent raison à Henri IV contre Gré-
goire VII ? Ils obéissent à leurs préjugés ou à leurs passions; et ils
ne s'aperçoivent pas , dans leur aveuglement , qu'ils amnistient le
despotisme en souffletant la liberté. On a beaucoup reproché à
Grégoire VII la scène de Canossa , où l'Empereur, couvert d'un
cilice , pieds nus , tête nue , attendit trois jours , dans la cour du
château , au cœur de l'hiver, qu'il plût au souverain pontife de lui
( 135 )
donner audience. Ginguené va jusqu'à dire qu'on chercherait
vainement dans les livres qui font autorité en matière religieuse
rien qui justifie cette scène de dégradation.
Lisez donc les historiens protestants d'Allemagne, lisez Leo , et
vous y verrez le langage de la libre pensée se plaçant au-dessus
des préjugés et de l'orgueil national pour applaudir au triomphe
de la vertu sur le vice , de la justice sur l'iniquité , de la vérité sur
le mensonge , de l'esprit sur la fange. Vit-on jamais plus beau
triomphe de l'intelligence sur la force brutale? Quoi ! voilà le plus
puissant roi du monde à cette époque qui , après avoir foulé aux
pieds tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes , s'humilie
à descendre sous terre devant ce fils de charpentier qui n'a pour
lui d'autre force que sa conscience et son génie ! Et, parce que le
premier est un Empereur et que le second est un prêtre , on se
laisserait apitoyer sur le sort de l'un et l'on accuserait l'autre de
violence! Nous plaignons le malheur lorsqu'il est immérité ou sup-
porté avec courage , mais le spectacle de la dégradation et de l'hy-
pocrisie ne nous inspire que le mépris. Quand cet homme aura
assez expié ses fautes et qu'il sera assez malheureux pour voir
ses fils s'insurger contre lui , nous plaindrons le père ; mais à Ca-
nossa , nous ne voyons qu'une chose : la victoire de Dieu sur les
puissances de l'enfer, du bien sur le mal , de l'esprit sur la ma-
tière , l'apothéose de la raison et de la foi , et , pour couronner la
scène , le génie de l'Italie planant sur le despotisme de l'Alle-
magne , et l'aigle du Vatican terrassant le vautour germanique.
Voilà toute la poésie de ce temps si fécond en événements tragiques.
Il n'a manqué qu'un poëte pour la peindre ; mais les lettres pou-
vaient-elles fleurir au milieu de tant de sanglants désastres ?
Henri IV, honteux de ses humiliations qu'il n'avait acceptées
que pour désarmer ses ennemis , prend les armes contre le pape.
L'excommunication l'atteint une seconde fois. Les princes alle-
mands le déclarent déchu du trône et prient le pape de sanc-
tionner sa déchéance. Grégoire VII, qui ne veut pas être l'homme
d'un parti , mais l'homme de l'Église et du peuple , garde un mo-
ment la neutralité , et se voit enfin forcé de reconnaître l'élection
de Rodolphe de Souabe. Voilà les violences de Grégoire. Faut-il
( 134 )
dire celles de son impérial ennemi, nommant un antipape, por-
tant la guerre en Italie , pénétrant dans Rome pour y exercer ses
vengeances , et cherchant à s'emparer du château Saint-Ange , où
s'était enfermé le souverain pontife, que le Normand Robert Guis-
card arrache à ses fureurs ! C'est une lamentable histoire où
l'Italie , toujours les pieds dans le sang , souvent victime , mais
parfois victorieuse, apprit du moins à détester la domination
étrangère. Grégoire VII mourut dans l'exil , sans avoir pu gagner
sa cause dans la querelle des investitures , mais sa pensée ne
mourut pas avec lui ; il la transmit à ses successeurs , leur laissant
le soin d'achever son ouvrage. Il eut l'immortel honneur d'avoir
rétabli la discipline et le célibat ecclésiastiques , et d'avoir ainsi
ravivé la foi en Italie et en Europe.
Le mouvement des esprits sous Grégoire VII ne pouvait man-
quer d'être favorable à l'essor de la littérature italienne. L'igno-
rance avait atteint ses dernières limites dans l'invasion du sacer-
doce par la féodalité , mille fois plus funeste que les invasions des
barbares qui , jusque-là , avaient ravagé l'Italie. L'esprit humain
avait repris sa marche vers la lumière ; mais il faut plus d'un jour
à la germination des idées. L'Italie aura à traverser plus d'un
siècle encore avant de voir se lever les moissons de l'intelligence.
La langue italienne n'essayait pas même alors ses premiers bé-
gayements. L'heure n'était pas propice à la poésie. La littérature
de ce temps est tout entière à la discussion politique , canonique
et théologique. Nous n'avons pas à nous en occuper. Faisons re-
marquer seulement que les deux plus grands théologiens de
l'époque , Lanfranc et saint Anselme , archevêques de Cantorbéry,
restés du moins fidèles à la papauté , malgré les prétentions simo-
niaques des nouveaux souverains d'Angleterre , étaient nés en
Italie et s'étaient formés dans les écoles de la Péninsule.
Grégoire , n'ayant pas eu le temps de cultiver la littérature , n'a
laissé d'autre monument que ses lettres et ses décrets , qui con-
tiennent toute sa pensée et où respire tout son mâle génie. Qu'im-
porte si le style n'est pas à la hauteur de l'idée. En serait-il plus
grand si ses phrases étaient coquettement habillées ? Dans un
sonnet de Pétrarque , la forme emporte le fond ; dans les lettres
( 155 )
de Grégoire VII , le fond emporte la forme. L'illustre pontife
rendit un éminent service aux lettres sacrées , en introduisant
dans les églises épiscopales l'enseignement des arts libéraux. Il
n'a manqué qu'une chose à sa gloire , c'est l'institution des sémi-
naires , seul moyen efficace de compléter la réforme du clergé et
de n'admettre dans les ordres que des intelligences cultivées et
des vocations sincères ; mais , pour arriver là , il a fallu abattre la
féodalité sacerdotale. Grégoire VII lui a porté le premier coup ;
l'Église se réserva le dernier au concile de Trente.
En ces temps de malheurs , mais aussi de triomphes , les Italiens
ont si bien senti le réveil de l'intelligence et comme la végétation
occulte de l'esprit, qu'ils ne prononcent qu'avec respect le nom
de ce siècle : Il mille. C'était pour eux , non moins que pour
l'Église , que la papauté soutenait ses luttes héroïques contre
l'Empire.
Urbain II , que Grégoire VII avait désigné comme un des
hommes les plus dignes de recueillir sa succession , continua à
défendre courageusement les droits du saint-siége, et trouva dans
les croisades , dont il se fit le promoteur, une heureuse diversion
aux déchirements intérieurs de l'Église.
On pouvait espérer de voir s'éteindre enfin la querelle des
investitures à l'avénement de Henri V. Ce prince fut aussi ingrat
envers le pape , qui lui avait aplani les voies du trône , qu'envers
son père , qui avait mis en lui ses dernières espérances. Il ne suivit
que trop bien l'exemple paternel, et Pascal II , victime de ses vio-
lences , put croire en mourant que l'Église aurait à traverser plus
d'un règne encore avant d'assister au triomphe du bon droit.
C'est sous ces tristes augures que s'ouvrit le douzième siècle. Mais
la barque de Pierre ne fera pas naufrage , car elle porte dans ses
flanes la civilisation du monde.
L'Empire s'était senti blessé à mort dans ses prétentions suze-
raines , par le legs de la comtesse Mathilde à Grégoire VII. Le
pouvoir temporel du pape échappait à la suzeraineté de l'Alle-
magne , non à Rome , où résidait toujours un préfet de l'Empire ,
mais dans les villes cédées au saint-siége par la généreuse souve-
raine de la Toscane. Henri V s'efforça de ravir au pape cet héri
(156 )
tage qui avait fait le désespoir de Henri IV ; mais il échoua dans
son entreprise ,et, craignant enfin de se voir renverser par les
princes de l'Allemagne, déjà soulevés contre lui depuis l'excom-
munication de Pascal II , il consentit enfin à abandonner au saint-
siége l'investiture spirituelle des évêques. Ainsi fut terminée, en
1122, par le traité de Worms , sous le pontificat de Calixte II,
cette longue et sanglante querelle qui retardait la réforme du
clergé et la régénération de l'Italie.

Arnaud de Brescia. Le règne de l'empereur Lothaire II


semblait promettre à l'Italic et à l'Église un repos dont elles
avaient tant besoin pour développer leurs forces intellectuelles et
sociales ; mais un événement malheureux , une double élection
papale , accomplie par les cardinaux eux-mêmes , mécontenta le
peuple romain et favorisa les projets d'un célèbre tribun , disciple
d'Abélard , Arnaud de Brescia , âme de Caton sous la robe du
moine , qui , associant les idées de réforme ecclésiastique aux idées
de réforme politique, parvint à chasser de Rome avec l'appui du
peuple le pape et les cardinaux , pour réinstaller la république
romaine et le sénat. Je ne sais quel souffle de liberté antique était
dans l'air et faisait partout surgir les républiques dans la Pénin-
sule , sitôt que l'Allemagne ne lui mettait plus le pied sur la gorge.
Les Romains surtout caressaient ce rève et ne pouvaient se ré-
soudre à rester étrangers à l'élection des papes. L'autorité ponti-
ficale, reconnue dans tout l'Occident , avait été ébranlée dans Rome
par l'élection des antipapes soutenue à main armée. Le fantome
de la république romaine resta debout pendant dix ans, grâce à
la guerre de Conrad III contre son compétiteur Henri le Superbe ,
et grâce au départ de l'Empereur pour la terre sainte. Mais Fré-
déric Barberousse étant monté sur le trône, le pape Adrien IV, un
Anglais qui , de mendiant , était devenu souverain pontife, appela
l'Empereur à son secours pour le débarrasser d'Arnaud. C'était
ramener l'Allemagne en Italie. Adrien IV était un austère pontifc ,
mais il n'était pas fait pour porter la tiare , dans un temps et au
milieu d'un peuple qui réclamait avant tout un souverain national.
Jamais un pontife étranger ne réussira à régner dans Rome ni
( 137 )
dans les États de l'Église. Si le pouvoir temporel des papes est né-
cessaire aux intérêts spirituels de l'Église , il ne peut se maintenir
qu'à la condition de se naturaliser en Italie , et , pour cela , il faut
que le souverain pontife soit italien. Adrien IV ne l'était ni par sa
naissance ni par ses sympathies : c'était une élection faite en haine
des Romains. Il n'eut pas fallu beaucoup de nominations pareilles
pour établir la révolte en permanence dans Rome et livrer l'Italie ,
pieds et poings liés , à la domination étrangère.
Arnaud de Brescia , jugé non comme séditieux, mais comme hé-
rétique , fut brûlé vif par les ordres de Frédéric Ier. Barberousse ,
comme ses prédécesseurs , avait appris le chemin de Rome et de
l'Italie.

Il y a dans Rome je ne sais quelle fascination qui donne à


toutes les têtes impériales le vertige de l'absolu pouvoir. C'est qu'à
la ville de Romulus a été promis l'empire du monde. De Charle-
magne à Napoléon , la main de tous les Césars s'est étendue vers
le Capitole pour essayer de là de commander encore à l'univers;.
mais quand cette main a touché au Vatican , une autre main s'est
abaissée , et les Césars sont rentrés dans la poudre avec leur ambi-
tion liberticide. Laissez dormir en paix l'ombre des Césars ; ils ne
régneront plus dans Rome.

CHAPITRE II.

LES GUELFES ET LES GIBELINS .

Barberousse , cependant , se crut maître de l'Italie : il pensait


que la démocratie était domptée et que la liberté s'était évanouie
avec la fumée du bûcher d'Arnaud; il avait compté sans les com-
munes lombardes. A l'exemple des républiques de Venise , de
Gènes , de Pise et d'Amalfi , les villes lombardes songèrent à con-
quérir leur indépendance ; mais dans la première moitié du dou-
zième siècle , leurs divisions les rendaient impuissantes contre
P'Allemagne. Deux partis s'étaient formés à la suite de la fameuse
( 138 )
querelle des investitures : le parti guelfe et le parti gibelin ; le
premier, ami du pape, et le second , ami de l'Empereur. La pa-
pauté , en se plaçant à la tête du parti guelfe , prit sous sa garde
la liberté et l'indépendance de l'Italie. Les hommes du parti gibelin
préparaient, sans le savoir, l'asservissement de leur pays à l'Alle-
magne. Cette funeste division avait pris naissance dans la lutte des
investitures et s'était déclarée à l'avénement des Hohenstauffen ,
alors que Conrad , duc de Souabe , seigneur de Wiebeling (d'où
est né par corruption Gibelin ) , et Henri le Superbe , duc de Saxe ,
neveu de Welf (Guelfe II ) , duc de Bavière , s'étaient disputé le
trône à la mort de Lothaire. Ces noms devinrent en Italie un sym-
bole de ralliement pour les partisans de l'Empire et de la papauté.
Une guerre terrible s'alluma bientôt dans les plaines de la Lom-
bardie. Les villes lombardes se liguèrent devant l'ennemi commun.
Milan était à la tête des cités guelfes , et Pavie à la tête des cités
gibelines .
Barberousse fut un moment vainqueur et mit tout à feu et à
sang. Milan fut rasée de fond en comble , et toutes les cités lom-
bardes furent forcées de se soumettre en rongeant le frein .
Mais devant les cruautés sanguinaires du César d'Allemagne , la
Lombardie , retrouvant dans ses veines l'antique bravoure des
municipalités italiennes, se relève à la voix d'un saint pontife
aimé de Rome et Toscan d'origine , Alexandre III , et Barberousse ,
déjà foudroyé par le tonnerre du Vatican , vit ses armées réduites
en poudre à l'immortelle bataille de Legnano , d'où l'Empereur
lui-même ne s'échappa que sur le bruit de sa mort. Comme son
ancêtre Henri IV, le fier Germain dut implorer le pardon du
pontife pour conserver sa couronne, et à la diète de Constance,
il reconnut enfin l'indépendance des villes lombardes. La Lom-
bardie reconnaissante des services que lui avait rendus Alexan-
dre III , donna son nom à une ville nouvelle : Alexandrie. Voilà
ce qu'a pu faire le génie de la papauté uni au génie de la liberté.
Ce ne fut pas la faute de Frédéric , si la papauté resta fidèle à sa
mission . Alexandre III eut besoin de tout son courage et de tout
l'amour de ses sujets pour sauver l'Italie de l'abjection. L'Empire
lui suscita quatre compétiteurs dont il ne triompha qu'après d'hé-
( 159 )
roïques efforts. Que Dicu donne souvent à l'Italie et à l'Église
d'aussi grands pontifes !
Sous le règne de Henri VI , sacré par Célestin III , le royaume
des Deux-Siciles tomba, pour le malheur de l'Italie , sous le joug
de l'Allemagne , par le mariage de l'Empereur avec la reine Con-
stance , fille du dernier roi de la race de Tancrède. Henri VI , le
Cruel, fit subir des traitements indignes aux Siciliens , et mourut
empoisonné, après sept années de colère passées sur le trône.

CHAPITRE III .

NAISSANCE DE LA LANGUE ITALIENNE .

Voilà le douzième siècle en Italie , siècle héroïque assurément ,


puisqu'il vit le triomphe de l'Italie septentrionale sur le despo-
tisme de l'Empire , mais siècle trop orageux pour voir éclore cette
fleur de la pensée humaine qu'on nomme poésie. Tous les élé-
ments de la poésie chrétienne , de la grande épopée du moyen âge ,
fermentaient déjà , sans doute, dans les profondeurs de la théo-
logie et dans les luttes du sacerdoce et de l'Empire , des Guelfes
et des Gibelins ; mais pour les mettre en œuvre, pour leur donner
un corps , il fallait un génie et une langue. Le génie n'apparaîtra
qu'à la fin du treizième siècle ; la langue italienne est encore un
problème , et le jargon du peuple est trop grossier pour servir
d'organe à la pensée. Qui donc pouvait songer à confier quelque
grande et religieuse inspiration à ce vase informe où s'abreuvent
les lèvres populaires , instrument de sensations plus que d'idées ,
qu'on laisse à la cuisine ou qu'on transporte à la taverne , mais
qu'on n'introduit pas au sanctuaire parmi les vases de l'autel et
la fumée des encensoirs ! Le langage vulgaire doit s'épurer, s'en-
noblir, s'affermir pour porter le poids des grands sentiments et
des pensées durables. Au douzième siècle , c'était un latin cor-
rompu comme le français du siècle précédent : ce n'était pas une
( 140 )
langue. La barbarie avait tellement envahi la langue romaine ,
tant de peuples avaient foulé le sol de l'Italie, que les mots for-
maient un grossier alliage , un bizarre amalgame de mille formes
diverses et sans cohésion. Chaque localité avait son patois , et tous
ces jargons , parfois aussi différents par la racine que par la phy-
sionomie , semblaient avoir fait disparaître cette unité de race,
cette communauté d'origine qu'on reconnait partout dans nos
provinces wallonnes sous la multiplicité des dialectes ; mais par
un phénomène admirable et providentiel , les triomphes de l'Italie
sur l'Empire , en politique comme en religion , chassèrent de plus
en plus l'élément germanique , au nord comme au midi de la Pé-
ninsule. Il resta dans la langue vulgaire bien des mots étrangers
importés par la conquête ; mais ils prirent une physionomie nou-
velle par le changement des désinences ; et les relations conti-
nuelles des peuples de la Péninsule, unis par les intérêts de la
religion , de la politique et du commerce, mirent partout les mots
nouveaux dans la circulation des idées. A la fin du douzième
siècle , si la langue vulgaire n'était pas formée encore , on y recon-
naissait du moins les différents dialectes d'une souche commune .
Progrès immense qui préparait l'unité du langage , et , par l'unité
du langage , la communauté des sentiments et des idées. L'Italie
allait enfin devenir une nation, non pas soumise au même sceptre,
mais moralement unie par les liens du patriotisme et de la fra-
ternité religieuse et sociale , dans la variété de ses mœurs et de
ses lois.

CHAPITRE IV .

LA THÉOLOGIE SCOLASTIQUE .

Nous n'avons pas à nous arrêter sur le mouvement intellectuel


de l'Italie au douzième siècle , en dehors de la sphère de l'imagi-
nation et de l'art ; un mot seulement sur la théologie. Les souve
( 141 )
rains pontifes , naturels protecteurs des sciences et des lettres
sacrées, avaient trop à lutter contre l'Empire pour avoir le temps
d'encourager la littérature. Les écoles cependant étaient en pro-
grès.
La théologie scolastique enfantait de profonds , mais trop sub-
tils métaphysiciens qui enveloppaient les dogmes chrétiens dans
les savantes obscurités de la dialectique aristotélicienne. Quand on
pèse dans la balance de la raison les services rendus par la dé-
couverte des écrits d'Aristote à la science théologique , à la philo-
sophie et à la poésie elle-même, les commentaires qu'en firent
les Grecs de Constantinople et les Arabes , puis les Italiens et les
Français , on hésite à dire si ce fut un bienfait pour l'humanité.
En ce qui regarde la poésie , nous verrons le Dante , à la fin du
treizième siècle , exposer parfois dans des formes barbares les
plus hautes questions de la métaphysique , et léguer à la postérité
des problèmes insolubles à force d'obscurité.
Quant à la philosophie , Leibnitz , Descarteset Malebranche, les
trois grands métaphysiciens modernes , ont suffisamment prouvé
par leur exemple qu'il faut se rattacher à Platon pour sonder d'un
œil sûr les suprêmes réalités du monde intelligible. Locke et Con-
dillac, de leur côté, ont prouvé que la philosophie matérialiste a sa
racine dans la métaphysique d'Aristote.
Sans doute , Aristote a fait faire un grand pas à la philosophie,
en plaçant dans l'indémontrable le point de départ de la démon-
stration, en prouvant la cause première par la nécessité d'un
premier moteur, principe du mouvement. Il va sans dire aussi
qu'Aristote est le père des sciences naturelles , physiques , physio-
logiques , expérimentales : sous ce rapport, les Arabes faisaient
bien de le prendre pour modèle; mais sur le terrain de la théo-
logie, c'est un guide trompeur , puisqu'il ne juge que par l'exis-
tence phénoménale, et qu'il n'aboutit avec ses catégories qu'à des
distinctions subtiles qui lassent et déroutent le bon sens aux abois,
Est-ce done pour une secte ou pour une caste d'initiés que Dicu
a fait la raison de l'homme , et ne serait-il pas donné à tout le
monde de jouir des bénéfices de la science ?
En théologie, il y avait trois choses à faire : s'appuyer sur les
( 142 )
saintes Écritures et sur les Pères de l'Église , voilà pour la foi ;
expliquer rationnellement le dogme en prenant pour guide la
logique naturelle de l'esprit humain, voilà pour la raison. Tout
le reste était superflu et jetait l'esprit sur la voie des abîmes .
A cela on peut opposer un grand nom, le nom du plus puis-
sant cerveau qui ait soulevé le poids de l'infini , Thomas d'Aquin.
Je n'entends jamais citer le nom de ce géant du monde intellec-
tuel sans courber mon intelligence devant cette autorité sacrée ,
double incarnation de la science divine et humaine , de la théo-
logie et de la philosophie , de la raison et de la foi. Mais croit-on
que ce pur esprit qui n'avait de l'homme que les grandeurs ,
croit-on que l'Ange de l'école eût été moins grand s'il n'avait eu
pour guide que l'Écriture et les Pères et son propre génie? Pour
moi , je reste persuadé que , par les seules forces de son colossal
esprit , éclairé des divines splendeurs de la foi, il eût atteint le
plus haut degré de la science religieuse sans engager son esprit
dans le dédale de la dialectique. Il eût parlé un langage moins
méthodique peut- être , mais à coup sûr plus humain , et sans
qu'il fût besoin de pâlir dans l'étude de ses livres , la Suтта .
theologiæ et la Summa contra gentiles eussent apparu , avec la
plus foudroyante évidence devant l'univers étonné, ce qu'elles
sont en effet , les colonnes d'Hercule de la pensée au moyen
âge.
Mais ne devançons pas le siècle de saint Thomas , et achevons
de parcourir le siècle de saint Bernard. La grande question qui
agita le douzième siècle comme elle avait agité le onzième , la
réalité ou la non-réalité des idées générales , donna cours à des
mots qui dégradent la langue : les universaux , passe encore , mais
les nominaux , mais les réaux !!! En voilà assez pour dégoûter un
homme de goût de ces questions qui pourtant contiennent tout le
secret de la métaphysique. Quand on a réfléchi et qu'on a lu
Malebranche , le Platon chrétien du siècle de Louis XIV, on n'hé-
site plus sur la question. Les idées générales ne sont autres que
les attributs de Dieu vus directement en Dieu. Mais si j'étais dis-
ciple d'Aristote , je le déclare , je serais dans le camp des nomi-
naux , car il n'y aurait pour moi d'autres réalités que celles qui
( 145 )
nous viennent des sens. Nihil est in intellectu quod non prius
fuerit in sensu 1.
L'Italien Pierre Lombard professa à Paris et s'illustra par son
livre des sentences , qui le fit nommer maître des sentences. II sut,
malgré son esprit subtil et trop curieux des pensées divines , rester
dans les limites de l'orthodoxie. Il fallait pour cela qu'il fût doué
d'un esprit supérieur et d'une foi à toute épreuve. Abélard , en
France , fut moins heureux , et , malgré sa prodigieuse habileté,
versa dans l'erreur .
Quel bonheur pour l'Église de France d'avoir trouvé dans saint
Bernard un lutteur assez puissant pour terrasser par l'éloquence
de sa parole et la sûreté de sa doctrine les sophistes de l'école
égarés par Aristote ! Cet homme extraordinaire appartient comme
saint Thomas autant à l'Italie qu'à la France , disons mieux , il
appartient à l'Europe , car il dirigea par son génie la chrétienté
tout entière. S'il n'a pas été pape , c'est qu'il n'a pas voulu l'être .
Il redoutait la tiare par humilité , et plus encore pour rester
libre et maître de son action; mais, en réalité, il fut le Gré-
goire VII du douzième siècle. Quand les cardinaux firent cette
imprudence de nommer deux papes à la fois , l'Église s'en rap-
porta à Bernard , moine de Clairvaux , et Bernard fit reconnaître
Innocent II contre Anaclet. Bernard avait foudroyé d'arguments
irréfutables Arnaud de Brescia , le perturbateur de l'Église , puis-
sant par les idées austères qu'il mêlait à ses erreurs. Si Bernard
avait vécu quelques années de plus , jamais Arnaud n'eût songé à
pénétrer dans Rome , car il eût craint de voir le monde catholique
se ruer contre lui à la voix de ce grand moine , dont la parole

Je sais qu'on a pu prendre le mot in sensu pour le sens intime ; mais il


n'en est pas moins évident que, dans la pensée d'Aristote, in sensu ne s'appli-
quait pas aux idées universelles , absolues , immuables , premiers principes de
la raison. Aristote fait de l'intelligence une table rase ; pour lui il n'y a rien
d'inné; tout vient des sens. Leibnitz a corrigé d'un mot sublime l'axiome aris-
totélicien sur lequel Locke et Condillac ont bâti l'édifice du matérialisme :
< Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu , nisi intellectus ipse ! »
Il faut ajouter cependant que Leibnitz n'entendait par ce dernier mot que
la rationabilité .
( 144 )
de feu avait soulevé tout l'Occident comme Pierre l'Ermite, mais
avec une éloquence bien autrement persuasive, en préchant une
seconde croisade , malgré les désastres de la première et les dé-
couragements de la chrétienté.
Quels hommes dans ce moyen âge ! Grégoire VII au onzième
siècle ; Bernard au douzième ; Thomas d'Aquin au treizième; quels
hommes et quelle poésie pour qui sait la comprendre! Quand le
poëte viendra ce sera un colosse aussi, car les pygmées ne montent
pas à ces hauteurs !
Si l'unité de l'Église n'a pas été brisée dans la première moitié
du douzième siècle , c'est grâce à saint Bernard. Lui seul était
assez fort pour ramener au bercail tant d'illustres brebis égarées .
Je ne pardonne pas à Aristote d'avoir gâté ce bel esprit qui se
nommait Abélard , homme supérieur, que la nature avait orné
de tous ses dons, depuis la beauté jusqu'au génie , et qui , au jugc-
ment d'Héloïse que l'amour a éternellement associé à son nom ,
joignait aux plus hautes facultés du philosophe , du théologien ,
de l'orateur, les charmes de la musique et de la poésie. Si ses vers ,
qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous , ont bouleversé le cœur
d'Héloïse , son exemple et son enseignement , suivi par des milliers
d'auditeurs , ont bouleversé bien des têtes en Europe.
Je ne veux pas méconnaître les services rendus à la science et
à l'esprit humain par la scolastique. On l'a trop attaquée sans
tenir compte de ses grandeurs. Il ne faut pas oublier qu'elle était
la seule science philosophique du moyen âge , qu'elle a fait l'édu-
cation des esprits et préparé l'essor de la pensée moderne en agi-
tant les plus hauts problèmes de la religion et de l'humanité. Les
grands scolastiques Anselme , Albert le Grand , Thomas d'Aquin ,
Bonaventure , Duns Scot , Bernard , Pierre Lombard, Roger Ba-
con , Abélard lui-même , sont des esprits de la même famille que
Descartes , Malebranche , Pascal, Leibnitz , Thomassin , Bossuet . La
langue est inférieure , mais l'esprit est de la même trempe , et
l'influence pour l'époque ne fut pas moins féconde. Mais quand
cette grande école fut en déçadence , l'Europe a perdu son temps ,
l'esprit humain a consumé ses forces dans des discussions oiseuses,
dans des discussions de mots qui laissaient languir la morale mille
( 145 )
fois plus importante dans la vie que les querelles interminables
des théologiens , s'acharnant à de vaines abstractions qui ébran-
laient la foi , faisaient le scandale des faibles et contribuaient fort
peu au bonheur de l'humanité.

CHAPITRE V.

L'IMITATION DE JÉSUS- CHRIST.

Je suis de ceux qui pensent que l'Imitation de Jésus-Christ, née


au fond des cloîtres dans la méditation des vertus évangéliques ,
a fait beaucoup plus de chrétiens héroïquement trempés pour les
combats de la vie que toutes ces stériles querelles des thomistes et
des scotistes , et que tous ces in-folio de la scolastique qui dorment
d'un lourd sommeil sur les rayons poudreux des bibliothèques ;
livres morts dont quelques rares initiés remuent seuls la muette
poussière ; livres orgueilleux qui prétendent avoir pénétré les
secrets de Dieu et qui en apprennent moins au peuple sur ses
devoirs que le plus humble verset de l'Évangile.
L'Imitation , livre écrit sans nom d'auteur et qui semble tombé
du ciel comme une protestation contre l'orgueil de la science et
l'immoralité du moyen âge , et comme une céleste invitation à
revenir dans les voies de l'Évangile, d'où le monde semblait s'éloi-
gner pour retourner aux mœurs du paganisme , l'Imitation est le
plus beau des livres qui soient sortis du cœur de l'homme : voilà
le poëme moral du moyen âge , et toute la science scolastique n'est
que peine et affliction d'esprit devant cet adorable livre , boisson
des forts , divine ambroisie qui donne à l'âme un avant-goût du
ciel , et , sans lui faire oublier les devoirs de la vie , la jette aux
pieds de Diců dans l'extase de la contemplation.
O vous qui avez soif de l'infini , détournez vos lèvres de la
science trompeuse et buvez à pleins bords cet enivrant calice des
joics pures de la conscience , et vous qui , par devoir, interrogez la
io
( 146 )
cendre des siècles morts et qui cherchez des armes dans le vicil
arsenal de la dialectique , retrempez souvent votre âme dans les
caux de l'Évangile en méditant l'Imitation , car vous y puiserez
la science des sciences : la science du cœur humain et l'amour
des vertus chrétiennes. Vous y apprendrez surtout à dompter
votre orgueil et à vous humilier devant Dieu.
Nous verrons bientôt la science théologique du moyen âge se
couronner de splendeur , s'incarner dans d'éblouissants sym-
boles et s'entourer de ténébreuses clartés ; mais l'épopée dantes-
que , avec tous ses prodiges d'érudition et de poésie, fera moins
d'honneur au moyen âge que ce code merveilleux de la sagesse
chrétienne qu'on nomme l'Imitation de Jésus- Christ.
Nous sommes heureux de nous rencontrer sur ce point avec un
poëte illustre entre tous , qui va consacrer bientôt, dans son Cours
familier de littérature , quelques - unes de ses plus éloquentes
pages à ce livre unique qu'il a déjà célébré dans ses vers.
Citons- les ces vers , ils nous paraîtront comme une oasis de ver-
dure dans un désert aride :

..... Souvent , desséché par mon affliction ,


Je trempe un peu ma lèvre à l'Imitation ,
Livre obscur et sans nom , humble vase d'argile ,
Mais rempli jusqu'au bord des sucs de l'Évangile ,
Où la sagesse humaine et divine , à longs flots ,
Dans le cœur altéré coulent en peu de mots ,
Où chaque âme , à sa soif, vient , se penche et s'abreuve
Des gouttes de sueur du Christ à son épreuve ;
Trouve , selon le temps , ou la peine ou l'effort ,
Le lait de la mamelle ou le pain fort du fort' ;
Et, sous la croix où l'homme ingrat le crucifie ,
Dans les larmes du Christ boit sa philosophie !

Qui done a fait ce livre? On l'ignore. Les uns prétendent que c'est
un moine italien du nom de Gersen qui vivait au commence-
ment du treizième siècle ; d'autres , avec plus de vraisemblance ,
l'attribuent au célèbre Français Gerson; les autres enfin , avec plus
de vraisemblance encore , à un religieux germain du quatorzième
siècle qui a passé sa vie dans un monastère de notre pays : Thomas
( 147 )
aKempis 1. Quoi qu'il en soit, italien , français , germain ou belge ,
l'auteur de ce livre n'appartient pas à une nation , il appartient
au genre humain tout entier. Il a bien fait de ne pas se nommer.
C'est l'esprit de Dieu qui a dicté cet appendice , j'allais dire ce
complément de l'Évangile , et celui qui l'a écrit sous l'œil de Dieu
en a recueilli la gloire dans la patrie de ses vertus : cela vaut
mieux que les hommages de la terre. En recherchant la gloire des
hommes , il eût manqué à ses préceptes d'humilité chrétienne. En
ne cherchant que la gloire de Dieu , il a trouvé une récompense
impérissable, celle qu'on acquiert en faisant le bien sans vanité
comme sans orgueil.
Il serait merveilleux que l'Imitation eût vu le jour en Italie au
commencement du treizième siècle , au milieu des enivrements
de la science théologique et de la controverse religieuse entre-
tenue et sans cesse avivée par les débats de l'Église grecque avec
l'Église latine. Les Italiens, naturellement ingénieux, s'étaient fait
une haute réputation de polémistes à Constantinople , où ils rivali-
saient de subtilité avec les Grecs dans les détours captieux de la
dialectique. Les Grecs avaient l'avantage d'une langue classique
encore vivante, qu'ils maniaient avec une singulière dextérité ;
les Italiens ne parlaient plus qu'une langue morte, alourdie par
les discussions scolastiques ; mais ils s'exerçaient dans l'étude des
monuments de la Grèce, et plusieurs d'entre eux étaient parvenus
à s'exprimer en grec aussi facilement qu'en latin.
Ainsi se perpétuaient les traditions de l'antiquité païenne , un

1 Monseigneur Malou , évêque de Bruges , a revendiqué pour ce dernier la


paternité de ce livre immortel , et il s'est appuyé sur des autorités plus irré-
futables que celles de Gence. Il y a en dehors des faits deux raisons capitales
qui plaident contre Gerson : l'auteur de l'Imitation est un religieux qui a dù
ensevelir sa vie dans les joies austères de la pénitence, et le chancelier de
l'université de Paris ne s'est retiré du monde que dans ses dernières années ;
l'auteur de l'Imitation est un homme simple d'esprit et riche de cœur, qui n'a
que du mépris pour les vanités de la science, et le Docteur très-chrétien (Doc-
tor christianissimus ), défenseur des libertés gallicanes , était trop savant ,
croyons-nous , pour se détacher à ce point de lui-même. Si grands que soient
ses mérites ,-et personne ne les conteste , on peut douter qu'il eût effacé
son nom d'un pareil monument.
( 148 )
moment effacées en Europe par le triomphe de l'ignorance et de
la barbaric , mais jamais totalement éclipsées , comme on a pu le
croire , pour reparaître tout à coup avec éclat au sortir de l'époque
féodale. Non , le clergé a conservé dans ses bibliothèques et dans
ses écrits les secrets des langues anciennes , et si l'art du style
s'est abaissé dans les savantes élucubrations de la science , jamais
les chefs - d'œuvre connus de la Grèce et de Rome ne furent une
lettre morte pour les hautes intelligences du moyen âge.
!!

CHAPITRE VI.

FRÉDÉRIC II ET INNOCENT III .

Naissance de la poésie italienne en Sicile.

Le treizième siècle , le siècle des grands papes , des grands


moines et des grands rois , le siècle de saint Louis, d'Innocent III ,
d'Innocent IV, de saint Dominique , de saint François d'Assise , de
saint Thomas d'Aquin, de saint Bonaventure , d'Albert le Grand,
de Roger Bacon, vit éclore enfin la langue italienne, formée du
contact des idiomes barbares de la Germanie avec la langue latine.
Si l'Italie fut plus tardive que la France à produire des monu-
ments littéraires dans la langue du peuple , il faut l'attribuer à
trois causes : le despotisme de l'Allemagne qui étouffait sa natio-
nalité naissante ; l'ignorance de la noblesse féodale , indifférente
au gai savoir de la chevalerie; le dédain des savants pour une
langue naïve et familière qui ne se prétait pas à la controverse
religieuse .
C'est à la poésie , en Italie comme chez tous les peuples, que
revient l'honneur d'avoir la première fait entendre sa voix dans
l'idiome populaire , et c'est à l'influence des troubadours que cette
poésie dut sa naissance.
(149 )
Les poëtes chevaleresques de la Provence fréquentèrent , au
douzième siècle, les cours féodales de la Lombardie et y excitè-
rent l'émulation des Italiens , dont plusieurs , parmi lesquels a
brillé Sordello , s'enrôlèrent sous la poétique bannière des trou-
badours. Peu s'en fallut que l'idiome italien ne s'éclipsât devant
le brillant météore de la Provence. Mais les triomphes de la ligue
lombarde sur l'empereur Barberousse avaient hâté les progrès de
la langue italienne. Ce ne fut pas pourtant en Lombardie que la
muse bégaya ses premiers chants .
C'est la Sicile , l'ancienne patrie de Susarion , d'Épicharme et
de Théocrite , qui fut le berceau de la poésie italienne. Deux peu-
ples ingénieux , les Grecs et les Arabes , avaient laissé leurs traces
sur cette terre ardente où tout , plaisirs et vengeances , brûle
comme le cratère de l'Etna. Un prince aussi grand qu'impie , Fré-
déric II , digne d'avoir servi de modèle à celui qui fut le disciple
et l'ami de Voltaire, cultiva le premier, avec ses deux fils , Enzo
et Mainfroi , et son chancelier Pierre Des Vignes , cette poésie
de l'amour sensuel qui effémina l'Italie au profit des tyrans , dont
lui-même il était la personnification sanglante. Ce prince fit courir
de bien grands périls à l'Italie et à l'Église ; mais Dieu veil-
lait sur ces deux causes saintes , et, durant tout ce siècle , une
suite ininterrompue de pontifes légitimement élus , dont la plu-
part étaient à la hauteur de leur mission , fit reculer l'Empire
devant ce rêve de conquête qu'il avait nourri depuis Othon le
Grand. La papauté resta à la tête de l'Italie , à la tête de l'Europe ,
comme à la tête de l'Église , et, grâce à ce pouvoir tutélaire, la
civilisation européenne triompha de la conspiration des princes
de la terre contre les droits de la morale.
Innocent III eut une part immense dans ce grand ouvrage.
C'est lui qui , profitant des interrègnes de l'Empire , affranchit , au
début de ce siècle , la souveraineté pontificale de toute dépen-
dance vis-à-vis de l'Allemagne. Le préfet de Rome , représentant
de l'Empire , reçut de ses mains l'investiture de l'autorité civile.
Mais que de luttes et de malheurs Innocent III avait préparés ,
sans le vouloir, à l'Italic , en élevant à l'ombre de son trône ce
prince ingrat que Célestin III avait nommé roi de Sicile et dont
( 150 )
la reine Constance sa mère avait confié la tutelle au saint- siége !
Jamais , sans la protection du pape , Frédéric II n'eût posé sur sa
tête la couronne de l'Empire. Eh bien , ce protégé d'Innocent III
fut le plus dangereux ennemi de la papauté, tant le pape et l'Em-
pereur étaient faits pour se combattre.
On lit dans la pensée d'Innocent III. Ce grand pontife n'eut que
deux choses en vue : maintenir l'unité de la foi et veiller à la pu-
reté des mœurs. Pour arriver là, le pape avait besoin de puis-
sants défenseurs. Il crut faire de Frédéric II une des colonnes de
l'Église , et s'efforça de concilier ces deux puissances ennemies :
l'Empire et la papauté, dont l'union , dans une pensée commune,
assurait la paix du monde ; mais c'était unir les contraires.
Frédéric II , élevé à l'Empire par la papauté à travers des ob-
stacles sans nombre , se souvint que son père Henri VI l'avait
institué roi des Romains , titre que les Empereurs donnaient à
leurs fils aînés pour leur montrer du doigt la Ville éternelle ,
comme les czars appellent Constantin un de leurs fils pour ne pas
leur laisser oublier le chemin de Constantinople. Le nouvel Em-
pereur se crut maître de l'Italie et rêva de la soumettre tout
entière à son autorité. S'il n'avait eu d'autre sceptre que celui de
Sicile , il pouvait , à force d'habileté , assurer le trône à sa race , en
combattant l'Empire et en donnant la main à la papauté. Mais il
était Empereur et comme tel ennemi des papes ; c'est dire assez
qu'il marcha vers sa ruine et qu'il fut pour l'Italie un tyran.
Innocent III n'eut pas la clairvoyance de l'instinct national. La
leçon des événements aurait dû l'avertir qu'un prince , en deve-
nant Empereur, ne pouvait plus marcher d'accord avec le saint
siége. Othon IV, guelfe par sa naissance, était devenu gibelin
par son élection à l'Empire. Comment donc un Empereur gibelin
de naissance serait-il devenu guelfe par son élection? Innocent III
ne vécut pas assez pour être témoin des perfidies et des trahisons
de son impérial pupille. Ce pontife avait élevé l'autorité du
saint-siége au-dessus des menaces de l'Empire; il avait appris à
Othon IV, à Philippe-Auguste, à Jean sans Terre , à respecter la
morale et les libertés sacrées de l'Église; il avait rallumé, enfin ,
l'enthousiasme des croisades et maintenu en Europe l'unité de la

3
( 151 )
foi. Mais la religion , la poésie et la science curent plus d'obliga-
tions aux ordres de Saint-Dominique et de Saint-François , nés
sous son règne , qu'aux sanglantes croisades de Baudouin de Con-
stantinople et de Simon de Montfort , si désastreuses pour l'huma-
nité et pour les arts. Baudouin avait une grande mission à accom-
plir : unir l'Église grecque avec l'Église latine. Au lieu de cela
que fit-il ? Il ne sut que se faire détester des Grecs et laisser dé-
truire , avec un singulier raffinement de barbarie , les monuments
précieux de l'antiquité classique pieusement conservés par le
respect des âges dans les vastes bibliothèques de l'Empire livrées
aux flammes par les croisés .
Jusqu'à présent , nous n'avons vu que les glorieux résultats ,
les résultats civilisateurs des croisades, et nous avons étouffé le
cri qui s'élevait du fond de nos entrailles devant ces torrents de
sang humain et ces montagnes d'hécatombes sacrifiées au Dieu
de miséricorde et de paix. Nous avons trop oublié les intérêts de
l'humanité pour ceux de la religion et de l'art. Nous avons trop
concédé à ces temps barbares ; nous nous sommes trop identifiés
avec le moyen âge , et nous avons , sinon méconnu , du moins
oublié les droits de la raison. Aujourd'hui en présence de la san-
glante inanité de cette quatrième expédition , si funeste à la poésie
et à l'esprit humain et condamnée par Innocent III lui - même ,
nous disons : La pensée des croisades était une grande pensée ,
mais nos ancêtres en ont fait une épouvantable barbarie, et leurs
triomphes d'un jour, suivis d'éternels et irréparables désastres, ont
prouvé que, pour ne s'être pas conduits en hommes, ils ne s'étaient
pas non plus conduits en chrétiens , et qu'ils avaient tort devant
le Dieu de l'Évangile comme devant le Dieu des armées. Je n'ac-
cuse pas ici le saint-siége. Les papes , en proclamant les croisades
n'ont fait que céder au cri populaire, et ils ont sauvé l'Europe en
travaillant à étendre l'empire de la foi catholique. Les croisés le
plus souvent n'ont réussi qu'à rendre cette double cause odieuse
à l'Orient , en substituant les calculs de l'ambition personnelle
aux inspirations de l'Église. Ah! si dans la chrétienté il n'y avait
eu que des Godefroid et des saint Louis ! mais il y avait des Bar-
berousse , des Frédéric II et des Beaudouin, c'est-à-dire des am
( 152 )
bitieux et des barbares ; et Dieu, qui lit au fond des cœurs , ne
pouvait pas bénir leurs exploits sacriléges.
* Que dire de cette expédition où l'hérésie fut noyée dans le sang
des Albigeois en même temps que la muse brillante des trouba-
dours ? L'art n'est rien sans doute devant la foi , et les intérêts de
la poésie doivent s'effacer devant les intérêts de la religion. Mais ,
si coupables que fussent les Albigeois , était-il nécessaire pour tuer
l'hérésie de massacrer les hérétiques , et ne pouvait-on pas , avec
moins de violence , réprimer leurs désordres ? Saint Dominique
avait entrepris une croisade plus évangélique et , pour combattre
l'erreur , n'employait d'autres armes que la parole et la prière.
Dieu seul peut dire combien il fit de conquêtes sur les champs de
bataille de la conscience. C'est à tort qu'on le donne pour l'inven-
teur des bûchers de l'inquisition. Dominique n'y eut jamais re-
cours , et ses disciples n'ont accepté le rôle d'inquisiteurs que
pour obéir à l'Église. Ce n'est pas l'Église non plus qui a inventé
les bûchers ; cette machine infernale est un instrument politique
que les souverains ont exploité à leur profit. Le premier bûcher
célèbre en matière de foi est celui d'Arnaud de Brescia , et c'est
Barberousse qui l'a dressé. L'inquisition languedocienne, organiséc
par Innocent III , fut atroce dans ses conséquences ; cependant
l'histoire impartiale ne fait pas rejaillir sur la mémoire de ce grand
pontife la responsabilité de ces odieux massacres : Innocent ne
prêchait que la modération. Il a blámé les excès de Montfort ,
comme il avait blamé les excès des croisés de Baudouin à Con-
stantinople ; mais la barbarie a méconnu ses ordres .
Jamais la papauté ne fut plus grande que sous le règne d'Inno-
cent III : Baudouin , en prenant possession du trône de Constan-
tinople , s'était proclamé le chevalier du saint-siége; la guerre des
Albigeois était éteinte ; l'Allemagne , l'Angleterre et la France
avaient fléchi sous l'ascendant du pape. En Italie , la Toscane avait
uni ses forces contre les prétentions de l'Empire ; la souveraineté
pontificale était reconnue dans Rome , et le saint-siége disposait
en maître de la couronne de Sicile. L'Espagne , victorieuse de la
domination des Maures , apportait à l'Église un nouvel appui. Les
milices sacrées de saint Dominique et de saint François mar
( 155 )
chaient , aux ordres de Rome, à la conquête de la foi. Tous les
rois de la chrétienté inclinaient leur sceptre devant la tiare. Que
d'énergie et d'activité il avait fallu à Innocent III pour faire
triompher partout sa suprématie! On ne doit pas s'étonner sans
doute si ce pontife est resté célèbre dans l'histoire du droit canon.
Mais ce qui est plus merveilleux , c'est qu'il ait trouvé le temps
de cultiver aussi la poésie.
L'Église lui doit quelques-unes de ses plus belles hymnes : le
Veni Sancte Spiritus , l'Ave mundi spes , Maria , et le Dies iræ ,
cette urne funéraire où le cœur humain semble avoir déposé toutes
ses larmes et qui retentit à l'oreille effrayée comme la trompette
de l'archange au jugement dernier. On lui a également attribué le
Stabat ; mais il est aujourd'hui démontré que ce cantique sublime
est l'œuvre de Jacopone de Todi , dont nous parlerons bientôt.
A peine Innocent III était-il mort que la papauté apprit à ses
dépens ce que devait coûter à l'Église l'alliance des Empereurs.
Frédéric avait promis d'aller à la croisade. C'est à cette condition
qu'il avait reçu des mains d'Honorius III la couronne impériale ;
mais l'Empereur avait à s'occuper de l'Italie et de l'Allemagne , où
son autorité était mal assise , et il ajournait indéfiniment son ex-
pédition en terre sainte. Il ne fallut rien moins que l'excommu-
nication de Grégoire IX pour le décider à partir. Du reste, un
second mariage l'avait fait héritier éventuel de Jérusalem , et son
ambition trouvait son compte à batailler contre les Turcs. Gré-
goire IX ne tarda pas à s'apercevoir que la religion n'était qu'un
jeu pour cet Empereur qui devait tout à l'Église, et le tonnerre du
Vatican tomba coup sur coup sur cette tête infidèle. Les succès de
Frédéric en Palestine l'avaient enhardi dans ses projets sur l'Ita-
lie, et le pape se vit forcé de faire appel, comme Alexandre III , à
la ligue lombarde, qui sauva une seconde fois l'Italie. Enfin Inno-
cent IV, persécuté par l'Empereur, se réfugia à Lyon , où , dans un
concile général, Frédéric fut excommunić et déclaré déchu du
trône. On l'accusait d'hérésie et d'athéisme. Si , comme tout l'at-
teste , il était réellement coupable de ces crimes considérés alors
comme les plus grands de tous , le pape , dans l'esprit du temps ,
faisait bien de proclamer sa déchéance.
( 454 )
Mais en admirant l'énergie inflexible de ces héroïques vieil-
lards , lumières du droit canon , dont l'un , Grégoire IX , mourut à
cent ans assiégé dans les murs de Rome , la main toujours au gou-
vernail et toujours foudroyante contre son persécuteur, et dont
l'autre , Innocent IV, fut appelé le père du droit et l'organe de la
vérité , il faut reconnaître qu'ils ont exercé avec trop de violence
un pouvoir salutaire qui ne pouvait se maintenir que par la mo-
dération dans la justice. Saint Louis , le plus juste des hommes ,
rappelait le pape à la mansuétude, et s'étonnait à bon droit qu'on
eût condamné un Empereur sans l'entendre. Si Grégoire IX et
Innocent IV avaient gouverné l'Église avec l'esprit de ce doux
agneau qui se nommait Honorius III , Frédéric eût épargné peut-
être à l'Italie et à l'Église le triste spectacle de ces guerres anti-
chrétiennes qui ont désolé tout son règne et qui , en ruinant
l'Empire , ont aussi ruiné sa race. Frédéric ne parvint pas à dimi-
nuer le prestige de l'autorité pontificale en Europe ; mais il réussit
à lui créer de nouveaux ennemis en Italie , à perpétuer ces divi-
sions , ces discordes intestines entre Guelfes et Gibelins , que ne
put apaiser le long interrègne de l'Empire , pendant lequel la pa-
pauté vit diminuer peu à peu sa suprématie européenne et son
autorité si salutaire à l'Italie .
Frédéric passa les dernières années de sa vie à lutter contre
l'arrêt de déchéance qui l'avait frappé. Soupçonneux et cruel, il
fit périr dans les tourments ses plus dévoués serviteurs , et l'on
dit même qu'il mourut victime d'un parricide , tant cet homme
avait amassé de haines sur sa tête.
Croirait-on qu'un règne si troublé fût en même temps le plus
glorieux de l'Italie avant celui des Médicis , et que ce mauvais
prince fût un des plus grands rois de l'Europe au moyen âge ? II
ne lui a manqué que de mieux comprendre son époque et l'esprit
*de l'Italie pour être la plus haute incarnation de la souveraineté
depuis Charlemagne , et pour mériter à jamais l'admiration et
l'amour de la postérité. Il fut le créateur de la poésie sicilienne.
Que n'eût-il pas fait, s'il avait su rester fidèle à l'Église !
Il avait le génie du commandement, il était doué d'immenses
talents et possédait des connaissances universelles. Il savait l'ita
( 155 )
lien, l'allemand , le français , l'arabe , le latin et le grec. La philo-
sophie et l'histoire naturelle lui étaient familières. Il dota la Sicile
de plusieurs établissements d'instruction qui furent de puissants
foyers de lumières. Il créa l'université de Naples , qui devint bien-
tôt la rivale de l'université de Bologne. Ilfit refleurir la célèbre
école de médecine de Salerne. Sa cour de Palerme était le rendez-
vous des musiciens et des poëtes , des jongleurs et des trouba-
dours. Mais ce n'était pas un prince chrétien , c'était un païen ,
un musulman entouré d'un sérail et d'un cortége d'Arabes au
centre même de la catholicité. C'est dire assez quel fut le carac-
tère de la poésie sicilienne sous l'inspiration de cet amant des
plaisirs. L'amour fut le thème unique des chants de la muse ita-
lienne à son aurore , et le malheur voulut qu'au lieu d'exprimer
la passion, on n'exprimât que la fantaisie , et qu'à l'instar des écoles
où l'on enseignait la dialectique, l'amour se réduisît à un langage
de convention plein de subtilités sentimentales où la nature dis-
parut sous l'artifice. Ainsi dès son origine , et grâce à l'influence f

des troubadours , la poésie italienne ne fut qu'un jeu de méca-


nisme, plus ou moins habile par la disposition métrique et l'en-
trelacement des rimes , plus ou moins agréable à l'oreille par
l'harmonie des sons , mais sans qu'on y sentît palpiter la fibre
humaine et sans que les charmes d'une si riche nature vinssent
diversifier par la puissance du coloris la monotonie du fond , en-
richir la pauvreté du sentiment, remplir le vide du cœur. Ce péché
originel de l'art italien viciera les productions les plus pures et
les plus achevées du plus parfait des lyriques de l'Italie , l'immor-
tel Prétarque ; et Dante lui-même , si haut de génie , Dante élevé
à l'école des premiers chantres de l'amour, plus aristotélicien que
platonique , ne trouvera sa grande veine épique qu'en désertant
les sentiers artificiels du lyrisme sentimental des poëtes formés
sur le modèle des bardes siciliens , pour se faire l'écho des événe-
ments de l'Italie au moyen âge , pour descendre aux enfers sur
les pas de Virgile , et monter au ciel sur les traces de Béatrice.
Mais ne devançons pas l'heure du céleste voyage , et parcourons
d'un pied rapide les obscurs et rocailleux chemins par où l'art a
passé en rasant la terre avant d'entrer dans la grande voie reli-
( 156 )
gieuse qui doit le conduire au seuil du monde invisible et au
séjour des éternelles splendeurs .
Une seule pièce nous reste de Frédéric : c'est un chant de ga-
lanterie à la manière des troubadours. Ni le fond, ni la forme
n'offrent rien de remarquable. Il n'y a pas plus de distinction que
de précision ; mais les rimes sont savamment combinées , et c'est
le début de la poésie italienne dans le dialecte sicilien.
Quand on songe que c'est l'œuvre d'un roi et que ce roi a passé
la plus grande partie de sa vie la main sur son épée, l'ode acquiert
une saveur que n'ont pas les maîtres mêmes de la lyre. La poésie
lyrique en Italie aura deux formes : la canzone et le sonnet. La
première n'est que la chanson provençale , forme moderne de
l'ode divisée en strophes d'un nombre indéterminé , mais dont la
première sert de règle à toutes les autres , quant au nombre des
vers , à la mesure età la combinaison des rimes. La canzone de Fré-
déric est de trois strophes de quatorze vers. L'imitation des trou-
badours s'y décèle , non-seulement dans les formes métriques ,
mais jusque dans l'emploi du mot trovare , le ποιεῖν des Grecs :
faire , trouver, créer, inventer.

Pierre Des Vignes. La seconde forme du lyrisme italien ,


c'est le sonnet de quatorze vers , divisés en deux quatrains sur
deux rimes et en deux tereets sur trois rimes, disposées de la
même manière et ne souffrant pas la moindre irrégularité ni la
moindre négligence. D'où vient le sonnet? Son nom est provençal
et équivaut à notre terme de musique sonate ; mais la forme en
est sicilienne, et sa première exécution est sortie de la main du
grand ministre de Frédéric , le chancelier Pierre Des Vignes. Cet
homme , d'un profond savoir et d'un esprit flexible, aussi habile
dans la politique que versé dans la philosophie , la jurisprudence
et les lettres , est un exemple remarquable de l'élévation person-
nelle , de la faveur et de la disgrâce des cours dispensatrices de
la fortune . D'une naissance obscure au sein de la féodalité , ses
talents l'ont élevé aux plus grands honneurs. Frédéric l'avait tiré
de la misère pour en faire son homme de confiance, et un beau
jour, que dis-je ? hélas! un triste jour, Frédéric , trompé par des
( 157 )
courtisans perfides , égaré par la colère et perdant la tête sous
Tarrèt du Vatican, fit crever les yeux à son ministre et le jeta
dans un cachot fétide , où le malheureux , précipité de si haut
dans un tel abîme , se donna la mort pour échapper au déshon-
neur. Son sort est à plaindre : il a payé de sa vie son attachement
à son maître ; mais l'histoire l'a bien vengé. Pierre Des Vignes a
écrit deux canzoni, dont l'une contient des réminiscences d'Ovide,
qui paraît avoir été son auteur favori , et une strophe qu'il adresse
à ses vers, innovation des troubadours importée par lui en Italic.
Le mérite poétique de ces ébauches se réduit à une question de
mécanisme ; mais c'est beaucoup en matière lyrique et à pareille
époque. Sa gloire littéraire est d'avoir inventé le sonnet, date im-
mortelle dans l'art italien .
Nous pouvons passer sous silence les autres noms , d'ailleurs
obscurs , des poëtes siciliens formés par les exemples de Frédéric
et de son chancelier. Qu'il nous suffise d'avoir caractérisé leurs
tendances .

L'éveil était donné à la muse italienne. Aussi , malgré les dis-


cordes civiles et les tyrannies qui ont surgi partout durant l'inter-
règne de l'Empire , après l'extinction de la maison de Souabe , la
poésie lyrique ne tarda pas à passer de la Sicile sur le continent.

CHAPITRE VII .

LES POETES LYRIQUES PRÉDÉCESSEURS DU DANTE .

Dans les différentes contrées de l'Italie , mais surtout à Bologne


et à Florence , on vit fleurir, dès le milieu du treizième siècle, des
chantres d'amour qui polirent peu à peu la langue vulgaire, en
marchant sur les traces des Siciliens et des troubadours. Les plus
renommés de ces poëtes , prédécesseurs du Dante , sont Guido
Guinizzelli de Bologne , qui ennoblit le style poétique en idéali-
sant l'amour, et que l'auteur de la Divine Comédie appelle son
( 158 )
maître dans l'art des vers ; Guittone d'Arezzo , qui mélait la piété à
l'amour et perfectionna le mécanisme du sonnet en le soumettant
à ces lois rigoureuses que Boileau attribue à tort à des rimeurs
français ; Guido Cavalcanti , le plus célèbre de tous et dont les
vers respirent , au milieu des raffinements bizarres d'un amour de
tête , une certaine mélancolie empreinte des douleurs de l'exil et
de la maladie contractée dans un funeste climat.
Ce poëte , victime , comme le Dante , des factions qui divisaient
Florence , avait , dans un pèlerinage à Saint-Jacques en Galice , fait
la connaissance d'une Toulousaine qu'il nomme Mandetta , et qui
devint la Laure de ce Pétrarque du treizième siècle. Il faut dire de
lui, comme de tous les poëtes de ce temps , ce que dit Boileau de ces
fous de sens rassis toujours prêts à mourir, mais par métaphore :
Leurs transports les plus doux ne sont que phrases vaines ;
Ils ne savent jamais que se charger de chaînes ,
Que bénir leur martyre , adorer leur prison ,
Et faire quereller les sens et la raison .

La plupart de ces poésies n'ont pas le sens commun et font tenir


aux yeux , à l'âme et au cœur un langage qui ne parle ni aux
yeux , ni à l'âme , ni au cœur.
Je ne sais si ces poëtes ont jamais connu l'amour, mais s'ils l'ont
éprouvé dans leur vie , à coup sûr ils ne l'ont pas mis dans leurs
vers , qui pleurent sans larmes et sont incapables d'en arracher.
Cavalcanti n'a senti l'accent de la nature que dans ses ballades .
Ses sonnets et ses odes ne sont que des pièces de fantaisie , cu-
ricuses comme œuvres d'art ou plutôt comme jeux de style dans
une langue à peine formée et déjà pleine d'habiletés harmonieuses,
mais entièrement nulles comme œuvres de sentiment. Cette méta-
physique amoureuse qui fait extravaguer tous ces poëtes plus
épris des grâces de leur langue que des charmes de la beauté , a
inspiré à Guido Cavalcanti une canzone célèbre sur la nature de
l'amour où toutes les subtilités de l'école , divisions , subdivisions ,
distinctions , sont rassemblées comme à plaisir dans un traité di-
dactique qui méritait au poëte un bonnet de docteur en amour.
Il croyait sans doute , en descendant avec le scalpel de l'analyse
( 159 )
dans les plus petits recoins de l'âme pour en mettre à nu les fibres
les plus imperceptibles et les mouvements les plus insaisissables ,
il croyait posséder la science du cœur humain , et il ne possédait
qu'une science de mots sans âme puisés dans l'ossuaire de la dia-
lectique. Le poëte était philosophe , et il mit tant d'abstraction
dans ses vers qu'il devenait impossible de distinguer s'il s'agissait
de l'amour du cœur ou de l'amour de l'esprit , de l'amour réel ou
de l'amour platonique. De graves et savants théologiens en firent
des commentaires , et le texte devint inintelligible. Voilà les tours
de force , non de mécanisme, mais de pensée et de style auxquels
se livrait la poésie italienne à son origine. Née du mariage des
poëtes siciliens , fils des troubadours , avec la scolastique , elle n'a
connu à son berceau ni la naïveté de l'enfance , ni la vivacité de
la jeunesse , ni la virilité de l'âge mûr : elle a , dès son premier
âge , porté sur son front les rides prématurées de la vieillesse ; au
cœur et dans l'esprit , les vices de la décadence et de la décrépi-
tude. Ce n'est qu'en grandissant qu'elle a dépouillé le vieil homme ;
mais il lui est toujours resté , jusque dans les plus purs élans du
lyrisme , je ne sais quelle afféterie , voilant sous le fard le vice
originel de sa naissance. La poésie italienne sera une œuvre d'ima-
gination et d'esprit, façonnée par le génie de l'art plutôt que par
la main de la nature. Comme langue , elle semble aussi n'avoir
pas eu d'enfance et être née toute faite sur les lèvres du peuple.
Les passions qu'elle exprime sont des passions ardentes : c'est
l'amour ou la dévotion; mais ces passions , réelles dans la vie , sont
devenues artificielles dans l'art , à force de s'extravaser du cœur
dans le moule harmonicux et brillant des vers. Le dialecte toscan
était le plus beau de tous ; aussi les poëtes toscans , et surtout flo-
rentins, furent-ils les plus nombreux. Le plus illustre , après Guit-
tone d'Arezzo et Guido Cavalcanti , portait le nom du plus grand
des Toscans : il s'appelait Dante da Majano. Qu'a-t-il écrit ? Des
sonnets , des ballades et des canzoni, comme ses prédécesseurs.
S'il l'emporte sur eux , c'est par un excès de recherche et d'effort.
Il inspira pourtant une passion sentimentale à une poétesse sici-
lienne , Nina , qui voulut associer, par un poétique hyménée ,
son nom à celui de son idéal époux et se fit appeler Nina di
( 160
Dante : c'était la Béatrice de cet autre Dante. Ils n'eurent jamais
entre eux qu'un commerce d'art et ne s'étaient jamais vus. Pour
s'éprendre ainsi d'un poëte si peu naturel , il fallait qu'il y eût
dans la langue un mystérieux attrait qui unissait , je ne dirai pas
les âmes , bien que Nina y mît tout son cœur de femme , mais les
imaginations attirées par l'aimant de l'art.

CHAPITRE VIII .

LES POETES FRANCISCAINS .

Nous voici naturellement amené à parler de ce poëte qui, après


avoir cultivé la poésie lyrique , à l'exemple de ses devanciers , avec
plus de puissance et d'élévation , mais souvent avec aussi peu de
naturel , porta tout à coup l'art italien à son apogée , et dépassa
ses contemporains autant que l'aigle planant dans l'immensité des
cicux dépasse l'hirondelle rasant timidement la terre.
Mais pour comprendre Alighieri et la Divine Comédie, il ne
suffit pas de connaître les poëtes voluptueux formés à l'école des
troubadours , il faut connaître aussi et surtout les poëtes religieux
de l'école franciscaine. Les premiers n'ont préparé au Dante que
l'instrument de ses idées ; les seconds lui ont préparé la matière
de ses chants. Nous ne pouvons donc pas les laisser dans l'oubli.
Un grand esprit qui vient de s'éteindre , hélas ! il y a quelques
années , à la fleur de l'âge , Ozanam , a consacré un de ses plus
beaux livres à la poésie franciscaine. Nous le prendrons pour
guide.
Les historiens de la littérature italienne, en retraçant les ori-
gines de la poésie dans la Péninsule , ont trop négligé les francis-
cains , pour n'accorder leur attention qu'aux imitateurs du lyrisme
provençal , plus habiles dans l'art des vers , mais en réalité moins
poëtes que les disciples de saint François.
Malheur aux peuples qui ne s'inspirent pas d'eux-mêmes et qui
(161 )
ne trouvent à leur berceau que l'imitation d'un art étranger !
Leur génic en tutelle n'aura jamais assez de puissance pour par-
courir d'un libre essor et d'un vol hardi les hautes régions de la
pensée. La poésie italienne , qui s'est levée à l'horizon de l'Europe
pour illuminer toutes les sphères de l'imagination , devait accom-
plir toutes les évolutions de l'organisme poétique.
La première est la poésie sacrée , qu'on trouve à l'origine de
tous les grands peuples marchant sous l'œil de Dieu et à la voix
du prêtre dans les sentiers bénis de la civilisation. Orphée a pré-
cédé Homère et lui a préparé les voies en créant le merveilleux
de la mythologie.

Saint François d'Assise. - L'Orphée de l'Italie, le précurseur de


l'Homère florentin , c'est saint François , c'est ce mendiant d'Assise,
le plus riche des Italiens en vertu et en imagination , qui fit plus
à lui seul pour civiliser l'Italie que les plus grands papes, et qui ,
pour ennoblir la langue du peuple , en fit l'organe de la pensée
et du sentiment chrétien. Par je ne sais quelle aberration reli-
gieuse, des cantiques , écrits ou traduits en français , étaient au
seizième siècle une machine de guerre entre les mains du pro-
testantisme. Trois siècles auparavant , saint François , en expri-
mant les choses saintes dans l'idiome populaire, n'avait pas craint
de les profaner. Il est convenu que le latin est la langue de l'Église.
C'est bien, il faut une langue immobile à des dogmes immuables.
Mais les cérémonies du culte ne sont pas destinées aux savants :
elles sont faites avant tout pour le peuple , et les savants eux-
mêmes se font peuple devant le Dieu des faibles , des humbles et
des petits. Or le vulgaire n'entend pas le latin , et s'il s'incline
devant une parole plus haute que son esprit , comme devant le
mystère même de sa foi , sa piété est plus ardente et plus sincère
quand les paroles , portées sur l'aile de la mélodie , révèlent un
sens à son esprit et à son cœur. Les cantiques en langue vulgaire
ne doivent pas remplacer les hymnes latines , mais alterner avec
elles pour l'édification du peuple. C'était là sans doute la pensée
de saint François , et c'est une des causes de la grande popularité
des franciscains. Ils étaient les amis du pauvre , et ils ont relevé
11
( 162 )
la dignité de l'homme en appelant tous les esprits au partage des
trésors de la parole de vie dans la langue qui servait de monnaie
habituelle au commerce des idées. Le Dieu qui veille aux progrès
des arts comme aux progrès de l'Évangile avait voulu que le nouvel
apôtre fût un homme simple et illettré, pour l'unir plus intime-
ment à l'âme du peuple. Savant, il n'eût peut - être jamais écrit
ni parlé qu'en latin ; ignorant , il sanctifia la langue vulgaire en
lui confiant les plus doux mystères de l'âme chrétienne et les plus
sublimes extases de l'amour divin. Mais voyons comment il devint
poëte et le tour que prit son imagination. Fils d'un marchand
d'Assise, sous le beau ciel de l'Ombrie, son père , enrichi en
France , l'avait fait nommer François , en souvenir du pays où il
avait trouvé la fortune. Il fut le premier qui porta ce nom glo-
rieux. La langue française avait commencé dès lors son rôle civi-
lisateur et initié l'Europe aux vertus chevaleresques. La langue
des trouvères , après celle des troubadours , avait pénétré en
Italie, et les romans de Charlemagne et de la Table ronde pas-
sionnaient toutes les imaginations. François hérita des prédilec-
tions paternelles pour la France , et le pays qui avait présidé à
son baptême présida aussi à son éducation littéraire. Le latin lui
était peu familier. Il parlait aussi souvent français qu'italien avec
ses compatriotes et ses disciples. Dans sa jeunesse , il était le roi
des fêtes et des banquets joyeux où triomphait le gai savoir. Plein
des souvenirs de la chevalerie, il aspirait à être prince et avait suivi
en Sicile Gauthier de Brienne , rival de Frédéric. Il eut un jour
un songe ambitieux, où il se vit transporté dans un palais splen-
dide aux murailles couvertes d'armures et de boucliers éclatants.
Comme il demandait à qui appartenait ce domaine , une voix lui
répondit : A vous et à vos chevaliers. Mais voilà que tout à coup ,
par une illumination soudaine , cet homme qui rêvait ces grandes
choses se fait mendiant, et avec la robe de bure , serrée d'une
corde grossière , il parcourt les rues d'Assise qui l'avaient vu na-
guère si brillant de jeunesse. Est-il devenu fou , se dit-on de toute
part ? Et les enfants le poursuivent de leurs huées, lui jettent de
la boue et des [Link] bien , regardez-le sous ses haillons : c'est
la plus belle âme , la plus ardente et la plus pure qu'aient enfantée *
( 165 )
l'Évangile et l'humanité régénérée. Si le monde avait créé beau-
coup d'hommes de cette trempe, les hommes ne seraient plus des
hommes , ils seraient des anges terrestres à faire envie à ceux du
ciel. Quelle était donc la folie de cet homme ? C'était la folie de la
croix. On le rencontrait jetant son cœur en sanglots dans les cam-
pagnes. Qu'aviez-vous donc , ô François ? Ah ! disait-il , je pleure la
passion de Jésus-Christ , mon maître , pour laquelle on devrait
passer toute sa vie dans les larmes. Quand un cœur est épris d'un
tel amour, il faut qu'il se brise ou qu'il éclate en des transports de
céleste joie , d'ineffable douleur.
Tous les saints sont des poëtes, car ils ont le ciel dans leur âme
et ils entendent les concerts des anges. Mais la plupart , soit humi-
lité , soit pudeur , soit impuissance , ne communiquent pas à la
terre des ravissements que Dieu seul est digne de recueillir , que
lui seul peut comprendre et lui seul récompenser.
Saint François était né poëte, et il avait trop d'amour pour ren-
fermer dans la contemplation solitaire les trésors de son cœur.
L'amour de Dieu lui inspira l'amour des hommes , et il créa une
milice sacrée destinée au soulagement de l'humanité souffrante.
Comme Jésus- Christ son maître , il se fit l'ami des faibles , des mal-
heureux , des déshérités de la fortune. Pour relever le pauvre, il
descendit jusqu'à lui et ne dédaigna pas de tendre la main comme
le plus humble mendiant. Par là il apprit aux misérables comment
on honore la misère et comment on remplace les biens de la terre
par les biens de l'âme ; par là aussi il apprit aux grands à se mon-
trer généreux en vénérant les pauvres dans sa personne. C'est la
seule solution possible du problème de la misère, et la religion
du Christ seule en a le secret. Vous dites que l'aumône humilie :
oui , quand c'est l'homme qui la donne, mais jamais quand c'est
le chrétien. Voyez l'exemple de saint François. Cet homme qui ,
dans sa jeunesse , avait rêvé les splendeurs des palais , rassemble
autour de lui une troupe de mendiants et les nomme ses paladins
de la Table ronde. Le voilà donc ce nouveau chevalier enrôlé sous
l'étendard du Christ. La dame de ses pensées, c'est la plus humble
des femmes , mais c'est aussi la plus belle, car son âme est divine ,
et sur son front modeste brille le signe des élus : c'est la pau
( 164 )
vreté. Voilà l'épouse qu'il s'est choisie entre toutes les reines de
la terre , et pour la célébrer, il emprunte la lyre comme un trou-
badour pour chanter la beauté qu'il adore. Vous vous imaginez
peut- être que c'est là un de ces artifices de l'art en décadence
qui personnifie l'abstraction faute de trouver dans la réalité un
objet digne des chants de la poésie. Détrompez-vous , car jamais
fille d'Ève, dans les brûlants transports d'un amoureux délire ,
ne fut aimée dans son âme, ni chantée avec plus de passion par
les enfants de la lyre que madame la Pauvreté 1, par le mendiant
d'Assise. Il faut l'entendre prier Dieu pour elle! Mais pourquoi
l'aimait-il par-dessus toute chose d'ici-bas? C'est qu'elle fut l'épouse
de l'Homme-Dicu qui s'est éteint dans ses embrassements sur la
croix où mouraient les esclaves .
Ombre d'Arnaud , sortez de votre tombe , et contemplez ce
nouveau juste ! Voilà l'Église primitive avec toutes ses vertus , non
pas l'Église vaincue , l'Église des catacombes que vous aviez rêvée
au profit du despotisme , mais l'Église militante et triomphant par
ses vertus du mal qui l'environne et l'assiége. Si la misère sociale
pouvait être déracinée de la terre , elle le serait par l'amour des
hommes dans l'amour de Dieu.
Saint François compléta l'œuvre des papes. Ceux-ci avaient fait
respecter le droit contre la violence : les droits de l'Église et les
droits des peuples contre le despotisme féodal; François imprima
au cœur des Italiens le respect du devoir , le respect de Dieu et
de l'humanité. Les papes, pour faire régner le droit , avaient
exercé la justice avec une énergie qui parfois dépassait les bornes ;
saint François fit régner la miséricorde , et de tous les disciples
du Christ dans ces ages barbares , c'est lui qui se rapprocha le
plus de son divin modèle par l'évangélique bonté de son âme.
Sa bonté fut si grande et si grand son amour, qu'il ne lui suffisait
pas d'aimer Dicu et les hommes avec la tendresse d'un fils pour
son père et d'un frère pour ses frères : il aimait aussi avec la
même tendresse la nature, notre mère à tous. C'est à ce signe
qu'on reconnaît les poëtes. Mais François n'aimait pas la nature

1 C'est l'expression de saint François.


( 165 )
comme un artiste qui n'y cherche que les couleurs de son tableau ,
le cadre où il doit jeter ses personnages, il l'aimait comme il aimait
les hommes , parce qu'il aimait Dieu; il l'aimait comme un enfant
aime sa mère , avec simplicité , avec candeur, avec naïveté. Voilà
enfin cette qualité précieuse qui n'apparaît que dans l'enfance ou
dans la jeunesse des littératures , mais que les peuples vieillis ne
connaissent pas , et dont ils ne peuvent goûter pleinement les
charmes : la naïveté.
Je disais tout à l'heure que la poésie italienne à son berceau
n'eut pas cet aimable caractère qui est l'instinct même du génie :
j'entendais parler des chantres de l'amour sensuel, imitateurs des
troubadours. Le chantre de l'amour divin est le plus naïf des
poëtes , et je dirai même le plus naïf des hommes ; mais sa naïveté
n'est pas une qualité native : c'est une inspiration du ciel. La
nature est vivante pour lui , il en sent palpiter l'âme dans tous les
êtres qui composent l'univers , de l'insecte à l'homme , de la plante
à l'étoile , de la terre au ciel. La nature est sa mère et tout ce
qu'elle renferme est sa famille , ses frères et ses sœurs. Tous les
êtres créés ne sont-ils pas nés d'un père commun et n'ont-ils pas
entre eux des rapports intimes , une parenté secrète ? ne por-
tent-ils pas tous le sceau de l'esprit divin qui les a enfantés ? Qui
done peut rester indifférent à la plus humble de ces créatures
sorties des mains de Dieu ? Et cependant les poëtes seuls et les
hommes de Dicu ont compris les harmonies de la nature physique
et morale , et comment tout s'enchaîne dans le plan de la création.
Le physicien formule les lois des corps , mais il n'étudie que les
phénomènes ; le philosophe pénètre la substance ou s'arrête aux
phénomènes dans ses courtes pensées , mais toujours ses froids
raisonnements restent dans l'abstraction et ne vont pas jusqu'à
la vie. Le poëte a des intelligences mystérieuses avec la nature
inanimée , et il n'est pas jusqu'au moindre brin d'herbe agité par
le vent qui n'ait son mot à dire dans la nature et sa corde vibrante
dans la poitrine sonore des chantres divins. Le poëte parle à la na-
ture et la nature lui répond , et tous les ètres à sa voix chantent
un cantique à l'Éternel. François s'arrêtait devant les forêts , les
rochers , les vignes, les moissons , les plaines, les ruisseaux et les
( 166 )
fleuves pour leur donner son salut fraternel et leur recommander
d'être fidèles au Créateur. Il écoutait l'harmonie des vents et des
tempêtes , ces grands musiciens de l'orchestre de Dieu. Les fleurs
avaient pour lui des couleurs et des parfums mystiques qui re-
muaient son âme , et ses pensées , comme un essaim d'abeilles , se
posaient sur leur doux calice pour y butiner un peu de ce miel
qu'il versait de ses lèvres dans le cœur de ses frères. Il conversait
ainsi avec les fleurs et les prêchait quand il les voyait en grand
nombre, comme si elles s'étaient rassemblées pour l'entendre.
Mais il aimait surtout les animaux , qui ont plus de rapport avec
l'homme dont ils sont les compagnons et les serviteurs et presque
toujours , hélas ! les victimes. Sa bête de prédilection était l'agneau ,
symbole du Christ par son innocence et sa douceur. François pou-
vait appeler les agneaux ses frères , car il était lui-même le plus
tendre agneau du sacré bercail; il ne pouvait souffrir qu'on fit
du mal à ces pauvres bêtes. La légende rapporte qu'ayant un jour
rencontré un marchand qui portait deux agneaux liés et sus-
pendus sur son épaule pour les conduire à la boucherie , François
donna son manteau pour les racheter, puis ne sachant qu'en faire,
les rendit à leur maître , en lui faisant promettre de ne pas les
vendre et de les nourrir avec soin. Les grandes âmes qui vivent
dans la solitude sont naturellement sympathiques aux animaux, et
les animaux à leur tour , sentant bien qu'ils n'ont plus affaire à
leurs bourreaux, dépouillent leur férocité et leur sauvagerie ,
rendent à l'homme tendresse pour tendresse et reconnaissent en
lui le roi de la création.
Saint François , par un don de la grâce , était revenu à la con-
dition primitive de l'homme au sein de la nature. Partout les
animaux dans les champs accouraient sur son passage pour saluer
l'homme de Dieu et recueillir sa parole. Les oiseaux battaient des
ailes à son approche et fêtaient en chœur sa bienvenue. Un jour
il adressa la parole à ce petit auditoire ailé : « Petits oiseaux , mes
frères , dit- il , louez bien votre Créateur et aimez-le toujours ; car
il a pourvu à tous vos besoins : il vous a donné des plumes pour
vous vêtir et des ailes pour voler. Il vous fait planer dans les
libres champs de l'air , vous fait trouver un refuge dans les mon
(167 )
tagnes et les vallées, et bâtir vos nids dans les grands arbres .
Vous ne semez ni ne moissonnez , et Dieu vous nourrit et vous
abreuve dans l'eau des fleuves et des fontaines. » Et les oiseaux ,
selon ses propres paroles , se redressant avec fierté , agitaient leurs
ailes et inclinaient leur tête en signe de joie et de respect. Le saint
homme les effleurait de sa robe en marchant , et ses petits frères
semblaient s'attacher à ses pas. Il les bénit enfin , et faisant sur
eux le signe de la croix , il leur permit de s'envoler, et les voilà
qui entonnent un divin concert. Il s'accusa de négligence en
voyant les oiseaux si attentifs à sa parole ; et il regretta de ne pas
les avoir prêchés plus tôt. Ne riez pas , car vous venez d'entendre
le prêtre et les chantres de la création célébrer Dieu sous la voûte
du ciel dans le temple de la nature. Les oiseaux ont reconnu le
ministre du ciel et ils ont fait silence pour écouter sa voix , comme
ils font silence pour écouter Philomèle.
François était aussi musicien que poëte. En écoutant chanter
le rossignol , il fut un jour touché jusqu'aux larmes , et , rivalisant
avec le chantre des bois , chanta les louanges de Dieu. Vaincu
dans la lutte , il félicita l'oiseau vainqueur. A la fin de sa vie , il
désirait , pour récréer son esprit, entendre à son oreille quelques
chants mélodieux. La règle s'y opposait; mais les anges vinrent
au-devant de ses désirs , et au milieu d'une nuit où il avait pro-
longé ses veilles , un luth merveilleux résonna sous ses fenêtres.
On ne voyait personne, et François , ravi en Dieu , crut entrer dans
le ciel au bruit des saints concerts. Quelle nature de poëte ! et
quelle différence avec ces imitateurs de l'art provençal qui sem-
blent oublier leur patrie pour enseigner à la jeunesse l'art de
passer sa vie aux pieds des femmes , dans les raffinements égoïstes
de la volupté dont les tyrans seuls recueillent les fruits.
Cette Italie si pittoresque et si riche n'apparaît jamais dans
leurs vers. Saint François , qui n'est pas non plus un poëte des-
criptif et qui ne peint que son âme, s'est du moins inspiré de la
belle nature qu'il contemplait dans ses extases solitaires. Homme
du Nord , il n'eût peut-être regardé Dieu qu'en lui-même; homme
du Midi , il chercha Dieu dans la nature physique comme dans la
nature morale , et son beau pays resta incrusté dans son imagi
( 168 )
nation . C'est que l'Ombric est une terre aimable et splendide avec
son doux climat , ses rochers grandioses , ses forêts silencieuses ,
ses cascades retentissantes , ses rivières tranquilles , ses champs
féconds , ses plaines et ses montagnes qui se regardent avec amour.
Ce paradis terrestre où l'âme sous un ciel serein s'élève si natu-
rellement à Dieu , était bien digne de voir naître dans son sein cet
homme primitif, ce nouvel Adam , type de l'homme rentré en grâce
avec Dieu et en harmonie avec la création rendue docile à sa voix.
Quand l'homme cherche la solitude pour fuir la méchanceté
des hommes , devant ces ineffables beautés et cette innocence de
la nature, au milieu de ces animaux qu'il aime et dont il est aimé ,
il doit éprouver une singulière antipathie pour l'humanité dé-
chue ; mais quand l'homme ne cherche dans la solitude que la
voix de Dieu , il sent grandir son amour pour ses semblables dans
l'amour qu'il porte à tous les êtres , et l'harmonie qu'il voit ré-
gner dans la nature , il s'efforce de l'établir parmi les hommes.
C'est la mission civilisatrice de saint François dans ce temps de
haine, de tyrannie et de vengeance , qui vit , après les guerres
sacriléges de Frédéric II et de Mainfroy , les atrocités d'Éccelino ,
contre lequel l'Église dut entreprendre une croisade ; le supplice
effroyable d'Ugolin, périssant de faim avce ses fils par ordre d'un
archevêque ; les vêpres siciliennes enfin , provoquées par le gou-
vernement tyrannique de Charles d'Anjou , qu'un pape français
avait mis à la tête d'un peuple italien. C'est quand l'œuvre de
l'Église était menacée de disparaître dans une mer de sang, quand
l'Italie ressemblait à un immense abattoir, que saint François dé-
livrait les agneaux de la boucherie , qu'il montrait les bêtes en
paix avec l'homme et répandait ses tendresses sur la nature en-
tière. Quelle leçon ! et que de discordes populaires furent apai-
sées à la voix de cet homme , ange d'amour descendu du ciel pour
réconcilier les hommes entre eux, en les rappelant à l'Évangile et
au pardon des injures ! Pour cela sans doute la prédication jouait
un plus grand rôle que la poésie; mais tout était poésie dans la
vie de saint François. Les trois grandes sources d'inspiration :
Dieu , l'homme , la nature , débordaient de son cœur comme d'un
vase trop plein.
( 169 )
Restait la question de l'art. Les cantiques de saint François , qui
sont des actes religieux et non des exercices littéraires , brillent
par la simplicité , la naïveté et la précision du style. La versifica--
tion accuse parfois une main inexercée; le tour d'imagination est
chevaleresque , original , passionné. On sent que ces élans poéti-
ques sont sortis tout brûlants de l'âme inspirée d'un ascète. Le
premier de ses chants et le plus célèbre est le Cantique du soleil,
soumis à un rhythme musical par un des premiers disciples du
saint pénitent, frère Pacifique , ainsi appelé parce qu'il était allé
chercher la paix après les bruits et les orages du monde, car il
avait joui d'une grande renommée et mérité le titre de Roi des
vers , quand il suivait l'école des troubadours. Quel était son
nom dans le siècle? Nul ne le sait ; il prit soin en entrant dans le
cloître d'effacer les traces de sa gloire mondaine. Il n'est resté de
lui que ce curieux monument , où son nom est associé à celui de
saint François , et qui marque la date des premiers chants sacrés
dans la langue italienne et peut-être le premier essai de musique
religieuse en dehors du mode grégorien.
Un autre chant lyrique d'une versification plus régulière , où
sans doute le Roi des vers avait mis la main, est destiné à perpé-
tuer la mémoire de la vision miraculeuse du pénitent d'Assise ,
quand , sur le mont d'Alvernia , un ange lui apparut vêtu de six
ailes de feu et attaché à une croix. Abimé dans son extase , il res-
sentit une si grande joie et une si vive douleur que ses mains et
ses pieds furent percés de clous. C'est un fait que d'innombrables
témoins ont attesté sous la foi du serment. Saint François a écrit
en traits de feu le récit poétique de cet événement mémorable. On
dirait un chevalier luttant dans un assaut suprême contre un bras
invincible. Il est terrassé par une lance amoureuse qui le traverse
de part en part. Puis , reprenant ses forces , il fait la guerre au
Christ , et chevauche sur son terrain pour se venger de sa défaite.
Puis il fait un pacte avec son vainqueur qui ne l'a vaincu que par
amour. « L'amour m'a mis dans la fournaise , l'amour m'a mis dans
la fournaise ; il m'a mis dans la fournaise d'amour. » Cette figure
enthousiaste de la répétition , où l'âme se fait écho à elle-même
pour redire ce qu'elle voudrait se dire éternellement , n'est certes
( 170 )
pas une habileté d'artiste dans la bouche de saint François , c'est
le feu de l'amour divin qui s'exhale , et le poëte, dans son imagi-
nation délirante , évoque en vain des paroles de flammes pour
exprimer l'inexprimable. Arrêtons-nous devant ces mystères de
l'âme : ils ont aussi leur pudeur.
L'œuvre de saint François ne pouvait être considérable. Il avait
mieux à faire qu'à passer son temps à versifier; mais son inspira-
tion religieuse ne fut pas perdue pour son siècle. Les arts ont
trouvé dans son tombeau comme dans sa vie l'étincelle sacrée qui
allait embraser le génie italien et faire surgir d'immortels chefs-
d'œuvre d'architecture , de peinture et de poésie. Deux églises
superposées s'élevèrent sur la tombe du saint pénitent, pour
porter jusqu'au ciel la reconnaissance populaire , et les grands
faits de sa vie se gravèrent sur la toile et sur les fresques vivantes
de Cimabue et de Giotto. Toute une école de poëtes se forma
parmi les disciples du mendiant d'Assise. Après le frère Pacifique
ce fut saint Bonaventure et le plus illustre de tous , Jacopone de
Todi.

Saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin. - L'ordre de


Saint-François fut créé pour éclairer le peuple comme l'ordre de
Saint-Dominique pour éclairer les classes lettrées de la société.
Les dominicains eurent pour mission de faire connaître Dieu ; les
franciscains de le faire aimer ; ainsi les uns agissaient sur l'esprit ,
les autres sur le cœur. Voilà pourquoi les premiers furent avant
tout des savants et les seconds des poëtes. En établissant cette
distinction entre les deux grands ordres religieux du treizième
siècle , je ne veux qu'indiquer une tendance manifeste. Il y eut
parmi les dominicains comme parmi les franciscains des hommes
assez grands pour agir sur toutes les puissances de l'âme , et
s'adresser tour à tour , quelquefois en même temps , à l'esprit
et au cœur .

Le restaurateur de l'ordre de Saint-Dominique, en notre siècle ,


porta dans l'éloquence sacrée autant de poésie que de science ;
mais sa parole ne s'adressait qu'à un auditoire d'élite et n'était
pas faite pour le peuple. Cette grande voix, dont le monde catho
( 171 )
lique pleure en ce moment la perte , ne fut pas la seule à unir
le mysticisme au dogmatisme religieux. Saint Bonaventure avait
donné le même exemple dans sa chaire de l'université de Paris ;
mais le grand docteur, fidèle aux traditions de saint François , fai-
sait passer la science par l'imagination et par le cœur avant de la
faire passer par l'esprit. Saint Thomas d'Aquin son rival , suivantt-
les traditions de saint Dominique, se fit l'organe de la vérité, et ,
en enseignant la foi ne poursuivit qu'un but : subjuguer la raison:
Il avait pourtant aussi un cœur de feu. Jamais vocation plus di-
vine n'apparut parmi les enfants des hommes. Il n'avait que dix-
sept ans quand il résolut de quitter le monde pour préparer son
âme à ce sublime apostolat de la science et de la sainteté , qui en
fit le plus savant des saints et le plus saint des savants , selon
l'expression d'un historien. Il appartenait à une des plus illustres
familles de l'Italie , la famille des comtes d'Aquino. Sa mère , dé-
solée de sa résolution, s'efforça vainement de le retenir par ses
larmes; ses frères , officiers distingués à la cour de Frédéric II ,
lui suscitèrent des obstacles insurmontables à tout autre qu'à cet
enfant héroïque ; ses sœurs , qu'il aimait comme la moelle de ses
os, se jetèrent à ses pieds pour vaincre sa résistance et ne gagnè-
rent qu'à se faire religieuses avec lui. Enfin , pour dernière sé-
duction, une femme éclatante de beauté se présenta dans sa
chambre et tendit des piéges à son innocence. Le jeune homme ,
pour répondre à ses caresses , la poursuivit avec un tison en-
flammé. Puis traçant en traits de feu une croix sur le mur , il se
jette à genoux pour remercier Dieu de sa victoire ; et pendant
qu'il était en prière, un ange apparut lui ceignant les reins. Tout
fut dit : l'âme était maîtresse de la chair et du sang. Cet homme
n'était pas un homme , c'était un esprit. Il fut soustrait à toutes
les séductions du monde. L'innocence , ô prodige, fut pour lui le
prix de la lutte ! Dieu avait voulu accorder le privilége d'une éter-
nelle innocence à ce grand esprit, pour lui permettre de sonder
d'un œil calme tous les abîmes de la vérité. N'y avait-il pas là une
poésie? Oui certes , et la plus grande des poésies , car elle venait
du ciel. Saint Thomas a écrit des hymnes d'une grande élévation ,
parmi lesquelles on distingue les belles proses de la Fête-Dieu ou
( 172 )
du saint sacrementdont il a étél'organisateur. Mais le glorieux élève
d'Albert le Grand avait donné à son esprit une autre direction ,
et ses œuvres scientifiques , où il atteint pour son temps les der-
nières limites du savoir, ont formé des théologiens et des philoso-
phes , mais non pas des poëtes , car l'imagination et la sensibilité
n'ont aucune part dans ces monuments de raison , construits par
la logique sur l'indestructable base de la révélation et de la foi.
Je n'en fais pas un reproche à saint Thomas : la démonstration
de la vérité n'a jamais rien eu de commun avec la poésie, qui
contemple et médite , mais ne raisonne pas.
M. Ozanam a appelé la Divine Comédie la somme philoso-
phique et littéraire du moyen âge , et le Dante le saint Thomas de
la poésie. C'est une superbe assimilation ; mais elle ne prouve
qu'une chose, c'est que saint Thomas a formé l'esprit théologique
et philosophique du Dante. La poésie qui dormait au fond de
l'âme d'Alighieri, ce n'est pas l'auteur de la Somme qui l'a éveillée,
c'est celui qui intitulait ses œuvres les Six Ailes des Séraphins ,
les Sept Chemins de l'Éternité, l'Itinéraire de l'Ame à Dieu; c'est
saint Bonaventure et l'école franciscaine. Bonaventure et Thomas ,
quel contraste et pourtant quelle similitude entre ces deux hommes,
qui résument en eux toute la gloire de la science et de la vertu
chrétiennes au moyen âge : tous deux ils furent chastes comme des
anges , et tous deux ont mérité ce nom d'ange par l'élévation du
génie ; mais il y a des degrés dans la hiérarchie des esprits célestes,
et le Docteur séraphique était plus près de Dieu que le Docteur
angélique. Tous deux ils ont vu la vérité : l'un par la raison,
l'autre par le cœur. On dirait que le premier a été envoyé parmi
les hommes pour expliquer logiquement la pensée divine; le se-
cond pour faire admirer et pour faire aimer la beauté incréée
qu'il semble avoir contemplée face à face , et dont il retrouve par-
tout dans la nature et dans la conscience les divins attributs .
Celui-ci représente done l'idéalisme contemplatif, l'intuition, le
mysticisme ; celui-là le réalisme dogmatique, le raisonnement, la
déduction. Bonaventure , en un mot, est le Platon de la théologie;
saint Thomas en est l'Aristote ; mais ils sont tous deux aussi supé-
rieurs à Aristote et à Platon que la foi est supérieure à la raison.
( 173 )
Malgré la diversité de leurs tendances , ces deux génies sublimes
poursuivaient un même but : la glorification de Dieu. Et comme
s'ils avaient été faits pour se compléter l'un par l'autre, et comme
s'ils devaient être à jamais unis dans l'admiration des hommes ,
ils ont vécu à la même époque , professé dans la mème chaire à
l'université de Paris , et ils sont morts dans les mêmes circon-
stances : l'un en se rendant au concile général de Lyon , l'autre
au sein du même concile. Enfin , pour dernier rapprochement, ils
étaient nés tous deux dans un château, et tous deux ont renoncé
aux richesses de la terre pour les trésors du ciel.
Toutefois le plus détaché des honneurs ne fut pas le disciple
du Pauvre d'Assise. L'humilité de Thomas , refusant toutes les
dignités de l'Église , et même l'archevêché de Naples , pour rester
simple professeur, fut plus grande et plus rare que celle de Bona-
venture , acceptant le chapeau de cardinal des mains d'un pape
qu'il avait fait lui-même. Cependant gardez-vous bien de penser
que l'illustre franciscain quitta la bure pour la pourpre. Devenu
chef de son ordre , on le trouva occupé à laver les écuelles du
couvent quand on lui apporta les insignes du cardinalat. C'est pour
servir plus efficacement les intérêts de l'Église et pour obéir au
souverain pontife qu'il consentit à revêtir la pourpre ; mais quand
il avait accompli sa tâche officielle, il reprenait son humble cos-
tume et gardait toute l'austérité de la règle.
Voilà les deux grandes lumières de l'Italie et de l'Église à l'épo-
que de saint Louis, la plus glorieuse du moyen âge ; mais l'un
est inspiré par le Verbe et l'autre par l'Esprit de Dieu : la vérité
et l'amour. Bonaventure , c'est la science inspiratrice , c'est la
poésie théologique. Dante apprit à son école le symbolisme , l'in-
tuition, l'amour divin : le symbolisme, qui ne voit dans le monde
sensible que des échelons pour monter à Dicu et personnifie l'idée
divine dans l'image allégorique ; l'intuition , qui est le ravissement
de l'âme dans la contemplation de la souveraine beauté; l'amour,
qui est l'union mystique de l'âme avec Dieu dans les brûlantes
ardeurs d'un céleste hyménée. Saint Bonaventure ne s'est pas
borné à montrer le chemin de la poésie qui conduit à Dieu ; il est
descendu des hauteurs de la métaphysique pour déposer une cou
(174)
ronne d'immortelles sur la mémoire de saint François , et pour
prier aux autels de Marie. Sa Légende de saint François est le chef-
d'œuvre des récits légendaires , par l'intérêt que l'auteur y a su
répandre , autant que par l'attrait d'une vie si féconde en mer-
veilles. Il semble que la terre et le ciel forment un concert autour
de son héros pour chanter ses vertus. Les plus grandes comme
les plus naïves images ne peuvent épuiser l'admiration du poëte.
Il faut en citer un trait d'une grâce incomparable. « Les alouettes,
ces oiseaux amis de la lumière et abhorrant les ténèbres , à l'heure
où l'âme du saint homme s'envolait vers les cieux , tandis que
régnait déjà le crépuscule de la nuit, vinrent en grand nombre
se poser sur son toit , et tourbillonnant avec une joie singulière,
rendaient le plus aimable et le plus éclatant témoignage à la gloire
du saint qui avait coutume de les inviter à chanter les louanges
divines ! >>>
L'auteur parle en historien , mais il a l'imagination et l'âme
d'un poëte. Il ne manque guère à ce livre, dit M. Ozanam , que
la versification pour l'appeler un poëme. Nous n'admettons pas
cette restriction : il ne manque rien à ce livre, pas même la ver-
sification , pour l'appeler un poëme. On ne peut y regretter qu'une
chose : c'est qu'une vie si populaire soit écrite en latin, dans un
latin facile sans doute , mais au-dessus de l'intelligence du peuple.
Il faut ajouter, pour la justification de l'auteur, que le latin en ce
temps-là était encore compris par la majeure partie des popula-
tions de la Péninsule , et que Bonaventure , pour éterniser la mé-
moire du fondateur de son ordre et le faire connaître à la chré-
tienté tout entière , devait emprunter la langue de l'Église. Ce
livre a servi de fondement aux arts du dessin , comme à la poésie
populaire des Petites Fleurs de saint François , écloses au soleil
du quatorzième siècle pour parfumer la vie de saint François et
de ses compagnons , de sainte Claire et de saint Antoine.
Bonaventure ne s'est pas borné à exhaler en prose son âme
harmonieuse. Un cœur si tendre ne pouvait pas se borner à aimer
Dieu et les hommes , et un cœur si chaste ne pouvait aimer d'autre
femme que la plus pure et la plus vertueuse des filles d'Ève , la
Vierge sans tache , la mère du fils de Dieu, la reine du ciel. C'est
(175)
lui qui , le premier,fit donner au bronze le salut de l'ange à Marie,
en instituant l'Angelus dans les églises de son ordre.
Mais la note aérienne de l'airain sonore ne parlait pas assez au
cœur brûlant de Bonaventure. Ilfit résonner sous ses doigts en
l'honneur de Marie la lyre chrétienne et la harpe de Solyme. Nous
avons de lui un doux et pieux cantique en vers syllabiques rimés ,
où les grandes et gracieuses images de la nature et de la Bible , qui
expriment la beauté , l'éclat , la pureté , l'innocence , la sainteté,
sont enchassées comme les perles d'un diadème ou tressées comme
une guirlande mystique de fleurs et d'étoiles autour du nom de
Marie. C'est un cantique d'amour écrit pour l'oreille du peuple ,
dans un latin d'une simplicité charmante , que Corneille a traduit
d'une main pieuse en vers français , comme il avait traduit l'Imi-
tation , pour consacrer à Dieu les restes d'un génie qui semblait
se régénérer au souffle de l'Évangile.
Saint Bonaventure n'a écrit qu'en latin. Ceux qui après lui ont
repris la lyre de saint François n'ont plus chanté pour le peuple
que dans sa langue.

Jacopone de Todi. Le plus grand des poëtes franciscains


précurseur et contemporain du Dante est Jacopone de Todi. Sa
vie est le plus curieux et le plus étrange de ses poëmes , car c'était
un fou sublime, comme le sont tous les hommes dont la tête est
au ciel et plus souvent dans les nuages; mais celui-ci savait en
dégager la foudre; il en fut atteint lui-même en entrant dans la
vie religieuse.
Jacopo de Benedetti appartenait à une famille noble de Todi,
patrie du pape Martin Ier. Après une jeunesse turbulente et dis-
sipée , il devint un des jurisconsultes les plus distingués de l'Italie.
Il avait , par des moyens plus hábiles qu'honnêtes , réparé sa for-
tune ébréchée et s'était uni à une jeune personne de haute nais-
sance , aussi riche qu'aimable , aussi belle que vertueuse. Un jour,
elle assistait à des jeux publics , montée sur une estrade préparée
aux nobles dames de Todi. Tout à coup les planches se brisent.
Onjette des cris. Jacopo le jurisconsulte accourt et prend dans ses
bras sa femme évanouie. Il veut entr'ouvrir ses vêtements ; elle le
( 176 )
repousse par pudeur. Jacopo l'emporte loin de la foule. Il délie sa
robe. Qu'aperçoit-il? un cilice ! sous les habits de l'opulence ! Et
c'est lui sans doute qui , par sa vie en dehors et par ses injustices,
avait provoqué ces mortifications. C'était un avertissement de la
Providence. Jacopo le comprit , vendit ses biens , les distribua
aux pauvres et dit au monde un éternel adieu. La douleur et le
repentir le saisirent par la gorge et le sccouèrent si violemment
qu'il semblait avoir perdu la tête. Il s'était jeté sur les livres saints
pour en arracher les secrets. Il n'y avait trouvé que charité, hu-
milité , renoncement. Il parut dans les rues en haillons comme le
mendiant d'Assise , et il fut accueilli par les huées des enfants du
peuple. Au milieu d'une fète , il s'était mis à marcher à quatre
pattes , presque nu , chargé d'un lourd fardeau , la bride au cou.
On le surnomma Jacques l'Insensé : Jacopone , nom qu'il devait
rendre à jamais célèbre. La foule s'attroupait sur son passage, et
quand on l'avait suffisamment montré aux doigts , il se retournait
et haranguait la multitude, rappelant avec une éloquence indignée
les hommes à leurs devoirs . Il était entré dans le tiers ordre de
Saint-François , milice laïque qui n'engageait qu'à deux choses :
être pauvre et charitable. Jacopone se plongea tout entier dans la
théologie ; mais il était du bois dont alors on faisait les bûchers :
il avait le tempéramment d'Arnaud de Brescia et de Savonarole.
Pour échapper à l'hérésie et discipliner la fougue de son carac-
tère, il alla frapper à la porte d'un monastère de saint François. On
hésita d'ouvrir, car on redoutait les folies de l'Insensé. Jacopone
composa alors deux pièces de vers , l'une en latin, l'autre en italien.
La séquence latine était un exercice de rhétorique , de la rhéto-
rique du temps , qui n'apprenait à faire que du latin et du latin
sacerdotal. La pièce italienne était un chef-d'œuvre d'originalité,
d'humilité et de hardiesse, un mélange de piété ardente et de satire
contre les témérités et les subtilités de la science du moyen âge.
« La science est chose divine , disait-il; c'est un creuset où se purifie
l'or de bon aloi ; mais une théologie sophistique a fait la ruine de
plusieurs. » Il déclare renoncer à tout pour se pénétrer de la folie
de la croix dont déjà l'amour l'embrase. C'est le premier essai de
Jacopone dans le dialecte du peuple , et, avant lui , aucun poëte
( 177 )
italien ne possédait, non cet art, mais cet accent , cette énergie ,
cette âme de fcu. « La douleur et la solitude, ces deux grandes
maîtresses du génie, dit Ozanam , avaient fait du jurisconsulte un
poëte. » L'ordre des Frères mineurs n'hésita plus ; il ouvrit à deux
battants les portes du monastère à cet homme dont il avait senti
l'âmehéroïque palpiter sous ses vers brûlants. C'était un second
François,fou de la même folie et pleurant aussi dans les campagnes,
« parce que l'amour n'était pas aimé. » Rien ne surpasse la charité
de cet homme, rien que le Christ, en qui l'homme dépassait l'hu-
manité, puisqu'il était Dieu. Saint François était plus simple et peut-
ètre plus vrai. Mais Jacopone aimait Dieu et les hommes et se détes-
tait lui-même avec une ardeur, avec une fougue d'imagination dont
saint François n'approchait pas. Écoutez ceci : « Je voudrais, pour
l'amour du Christ , souffrir avec une parfaite résignation tous les
travaux de cette vic, toutes les peines , les angoisses , les douleurs
qu'on peut exprimer par la parole ou concevoir par la pensée. Je
voudrais aussi de bon cœur , qu'au sortir de la vie , les démons
emportassent mon âme dans le lieu des supplices pour y supporter
tous les tourments dus à mes péchés , à ceux des justes qui souf-
frent en purgatoire, et même des réprouvés et des démons , s'il
se pouvait ; et cela jusqu'au jour du jugement dernier, et plus
longtemps encore, selon le bon plaisir de la Majesté Divine. Et
par-dessus tout , il me serait très-agréable et d'un souverain con-
tentement que tous ceux pour qui j'aurais souffert entrassent
avant moi dans le ciel , et qu'enfin , si j'arrivais après eux , tous
ensemble s'entendissent pour me déclarer qu'ils ne me sont rede-
vables de rien. » C'est l'extravagance de l'amour poussé jusqu'aux
dernières limites du sacrifice de soi ; mais c'est l'extravagance qui
fait les poëtes , les saints et les héros. On serait tenté de croire
à un raffinement d'amour - propre et d'orgueil dans cet excessif
amour de Dieu et des hommes. N'en croyez rien ; pour Jacopone ,
le dernier des hommes c'est lui-même. Il ne se jugea pas digne
des honneurs du sacerdoce et voulut rester frère lai , occupé des
plus humbles charges du monastère. Plus il avait vécu autrefois
dans la mollesse , plus il vivait maintenant dans l'abstinence . Il
fut tenté un jour de manger de la viande. Attendez , dit-il à ses
12
( 178 )
sens , vous allez en jouir, et il suspendit , dans sa cellule, un mor-
ceau de chair sanglante qu'il laissa pourrir pour supplicier son
odorat ; mais l'odeur se répandit dans le couvent , et le coupable
fut jeté dans une prison infecte. Il ne demandait pas mieux. Dans
la joie du triomphe remporté sur lui-même , il fit un de ses plus
beaux cantiques : « O joie du cœur, qui fais chanter d'amour ! »
O giubilo del core ,
Che fai cantar d'amore!

Voilà l'homme. Sa soif de pénitence et d'expiation le mit en lutte


avec Boniface VIII. Triste époque , qui vit la papauté déchoir dans
l'opinion publique , en perdant le prestige de son autorité poli-
tique en Italie et son ascendant sur les rois. Les dissensions du
clergé eurent aussi leur part , et une grande part dans cette déca-
dence. Boniface VIII était de la trempe des grands papes par
son énergie et par sa science canonique; mais il se trompait de
date : il avait la main trop rude pour cicatriser les blessures de
l'Église, et il devait se briser contre d'invincibles obstacles. Il était
fait pour être roi plutôt que pour être pontife. S'il eût vécu au
temps de Grégoire VII ou d'Innocent III , il ne les eût pas égalés
par la sainteté de sa vie ni par sa vigilance à sauvegarder la pureté
des mœurs , mais il eût été , en Europe, le plus grand des rois.
A la fin du treizième siècle, le monde avait besoin de justice comme
dans tous les temps , mais d'une justice tempérée par la miséri-
corde et la douceur. Boniface n'a pas compris son temps. Sa con-
duite fut tour à tour un anachronisme et un défi. Et, pour tout
dire en un mot , son malheur fut d'avoir moins étudié l'Évangile
que le droit canon. Nous allons en juger dans sa conduite à l'égard
de Jacopone de Todi .
L'ordre des Frères-Mineurs s'était divisé en deux partis. Les
uns , pour augmenter leur influence sociale, se relâchaient de
l'austérité primitive : c'étaient les hauts dignitaires de l'ordre
auxquels on avait donné le nom de conventuels. Les autres étaient
les pénitents sincères , les vrais disciples de saint François , les
frères spirituels. Jacopone , cela va sans dire , fut du nombre de
ces derniers. Célestin V, un saint ermite arraché malgré lui de sa
( 179 )
cellule par le choix des cardinaux , permit aux frères spirituels
de maintenir, dans toute sa rigueur, l'austérité monastique et de
vivre dans des couvents séparés. Jacopone , reconnaissant , adresse
à Célestin une épître qui ressemblait plus à une menace qu'à un
hommage. <<< Que vas-tu faire, Pierre de Morrone , disait le sau-
vage pénitent? Te voilà venu à l'épreuve. Nous verrons ce que tu
as préparé dans les contemplations de ta cellule ; si tu trompes
l'attente du monde , tu seras maudit. Défie-toi des bénéficiers , tou-
jours affamés de prébendes...... Garde-toi des concussionnaires......
Si tu ne sais t'en défendre , tu entonneras un triste chant. >>>
Célestin trembla pour sa conscience , et , quelques mois après ,
il déposa la tiare et rentra dans sa cellule : c'est alors que fut élu
Boniface .

Cet héroïque pontife fut atrocement calomnié; mais il ne fit


rien pour désarmer ses ennemis , et il eut l'art malheureux de s'en
créer de nouveaux. Il crut d'abord son autorité intéressée à sou-
mettre les frères spirituels aux chefs conventuels. Ce qu'avait fait
Célestin fut défait par un coup d'État pontifical. Jacoponc, qui
avait dans ses veines plus de sang évangélique que Boniface, ne
fut pas maître de son indignation , et , au nom des droits et des
priviléges de son ordre , il foudroya le pape des plus sanglantes
invectives et versa dans ses vers tout le fiel de la satire. Tout ca-
tholique fidèle , habitué à respecter le chef de sa religion , appellera
révolte la conduite de Jacopone. Mais il pesait sur le nouveau
pontife des soupçons si graves , il avait suscité de si fortes haines ,
que le fougueux franciscain put se croire obligé , en conscience ,
de saper l'autorité d'un pape dont la nomination paraissait illégi-
time. Boniface était accusé d'avoir, par ses violences , forcé son
prédécesseur à abdiquer. Les apparences
ences étaient contre lui , car il
avait fait enfermer dans un château le saint pontife. Deux cardi-
naux de la famille célèbre des Colonna protestèrent publiquement
contre l'élection de Boniface. Jacopone , convaincu que le pape
était un usurpateur, souscrivit à leurs attaques. Il était dans l'er-
reur, malgré sa science de jurisconsulte , mais il était de bonne foi
et croyait servir les intérêts de l'Église. « L'Église pleure, dit-il
dans un de ses chants spirituels , elle pleure et se lamente , elle
( 180 )
sent tout le malheur d'une détestable condition. O noble et douce
mère ! pourquoi pleurer ?- Mon fils ,je me vois sans époux et sans
père...... Les miens , jadis , vivaient en paix; maintenant je les vois
en discorde ; ..... je vois la pauvreté bannie..... Ils ont remissen
honneur l'or et l'argent. Où sont les apôtres pleins d'amour ?....
où sont les prélats justes et fervents , dont la vie faisait le salut des
nations ? La pompe , la puissance et les grandeurs sont venues me
gåter une si noble compagnie. Où sont les docteurs pleins de sa-
gesse ? J'en vois beaucoup qui ont grandi en science , mais leur vie
ne s'accorde point avec mes lois..... O religieux ! votre tempérance,
jadis , faisait mon bonheur. Maintenant je vais visitant les monas-
tères : il en est peu où mon âme soit consolée..... Dans tous les
États, je vois le Christ mort; ô ma vie ! ô mon espoir! ô ma joie !
Dans tous les cœurs , mon Dieu, je te vois étouffé ! » Ozanam
ajoute : « En ce qui touche le relâchement des prélats, Jacopone
n'a pas d'expressions si hardics qui n'aient été égalées par saint
Bernard et par saint Antoine de Padoue. >> Puis le grand chrétien ,
citant la plus cruelle satire du pénitent de Todi, fait une réflexion
admirable que tous les partis feront bien de méditer : « D'autres se
scandaliseront d'un tel spectacle ; nous pouvons nous y instruire :
Nous y apprendrons , pour les temps de discorde , à croire la
vertu possible dans des rungs qui ne sont pas les nôtres , et à
mesurer nos coups dans la mélée , puisqu'ils peuvent tomber sur
des adversaires dignes de tous nos respects. » ziah Jasnod do
Jacopone fut frappé d'excommunication avec les Colonna , et ,
après que Palestrina , leur forteresse , fut tombée aux mains de
Boniface VIII, une horrible prison se ferma sur l'imprudent poëte;
mais le vieux pénitent était au comble de ses vœux. « Il y avait
trente ans qu'il priait Dicu de le punir ; et dans la joie de se voir
exaucé, il mêlait ses chants au bruit de ses fers 1. » Jacopone
comprit sa faute et implora fièrement son pardon. Boniface fut
sourd à la voix du prisonnier. Le jubilé universel de l'an 1500,
magnifique spectacle où le Dante trouva l'inspiration pieuse de
son divin poëme , ne put fléchir l'âme implacable de Boniface.

1 Ozanam.
( 181 )
• Du fond de saprison , Jacopone entend les cantiques des pèlc-
rins qui passaient, traînant leurs enfants avec eux , et portant sur
leur dos leurs vieux pères pour aller chercher le pardon au tom-
beau des apôtres.... Et lui, tout brisé d'austérités, il n'avait part
ni aux joies , ni aux prières, ni aux sacrements du peuple chré-
tien. Il adressa au pape de nouvelles supplications , et cette fois
dans toute l'humilité du plus profond et du plus sincère repentir.
...... Je te prie de me tendre la main et de me rendre à saint
François , pour qu'il me donne ma place à table , à côté de mes
frères. Destiné à l'enfer , j'en touche déjà la porte. La Religion ,
qui fut ma mère , mène un grand deuil avec tout son cortége.
Elle voudrait entendre ta voix puissante me dire : « Vieil homme ,
lève-toi. Alors se changeront en cantiques de joie les pleurs
qu'elle a versés sur ma vicillesse. » Boniface, reconnu désormais
par toute la chrétienté , Boniface au comble de sa puissance, ne
voulut rien entendre et laissa Jacopone dans sa prison.
O charité ! ô clémence ! ô devoir! .6666 1
Il passait un jour devant le cachot du saint homme. « Eh bien ,
Jacques , lui cria-t-il? Quand sortiras-tu de ta prison ? - Saint
Père, répondit le religieux , quand vous y entrerez. La prédic-
tion se réalisa bientôt, quand Nogaret , dans Anagni , s'empara de
la personne du pape et souffleta le Christ dans son vicaire. Un
mois après , Boniface expirait de douleur, en désarmant l'histoire
et trouvant des vengeurs , non de sa politique , mais de la papauté
outragée , jusque dans les rangs de ses plus mortels ennemis 1. Il
1 emporta dans sa tombe la suprématie temporelle des papes en
Europe. Un an s'était à peine écoulé que la papauté devenait fran-
çaise, s'aliénait , par l'élection de Clément V, Rome et l'Italie ,
transférait sa résidence à Avignon , et préparait ainsi le grand
schisme d'Occident , qui désola l'Église jusqu'au milieu du quin-
zième siècle. Boniface , sans le vouloir, fut la cause première de
ces malheureux événements , qui ouvrirent la voie au protestan-
tisme par l'affaiblissement des [Link] oltage supilingan
Le vieux pénitent de Todi , qu'il avait laissé sous le coup de

4 Voir le Dante , Purgat., XX.


( 182 )
l'excommunication, en fut relevé par le fils d'un berger de Tré-
vise , Benoît XI , général des frères mineurs , qui déposa pour la
triple couronne le cordon de Saint-François. Jacopone passa les
dernières années de sa vie dans la prière et dans la poésie , plus
divines que jamais , et son âme s'envola au ciel dans un nuage
d'encens. Le peuple qu'il avait édifié par ses exemples et par ses
chants sacrés lui érigea des autels , et l'Église fut assez sage pour
ne se souvenir que de ses vertus. La postérité mit cette différence
entre lui et son persécuteur, qu'elle appela le premier le bienheu-
reux Jacopone, et le second, Boniface tout court.
En montrant l'homme nous avons montré le poëte. Car ses
chants c'est sa vie , et sa vie c'est son âme. Il nous reste à carac-
tériser ses œuvres et à dire la place qu'il occupe dans l'art italien.
Jacopone a écrit plus de deux cents pièces , quelques-unes en
latin , la plupart en italien , dans le dialecte de l'Ombrie. Le plus
beau de ses chants est le Stabat , dont chaque mot semble distiller
des larmes. Jamais douleur fut- elle égale à la douleur de cette
mère incomparable assistant debout au pied de la croix , à l'agonie
de son divin Fils ! Qui pourrait, s'il n'est insensible à la pitié,
chanter le Stabat sans émotion ? On l'a mis en musique bien des
fois. Les plus grands maîtres s'y sont essayés et l'ont traité avec
amour. Mais rien , ni le Stabat de Pergolèse , ni le Stabat de Ros-
sini , ne donne l'idée de cette insondable et divine douleur comme
la grave et pieuse simplicité du plain-chant, dont tous les sons
retentissent dans l'âme avec l'accent de la prière. Depuis le Super
flumina , on n'a écrit dans aucune langue une aussi touchante
élégie. Sans doute le sujet est divin, et pour un poëte sacré il n'en
est pas de plus inspirateur. Mais Jacopone a la gloire d'avoir atteint
l'idéal du genre. N'eût-il fait que cela, il mériterait d'être appelé
un poëte de génie, car le génie seul a le don de faire couler inta-
rissablement les larmes sur une douleur aussi étrangère à nos
douleurs . Le poëte de Todi a écrit sur le même rhythme un autre
Stabat , le Stabat de la crèche , aussi gracieux que le Stabat du
Calvaire est touchant.

Jacopone a prouvé qu'il possédait la langue de l'Église; mais il


ne tarda pas à abandonner l'idiome des savants pour l'idiome du
( 183 )
peuple , autant par humilité que par calcul. En vrai disciple du
Christ et de saint François , il avait compris que le peuple , le bas
peuple , le petit peuple des pâtres , des bouviers , des bûcherons ,
des laboureurs , était la séve du christianisme. C'est à eux qu'il
voulut adresser ses vers , et il écrivit dans leur langue, non dans
la langue des cours et des palais , comme le Dante , mais dans la
langue des rues et de la chaumière , dans la langue de son pays.
Les poésies sacrées de Jacopone se divisent naturellement en
trois catégories : les poésies théologiques ou mystiques , les poé-
sies satiriques et les compositions variées consacrées à l'éducation
du peuple ou à la célébration des fêtes religieuses.
Nous avons vu le pénitent de Todi déclarer la guerre à la science ,
non à la science véritable , mais à la science fausse , sophistique ,
orgueilleuse , telle qu'elle était devenue depuis Thomas et Bona-
venture. <<< Paris , dit-il , a détruit Assise , et leurs lecteurs nous
ont mis dans la mauvaise voie.>>>
Quoi qu'il en dise et quoi qu'il en pense , Jacopone est un sa-
vant ; mais sa science à lui est la science du cœur, la science de la
vertu , qui n'a pas de secrets pour son âme. << La vraie sagesse
instruit les hommes par l'amour et se révèle aux cœurs purs. >>>
Oui, la science comme l'entend Jacopone dans ses vers est poé-
tique et souverainement poétique , car c'est la recherche de l'in-
connu , la soif de l'infini , l'infiniment petit qui se perd et s'abîme
dans l'infiniment grand, l'anéantissement du créé devant l'incréé,
l'échelle de Jacob de l'âme humaine d'où descendent sur la terre
et où montent vers Dieu des anges mystiques qu'on appelle
Vertus : Humilité, Pauvreté , Pitié , Obéissance , Tempérance , Jus-
tice , Conseil , Sagesse, Chasteté , Intelligence , Force , Magnanimité ,
Foi, Espérance, Persévérance, Repentir et Amour. C'est la science
morale , c'est la psychologie , c'est la métaphysique transcendan-
tale et c'est la poésie. Nous admettons cela et nous battons des
mains; mais ce que nous n'admettons pas , c'est que la science
d'Aristote , la logique , la scolastique, le raisonnement, la démon-
stration, puissent jamais entrer dans le domaine de la poésie. Mon-
trer qu'une chose est vraie comme deux et deux font quatre ,
c'est très-bien , mais cette vérité - là est froide et incolore , sans
( 184 )
visage et sans cœur. Ce n'est pas la beauté, ce n'est pas la bonté ,
ce n'est pas la gracieuse ou la radieuse image , c'est la vérité de
l'esprit , ce n'est pas la vérité de l'âme , ce n'est pas l'émotion , ce
n'est pas le sentiment , ce n'est pas la réalité vivante, ce n'est
pas l'idéal , ce n'est pas la poésie : voilà toute notre pensée.
L'inspiration de Jacopone , si sercine sur les hauteurs , est vio-
lente et triviale quand il s'abat dans les chemins fangeux où se
coudoient les vices du siècle. Ce siècle , malgré ses grandeurs
chrétiennes , était dévoré du chancre de la barbarie et du sensua-
lisme. Le triomphe des mauvais instincts menaçait la civilisation
des plus terribles cataclysmes ! Et ceux qui devaient sauver le
monde par la sainteté de leur vie étaient souvent , hélas! gan-
grenés eux-mêmes par l'opulence , mère de l'égoïsme, de l'orgueil ,
de l'oisiveté , de la corruption des mœurs. L'Italie était livrée à
toutes les saturnales de la chair et du sang, à toutes les orgies du
crime. Les victoires de l'esprit sur la matière étaient confinées au
fond des cloîtres , et là même , dans ces asiles de la piété et de la
vertu , le mal parfois régnait en maître. Il était temps d'arrêter
ces scandales , car l'ennemi frappait aux portes.
Malheur aux prophètes d'Israël qui gardent le silence quand le
peuple et les lévites même sacrifient dans leur cœur à des dieux
étrangers. Alors Dieu se retire et laisse faire la tyrannie et l'im-
piété.
Les plus grands criminels , les monstres de cruauté et de luxure,
résidaient dans les palais. Ce n'est pourtant pas à eux que le poëte
de Todi s'adresse ; non qu'il les craigne, il ne craint que Dieu. Je
me trompe , il ne craint pas Dieu , car il l'aime trop pour le crain-
dre. La mort pour lui , c'est la suprême vie. Mais il veut faire
l'éducation morale du peuple , et il le met en garde contre les
séductions du mal. Pour cela , toutes les armes lui sont bonnes,
pourvu qu'elles portent. Au besoin , il ramassera la boue et il en
couvrira le vice pour le montrer dans toute sa hideur; il est par-
fois grossier comme le peuple , mais jamais licencieuxoitrin
Ses satires contre les femmes prouvent que la modestie n'était
pas la principale parure des dames italiennes de son temps. Jaco-
pone blâme énergiquement la recherche des artifices , chez les
( 185 )
femmes mariées surtout. « O femmes ! considérez les mortelles
blessures que vous faites : dans vos regards vous portez la puis-
sance du basilic. Le serpent basilic tue l'homme par les yeux : son
œil empoisonné fait mourir le corps. Le vôtre est bien plus cruel :
il tue l'ame. Le pieux auteur ne ménage pas ses expressions en
songeant aux dangers de la jeunesse. « Servantes du diable, dit-il ,
serve del diavolo , avec vos artifices vous lui envoyez un grand
nombre d'âmes. » Ce n'était pas un galant homme , et s'il avait
vécu en France au temps de Louis XV, de Bernis ou Chaulicu
auraient pu lui apprendre le langage de la bonne compagnie.
Jacopone , en ouvrant la porte du cloître et du sanctuaire , s'était
fait illusion sur les vertus du sacerdoce au treizième siècle. Il ne
voyait que les grands exemples , et semblait ignorer que le froc
ne protége pas plus l'homme contre les passions que le laurier
ne protége de la foudre le front du poëte. Il devait pourtant con-
naître les enseignements du passé, et il connaissait par lui-même
la triste fragilité de notre nature ; mais sa conversion était si sin-
cère et sa foi si vive , qu'il rugit d'indignation et promena de cel-
lule en cellule le fouet vengeur.
Il avait l'âme trop bouillante et l'imagination trop fougueuse
pour n'être pas exagéré. On dirait , à l'entendre , qu'il n'y avait
dans ce grand siècle d'autres imitateurs du Christ que quelques
rares adeptes des austérités claustrales. Quand il nous montre
la Pauvreté cherchant asile parmi les prélats et les religieux , et
chassée partout à coups de bâton par la valetaille comme une
odieuse vieille , il nous parle un langage qui , dans la bouche de
tout autre , passerait pour une impiété.
Les âmes timides , les consciences timorées , crurent que le
règne de l'Antechrist était arrivé. Dans le Combat de l'Antechrist,
Jacopone s'écrie positivement : « C'est le corps du clergé qui se
fourvoie et qui a pris le mauvais chemin. O seigneur Dieu , qui
pourra échapper 4 ? » Quand le sacerdoce est sur la pente de
l'abîme , Dicu envoie des fléaux pour le régénérer. La leçon des
événements n'est jamais perdue ; la vérité et la vertu , souillées

Voir Ozanam .
( 186 )
par le vice et le mensonge , secouent bientôt la poussière de leurs
ailes , et , s'élevant au-dessus des nuages de la perversité et de
l'erreur, s'échauffent aux rayons du soleil de justice et ramènent
sur la terre les célestes clartés .
Jacopone , poëte théologique et satirique , est avant tout un
poëte populaire. C'est par le peuple qu'il veut réformer la société
religieuse et civile. Il semble avoir pressenti qu'au peuple un jour
appartiendra l'empire , et que l'opinion publique sera la grande
voix de Dieu dans le gouvernement de ce monde. La poésie , pour
le pénitent de Todi, est une mission sainte , une mission de raison ,
de sentiment et de foi. Celui-là pouvait dire : « Le poëte a charge
d'âmes. » Ceux qui le disent aujourd'hui l'entendent d'autre façon.
Pour mettre la religion à la portée du peuple , Jacopone a célé-
bré en vers les grandes fêtes chrétiennes de l'année. C'est dans
ces poëmes dialogués qu'il faut chercher le germe du drame popu-
laire en Italie. La poésie n'était pas encore associée , comme en
France , à la représentation des mystères; mais Jacopone , sans
autre but que de frapper l'imagination du peuple et sans se pré-
occuper des détails de la mise en scène , a créé de petits drames
d'une inspiration tour à tour sublime , naïve ou gracieuse , et tou-
jours au niveau des enfants du peuple.
Citons, pour finir, quelques vers charmants sur la Pauvreté,
par lesquels le disciple de saint François se rattache à son maître.
<<Doux amour de la pauvreté, comme nous devons t'aimer ! Pau-
vreté , ma pauvrette , l'humilité est ta sœur ; une écuelle te suffit
pour boire et pour manger.>>>
Dolce amor di povertade ,
Quanto ti degiamo amare !
Povertade poverella
Umiltade è tua sorella ;
Ben ti basta la scodetla ,
E al bere et al mangiare.

Quelle musique et quel charme !


Voici d'autres pensées : « Pauvreté chemine sans crainte ; elle
n'a pas d'ennemis : elle n'a pas peur des larrons..... Pauvreté
( 187 )
meurt en paix ; elle ne fait pas de testament; on n'entend point
parents et parentes se disputer son héritage.- Pauvreté , ma pau-
vrette , mais citoyenne du ciel, nulle chose de la terre ne peut
réveiller tes désirs ..... Pauvreté, grande monarchie , tu as le
monde en ton pouvoir , car tu possèdes le souverain domaine de
tous les biens que tu méprises. - Pauvreté , science profonde ; en
méprisant les richesses , autant la volonté s'humilie , autant elle
s'élève à la liberté Pauvreté gracieuse , toujours en abon-
dance et en joie ! qui peut dire que ce soit chose injuste d'aimer
toujours la pauvreté ?>>>
Illustres réformateurs qui voulez redresser l'œuvre de Dieu en
appelant les pauvres à l'assaut de la société , venez vous instruire
à l'école de ce mendiant de l'Évangile. Vous reconstruisez dans vos
rêves la tour de Babel, et vous n'aboutissez qu'à des catastrophes.
Quand le bélier révolutionnaire a secoué les murailles des insti-
tutions humaines , de l'ordre et du pouvoir , les ambitieux seuls
passent par la brèche. Quand le souffle de Dieu a passé sur vos
chimères , il ne reste plus qu'à rebâtir ce que vous avez détruit.
Abandonnez vos rêves de cerveaux malades , et laissez aux pau-
vres la dignité de leur misère et la sainteté de leurs croyances.
Faites- en des chrétiens , et ils mépriseront les richesses. Je le
répète , il n'y a pas d'autre solution au redoutable problème du
prolétariat. Mais vous savez ce que vous faites : en éteignant Dieu
dans leur âme , vous éveillez leurs mauvais penchants ; vous ex-
citez en eux l'appétit des sens , et vous en faites les instruments
de vos desseins pervers. Silence , misérables ! ..... les pauvres ont
des richesses qui valent mieux que les vôtres : ils connaissent
l'héritage qui les attend. Les malheureux que vous plaignez , le
christianisme en a fait les plus heureux des hommes , en leur
apprenant à quel prix ils ont été rachetés , en versant sur eux
les trésors de la charité divine , en sanctifiant leur travail, en
modérant leurs désirs , en leur ouvrant le ciel où les derniers
seront les premiers .
Voilà les œuvres de Jacopone : c'est une des gloires du chris-
tianisme et le plus grand poëte du moyen âge avant le Dante. Il
occupe une place à part au berceau de la poésie italienne. Les
( 188 )
chantres de l'amour profane sont bien pâles à côté de lui. Ils ont
le talent, il a le génie; mais le goût lui a manqué. C'est l'homme
du peuple ; la séve est vivace , mais l'écorce est rude. Ses beautés
de style sont comme des perles sur un fumier , mais les perles
abondent et elles sont d'un prix rare. Au milieu de ses trivialités
et de ses grossièretés, il trouve la grandeur , la naïveté , la grace.
L'inspiration lyrique est plus haute en lui que dans la plupart
des bardes de son pays , et si , au lieu de parler le dialecte po-
pulaire de l'Ombrie , mêlé de locutions siciliennes , lombardes
et toscanes , il avait parlé la langue de Florence, la langue des
cours, la langue dantesque , nul doute qu'il ne fût considéré par
les Italiens comme le créateur de leur poésie. Si le goût en lui
avait égalé le génie , il se serait élevé au niveau de Pétrarque dans
la sphère lyrique. M. Ozanam a bien mérité des lettres sacrées ,
quand il a tiré de l'ombre où l'avait laissée la critique idolatre
de l'idiome florentin, la naïve, l'énergique et l'originale figure du
vieux poëte de Todi, qui a frayé la voie au Dante en lui préparant
sa langue , en l'initiant à la théologie mystique comme à la satire
religieuse et sociale.
Nous voici enfin devant le grand monument qui a consacré la
langue italienne et qui l'a élevée tout à coup , au-dessus de toutes
les langues modernes , à la hauteur des langues classiques , par les
beautés du style et la sublimité du génie. Saluons la Divine
Comédie et le grand Alighieri : Al gran padre [Link] carul

From prRRARI JAMARungle

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củac Orvil toe sh ôgorde nu rit la millenn Molong it odil no


( 189 )

toral 202 or DEUXIÈME SECTION.


Atilat LE TRIUMVIRAT LITTÉRAIRE DU QUATORZIÈME SIÈCLE.

coq otasinib of $

CHAPITRE Icr .
10q baobianco tiी का
DANTE ALIGHIERI .
int na toos o

Le secret des grandes œuvres est dans la vie de leurs auteurs


et dans le caractère de l'époque où ils ont vécuinsanlt smoiled un
Le Dante , né en 1265 , appartenait à la noble famille des Ali-
ghieri de Florence. Sa mère Bella , femme intelligente , avaitde-
viné les hautes facultés de son fils et lui avait donné pour maître
un des plus savants hommes de son siècle : Brunetto Latini, auteur
du Trésor , livre encyclopédique qui résume toutes les connais-
sances du moyen âge , et qui fut écrit en français , à l'époque où
Brunetto Latini suivait les cours de théologie de l'université de
Paris , le plus grand foyer de la science en Europe, au temps de
la féodalité.
C'est un phénomène très-remarquable qu'un Italien ait choisi
la langue française encore dans l'enfance ( c'était en 1266) pour
discuter les grandes questions théologiques qui ne se traitaient
alors qu'en latin. Cela prouve deux choses : d'abord , que le fran-
çais avait commencé à devenir, parmi les idiomes modernes , l'in-
strument universel de la pensée; ensuite , que l'italien ne s'était
pas encore imposé au monde avec l'autorité d'une langue toute
faite. Néanmoins Brunetto Latini, qui avait répudié le latin dans
ses œuvres pour adopter la langue vulgaire , n'avait écrit son
Trésor en français que parce qu'il était alors en France. De retour
en Italie , il professa en italien et fit un abrégé de son livre sous
( 190 )
le nom de Tesoretto , mélange de prose et de vers, où il traite des
vertus et des vices sous forme allégorique , et où le poëte philo-
sophe décrit une vision qui fut vraisemblablement le premier
germe de la Divine Comédie : voilà le maître d'Alighieri dans la
science théologique. Le Dante fut également initié au mécanisme
des vers par Brunetto Latini ; puis il étudia par lui-même les théo-
logiens et les poëtes qui l'avaient précédé dans la science et dans
l'art : saint Thomas d'Aquin , saint Bonaventure , saint François ,
Jacopone , Guinizzelli , Cavalcanti. Ce grand esprit voulait tout
savoir, et les plus hauts problèmes de la science n'arrêtaient pas
l'essor de son imagination.
Il apprit aussi la musique et la peinture , qui donnèrent à son
style l'harmonie et la couleur. Les poëtes négligent trop ces deux
arts , dont la connaissance devrait faire le complément de l'éduca-
tion de l'écrivain en prose comme en vers. On peut sans doute
avoir le sens musical et le sentiment des couleurs sans connaître
les procédés mécaniques de la musique etde la peinture; mais
celui qui s'est exercé dans ces deux arts , s'il a le don du style ,
réussira mieux que tout autre. Voyez le Dante en Italie! Voyez
J.-J. Rousseau en France ! Ils ont tous deux cultivé la musique
avec prédilection , et c'est pour cela que le premier a mis tant
d'harmonie dans ses vers , et le second tant d'harmonie dans sa
prose. Dante a connu les arts du dessin , et c'est pour cela que
chacun de ses vers fait tableau. Le grand poëte reçut donc une
éducation complète; mais son véritable maître en poésie ce fut
l'amour .
Le Dante , à peine âgé de neuf ans , avait vu au sein d'une fête
de famille une merveilleuse beauté dont l'image s'était gravée dans
son âme : c'était une jeune fille du même âge , appartenant à la
famille de Folco Portinari. Béatrice était son nom. Fleur divine de
la vallée de l'Arno , éclose au soleil de Florence , elle ne devait
pas longtemps embaumer sa terre natale du parfum de ses vertus.
Les anges jaloux la cueillirent sur sa tige , pour la faire refleurir
dans les jardins du ciel. Elle n'avait que vingt-cinq ans. Un deuil
profond s'empara du jeune Alighieri. L'amour et la douleur éveil-
lèrent la poésie au fond de son âme.εψής με
( 191 )
Il chanta ses amours dans des sonnets et des canzoni , où il
marchait , comme ses prédécesseurs , sur les traces des trouba-
dours. Et s'il l'emporta sur eux par l'élévation des idées et la
musique du style, il donna souvent aussi comme eux dans la re-
cherche d'un faux sentimentalisme , et, ce qui paraît plus supre-
nant quand on connaît la pureté de son affection pour Béatrice ,
son vers indiscret descend parfois jusqu'aux raffinements du sen-
sualisme dans l'anatomie de la beauté. A coup sûr il n'y a rien là
qui révèle le poëte de la Divine Comédie. S'il s'était borné à célé-
brer ses amours, sa gloire se fut éclipsée devant celle de Pétrarque.
C'est quand il perdit Béatrice qu'il trouva son génie. Le bonheur
n'avait éveillé en lui que des sentiments vulgaires. Le malheur divi-
nisa sa passion. Il se tourna vers le ciel pour y suivre son étoile, et
l'inspiration descendit dans son âme. Pour se consoler de la perte
de Béatrice , il étudia avec ardeur la philosophie et la théologie ,
qui lui révélèrent tous leurs secrets.
Le livre de la Consolation de Boëce , qui représentait la philo-
sophie sous les traits d'une femme enchanteresse , prépara la
transformation qui allait faire d'un personnage réel un être allé-
gorique , symbole de la théologie. Déjà dans la Vita nuova , où le
poëte, sous une forme romanesque, avait réuni les chants lyriques,
sonnets , ballades, canzoni , composés en l'honneur de Béatrice , il
avait préludé à la transfiguration de la femme aimée , en annon-
çant qu'il dirait un jour d'elle des choses qui n'ontjamais été dites
sur aucune autre femme. Il couva longtemps dans son génie cet
idéal sublime. C'est là qu'il faut chercher l'idée génératrice de la
Divine Comédie , dont le sujet, à notre sens , est l'apothéose de
Béatrice dans l'amour et dans la science divine : voilà les deux
premiers éléments du poëme dantesque.
Il en est un troisième qui , aux yeux de beaucoup de critiques
et de commentateurs , efface les deux autres : la politique. Dante ,
homme d'action autant que de pensée, s'y jeta par dévouement
pour son pays : c'était le temps de la lutte entre la bourgeoisie et
la noblesse , entre les municipes et la féodalité. Le pape , comme
nous l'avons vu , était le défenseur des libertés civiles , et le César
d'Allemagne le soutien de la noblesse. De là la perpétuité de ces
S
( 192 )
dénominations de partis en Guelfes et en Gibelins . L'ancienne
querelle du sacerdoce et de l'Empire se ravivait au contact de ces
passions hostiles. Florence , longtemps tranquille au milieu des
orages de la Péninsule , grâce à la simplicité de ses mœurs et à la
sagesse de ses lois , se vit déchirée à son tour, au treizième siècle,
par les factions guelfe et gibeline. A l'époque de Dante, les Gibe-
lins étaient vaincus.
Alighieri était guelfe par tradition de famille. Il avait lui-même
fait la guerre contre les Gibelins d'Arezzo . Dans la bataille de Cam-
paldino , en 1289 , il s'était signalé en tête de la cavalerie. Il s'était
en outre allié à une des grandes familles du parti guelfe par son
mariage avec Gemma des Donati , femme acariâtre , qui le rendit
malheureux , et dont il s'éloigna dans son exil. Les haines de deux
familles rivales , les Cerchi et les Donati, jetèrent bientôt la dis-
corde au sein du parti guelfe , qui se divisa en noirs (les Donati )
et blancs (les Cerchi), selon qu'ils étaient attachés à la noblesse
ou au peuple. Dante avait épousé la cause plébéienne : il s'était fait
inscrire pendant sa jeunesse dans l'un des arts ou métiers qui don-
naient droit aux fonctions publiques. Les républiques italiennes ,
comme toutes les républiques , ouvraient carrière au talent. Le
poëte fut nommé , en 1300, l'un des six prieurs, pouvoir dirigeant
de la république. Dans le but de rétablir la paix , il éloigna les
principaux chefs des deux factions ennemies, s'exposant ainsi ,
par un sentiment de pur patriotisme , à la vindicte des partis. Les
blancs ne tardèrent pas à rentrer dans Florence , et les noirs , pour
reconquérir leur ascendant politique , s'adressèrent au pape Boni-
face VIII , qui commit l'imprudence d'appeler Charles de Valois ,
frère de Philippe le Bel , à jouer, en Italie, le rôle de pacificateur.
Le prince français , cédant à une pensée impolitique , fit son
entrée à Florence , menant à sa suite les chefs de la faction des
noirs. Ce fut le signal du massacre et de la proscription des blancs.
La maison du poëte fut pillée , et on le condamna à être brûlé vif.
Dante , qui était en négociation auprès de Boniface VIII , y apprit
son exil , et , attribuant au pape la cause de ses malheurs , il se jeta
dans les bras des Gibelins , ennemis de la France et de la cour de
Rome. Il se rendit à Sienne et à Arezzo, et, s'unissant aux anciens
( 193 )
bannis de Florence , il tenta de rentrer par la force des armes
dans sa patrie. Mais , ayant échoué dans son entreprise, il reprit
la route de l'exil , promenant ses malheurs de ville en ville , à
Padoue, dans la Lunigiane , chez le marquis Malespina , à Gubbio ,
chez le comte Boson , à Vérone , chez les seigneurs de la Scala ,
dont l'un , Can Grande, fut un guerrier célèbre. Trop fier et trop
aigri par le malheur pour s'abaisser à flatter la vanité des princes
qui mendiaient l'aumône de ses louanges , le poëte ne pouvait se
fixer nulle part. En quittant Vérone, il allait à Udine , d'Udine à
Tolmino , de Tolmino à Ravenne , sans jamais trouver le repos.
C'est dans ces différentes villes qu'il composa la Divine Comédie ,
monument d'amour et de haine , où il immortalisait Béatrice en la
confondant avec la science divine , et imprimait tout à la fois au
front de ses ennemis un éternel stigmate d'infamic. Il avait ré-
solu d'abord de l'écrire en latin , langue de la science. Ce projet
avait reçu même un commencement d'exécution. Mais le poëte
pressentant l'avenir et voulant être compris du peuple, pour mieux
immoler ses persécuteurs , ne tarda pas à préférer au latin l'idiome
vulgaire 1. Il fut bien inspiré par son génie et par sa haine, car s'il
eût écrit son poëme dans la langue de Virgile, la Divine Comédie
pourrait être encore aujourd'hui un objet de curiosité pour les
érudits ; mais elle serait restée sans influence sur le génic italien ,
et serait à jamais effacée de la mémoire des hommes utang

114 Dante a exposé lui-même , dans un livre De vulgari eloquentia , comment


il avait créé sa langue. Il n'a pas choisi le dialecte de telle ou telle ville.
L'idiome florentin , qui aspirait à la suprématie littéraire, est sacrifié comme
tous les autres. La langue italienne , aux yeux d'Alighieri , n'est par le privilége
d'une cité , elle appartient à la Péninsule tout entière : c'est l'or pur du lan-
gage dégagé des scories de l'ignorance et de la corruption. Cet instrument des
grandes pensées , il l'appelle illustre , antique , courtisan , indiquant par là non
les allures courtisanesques , mais la beauté , l'idéal, la majesté , l'élégance , la
distinction , l'aristocratie de l'art , la royauté du génie. Dante reconnaît que ses
prédécesseurs, formés à l'école des troubadours, ont parlé comme lui ce langage
royal si différent du langage de la cuisine et de la taverne. Il est à regretter que
l'auteur n'ait pu achever avant sa mort cet ouvrage didactique , où il expose
les règles du lyrisme , les règles du sonnet et de la canzone. S'il eût traité
l'épopée , nous aurions la clef de son divin poëme et tout le secret de son art.
15
( 194 )
Pendant son exil , Dante passa les monts pour venir en France
achever son éducation philosophique. On a beaucoup discuté sur
la date de ce célèbre voyage ; mais il paraît de toute vraisemblance
que ce fut dans les premières années du quatorzième siècle. S'il
n'a pas parlé de Duns Scot, dont les doctrines retentissaient alors
dans les chaires de Paris , c'est parce que le Dante était disciple de
saint Thomas en théologie , et que si son imagination s'était ou-
verte au mysticisme de saint Bonaventure et de Jacopone , les
arguments antithomistes du Docteur subtil n'avaient pour lui au-
cun attrait. Ce qui n'est pas douteux , c'est que le Dante a suivi
les leçons du professeur Siger, qu'il rencontre au Paradis dans la
région du soleil , et que lui désigne saint Thomas par ces mots :
<< Cette clarté est Siger, qui, en professant dans la rue du Fouarre ,
mit en syllogisme des vérités méconnues. » Ces vérités mécon-
nues ne sont autres que les principes de saint Thomas , contestés
par Duns Scot. Dante vint donc à Paris s'abreuver à cette source
vive où l'Europe buvait la science à longs flots .
Faut-il croire que le père de la poésie et de la littérature mo-
dernes ne put obtenir à Paris , faute d'argent, les honneurs du
doctorat, après avoir soutenu en Sorbonne des thèses de quolibet
d'où il était sorti vainqueur et l'égal de ses maîtres ? Il sera bien
vengé par Raphaël, qui le placera , parmi les docteurs et les Pères
de l'Église , dans la fresque du Vatican ; et sur l'épitaphe de son
tombeau , on lira ce vers :

Theologus Dantes , nullius dogmatis expers.

Cela vaut bien un bonnet de docteur.


Avant de venir à Paris s'asseoir sur la paille des écoles 1, le
pauvre grand homme avait supplié sa patrie de le recevoir dans
son sein. Florence avait été sourde à ses prières , fort heureuse-
ment pour l'art, car s'il était rentré , qu'eût-il fait ? Se remettre à
la tête des affaires ? Il n'eût pas achevé son poëme et il eût com-
promis sa gloire.

4. En ce temps-là il n'y avait pas de bancs à la Sorbonne ; on s'asseyait sur


lapaille.
( 195 )
Un poëte peut laisser un grand nom dans la politique; mais il
faut au moins pour cela que sa parole ait pesé du poids d'un
monde dans la balance des destinées. La parole du Dante ne pou-
vait peser, à Florence , que du poids d'une faction sur une autre.
En faisant la Divine Comédie , il pesait du poids de l'infini sur les
destinées de l'humanité .
Dévoré d'une inextinguible haine contre la France et contre ses
proscripteurs , le poëte salua d'un long cri de joie l'avénement de
Henri VII au trône des Césars de Germanie. Quand il apprit que
le nouvel Empereur se disposait à entrer en Italie , non pour la
vaincre , mais pour la pacifier, il quitta aussitôt la France , et
rentra dans la Péninsule le cœur rayonnant d'espoir, la voix pleine
de menaces , cette fois , au lieu de supplications. Sa joie fut courte
et sadéception cruelle. Deux lettres attestent son attachement à la
cause impériale. La première , adressée aux puissances italiennes ,
est un chant d'enthousiasme en faveur de Henri VII et une vio-
lente invective contre les ennemis du César ; la seconde , écrite
contre Florence , qui refuse d'ouvrir ses portes à l'Empereur , ne
respire que la vengeance.
Le poëte était plus à plaindre qu'à condamner, car il était vic-
time de passions brutales , et sa patrie n'était pas digne d'avoir
donné le jour à un aussi grand homme. Mais la patrie est toujours
la patrie, et il est assurément peu chrétien de se livrer à ces in-
tempérances de langage, qui ne sont que des froissements d'amour-
propre et des blessures personnelles. Toutefois , ne jugeons pas
cette époque avec les idées de notre siècle. Le levain de la bar-
barie, au moyen âge , éclatait sous le dogme ; et quand je dis bar-
barie, je n'entends pas seulement par là l'esprit des barbares du
Nord, mais l'amour du despotisme impérial qui animait les Gibe-
lins d'Italie. C'est la reconstruction de l'empire romain que rêvait
l'Italie; et les partisans du pape , comme les partisans de l'Empe-
reur, aspiraient à la domination universelle. Le moyen était diffé-
rent , le but était le même. Rome donnait le vertige à la Péninsule.
Les souvenirs de la grandeur passée éblouissaient l'imagination
italienne. Il ne suffisait pas à l'Italie de régner sur le monde par
l'empire des croyances , il lui fallait encore régner par l'empire
( 196 )
des lois. Le successeur des Césars aux yeux des Gibelins était l'em-
pereur d'Allemagne; aux yeux des Guelfes , c'était le pape. Le
parti le plus national était le parti des Guelfes, car le pape était
ordinairement un Italien , tandis que l'Empereur était un étranger.
Mais pour les Gibelins , l'empereur d'Allemagne n'était pas un
étranger , puisqu'il était l'héritier des Césars. C'était une erreur,
un aveuglement , une illusion; ce n'était pas dans leur esprit unc
idée antipatriotique. La translation du saint-siége à Avignon et la
nomination des papes français n'étaient pas de nature à ramener
à la cause papale l'imagination du Dante. Il ne séparait pas pour-
tant dans sa pensée la cause de l'Empereur de celle du pape , car
il était catholique jusqu'au fond de l'âme. Pour ramener l'Italie
à l'unité , non administrative , mais politique, le Dante voulait
unir le pape à l'Empereur; mais il ne reconnaissait au premier
que le pouvoir spirituel sur le monde , au second , le pouvoir tem-
porel. Il a exposé ses idées sur ce point dans son traité De Monar-
chia, écrit à l'époque où il voulait soumettre l'Italie à Henri VII.
Ce n'est pas sculement pour la Péninsule , c'est pour le monde
qu'il a composé ce livre , et c'est pour cela qu'il l'a fait en latin. Que
voulait-il prouver ? Qu'il fallait un maître à l'Italie et que ce maître
devait être le César d'Allemagne , héritier de l'empire romain ;
enfin , et surtout , que le monarque ne tenait pas son autorité du
pape , mais de Dieu. En ceci il avait raison. Il devait ajouter scule-
ment que la volonté de Dieu se manifeste par la voix du peuple.
Vox populi, vox Dei. C'est un texte de Cicéron. Remarquez qu'il
ne s'agit pas ici du pouvoir temporel du saint-siége dans les États
romains , mais uniquement de la suzeraineté de l'Empire sur
l'Italie et sur le monde. Avant d'avoir un pape , l'Europe a eu un
monarque; le monarque ne tient donc pas son pouvoir du pape :
voilà la pensée du poëte. C'était pour l'époque une idée hardie.
L'opinion guelfe voyait dans le souverain pontife, sacrant les Em-
pereurs et les rois , non le principe , mais l'organe de l'autorité
temporelle. Le pouvoir spirituel était considéré comme le canal
par lequel découlaient sur la terre toutes les eaux du ciel. En sorte
que l'huile sainte versée par le pape sur la têté de l'Empereur
( 197 )
était le baptême de l'autorité. Pour Dante , c'est une formule qui
ajoute au prestige sans conférer l'autorité.
La théorie d'Alighieri préparait la doctrine moderne de la dis-
tinction et de l'indépendance des pouvoirs; on a eu tort de penser
que le poëte voulait la séparation de l'autorité ecclésiastique et
de l'autorité civile. Nullement : il aspirait à l'union de l'Empire
etde la papauté, chacun dans sa sphère. Il ne voyait dans l'Em-
pire qu'un principe d'ordre , de stabilité, de grandeur : un protec-
torat, rien de plus. Les libertés municipales de l'Italic devaient
rester entières entre les mains du peuple. Quant à la souveraineté
témporelle du pape dans les États de l'Église , c'est un problème
que le Dante n'a pas examiné ; mais il est évident qu'il ne songeait
pas et qu'il n'aurait jamais songé à faire du souverain pontife le
sujet d'aucun roi. Il avait épousé la cause de l'Empereur, d'abord
parce qu'il espérait ainsi rentrer honorablement dans sa patrie ,
à Florence ; ensuite, parce qu'il voyait dans ses rêves la restaura-
tion de l'empire romain et l'Italie reprenant sa place à la tête des
nations. Si c'était une chimère, c'était du moins une grande idée.
Le César d'Allemagne ne résidant pas en Italie , chacune des natio-
nalités , chacun des royaumes de la Péninsule pouvait marcher
dans sa voie selon les intérêts et les besoins des peuples , sans
avoir de compte à rendre à l'Empereur, qui ne devait intervenir
que dans les occasions extrêmes , où la cause de l'ordre était me-
nacée. Quelle différence entre un pareil idéal et l'unité moderne !
Pour connaître ses sentiments à l'égard de la papauté , lisez sa
lettre au conclave de Carpentras , à la mort de Clément V, un an
après la mort de Henri VII. Vous verrez comme il supplie les
cardinaux de choisir un pape italien, d'avoir pitié de Rome,
veuve tout à la fois de son César et de son pape, et de reconduire
le souverain pontife dans sa capitale.
De quelle tristesse amère son âme est dévorée devant l'écrou-
lement de ses espérances ! Et cependant quelle fierté dans cette
âme héroïque ! Depuis quinze ans qu'il était dans l'exil , il ne son-
geait qu'à Florence, et ses brûlantes haines contre ses persécu-
teurs, et ses animosités contre Boniface VIII et Clément V, et ses
( 198 )
sympathies pour l'empereur d'Allemagne, ne lui sont inspirées que
par son amour pour son pays. Or voici que Florence consent à lui
rouvrir ses portes , s'il veut acheter son pardon au poids de l'or.
Dante s'y refuse avecindignation. Il y a quelque chose qu'il préfère
encore à son pays : l'honneur. La lettre où il expose les motifs de
son refus à un religieux de Florence , qui désirait ardemment son
retour, est un précieux document pour l'histoire de la vie du
Dante. Elle respire une dignité, une fierté de caractère qui révèle
dans le poëte une âme aussi haute que son génie.
<< Est-ce là , disait-il , ce retour glorieux de Dante Alighieri
dans sa patrie , après quinze ans d'absence ? Est-ce là ce qu'a mé-
rité son innocence qui éclate à tous les yeux ? Est-ce là le prix de
ses sucurs et de ses travaux ? Loin de moi , loin d'un serviteur de
la philosophie cette ignoble bassesse de cœur qui me ferait , à la
manière de quelques infâmes , courir au-devant de la honte! Loin
d'un homme qui prêche la justice la pensée de payer l'injustice
comme un bienfait. Non, ce n'est pas par ce chemin que je ren-
trerai dans ma patrie.>>>
Florence répondit aux refus du poëte en renouvelant ses édits
de proscription. Il continua donc son exil ; mais ses ennemis
furent écrasés du poids de sa vengeance : tandis qu'ils étaient
encore au nombre des vivants , Dante les précipita dans les en-
fers . L'effet fut terrible. Le peuple s'éloignait d'eux comme s'ils
eussent été possédés du démon. Boccace raconte qu'un jour , à
Vérone, une femme du peuple voyant passer le sombre pros-
crit au teint cuivré , aux cheveux crépus , à l'œil pensif, dit à
voix basse à une de ses compagnes : « Vois-tu cet homme ?
c'est celui qui va en enfer et rapporte des nouvelles de ceux
qui sont là-bas . Tu as raison , dit l'autre , il a la barbe roussie
et le teint bruni : c'est par le feu et la fumée de l'enfer. » Et le
poëte, en souriant, passait son chemin. Comme ces hommes dont
le corps était sur la terre , et dont l'âme était déjà entrée dans
une autre vie , Dante , qui avait vu mourir toutes ses pensées et
toutes ses espérances ici-bas , ne vivait plus que dans le monde
invisible où , après avoir suivi Virgile dans les cercles de l'enfer,
( 199 )
il montait avec Béatrice dans le purgatoire et le paradis. Il errait
toujours d'un lieu à un autre , cherchant un repos qui le fuyait
di toujours. En quittant Vérone , où sa tristesse avait fini par fati-
με guer ses protecteurs , il trouva enfin à Ravenne , auprès de Guido
Novello da Polenta , une aimable hospitalité qui le retint jusqu'à
meat la fin de sa vie ; ses longues colères s'éteignirent à ce doux foyer.
lavie Guido Novello , prince intelligent et digne de comprendre Ali-
qui ghieri, était attaché de cœur et d'âme à la cause du saint-siége
et de l'Église. La Providence avait réservé au poëte ce séjour
au soir de sa vie. Là son génie s'abreuvait aux sources sacrées , et
quan c'est là qu'il acheva son divin poëme dans les joies anticipées du
pris paradis. Hélas ! il expira sans revoir les prés fleuris et sans en-
tendre le doux murmure de l'Arno. Mais il avait fini sa tâche : la
Divine Comédie était faite , la langue italienne était créée et le
poëte était immortel. Florence le pleura , il était trop tard. Elle
recueillit sa gloire et la porta jusqu'aux astres ; mais ses os repo-
sent à Ravenne, sur la terre d'exil , et le froid mausolée de Santa-
Croce est vide et sera vide à jamais : qu'importe ! Si Florence lui
a donné la vie et la mort , il appartient par son génie à la pa-
trie italienne , il appartient au monde catholique, il appartient à
l'Europe , il appartient à l'humanité.
Voilà l'homme ; voyons son œuvre.
Des Il n'y avait , au moyen âge , que deux grands sujets d'épo-
pée : les croisades et le monde invisible. Le Tasse sera le chantre
jour,
des croisades au seizième siècle. Le Dante fut celui du monde
sif, d invisible. L'auteur de la Divine Comédie était bien placé pour
hom résumer le second de ces grands intérêts religieux du moyen
sde c âge : il était au sommet de l'âge féodal , entre un monde qui finit
berous etunmonde qui commence. Il occupait la limite extrême entre
l'apogée et la décadence du monde catholique. Il voyait se dé-
esder rouler devant son imagination toutes les gloires de la théologie ,
vedi du monachisme, de la papauté, dans la splendeur du treizième
siècle. Dieu lui avait donné la mission de chanter toutes ces gran-
deurs et de les fondre dans l'airain de sa poésie. La foi avait
trouvé son expression scientifique dans la Somme de saint Thomas ;
( 200 )
elle trouva son expression poétique dans la Divine Comédie. La
réalité n'offrait plus rien qui fût digne d'être chanté. Le génie
d'Alighieri, pour échapper au triste spectacle du présent , avait
quitté la terre et s'était réfugié dans le monde des esprits. Là il
retrouvait Béatrice, l'étoile de son cœur, et les grandes lumières du
christianisme; là enfin, il se consolait de l'injustice des hommes ,
à la vue des supplices réservés aux méchants. Il se faisait ainsi
l'écho des événements contemporains , en même temps qu'il chan-
tait les gloires du passé.
Ce monde invisible, où il plaçait la scène de son poëme , était
aussi présent aux âmes chrétiennes que le monde visible. Plus on
souffrait des désordres de la terre , plus on aspirait à ce monde
meilleur où la vertu devait trouver sa récompense et le crime
son châtiment.
L'idée mère de la Divine Comédie appartient à l'humanité. Ces
relations intimes de la terre avec le ciel, de la vie présente avec
la vie future , on les retrouve chez tous les peuples et à tous les
âges; mais n'est-ce pas cela même qui fait la religion ? Le plus
grand désir de l'homme a toujours été de pénétrer le secret de
la mort, le mystère du tombeau. De là toutes ces descentes aux
enfers depuis Orphée jusqu'au chantre du christianisme. Virgile,
en guidant le poëte, ne fait que renouer la chaîne des âges , car le
grand représentant du paganisme était lui-même héritier d'Ho-
mère , qui , dans l'Odyssée , avait introduit son héros au séjour des
morts . Toutefois ce n'est pas dans ces illustres exemples qu'il faut
chercher l'origine de la conception dantesque; ce qui , dans Homère
et Virgile , n'est qu'un épisode , va devenir le fond même de
l'épopée. Le christianisme , en détachant l'homme de la terre pour
reporter ses regards vers le ciel et lui faire envisager son salut
éternel comme sa principale affaire , a transformé les conditions
de l'idéal. Le monde surnaturel , patrie de l'âme , est devenu aussi
la patrie de l'imagination.
Le moyen âge était plein de visions superstitieuses qui met-
taient les vivants en relation avec les morts. Les prètres, pour agir
efficacement sur des populations barbarès , jetaient l'effroi dans
( 201 )
leur âme en faisant flamboyer devant eux les flammes de l'enfer
et en décrivant les tortures des damnés .
D'un autre côté, les vies des saints abondaient en apparitions
merveilleuses , où les anges du ciel venaient , comme au temps
des patriarches , visiter les anges de la terre , pour leur apporter
quelque divin message ou les soutenir dans les dures épreuves de
la vie. Partout nous trouvons le merveilleux légendaire qui plane
sur les événements humains et les transfigure à la lumière de
l'idéal sacré : la théologie s'applique à dogmatiser les croyances
populaires, et la poésie , qui est à l'âme ce que la théologie est à la
raison , vient au secours de la science en rendant sensible à l'ima-
gination du peuple le monde suprasensible. De là ces légendes
merveilleuses apparues en France et en Italie : le Puits ou le Pur-
gatoire de saint Patrice; Guérin le Misérable , la Vision d'Al-
béric, la Voie d'enfer de Raoulde Houdane ; l'Enfer et le Paradis
de Jacomino de Vérone , et enfin le Tesoretto de Brunetto Latini ,
qui ont inspiré au Dante le plan de la Divine Comédie. Alighieri
n'a donc pas inventé les éléments de son poëme ; il les avait sous
la main. Sa création , c'est d'avoir rassemblé tous ces matériaux
épars pour en faire un édifice imposant , un ensemble coordonné
dans toutes ses parties ; c'est d'avoir, par la magie de son pinceau ,
donné à la terre le spectacle de l'invisible ; c'est enfin d'avoir
trouvé l'expression suprême du monde surnaturel , tel qu'il peut
être conçu par l'imagination des hommes .

Jugement sur la Divine Comédie .

La plupart des critiques , les yeux fixés sur Homère , ont défini
l'épopée : le récit poétique d'une action illustre et merveilleuse.
Jugeant , d'après ce type de l'art grec , la Divine Comédie , ils ont
déclaré Dante bien inférieur à Homère. C'est un faux point de
vue. Le poëte du moyen âge n'a pas songé à suivre les traces du
poëte grec. Il a voulu peindre l'esprit de son époque , et c'est à
cela qu'il a dû sa puissance et son originalité. L'exécution d'une
( 202 )
œuvre humaine est subordonnée à sa conception. Homère a ra-
conté la terre; Dante a raconté le ciel. Pour l'un , le fait domine
l'idée ; pour l'autre , l'idée domine le fait. La poésie homérique ,
c'est le fait idéalisé par la saillie; la poésie dantesque , c'est l'idée
incarnée dans un symbole. De cette différence de conception
résulte la différence des procédés. Homère raconte un fait : la
guerre de Troie dans l'Iliade , ou les aventures d'un personnage
dans l'Odyssée. De là l'unité d'action et l'unité de héros. L'intérêt
puissant qui s'attachait aux événements du poëme était singuliè-
rement renforcé par l'intérêt du personnage principal , qui por-
tait en lui la destinée de tout un peuple. Dante raconte la destinée
humaine après la vie : l'enfer, le purgatoire, le paradis , c'est-à-
dire le châtiment, l'expiation, la récompense. Ici l'humanité tout
entière est en cause dans le passé , le présent et l'avenir. De là la
multiplicité des personnages que le poëte passe en revue dans le
triple séjour de l'éternité.
Il y a cependant un personnage qui ne quitte jamais la scène ;
mais il n'est pas acteur dans le drame , il n'est que spectateur :
ce personnage , c'est le poëte lui-même qui décrit la scène, je veux
dire les scènes variées de supplices et de triomphes qui passent
tour à tour devant ses yeux, qui fait parler les ombres qu'il in-
terroge , et qui raconte ensuite ses émotions. Exiger dans un tel
poëme l'unité de personnage , l'unité de fait ou d'action , l'unité
d'intérêt , c'est ne demander qu'un grain de sable au désert , une
goutte d'eau à la mer, une étoile au firmament. Homère ne peut
donc pas être la mesure du Dante , qui n'a d'autre mesure que
l'infini. La Divine Comédie est le poëme de l'humanité dans ses
destinées futures , envisagées au point de vue de la foi catholique.
C'est un poëme , car la forme narrative y domine ; mais nous y
trouvons tous les genres et tous les tons , depuis le drame jusqu'à
la satire , depuis le sublime jusqu'au burlesque , parce que c'est
le poëme de l'humanité.
On a critiqué sans discernement le mélange du sacré avec le
profane. Dante n'a pas fait du ciel chrétien un séjour réservé à
une caste ou à une secte privilégiée : il a placé des païens dans
les trois domaines du monde surnaturel, et il l'en faut louer ; il a
( 205 )
compris que la mission du christianisme est de réconcilier avec le
ciel l'homme de tous les temps. Je le plains seulement d'avoir
placé Virgile au seuil de l'enfer, pour n'avoir pas connu le vrai
Dieu , et d'avoir mis Caton au seuil du purgatoire. Ce dont il faut
le blâmer sans réserve , c'est d'avoir introduit la mythologie
païenne dans son poëme. Sans doute , la fiction joue un grand
rôle dans la conception dantesque , et ceux qui seraient tentés
d'en accuser le poëte, on peut les renvoyer à l'Apocalypse , où
l'exilé de Patmos a vu dans le ciel des palais d'or, et dans l'enfer
le puits de l'abîme. L'orthodoxie du Dante est dans ses disserta-
tions dogmatiques. Quant à la nature des châtiments et des récom-
penses , et à la manière dont il distribue les places dans l'enfer,
dans le purgatoire et dans le paradis , en tout cela le poëte n'obéit
qu'à sa fantaisie, quand il n'obéit pas à ses vengeances. Mais s'il
avait le droit de créer une mythologie chrétienne au service de
son imagination , on ne comprend pas qu'il ait admis l'Olympe et
le Tartare dans l'emploi des machines épiques d'un poëme con-
sacré à chanter les vérités du christianisme.
Les dogmes fondamentaux sur lesquels Dante a construit la
Divine Comédie n'étaient pas une nouveauté inventée par la foi
catholique. Chez tous les peuples , on a cru à un lieu de supplices
pour les méchants , à un lieu de félicité pour les bons après la
vie. Seulement le mystère répandu sur ce monde surnaturel a
laissé la poésie s'emparer de l'enfer et du ciel , et les peupler à
sa manière , selon le génie des peuples. La foi catholique n'a pas
arraché le voile du mystère qui nous dérobe les félicités du ciel
et les châtiments de l'enfer : c'est le secret de Dieu. Nous ne savons
qu'une chose , c'est que les justes jouissent d'un bonheur imma-
tériel, de la vue de Dieu , de la vision béatifique , pour emprunter
le langage de la théologie; tandis que les méchants sont privés de
la vue de Dieu et condamnés , avec les démons , au feu éternel.
Ce feu , quelle en est la nature ? Est-ce un feu véritable ? Oui ,
d'après la théologic. Mais est-ce un feu matériel? Il est permis
d'en douter ; ce n'est pas un article de foi. En tout cas, l'Évan-
gile , la théologie et les Pères ne parlent pas d'un autre châtiment
que de celui du feu. Dante, faisant œuvre de poëte , et voulant
( 204 )
tout présenter en image , ne se borne pas au supplice du feu ; il
y joint les torrents de pluie, les ouragans , les océans de glace ,
les fosses aux vipères et les fouets des démons. Où serait la poésie
sans cette variété de supplices ? Les prédicateurs , au moyen âge ,
et parfois dans les temps modernes , ont eu recours aux mêmes
procédés pour frapper l'imagination des hommes. Ces choses-là
sont mieux à leur place dans un poëme que dans la chaire. Pourvu
qu'on ne les donne pas pour des vérités, nous n'avons rien à dire,
et nous sommes prêts à admirer le talent du peintre. Quelque
prodigieuse pourtant que soit l'imagination du Dante , ce n'est
pas cette description des tortures infernales qui fait l'attrait de
l'enfer. L'intérêt est tout entier dans les épisodes. Et cela est si
vrai , que ceux qui n'y regardent pas de près et qui n'ont pas
embrassé d'un coup d'œil la conception sublime du poëte , appel-
lent la Divine Comédie un poëme épisodique. Rien, en effet, ne
relie entre eux ces épisodes. Le poëte passe d'une ombre à l'autre ,
au gré de sa fantaisie , et l'épisode qui suit n'a rien de commun
avec l'épisode qui précède ; mais l'intérêt de ces épisodes est dans
leur rapport avec les événements contemporains. Dante supplicie
ses ennemis et les cingle d'un vers qui siffle comme le fouet des
démons. Ces ombres , interrogées par lui, racontent les causes de
leurs infortunes et de leurs châtiments .
Le poëte s'échappe en imprécations sublimes contre son ingrate
patrie. La colère est sa muse dans cette première partie de son
poëme, la plus dramatique et la plus intéressante pour le vulgaire
qui aime de se repaître au spectacle des douleurs. Il ne craint pas
de précipiter dans l'abîme d'illustres dignitaires de l'Église. Les
moines , les évêques , les cardinaux et les papes eux-mêmes n'é-
chappent pas à ses mordantes invectives. Boniface VIII est plus
maltraité que tous les autres , parce que le poëte voyait en lui
l'un des principaux auteurs de son exil. Les désordres du clergé
n'ont certainement pas droit au respect; mais , quels que fussent
les écarts et les excès de son époque , il est peu chrétien d invee-
tiver à tout propos et hors de propos les chefs de l'Église, pour
obéir à ses rancunes personnelles. La charité chrétienne n'était
pas la vertu du poëte, qui aurait dû trembler en décrivant les sup
( 205 )
plices réservés à la violence , s'il avait pu lire dans son âme. Quoi
qu'il en soit , Dante, ennemi du pape en politique , est un enfant
soumis de l'Église en fait de dogme. C'est un des caractères et
l'une des inconséquences de l'époque , qui ne voyait pas Luther
derrière ces déclamations insensées .
Certains critiques modernes ont assez peu compris le grand
Toscan pour avoir fait de lui un précurseur de Luther. Celui qui
maudissait la France dans la personne de Philippe le Bel , pour
avoir outragé dans Anagni la majesté sacrée du vicaire de Jésus-
Christ , n'a certes pas trahi la cause de l'Église. Jamais l'Église n'a
douté de l'orthodoxie du Dante. Les plus graves questions dogma-
tiques sont traitées et résolues par lui dans son Paradis avec une
sûreté de dialectique et une puissance de raisonnement incompa-
rables . Il s'enfonce à la suite de saint Thomas dans les arcanes de
la scolastique, qui semble n'avoir pas de secret pour lui , tant il s'y
mcut à l'aise dans le style de l'école. Mais ces discussions , si in-
téressantes au moyen âge , ont perdu singulièrement de leur pres-
tige depuis que la scolastique est détrônée , et aussi , hélas ! depuis
que la foi s'est affaiblie parmi les hommes livrés à toutes les
fluctuations du scepticisme .
L'incrédule Voltaire l'appelait un monstre d'obscurité , et il
n'avait pas tort à son point de vue. Trois choses sont nécessaires
pour comprendre le divin poëme : connaître d'abord les événe-
ments de l'époque ; posséder ensuite la science religieuse du moyen
åge et sa terminologie abstruse; avoir enfin la clef d'un symbo-
lisme métaphysique placé hors des regards du vulgaire. On oublic
que le poëte porte nécessairement le cachet de son époque , et
que c'est faute de science qu'on le trouve si obscur. C'est flatteur
pour l'amour-propre , mais le bon sens n'y perd pas ses droits.
L'obscurité du poëme est incontestable ; les nombreux commen-
taires qu'on en a faits et le témoignage des Italiens cux-mêmes
le prouvent assez ; mais il ne faut pas perdre de vue que c'est là
un sujet moral , dont la première partie , et jusqu'à certain point
la seconde , sont seules accessibles au commun des lecteurs. Le
Paradis est écrit pour des intelligences d'élite , initiées aux secrets
de la philosophie religieuse. C'est ce qui en augmente la valeur
( 206 )
morale , mais c'est aussi ce qui en diminue la valeur poétique. Nous
le verrons tout à l'heure.
Quand on a pénétré le symbolisme de la Divine Comédie, on y
trouve partout un but philosophique et moral. La divine trilogie
est l'image de la destinée humaine. En entrant dans la vie, le mal
nous sollicite de toute part : c'est l'enfer déchaîné contre l'homme;
il faut le combattre sans cesse pour gagner le ciel : la vie est une
lutte incessante entre le bien et le mal. La terre est une vallée de
larmes , dit l'Écriture sainte : c'est le purgatoire ; heureux ceux
qui le font ici-bas ! C'est en se purifiant ainsi des souillures du
mal qu'on arrive à la possession du bien : le paradis.
On ne parle que de progrès dans ce siècle : c'est la question à
l'ordre du jour. Mais que deviennent tous les rêves de progrès
qui n'attaquent pas le mal dans sa racine : le cœur de l'homme ?
Vous avez beau avancer dans la science , tant que vous n'avancerez
pas dans le bien , vous serez petit et misérable devant Dieu. Dante ,
en assignant à l'homme le bien pour but de ses efforts , embrasse
done la destinée présente comme la destinée future de l'humanité.
Mais la raison ne suffit-elle pas pour nous guider sur la route du
progrès ? Non , pas plus dans les choses de la terre que dans les
choses du ciel. Le progrès est un édifice que l'homme , de siècle
en siècle , élève vers Dieu ; la foi en est le fondement; la raison ,
.
l'ouvrière. Chaque génération apporte sa pierre , prépare ses ma-
tériaux; mais ce n'est pas pour sa base , c'est pour son couronne-
ment. Un siècle laisse tomber ce qu'un autre siècle édifie ; mais le
fondement reste inébranlable comme un rocher battu des flots .
Virgile , placé à la limite d'un âge qui finit et d'un âge qui
commence , sert de guide au poëte dans son voyage à travers le
monde de l'enfer et du purgatoire : c'est la raison qui éclairc
l'homme dans les rudes sentiers de la vie ; mais Virgile reçoit sa
mission de Béatrice , qui représente la foi divine. La raison ne tra-
vaille donc pas seule au perfectionnement de l'humanité, même
dans les choses d'ici - bas ; c'est surtout dans les choses du ciel
qu'elle est insuffisante. Virgile , arrivé au sommet du purgatoire ,
cède la place à Béatrice pour conduire le poëte , c'est - à - dire
l'homme , à travers les sphères célestes. Toutefois , remarquez la
( 207 )
profondeur de ce dessein , la foi n'impose pas , ici même , silence
à la raison . Ces deux forces doivent s'entr'aider et non se com-
battre. La foi éclaire la raison et la raison éclaire la foi. C'est dans
la théologic que se consomme cette alliance. La science humaine ,
appuyée sur la foi , soulève avec ce levier puissant le poids de l'in-
fini ; mais il est des mystères que ne peut sonder la science et que
la foi seule peut révéler : c'est saint Bernard remplaçant Béatrice
pour faire contempler au poëte l'essence infinie dont la splendeur
rayonne dans l'empyrée par-delà tous les cieux : voilà le symbo-
lisme profond de la Divine Comédie.
On se demande avec étonnement comment le Dante a pu rester
poëte en scrutant d'un œil si hardi les abîmes de la science divine
et humaine. De quel génie ne faut-il pas que la nature l'ait doué ,
pour n'avoir pas laissé évaporer le parfum du vase , quand la
liqueur était soumise à une telle élaboration !
C'est ici le lieu d'apprécier, au point de vue poétique , l'épopéc
dantesque dans son ensemble comme dans ses détails. Et d'abord
d'où vient ce nom de Comédie , auquel la postérité a ajouté l'épi-
thète de Divine? Le poëte , qui avait sur le drame des idées con-
fuses , reconnaissait trois genres de style comme les anciens : le
sublime ou tragique , le tempéré ou élégiaque et le simple ou
comique. La langue vulgaire avant le Dante n'était en usage que
dans les chants d'amour. Le respect de l'antiquité exigeait que les
grands poëmes fussent écrits en latin : témoin l'Africa de Pé-
trarque. Dans une des heures pénibles de son exil , Dante se pré-
senta au monastère de Corvo sur la Spezzia.- Que cherchez-vous ?
lui demande un des moines du couvent. -

La paix , répond le
poëte. Le moine , frappé de cette réponse , reconnaît bientôt le
grand proscrit dont le nom était dans toutes les bouches. Quel
dommage , dit- il , en jetant les yeux sur la Cantica de l'enfer,
quel dommage que de si hautes pensées soient revêtues du costume
grossier du peuple. Mais Dante avait deviné l'avenir. Néanmoins ,
il jugea que son œuvre appartenait au genre comique , tant par
le style que par le dénouement heureux , en contraste avec le
tragique qui finit par une catastrophe. Quelque étrange que soit
ce nom de comédie appliqué au poëme du monde surnaturel ,
( 208 )
l'œuvre est conçue comme un drame en trois actes , une trilogie
dialoguée entre le poëte et les personnages qu'il rencontre : c'est
le drame de la vie future, où chacun joue le rôle qu'il s'est assigné
lui-même par ses actions. Le poëte raconte ce qu'il a vu dans son
triple voyage : de là la forme épique , mais tous les genres sont ici
confondus. Le ciel et la terre, comme dit le poëte, ont mis la main
à son œuvre. Au milieu d'un récit , vous trouvez une ode dithy-
rambique , plus loin une satire contre Florence, les papes ou les
moines; ici la mélancolic du poëte s'exhale en strophes élégiaques ;
là s'étend un riant paysage décrit sur le ton de la pastorale , et
partout, le théologien uni au poëte jette à pleines mains les sen-
tences didactiques. Jamais poëme n'offrit plus de variété.
Mais l'unité de conception , par où se manifeste la force du
génie dans les œuvres de longue haleine , la retrouvons-nous dans
la Divine Comédie ? Le poëme est divisé en trois parties , mais ces
trois parties sont étroitement liées entre elles. Au sortir de l'enfer
s'élève la montagne du purgatoire , dont le sommet forme le pa-
radis terrestre d'où le poëte monte au ciel : voilà , sous ses trois
phases , la destinée future de l'homme selon le mérite de ses ac-
tions; c'est une conception gigantesque. Il faut l'embrasser d'un
seul coup d'œil pour en comprendre la grandeur. Chaque fiction
prise à part , quoique révélant une imagination puissante, ne
peut donner une idée du génie transcendantal d'Alighieri. Prenez
même chaque partie comme un tout isolé , et, à l'exception des
épisodes qui sont les grandes beautés de détail, vous ne serez
étonné que de la bizarreric des inventions poétiques représentant
les supplices de l'enfer ou les extases du paradis .
Longtemps on ne connut en France que l'Enfer. Mine de Staël ,
dans son Allemagne , ne donne pas au poëme d'autre nom. C'est
la partie la plus poétique et , par conséquent , la plus populaire ,
tant à cause des épisodes admirables qu'elle renferme que de la
sauvage énergie des tableaux et du style. Le vulgaire est plus sen-
sible à ce qui ébranle les nerfs qu'à ce qui parle à l'âme. Il veut
être plutôt émotionné qu'ému.
LePurgatoire , malgré ses descriptions riantes , qui tranchent
par le contraste avec les descriptions horribles de l'enfer, est plus
( 209 )
monotone et moins saisissant , parce que l'espérance plane sur ces
supplices et en adoucit la rigueur. Mais ici comme partout les
épisodes soutiennent l'intérêt; enfin l'apparition de Béatrice dans
le paradis terrestre est le plus intéressant tableau du poëme.
Le Paradis est très- riche en couleurs; mais il y règne une
lumière si éblouissante que l'imagination a peine à suivre le poëte
faisant ruisseler en rayons d'or tous les esprits de feu. Le grand
intérêt de cette dernière partie , c'est l'exposition et la discussion
des principaux dogmes de la foi catholique. Ici le fait disparaît
devant l'idée : c'est divin, mais non pas humain. Le style est poć-
tique et précis tout à la fois. Il est impossible de porter plus loin
la poésie de l'expression dans des sujets si philosophiques . Je n'en
reste pas moins persuadé que le domaine de la philosophie n'est
pas celui de la poésie , et que si la poésie peut être philosophique
et la philosophic poétique , c'est quand l'idée devient sentiment et
non pas quand on formule des syllogismes. La poésie est la langue
universelle du sentiment, comme la philosophie est la langue de
l'idée : voilà la vérité.
Il n'y a donc pas, pour le commun des lecteurs , progression
d'intérêt dans cette troisième partie du poëme dantesque. A me-
sure qué la pensée s'élève , la forme s'épure et s'idéalise , il est
vrai , mais nos faibles yeux sont fatigués de splendeurs. Dante
n'est souverainement poëte que quand il renonce à l'exposition
dogmatique , pour donner carrière à son enthousiasme ou à son
indignation , ou enfin , quand il peint la nature dans ses comparai-
sons , dans ses contrastes , dans ses descriptions. On dirait alors
qu'il a respiré les parfums de l'Éden, tant il est vrai, tant il est
simple , tant il est primitif, malgré la richesse de ses couleurs.
Vous venez de l'entendre rivaliser avec saint Thomas , et tout à
coup , rejetant sa robe doctorale, vous le voyez rivaliser avec Но-
mère. Au milicu des broussailles de la scolastique s'étend un site
verdoyant où la nature prodigue tous ses dons de grâce et de
beauté. Le poëte disparaît dans l'infini , et quand , l'esprit tendu ,
vous désespérez de suivre sa trace, il redescend sur la terre semant
des fleurs sur ses pas. Il y a dans ces contrastes un charme
qu'Homère n'a pas rencontré. On est heureux de retrouver la na
14
( 210 )
ture et l'humanité dans le monde des esprits. C'est par là que
Dante reste poëte en remuant les profonds arcanes de la méta-
physique. Ses descriptions sont tellement pittoresques que les
objets sautent aux yeux, et que l'imagination ne peut se figurer
que les choses se passent autrement qu'il ne les voit. Le poëte a
dû se faire illusion à lui-même en décrivant ce monde fantastique.
Pour peindre les supplices de l'enfer et les joies du ciel , il trouve
des expressions qui donnent à la pensée une empreinte ineffa-
çable. Les symboles les plus immatériels , les rayons , les feux,
les étoiles et cette rose blanche dont les pétales portent avec les
siéges des élus les neuf chœurs des anges, et les cercles concen-
triques de la Trinité, tout reçoit une forme d'une précision géo-
métrique. On a beau être ébloui , le poëte vous emporte dans sa
vision , comme un vautour emporte un faible oiseau dans ses
serres puissantes. Il ne vous lâche que quand il s'est abîmé dans
l'infini , et quand vous retombez sur la terre , vous êtes foudroyé
d'admiration .
La sensibilité du poëte est égale à son imagination créatrice. Sous
ce rapport , Dante n'est pas italien : c'est un barde du Nord. Les
rigueurs de l'exil , les chagrins domestiques , l'esprit du christia-
nisme , pour qui la terre n'est qu'une vallée de larmes , lui avaient
donné cette corde grave qui remue les entrailles humaines , et sans
laquelle le génie poétique reste toujours incomplet : la mélancolie.
L'Italie est la terre de l'imagination. En fait de sentiment , elle
ne connaît guère que la tendresse , la délicatesse et la grâce. Dante
lui a fait sentir les sublimes tristesses de l'âme jetant un regard
amer sur un passé irrévocable , ou aspirant du sein de ses misères
vers son éternelle patrie.
Le poëte a donc marqué son œuvre des qualités souveraines du
génie. Une seule lui manque , la perfection du goût. Il pousse par-
fois l'horreur jusqu'au dégoût, la liberté de l'expression jusqu'à
l'indécence , la violence jusqu'à la grossièreté. Il a des images qui
soulèvent le cœur , comme il en a qui font monter la rougeur au
front; mais il en faut accuser son siècle plutôt que son génie. Son
génie était sublime ; son siècle était barbare. La religion était dans
toute sa splendeur; mais la religion en Italie n'a jamais empêché
( 214 )
la violence ni l'immoralité. L'élégance et la dignité des mœurs
peuvent seules inspirer le goût littéraire.
Dans les temps de révolutions ou de guerres civiles , la délica-
tesse et la bienséance sont des vertus ignorées. Ne vous étonnez
done pas si ce grand fleuve de poésie où se mirent les astres du
ciel , charrie parfois du limon dans ses eaux troublées. Les trivia-
lités et les grossièretés du Dante sont un tribut que le poëte paye
à son siècle. L'épisode de Françoise de Rimini suffirait à prouver
que la délicatesse et la grâce ne lui étaient pas étrangères. Lisez
cet épisode après celui d'Ugolin dans l'enfer, vous sentirez toute
la vigueur et tout le charme de ce puissant génie. Quant à ses
obscurités, elles tiennent , d'un côté , à ses allusions souvent insai-
sissables aux événements contemporains , de l'autre , au style phi-
losophique de l'école. Pour le poëte, Florence c'est le monde;
pour la postérité , c'est un petit coin de l'Italie. A l'heure où nous
écrivons, ce n'est plus même une capitale , c'est un chef-lieu de
province. Voilà pourquoi nous ne pénétrons pas le sens de cer-
taines allusions à la plèbe ou à la municipalité florentines. La
scolastique a perdu son empire, et le monde ne comprend plus
les termes de l'école. Voilà pourquoi les Italiens eux-mêmes ont
tant de peine à comprendre certains vers du Paradis . Les com-
mentaires , au lieu d'éclaircir le texte , ne font souvent que l'ob-
scurcir davantage .
La clarté est une qualité essentielle ; mais c'est une qualité rela-
tive. Demandez à un enfant ce que signifie ce mot profond par
lequel Dicu se définit lui-même : Ego sum qui sum , il ne vous
comprendra pas. Et cependant rien de plus clair en soi; et les
expressions sont les plus simples et les plus élémentaires de la
langue. C'est qu'une intelligence vulgaire ou inhabile à l'abstrac-
tion ne peut s'élever à cette hauteur. Il en est de même , et à plus
forte raison, de la métaphysique du Dante. On oublie trop que la
penséedu poëte porte nécessairement le costume du siècle.
Je ne dis rien des jugements d'Alighieri : la plupart ne sont
inspirés que par la haine. Ces jugements ne sont pas des juge-
ments, ce sont des coups de lanière qui mettent en lambeaux la
réputation de ses ennemis. Il était trop passionné pour être équi-
( 212 )
table dans sa critique : il n'y a d'impartial que celui qui ne prend
parti que pour la vérité et la vertu contre l'erreur et le vice.
Malgré ses défauts , Dante, créateur de langue , est le plus grand
génie littéraire de l'Italie. Nul n'a égalé l'énergique concision d'un
style où chaque tercet , on pourrait presque dire chaque mot , est
un monde d'idées. Avant lui , l'Italic ne connaissait que la langue
de l'amour . C'est l'aigle toscan qui, des bords de l'Arno s'envo-
lant dans l'immensité , a appris à son pays et à l'Europe comment
on s'élève aux grandes choses , etc'est sa plume qui a appris à
graver la pensée en traits immortels . Inclinons-nous devant lui, et
n'oublions jamais qu'il est le père de la poésie moderne en Europe.

CHAPITRE [Link] noitidms )


7thomb of 3 compitimų
PÉTRARQUE. nor supindaqin of ob
-

Dante avait effacé par sa renommée tous ses contemporains . II


s'était élevé trop haut pour que personne fût tenté de marcher
dans sa voie. Il cut néanmoins des imitateurs comme tous les
hommes de génie , dont on croit surprendre les secrets en suivant
Icurs procédés. Mais on ne réussit jamais qu'à reproduire avec
plus ou moins d'habileté le corps du style : l'âme n'y est pas ,
parce qu'elle est personnelle et par conséquent insaisissable. Les
imitateurs du Dante ont pu acquérir quelque réputation dans
leur siècle. Aujourd'hui ils sont tellement oubliés en Italie et si
inconnus en Europe , qu'ils ne méritent pas d'occuper la moindre
place dans la galerie des poëtes immortels. Nous n'entendons pas
ressusciter les morts. 720g ub Hoe of
Quand on parcourt les temps barbares , on aime à surprendre
à travers les ténèbres le plus faible rayon de lumière. On est con-
solé , car on se dit : l'esprit humain peut se cacher un moment
dans les nuages , il ne s'éteint jamais. Mais quand reparaît le jour,
quand le soleil de l'art brille à l'horizon, il faut laisser les obscures
( 215 )
étoiles rentrer dans la nuit. Après le Dante, il faut parler de Pé-
trarque; après le père de l'épopée, le père du lyrisme.
Pour comprendre Pétrarque comme pour comprendre le Dante,
il faut connaitre tout à la fois l'homme et l'époque. L'esprit de
liberté qui , dès le onzième siècle, avait poussé l'Italie à s'affran-
chir de l'empire germaniqueet couvert la Péninsule d'une foule
de petites républiques jalouses de leur indépendance , l'esprit de
liberté , si fatal aux peuples indociles au joug des lois , livrait ,
nous l'avons vu , cette belle et malheureuse contrée à toutes les
horreurs de la guerre civile.
Néanmoins , dans la sphère intellectuelle, le mouvement des
esprits, provoqué par l'appâtdu pouvoir, qui dans les États libres
est la récompense du talent , favorisait la culture des lettres; mais
l'ambition politique, qui porte l'esprit vers les arts et les sciences
pratiques : le droit , l'éloquence et l'histoire , comme au temps
de la république romaine , devait nuire à la poésie. Aussi que
voyons-nous ? La plupart des grands esprits du quatorzième siècle :
Jean Villani , André Dandolo , Albertino Mussato , écrivent l'his-
toire , le premier en italien , les deux autres en latin. Mussato, qui
était poëte 1 et qui reçut le laurier poétique à Padoue , sa ville
natale , fut trop engagé dans la carrière des emplois pour avoir
pu se livrer à l'aise à ses goûts littéraires. Il a fait ce que font
tous les hommes d'État : il a retracé les événements où il fut tout
à la fois acteur et témoin. Voilà ce qu'il serait advenu du Dante
lui-même , s'il n'avait pas connu l'exil ou s'il était rentré dans sa
patrie. Il avait bien tort de tant haïr ses ennemis : ils ont fait sa
gloire en le persécutant.
Les esprits étaient done tournés vers la politique. La rivalité
des États italiens avait fait naitre la nécessité de confier aux meil-
leurs citoyens les destinées du pays. C'était un grand pas vers la
stabilité monarchique ; mais la soif du pouvoir entretenait la dis-
corde entre les familles les plus puissantes. Tous les moyens
étaient bons pour supplanter un rival : ce qu'on ne pouvait ob
1 Il a écrit avec talent des élégies , des épîtres , des églogues et même deux
tragédies.
( 214 )
tenir par la ruse on l'obtenait par le poison. Partout le poignard
frappait dans l'ombre. Les deux grands fléaux du moyen âge , la
barbarie et la corruption , dévoraient la société. La papauté , seule
puissance qui eût pu maintenir l'ordre, l'union , le respect de
l'autorité en Italie , avait perdu tout son prestige depuis qu'elle
avait quitté Rome pour établir sa résidence à Avignon. Philippe
le Bel avait souffleté Boniface par la main de Nogaret ; il souffleta
l'Église , et cette fois de sa propre main , en lui imposant un pape
français et en le plaçant aux portes de la France. La royauté fran-
çaise n'en recueillit pas les fruits. Elle avait cru asservir l'Italie ,
elle fut asservie à son tour, et faillit jeter la France en esclave aux
pieds de l'Angleterre. Quant à l'Église , elle fut déconsidérée par
les vices de ses prélats , qui préparèrent le grand schisme d'Occi-
dent et la révolte de Luther. S'il fallait en croire les écrivains du
temps , la cour pontificale d'Avignon ressemblait plus à la cour de
Sardanapale qu'à la demeure du père de la chétienté. Pétrarque ,
qui avait peu de sévérité dans ses mœurs , appelle Avignon la
Babylone de l'Occident. Il y a peut- être là quelque exagération.
Pétrarque travaillait à faire rentrer la papauté dans Rome , et il
espérait y décider le pape, en lui ouvrant les yeux sur les désor-
dres de sa cour. Quoi qu'il en soit, ce fut pour l'Église un malheur
irréparable , et pour l'avenir un grand enseignement. Combien de
divisions et de guerres civiles en Italie ne furent pas la conséquence
de cette translation du saint-siége ? Philippe le Bel est l'auteur de
tous ces maux ; qu'il en porte la responsabilité devant l'histoire.
Comme on le voit , les événements étaient peu favorables à la
poésie. Il n'y avait guère place que pour la satire ou pour l'élégie
patriotique . Le rétablissement éphémère de la république romaine
pourra exciter un moment l'enthousiasme de Pétrarque , mais
les folies de Rienzi auront bientôt déconcerté l'admiration. La
seule source véritable d'enthousiasme poétique au quatorzième
siècle était l'inspiration personnelle. C'est l'époque du lyrisme.
Pétrarque s'exercera bien dans l'épopée ; mais faute de pouvoir
chanter les événements de son siècle , il chantera le héros de la
guerre punique , Scipion l'Africain, dans un poëme latin qu'on
ne lit plus aujourd'hui.
( 245 )
Beaucoup s'imaginent que l'amant de Laure n'a écrit que des
chants lyriques. Il en est même qui croient que sa réputation
tout entière repose sur ses sonnets. Il est vrai que la postérité ne
connaît plus de Pétrarque que ses poésies italiennes , consacrées
pour la plupart à l'objet de son amour ; mais ce n'est là que la
moindre partie de ses œuvres : sur douze cents pages in-folio , les
chants lyriques de Pétrarque n'occupent pas quatre-vingts pages.
Les sonnets , les canzoni , les triomfi n'étaient pour lui qu'un
amusement , un jeu , une distraction à de plus graves études. C'est
à ses œuvres latines qu'il avait demandé la gloire. Il ne prévoyait
pas que la langue vulgaire allait prendre possession de l'avenir, et
que ses élucubrations latines seraient un jour mises en oubli ,
tandis que ses chants d'amour feraient éternellement les délices
de l'Italie et de l'Europe. Tel est le sort des livres et des langues.
Toute la réputation de Pétrarque , au quatorzième siècle , répu-
tation colossale , est dans ses compositions latines , où il imitait tour
àtour Cicéron en prose et Virgile en vers , avec une habileté prodi-
gieuse pour l'époque. S'il ne fut pas couronné au Capitole, ne croyez
pas que ce fût pour ses chants lyriques : c'était pour son poëте
de l'Africa , qui était encore sur le métier et qui ne fut pas même
entièrement achevé , mais dont on disait merveille avant son appa-
rition. L'Europe était attentive comme si au sein de l'Italie était né
un second Virgile; et c'était vrai , il y avait un Virgile , mais ce
Virgile n'était pas le poëte de l'Africa , c'était l'amant de Laure.
Entrons plus avant dans l'esprit de ce siècle pour comprendre
l'influence de Pétrarque. Il semble que les divisions de l'Italie eus-
sent dû arrêter l'essor de l'imagination poétique. Le contraire ar-
riva: les divisions de l'Italic aidèrent à l'épanouissement des lettres :
c'est la physionomie originale de ce siècle. Les princes rivalisant
entre eux d'émulation se firent gloire d'honorer les ouvriers de
l'intelligence. Ils en firent un instrument de règne pour éblouir
l'imagination populaire. Parmi les protecteurs du Dante, nous
avons déjà distingué les Scaligeri de Vérone et Guido Novello de
Ravenne.

Mais c'est surtout à l'avénement du roi Robert que la passion


des lettres s'empara de la Péninsule. Robert, c'était la science sur
( 216 )
le trône : théologie, philosophie , médecine , éloquence , personne
n'était plus habile ni plus versé que lui dans toutes ces matières.
Il disait lui-même que , si pour régner il fallait abandonner des
lettres , il renoncerait plutôt à la couronne. La poésie seule lui
était étrangère , non en théorie mais en pratique; et il regrettait
dans sa vieillesse de ne pas s'être exercé à la versification. Son
ambition ne lui laissait plus le temps d'en faire l'apprentissage ;
mais sa prédilection pour les poëtes prouve qu'il y aurait réussi
comme en tout le reste. Il faut être poëte pour aimer la poésie
avec tant de passion .
L'exemple de Robert fut contagieux. Les Visconti de Milan , les
princes de la maison d'Este à Ferrare, les Gonzague de Mantoue ,
les Corrège de Parme, les Carrare de Padoue et le doge André
Dandolo rivalisèrent d'émulation en faveur des lettres , et compri-
rent que les poëtes et les savants sont les vrais consécrateurs de
la royauté , parce qu'ils jettent sur la gloire le manteau du génie.
Aussi quelle ardeur pour la science dans les grandes universités
d'Italie , à Bologne , à Padoue , à Naples! La scolastique se traînait
dans les sentiers battus , s'attardant aux questions les plus minu-
tieuses et aux arguments les plus subtils. Le règne des grands
théologiens de l'école était passé ; mais le génie de Thomas d'Ac-
quin , de Bonaventure et d'Alighieri planait sur ce siècle , et pous-
sait les esprits à explorer tous les recoins de la pensée religieuse.
La vénération qu'on portait alors au sacerdoce venait moins de la
vertu que de la science. Et quand je dis la science, je n'entends
pas seulement par là les études ecclésiastiques , mais l'étude de
la médecine , l'étude du droit et la connaissance de l'antiquité. Le
droit était particulièrement en honneur. Les querelles politiques
des Guelfes et des Gibelins avaient pénétré jusque dans la juris-
prudence. Les Gibelins s'appliquaient au droit civil , les Guelfes ,
au droit canon; les uns cherchant dans les lois des armes pour
combattre, les autres pour soutenir les prétentions de la papauté.
L'étude des Décrétales était si répandue , que le plus célèbre ca-
noniste de l'Italie, au quatorzième siècle , fut un laïque Jean d'An-
drea , qui , lorsqu'il était malade , se faisait remplacer dans sa
chaire à Bologne par sa fille Novella, cachant sa beauté derrière
( 217 )
un rideau , pour ne pas distraire ses jeunes disciples pendant sa
lecture. Le droit civil était professé dans la même université de Bo-
logne par un homme aussi remarquable comme poëte que comme
jurisconsulte , Cino da Pistoia , qui fut le maître de Barthole dans
la science des lois et le maître de Pétrarque dans l'art de la poésie.
Les sciences étaient donc cultivées avec ardeur dans ce siècle ;
mais c'est la culture des lettres classiques qui exerçait le plus
grand ascendant sur l'esprit de l'époque. Celui qui savait le mieux
écrire et le mieux parler en latin de Cicéron et de Virgile devait
être l'homme du siècle. Cet homme fut Pétrarque. Dans l'Europe ,
divisée par les déchiréments de la féodalité , il y avait un pouvoir
unique, et ce pouvoir, c'était la république des lettres dont Pé-
trarque était le chef. Il exerça pendant quarante ans cette royauté
du génie , et l'on peut dire sans hyperbole qu'il fut la première
puissance de l'Europe, au quatorzième siècle, par son éloquence ,
sa philosophie et son érudition non moins que par son talent de
poëte. C'est l'âge littéraire succédant à l'âge théologique et féodal.
La grande passion de l'époque, passion qui devait durer trois
siècles , était la recherche des manuscrits des auteurs classiques de
l'antiquité. Ils étaient rares alors. La barbaric et l'ignorance les
avaient détruits ou disséminés partout , et pour les retrouver, il fal-
lait se livrer à des recherches pénibles et souvent infructueuses.
A l'appel de Pétrarque , toute l'Europe se mit en mouvement. On
fouillait partout; on creusait la terre , si je puis dire , pour cher-
cher cette mine d'or de la pensée. Pétrarque était en correspon-
dance avec tous les pays et tous les peuples , et les séductions
de sa plume entraînaient le monde dans cet irrésistible courant
d'idées. Il fit de nombreux voyages en Italie , en France , en Alle-
magne , partout où il espérait retrouver quelque trace d'auteurs
anciens. Sa parole , aussi éloquente que sa plume, et son âme ex-
pansive lui faisaient partout des admirateurs et des amis. Tous les
ouvrages classiques qui avaient échappé en Europe aux ravages
des invasions et de la guerre , c'est à Pétrarque qu'on en doit la
conservation.p
A ce titre seul , sans doute , il mériterait une place à part dans
P'histoire de l'humanité ; mais l'Italie lui doit d'autres bienfaits .
( 218 )
Là , sa puissance contre-balança celle des souverains , non plus seu-
lement dans la sphère intellectuelle , mais dans l'ordre politique.
C'est lui qui était chargé des plus délicates ambassades auprès des
princes de l'Italie et de l'étranger; c'est lui qui réconciliait les
villes et les républiques entre elles , et les souverains avec leurs
peuples ; et quand il échouait , c'est que la voix de la raison ne
pouvait plus se faire entendre. Pétrarque traitait de puissance à
puissance avec le pape , avec l'Empereur, avec le roi de France ,
avec tous les princes et tous les États de l'Italie. Il n'y avait pas
d'épée ni de sceptre qui eût le poids de sa parole. Nous allons en
juger par sa vie. On verra ce que peut la littérature , quand elle
se respecte et qu'elle a conscience de sa valeur et de sa mission.
Fils d'un proscrit de Florence , qui avait été l'ami du Dante et
qui avait joué un rôle politique dans la cité turbulente , Pétrarque
cut, comme Alighieri , du sang guelfe et du sang gibelin dans les
veines. Il naquit dans l'exil , à Arezzo , grand foyer de l'opposition
gibeline. Son père , qui voulait en faire un jurisconsulte et un
canoniste , l'envoya à Montpellier, puis à Bologne , où il suivit les
leçons de Jean d'Andrea et de Cino da Pistoia , le plus mélodieux
des poëtes en langue vulgaire et le plus savant des juristes. Pé-
trarque , à son école, développa les facultés poétiques dont la
nature l'avait doué ; mais il déserta bientôt l'étude des Décrétales
et des Pandectes pour suivre ses goûts littéraires. Dès sa première
jeunesse , il s'était épris de la littérature antique. Il a raconté lui-
même qu'à Montpellier, son père , ayant appris qu'il ne s'occupait
que de poésie et d'éloquence , jeta ses livres au feu , et que , le
voyant hurler de douleur, il retira des flammes un Virgile et un
Cicéron à moitié brûlés , qu'il garda toute sa vie avec amour. Après
la mort de son père , il vint s'établir à Avignon où était sa famille.
Là, au sein de la cour pontificale , où tout était luxe et plaisir, il
brilla par l'élégance de sa personne et le charme de sa conversa-
tion. C'est là qu'il connut cette femme célèbre qui devint la muse
de ses chants immortels .
Pétrarque était sans fortune. Il fallait se choisir une position
à la fois honorable et lucrative. Pour un érudit, pour un savant
destiné à peser sur le monde, il n'y en avait que deux à cette
( 219 )
+ époque : le droit et le sacerdoce. Il avait abandonné le premier, il
ne lui restait plus que le second. Personne n'était moins fait que
lui pour la prêtrise ; mais alors on se faisait prêtre comme beau-
coup aujourd'hui se font soldats , moins pour aller à la guerre
que pour porter l'épaulette qui est en honneur. Pétrarque n'entra
pas dans les ordres; il se contenta de jouir des bénéfices attachés
à ses canonicats et à son archidiaconat de Parme; mais il portait
l'habit et devait en garder la décence. Sans doute, il avait le goût
de la vertu et l'âme d'un sage ; et l'on sait qu'à la fin de sa car-
rière, dans les collines Euganéennes d'Arquà , il mena la vie aus-
tère d'un cénobite ; mais il eut bien des luttes à soutenir contre les
assauts de sa nature passionnée, et n'en sortit pas toujours vain-
queur. En restant laïque , il eût eu moins d'ascendant sur son
siècle , mais aussi moins de taches sur son habit. La morale ne
fléchit pas devant le génie. Les vices des grands hommes sont plus
coupables que les vices du vulgaire , parce qu'ils sont plus funestes
à l'humanité. Le mal croit qu'en ayant leurs faiblesses , on peut
avoir leurs qualités; la vertu seule est assez fière pour se dire :
Si je n'ai pas leurs qualités , je n'ai pas du moins leurs faiblesses.
Quoi qu'il en soit des inclinations de Pétrarque , son amour
pour Laure , qui était épouse et mère , fut un amour idéal et maté-
riellement irréprochable. Sans cet amour , nous serions privés du
plus parfait modèle du lyrisme chrétien avant nos jours. Mais
qu'un homme ait pu , sans encourir le moindre blâme de la part
de ses supérieurs , exercer des fonctions sacrées , porter l'habit
du prêtre et nourrir dans son cœur un amour de femme , si pur
et idéal que fût cet amour, c'est une étrangeté morale qui carac-
térise une époque. Pétrarque avait trois grandes passions : l'amour
de Laure, l'amour de l'étude et l'amour de la patric italienne. Sa
passion pour l'étude n'éteignit pas sa tendresse , mais elle le sauva
du désordre , où il aurait perdu ses facultés. Fatigué du spectacle
dela cour pontificale qui blessait l'élévation de son âme, il fixa sa
résidence à Vaucluse , près d'Avignon , où il pouvait , en se livrant
à ses goûts littéraires , suivre au moins des yeux et du cœur l'étoile
de sa vie. C'est dans cette retraite champêtre , à l'ombre de ses
bois et au murmure de ses fontaines , qu'il composa , au milieu de
( 220 )
ses graves études sur l'antiquité , ses premiers sonnets amoureux
inspirés par la vue de Laure qu'il rencontrait avec ses compagnes ,
tantôt dans les promenades publiques, tantôt dans les salons des
grands , des cardinaux et du pape. Jamais il ne lui fut donné
d'avoir un tête - à- tête avec la seconde moitié de son âme. Nous
dirons quelles furent pour ses vers les conséquences de cette situa-
tion. Lassé de jeter au vent ses soupirs , il voyagea pour se dis-
traire et surtout pour recueillir les manuscrits des anciens , dont
il était enthousiaste et dont il inspira le goût à son siècle; mais il
ne tardapas à rentrer dans sa patrie , le troisième et le plus solide
de ses amours. Partout il fut accueilli comme le prince des poëtes .
Ses poésies latines , auxquelles il croyait devoir son immortalité ,
faisaient de lui un autre Virgile aux yeux des doctes , et ses poé-
sies italiennes le rendaient populaire dans la société. L'image de
Laure le poursuivant toujours , il était revenu chercher l'inspira-
tion dans la solitude de Vaucluse , où Laure , charmée du retour
de son poëte , avait , dans ses excursions champêtres , réveillé tout
son amour par un plus doux regard, un plus caressant sourire;
quand , un matin, il reçut deux lettres par lesquelles Rome et
Paris se disputaient l'honneur de poser sur sa tête la couronne de
laurier, symbole du génie poétique. Ivre de gloire, le poëte choisit
Rome , objet de ses prédilections , où l'attiraient les souvenirs de
la gloire antique non moins que les Colonna, ses amis et ses
bienfaiteurs. Après avoir subi, pour la forme , une épreuve pu-
blique à la cour du roi Robert , où Boccace , ébloui de son élo
quence , sentit naître en lui cette noble émulation de gloire qui
s'était emparée de Thucydide à la lecture d'Hérodote aux jeux
Olympiques , Pétrarque , le 8 avril 1541, fit son entrée solennelle à
Rome , et , semblable aux triomphateurs antiques , il fut couronné
au Capitole , aux applaudissements d'une foule immense. L'envie
s'attacha dès lors à lui faire expier son triomphe. Il s'en consolait
par l'étude , la faveur des princes et l'image de Laure , toujours
présente à sa pensée. Son cœur le ramenait sans cesse à Avignon .
Laure , avec les années , était devenue moins sévère , sans oublier
jamais ses devoirs d'épouse et de mère. L'amour de Pétrarque ,
foin de diminuer , semblait augmenter avec les années , quand la
( 221 )
peste cruelle qui sévissait alors sur l'Italic entière vint lui ravir
son amie , le 6 avril 1548 , l'anniversaire du jour où il l'avait vue
pour la première fois ; Pétrarque pleura sa mort dans des élégies
qui prouvent la sincérité, la vérité , la profondeur de son amour.
Il n'aspirait plus dans ses vers qu'à se réunir dans le ciel à celle
qu'il avait tant aimée ici-bas. C'est là l'idée qu'il exprime sous
mille formes différentes dans la seconde partie de son Canzoniere.
Mais il devait vivre et vécut désormais pour la gloire et pour
son pays. Une année après son couronnement à Rome , Pétrarque ,
qui avait échauffé les têtes romaines en rappelant les glorieux
souvenirs de l'antiquité , fut mis à la tète d'une ambassade chargée
par les Romains de solliciter auprès de Clément VI le retour du
saint-siége dans la capitale du christianisme. Il faut à cette ville ,
une de ces trois choses : la république , l'empire ou la papauté. Il
faut qu'elle se gouverne elle-même , ou que celui qui la gouverne
soit à la tête de l'Italic et du monde. Qu'avait-elle alors ? rien de
tout cela : ni liberté , ni empereur , ni pape. Elle était livrée ,
comme aux plus malheureux temps du moyen âge , à la férocité et
au brigandage de la noblesse. Les deux partis des Colonna et des
Ursins s'y disputaient la direction des affaires, et le peuple, victime
de ces discordes , de ces haines et de ces vengeances , réclamait son
pape à défaut de l'Empereur , dont le pouvoir contesté en Alle-
magne ne pouvait plus se rétablir dans Rome. Clément VI , mal-
gré l'éloquence de Pétrarque , ne céda pas aux instances du peuple
romain. Le pape et les cardinaux se trouvaient mieux à Avignon.
Pétrarque obtint pour récompense un prieuré, et un autre député,
destiné bientôt à ressusciter un moment le fantôme de la répu-
blique romaine , Rienzi, fut nommé protonotaire apostolique.
C'est un curieux phénomène que l'élévation et la chute de cet
homme singulier , Brutus de fantaisie , élevé sur le pavois par l'en-
thousiasme des souvenirs , et détrôné par le ridicule et la folie. Il
était fils d'un cabaretier de Rome et d'une lavandière ; mais cette
lavandière avait, dit-on , du sang impérial dans les veines et des-
cendait d'un bâtard de l'empereur Henri VII. Cola Rienzi fut pris
de la fièvre du patriotisme romain et du vertige de l'ambition
politique. Ce qu'il voulait, ce n'était pas seulement arracher le
( 222 )
pouvoir à la noblesse pour rendre à Rome sa liberté , c'était res-
taurer la république en replaçant Rome à la tête de l'Italie et du
monde. Ce fanatisme républicain et impérial tout à la fois , il
l'avait puisé dans l'éducation du collége, comme plus tard les ré-
publicains de la grande révolution française.
Les noms de Brutus , de Cicéron , de César , l'exaltaient jus-
qu'au délire. Il avait en lui du poëte , de l'orateur , du démagogue.
Il était né tribun. La nature s'était trompée de date : on ne recom-
mence pas l'histoire. Cependant Rienzi put croire un instant que
son rêve était une réalité. A force de déclamations enthousiastes
et forcenées , il fit rougir le peuple romain de sa déchéance et lui
inspira la passion de la gloire dont il était animé. Les fonctions
qu'il tenait du pape ajoutèrent à son crédit, et quand sa popula-
rité fut au comble, il se fit proclamer tribun et dictateur de la
république romaine. Il punit les excès , les brigandages , les
crimes de la noblesse. Il promulgua des réformes et des lois ad-
mirées de l'Italie entière ; il envoya des ambassadeurs aux puis-
sances de l'Europe , dont plusieurs , et l'Empereur lui - même,
l'encouragèrent dans ses projets. Le pape n'osait protester contre
letribun qui, en abaissant la noblesse , semblait travailler au réta-
blissement de l'autorité pontificale. Rienzi était ivre de gloire et
signait en tête de ses dépêches : NICOLAS LE SÉVÈRE ET LE CLÉMENT ,
LIBÉRATEUR DE ROME , ZÉLATEUR DE L'ITALIE , AMATEUR DU MONDE ,
TRIBUN , AUGUSTE .

C'est le malheur de l'Italie , d'avoir toujours eu des hommes


plus grands que ses destinées.
Pétrarque fut le soutien de cette audacieuse entreprise , qui
n'était qu'une poésie. Grâce à lui , la chimère fut prise au sérieux.
Le grand poëte écrivait des odes pour faire appel à la concorde
des princes italiens. Il ne réussit à rallier au tribun que les Vis-
conti de Milan. Il échauffait le zèle de Rienzi et l'enthousiasme
de Rome dans des épîtres célèbres qui battaient en brèche le
pouvoir temporel des papes et qu'il osait dater d'Avignon. Il ou-
bliait jusqu'à ses bienfaiteurs les Colonna, ensevelis avec toute la
noblesse dans ses dédains contre la tyrannic étrangère, qui depuis
tant d'années sévissait dans Rome et faisait esclave la reine du
( 225 )
monde. Mais le rêve ne dura qu'une année. Rienzi, frappé de
démence , se crut véritablement maître de l'univers. L'évêque
d'Orviéto , délégué du pape que le tribun avait pris pour collègue ,
et qui jusque-là avait gardé le silence de la peur, lança contre lui
un arrêt d'excommunication ; Clément VI le répudia ; le peuple
finit par se lasser de ses folies et s'unit à la noblesse pour le ren-
verser du pouvoir. Cinq princes de la maison des Colonna avaient
péri dans une émeute , quand Rienzi se voyant perdu, s'enfuit de
Rome pour se réfugier auprès du roi de Hongrie , qui lui avait
accordé son appui. Pétrarque , qui allait à Rome aider Rienzi de
ses conseils, s'était détourné de sa route en apprenant la mort des
Colonna et les dernières folies du malheureux tribun. Ses illu-
sions avaient disparu devant la réalité sanglante qui le privait de
ses meilleurs amis et décourageait ses patriotiques espérances.
Plus tard , quand Rienzi, devenu sectaire , fut livré par l'Empereur
à Clément VI , Pétrarque intercéda en sa faveur et le fit passer
pour un poëte. Dès lors sa personne était sacrée : voilà l'esprit
de l'époque.
Le génie était tout puissant auprès de Clément VI , pontife
dissolu mais élégant dans ses mœurs et à qui il n'a manqué que
d'ètre Italien pour mériter le nom de Léon X du quatorzième
siècle. Son successeur, Innocent VI , pontife austère, mais étroit
d'esprit , n'était pas loin de prendre Pétrarque pour un sorcier.
Le poëte se vengea de ses dédains en s'attachant plus que jamais
à la cause gibeline. C'est alors qu'il devint l'ami et en quelque
sorte le premier ministre des Visconti de Milan , sans toutefois
aliéner sa liberté ni son indépendance. Ses ambassades pour unir
Gênes à Milan , pour réconcilier Gênes et Venise , et pour féli-
citer le roi de France , Jean II , d'être sorti des prisons d'Angle-
=
terre, rendent un éclatant témoignage de la confiance dont le poëte
jouissait auprès des souverains de la Lombardie. De nouveaux
mouvements avaient éclaté à Rome. Innocent VI imagina de ré-
tablir la fortune de Rienzi pour faire rentrer la Ville éternelle
sous sa domination ; mais le tribun, recommençant ses cruautés et
ses folies , fut déchiré par la populace. Pétrarque le vit périr avec
indifférence; il avait placé ailleurs ses sympathies : il attendait de
( 224 )
l'empereur d'Allemagne la délivrance de Rome et la restauration
de l'empire romain.
De Milan , il écrivit à Charles IV et le supplia de mettre fin aux
déchirements de l'Italic, qui faisaient saigner son cœur de citoyen;
mais Charles IV , prince éclairé d'ailleurs et ami des lettres , n'a-
vait ni assez d'énergie ni assez d'ambition pour prendre en Italie
les rênes du pouvoir. Appelé par les seigneurs de la ligue lom-
barde , révoltés contre la tyrannic de leurs princes, il se borna à
négocier, par l'intermédiaire de Pétrarque , une trève avec les Vis-
conti. Puis ayant reçu , à Milan et à Rome , les hochets de la sou-
veraineté , il reprit la route de l'Allemagne. Le poëte , déçu dans
ses espérances , le poursuivit de son ironie et de ses dédains.
Un pontife selon son cœur ceignit enfin la triple couronne.
Urbain V, après avoir purgé la cour d'Avignon , quitta la Baby-
lone de l'Occident pour rétablir le saint-siége dans laJérusalem de
la chrétienté , veuve depuis bientôt soixante ans de ses pontifes.
Personne plus que Pétrarque ne contribua à cet heureux événc-
ment; l'Église catholique lui en doit une éternelle reconnaissance ,
car le séjour d'Avignon était l'exil de la papauté, la sujétion de
l'Église aux roisde France , la déconsidération et la dégradation
du clergé dans ses chefs. Si Urbain reprit, on ne sait pourquoi , le
chemin d'Avignon pour y aller mourir , selon la prédiction de
sainte Brigitte , son successeur Grégoire XI ne tarda pas à ra-
mener , après un exil de soixante-huit ans , le saint-siége dans la
Ville éternelle ; et si les cardinaux d'Avignon mirent le schisme
dans l'Église , ils prouvèrent à la chrétienté combien l'œuvre de
Philippe le Bel avait fait de mal à l'Europe. Les deux odes-épi-
tres , l'une italienne , l'autre latine , où Pétrarque suppliait Be-
noît XII , puis Urbain V, de remonter au siége de saint Pierre ,
sont deux chefs-d'œuvre littéraires et deux actes qui honorent
la mémoire du grand poëte.
On n'en finirait pas s'il fallait énumérer tous les services ren-
dus par Pétrarque aux pays , aux souverains de Naples, de Milan ,
de Parme , de Mantoue, de Vérone , de Padoue , à la république
de Venise , à tous les princes de l'Italic et à ses nombreux amis ,
pour lesquels il se dévouait aux dépens de ses intérêts les plus
( 225 )
chers. L'ingrate Florence elle-même , qui avait banni sa famille ,
lui rendit ses biens et ses droits, et lui offrit la direction de son
université naissante. Et l'homme qui était chargé de cette mission
était son plus intime ami et son émule en littérature, le poëte
du Décaméron ; mais Pétrarque aimait trop la retraite et ses
livres pour accepter une aussi lourde charge.
Je ne puis terminer ce rapide coup d'œil sur la vie de Pé-
trarque sans citer un fait qui n'honore pas moins l'Italie que le
poëte lui-même , et qui prouve ce qu'était la gloire de Pétrarque
au quatorzième siècle. En revenant du jubilé semi-séculaire de
Rome, où il avait purifić sa vic , le poëte passe par Arezzo , sa ville
natale. Les magistrats et les principaux citoyens vont au-devant
de lui et le conduisent solennellement à la maison où il a vu le
jour, et lui apprennent qu'on a voulu la transformer , mais que la
ville n'y a pas consenti, ayant résolu de conserver intact un lieu
consacré par sa naissance.
Etde nos jours on laisse vendre au Pétrarque du dix-neuvième
siècle son nid de famille , la maison où il est né , où il a passé son
enfance et couvé son génie sous l'aile de la plus pieuse et de la
plus tendre des mères ! C'est peu : on lui laissera vendre aussi la
chapelle 4 où reposent sa mère et sa fille sous une pierre com-
mune qui l'attend lui-même ! S'il faut mesurer la civilisation au
respect des peuples pour les gloires de l'esprit , où est le progrès
du quatorzième au dix-neuvième siècle ?
Passons , l'avenir jugera.
ofNous avons vu ce qu'était Pétrarque pour son siècle , voyons
ce qu'il est pour la postérité. Il y avait quatre hommes en lui : le
poëte , l'orateur, le philosophe, l'érudit. Il ne reste plus que le
poëte , et le poëte italien. Ses poésies latines sont aussi oubliées
que ses discours , ses traités philosophiques et sa vaste correspon-
dance. Et c'est grand dommage, car il y a là des trésors d'idées et
de sentiments plus encore que de style; des monuments de sagesse,
de patriotisme et d'amitié qui feraient à jamais l'admiration du
monde , s'ils étaient écrits dans la langue du peuple.

Voir Milly ou la Terre natale. Lam


15
( 226 )
L'étrange singularité de la destinée de Pétrarque , c'est que les
œuvres qu'il a faites pour la postérité ne sont pas parvenues à
leur adresse , et que celles qu'il faisait pour amuser son siècle lui
ont assuré une éternelle gloire. S'il n'eût fait que les Églogues ,
les Épitres latines et l'Africa , Pétrarque ne serait plus aujour-
d'hui qu'une curiosité historique. Il fut l'amant de Laure , et il
vivra aussi longtemps que le cœur humain battra.
Voyons donc ce que produisit cet amour; et d'abord disons
quelle en fut la nature. L'amour est aussi vieux que le monde. Or,
depuis que les hommes écrivent sur ce sujet, jamais, avant les Mé-
ditations , le monde n'avait rien vu d'aussi pur que les chants de
Pétrarque. Nous le savons , les anciens , à l'exception des Hindous ,
ne comprenaient pas la vertu de l'amour. Les Grecs et les Romains
n'ont célébré sous ce nom que le libertinage : être l'instrument des
passions brutales ou être mère et faire le ménage , voilà la femme
antique. Ce n'était pas l'égale , c'était l'esclave de l'homme.
Nous allons voir ce qu'était Laure pour Pétrarque.
Un jour qu'il assistait à l'office divin dans l'église de Sainte-
Claire , à Avignon, son regard de lévite se lève timidement et
tombe sur une femme en robe verte , parsemée d'or et d'azur , qui
l'éblouit comme une apparition céleste. Son âme est violemment
éprise ; la robe verte est toujours devant ses yeux. Mais cet amour
fait son malheur : Laure est mariée et ne foulera pas aux pieds ses
devoirs d'épouse et de mère. Pétrarque, de son côté , porte la robe
sacerdotale et le sentiment de la vertu profondément gravé dans
son âme. Cet amour est d'une nature exceptionnelle : il n'a rien de
la matière; c'est ce qui en fait la pureté , l'élévation , la grandeur.
Aimer sans jouir de son amour autrement que par l'imagination et
par le cœur, c'est la condition des vrais poëtes. La poésie de l'âme
s'envole dès que le désir profane son objet. Il faut s'y résigner :
le génie est une grande douleur ; il n'a pour se consoler que la re-
nommée et le sursum corda que ses chants éveillent dans le cœur
des hommes. L'amour de Pétrarque est une poésie. Laure pour
lui n'était pas une femme , c'était une divinité , un idéal comme
l'épouse des cantiques. Ce qu'il aimait , ce qu'il admirait, ce qu'il
adorait en elle, c'était le plus bel ouvrage du créateur : le beau
( 227 )
incarné sur une figure de femme. Moins il y avait de réalité dans
cet amour, plus il y avait d'idéal. C'est au point que , sans la con-
stance du poëte , qui fut plus forte que la tombe , et sans le témoi-
gnage des contemporains , on douterait de l'existence de Laure ,
tant Pétrarque en a fait un être impalpable , merveilleux , revêtu
de splendeur dans ses incomparables vers. C'est à Laure de Noves
bien plus qu'à Pétrarque que la poésie est redevable de la pureté
céleste de cet ineffable amour; car cette femme , bien que mariée
contre son gré et flattée de se voir l'objet des chants du plus grand
poëte de son siècle , fut assez prudente et assez sage pour tenir à
distance un amant passionné , et conserver tout à la fois sa pudeur
et son prestige aux yeux de la société et aux yeux du poëte lui-
même.

Un pareil amour, si entièrement dégagé des sens , devait créer


une poésie à part. Le sentiment qu'éprouvait Pétrarque était tout
intérieur et ne trouvait pour s'alimenter que de rares incidents :
un regard souriant ou sévère qui réjouissait et troublait tour à
tour le cœur du poëte , un gant relevé, une promenade publique ,
le son de la voix, une parole aimable , l'admiration qu'éveillait la
présence de l'objet aimé. Cet amour a deux principes : la beauté
physique et la beauté morale. L'une est le reflet de l'autre. Si
Laure n'avait pas été chaste, vertueuse , irréprochable dans sa
conduite, l'idéal du poëte se serait évaporé avec les années et
n'aurait pas tenu devant cet amour sans espoir. Si elle n'avait pas
eu une beauté de corps accomplie , le poëte n'eût pas trouvé pour
la peindre les riches couleurs de sa palette; bien plus , il ne l'eût
pas remarquée. C'est par les yeux que l'amour est entré dans son
cœur. En sorte que le premier principe de cet amour fut le rayon-
nement de la beauté physique . L'amour vraiment chrétien, l'union
des âmes, ne se consommera qu'après la disparition de Laure : c'est
un fruit du tombeau. Il y a donc deux époques bien distinctes dans
l'histoire du cœur de Pétrarque, il y a deux phases dans ce roman
d'amour : les chants qui précèdent et ceux qui suivent la mort de
l'idéale épouse du poëte. Les premiers , à notre avis , sont de beau-
coup inférieurs aux seconds. Nous en dirons les motifs. La beauté
physique telle que la peint Pétrarque n'a pas les formes sculptu
( 228 )

rales de l'anthropomorphisme. Un souffle mystique a passé par là.


Ces yeux doux et purs , et cette voix suave et cette figure voilée
sont remplis des mystères de l'âme. Il n'y a pas jusqu'à ces tresses
blondes , et cette gracieuse démarche , et ces mouvements harmo-
nieux , et cette main délicate et blanche , et cette parure à la fois élé-
gante et modeste , qui n'inspirent au cœur des sentiments chastes ,
une admiration mêlée de respect comme devant l'apparition d'un
ange vêtu d'un corps de femme. Toute sa personne semblait spi-
ritualisée et tous ses mouvements étaient les attitudes visibles de
l'âme. Quand Pétrarque la voyait , le ciel descendait en lui et son
cœur chantait comme une lyre vivante. Et quand elle avait disparu
à sa vue , ses yeux éblouis ne voyaient plus dans la nature qu'un
vaste rayonnement de la beauté divine qui remplissait son âme
de poëte.
Laure avait divinisé, par sa présence , les lieux qu'elle avait
foulés sous ses pas. Les vents, les ondes, les bois roulaient d'inef-
fables harmonies . La robe de sa bien-aimée avait teint la verdurc
des prairies ; l'or de ses cheveux colorait les blonds épis ; son
souffle embaumait les airs ; les fleurs respiraient ses parfums ; les
oiseaux empruntaient sa voix, et le soleil, en passant par ses yeux ,
avait embelli sa lumière : voilà comment la nature était pleine de
ce qu'il voyait en lui. C'est pour vivre près de Laure et contem-
pler son image qu'il s'était fait une retraite à Vaucluse , malgré sa
répugnance pour la cour d'Avignon et malgré son amour pour
l'Italic. La forêt , le rocher, la grotte, la fontaine de Vaucluse, ver-
saient sur lui leur fraîcheur et leurs ombres. C'était là qu'il épan-
chait sa tendresse et qu'il exhalait ses soupirs au murmure de la
Sorgues , moins doux et moins harmonieux que ses vers. Quelle
que fût la nature, riante ou sauvage , il ne voyait les choses qu'à
travers le prisme de son cœur ému et de son imagination charmée.
Ainsi, quand, pour oublier son amour, il fit un voyage en France et
dans les Pays-Bas, il éprouvait, en traversant la forêt des Ardennes,
je ne sais quelle ivresse au souvenir de la femme aimée, et il ne
voyait et n'entendait qu'elle dans l'horreur de laforê[Link]
était cet amour, le plus fort et le plus pur qu'on eût jamais vu sur
la terre. Pour l'élever à ce degré surnaturel , il a fallu que l'amant
( 229 )
fût un lévite et l'amante une femme mariée. C'était une situation
fausse dont ses vers devaient se ressentir. Mais si Laure et Pé-
trarque avaient pu suivre ensemble les lois de l'hyménée , le poëte
de Vaucluse cût-il conservé jusqu'à la fin de sa vie ce don des vers
et ce feu divin qui n'a fait que s'accroître quand Laure fut des-
cendue dans la tombe ?
Les vers de Pétrarque, sous la forme du sonnet et de la canzone ,
sont donc l'expression lyrique d'un amour idéal.
Mais voici l'écueil. L'habitude de séparer le cœur des sens fait
disparaître la personnalité humaine pour personnifier les facultés
del'âme. Ce n'est plus l'homme qui parle, c'est le cœur qui s'élance
hors de la poitrine ou vient s'établir dans les yeux du poëte pour
contempler la beauté dont il est épris. De là l'imagination substi-
tuée au sentiment , l'esprit conduisant le cœur et le faisant parler
d'une manière ingénieuse sans doute , mais peu naturelle. Il y a
parfois dans les chants de Pétrarque une affectation de sensibilité
qui détruit l'émotion dans l'âme du lecteur : c'est du sentimenta-
lisme au lieu de sentiment vrai ; j'oserai même dire que la plupart
des sonnets et des canzoni de Pétrarque, avant la mort de Laure ,
sont autant écrits de tête que de cœur. Les trois canzoni que les
Italiens appellent les trois grâces de leur poésie roulent sur les
yeux de Laure et sont des chefs - d'œuvre de style assurément ,
mais des jeux d'esprit et d'imagination qu'on ne supporterait pas
dans notre langue. Parmi les ingéniosités de Pétrarque, il en est
une qui revient fréquemment sous sa plume : c'est le jeu de mots
de Laure et du laurier. Le laurier est son arbre de prédilection
par son analogie avec le nom de Laure , et aussi parce qu'il est le
symbole de la gloire poétique et qu'il lui rappelle le souvenir de
ses triomphes. Rien de mieux. Mais le poëte joue si souvent sur
ces mots de Lauro et de Laura qu'on ne sait plus si c'est de
Laure ou du laurier qu'il parle. Alors la poésie est froide et n'a
pasmême l'avantage de plaire à l'esprit , blessé d'une perpétuelle
équivoque.
Pétrarque sait mieux rendre la tristesse que la joie. Laure , qui
était trop fière d'être aimée par le grand poëte pour se montrer
indifférente à son amour , lui accordait parfois un sourire et
( 250 )
d'aimables paroles. C'étaient de ces petites coquetteries dont les
filles d'Ève connaissent le secret; mais quand elle avait réjoui le
cœur de son poëte, elle le tenait plus que jamais à distance pour
conserver un nom sans tache et aussi pour entretenir et raviver
par l'obstacle un amour qui en avait besoin. Quand Pétrarque
s'attache aux petits incidents de ses rencontres avec Laure , il est
maniéré et semble ne laisser travailler que son imagination. Quand
il relève le gant tombé d'une main qu'il n'a jamais eue dans la
sienne , il lui faut quatre sonnets pour peindre la joie mêlée de
tristesse que lui fait éprouver la bella mano qui reprend trop
vivement son bien. Quand il est, dans la solitude, livré à sa mé-
lancolic , confiant sa peine à la nature et la cachant aux humains ,
on reconnaît alors l'accent du cœur , et on est ému , comme dans
l'admirable sonnet Solo e pensoso , le plus beau de tous ceux qu'il
fit du vivant de Laure .
Après cette mort qui lui a coûté tant de larmes , le cœur parle
enfin plus haut que l'imagination dans la poitrine de l'homme et
du poëte. Ici l'amour est vrai , religieux , sublime. C'est le chris-
tianisme triomphant de la mort; et quand le poëte exprime son
espérance de retrouver au sein de Dieu celle qu'il a perdue et
dont le souvenir épure et sanctifie son âme , on sent alors la con-
stance , la noblesse , la grandeur de son amour: c'est l'élégie chré-
tienne dans toute sa pureté. Il faut lire Se Lamentar' Augelli , ou
bien Valle che de lamenti miei se' piena , qui semble avoir inspiré
le Lac , ce chef-d'œuvre de la poésie contemporaine , ou encore la
belle vision Levommi il mio pensiero et la canzone Di pensier in
pensier, di monte in monte , pour se faire une idée de cette mé-
lancolie suprême et toujours gracieuse où le deuil de son âme se
répand sur la nature dans ces lieux témoins de ses soupirs et de
ses enivrements poétiques. Une seule chose nous étonne et nous
afflige , c'est que , dans un siècle de foi , un homme appartenant
au clergé , par ses fonctions sinon par son caractère , semble placer
la créature au-dessus de son créateur , non par son langage mais
par ses sentiments. On sent que le ciel sans Laure serait un enfer
pour Pétrarque. Jamais un hymne à la divinité n'est sorti de sa
lyre. Le culte de son âme , c'est Laure ,et s'il aime Dieu c'est parce
( 231 )
qu'il ne peut retrouver Laure que dans le ciel. C'est peu sacer-
dotal.

Si le cœur de l'homme est fait pour les affections de la terre ,


son âme n'est faite que pour Dieu. Une romance française exprime
admirablement ces deux amours : « Mon âme à Dieu, mon cœur
à toi. » Voilà ce que nous aimerions à rencontrer dans Pétrarque ;
mais son âme , malgré l'élévation de son génie , n'avait pas cette
hauteur. Et c'est à tort , selon nous , que M. de Lamartine a ap-
pelé l'amant de Laure le David italien. Quoi qu'il en soit, je le
répète , jamais avant le grand poëte dont je viens de citer le nom
et qui fut , dans sa jeunesse, le Pétrarque et le David français ,
jamais on n'avait célébré plus dignement les amours de la terre.
C'est l'esprit de l'époque qui a fait le tour d'imagination de
Pétrarque. La chevalerie idéale avait mis en vogue ce qu'on a
nommé le platonisme en amour. Les troubadours , les poëtes sici-
liens et les poëtes italiens prédécesseurs de Pétrarque avaient in-
troduit dans la poésie ce tour ingénieux et mystique donné aux
chants d'amour. On ne peut contester ici l'influence des idées
platoniciennes ; mais le mysticisme chrétien du moyen âge et la
scolastique ont plus contribué que Platon à propager cette méta-
physique d'amour qui , dans l'enfance de l'art moderne , mettait
l'esprit et l'imagination à la place du sentiment , et enlevait ainsi à
la poésie ce qui en fait le plus grand charme : le naturel. Pétrar-
que, le dernier des troubadours , est tombé dans les défauts de ses
prédécesseurs. Mais comme il l'emporte par ses qualités ! Aucun
n'a porté si loin la délicatesse , l'élégance , la noblesse , l'harmonie
et la grâce. Dante avait créé la langue des idées , Pétrarque a créé
lalangue du sentiment. Il n'a pas l'audace , la hauteur , la subli-
mité d'Alighieri ; mais son style est bien plus harmonieux. Sous ce
rapport , il y a entre eux la différence d'Eschyle à Sophocle , de
Corneille à Racine. Je ne vais pas jusqu'à dire avec M. de Lamar-
tine, trop prévenu contre le Dante dont il exagère les défauts en
admirant son génie , que la Divine Comédie ne vaut pas un sonnet
de Pétrarque . C'est le formalisme de Boileau :

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme.


( 232 )
Il faut tenir compte de la perfection du talent , mais aussi de la
différence des genres. Une ode d'Anacréon ou de Pindare ne vaut
pas l'Iliade ; une ode d'Horace ne vaut pas l'Énéide ; un sonnet de
Pétrarque ne vaut pas la Divine Comédie. Après cela, je n'hésite
pas à dire que , pour la mélodie, pour la musique et le charme des
vers, Pétrarque n'a d'égal ni parmi les anciens , ni parmi les mo-
dernes. Cela tient à sa langue plus encore qu'à son génie. Essayez
de traduire en prose ou en vers un sonnet de Pétrarque , et vous
aurez changé sa lyre en tambourin. Nous l'avons tenté , de plus
habiles l'ont tenté et personne n'y a réussi. Nous avons lu toutes
les traductions de Pétrarque , et si nous n'avions pas eu le texte
sous les yeux , nous aurions pris ce chantre divin pour un joueur
de galoubet. C'est le plus intraduisible des poëtes. Lisez donc l'ita-
lien , et si vous ne le savez pas , apprenez-le pour comprendre et
sentir les vers de Pétrarque, et votre âme inondée d'harmonie dira
qu'il faut être au ciel pour entendre de plus célestes accords. Pé-
trarque est le roi du sonnet. Nul avant lui, nul après lui n'a pu
atteindre à cette perfection , résultat de la nature et de l'étude , du
génie et de l'art. Le travail de la lime y est parfois trop sensible et
l'art devient artifice. Mais il a fallu ce travail pour perfectionner à
ce point une langue à peine ébauchée et pleine encore de cailloux ,
dont il a fait une langue de diamant. Quoi qu'il en soit de ce tra-
vail , le poëte est d'une grande sobriété d'images , et c'est là un des
plus beaux caractères de ses chants lyriques. L'émotion perce tou-
jours sous le tissu du style , et quand il laisse parler son cœur,
sans le faire parler, il est naturel et tendre. Ceux qui sont venus
après lui et qui se sont faits ses imitateurs ont donné une fausse
direction à la littérature et ont remplacé la poésie par les jeux de
la versification. Sans avoir les qualités du maître , dont le style est
inimitable , ils ont renchéri sur ses défauts , comme il arrive tou-
jours :
Decipit exemplar vitiis imitabile.

C'est le sonnet qui a fait la réputation de Pétrarque dans la


postérité. Mais s'il est plus artiste dans le sonnet , il est bien plus
grand poëte dans la canzone.
( 235 )
Il nous en faut dire un mot, pour achever de vous faire con-
naître le génie de Pétrarque.
Quant à ses Trionfi ou triomphes , visions merveilleuses com-
posées à la fin de sa vie en terza rima ou tercets , à l'imitation
du Dante , ce ne sont que des jeux d'imagination, à l'exception
toutefois du Triomphe de la mort , où l'ombre de Laure apparaît
au poëte pour lui révéler les secrets de ses chastes amours.
La plus haute manifestation du talent lyrique de Pétrarque ,
c'est incontestablement la canzone. Les anciens n'ont pas connu
cette forme moderne de l'ode , dont les larges strophes et les har-
monieux entrelacements se prêtent aux plus sublimes inspirations
lyriques. Les Canzoni , qui ont pour objet la beauté de Laure, sont
très - remarquables ; et la plus poétique est la description de la
fontaine entourée d'arbres et de fleurs où Laure allait se baigner :
Chiare fresque e dolci acque. Cette pièce à elle seule suffirait à
montrer qu'il y avait dans Pétrarque un peintre habile en même
temps qu'un mélodiste consommé ; mais dans tout cela vous ne
trouvez que douceur , délicatesse et grace.
Le poëte complet doit avoir d'autres cordes sur sa lyre et re-
muer d'autres fibres dans le cœur humain : il doit pouvoir passer
tour à tour de la force à la grâce. Pétrarque , après la grâce , a
trouvé la force ; et c'est quand il attaque avec la plume de Juvénal
les désordres d'Avignon qu'on reconnaît enfin la conscience du
prêtre indignée de voir le vice se réfugier à l'ombre du sanc-
tuaire. Jacopone n'est pas plus amer ni plus violent que Pétrarque
contre la corruption du clergé. L'âme du prètre s'exhale aussi dans
la canzone qu'il adresse à son ami , Jacques Colonna , évêque de
Lombez , sur un projet de croisade que méditait la cour d'Avi-
gnon. L'enthousiasme de Pierre l'Ermite et de saint Bernard
a passé sur sa lyre , et il en est sorti ce cri sublime : O aspettata
in ciel beata e bella. Mais les temps étaient changés , et la voix
de Pétrarque resta sans écho. Plus rien de grand ne pouvait se
faire dans l'abaissement de la papauté, dans les déchirements de
l'Europe , dans les discordes de l'Italie.
Nous avons dit tout ce que fit Pétrarque pour ressusciter au
moins le patriotisme dans l'âme engourdie des Italiens asservis .
( 254 )
Son appel à la concorde est peut - être la plus belle ode qu'ait
jamais inspirée l'amour de la patrie. Il n'y a rien dans Horace
qui puisse être mis en parallèle avec l'Italia mia ben che'l par-
lar sia indarno, Citons - en , pour finir, les derniers vers : « Au
nom de Dieu ! dit-il aux princes italiens , que ma voix parle à
votre âme , et regardez en pitié ce peuple en larmes qui , après
Dieu, n'attend que de vous son repos. Pour peu que vous soyez
sensibles à la pitié , vous verrez le courage s'armer contre la
fureur, et le combat ne durera pas longtemps : car l'antique
valeur n'est pas encore éteinte dans les cœurs italiens. »
Che l'antico valore
Negli italici cor non è ancor morto .

A l'heure où nous sommes , ces vers n'ont pas besoin de commen-


taires.

CHAPITRE III .

BOCCACE .

Le génie de l'art, qui avait produit déjà , au quatorzième siècle ,


deux chefs-d'œuvre incomparables : la Divine Comédie du Dante
et le Canzoniere de Pétrarque , en vit naître un troisième , le Dé-
caméron de Boccace .
Devant ces trois hommes et ces trois monuments , tout s'efface
en Europe comme d'obscurs édifices devant de majestueux palais .
Ce que les deux premiers membres de ce triumvirat du génie
avaient fait pour les vers , le dernier le fit pour la prose : il la créa
et l'éleva du même coup à sa plus haute expression. Je dis les vers
et la prose et non pas la poésie et la prose ; car , à ne considérer
que l'art de l'écrivain et en tenant compte de la différence des
genres , il n'y a pas moins de poésie dans le Décaméron que dans
la Divine Comédie et dans les Sonnets de Pétrarque. Le génie du
Dante est plus haut; le goût de Pétrarque plus parfait; mais
Boccace est moins inégal que le premier et plus naturel que le
( 255 )
second. Toute œuvre d'imagination , d'ailleurs , appartient à la
poésie , quel que soit l'instrument dont se sert le poëte pour ex-
primer ses sentiments et ses idées.
La poésie de la prose s'appelle éloquence , soit ; mais c'est une
poésie. Il y manque la facture du vers , et non pas l'harmonie.
Y a-t-il dans Virgile beaucoup de vers supérieurs à la prose de
Cicéron ? Quel versificateur en France a jamais surpassé la prose
de Fénélon , de J.-J. Rousseau , de Bernardin de Saint-Pierre , de
Châteaubriand , de Lamartine , pour ne citer que des esprits de la
même famille ? Boccace est à la même hauteur. Serait-il permis de
l'oublier en racontant l'histoire de la poésie? L'auteur du Déca-
méron a d'ailleurs écrit en vers , et il compte parmi les poëtes
épiques de l'Italie. La Théséide et le Filostrato sont les premiers
essais d'épopée homérique qu'on ait faits en Italie et en Europe.
Ce ne sont pas des chefs-d'œuvre , mais l'auteur a du moins le
mérite d'avoir inventé l'octava rima , strophe de huit vers en-
décasyllabes adoptée par tous les poëtes épiques de l'Italie , de
l'Espagne et du Portugal. Thibaut , comte de Champagne , avait
employé dans un de ses chants lyriques la même strophe avec les
mêmes combinaisons rhythmiques : six vers sur deux rimes suivis
d'un distique. Boccace , qui était né à Paris et qui n'ignorait pas
la muse chevaleresque de la France , a-t-il connu les poésies de
Thibaut ? C'est un problème insoluble. En tout cas , c'est à Boccace
que revient l'honneur d'avoir doté l'Italie de la strophe épique
dont l'Arioste et le Tasse feront une merveille d'harmonie et de
grâce. Le grand prosateur avait fait aussi des sonnets amoureux et
même des églogues en vers latins imités de Virgile. C'était, comme
vous voyez , un versificateur qui explorait tous les sillons et qui
ne manquait pas d'habileté. La versification du Dante et de Pé-
trarque est supérieure à la sienne. S'il n'eût fait que des vers , il
serait le troisième des grands poëtes de son temps. Plus haute
était son ambition. Il aspirait à être le premier parmi les émules
du Dante ; et quand il s'aperçut , en lisant Pétrarque , qu'il n'était
que le second , il jeta au feu tous ses petits poëmes , pour ne lais-
ser subsister que les grands , et il chercha d'autres sommets dans
la prose , où il fut et resta le premier.
( 236 )
Néanmoins la poésie , première passion de sa jeunesse comme
elle est la première passion de tous les amants de l'idéale beauté,
la poésie fut toujours l'objet de son culte le plus cher, témoin son
épitaphe , composée par lui-même en quatre vers dont voici le der-
nier :

Patria Certaldum ¹, studium fuit alma poesis .

Alma ! Reconnaissez-vous le nourrisson des Muses ? Quelle magie


y a-t-il done dans cet alma ? Ceux-là même qui ne connaissent
pas le latin , s'ils ont l'oreille musicale et l'âme haute , sentiront
frémir à ce mot la plus noble fibre du cœur humain. Prononcez
devant une âme de poëte : Alma mater. Il faut qu'elle tombe à
genoux , car c'est le plus haut degré de la tendresse et de la véné-
ration. L'italien a conservé ce mot, et c'est une des plus belles
notes de sa langue. Si jamais vous avez lu Consuelo , n'entendez-
vous pas encore cette voix sortant de l'abîme : Consuelo de mi
Alma? quelle poésie ! Pardonnez-moi cette digression. Elle fait
connaître l'âme de Boccace. Alma poesis ! Celui qui a dit cela
avait une lyre dans sa poitrine.
Aussi voyez sa vie. C'est triste à dire , vous y trouverez toutes
les faiblesses de l'homme , mais aussi toutes ses grandeurs.
Enfant båtard d'un marchand florentin , son père le destinait
à la même profession que lui; mais l'enfant ne montrait aucune
disposition pour le commerce. Dès son plus jeune âge il faisait des
récits en vers , et ses camarades de collége l'appelaient le poëte.
La forme narrative semblait incrustée dans son cerveau. Son père
l'arracha bientôt à ses études pour l'initier au calcul et à la tenue
des livres. Puis il fut mis dans un comptoir : il y étouffait. Pour
faire diversion , il voyagea. Ayant pris la route de Naples, il s'arrêta
au Pausilippe , et visita le tombeau de Virgile. Le vent qui passait
par là était chargé de poésie : le jeune Boccace sentit frissonner
sa lyre , et son âme trouva le feu sacré au contact de cette cendre
chaude. Il s'appliqua dès lors à l'étude des anciens, qui allait faire

1 Boccace est né à Paris , mais sa famille était originaire de Certaldo, bourg


de la Toscane , non loin de Florence.
( 257 )
de lui et de Pétrarque les deux grands précurseurs de la renais-
sance. La Divine Comédie devint sa lecture favorite , et sa langue
était pleine d'expressions dantesques. Formez-vous à l'école des
maitres : c'est la grande voie littéraire. On ne se passionne pas
impunément pour les chefs-d'œuvre : il en sort des émanations
dont l'âme est parfumée , des fleurs dont se pare le jardin de l'es-
prit , et des fruits qui mûrissent au soleil de l'art. On dit que , tout
jeune encore , Boccace fut présenté , à Ravenne, au grand exilé
de Florence , qui , frappé des dispositions poétiques de cet enfant
précoce , daigna l'encourager de ses conseils et lui prédire une
brillante destinée. Si le fait est véridique et n'est pas l invention
d'un biographe trop complaisant , Boccace dut trouver là , plus
encore qu'au tombeau de Virgile, l'étincelle et l'aiguillon de son
génie. Quoi qu'il en soit, Alighieri cut une influence énorme sur
l'esprit de Boccace , qui débuta par une pièce de vers sur les argu-
ments de la Divine Comédie, comme il finit par expliquer ce pоёте
dans une chaire instituée, à sa demande , par la république de
Florence et où il professa le premier. Il a raconté aussi la vie du
Dante dans un récit romanesque qui prouve au moins son admi-
ration pour ce grand maître de la poésie italienne.
Un autre événement qui marqua dans sa vie fut l'interroga-
toire et l'examen public que le roi Robert , cet intelligent ami des
lettres, fit subir, au milieu de sa cour de Naples, à Pétrarque, avant
son couronnement au Capitole. La parole éloquente du grand
poëte , dissertant sur son art, fascina l'imagination de Boccace et
redoubla dans son âme la passion de la gloire littéraire. Dès ce
moment aussi , il regarda Pétrarque comme son maître , et se sen-
tant attiré vers lui par la pente du cœur et du génie , il lui garda
durant sa vie entière le plus filial attachement. Pétrarque avait
l'âme d'un sage et le cœur d'une mère. Quand Boccace, cédant aux
ardeurs de sa jeunesse et aux vices de son époque , cut souillé sa vie
dans des passions indignes , Pétrarque , qui puisait son indulgence
dans le souvenir de ses faiblesses, tendit une main paternelle à
son malheureux ami , et , par ses tendres conseils et ses sages re-
montrances , le ramena dans la voie de la probité et de l'honneur.
Dieu me garde de faire ici l'histoire des amours de Boccace. Nous
( 258 )
n'écrivons pas un roman : il faut laisser sa pudeur à l'histoire. Boc-
cace , comme tous les poëtes , a trouvé l'inspiration dans l'amour.
Mais ici quelle différence entre lui et ses deux grands émules en
poésie. Laure et Béatrice sont moins des femmes que des anges
incarnés : c'est l'idéal du poëte. Dante et Pétrarque n'ont pas tou-
jours respecté la morale sans doute, maisjamais l'ombre d'une pen-
sée adultère n'a effleuré la robe virginale de Béatrice et de Laure.
Les amoursde Boccace , à part le talent , quel triste spectacle !
Le fils naturel d'un marchand rencontre à Naples la fille naturelle
d'un roi , épouse d'un gentilhomme napolitain. Les deux amants
étaient dignes l'un de l'autre et le firent bien voir dans leur con-
duite : voilà la chose par son côté positif. Maintenant voulez-vous
l'idéal ? le voici. Boccace était bien fait , bien portant, ce qu'on ap-
pelle un beau garçon , jovial et de bonne humeur. La princesse ,
puisque princesse il y a , était pour Boccace une courtisane de
bon ton et avait toutes les qualités de son emploi : c'est tout ce
qu'on peut en dire. Mais il y avait là une question de vanité et
d'amour-propre. Le fils d'un marchand aimé d'une fille de roi :
c'était ce qu'on nomme , dans certaine langue , une bonne fortune,
rien de plus . Il est vrai qu'à Florence un marchand n'était pas un
petit personnage : une famille de marchands n'est- elle pas de-
venue souveraine de la Toscane , j'allais dire de l'Italie ? Boccace
se rengorgea , et se souvenant que sa famille avait habité un châ-
teau , il s'appela Boccaccio da Certaldo . Dans tout cela quelle
poésie y avait-il? La poésie du vice qui fait rougir le front et qui
mord la conscience; mais la conscience disparut et on ne songea
plus qu'aux plaisirs. Cela n'était pas beau , cela n'était pas hon-
nête , mais cela était parfaitement conforme aux mœurs du temps
et de la cour de Naples , la plus dépravée de l'Italie , et ce n'est
pas peu dire. Boccace payait en poëmes et en romans l'amour
de la princesse qu'il célébrait sous le nom de Fiammetta. Le ro-
man sensuel de ce nom où il a peint ses amours , et le Filocopро ,
dont le sujet est tiré d'un roman chevaleresque, il les a composés
pour elle et à sa demande , de même que la Théséide et la plupart
de ses poëmes romanesques en langue vulgaire. Ce n'est jamais
en vain qu'on étouffe sa conscience. Boccace a trouvé le châtiment
( 259 ) .
de ses coupables amours dans la sécheresse de cœur et l'accent
déclamatoire de ces œuvres malsaines. Il avait assez d'esprit et
assez d'imagination , non pas pour égaler le Dante qui , dans son
genre , n'a pas de rivaux , mais pour être l'émule de Pétrarqué
dans la poésie versifiée. S'il en est resté si loin, c'est la faute de
ce sensualisme grossier , destructeur de tout idéal , qui entachait
les œuvres de sa jeunesse. Il avait adopté un travers que nous
retrouverons plus tard dans la poésie italienne , et dont le bon sens
a sauvé la poésie française formée aux exemples de l'Italie : le mé-
lange du sacré et du profane , de la mythologie et du christianisme.
Le Dante avait manifesté cette tendance en mêlant le Tartare à
l'enfer chrétien. Boccace pousse le système jusqu'à l'absurde en
appelant le Christ , fils de Jupiter , et le pape , pontife ou vicaire
de Junon.

Boileau , en faisant l'apologie du merveilleux mythologique au


dix - septième siècle , a eu le bon goût de répudier ce mélange
adultère :

Ce n'est pas que j'approuve en un sujet chrétien


Un auteur follement idolâtre et païen.

L'Europe moderne doit beaucoup à l'étude de l'antiquité clas-


sique , nous aurons plus d'une fois l'occasion de le constater ; mais
la mythologie appliquée à des sujets modernes , à des sujets chré-
tiens, c'est un anachronisme inconcevable. Il y a un genre d'ana-
chronisme fort naturel , c'est celui qui habille le passé à la
moderne ; mais habiller le présent à l'antique , c'est ne rien com-
prendre à l'esprit de son époque, aux tendances des peuples , au
génie de la civilisation.
Si les romans et les poëmes de Boccace ne donnent qu'une idée
imparfaite des talents de l'auteur, ils révèlent du moins une ima-
gination féconde. Fiammetta est le premier roman d'amour qu'on
ait écrit en Europe. La France avait ses romans chevaleresques ;
mais ce n'était pas là l'histoire du cœur humain livré aux orages
des passions. Fiammetta est un de ces romans où l'héroïne a dé-
posé toute pudeur pour déclarer sa flamme en paroles délirantes ,
et gémir ensuite avec de longs soupirs et d'éternelles plaintes sur
( 240 )
son triste abandon. On a dit que Boccace avait exprimé toutes ces
belles choses avec naturel. Pauvre nature ,bien dévergondée ou
bien lâche ! Si la princesse Maric retrouvaitlà son portrait , qu'avait-
elle done fait de sa dignité de femme ? L'invention appartient à
Boccace ; mais , à part le mérite de l'expression , il n'avait pas lieu
d'en ètre fier .

L'Italie , du reste , a toujours aimé les fadeurs sentimentales. Elle


a sur ce point l'imagination complaisante. Nous en verrons la
preuve dans les langueurs de la pastorale. Il faut être décidé
d'avance à juger cela au point de vue de l'art, et faire bon marché
du fond , comme une belle musique dont l'oreille écoute l'har-
monic sans tenir compte des paroles. Si l'art était faible , on aurait
des nausées ; l'art est puissant, on se laisse enchanter; mais la
morale n'y perd pas ses droits.
Boccace est aussi l'inventeur du roman pastoral qui , avec le
drame idyllique , joue un si important rôle dans la poésie italienne.
Admète, bucolique amoureuse mêléc de prose et de vers , est le
premier modèle de l'Arcadie de Sannazar.
L'auteur était donc un esprit flexible, un ingénieux explorateur
des champs de la pensée , un Christophe Colomb de la poésic et de
l'art. Mais ces œuvres d'une jeunesse désordonnée n'auraient pu le
sauver de l'oubli, s'il n'eût trouvé enfin dans son âge mûr ce grand
art du Décaméron qui le mit au rang des premiers écrivains du
monde. Je n'entreprendrai pas l'analyse de ces nouvelles ou de
ces contes trop licencieux; mais il faut dire ce qui leur a donné
naissance et faire la part exacte du bien et du mal.
Boccace était né d'une famille florentine comme le Dante et Pé-
trarque. Il y a dans ces hasards autre chose qu'un caprice de la
destinée : c'est la Providence des poëtes qui rapproche ainsi , par la
naissance ou l'origine , des hommes appelés à fixer la langue d'un
peuple. L'idiome florentin est le plus pur de l'Italie , et c'est en le
prenant pour type de la langue littéraire que les trois grands maî-
tres de l'art italien parvinrent à créer ce clavier sonore qui allait
parcourir toutes les gammes de l'idéal, donner le ton à l'Europe
et monter toutes les lyres à cet harmonicux diapason.
Cependant Florence n'a fourni que la langue et le premier
( 241 )
germe de l'inspiration aux trois grands poëtes du quatorzième
siècle. Ce n'est pas dans son sein qu'ils ont couvé les œufs du
génie : la Divine Comédie avait été enfantée dans l'exil; les Sonnets
de Pétrarque , dans la solitude de Vaucluse ; le Décaméron fut in-
spiré par la cour de Naples. Les républiques de l'Italie, en appelant
le talent à l'exercice des grandes fonctions gouvernementales , for-
maient l'esprit politique , diplomatique , administratif : c'était une
école de philosophie sociale et d'éloquence positive , mais ce n'était
pas une école de poésie. Le génie du patriotisme et de la liberté
pouvait éveiller l'enthousiasme poétique ; mais les divisions , les
turbulences , les haines des partis étouffaient tout sentiment géné-
reux dans l'âme de ces démocrates altérés de vengeance. Il n'y
avait là d'autre poésie que la satire , la satire politique que nous
avons trouvée dans l'Enfer du Dante.
A Naples , c'était un autre spectacle. Le roi Robert avait attiré à
sa cour les savants , les écrivains , les poëtes , heureux de vivre au
sein des splendeurs et des délices de la monarchie. Boccace avait
joui comme Pétrarque de la protection de Robert , et s'était fixé à
Naples , où le retenaient les charmes de la princesse Maric. Peu de
temps avant la mort du roi, il était retourné à Florence. Mais la
reine Jeanne , petite-fille de Robert, était à peine montée sur le
trône que les séductions de la cour ramenèrent à Naples le spiri-
tuel et aimable poëte. Boccace plaisait à la reine, qui recherchait
les bons vivants et les pourceaux d'Épicure frottés de poésie.
Jeanne ne songeait qu'à s'amuser : ce n'étaient que fêtes , danses
et divertissements de toute espèce. Des événements tragiques ,
l'assassinat d'André de Hongrie , époux de la reine et détesté par
elle, sa main donnée à l'un des meurtriers, les vengeances des
Hongrois décimés par la peste , les fuites de la reine déplorées par
Boccace dans ses églogues latines , interrompaient à peine l'odicuse
bacchanale, et l'orgie des plaisirs se mêlait à l'orgie du crime et aux
spectacles de la mort, comme dans une ronde infernale. Un poëte
germain cût trouvé là le modèle de la Danse des morts ; Boccасе у
trouva le Décaméron. Au milieu de la peste terrible qui ravageait
l'Italie , une société de dix personnes , hommes et femmes , se retire
dans une délicieuse campagne des environs de Florence, et pendant
16
( 242 )
dix jours raconte des histoires d'amour trop souvent ramassées
dans l'ordure , et ornées de tous les agréments du style, Faut-il voir
là , comme on l'a dit , le besoin que l'âme éprouve de faire diversion
à sa douleur ? Les honnètes gens , pour se distraire , ont-ils besoin
de se nourrir de scandale ? Est - il naturel , quand la mort est à
deux pas , que des chrétiens ne songent qu'à s'égayer aux dépens
de la morale ? Le Décaméron est un livre païen qui pourrait passer
pour un legs de Pétrone , s'il n'était écrit en langue moderne.
La religion n'est pas attaquée dans ses dogmes ; mais le clergé,
et particulièrement les moines , sont l'objet des plus malicieuses
plaisanteries. Les saints cux- mêmes ne sont pas épargnés : l'im-
moralité se venge en souillant de son venin les héros et les mar-
tyrs de la vertu. Dans une dissertation lue à l'Académie de la
Crusca à Florence , un prélat du nom de Bottari a tenté de justi-
fier Boccace , en disant qu'il n'avait fait que suivre l'exemple des
plus saints personnages en s'attaquant aux prêtres corrompus et
en discréditant les faux miracles . Nous avons eu l'occasion de nous
expliquer sur ce point; mais quand Grégoire VII , saint Bernard ,
saint Pierre Damien et Jacopone tonnaient contre les désordres
du clergé , ce n'était pas pour les livrer à la risée publique; c'était
pour les vouer à l'opprobre et pour travailler à la réforme des
mœurs : on ne rit pas de ce qui fait pleurer les anges . « Satan seul
rit quand l'homme tombe 1. » Le châtiment des prêtres indignes,
ce n'est pas la plaisanterie, c'est l'enfer. Le Dante l'avait compris :
il faut lui rendre cette justice.
Gardons-nous de croire que le sensualisme païen du Décaméron
soit une fantaisie libidineuse : c'est un tableau de mœurs. Bоссасе
fait la chronique scandaleuse du quatorzième siècle , époque de
décadence morale où l'Italie donna l'exemple de tous les vices .
L'auteur n'a pas calomnié son temps : la vertu y était rare. Si ce
siècle hideux , secouant son linceul, nous apparaissait dans toute
sa nudité , nous détournerions nos regards avec dégoût, et le rire
de Boccace nous serait odieux.
Mais l'art de l'auteur est admirable. C'est par là qu'il a sauvé

4 De Lamartine .
( 245 )
l'indécence de ses tableaux. Personne, avant Molière, n'avait manić
aussi spirituellement la plaisanterie.
L'Italic , qui a plus d'imagination , n'a pas moins d'esprit que la
France. Elle ne lui doit rien en malice et elle a plus de ruse. Seu-
lement l'esprit français est plus délicat et plus marqué de bon
sens . La naïveté jointe à la malice , voilà le caractère du badinage
de Boccace. S'il était jamais permis de badiner avec le vice , l'au-
teur du Décaméron serait le plus charmant des amuseurs. Tel est
le plaisir d'esprit qu'il procure, qu'on a malgré soi d'un bout à
l'autre le sourire sur les lèvres ; mais au sourire se mêlent aussi les
larmes : Boccace n'est pas toujours licencieux. Il réussit dans tous
les tons , et il n'est pas une note du style qui lui soit étrangère et
dont il ne tire un son mélancolique ou joyeux.
La description de la peste qui ouvre le Décaméron est un chef-
d'œuvre historique et littéraire moins sévère , mais plus éclatant
que l'admirable récit de la peste d'Athènes par Thucydide. Cette
page suffirait à placer Boccace non-seulement au-dessus de tous
les prosateurs de l'Italie , mais au-dessus de tous les prosateurs
de la France avant Bossuet : c'est la prose éloquente dans toute
l'énergie du mot. Pour s'en faire une idée , il faut remonter à
Cicéron. Le style de ce début du Décaméron a autant d'ampleur
périodique , autant d'harmonie , autant d'élégance , autant de va-
riété , autant d'enchaînement , autant de naturel , autant de pré-
cision, autant de clarté. Cette magnifique description de la peste
et le touchant récit de Griselidis, ce modèle des vertus conjugales ,
plaisaient tant à Pétrarque , qu'il allait jusqu'à excuser les licences
des contes badins en faveur de ces beautés du commencement
et de la fin , qui encadrent si magnifiquement l'ouvrage. Nous ne
serons pas aussi indulgent que lui; mais nous dirons que si le
milieu répondait , sous le rapport moral, au début et à la fin , Boc-
cace serait le plus parfait des écrivains de l'Italie.
Quoi qu'il en soit, Boccace a contribué plus encore que le Dante
et Pétrarque à fixer la langue italienne , et le Décaméron fut con-
sidéré dans la suite comme le type inimitable de la prose littéraire
et le plus parfait recueil de nouvelles ou de contes que l'Europe
ait produit. Tous les conteurs l'ont pris pour modèle , depuis
( 244 )
Chaucer jusqu'à Dryden en Angleterre , et la Fontaine en France ,
sans compter que Molière lui a fait, dans la comédie , plus d'un
emprunt. Le fabuliste a de beaucoup dépassé l'immoralité de Boc-
cace : quand celui-ci n'est que licencieux , son imitateur est obscène.
La Fontaine au moins a réparé ses fautes autant qu'on peut ré-
parer le scandale , en brûlant ses contes sur son lit de mort. On
s'étonne que Boccace n'en ait pas fait autant , lui qui a revêtu
dans sa vieillesse l'habit du prêtre qu'il avait souillé du cynisme
de ses contes orduriers. Le Décaméron avait paru en 1455 , sous
le pontificat d'Innocent VI , et depuis ce pape jusqu'au concile de
Trente , c'est-à-dire pendant une succession de vingt-cinq papes ,
l'ouvrage, accueilli avec enthousiasme, circula dans toutes les mains
sans encourir le blâme de l'autorité ecclésiastique. Dans quel mi-
sérable état se trouvait donc la papauté pour permettre au monde
catholique la lecture d'un livre qui outrageait le saint-siége aussi
bien que la morale ! Les moines ne furent pas aussi tolérants , et
s'ils avaient pu anéantir le livre , ils l'auraient fait sans nul doute .
Je n'en veux pour preuve que l'auto-da-fé de Savonarole , à la fin
dụ quinzième siècle , lorsqu'il fit apporter sur la place publique , à
Florence , les œuvres de Boccace , de Dante et de Pétrarque , et
alluma ces flammes qui devaient bientôt le dévorer lui-même.
Comment ce moine austère , adversaire implacable des tyrans et
des mauvais prêtres , ne fit-il pas grâce aux hommes de génie qui
avaient immolé comme lui , avec les armes de la satire , les vices
du sacerdoce ? Dante et Pétrarque au moins ne méritaient pas
sa haine, car leurs chefs - d'œuvre sont absous par la morale.
Quant aux obscénités de Boccace , c'est autre chose; mais il fallait
commencer par corriger les mœurs de l'Italie et son immoralité ,
beaucoup plus grande encore en paroles qu'en actions. Le succès
immense du Décaméron prouve que Boccace était à l'unission de
son siècle , et que le scandale était le pain quotidien des esprits
dans la Péninsule. Le concile de Trente censura le livre : il était
trop tard. L'Église romaine, au seizième siècle , avait assez de puis-
sance pour arrêter le protestantisme en Italie , mais non pas pour
arrêter le cours de l'immoralité italienne revêtue des charmes de
l'esprit. Depuis l'invention de l'imprimerie , le Décaméron s'était
( 245 )
partout répandu , mais le texte en était singulièrement falsifié : les
censures de l'Église avaient fait supprimer les passages frappés
d'anathème .
Une longue négociation s'ouvrit entre le grand-duc de Toscane
Cosme Ier et le pape Pie V , pour rendre à la circulation cette
œuvre de génie qui faisait texte de langue. Les hommes chargés
de cette mission délicate firent subir au texte de nombreuses am-
putations , et l'on publia enfin la célèbre édition des députés , qui
n'empêcha pas les éditions complètes d'être partout recherchées
et imprimées , en Italie comme à l'étranger. Quoi qu'il en soit , ce
livre n'est pas fait pour la jeunesse ; mais pour l'âge mûr il offre
moins de danger.
J'ai dit que le talent de Boccace s'était formé par l'étude des
anciens et qu'il avait eu une grande part à la renaissance de l'an-
tiquité classique. Il a écrit en latin plusieurs ouvrages d'érudition ;
entre autres , un traité de la Généalogie des dieux , fort célèbre de
son temps , mais entièrement oublié aujourd'hui. Son style latin est
un style de décadence à côté de celui de Pétrarque. Les perfec-
tions littéraires qu'il doit aux anciens , à Virgile , à Horace, à Ci-
céron , il les a incrustées dans le Décaméron . Mais la recherche
des manuscrits , recopiés de sa main élégante et soignée , oссира
ses plus chers loisirs. C'est ainsi qu'il raviva parmi ses contempo-
rains l'enthousiasme classique. Il a ressuscité en Europe la langue
d'Homère , en faisant instituer à Florence la première chaire de
grec qu'on eût vue dans l'Occident depuis l'invasion des bar-
bares. Un Calabrais , élevé dans la Grèce , Léonce Pilate , en fut le
premier titulaire. Boccace suivit ses leçons et ouvrit généreuse-
ment sa demeure à cet insupportable pédant, qui traduisit avec
lui, l'écume à la bouche , l'Iliade et l'Odyssée en latin. Les livres
grecs étaient rares. Boccace rassembla , à ses frais , un grand nom-
bre de précieux manuscrits , et dépensa toute sa fortune dans ces
nobles prodigalités qui allaient enrichir l'Europe des plus beaux
chefs-d'œuvre de l'esprit humain.
Nous avons jugé sévèrement Boccace au point de vue moral
pour le funeste exemple qu'il a donné à l'Europe en montrant
aux écrivains coupables par quel chemin on arrive au succès du
( 246 )
vice; mais quand on considère tout ce qu'il a fait pour la restau-
ration des lettres et le perfectionnement de la prose italienne , on
doit le ranger parmi les plus illustres représentants de la littéra-
ture européenne et parmi les bienfaiteurs de l'humanité.

TROISIÈME SECTION.
LA RENAISSANCE .

CHAPITRE PREMIER .

CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES .

Après Pétrarque et Boccace , un siècle s'écoule sans qu'on rencon-


tre un seul poëte digne de ce nom. Tous les efforts des hommes de
lettres se tournent vers l'étude de l'antiquité. Le quinzième siècle est
le siècle de l'érudition. La langue vulgaire est dédaignée. On n'as-
pire qu'à une chose : savoir le latin et savoir le grec. Jean de Ra-
venne et Emmanuel Chrysoloras font l'éducation du siècle. A leur
école se forment les grands latinistes et les grands hellénistes res-
taurateurs des études classiques en Europe : Guarino de Vérone ,
Jean Aurispa , Ambrogio Traversari le Camaldule , Gasparino
Barzizza , Bruno d'Arezzo , Poggio Bracciolini , Filelfo , Laurent
Valla. Les souverains eux - mêmes se piquent d'érudition et élè-
vent les savants aux plus grands honneurs. Tous les princes ita-
liens , les papes
es , les Médicis , les cinq ducs de Milan , les maisons
d'Este et de Gonzague n'ont d'autre ambition que de posséder le
plus grand nombre de manuscrits des auteurs anciens et les litté-
rateurs les plus versés dans la connaissance des langues mortes. La
découverte de l'imprimerie dans un temps si opportun favorise la
( 247 )
propagation des lettres anciennes et devient la conséquence de ce
besoin de lumières dont les esprits sont dévorés. L'érudition et
l'imitation classique exercent une influence fatale sur le génie de
l'invention , sur l'imagination poétique. Plus tard, cette influence
sera conjurée par la puissance du génie italien et tournera au
profit de l'art , en lui donnant toutes les perfections de la forme.
Dans la première moitié du quinzième siècle , le grand schisme
d'Occident paralysait l'action des papes : l'Église ne régnait plus
que par les conciles. Toutes les forces de la religion se concen-
traient dans la controverse. Néanmoins plus d'un pontife pro-
digua ses encouragements à la littérature et à la science. Parmi
eux , il faut citer Innocent VII et Alexandre V, dont les règnes
furent malheureusement trop courts , Eugène IV, qui trouva le
temps de songer aux lettres au milieu des embarras de deux con-
ciles , et ce célèbre Thomas de Sarzane , Nicolas V, un des plus
savants hommes de son époque , et qui fut un des pères de la renais-
sance en Italie. Je ne parle pas de ces misérables pontifes du
quinzième siècle , dont les noms font baisser les yeux et rougir le
front des chrétiens ; ils ont poussé trop loin le scandale pour avoir
droit en aucune manière à la reconnaissance de l'humanité : ils
n'ont droit qu'à nos malédictions.
Laurent de Médicis , surnommé le Magnifique , le véritable sou-
verain de l'Italie dans la seconde moitié du quinzième siècle , fut
le rénovateur de la poésie italienne. Il s'essaya lui-même dans tous
les genres. Imitateur de Pétrarque, s'il eut moins de talent que
son modèle , il eut plus de naturel peut-être. Il n'a manqué à ce
grand homme que de vivre vingt années de plus pour donner son
nom au seizième siècle. C'est à son fils Jean de Médicis , élevé au
souverain pontificat sous le nom de Léon X , que cette gloire était
réservée. Il serait plus juste d'appeler ce siècle de la renaissance
en Italie , le siècle des Médicis, en y comprenant les règnes de
Cosme l'Ancien, de Laurent le Magnifique, des papes Léon X et
Clément VII , des grands-ducs Cosme Ier, François et Ferdinand ,
c'est-à-dire la seconde moitié du quinzième siècle et la première
moitié du seizième. C'est l'époque des plus grands noms de l'Italie :
Machiavel dans la politique , Raphaël et Michel-Ange dans les arts ,
Ange Politien , l'Arioste et le Tasse dans la poésie.
( 248 )
L'intelligente protection des princes, la rivalité des cours dans
tous les petits États , dans toutes les cités de la Péninsule , ont fait
la gloire de l'Italie en ce temps de résurrection littéraire et artis-
tique. Rome, Florence , Ferrare , Venise , Mantoue , Milan , Naples ,
Padoue, Urbin , Turin , étaient autant de foyers resplendissants
d'où rayonnaient toutes les magnificences de l'art et du génie. Les
trois premières de ces villes surtout furent le rendez- vous des
grands hommes qui illustrèrent ce siècle mémorable. On vit alors
ce que peut la décentralisation pour féconder la pensée. La puis-
sance d'irradiation est décuplée quand dix foyers au lieu d'un seul
contribuent à la diffusion des lumières .
Le malheur de l'Italie , c'est d'avoir par sa beauté excité les con-
voitises des peuples étrangers depuis les barbares du Nord : les
Goths , lesLombards , les Normands , jusqu'aux Autrichiens et aux
Français. On n'effacera plus la trace de la domination étrangère
en Italic. Le Piémont lui-même , qui aspire à la monarchie univer-
selle de toutes les Italies, est une puissance étrangère descendue
des Allobroges et gouvernée par une dynastie féodale de braves
montagnards de la Savoie. Avec le quinzième siècle périt l'indé-
pendance italienne, sauvée au moyen âge parla papauté. La France
et l'Empire se disputent cette riche contrée qui devient le champ
de bataille de l'Europe. François Ier, héritier des prétentions de
Charles VIII sur le Milanais et le royaume de Naples , est vaincu à
Pavie, où il perd tout , fors l'honneur. Charles - Quint règne en
maître sur ce pays qu'il gouverne par ses vice-rois. Tous les États
de l'Italie sont inféodés à la maison d'Autriche par des alliances
successives , excepté Rome , qui subit elle-même l'influence pré-
pondérante de l'Empire , devenu le boulevard du catholicisme
contre la féodalité protestante.
C'est la date de l'asservissement de l'Italie à l'Autriche et à l'Es-
pagne. Sans doute, les divisions politiques et territoriales ont livré
ce pays sans défense à tous les hasards de la guerre. Mais l'unité
eût-elle été plus favorable à son indépendance avec deux nations
puissantes à ses portes? une seule bataille perdue aurait pu causer
la ruine de l'Italie unitaire .

Quoi qu'il en soit, si la multiplicité des États a été fatale à l'Italie


en politique, elle a été féconde en littérature. Rome, Florence ,
( 249 )
Naples , Milan , pouvaient aspirer à devenir l'unique capitale de la
Péninsule ; mais sans Ferrare , l'Italie aurait-elle à présenter à l'ad-
miration du monde l'Arioste et le Tasse ?
On est en droit de se demander comment l'Italie , théâtre des
guerres les plus sanglantes , a pu , à travers la fumée des champs
de bataille , jeter un si vif éclat sur le terrain de la littérature et
s'élever à toutes les splendeurs de l'art. Est-ce à la protection des
princes du seizième siècle qu'il faut attribuer ce glorieux résultat ?
Sans doute , Léon X fut l'Auguste et le Mécène de l'Italie; et avant
lui , ce ministre guerrier d'un Dieu de paix , Jules II , qui , comme
lui et plus que lui , fut un grand souverain dans un mauvais prê-
tre , se montra un des plus intelligents protecteurs des lettres.
Mais après lui , je me trompe, après Clément VII , cet autre Mé-
dicis , les souverains pontifes, luttant contre l'esprit de la réforme,
se sont appliqués à comprimer l'essor de la pensée. Les grands-
ducs de Toscane de la famille des Médicis , qui voyaient leur auto-
rité contestée , ne pouvaient laisser aux écrivains toute la liberté
de leurs inspirations , quel que fût d'ailleurs leur goût héréditaire
pour les arts. Les pays conquis par Charles-Quint ou obéissant à
son influence étaient forcés de subir la compression d'un despo-
tisme en défiance contre les lettres toujours amies de la liberté ,
de l'indépendance et de la dignité nationale. Les princes de la
maison d'Este à Ferrare pouvaient encore inspirer les poëtes par
la pompe , par la magnificence d'une cour chevaleresque où tout
était fêtes et plaisirs; mais la poésie n'y était reçue que comme
un ornement de plus , une agréable distraction servant à varier
les plaisirs de la cour.
La flatterie , fille du despotisme , était le passe-port des poëtes
que les grands payaient de leurs dédains et les princes de la plus
noire ingratitude, quand ces favoris des Muses s'avisaient de songer
à eux-mêmes et à leur propre gloire. Non , la grandeur littéraire
du seizième siècle n'est pas l'ouvrage des princes du temps. Quel-
ques-uns d'entre eux ont contribué à l'achèvement de l'édifice ,
mais le siècle précédent en avait jeté les bases : le génie a fait le
reste. Cet age d'or de la littérature italienne est la conséquence du
prodigieux mouvement imprimé aux études classiques dans le
cours du quinzième siècle. Le grand triumvirat intellectuel de
( 250 )
Dante , Pétrarque et Boccace avait donné la première impulsion
au quatorzième siècle ; la chute de l'empire grec de Constantinople,
qui déversait sur l'Italie toutes les lumières de l'antiquité païenne,
avait accéléré le mouvement ; Cosme de Médicis en attirant à sa
cour les savants grecs exilés de Byzance avait provoqué une ému--
lation qui s'était propagée dans tous les États de la Péninsule.
Ainsi se fit l'éducation du grand siècle de la renaissance. Les
vaisseaux des Médicis , en transportant en Italie les richesses intel-
lectuelles , les manuscrits et les savants de l'empire de Byzance ,
avaient ramené avec eux dans l'Occident la civilisation grecque et
latine tout entière. Florence fut l'Athènes de cette Grèce nouvelle.
La précieuse semence en tombant sur une terre si bien préparée
à la recevoir, ne pouvait manquer de produire une abondante flo-
raison. Il faut tout dire cependant : Ce siècle si fécond, et en raison
même de sa fécondité , a laissé peu de renommées durables.
Quand le talent fait foule , malheur au talent! La postérité ne
distingue que les têtes qui dépassent le niveau de la foule. Ce sont
moins les hommes que les siècles qui trouvent accès au temple de
mémoire : le génie seul y pénètre , parce qu'il est l'incarnation
des siècles. Le talent est au génie ce que les étoiles sont au soleil :
les unes brillent dans les ténèbres , mais l'autre fait le jour. L'his-
toire littéraire, moins oublieuse que la postérité, conserve les noms
de tous les ouvriers de la pensée qui apportent leur pierre, mo-
deste ou brillante , à l'édifice intellectuel qui s'élève de siècle en
siècle à la gloire d'un pays , sinon à la gloire de l'humanité.
Laplupart de ces poëtes n'avaient d'autre ambition que d'imiter
habilement les anciens. En renonçant ainsi à leur originalité pro-
pre, ils se condamnèrent à rester dans les régions du talent sans
s'élever jusqu'à la sphère du génie : c'est là leur malheur. Ils ou-
blièrent que jamais l'imitation ne sert de modèle , et qu'on n'en-
lève leurs secrets aux maîtres classiques qu'en adaptant leurs
procédés à la langue et aux mœurs des peuples modernes.
La stérilité poétique du quinzième siècle était une grande leçon
que les poëtes de l'âge suivant ne surent pas mettre à profit. Dans
le genre dramatique surtout, on suivit pas à pas les anciens , et
l'on semblait ne pas s'apercevoir que les mœurs étaient changées.
( 251 )
La tragédie était calquée sur les Grecs , et la plupart des comédies
du seizième siècle ne sont que des pastiches de Plaute et de Té-
rence en italien. L'Arioste lui-même , l'inimitable Arioste , se borna
dans la comédie , comme Bibbiena , au rôle d'imitateur , quand il
pouvait, en ce genre comme en tout le reste , servir de modèle
non -seulement à l'Italie , mais à l'Europe tout entière. D'autres
poëtes , comme l'Arétin et Machiavel , auteur de la Mandragore ,
traduisirent sur la scène les travers et les vices de leurs contempo-
rains ; et certes la matière était abondante, car jamais siècle ne
poussa plus loin l'effronterie , l'impudence, la nudité du vice ; mais
ces auteurs affectèrent trop de mépris des mœurs publiques pour
s'élever au-dessus de l'intrigue et de la farce licencieuse. Ceux qui
marchèrent sur leurs traces n'eurent souci que d'amuser la foule
par les plus grossières plaisanteries. La poésie lyrique fut plus
originale que le drame , parce qu'elle exprimait des sentiments
personnels et que Pétrarque avait donné aux deux formes de l'ode
moderne , le sonnet et la canzone , la consécration du génie. Outre
l'Arioste et le Tasse, qu'on rencontre dans tous les sentiers de la
poésie , Sannazar et Bembo furent les émules de l'amant de Laure.
La langue italienne, malgré le succès de la Divine Comédie , sem-
blait impropre aux genres sérieux : on l'employait dans les petites
pièces de circonstance , ainsi que dans la comédie. Le Trissin entre-
prit la tragédie dans l'idiome vulgaire ; mais il se tint aussi près
que possible d'Euripide : c'est à ce puissant patronage qu'il dut
le succès de sa Sophonisbe. Mais , quand il s'agissait d'aborder
l'épopée , il fallait écrire en latin : c'était la langue de Pétrarque
dans son Africa. Sannazar, qui a laissé un nom dans la poésie
lyrique et dans la pastorale , fit un poëme religieux , De partu Vir-
ginis , où il eut le mauvais goût de mêler la mythologie aux mys-
tères du Dieu fait homme , dont la mère , sous la plume du poëte
classique , est assimilée à Vénus , comme le Christ à Jupiter.
C'est à ces monstruosités que devait aboutir en littérature le
fanatisme de l'antiquité païenne. Cette poésie , péniblement écha-
faudée sur les souvenirs de la littérature ancienne , devait frapper
de stérilité les imaginations les mieux douées. Travailler sur une
langue morte , c'est disséquer un cadavre. Rien de vivant n'en
( 252 )
pouvait sortir. Aussi, à défaut d'invention , fut-on réduit au poёте
didactique. Vida y fut d'une habileté prodigieuse ; c'est à ce point
que si l'on ignorait la date de son Art poétique , on pourrait le
croire contemporain de Virgile et d'Horace , et les philologues ne
seraient pas tentés d'en faire un poëte de décadence.
Sannazar et Vida ne sont pas les seuls qui aient réussi à écrire
en vers latins dans ce siècle d'érudition : Bembo et Sadolet n'eu-
rent pas moins de célébrité. Mais la mode ne pouvait durer ; et
un rapide oubli devait succéder à cette gloire éphémère.
Je laisse à ceux qui ont entrepris et qui entreprendront l'his-
toire spéciale de la littérature italienne le soin de raconter toutes
ces illustrations locales , tous ces poëtes de second ordre qui ,
comme Accolti , Sadolet, Ruccellaï, Bembo , ont droit à l'estime des
peuples qu'ils ont honorés par leurs talents.
Dans cette revue universelle des gloires littéraires , nous ne
pouvons arrêter nos regards que sur les plus grands noms , les
plus hautes renommées que les siècles se transmettent l'un à
l'autre comme les flambeaux de l'humanité sur le chemin des âges .
A ce titre , deux poëtes du seizième siècle s'imposent tout d'abord
à notre admiration : l'Arioste et le Tasse qu'aucun de leurs devan-
ciers ni de leurs successeurs n'a égalé dans la double forme badine
et sérieuse de l'épopée.
Ceux-là du moins , et c'est la cause de leur supériorité , n'ont
enlevé aux anciens avec les secrets de la forme que des idées gé-
nérales , des sentiments universels , trésor commun de la race hu-
maine , et ils les ont fait passer dans la langue de leur pays. Leurs
créations ont grandi l'Italie en grandissant l'humanité.

CHAPITRE II .

L'ARIOSTE .

L'Arioste est né à une époque de création , mais de création


savante où l'imitation des règles et des formes classiques étouffait
l'imagination moderne et substituait la réflexion à la spontanéité.
( 255 )
Dans la comédie , qui ne doit s'inspirer que des mœurs contem-
poraines ou des travers généraux de l'humanité , l'Arioste s'était
fait l'imitateur des anciens ; dans la satire , où il n'a pas été sur-
passé en Italie , il avait , avec la verve enjouée d'Horace , cm-
prunté aux incidents assez prosaïques de sa vie la matière de ses
joycux badinages. C'était un homme de bon sens et, qui le croi-
rait ? d'instincts vulgaires , plus occupé de lui-même , des besoins
et des contre-temps de la vie que du soin de réformer les mœurs
corrompues de son époque. Sa satire est purement subjective et
tient beaucoup plus de l'épître que de la satire. Pour s'élever , il
lui fallait sortir de son siècle et de lui-même , et chercher dans le
passé son idéal. Le sentimentalisme n'était pas dans sa nature. Ses
sonnets , ses madrigaux , ses élégies , ne sont qu'un jeu d'imagina-
tion. Ce qu'il y a de merveilleux , c'est qu'il y mettait plus de na-
turel que le sensible Pétrarque. Il chante l'amour avec une grâce
inimitable , mais il est en ce genre plus anacréontique qu'élé-
giaque. C'est à tort qu'on a dit qu'il ne célébrait pas l'amour à la
manière des anciens. Les élégiaques érotiques du siècle d'Auguste
exhalaient sans doute des plaintes amoureuses ; mais, comme
l'Arioste, ils n'avaient en vue que le plaisir.

Querimonia primùm ,
Post etiam inclusa est voti sententia compos.

Ce n'est pas l'Arioste qu'il faut accuser, c'est son siècle : grand en
littérature et païen en morale. C'est une des conséquences fatales
de la renaissance des lettres classiques .
Rien dans la vie de l'Arioste ne révèle le poëte ! Il était aimable
et plein d'esprit , mais d'apparence assez froide. Ce n'est pas dans
sa vie qu'il faut le chercher : il est tout entier dans ses œuvres ;
bien différent en cela du Tasse , dont la vie , plus encore que celle
de Jacopone, est le plus intéressant de ses poëmes.
Ce que nous trouverons dans l'Arioste, ce sera moins l'homme
que l'artiste. Sa vocation de poëte fut contrariée par son père ,
gouverneur de Reggio , dans les États du duc de Ferrare. Cinq
belles années de sa jeunesse furent absorbées par l'étude du droit;
et quand le poëte , libre de suivre la carrière où l'entraînait son
( 254 )
génie , cut mis la main à l'œuvre , il rencontra d'autres obsta-
cles sur sa route. Attaché en qualité de gentilhomme au cardinal
Hippolyte d'Este , qui dédaignait la poésie, puis à la cour d'Al-
phonse ler, il fut chargé de plusieurs négociations importantes
dont il se tira à merveille , grâce à ce lumineux bon sens qu'il
mettait dans les affaires comme dans ses écrits. En 1522 , il reçut
lamission de pacifier la Garfagnana , province remplie de troubles
et infestée par des brigands : c'était peu de temps après l'appari-
tion du Roland furieux. Telle était déjà la réputation de l'Arioste ,
qu'un chef de brigands qui allait le dévaliser, lisant son nom sur
une lettre à son adresse , s'inclina respectueusement devant la sou-
veraineté du génie et mit ses gens à la disposition du poëte.
Cet homme, qui rendit tant de services à ses princes et qui
consacra son chef-d'œuvre à la louange de cette maison , en fut
récompensé par la misère. Pendant qu'il travaillait à illustrer
l'Italie , on le laissait vivre dans la gêne, aux prises avec les plus
grands embarras domestiques , forcé de soutenir des procès rui-
neux où la main du fise lui disputait le pain de sa famille. Quand
on voit sans cesse la fortune tourner le dos aux poëtes , on est
tenté d'en accuser l'imprévoyance de ces natures idéales , habi-
tuées à vivre dans les nuages beaucoup plus que sur la terre. Ici
du moins ce serait une erreur. Dans l'Arioste il y avait deux êtres
bien distincts : l'homme et le poëte. Si le poëte savait sortir de
lui-même et de son siècle pour vivre avec les fantômes de son
imagination , l'homme était rompu aux affaires, et les voyait dans
toute leur réalité. Lisez plutôt ces vers qu'il avait fait graver sur
l'entrée de sa maison :

Parva , sed apta mihi , sed nulli obnoxia , sed non


Sordida , parta meo sed tamen ære domus .

<< Petite , mais commode pour moi , mais ne dépendant de per-


sonne , mais sans souillure , cette maison je l'ai acquise de mes
propres deniers .>>>
Ce poëte savait donc se contenter de peu et ne rougissait pas de
pratiquer l'économie. S'il a été malheureux , s'il était dans le ma-
laise quand il écrivait cette immortelle épopée dont le moindre
( 255 )
vers valait mieux que tous les diamants de la couronne de Ferrare ,
qu'on sache au moins à qui la faute , et qu'elle retombe tout en-
tière sur ces princes si prodigues de plaisirs et si parcimonieux de
gloire. Singulier jeu du sort ! C'est au milieu de cette cour ingrate
que l'épopée chevaleresque s'est développée dans tout son éclat.
Le Boïardo , l'Arioste et le Tasse ont immortalisé Ferrare et la
maison d'Este, et ces petits souverains marchandaient leurs faveurs
à ces grands hommes !

Les origines du roman épique en Italie . Le Roland


furieux .

Nous ne pouvons pas juger l'auteur du Roland furieux sans


dire un mot des origines du roman épique en Italie.
Les trouvères français du douzième et du treizième siècle avaient
popularisé le nom de Charlemagne et de ses preux. Roland était
devenu le type de l'héroïsme et la terreur des infidèles . Les Sarra-
sins , depuis Charles -Martel jusqu'à saint Louis , étaient restés l'en-
nemi commun de la chrétienté. L'expédition de Charlemagne contre
les Maures en Espagne avait fait considérer l'illustre monarque
comme le plus puissant rempart de la foi contre l'invasion du
Croissant. La défaite de l'arrière-garde de l'armée française à Ron-
cevaux , où Roland avait perdu la vie , était attribuée à la trahison
d'un de ces vassaux du Nord ennemis de Charlemagne , Gannelon
deMayence.
La chronique de Turpin , écrite au douzième siècle et fausse-
ment attribuée à l'archevêque de Reims , contemporain de Char-
lemagne , présente un mélange d'histoire et de fiction qui a servi
de base aux poëmes du cycle carlovingien. Les souvenirs des
croisades s'y trouvent mêlés au souvenir de la défaite de Ron-
cevaux. Dans leur première phase, les romans de Charlemagne ne
respiraient que l'héroïsme de la foi uni à l'héroïsme de la guerre.
Les caractères étaient simples et d'une seule pièce : c'était un mé-
lange de naïveté et d'énergie où la nature s'échappe dans toute sa
spontanéité , dans toute sa franchise, dans toute sa mâle rudesse :
( 256 )
c'est là proprement le caractère homérique des héros chrétiens
du moyen âge. Mais , sous l'influence des romans de la Table ronde,
nés dans les cours normandes d'Angleterre et de Bretagne , le
cycle carlovingien apprit la langue de l'amour et du merveilleux ,
et la femme devint le centre de tout ce monde chevaleresque qui
mit l'épée au service de la beauté. Alors se développa l'esprit
d'aventures , où la réalité s'effaça devant la fiction, où l'idéal fit
place à la fantaisie et qui donna carrière aux merveilleux prodiges
de la chevaleric errante .

C'est là qu'en était le roman de Charlemagne au quatorzième


siècle , quand l'Italie , éprise de ces chimères , entreprit ses pre-
miers essais d'épopée chevaleresque. On s'étonne en les parcou-
rant qu'ils aient été conçus et exécutés à l'époque qui vit éclore la
Divine Comédie, le Canzoniere de Pétrarque et le Décaméron.
Il faut mesurer la distance qui sépare le Dante , Pétrarque et Boc-
cace de ces auteurs obscurs de romans informes, comme Beuves
d'Antone , la Reine Ancroja et la Spagna , pour comprendre ces
géants de la poésie qui enfantèrent les premiers chefs - d'œuvre
modernes en vers et en prose , quand l'art en Europe était encore
partout dans l'enfance.
Après l'âge des philologues , Ange Politien, secondant les vues
de Laurent le Magnifique , avait, dans son fragment de poëme sur
le tournoi de Julien de Médicis, et dans sa tragédie pastorale
d'Orphée , restauré les genres épique et dramatique avec un talent
merveilleux pour l'époque. Malheureusement Politien avait trop
tôt déserté les Muses italiennes pour la langue latine, ce fétichisme
de la renaissance .
Il semblait qu'on cût oublié les traditions dantesques et que la
langue vulgaire fût incapable de s'élever à la sublimité de l'épopée.
Aux yeux des savants , l'italien était une espèce de jargon popu-
laire fait pour amuser l'enfance avec des contes de nourrice et
pour divertir le peuple aux jours de fètes par des chants badins.
Boccace n'avait pas peu contribué à faire prendre à l'idiome na-
tional ce tour naïf et moqueur dont s'éloignaient les esprits sé-
rieux.
Les choses en étaient là quand Pulci entreprit son Morgante
( 257 )
Maggiore , roman chevaleresque qui se rattache à l'expédition
d'Espagne contre les Maures , et se termine à la défaite de Roland
à Roncevaux et au supplice du traître Ganelon. Tout portait l'au-
teur à tourner en moquerie les aventures de ses chevaliers : la
langue d'abord , l'époque ensuite. On avait attribué tant d'aven-
tureuses folies à ces paladinsde Charlemagne , qu'il fallait bien
finir par en faire les jouets de l'imagination et de l'esprit. Les Ita-
liens comme les Français possèdent la double faculté de l'enthou-
siasme et de l'ironie. Mais ce qui chez eux est plus étonnant , c'est
qu'ils savent , sur le même sujet, passer de la gravité à la plaisan-
terie, du sérieux au burlesque , de l'enthousiasme à la raillerie.
Le succès du roman épique a sa source dans cette double faculté.
L'Italie , dégénérée et corrompue dans ses mœurs , ne compre-
nait plus la chevalerie que pour s'en amuser. Mais si , dans les
loisirs des cours , on aimait à rire des folies chevaleresques , les
souverains , qui avaient encore l'amour des grandes choses , vou-
laient qu'on leur montrat des héros et non pas seulement la cari-
cature de ces guerriers fameux qui avaient laissé d'impérissables
souvenirs dans la mémoire des hommes , en sauvant l'Europe et
la chrétienté de l'invasion musulmane.
Les peuples vieillis se plaisent à railler l'enthousiasme , comme
l'observe M. de Lamartine , dans ses suaves et brillants entretiens
sur l'Arioste. Quoi qu'il en soit , il devait y avoir un singulier mé-
lange de jeunesse et de vicillesse dans le génie italien , pour pro-
duire des œuvres comme celles de Pulci 4, de Boïardo et de l'Arioste .
La fausse chronique de Turpin et les romans de deux poëtes belges ,
Adenez et Chrétien de Troyes , servirent de type aux poëtes italiens .
Pulci s'attacha au côté burlesque de la chevalerie errante; mais ,
au milieu de ses aventures bouffonnes et licencieuses , il conserva
‫م‬
encore à ses héros leur figure traditionnelle. Boïardo 2, dans son
Orlando innamorato , au lieu de laisser à l'intrépide paladin de
Charlemagne sa physionomic historique , sa simplicité , ses mœurs
austères , son ardent prosélytisme , en fit unmélange de faiblesse
1 Chanoine de Ferrare qui vivait à la cour de Laurent le Magnifique.
2 Le comte Boïardo , gouverneur de Reggio , entreprit son poëme à la solli-
citation du duc Herculede Ferrare , à la fin du quinzième siècle.
17
( 258 )
et de force , un guerrier amoureux accomplissant pour sa belle
inhumaine d'incroyables prodiges : ainsi le voulait l'époque. Les
poëtes n'écrivaient que pour les cours , et les cours italiennes
n'avaient conservé de la chevalerie que la galanterie et l'amour
des plaisirs. On aimait encore le courage , mais en imagination et
à titre de souvenir. Le Boïardo était fait d'ailleurs pour chanter
les combats : c'était un homme de guerre. Il est étrange sculement
qu'il ait prétendu composer un poëme homérique en exposant
son héros au ridicule d'un amour malheureux , en lui faisant ou-
blier ses devoirs de chevalier chrétien pour courir jusqu'au bout
du monde après une femme dont il est la dupe. Et ce qui est
plus étrange encore , c'est l'anachronisme de cette conception , qui
choisit pour raconter les prouesses de la chevalerie errante , non
pas seulement l'époque de Charlemagne , mais l'époque de Charles
Martel , c'est-à-dire l'invasion des Arabes sur le sol de la France !
Nous voguons à pleines voiles dans les eaux de la fiction. Tout est
confondu , tout est bouleversé ; il n'y a plus de place que pour la
fantaisie, et l'imagination y a ses coudées franches. Les principaux
personnages du Roland amoureux et les situations du poëme sont
de l'invention de Boïardo . Après lui , tous les éléments de l'épo-
pée chevaleresque étaient créés; l'édifice même était construit. La
main du génie allait mettre la dernière pierre à ce monument de
l'art , qui était l'œuvre des siècles : car, depuis les premiers trou-
vères , plusieurs générations de poëtes y avaient contribué dans
la mesure de leurs talents .
La mort surprit le Boïardo avant qu'il put faire entrevoir le
dénoûment de son poëme , et il semble qu'il ait voulu , par l'épi-
sode des amours de Bradamante et de Roger , transmettre à
l'Arioste , comme un poétique héritage, le soin d'achever son œu-
vre et d'élever ce monument à la gloire de la maison d'Este.
Qu'a-t-il manqué au poëme du Boïardo pour être digne de l'iné-
puisable admiration des siècles? une seule chose , mais une chose
sans laquelle la poésie est un corps sans âme : le style.
Le Boïardo avait de l'imagination, de l'esprit et parfois de la sen-
sibilité ; mais il avait la main lourde , une main mieux faite pour
tenir l'épée que la plume. C'est pour cela que sa gloire fut éclipsée
dans le rayonnement du génie de l'Arioste. Il fallut que le Roland
( 259 )
amoureux passat par les mains de Berni pour se populariser en
Italie. Sans le style , les plus riches facultés ne servent de rien au
poëte ni à l'écrivain. Buffon a raison : « Les idées s'enlèvent , se
transportent, et gagnent même à être mises en œuvre par une main
plus habile ; ces choses sont hors de l'homme : Le style est l'homme
même. » Les idées ont un caractère général qui fait qu'elles appar-
tiennent à tous ; le style a un caractère particulier qui est le reflet
de l'âme de l'écrivain : c'est le cachet de la personnalité. Vous qui
cherchez à vous faire un nom dans les lettres , songez moins à
trouver des idées qu'à en trouver la forme , car la forme emporte
le fond. Le secret de l'art d'écrire n'est pas dans les choses mêmes ,
il est tout entier dans la manière de les dire . Les idées existent :
méditez-les ; faites-les passer dans votre âme ; transformez-les à
la lumière de l'esprit et à la flamme du cœur ; que votre oreille
participe à cette ivresse , à cette harmonie intérieure , et si vos
doigts , habiles à manier le clavier du langage , savent en parcourir
toutes les gammes et tous les tons , vous imprimerez à vos œuvres
un charme immortel .

Ne croyez pas que la nouveauté des idées soit toujours un élé-


ment de succès : il en est très-souvent l'obstacle. Nihil sub sole
novum . Pour plaire en littérature et surtout en poésie , il faut
s'adresser aux idées et aux sentiments universels. Soyez humain
pour le fond , soyez vous-même pour la forme , soyez en harmonic
avec votre époque et avec l'humanité , mais exprimez votre époque
et l'humanité à votre manière ; et si cette manière est supérieure
à celle des autres , vous serez la plus haute incarnation de votre
époque et de l'humanité. Voilà une nouveauté suffisamment en-
viable. Celle qu'on acquiert en prenant , dans l'orgueil solitaire de
sa pensée, un isoloir pour piédestal , est un calcul égoïste châtić
par l'impuissance et l'oubli. Le Boïardo avait le génie de l'inven-
tion; s'il avait cu celui du style au même degré, l'Arioste n'aurait
pas été tenté de marcher sur sa trace .
Mais le souverain artiste vit du premier coup d'œil ce qui man-
quait à l'auteur d'Orlando innamorato , et , confiant dans sa force,
il entreprit de porter à sa perfection l'épopée chevaleresque où
tout était créé , tout, hormis le style. La gloire de l'Arioste est écla-
tante ; au ciel de l'art il est peu d'astres aussi radieux. Il le cède
( 260 )
pourtant au Boïardo pour l'originalité de l'invention; sa supério-
rité vraie , c'est son incomparable style , le plus beau de l'Italie
dans son genre. Nous aurons tout à l'heure à le caractériser. Exa-
minons d'abord le fond de son œuvre.
L'Arioste , dont l'éducation était très-soignée , connaissait assez
les lois de l'épopée pour écrire , s'il l'avait voulu , un poëme hé-
roïque à l'exemple d'Homère et de Virgile ; mais trois raisons le
déterminèrent à choisir le roman épique : d'abord, le préjugé qui
faisait croire aux Italiens que leur langue était impropre à l'épo-
pée, et qui portait Bembo à conseiller à l'Arioste d'écrire son
poëme en latin; ensuite , la popularité du roman chevaleresque
illustré par Pulci et Boïardo ; enfin, le génie du poëte lui-même ,
enclin à la gaieté , à la satire , au badinage. L'Arioste , trouvant
sous la main tous les éléments de son poëme , se fit le continua-
teur de Boïardo et couronna l'édifice du roman épique.
Au lieu de se mettre en frais d'imagination pour créer un nou-
veau sujet et de nouveaux personnages , il préféra travailler sur un
fond assez remué pour recevoir la semence du génie et conserver
des personnages déjà en possession de la faveur publique.
Il cut mille fois raison , car il entrait ainsi de plain-pied dans
l'imagination populaire , et ses héros semblaient se confondre avec
ceux de l'histoire. En suivant la pente où l'avait placé Boïardo ,
Roland devait finir par perdre la tête. C'est ainsi que l'Orlando
innamorato devint l'Orlando furioso : c'était logique. Toutefois
ne vous laissez pas prendre à ce titre : Roland n'est pas le pivot
du poëme. Ce n'est qu'au vingt- troizième chant que le terrible
paladin de Charlemagne épouvante le monde de ses fureurs. Le
véritable héros du poëme , celui dont il est question depuis le pre-
mier chant jusqu'au dernier, c'est l'ancêtre du duc de Ferrare, c'est
Roger. Et le sujet principal du roman ce sont les amours de Roger
et de Bradamante, dont l'union féconde présage de glorieuses des-
tinées à la maison d'Este. Sous la popularité de Roland se cache
donc une flatterie courtisanesque. Il faut regretter sans doute
qu'un si grand poëte n'ait pas fait un plus noble usage de son
génie, et qu'il ait sacrifié à ce point l'indépendance de son carac-
tère. Mais un examen sérieux d'Orlando furioso ne laisse pas le
( 261 )
moindre doute sur les intentions du poëte. Les Italiens ont peine
à en convenir , parce qu'ils savent que cette faiblesse diminue
l'intérêt qui s'attache au poëme ; mais si tel n'était pas le but de
l'Arioste , son œuvre serait , nous osons l'affirmer, un non-sens. Ce
n'est pas séricusement qu'un poëte mettrait au frontispice d'une
épopée un nom qui y tient si peu de place , un sujet qui ne forme
qu'une intrigue secondaire , on pourrait dire épisodique , si ce
nom et ce sujet n'étaient pas faits pour masquer adroitement la
louange. La popularité de l'œuvre prouve assez l'habileté du poëte.
S'il n'avait chanté que les amours de Roger et de Bradamante ,
son génie l'aurait à peine sauvé de l'oubli , et son poëme serait
depuis longtemps rangé parmi les productions de second ordre ,
qui n'ont pas, malgré le talent de l'auteur, le privilége de pas-
sionner les hommes .

L'Arioste , et c'est là son triomphe , a réussi à donner le change


à la critique ; combien plus au vulgaire des lecteurs qui lisent sans
réfléchir et dont l'imagination se laisse aller au charme, à la fas-
cination des vers , comme un navire sur un fleuve aux eaux lim-
pides obéit au mouvement cadencé des flots.
A travers les innombrables aventures du Roland furieux , on
distingue trois grands mobiles d'action , trilogie d'intrigue qui fait
ressembler le poëme à un drame en trois actes, mais sans autre
rapport qu'un rapport de succession : le siége de Paris par les
Sarrasins , la folie de Roland et les amours de Roger et de Bra-
damante. Le Roland furieux n'est qu'un enchaînement, je me
trompe , une suite d'épisodes fort peu liés l'un à l'autre. C'est d'une
variété éblouissante , mais il n'y a pas l'ombre d'unité ! Est-ce un
défaut ? N'est-il pas naturel à l'intelligence de rechercher partout
l'unité ? N'est - ce pas une condition d'intérêt ? Et l'art suprême
n'est-il pas de conserver toujours l'unité au sein de la variété ? Dans
une œuvre véritablement sérieuse , c'est incontestable. L'épopée
est un tissu très-élastique ; en raison de son étendue elle admet ,
pour éviter l'ennui, de nombreux épisodes. Néanmoins l'unité
d'action, depuis Homère et Aristote, s'est imposée aux poëtes
comme une loi nécessaire , fondée sur la nature du cœur humain
aussi bien que sur la raison. Jamais une œuvre d'art ne sera com
( 262 )
plète sans unité , non-sculement de vue , mais d'ensemble. Il ne
suffit pas en effet que l'auteur ait un but ultérieur, comme celui
de flatter ses maîtres , et de se faire un nom dans les fastes de la
littérature en contribuant à la gloire de son pays. L'unité littéraire
est étrangère à ces calculs : tout ouvrage bien fait découle d'une
idée mère à laquelle se rapportent de près ou de loin tous les
détails. Tout doit converger vers un centre commun : c'est la loi
suprême de l'esprit humain dans ses productions achevées. Ce qui
ne se rapporte à rien est un hors-d'œuvre détruisant l'harmonie
de l'œuvre. Voilà pourtant un poëme qui a fait et fera éternel-
lement l'admiration des siècles , et auquel manque cette qualité
fondamentale. Comment expliquer cet étrange phénomène ? Cela
tient à la nature spéciale du genre cultivé par l'Arioste. Ce qui
fait l'intérêt du roman épique , c'est la variété. Raconter des aven-
tures , puis des aventures et encore des aventures , c'est l'attrait de
ce genre fantastique , complétement en dehors de la réalité , non
des passions , mais des faits. Il faut , pour porter le roman épique
et chevaleresque à ses dernières limites , être doué d'une imagi-
nation sans bornes .
Inventer toujours , c'est l'unique loi. Le poëte est libre de choisir
ses matériaux et les dispose à son gré , suivant les caprices de son
génie. L'histoire lui sert de thème aussi bien que la fiction , mais
elle devient à son tour un motif de fantaisie ; l'instrument a mille
notes que l'artiste combine de mille manières , et le mérite de ces
variations n'est pas d'être liées l'une à l'autre , mais de frapper
l'imagination de surprise et d'étonnement. Tous les tons sont
permis , depuis le plus léger jusqu'au plus grave , depuis le plus
simple jusqu'au plus sublime. Le cœur doit être ému ; mais , après
avoir parlé au cœur, il faut s'adresser à l'esprit. Ce que le poëte
redoute le plus , c'est la monotonie et l'ennui qui en résulte. Le
plaisir du lecteur , c'est un plaisir de curiosité qui vous transporte
avec la rapidité de l'éclair d'une contrée à l'autre , à la suite des
personnages. Le temps et l'espace sont également supprimés.
On comprend ce que peut devenir un genre parcil entre les
mains d'un poëte d'imagination et de style comme l'Arioste. Le
Roland furieux est une fantasmagorie éblouissante , mais dont
( 263 )
il ne reste rien dans l'esprit, quand la lecture estfinie , que des
images riantes et confuses, de doux ou terribles fantômes , comme
au sortir d'un songe où l'imagination aurait fait des rêves d'or. II
n'y a pas d'ensemble ; c'est toujours détails sur détails ; mais quels
détails ! Vous me direz : Sans unité d'impression où est l'intérêt ? II
s'éparpille sur mille objets , c'est vrai ; mais il s'attache à tous en
particulier et successivement. S'ennuyer n'est pas possible ; l'ац-
teur ne vous en laisse pas le temps , car à peine a-t-il fixé votre
imagination sur un objet qu'il passe à un autre , et vous tient sans
cesse en éveil et en suspens.
Toutefois si ce procédé bannit l'ennui , il ne prévient pas la
fatigue. Il faut du repos à l'esprit pour fournir une longue course.
L'Arioste va toujours sans perdre haleine , mais il la fait perdre
parfois à ses lecteurs qui respirent à peine, tant son vol est ra-
pide.
Quoi qu'il en soit , l'intérêt subsiste et le charme est inépui-
sable. Si l'unité est nécessaire à la perfection , elle n'est donc pas
nécessaire au succès. La foule des lecteurs est peu sensible aux
qualités d'ensemble ; elle ne s'arrête qu'aux détails , aux traits
frappants , aux scènes émouvantes , aux faits caractéristiques. Et
quand tout cela est raconté et décrit par une plume magistrale ,
l'ouvrage franchit les siècles aux applaudissements de la postérité.
Le début du Roland furieux contient l'exposition de sa triple in-
trigue : la guerre des Maures ou Sarrasins d'Afrique , les fureurs
de Roland et les aventures de Roger, l'illustre ancêtre de la maison
d'Este , dont il annonce le récit dans son invocation au cardinal
Hippolyte. Il énumère dans sa première stance tous les objets qui
formeront la matière de ses chants. « Je chante , dit-il, les dames ,
les chevaliers , les armes , les amours , les galanteries , les aven-
tures héroïques du temps où les Maures d'Afrique traversèrent
les mers pour venir ravager la France.... >>
La guerre des Sarrasins n'est donc que le cadre où il jette ses
aventures. Le véritable sujet, ce sont les aventures , les combats
et les amours d'une foule de personnages sur lesquels il concentre
tour à tour l'intérêt , particulièrement de Rolandet surtout de
Roger et de Bradamante.
( 264 )
L'unité n'existe done pas , ou plutôt l'unité est dans la variété
même. Chaque aventure est un épisode; mais ces épisodes ont plus
ou moins d'étendue , selon l'importance des personnages.

C'est Roger et Bradamante qui sont le plus souvent en scène ;


voilà pourquoi leurs aventures constituent la principale intrigue
du poëme , dont le nœud est formé par leur séparation conti-
nuelle et le dénoûment par leur union.
L'exposition fait déjà pressentir le rôle secondaire que jouera
Roland dans cette série innombrable de récits chevaleresques .
Après avoir annoncé la matière de ses chants , le poëte poursuit
ainsi : « Je dirai de Roland , par la même occasion , des choses qui
n'ont jamais été dites ni en prose ni en vers , si celle qui me rend
presque aussi fou que lui me laisse assez de sens pour accomplir
mon entreprise.>> Ainsi perce , dès le début , par une allusion per-
sonnelle à un amour malheureux , le ton badin qui régnera d'un
bout à l'autre du Roland furieux , jusque dans les scènes les plus
dramatiques .
Pour juger en connaissance de cause le talent de l'auteur , il
faut le lire, car une analyse, si complète soit-elle , ne peut donner
l'idée d'un génie bien plus merveilleux dans l'exécution que dans
la conception de son œuvre. Sans doute , l'Arioste a créé bien des
épisodes d'amour et de combats , mais le fond de son sujet et ses
principaux personnages , ne l'oublions pas, lui étaient fournis par
son devancier.

Ce qui fait le mérite incomparable du Roland furieux , avons-


nous dit, c'est le style. Le moment est venu de le caractériser. Le
style pour nous n'est pas la langue , ou plutôt c'est la langue con-
sidérée comme l'incarnation de la pensée : c'est l'expression et
l'idée, la forme et le fond, le moule et la statue. Quel peut être le
mérite de l'écrivain, si son art se réduit à l'adresse d'un bon joueur
de quilles ; s'il se borne à faire danser les mots dans l'oreille avec
l'aplomb, la dextérité , la souplesse d'un habile danseur de cordes ;
si les couleurs qu'il fait briller à nos yeux ne sont qu'un feu
d'artifice? Il est donc entendu que la pensée et le sentiment en-
trent pour moitié dans l'art du style, et que le plan lui-même ou
la charpente , en un mot tout ce qui regarde l'exécution , a sa
( 265 )
part dans l'appréciation du style. Voyons donc d'abord comment
l'Arioste a disposé sa matière pour échapper à l'ennui qui peut
naître d'une excessive variété aussi bien que de la monotonie ; car
les extrêmes se touchent : c'est une vérité d'expérience. Les inter-
ruptions continuelles où le fil des aventures se brise , se renoue
pour se briser encore, finissent par produire la fatigue et la satiété :
c'est l'écueil du roman chevaleresque. Dès l'origine , on a senti
qu'il fallait éviter la continuité de la lecture par la discontinuité
du sujet; et l'on a imaginé les prologues et les épilogues qui , à
chaque chant , font reprendre au lecteur le fil interrompu du
récit.

Vous ne trouvez pas ici le caractère impersonnel de l'épopéc


homérique. Homère laisse parler et agir ses personnages ; Arioste
les fait parler et agir. Le poëte romantique converse avec ses lec-
teurs ; il raconte à son auditoire les aventures de ses héros .
Quand une soirée est finie , on remet la séance au lendemain ,
comme un feuilletoniste remet la suite de son roman au prochain
numéro. C'est à la curiosité que s'adresse le roman. Son attrait ,
c'est ce mystère qui plane sur le récit. Mais c'est l'attrait d'un mo-
ment, quand à l'intérêt des faits ne s'ajoute pas l'impérissable
beauté des sentiments et des passions tracés par la main du génic.
L'esprit de l'homme court après l'inconnu ; mais quand il a trouvé
le mot de l'énigme , quand le mystère est dévoilé, il regarde froi-
dement la chose , comme l'intelligence après la solution d'un pro-
blème : c'est l'âme qui fait la beauté , ce n'est pas la matière. Ce
qui a cessé d'être nouveau n'a plus de charme. La beauté, pour
ètre toujours ancienne et toujours nouvelle , doit conserver son
mystère. Or le mystère où est-il? Dans l'inépuisable abîme du cœur
humain. Tout ce qui remue les fibres du cœur est frappé d'une
immortelle empreinte. Mais pour arriver là, il faut un moyen de
transmission infaillible : ce moyen de transmission c'est l'image ,
c'est l'expression , c'est le style. Vous voyez bien que c'est là le grand
criterium du génie. Si l'Arioste , depuis quatre siècles , n'a point
lassé l'admiration des hommes , ce n'est pas à cause de l'intérêt
des faits imaginaires qu'il raconte , c'est grâce à la magie de son
pinceau. Les prologues de ses chants , sous forme de réflexions
( 266 )
par lesquelles il ramène le lecteur à l'endroit où il avait laissé son
récit , sont des digressions charmantes , où l'auteur prend habi-
tuellement le ton de la causerie familière. Il faut, poury prendre
goût , se conformer aux intentions du poëte et ne lire qu'un chant
à la fois. On s'en fatiguerait si on lisait l'œuvre d'un bout à l'autre
et d'une seule haleine. Au reste , on l'a observé à juste titre , au-
cune épopée n'est faite pour être lue sans interruption. La route
est trop longue à parcourir , il faut des points d'arrêt où l'on
puisse se reposer. Les livres ou les chants sont ces points d'arrêt
qui préviennent la lassitude et renouvellent l'attention du lecteur.
Ce n'est pas seulement au début et à la fin de ses chants que
l'Arioste s'adresse à son auditoire. Quand se présente un fait ex-
traordinaire en dehors de toutes les conditions de la vraisem-
blance , il invoque , comme ses devanciers , l'autorité de Turpin .
C'est incroyable , mais Turpin l'a dit et je le répète après lui.
Personne n'est dupe , mais le poëte a l'air de l'être : c'est le côté
plaisant de ces merveilleuses aventures , toujours sérieusement
racontées. Le ton badin qui domine toutes les variations de cette
brillante fantaisie poétique, prouve surabondamment la supério-
rité de l'artiste pour qui les plus grandes choses ne sont qu'un
jeu. L'Arioste pouvait se passer des bouffonneries dont il assai-
sonne parfois ses plus charmants récits. Mais de même qu'on
n'est pas toujours disposé à rire , on n'est pas non plus toujours
sérieux. Comme dans la vie , l'auteur du Roland furieux fait
éclater le rire à côté des larmes. C'est le poëte du bon sens qui
prend son parti des misères de la vie et qui sait, par la joie ,
tempérer la douleur. Mais ce qui étonne , c'est que ce poëte , si
léger, si plaisant , si badin, ait aussi le don du pathétique à un
si haut degré. Homère et Ménandre , Virgile et Térence , le Tasse
et Berni , Racine et Molière dans un même homme, c'est prodi-
gieux!
Toutefois l'Arioste avait plus d'imagination que de sensibilité.
Ses descriptions sont d'un pittoresque achevé ; il met devant les
yeux les scènes qu'il retrace et les personnages qu'il fait agir.
Mais quand ces personnages prennent la parole pour exprimer
leurs sentiments , l'illusion disparaît , et au lieu de l'homme c'est
( 267 )
l'artiste qu'on entend. Aussi l'Arioste est - il loin d'Homère et du
Tasse dans les discours qu'il fait tenir à ses héros. Il sait pourtant
donner la vie aux acteurs de ce vaste drame , si fécond en péri-
péties et en catastrophes émouvantes .
La critique n'est pas d'accord sur le mérite de l'Arioste dans
l'art des caractères. Les uns reprochent à ses personnages de man-
quer de physionomie distincte; les autres les trouvent tous mar-
qués d'un cachet différent et les comparent aux héros d'Homère.
La vérité est entre ces deux extrêmes. Les héros du Roland furieux
dépassent trop la taille humaine pour qu'on reconnaisse en eux
des êtres formés du même limon que le nôtre. Ils ont sans doute
les passions et les faiblesses de l'homme , mais leurs actions sont
tellement surhumaines , prodigieuses , impossibles , qu'il n'y a plus
de terme qui puisse servir de mesure à leur valeur. Roland , ce
type du chevalier auquel les trouvères avaient donné un caractère
tout à la fois homérique et chrétien , dans l'épopée de l'Arioste
serait un autre Don Quichotte , si une passion sérieuse et vraie
n'était pas la source de sa folie. Son héroïsme , pour se tromper
d'objet , n'en est pas moins merveilleux ; mais Renaud, son cousin
et son rival en amour , n'est pas moins brave ni moins magna-
nime. Roger est leur égal en vaillance. Astolphe fait comme eux
des prodiges . Les Sarrasinset surtout Gradasse , Ferragus , Sacri-
pant , Mandricard , Rodomont , sont des géants de force, de cou-
rage et d'audace. Malgré ces traits de ressemblance , les mobiles
différents qui les font agir, les passions diverses qui les animent
ne permettent pas au lecteur de les confondre.
C'est par les mouvements de l'âme que le poëte rattache à l'hu-
manité ces guerriers de fantaisie. Chacun a sa passion et en est
affecté à sa manière. Quatre héros aiment Angélique , Roland ,
Renaud , Ferraguset Sacripant; personne cependant ne sera tenté
de prendre l'un pour l'autre aucun de ces personnages. La diffé-
rence de leur position , de leurs aventures , de leurs exploits , fait
éclater la différence de leurs caractères : car c'est en action que
l'Arioste peint ses personnages. Les héros ne sont jamais seuls
avec eux-mêmes ; toujours ils sont escortés par les événements où
s'accomplissent leur destinée. L'auteur du Roland furieux , au
( 268 )
lieu de portraits , fait des tableaux. Charlemagne apparaît ici dans
toute la vérité de son caractère héroïque et chrétien. Avant le
siége de Paris , le pieux Empereur se prépare à la lutte, en invo-
quant , comme Godefroid, dans la Jérusalem , l'arbitre des com-
bats. Charles ne se distingue pas moins par sa prudence que par sa
bravoure. Agramant , le chef de l'armée ennemie, au contraire, se
laisse emporter par la fougue de sa jeunesse et , par imprudence ,
court à sa perte , tandis que Sobrien, son compagnon fidèle , vicilli
dans les combats , cherche à conjurer ses malheurs par sa fermeté
et sa sagesse. On reconnaît là l'étude du cœur humain. Mais le
triomphe de l'Arioste , dans l'art des caractères , c'est Bradamante ,
aussi brave qu'elle est belle et tendre , et dévouée et soumise. Sous
l'armure de la guerrière bat un cœur sensible jusqu'à la timidité.
Intrépide en face du danger, elle tremble comme une faible femme
en présence de son père , qui lui défend de s'unir avec celui que
son cœur aime. Ce type de guerrière et de femme, unissant au plus
mâle courage l'amour fidèle et la piété filiale la plus éprouvée ,
suffirait à immortaliser un poëme. Quand elle entre en scène , elle
passe comme la foudre, renversant sur son passage cette terrible
épée qu'on nommait Ferragus , et poursuit fièrement sa route
comme si sa lance n'avait écarté que des broussailles. Quel art
dans cette fulgurante apparition , et comme la parole court avec
la pensée sur les pas de l'héroïne ! Qui pourrait s'empêcher d'être
ému en voyant ce cœur de bronze s'amollir au feu de l'amour
et fléchir sous l'autorité paternelle ? Ce n'est pas dans Homère
qu'il faut chercher le modèle de ces grands caractères d'héroïnes;
le Tasse seul offre en Clorinde un type comparable à Brada-
mante ; mais Clorinde n'est qu'un personnage épisodique dans la
Jérusalem , tandis que Bradamante est avec Roger le pivot du
Roland furieur. Il faut ajouter encore , à la gloire de l'Arioste ,
qu'il conserve ici la priorité de l'invention. Clorinde n'a qu'une
supériorité sur ce premier type de guerrière , c'est de faire éter-
nellement couler les larmes sur sa destinée tragique. Les autres
héroïnes de l'Arioste sont des figures bien effacées à côté de Bra-
damante : Marphise , malgré ses exploits , n'a d'intérêt que par
son dévouement pour Roger son frère et pour son amante , dont
( 269 )
elle embrasse courageusement la cause, en aplanissant les obsta-
cles qui s'opposent à leur union. Quant à la belle Angélique , un
des plus grands ressorts du poëme , puisque c'est son indiffé-
rence qui rend furieux le paladin Roland , c'est un personnage
tellement chimérique que tout le génie de l'Arioste n'est pas par-
venu à la peindre sous des traits reconnaissables. C'est une appa-
rition fantastique dont il ne reste rien dans l'esprit , dans l'imagi-
nation ni dans le cœur, quand elle a disparu de la scène. Si elle
réussit à captiver quelque peu l'intérêt, c'est dans ses amours avec
Médor. Encore n'est-ce pas à elle , mais à Médor qu'on s'attache ,
parce qu'il est digne de toutes les sympathies que peut inspirer la
passion du dévouement. Le Boïardo avait pourtant donné un ca-
ractère héroïque à la princesse du Cathay ; mais aussi jouait-elle
avec Roland le premier rôle dans l'intrigue du Roland amoureux.
Au résumé , non-seulement l'Arioste est inférieur à Homère et
au Tasse dans la conception des caractères , mais il le cède au
Boïardo, qui a créé de toute pièce les principaux personnages qui
se meuvent sur le théâtre romanesque du Roland furieux. Et
pourtant on reste froid devant les peintures du premier, tandis
qu'on sent la vie circuler dans les tableaux mouvants du second :
c'est que , d'un côté , le dessin l'emporte, et de l'autre, le coloris. Le
poëme de l'Arioste est une galerie de brillants tableaux encadrés
dans l'or pur. Les combats sont nombreux , et cependant jamais
ils ne lassent , parce qu'on assiste de toute son âme à ces luttes
meurtrières , et qu'on sent dans ses veines bouillonner l'ardeur
qui enivre les combattants ; parce que le récit est aussi rapide que
le mouvement des épées ; parce qu'on voit étinceler le glaive et
couler le sang ; parce qu'enfin la terreur est aussitôt tempéréc
par la grâce des scènes d'amour et des piquantes aventures qui
reposent délicieusement le lecteur du tumulte des armes et de
l'horrible aspect des champs de bataille , couverts de morts et de
mourants .

Un des grands secrets de l'Arioste , dans le récit des batailles ,


c'est l'art des comparaisons par lesquelles il peint les luttes
effrayantes de ses héros.
Après Homère, l'Arioste obtient la palme des comparaisons
( 270 )
épiques. Soit qu'il imite les anciens dont il avait fait une sérieuse
étude , soit qu'il trouve lui-même ces beaux et sublimes rappro-
chements , le poëte du Roland furieux est ici l'égal du poëte de
l'Iliade. Comme lui , c'est à la férocité des animaux sauvages qu'il
emprunte ses grandes comparaisons, et il les développe avec une
vivacité d'impression et une vigueur d'image qui impriment ànotre
âme le frisson de la terreur.
La description des lieux est d'un naturel et d'une exactitude
qui ajoutent singulièrement à l'illusion des faits. La vérité des
lieux fait croire à la vérité des événements , la fiction s'impose
comme une réalité , la fantaisie acquiert l'importance de l'histoire.
L'Arioste doit cette supériorité à la connaissance de la géogra-
phie. Pour ne citer qu'un exemple , lisez le Siége de Paris et allez
visiter la capitale de la France , vous reconnaîtrez , malgré les
transformations modernes , l'endroit où s'est donné l'assaut, vous
suivrez Rodomont dans les rues que parcourt sa flamboyante
épée , sur les ponts qu'il traverse, devant le palais qu'il attaque ,
et, si vous ignorez l'histoire , vous serez convaincu que Charle-
magne a été assiégé dans Paris par les Sarrasins d'Afrique ; etsi ,
en lisant l'histoire , vous n'y trouvez pas ce grand événement ,
vous y verrez une lacune et vous croirez au poëte plutôt qu'à
l'historien. Tel est le résultat de l'exactitude topographique , quand
à cette qualité précieuse se mêle l'attrait du style.
Tout à l'heure, en admirant l'énergie , la vivacité et la grâce du
pinceau de l'Arioste , nous avons eu à regretter qu'il n'eût pas
accusé en traits assez caractéristiques l'individualité de ses héros .
Nous n'avons pas le même reproche à faire à la description des
paysages où le poëte a placé la scène de ses aventures merveil -
leuses ou galantes.
Les lieux champêtres , témoins des amours d'Angélique et de
Médor et dévastés par l'épée furieuse de Roland , le séjour paisible
et serein de l'ermite contemplatif aux flanes de la montagne où
la grâce divine descend dans l'âme de Roger, les jardins d'Alcine
et tant d'autres sites enchanteurs sont disposés avec une si grande
précision d'ensemble et de détails , qu'on s'y transporte en imagi-
nation , comme au sein d'une nature connue qui reste gravée dans
( 271 )
la mémoire en caractères ineffaçables. L'île d'Alcine, cette brillante
conception où sont réunies toutes les splendeurs de l'Orient, est la
réalité dans la fantaisie. L'allégorie elle-même prend corps , l'ab-
straction se fait chair, l'idéal devient visible , et les puissances sur-
naturelles , évoquées par le génie, accomplissent sous nos yeux
d'incroyables prodiges. Toutes les formes du merveilleux enfan-
tées par l'imagination des Arabes et des Germains sont combinées
avec le merveilleux du christianisme. Nous examinerons ailleurs
l'emploi de la féerie. Disons seulement que c'est pousser un peu
loin la licence , que de mettre sans cesse des armes enchantées
entre les mains des pairs de Charlemagne , et que c'est abuser
étrangement des priviléges de la poésie que de mêler les anges et
les saints aux plus folles débauches d'imagination .
De toutes les merveilles du poëme de l'Arioste , la plus admi-
rable est ce don de la forme , cette perfection de la langue, ce ta-
lent d'expression, où l'art se cache sous une apparente négligence
qui est l'art suprême. Aucun poëte depuis Homère n'a poussé plus
loin le naturel et la grâce; et je ne sais si , dans le domaine de
l'imagination , Homère , idéalisant la nature sans cesser d'être na-
turel , est aussi merveilleux que l'Arioste naturalisant l'idéal , sans
sortir de la fantaisie. Le poëte de Ferrare est tellement au-dessus
de sa matière , qu'au milieu des plus graves événements et des
plus pathétiques situations , il conserve son aimable abandon , son
spirituel enjouement, le naïf et gracieux badinage qui fait son ori-
ginalité. Et comme il est vif, rapide, entraînant ! Quelle facilité !
Quelle simplicité et quelle harmonie de versification ! La langue
de l'Arioste est peu métaphorique et très- sobre de figures. Le
mot qu'il emploie est le mot propre , direct , le mot de la chose :
c'est pour cela qu'il est si clair , si transparent , si limpide. Le
poëte ne travaille pas son style pour montrer son habileté à jouer
avec les mots ; il écrit pour montrer des objets à travers le miroir
de l'expression , miroir dont le principal mérite n'est pas l'éclat ,
mais la transparence. La simplicité de l'Arioste , pour rester poé-
tique et ne pas tomber dans la vulgarité , a besoin d'une langue
musicale comme cette langue italienne aux désinences harmo-
nicuses et sonores , où résonnent les brises de ses mers et les
( 272 )
échos de ses montagnes. Le français , avec ses syllabes muettes et
sourdes , exige plus de pompe , plus de couleur et plus d'artifice
pour s'élever à la dignité poétique. Ne lisez pas l'Arioste dans une
traduction française , vous le trouveriez vulgaire et trivial; lisez-le
dans le texte italien, vous le trouvez aussi lumineux que le ciel
d'Italie , dans la plus mélodieuse des langues. On demandait à Ga-
lilée où il avait pris le secret de sa clarté, de sa pureté , de sa faci-
lité et de sa grâce , et il répondait : dans l'étude de l'Arioste. Ce
n'est pas que cette diction soit toujours irréprochable. Il y a des
faiblesses , des négligences , des maladresses et des exagérations
métaphoriques , des platitudes , des incorrections même , et le na-
turel , résultat d'un art profond joint à l'instinct du génie créa-
teur, ne voile pas toujours l'artifice de lacomposition , la recherche
d'esprit et les raffinements d'une grâce maniérée , dans certains
détails de ses récits et de ses tableaux. Mais quand on contemple le
soleil et l'immense clarté qu'il répand sur les objets de la nature ,
les taches qu'il porte à son front disparaissent absorbées dans sa
lumière. Homère et Virgile resteront les maîtres de l'art, l'un pour
le naturel et la grandeur, l'autre pour l'élégance et la majesté. Mais
des trois grands poëtes épiques de l'Italie , si le Dante l'emporte
par l'originalité et l'élévation , le Tasse par l'élégance et la no-
blesse , l'Arioste est celui qui se rapproche le plus d'Homère par
les qualités du style. Dans ce genre éminemment italien, qui tient
le milieu entre le sérieux et le plaisant, il est aussi inimitable que
Molière et la Fontaine en français. Sa poésic n'apprend rien, mais
il est le plus grand des amuseurs .

CHAPITRE III.

LE TASSE .

L'imagination est une faculté sublime , mais c'est aussi un grand


supplice. On ne s'élève pas impunément au-dessus de ses contem-
porains : les grands hommes doivent expier leur génie. Le malheur
( 275 )
est un des éléments de leur immortalité. Telle est la première
réflexion que fait naître dans notre esprit la destinée de l'illustre
auteur de la Jérusalem , qui se présente à nous le front ceint de
la double couronne du génie et du malheur. Aucun plus que lui ne
mérita d'être heureux , et aucun ne fut plus éprouvé par la fortune.
Né à Sorrente , au printemps de l'année 1544 , toutes les fées
semblent avoir présidé à son berceau.. Son père , Bernardo Tasso ,
qui était lui-même un des premiers poëtes de son temps , lui avait
transmis l'instinct de la poésie; et la nature , souvent avare pour
les fils des grands hommes , accumula tous ses dons sur la tête
de Torquato.
A neuf ans , les langues classiques lui étaient familières ,et il
écrivait des vers italiens déjà pleins de grâce et d'harmonie. Quelle
effrayante précocité ! Et ce qui n'est pas moins étonnant, c'est que',
contrairement à la destinée ordinaire des enfants précoces , ses
facultés allèrent toujours en grandissant à mesure que se déve-
loppait sa raison. Cette sensibilité maladive , qui fait le tourment
des poëtes, fut soumise dès lors à une cruelle épreuve : il perdit sa
mère , à qui ses premiers vers avaient été consacrés. Plaignez le
jeune homme qui n'a plus de mère ; qu'est-ce donc, quand cet
homme est un poëte dont chaque battement de cœur est un élan
de tendresse !
L'Italie était soumise alors au bon plaisir de Charles - Quint.
Bernardo Tasso , qui s'était attaché à la fortune de San Severino ,
prince de Salerne, tombé en disgrâce auprès de l'Empereur, vit ses
biens confisqués. Ainsi , dès son plus jeune âge, Torquato connut
l'infortune .

Quoique d'une famille noble et d'un cœur fier , il dut se rési-


gner à ne compter pour vivre que sur la bienveillance de ses amis .
Bernardo , nouveau malheur , avait l'âme d'un courtisan ; forcé
d'ailleurs , par la perte de ses biens et par les traditions de la
noblesse , à se mettre au service des princes , pouvait-il mener une
vie indépendante ? L'Arioste avait donné le fatal exemple de la
flatterie , et la flatterie devint la muse favorite des poëtes , qui se
croyaient tenus à payer en vers les faveurs des cours. Triste né-
cessité pour l'homme de lettres de ne pouvoir vivre au moins de
18
( 274 )
sa plume comme un artisan de son métier , et d'être réduit à
balancer l'encensoir aux pieds des grands ! Telle était la condition
des poëtes italiens qui cherchaient dans l'art un moyen d'exis-
tence. Faisant partie de la domesticité des princes , ils devaient
subir tous les caprices de leurs maîtres. Il en coûtera cher au
Tasse d'avoir accepté une semblable servitude. Que n'embrassat-il
plutôt, comme Schiller en Allemagne , la carrière de l'enseigne-
ment , qui convenait si bien à ses facultés ! Son père lui avait fait
donner une éducation soignée et voulait en faire un savant. Con-
naissant trop bien les déboires de la poésie , il avait combattu les
tendances poétiques de son fils et dirigé son esprit vers l'étude
du droit. La nature , pour le malheur du Tasse et pour la gloire
de l'Italie , l'emporta sur la volonté paternelle , et Bernardo eut le
bonheur de se voir vaincu sur son propre terrain par cet enfant
privilégié dont il avait méconnu la destinée. Quoi qu'il en soit ,
cette éducation sévère fortifia la trempe de son esprit. Le Tasse ,
-livré nonchalamment aux rêveries de la jeunesse, aurait pu écrire
quelque roman héroïque à l'imitation d'Arioste sans l'égaler ; il
n'aurait pas fait la Jérusalem.
On s'étonne à bon droit qu'un génie si éminemment poétique
eût en même temps de si heureuses dispositions pour la science :
le Tasse est un Homère doublé d'un Platon. Peu s'en faut qu'il
n'ait parcouru le cercle entier des connaissances humaines : théo-
logie , philosophie , droit , astronomie , son esprit ne recula devant
aucun problème. Ah ! le génie , le vrai génie est universel : c'est
l'Océan où tous les fleuves de la parole versent leurs eaux fécon-
des; c'est l'image de l'immensité; c'est le reflet de Dieu.
Néanmoins , si harmonieux que soit cet ensemble de facultés ,
il y a toujours une faculté maîtresse à qui appartient l'empire et
qui donne le branle à l'organisme. Le Tasse pouvait méditer les
plus profonds mystères de l'esprit humain ; mais l'imagination et
la sensibilité , plus fortes en lui que la raison , l'avaient plutôt fait
pour remuer les passions que pour remuer des idées. Dès seize
ans , --demandez-vous ce que vous faisiez à cet âge , dès seize
ans, cet enfant sublime compose , au milieu de ses études de droit,
à Padoue , un poëme , le Rinaldo , qui , à son apparition , excite
( 275 )
déjà les applaudissements de l'Italie. O Bernardo , vous pleuriez
de joie , mais aussi de regret; car vous pressentiez les malheurs
qui pesaient sur la tête de ce fils adoré !
Fougueux de caractère , mais bienveillant et doux de cœur , le
Tasse était incapable de haine ;et pourtant , à Bologne , où il s'était
rendu à la prière du sénat, qui l'invitait à assister à la réouverture
solennelle des cours de l'université , on l'accusa d'avoir écrit des
sonnets satiriques dont il était lui-même une des premières vic-
times. Sa mémoire trop fidèle lui avait fait retenir quelques vers
qu'il récitait en plaisantant avec ses amis. De là les soupçons d'un
gouvernement ombrageux. Pendant son absence , la police osa
fouiller ses papiers et ses livres. On reconnut son innocence ; mais
ce procédé brutal , qui portait atteinte à son honneur sans qu'il
pût s'en venger, lui causa un mortel déplaisir, et lui fit prendre en
dégoût Bologne et ses habitants.
Le cygne de Sorrente n'est pas fait pour tremper sa plume
dans le fiel ni dans la fange , c'est vers les hauteurs du ciel qu'il
dirige son vol harmonieux. Le Tasse entreprit à Bologne sa Jéru-
salem délivrée. Il n'avait que dix-huit ans. Concevoir un pareil
sujet à cet âge, n'est-ce pas un prodige de génie !
En quittant Bologne , le poëte , sur les instances de Scipion de
Gonzague , le plus cher de ses amis , retourna dans cette ville de
Padoue où il avait composé le Rinaldo. Là comme à Bologne il
suivit les leçons des maîtres les plus distingués en philosophie , en
éloquence et en littérature.
Avant de reprendre son grand poëme , dont il voulait faire
l'épopée des temps modernes, il fit une étude approfondie des
lois du genre. C'est alors qu'il écrivit ses trois discours sur la
poésie épique, où le poëte cherchait sa voie. La date de cet essai
didactique , inspiré par la poétique d'Aristote , est d'une extrême
importance au point de vue de l'art. Nous savons d'avance que le
poëme du Tasse ne sera pas une œuvre spontanée , mais une
œuvre savante. Le talent , la volonté , l'art y joueront un aussi
grand rôle que la nature. Il ne faut pas nous attendre , en un
mot, à une épopée homérique, mais à une épopée virgilienne ,
conséquence de l'étude des anciens appliquée aux sujets modernes .
( 276 )
Le Tasse , après avoir mûri le plan de son épopée, était allé dans
la patrie de Virgile embrasser son père , heureux des promesses
qui annonçaient à l'Italie moderne un autre Virgile. A son retour,
il reçut la nouvelle que le cardinal Louis d'Este , son protecteur, à
qui était dédié son premier poëme, l'avait attaché à sa maison en
qualité de gentilhomme , et l'invitait à se rendre à Ferrare avant
la célébration du mariage d'Alphonse II , son frère , avec une ar-
chiduchesse d'Autriche. Le poëte partit donc pour cette cour qui
devait être la source de tous ses malheurs. Le cardinal le reçut
avec bonté , le logea dans ses appartements , et lui permit de se
livrer avec une liberté entière à ses travaux.
Combien l'imagination du Tasse dut être remuéc par le spec-
tacle des fêtes brillantes qui , durant un mois , se déroulèrent à ses
regards dans cette cour chevaleresque dont le luxe tendait à effacer
celui de toutes les autres cours d'Italie. Alphonse , prince égoïste
et vaniteux , luttait de magnificence avec les Médicis . Ferrare était
le rendez-vous de l'esprit et de la beauté. Les joutes et les tournois
étaient les principaux amusements de ces fètes, où il semblait que
la baguette des fées eût ressuscité tous les enchantements de la
chevalerie. Deux princesses, séduisantes par les gråces de l'esprit
et du corps , Lucrèce et Éléonore d'Este, sœurs du duc Alphonse ,
faisaient le charme de cette cour. La seconde surtout , modeste
et pieuse autant que belle, inspira au sensible poëte un amour
respectueux , mais ardent , et d'autant plus ardent qu'il était plus
pur. Fatal amour, qui empoisonnna la vie de Torquato , grâce à
l'égoïsme cruel d'un prince digne de toutes les sévérités de l'his-
toire ! Jamais homme ne porta plus loin que le Tasse la délicatesse
et la discrétion. C'est à ce point qu'on hésite encore à soulever le
voile qui recouvre le mystère de cet amour de cœur et d'âme ,
j'allais dire de cet amour céleste , car il n'avait de la terre que l'en-
veloppe mortelle de cet ange incarné qui fut pour le Tasse ce
que furent Béatrice et Laure pour Dante et Pétrarque : l'idéal ,
la muse inspiratrice du poëte.
O vous qui fréquentez les jardins enchantés de la poésie , n'en
cucillez pas les fleurs , contentez-vous d'en aspirer de loin les par-
fums embaumés ! Que l'imagination seule soit dans l'ivresse. Dési
( 277 )
rez toujours , ne jouissez jamais : l'âme s'endort dans le plaisir.
Plus le désir est brûlant , plus l'âme est en souffrance ; mais la
jouissance est dans l'art. Il faut savoir souffrir pour conserver le
feu sacré : la poésie est un désir inassouvi.
Alphonse , comprenant quelle gloire le poëte inspiré allait faire
rejaillir sur son règne , comblait en ce temps-là le Tasse de faveurs.
Torquato , émule de l'Arioste, voulait célébrer les gloires de la
maison d'Este qui , pour prix de ses services , lui préparait des
fers . Il travaillait assidûment à sa Jérusalem , dont il lisait les
fragments aux deux princesses, cherchant dans les yeux d'Éléo-
nore la récompense de ses veilles. Pour une âme enthousiaste et
passionnée comme celle du Tasse , une semblable situation devait
réunir sur sa tête les lauriers de Pétrarque aux palmes de Virgile .
Il adressait ses vers amoureux à la belle Lucrèce Bendidio , dame
d'honneur de la princesse ; mais c'était pour masquer son véri-
table amour : à travers l'âme de Lucrèce ses traits allaient au cœur
d'Éléonore , dont la tendresse sévère faisait à la fois son bonheur
et son tourment.

Le cardinal Louis d'Este , appelé en France par la gestion de ses


affaires , invita le Tasse à l'accompagner. Avant de partir, le poëte
laissa entre les mains d'un ami des dispositions testamentaires pour
régler les intérêts de sa gloire et ses intérêts de cœur. Si sa volonté
trouvait quelque obstacle , son ami aurait recours à la faveur de
l'excellente madame Léonore « qui l'accordera généreusement , je
l'espère, pour l'amour de moi. » Ainsi se révèle dans des préoccu-
pations suprêmes une affection qui enchaînait à Ferrare le cœur
du poëte.
of LeTasse , précédé en France par sa renommée, fut bien accueilli
à la cour de Charles IX, qui cultivait lui-même la poésie et n'avait
pas encore mérité , par un odieux massacre , les malédictions du
genre humain. Il ne paraît pas cependant que ce roi, si prodigue
du sang de ses sujets , eût accordé au chantre de la Jérusalem ,
qui portait si haut dans ses vers le nom de la France , d'autre lar-
gesse que la monnaie de ses éloges. Nous savons que l'interven-
tion du Tasse sauva la vie à un malheureux poëte qu'une faute
grave avait déshonoré ; mais nous savons aussi qu'on eut la bas
( 278 )
sesse de laisser le Tasse dans la gêne , et que, s'il faut en croire
Balzac et Gui Patin, il dut emprunter un écu pour vivre. On sup-
pose que le poëte , exprimant avec trop de liberté ses opinions re-
ligieuses , aurait fourni des armes aux courtisans jaloux , et qu'il
se serait ainsi attiré la disgrâce du roi et du cardinal.
Le Tasse n'était pas fait pour mendier l'aumône des grands de
la terre , dont il se sentait l'égal par la naissance et auxquels il
était supérieur par le talent, seule noblesse dont l'homme ait le
droit d'être fier. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait préféré faire
appel à l'amitié , plutôt que de réclamer des secours auprès d'un
prince qui méconnaissait ses services et sa gloire.
L'illustre poëte avait habité un an la France , entouré des hom-
mages de tout ce que la littérature comptait d'écrivains célèbres.
A leur tête était Ronsard , alors dans tout l'éclat de sa renommée
éphémère. Le Tasse l'emportait sur lui non-seulement parle génie ,
mais encore et surtout par la langue , parvenue à toute sa maturité
depuis que le Dante et Pétrarque lui avaient donné l'énergie et la
grâce ; tandis que la langue française , encore au maillot , n'était
pas sortie des bégayements de l'enfance et s'essayait à peine , par
intervalle , à marcher sans lisières. Séduit néanmoins par la répu-
tation colossale que l'érudition faisait à Ronsard , l'auteur de la
Jérusalem , modeste et recherchant la perfection, soumettait hum-
blement son œuvre au chef de la pléiade , et recueillait avidement
ses conseils . Le Tasse n'est pas le seul de ses compatriotes qui ait
vanté Ronsard; cette gloire usurpée était depuis longtemps éteinte
en France , que l'écho en retentissait encore au delà des Alpes. La
langue de cette école , à l'harmonie près , était plus italienne que
française. En imitant Pindare , Virgile et Pétrarque , Ronsard
s'était acquis des droits à l'estime de l'Italie.
De retour à Ferrare , où le duc , à la sollicitation de Lucrèce et
de Léonore , l'avait admis sans lui imposer aucun service , le Tasse ,
maître de son temps , reprit ses travaux avec une nouvelle ardeur.
La mort de la duchesse de Ferrare vint les interrompre un mo-
ment. Le poëte partagea la douleur de la cour, et sa plume offi-
cielle trouva des accents inspirés. Mais à ces jours de deuil succé-
dèrent de féconds loisirs .
( 279 )
Torquato, pour se remettre en halcine avantd'achever son grand
poëme , écrivit comme en se jouant un drame pastoral, l'Aminta ,
et cette pièce , chef-d'œuvre du genre, est d'une désespérante per-
fection de style. Telle était la flexibilité de génie du Tasse que ,
malgré la différence des genres , il s'est élevé aussi haut comme
artiste dans le drame pastoral que dans l'épopée. Son premier chef-
d'œuvre excita d'universels applaudissements. N'eût - il fait que
cela, ce seul diamant dans son écrin suffirait pour éblouir à jamais
les siècles.
La représentation de l'Aminta fut un événemennt à Ferrare .
On eût dit qu'à cette époque les rôles étaient changés , et qu'Al-
phonse était devenu courtisan , tant il courbait son front couronné
devant la royauté du génie. Mais , hélas ! bonheur éphémère : le
Tasse , au comble de la gloire , touchait à sa disgrâce. On n'aimait
en lui que son talent et l'éclat dont il faisait briller la cour. De
faux amis ourdissaient dans l'ombre des trames perfides pour
empoisonner sa vie et le perdre dans l'esprit d'Alphonse. La fièvre ,
cette maladie du génie , le saisit tout à coup au milieu des fêtes
royales célébrées en l'honneur de Henri III , qui échangeait le
sceptre de la Pologne contre celui de la France.
Au printemps de l'année 1575, le Tasse , revenu à la santé, mit
la dernière main à ce poëme qui lui avait coûté tant de veilles et
qui devait lui coûter tant de larmes. Poussant jusqu'au scrupule
la conscience littéraire , il voulait , avant de livrer son œuvre à la
publicité, la soumettre à une sévère critique. Il s'empressa de l'en-
voyer à Rome, priant son ami , Scipion de Gonzague , de la faire
examiner avec le plus grand soin par par les plus savants littérateurs
de Rome. Les avis furent partagés. Les uns prenaient pour des
défauts ce que les autres considéraient comme des qualités. La cen-
sure se produisait à côté de l'éloge. Le Tasse entretenait une cor-
respondance suivie avec Scipion de Gonzague. Le poëte mettait à
profit toutes les observations dont son poëme était l'objet. Ce tra-
vail de révision , labeur de lime où l'attention se disperse sur de
nombreux détails d'analyse , fatiguait cet esprit de flamme que dé-
vorait le feu de la composition. L'impuissance du génie à atteindre
l'idéal qu'il a rêvé suffisait scule à lui donner la fièvre. Les conseils
( 280 )
contradictoires qu'il recevait ne lui laissaient plus de repos. Parfois
les lettres de Rome se faisaient longtemps attendre. L'inquiétude ,
l'agitation , l'impatience , firent naître dans son esprit des soupçons
alarmants. Il crut que ses ennemis interceptaient sa correspon- 2

dance. Sa santé devait ressentir le contre-coup de ces douleurs


morales. Pour la seconde fois son sang s'alluma au point de me-
nacer sa vie ; heureusement le calme revint bientôt au milieu des
caresses de la cour. Mais la tranquillité de l'âme , le Tasse ne la con-
naitra plus. Le succès de son poëme lui semblait incertain. C'était
un problème dont il attendait de Rome la solution. Il voulut s'y M

rendre en personne , manifestant l'intention de prendre part au


jubilé que célébrait la Ville éternelle. Rome l'accueillitavec enthou-
siasme. Il y retrempa sa piété, qu'il avait conservée au sein même
des passions brûlantes de sajeunesse et des séductions de la beauté.
Les hommes du Midi , les hommes du soleil , ne sont pas scepti- L

ques; ils ont besoin de croire , parce qu'ils ont besoin d'aimer.
Le Tasse aurait pu rester à Rome , où de tendres amis l'enga-
geaient à fixer son séjour ; il aurait pu céder au désir de Ferdinand
de Médicis , qui cherchait à l'éloigner de la maison d'Este pour
l'attacher à la sienne ; un funeste destin l'entraînait à Ferrare , où
n'étaient pas ses vrais amis, mais où étaient ses amours. Aux obli-
gations qu'il avait envers Alphonse s'ajouta la charge d'historio-
graphe qu'il obtint après la mort du titulaire , J.-B. Pigna. C'est à
cette époque qu'il connut Léonore Sanvitali , dame de la cour qu'il
semblait aimer à cause de son nom. Ses assiduités auprès d'elle lui
aliénèrent unde ses amis , Guarini, l'auteur du Pastor Fido , avec
lequel il cut une querelle de plume.
Plus le Tasse grandissait en renommée , plus ses ennemis s'achar-
naient à sa perte. Un jour qu'il était absent de Ferrare, on osa
pénétrer dans sa chambre et examiner ses papiers secrets. De sem-
blables traits assombrissaient de plus en plus le caractère du poëte,
qui se voyait en butte à la trahison. L'envie cachait soigneusement
ses ténébreux complots. Le Tasse était brave : on n'aurait pas im-
punément conspiré contre lui au grand jour. Jugez plutôt. Un de
ses faux amis avait révélé un secret d'amour qui lui était confié.
Le Tasse le souffleta dans une des salles du palais. Il paraît que le
( 281 )
traître n'osa répondre à ce défi , et qu'il préféra , à la manière des
assassins , attaquer son ennemi par derrière avec les deux frères
dont il était accompagné , un jour que le Tasse passait sur la place
publique. Le poëte , habile à manier les armes autant qu'il était
brave , tire son épée et fait fuir devant lui ses lâches agresseurs.
Alphonse , dans cette circonstance , ne donna pas tort au poëte , car
il exila son adversaire avec ses deux complices.
Le Tasse n'était pas homme à perdre la tête en face du danger ;
mais, hors du danger, il n'était plus maître de son imagination.
Les persécutions de ses ennemis l'avaient rendu défiant et ombra-
geux , sans rien ôter à sa franchise. Naturellement expansif, il
parlait et agissait sans prudence ; et son esprit se troublait ensuite ,
quand il venait à réfléchir sur les conséquences de ses paroles et
de ses actes. Il se voyait partout environné d'embûches. En médi-
tant sur les mystères de la religion , il crut sa foi ébranlée , parce
qu'il lui semblait que certains doutes avaient surgi dans son esprit
sur l'incarnation du Verbe , la création du monde et l'immortalité
de l'âme. Il craignit d'en avoir parlé à des hommes qui s'étaient
montrés hostiles envers lui. Cette crainte lui inspira de mortelles
angoisses , d'indicibles terreurs. Il s'imagina qu'on l'avait accusé
devant le tribunal du saint office. L'inquisiteur , auquel il s'était
présenté pour faire examiner sa croyance , avait reconnu et pro-
clamé son orthodoxie. Mais l'imagination du Tasse était tellement
frappée , qu'il se mit à argumenter sur l'invalidité de la déci-
sion du saint office , et trembla de se voir menacé des foudres de
l'Église. Des fantômes homicides se dressaient dans son esprit. Il se
croyait à la veille d'un empoisonnement ou d'un assassinat. Al-
phonse , Léonore et Lucrèce ne parvenaient plus à le distraire.
Irritable à l'excès , il leva un jour le couteau contre un domestique
dans les appartements de Lucrèce, duchesse d'Urbin. Alphonse
le fit arrêter , et l'enferma dans une des chambres du palais. On
devine sans peine dans quel égarement dut le plonger ce procédé
brutal. Le duc , cédant enfin aux instances du malheureux poëte ,
consentit à le relâcher pour le confier à des médecins habiles.
Le Tasse sembla un moment guéri de ses vaines terreurs. Mais
bientôt de nouveaux accès de sombre mélancolie firent renaître ses
( 282 )
soupçons étranges. En cherchant à sejustifier, dans ses lettres , des
prétendues accusations d'infidélité auxquelles il craignait que le
duc cût prêté l'oreille, il cut le malheur de se servir d'expressions
blessantes. Alphonse défendit au poëte de lui écrire. Nouveau sujet
de trouble et d'effroi.
Le Tasse était alors chezles moines de Saint-François , où il était
allé chercher le repos , pendant que le duc passait à Belriguardo
la saison des plaisirs. Un jour qu'il était seul, il s'échappa du cou-
vent et quitta Ferrare. Il était sans argent , sous un costume dé-
labré et n'avait pas avec lui la moindre parcelle de sa fortune lit-
téraire. A le voir, on l'eût pris pour un vagabond sans asile et sans
pain , et il était le plus grand génie de son temps ! N'accusons pas
sans cesse la fortune aveugle : ce serait douter de la Providence.
Les hommes seuls sont coupables. Le sort du Tasse est celui de
tous ceux qui s'élèvent au-dessus de la foule. Si le Tasse fut plus
malheureux que bien d'autres , c'est qu'il était plus grand.
Il se dirigea vers Sorrente , son lieu natal , où habitait sa sœur
Cornélia. Pour éprouver sa tendresse, le poëte revêtit le costume
d'un pauvre berger de la contrée , et vint annoncer à Cornélia que
son frère avait couru les plus grands dangers. A cette nouvelle ,
Cornélia , qui ne reconnaissait pas Torquato sous son déguise-
ment , se mit à fondre en larmes. Le Tasse, n'en pouvant plus , se
jeta dans les bras de sa sœur, et trouva auprès d'elle des consola-
tions qui le ramenèrent à la santé de l'esprit et du corps. On n'a
de vrais amis que ses parents .
Mais il se repentit bientôt d'avoir quitté Ferrare pour des craintes
imaginaires . Il s'adressa au duc et aux princesses pour rentrer èn
grâce à la cour; il n'eut de réponse que de Léonore , et cette ré-
ponse était décourageante. Néanmoins , il voulut partir, malgré les
larmes de sa sœur .
Deux causes le ramenaient et devaient le ramener sans cesse à
Ferrare : ses amours et ses manuscrits , son plus cher trésor. Le
duc ne se montrait guère disposé à recevoir le Tasse et à le re-
prendre à son service , mais il conservait ses papiers. Le poëte
aurait consenti aux dernières humiliations plutôt que de perdre
aucun des monuments de sa pensée : c'était le fruit de ses sueurs ,
( 285 )
c'était sa vie, son honneur et sa gloire. Alphonse , après de vives
instances , permit au poëte de rentrer à la cour ; mais ce fut à
contre-cœuret à condition qu'il se fit traiter pour chasser sa mé-
lancolie. On l'accueillit aux premiers moments avec non moins de
faveur que par le passé; mais il fut bientôt confondu dans la foule
des courtisans. Ses manuscrits , malgré ses réclamations , ne lui
étaient pas rendus. Sa position était devenue intolérable. Le Tasse
quitta Ferrare pour la seconde fois .
Il se rendit successivement à Mantoue , à Padoue , à Venise , et
n'y fut pas reçu comme il le méritait. Mais à la cour d'Urbin , il
trouva un cordial accueil. Là il écrivit une canzone touchante que
lui inspira le sentiment de sa situation et qu'on ne peut lire sans
être ému jusqu'à la fibre. Il ne resta pas longtemps à Urbin : par-
tout le suivait sa mélancolie, comme un vautour attaché à ses
flanes. Il n'était bien que là où il n'était pas.
Il se résolut à aller demander l'hospitalité au duc de Savoie,
Quand il se présenta aux portes de Turin , il était sans passe-port
et dans un état si misérable qu'on lui refusa l'entrée de la ville.
Heureusement , il rencontra un homme de lettres qui l'avait connu
à Venise , et qui l'introduisit dans la maison du marquis Philippe
d'Este , général de la cavalerie d'Emmanuel - Philibert. Le duc de
Savoie voulut l'attacher à sa cour aux conditions les plus favora-
bles. Le Tasse fut sensible à ses soins empressés et témoigna en
vers et en prose la satisfaction qu'il éprouvait de se voir entouré
de si chaleureuses sympathies par la cour et la noblesse 1. Mais le
souvenir de Ferrare assiégeait toujours son esprit : là étaient son
cœur et sa pensée. Pouvait-il vivre sans ses manuscrits et ses
amours ? On fit de vains efforts à Turin pour le retenir : le poëte
devait vider jusqu'à la lie l'amer calice de sa gloire.
Alphonse , comprenant sans doute qu'il était contraire à ses inté-
rêts que le Tasse allât promener par toute l'Italie ses plaintes contre
la maison d'Este , consentit à le recevoir, pourvu qu'il ne vînt plus ,
par ses accès d'humeur, troubler l'étiquette et les plaisirs de la cour.
Le duc se préparait à un second hymen avec la princesse Mar-
guerite de Gonzague. Cet événement paraissait au poëte le présage
1 C'est à Turin qu'il écrivit son célèbre dialogue sur la noblesse.
( 284 )
d'un heureux retour. Il espérait surtout rentrer en possession de
ses manuscrits , qu'il devait bientôt livrer à la publicité. Il part
donc pour Ferrare , où il arrive la veille des noces. Le Tasse at-
tend en vain qu'on l'introduise auprès du duc et des princesses.
La cour est en joie : des fêtes brillantes accueillent la nouvelle
épouse , et le Tasse , perdu dans la foule , est un objet de dédain
pour les uns , de raillerie pour les autres. On semble jouir de son
abaissement et de son humiliation. « All! c'en est trop , » s'écrie le
poëte , et , dans la colère qui l'enflamme , il maudit cette cour in-
grate qu'il se repent d'avoir exaltée dans ses vers. Le duc, à cette
nouvelle , au lieu de reconnaître généreusement ses torts , le fait
enfermer à l'hôpital Sainte-Anne , dans une maison de fous.f
On a voulu attribuer sa reclusion à un emportement d'amour.
Un jour,dit-on , se trouvant à la cour, près de Léonore , il fut saisi
d'un soudain transport et embrassa la princesse sous les yeux d'Al-
phonse et de ses courtisans. Le duc , sans s'émouvoir , aurait dit
à ceux qui l'entouraient : « Quel malheur qu'un si grand homme
soit devenu fou ! » Pour qui connaît le cœur humain , l'anecdote
n'est pas vraisemblable ; le Tasse était d'ailleurs trop discret pour
oublier à ce point les convenances. Sans doute l'exaltation de l'âme
accompagnée de l'exaltation des sens , chez un homme aussi pieux
que chaste , a dû contribuer à troubler son cerveau. Je dis son
cerveau , car le Tasse n'a jamais eu que des accès de fièvre mo-
mentanés . Il était si peu fou qu'il écrivit , dans sa prison , ses plus
beaux dialogues philosophiques , où il rivalise de justesse et de
profondeur avec Platon lui-même. La folle du logis n'avait aucune
part à ces élucubrations savantes. Si , au milieu de la solitude qu'il
avait en horreur, il cut dans sa longue captivité de plus fréquents
accès de fièvre , a-t-on le droit de s'en étonner, en présence sur-
tout des odieux traitements qu'on lui faisait subir ?
Tout ce qui se passait dans l'âme du Tasse, plus grand à lui seul
que l'Italie entière , quand , descendant en lui-même aux heures
tranquilles , il sondait l'abîme de ses infortunes, qui pourrait y
penser sans frémir !
Mais ce n'était pas assez d'être privé de sa liberté , d'être ren-
fermé dans une prison de fous et d'y être soumis à toute espèce
( 285 )
de privations ; il fallait encore qu'on imprimat sa Jérusalem , la
moelle de son génie , sans son aveu et sur une copie imparfaite ,
au profit de l'imprimeur qui saccageait la langue du Tasse comme
une armée en déroute. Il eut beau se plaindre , il était trop tard.
Étre privé du fruit de ses labeurs, c'était déjà un grand supplice ;
mais pour un poëte aussi soucieux de la perfection , voir son
œuvre et sa réputation compromises , sans espoir d'arrêter ce
larcin , n'était- ce pas le comble de l'humiliation ? Dansle cours
d'une seule année , il parut sept éditions de la Jérusalem , les unes
plus correctes que les autres. La dernière seule fut publiée avec
l'autorisation de l'auteur et sur l'original corrigé par lui.
Ainsi done , tandis que l'Italie était pleine de sa gloire et que
les imprimeurs faisaient fortune à ses dépens , le Tasse , à la fleur
de l'âge et du génie , se consumait dans les ennuis d'une bontcuse
captivité. O destinée humaine! le bonheur ici-bas n'est-il done
fait que pour ceux dont le nom doit rester à jamais enseveli sous
la pierre du tombeau !
On ne laissait pas même au malheureux poëte les douceurs de
l'étude , car il était sans cesse étourdi par les clameurs de ses
tristes compagnons d'infortune. C'est au milieu de cette espèce de
ménagerie qu'on montrait le Tasse aux étrangers comme une bête
curieuse , qu'on nous pardonne l'expression. Il y avait de quoi
òter la raison aux plus sages, selon les propres paroles du poëte.
Le Tasse ne pouvait se figurer qu'Alphonse autorisat ces rigueurs ;
et il réclamait sans cesse auprès de lui sans parvenir à l'émouvoir.
Et la Jérusalem débutait par un magnifique hommage au magna-
nime Alphonse !
L'intervention de puissants amis et de généreux princes adoucit
pour un temps sa misère; mais il se vit bientôt condamné , on ne
sait pourquoi , aux mêmes privations , aux mêmes angoisses , au
même désespoir.
C'est à ce moment que la Jérusalem devint l'objet d'une critique
aussi injuste que violente , suscitée par l'apparition d'un écrit de
Camillo Pellegrino sur la poésie épique , où le Tasse était porté aux
nues et déclaré infiniment supérieur à l'Arioste pour le plan, les
mœurs et le style. Deux académiciens de la Crusca de Florence ,
( 286 )
sous prétexte de venger l'auteur du Roland furieux , déchirèrent
à belles dents le poëme du Tasse. L'un de ces deux hommes , qui
ne méritent que le mépris de la postérité , était autrefois l'ami de
Torquato et lui avait prodigué ses éloges , lui promettant de louer
la Jérusalem dans un commentaire sur la poétique d'Aristote qui
n'a pas vu le jour. Il paraît que ce misérable , accablé de dettes ,
spéculait sur le malheur du Tasse et comptait refaire sa fortune
en exaltant l'Arioste et dépréciant son rival pour plaire à la cour
de Ferrare . Le nom de l'académie de la Crusca servit à voiler sa
perfidie. Le Tasse, loin de s'irriter de ces injustes attaques, apporta
tant de modestie dans sa réponse, qu'il mit le bon sens et la rai-
son de son côté , et ne laissa d'autres armes à ses adversaires que
l'ironie et l'outrage.
La colère conseille mal ; et la postérité n'est pas héritière des
passions du temps. Il y aura toujours des aboyeurs au génie : il
ne faut pas s'en inquiéter. Quand les Zoïles sont rentrés dans leur
néant , le soleil du génie n'en continue pas moins à éclairer l'hu-
manité , en chassant devant lui les ténèbres de l'ignorance et de
l'envie , impuissantes à ternir sa lumière.
La voix de la raison ne tarda pas à se faire entendre , et , cir-
constance admirable , par l'organe du neveu même de l'Arioste ,
qui , sans manquer à la mémoire de son oncle , défendit avec cou-
rage le poëte de la Jérusalem , en déclarant que la différence des
genres rendait toute comparaison impossible entre les deux illus-
tres rivaux , les Dioscures de l'Italie au seizième siècle. Mais quel
exemple de bon sens avait donné dans ces querelles passionnées
cet homme qu'on traitait en insensé ! Les duretés du sort ont pu
briser son cœur, mais non pas avilir son âme ni obscurcir sa raison.
Alphonse n'était pas assez dépourvu de sens pour croire à la folie
du Tasse , après tant de preuves de sagesse , de sang- froid , de
sérénité d'esprit. Et cependant, malgré les instances de ses puis-
sants protecteurs , le Tasse ne voyait pas arriver l'heure de sa
délivrance. Sans doute le due , pour mettre fin à des sollicitations
importunes , aurait voulu rendre le poëte à la liberté ; mais ce
petit souverain qui se croyait un grand prince craignait que le
Tasse , trempant sa plume d'or dans le fiel , ne portat préjudice à
( 287 )
lui et à sa maison. Et, comme le dit Serassi, un des biographes du
poëte, « il ne pouvait se déterminer à le laisser sortir de ses États ,
sans s'être assuré qu'il ne tenterait rien contre l'honneur et le res-
pect qui lui étaient dus . »
En attendant , le Tasse s'affaiblissait de plus en plus ; et à me-
sure que diminuaient ses forces , sa tête, comme un volcan en ébul-
lition , jetait des flammes ; son imagination était le théâtre d'affreux
cauchemars. La fièvre dont il était dévoré faisait apparaître à ses
yeux des fantômes effrayants. On craignit un moment pour sa vie.
Il crut devoir son salut à l'intervention de la sainte Vierge ,
qu'il avait pieusement invoquée. Il fit un vœu de pèlerinage à
Notre-Dame de Lorette , et deux cantiques à Marie, sous la forme
d'un sonnet et d'un madrigal.
La prison allait enfin s'ouvrir devant lui , grâce à la générosité
du prince de Mantoue , Vincent de Gonzague , père de la duchesse
de Ferrare , qui donna toute garantie à Alphonse et fit taire ses
scrupules. Le Tasse recouvra sa liberté et sortit de Sainte-Anne ,
le 5 juillet 1586 , après sept ans de reclusion.
Malgré les angoisses , malgré les souffrances qu'il avait endurées,
jamais sa plume ne fut entre ses mains un instrument de haine ni
de vengeance. Ses lettres les plus intimes ne contiennent pas la
moindre récrimination contre ses persécuteurs , contre ses bour-
reaux. Son âme était plus grande que la fortune : c'est un spec-
tacle bien touchant et bien édifiant tout à la fois. Qu'il serve à
jamais d'exemple aux conspirateurs ! Il faut savoir subir l'injus-
tice , sans ouvrir son âme à la haine; ce n'est pas à nous , c'est à
Dieu et à l'humanité qu'appartient la vengeance.
Le Tasse fut dignement fêté à Mantoue. Et, bien que ses accès
lui reprissent à différents intervalles , il put se livrer sans entraves
à ses travaux littéraires. Il s'occupa de ses dialogues philosophi-
ques , revit et compléta un poëme inachevé de son père , le Flori-
dante , et acheva une tragédie le Torrismondo qu'il avait com-
mencée avant så prison 1.

1 Le poëte de la Jérusalem s'était aussi essayé dans la comédie par une


pièce intitulée : Gli intrighi d'Amore ; mais il était trop sérieux pour y réussir.
( 288 )
Le poëte , absorbé comme tous les dramatistes de son temps par
l'imitation des formes antiques , a négligé ce qui fait l'essence du
drame : l'action. Dialogue , récits , discours et chœurs : tout est
là , mais l'action se passe derrière la scène. Une tragédie conçue
sur ce plan peut avoir un intérêt littéraire, mais ne peut passion-
ner la foule : c'est le poëme dramatique, ce n'est pas le drame.
Les vers du Tasse sont beaux à la lecture ; à la représentation ,
ils devaient paraitre bien froids. Le chœur final est un chant de
deuil sur la vanité de la gloire. Le Tasse verse sur lui-même des
larmes touchantes : lacrymæ rerum.
Ahi lagrime ! ahi dolore !
O larmes ! ô douleurs !

C'est à Bergame, patrie de ses ancêtres , que le Tasse voulait pu- t

blier le Torrismondo. Son arrivée dans cette ville fut un triom-


phe. Il y comptait autant d'admirateurs que d'amis dans tous les
rangs de la société. Comme son âme dut s'épanouir à l'air réfrigé-
rant de la patrie , au contact de la famille , dans l'antique foyer de
ses pères ! N

Il quitta Bergame pour revenir à Mantoue , à l'occasion de la


mort du duc régnant. Vincent de Gonzague, qui avait succédé à
son père , n'était plus le même homme. Le soin des affaires l'oc-
cupait tout entier. Il ne faut pas trop compter sur l'amitié des
grands. Quand ils montent aux affaires , ils laissent en bas leurs
amis ; et l'encens des flatteurs remplace auprès d'eux le parfum
de l'amitié.
Le Tasse , qui vivait surtout de la vie du cœur , ne trouvait plus
de charmes à Mantoue. Il partit pour Rome, où habitaient ses
pensées religieuses; mais , avant d'arriver à la grande cité , il fit le
pèlerinage de Lorette, et sa piété s'exhala dans une canzone su-
blime , un des plus beaux fleurons de la couronne lyrique de
l'Italie. Ceux qui parlent de l'incrédulité italienne de ce temps
oublient donc que le Tasse a vécu au seizième siècle. Rome fut
hospitalière au picux poëte ; Scipion de Gonzague était resté fidèle
à l'amitié.
Le Tasse célébra dans ses vers le grand Sixte-Quint. Mais les
( 289 )
magnificences du culte absorbaient sans doute les richesses des
États de l'Église. Torquato resta sans ressource. Il se rendit à Naples
pour essayer de recueillir une partie de sa succession , et s'établit
chez les moines du Mont-Olivet, où il entreprit la refonte de sa Jé-
rusalem délivrée , dont il comprenaitlui-même les brillants défauts.
Peut-être voulut-il avant tout effacer de son poëme , aux yeux de
la postérité, le nom d'Alphonse et de la maison d'Este , désormais
indigne de l'épopée. Mais on ne recommence pas l'inspiration.
La Jérusalem conquise, écrite entre deux accès de fièvre , n'a
pas été adoptée par la postérité, éprise de la fraîcheur et des grâces
de la première Jérusalem. Si l'esprit seul était juge des œuvres
d'art , il accorderait sans doute la préférence à la seconde , car elle
est d'une correction et d'une régularité irréprochables; mais le
cœur ne raisonne pas son émotion , et l'imagination charmée
s'attache à des défauts qui l'éblouissent. Le Tasse était déjà bien
avancé dans son travail de remaniement quand il quitta Naples ,
dont le séjour lui avait été si agréable et si propice, pour retourner
à Rome , où il continua de produire des œuvres remarquables ,
parmi lesquelles il faut citer son dialogue sur la Clémence. Il habi-
tait tantôt l'abbaye des moines olivétains , tantôt la maison de Sci-
pion de Gonzague. Mais Scipion était bien changé depuis qu'il avait
revêtu la pourpre romaine. Le Tasse , qui recevait du grand-duc
de Toscane les offres les plus gracieuses , se rendit à Florence au
✔printemps de 1590, où il fut entouré des plus ardentes sympathies.
Après avoir passé l'été dans cette capitale , il rentra à Rome.
Le pape Urbain VII succédait à [Link] Tasse, dont il
était le protecteur et l'ami , lui consacra un de ces chants lyriques
où il était sans rival. Malheureusement, ce pontife ne porta la
tiare que pendant douze jours. Le Tasse , à la sollicitation d'un de
ses meilleurs amis , revint à Mantoue, où il composa un poëme sur
la généalogie des Gonzagues , sujet aride dont il fit un petit chef-
d'œuvre d'élégance et de grâce. Il relevait d'une grave maladic ,
contractée dans ce climat funeste, quand il s'éloigna de Mantoue ,
plein du désir de revoir le beau ciel de Naples , où s'était écoulée
son enfance et où il espérait rétablir sa santé délabrée.
Le Manso , marquis de Villa , un de ses biographes, le fit jouir
19
( 290 )
du printemps dans sa maison , située au bord de la mer. Le Tasse
y termina sa Jérusalem conquise, et commença , sur les instances
de la mère du marquis , un poëme sacré sur la création du monde ,
qu'il intitula les Sept Journées : c'est le récit de la Genèse mêlé de
descriptions brillantes et de dissertations théologiques et morales.
On s'accorde à considérer les deux premiers livres de ce poëme
en vers libres comme deux des plus beaux joyaux du Tasse. Le
style est à la hauteur du sujet , c'est tout dire ; mais les cinq der-
niers livres furent écrits à Rome , dans un état de santé qui ne
laissait plus au poëte sa liberté d'esprit. Il devait nécessairement
y être inférieur à lui-même. Son génie cependant était encore
dans toute sa vigueur , quand la maladie ne troublait pas son
inspiration. Il en donna une preuve éclatante à l'avénement de
Clément VIII au trône pontifical. L'ode qu'il composa en son hon-
neur est d'une beauté incomparable. Le pape en fut si touché
que , sans retard, il fit prier le poëte de revenir à Rome. Le Tasse
y fut accueilli avec de grandes démonstrations de joie. Cinthio
Aldobrandini , neveu du souverain pontife , lui voua une amitié
plus forte que la tombe. Il se disposait à renouveler pour lui le 1

triomphe de Pétrarque au Capitole ; Clément VIII en avait porté


le décret. Mais le Tasse , au moment où la fortune semblait par-
tout lui sourire , s'éteignit le 25 avril 1595 , au couvent de Saint-
Onuphre , entre les bras de Cinthio; et son couronnement se
changea en pompe funèbre. Rome et l'Italie le plcurèrent. En en-
trant dans l'éternité , il était entré pleinement dans sa gloire.
O Torquato , divin poëte , sacré par le malheur non moins que
par le génie , on pourra dire de toi ce que le poëte moderne a dit
de son Elvire :

Oui , les siècles entiers passeront sur ta tête ,


Et tu vivras toujours.

Qu'on nous pardonne d'avoir raconté brièvement la vie du


Tasse : il fallait faire connaître sous toutes ses faces le plus grand
poëte de l'Italie moderne , l'Homère de l'épopée chevaleresque et
chrétienne .

Tournons maintenant nos regards vers la Jérusalem. C'est le


( 291 )
plus beau sujet qui se soit jamais offert à la muse épique. Ni
Homère , ni Virgile , ces deux grands luminaires de la poésie , le
soleil et la lune du firmament de l'art , n'ont trouvé un si vaste
et si fécond terrain pour y répandre les clartés du génie.
L'Iliade , sans doute , raconte des événements du plus haut in-
térêt pour la Grèce. La lutte des Hellènes contre les Pélasges était
une cause nationale , et on peut ajouter une cause civilisatrice ,
car l'Europe entière était intéressée au triomphe des Hellènes.
L'Énéide, dont le héros est un Troyen , aurait pu ressembler à
une revanche de l'Asie contre l'Europe , si le père de la race latine
ne représentait pas avant tout le principe de nationalité. Énée ,
c'est Rome s'identifiant avec la famille des Jules , mais Rome ap-
pelée à soumettre toutes les nations de la terre et à présider aux
destinées du monde. Là encore se retrouve un agent civilisateur ,
malgré le despotisme de la conquête. Mais dans la Jérusalem la
lutte prend des proportions gigantesques. Ce n'est plus un peuple
particulier faisant la guerre à un autre peuple. L'Europe et l'Asie
combattent pour leurs dieux. D'un côté , le Christ , de l'autre , Ma-
homet. Ici la mythologie s'efface devant l'histoire. Et ce n'est pas
seulement pour sa religion que l'Europe a pris les armes , c'est
aussi pour son indépendance. Si la race musulmane avait triom-
phé , la barbarie était maîtresse de nos contrées , et le triste spec-
tacle que présente aujourd'hui la Turquie nous apprend assez ce
que nous devons à nos pères. C'est donc la civilisation même que
les croisés allaient défendre sous les murs de Jérusalem .
Nous avons découvert dans les poëmes d'Homère et de Virgile
une cause nationale et civilisatrice par ses conséquences. Mais à
ne considérer que le but immédiat de la lutte , l'Iliade et l'Énéide
sont bien påles devant la Jérusalem. L'enlèvement d'une femme
provoque la guerre de Troie , et les Grecs ne songent qu'à dé-
truire une nation qui leur porte ombrage. Énée , fugitif de Troie ,
veut reconstruire sur un autre sol sa nationalité, et pour cela il
enlève à son rival la fiancée qui lui est promise. Les croisés n'ont
d'autre but que la délivrance du tombeau d'un Dieu fait homme.
Sous quelque face que l'on considère le sujet des trois épopées ,
la palme reste au poëme du Tasse. Autant le ciel est supérieur ,
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je ne dirai pas à la terre , ce serait trop dire , mais à un coin de
terre , autant la Jérusalem l'emporte en intérêt, en grandeur
morale , sur les deux grandes épopées de l'antiquité païenne.
Voyons maintenant ce qu'il faut penser de l'art du poëte dans
la conception et dans l'exécution de son œuvre. L'heure était pro-
pice : les Turcs venaient d'être vaincus à Lépante. Un cri de guerre
s'élevait du fond des consciences contre le nom musulman. Si la
discorde n'eût pas déchiré l'Europe , une nouvelle croisade d'un
moment à l'autre pouvait se former, et le Tasse voulait qu'Al-
phonse en fût le chef. L'apparition d'un poëme sur la prise de
Jérusalem répondait donc aux tendances de l'époque et à la
situation des esprits. D'un autre côté, les événements étaient assez 配

à distance pour recevoir la lumière de l'idéal , pas assez pour


choquer la vraisemblance. Les mœurs au scizième siècle en Italic ,
à la cour de Ferrare surtout , avaient encore toutes les allures de *
la chevalerie. Les lois de l'honneur et de la galanteric semblaient
incrustées sur le blason de la noblesse. Les romans chevalcresques ,
popularisés par Pulci , Boïardo , l'Arioste et aussi par Bernardo
Tasso , avaient fait revivre dans l'imagination italienne les temps it

de Charlemagne et des croisés. L'Arioste avait inspiré l'ivresse


des combats ; il ne restait au Tasse qu'à suivre la voie tracée , sûr
d'avance de trouver le succès dans la peinture ardente des luttes
héroïques , dans le mouvement et la fougue des guerriers et des
armées en bataille. Les récits de guerre étaient la passión de ces
temps agités où , aux chants de fêtes , succédait le bruit du clairon
au sein des cours voluptueuses de l'Italie. Pour un poëte digne
d'une telle entreprise, l'épopée ne pouvait naître sous de plus heu-
reux auspices. La grande difficulté , c'était l'emploi du merveilleux.
La mythologie païenne, dans un sujet chrétien , eût été de la plus
haute inconvenance. Le Tasse y renonça, non sans peine pourtant,
car sa mémoire était remplie de souvenirs classiques qui parfois se
glissèrent malgré lui dans le tissu de son poëme. Le merveilleux
chrétien avait été mis en œuvre par le Dante, mais la scène de la
Divine Comédie était au ciel et aux enfers ; en sorte que le mer-
veilleux était l'essence même, le cadre et le fond du tableau. Le
Tasse n'en voulut faire qu'un accessoire, mais un accessoire in-
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dissolublement lié à l'action , le Deus ex machina servant à expli-
quer les obstacles qui s'opposent au succès de l'entreprise. Il
imagina de faire intervenir la milice céleste et infernale , les anges
et les démons ; ceux-ci suscitant d'éternelles entraves , et formant
ainsi le nœud du poëme ; ceux-là inspirant les guerriers de la
croix et apportant à leur chef les ordres du Très-Haut. Les dé-
mons n'intervinrent pas personnellement sous une forme maté-
rielle : ils employèrent la magie. On en a faitun reproche au poëte ;
on a trouvé cette invention peu digne de l'épopée.
St. Oublions Homère , il n'est pas en cause. Le poëme du Tasse ,
classique par la forme, comme nous le verrons tout à l'heure ,
devait être romantique par le fond. L'influence orientale , aussi
bien que l'influence germanique , lui prescrivait l'intervention des
magiciens et des fées. Les romans héroïques avaient consacré
cette espèce de fantasmagorie qui éblouissait l'imagination popu-
laire. Ce n'est pas avec la raison froide du philosophisme contem-
porain , ennemi du surnaturel, qu'il faut juger le merveilleux du
Tasse. Les superstitions sont l'aliment de la poésie, et moins il
y aura de ce qu'on appelle aujourd'hui préjugés , moins la poésie
aura de prestige. La raison cherche la lumière , mais l'imagina-
tion vit dans la nuit. Bannissez les songes , les visions , les fan-
tômes du domaine de l'épopée, que vous restera-t-il ? L'histoire ,
dans tout son réalisme vulgaire. Nous ne pouvons plus être émus
par les enchantements de la Jérusalem , si ce n'est par la magie du
style ; mais nous en sommes encore charmés , éblouis , fascinés .
Qu'était-cedone au temps du poëte , quand le moyen âge, avant
de s'éteindre , jetait un si vif éclat sur la terre d'Italie ? Les appa-
ritions merveilleuses n'étaient pas encore reléguées au rang des
chimères . La foi robuste des croisés faisait croire aux miracles
que le ciel accomplissait en leur faveur. La protection divine pou-
vait-elle manquer aux défenseurs de la croix? Pour en douter, il
faudrait douter du Christ et douter de Dieu. En commerce intimé
avec le ciel qui , dans leurs pensées , occupait plus de place que la
terre , les chevaliers voyaient Dieu d'assez près pour converser
avec lui et recevoir directement ses ordres. Notre orgueilleuse
ignorance n'a pas le droit de s'en étonner. C'est leur confiance en
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Dieu qui en faisait des héros. Mais s'ils avaient foi dans l'inter-
vention des puissances célestes pour seconder leur entreprise , ne
devaient-ils pas croire que l'enfer conjuré avait fait alliance avec
les ennemis du Christ pour amener le triomphe du Croissant ? De
là la magie , superstition orientale , popularisée en Europe par
l'imagination des Arabes. C'est par ce moyen que les démons sus-
citent aux croisés des obstacles qui s'opposent, devant Jérusalem,
aux succès de leurs armes .
Rien de plus varié que la Jérusalem. Et ce qu'il y a d'admirable,
c'est qu'au milieu de cette variété de faits, d'incidents, de tableaux,
jamais l'unité n'est brisée. Sous ce rapport , Homère et Virgile sont
dépassés. Il est tel épisode que , sans rompre la chaîne des événe-
ments , et sans nuire beaucoup à l'intérêt , vous pouvez enlever de
l'Iliade. On ne peut en dire autant de la Jérusalem . Les épisodes
y sont courts et si bien ourdis dans la trame du poëme qu'il n'est
pas possible de les en détacher. Nous nous sommes expliqué sur
l'unité en appréciant le Roland furieux ; j'y reviens en deux mots
pour dire toute ma pensée. L'unité est indispensable à la perfec-
tion de toute œuvre humaine. Ce n'est pas l'imagination qui l'exige,
c'est l'intelligence. Il est évident que l'esprit ne fait rien sans avoir
un but. Il peut en avoir plusieurs , mais il y en a toujours un qui
domine et qui forme , si je puis dire , le centre de gravitation de la
pensée. L'unité en littérature n'est pas le point mathématique ,
cela va sans dire. C'est un ensemble , un composé : le tout et ses
parties , la chaîne et ses anneaux , le corps et ses membres ; les
parties font le tout, les anneaux font la chaîne, les membres font
le corps, mais il faut que tout cela se tienne. Pour exprimer net-
tement ce principe , nous dirons : une œuvre de l'esprit est un
corps organisé. Les parties en sont les éléments , mais elles doivent
s'harmoniser entre elles , sous peine de n'offrir que des membres
épars , membra disjecta poetæ. Pour faire cela , il faut autre chose
que du génie , c'est-à-dire de l'invention et de l'inspiration , il faut
de l'art , il faut du talent, l'art de la composition, le talent de l'exé-
cution. Et cet art est d'autant plus difficile que les membres sont
plus nombreux , les parties plus multiples , les anneaux plus di-
vers. La difficulté est en raison de l'étendue. Voilà pourquoi on
( 295 )
accorde certaine latitude au poëme épique. Si l'on jugeait l'épopée
avec la même sévérité que le drame , l'œuvre homérique à ce
point de vue ne supporterait pas l'examen. Il faudrait en bannir
la plupart des grands épisodes. Mais alors , il est vrai , le poëёте
épique restant dans les mêmes proportions , personne n'en sup-
porterait la lecture. Le voyageur qui parcourt de vastes contrées
éprouve le besoin de se reposer dans quelque oasis du chemin.
L'esprit est comme le corps : il se lasse aisément , quand il doit
marcher toujours sans s'arrêter jamais. Les épisodes sont des mo-
ments de halte qui divertissent et préviennent l'ennui , écueil des
longs poëmes. Mais l'art du Tasse est si profond, qu'il serait diffi-
cile au théâtre même d'unir d'un lien plus étroit les différents
incidents de l'action dramatique. Quelque nombreux que soient
les changements de scène , c'est sous les murs de Jérusalem que
l'action se passe, et c'est là que tout vient aboutir.
Une des merveilles de la Jérusalem c'est la rapidité des récits.
La manière dont le Tasse raconte et décrit les batailles présente
un intérêt supérieur même à celui de l'Iliade , et cet intérêt tient
à l'enthousiasme de l'auteur pour la gloire militaire , à la situation
des personnages , aux épisodes touchants et pathétiques semés çà
et là dans le récit, et où le poëte semble avoir jeté toute son âme.
Le Tasse n'est pas moins admirable dans ses descriptions. Nous
pourrions dire avec vérité que ses récits sont des descriptions, tant
il met sous les yeux ce qu'il raconte. Observez que les grands poëtes
ne racontent pas sans décrire. Les faits se racontent , les choses se
décrivent; mais il y a toujours des choses au milieu des faits. Dans
le récit comme en tout le reste , le style est une peinture , il doit
faire tableau . Or une narration sans description , c'est le dessin
sans la couleur. Le Tasse est trop habile coloriste pour se borner
à dessiner quand il faut peindre; sa plume est un pinceau. La plus
belle description de la Jérusalem n'est pas, à mon avis, la descrip-
tion des jardins d'Armide , quoique le poëte y ait répandu toutes
les richesses de sa palette ; c'est de la fantaisie , et la fantaisie ,
pour un poëte , n'est qu'un jeu de plume. Les jardins enchantés
sont un éblouissement, un coup de la baguette des fées ; mais le
tableau de la sécheresse, voilà une description, et une descrip
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tion aussi vraie que bien sentie ! c'est la nature prise sur le fait et
saisie sur le vif. La vérité plastique ne suffit pas à une descrip-
tion , il lui faut la vérité vivante.
Ce qui ajoute un grand prix à l'œuvre du Tasse , c'est son exac-
titude dans la description des lieux 4 ; M. de Châteaubriand en a
été frappé , en visitant la scène des combats de la première croi-
sade.

Cette fidélité historique accroît singulièrement l'importance de


la Jérusalem. Sans doute l'épopée n'est pas l'histoire en vers. Le
poëte est maître de son plan; il ne raconte pas les événements
comme ils se sont passés; il les embellit et les dispose à son gré ;
mais il n'en est pas moins vrai que l'épopée a pour fondement
l'histoire , et que sans l'histoire elle n'est plus qu'un roman ver-
sifié. Il faut évidemment laisser une grande latitude au poëte et
ne pas oublier que l'idéal est le but de la poésie. Réalité et vérité ,
c'est l'histoire ; idéal et vraisemblance , c'est la poésie. Tout est
permis au poëte dans l'ordre du beau , pourvu qu'il respecte la
vraisemblance , c'est-à-dire la conformité aux lois générales de
la nature et aux croyances des peuples.
D'éminents critiques ont reproché au Tasse d'avoir altéré l'his-
toire , en donnant à ses héros des mœurs peu conformes à celles
des compagnons de Godefroid. Nous ne pouvons souscrire à ces
reproches. S'il est vrai que les chevaliers de la fin du onzième
siècle ne croyaient pas aux prodiges opérés par le diable , comme
l'affirme sans preuve Ginguené , comment se fait-il que les plus
anciens romans soient pleins de revenants et de sorciers ? Or les
sorciers et les magiciens , qu'on nous passe cette expression popu-
laire , ici pleine d'à - propos , c'est le même diable. L'action du
démon est d'ailleurs un fait évangélique , et la magie remonte à
Simon le magicien.
Cette superstition a été rapportée de l'Orient par les croisés . Le
Tasse n'a donc commis aucun anachronisme en employant ce res
1 M. de Lamartine l'a contestée ; mais il n'a apporté aucune preuve à l'appui
de son assertion. S'il s'agit des détails , il va sans dire que le poëte a le droit de
transformer les objets selon le point de vue auquel il se place pour les peindre
et selon les besoins de la situation de ses personnages.
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sort dans son poëme. Mais , en admettant même qu'il y cût là un
anachronisme , les enchantements consacrés dans l'épopée ro-
manesque depuis le douzième jusqu'au seizième siècle suffiraient
à justifier le poëte.
Un autre grief plus séricux , c'est d'avoir fait courir parmi les
champs de bataille des musulmanes que le Coran a soigneusement
reléguées dans l'ombre des harems et du sérail. Sans parler d'Ar-
mide , qui paraît sur son char à la dernière bataille , Herminie ,
attachée aux pas de Tancrède , et Clorinde , l'illustre héroïne qui
rivalise de courage et d'audace avec Argant lui-même, ne sont pas
dans les mœurs de l'Orient. Je l'admets volontiers ; mais la Jéru-
salem n'étant faite que pour des Européens , il n'est personne qui
soit tenté de crier à l'invraisemblance , et les trois héroïnes du
Tasse , impossibles parmi les Arabes , sont adoptées parmi nous
comme une des plus belles créations de l'esprit humain. Le Tasse
est sans rival dans la peinture des caractères de femme. Cette
supériorité , il la doit à son âme élevée et tendre , ainsi qu'aux
mœurs de la chevalerie. L'amour, au temps d'Homère, nous l'avons
vu , n'était qu'un instinct des sens , un appétit de la chair, une
faiblesse sans grandeur. Il n'y avait que la courtisane qui fût
admise , dans la Grèce , à jouer un rôle public.
La femme grandit pour un temps chez les Romains. Je dis mal
en disant la femme : la matrone , la citoyenne , la guerrière était
seule entourée d'un grand prestige au moment du danger; cet
hommage s'adressait , non pas à la femme, mais à l'héroïne. Vir-
gile a créé l'héroïne dans l'épopée par la mise en scène du person-
nage de Camille. Mais ce nom , qui rappelle un des plus vaillants
capitaines de la Rome des Brutus , est à peine un nom de femme ,
et celle qui l'a porté , si brillante qu'elle soit dans la carrière des
armes , n'est pas célèbre dans les fastes de l'amour. L'héroïne de
la passion , c'est la reine de Carthage , une épouse adultère et qui
n'obéit qu'à l'emportement des sens.
C'est aux peuples du Nord régénérés par le christianisme qu'ap-
partient l'honneur d'avoir relevé la femme, de lui avoir rendu sa
dignité, non-seulement sa dignité de fille , d'épouse et de mère ,
mais la dignité de son sexe , en la faisant l'égal de l'homme. Que

*
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dis-je , l'égal de l'homme ! les Germains n'avaient-ils pas voué un
culte à la femme ? N'était-elle pas à leurs yeux un des organes de
la divinité ? Le christianisme , qui avait fait d'une fille d'Ève la
mère d'un Dieu , versa sur la femme les trésors de son inépui-
sable charité , l'entoura d'un respectueux amour et mit la force
au service de la faiblesse. De là ce dévouement , cette tendresse ,
cette exaltation passionnée qui caractérise l'amour chevaleresque ,
amour de l'âme plus que du corps , et qui va jusqu'à l'adoration
de l'objet aimé. Tout , jusqu'aux mœurs des Arabes , contribua à
entretenir ce culte de la beauté qui élevait l'amour à la dignité
de l'épopée. Ainsi s'explique l'importance accordée par le Tasse
aux aventures amoureuses , et l'intérêt qui s'attache à ses hé-
roïnes.
Le portrait d'Armide et la description de ses palais enchantés ,
voilà la création la plus merveilleuse qu'ait enfantée l'amour. Le
charme de cet épisode est moins dans la coquetterie raffinée de la
magicienne que dans son affection pour Renaud. On est ému de
la voir tomber elle-même dans le piége qu'elle a tendu à sa vic-
time. Et le désespoir qu'elle éprouve au départ du héros est si
vrai , on y sent tellement l'accent du cœur qu'on oublie ses arti-
fices pour plaindre son infortune : c'est le triomphe de l'art. On
a reproché avec raison à l'auteur de la Jérusalem les tableaux vo-
luptueux des amours d'Armide et de Renaud. Armide est une
personnification du vice suscitée par l'enfer. Il est permis à la
poésie de peindre le vice, mais c'est à condition de le présenter
sous des formes hideuses. Le Tasse , au contraire , l'a revêtu de
formes séduisantes ; ce personnage imaginaire semble un être
réel que l'on suit des yeux , et le lecteur, entraîné par la magie
du style , fait comme Renaud , il se laisse enchanter. C'est une des
conséquences de l'emploi de la magie , sans doute; le héros en-
chanté ne possède plus son libre arbitre , et le courage avec lequel
il repousse , quand le charme est rompu , un être qui serait l'ange
de la volupté s'il n'en était le démon , suffit à l'absoudre de ses
faiblesses. Mais l'intention morale qui ressort du dénoûment de
cette scène n'en justifie pas les peintures licencieuses.
L'épisode d'Herminie rencontrant Tancrède évanoui, serait irré
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prochable , sans quelques traits risqués où s'accuse trop ouverte-
ment la passion. Le Tasse , en faisant parler sans retenue son hé-
roïne , pour ainsi dire devant un cadavre , a manqué de délicatesse
et de goût , car l'amour est pur quand il est attendri. A part cette
réserve , Herminie est une admirable création. C'est la femme de
cœur, la femme tendre et dévouée jusqu'à la mort à celui qu'elle
aime. Ce qui rend sa position dramatique , c'est que Tancrède ,
l'objet de ses affections, est rempli d'un autre amour. Le drame
cesse quand l'amour est sans combat.
Tancrède est épris de Clorinde , la guerrière généreuse et ma-
gnanime , élevée au-dessus de son sexe par l'énergie du caractère
autant que par sa bravoure. C'est de Clorinde que Tancrède vou-
drait se faire aimer ; quand elle le presse de son épée , il aspire à
mourir de sa main , et c'est lui, hélas ! c'est lui qui, sans la recon-
naître , dans un combat nocturne , lui donne la mort. Jamais poëte
n'a inventé de situation aussi tragique que cette lutte sanguinaire
dont les ténèbres sont les témoins et les complices : la mort de
Clorinde qui , dans ce moment suprême , au lieu de vengeance ,
invoque le pardon, et, le sourire des élus sur sa lèvre pâle, de-
mande à son amant la grâce du baptême , et lui donne rendez-
vous au séjour des noces éternelles ; le désespoir de Tancrède
enfin qui , de sa main meurtrière, verse le baptême , un baptême
de sang , sur cette tête adorée qu'il dispute vainement au trépas.
O Dieu des chrétiens , quelles inspirations tu réserves à tes poëtes !
et comme tu sais bénir et transfigurer en céleste rosée les larmes
du cœur humain !
On regrette que le Tasse , si habile à développer les caractères
de femme, n'ait pas peint la mère comme il a peint l'épouse dans
Gildippe , la vierge modeste et pieuse dans Sophronie , la coquet-
terie dans Armide, la tendresse dans Herminie et la mâle énergie
dans Clorinde. Le Tasse, doué comme Virgile d'une grande sensi-
bilité , a montré plus de talent dans les portraits de femme que
dans ceux des guerriers. Néanmoins les héros qu'il a mis sur le
premier plan de son poëme sont supérieurs à ceux de Virgile , si
l'on en excepte Turnus , cet autre Achille. Les héros secondaires
dans Virgile sont complétement effacés par la personnalité d'Énée ,
( 300 )
tandis que les guerriers , placés par le Tasse au second plan du
tableau , ont encore une physionomie distincte. Le Tasse pour-
tant n'égale pas Homère dans cette partie importante de l'art.
Mais si les héros chrétiens n'ont ni la force , ni l'audace , ni la
férocité des héros d'Homère , le fier et indomptable Argant, le
grand et terrible Soliman , pour ne pas parler d'Adraste et de
Tissapherne , qui n'apparaissent qu'à la dernière bataille , ce sont
là des guerriers qui peuvent assurément entrer en parallèle, je ne
dirai pas avec Achille et Hector , héros incomparables , mais avec
les Ajax , les Diomède et les Patrocle. Ils sont même plus gigan-
tesques , plus eschyliens , le premier surtout. Les chevaliers de
la croix se distinguent moins par la valeur que par la beauté , la
noblesse , la grandeur morale du caractère. Sous ce rapport , ils
dépassent les guerriers d'Homère de toute la hauteur du christia-
nisme sur la religion païenne. Sans doute Renaud , l'Achille de
la Jérusalem , est une figure bien pâle à côté du héros de l'Iliade ,
quelque impétueuse que soit sa fougue et brillants ses faits d'ar-
mes. Ce n'est pas une de ces créations originales qui laissent dans
la mémoire un sillon ineffable. La faute n'en est pas au poëte : le
fonds lui manquait, non le génie. Ce personnage de fantaisie ne
joue pas un rôle historique. C'est un hommage à la maison d'Este ;
nous en savons la récompense.
Mais Godefroid et Tancrède , voilà le triomphe du Tasse dans
l'art des caractères. L'histoire les réclame aussi bien que la poésie;
et pourtant c'est le poëte qui les a créés. Personne avant lui n'avait
peint ces héros chevaleresques , qu'il a coulés en bronze et élevés
sur un si haut piédestal , que l'univers entier les contemple avec
une intarissable admiration. Godefroid est du pays d'Ambiorix ,
de Clovis , de Charles-Martel, de Charlemagne et de Charles-Quint.
C'est le pays des Charles , c'est la terre des héros. Un coin de terre
qui produit de tels hommes a sa place dans le monde , et il est
permis à ses enfants d'en être fiers.
Godefroid , l'Agamemnon de la première croisade , en est aussi
l'Achille. On regrette que le Tasse l'ait sacrifié à Renaud. Bien
différent du Pius Æneas , qui ne sait qu'invoquer Vénus sa mère
au milieu du danger, Godefroid est le type de la bravoure unie à
( 301 )
la piété ; mais tel qu'il est peint dans la Jérusalem , parfois sa sa-
gesse fait tort à son courage. D'une prudence consommée, le
général en chef évite de se découvrir , et ne paye pas toujours
assez de sa personne. Jamais pourtant, hatons-nous de l'ajouter,
jamais il n'hésite au plus fort de la lutte à se jeter dans la mêlée
ou à monter à l'assaut; et jamais il n'en revient sans avoir , par
les plus hauts exploits , signalé sa vaillance.
Tancrède , guerrier généreux et intrépide , ne doit pas moins à
son habileté qu'à sa bravoure. Le Tasse en a fait l'idéal du cheva-
lier dévoué à sa dame comme il a fait de Godefroid l'idéal du che-
valier dévoué à son Dieu. Les amours de Tancrède, celles qu'il
inspire comme celles qu'il éprouve , affaiblissent quelque peu son
audace ; mais sa double rencontre avec Argant suffirait seule à le
placer au rang des héros les plus fameux qu'ait illustrés la poésie.
Soyons justes envers le Tasse : ses héros chrétiens ne sont pas
taillés sur le patron d'Homère ; mais s'ils brillent moins par le
sinistre éclat du glaive , ils sont plus grands par les vertus morales
qui relèvent et sanctifient en quelque sorte leur invincible épée.
Nous avons reconnu l'admirable talent du Tasse dans l'art de
la composition, dans l'emploi du merveilleux et dans la peinture
des caractères; il nous reste , avant de lui assigner son rang dans
l'épopée , à considérer les qualités de son style.
Déjà nous avons parlé de l'entraînante rapidité des récits et de
la richesse insurpassable des descriptions. Ses discours , auxquels
on a pu reprocher quelques longueurs , sont également des mo-
dèles de la plus vive éloquence. Ses harangues militaires surtout ,
et spécialement celles que le poëte met dans la bouche de Gode-
froid , égalent en énergie , en chaleur , en éclat ce que les anciens
ont fait de mieux en ce genre.
Mais pour apprécier complétement le style d'un écrivain en
général et d'un poëte en particulier , il ne suffit pas de juger les
qualités du langage ou de la diction, il faut examiner sa tournure
d'esprit et d'imagination ; ce n'est pas tout encore : il faut con-
naître son tempérament , son cœur et son âme; car , nous l'avons
dit , le style n'est pas seulement dans l'expression, il est aussi
dans la pensée. Le style est l'homme tout entieris nie meistar
( 302 )
Il est vrai de dire que souvent l'homme est masqué par le ta-
lent ; mais alors il cesse d'être original et ne peut aspirer à la gloire
du génie. Le Tasse a son cachet personnel. Qu'est-ce donc qui le
caractérise ? Ce n'est ni la simplicité, ni la vigueur d'Homère , ni la
sensibilité vraie de Virgile ; et cependant c'est la sensibilité , mais
une sensibilité d'imagination , une sensibilité raffinée qui renchérit
sur les sentiments du cœur par la recherche de l'effet poétique.
Le tempérament du Tasse était la mélancolie , une mélancolie
exaltée par l'amour, amour de tête , amour d'instinct , autant et
plus encore que de cœur. C'est un poëte d'un sérieux inaltérable.
Parfois le rire éclate sur les lèvres d'Homère et de Virgile. Le
Tasse ne sait que sourire, mais quel charme dans ce sourire vo-
luptueusement mélancolique! Une grâce un peu maniérée , je le
veux , mais une grâce séduisante est répandue dans tous les con-
tours et tous les plis de sa phrase. Le Tasse est un géant dont le
cœur est sur la terre , mais dont la tête est dans les cieux. Il ne
faut pas le comparer aux anciens pour l'élévation des idées ; Dante
et Milton , ses deux rivaux dans l'épopée, peuvent seuls lui être
comparés pour la sublimité de l'inspiration. Cela tient au génie
du christianisme plus encore qu'au génie du poëte. Dans ces mo-
ments de divine extase devant les splendeurs de l'idéal chrétien ,
la langue du Tasse est d'une singulière magnificence.
Quand il peint les luttes gigantesques des guerriers , il a de la
vigueur au plus haut degré. Mais cette vigueur ne va pas jusqu'à
la rudesse ; jamais de ton criard, de couleurs violentes et heurtées.
Tout est fondu dans la douce harmonie de l'ensemble , caractère
général de la langue du Tasse , qui jette l'amour à pleines mains
jusqu'au milieu des combats.
La langue italienne n'avait jamais atteint , dans le récit épique ,
une perfection de rhythme aussi continue. Le Tasse est le Pé-
trarque de l'épopée. Il faut le dire cependant , il y a dans ce style
plus d'art que de vérité. Sa palette est riche; ses couleurs sont
brillantes et habilement nuancées , mais on y voudrait moins
d'artifice et plus de nature. Boileau n'avait pas tout à fait tort
quand il opposait l'or de Virgile au clinquant du Tasse. Seule-
ment il aurait dû reconnaître , et il aurait reconnu s'il avait com
( 305 )
pris la langue et le génie italiens , qu'il y a dans la Jérusalem
plus d'or que de clinquant.
En Italie tout cède à l'imagination , le cœur comme l'esprit. La
poésie y gagne en peinture , mais elle y perd en raison. Cet équi-
libre des facultés qu'on nomme bon sens et bon goût n'est pas
complet chez les poëtes italiens. Ils ont toujours aimé les jeux de
mots , les rapprochements forcés , les tours précieux et affectés.
Nous l'avons vu. La poésie sicilienne , fille de la Provence et
nourricière de l'Italie , était déjà pleine d'artifice : elle était fardée
en naissant. Le Dante , emporté au ciel sur les ailes du génie ,
avait fait de sa langue l'instrument des plus hautes pensées ; mais
lui-même , dans la poésie lyrique , il conservait les traditions du
style maniéré de ses maîtres. Pétrarque , au milieu de ses inspira-
tions si gracieuses et si pures , donnait dans tous les raffinements
de l'amour idéal. Son école , comme il arrive toujours , ne sachant
imiter que ses défauts , corrompit la langue et le goût par ses
subtilités sentimentales. Au seizième siècle , la science , introduite
dans l'art , inventa des combinaisons puériles , favorisées par l'in-
fluence des académies. Ces nouveautés étranges, où il semblait
que l'esprit humain eût fait divorce avec la nature, se nommaient
concetti. Le Tasse était de son époque : il dut sacrifier au goût de
ses contemporains. C'est là la source des brillants défauts qui
déparent les plus beaux endroits de son poëme. Au milieu des
situations les plus pathétiques, il lui échappe des jeux de style ,
des traits d'esprit , des effets d'imagination qui glacent le lecteur
et arrêtent les larmes prêtes à couler. Quand l'intention de l'art se
fait sentir , le cœur humain cesse d'être ému , car on s'attendait à
entendre parler des hommes et on n'entend plus qu'un artiste.
N'insistons pas : ce genre de défaut est tellement inhérent à la
langue italienne , qu'on s'en aperçoit à peine dans une traduction
française. Les Italiens , de leur côté , pardonnent aisément à leurs
poëtes des vices qui tiennent à la tournure de leur esprit. Si , au
nom des lois éternelles du goût, on est en droit de faire ses ré-
serves , reconnaissons que le génie n'est pas offusqué de ces blancs
nuages ni de ces légers brouillards qui s'évanouissent devant sa
lumière. Le style du Tasse se déroule avec toute la majesté de
( 304 )
l'épopée. Il y a tant de gravité , de grandeur , d'élévation dans les
idées, qu'il faut du courage pour relever quelques pensées frivoles
peu en harmonie avec la dignité du genre.
Pour déterminer avec précision le rang que le Tasse occupe
dans l'histoire de l'art épique, il faudrait faire exactement la part
de ce qui lui appartient en propre et de ce qu'il a emprunté à ses
devanciers. Mais pour être équitable, il faudrait connaître aussi la
mesure de l'originalité d'Homère , archétype de l'épopée. Or cette
mesure nous échappe. Nous ne savons qu'une chose , c'est qu'Ho-
mère n'a pas créé les premiers éléments de l'Iliade, et qu'il n'a
été que l'écho de la muse populaire aux temps héroïques. Ce qui
fait son originalité , c'est son génie organisateur et le caractère de
son style. Dans l'art de la composition , il n'est pas au-dessus du
poëte de la Jérusalem ; mais le style d'Homère est autant supérieur
à celui du Tasse que la nature est supérieure à l'art.
Le poëte italien a beaucoup emprunté , tant aux anciens qu'aux
modernes. Virgile lui a fourni de nombreuses comparaisons , mais
tous ces emprunts sont si habilement mêlés dans la trame du
style, que le poëte conserve une physionomie originale jusque dans
l'imitation. Virgile avait donné l'exemple de cette imitation sa-
vante , supérieure, au point de vue de l'art , à l'invention même ,
puisqu'elle s'assimile les plus heureuses inventions. Le poëte ro-
main recueillait les perles fines dont ses devanciers avaient émaillé
leurs ouvrages et les enchâssait dans l'or pur de ses vers. Pour le
fond comme pour la forme , Virgile était imitateur, et un poëte de
notre siècle l'a nommé avec raison la lune d'Homère 4. Le fond de
l'Énéide est homérique ; la disposition seule est virgilienne. Je ne
parle pas des traits de génie dont le poëte a rempli son œuvre ,
parce qu'ils ne tiennent pas moins à l'expression qu'à la pensée ;
question de détails. Ce qu'il nous importe de constater , c'est que
Virgile n'est pas supérieur au Tasse en invention. Dans l'art de la
composition il lui est inféricur , mais il l'emporte dans l'art du
style. Or le style étant la pierre de touche du génic poétique , le
Tasse cède le pas au poëte latin , comme il le cède au poëte grec.
1

1. Expression de Victor Hugo.


( 505 )
La nature donne la palme à Homère , l'art à Virgile; mais le Tasse
a éclipsé tous les poëtes modernes dans la grande épopéc. Le
Dante, dans la Divine Comédie , a plus d'originalité; mais son
œuvre , malgré de sublimes épisodes , est moins une épopée qu'un
poëme théologique et politique. L'idée y joue un plus grand rôle
que le récit. L'Arioste , dans son Roland furieux , d'un style plus
naturel et plus varié que la Jérusalem , n'a fait qu'un poëme ro-
manesque et badin. Milton , dans son Paradis perdu , plus sublime
que le Tasse , se perd comme le Dante sur les hauteurs abruptes
de la métaphysique. Klopstoch , dans sa Messiade, reste agenouillé
devant le Calvaire; son poëme évangélique est un hymne bien
plus qu'une épopée. Le Tasse , par l'ensemble de ses facultés , par
la conduite de son poëme , par le choix du sujet, par l'intérêt des
épisodes , par les beautés du style enfin , est le premier poëte
épique des temps modernes. Ajoutons, pour compléter son triom-
phe , que la Jérusalem est la seule épopée sérieuse qu'on puisse
lire d'un bout à l'autre sans fatigue et sans ennui.

CHAPITRE IV .

L'ART DRAMATIQUE .

Dans toutes les manifestations de l'art , l'Italie a servi de mo-


dèle à l'Europe. Ses poëtes épiques et lyriques n'ont pas été sur-
passés. La France, l'Angleterre , l'Espagne , l'Allemagne , se sont
élevées plus haut dans le drame ; mais , on semble assez générale-
ment l'ignorer, à une époque où la muse du théâtre en était encore
partout à ses premiers bégayements , quand l'Europe n'avait pour
tragédie que les grossières ébauches du drame de la Passion , et
pour comédie d'ignobles farces dignes des tréteaux , l'Italie voyait
déjà renaître les splendeurs scéniques de la Grèce réfléchies dans
les œuvres de quelques poëtes nourris de la lecture des anciens 1 .
1 Ginguené est le premier qui en ait parlé sciemment , à la fin du siècle
dernier. La Harpe, Marmontel , d'Aubignac, n'en ont parlé qu'avec le dédain de
l'ignorance.
20
( 506 )

La tragédie .

En Italic comme ailleurs , l'amour des spectacles s'était mani-


festé dans la société chrétienne dès les temps de Charlemagne ,
quand le monde , échappé au glaive des barbares , commença, sous
l'égide de la papauté , à respirer par intervalle les douceurs de la
paix. Les représentations des mystères , des événements de la
Bible et de la vie des saints étaient entrées dans la liturgie et ser-
vaient à entretenir la foi en augmentant l'attrait des cérémonies
sacrées . Pour créer un théâtre national , il eût fallu symboliser sur
la scène le triomphe du christianisme sur la barbarie ; mais les
souvenirs de l'antiquité ne tardèrent pas à s'imposer à l'imagina-
tion des poëtes. Le mouvement littéraire du quatorzième siècle
fit négliger les représentations sacrées , et détermina la renais-
sance du drame classique. Au temps de Pétrarque , on rencontre
déjà quelques tragédies latines à l'imitation de Sénèque.

Ange Politien. Dans la seconde moitié du quinzième siècle ,


un homme de génie, Ange Politien , celui-là même qui, après
Boccace , planta les premiers jalons de l'épopée italienne , écrivit
en deux jours , à l'âge de dix-huit ans , Orphée , la première tra-
gédie en langue vulgaire qui se soit offerte, depuis l'antiquité , à
l'admiration de l'Italie et de l'Europe. Ainsi le drame classique ,
sorti de la tête d'un enfant , était inauguré dans la personne du
premier des bardes et des civilisateurs de la Grèce. Ce drame ,
élégamment écrit, n'était pourtant pas un chef-d'œuvre. Les chefs-
d'œuvre ne s'improvisent point; mais, quelque modeste que soit la
source , il y faut remonter pour pénétrer le mystère des grands
fleuves . L'Orphée est le point de départ du drame italien ; c'est du
reste plutôt une idylle dramatique qu'une tragédie. On serait donc
en droit de considérer Politien comme le créateur du genre pas-
toral qui fut cultivé au seizième siècle avec tant de prédilection
par les poëtes de Ferrare. Le bel épisode d'Aristée , au quatrième
livre des Géorgiques , a servi de modèle à la Fable d'Orphée
(Favola di Orpheo) .
( 307)
On sait quelle réputation Virgile avait conservée au moyen âge.
A la renaissance des lettres , tous s'inclinèrent devant l'autorité
de son génie, tous saluèrent en lui le maître de l'art ; dans la nuit
qui s'était faite sur l'esprit humain, en dehors des vérités de la foi ,
il fut, si je puis parler ainsi , l'étoile polaire de l'idéal poétique.
Nous l'avons vu présider au baptême de la muse chrétienne de
l'épopée , à la fin du treizième siècle. Ce fut lui aussi qui , à la fin
du quinzième siècle , présida au berceau de la poésie dramatique.
Les Bucoliques de Virgile étaient écrites en dialogues. Dans cette
forme dialogique , on crut voir l'essence du drame, et l'action
fut placée au second rang. Ce vice originel a gâté toutes les pro-
ductions dramatiques de l'Italie. Ici le dialogue lui-même s'effaçait
devant les accents de l'ode. L'opéra était en germe dans cette tra-
gédie lyrique ; il n'y manquait que le récitatif. Le sentiment pou-
vait-il jamais être banni d'un tel sujet? Ne devait-il pas dominer
même les événements tragiques quand leur contre-coup retentis-
sait dans l'âme du divin Orphée? Melpomène , pour exhaler ses
plaintes , ne devait-elle pas emprunter la lyre, quand le chantre
inspiré de la Grèce déplorait la mort d'Eurydice et quand , des-
cendu aux enfers , il fléchissait , par ses touchants accords , les
dieux inexorables et obtenait de ramener Eurydice à la lumière ;
quand , oubliant sa promesse , il se retournait pour voir sa com-
pagne et la perdait sans retour; quand enfin , déchiré par les Bac-
chantes, il expirait en murmurant encore le doux nom d'Eurydice ?
La variété du rhythme , où étaient mêlés tous les tons de la
canzone alternant avec la terza rima et l'octave ; le charme des
décorations ; les chants du chœur à la fin des actes ; les plaisirs de
l'imagination , des yeux et de l'oreille , tout contribuait à électriser
l'auditoire et à produire une émotion féconde. Cette pièce por-
tait trois genres dans ses flancs : la tragédie , le drame pastoral et
l'opéra. La tragédie en sortit la première.
Toutefois l'exemple de Politien ne fut pas suivi par la généra-
tion des poëtes de cette époque. C'est en latin qu'on s'essaya à
marcher dans la tragédie sur les traces de Sénèque , et dans la
comédie sur les traces de Plaute et de Térence , jusqu'à la fin du
quinzième siècle. Il y avait à cela deux raisons : la première était
( 508 )
l'ardeur avec laquelle les hommes de lettres se portaient à l'étude
des langues anciennes et des chefs-d'œuvre de la littérature classi-
que; la seconde était l'absence d'un théâtre populaire. Ce n'est pas
au peuple que ces premiers drames étaient destinés ; c'était aux
princes , aux courtisans et aux érudits. Les sociétés qui se formè-
rent sous le nom d'académies , comme dans notre pays les cham-
bres de rhétorique , organisaient la représentation et se distri-
buaient les rôles. Les princes payaient le plus souvent les frais de
ces spectacles , où ils aimaient à étaler leurs richesses et à rivaliser
entre eux de magnificence. C'était pour les lettres et les arts un
noble encouragement , et c'était pour les rois un moyen de mani-
fester à tous les yeux leur puissance. Les occasions n'étaient pas
fréquentes ; il fallait pour cela quelque fète solennelle comme la
réception et le mariage des princes. Mais plus les circonstances
étaient rares , plus rares étaient la pompe, le faste et l'éclat. L'art
servait ainsi la vanité des grands au profit de la poésie...
L'art est souverain ; et les rois qui s'en font un marchepied lui
dressent sans le savoir un piédestal. Quoi qu'il en soit , le talent a
sa vanité , pourquoi les princes n'auraient-ils pas la leur ? Si peu
légitime que soit cette vanité, la civilisation ne doit pas se montrer
ingrate envers ceux qui contribuent, même dans des vues inté-
ressées , aux progrès de l'esprit humain. Remarquons seulement
que si les représentations dramatiques , dans l'Italie comme dans
la Grèce , se donnaient à l'époque des grandes fêtes , à cela se borne
l'analogie; car , chez les Athéniens, les fêtes qu'embellissait la
pompe des spectacles étaient des fêtes religieuses ou patriotiques :
ce peuple d'artistes n'y cherchait que les émotions de l'art, et c'était
la patrie qui , par la main de ses magistrats , déposait le laurier
vainqueur sur le front du génic.
Parmi tous les souverains d'Italie , les plus intelligents protec-
teurs des lettres étaient , nous l'avons dit , les Médicis à Florence ,
les princes de la maison d'Este à Ferrare et les papes à Rome.
Ange Politien , qui était l'ornement de la cour de Laurent le
Magnifique , n'avait cependant pas écrit pour elle sa tragédie d'Or-
phée : c'est à Mantoue qu'elle fut représentée , à l'occasion du re-
tour du cardinal de Gonzague.
( 509 )
Dans le même temps , Pomponius Lætus , fondateur de l'aca-
démie de Rome , ressuscitait sur la scène les comédies de Plaute
et de Térence, et deux cardinaux , neveux de Sixte IV, faisaient
les frais de la mise en scène , qui était splendide.
Les dues de Ferrare , piqués d'émulation , voulurent effacer
l'éclat des représentations dramatiques qui attiraient à Rome
l'élite des savants et des poëtes de l'époque. Hercule Ier fit élever
dans la cour de son palais un vaste théâtre , consacré au répertoire
de la comédie latine et à divers essais de tragédie en langue vul-
gaire. Le duc lui-même avait mis la main à la traduction des Mé-
nechmes de Plaute , premier prélude de la gloire ferraraise au
seizième siècle. Ce fut l'année qui suivit la publication du Mor-
gante de Pulci , à la cour de Laurent de Médicis. Ainsi commen-
çaient à rayonner à la fois sur l'Italie ces trois grands foyers de
poésie qui allaient illuminer l'Europe et ouvrir à la littérature une
ère d'immortelle splendeur.
Boiardo , héritier de Pulci et précurseur de l'Arioste dans l'épo-
pée, écrivit aussi pour la scène Simon le Misanthrope , tragédie
inspirée par un dialogue de Lucien. L'art est dans l'enfance. La
muse du théâtre moderne n'est pas encore assez sûre d'elle-même;
la muse classique soutient sa marche et dégage peu à peu sa pa-
role. Bientôt, et dès son premier âge , nourrie du lait généreux de
la male antiquité , ses pas s'affermissent et sa voix sonore éclate
en sanglots.
C'est à la cour de Léon X que fut créé le drame italien. Ce pon-
tife , plus digne de porter la couronne que la tiare , possédait ,
avec les richesses et la magnificence des Médicis , toutes les res-
sources de la chrétienté. Les lettres et les arts lui doivent plus de
reconnaissance que la religion. Sans lui le monde n'eût peut-être
pas connu Luther; mais sans lui le monde idéal ne serait pas peu-
plé de tant de chefs-d'œuvre , qui ont immortalisé son règne et
provoqué le grand mouvement de la renaissance dans l'Europe en-
tière. Sous ce rapport, il a mérité de donner son nom à son siècle.

Le Trissin.- Le Trissin qui avait échoué dans l'épopée en écri-


vant l'Italia liberata , réussit dans la tragédie en composant sa So
( 310 )
phonisbe , dont Léon X accepta la dédicace. C'est le premier chef-
d'œuvre classique du théâtre italien. Ce n'est cependant pas une
œuvre de génie , car l'auteur s'est trop servilement attaché aux
règles de la tragédie grecque ; mais pour l'époque, c'est une création
qui n'a pas été surpassée en Italie au seizième siècle. Quand on
songe à l'état d'ignorance et de barbarie où était alors le théâtre ,
on s'incline avec respect devant l'œuvre du Trissin.
Il est regrettable , sans doute , qu'au lieu d'étudier la nature , les
mœurs et l'histoire de l'Italie moderne , les tragiques italiens aient
calqué le mécanisme du théâtre grec dans la forme du dialogue ,
des récits , des scènes et des chœurs ; dans l'emploi des unités de
temps et de lieu ; dans la marche de l'action et jusque dans les
mœurs des personnages. Autre temps , autres mœurs , voilà la
vérité dans l'art. Pour construire la charpente du drame, les
Grecs avaient pris leurs éléments dans leurs institutions reli-
gieuses et nationales , dans leur histoire , dans leurs mœurs , dans
l'étude du cœur humain. Pour les imiter, il fallait procéder comme
eux. Voilà la seule imitation féconde , la seule qui prenne racine
et qui porte des fruits durables, parce qu'elle est conforme au génie
des peuples. Si, dans le cours du seizième siècle , l'Espagne et l'An-
gleterre ont dépassé l'Italie de toute la hauteur du génie sur le
talent d'imitation , c'est parce que Lope Véga, Caldéron et Shakes-
peare sont restés espagnols et anglais sans cesser d'être hommes.
Ils ont fait comme les Grecs sans vouloir les imiter. L'homme a par-
tout les mêmes passions, mais il les exprime à sa manière, et chaque
pays a son caractère, son esprit et ses mœurs.
Qu'y avait - il de moins italien que ces épouvantables cata-
strophes des rois , où se complaisait la fierté républicaine de cette
démocratie athénienne qui avait juré au sang royal une éternelle
haine ? Mais l'absence de liberté jointe à l'engouement classique
éloignait les poëtes des traditions nationales. Pouvait- on , après le
retour des Médicis à Florence , mettre sur la scène les discordes
civiles et les luttes des Guelfes et des Gibelins si remplies d'événe-
ments tragiques ? A Rome, il eût fallu un Caldéron : c'est là qu'au-
rait dû naître le drame chrétien. Mais Léon X songeait plus à la
politique et à ses plaisirs qu'aux vrais intérêts de l'Église. On né
( 311 )
gligea les souvenirs des invasions qui avaient couvert de ruines
l'Italie entière. Un seul sujet fut emprunté à l'histoire des Lom-
bards , la Rosmonde de Ruccellai. Quelques poëtes avaient songé
à exploiter l'histoire moderne. Alberto Mussato , au quatorzième
siècle , avait représenté la mort d'Eccelino , tyran de Padoue, dans
une tragédie latine modelée sur le théâtre de Sénèque. Au siècle
suivant , un poëte , médiocre d'ailleurs , s'était exercé sur un épi-
sode du règne de Ferdinand le Catholique, la captivité du général
Jacques Piccinnino. Les événements de ce règne avaient fourni le
sujet de deux autres tragédies , l'une en prose , l'autre en vers , à
un poëte de la cour de Rome , au temps de Sixte IV. Mais la domi-
nation de Charles-Quint , au seizième siècle , changea les conditions
du drame ; et la tragédie italienne se renferma dans l'histoire de
l'antiquité grecque et romaine , dans la fable et la fantaisie.
Le Trissin , scrupuleux imitateur des formes classiques , a du
moins le mérite d'avoir choisi un sujet que personne n'avait traité
avant lui. Le fait lui était donné par Tite-Live. Le poëte est resté
fidèle à l'histoire en traitant ce sujet tragique. Seulement , il crut
devoir modifier une circonstance qui ne lui parut conforme ni à
la vraisemblance ni aux bienséances théâtrales : la soudaineté de
l'amour de Massinissa pour Sophonisbe , qui pouvait convenir aux
mœurs des Numides , mais qui n'entrait pas dans la vérité de la
situation. L'auteur avait compris , un siècle et demi avant Boileau ,
cette loi essentielle de l'art :

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

L'art n'admet que la vérité humaine et rejette l'exception. C'est


une monstrueuse erreur que de prétendre , comme le fait le réa-
lisme moderne , que tout ce qui est dans la nature est dans l'art.
L'art n'est pas l'esclave de la nature ; il en est l'émule : il la do-
mine de toute la hauteur de sa mission et de son libre choix. Le
Trissin , en vertu de ce principe , supposa que Sophonisbe avait
été destinée à Massinissa , et cette supposition conservait même la
vraisemblance historique , puisque ce roi avait été l'allié de Car-
thage avant d'embrasser la cause du peuple romain. La pièce est
( 312 )
régulière , mais froide dans son ensemble. Le dénouement seul est
digne des plus belles scènes de l'antiquité. Quand Sophonisbe ,
portant la mort dans son sein , vient faire ses adieux à la vie
et qu'elle se débat sous les étreintes de sa sœur qui veut se dé-
vouer pour elle; quand elle évoque en mourant , au milieu de
ses femmes éplorées , le souvenir de sa mère qu'elle ne doit plus
revoir, et qu'elle embrasse pour la dernière fois son enfant qui
bientôt n'aura plus de mère , on reconnaît là le cri de la nature et
l'on se sent ému jusqu'aux larmes. C'est une imitation de l'Alceste
d'Euripide , aussi pathétique que l'original. Tout est simple et na-
turel dans ce drame , le style aussi bien que l'action; mais ce style
manque de noblesse. Quand on fait parler des rois et qu'on les
fait parler en vers , c'est dans les plis d'un manteau royal que
doit marcher la pensée. Si le dialogue , qui rapproche le drame de
la conversation familière , et la passion qui répudie tout artifice
de langage , demandent un style simple, naturel , sobre d'images ,
il n'en reste pas moins établi que la gravité , la grandeur, la ma-
jesté , doivent dominer la scène et nous offrir l'idéal d'une conver-
sation de rois. La perfection du style tragique est dans le mélange
habilement assorti de la familiarité et de la grandeur. Sophocle
dans l'antiquité , et plus encore Euripide , en ont fourni le mo-
dèle , comme Corneille et Racine en France. Mais les Italiens n'y
sont parvenus que par intervalle.
Dans l'art , la simplicité sans bassesse a toujours été et sera
toujours un problème. Les Grecs l'ont résolu dans la tragédie aussi
bien que dans l'épopée. Ce n'est pas cependant à l'arrangement
des mots ou aux tours de phrase qu'ils ont dû ce privilége : c'est
à la perfection de cette langue harmonieuse et savante , dont tous
les termes semblent avoir été façonnés par l'art autant que par la
nature. Sans recourir à la périphrase , les Grecs savaient ennoblir
par l'expression propre les choses les plus triviales. L'italien, aussi
musical , n'a pas la même richesse. L'Arioste est le seul des poëtes
de l'Italie moderne qui ait égalé souvent la noble simplicité d'Ho-
mère. L'auteur de Sophonisbe avait du talent , mais pas assez de
génie pour éviter la vulgarité en imitant les Grecs .
Le Trissin , qui n'était pas inventeur, introduisit néanmoins
( 315 )
une innovation qui servit de règle à la tragédie italienne : c'est
l'emploi du vers non rimé , qui donnait au dialogue une plus
grande liberté d'allure. Les chœurs seuls restèrent soumis à la
consonnance rhythmique , et formèrent ainsi un élément de va-
riété en même temps qu'un élément d'harmonie. Le sujet de la
Sophonisbe tel qu'il a été conçu par le Trissin est d'une simplicité
antique : rien d'artificiel , rien de compliqué dans la marche de
l'action. Les trois unités y sont respectées. Les caractères sont
variés et constants avec eux-mêmes : c'est la tragédie classique
dans toute sa régularité. Grand fut le succès de la Sophonisbe.
A la même époque , elle fournit à la France quatre pièces mé-
diocres , dont deux traductions du Trissin. L'Italie avait devancé
la France de plus d'un siècle. Trois ans seulement avant le Cid ,
Mairet écrivit une tragédie de Sophonisbe avec talent , mais dans
un style trivial. Corneille , habile à saisir les situations dramati-
ques , voulut aussi mettre en scène le récit de Tite-Live. Mais le
système espagnol avait déjà gàté son génie : à la simplicité du
Trissin il substitua une complication d'intrigue aussi incompatible
avec les données de l'histoire qu'avec la nature du sujet. Voltaire
qui , dans ses Commentaires sur Corneille , avait reconnu les diffi-
cultés que présentait ce drame , entreprit de le refaire à son tour .
Mais , quelles que soient les beautés du style , moins dans l'en-
semble que dans les détails , sa tragédie est trop déclamatoire
pour être un chef - d'œuvre. Alfieri , à la fin du dernier siècle ,
essaya de ramener ce sujet à sa simplicité classique , en suppri-
mant les personnages qui n'étaient pas indispensables à l'action.
Il ne s'est écarté de l'histoire que pour donner plus de noblesse
aux caractères . Mais Alfieri, pas plus que ses devanciers, n'est re-
venu à la vérité historique , et la passion de l'amour l'a emporté
sur l'orgueil national et le sentiment de la liberté qui avaient
armé Sophonisbe du poison pour échapper à l'esclavage , dans la
tragédie du Trissin , comme dans le récit de Tite-Live. Sous le
rapport de la grandeur tragique , la supériorité reste done au
Trissin , et ce n'est pas un faible honneur.

Ruccellai. -

Un ami du Trissin , Ruccellai, allié à la famille


( 314 )
2
des Médicis , composa deux tragédies : l'une se nommait Ros-
monde et l'autre Oreste. Ce poëte , qui se distinguait par les dons

du style , est particulièrement connu en France comme l'auteur
du poëme des Abeilles , dontil a décrit les mœurs et célébré l'in-
dustrieuse adresse avec autant d'enthousiasme que s'il eût eu à .

raconter les exploits des héros et les merveilles de la civilisation.


Dans la tragédie , il fut l'émule du Trissin , moins par l'habileté du
mécanisme dramatique que par les qualités de la forme. Il fit re-
présenter Rosmonde à Florence , en 1515 , devant Léon X , qui se
rendait à Bologne pour conférer avec François Ier , couvert des
lauriers de Marignan. Le sujet de Rosmonde était tiré de l'his-
toire des Lombards. C'était donc un sujet italien , le seul même
qui , dans ce siècle , fut emprunté aux annales de l'Italie ; sujet
horrible , où la fille du roi des Gépides , devenue l'épouse de l'as-
sassin de son père , est forcée , au milieu d'un festin , de boire
dans le crâne paternel , et se voit enfin vengée par le meurtre
du tyran dont son amant vient déposer à ses pieds la tête en-
sanglantée : c'est la barbarie en action, la barbarie dans toute sa
férocité. L'exemple fut contagieux. L'art tragique en Italie aima L

trop , dès l'origine , à se repaître de sanghumain : il semble né dans


l'horreur. C'est la conséquence de l'adoption systématique des
procédés de la tragédie grecque. Ruccellai a imité l'Antigone de
Sophocle. La fille des barbares a pour son père le dévouement de
la fille d'OEdipe pour son frère Polynice. Toutes deux bravent les
ordres d'un tyran pour honorer la cendre d'un frère ou d'un
père abandonné sans sépulture.
La seconde des tragédies de Ruccellai est une imitation , un
calque , un pastiche de l'Iphigénie d'Euripide. Le plus souvent ,
ce qu'il ajoute à son modèle l'affaiblit au lieu de l'embellir. Son
style veut être brillant, mais il sent la lampe. Il est trop prodigue
de métaphores . Ce n'est pas ainsi que parle la nature. Ruccellai
craint le terre à terre de la langue du Trissin; mais il n'a pas
compris la sévère élégance , la majestueuse simplicité des Grecs.
Le poëte n'a pas respecté la convenance du style , si ce n'est dans
les chœurs d'Oreste, qui sont écrits avec un enthousiasme de bon
aloi.
( 315 )
La mort n'avait pas laissé à Ruccellai le temps de polir sa tra-
gédie d'Oreste. Il avait chargé le Trissin , son ami , de lui donner
le dernier coup de pinceau. Mais l'auteur de la Sophonisbe mourut
aussi , sans avoir pu accomplir ce devoir d'amitié. Oreste ne fut
publié qu'à la fin du siècle suivant par les soins du marquis
Maffei , l'auteur de la Mérope. Le Trissin et Rucellai furent les ini-
tiateurs de l'art tragique en Italie. Les poëtes qui vinrent après cux
marchèrent sur leurs traces , et réussirent rarement à les égaler.
Giraldi Cinthio. Un poëte érudit de la cour de Ferrare , qui
s'était aussi exercé dans l'épopée , Giraldi Cinthio , professeur
d'éloquence et de littérature , produisit sur la scène neuf tragédies ,
tirées pour la plupart de ses Nouvelles en prose , ouvrage célèbre
où Shakspeare puisa également deux de ses drames. La plupart
des tragédies de Giraldi ont un caractère romanesque qui lesdis-
tingue des autres tragédies de l'époque , empruntées aux anciens .
Mais , comme ses Nouvelles , c'est un tissu d'invraisemblances et
d'horreurs qui inspire le dégoût. L'auteur , dans un discours sur
les romans , raconte lui-même qu'à la représentation de l'Orbecche,
la plus remarquable de ses pièces , des sanglots éclatèrent dans la
salle, et que l'on vit des femmes tomber évanouies. Tous les crimes
ysont rassemblés, depuis l'inceste jusqu'au parricide. Et ce qu'il y a
de plus horrible, c'est que ce père assassiné est un monstre , et que
devant son cadavre , la pitié , première vengeance de la victime et
premier châtiment du meurtrier, ne peut pas naître dans l'âme
des spectateurs . Ce père , un roi de Perse , après avoir immolé une
épouse et un fils incestueux , apprend que sa fille , qu'il destinait
au roi des Parthes , a épousé en secret un homme sans naissance ,
et que deux enfants sont nés de ce mariage. Furieux d'une union
qui contrarie ses vues ambitieuses , il s'empare d'Oronte , lui coupe
les deux mains , tue ses deux fils sous ses yeux, le tuc lui-même
et vient présenter à sa fille, dans un vase , la tête et les mains de
son mari et les corps de ses enfants , comme un gage de réconcia-
liation . C'est alors qu'Orbeck désespérée arrache du sein d'un de
ses fils le poignard qu'elle enfonce dans le sein de son père , pour
le plonger ensuite dans son propre cœur.
( 516 )
Voilà la tragédie comme l'entendait Cinthio. Humiliez-vous ,
dramaturgės modernes , vous n'oseriez pas en faire autant ! Com-
ment le théâtre dans l'enfance a-t-il pu produire des monstruosités
qui seraient accueillies aujourd'hui par les huées des spectateurs ,
aujourd'hui que le monde , après de si sanglantes révolutions poli-
tiques et tant de drames échevelés , est en quelque sorte saturé
d'émotions ? L'imitation du théâtre classique ne suffit pas pour
l'expliquer : c'est dans les mœurs sociales qu'il en faut chercher la
cause . Nous avons remarqué que les grands écrivains du seizième
siècle , en Italie , n'avaient d'autres lecteurs que les princes et les
hommes de cour. Le peuple fournissait les impôts , mais il crou-
pissait dans l'ignorance. Comment aurait-il pu s'associer au mou-
vement des lettres ? Dans un pareil état de choses , le théâtre
classique ne pouvait pas s'adresser au peuple : il n'était destiné
qu'aux amusements de la cour. La populace avait ses charlatans
et ses saltimbanques; mais elle n'avait pas de littérature drama-
tique. Si les auteurs tragiques avaient écrit pour le peuple , ils
n'auraient pas exposé les rois à la haine publique en dévoilant
leurs forfaits , en les couronnant d'infamie. C'était pour la cour
que la tragédie était faite , et c'était devant la cour qu'elle était
jouée. Or les cours d'Italie , à cette époque , étaient pleines de
crimes. Il y avait partout des mystères de corruption et d'ini-
quités , à Padoue , à Palerme , à Florence , à Venise , à Ferrare , à
Rome même , la capitale du christianisme , livrée, liélas ! à la con-
voitise des familles souveraines , et où la tiare avait été désho-
norée par les scandales des Borgia. Voilà l'explication des énormités
qui souillaient la scène tragique. Partout il y avait des vices à
flatter, comme il y avait des crimes à venger , et la tragédie , hi-
deuse et féroce, entretenait dans l'âme des princes ces instincts
de luxure et de haine .

Leçon pour les poëtes .

Parmi les auteurs tragiques du seizième siècle se rencontre un


homme qui passa sa vie enseveli dans les livres et qui , par l'im-
mensité de ses travaux , serait un des plus curieux phénomènes
( 317 )
de l'histoire des lettres , si la nature cùt doué de génie ce tra-
vailleur infatigable. Louis Dolce cultiva tous les genres d'érudition
et de littérature : grammaire , rhétorique , éloquence, histoire ,
philosophie , tragédie , comédie , philologie , traduction , critique.
De tous les écrivains de tous les siècles , il n'en est aucun qui ait
atteint une pareille universalité ! Et aujourd'hui cet homme est
tellement oublié que le monde , et peut-être son pays lui-même ,
ne sait plus son nom. Une seule pièce mérite d'être citée , non pas
comme un chef-d'œuvre, mais comme une des meilleures tragé-
dies de son époque : Marianne 1 , qu'Hérode condamne au sup-
plice sur un faux soupçon d'infidélité.
Il y a une grande leçon à tirer de la stérile abondance des tra-
vaux de cet écrivain pantographe. Le proverbe a raison :
Qui trop embrasse mal étreint.

Quelques talents exceptionnels ont pu traiter différents genres


avec éclat. L'universalité est un des caractères du génie. Néan-
moins , il n'a encore été donné à aucun homme de laisser des
modèles en tout genre. Chaque écrivain a ses aptitudes spéciales ,
et en les cultivant avec intelligence , il peut laisser un nom glo-
rieux ; mais , en voulant tout embrasser , on risque de ne réussir
en rien ou de ne réussir qu'à moitié. Or , en littérature , et sur-
tout en poésie , c'est une chute qu'un demi - succès. Dolce avait
du talent ; à force d'étudier les anciens , il était parvenu à faire
passer dans sa langue la simplicité classique. Son malheur est
d'avoir trop étudié les livres et pas assez les hommes. Or c'est
l'homme qu'il faut connaître pour réussir dans le drame. Ce poëte
manquait d'inspiration , et le peu qu'il en avait s'éteignit dans le
travail. Si , modérant son ambition , il avait concentré son esprit
sur un seul genre , la tragédie, il pouvait créer un chef-d'œuvre
de conception , de mécanisme et de style. En éparpillant partout
ses facultés , il n'a rien laissé qu'une œuvre estimable pour l'épo-
que , et aujourd'hui condamnée à l'oubli. Si l'histoire littéraire
1 Au dix-septième siècle , Tristan l'Ermite a imité cette pièce tirée de l'his-
toire des Juifs au temps du Christ , et Voltaire a traité le même sujet au siècle
dernier
( 318 )
lui doit un souvenir, c'est pour l'enseignement de la postérité.
D'autres écrivains de talent, Sperone Speroni , l'Anguillara ,
Decio , l'Arétin , se sont exercés dans la tragédie avec quelque
succès . Mais nous craindrions de lasser le lecteur en lui faisant
l'histoire de tous ces drames imités de Sophocle ou de Sénèque , où
l'art ne fait jamais défaut , mais trop souvent la nature. Aucun
d'eux n'égale le Torrismondo du Tasse. En sorte que l'auteur de la
Jérusalem conserve ici encore sa supériorité sur ses contempo-
rains .
Voilà les destinées du théâtre sérieux au siècle de la renais-
sance en Italie. Deux choses essentielles lui ont manqué pour créer
des chefs-d'œuvre : l'originalité et le génie de l'action. Les poëtes
tragiques ont mis toute leur ambition à imiter les anciens ; leurs
pastiches manquent de vie. C'est un corps sans âme. Leurs per-
sonnages déclament et racontent au lieu d'agir.
Ils ont cru que le génie consistait à frapper fort , et ils ont re-
présenté des horreurs. Ce n'est pas le talent qui leur a manqué ,
c'est l'inspiration et le goût. S'ils s'étaient inspirés du génie grec
au lieu de se borner à en imiter servilement les formes , ils au-
raient du moins , en puisant leurs sujets dans les annales politi-
ques et religieuses de l'Italie , jeté les fondements d'un théâtre
national. Quoi qu'il en soit , ils ont la gloire d'avoir ouvert à
l'Europe la carrière dramatique, et transmis à la France les tradi-
tions de l'art qui, par son union avec la pensée moderne , devait
créer la tragédie française , une des merveilles de l'esprit humain .
L'art grec, introduit en France par Jodelle, fournissait l'instru-
ment au génie. Le drame espagnol apporta avec lui le feu sacré,
et le métal en fusion produisit Corneille .

La comédie.

A la même époque , l'Italie voyait renaître la comédie régulière


imitée de Plaute et de Térence. Je dis la comédie régulière , car
les mimes , d'où est sortie la comédie impromptu , connue sous le
nom de commedia dell' arte , n'ont pas disparu de l'Italie , même
au temps des barbares , et ont continué à faire le charme de la
( 319 )
populace , avide de ces spectacles comiques d'histrions bariolés
melant la danse , le chant et les gestes burlesques à la représen-
tation d'une grossière intrigue assaisonnée de plaisanteries , et de
plaisanteries d'autant plus piquantes, qu'elles étaient improvisées ,
et que les acteurs , sans autre préparation que la lecture du ca-
nevas de la pièce rédigé d'avance par le chef de la troupe , pou-
vaient se livrer à toutes les saillies de leur verve bouffonne. Cela
ressemblait aux farces de nos tréteaux, où les charlatans, les bate-
leurs , les saltimbanques , aux jours de fête , attirent la foule par
leurs évolutions grotesques , leurs jeux de mots plaisants et leur
étourdissante folie. Au moyen âge , en Italie , ce n'était qu'une
mascarade , un divertissement de carnaval parodiant les choses
séricuses , comme au temps des Hellènes , le tombereau de Susa-
rion. Quand les joyeux compères quittèrent la place publique
pour monter sur les planches, le masque traditionnel fut con-
servé , et la parodie des mœurs locales se personnifia dans des
types comiques incarnant les ridícules de chaque contrée : de là
ces Arlequins , ces Polichinelles , ces capitaines Matamores , ces
Scapins , ces Docteurs bolonais , ces Pantalons vénitiens , pères
de tous les Clowns et de tous les Paillasses modernes .
Le génie municipal de l'Italie se manifestait par l'emploi des
différents dialectes ou patois provinciaux aussi bien que par les
types comiques des différentes localités. Des hommes d'imagination
puissante créèrent , dès le seizième siècle , des canevas ingénieux
qui révélaient une grande originalité de conception dramatique ,
et qui ne demandaient qu'à échapper aux caprices de l'improvisa-
tion pour devenir des chefs-d'œuvre. Mais le genre populaire aban-
donné aux histrions fut longtemps à s'ennoblir.
Au premier abord, il semble que la littérature n'ait rien à voir
dans ces amusements populaires où , le plus souvent , les plaisirs
de l'esprit étaient sacrifiés au plaisir des yeux, et ne laissaient dans
l'âme qu'une impression fugitive. De ces spectacles grossiers na-
quit pourtant la véritable comédie nationale.
Tel fut le crédit de ces farces burlesques , qu'elles s'introduisi-
rent jusque dans l'église , au milieu des représentations sacrées ,
et que le clergé lui-même se prêtait à ces travestissements licen
( 320 )
cieux. A la fin du quinzième siècle , ces jeux profanes et souvent
obscènes causèrent tant de scandales , que l'autorité ecclésiastique
dut intervenir pour empêcher les prêtres d'y prendre part.
Les poëtes de talent , les écrivains , les littérateurs s'attachèrent
au char de l'antiquité classique. Toutefois la comédie régulière fut
plus originale que la tragédie , et cela par une raison bien simple :
c'est que la comédie est, avant tout , une peinture de mœurs
bourgeoises , et que cette peinture puise dans l'actualité son prin- K

cipal attrait.
L'histoire de la comédie italienne , au seizième siècle , est la
chronique scandaleuse d'une époque de dépravation sociale , où
la foi religieuse était impuissante à arrêter le débordement des
mœurs. Au point de vue de l'art , vous trouverez des chefs-
d'œuvre; au point de vue de la morale , vous ne trouverez que
de l'ordure. Si ce n'était là que des jeux immondes , faits pour
amuser la canaille , on n'aurait rien à dire : les honnêtes gens du
moins pourraient se détourner de cette fange et la laisser croupir
dans les égouts de la littérature. Mais quand on songe que ces
scènes immorales étaient écrites par les premiers poëtes du temps,
dans la langue littéraire de l'Italie , et jouées par des académi-
ciens devant un public d'élite , un public de princes et de prélats ,
on éprouve un invincible dégoût pour cette société dégradée. Dieu
me garde d'analyser ici ni les comédies de l'Arioste 1, représen-
tées devant la cour de Ferrare , ni la Calandra du cardinal Bib-
biena , ni la Mandragore de Machiavel, représentées devant la
cour de Rome ! On souillerait sa plume en remuant ce fumier.
Le siècle est plus coupable que les poëtes qui ont peint les vices
avec des couleurs moins révoltantes sans doute que la réalité.
Nous avons dit que, dans la comédie, l'Arioste s'était fait l'imi-
tateur des anciens. Son imagination , héritière du Latium autant
que de la Grèce, s'est inspirée de Plaute plus encore que de Térence.
Il leur a tout emprunté , tout, excepté la langue : personnages ,
mécanisme , mise en scène, rien n'est changé. Dans la plus inté-
ressante de ses pièces , I Suppositi, dont la scène est à Ferrare ,

1 La Cassaria , I Suppositi , la Lena , il Negromante , la Scolastica.


( 321 )
au quinzième siècle, et où les mœurs sont toutes romaines , bien
que l'action se rattache à la prise d'Otrante par les Turcs , un
père dévoué se lamente sur la conduite de son fils , et pas la plus
petite scène entre le père et le fils, pas plus qu'entre l'amant et
la maîtresse. Térence est dépassé dans le respect classique de
l'unité de lieu, et partout le récit se substitue à l'action , la plai-
santerie à la passion , les conventions théâtrales à la vérité. Les
comédies de l'Arioste contiennent de curieuses révélations. Il y
a dans ces comédies autre chose que des tableaux : il y a des
traits de satire contre les magistrats qui, à l'exemple des cour-
tisans , sacrifiaient la probité à leurs intérêts , et mettaient leur
habileté à extorquer le plus d'argent possible au pauvre monde.
Les sujets étaient dignes de leurs maîtres; mais, comme il ar-
rive toujours aux époques de démoralisation , les classes éclairées
étaient plus corrompues que les classes inférieures. Les valets fri-
pons sont empruntés à Plaute et à Térence; les fonctionnaires
improbes appartiennent au seizième siècle. Le talent de l'Arioste
dans la comédie n'est pas aussi original ni aussi brillant que dans
l'épopée badine; mais le style n'a pas moins d'aisance , de naturel
et de clarté.

Bibbiena. On considère la Calandra du cardinal Bibbiena


comme la première apparition de la comédie classique en Italic :
c'est sans doute la première qui ait paru au soleil de la rampe.
Mais l'Arioste , encore sur les bancs de l'école , avait composé avant
Bibbiena ses deux comédies en prose : la Cassaria et I Suppositi
qui passent pour ses chefs-d'œuvre dramatiques, et qu'il mit en
vers quand la passion du théâtre s'empara de la cour de Ferrare.
L'Arioste croyait sans doute que la versification est indispensable
à la poésie. Bibbiena fut d'un autre avis : le motif qu'il en donne ,
c'est que les hommes ne parlent pas en vers , mais en prose. Tout
dépend du point de vue auquel on se place. Si le théâtre n'a pas
d'autre but que l'imitation de la nature , la reproduction fidèle de
la réalité, il serait absurde de faire parler les personnages en vers.
Mais dans ce réalisme où est la poésie? Si, au contraire , le théâtre
est une fiction soumise à des règles conventionnelles , si les per
21
( 322 )
sonnages qu'on met en scène représentent l'idéal dans la réalité,
le vers est supérieur à la prose, pourvu que le vers soit facile et
sobre de métaphores. Encore y a-t-il une distinction à faire : la
tragédie et la haute comédie classique ont seules assez de noblesse
pour s'exprimer en vers. Le drame historique , qui peint la réalité,
le drame bourgeois , la comédie d'intrigue et la comédie bouffe ,
qui représentent les scènes de la vie commune, doivent s'exprimer
en prose, parce qu'ici l'idéal s'efface devant la vérité, et qu'il n'y
a d'autre idéal que l'éloquence de la passion ou le ridicule des
situations et la spirituelle bêtise des personnages.
La comédie de Bibbiena , qui n'est qu'un tissu d'imbroglio ,
d'obscénités et de sottises , ne se prêtait pas à la versification , c'est
déjà trop de l'avoir écrite en prose. L'intrigue est conduite avec
art ; le style est élégant et facile ; le dialogue est plein de vivacité.
Enfin c'est du pur toscan. Mais tant d'art au service de tant d'im-
moralité , c'est infâme.
Et cet habile homme , non content d'avoir revêtu la pourpre,
aspirait au pontificat suprême ! Les anges s'en seraient voilé la
face. Que la poésie italienne célèbre le talent de Bibbiena, mais
que la morale et la religion impriment à sa mémoire une éternelle
flétrissure .

Machiavel. - Machiavel , qui a laissé dans la politique un nom


si tristement célèbre, Machiavel, le plus grand prosateur de l'Italie
et l'homme le plus profondément initié à tous les calculs de la
perversité humaine , avait fait la Mandragore pour charmer ses
loisirs et échapper à la misère , en exploitant la corruption de son
siècle. Il éprouvait sans doute un malin plaisir à dévoiler sur la
scène les turpitudes de quelques moines qui faisaient un indigne
trafic des choses saintes , en spéculant sur la crédulité publique ,
comme il avait dévoilé sur un autre théâtre les crimes des tyrans
auxquels il enseignait l'astuce et la perfidie pour les rendre odieux 4.
Quand on songe à la gravité de ses travaux , au poids de ses pen-
sées , on se demande avec étonnement quelle souplesse d'esprit

1 Dans le Prince.
( 323 )
devait donc avoir l'auteur de l'Histoire de Florence et des Dis-
cours sur Tite-Live, pour écrire la Mandragore ! c'est Tacite et
Térence dans un seul homme. Et quelle verve comique ! Quel feu
roulant de plaisanteries ! Quelle peinture de caractères ! Quelle
habileté de mécanisme ! Quelle entrain et quelle liberté d'allures
dans cette prose florentine , dialecte des maîtres ! Mais aussi quelle
licence de mœurs , quel dévergondage , quelle dépravation !!! C'est
la justification de l'adultère, au nom des livres saints. Jamais le
clergé n'a essuyé plus sanglante satire. Frère Timothée est le
cousin germain de Tartuffe , avec cette différence que le premier
n'est ni méchant ni hypocrite , et qu'il se prête au mal le plus na-
turellement du monde pour faire entrer de rondes sommes à son
couvent. Tartuffe au moins n'est pas un prêtre , c'est la personni-
fication de l'hypocrisie. Timothée , c'est un moine dont l'immora-
lité retombe injustement sur l'ordre monastique tout entier, car
il n'est pas représenté comme une exception monstrueuse , mais
comme un caractère , un brave ecclésiastique , un saint homme
prêt à tout faire , le mal comme le bien , pour l'amour de Dieu.
O tempora ! O mores ! Et cette pièce fut jouée devant Léon X , qui
y prit tant de plaisir qu'il voulut la revoir une seconde fois ! A la
même heure surgissait, derrière la toile , le fantôme de Luther :
la cour de Rome riait sur un volcan 1.
Je ne veux pas m'arrêter à tous ces poëtes de second ordre ,
dont les œuvres immorales n'ont pas même pour excuse l'éclat du
talent. Les auteurs comiques abondent dans ce siècle ; c'est assez
dire qu'il y en eut beaucoup de médiocres. Quelques-uns pour-
tant, comme Cecchi , Lasca, Dolce , Parabosco , Ercole Bentivoglio ,
rival de l'Arioste pour la beauté des vers , Francesco d'Ambra ,
habile à manier la langue florentine , Ruzzante et Andrea Calmo ,
renommés tous deux dans la comédie populaire , enfin les acadé-
miciens Intronati de Sienne , se distinguent par la conduite de
l'intrigue et les qualités du style.

1 Machiavel a écrit trois autres comédies : la Clitie , une comédie en vers et


une autre qu'on a nommée avec raison Commedia sine nomine. Elles n'ont rien
ajouté à sa réputation et , avec moins de talent, elles ont plus d'impudeur.
( 524 )
Cecchi.-Le Florentin Cecchi (qu'il ne faut pas confondre avee
Secchi , poëte milanais auteur de plusieurs comédies , dont l'une
fournit à Molière le sujet du Dépit amoureux) , Cecchi,le comique
le plus fécond de son siècle et le plus remarquable d'entre ceux
que je viens de citer, s'entendait merveilleusement à revêtir d'un
costume moderne les comédies de Plaute et de Térence. Il savait
d'ailleurs introduire dans ses pièces de piquantes aventures ar-
rivées de son temps , et il avait assez d'imagination pour créer de
nouvelles intrigues. Ses deux premières comédies , la Dot et la
Femme, imitées l'une du Trinummus , l'autre des Ménechmes de
Plaute, sontprécédées chacune d'un prologue où l'auteur, en jouant
sur les mots qui servent de titres à ses deux pièces, nous révèle
une plaie sociale qui est le plus grand fléau des familles et un des
signes les plus manifestes de la corruption des mœurs. Écoutez le
prologue de la Dot : « Les comédiens , dit l'auteur, veulent d'abord
vous donner la Dot, et ensuite la Femme. Ils se conforment , comme
vous voyez , à l'usage ; aujourd'hui , quand on traite d'un mariage ,
c'est toujours de la dot que l'on parle. Pour le reste on y songe
peu. Quel est le caractère de la future ? Quel est ou quel était son
frère ? Ressemble-t-elle à sa mère ? Quelle éducation a-t-elle reçue ?
Quels sont ses principes , ses mœurs ? Bagatelles que tout cela ! On
a fini là-dessus en deux paroles ; pourvu que la dot soit bonne ,
on s'inquiète peu du reste, dont tout l'argent du monde ne peut
cependant tenir licu.>>>
Je place Cecchi dans mon estime au-dessus de tous les poëtes
comiques de son pays , pour avoir écrit ces lignes qui valent mieux
que toutes les comédies du monde pour l'enseignement de l'hu-
manité. C'est remplir une grande mission que de signaler et de
flétrir de pareils abus. Le poëte est un moraliste aussi. Le beau
est inséparable du bien :
C'est pour la vérité que Dieu fit le génie ,

a dit le poëte moderne. Il pouvait dire également pour la vertu ,


car

La gloire ne peut être où la vertu n'est pas 1 .


4 Lamartine, ode-épitre à Lord Byron.
( 525 )
Ne croirait- on pas que c'est à notre siècle que s'adresse le poëte
italien , à notre siècle si avide de luxe et des jouissances qu'il
amène ? Qu'on y prenne garde , luxe et luxure sont deux mots de
la même famille, l'un est la racine de l'autre. Sont-ils dignes d'at-
tirer sur eux les bénédictions du ciel , ceux qui épousent l'argent
sous prétexte d'épouser la femme , au risque d'associer pour la vie
entière des caractères inconciliables ? Consultez les convenances ,
sans doute ; mais consultez votre cœur avant tout. Est-ce done chose
si facile que de trouver un autre soi-même en qui l'on puisse épan-
cher son âme pour doubler son existence , vivre, agir et penser à
l'unisson ? Deux êtres qui ne sont pas enchaînés l'un à l'autre par
les liens d'un éternel amour peuvent-ils vivre dans un perpétuel
tête-à-tête , et connaître les joies sereines et douces du foyer, les
seules joies véritables d'ici-bas ? Malheur à l'homme qui ne trouve
pas chez lui le bonheur !
Nous venons d'entendre la voix d'un poëte honnête homme.
Comment se fait-il done qu'il soit descendu lui aussi à des scènes
de libertinage et d'adultère ? C'est pour peindre son siècle et mon-
trer sans doute par le fait ce qui arrive quand on prend la dot
avant la femme et la femme pour la dot.
L'Assiuolo , dont le titre seul est un scandale comme la Man-
dragore , a été jouée à Florence devant Léon X , et tel était pour
le jovial pontife l'attrait des scandales amusants , qu'ilfit repré-
senter sur deux théâtres , dans la même salle , l'Assiuolo et la
Mandragore, faisant alterner les deux pièces l'une avec l'autre ,
acte par acte , en sorte que la seconde servait d'intermède à la
première et la première à la seconde.
Cecchi ne se borna pas à écrire des comédies , il composa aussi
des tragédies en grand nombre. Il savait passer du plaisant au
sévère avec cette souplesse de talent dont l'Italic nous a offert
déjà tant d'exemples. L'Italien écrit avec son imagination plus
qu'avec son cœur , c'est moins l'homme que l'artiste qu'il fait pa-
raître .
On faisait marcher ensemble dans ce siècle l'immoralité et la foi .
Cecchi , après une comédie pleine de licences et de gravelures ,
racontait les miracles de la vie des saints et les mystères de l'Évan
( 526 )
gile. La foi , au lieu d'être le soutien de la morale , n'était done ,
pour bien des gens , qu'une routine sans influence sur la vie. Et
cependant , qu'est-ce que la piété sans la vertu? Peut-on aimer ,
servir et honorer Dieu sans respecter les mœurs ? Le mal n'est-il
pas la négation de Dieu ? Qu'est-ce que l'Évangile , s'il n'est pas
avant tout le code de la morale et d'une morale sans pitié pour les
faiblesses humaines ? Jugez maintenant si les fléaux de Dieu ne
devaient pas s'abattre sur une société où la religion servait d'en-
seigne à l'immoralité. Ce mélange de dévotion et de licence, qui
caractérise ce siècle , nous allons le rencontrer encore dans les
œuvres d'un homme qu'il est nécessaire de connaître pour achever
de peindre l'état social de l'Italie , et la dégradation de l'art en
même temps que des mœurs.

Pierre Arétin . Pierre Arétin , un des hommes les plus in-


fâmes qui aient souillé la terre de leurs vices , est le plus célèbre des
poëtes comiques de second ordre. Il a cultivé tous les genres sans
exceller dans aucun. La nature l'avait pourtant doué d'une imagi-
nation puissante. Mais l'abus qu'il a fait de ses talents l'a empêché
d'atteindre les sommets , et quand on connaît sa vie , on est tenté
de vouer au mépris des hommes assez éhontés pour surnommer
divin un homme plus digne de la potence que de la gloire. Cet
enfant bâtard , attaché pendant sept ans au service de Léon X et
de Clément VII , fut chassé de Rome pour avoir écrit des sonnets
de mauvais lieu Sonetti lussuriosi , que jamais personne n'a osé
traduire en français , et dont le latin lui-même , le latin qui dans
les mots brave l'honnêteté , ne s'est jamais rendu coupable dans
les siècles les plus dépravés de Rome. Tour à tour obscène , sati-
rique et adulateur , il n'est pas un de ses écrits qui ne soit une
dégradation de caractère. La passion de l'or avait creusé l'abîme
où son âme tout entière s'était engloutie. Pour de l'or, il corrom-
pait son siècle; pour de l'or, il traînait dans la boue les plus hon-
nêtes gens ; pour de l'or, il encensait les princes dans des discours
où l'hyperbole dépassait les dernières limites de l'impudeur. Il
avait choisi Venise pour son séjour. C'est de là qu'il lançait ses
écrits orduriers, enfantés dans la débauche et l'orgie ; et c'est de là
( 527 )
aussi qu'il lançait ses invectives et ses injures contre les hommes
dont il avait à se plaindre , et surtout contre les grands qui lui
marchandaient leurs faveurs .

Il fallait pour le désarmer lui payer son silence , comme on jette


à un chien la curée pour l'empêcher d'aboyer et de mordre. A
force d'impudence , d'effronterie et de cynisme , il se fit souvent
de mauvaises affaires , subit dans diverses rencontres les plus
honteux châtiments , et fut exposé vingt fois à perdre la vie. Aussi
lâche qu'il était insolent, il tremblait à la moindre menace. Néan-
moins il était entouré d'admirateurs. Non pas qu'il fût aimé : de
tels hommes ne sont pas faits pour inspirer l'amour ; mais la
crainte de son fiel et l'encens de ses louanges le faisaient porter
aux nues par les dispensateurs de la renommée. Les deux souve-
rains qui se disputaient l'Italie , Charles-Quint et François Ier, cul-
tivaient l'Arétin pour assouplir la cavale indomptée. Le poëte les
flattait tour à tour, mesurant ses éloges à leurs largesses 1. Charles-
Quint , en le comblant d'honneurs et de présents magnifiques ,
l'emporta sur son rival dans l'estime de l'Arétin , qui épuisa pour
lui le vocabulaire de l'admiration. Pour une âme héroïque , c'était
un déshonneur que de s'entendre louer par cette âme vénale ; mais
l'Empereur connaissait l'Italie , et il se laissait encenser. L'Arétin
recueillait la gloire en semant la bassesse. On accourait de partout
pour voir et visiter le grand homme qui mettait sa patrie sous le
talon de l'étranger. Et le poëte , ivre d'orgueil , se nommait lui-
même le divin Arétin ! il donnait son portrait en présent jusqu'au
roi de France! il faisait frapper lui-même en son honneur des mé-
dailles qu'il envoyait non-seulement à ses amis , mais aux princes ;
ce qui fit demander , dit- on , à un ministre étranger 2 de quel pays
il était roi .
Pour mettre le comble à ses infamies , il ne lui restait plus qu'à
briguer la pourpre romaine dont il voulait colorer ses vices , et à
écrire dans ce but , avec cette plume cynique toute trempée de
fiel et de fange , des livres pieux qui , au milieu de ses œuvres ,
font l'effet d'un autel au sein d'un lupanar.
1 On l'a nommé avec raison le fléau des princes.
* Ibrahim Pacha.
( 528 )
Ne lui demandez pas la noblesse 4, ne lui demandez pas même
l'élégance et la grâce : il avait l'âme trop vile pour imprimer à son
style le cachet des maîtres :

Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.


2

Il écrivait à la vapeur , comme on fait de nos jours , avec une


facilité merveilleuse , mais avec tout le désordre qu'il mettait dans
sa vie. C'était un homme universel : il avait du goût et des apti-
tudes pour tous les arts. Et si , avec de si belles facultés, il n'a
réussi à créer aucun chef- d'œuvre, c'est un châtiment digne de
servir d'exemple à la postérité. Le talent peut exister sans la vertu ;
mais jamais , sans l'amour du bien, le génie n'élèvera de monu-
ment impérissable.
C'est à ses comédies que l'Arétin doit la meilleure part de sa
renommée. Il y est immoral comme partout ; mais c'est un carac-
tère qui lui est commun avec tous les poëtes comiques de son
siècle. Il ne l'emporte sur eux qu'en grossièreté. Ses pièces , d'ail-
leurs fort irrégulières , abondent en traits d'esprit et en situations
plaisantes. On y rencontre même du vrai comique de caractère;
mais l'Arétin , toujours satirique quand il n'est pas flatteur, atta-
que sans vergogne tous ceux qui lui déplaisent , c'est-à-dire tout
ce qu'il y avait d'honorable en Italie. Un homme pervers peut en-
core aimer la vertu , mais il n'aimera jamais les hommes vertucux.
C'est done par son caractère aristophanesque que l'Arétin se dis-
tingue de ses rivaux dans la comédie. Quand la société permet
qu'on immole ainsi sur la scène à la malignité publique tout ce
qui est digne du respect et de la vénération des hommes , elle est
bien malade , et les tyrans ne sont pas loin !
Voilà la comédie italienne au seizième siècle. Dans l'art comique
comme dans l'art tragique , l'Italie a devancé la France; mais la
France , au siècle suivant, a bien surpassé l'Italie. Aucun poëte
comique au delà des Alpes n'a balancé la gloire de Molière , comme
1 Excepté dans sa tragédie d'Horace , où la dignité du genre l'a forcé d'être
noble. Cette tragédie a certaines qualités supérieures. Sous le rapport de l'unité
d'action , Corneille dans le même sujet n'a pas égalé l'Arétin.
( 329 )
aucun poëte tragique celle de Corneille et de Racine. Les poëtes
dramatiques de l'Italie ont manqué d'originalité , mais non pas de
talent. Sans leur exemple, la France du dix-septième siècle n'aurait
pas atteint dans le drame une si haute perfection. La critique
française a été injuste envers l'Italie , mère de l'art moderne :
Alma parens ! Par ignorance , les Français ont dédaigné la comédie
plus encore que la tragédie italienne. Par amour-propre national ,
les Italiens à leur tour ont trop exalté leurs poëtes dramatiques ,
habiles imitateurs de l'antiquité , mais nullement doués du génie
créateur. Nous verrons l'Italie rendre hommage à la France en
imitant dans le drame les poëtes du grand siècle. A chacun sa part :
l'âge d'or de la littérature italienne a vu briller deux poëtes qui ,
en France , n'ont pas eu et n'auront peut-être jamais de rivaux.
Au Tasse et à l'Arioste ajoutez le Dante , et vous aurez dans
l'épopée un triumvirat de génie incomparable. Aucune nation mo-
derne ne disputera cette gloire à l'Italie. Le génie de l'art a déposé
sur son front la couronne épique où trois diamants sont enchassés.
Mais c'est à la France qu'appartient la palme du théâtre.

Le drame pastoral.

Telle fut cependant la fécondité dramatique de l'Italie au sci-


zième siècle , que deux nouveaux genres y furent créés : le drame
pastoral et l'opéra. L'histoire de ce dernier genre, qui apparut à
la fin du seizième siècle, sera mieux placée au siècle suivant ; c'est
alors seulement qu'il acquit toute son importance. Mais nous ne
pouvons pas abandonner le drame italien de la renaissance, sans
dire [Link] du genre pastoral illustré par deux chefs -d'œuvre.
Le drame pastoral est né de l'églogue , genre grec et plus encore
italien, auquel les muses de Sicile ont donné le jour et que le
cygne de Mantoue a rapporté dans sa patrie.
L'Italie est une idylle vivante , une seconde Arcadie. Les beautés
du climat, les charmes de la campagne et le mystère des forêts
devaient faire surgir dans l'imagination des poëtes ce monde idéal
de bergers et de pasteurs , menant sous un ciel serein une vie
( 530 )
douce et paisible , et ne connaissant d'autres orages que ceux du
cœur. Dans des temps agités , comme le seizième siècle , cette
poésie champêtre devait sourire aux esprits comme un phare dans
la tourmente sourit aux marins fatigués des flots. Le gracieux
Théocrite et le doux Virgile murmuraient à l'oreille leurs suaves
mélodies et montraient aux yeux leurs riants tableaux. Le siècle
était avide de spectacles et d'actions. L'églogue devait se convertir
en drame. Sa transformation était facile : les bergers de Théocrite
et de Virgile étaient mis en scène , et dans Virgile leur existence
était déjà pleine d'incidents dramatiques. Que restait-il à faire ?
Introduire dans l'églogue une succession de personnages et d'évé-
nements subordonnés à une action principale et marchant vers
un même but. Toutefois les mœurs étaient trop raffinées pour que
l'on songeât à conserver au théâtre la simplicité rustique des
bergers de Sicile. Déjà le poëte romain avait habillé ses pâtres
en courtisans. Pour la dignité de la scène et les convenances des
cours , il fallait créer des bergers héroïques , initiés à toutes les
délicatesses du langage. On se plaça en pleine mythologie , et l'on
imagina des bergers d'Arcadie , fils des divinités champêtres , des
bergers dignes d'avoir vécu en société avec Apollon , quand le
dieu de la poésie et de la lumière , banni du ciel pour enseigner
son art divin aux gardiens des troupeaux , se fit berger lui-même.
On pouvait sans invraisemblance faire parler ces bergers comme
on parle à la cour. Leur vie devait s'écouler sans contrainte , dans
les plaisirs et dans la joie , au milieu du cortége de Pan et de
Diane : les satyres , les faunes , les sylvains et les nymphes. Le
personnel du drame satyrique était entré dans l'églogue. Seule-
ment les joyeux compagnons de Silène sont rejetés à l'arrière-plan
du tableau; les bergers et les nymphes sont au premier rang. La
musique et la danse , la chasse et l'amour, voilà leurs occupations.
La musique et la danse étaient un divertissement ; les nymphes
blessées à la chasse fournissaient au drame des incidents tragiques ;
mais la seule passion dont on pût faire le pivot du drame , c'était
l'amour. L'amour était ennobli par ces bergers héroïques , adres-
sant leurs hommages à ces chastes filles des eaux , des forêts et
des bois. On comprend sans peine ce qu'apportaient de charme cès
( 331 )
nouveaux personnages et ces chœurs de nymphes et de satyres,
à des spectateurs fatigués des sanglantes horreurs de la tragédie
et des tableaux obscènes de la comédie. Le sensualisme des cours
y trouvait sa pâture ; mais au moins l'idéal avait sa part. C'est dans
ces conditions que le drame pastoral naquit à Ferrare. Ange Po-
litien, dans son Orphée , en avait eu le pressentiment lointain ;
Cinthio, dans son Églé, marquait en quelque sorte la transition
entre le drame satyrique et le drame pastoral dont Agostino Вес-
cari , dans son Sacrifizio , est regardé comme le premier inven-
teur. La pièce n'offre d'ailleurs rien de remarquable dans l'exécu-
tion; mais la conception en est originale. Beccari n'est pas l'Eschyle,
mais il est le Thespis de ce nouveau drame ; il appartenait au plus
grand poëte de ce siècle de donner à ce genre fantastique le sceau
du génie.

L'Aminta.

L'Aminta du Tasse est une merveille. Pour en bien compren-


dre la valeur, c'est le poëme qu'il faut considérer plutôt que le
drame. Sans doute la pièce est composée avec art , et ses person-
nages de fantaisie semblent pris dans la nature , tant on y sent
battre le cœur humain. Mais le sujet est très-simple et l'action ne
paraît sur la scène qu'en dialogues et en récits. Ce qu'il y a dans
ce drame , c'est le génie de l'épopée et du lyrisme ; disons mieux :
c'est le génie de la forme. L'élégance y est poussée si loin qu'elle
devient un défaut. Du premier mot jusqu'au dernier tout le style
esten fleurs , et ces fleurs sont si bien choisies, si riches et si bien
alignées , que le regard à la longue se fatigue à les contempler.
On voudrait y voir parfois de ces heureuses négligences comme
on en rencontre sous la plume d'Arioste. Il n'y a pas de beauté
sans contraste ; pas d'accord parfait sans accords discordants . Mais
quelle mélodie dans ces vers admirables ! Métastase lui-même, le
plus musicien des poëtes , n'a pas surpassé l'ineffable douceur de
cette langue parfumée, caressante et pure comme au printemps
le souffle embaumé de la brise. Jamais non plus on n'a peint
l'amour avec plus de délicatesse et de grâce , et quelquefois même
( 552 )
de pathétique : le poëte y est plus naturel que dans la Jérusalem.
La chose aurait de quoi surprendre dans un sujet purement fan-
fastique, si l'on ne savait qu'une réalité se cache sous le manteau
de la fiction. L'Aminta est l'œuvre d'un courtisan comme l'Esther
de Racine, et l'œuvre d'un amant qui veut plaire à la reine de ses
pensées en montrant tout ce que son cœur contient de sensibilité
et de généreux dévouement. C'était l'époque où le Tasse se livrait
avec toute sa candeur et sa vanité de poëte aux enivrements de la
cour de Ferrare, et où il aspirait à l'amour de la princesse Éléo-
nore , amour sans espoir, qu'il cachait comme un crime et dont il
sentait toute l'inanité. C'est lui qu'il a peint sous les traits de
Tirsis , ce berger qui ne sait pas fixer son cœur et que l'amour a
rendu malheureux. On pourrait dire même qu'il est cet Aminta
brûlant pour une nymphe insensible. Il met dans la bouche de
Tirsis l'éloge du duc Alphonse , des princesses de la cour et des
poëtes qui en font la gloire. Tout cela est admirable de poésie ct
approprié aux mœurs pastorales. On reconnaît encore la situation
personnelle de l'auteur dans l'admirable chœur du premier acte ,
où il célèbre l'âge d'or en maudissant la contrainte qui a banni des
mœurs les vrais plaisirs , les joies intimes , les épanchements de la
tendresse. Voilà ce qui fait l'intérêt de la pièce et la naïveté des
sentiments que le poëte exprime.
Toutefois il y a encore ici , comme dans tous les poëmes de l'au-
teur, des recherches d'esprit et des jeux de mots jusque dans les
moments les plus passionnés ; mais ils n'apparaissent qu'à de rares
intervalles. C'est un mérite inappréciable d'avoir su mettre autant
de cœur que d'imagination dans un genre aussi artificiel. Je me
sers ici du mot genre , parce que le terme est reçu ; mais c'est un
terme impropre : ce mot ne devrait désigner que le drame en gé-
néral. La tragédie et la comédie sont déjà des espèces ; à plus forte
raison le drame pastoral qui , sous la plume du Tasse , n'est à vrai
dire qu'une subdivision de la tragédie , une espèce dans l'espèce.
Rien n'est changé dans le mécanisme théâtral : ce sont d'autres
personnages et d'autres mœurs ; au lieu de héros , ce sont des
demi-dieux. Mais ces personnages et ces mœurs sont du domaine
de la fiction ; et le drame est avant tout une peinture idéale de
( 535 )
mœurs réelles. Le drame pastoral est donc un genre faux , qui ne
peut avoir d'autre valeur que le talent du poëte. Il a eu de la
vogue, parce qu'il avait reçu la consécration du génie ; mais l'œuvre
du Tasse était une brillante exception. Entre les mains de ses imi-
tateurs , le drame pastoral ne devait être qu'un instrument de
désorganisation littéraire , qui précipita la décadence de la poésie
italienne en servant de prétexte à toutes les extravagances du bel
esprit.
Parmi les imitateurs du Tasse , il en est un qui s'est élevé jus-
qu'au génie par un drame trop célèbre pour ne pas trouver place
dans ce rapide aperçu.

Le Pastor fido.

Le Pastor fido de Guarini est compté avec raison au nombre


des chefs-d'œuvre de la poésie italienne; mais c'est une œuvre de
décadence , où l'artifice a déjà remplacé la nature. L'auteur, qui
vivait comme le Tasse à la cour de Ferrare , s'est consumé en vains
efforts pour effacer la gloire de son rival. Des fonctions à la cour, de
nombreuses missions diplomatiques et des procès ruincux, absor-
baient presque tout son temps. J'incline à penser que ce fut un
bonheur pour sa renommée ; car, s'il en avait eu le loisir , il aurait
sans doute essayé la lutte sur le terrain de l'épopée , où il aurait
payé cher sa témérité.
Il se borna à rivaliser dans le drame pastoral , et il réussit , non
pas autant qu'il l'avait espéré , mais assez du moins pour doter
son pays d'un chef-d'œuvre de plus. Il avait une telle confiance
dans ses talents , qu'il fit pour son rival une chose que les plus
généreux ont peine à faire pour leurs amis : il corrigea de sa main
l'édition des œuvres du Tasse. C'est un dévouement bien louable
et qui rachète bien des petites vanités. Il faut s'étonner qu'après
cette preuve apparente de désintéressement, les fumées del'amour-
propre aient empêché Guarini de rendre hommage au génie d'un
poëte dont il reconnaissait la supériorité dans l'épopée, et qu'il
aurait dû proclamer son maître dans la pastorale, en laissant à la
postérité le soin de lui assigner sa place à côté ou au - dessus de
( 534 )
l'immortel auteur d'Aminta. Mais il avait l'ambition de s'élever
plus haut que lui , et la vanité de s'en déclarer l'égal.
N'insistons pas. C'est le travers des poëtes de se donner à eux-
mêmes le brevet du génie. Guarini n'avait que le tort de dire tout
haut ce que d'autres pensent tout bas. Il y a souvent dans la mo-
destie des hommes de lettres plus de calcul que de sincérité. Heu-
reux ceux qui se connaissent assez pour n'avoir pas besoin de se
surfaire , et qui savent trop ce que vaut la gloire pour se laisser
enivrer par des louanges vaines .
Guarini avait une grande qualité : il cherchait la perfection
dans l'art des vers. Comme le Tasse , et plus encore que lui s'il est
possible , il soumit ses œuvres à l'appréciation sévère des premiers
littérateurs de son siècle , avant de les livrer à la publicité. Heu--
reux temps , où les écrivains trouvaient des amis assez éclairés et
assez dévoués pour revoir attentivement leurs écrits , et avaient
cux-mêmes assez conscience de leur art pour se rendre aux justes
observations de la critique ! Guarini consacra presque tous ses
loisirs au Pastor fido qu'il travailla et retravailla sans cesse , pour
arriver à force d'art au naturel, but suprême de l'art , qui a besoin
d'artifice , mais qui s'étudie à le cacher. C'est ainsi qu'il est par-
venu à donner un corps à la fantaisie pure , et une expression
vraie aux plus fausses pensées.
La critique est partagée sur le mérite relatif de l'Aminta et du
Pastor fido. Les uns préfèrent le poëme du Tasse , d'autres celui
de Guarini ; d'autres enfin les placent sur la même ligne. Nous
croyons , nous , que le Tasse , ici comme dans tous les genres qu'il
a abordés , surpasse tous ses contemporains. Non-seulement per-
sonne ne l'a égalé dans le poëme héroïque , mais il reste encore
par ses sublimes canzoni le premier lyrique de son siècle , comme
il en est le premier poëte dramatique par le Torrismondo et
l'Aminta.

Je n'analyserai pas ici le Pastor fido , qui n'est qu'un pot-pourri


dramatique où tous les genres sont mêlés et confondus. Je ne
veux en parler qu'au point de vue moral et au point de vue du style.
Ce drame est plein d'inconvenances et d'indécences tantôt voilées
et tantôt sans voile. Il y a là des nymphes sans pudeur, que le poëte
( 535 )
semble avoir ramassées au coin des rues dans une nuit d'orgie.
Le poëte connaissait son époque. Ce siècle buvait l'immoralité
comme l'eau . Mais c'est travestir étrangement la mythologie que
de faire jouer à des nymphes ce rôle ignoble de comédie éhontée.
Le sensualisme païen n'allait pas jusque-là. Je n'hésite pas à flétrir
ces peintures voluptueuses comme un piége séducteur tendu à la
jeunesse par un poëte coupable , et d'autant plus coupable qu'il
était maître de sa fantaisie , qu'il affichait des prétentions philoso-
phiques et qu'il n'avait pas à peindre des mœurs réelles. C'est un
funeste exemple qui eut et devait avoir des imitateurs. Dans la
comédie , je vois surtout l'influence de la société sur la littéra-
ture ; dans la pastorale de Guarini , je vois surtout l'influence de
la littérature sur la société , et je dénonce des poëtes corrupteurs
qui comme artistes ont droit à l'admiration , mais qui n'ont pas
droit comme hommes à l'estime de l'humanité.
Lorsque Guarini fut envoyé à Rome par la ville de Ferrare ,
pour complimenter Paul V sur son élévation au trône pontifical ,
l'illustre cardinal Bellarmin lui reprocha , dit-on , d'avoir fait plus
de mal à la religion et aux mœurs par son Pastor fido que Luther
et Calvin par leurs hérésies. J'approuve la sévérité de Bellarmin ,
mais je doute que le grand théologien ait formulé un jugement
aussi exagéré. Une hérésie qui brise l'unité de la foi , qui pro-
voque les guerres les plus sanglantes et l'impiété , plus funeste
que la guerre puisqu'elle est la mort de l'âme, ne peut être com-
parée avec les peintures immorales d'un poëme qui n'était pas
conçu du moins dans un esprit d'hostilité à la religion. Que devait
donc penser Bellarmin des comédies de Bibbiena et de Machiavel ,
représentées en cour de Rome devant le sacré collége ? Quel pro-
grès moral s'était accompli dans l'Église catholique à la fin du
seizième siècle ! Le protestantisme avait recrůté la lie du clergé.
L'ivraie s'était séparée du bon grain. Mesurez l'abîme qui sépare
Bibbiena de Bellarmin et vous comprendrez la différence des
temps . C'est sans doute en songeant au succès du Pastor fido que
l'austère controversiste était frappé de l'influence délétère de ce
drame séduisant. On réussit mieux en flattant les vices des hommes
qu'en leur montrant le chemin de la vertu. Mais acheter la gloire
( 556 )
à ce prix, c'est la payer trop cher. Mieux vaut l'honneur dans
l'obscurité que la renommée dans l'infamie !
Je ne comprends pas qu'on puisse comparer le style de Guarini
à celui du Tasse. L'auteur du Pastor fido connaît tous les secrets
de l'art : ses récits ont autant d'élégance que d'entrain ; ses des-
criptions champêtres sont colorées d'une douce lumière ; le dia-
logue , qui souvent se traîne , est parfois très-vif et très-passionné.
Il y a des situations touchantes où le poëte sait remuer la fibre
du cœur; mais au milieu de toutes ses qualités, que d'idées fausses !
que d'affectation! que de surabondance étudiée !
On s'étonne que le poëte soit à l'aise au milieu de tous ces rafli-
nements de style , et qu'il paraisse naturel , alors même qu'il n'est
qu'ingénieux; mais en y regardant de près , on découvre bientôt
l'artifice , et on admire l'artiste plus que le poëte. L'artiste , en
effet , est d'une habileté merveilleuse. Toutes les formes de versifi-
cation lui sont familières , et il passe de l'une à l'autre avec autant
de facilité qu'un virtuose en met à parcourir toutes les gammes
de son clavier. Comme musicien de style , Guarini est à la hauteur
du Tasse. Ses vers , sans être plus mélodieux, se prêtent mieux
encore à l'inspiration musicale. Le Tasse est parfois monotone , et
l'harmonie est plus intérieure. Guarini est toujours varié, et ses
cadences et ses rhythmes accentués , sautillants , saccadés , font
jaillir la note sous les paroles. On croirait lire un drame lyriquc
de Métastase. C'est déjà la même mythologie de cour. La pompe
du spectacle , les chœurs , le ballet du jeu de la Cieca accompagné
du chant et de la symphonie , tout annonce le mélodrame ; il n'y
manque que la main d'un Pergolèse.
Voilà au seizième siècle le drame italien sous toutes ses formes ,
auxquelles on pourrait ajouter encore la création de l'opéra. Qu'on
n'accuse donc pas de stérilité dramatique le siècle de la renaissance
en Italie. L'action y fait défaut , mais non pas l'habileté du méca-
nisme ni la perfection du style.

Nous sommes loin d'avoir donné une idée complète de la fécon-


dité littéraire de ce grand siècle. Que de richesses nouvelles si
nous voulions parcourir les chefs-d'œuvre didactiques imités de
( 337 )
Virgile , mais imités avec indépendance : tels que les Abeilles de
Ruccellai ; la Coltivazione de l'Alamanni, un des plus beaux poëmes
de l'Italie , trop inconnu en France ; la Nautica du savant Bardi ,
célèbre aussi dans l'églogue et le sonnet ; l'Art poétique du Muzio ,
écrit en italien et pour l'Italie ; puis les satires horaciennes de
l'Arioste et de son habile imitateur, Ercole Bentivoglio , intéres-
santes pour l'histoire des mœurs comme pour les perfections du
style; et les emportements juvénalesques de l'Alamanni, banni de
Florence , lançant, comme le Dante , du fond de son exil, l'invec-
tive à sa patrie, et comme lui appelant contre elle la main de
l'étranger pour la délivrer de ses tyrans 1 ; puis la satire burlesque
de Berni et de son école qui n'a rien de commun , pour le style ,
avec les formes triviales et grossières de l'école de Scarron , mais
qui poussa la licence à ses dernières limites ; - je ne parle pas des
satires sans nom de l'Arétin , chefs-d'œuvre de grossièreté, d'effron-
terie et de bassesse, que l'art condamne autant que la morale
enfin les innombrables productions lyriques de cette époque dont
l'énumération serait trop longue ; car un nombre infini de poëtes
de talents divers se sont exercés dans ce genre, qui ne demande
qu'une heure d'inspiration .

CHAPITRE V.

LA POÉSIE LYRIQUE .

Les écrivains les plus éminents de ce siècle ont cultivé avec pré-
dilection le sonnet et la canzone, à l'exemple et à l'imitation de
Pétrarque. Le cardinal Bembo en avait donné la première impul-
sion en ramenant la poésie italienne à l'élégance et à la pureté de
Pétrarque. Le modèle était dangereux ; ceux qui voulurent l'imiter

1 Alamanni invoquait François ler, comme le Dante avait invoqué l'empe-


reur d'Allemagne.
22

( 558 )
pour le fond comme pour la forme ne firent qu'exagérer ses dé-
fauts , sans lui dérober le secret de son style. Mais quelques-uns ,
tels que Molza , Cappello , Muzio , Varchi , Caro, conservèrent assez
d'indépendance d'esprit et assez de puissance d'imagination pour
s'exprimer eux-mêmes en ne demandant à Pétrarque que la per-
fection de sa langue. D'autres eurent le courage de s'affranchir du
joug de l'imitation, et enrichirent la poésie italienne en ajoutant
l'énergie à la grâce pétrarquesque. Casa versa la vigueur dans les
veines de la poésie énervée. Une autre école, l'école napolitaine ,
suivit une direction nouvelle et se distingua par un grand art de
composition. Costanzo , le plus original et le plus habile des poëtes
napolitains , donna malheureusement dans toutes les subtilités
raffinées des poëtes à la mode , et ses nombreux imitateurs , s'au-
torisant de son exemple , peuplèrent le Parnasse de poétiques
extravagances .
Tous ces poëtes venaient échouer contre le même écueil :
l'amour de tête , l'amour non pas idéal , mais idéaliste ; l'amour
sans réalité. En pratique , la plupart étaient très-positifs ; en théo-
rie , c'étaient des amoureux de fantaisie , analysant les perfections
imaginaires de leurs dames , et, dans leurs abstractions sentimen-
tales , faisant voltiger l'âme aimante sur toutes les tresses des che-
veux , comme sur tous les traits du visage de la femme aimée ,
pour se reposer au balcon de ses yeux. De là elle embrasait de ses
rayons de flamme le cœur aimant qui se fondait comme la cire au
soleil. Puis , pénétrant au sein de l'âme aimée , le poëte, car je ne
dis pas l'amant , le poëte , veuf de son âme et de son cœur, était
mort et ne vivait plus que dans l'âme de celle qui l'avait converti
en un brasier dont il ne restait plus que la cendre. C'est là le fond
de tous ces sonnets langoureux , où les mots jouent ensemble dans
un cliquetis de phrases qui brillent sans échauffer. Faut - il en
vanter la forme? La langue est belle sans doute, mais qu'est-ce
que le style quand il ne vient pas du cœur ? On cherche l'homme
et l'on ne trouve le plus souvent que l'auteur : voilà l'impression
générale que laissent les productions lyriques du seizième siècle.
Guarini , qui s'est également exercé dans ce genre, y apparaît
avec les qualités , mais aussi avec les défauts exagérés encore de
C
( 339 )
son Pastor fido. Deux autres poëtes , Guidiccioni et Alamanni
sont sortis de l'ornière commune pour déplorer les malheurs de
l'Italie , reine découronnée qui rampait comme une esclave aux
pieds des tyrans. Mais c'est encore à Torquato Tasso qu'appar-
tient le sceptre du lyrisme.
Dans ce genre, le Tasse hérita de son père la noblesse de l'expres-
sion , l'harmonie du style et la libre imitation des anciens. Rarement
il atteignit la perfection , parce qu'il ne songeait pas à faire des
chefs-d'œuvre lyriques. Ses sonnets et ses canzoni n'étaient que
des distractions d'esprit ou des pièces de circonstance. Mais il est
toujours inspiré , et aux qualités paternelles il ajoute l'élévation
des idées et la chaleur du sentiment. Bernardo avait pris Horace
pour modèle ; Torquato eut l'ambition de suivre le vol de Pindare.
Aussi mit-il plus de grandeur dans la canzone que tous les poëtes
de l'Italie , sans en excepter Pétrarque. Comme tous les poëtes
lyriques de son temps , il célébra l'amour ; ses odes érotiques tien-
nent parfois d'Épicure plus que de Platon. Mais il a célébré aussi
des héros , les héros de la tiare, ėt a semé le germe de l'ode sacrée
dans de pieux cantiques. Le Tasse pouvait être le David de l'Italie ,
si son siècle ne l'avait détourné de sa voie , en faisant de l'amour
profane le seul diapason de la lyre. L'amour divin trouva pourtant
un digne interprète, et c'est à une femme qu'en revient la gloire.

Vittoria Colonna. Le goût de la poésie était si général parmi


les hautes classes de la société dans l'Italie du seizième siècle , que
l'on a compté jusqu'à cinquante femmes-poëtes. Plusieurs se sont
illustrées presque à l'égal des plus grands noms. Veronica Gam-
bara , Gaspara Stampa , surnommée la Sappho de son siècle , Tullia
d'Aragona , femmes de haute naissance , se sont immortalisées en
chantant leurs amours. Mais la plus célèbre de ces muses de la
grâce et de la poésie , est cette Vittoria Colonna , aussi distinguée
par ses vertus que par ses talents ; Vittoria Colonna , l'idéal de
Michel-Ange , autre Béatrice de ce Dante du pinceau et des arts
plastiques , autre Laure de cet autre Pétrarque , lequel tenait la
plume de la même main qui avait conçu et exécuté le tableau du
Jugement dernier, la statue de Moïse et le Dôme de Saint-Pierre ,
( 540 )
trois immortels chefs - d'œuvre dans trois genres différents , dont
un seul suffirait à égaler l'auteur aux plus grands génies de tous
les siècles.
Nous ne sortirons pas du scizième siècle sans déposer notre
humble hommage aux pieds de Vittoria , figure angélique , la plus
pure et la plus divine qu'ait produite l'Italie. Deux grands poëtes
avaient été proclamés divins : le Dante et l'Arioste ; encore n'était-ce
qu'après leur mort. Vittoria mérita , pendant sa vie , cette apo-
théose. Et quand on songe que l'Arétin aussi s'était divinisé dans
l'admiration de ses contemporains , on reconnaît qu'il y avaitalors ,
comme il y a dans tous les siècles , deux sociétés distinctes : la Cité
de Dieu et la Cité de Satan . Malheureusement la dernière était
de beaucoup la plus nombreuse et se recrutait jusqu'au pied des
autels. Mais , grâce à Dieu , nos regards peuvent se reposer sur
une céleste apparition. Vittoria , fille du ciel , elles furent bénies
les entrailles qui t'ont portée ! La famille à qui tu dois ta naissance
est célèbre dans les fastes de la noblesse italienne , mais combien
tu l'as ennoblie par ta grande âme et ton cœur généreux ! L'ange
de la poésie et de la vertu a touché de son aile ton génie au ber-
ceau. Les grâces avaient paré ton front candide et dans tes yeux
luisait le signe des élus. Jamais un souffle impur ne traversa ton
âme , et le vice lui-même se purifiait en paraissant devant toi.
Ah ! si l'amant de Laure avait pu te chanter, le chœur des anges
eût fait silence pour écouter sa lyre! Qu'il fut heureux celui qui
te donna sa main ! Qu'il fut heureux ton d'Avalos , lorsque , reve-
nant de la guerre couronné du laurier vainqueur, il retrouvait
une épouse fidèle assise à son foyer, pleurant en vers sublimes
l'absence de son mari ,et , fière de presser un héros dans ses bras ,
se consacrait à célébrer sa gloire ! Que tu tremblais , Vittoria, en
pensant aux dangers que courait ton époux sur les champs de
bataille! Comme tu gémissais sur son sort et le tien , quand, à
Ravenne , il fut fait prisonnier ! Et lui, pour consoler sa tendre
amie et tromper les ennuis de la captivité, il écrivait un dialogue
sur l'Amour, adressé de Milan à la moitié de son cœur. Le temps
des dernières épreuves et de la suprème séparation approchait
pour toi , pauvre femme ! La lyre ne fléchit pas le sort ; Orphée
(541 )
eut beau charmer les dieux dans les enfers ; il n'en ramena pas son
Eurydice.
Frappé d'un coup mortel sur les champs de Pavie, d'Avalos sur-
vécut une année à ses blessures. Pour le détacher de l'Espagne ,
les princes de l'Italie lui offraient la couronne de Naples. L'ambi-
tion, unie à la voix du patriotisme, disait à la noble épouse :
<<
-Accepte , Vittoria , tu seras reine , et le plus beau joyau de l'Italie
sera ton diadème. » Mais Vittoria , n'écoutant que la voix de l'hon-
neur , écrivait à son époux : « Souviens-toi de la vertu , qui t'élève
au - dessus de la fortune et des rois. Ce n'est point la grandeur des
États ni les titres qui font la gloire; c'est par la vertu seule que
s'acquiert l'honneur, qu'il est beau de transmettre sans tache à ses
descendants. » Mais la dernière heure est venue ; au lieu d'une cou-
ronne , préparez un cercueil, car d'Avalos va mourir. Il était loin
d'elle , hélas ! et sa main n'a pu lui fermer les yeux. Elle se ren-
ferma dans le deuil de son cœur, pour pleurer l'époux qu'elle avait
perdu et pour chanter ses exploits à la guerre. L'élégie et l'ode
héroïque jaillirent tour à tour de ses doigts harmonieux.
Jeune encore , ses vertus , son génie , ses malheurs rendaient sa
beauté sacrée ; et de grands princes aspirèrent à sa main. Aucun
d'eux ne réussit à lui faire oublier d'Avalos. Elle lui resta dévouéc
à la vie , à la mort, et fut le plus parfait modèle de la fidélité con-
jugale. Durant sept ans, sa muse éplorée redit à l'Italie ses regrets
et la gloire d'un époux mort au champ de l'honneur. « Si Alexan-
dre cût été contemporain de Vittoria, dit l'Arioste dans le Roland
furieux , il n'aurait pas désiré d'autre muse pour chanter ses
exploits , et n'eût point envié la trompette d'Homère , qui célébra
ceux d'Achille. >>>
Quand le temps , ce grand médecin de l'âme , cut amorti ses
douleurs , elle tourna vers Dieu ses pensées , et l'Italie eut aussi
son David sur les marches d'un trône. Elle fut la première qui
publia un recueil de poésies sacrées , rime spirituali , empreintes
d'un mysticisme élevé, quoique souvent trop subtile. Le cœur de
la femme relevée de son abaissement par le christianisme , reli-
gion d'amour , est un vase d'élection où les eaux de la grâce de-
vaient couler abondantes et pures, pour se répandre dans le sein de
( 342 )
l'humanité dont elle est la mère. Vittoria fut le modèle des poëtes
sacrés de l'Italie comme elle avait été le modèle de l'épouse chré-
tienne. Type accompli des filles d'Ève et de la femme forte de
l'Évangile , son nom retentit dans les divins concerts des enfants
de la lyre; et si elle avait vécu dans les siècles de la mythologie ,
elle eût mérité des autels.
Pourquoi faut-il que le goût du siècle pour la recherche et les
jeux de mots ait aussi gâté son style , et qu'il y ait plus d'art que
de nature dans les vers de cette femme inspirée , dont le cœur était
plus grand encore que l'imagination! Je ne sais par quelle fatalité ,
les imitateurs de Pétrarque , ceux-là mêmes qui , comme Vittoria
Colonna , ont conservé sa pureté , son élégance et sa grâce en y
ajoutant une force et une gravité toutes viriles , n'ont pu éviter son
imagination raffinée en matière de sentiment , et ont poussé la fan-
taisie jusqu'à faire douter de la sincérité de leur émotion. Il faut
y voir autre chose encore que l'écueil inévitable de l'imitation :
c'est un tour d'esprit particulier à l'Italie, c'est un défaut national.
Quand l'Italien prend la plume pour chanter ses impressions , il
imagine plus qu'il ne sent , et la fantaisie est toujours de moitié
dans les combinaisons de sa pensée.
Voilà la poésie au siècle d'or de la littérature italienne. Quand
on considère dans leur ensemble les grandes œuvres et les grands
poëtes de cette époque féconde , on reste ébloui de tant de magni-
ficence , et si la morale et le goût nous autorisent à faire nos ré-
serves , l'art nous oblige à proclamer ce siècle , non - seulement le
plus grand de l'Italie , mais le plus grand de l'Europe moderne dans
le domaine de l'imagination. Si le dix- septième siècle en France
s'éleva plus haut dans le drame,il lui resta de beaucoup inférieur
dans les deux genres les plus poétiques : l'épopée et le lyrisme.
( 543 )

QUATRIÈME SECTION.
LE SIÈCLE DE SEICENTISTI.

CHAPITRE Ier.

SITUATION POLITIQUE .

L'éclat dont avait brillé la poésie au siècle de Léon X disparut


avec la génération des grands poëtes qu'avait formés le siècle pré-
cédent. Depuis la fin du seizième siècle jusqu'à Métastase , c'est-
à-dire pendant un espace de cent et cinquante années , le génie
italien fut couvert d'un nuage. On eût dit que la poésie , émue des
malheurs du Tasse , s'était ensevelie avec lui dans sa prison. Ce
fut , en effet , dès cette époque que s'établit le règne du mauvais
goût qui corrompit la plupart des productions du dix-septième
siècle , le plus stérile de l'Italie. Les auteursde ce temps , Seicen-
tisti , sont flétris par les Italiens eux-mêmes , jaloux de leur gloire
littéraire. Nous pouvons donc , sans blesser aucune susceptibilité
nationale , revendiquer les droits du bon sens et de l'art, et, sous
les brillants dehors d'une pompe affectée , montrer l'indigence de
la pensée et du cœur.
On se demande comment ce pays a pu tomber tout à coup dans
une si complète décadence , après un siècle si fécond : c'est la faute
des événements .
Après avoir été le théâtre de la rivalité sanglante des deux sou-
verains les plus puissants de l'Europe , qui se disputaient sur son
( 544 )
sein l'empire du monde, l'Italie , asservie à la maison d'Autriche ,
vit s'éteindre les dernières lueurs de sa liberté mourante. De
quelle liberté pouvaient jouir les peuples soumis au joug de l'Es-
pagne ? La pensée , sous toutes ses formes , était emprisonnée dans
un cercle de fer; elle n'en sortait que pour le bûcher. L'inquisi-
tion espagnole était un épouvantail suspendu comme une épée de
Damoclès sur la tête des peuples. On n'avait de choix qu'entre
l'éloge et le silence. Il fallait sans se plaindre subir la servitude
ou consentir à encenser la tyrannie.
Tout patriotisme était séditieux ; la pitié même pour les plus
nobles victimes de l'intolérance politique ou religieuse était une
révolte. Pour l'Espagne , il s'agissait moins d'étouffer l'hérésie que
de consolider sa puissance : les intérêts de la politique passaient
avant ceux de la religion. Aussi le pape lui-même était-il menacé ,
quand il montrait quelque velléité d'indépendance. Le concile de
Trente , que le gouvernement espagnol imposait aux autres na-
tions pour trouver prétexte à s'immiscer dans leurs affaires , il en
faisait bon marché pour lui-même. La religion n'était done, aux
yeux de ces souverains catholiques , qu'un instrument de domina-
tion : instrumentum regni. Il était aussi dangereux d'élever la voix
pour défendre l'Église que pour la combattre. On a surnommé
l'époque de la convention le règne de la terreur. L'histoire aurait
le droit d'infliger ce nom au régime espagnol en Italie non moins
que dans les Pays-Bas. Le royaume de Naples , gouverné par des
vice-rois , était devenu un repaire de brigands au service du pou-
voir qui leur assurait l'impunité. Les citoyens ne recueillaient pas
même les bénéfices du despotisme : il n'y avait plus pour eux de
sécurité. Trois fois ce malheureux pays , soulevé d'indignation ,
tenta de briser ses fers , mais partout la trahison déconcertait le
patriotisme. La Lombardie immobile, mais frémissante , avait les
yeux tournés vers le Piémont, avant-garde de l'Italie au pied
des Alpes , qui épiait , l'arme au bras , l'occasion d'arracher, lam-
beaux par lambeaux , la Péninsule à la maison d'Autriche. Les
prétentions de la maison de Savoie ne datent pas de ce siècle.
L'esprit de conquête était dans ses mœurs comme dans sa situa-
tion. La destinée des peuples leur suscite tôt ou tard des vengeurs.
( 545 )
La république de Gênes était également soumise à l'influence de
l'Espagne. Venise était libre , mais elle achetait la liberté par le
silence. Florence et Ferrare étaient deux foyers éteints d'où ne
rayonnait plus la lumière du génie. Les dues de Toscane trem-
blaient de donner de l'ombrage à l'Espagne.
Depuis la mort d'Alphonse II, le duché de Ferrare appartenait
à l'Église. La célèbre maison de Gonzague avait expié dans le sang
ses sympathies pour la France , et marchait à sa ruine par des
sentiers immondes. Les dues de Parme de la maison Farnèse , à
l'exception du prince Alexandre , un des plus grands capitaines
de l'époque , furent des tyrans de la pire espèce , des souverains
corrompus et incapables , les derniers des hommes s'ils n'étaient
pas nés sur un trône. Quelques-uns pourtant , amis des arts, favo-
risèrent l'essor de l'opéra , et c'est un service dont il faut leur
savoir gré. Les princes de la maison de Savoie , bien supérieurs
sans doute par le caractère à tous ces misérables souverains dont
le bras efféminé ne pouvait pas plus soutenir le sceptre que l'épée ,
les dues de Savoie , Macédoniens de l'Italie , à la tête de leurs vail-
lants montagnards , jouaient sans cesse leur couronne au jeu des
batailles , et faisant alliance avec la fortune , ajoutaient de nou-
veaux fleurons à leur couronne , mais ce n'étaient pas ceux de la
poésie. C'est de la poésie territoriale écrite en caractères de sang
qu'il fallait à ces futurs conquérants de la Péninsule.
Voilà où en était l'Italie au dix-septième siècle. Que pouvait-on
espérer de la poésie , quand les plus hautes sphères de la pensée
lui étaient interdites; quand la corruption des mœurs , conséquence
du despotisme qui tarit la source des généreuses passions de l'àme ,
avait énervé ce peuple déjà si naturellement porté à l'indolence ;
quand enfin l'énergie des convictions ne venait pas le réveiller de
son sommeil d'esclave aux pieds de ses tyrans subalternes , étonnés
sans doute de tant de patience à supporter la servitude? Les poëtes
crurent suppléer à la stérilité du fond par les richesses de la
forme , et l'on vit se renouveler les tours de force acrobatiques
des siècles de décadence : on fit danser les mots sur la corde
tendue de l'imagination. Les hyperboles extravagantes , les anti-
thèses recherchées, les pointes d'esprit, les rapprochements forcés,
( 346 )
les jeux d'expression à la manière des Espagnols 4, la musique du
langage enfin , remplacèrent l'idée absente. L'idéal du style fut de
mettre chaque mot sur l'entlume pour lui faire rendre un son
éclatant et faire saillir aux yeux une vive étincelle.

CHAPITRE II .

LE CHEVALIER MARINI .

Marini fut le chef de cette école du mauvais goût importé par


lui d'Espagne en Italie. Si Marini était né à Turin, il aurait pu
chanter la guerre ; s'il était né à Rome , il aurait pu chanter Dieu ;
s'il était né à Florence , il aurait pu , comme plus tard Filicaia ,
chanter la patrie ou s'inspirer du moins du mâle génie des Toscans ;
mais il était né sous le ciel voluptueux de Naples et , fou de sens
rassis , il chanta l'amour , l'amour mythologique, l'amour sans
passion, excepté celle de l'antithèse et des jeux de mots.
Il écrivit un poëme épico- romanesque en vingt chants , un
poëme plus long qu'aucun de ceux que produisit l'Italie 2, sur les
amours de Vénus et d'Adonis. Il a composé bien d'autres poésies
lyriques , pastorales et satiriques , mais c'est à l'Adonis qu'il dut
sa grande renommée en Italie aussi bien qu'à l'étranger. Il ne faut
pas demander si ce poëme est intéressant, l'humanité n'y est pour
rien. Que nous importe, à nous , ces faits et gestes des divinités
de la Fable , où l'on ne sent jamais battre un cœur ? C'est un ca-
nevas à broderies , voilà tout. On n'y trouve pas plus d'actions
héroïques que de sentiments nobles ; tout est sacrifié à la pein

1 C'est à toutes ces conceptions raffinées que les Italiens ont donné le nom
de concetti , qui , dans leur pensée , n'était pas pris en mauvaise part. C'est
l'équivalent des conceptos de l'Espagne.
2 Il contient plus de quarante-cinq mille vers .
( 347 )
ture et à l'effet musical. Rien de réel que la fiction. Le seul attrait
possible est dans le talent de l'auteur, dans l'art qu'il a mis à co-
lorer tous ces tableaux de fantaisie. Sous ce rapport , il n'y a pas
moins à louer qu'à blâmer. L'art de Marini est aussi merveilleux
qu'il est puéril. Nous sommes au siècle des beaux- arts , ne l'ou-
blions pas.
Marini était peintre et musicien de style. Il savait broyer et
nuancer les couleurs sur sa riche palette, et faire surgir sur la
toile de froides mais brillantes créations ; il savait, habile instru-
mentiste , exécuter sur un thème très-simple des variations infi-
nies. Il possédait une imagination rare. Sous sa plume , les images
accourent en foule. En certains endroits , chaque mot est un ta-
bleau. Malheureusement , le dessin manque de précision , et le
poëte , qui ne sait pas choisir, jette les couleurs à profusion sans
songer à fixer les contours des objets. Marini a beaucoup d'ana-
logie avec Ovide. C'est la même facilité, la même richesse , la même
harmonie de style. Seulement dans Ovide on trouve un homme ;
dans Marini on ne trouve que l'artiste. Mais comme l'artiste devait
être doué pour jouer ainsi avec les mots , et les mettre partout en
saillie sans arrêter l'intarissable flot des images qui semblent
couler de source sans l'intervention de la volonté ! C'est abuser
étrangement du langage sans doute que de ne l'employer qu'à
chatouiller les sens , sans éveiller dans l'esprit aucune idée élevée ,
dans le cœur aucun noble sentiment. Poëte , si vous n'avez rien à
dire à notre âme , et si votre art se borne à parler aux yeux par
l'éclat des couleurs et à l'oreille par l'harmonie des sons , quittez
la plume pour le pinceau ou jouez-nous vos fantaisies sur un cla-
vier sonore. Nous préférons la toile à vos froides images et les ac-
cords des instruments à la musique monotone de vos vers sans
entrailles .
L'Adonis est une œuvre indigeste et ennuyeuse , et je plains
ceux qui ont eu le courage de la lire jusqu'au bout. Cependant ,
au milieu de ces interminables descriptions amoureuses , pleines
d'afféterie et de langueur, que de perles à glaner ! Quelle mélodie
surtout dans ces vers si doux à l'oreille! Écoutez plutôt , c'est la
mort d'Adonis , tué par un sanglier qui , croyant caresser, dit
( 348 )
l'auteur, l'ivoire amolli de ce beau corps, plus blanc que la neige ,
y imprime ses dents cruelles :

O come dolce spira e dolce langue!


O qual dolce pallor gl'imbianca il volto !
Horribil nò , che nell horror, nel sangue
Il riso col piacer stassi raccolto.
Regna nel ciglio ancor voto ed essangue
E trionfa negli occhi amor sepolto .
E chiusa e spenta l'una e l'altra stella
Lampeggia , e morte in si bel viso è bella .

« O comme doucement il expire et doucement il languit! Quelle


douce pâleur blanchit son visage ! Rien d'horrible ; car avec l'hor-
reur et le sang , le rire et le plaisir se trouvent réunis. Sur ses
paupières vides et privées de sang, et dans ses yeux l'amour ense-
veli règne et triomphe encore. Et fermée et éteinte , l'une et
l'autre étoile brillent encore, et la mort, dans un si beau visage ,
est belle. » Voilà la traduction littérale. Confrontez l'harmonie
des deux langues.
Pour intéresser ses lecteurs , le poëte avait introduit dans son
poëme des épisodes sur les événements contemporains. Mais c'est
toujours l'artiste qui parle, jamais l'homme ni le citoyen. Et quand
on juge à distance tout ce fatras mythologique , on gémit sur le
sort d'un peuple qui semble avoir oublié tout son passé glorieux
et ses hautes destinées, pour s'endormir ainsi dans les bosquets de
Cythère et d'Idalie , pendant que la patrie était dans les fers et
que l'étranger, comme un vampire , suçait le sang de ses malheu-
reux fils. Au point de vue moral, il est inutile de dire que l'Adonis
respire le sensualisme païen le plus énervant. Mais en fait de ta-
bleaux licencieux , l'Italie en a vu bien d'autres au seizième siècle .
La mythologie était un terrain neutre sur lequel on pouvait s'es-
crimer sans danger.
Une erreur sur les travaux d'Hercule provoqua contre Marini
les plus sanglantes querelles. Tous les écrivains d'Italie prirent
part à la lutte pour défendre ou pour combattre le poëte. Un feu
croisé d'injures s'engagea de toute part. On ne se borna pas à
( 549 )
cette guerre de plume; Marini faillit être victime de la haine d'un
rival qui , armé d'un fusil , tira sur lui dans les rues de Turin. Un
courtisan de Charles-Emmanuel Ier reçut la décharge. Marini s'in--
terposa , dit-on , en faveur du coupable qui , pour le récompenser ,
l'accusa d'avoir attaqué le prince dans un poëme satirique. Le
poëte fut jeté en prison et n'en sortit qu'après avoir prouvé qu'il
ne connaissait pas le duc de Savoie au moment où avait paru le
poëme incriminé. C'est à ces misérables querelles que les Italiens ,
à cette époque , consumaient leur activité. En quittant Turin, où
Charles - Emmanuel l'avait fait chevalier , Marini se rendit en
France , à la cour de Maric de Médicis, qui le combla de ses fa-
veurs . C'est à Paris qu'il composa son Adonis, qui souleva un nou-
vel orage en Italie. Marini se défendit lui-même avec une extrême
violence , et ses admirateurs mirent tant de fiel dans leurs attaques
que leur plume fut convertie en stylet. Son dernier voyage en
Italic ne fut qu'une longue ovation. Il entra à Rome comme un
triomphateur. Voltaire ne fut pas accueilli avec plus d'enthou-
siasme à Paris le jour de la représentation d'Irène.
O gloire humaine ! qu'on a raison de t'appeler fumée. Ceux qui
t'ont cherchée loin de Dieu, en flattant les vices de leur siècle , que
diraient-ils s'ils pouvaient aujourd'hui sortir de leur tombeau ? Le
monde en a déjà bien vu et il en verra encore de ces brillants
météores dont l'éclat ne survit pas à la popularité d'un jour : c'est
le sort de la plupart des poëtes à la mode dans les temps de déca-
dence. Marini a été gâté par son siècle. S'il était né quarante ou
cinquante ans plus tôt, il eût été l'émule de l'Arioste et du Tasse;
l'Italie cût vu un second triumvirat de génie non moins éclatant
que celui du quatorzième siècle , et le monde compterait un grand
poëte de plus , au lieu d'un habile et fécond versificateur.
L'influence de Marini fut fatale à la France et à l'Espagne non
moins qu'à l'Italie. Au dix-septième siècle , il fut considéré par
les Italiens , non-seulement comme le premier de leurs poëtes ,
mais comme le premier de l'Europe. L'Espagne , amoureuse de
l'hyperbole et des raffinements du style , devait aimer Marini. II
fut pris pour modèle , et les Espagnols qu'il imita, l'imitant à leur
tour, portèrent ses défauts jusqu'à l'extravagance. En France , il
( 350 )
excita un engouement qu'on aurait peine à s'expliquer chez un peu-
ple de bon sens, si l'on ne savait quelle puissance a surlui l'empire
de la mode. L'Italie , pour la seconde fois , était couronnée sur le
trône de France , en la personne de Marie de Médicis. La cour exal-
tait Marini. L'aristocratie française pouvait-elle échapper à cette
séduction ? Quand la reine rencontrait le poëte dans les rues de la
capitale, elle arrêtait devant lui sa voiture. Son nom était acclamé
dans tous les cercles littéraires de la haute société. L'hôtel Ram-
bouillet en avait fait le type du bel esprit. Nous verrons , dans la
suite , le mauvais service que ce poëte rendit à la littérature fran-
çaise, et nous comprendrons alors la mission régénératrice du
grand esprit qui ouvrit la carrière à la poésie du grand siècle , en
montrant aux poëtes le chemin du bon sens , et en leur donnant
un public pour applaudir à leurs efforts.
Les succès de Marini suscitèrent en Italie un troupeau servile de
maladroits imitateurs , qui poussèrent jusqu'au ridicule les pré-
ciosités du modèle. Pour eux les jeux de mots étaient le dernier
échelon du talent. Il n'y a pas l'ombre d'une idée dans leurs écha-
faudages d'expressions prétentieuses , dans leurs puérils accouple-
ments de mots de figure semblable et de sens différent. Quelques-
uns de ces funambules littéraires furent élevés , au dix-septième
siècle, sur le pavois de la renommée à l'égal des plus grands poëtes.
Aujourd'hui , le bruit de leur nom s'est éteint : ils dorment d'un
sommeil paisible ; ne les réveillons pas. On ne doit ressusciter les
morts que pour l'édification des vivants. Ceux-ci n'ont rien à nous
apprendre.

Achillini.- Il en est un pourtant qu'il faut citer, pour montrer


en quelle estime les hommes de bon sens doivent tenir les Mari-
nistes. Dans un sonnet , adressé au cardinal Richelieu , Achillini
s'écriait :

Sudate , o fochi! a preparar metalli.


Suez , ô feux ! préparez des métaux.

En ce temps-là , la France admirait beaucoup ces jolies choses.


( 551 )
Mais voici bien une autre merveille. C'est un madrigal du même
auteur qui peut passer pour le modèle des concetti.

Col fior de fiori in mano ,


Il mio Lesbin rimiro ,
Al fior respiro , e'l pastorel sospiro .
Il fior sospira odori ,
Lesbin respira ardori ,
L'odor dell' uno odoro ,
L'ardor dell' altro adoro ,
Ed odorando ed adorando i sento
Dal odor dal ardor ghiaccia è tormento.

Traduisons en vers , on comprendra mieux la puérilité du jeu


de mots :
La fleur des fleurs à la main
Je contemple mon Leshin ,
La fleur je respire
Pour le pasteur je soupire.
La fleur soupire des odeurs ,
Lesbin respire des ardeurs ,
L'odeur de l'une j'odore ,
L'ardeur de l'autre j'adore ,
Je sens , odorant , adorant ,
Par l'odeur et l'ardeur la glace et le tourment.

Les précieuses de l'hôtel Rambouillet trouvaient cela charmant.


Si Boileau et Molière n'y avaient mis bon ordre, que serait
devenue la poésie française au siècle de Louis XIV ? L'école de
Marini , hâtons-nous de l'ajouter pour l'honneur de la poésie, ne
fut pas seule en possession de la renommée au dix-septième siècle
en Italie.
( 352 )

CHAPITRE III.

CHIABRERA .

Un homme qui cut l'ambition d'ètre le Colomb de la poésie


en ouvrant à l'art des voies nouvelles , Chiabrera de Savone ,
suivit les traces d'Anacréon et de Pindare. Il est le créateur de
l'ode italienne et le chef de l'école pindarique. Aucun poëte , à
l'exception du Tasse, ne s'était senti assez d'haleine pour s'élever
vers les hautes sphères où l'aigle de Thèbes dirigeait son vol au-
dacicux. La poésie lyrique italienne depuis Pétrarque avait tou-
jours eu plus de grâce que d'élévation , plus de douceur que
d'énergie , plus d'élégance que de majesté ! Chiabrera lui apprit à
parler grandement des grandes choses. Nul n'a donné plus de
richesse et plus d'éclat à ses images , plus de fougue à ses élans ,
plus de variété à ses formes métriques. Le profond sentiment de
l'harmonie dont il était doué lui fit approprier les rhythmes de la
langue italienne aux différents mouvements de la pensée et au
savant désordre de la muse thébaine. Ses dithyrambes sont con-
sidérés comme des modèles de noble délire poétique. Il n'a pas
moins réussi en imitant Anacréon que Pindare. L'habile critique
Crescimbeni le fait l'égal du vieillard de Théos pour la vivacité ,
la délicatesse et la grâce. C'est un jugement exagéré. On peut être
l'émule d'Anacréon et de Pindare , mais on n'a pas le génie de ces
poëtes en les imitant. Anacréon seul est au niveau d'Anacréon ,
comme Pindare seul est à la hauteur de Pindare. La grâce de l'un
et l'énergique concision de l'autre sont également inimitables.
Cela ne tient pas uniquement à la langue ; cela tient aussi et sur-
tout à l'originalité , à l'individualité du poëte.
Chiabrera a chanté l'amour dans ses odes anacréontiques ; il a
célébré les héros et la religion dans ses odes pindariques. On doit
regretter qu'il puise la plupart de ses images dans l'arsenal de la
mythologie. C'est pour mieux imiter ses modèles sans doute. Mais
( 555 )
c'est précisément en cela qu'éclate le défaut d'originalité. Si Pin-
dare avait eu à célébrer, au lieu de quelque lutteur obscur et sans
naissance , des princes dignes des chants de la lyre, les cût-il en-
veloppés d'un nuage d'encens mythologique , pour faire planer şur
leurs têtes des souvenirs traditionnels et religieux empruntés à
leur ville natale? et s'il avait vécu au dix - septième siècle , est- ce
à la fontaine de Dircé ou aux sources chrétiennes qu'il eût de-
mandé l'inspiration ? Mais le poëte de Savone suivait les erre-
ments de son siècle , où , faute de poésie, on recourait à la fable
pour embellir ou transformer la réalité vulgaire. Les princes dont
Chiabrera célébrait les louanges méritaient peu l'admiration : il
fallait se monter la tête pour simuler l'enthousiasme ; il fallait
être homme d'imagination plutôt qu'homme de cœur. Tel était
Chiabrera. Son style et ses vers sont plus grands que sa pensée.
Une qualité essentielle cependant lui a manqué : la pureté du
langage , qui ne se concilie guère avec la hardiesse des figures .
Les idiotismes grecs convenaient peu à la langue italienne , fille
du Latium. Sous ce rapport, il eût été plus logique de prendre
Horace pour modèle, comme l'avait fait Bernardo Tasso. Chiabrera
n'a pris d'Horace que l'ironie enjouée de ses épîtres satiriques , où
il badine en épicurien avec les vices de son temps. Les odes pinda-
riques et anacréontiques portent aussi , mais seulement par in-
tervalle , le cachet du dix-septième siècle. Il est à remarquer que
la plupart des poëtes qui tombèrent dans l'affectation des Seicen-
tisti appartiennent autant au seizième qu'au dix-septième siècle ;
ce qui prouve que la corruption du goût date de l'époque même
du Tasse . Guarini était né en 1557 ; Marini en 1569. Chiabrera ,
qui avait vu le jour au milieu du seizième siècle (1552) , prolongea
sa vie jusqu'en 1657. Il est de l'âge d'or par ses grandes qualités ,
et de l'âge de la décadence par ses défauts. Je ne sais si aucun poëte
a jamais écrit plus de vers que lui. Il a laissé de nombreux essais
mélodramatiques par lesquels il préludait à l'opéra , des ouvrages
religieux en vers et en prose , enfin cinq épopées badines sur le ton
de l'Arioste ; mais c'est la poésie lyrique qui a sauvé sa mémoire .
Ce siècle avait la manie des épopées , et aucun genre ne conve-
nait moins au caractère servile et aux mœurs grossières de ces
23
( 354 )
temps malheureux. Un seul des imitateurs de Chiabrera a eu la
main heureuse dans le choix de son sujet. La Conquête de Grenade
de Graziani , malgré ses défauts de composition et de style, est, au
jugement de Salfi , le meilleur des poëmes héroïques depuis la
Jérusalem , et c'est à l'intérêt du sujet plus qu'au talent de l'auteur
qu'il doit cette supériorité relative.
L'école de Chiabrera devait inévitablement tomber dans l'exa-
gération. Il faut avoir le vol de Pindare pour ne pas se brûler les
ailes en approchant du soleil :
Quisquis Pindarum studet æmulari
Ceratis ope Dædalea
Nititur pennis , vitreo daturus
Nomina ponto.....

Toutefois , les poëtes de cette école l'emportèrent sur ceux de


l'école rivale , et , au dix-huitième siècle , détrônèrent les Mari-
nistes dans l'estime et l'admiration de l'Italie.
Nous allons voir une véritable restauration de la poésie, inspirée
par les exemples de Chiabrera. Deux hommes , formés à l'école du
grand imitateur de Pindare , ont égalé, surpassé même , le poëte
de Savone .

CHAPITRE IV.

LES RESTAURATEURS DE LA POÉSIE AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

Filicaia et Guidi.

Le plus illustre de ces deux poëtes et le plus indépendant fut le


sénateur florentin Filicaia. Seul de tous les poëtes italiens du dix-
septième siècle , il chanta la patrie ; et sa muse fière fit tressaillir
dans leur tombeau les vieux défenseurs des libertés nationales . Ce
que l'homme a de plus cher après Dieu , c'est la patrie. Quand
l'âme du poëte se fait l'écho de ses douleurs , un cri lui répond
dans les entrailles de l'humanité , et un applaudissément universel
salue le poëte assez courageux pour élever la voix au sein de l'op-
( 355 )
pression. Disons-le pourtant : la servitude est moins lourde et
moins amère à qui peut jeter ainsi dans les fers un cri d'espé-
rance et d'amour. Un peuple est à moitié sauvé quand la tyrannic
est impuissante à arrêter sur ses lèvres l'explosion du patriotisme.
Mais ce n'est pas seulement la patrie qui fit l'objet des chants de
Filicaia , ce fut aussi la religion. L'une peut-elle aller sans l'autre ?
Qui donc aime son pays et n'aime pas le Dieu de ses pères ? Ne
croyez pas à ces déclamateurs enivrés de jactance qui font parade
de leur patriotisme et à qui Dicu ne parle pas au fond du cœur ,
ni dans la nature ni dans ses temples. Les traditions religieuses
font partie des traditions nationales. Malheur au peuple qui les
sépare ! Filicaia confondait dans un même amour l'Italie et l'Église ,
ces deux mères de la civilisation moderne.
Une guerre renouvelée des croisades , mais où l'Europe , comme
au temps de Charles-Martelet de Charlemagne , avait à se défen-
dre de la plus injuste agression, menaçait les chrétiens d'un cata-
clysme effroyable. Les Turcs , maîtres de Constantinople et déjà
répandus sur le Danube , allaient déborder l'Allemagne et planter
le croissant sur les murs de Vienne. L'empereur Léopold Ier et le
duc Charles de Lorraine , après une héroïque défense , désespé-
raient de la victoire , quand Jean Sobieski , à la tête de ses braves
Polonais , força l'armée ottomane à lever le siége de Vienne et à
repasser le Bosphore. Jamais guerre plus légitime ne fut couronnée
d'un plus brillant succès ; jamais gloire plus pure n'orna le front
d'un conquérant. Sobieski , ce jour-là, fut plus grand à lui seul
que tous les rois de son siècle ; et le souvenir de ce héros chrétien ,
si simple dans sa grandeur, si noble dans son désintéressement ,
si généreux dans ses triomphes , suffirait à immortaliser la Pologne
et lui mériter les sympathies et l'admiration du monde.
Voilà l'événement qui enflamma d'enthousiasme l'imagination
et le cœur de Filicaia. Pouvait-on choisir un sujet plus digne des
chants de la poésie ? C'était un intérêt tout à la fois national , euro-
péen et chrétien. C'est un Homère qu'il eût fallu pour célébrer les
exploits de cet autre Achille. Je me trompe, ce n'est pas un poëte ,
c'est le chœur des immortels du haut de l'Empyrée qui seul pou-
vait chanter la gloire du guerrier de la croix. Filicaia entendit dans
( 556 )
son âme les voix du ciel et s'en fit l'harmonieux écho. Ses canzoni
sur la délivrance de Vienne sont des odes à la fois héroïques et
sacrées , dont l'inspiration est supéricure non-seulement à tout ce
qu'a produit la poésie italienne au dix-septième siècle ce serait
trop peu dire , mais à tous les chants lyriques de l'Italic. Sou-
vent l'art a été plus grand , jamais le sentiment poétique plus vrai,
plus profond , plus élevé. Filicaia ne songeait à imiter ni Pindare ,
ni Chiabrera , ni Pétrarque , ni le Tasse ; il écrivait sous la dictée
de son cœur patriotique et chrétien. C'est ainsi qu'il surpassa ses
contemporains dans la poésie lyrique. D'autres l'ont emporté sur
lui par les artifices de la forme ; aucun ne l'a égalé comme poëte.
Il n'avait pourtant pas l'imagination féconde , et il n'a rien écrit
de fantaisie ; c'est là précisément le secret de sa supériorité : c'est
à l'émotion qu'on juge les grands musiciens de la parole ; et , pour
produire une émotion profonde, c'est l'homme plus que l'artiste
qui doit parler à notre âme. Alors se manifeste avec éclat l'origi-
nalité de l'écrivain. Filicaia , formé à l'école d'un imitateur , est le
moins imitateur des poëtes de son temps. Il est pindarique par la
majesté du rhythme et la grandeur des images; mais ses pensées ,
sorties toutes brûlantes de son âme héroïque , donnent à son style
une vigueur dont l'Italie , depuis le temps d'Alighieri , semblait
avoir perdu le secret.
Qu'il est triste de voir un si noble génie négligé , presque mé-
connu de ses compatriotes ! Tandis que ses belles odes sur la déli-
vrance de Vienne , et surtout les trois premières adressées à Léo-
pold, au duc de Lorraine et à Sobieski, lui avaient valu les plus
chaleureux hommages de la part de ces princes; tandis que l'Italie
répétait avec enthousiasme ces chants sublimes dont l'écho reten-
tissait dans l'Europe entière , le poëte , pressé par le besoin et privé
de secours , devait quitter Florence pour vivre dans la solitude ,
au milieu des champs. Reine superbe de l'Arno , tu entendis ses
adieux et tu laissas dans la disgrâce un des plus illustres et à coup
sûr le plus dévoué de tes concitoyens! Mais sa mémoire en est
plus chère aux cœurs sensibles. Tous ceux qui portent dans leur
ame , comme sur leur drapeau : Dieu et Patrie , n'oublieront pas
le nom de Filicaia. Ses malheurs sont un titre de plus à l'amour
( 557 )
des hommes : car c'est l'asservissement de son pays qui l'a rend
malheureux.

Filicaia était incapable de mentir à lui - même. Aussi n'eut- il


pas la grâce , muse favorite des Italiens . Son âme en deuil ne
savait pas se reposer sur de riantes images. Il n'y a pas de sou-
rire dans ses vers , pas plus qu'il n'y en avait sur ses lèvres. Au
point de vue de l'art, c'est un défaut ; mais l'homme en est plus
grand et le poëte n'y perd pas ses droits à l'admiration de la pos-
térité. A vrai dire , Filicaia est un poëte du Nord plutôt que du
Midi. Il y a plus de brouillard que de soleil dans ses images. C'est
sa nature , et il a eu raison de ne pas s'en dépouiller. Comme
artiste , il ne serait pas parvenu à la gloire : il ne connaissait pas
assez le secret des nuances et de la gradation. Quand le sentiment
l'échauffe , il est ardent , impétueux ; quand le sentiment s'affai-
blit , il est faible d'expression. Il y a quelque chose de primitif
dans cette nature ; et s'il n'était pas né dans un siècle de raffine-
ment littéraire , sa langue serait aussi naturelle que son génie.
Mais le mauvais goût de l'époque a déteint sur son style , et l'a cou-
vert parfois d'ornements artificiels qui traduisent mal la pensée
du poëte et arrêtent l'émotion du lecteur.
De tous les chants de Filicaia le plus remarquable est un sonnet
composé à l'époque des guerres de la succession espagnole , alors
que les armées de la France et du Nord ravageaient l'Italie pour
s'en disputer la possession. Les six sonnets où il déplore la mal-
heureuse destinée de son pays ne sont pas tous d'une égale valeur.
Le poëte , forcé à certains ménagements envers les envahisseurs ,
a trop souvent comprimé les mouvements de son cœur pour échap-
per à la persécution. Mais le premier de ces sonnets , Italia ! Ita-
lia!... , est un des plus beaux élans de patriotisme qui soient sortis
de l'âme d'un grand citoyen.

Guidi. - Il y cut dans ce siècle un artiste en vers bien supérieur


à Filicaia, et même à Chiabrera qu'il reconnut aussi pour maître.
Mais avec toute son imagination, Guidi n'égalajamais comme poëte
l'illustre sénateur de Florence; et cependant nul poëte italien
n'eut plus de renommée dans le lyrisme. Toute la poésie de Guidi
( 358 )
est dans ses images brillantes , hardies , hyperboliques , quelquefois
extravagantes , jamais affectées. Le fond n'est rien , mais la forme
est souvent admirable. Peu d'écrivains ont si bien connu les res-
sources de la langue et les ont employées avec plus de bonheur.
Chez lui , l'enthousiasme se monte au plus haut diapason , et des
torrents d'harmonie s'échappent sans effort de sa veine féconde.
Seulement il abuse , comme Chiabrera , des épithètes sonores et
pompeuses. Guidi a beaucoup d'élévation et de noblesse. Son chef-
d'œuvre , sous ce rapport , est l'ode à la Fortune, que l'on cite
comme un modèle du lyrisme italien. Ce poëte savait mieux choi-
sir ses sujets que Chiabrera. C'est sur les ruines de Rome qu'il
alla chercher l'inspiration , et , comme l'observe Hallam , « les
ruines de Rome sont plus glorieuses -et partant plus poétiques-
que la maison vivante des Médicis. » Il n'a manqué à Guidi que le
sentiment profond de Filicaia pour se placer, je ne dirai pas à la
hauteur , mais au-dessus de Pétrarque dans la poésie lyrique.
Vous voyez donc bien que c'est à tort qu'on va sans cesse répé-
tant que l'Italie n'a rien produit au dix-septième siècle. Sans doute,
quand on compare ce siècle avec le précédent, on est frappé de
cette décadence prématurée des lettres qu'on ne peut attribuer
qu'à l'ombrageuse tyrannie de l'Espagne, maîtresse de la Péninsule.
Mais il y a deux époques à distinguer. Dans la première, triomphe
le mauvais goût représenté par l'école de Marini; dans la seconde ,
la poésie se relève de sa déchéance , grâce à quelques hommes d'un
talent supérieur.
J'ai cité deux noms , Filicaia et Guidi. J'aurais pu en ajouter un
troisième , Menzini, poëte élégant, mais sans originalité. Il voulut ,
à l'exemple de Chiabrera , faire revivre la mythologie qu'avait aban-
donnée Filicaia et dont Guidi avait usé très-sobrement. C'était un
esprit fort que Menzini : il lui fallait à lui de plus grandes images
que celle du Dieu crucifié, un plus beau ciel que celui des chrétiens ,
de plus sublimes triomphes que ceux de la croix , de plus touchants
malheurs que ceux de la patrie ! Il écrivit néanmoins de belles odes.
Dans la satire , il est d'une extrême violence contre les personnes.
Ce n'est pas le signe d'une grande âme. Son Art poétique a contri-
bué, comme celui de Boileau , à la restauration du goût littéraire.
Il s'emporte avec éloquence contre la littérature déchue de son
( 559 )
temps; la poésie dramatique surtout est l'objet de ses virulentes
attaques et de sa dédaigneuse ironie. Le drame était bien tombé
en effet , à l'exception d'un genre dont nous parlerons tout à
l'heure .

CHAPITRE V.

LE POËME HÉROÏ-COMIQUE.

Mais avant il nous faut dire un mot du poëme héroï-comique


cultivé dans ce siècle avec éclat.
On attribue à Tassoni l'invention de ce genre burlesque, comme
si le Morgante de Pulci , le Roland amoureux de Boiardo remanié
par Berni , on pourrait ajouter même le Roland furieux , n'é-
taient pas des poëmes héroï-comiques. Si l'on veut dire que Tas-
soni donna le premier les proportions de l'épopée sérieuse à une
plaisanterie , on peut l'appeler créateur. Mais il faut s'entendre.
Le procédé n'est pas nouveau. Le sujet seul est de l'invention du
poëte modénois ; et le succès en a fait un genre , genre puéril et
bâtard, dont tout l'effet est dans le contraste entre le ton du sujet
et le sujet lui-même. Le fond n'est rien , le talent du poëte fait
tous les frais de la poésie.
La Secchia rapita est une guerre entre les Modénois et les Bo-
lonais au treizième siècle, pour l'enlèvement du seau d'un puits ,
en d'autres termes , une querelle d'Allemands pour des queues de
cerise , pardonnez-moi l'expression. Le sujet n'a pas d'autre va-
leur; et on aurait peine à comprendre la vogue de ce poëme au
dix-septième siècle , si on ne savait combien la pensée était es-
clave. Il y avait là, on aime à le supposer du moins , une satire
détournée du servilisme de l'époque et des vaines querelles qui
avaient fait de l'Italie la proie des tyrans. Tassoni était ennemi de
l'Espagne , et s'il eût pu dire librement sa pensée , son rire mo-
queur ne se fût pas borné sans doute à troubler le sommeil des
morts , sans profit pour les vivants. Au point de vue de la forme ,
la Secchia rapita est un modèle d'enjouement et de grâce. J'ai vu
( 560 )
ranger ce poëme parmi les œuvres de mauvais goût du dix -sep-
tième siècle ; c'est une erreur : les meilleurs critiques s'accordent
à n'y pas trouver la moindre trace du style maniéré qu'on affec-
tionnait alors. Tassoni était si peu Mariniste qu'il a poursuivi
Marini de ses plus spirituelles railleries. Le poëte qui a su éviter
les raffinements de l'esprit dans un sujet qui se prêtait si bien à
tous les artifices , a droit à la renommée , quelle que soit d'ailleurs
l'insignifiance de la matière où s'est exercé son talent. Il est
fàcheux que , pour exciter le rire, il descende parfois au langage
grossier de la populace. Nul ne comprend mieux l'élégance quand
il s'élève avec son sujet au ton de la grande poésie.
Bracciolini , dans son poëme lo Scherno degli dei ou la moqucrie
des dieux , a un instant balancé la réputation de l'auteur de la
Secchia rapita. Si je cite le nom de ce poëte, ce n'est pas qu'il
mérite de prendre place dans le panthéon des gloires littéraires ,
c'est qu'il a été l'objet d'une discussion qui, mieux que tous les
raisonnements , prouve à quel degré d'abaissement moral l'Italie
était tombée à cette époque. Il ne s'agissait pas de décider auquel
des deux , de Tassoni ou de Bracciolini, appartenait la préémi-
nence : on reconnaissait assez généralement la supériorité de Tas-
soni sur son rival ; mais lequel des deux était l'inventeur du genre
héroï-comique ? L'un avait écrit, mais l'autre avait publié le pre-
mier. De là cette interminable querelle sur la priorité chronolo-
gique des deux poëmes , qui mit toute l'Italie en émoi, comme si
elle avait eu à délibérer sur une affaire d'État , sur une question
de vie ou de mort pour la société. Ce peuple croyait vivre, quand
il ne faisait que s'agiter vainement dans les convulsions de l'agonie.
Bracciolini , en se moquant des dieux et les faisant parler comme
des portefaix , voulait, disait-il , rendre hommage à la vérité reli-
gicuse. S'il avait eu le dessein de détrôner la mythologie et le po-
lythéisme en littérature , comme ils étaient détrônés depuis long-
temps dans les croyances , il serait aux yeux de la postérité sur un
plus haut piédestal que Tassoni. C'est par le ridicule , en effet ,
qu'il fallait attaquer cet absurde système de paganisme littéraire ,
maintenu en dépit du bon sens au milieu d'un siècle sérieuse-
ment attaché à la foi catholique. Mais la dernière heure n'avait
( 561 )
pas sonné pour les dieux : l'engouement provoqué par l'érudition
devait durer plus d'un siècle encore avant la restauration du sen-
timent chrétien dans le domaine de la poésie.

CHAPITRE VI.

L'OPÉRA .

Parini les genres dramatiques , un seul illustra l'Italie au dix-


septième siècle : l'opéra ou le drame en musique. Mais ce n'est
pas la poésie qui en recueillit le plus de gloire. La création de
l'opéra n'appartient même pas au siècle des Seicentisti. C'est à la
fin du seizième siècle qu'il est né , et c'est une gloire à ajouter à
toutes celles qui recommandent à l'admiration du monde ce siècle
créateur. Esquissons en quelques mots l'histoire du genre. Et d'a-
bord disons ce qu'il en faut penser, au point de vue littéraire.
Le sujet est singulièrement intéressant , car de nos jours la
musique a acquis une importance qui ne s'explique que par le
développement excessif des intérêts matériels et du sensualisme
contemporain. C'est un des problèmes les plus curieux et les plus
caractéristiques de la civilisation moderne.
La musique est née le mêmejour que la poésie dans l'âme et sur
les lèvres de l'homme. Ces deux sœurs jumelles sont toujours
unies à l'origine des peuples. Les premiers poëtes sont des chan-
tres , et leur enthousiasme s'exhale aux accords de la lyre. Quel
est le peuple si sauvage qui n'ait pas ses chansons? Il ne s'agit
done pas ici de savoir si la musique est un langage naturel à
l'homme. Il est plus naturel encore que la poésie , car la poésie
suppose la connaissance des lois de la langue et de la versification ,
tandis que le chant jaillit par instinct de l'âme émue : c'est la
langue universelle du sentiment. L'homme seul a le don de la
parole , parce qu'il pense ; les animaux crient et l'oiseau chante ,
parce qu'ils ont tous les instincts de la nature. La parole est la
langue des idées; le chant est la langue de l'instinct , de la sensa
( 362 )
tion, du sentiment. Quand le cœur crie d'admiration , d'effroi , de
colère , de joie , de douleur, il articule des sons tour à tour lents
ou rapides , brillants ou lugubres , mélodieux ou déchirants. Ce cri
de l'âme est un chant qui s'exprime en cadence. Quand cette har-
monie réside dans la parole , c'est la poésie ; quand elle est dans
les sons , c'est la musique. Jusqu'ici tout le monde est d'accord.
Mais l'union de la parole avec le chant soulève un problème que
l'esprit d'analyse est impuissant à résoudre sans le secours du
sentiment. La musique , comme art, est aussi indépendante de la
poésie que la poésie est indépendante de la musique. La musique
a sa poésie comme la poésie a sa musique. C'est un principe qu'il
faut reconnaître tout d'abord. En se mariant l'un à l'autre , ces
deux arts ne peuvent conserver chacun leur indépendance. L'éga-
lité même n'est pas possible entre un instrument d'idées et un
instrument de sensations. L'un des deux doit posséder la supré-
matie. Si c'est la musique , la poésie lui est subordonnée et doit se
plier à ses exigences ; si c'est la poésie, la musique n'a plus qu'un
rôle accessoire et subalterne. Dans l'antiquité , le chant associé à
la parole ne servait qu'à mieux marquer la cadence et à mettre
l'idée en relief par une accentuation plus expressive , plus sonore ,
plus pénétrante. Les aèdes et les rapsodes , en s'accompagnant
de la lyre ou de la cithare , se servaient d'une déclamation chantée
dans le poëme épique comme dans l'hymne ; et plus tard, la tra-
gédie , faite pour être entendue de loin , emprunta le secours de
la mélopée dans le dialogue et dans le récit aussi bien que dans les
chœurs . Mais la différence était notable . Les chœurs , suivant les
lois de l'harmonie, étaient des morceaux d'ensemble à plusieurs
parties concordantes. La tragédie grecque était un opéra , moins
les airs , les duos , les trios , etc. Il y avait des monologues et des
dialogues à deux et à trois personnages ; mais jamais la poésie
n'était sacrifiée à l'élément musical. Tout se bornait, en dehors des
chœurs , à la déclamation chantée. Il en devait être ainsi chez les
Grecs, où la poésie était trop grande pour s'abaisser devant la mé-
lopée , et trop rationnelle pour sacrifier jamais l'idée au sentiment.
La poésie, à la fin du seizième siècle , n'était plus qu'une har-
monieuse bagatelle qui devait servir à orner le triomphe de sa
( 365 )
rivale. Les progrès de la musique théâtrale coïncident avec la dé-
cadence de la poésie; et c'est inévitable. Nul moins que moi, qu'il
me soit permis de le dire, n'est insensible aux charmes de la mu-
sique. Elle a été ma première passion et je n'oserais pas dire qu'elle
ne sera point la dernière ; mais il ne faut pas sacrifier au sentiment
les droits de la raison. La musique , supérieure à la poésie pour
exprimer un sentiment vague, est incapable , je ne dis pas d'éveil-
ler, mais d'exprimer une idée. Elle parle aux sens, et par les sens au
cœur, et par le cœur à l'esprit; mais une idée précise , elle ne peut
pas la rendre : voilà pourquoi la grande poésie , la poésie sérieuse ,
la poésie méditative n'a rien à gagner et beaucoup à perdre en
passant par la langue des sons. C'est dans le silence de l'esprit
que l'âme s'élève à la sphère des idées. La musique n'aime pas la
grande poésie , parce qu'elle se sent impuissante à l'égaler dans
l'expression de la pensée , et qu'elle doit renoncer pour la suivre
à la liberté de ses inspirations. En voulez-vous un exemple ? On
a essayé de mettre en musique quelques Méditations. Il semble
tout d'abord que rien ne soit plus facile que de traduire dans la
langue des sons les plus mélodieux vers qu'on ait écrits en fran-
çais. On n'a réussi que pour quelques strophes du Lac, et encore !
que la musique est pâle devant ces sublimes mélodies de l'âme qui
parlent à l'oreille du cœur avec un charme ineffable ! On dira que
c'est là de la poésie spiritualiste ; mais toute poésie digne de ce
nom n'est-elle pas une émotion de l'âme , et l'idéal n'habite-t-il
pas dans la région des idées ?
La musique , n'exprimant que des sentiments vagues , a besoin
de la parole pour se préciser. Écoutez une symphonie , vous recon-
naîtrez deux sentiments généraux : la joie et la douleur, selon
l'emploi du mode majeur ou mineur. Maisde quelle joie ou de
quelle tristesse s'agit- il ? L'impression est purement subjective.
Chacun est affecté selon les dispositions qu'il apporte à l'audition
musicale. Pour les uns , c'est un plaisir de l'oreille , rien de plus ,
comme la peinture est un plaisir des yeux. La foule n'y voit et
n'y cherche pas autre chose. Pour les autres , c'est un plaisir de
l'âme qui les aide à s'élever au diapason de Dieu. La musique pro-
duit parfois des émotions divines ; mais les natures d'élite sont
( 564 )
les seules qui les éprouvent. Je ne parle pas de ceux qui étudient
les sons comme on étudie un problème d'algèbre. Ceux-là sont
condamnés à ne rien comprendre dans la musique , parce qu'ils
raisonnent là où il faut sentir.
Lamusique n'est pas un exercice de l'esprit , il faut bien se le
persuader ; c'est un exercice de sensibilité et, jusqu'à certain
point , d'imagination. Observez quel est l'état de l'intelligence à
l'audition d'une musique agréable ou passionnée. L'intelligence
est endormie dans un voluptueux bien-être ou plongée dans une
ivresse qui enlève tout ressort aux facultés de l'esprit. Cette
somnolence intellectuelle serait fort préjudiciable à l'activité de
l'homme , si elle se prolongeait au delà des bornes d'une honnête
distraction. La culture de la musique est un noble plaisir, qui vaut
mieux sans doute que les plaisirs du cabaret; mais il y faut de la
modération comme en toutes choses et plus qu'en toutes choses .
C'est triste à dire, mais c'est une vérité : la musique a contribué
beaucoup à l'effémination des mœurs et des caractères.
S'il ne s'agissait que d'entendre ou de faire de la musique comme
on lit des vers , pour élever son âme au-dessus de la froide et ba-
nale réalité , si l'on y cherchait avant tout des inspirations reli-
gieuses et patriotiques, ou un élément civilisateur et sociable pour
se distraire à certains jours , comme les sociétés de chœurs , d'har-
monie et de fanfares , ou la musique de cabinet dans les campagnes
et dans les sociétés urbaines , il faudrait y applaudir de tout cœur.
Mais c'est l'opéra qui est devenu , comme le roman en littérature ,
la passion du monde aux heures de loisir. L'opéra sans doute est
le plus enivrant plaisir qu'ait créé le génie de l'art. Tous les arts
y ont rassemblé leur magie : la peinture , la musique et la danse ,
donnant la main à la poésie , y parlent aux yeux , à l'oreille , au
cœur, à l'imagination , à l'intelligence même. Si l'opéra n'éveillait
qué des sentiments nobles , ce serait un merveilleux instrument
de civilisation. Malheureusement, si les âmes élevées et amou-
reuses de l'art y puisent une sublime ivresse , pour le vulgaire
tout se réduit aux plaisirs de l'orcille et des yeux; et l'âme , en-
dormie dans un délicieux sommeil , se réveille tristement sur les
réalités de ce monde. Pour les organisations sensibles , il y a un
( 365 )
autre écucil : c'est d'entretenir cette sensibilité nerveuse qui use
les ressorts de l'âme , fait naître un besoin insatiable d'émotions
factices , et livre le cœur sans défense à l'assaut des passions.
L'opéra n'a pas fait moins de victimes que le roman. C'est un
plaisir dont il faut user sobrement , c'est un nectar qu'il faut boire
à petites doses et à de rares intervalles , si l'on ne veut pas qu'il
devienne un poison.
Cela dit , faisons brièvement l'histoire du drame en musique.
Tout concourait à la création de l'opéra à la fin du seizième
siècle. La poésie, après avoir jeté un si vif éclat au temps de
l'Arioste et du Tasse , n'était plus qu'une musique de l'oreille à
laquelle se prêtait merveilleusement la langue italienne.
Les arts du dessin , après Raphaël et Michel-Ange , étaient entrés
aussi dans leur période de décadence. La musique seule , la mu-
sique moderne était encore au berceau. Elle ne connaissait que
les combinaisons compliquées , les ingénieux entrelacements du
contre-point. L'art menaçait, dès l'origine , de tourner à la science.
.Mais , cette direction savante ne venait pas d'Italie , pays d'inspi-
ration , où la musique instrumentale a toujours été subordonnée
au chant , à la mélodie.
C'est de la Belgique qu'est parti le grand mouvement musical
de l'Europe moderne au seizième siècle. La terre qui produisit au
siècle dernier les Grétry, les Méhul , les Gossec, et de nos jours
Grisar, Gevaerts , Limnander, et de si savants musiciens comme
Fétis , le premier écrivain musical de l'Europe en ce siècle , et tant
d'autres compositeurs , instrumentistes et chanteurs d'un mérite
éclatant , cette terre peut , à juste titre , revendiquer la gloire
d'avoir inspiré à l'Italie le goût de la musique savante. Je pour-
rais me borner à citer un nom qui suffit à ma thèse. Aucun nom ,
si vous en exceptez Palestrina , n'égale celui de Roland de Lattre
au seizième siècle. Tous les princes de l'Europe se disputaient
l'honneur de l'entendre et de se l'attacher par d'insignes faveurs.
Son influence sur l'Italie fut immense , et peu s'en faut que les
Italiens n'aient le droit de compter parmi leurs compositeurs le
Rubens de la musique , Orlando di Lasso. Mais il y en eut bien
d'autres dans ce même siècle , et , en première ligne , Philippe de
( 366 )
Mons , qui fut pour Roland de Lattre ce que fut Van Dyck pour
Rubens : un disciple et un émule; puis Agricola et Bonmarche ,
que Philippe II avait attachés à sa cour.
Que parlé-je du seizième siècle ? Tinctoris le Nivelois , n'a-t-il
pas , dès le quinzième siècle , fixé les lois du contre-point et de la
notation consonnante , et fondé , sous François d'Aragon , cette
illustre école de Naples d'où sont sortis tous les grands maîtres du
dix-septième siècle , Palestrina, Allegri , Carissimi , Scarlatti ?
Je disais tout à l'heure que l'école belge se distinguait dans l'art
musical par les savantes combinaisons du contre-point. Cet esprit
d'analyse particulier à notre nation , que le sang germanique, mêlé
au sang gaulois dans un climat mitoyen , prédispose aux enfan-
tements laborieux de la science plus qu'aux enfantements spon-
tanés de l'imagination créatrice, cet esprit d'analyse , en musique
comme en peinture , s'unissait au génie de la forme et aux inspi-
rations de la nature.
La Flandre , non moins que le pays wallon , vit éclore la mé-
lodie dans des chansons populaires que l'oreille de l'Europe n'a .
pas encore oubliées. Nous voilà loin des dédaigneux sourires d'un
critique musical 4, accusant la Belgique de s'attribuer des renom-
mées qui , selon lui , appartiennent à la France. La France , sans
doute, est la première nation du monde; et Paris est la capitale
des arts. Voltaire n'avait pas tort quand il disait à Grétry : « Allez
à Paris , c'est là qu'on vole à l'immortalité. » C'est vrai; mais si
le génie se perfectionne dans cette atmosphère où les arts se sont
donné rendez-vous , le génie ne s'acquiert pas : on l'apporte en
naissant , et c'est au lieu de leur naissance que les artistes de génie
puisent la source de leurs inspirations bien plus que dans le milicu
où se développent leurs facultés.
Où en était donc l'art musical, en France , au seizième et même
au dix-septième siècle ? Avant le Florentin Lulli , pour qui écrivait
Quinault, la France avait Lambert : c'était son Roland de Lattre.
Aujourd'hui Lambert n'est plus connu que par les vers de Boileau
dans le Festin ridicule .

1 M. Scudo .
( 367 )
Et Lambert , qui plus est, m'a donné sa parole..
C'est toutdire en un mot; et vous le connaissez.
Quoi , Lambert ? - Oui , Lambert. A demain. C'est assez.

Il faut savoir rendre à Dieu ce qui est à Dieu , à César ce qui


est à César, et aux peuples ce qui est aux peuples. On ne ravira
pas à la Belgique la gloire qui lui appartient dans les arts , en mu-
sique comme en peinture.
Il est curieux d'observer que c'est dans les pays soumis à la
domination espagnole : l'Italie et les Pays-Bas , que la peinture et
la musique furent cultivées avec le plus de succès au seizième et
au dix-septième siècle. Ces arts muets laissent dormir en paix les
tyrans : ils ont intérêt à en favoriser l'essor.
L'effémination des mœurs en Italie , à l'éclosion de l'opéra ,
devait imprimer à la mélodie un caractère de mollesse et de sen-
sualisme qui , plongeant l'âme dans une voluptueuse langueur,
n'était pas de nature à retremper l'énergie morale de ce peuple
asservi et réduit à consumer ses forces dans les plaisirs , faute de
pouvoir se livrer à des travaux sérieux et de faire entendre sa voix
dans les conseils du gouvernement.
Les princes italiens , n'ayant rien à faire, cherchaient dans les
pompes du spectacle une occasion de se divertir en déployant leur
magnificence. C'était tout à la fois un plaisir et une manifestation
politique. Cette double intention s'est révélée dans toutes les ex-
hibitions théâtrales , depuis la tragédie jusqu'au drame lyrique.
Déjà les chants d'ensemble faisaient partie intégrante de la
tragédie. Bien plus , dans la pastorale certaines scènes étaient
chantées aux accords de la lyre, et l'instrumentation des chœurs
avait reçu un développement magistral. Les prologues et les in-
termèdes de la comédie , en un mot les madrigali formaient déjà
de petits opéras en miniature. Dans ces madrigali , empruntés
aux scènes les plus merveilleuses de la mythologie , on éblouissait
les yeux par la richesse des décorations et le jeu des machines ,
comme par les mouvements gracieux de la danse.
Il ne restait plus qu'à introduire l'élément musical dans le tissu
même du drame. A l'inverse des Grecs , chez qui l'épisode dramati-
que a envahi et absorbé le chœur, l'intermède ou épisode musical
( 368 )
a envahi et absorbé le drame, et l'a soumis aux lois de l'harmonie.
Ce qui était à créer, ce n'étaient ni les airs , ni les duos , ni les
trios , ni les quatuor, ni les quintetti. Tout cela existait déjà dans
la musique sacrée. Seulement , il y avait trop de complication dans
ces entrelacements connus sous le nom de fugues et de canons.
A l'église , rien de mieux que ce dédale harmonique où l'âme se
perd comme dans l'infini sans être arrachée à son recueillement
par les séduisantes ondulations de la mélodie profane ; à l'opéra ,
ce qu'on demande avant tout , ce sont des accents passionnés ,
exprimant avec vivacité tous les mouvements du cœur , tout le
délire des affections humaines. La différence est essentielle. Ceux
qui font à l'église de la musique d'opéra se trompent d'enseigne :
ils prennent le temple de Dieu pour une salle de spectacle. Il
est permis de faire de la musique sacrée au théâtre ; il n'est pas
permis de faire de la musique profane à l'église. Les premiers
compositeurs d'opéra, habitués aux allures graves et savantes des
chants sacrés , ont conservé les fugues et les canons dans le drame
lyrique. Il a fallu presqu'un siècle pour modifier ces habitudes
pédantesques. Scarlatti est le premier qui eut le courage de bannir
le contre-point de la musique théâtrale , après la découverte des
accords dissonants par Monteverde , le créateur de la musique
moderne. Dans les chants entrelacés du contre-point, la poésie est
tellement effacée qu'elle sert tout au plus à indiquer à l'esprit la
situation et le sentiment qu'il s'agit d'exprimer. Les nuances de la
parole se perdent dans l'impression générale. Ce n'est donc pas
là qu'il faut chercher l'essence du drame lyrique. Il n'est ni dans la
mélodic des airs , des romances et des couplets , ni dans l'harmo-
nie des morceaux d'ensemble ; il est dans le récitatif. L'essence du
drame est l'action , et l'action se manifeste par le dialogue. Il s'agis-
sait donc de trouver une formule de chant qui se rapprochât autant
que possible de la conversation théâtrale. L'étude de la musique
des anciens , dans les ouvrages d'Aristoxène et d'Aristide Quintilien
apportés de Constantinople en Italie, fit découvrir les procédés de
la déclamation chantée dans la tragédie grecque. On s'appliqua donc
à la création du dialogue musical , remplaçant par l'accent lyrique
la simple émission de la parole. Voilà ce que les gens dépourvus du
( 569 )
sens musical ne veulent pas comprendre. Il leur parait absurde
d'invraisemblance de faire chanter les idées dans un dialogue. C'est
souvent la faute des chanteurs, qui se croient tenus à suivre la me-
sure et la notation du récitatif, qui n'est et ne doit être qu'une
déclamation soutenue. Lelangage musical n'est pas plus invraisem-
blable que les vers dans la bouche des personnages dramatiques .
C'est une convention admise pour le plaisir de l'oreille , de l'ima-
gination et du cœur. L'art doit se conformer à la nature, mais à une
nature idéale : voilà le vrai , ou plutôt voilà le beau. S'il ne fallait
chercher que la nature , la scène n'existerait pas ; il n'y aurait
d'autre théâtre possible que celui de la réalité, qui, comme telle, est
hors de l'art. Ce qui est absurde ce n'est pas le récitatif, c'est le
chant appliqué à la discussion des affaires d'État. La musique peut
raconter et décrire ; mais raisonner,jamais. Le poëte égare souvent
le musicien. Pour résoudre complétement le difficile problème de
l'union de la poésie avec la musique sur la scène , il faudrait que
la conception poétique pût jaillir avec l'inspiration musicale de
l'âme d'un seul homme. Le librettiste et le compositeur, écrivant
chacun de son côté , le poëte ne peut deviner la pensée du mu
sicien, et le musicien ne peut s'assujettir à des formes poétiques
qui arrêtent sa pensée. Qu'arrive-t-il alors? C'est que le poëte doit
refaire après coup ses vers , les raccourcir ici , les allonger là , sub-
stituer un mot sonore au mot propre , se prêter à toutes les répé-
titions et à tous les retours de la période musicale. Si le poëte , en
écrivant , ne songeait qu'à son inspiration , que deviendrait la
liberté , l'indépendance , c'est-à-dire le génie mème de l'art mu-
sical ? D'un autre côté , si le poëte était condamné à écrire des pa-
roles sur une musique toute faite, que deviendrait la poésic ? Voilà
l'impasse où se trouvent placés ces deux arts en s'alliant l'un à
l'autre, quand le poëte et le compositeur ne sont pas un même
homme. Voulez-vous faire briller la poésie en parlant àl'esprit , à
l'imagination et au cœur, lisez-là dans le silence ou récitez-la avec
l'accent de la parole. Si vous la chantez, elle s'efface devant la
mélodie : en écoutant la musique , on n'écoute pas l'idée , et les
grandes images disparaissent à nos yeux comme noyées dans un
fleuve d'harmonie.
24
( 370 )
Rinuccini. - Dès l'origine , la poésie se fit l'humble esclave de
la musique théâtrale. Rinuccini est le créateur de l'opéra. Il s'était
associé trois musiciens célèbres pour l'époque : Peri , Caccini ,
Corsi. Uniquement préoccupé de l'effet musical , le poëte mit toute
son ambition à s'effacer devant l'éclat des accords et la splendeur
des décorations. Rinuccini n'était pas un grand poëte , mais c'était
un versificateur habile, connaissant les secrets de l'harmonie des
vers et les ressources de la mise en scène. C'est le talent qu'il
fallait pour créer l'opéra. Tout ce qui n'était pas fait pour appeler
les sons fut négligé par lui. Cela seul changeait entièrement les
conditions du drame. Le développement des caractères , l'analyse
des passions , l'enchaînement des scènes , tout fut soumis aux ca-
prices de la mélodie et à la science des accords. C'est en 1594 que
parut la Daphné, drame mythologique où le récitatif remplaçait
la parole. Les collaborateurs de Rinuccini avaient cherché à res-
taurer la déclamation musicale des Grecs ; en sorte que le dialogue
chanté ne différait de la parole que par une accentuation plus
expressive et plus soutenue. C'est dans les chœurs qu'il faut cher-
cher surtout l'harmonie des vers , des petits vers qui s'envolent
sur l'aile de la mélodie. Les airs , les duos , les trios détachés n'é-
taient pas encore entrés dans l'opéra. C'est un progrès qui s'est
réalisé plus tard , aux dépens de la vraisemblance théâtrale , mais
au profit de la musique. Après la Daphné , Rinuccini composa son
Eurydice avec le concours des mèmes musiciens. Cet opéra fut
représenté en 1600 , à l'occasion du mariage de Henri IV avec
Marie de Médicis. La nouveauté du spectacle , le succès de la mu-
sique , la richesse de la mise en scène , tout était fait pour exciter
l'enthousiasme. En ce jour solennel , l'opéra avait reçu sa consé-
cration. Il ne restait plus qu'à varier les formes musicales en intro-
duisant dans l'action dramatique les airs et les morceaux d'en-
semble à deux ou plusieurs voix. La poésie était trop faible au
dix- septième siècle pour s'opposer aux envahissements de l'art
musical , qui seul pouvait , en lui prêtant sa magie , la faire briller
encore d'un dernier mais fugitif éclat .

Apostolo Zeno. A la fin de ce siècle , l'opéra , cultivé en Italie


( 371 )
avec passion , s'épanouissait dans toute sa splendeur. Apostolo
Zeno est le plus habile poëte d'opéra qu'ait produit l'Italie avant
Métastase. Ce n'était pas un homme de génie , mais c'était plus
qu'un faiseur. Il avait l'esprit inventif et était doué d'un vif sen-
timent de l'harmonie musicale. Une heureuse innovation est due
à son initiative : avant lui , on ne traitait que des sujets mytholo-
giques; Zeno , le premier , jeta l'histoire au milieu des merveilles
de l'opéra. La réalité, ainsi dépaysée dans la fiction, devenait
méconnaissable ; pour tout esprit sérieux cherchant la vérité dans
l'art , l'invraisemblance était trop palpable , et le poëte n'avait
pas assez de talent pour la racheter par l'ivresse de la passion.
Il est difficile de satisfaire aux lois du goût en traitant des sujets
historiques sur la scène de l'opéra. L'histoire moderne est trop
connue pour être transportée dans ce domaine idéal , où tout doit
faire illusion , sous peine de révolter l'esprit à force d'invraisem-
blance. L'opéra doit s'en tenir aux faits éclatants et les prendre
dans des temps éloignés , ou suppléer à l'éloignement des temps
par l'éloignement des lieux.
Dans ces conditions , le poëte peut réussir à sauver la vraisem-
blance , mais il faut pour cela qu'il donne aux sentiments un lan-
gage assez passionné pour ne pas permettre à la raison de s'inquié-
ter de la vérité historique. L'élément romanesque joue toujours le
premier rôle en musique. La tragédie , qui s'empare de toutes les
puissances de l'âme , peut se passer de l'amour avec avantage , ct
se renfermer dans la sphère des idées patriotiques ou divines.
L'opéra , qui ne vit que de sentiments et de sentiments variés ,
est fait avant tout pour exprimer l'amour. Dans l'expression des
sentiments tendres , la mélodie a des soupirs et des caresses ineffa-
bles. Sans doute , elle a aussi des accents énergiques et profonds
pour l'amour de la patrie et de Dieu , comme pour la haine , l'indi-
gnation , la colère ou l'ivresse des combats. Mais sans l'amour , la
corde sensible manque à l'instrument.
Quoi qu'il en soit , les Italiens ont trop efféminé la musique. En
mettant en scène l'amour , l'éternel pivot de l'action dramatique
dans l'opéra , ils ont défiguré l'histoire. Rinuccini et ses succes-
seurs n'avaient pas assez de talent pour faire pardonner à leurs
( 572 )
héros d'oublier la gloire aux genoux de la beauté. La passion scule
peut supporter Hercule aux pieds d'Omphale. Quand la raison
reprend ses droits , c'est un spectacle dégradant. Il fallait tout le
génie de Métastase pour ne pas avilir les héros de l'histoire en les
faisant esclaves de l'amour.
Les poëtes italiens , au dix-septième siècle , étaient faibles en in-
vention dramatique. Quand ils n'imitaient pas l'antiquité , c'est à
la France et à l'Espagne qu'ils allaient demander leurs inspira-
tions. Apostolo Zeno traduisait en langue musicale , sur la scène
lyrique , les tragédie sfrançaises dont la renommée avait traversé
les Alpes .
Le spectacle national , c'était la comédie improvisée avec ses
types burlesques : Pantalon , Arlequin , Brighella. C'est sur le plan
de la commedia dell' arte que fut conçu l'opéra-comique ou opera
buffa , qui naquit à la fin du seizième siècle , peu de temps après
le grand opéra ou opera seria. Ce genre de drame , si divertissant ,
où était maintenu le dialogue parlé , devint extrêmement popu-
laire en Italie. C'est là qu'éclatait, dans toute sa vivacité , l'esprit
pétillant de l'italien moderne. Tous les compositeurs italiens ont
réussi dans l'opéra-comique ; mais personne , avant Rossini , n'y
a déployé plus de génie que Cimarosa. Sa musique n'est qu'un
feu d'artifice continuel. En Italie, l'opéra-comique a toujours bien
porté son nom. On n'y a jamais mêlé les genres comme en France
et en Allemagne , où souvent l'opéra - comique n'est comique que
par accident et parce que le dialogue n'y est pas chanté.
Apostolo Zeno a écrit pour les maëstri du dix-septième siècle
des opéras-comiques dont le seul mérite est de contenir des situa-
tions plaisantes. Aucun poëte ne s'est illustré en Italic dans l'opéra-
comique ; mais les librettistes , les impressarii du dix-huitième
siècle n'eurent pas de peine à effacer en ce genre la réputation de
Zeno.

Voilà le seul spectacle qui fasse honneur au dix-septième siècle.


Encore est-ce à la musique bien plus qu'à la poésie qu'en appar-
tient la gloire. Dans la tragédie , la comédie , le drame pastoral ,
les Italiens ne produisirent en ce siècle que des œuvres médiocres ,
sans originalité et sans style, imitations malheureuses de l'Espa-
( 575 )
gne, où tout était sacrifié au mouvement de la scène. Pour obtenir
des succès durables au théâtre , il ne suffit pas d'exciter la curio-
sité des spectateurs, il faut émouvoir. L'Espagne, l'Angleterre et
parfois l'Italie elle-même y avaient réussi au seizième siècle. La
France , au dix-septième , a dépassé toutes les autres nations dans
le drame sérieux et comique. L'influence des grands dramatistes
français , que nous avons constatée dans la tragédie lyrique, pré-
para la régénération du théâtre italien au dix-huitième siècle .

CINQUIÈME SECTION .
LE DIX - HUITIÈME SIÈCLE .

CHAPITRE Ier .

SITUATION POLITIQUE .

On l'a dit avec raison : c'est aux étrangers que les Italiens doi-
vent la résurrection de la poésie au dix-huitième siècle. L'Italie ,
abandonnée à elle-même, était condamnée à voir s'éteindre dans
son sein les dernières lueurs du génie littéraire. Le joug politique
qui pesait sur la nation , l'énervation des caractères et la corrup-
tion universelle des mœurs , fruits naturels du despotisme , avaient
abaissé à ce point le niveau intellectuel de ce peuple, qu'il semblait
incapable par lui-même de se relever de sa déchéance. Les lumières
de la philosophie dont la France , l'Angleterre et l'Allemagne
étaient le triple foyer, se propagèrent en Italie et y réveillèrent
( 374 )
le génie endormi. Le sentiment de la dignité humaine releva la
littérature de son abaissement. L'art se lassa de remuer la fange
pour exprimer l'idéal ; et , malgré la corruption des mœurs , la
poésie obéit aux grandes aspirations de l'époque vers le perfec-
tionnement de la société. La littérature française du dix-septième
siècle , si nourrie de pensées profondes et de sentiments vrais ,
dégoûta l'Italie de la versification creuse des Seicentisti. Le théâtre
surtout porte la trace évidente de l'influence française. Corneille ,
Racine et Molière ont fait l'éducation de Métastase ; de Goldini et
d'Alfieri. Quel que fût le talent, le génie même de ces trois grands
dramatistes dans l'opéra , la comédie et la tragédie , on peut affir-
mer que , sans les exemples de la France, ils auraient eu peine à
sortir de l'ornière où se traînaient leurs devanciers .
Rien dans la situation politique de l'Italie n'annonçait une res-
tauration des lettres. Les princes de la maison d'Autriche , qui
aimaient la poésie italienne , redoutaient trop la puissance de l'es-
prit humain pour en favoriser l'essor. La maison de Savoie , élevée ,
au commencement du siècle à la dignité royale , grandissait pour
la ruine de la maison d'Autriche en Italie ; mais ces rois cisalpins ,
habiles dans la politique autant que braves dans la guerre , étaient
trop absorbés par les intérêts de leur ambition pour songer aux
intérêts de la littérature. La muse peut célébrer la gloire des
armes , mais elle n'aime pas à marcher sur les pas des armées et
s'enfuit au tocsin des batailles. Venise cherchait à masquer sa dé-
chéance par la splèndeur de ses représentations théâtrales. C'est
là que le drame fut cultivé avec un éclat inconnu à l'Italie. En
Toscane , les derniers des Médicis s'éteignirent sans honneur et
sans gloire ; mais, sous le règne de Léopold, fils de Marie-Thérèse ,
Florence rendit à la lumière ses poëtes immortels ensevelis dans
la poussière des bibliothèques où les tenait enchaînés la censure.
Rome eut deux grands papes , qui prodiguèrent leurs encourage-
ments à la littérature , Benoît XIV et Clément XIV. La branche
espagnole de la maison de Bourbon , montée sur le trône de Na-
ples dans la première moitié du dix-huitième siècle (1757) , s'ap-
pliqua à faire fleurir les lettres et comprit que la poésie était la
splendeur du diadème des rois .
( 375 )
Malgré l'appui de quelques princes intelligents , l'Italie n'est
pas parvenue à secouer sa torpeur, et le génie du lieu , genius loci,
est resté comme étouffé sous le poids de son ancienne servitude.
On avait perdu l'amour des grandes choses , et la vie se consumait
dans des occupations frivoles. La nation italienne , énervée et lan-
guissante , avait déserté les régions idéales où elle avait autrefois
trouvé la gloire. La poésie semblait morte dans le pays le plus
poétique de l'Europe. Voilà l'ouvrage du despotisme brutal qui
avait opprimé ce malheureux peuple. Dans les couches inférieures
de la société , dans les populations rurales , l'imagination était en-
core pleine de merveilles ; mais les classes éclairées ne songeaient
plus qu'à vivre dans la mollesse et dans le far niente, sans éprouver
le besoin de jeter sur le papier la lave éteinte de leurs pensées.
C'est l'étranger qui ramena la poésie au dix-huitième siècle , en
contestant à l'Italie la gloire du théâtre. Les Italiens voulurent
prouver qu'ils avaient le génie dramatique. Ils ne prouvèrent
qu'une chose : c'est qu'en poésie il ne suffit pas de vouloir, et que
l'art ne peut rien sans la nature. Les dramatistes italiens du dix-
huitième siècle furent des hommes de talent. Plusieurs d'entre
cux allèrent même jusqu'au génie dans leurs moments d'inspira-
tion ; mais ils ne parvinrent pas à ce degré de supériorité qui ca-
ractérise les poëtes épiques et lyriques des siècles précédents. Des
cinq grandes nations de l'Europe, l'Italie resta la dernière dans le
drame sérieux , même après Alfieri ; mais elle fut la seconde dans
la comédie proprement dite , dans la comédie classique , et elle fut
la première dans le drame lyrique comme elle avait été la pre-
mière dans le drame pastoral.
( 576 )

CHAPITRE II.

MÉTASTASE .

2 Au dix-huitième siècle apparut un poëte à la hauteur des plus


grands noms , qui éleva l'opéra à la dignité d'un genre littéraire
capable de soutenir l'admiration des hommes sans le secours de
la musique. Métastase est le seul des librettistes qui ait opéré
dans la poésie ce miracle d'un style aussi profondément musical
que la musique la plus parfaite. Les autres ne sont que des paro-
liers plus ou moins habiles , je devrais dire plus ou moins adroits;
Métastase est un des plus grands poëtes de l'Italie et du monde.
Il occupe une place à part dans la littérature. On ne peut le com-
parer à personne sans lui faire tort. Comme poëte , il n'a qu'une
corde à sa lyre ; mais c'est la fibre même du cœur humain expri-
mant tous les frissons de l'âme. De tous les musiciens de la parole ,
aucun n'égala sa douceur, sa gracieuse délicatesse , sa caressante
harmonie , sa tendresse passionnée. Telle est la mélodie de ses
vers qu'on ne peut les lire sans les chanter : voilà en deux mots le
génie poétique de Métastase. Le Tasse et Guarini lui ont servi de
modèle. Ils ont plus d'art que lui , et par conséquent plus de va-
riété. Le Tasse surtout le dépasse par l'élévation de la pensée ;
mais Métastase a plus de naturel dans l'expression des sentiments
tendres. Les Italiens ont dénaturé ce poëte en voulant le trans-
former en auteur tragique , et en faisant déclamer ses pièces au
lieu de les faire chanter. Le système dramatique de Métastase ne
sied qu'à l'opéra. Les passions y sont portées à l'excès, comme il
convient à la musique qui cherche la vérité dans l'exagération des
sentiments . Quand au chant vous substituez la parole , vous parlez
à l'esprit au lieu de parler à l'âme. Plus d'illusion , et partant plus
de vraisemblance. La musique est un monde idéal où rien ne res-
semble à la réalité. Les personnages de Métastase appartiennent
( 377 )
tout entiers à ce monde fantastique. Là tout est bien ou tout est
mal. Les héros sont des anges ou des démons. Ils ont toutes les
qualités ou tous les défauts : ce sont des types et non pas des
individus .
Toutes les nuances s'effacent dans l'impression générale de la
vertu ou du vice , de la beauté ou de l'horreur. Tout est sacrifié à
l'effet. Il faut frapper de grands coups. De là une grande unifor-
mité, ou plutôt absence complète de caractères. L'homme est un
mélange de vertus et de vices , de qualitéset de défauts. Il a au
moins les défauts de ses qualités. Il n'est ni complétement bon ,
ni complétement mauvais ; il n'est ni ange , ni démon. Mais les
héros de Métastase poussent tout à l'extrême, le vice comme la
vertu. Ce ne sont donc pas des hommes , ce sont des êtres de fan-
taisie. Aussi bien la musique est-elle impuissante à exprimer les
nuances de caractères ; elle ne peut exprimer que les sentiments
généraux de l'humanité. Métastase met sur la scène des héros ap-
partenant à tous les peuples , à la mythologie comme à l'histoire.
De là une grande variété de costumes et une grande richesse de
décoration. C'est un des prestiges de l'opéra , fait pour parler aux
yeux comme à l'oreille. Mais , sous ces costumes divers , on recon-
naît toujours les mêmes hommes. Il semble difficile de faire parler
naturellement des êtres sans réalité; Métastase y réussit pourtant ,
et c'est là un de ses plus beaux triomphes. Les passions de ses
personnages sont idéales comme les personnages eux-mêmes ; et
néanmoins ils ont tous les élans du cœur humain. L'amour, sous
toutes les formes , y est porté à son paroxysme et y éclate avec un
enthousiasme délirant : c'est la double fantaisie héroïque du drame
pastoral et de l'épopée chevaleresque. L'honneur et l'amour sont
les deux grandes sources de l'action dramatique dans les opéras
de Métastase. Tous les événements naissent de ces deux sentiments
combinés. C'est pour venger l'amour ou l'honneur outragé que
ces héros courent aux armes avec une fureur implacable. Les situa-
tions sont essentiellement monotones , par suite de l'uniformité
des caractères. Les coups de théâtre sont prodigués , mais ce ne
sont partout que des poignards levés sur la tête d'un père , d'une
mère , d'un fils , d'une fille , d'une amante , d'une épouse qu'une
( 378 )
erreur funeste a fait poursuivre en ennemis acharnés , et dont la
reconnaissance amène une réconciliation finale qui provoque une
nouvelle explosion d'amour d'un effet irrésistible sur les specta-
teurs attendris. Ces dénoûments heureux dans des sujets tragi-
ques sont indispensables sur la scène de l'opéra. Les catastrophes
ne sont pas musicales : l'émotion qu'elles provoquent est trop dé-
chirante pour s'accorder avec l'ivresse qu'entretient en nous la
mélodie. Métastase était un homme de goût : il avait compris
combien il est absurde de faire mourir les héros en chantant.
Qu'y a-t-il, par exemple, de plus invraisemblable que le dénoûment
de Lucie de Lammermoor, où Edgard enfonce dans son cœur le
couteau pour aller rejoindre Lucie dans le sein de Dicu , et meurt
en chantant : << Bel ange, ma Lucie , viens me recevoir aux cieux. »
La musiqué a beau être divine , l'émotion ne tient pas longtemps
devant de telles absurdités .

:
Les Italiens , dans leur théâtre classique , avaient consacré les
trois unités. Métastase , qui n'empruntait aux règles du drame que
ce qui pouvait se prêter à l'effet de la scène lyrique, ne s'est pas
conformé à l'unité de lieu. Sous ce rapport , il a devancé le drame
moderne , si prodigue de changements à vue , et qui songe plus au
plaisir des yeux qu'aux plaisirs de l'esprit. Le poëte italien n'avait
pas tort , puisque l'opéra est fait avant tout pour flatter les sens.
L'unité de temps fut conservée, mais en dépit de la vraisemblance;
car le poëte accumule en un jour autant d'événements qu'en peut
supporter sans fatigue l'attention des spectateurs .
Quant à l'unité d'action , elle n'était pas difficile à observer dans
des pièces qui ne roulent guère que sur l'amour et où le nombre
des personnages est nécessairement restreint. Trois amoureux et
trois amoureuses dont les passions se croisent et se combattent
selon les exigences de l'effet musical , suffisent aux complications
de l'intrigue. Tous les opéras de Métastase sont conçus sur le
même plan. Quand on connaît une de ses pièces , on les connaît
toutes. Et cependant, tel est l'art du poëte, non à conduire mais
à varier l'intrigue la plus monotone et la plus banale , que jamais
l'intérêt ne languit un instant. Il ne manque donc pas d'une cer-
taine habileté dramatique. Mais c'est surtout à la beauté, à l'har-
( 379 )
monie de ses vers , qu'il doit ses succès dans l'opéra. Il connaît
peu l'art de la composition; et s'il s'entend jusqu'à certain point
à dresser la charpente de ses pièces , c'est qu'il comprend avec un
admirable instinct les convenances de la poésie associée à la mu-
sique. Les Italiens lui ont fait un tort immense en le présentant
aux étrangers comme un modèle du genre tragique. Otez à ce
poëte le prestige de la musique , et ses pièces ne seront plus
qu'un tissu d'invraisemblances; vous serez choqué de ces mœurs
efféminées et de ces caractères impossibles. Il y a beaucoup d'ana-
logie sous ce rapport entre Métastase et Quinault, le créateur de
l'opéra en France au dix-septième siècle. Je n'entends pas faire de
Quinault le rival de Métastase. Il y a entre ces deux hommes la
différence du talent au génie. Mais Quinault est un vrai poëte ,
quoi qu'en ait pensé Boileau , qui ne l'a critiqué du reste que pour
ses tragédies. Ses tragédies , en effet, sont pitoyablement effé-
minées . Dans l'opéra , au contraire , il a égalé , surpassé même par
la mélodie des vers les prédécesseurs de Métastase en Italie : Mé-
tastase est de beaucoup supérieur , nul ne le conteste; mais ses
opéras, considérés comme tragédies, ne valent guère mieux que les
tragédies de Quinault.
On a beaucoup reproché à Métastase de déviriliser l'homme en
le jetant dans la mollesse. Ce reproche est sérieux , et il serait mal
séant de l'atténuer, si l'on ne voyait dans Métastase qu'un auteur
tragique . Le but de la tragédie est de fortifier l'homme contre les
assauts de la fortune et de la destinée ; mais le poëte de l'opéra ne
peut être jugé aussi sévèrement. Cette mollesse , cette douceur,
cette effémination , est le propre du genre , tel qu'il est cultivé en
Italie. L'opéra italien sue le sensualisme par tous les pores.
Ce n'est pas là qu'il faut aller puiser la force et le courage , c'est
en Allemagne et en Belgique , pays d'énergie morale , c'est en
France , pays d'action. De nos jours pourtant , l'opéra italien s'est
transformé au contact de la France , et l'on a vu le roi de la mu-
sique moderne faire éclater en accents d'une sublime énergie la
fibre patriotique dans Guillaume Tell, cet incomparable chef-
d'œuvre qui est à la musique ce qu'Athalie est à la poésie : l'idéal
de l'art. Rendons justice aux contemporains ; s'ils ont écrit,
( 380 )
comme aux siècles précédents , des opéras sensuels , ils ont produit
aussi des émotions patriotiques et religieuses dans des œuvres ma-
gistrales qui dépassent , par la grandeur de l'inspiration , tout ce
qu'on a écrit jusqu'à ce jour en musique . Guillaume Tell et Moïse,
Robert , les Huguenots , le Prophète , la Juive , les Martyrs , la
Jérusalem et cet opéra de la Muette qui sonna le tocsin de la révo-
lution belge , voilà des œuvres qui font honneur au dix-neuvième
siècle et qui montrent la puissance de la musique dans l'expression
des sentiments forts , des sentiments généreux , des passions divi-
nes. Mais le monde a trop soif de plaisirs énervants , et la musique
a trop d'ivresse dans ses modulations et ses accords , pour résister
aux entraînements de l'amour. Voilà le piége. Ah! s'il naissait un
poëte égal à Métastase, mais avec le génie de la force et de la
grandeur au lieu du génie de la volupté , les Cimarosa et les
Pergolèse de l'avenir pourraient régénérer le monde en attirant
en haut les cœurs qui regardent en bas , en pénétrant l'âme de
sentiments élevés au lieu de se contenter de pénétrer l'oreille de
sensations plus ou moins agréables. Il faut réduire à leur juste
valeur les prétentions des italianissimes en poésie, qui élèvent
les productions de Métastase au-dessus de tout ce qui a été fait
en France dans le lyrisme comme dans le drame. S'il ne s'agissait
que de l'opéra , ils auraient raison : en fait d'opéra , rien n'est
comparable à Métastase chez aucun peuple de l'Europe. Nous
croyons lui avoir assez rendu justice sous ce rapport. L'immor-
telle Olympiade , son chef-d'œuvre , mise en musique par les plus
grands maîtres de l'Italie , par Paisiello , Léo , Pergolèse , Piccini ,
est l'apogée du drame lyrique. D'autres opéras , comme l'Hypsi-
pyle , le Démophoon , la Clémence de Titus , la Didon abandon-
néc , Achille à Scyros , Zénobie , etc., ont tour à tour exercé la
verve de ces compositeurs de génie , formés à l'école de Naples,
sous la direction de Durante et de Léo .
Il faut s'incliner devant de telles œuvres , et déclarer qu'il n'est
pas possible de porter plus loin la musique des vers. Mais si ,
faisant abstraction de la musique, vous proclamez Métastase un
des plus grands poëtes dramatiques de l'Europe, au nom du bon
sens et de l'art , il faut protester hautement contre ce fétichisme
( 581 )
de l'oreille et déclarer que , pour la conduite de l'action , la vérité
des caractères et la vraisemblance des situations , Métastase , loin
d'être au sommet , est au plus bas degré de l'échelle dramatique.
Mais , dit-on , il a bien fait autre chose que des opéras. Examinons.
Ses œuvres poétiques se composent de soixante-trois drames , dont
vingt-deux seulement ont été mis en musique. Les autres étaient
récités , contrairement au dessein de l'auteur , qui avait un dia-
pason dans l'oreille en écrivant tous ses drames où , à défaut de
duos, trios , etc., régnaient toujours le récitatif, les airs et les
chœurs. Quoi qu'il en soit, qu'on ait récité ou chanté ses pièces ,
c'est exclusivement par le côté musical qu'elles ont une valeur
exceptionnelle. Après cela , il faut compter douze oratorios , qua-
rante-huit cantates ; puis , des morceaux lyriques , idylles , élégies ,
sonnets. Le poëte est partout le même : c'est un souffle de brise
effleurant l'épiderme et portant à l'âme une impression de lan-
gucur et de morbidesse. Qu'il chausse le cothurne ou qu'il se
borne à toucher la lyre , sa voix n'a de force que pour exhaler des
transports d'amour, des élans de tendresse sortis de l'imagination
autant que du cœur , mais où la raison n'a rien à voir. Quand
Boileau dit aux poëtes :

Tout doit tendre au bon sens ;


Aimez donc la raison ; que toujours vos écrits
Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.

il parle en critique plus qu'en poëte : il n'y a pas de poésie sans


passion , et la passion est souvent l'antipode de la raison. Mais ce
n'est jamais la passion seule qui tient la plume ; et , pour être poëte
complet, il faut savoir tout exprimer. Métastase était grand , je me
trompe , séduisant; mais il était incomplet. La grandeur, l'éléva-
tion des idées n'était pas le caractère de son génie ; et s'il brille
d'un vif éclat dans l'arène lyrique , il reste loin de Pétrarque et
du Tasse , et des grands poëtes de l'Allemagne , au siècle dernier,
et de l'Angleterre et de la France , dans la première moitié de ce
siècle. On peut douter même que sa renommée cût passé les fron-
tières , si ses vers n'avaient pas volé au-dessus des Alpes sur les
ailes de la musique .
( 382 )
Le dix-huitième siècle , si brillamment inauguré par Métastase ,
produisit quatre poëtes justement célèbres : Maffei , Goldoni ,
Gozzi et Alfieri , qui donnèrent la mesure du génie italien dans le
drame sérieux et plaisant.
L'Italie , la première en Europe , avait vu naître le drame régu-
lier comme le lyrisme et l'épopée ; mais le seizième siècle n'avait
pu s'affranchir de l'imitation servile de l'antiquité classique , et
les auteurs comiques de cet âge d'or de la poésie au delà des
Alpes , n'avaient pu , malgré leur talent d'observation , constituer
un théâtre vraiment national en Italie. Dans ce siècle d'érudition ,
c'est à travers l'antiquité qu'on étudiait la société moderne : c'est
pour le monde éclairé qu'écrivaient l'Arioste, Bibbiena, Machiavel.
Le peuple n'avait pour spectacle que les comédies de l'art , les
comédies improvisées , où éclatait dans toute sa naïveté la gaieté
bouffonne , le gros rire de la populace italienne. Ce genre de
comédie , fort peu littéraire mais fort amusant, avait plus d'attrait
pour la foule que les comédies érudites conçues loin du public,
dans le silence du cabinet , comme les tragédies romaines au temps
des empereurs. Nous allons voir un homme de talent , doué du
génie de la gaieté , prendre pour point de départ et pour base la
comédie de l'art , et créer la vraie comédie littéraire de l'Italie ,
qui tient le milieu entre la comédie classique et la commedia dell'
arte.

Mais disons d'abord un mot des premières tentatives du dix-


huitième siècle dans la tragédie.
( 385 )

CHAPITRE III.

SCIPION MAFFEI .

Les poëtes qui donnèrent la première impulsion au drame ita-


lien du dix-huitième siècle se posèrent en imitateurs de la France.
C'était le moyen de renoncer à toute originalité et de laisser à ces
modèles classiques la suprématie du théâtre. Un seul , Scipion
Maffei , réussit à produire un chef-d'œuvre : la Mérope. Dans sa
jeunesse , Maffei avait recueilli les meilleures pièces des auteurs
du seizième siècle. Le système français lui paraissait défectueux ;
et, en écrivant sa Mérope , le poëte, qui avait le sentiment de la
perfection dramatique , voulut, par un mouvement de noble ému-
lation, présenter à son siècle l'idéal de la tragédie. Il ne parvint
pas à effacer la gloire de Corneille et de Racine , mais son œuvre
est bien supérieure à tout ce que les Italiens ont essayé avant lui
dans le genre tragique,
Alfieri lui-même , dont nous parlerons tout à l'heure , n'a pas ,
malgré la puissance de son talent , dépassé la Mérope. Ce sujet
pathétique , traité par Euripide , ne nous est parvenu que comme
un souvenir. Le temps n'a pas respecté ce drame émouvant. Il a
fallu refaire la tragédie sur des données trop succinctes. En sorte
que l'œuvre de Maffei , acclamée par l'Europe entière , est devenue
une seconde création et a cu l'immortel privilége de servir de mo-
dèle à la Mérope de Voltaire , chef-d'œuvre de ce troisième maître
de la scène française. Maffei a rendu trois immenses services à la
poésie dramatique en composant sa Mérope : il a donné à l'Italie
le premier exemple d'une tragédie sans intrigue amoureuse ; il a
ramené au naturel le ton tragique; il a, dans ce but , répudié la
rime en employant le vers sciolto ou non rimé. De ces trois grands
( 584 )
services les deux premiers sont communs à toutes les nations , le
troisième est particulier à l'Italie. Sismondi se trompe en disant
que « Maffei se plut à montrer aux modernes comment on pouvait
composer une tragédie sans amour. » D'abord , sans amour est un
terme impropre : il n'y a pas de poésie sans amour. Pour parler
exactement, il fallait dire : une tragédie qui n'avait pas pour sujet
l'amour. Mërope expose son fils à la mort en voulant le venger.
C'est l'amour maternel d'un côté , et de l'autre , l'amour filial dans
Égisthe qui se dévoue pour épargner sa mère. Ce n'est pas là une
tragédie sans amour. Et d'ailleurs , le monde moderne n'a pas at-
tendu Maffei pour apprendre qu'on pouvait écrire un chef-d'œuvre
tragique sans y faire entrer l'amour. Athalie a précédé la Mé-
rope , et Corneille , dont le poëte italien a critiqué le système dans
Rodogune, une des pièces de sa laborieuse vicillesse, le grand Cor-
neille , dans Polyeucté, avait enseigné à la France et à l'Europe
chrétienne comment l'amour se transforme et se divinise quand
il devient l'union des âmes dans l'amour divin. Mais l'Italie avait
besoin d'apprendre à quelles conditions le poëte s'élève à l'idéal
tragique , et c'est Maffci qui lui a rendu ce service. En bannissant
l'amour de sa tragédie , il n'en a pas banni l'intérêt. Quelle in-
trigue amoureuse peut égaler les angoisses et le désespoir d'une
mère aux dangers et à la mort d'un fils ? On regrette seulement
que les situations soient si peu naturelles , et que les complica-
tions de l'intrigue nuisent au développement des caractères et au
jeu des passions.
Maffei a cherché surtout le naturel dans le style. On n'y par-
vient pas aisément quand le fond lui-même manque de vérité;
sans doute , la tragédie française avait un ton trop solennel et un
peu guindé ; mais pour être naturel il n'est jamais permis d'être
vulgaire et trivial. C'est le défaut de Maffei : il a craint de monter
trop haut , et il est descendu trop bas. Néanmoins ses vers ont
souvent cette noble simplicité qui caractérise le style tragique.
Le vers sciolto , où le poëte songe plus à parler au cœur qu'à
l'oreille , convient mieux au drame que le vers rimé. Maffei a bien
fait de suivre en cela l'exemple que le Trissin avait donné aux
poëtes dramatiques de l'Italie.
( 585 )
L'auteur de la Sophonisbe n'avait adopté ce vers que dans le
dialogue. Maffei est le premier des grands dramatistes qui ait com-
plétement rejeté la rime. Sa poésie n'en est que plus intime ;
l'expression répond mieux au sentiment sans rien perdre de son
éclat , et le vers est assez harmonieux pour ne pas ressembler à la
prose. Il faut s'étonner qu'avec cette ressource inhérente à la
langue , les Italiens n'aient pas , au moins quant à la forme , sur-
passé les Français dans le drame. Il y a à cela trois raisons : c'est
que les Français ont , avant tout, le génie de l'action ; qu'ils
tiennent également par-dessus tout à respecter les lois du bon
sens , et qu'enfin leur langue est assez poétique pour mettre l'idéal
dans la réalité , et pas assez pour absorber la réalité dans l'idéal.
La rime en français n'est pas de trop pour élever la poésie versi-
fiée au-dessus de la prose , et il n'est guère à craindre que les
dramatistes français portent la musique du langage assez loin pour
endormir la pensée dans l'ivresse de la cadence. En France , le
vers dramatique pèche parfois peut-être par excès d'abstraction ;
en Italie , c'est par excès d'imagination.

CHAPITRE IV.

GOLDONI .

Mais voici un poëte auquel on a reproché avec raison, selon


moi , d'exiler l'imagination et la poésie du domaine dramatique.
Je suis embarrassé , je l'avoue , devant la figure de Goldoni, un
des rois de la comédie moderne , et en même temps un des drama-
tistes les moins poétiques qui aient jamais écrit dans la langue des
vers. Lamartine a promis d'examiner, en appréciant Molière , si
les auteurs comiques sont réellement poëtes. C'est une idée qui ,
au premier abord , semble paradoxale; mais il est certain que la
comédie , réduite à une simple peinture de mœurs , sans autre but
que d'exciter le rire , n'est rien moins que poétique. Molière lui
25
( 386 )
même , quoique souvent poëte par l'expression, est plus philo-
sophe que poëte par le fond de ses pièces , qui n'ont que le vrai
pour objet. Tout ce qui ne tend pas à la glorification du beau est
en dehors de la poésie. A ce point de vue , Goldoni mérite à peine
le nom de poëte , car il est , par le fond , souverainement antipoé-
tique , et la forme elle-même manque essentiellement d'élévation .
Quoi qu'il en soit , c'est un grand artiste dramatique qui a le double
génie de l'invention et de la gaieté , et qui peint avec infiniment
d'habileté les mœurs de son pays. S'il a manqué de poésie , c'est
moins sa faute que celle des mœurs italiennes , dont le prosaïsme
forme un singulier contraste avec la tendance idéale des grands
poëtes de ce pays. L'amour , pivot de la comédie , est, en Italio,
une passion immorale , car il n'existe réellement et sérieusement
qu'après le mariage , dans les relations des cicisbei ou cavalieri
serventi.

Les filles à marier sont tenues sous cloche et en serre chaude :


c'est presque le gynécée antique. Quand elles prennent la clef des
champs , en bravant l'opinion publique , pour donner carrière à
leurs sentiments comprimés , elles ne connaissent plus de retenue
et font des extravagances. En général , elles n'aspirent qu'à se
marier pour être libres , et , sans consulter leur cœur, acceptent,
en filles obéissantes , la main du premier venu qui se présente à
elles sous le patronage de leurs parents. Et l'amour, direz-vous ?
il sera ce qu'il pourra. Il s'agit d'abord de sortir d'esclavage pour
se livrer sans contrainte à ses inclinations. De pareilles mœurs ,
mises en spectacle et proposées pour modèles à la jeunesse fémi-
nine , cela peut être admis en Italie; pour nous , cela serait in-
tolérable. Obéir à ses parents , c'est très - bien; mais quand , par
soumission , une femme , pour le plaisir de se marier, s'associe à
un être ridicule, repoussant ou méprisable, elle n'est assurément
pas digne d'intérêt : l'amour, ainsi entendu , est la négation de
l'amour. Si le poëte pouvait attirer sur cette femme le ridicule ou
la pitié, la situation serait comique ou tragique; mais tout cela est
dans l'ordre , et c'est d'un diplôme de sagesse que le poëte veut
gratifier cette fille aimable. Qu'en dites-vous ? Et seriez-vous dis-
posé à rire en assistant à de pareils spectacles ? Pour faire mieux
( 587 )
ressortir le mérite des femmes qui acceptent, pour plaire à leurs
parents, la main d'un homme qu'elles ne peuvent aimer, l'auteur
comique , car je ne dis plus le poëte , fait du prétendu un bouffon
ou un vaurien qu'il expose aux risées du parterre. Et quand on a
bien ri de ce va-nu-pieds , la charmante fillette épouse le drôle
qui n'aime que ses écus et le lui dit en face, le tout pour être
agréable à ses parents. Quel modèle de fille! et quel modèle de
mari ! et quel modèle de père soucieux de l'honneur de sa famille !!!
Que ce soient là les mœurs de l'Italie , on ne peut guère en douter,
car il n'entrerait pas dans la tête d'un homme d'esprit de repré-
senter sur la scène des mœurs aussi peu attrayantes , si elles
n'étaient point réelles. Lisez les Deux Jumeaux de Venise, vous
y verrez un être chargé de tous les ridicules , venir demander au
docteur Balanzoni la main de sa fille Rosaure. Ce personnage , si
peu fait pour être aimé, ne déplaît pas à Rosaure , parce que son
père le trouve à sa convenance. Il meurt empoisonné , et ce moyen
tragique devient comique sous la plume de Goldoni , qui le fait
mourir en bouffon. Ces horreurs étaient du goût des Italiens ,
pour qui le ridicule se confond avec la bouffonnerie. Il y a deux
manières d'être comique : se moquer des autres ou se moquer de
soi-même. Ce dernier moyen est le plus innocent, car il ne fait
de mal à personne. C'est ainsi que Goldoni entend le comique.
Mais si c'est le plus inoffensif , c'est aussi le plus grossier ét le
plus bête , qu'on nous le pardonne ; car le but n'est que d'exciter
le rire sans songer à corriger les mœurs et les travers en les
immolant au ridicule.

Après la mort tragico-comique de son prétendu , Rosaure prend


héroïquement son parti et consent à épouser un autre bouffon qui
renonce à sa maîtresse pour les quinze mille écus de Rosaure.
« Comment ne me plairait-elle pas , dit-il en sa présence : quinze
mille écus , c'est une beauté bien rare ! » Et Rosaure accepte en
déclarant qu'elle ne peut rien refuser à son père ! De qui se mo-
que- t-on donc ici ? Si c'était du père ou de la fille , à la bonne
heure ; mais la leçon morale qui ressort de tout cela , c'est que
Rosaure est le modèle des filles. Elle épouse un mari ridicule ,
mais elle a suivi les volontés de son père , le vénérable docteur
( 588 )
Balanzoni . Remarquez que Rosaure est le type des filles senti-
mentales ! Singulier sentimentalisme , en vérité, qui tue l'amour
conjugal au profit de l'amour filial; sentiment faux , puisque ces
aimables demoiselles ne se marient que pour se marier, c'est-
à-dire pour échapper au joug paternel ! - Voilà le fond d'une
des œuvres capitales de Goldoni. Cela était hautement prisé en
Italie , puisqu'on s'écriait, en écoutant ces jolies choses : « O gran
Goldoni ! » Mais on peut affirmer que partout où l'on est sou-
cieux de la dignité des femmes , on ne laisserait pas achever la
pièce. Dans cette même comédie des Deux Jumeaux de Venise, un
autre caractère , Béatrix , destiné à faire contraste avec celui de
Rosaure , représente la femme vive et légère , se plaçant en dehors
des convenances de son sexe , pour suivre les instincts de sa na-
ture passionnée et courir les aventures les plus compromettantes.
Et voyez la contradiction : l'auteur, décidé d'avance , pour ne pas
blesser les bienséances théâtrales , à conserver pures et sans tache
ses héroïnes , donne un brevet d'innocence à ces aventureuses
créatures . Concluez maintenant : Une fille honnête et vertueuse
doit obéir à sa famille et accepter, quel qu'il soit,le mari que lui
donne sa famille. Mais quand cette fille commet l'imprudence de
déserter le toit paternel pour courir après celui qu'elle aime, elle
peut , sans accident , rentrer au logis , et sa faute ne porte nulle
atteinte à son honneur : c'est là la morale de Goldoni.

Nous avons dit que les demoiselles , en Italic , ne songent guère


qu'à se marier, et que le cœur n'est souvent pour rien dans le
choix qu'elles font , ou plutôt qu'on leur impose d'autorité. Unc
fois mariées , elles sont aussi libres devant l'opinion publique
qu'elles étaient esclaves dans leur célibat. Alors l'amour nécessaire
à la femme naît dans son cœur, quand elle a rencontré l'homme
de son choix. Ces liens , contractés après le mariage et en dehors
des lois du mariage , sont un adultère d'intention , s'ils ne sont
pas un adultère de fait. Et ces relations immorales sont dans les
mœurs italiennes ! Voilà un scandale qu'il faudrait avoir le cou-
rage d'exposer sur la scène à l'indignation publique. Mais ce n'est
plus du ressort de la comédie. Aussi ces chevaliers galants , connus
sous le nom de cicisbei, ne paraissent-ils sur le théâtre de Gol-
( 589 )
doni que pour jouer des rôles sans passion et par conséquent
sans intérêt. Ils se bornent à afficher des airs protecteurs qui ne
conviennent qu'aux maris , et ne sont jamais mêlés activement à
l'intrigue. Ce sont des amis fort équivoques; ce ne sont pas des
amants .

Les femmes ne sont pas flattées dans les comédies de Goldoni.


S'il les fait vertueuses , c'est par convention ou par bienséance ;
mais elles n'ont pas de cœur. Il n'y a peut-être pas dans tout son
théâtre , et il est considérable , une seule femme digne d'amour ou
d'estime , je ne dis pas pour un Italien, mais pour un homme
amoureux de la beauté morale.
La perfidie est un défaut malheureusement trop commun parmi
les femmes ; mais que faut-il penser des Italiennes , si Goldoni a
peint fidèlement leurs travers ? Les femmes se jurent en face une
éternelle amitié et s'injurient violemment par derrière. Qu'y a-t-il
de comique dans cet amour qui sort des lèvres , quand le cœur est
à la haine ? Qu'en doit conclure l'honnête homme ? qu'il faut se
défier des femmes ; mais on pourrait l'enseigner moins brutale-
ment . Les Italiennes sont- elles de l'avis des Italiens sur le mérite
de Goldoni ? En ce cas , elles ne voient que la paille qui est dans
l'œil de leurs voisines , et Goldoni a raison. Où done trouverons-
nous la grâce , plus belle encore que la beauté? Je ne sais , mais
ce n'est pas sans doute dans la femme savante , présentée comme
un modèle pourvu qu'elle n'étale pas une fausse science. La
femme qui fait preuve d'ignorance en voulant être savante de-
vient ridicule; mais si sa science est véritable , elle peut l'étaler
impunément : son pédantisme n'est pas un ridicule , c'est un mé-
rite. Voyez plutôt la Donna di Garbo opposée à la Donna di
Testa debole. La langue italienne , fille de la langue latine, a déci-
dément trop de respect pour sa mère. Une femme qui a du mérite
parce qu'elle sait discourir en docteur sur des thèses latines , c'est
trop fort. Les rôles de femme dans les comédies de Goldoni sont
donc dépourvus de toute poésie et n'ont rien d'aimable.
Les caractères d'homme sont-ils traités avec plus de délica-
tesse ? Il serait mal séant de le supposer. La femme fait l'homme
plus encore que l'homme ne fait la femme. Les grandes qualités
( 390 )
des héros de Goldoni sont des vertus de parades qui n'ont rien de
sérieux : la vérité ne fait pas tant de bruit.
La perfidie que nous avons reprochée aux femmes paraît être
un vice de nature chez les Italiens. Habitués à ne voir dans la
religion que le côté extérieur, certaines gens semblent ignorer
que , pour honorer Dieu , il faut commencer par se respecter soi-
même et respecter ses semblables ; que la première condition pour
être chrétien , c'est d'être honnête homme. Mais plus une vertu
est rare , plus elle est estimée. Les Italiens veulent donc passer
pour des hommes d'honneur. A enjuger par les comédies de Gol-
doni , ils entendent d'une étrange façon la loyauté, la fidélité à
la parole donnée. Dans la comédie de la Fille obéissante , un père
consent au mariage de sa fille avec un homme qu'elle aime : c'est
un parti sortable. Un autre se présente : c'est un vaurien cousu
d'or. Le père lui promet sa fille, sans s'informer s'il peut lui con-
venir. Dans ces conditions , nul n'est tenu à sa parole. Eh bien ,
malgré le désespoir des deux amants déjà fiancés , le père , qui
adorait sa fille , sacrifie tout à une parole qu'il ne pouvait don-
ner. N'est-ce pas là une de ces vertus de parade qui n'existent
que dans la fantaisie de l'auteur, et qui sont destinées à pallier
un vice qu'on s'efforce de cacher au monde comme une turpi-
tude ? On n'est pas fidèle à sa parole quand on l'observe avec tant
de déraison .

En voici un autre qui a reçu des bijoux volés à son père et qui
se vante d'être un homme d'honneur incapable de retenir injuste-
ment le bien d'autrui , ce qui ne l'empêche pas de les offrir, par
galanterie , à une femme inconnue et de les confier à un fripon :
voilà ce que Goldoni présente comme un modèle de probité !!!
C'est la société qui apprend aux hommes à se respecter et à mettre
dans leur conduite ce décorum qu'on appelle les convenances , la
bienséance , la politesse sociale. Il y a certaine limite qu'il n'est
pas permis de dépasser dans la représentation des ridicules , des
travers et des vices. Les Italiens ne connaissent pas cette limite ,
parce que l'esprit de société n'existe pas chez eux. Certes , il ne
faut pas confondre les bienséances avec la poésie des caractères.
Quand les caractères éclatent dans toute leur naïveté, le cœur
( 591 )
humain a plus de puissance que quand il obéit à des préjugés ou
à des usages conventionnels qui compriment tous les sentiments
de l'âme sous un niveau commun , plus favorable sans doute à la
médiocrité qu'au génie. Aussi, voyez dans l'enfance des peuples ,
quelle grandeur de nature l'imagination prête aux héros ! Comme
ils sont violents et sauvages dans leurs passions ! Mais leurs pas-
sions sont grandes comme leurs caractères. Dans la vieillesse des
peuples , quand les passions sont petites , basses et vulgaires , et
qu'on n'envisage la vie que du côté positif et prosaïque , il faut
bien garder une certaine mesure en faisant le tableau des mi-
sères humaines , et ne pas admettre dans l'art ce qui inspire le
dégoût. La comédie qui se rit des travers de l'humanité ne doit
pas livrer en spectacle des vices révoltants qui cessent d'être
comiques en devenant odieux. Goldoni n'a pas su garder cette me-
sure : il a cherché le ridicule dans l'exagération. Certains person-
nages de ses comédies descendent à des perfidies et des bassesses
qui soulèvent le cœur et rendraient le rire coupable. Pancrace ,
dans les Deux Jumeaux , est un fripon chargé de tous les vices ,
qui se fait empoisonneur à si bon marché , qu'il est inadmissible
qu'un être humain puisse descendre si bas. Ailleurs , il repré-
sente la jalousie et l'avarice réunies sur la même tête , et dans des
proportions si exagérées que toute gaieté disparaît dans le mépris
qu'inspire à tout cœur honnête une semblable dégradation de
caractère .

Le faste de la richesse altière offre , en Italie , un ridicule qu'on


ne trouve pas au même degré chez les nations habituées à res-
pecter l'opinion publique. L'aristocratie cherche à éblouir le monde
par l'éclat d'une fausse richesse , qui consiste à vivre de privations ,
à se ruiner même pendant onze mois de l'année pour passer le
douzième à la campagne dans les fêtes pompeuses de la villé-
giature. Goldoni a peint très - plaisamment ce ridicule national ;
et, s'il n'a corrigé personne , il a vengé du moins la morale pu-
blique en apprenant à la noblesse qu'il ne suffit pas d'être riche
et de déployer un vain luxe pour mériter l'estime des honnêtes
gens .
La comédie ne peut atteindre son but philosophique , quand
( 392 )
l'état social n'expose personne à la censure. Nous avons vu Gol-
doni mettre en scène la femme savante et lui faire un mérite des
connaissances les plus étrangères à son sexe. Il ne faut pas de-
mander si les savants sont plus modestes , quand la science était
si rare et que les savants n'avaient pas appris , au contact de la
société , comment l'ignorance se venge de l'orgueilleux savoir. Les
personnages de Goldoni sont des gens mal élevés qui blessent par-
tout les bienséances. S'agit-il d'un duel? on se demande parfois
s'il ne vaudrait pas mieux se débarrasser de son adversaire sans
exposer sa vie. Ce procédé brutal fait trop penser qu'on est dans
le pays du poignard.
Quel que soit le talent de Goldoni à exciter l'hilarité des spec-
tateurs , à développer et soutenir les caractères , à imprimer au
dialogue de viyes allures , il s'attache trop à représenter la laideur
morale pour mériter le nom de poëte, et il inspire trop peu l'amour
du bien pour mériter le nom de philosophe. Ce n'est qu'un grand
observateur , un grand peintre de ridicules , un grand artiste dra-
matique.
Le drame plaisant se divise en trois ou plutôt en quatre catégo-
ries : la haute comédie ou comédie de caractère , la comédie de
mœurs , la comédie d'intrigue et la comédie bouffonne. On se de-
mande à quelle catégorie appartiennent les pièces de Goldoni. En
réalité , ce sont des comédies de mœurs ; mais l'intrigue y jone un
rôle considérable , et , pour exciter la gaieté , l'auteur descend
jusqu'à la bouffonnerie : c'est la conséquence de son système dra-
matique. Goldoni avait compris que , pour attirer la foule, il fallait
prendre pour base la comédie de l'art et perfectionner ce genre
populaire en conservant les masques qui fixaient les caractères ,
mais en enlevant aux acteurs la faculté d'improviser le dialogue,
licence grossière qui substituait la plaisanterie à l'étude des mœurs.
Quand les caractères sont invariables , ils deviennent des abstrac-
tions. Dès lors plus de nuances , puisque la personnalité disparaît
dans le personnage , qui n'est plus un homme , mais un vice in-
carné. L'intrigue varie; les caractères sont tout d'une pièce : c'est
le goût italien.
Nous l'avons vu dans Métastase , où les personnages sont en-
( 393 )
tièrement bons ou entièrement mauvais. Ici c'est le mauvais qui
domine , puisqu'il s'agit des laideurs humaines. Je me trompe en
disant les laideurs humaines, je devrais dire les laideurs italiennes,
car l'observateur n'a pas assez compris la nature humaine , mé-
lange de petitesses et de grandeurs. Je vais plus loin , et je dis
qu'il manque de vérité aussi, non dans la peinture des mœurs ita-
liennes , mais dans le tableau des vices italiens qu'il exagère.
Il y a , en Italie comme partout , des êtres vils et méprisables ;
mais, en Italie aussi , il y a , grâce à Dieu , de belles et grandes
natures. Et si c'est à la tragédie qu'appartient la grandeur, la co-
médie , qui peint la vie dans sa réalité vraie, ne doit pas se borner
aux petitesses , aux bassesses , aux vices ignobles , sous peine de
s'exposer à attacher tout un peuple au pilori. Il y a des choses qu'il
faut laisser dans les bas -fonds de la société. On peut se moquer
des travers de l'homme , mais il ne faut pas rire de ce qui dégrade
l'humanité ..

CHAPITRE V.

GOZZI .

Un dramatiste que les Allemands considèrent aujourd'hui


comme le premier des auteurs comiques de l'Italie, le comte Charles
Gozzi, frappé du défaut de poésie et d'intérêt du théâtre de Gol-
doni , s'est jeté dans le genre fantastique, introduisant le merveil-
leux dans la comédie , au nom de l'idéal banni de la scène par le
réalisme de l'avocat vénitien. Gozzi , pour assurer son triomphe,
voulut restaurer la comédie de l'art en faisant reparaître sur la
scène les spirituels improvisateurs qui jouaient les Pantalon , les
Arlequin , les Brighella, et que les succès de Goldoni avaient ré-
duits à la misère .
Gozzi était italien jusqu'à la moelle , un Italien de vieille roche ,
irrité de voir ses compatriotes tourner leurs regards vers la France
et la muse du théâtre revêtir un costume étranger. Sa tentative
( 394 )
fut une réaction contre l'influence française en littérature. Celui
qui , le premier , avait importé en Italie le système dramatique
de la France , Martelli , sans génie et sans art , avait introduit dans
la poésie italienne une innovation malheureuse : l'alexandrin ,
vers d'autant moins italien qu'il est plus français. Pour l'appro-
prier au caractère de la langue , il avait fallu y ajouter une syllabe
muette à la césure de l'hémistiche , ce qui détruisait l'harmonie.
Le vers martellien , adopté dans le drame comique , avait défiguré
la poésie italienne.
Un esprit lourd et empesé , unissant la trivialité à l'emphase ,
l'abbé Chiari , disputait à Goldoni le sceptre du théâtre. Gozzi s'ef-
força de les détrôner tous deux en les parodiant dans l'allégorie
dramatique des Trois Oranges , pièce à canevas où les acteurs ,
heureux de reprendre possession de la scène , se livrèrent à toutes
les saillies de la gaieté et de la malice populaires , et obtinrent un
succès de fou rire. Goldoni , blessé dans son amour-propre , aban-
donna l'Italie et sa langue , et vint s'établir à Paris , où il écrivit ,
pour la scène française , plusieurs comédies , dont la plus célèbre
est le Bourru bienfaisant , type immortel qui lui fut vraisembla-
blement inspiré par son pays natal beaucoup plus que par son
pays d'adoption ; car ce n'est guère un type français. La France est
une nation généreuse mais polie. La brusquerie est une impolitesse,
et si elle existe en France, ce n'est qu'une exception. C'est un défaut
commun aux nations où ne règne pas l'esprit de société. Goldoni
aura uni , dans sa pensée , la brusquerie italienne à la générosité
française , et créé ainsi son Bourru bienfaisant. S'il avait connu
notre pays , il aurait pu nous emprunter des traits de mœurs bien
autrement caractéristiques que ceux qu'il a trouvés en Italic et
en France , pour peindre ce type belge par excellence, et qui tient
dans nos veines au sang germanique mêlé au sang gaulois.
Cependant Gozzi , ayant remarqué l'attrait de curiosité qu'éveil-
laient les enchantements et les contes de fées sur le peuple de
Venise , entra à pleines voiles dans le pays des songes , et y trouva ,
pendant dix ans , une intarissable veine de succès. Il fit parler en
vers ïambiques ses personnages merveilleux , et n'abandonna à
l'improvisation que les masques italiens, fort dépaysés dans ce cou-
( 595 )
rant d'aventures orientales , où ils perdirent peu à peu leur carac-
tère individuel , leur gaieté native, leur esprit de terroir. On devait
finir par se fatiguer de ces fictions imaginaires , où les mœurs
sociales et l'humanité même disparaissaient dans les jeux de la
fantaisie.
Le poëte savait exciter l'intérêt par des situations touchantes
ou terribles , qui remuaient l'âme autant que l'imagination ; mais
quand on ne sent pas palpiter la fibre humaine , quand les inté-
rêts de la vie ne sont plus le nœud du drame , le cœur n'est pas
longtemps dupe de l'imagination , et , quel que soit le talent du
poëte , une fois la curiosité satisfaite et l'étonnement disparu , le
sentiment de la réalité remplace la fantaisie , et le charme s'éva-
nouit devant l'invraisemblance :

L'esprit n'est point ému de ce qu'il ne croit pas .

Dans le poëme épique , l'imagination est à l'aise au milieu des


événements surnaturels , parce que les personnages n'agissent pas
sous nos yeux. Mais la vraisemblance dramatique est plus exi-
geante , et , quand les rêves de l'imagination prennent un corps
pour agir et parler comme des êtres vivants, on sent d'instinct .
le mensonge et la vanité de ces inventions de poëte ; la raison se
réveille et les fantômes sont rentrés dans la nuit. C'est l'homme
qu'il faut montrer à l'homme pour l'intéresser.
Les Allemands , naturellement rêveurs , ont adopté avec enthou-
siasme le genre fantastique de Gozzi ; mais les Italiens ne pou-
vaient longtemps s'en accommoder. Le peuple de Venise , qui avait
rapporté d'Orient , sur ses vaisseaux, les contes de fées , et qui , dès
l'enfance , avait l'imagination remplie de récits merveilleux , devait
aimer sans doute des féeries auxquelles se trouvaient mêlés les
spirituels représentants des mœurs nationales. Quand disparut
la troupe joyeuse des improvisateurs qui avaient fait le succès
de ses pièces , Gozzi, battu en brèche par la critique , tomba peu
à peu dans l'oubli , et ses comédies fantastiques, qui ne furent
jamais jouées qu'à Venise , ne reparurent sur aucun théâtre d'Ita-
lic. L'Italien moderne a perdu le goût du merveilleux poétique ou
( 596 )
oriental , qui était l'essence de l'épopée romanesque au temps de
l'Arioste et du Tasse. Aujourd'hui ce peuple, naturellement cré-
dule et superstitieux dans sa foi , repousse comme une puérilité
toute fiction merveilleuse étrangère à ses croyances. Les critiques
n'examinèrent pas ce qu'il y avait d'antidramatique dans les con-
ceptions de Gozzi. C'était du merveilleux , il suffit , et Gozzi fut
condamné sans appel. Ce poëte méritait mieux que les dédains
d'une critique inintelligente. Les Allemands l'ont bien vengé.
Quoi qu'il en soit , l'auteur se rendit aux observations de la cri-
tique , et du merveilleux il descendit au romanesque. Son imagina-
tion , amoureuse d'idéal , ne pouvait s'attarder longtemps dans les
basses régions du réel. Il écrivit alors des drames tragiques , à la
manière des Espagnols , qu'il prenait pour modèles , et de Shakes-
peare , qu'il ne connaissait pas. Gozzi se trouvait dans des condi-
tions assez favorables pour créer le drame moderne , si ce drame
n'eût pas existé avant lui. Il suffisait d'introduire l'élément sérieux,
l'élément tragique , dans la comédie de l'art non improvisée. Gozzi
fit parler les héros en vers et laissa les masques improviser en
prose. Ce mélange du sérieux et du comique , des vers et de la
prose, fut encore attaqué par la critique , et cette fois au nom des
règles d'Aristote. Si Shakespeare était né en Italie , on eût dit au
peuple , ému d'admiration , de terreur ou de pitié : « Vous avez
tort de vous émouvoir; ces pièces n'ont pas le sens commun , car
l'auteur a méconnu l'autorité d'Aristote. » Je crains bien que le
grand poëte n'eût éprouvé le même sort dans la France du dix-
septième siècle.
La critique en Italie , au siècle dernier, n'était pas plus avancée
qu'en France au siècle de Louis XIV. Gozzi n'était pas de la taille
de Shakespeare ; cependant l'imitation de l'Espagne l'éleva à un
degré de délicatesse et de grandeur jusqu'alors inconnu à la scène
italienne.

Mais le règne de la comédie de l'art était passé, et Goldoni avait


repris son empire. Tandis que Gozzi subissait à son tour les dé-
dains de ses compatriotes , tous les théâtres de la Péninsule accla-
maient son rival. Malgré ces applaudissements dont l'écho reten-
tissait au delà des Alpes , Goldoni ne revint pas dans sa patric, et
( 597 )
mourut à Paris en 1792 , au milieu des sanglantes saturnales de
la terreur.

Gozzi ne s'y était pas trompé; le génie de Goldoni était plus


français qu'italien, et ce n'est pas sans raison qu'on l'a surnommé
le Molière de l'Italie , comme on a surnommé Grétry le Molière de
la musique. Mais les Italiens ne doivent pas se faire illusion : Gol-
doni est aussi loin de Molière qu'Alfieri est loin de Corneille dont
il s'est fait l'imitateur.

CHAPITRE VI .

ALFIERI .

Nous avons vu le théâtre comique se développer en Italic dans


tout son éclat; mais la tragédie était encore à créer. Jean Pin-
demonti n'osait pas appeler de ce nom ses compositions drama-
tiques , parce qu'elles s'éloignaient de la législation classique dans
la marche de l'action. Les Italiens , faute de mieux , avaient pris
Métastase pour modèle dans la tragédie , et ses opéras , trop par-
faits pour les compositeurs , et dépourvus de cette variété de mor-
ccaux d'ensemble qu'exigeaient les progrès de la musique mo-
derne , avaient fini par envahir la scène tragique. Mais ce poëte
efféminé ne pouvait satisfaire les âmes viriles , qui l'accusaient
d'avoir corrompu l'Italie.
Un poëte illustre allait opposer l'énergie à la mollesse et rendre
la vigueur à cette race abâtardie. Alfieri était né.
Pour comprendre son talent , il faut connaître l'homme. Je ne
sais pourquoi certains critiques , d'une sévérité mal entendue ,
accusent les auteurs modernes de trop aimer à se peindre eux-
mèmes en racontant leur propre vie. Qu'y a-t-il de plus intéres-
sant pour l'humanité que de lire dans les plus profonds replis du
cœur humain ? Ce que l'homme aime le mieux dans l'homme , ce
( 398 )
n'est pas le talent , c'est l'homme , c'est-à-dire la source même du
talent. Si cela est vrai de l'homme en général , combien plus de
ces hommes de mémoire qui ont laissé leur empreinte dans l'es-
prit de leur siècle et contribué aux progrès de la civilisation. On
veut connaître leurs impressions personnelles sur les hommes et
les choses de leur époque ; on épie tous les mobiles de leurs ac-
tions ; on voudrait compter chaque battement de leur cœur. Sans
doute , l'homme se drape souvent dans ses mémoires ; il se montre
rarement à nu devant la postérité; mais les âmes basses et vé-
nales ont seules intérêt à se cacher : les grandes âmes n'ont rien
à perdre en paraissant au grand jour ; et leurs aveux ne sont pas
seulement un intérèt , c'est aussi un enseignement pour l'huma-
nité. Les Mémoires d'Alfieri ont plus d'attrait que ses tragédies;
car ce sont eux qui donnent la clef de son système dramatique et
de tous ses travaux. Disons donc quels furent son caractère , ses
principes et sa vie.
Alfieri appartenait à la noblesse. Le Piémont fut son pays natal.
Ce peuple d'Allobroges , campé comme une armée au pied des
Alpes pour être le boulevard de l'Italie du Nord, a toujours porté
son ambition plus loin que son territoire. Grandir a toujours été
son but ; mais les moyens ont changé avec les temps et les circon-
stances. Aujourd'hui c'est l'Italie entière qu'il réclame au nom de
l'indépendance et de la liberté. A l'époque d'Alfieri, c'était la cou-
ronne royale de Sardaigne que demandait Victor-Amédée , s'al-
liant, pour obtenir ce titre , tantôt avec l'Alemagne, tantôt avec
la France. Le Piémont ne songeait pas alors à se déclarer l'apôtre
de la liberté en Italie. C'était le plus tracassier, le plus impérieux ,
le plus despotique des gouvernements. Ce petit souverain jouait
au grand monarque et aimait à faire sentir le poids de son autorité.
Sous Charles-Emmanuel , comme sous Victor-Amédée , le Piémont
était moins un royaume qu'une prison d'État. Non-seulement les
sujets de cet heureux pays ne pouvaient voyager, mais ils ne pou-
vaient emporter la moindre somme sans l'autorité du roi. Il y
avait même une loi qui défendait d'imprimer aucun livre à l'étran-
ger, sous peine d'amende et de prison .
Alfieri , d'un caractère ardent et fier comme son nom , n'était
( 599 )
pas fait pour vivre dans cette atmosphère oppressive où étouffait
son génie. Orphelin dès l'âge le plus tendre, il avait ignoré les
joies de la famille et les douces habitudes du foyer. Sa première
éducation manquée avait livré son esprit , sans discipline et sans
frein , à l'empire des passions qui fermentaient dans son âme. Le
travail lui était un fardeau. Il ne connaissait que l'amour de l'in-
dépendance et des plaisirs. Si dès lors il s'était passionné pour la
poésie , il était dans d'excellentes conditions pour devenir un poëte
original. Mais il est fort heureux pour lui qu'il n'ait pas songé ,
dans sa jeunesse , à écrire ses impressions. Il n'avait pas appris
d'autre langue que le français. De même que la cour piémontaise
aimait à copier les usages de la cour française , l'aristocratie sem-
blait rougir de sa langue maternelle , le plus grossier des dialectes
de l'Italie , et n'étudiait sérieusement que la langue française :
c'était la langue de la société à Turin , comme aujourd'hui en
Russie. Alfieri , pendant sa jeunesse , ne pouvait donc songer à la
poésie , du moins à la poésie italienne. Que fit-il ? Se sentant à
l'étroit dans son Piémont , il se mit à voyager avec la permission
du roi. Pour cette nature bouillante, avide de liberté et d'indé-
pendance , ce gouvernement despotique qui tenait tous ses sujets
en tutelle était une intolérable tyrannie. Il jura dès lors une haine
d'Annibal à tous les tyrans. La philosophie française avait soufflé
dans son âme un ardent amour de la liberté conforme à ses in-
stincts. Non pas de cette liberté démocratique qui veut faire par-
ticiper le peuple aux bienfaits du gouvernement et à la direction
de la société : Alfieri avait trop de fierté aristocratique pour com-
prendre la démocratie. Sa liberté était plutôt celle du baron féodal
en révolte contre la royauté. Mais la liberté était dans l'air, et il
en préparait malgré lui le triomphe. Ne sachant encore quelle di-
rection il allait donner à son esprit , et cédant à toute la fougue
de sa jeunesse , il parcourut l'Europe ventre à terre , de toute la
vitesse de ses chevaux , avec un esprit sans frein comme son cour-
sier. Tout cet immense panorama se déroule sous ses yeux sans
rien lui apprendre que l'amour de la liberté et la haine des tyrans.
Cette double passion , qu'il a emportée dans son cœur au départ,
il la rapporte au retour, fortifiée encore par la lourde atmosphère
( 400 )
qu'il respire dans son pays natal. Cet homme n'obéit qu'à ses pas-
sions : passion de la liberté et de l'indépendance , passion des che-
vaux , passion des voyages , passion des aventures et des plaisirs .
Nous allons le voir se passionner pour les lettres : il sera poëte .
Mais il ne sait rien que le français. C'est le français qu'il a parlé
dans ses voyages , c'est le français qu'il a entendu retentir sur les
théâtres de l'Europe. De retour à Turin , il se met à lire pour se
désennuyer. Et que lit-il ? J.-J. Rousseau , dont la Nouvelle Hé-
loïse , avec ses passions de tète , ne peut l'intéresser, et dont le
Contrat social reste pour lui une lettre morte; Voltaire, dont il
aime la prose et dont il goûte médiocrement les vers ; Montes-
quieu , dont la concision plaît à son esprit ; Plutarque enfin qui le
passionne , autant que les récits d'Antar passionnent les Arabes ,
et qui le fait trépigner tour à tour d'enthousiasme , de colère et
d'indignation , selon les circonstances heureuses ou fatales de la
vie de ses héros. Ce qu'il recherche avant tout , ce sont les Romains
du temps de la république , les amis de la liberté et les ennemis
des Césars , les Brutus et les Caton. Comme on reconnaît l'homme
jusque dans ses premières lectures ! Il y avait du Romain dans
cette nature de poëte qui semblait avoir sucé le lait de la louve.
L'heure des vers n'a pas encore sonné pour lui; mais déjà l'en-
thousiasme des grandes choses s'est emparé de son âme. En atten-
dant , il cède encore à ses goûts frivoles , et le voilà chevauchant
de nouveau à travers l'Europe, dans les contrées du Nord. Il n'a
pas le génie de l'observation. Il ne voit , il n'apprend rien ; il ne
fait qu'évaporer le trop plein de son cœur, sans nourrir son esprit.
Cependant, au milieu des climats glacés du Nord , cet homme du
Midi songe à l'Italic et à sa langue , et il commence à s'éprendre
des vers harmonieux de Pétrarque , de l'Arioste et du Tasse.
De retour à Turin , la passion des lettres s'empare de son esprit
et il rève la gloire du théâtre. En étudiant sa langue , qui jusque-là
lui était pour ainsi dire étrangère , il compose des sonnets et des
essais tragiques. C'était trop tôt pour s'affranchir du joug de l'imi-
tation. Il aura beau , plus tard , répudier avec colère la langue et
la littérature françaises , on n'efface pas les traces de la première
éducation, et les habitudes de l'esprit sont plus fortes que la vo-
( 401 )
lonté. L'imagination d'Alfieri subira, comme son esprit, l'influence
du génic français. Il imitera Corneille dans la tragédie comme il
imitera Rousseau dans sa philosophie sociale. Ce qui fera son ori-
ginalité, c'est la violence de sa haine contre le pouvoir absolu et
son amour de la liberté , sentiment nouveau pour l'Italie, depuis
si longtemps accoutumée au joug. Quelle révolution devait opérer,
dans la Péninsule , la voix male et austère de ce vigoureux génie ,
et quel contraste avec la mollesse efféminée de Métastase ! Alfieri
avait vu , dans les jardins de Schænbrunn , ce poëte des cours
plier le genou devant Marie-Thérèse , l'auguste princesse, si digne
de la vénération et du dévouement de ses sujets. C'en était assez
pour inspirer à ce farouche ennemi des rois une invincible anti-
pathic contre la muse de l'opéra. Aussi mit-il autant de calcul
que d'inspiration dans son âpre rudesse. Il avait juré de ne res-
sembler en rien à Métastase. Et cependant, à force de se plonger
dans la littérature italienne , il était devenu si amoureux de cette
langue mélodieuse qu'il trouvait barbare la langue de sa jeunesse
et ne parlait plus du français qu'avec mépris.
Il avait hate d'échapper au Piémont pour respirer un air plus
libre et plus italien tout à la fois. Ilfit plusieurs voyages à Flo-
rence, afin de se façonner l'oreille à l'accent si pur du dialecte de la
Toscane. Il en fut si enchanté qu'il n'eut plus d'autre pensée que
de fixer son séjour sur cette terre musicale , pour en respirer la
suave harmonie. Que pouvait-il faire à Turin , lui,le poëte de la
liberté? Rien qu'y tuer son génic naissant. Il résolut done de
quitter le Piémont . Mais comment disposer de sa fortune , quand
les biens de la noblesse étaient soumis au bon plaisir du roi , et
qu'il était défendu de les vendre sans la permission du monarque ?
Alfieri fut obligé de les donner à sa sœur, moyennant une pen-
sion annuelle dont il se fit rembourser en partie le capital. Mais
c'était une affaire d'État que d'emporter du Piémont une forte
somme, et le roi n'y consentit qu'à la dernière extrémité . Les
traditions de liberté ne remontent pas bien haut dans les fastes
de la maison de Savoie .
Combien Alfieri devait s'estimer heureux d'avoir pu se sous-
traire à une aussi intolérable servitude . Le voilà établi à Florence ,
26
( 402 )
sous le règne paternel de ce grand Léopold , qui devança la France
dans la voie des réformes libérales , qui supprima la peine de
mort en Toscane, parvint à pacifier la Belgique révoltée contre les
innovations tyranniques de Joseph II, auquel il avait succédé sur
le trône d'Allemagne , communiqua son nom et sa sagesse à notre
roi , Léopold Ier, et cût enfin présenté l'image d'un souverain ac-
compli , s'il avait respecté les libertés de l'Église.
Nulle part ailleurs que sur les rives de l'Arno , Alfieri ne pou-
vait trouver en Italie plus de liberté pour ses études littéraires.
Il y travailla avec une ardeur sans exemple à se meubler l'esprit
de tous les chefs-d'œuvre de l'Italie et de l'antiquité romaine , dont
il cherchait à s'approprier les beautés par des traductions et des
imitations originales , et il y composa la plupart de ses tragédies
et de ses œuvres en prose.
C'est là aussi qu'il se lia avec cette femme célèbre , née en Bel-
gique , Aloysia de Stolberg , comtesse d'Albany , épouse du dernier
des Stuarts , vaincu dans les plaines d'Écosse en revendiquant la
couronne d'Angleterre , et trahi jusque dans ses affections domes-
tiques par un cœur trop ami de la gloire et de la prospérité. Cette
femme de grand esprit avait deviné la fortune du poëte et ré-
chauffé en lui le feu du génie qui s'était trop évaporé dans les
ardeurs frivoles d'une jeunesse inoccupée. Alfieri , épris de son
caractère et de son rang non moins que de son esprit, s'était efforcé
de faire annuler le mariage de Charles-Édouard , comme si ce
prince , dont le malheur égalait le courage , était indigne du bon-
heur conjugal parce qu'il était exilé du trône de ses pères. Que
devait penser l'infortuné prince de cet ami de la liberté qui arra-
chait sa compagne à un descendant des rois, et de cet ennemi de
l'arbitraire qui invoquait contre lui la raison d'État ? Mais la passion
ne raisonne pas. La comtesse d'Albany s'éloigna de son mari ; et,
quand s'éteignit Charles-Édouard , elle s'unit secrètement au poëte
qui l'immortalisa en l'associant à sa destinée. Au point de vue
littéraire comme au point de vue de la vie , l'influence de cette
femme aimée sur le cœur et l'esprit d'Alfieri fut salutaire; mais
la morale a ses droits qui ne fléchissent pas devant ceux du génie.
Le génie n'a d'autre privilége que d'éclairer le monde en le mora-
( 405 )
lisant ; s'il le pervertit , l'exemple est d'autant plus funeste qu'il
tombe de plus haut ; et l'écrivain est d'autant plus coupable qu'il
donne plus d'éclat à ses scandales .
Vous l'avez vu, tout est passion chez ce poëte , dans son âme et
dans sa vie . Tout est passion , même dans son esprit. Nous allons
voir ce qu'il faut penser de ses idées sur la liberté et sur la
tyrannie. Il a fait en prose un Traité de la Tyrannie qui n'est ,
d'un bout à l'autre , qu'une violente diatribe contre tous les pou-
voirs établis. C'était donc l'anarchie ou la tyrannie de la multitude
que voulait Alfieri ? Aucunement, c'était le moins plébéien des
hommes. Vous en jugerez tout à l'heure par sa conduite envers
la révolution française. Ce que voulait cet aristocrate hautain et
dédaigneux , c'est la liberté de satisfaire tous ses caprices sans
être inquiété par aucun pouvoir. Son âme était un coursier fou-
gueux , impatient de tout frein. Un homme qui raisonne peut-il
saper par la base le principe même de l'autorité, plus nécessaire
encore aux républiques qu'aux monarchies , parce qu'elles sont
poussées , par leur origine même , sur la pente qui aboutit à
l'anarchie dont le despotisme est le seul remède , car la société a
besoin avant tout d'être gouvernée ? O liberté ! tu n'es qu'un mot
sonore et vide sur les lèvres de ceux qui méconnaissent l'autorité .
C'est un lambeau de pourpre qu'agitent les ambitieux devant des
bêtes féroces pour les appeler à l'assaut de la société. Tu n'as
jamais su rien édifier, tu n'as fait que détruire. Vociférateurs de
liberté , essayez donc de vous soustraire au joug des lois ! Sans
doute , quand les lois sont l'expression de la volonté du peuple ,
elles sont mieux obéies que quand elles sont l'expression de la
volonté d'un seul. Il y a plus de dignité à se soumettre aux lois
votées par le pays qu'aux lois dictées par un monarque ; mais
n'est-ce pas une dérision que d'invoquer la liberté , quand on ne
veut dépendre que de soi-même ? Pour être logique , il faudrait
supprimer la liberté d'autrui pour mieux assurer la sienne. Vous
qui déclamez tant contre la tyrannie , savez-vous quels sont les
plus grands amis de la liberté ? Les tyrans ; mais ils ne l'aiment
que pour eux. Ce sont làles plus libres des hommes , car, s'ils sont
soumis à l'esclavage de leurs passions , ils ne reconnaissent du
( 404 )
moins aucun maître dans leurs États. La liberté pour soi , c'est la
tyrannie pour autrui : ce sont deux termes corrélatifs.
Alfieri va jusqu'à préférer le gouvernement ture aux gouverne-
ments de l'Europe chrétienne. Voulez-vous en savoir la raison ?
C'est que les Tures ont au moins le droit de la révolte et de la
vengeance. C'est un droit qu'on peut prendre partout, à ses ris-
ques et périls. Et si c'est à cela que doit aboutir la civilisation et
la dignité de l'homme , pourquoi n'aller pas vivre tout d'un coup
parmi les sauvages et les cannibales? Ils nous devanceront tou-
jours dans l'art de la révolte et de la vengeance.
On reconnaît Rousseau dans ce farouche républicanisme. Ses
paradoxes du Contrat social y sont poussés jusqu'à l'extravagance
de la passion ; mais vous n'y trouverez pas l'ombre d'une idée ,
d'une réalité, d'une vérité , d'une possibilité sociale. Alfieri est un
déclamateur de liberté , ce n'est ni un ami du peuple , ni un phi-
losophe, ni un politique , ni un penseur. Il est fâcheux que toutes
ses phrases sonores soient si gonflées de vent; car ce style retentit
à l'oreille des rois comme le tocsin des révolutions. On sent le
commerce de Machiavel dans ce style d'airain.
Mais une autre œuvre , plus digne du grand historien politique
qu'Alfieri avait pris pour modèle dans sa prose , c'est le Prince
et les Lettres , chef-d'œuvre de style et parfois de raison. C'est un
traité assez complet sur l'influence des souverains en littérature.
Vous comprenez dans quel sens la question est résolue sous la
plume d'Alfieri. Pour lui , la liberté scule fait le génie. On peut
soutenir le pour et le contre : c'est une arme à deux tranchants.
La vérité ici , comme il arrive toujours dans la pratique, est au
milieu. Il n'est pas plus vrai de prétendre que la liberté seule fait
le génie, qu'il ne serait vrai d'affirmer que la protection des princes
suffit pour faire éclore le talent. Ce qui est vrai , c'est qu'on ap-
porte le génie en naissant , et qu'un écrivain ne peut atteindre le
complet développement de ses facultés, si la main de la police lui
ferme la bouche et lui ôte la liberté de ses inspirations. Mais , à
moins que d'être bercé sur les genoux d'une duchesse comme
Alfieri , le génie , dans l'obscurité , végétera dans l'oubli.
Il sera libre , en effet , libre de mourir de faim. Mais le public ,
(405 )
direz -vous ? Quand la réputation est faite , il y a un public , et
encore! En attendant que ferez-vous pour vivre , si la nature , en
vous comblant de ses dons , vous a refusé la fortune ? L'art est
aristocrate , et les démocraties sont parcimonieuses. Voyez la con-
tradiction : dans son livre sur la Tyrannie , l'auteur proscrit le
luxe, et il ne s'aperçoit pas qu'alors il bannit aussi le théâtre qui
ne vit que de luxe. Sans doute les arts qui ne s'adressent pas à
l'esprit , mais à la vue et à l'oreille et par la vue et l'oreille à l'ima-
gination et à la sensibilité, comme la peinture , la sculpture et la
musique , peuvent subir la protection plus impunément que les
lettres ; mais à quoi bon tous ces raisonnements ? Les faits sont
plus éloquents que les paroles. Où a fleuri, chez tous les peuples ,
l'âge d'or de la littérature? à Athènes , est-ce au temps des déma-
gogues ou au siècle de Périclès ? à Rome , est-ce au temps des
Brutus ou au siècle d'Auguste? en Italie, est- ce au temps des
Guelfesetdes Gibelins ou au siècle de Léon X ? en France , est -ce
au temps de Robespierre ou au siècle de Louis XIV ? Vous pourrez
dire que ces grands souverains n'ont pas fait naître les hommes
de génie qui ont fait la gloire de leur règne , sans doute ; mais s'ils
ne les avaient pas pris par la main pour les encourager et les
mettre à l'abri de la misère , que seraient-ils devenus ? Oui , il y a
des hommes de génie qui ont connu la misère et qui ont grandi
dans l'infortune ; mais ce sont là des êtres exceptionnels. Encore
faudrait-il connaître jusqu'où peut aller la liberté d'esprit dans la
misère. Quand nous parlons de protection, nous avons trop sou-
vent le tort de nous figurer que les écrivains des grands siècles
eussent fait mieux , s'ils avaient été abandonnés à eux-mêmes et
sans être attachés au pouvoir par aucun lien. C'est une erreur. Les
grands hommes des siècles de Périclès , d'Auguste et de Louis XIV
ne demandaient pas la liberté de critiquer le pouvoir. Il s'accom-
plissait d'assez grandes choses pour entretenir l'enthousiasme des
poëtes ; la satire seule en a souffert, car elle ne pouvait pas, comme
au temps de Juvénal , s'indigner en flagellant les rois.
Alfieri prétend que , quand la littérature fleurit sous le pouvoir
absolu , c'est qu'elle trouve en dehors du pouvoir un élément de
libre inspiration. Et il apporte en exemple l'éloquence religieuse
( 406 )
au siècle de Louis XIV. La religion! oui , on avait alors la liberté
de la défendre comme on a aujourd'hui celle de l'attaquer. Mais
appelez-vous liberté le prosternement de l'esprit devant la foi ,
l'obéissance absolue aux dogmes de l'Église? Il faut s'entendre sür
les mots : l'adhésion volontaire de l'esprit à des vérités recon-
nues , c'est la vraie liberté. Mais pour Alfieri la liberté n'est pas
un devoir , ce n'est qu'un droit: le droit de n'être soumis à rien
et de faire , non pas seulement tout ce qu'on veut , mais tout ce
qu'on désire. La thèse d'Alfieri est très-soutenable ; mais il la faut
dégager de ses exagérations. Il faut distinguer surtout entre la
prose et les vers. La poésie proprement dite , la poésie versifiée
est un art et non un instrument politique. Quand elle reste fidèle
à sa mission , elle n'a rien à craindre du pouvoir, et peut vivre
même sous les rois absolus. S'il s'agit de prose , c'est différent. Les
orateurs , les publicistes , les historiens , les philosophes ont besoin
de liberté pour exercer leurs talents. Reste à savoir jusqu'où peut
s'étendre cette liberté, sans préjudice pour les grands intérêts de
la morale et de la société. La liberté du mal n'est-elle pas un dan-
ger? Si l'on ne peut obtenir qu'à ce prix la liberté du bien , il faut
tout accepter. Mais le pouvoir qui veille à la sécurité des citoyens
et à la prospérité matérielle des peuples , veille aussi à la morale
publique , qui assure la grandeur et la stabilité des nations. N'ou-
blions pas que les hommes aiment, avant tout, ce qui les flatte ; et
ce qui les flatte le plus , c'est la liberté de tout faire et d'échapper
au joug de l'autorité, sans laquelle pourtant la société ne peut vivre.
Ce n'est pas le droit qu'il faut prêcher aux hommes , c'est le de-
voir. Là est le salut de l'humanité.
Si ennemi qu'il fût de la protection des rois , dans le domaine
des lettres , le poëte savait s'accommoder des circonstances. Il se
rendit à Rome pour présenter au pape quatre tragédies qu'il ve-
nait de faire imprimer. Il lui coûtait bien de se courber devant
la tiare ; mais il avait besoin de l'appui du pontife-roi. Il ne baisa
pas la mule ; mais il baisa la main du pape, honneur réservé aux
cardinaux seuls. Il avait ainsi sauvé sa fierté sans perdre le respect.
Pie VI aimait à encourager la littérature ; et le poëte , malgré ses
témérités d'esprit, reçut de la main de ce grand pontife le baptême
( 407 )
de la gloire. Jusque-là , il avait gardé ses pièces en portefeuille ,
non pas faute de théâtre , mais faute d'acteurs capables de les
jouer. Il y avait d'ailleurs trop d'audace et de violence dans ses
attaques contre le despotisme et dans sa passion incendiaire de la
liberté, pour qu'on en permit la représentation publique sur les
théâtres d'Italie. L'auteur se bornait à les réciter lui -même dans
des cercles intimes , où ne pénétrait pas la censure. La noblesse
romaine , qui ne voyait dans ces tragédies qu'une question d'art ,
les accueillit favorablement et se fit une fète de les représenter
elle-même sur ses théâtres de salon. Leur succès répandit la re-
nommée d'Alfieri parmi toute l'Italie.
Le poëte piémontais n'était pas homme à se contenter d'une ré-
putation locale : il alla demander à la France la consécration de sa
gloire. C'est là qu'était le grand foyer du mouvement philosophi-
que et libéral. Le monarque qui y tenait le sceptre laissait souffler
les grands courants de l'esprit sans prévoir qu'ils allaient balayer
son trône . Alfieri avait résolu d'y publier une édition complète de
ses œuvres. Les premiers symptômes de la révolution française
ne tardèrent pas à éclater. L'enthousiasme de la liberté enflamma
l'imagination du poëte , qui prit la lyre et célébra dans une ode les
premiers triomphes de la cause populaire. Mais quand la révolution
furieuse , échevelée , se déchaîna contre toutes les supériorités so-
ciales , quand il se vit lui-même victime de cette nouvelle tyrannie
sous le masque de la liberté , il fut saisi d'horreur et s'empressa
d'échapper à ce hideux spectacle de confiscations et d'assassinats .
Quelle ne dut pas être la colère du poëte quand il se vit dépouillé ,
en quittant la France , de ses livres et de la splendide édition de
ses ouvrages , fruit d'un si glorieux travail! Il maudit alors cette
révolution spoliatrice qu'il avait bénie à ses premiers pas. Sa muse
depuis ce moment n'éleva plus la voix que pour exhaler sa rage.
contre les crimes de la France. A la bonne heure. Mais il fallait
déchirer aussi ce livre révolutionnaire sur la Tyrannie , ou il fal-
lait le refaire pour démontrer la nécessité du pouvoir, et y ajouter
deux nouveaux chapitres , l'un sur le despotisme des démagogues
et l'autre sur les erreurs absurdes où l'imagination du poëte s'était
laissé entraîner à la suite de Rousseau. L'homme qui a écrit cè
( 408 )
livre de la Tyrannie devait, pour être conséquent avec lui- même ,
souscrire à tous les excès de la fureur populaire. Mais une révo-
lution menée par des hommes sortis du sein de la plèbe devait
inspirer un profond dégoût à cet orgueilleux patricien. Quoi qu'il
en soit , Alfieri avait le droit de haïr la révolution française : sa
colère est un sentiment qui l'honore. Et quand le Piémont fut à
son tour emporté par l'ouragan , le poëte s'inclina devant son sou-
verain découronné. Comme il devait souffrir de se sentir impuis-
sant à lutter par la parole ou par l'épée contre cette puissance
révolutionnaire qui avait envahi sa patrie! Que n'eût-il pas fait
pour éteindre cet incendie dont il avait malheureusement attisé
la flamme! L'expérience cependant n'avait pas mûri sa raison .
Il avait conservé son amour platonique pour une liberté abstraite
qu'il ne voyait que dans ses rêves , et gardé son inextinguible haine
contre le pouvoir absolu des rois. Vous allez en voir un singulier
exemple au milieu des études qui marquèrent la fin de sa vie.
Pendant qu'il se consumait de rage contre la France , maîtresse
de l'Italie , la passion de l'étude avait repris son empire sur cet
esprit malade. Rougissant d'ignorer le grec , comme autrefois
Caton , il s'était épris , au déclin de sa vie , de cette langue incom-
parable et en avait savouré tout le miel et respiré tous les par-
fums. Il s'en voulait d'avoir écrit ses tragédies avant de con-
naître Sophocle et Euripide; et il avait raison de s'en vouloir. S'il
cût connu plus tôt les richesses poétiques et le grand art de la
Grèce , il eût mieux compris le cœur humain , comme aussi les
conditions du théâtre. Cette passion tardive fut pour Alfieri une
heureuse distraction aux tourments de l'invasion française. De
toutes les passions dont son âme fut remplie , celle-là ne fut pas la
moins noble , assurément. Rien dans sa vie ne mérite mieux l'es-
time des amis des lettres que cette fiévreuse ardeur pour l'étude
des plus beaux monuments de l'esprit humain. Il dévora tout,
prose et vers, depuis Homère jusqu'à Pindare , et depuis Hérodote
jusqu'à Démosthène , traduisant dans sa langue tout ce qui l'avait
frappé. Nous avons de lui l'Alceste d'Euripide , que Racine trouvait
trop pathétique pour oser entreprendre, après le poëte de Sala-
mine , cet admirable sujet. Alfieri porta si loin son enthousiasme
( 409 )
pour la Grèce, qu'il s'exerça lui-même à manier la langue d'Ho-
mère et qu'il institua un ordre de chevalerie en faveur du prince
des poëtes , honneur, disait-il , plus divin que ceux des rois. Ainsi
se manifestait , jusque dans l'expression de son enthousiasme de
poëte, l'antipathie monarchique de ce républicain de fantaisie,
qui n'avait pas moins de mépris pour le peuple qu'il n'en avait
pour les rois.
A force d'émotions et de travail, il avait rapidement usé sa con-
stitution colossale. La mort le surprit au milieu de ses études , et
sa plume resta suspendue sur la traduction de quelque passage
de ses auteurs favoris. La comtesse d'Albany, sa compagne , laissa
le livre ouvert sur sa table de travail dans ce sanctuaire des muses
grecques ; et, longtemps après , en entrant dans cette chambre où
les volets fermés ne laissaient pas pénétrer le jour, on croyait voir
surgir, imposante et fière , la grande ombre du poëte tragique
dont la mémoire était restée vivante dans l'imagination de l'Italie.
Florence fut son tombeau. Il est là , au milieu de l'église de Santa-
Croce , ce Panthéon de l'Italie ; il est là , enseveli dans le marbre ,
entouré de ses maîtres : Dante et Machiavel , et de son disciple
Niccolini , qui vient de s'éteindre à son tour dans cette capitale des
arts. La comtesse d'Albany, maintenant couchée à ses côtés , lui
érigea ce superbe mausolée , sculpté par Canova. Il a vécu pour
la gloire. Son ombre n'a pas à se plaindre.
Nous avons vu l'homme; voyons le poëte.
Et d'abord, Alfieri était-il né pour la tragédie ? Le poëte drama-
tiquene doit, comme tel , avoir d'autre personnalité que celle de ses
personnages ; il ne doit sentir, penser et agir que par eux; il n'est
pas un homme , il est l'homme , et non pas seulement l'homme
de l'humanité, mais l'homme du temps et du pays où se joue l'ac-
tion qu'il représente. Voilà le poëte dramatique. Il est impersonnel
comme le poëte épique ; il reste caché derrières ses personnages ;
je me trompe : il est dans leur ame. Il peint la nature dans sa réa-
lité plastique et n'a d'autre idéal que celui qui ressort de la situa-
tion. Est-ce à dire qu'il doive renoncer à ses sentiments personnels
pour partager toutes les passions qu'il fait agir et parler? A ces
conditions, qui voudrait être poëte dramatique? Le poëte qui écrit
( 410 )
pour plaire , pour intéresser et pour émouvoir, doit toujours être
du parti de la vertu , de la piété , de l'honneur, du patriotisme , du
courage. Les criminels , les impies, les traîtres et les lâches qu'il
met en scène sont les ombres du tableau ; ils font briller l'héroïsme
par le contraste : voilà comment se manifeste l'âme du poëte. Pour
le reste , il faut, avant tout , qu'il soit homme de talent , et qu'il ait
l'imagination assez flexible et le génie assez vaste pour ne pas se
confondre avec les personnages qu'il invente. Il faut qu'il soit
en dehors de son œuvre et qu'il la domine de toute la force de
son esprit créateur. Il faut qu'il dise, comme le grand architecte
des mondes : Voilà mon œuvre; elle porte mon empreinte , mais
elle n'est pas moi. Qu'elle disparaisse et tombe en poussière , je
reste ce que je suis .
Est-ce là l'œuvre d'Alfieri ? Lisez toutes ses tragédies , vous n'y
verrez que des tyrans , d'exécrables tyrans , chargés de tous les
crimes , et des âmes fières et indépendantes , des âmes républi-
caines qui travaillent au renversement de la tyrannie et au triomphe
de la liberté. Or nous savons ce qu'il faut penser des sentiments
d'Alfieri sur la tyrannie et la liberté : c'est une théorie sans appli-
cation, une fantaisie passionnée , voilà tout. Quand on est dévoué
à un principe , on ne recule pas devant ses conséquences. Alfieri
préconisait l'anarchie , il devait l'accepter ou confesser son erreur.
Quoi qu'il en soit , c'est Alfieri qu'on voit partout dans ses tragé-
dies , ce n'est pas l'homme de tous les temps , ni l'homme de
l'antiquité , ni l'homme des temps modernes. Ses personnages sont
l'incarnation de ses sentiments personnels , la personnification de
ses amours et de ses haines. Vous comprenez quelle monotonie
doit en résulter :

Tout a l'humeur gasconne en un auteur gascon ,


Calprenède et Juba parlent du même ton.

Alfieri n'était donc pas né pour la tragédie ; mais il avait une


volonté de fer au service de ses passions. Il a voulu être poëtë
tragique , et il l'a été en dépit de la nature et de l'art. La poésie
dramatique était pour lui moins un art qu'une puissance. Il avait
compris l'influence du théâtre sur les hommes assemblés. Il a
( 411 )
voulu convertir la scène en tribune politique , et faire du théâtre
le porte-voix de ses idées. Sans doute, le théâtre doit être une
école , mais une école de vertu et d'héroïsme ; Alfieri en a fait
une école de passions anarchiques et révolutionnaires , lui l'en-
nemi des révolutions. Nous dirons tout à l'heure quelle fut son
influence sur l'Italie.
C'est un noble but, sans doute , que d'inspirer la haine de la
tyrannie et l'amour de la liberté; mais voici le danger : l'art dra-
matique s'adresse principalement à l'imagination et à la sensibi-
lité. Or c'est à la raison , et à la raison calme, qu'il faut apprendre
les principes de la philosophie sociale ; en s'adressant aux passions
de l'homme , on ne lui apprend qu'à abuser de ses droits et à
méconnaître ses devoirs au profit du despotisme. La société vit
d'autorité et d'ordre public; elle meurt par la liberté excessive ,
c'est-à-dire par la licence et l'anarchie. L'homme qui a écrit le
Traité de la Tyrannie a suffisamment prouvé qu'il n'était pas fait
pour enseigner aux hommes cette liberté sage et honnête qui s'ac-
corde avec le respect des lois.
Alfieri n'avait-il donc pas reçu de la nature le don de poésie ,
et n'est-il devenu poëte que par un effort de volonté ? Une âme
passionnée comine la sienne était naturellement poétique ; mais
elle ne pouvait trouver son originalité complète que dans deux
genres : l'ode et la satire ; l'ode pour exprimer ses enthousiasmes ;
la satire pour exhaler ses haines. Alfieri était un poëte subjectif
n'obéissant qu'à ses passions et ne pouvant mettre dans ses vers
que lui-même. Aussi a-t-il réussi dans l'ode, le sonnet, la satire. Il
n'était pas dans sa nature d'atteindre la mélodie et la grâce de
Pétrarque ; mais ses poésies lyriques ont la fougue de son carac-
tère et les caprices de son imagination. Dans la satire , il a la verve
déclamatoire de Juvénal , sans avoir ni Néron ni Tibère à flageller
de son fouet sanglant. Ce qui lui manque , c'est la noblesse du
style , qu'il ne trouve , comme Voltaire , qu'en chaussant le co-
thurne. Cet homme bizarre , égoïste , orgueilleux , ne se respectait
pas plus lui-même qu'il ne respectait les autres. Il y a du cynisme
dans ce caractère. Ses diatribes contre la France révolutionnaire
sont foudroyantes d'énergie; mais sa plume est trempée dans la
( 412 )
boue autant que dans le fiel, et il écrit l'écume à la bouche.
Alfieri s'est essayé aussi dans l'épopée. Ce genre était au-dessus
de sa taille. Il n'avait ni l'imagination assez sereine , ni le génie
assez élevé , ni la palette assez riche pour ces grands tableaux où
l'art a moins de part encore que la nature, et où le peintre , plus
que dans tout autre genre , doit rester en dehors de son œuvre.
Rien de moins épique d'ailleurs que le sujet traité par Alfieri.
Il faut à l'épopée un grand intérêt religieux , humanitaire ou na-
tional. Et quand je dis national , j'entends par là un événement
mémorable qui consacre l'indépendance ou la grandeur des peu-
ples , comme les événements chantés par Homère et Virgile. Au
lieu de cela, qu'avons-nous ici ? Le meurtre d'un tyran , Alexandre
de Médicis , par un prince de sa race , Lorenzino de Médicis.
Voilà le sujet de l'Étrurie vengée. C'est tragique , comme tous
les crimes d'État. Mais la muse épique ne célèbre pas les héros du
poignard , et les conspirations des assassins ne sont pas la matière
de ses chants. Plus d'une fois , le meurtre de César a été repré-
senté sur la scène; mais qui a jamais songé à en faire le sujet
d'une épopée ? Le duc Alexandre n'était pas César, sans doute , et
l'Étrurie devait se réjouir de voir tomber ce tyran exécrable. Mais
devait- il périr de la main de Lorenzino ? Et fallait-il chanter la
gloire du régicide , quand , pour prix de son crime , ce prince
tombait lui-même sous le fer d'un assassin , ne léguant à sa patrie
qu'un nouveau maître et le joug de l'étranger pour surcroît de
servitude ? Que viennent done faire ici l'image de la liberté et
l'ombre de Savonarole ? Des événements historiques de date si
récente se prêtent mal à la fiction et à l'emploi du merveilleux.
Il s'était pourtant bien mis en frais d'imagination , ce républicain
farouche qui représentait les ombres des régicides , arımant du
poignard le héros de son poëme.
Et c'était lui qui maudissait la révolution française !!!
Ne nous arrêtons pas à cet embryon d'épopée dont le style est
sans couleur et sans dignité , malgré les vaines déclamations et
les fureurs révolutionnaires de ces vers chargés à mitraille , mais
qui éclatent dans le vide et ne foudroient que des fantômes.
Dirai-je qu'Alfieri a voulu laisser aussi sa trace dans la comédie ?
( 415 )
Il avait l'esprit trop sérieux, trop tourné à la haine pour y réussir.
Les hommes passionnés n'ont pas le génie de l'observation. Ils ne
savent écouter que les orages qui grondent au fond de leurs
cœurs; et, au lieu du rire , c'est la foudre qui éclate dans leurs
paroles. Alfieri a voulu faire de la comédie comme de la tragédie ,
un instrument politique. S'il avait cu l'esprit d'Aristophane ou de
Beaumarchais , il aurait pu créer des comédies satiriques pétil-
lantes de verve et de gaieté. Mais celui qui dans la frivolité même
apportait tout le sérieux de la passion, n'était pas fait pour saisir
le ridicule des travers humains. C'était se tromper étrangement
sur les conditions fondamentales de l'art, que de choisir la comédic
pour en faire le cadre d'une dissertation sur les différentes formes
de gouvernement. De ses six comédies , quatre ont pour titre : Un
Seul ou la monarchie ; Peu ou l'aristocratic ; Trop ou la démo-
cratic ; l'Antidote ou le mélange de trois poisons .
Cette conception bizarre suffirait à elle seule pour démontrer
l'inanité de ses vues théoriques et l'inconsistance de ses idées so-
ciales. Que veut-il , en effet? Rien que satisfaire ses haines contre
toute espèce de gouvernement. Ses instincts sont aristocratiques ,
mais il a les passions vulgaires de la populace qu'il déteste. L'aris-
tocratie de l'art n'est pour lui que dans le choix des personnages.
La tragédie bourgeoise est hideuse à ses yeux , parce qu'elle admet
sur la scène des bourgeois , des manants , des vilains , quelle
que soit d'ailleurs la noblesse de leurs sentiments et de leur con-
duite. Les hommes du peuple , c'est de la bouc dont il fuit le
contact. Aussi les grands tiennent-ils dans ses comédies , comme
dans la rue , le haut du pavé. Mais il entrait dans ses vues de les
avilir par la bassesse du caractère , la grossièreté des sentiments
et la trivialité du langage. Il croit les rendre comiques ,et il les
rend odieux par le contraste entre la grandeur de leur condition
et la bassesse de leur conduite. C'est ainsi qu'il entend servir la
cause de la liberté sans déroger à la noblesse de l'art. Mais , au
lieu de comédies , il ne fait que de la satire. Une seule nous offre
une véritable peinture de mœurs : c'est le Divorce , nom qu'il
donne aux mariages italiens qui, depuis le scizième siècle , ont
servi d'aliment à la gaicté vengeresse de la comédie. Mais ces
( 414 )
marchés ignobles où la femme chrétienne est traitée comme une
esclave , évaluée à prix d'argent, ne sont point du ressort de la
comédie. Ce n'est pas la plume de Térence ou de Plaute , ni même
d'Aristophane , c'est le fouet de Juvénal qui doit flétrir ces igno-
minies. Alfieri , dans cette comédie , est le vengeur de la morale ,
quelque mépris qu'il ait professé lui-même dans sa vie pour les
liens sacrés du mariage. Mais , encore une fois , quand il rit comme
quand il s'irrite , son encre est du fiel et sa plume un dard em-
poisonné.
La satire était donc sa vocation naturelle. Et ce n'est qu'à force
d'art qu'il a pu réussir dans un autre genre , dont la noblesse a
dompté les écarts de sa nature emportée. C'est à la tragédie qu'il
doit sa réputation européenne. Voyons donc ce qu'il a fait de l'art
tragique , et si ses réformes ou ses transformations sont un progrès
ou une décadence.
Nous connaissons déjà l'esprit des tragédies d'Alfieri , nous
n'avons guère à étudier ici que leur mécanisme.
C'est faire trop d'honneur au poëte piémontais que de l'appeler,
comme l'ont fait certains critiques, le créateur de la tragédie ita-
lienne. Il ne faut pas oublier que , quand le Trissin a écrit sa So-
phonisbe , l'art dramatique n'était pas né dans le,monde moderne,
et qu'ainsi l'Italie a ouvert la voie à toutes les nations de race ger-
manique comme de race latine. C'est au seizième siècle que revient
l'honneur d'avoir créé la tragédie aussi bien que la comédie clas-
sique. Créer, sans doute , est un terme impropre; mais nous en-
tendons par là celui qui le premier a fait d'une œuvre d'art un tout
organique et complet. Le seizième siècle a eu le tort d'imiter trop
servilement la Grèce ; mais il conservera la gloire d'avoir initié
l'Europe à la poésie dramatique. Et cette initiative est une création.
Alfieri a fait comme le seizième siècle : il s'est conformé rigou-
reusement , scrupuleusement à la législation d'Aristote. Oui, cet
esprit si fier et si indépendant s'est fait l'esclave des formes clas-
siques. Et ce n'est pas dans la tragédie grecque qu'il a étudié son
art, c'est dans la tragédie française. En vain s'efforce-t-il d'échapper
à cette influence en maudissant la langue française qui fut le pre-
mier instrument de ses idées , comme il a maudit plus tard la ré-
( 415 )
volution française en adoptant ses tendances. Partout on reconnaît
les formes cornéliennes , sans qu'il ait besoin d'avouer l'imitation.
Je n'en veux pour exemple que les allures heurtées de son dialogue,
dont aucun poëte italien ne lui avait donné le modèle ; car rien ne
répugne à l'harmonie de la langue italienne comme ces interrup-
tions soudaines qui brisent à tout moment la cadence. Ce caractère
vif, énergique , impétueux , Alfieri l'a trouvé dans son âme , je le
veux bien ; mais tout esprit original imite , sans le vouloir, en vertu
d'une conformité secrète avec son modèle. Or le modèle d'Alfieri ,
c'est la tragédie française ; et , parmi les tragiques français , son
auteur de prédilection , c'est évidemment Corneille. M. Villemain
l'observe avec raison : si Alfieri , qui a fait tant d'aveux en racon-
tant l'histoire de sa vie , n'a jamais parlé de ce qu'il doit à Cor-
neille et au théâtre français , c'est qu'il est moins pénible à notre
amour-propre de confesser une faute de conduite qu'un plagiat.
Au reste , il ne peut être ici question de plagiat, car on n'est pla-
giaire qu'en copiant un auteur sans se l'approprier, en lui déro-
bant, non pas ses pensées qui sont du domaine public , mais son style
qui est sa propriété personnelle. Or Alfieri écrivait dans une autre
langue que Corneille ; et s'il l'a imité dans son énergique concision
et la fierté républicaine de ses sentiments romains , c'est qu'Al-
fieri était de la même race et de la même famille. Quant au méca-
nisme théâtral , le poëte italien, en imitant la France , n'a fait
qu'imiter l'imitation. Ce n'est pas un grief, mais c'est une cause
d'infériorité vis-à- vis du théâtre français .
Qu'y avait - il done de neuf, de véritablement original dans la
tragédie telle que l'avait conçue Alfieri ? C'est son esprit d'abord ,
esprit tout moderne , sans analogie avec l'esprit du siècle de
Louis XIV, et fort différent même de l'esprit de Voltaire. Celui-ci,
en effet, ne prêchait au théâtre que la tolérance et la liberté reli-
gieuse , je dis mal : l'indifférence religieuse. Alfieri ne plaidait
que la cause de la liberté politique , liberté anarchique , liberté
révolutionnaire , mais enfin liberté par la haine du pouvoir. La
galanterie moderne , qui avait fait de Brutus un dameret; le lan-
gage tendre , emmiellé, doucereux des pastorales italiennes depuis
le Tasse et Guarini jusqu'à Métastase ; les susceptibilités castil-
( 416 )
lanes du point d'honneur chevaleresque , préjugé féroce , comme
dit Jean - Jacques , qui met toutes les vertus à la pointe de l'épéc
et n'est propre qu'à faire de braves scélérats : voilà ce qu'Alfieri
cut la gloire de bannir de la scène tragique. Il détrôna Métastase
qui avait dévirilisé l'Italie au profit des tyrans étrangers. Il voulut
peindre l'homme, non pas l'homme placé dans des conditions
idéales et conventionnelles , mais l'homme de la nature , avide d'in-
dépendance et de liberté , et revendiquant fièrement ses droits en
face de la tyrannie. Il représente les rois livrés à tous les excès du
pouvoir absolu , et appelant sur leurs têtes les invectives de la
haine et les malédictions de leurs sujets.
Mais si ses personnages sont des hommes, si l'on sent en eux pal-
piter un cœur et bouillonner des passions , on ne sait , à moins de
connaître l'histoire , ni dans quel temps ils vécurent , ni à quel pays
ils appartiennent. Ces hommes ne sont d'aucun pays ni d'aucun
temps : ils sont modernes par les passions sorties toutes brûlantes
de l'âme d'Alfieri. Quant aux circonstances de temps et de lieu qui
fixent dans l'esprit le théâtre où s'accomplit l'action, le poëte n'en
tient pas compte. Qu'il mette en scène des Grecs , des Romains ou
des héros du moyen âge, rien n'annonce à l'imagination qu'on est
en Grèce , à Rome ou dans les temps modernes. Le poëte a sup-
primé la couleur locale au profit de l'unité d'action : c'est le sys-
tème classique pousséjusqu'à la négation de toute poésie. A force
de simplifier le mécanisme théâtral, il en fait un squelette , une
abstraction . Pour ne pas manquer à la règle de l'unité , il détruit
Ja variété. L'unité littéraire , qui n'est que la fusion complète d'élé-
ments divers dans un tout harmonieux , il la réduit , peu s'en
faut, à n'être plus qu'un point mathématique , un but placé au
bout de la carrière et vers lequel courent, sans s'arrêter jamais ,
quelques personnages toujours animés des mêmes passions. Aucun
poëte n'a pris plus à la lettre ce mot d'Horace sur Homère : semper
ad eventum festinat. Si Homère marche toujours vers le dénou-
ment , assurément il y va par plus d'un chemin. Alfieri n'y va que
par un seul, et il prend sa course le plus près possible du but
qu'il veut atteindre : c'est l'image d'Alfieri courant à bride abattue
à travers l'Europe , sans presque s'arrêter nulle part. Il a hate
( 417 )
d'arriver ; en vain la route lui présente des aspects variés , des
sentiers fleuris , des terrains verdoyants. Il court devant lui, en
suivant la ligne droite , et ses héros marchent côte à côte , se dé-
fiant à la course. Trêve de discours et trêve de récits. Quelques
mots brefs , rapides , emportés , s'échappent de leur poitrine es-
soufflée. Ils arrivent : la mort a frappé le tyran; et le spectateur
ébahi n'a vu que des fantômes irrités , des fantômes à visage
d'homme , courant à perdre haleine dans une nuit d'orage, à tra-
vers les éclairs et la foudre , pour se précipiter dans les abîmes .
Eh bien , non , ce n'est pas là l'humanité , ce n'est pas là l'intérêt ,
ce n'est pas là l'art dramatique. L'homme qui n'a pas de patrie
n'est pas un homme , c'est une abstraction; et, s'il a un cœur, c'est
celui du poëte. A quoi sert de parler tyrannie et liberté , si je ne
vois ni peuple opprimé , ni citoyens dévoués ? L'intérêt dramatique
naît du choc des passions et des caractères , et l'unité , de la va-
riété des incidents convergeant vers un même but. Où est l'art ,
l'art souverain , si tout est simple et sans diversité? Quel mérite y
a-t-il à dénouer un nœud sans complication ? Un instrument qui
rend toujours le même son peut-il à lui seul former une har-
monie ? La variété sans unité vaut mieux encore que l'unité sans
variété. Des deux côtés l'art est imparfait; mais si l'intelligence
n'est pas satisfaite par défaut d'unité , le cœur peut encore ètre
ému et l'imagination charmée. Quand la variété disparaît , l'imagi-
nation devient stérile. La monotonie est le fléau de l'art. Est-ce à
dire qu'Alfieri manque d'art et de poésie ? Il a de grandes qua-
lités , mais il est très-incomplet. Nous verrons tantôt ce qu'il faut
penser du poëte. Mais l'artiste ne laisse rien au hasard : tout ce
qu'il fait est le résultat de ses réflexions et de sa volonté. Scule-
ment , il s'est fourvoyé en exagérant le système classique. L'unité
d'action a été reconnue et observée chez tous les peuples qui ont
eu un théâtre; mais Alfieri , à force de concentrer l'action dans
le cercle le plus étroit , dans le plus court intervalle , a souvent
faussé l'histoire et la vraisemblance .
Ainsi, dans sa tragédie de Virginie , dont le premier acte est
d'ailleurs si remarquable , le poëte rapproche deux personnages
que tout sépare , Appius Claudius et Virginius, le tyran et le mal
27
( 418 )
heureux père qui , bientôt , tuera sa fille pour la soustraire à la
brutalité du décemvir. Alfieri écarte impitoyablement toute scène
qui ne conduit pas directement au but, comme il retranche tout
personnage qui n'est pas appelé à jouer un rôle essentiel dans
l'action.
Dans sa tragédie d'Agamemnon , où la fatalité de la passion est
substituée à la fatalité du destin , il y a quatre personnages comme
dans la plupart de ses tragédies. Egisthe , filsde Thyeste , pousse
au meurtre Clytemnestre , épouse du fils d'Atrée ; tandis que sa
fille , Électre , cherche à la ramener à ses devoirs d'épouse et de
mère. Cette lutte entre le devoir et l'amour est ménagée avec
beaucoup d'habileté. La tendresse d'Électre pour son père et pour
sa mère est bien touchante : c'est un ange, comme Égisthe est un
démon. Quel contraste entre cette âme noire et cette âme blanche !
Quand Électre paraît devant sa mère, le remords entre dans l'âme
de l'épouse coupable , et le poignard tombe de sa main tremblante .
Quand Égisthe reparaît, la passion triomphe, et le crime ourdit
sa trame. Écoutez ce dialogue , au moment où l'infâme séducteur
annonce à sa victime les dangers qu'elle court et l'impossibilité
d'échapper par la fuite à la vengeance de son époux .
« ÉG. Il nous reste peut-être un autre parti , mais indigne.
» CL . Et c'est ?
» ÉG. Cruel.
» CL. Mais certain ?
ÉG. Ah ! certain , trop certain.
» CL. Et tu me le caches ?
» ÉG. Et tu me le demandes ? >>>
Entendez-vous l'accent de Corneille, maisde Corneille couché
sur le lit de Procruste ? Voilà le dialogue d'Alfieri. C'est sinistre
comme le glaive.
Que me reste-t-il à faire, demande Clytemnestre ?
Et Égisthe répond : Rien.
Mais ce rien , c'est du sang. C'est le sang d'Agamemnon qu'il faut
à Égisthe pour apaiser les mânes de son père. Agamemnon , le roi
des rois , revient , couvert de gloire , au milieu de son peuple, au
sein de sa famille , sans se douter des piéges qui l'attendent. Rien
( 419 )
de plus attendrissant que ce retour d'un bon roi et d'un bon père
dans son pays et dans ses foyers , après une si longue absence.
Avec quelle tendresse il embrasse ses enfants dévoués !
On reconnaît ici l'accent de la nature , et l'on ne résiste pas à
l'émotion. Clytemnestre seule accueille froidement son époux , mais
il attribue cette froideur au ressentiment de la mort d'Iphigénie ,
dont il n'est pas coupable , puisque les dieux ont exigé ce sacrifice.
Je n'analyse pas la pièce , j'en indique seulement le nœud et les
mobiles : terreur et pitié. Le combat qui se livre dans le cœur de
l'épouse , de l'amante et de la mère , n'est pas une lutte antique ,
c'est une lutte moderne , Clytemnestre , comme la Phèdre de Ra-
cine , ne commet pas le crime de sang-froid pour obéir au destin ;
elle résiste , et , si la passion l'emporte , elle n'y cède qu'avec hor-
reur. Le souffle du christianisme a passé par là.
Dans la pièce d'Eschyle , où les horreurs de la maison des
Atrides sont attribuées à la fatalité du destin, où les crimes les
plus monstrueux , le meurtre , l'adultère et l'inceste , s'étalent sans
remords , et où Clytemnestre plonge de sang - froid le poignard
dans le sein de son époux , il y a des beautés , des délicatesses
même que n'a pas rencontrées Alfieri. D'abord, le poëte grec écarte
Électre et Oreste de cette scène sanglante , pour que leurs regards
et leur cœur innocents ne soient pas témoins du crime de leur
mère : voilà ce que n'a pas compris le poëte italien. Mais voici où
éclate le défaut du système étroit d'Alfieri , système qu'on pourrait
appeler la tragédie en raccourci.
Un des rôles les plus poétiques d'Eschyle est celui de Cassandre ,
la prophétesse. Apollon, épris de ses charmes, avait ravi à ses lèvres
la persuasion , pour la punir de ses dédains. Les Troyens n'avaient
pas voulu l'entendre ; et maintenant , captive , enchaînée au char
du triomphateur, elle avait suivi Agamemnon dans le palais d'Ar-
gos et lui prédisait en vain ses malheurs. Le guerrier victorieux
se croyait à l'abri de la foudre sous ses lauriers. Alfieri , pour ne
pas nuire à l'unité d'action , a supprimé ce personnage de Cassan-
dre, dont Lemercier, en France, a su tirer , dans notre siècle , un
si grand parti. C'est là l'œuvre d'un mathématicien qui cherche
l'exactitude , et qui suit la ligne droite , parce qu'elle est le plus
( 420 )
court chemin. Ce n'est pas l'œuvre d'un poëte qui cherche à plaire ,
à émouvoir, à intéresser , et qui ne craint pas d'allonger un peu
la route pour cueillir des fleurs sur son passage. Quel est donc le
mérite des sujets empruntés à la Grèce, si rien n'éveille en nous
le souvenir de cette terre classique de la poésie ? Racine , dit- on , a
trop habillé à la française les héros de la Grèce. C'est un anachro-
nisme , soit; mais mieux vaut que la scène soit à Paris que de
n'être nulle part. Au moins y a-t-il de la poésie dans Racine. La
langue y revêt une élégance , une harmonic qui transporte notre
imagination dans la patrie de l'idéal. Racine est grec par la langue ,
s'il ne l'est pas par les mœurs. Quant à la peinture des lieux , les
conditions du théâtre moderne y apportaient un obstacle invin-
cible. On ne peut faire un reproche à Alfieri pas plus qu'à Racine
d'avoir négligé en ce point la couleur locale. Les Grecs avaient
pour décoration la nature : la mer, les montagnes et les plaines.
Leur lustre était suspendu à la voûte du ciel. Tout autre est la
scène moderne éclairée au soleil des bougies. Mais au moins fallait-
il remplacer le prestige des yeux par le prestige de l'oreille , et
substituer l'harmonie à la peinture. Alfieri , sous ce rapport , est
très- inférieur à Racine et reste même loin de Voltaire dans cette
tragédie de Mérope où , malgré l'habileté de la mise en scène et la
grandeur tragique de quelques situations , l'art, ou plutôt l'ar-
tifice , a remplacé la nature, et où le poëte , par excès d'économie ,
appauvrit son langage et détruit l'émotion au profit du système.
La réduction du nombre des personnages n'est pas la seule ré-
forme introduite par Alfieri dans la tragédie : il en a banni les
confidents , au nom de la vraisemblance comme de l'unité d'action.
Cette nouvelle réforme est d'une tout autre importance que la
première. Les confidents ont été imaginés pour initier les specta-
teurs à l'intelligence de l'action par le récit des faits qui l'amènent ,
et surtout pour leur faire connaître les desseins secrets des per-
sonnages qui forment le nœud de l'action. Sans doute , les confi-
dents jouent un rôle secondaire , trop secondaire pour que le poëte
puisse leur donner un caractère , une physionomie saillante. S'ils
attiraient l'attention, ils affaibliraient l'intérêt qui s'attache aux
principales figures , à celles qui font marcher le drame. Ces per-
( 421 )
sonnages parasites ne sont là que pour donner la réplique dans le
dialogue. Mais , comment les remplacer, quand les héros de la
pièce doivent dire tout haut ce que des oreilles ennemies ne peu-
vent entendre ? Voilà la question. Alfieri a cru la résoudre par les
monologues , et il n'a fait que remplacer un défaut par un autre.
Est-il vraisemblable en effet qu'un homme, un souverain sur-
tout , qui délibère avec lui-même , exprime tout haut ses idées ?
N'est-il pas plus naturel encore qu'il s'adresse à un homme de
confiance qui n'abusera pas de sa parole , et qu'il sait incapable de
divulguer ses secrets ? Les monologues ont leur utilité ; ils peuvent
même être indispensables dans certaines situations , quand on a à
dire de ces choses qu'on ne se dit qu'à soi-même. Hors de là, c'est
un artifice qui ne fait illusion à personne , car on sent bien que
ce n'est pas ainsi que parle la nature. Il y a , d'ailleurs , une es-
pèce de confidents à qui le poëte peut donner un rôle important
dans l'action': un fils , une fille , un père , une mère , une épouse ,
un ami véritable , un autre soi-même. C'est ainsi que procèdent
les grands dramatistes de l'antiquité et des temps modernes. Les
monologues sont rares chez les tragiques français. Mais, dans les
œuvres capitales, les confidents ne sont pas des personnages inu--
tiles. OEdipe ne confie ses secrets qu'à sa famille. Joad , dans
Athalie , confic les siens à Josabeth , son épouse. Le seul person-
nage secondaire dans le chef-d'œuvre de Racine , c'est le confident
Nabal. Eh bien , sans lui , Mathan ne pouvait pas révéler son ca-
ractère , et la pièce eût perdu de son intérêt, car les spectateurs
n'auraient pas cru les jours de Joas si menacés , et la sainteté du
grand prêtre n'eût pas eu pour contraste la noirceur de cet
apostat; le cœur humain n'eût pas été aussi bien mis à nu sur
le théâtre. Voilà des beautés auxquelles ne peut suppléer le mo-
nologue. Au reste, il faut le dire à la décharge d'Alfieri , ses soli-
loques sont courts et toujours amenés par la passion. Il faut surtout
le louer d'avoir banni de la scène les à parte , si fréquents avant
lui en Italie et si révoltants d'invraisemblance. Quand donc ver-
rons-nous disparaître cet expédient grossier qui, dans la comédie
moderne , fait dire à un personnage d'un côté de la scène des inso-
lences et des quolibets à l'adresse d'un personnage qui se trouve
( 422 )
de l'autre côté , et qu'il est censé ne pas entendre ? Si le carac-
tère et la situation des personnages étaient bien définis , leur
rapprochement suffirait pour faire éclater le contraste , sans qu'il
fût besoin d'avertir le public que les paroles ne sont pas l'expres-
sion de la pensée. En Italie, on allait plus loin : les à parte avaient
envahi jusqu'à la scène tragique , et les personnages, après avoir
parlé entre eux un langage de convention , disaient aux specta-
ïeurs : « Je suis un menteur ou un traître; n'en croyez pas mes
paroles. » C'était un moyen commode de se dispenser de peindre
les caractères. Alfieri comprenait trop bien le génie tragique pour
descendre à ces petits moyens de comédie.
Il était également l'ennemi des longs discours et des longs récits.
L'art français avait écarté de la scène les spectacles sanglants : on
se bornait à faire , sur le théâtre , le récit de la catastrophe :
Ce qu'on ne doit point voir, qu'un récit nous l'expose .

De nos jours , on a trouvé cet art trop timide et on a prodigué ,


pour un public blasé d'émotions , les meurtres et les assassinats
sous les yeux des spectateurs. Le moyen n'est pas neuf, et les dra-
maturges modernes , nous l'avons vu , n'égaleront jamais , sous ce
rapport , les tragiques italiens du seizième siècle. Malgré le génie
sanglant des révolutions , la civilisation chrétienne a fait trop de
progrès dans nos mœurs pour nous faire admettre ces spectacles
barbares. Le drame tragique jette dans l'âme la terreur et la pitié ;
mais là où le plaisir cesse , où est la poésie ? et dans la vue du sang
versé par la main du crime , quel agrément cherchez-vous done ?
Dans le récit d'un meurtre, je puis admirer l'art du poëte , et je
l'admirerai d'autant plus qu'il me fera mieux assister en imagi-
nation à l'exécution sanglante. Mais étaler sous mes yeux ce hideux
spectacle , encore une fois , où est l'art , où est la poésie ? Ce n'est
qu'un jeu , direz-vous ; oui , mais un jeu de bête féroce ; et plus
les acteurs y mettent de naturel , plus l'action fait horreur. Alfieri
ne l'a pas compris : il a préféré suivre les traditions tragiques du
seizième siècle. Il ne veut pas exposer le meurtre pour le meurtre ,
mais il rejette le récit de la catastrophe , parce qu'il ne produit pas
assez d'émotion. Il était d'une nature trop emportée et trop sau
( 425 )
vage pour respecter les délicatesses du cœur humain. Il aimait les
assassins des tyrans .
Les tragédies où il a placé des tyrans , c'est son triomphe. Là ,
il est dans son élément; et quand les personnages ont quelque
analogie avec la violence de son caractère , son langage est écra-
sant. Ne lui demandez pas d'exprimer des sentiments tendres; il
n'y a réussi que par intervalle dans sa tragédie d'Agamemnon et
dans son Alceste. Qu'il fasse parler Marie Stuart , et son âme est
froide comme s'il n'avait jamais compris la femme ni deviné
l'amour. Il n'a vu dans Marie Stuart que la femme coupable en-
traînée par sa faiblesse dans une conspiration contre son mari , et
trempant dans le meurtre de Henri Darnley. Il fait de la reine
d'Écosse un monstre de cruauté. Est- ce l'image du dernier des
Stuarts , honoré de sa haine , qui l'a rendu si injuste envers la
mémoire de l'infortunée princesse? C'est possible ; mais je ne vois
nulle part aucun caractère de femme bien saisi par le poëte , et
j'en conclus que son âme farouche était fermée à la tendresse. Il
était homme pourtant , et il n'a pas passé sa vie sans amour. Non ,
il n'aimait personne : il n'aimait que lui -même. S'il a eu des
amours coupables , c'est qu'il était égoïste; s'il a eu des amis ar-
dents , c'est qu'il aimait à être encensé. C'était un homme de haine.
Haïr le mal de toute la force de son âme , c'est l'héroïsme du chré-
tien; mais haïr le pouvoir parce qu'il est le pouvoir, c'est la révolte
de l'égoïsme ou de l'orgueil. Alfieri a peint la tyrannie et l'assas-
sinat des tyrans dans ses tragédies , empruntées à l'histoire de
Rome ou à l'histoire du moyen âge et des temps modernes. Mais
il a faussé l'histoire par esprit de système. Son Brutus II se
dénoue à la mort de César, comme si le poignard de Brutus
avait tué la tyrannie et ressuscité la liberté. La robe sanglante de
César, étalée par Antoine devant le peuple , est le complément
obligé de ce drame. C'est ainsi que l'a compris Shakespeare , qui
nous fait assister à tous les mouvements de la populace , à ses san-
glots , à ses cris de rage , à ses malédictions contre les assassins .
Alfieri , en suivant ce procédé , aurait cru manquer tout à la fois à
ses sentiments républicains et à ses idées classiques d'unité d'ac-
tion.
( 424 )
Le peuple , pour lui , ce n'est pas la foule : c'est trop vulgaire
et trop vivant. Le peuple est un personnage abstrait qu'il fait
parler à sa guise. Il a accommodé l'histoire au gré de sa fantaisie
et de ses passions. On se croirait au temps du premier Brutus en
lisant le second. Toute la différence , c'est que le premier tue ses
fils , et le second , son bienfaiteur et son père , pour assurer le
triomphe de la république et empêcher le rétablissement de la
royauté. Le premier a réussi et le second n'a pas recueilli les fruits
de son crime , parce que la liberté était morte avant César, dans
les champs de Pharsale et dans l'âme des Romains. Mais qu'im-
porte à Alfieri ? Pour lui , c'est Brutus qui triomphe en brandissant
devant la foule son poignard ensanglanté. Et le souvenir de César
s'éteint à la chute du rideau , avec les bougies du théâtre. Quand
Alfieri peint les hommes , il les fait à son image. Voyons-le dans
les sujets modernes. C'est là qu'il a déployé toute l'énergie de ses
passions républicaines. Deux de ses tragédies , tirées de l'histoire
moderne , sont particulièrement remarquables : la Conspiration
des Pazzi et Philippe II.
Les Pazzi , riche et puissante famille de banquiers , rivale de la
maison des Médicis à Florence , tramèrent dans l'ombre une con-
spiration contre la vie de Laurent et de Julien de Médicis , qui se
partageaient le pouvoir depuis la mort de leur père. Un jour que
ces deux princes assistaient à la célébration de la messe, où était
le légat du pape , dans la cathédrale de Florence , les conjurés se
ruèrent sur eux jusqu'au pied des autels , et Julien tomba, frappé
d'un coup de poignard , à côté de son frère, blessé lui-même par
un des spadassins. Les partisans de Laurent , heureux de le voir
en vie , arrêtèrent les conjurés et les suspects par toute la ville;
les deux Pazzi et Salviati, archevêque de Pise 1, leur complice ,
furent pendus , et le légat du pape mis en prison. Sixte IV fit
sommer vainement Laurent et les Florentins de rendre la liberté
à son légat. Une bulle d'excommunication fut lancée contre eux :
ils n'en tinrent nul compte , et bientôt le pape, fort de l'alliance
du roi de Naples , déclara la guerre à la république florentine.
1 Et non de Florence , comme le dit M. Villemain dans son Tableau de la
littérature française au XVIIIme siècle.
( 425 )
Voilà les faits. Devons-nous accuser Sixte IV d'avoir prêté l'oreille
aux conspirateurs ? Il faudrait des preuves évidentes pour oser
l'affirmer. Ce qui est certain , c'est que Jérôme Riario , neveu de
ce pape qui déshonora le saint-siége par son népotisme , était com-
promis dans cette affaire; ce qui est certain encore , c'est que
Sixte IV n'a témoigné aucune horreur du meurtre de Julien de Mé-
dicis , et qu'il a pris le parti de Salviati , l'un des conjurés. Nous
n'avons pas à juger ici les Médicis , coupables , comme bien d'au-
tres , d'usurpation , d'ambition et de cruauté; mais illustres entre
les plus illustres par la protection intelligente qu'ils ont accordée
aux lettres dont ils ont fait et dont ils ont reçu la gloire. Laurent de
Médicis surtout, Laurent, que la postérité , ratifiant le suffrage de
ses contemporains, a surnommé le Magnifique; Laurent , auquel
l'Italie doit le réveil de la poésie, poëte lui-même et grande âme zé-
latrice de tout ce qui fait la grandeur de l'humanité ; Laurent , qui
avait pris par la main le génie naissant d'Ange Politien , de Pic de
la Mirandole et de Michel-Ange , voilà l'homme que poursuivaient ,
dans les premières années de son règne , au nom de la liberté de
Florence , le fanatisme et l'ambition impie armés du poignard ré-
gicide! Et il s'est trouvé un poëte pour célébrer ce complot odieux
et pour tresser des couronnes aux assassins ! Florence voulait-elle
chasser les Médicis ? S'armait-elle contre eux pour revendiquer ses
libertés perdues ? Aucunement. Laurent était le plus populaire
des princes de l'Italie , et la conspiration des Pazzi n'avait fait que
retremper sa popularité. Il est très-vrai que Florence , à la voix
éloquente de Savonarole , dans un moment de fièvre, se souleva
contre son successeur; mais c'était pour le punir d'avoir trahi les
intérêts de la république au profit du roi de France , Charles VIII ,
beaucoup plus que par amour pour la liberté. Les Médicis ne tar-
dèrent pas à revenir au pouvoir, et c'est le neveu de Sixte IV, le
pape Jules II ( Julien de la Rovère) , qui fut l'instrument de cette
restauration. Et comme si Dieu , qui se joue des desseins des
hommes , avait voulu venger la postérité de ce prince à qui Rome
avait fait la guerre , on vit monter au siége apostolique son fils et
son neveu : d'abord Jean de Médicis , qui continua l'œuvre de son
père , et mérita , par la splendeur des lettres , des sciences et des
arts , que son siècle fût appelé du nom de Léon X; et plus tard
(426 )
Jules de Médicis qui, sous le nom de Clément VII, suivit sur le
trône pontifical les glorieuses traditions de sa famille.
Assurément , la conspiration des Pazzi est un des sujets les
plus tragiques que présentent les annales de l'Italie , si féconde
en événements tragiques. Mais , pour être fidèle à l'histoire , c'est-
à-dire à la vérité , il ne fallait pas, comme l'a fait Alfieri , trans-
former les assassins en vengeurs de la liberté et de la patrie , et
ne voir dans les Médicis que des tyrans dignes de la haine et de
l'exécration des hommes. Après cela , il faut le reconnaître , le
poëte a mis dans cette tragédie plus que son talent : il y a mis
toute la vigueur de son âme altière. Mais il ne réussit qu'en don-
nant ses propres sentiments ou son propre caractère à ses per-
sonnages. Le dialogue est bref , vif , énergique. Chaque mot brille
de l'éclat sinistre du poignard. Cependant, pour peu que les person-
nages dissertent , c'est quelquefois du lyrisme ; le plus souvent ,
c'est de la satire. Melpomène, armée du fouet , de la torche ou du
glaive , est changée en Némésis .
Le triomphe d'Alfieri dans la peinture du tyran , c'est Phi-
lippe II, la première et la plus émouvante de ses tragédies. Ici ,
pas de déclamation , mais la vérité du caractère. C'est le Philippe
de l'histoire , c'est ce tyran cruel et implacable , toujours sombre ,
taciturne , soupçonneux et hypocrite , la personnification de la
tyrannie. Cette fois l'auteur a saisi la nature en se montrant avare
de mots. Le silence qu'il fait planer sur la scène donne le frisson
aux spectateurs. Philippe a un confident, malgré la règle que le
poëte s'est imposée de bannir ces personnages subalternes. Mais
le roi d'Espagne ne révèle à ce confident aucun de ses secrets : il
n'ouvre la bouche que pour lui donner des ordres. Gomez est le
type des courtisans serviles. Il est aussi cruel que son maître;
mais en parlant il craindrait d'encourir sa disgrâce : il se tait donc,
il lit dans la pensée du tyran et se fait le ministre et l'exécu-
teur de ses vengeances. Ici le poëte est d'une habileté profonde ;
sa haine contre l'autorité porte bonheur à son talent. Jamais la
pitié fut-elle mieux unie à la terreur que dans cette scène incom-
parable où , après avoir mis son confident , son alter ego , en ob-
servation pour recueillir les aveux d'une faible femme alarmée et
d'un prince qu'il poursuit de sa haine jalouse, il interroge l'un
(427 )
après l'autre la reine Isabelle et son fils don Carlos, qu'il soupçonne
avec raison d'un amour encouragé par lui avant que sa politique,
faisant violence à la nature , eût associé Isabelle à sa destinée ? Il
ne dit pas à Gomez le motif de cet interrogatoire , mais on le de-
vine aisément. Voici comment cette scène est amenée :
« PHIL. Gomez, quelle est la chose au monde qui a le plus de
prix pour toi ?
» Gom. Ta faveur.
» PHIL. Quel moyen connais-tu pour la conserver ?
P
GOM. Le moyen par lequel je l'ai obtenue : obéir et me taire.
> PHIL. Aujourd'hui , tu dois faire l'un et l'autre. >>>
Le tyran accuse son fils devant la reine de favoriser les Bataves
révoltés contre l'Église et contre lui. Isabelle , suivant l'impulsion
de son cœur, prendra la défense de don Carlos ; mais elle tremble
sous ce regard scrutateur qui cherche à la surprendre en flagrant
délit de tendresse. Puis il fait venir don Carlos qu'il interroge
devant Isabelle , et qu'il fait trembler à son tour en lui disant que
la reine , inspirée par son amour maternel , a pris généreusement
sa défense . Et , quand il a bien torturé ces deux cœurs , il feint la
bonté, la pitié, le pardon , qui jure sur ses lèvres hypocrites avec
son regard de vautour, et il leur recommande de se voir souvent.
Puis le roi , seul avec son confident, laisse éclater ainsi sa colère :
« PHIL. As-tu entendu ?
«
Gom. J'ai entendu.
PHIL. As- tu vu ?
» Gом . J'ai vu.
»
PHIL. O rage ! Ainsi donc mon soupçon.....
GOM. Est devenu certitude .
>> PHIL. Et Philippe est encore à venger.
» Gом. Pense.....
»
PHIL. J'ai pensé. Suis-moi. »
Ces paroles brèves et saccadées révèlent une résolution sinistre ;
mais le talent , le système , s'y montrent plus que la nature. Il y
a plus de calcul que de passion ! La colère est moins avare de
mots ; elle est rapide , mais à la manière des torrents qui rou-
lent, en mugissant , leurs flots accumulés. Tout est calculé pour
jeter l'odieux sur le caractère du tyran. Tout l'intérêt rejaillit sur
( 428 )
don Carlos ; don Carlos, aussi plein d'amour que Philippe est plein
de haine ; don Carlos , qui a trouvé dans Perez un ami aussi géné-
reux que Gomez est servile et cruel; don Carlos , qui ouvre son
âme et s'épanche avec la confiance de la jeunesse dans le cœur de
son ami , tandis que Philippe est sombre et taciturne comme le
L
crime qui fuit la lumière et se cache dans les plus ténébreux
abîmes de la conscience.
La pièce se dénoue par un double suicide : don Carlos se tue , et
Isabelle , condamnée à vivre par le tyran , lui arrache le poignard
et se l'enfonce jusqu'à la garde. Cela n'est pas naturel ; car il faut ,
pour exécuter ce tour d'adresse , que le roi s'y prête en découvrant
son poignard et en se plaçant à la portée de la main qui veut s'en
servir.

Je n'aime pas les tueries sur la scène : c'est un spectacle immo-


ral , et l'émotion poignante qu'il provoque n'a rien de cette douce
terreur et de cette pitié charmante qui font admirer l'art sans
exciter l'horreur.
Voilà un des chefs-d'œuvre d'Alfieri. Les défauts y sont aussi
grands que les qualités ; mais ici , du moins , c'est à un vrai tyran
que nous avons affaire , et la peinture est d'une effrayante vérité.
Il y a donc dans le théâtre d'Alfieri de hautes conceptions tragi-
ques , des situations saisissantes , des traits d'une sublime énergie
et quelquefois des caractères fortement tracés , bien que l'auteur
prête trop souvent ses propres idées , ses propres sentiments à ses
personnages .
Les innovations d'Alfieri , dans la langue et dans le style, sont
fort discutables. Je vais plus loin , et je dis qu'Alfieri , dans la
forme , n'est presque jamais poëte. La poésie est musique et pein-
ture. Un style sans harmonie et sans couleur peut convenir à
l'exposition d'un traité scientifique , auquel on ne demande que la
clarté; il ne convient pas à la poésie , qui doit charmer l'imagina-
tion et l'oreille par la cadence et le choix judicieux des figures.
Or Alfieri est dur et martelé. Ce n'est pas un Italien, c'est un
Allemand du Midi. La langue italienne , c'est la mélodie incarnée.
Le poëte piémontais a de l'énergie , sans doute , de l'énergie dan-
tesque ; mais sa langue va par sauts et par bonds , comme un tor-
rent qui roule sur le roc ses eaux fougueuses. Il heurte les mots
( 429 )
les uns contre les autres par la suppression des articles ; il pro-
digue les ellipses pour donner de la force et du nerf à son style
rocailleux ; il a peur de ressembler à Métastase, et , pour éviter les
langueurs du style d'opéra , il tombe dans la rudesse : c'est éviter
Charybde pour tomber dans Scylla. L'énergie n'exclut pas l'har-
monic . Toutefois n'exagérons pas ce reproche. Quand Alfieri a
commencé sa carrière dramatique, il connaissait peu les délica-
tesses et les charmes de la langue italienne. A force d'étudier les
grands modèles : Dante , Pétrarque , l'Arioste et le Tasse, et grâce
aux critiques sévères dirigées contre ses premières œuvres , il
avait fini par assouplir sa langue , autant que le lui permettaient
l'apreté de son caractère et la violence de ses haines. On ne cesse
pas d'ètre poëte pour manquer aux lois de l'harmonie ; Hugo l'a
bien prouvé. Esprit de la même famille qu'Alfieri , et, comme lui ,
hardi d'enjambement , d'inversion et d'ellipse , il a brisé , morcelé,
disloqué le vers français au gré de ses lyriques fureurs. Et cepen-
dant il est resté poëte , grâce aux richesses de sa palette architec-
turale. Il est peintre quand il n'est pas musicien. Bien plus , quand
il sacrifie le son , c'est au profit de la couleur ; mais Alfieri sacrifie
la couleur autant que le son. Tout ce qui sent la métaphore , et
même la comparaison , il le rejette comme un défaut. Il ne veut
pas parler à l'imagination , mais seulement à l'esprit et au cœur.
Il ne veut être ni épique ni lyrique, mais seulement tragique ,
oubliant que la tragédie est née du lyrisme uni à l'épisme par
l'anneau du dialogue. Le dialogue , c'est tout l'art d'Alfieri ; mais
ce n'est qu'une des formes de la tragédie. Le poëte piémontais
voulait ainsi rapprocher, autant que possible , l'art de la nature ,
et il tuait l'idéal au profit du réel. Est-ce ainsi qu'on est poëte ?
Encore , si, en répudiant l'idéal , la beauté , la poésie de l'expres-
sion , il avait atteint le naturel! Mais est-il naturel que tous les
personnages parlent en termes brefs , violents , saccadés ? Tout y
sent l'artifice et le système. L'auteur croit masquer l'exagération
des sentiments sous la simplicité des mots , et il ne réussit qu'à la
faire mieux paraître. Dans le drame , pour être sublime et vrai ,
il faut entrer à fond dans l'âme des personnages qu'on fait agir.
Alfieri ne sait que leur donner la sienne , et elle était trop gonflée
d'égoïsme et de haine pour trouver l'accent de la vérité. Le na
( 430 )
turel qu'il a en lui est rarement le naturel de la situation , et plus
rarement encore le naturel du caractère. Ainsi donc, en dépouil-
lant la muse des splendeurs de l'art , il l'a dépouillée aussi du vête-
ment de la nature, et l'a fait marcher nue, abstraite , décharnée,
sur les planches d'un théâtre dont la scène n'est nulle part que
dans le pays de la fantaisie. Et cependant ce squelette a de la vie ,
et son sang bouillonne , et ses yeux lancent des éclairs , et de ses
lèvres frémissantes sortent des cris terribles comme l'ouragan .
Qu'est- ce donc, si ce n'est pas là Melpomène ? C'est Alfieri armé
du glaive de la parole et du génie destructeur de la liberté mo-
derne , et donnant l'assaut à la tyrannie dans la personne de tous
les rois. Il y a là une puissance , c'est celle de la destruction ; il y
a là une vérité, c'est celle des sentiments de l'homme qui fait
avancer ses personnages comme des machines de guerre , pour
battre en brèche les remparts du despotisme ; il y a là une beauté
enfin , c'est celle de la foudre éclatant dans la nuit : c'est la sublime
horreur des tempêtes , jetant l'effroi dans le cœur des mortels .
N'est- ce donc pas là de la poésie , direz-vous ? Oui , de la poésie ;
mais , pour la peindre , j'ai besoin d'images. La poésie d'Alfieri ,
c'est de la poésie sans images , c'est-à-dire de la poésie moins la
forme. Ce n'est pas du style scientifique , c'est du style oratoire.
Les beautés d'Alfieri sent plus éloquentes que poétiques. Ce n'est
pas l'idéal de la tragédie. Le style dramatique est la réunion de
tous les styles , et si , dans le dialogue surtout , il doit être sobre
de figures comme la conversation , il doit, dans le récit , revêtir
l'ampleur de l'épopée ; et, dans les mouvements passionnés , éclater
avec éloquence , mais avec l'éloquence du lyrisme qui s'échappe
du cœur en ébullition comme la lave d'un volcan. Le drame, c'est
la réalité , mais la réalité idéalisée. S'il appartient à la poésie , il
ne peut se passer d'images. La poésie sans image , c'est le feu sans
la flamme , le vrai sans la splendeur, le réel sans l'idéal.
Parmi les tragédies d'Alfieri , il en est une cependant où le poëte
s'est élevé à toutes les magnificences de la forme. La Bible a opéré
ce miracle sur une imagination rebelle aux richesses poétiques de
l'Italie et de la Grèce. Les chants du roi-prophète ont inspiré la
lyre d'Alfieri. David semble illuminer la scène de sa présence. La
harpe de Solyme retentit en accents tour à tour héroïques , reli-
( 431 )
gieux et plaintifs dans le cœur de Saül , dont elle apaise ou irrite
les fureurs. Ce rôle de Saül , un des plus tragiques que l'histoire
ait fournis à la scène , est d'un pathétique achevé.
L'ambition , l'orgueil , la jalousie et le désespoir, passions ter-
ribles , ont envahi l'âme du roi et la déchirent dans leurs serres
de vautour. C'est la première fois que le théâtre classique re--
présente la folie , cette épouvantable catastrophe humaine , cette
dérision de la nature , ce rire de l'enfer sur le néant de l'homme.
Shakespeare seul avait osé créer des fous armés du sceptre. Alfieri,
avec une audace toute shakespearienne , montra Saül en délire ,
maudissant Dieu qui le précipite du trône , maudissant sa famille ,
se maudissant lui-même et versant de sa main son sang avec sa
rage. C'est un spectacle inhumain devant lequel reculait la tra-
gédie classique du dix- septième siècle. Et cependant au milieu des
extravagances de sa raison égarée , Saül conserve sa dignité de
roi : c'est le chef-d'œuvre d'Alfieri. Et l'on peut dire que , dans
l'ordre des tragédies classiques inspirées par le christianisme, le
Saül d'Alfieri occupe le troisième rang , après Athalie et Polyeucte.
Lamartine , qui songeait, dans sa jeunesse, à faire pour Louis XVIII
ce que Racine avait fait pour Louis XIV, a écrit une tragédie de
Saül imitée d'Alfieri pour le dessin du drame , et de Racine pour
la couleur. La plupart des beautés tragiques de sa pièce , le poëte
moderne les doit au poëte italien ; mais , dans les chants lyriques
de Saül , Alfieri est bien dépassé.
Voilà donc Alfieri , poëte dramatique.
Disons maintenant quelle fut son influence sur l'Italie , à la fin
du dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième . Les
tragédies d'Alfieri, qui n'étaient d'abord représentées que dans les
salons de l'aristocratie romaine , se répandirent dans toute l'Italie ,
à la suite de l'invasion française. La haine d'Alfieri contre la France
servit puissamment sa gloire ; et Bonaparte , qui portait à l'Italie
la conquête au nom de la liberté , comprit avec son génie qu'il
devait favoriser la renommée du poëte , ennemi des tyrans. Tout
conspirait donc en faveur d'Alfieri. Dix-huit éditions de ses tra-
gédies suffirent à peine en quelques années à satisfaire l'avide
curiosité de l'Italie. Les acteurs de métier , accoutumés aux pas-
sions d'opéra , étaient incapables de s'élever au diapason d'Alfieri.
( 452 )
On vit alors un spectacle étonnant : des artisans, des ouvriers , des
gens du peuple , privés de toute instruction , conçurent le dessein
de représenter les tragédies d'Alfieri ; et ces rudes et incultes na-
tures entrèrent dans l'âme du poëte mieux que n'avaient pu faire
les artistes les plus consommés. Les contemporains disent des mer-
veilles du jeu puissant de ces acteurs improvisés , qui s'installaient
dans les places publiques et jusque dans les tavernes , versant au
cœur du peuple la haine du pouvoir et l'amour de la liberté.
La liberté seule fait aimer la patrie et donne au peuple la force
de conquérir son indépendance en revendiquant ses droits. Les
tragédies d'Alfieri ont donné l'éveil au patriotisme italien. C'est
au poëte piémontais que remonte cette liberté déclamatoire dont
l'Italie moderne est éprise , et qui aboutit aujourd'hui à un résultat
que le poëte était loin de prévoir , la conquête de la Péninsule
par la maison de Savoie. S'il est vrai qu'Alfieri a contribué à pro-
voquer le mouvement patriotique de la nation italienne au dix-neu-
vième siècle , il n'est pas moins vrai qu'il a provoqué l'anarchie
en affaiblissant le respect de l'autorité et en sapant les bases du
pouvoir. Mazzini est l'héritier direct du républicanisme anarchi-
que d'Alfieri , habile à détruire , inhabile à édifier.
Le système tragique d'Alfieri convenait trop bien aux senti-
ments virils d'une époque de lutte pour n'être pas adopté par
ses successeurs. Deux des plus grands poëtes de l'Italie contem-
poraine , Monti et Niccolini , ont imité sa vigueur et sa fougue.
Le premier s'est élevé plus haut par son imagination brillante et
l'exquise perfection de la forme; le second , qui vient de mourir
à Florence dans un âge avancé , a fait vibrer d'une main puis-
sante la corde du patriotisme , et s'est distingué aussi par la pureté
de son style magistral. Il semble que le génie patriotique de Fili-
caia, son ancêtre , ait passé dans son âme pour inspirer à son siècle
la passion de la liberté , et préparer ainsi la régénération de l'Italie.
Nous dirons plus tard ce qu'il faut penser du mouvement litté-
raire de l'Italie au dix-neuvième siècle , et quelles peuvent être les
destinées de la poésie italienne dans l'avenir.
LIVRE III .

LA POÉSIE FRANÇAISE.

PREMIÈRE SECTION.
LE MOYEN AGE .

LES TROUBADOURS ET LES TROUVÈRES .

Observations préliminaires.

Les premiers essais de la France en langue vulgaire datent du


neuvième siècle.
Dans ces temps malheureux , où la Gaule était en proie aux ra-
vages des Normands et au brigandage de la noblesse , il n'y avait
qu'un seul intérêt commun : l'intérêt religieux, lien sacré des âmes
qui cherchaient au pied des autels , comme aux premiers siècles de
la barbarie, un refuge contre l'oppression. On composa donc des
chants religieux ¹ à l'usage du peuple , qui n'entendait plus guère
le latin; mais ces chants informes ne sont pas des œuvres d'art.
Les chants de guerre , avant les croisades , ne pouvaient être tra

1 Comme le cantique de sainte Eulalie qu'on a découvert dans ce siècle.


28
( 454 )
duits en langue romane : les peuples vaincus ne se hâtent pas
de célébrer leurs vainqueurs. Il faut leur laisser le temps d'ou-
blier leurs désastres. C'est à la race des conquérants à chanter
les exploits de leurs aïeux. Les souvenirs de Charlemagne et de
ses preux furent conservés d'abord en latin , puis en langue ger-
manique , dans le dialecte des Francs. Pour se réconcilier avec la
race carlovingienne, il fallait au peuple , comme à la féodalité ,
deux éléments : l'intérêt religieux des croisades et la galanteric ,
mélange de respect et d'amour où l'on reconnaît le génie gaulois
mêlé à la triple influence chrétienne, germanique et arabe. On l'a
fait remarquer : le mot galant , qui s'applique au culte de l'hon-
neur comme au culte de la beauté , a sa racine dans la Gaule :
Galant et Gaulois sont deux synonymes.

LES TROUBADOURS .

Quand l'heure des croisades eut sonné , à la fin du onzième


siècle , la France vit naître dans son sein deux littératures reflé-
tant le caractère des peuples qui vivaient sous deux climats diffé-
rents : la poésie des troubadours et la poésie des trouvères ; la
première en langue d'oc , la seconde en langue d'oil , au Midi et
au Nord, dans la Provence et dans la Normandie, parmi les peuples
en deçà ou delà de la Loire.
Ce n'est pas au Nord , c'est au Midi que devait apparaître la
première floraison poétique en langue romane.
Il y a plus d'une raison à cette primauté du Midi. D'abord, il y
a au Midi plus de soleil , et le soleil est le père de la poésie comme
il est , après Dieu , le père de tout ce qui vit dans la nature. Les
Grecs le savaient bien , eux qui ont fait de Phébus Apollon , le dieu
de la lumière et des arts. Ensuite , sans parler des Ibères , ces
premiers habitants du midi de la Gaule à l'esprit vif et ingénieux ,
à la parole abondante et rapide comme les flots de la Garonne , la
Provence a vu passer dans son territoire deux civilisations bril-
lantes : les Grecs eux-mêmes , qui avaient colonisé Marseille et y
avaient importé leur langue , leur religion et leurs arts avec leur
( 455 )
commerce ; Rome , qui trouva dans ces contrées ses plus habiles
rhéteurs et ses derniers poëtes.
Ensuite , le Midi eut moins à souffrir que le Nord des invasions
des barbares , et jouit d'une tranquillité relative sous la domination
des Visigoths et des Bourguignons .
Puis l'union de la Catalogne avec la Provence , sous les comtes
de Toulouse et de Barcelone , mit les Provençaux en communi-
cation avec l'Espagne , et par l'Espagne avec les Arabes. Or les
Arabes 1, arrivés au point culminant de leur civilisation , au neu-
vième et au dixième siècle , jouissaient d'une poésie brillante , alors
que l'Europe était plongée dans l'ignorance et la barbarie. Il ne faut
donc pas s'étonner que le Midi ait devancé le Nord dans la carrière
des Muses .

Il y a deux causes qui ont retardé le développement de la poésie


française et qui condamnent notre langue à une infériorité rela-
tive sur les idiomes du Midi dans l'expression des sentiments
poétiques : la fixité de construction dans la phrase et l'e muet
à la fin des mots. La construction directe convient merveilleuse-
ment à la prose : c'est une condition de clarté ; mais elle nuit à
l'harmonie , première qualité du vers. La prononciation sourde
de l'e muet est plus fatale encore à la sonorité des mots. Ajou-
tons-y l'abondance des nasales et des consonnes, et nous compren-
drons pourquoi il est si difficile d'écrire mélodieusement en fran-
çais .
Le provençal avait conservé, comme l'italien et l'espagnol , une
plus grande faculté d'inversion , et surtout les voyelles sonores du
latin. De là plus de facilité dans la cadence par la succession des
temps faibles et des temps forts , comme on dit en musique; l'ac-
centuation substituée aux syllabes longues ou brèves , lentes ou
rapides des langues anciennes. A l'allitération des vers monorimes,
le provençal substitue l'assonance des rimes entrelacées en har-
monieuses guirlandes avec une symétrie agréable à l'œil et un
balancement cadencé séduisant à l'oreille . Le roman wallon était
âpre , lourd , énergique comme les souffles du Nord; le roman

1 Voir notre premier mémoire , pp. 32 et suiv.


( 456 )
provençal avait la douceur, la légèreté , la mollesse des brises du
Midi.

Ainsi le provençal , favorisé par un riant climat, s'épanouit le


premier et donna naissance à la poésie aimable et fleurie des trou-
badours, qui jeta un si vif éclat pour s'évanouir bientôt comme un
météore. Le caractère lyrique qu'elle revêtit tient aux émanations
parfumées de la nature méridionale , à l'insouciance de la vie dans
des châteaux toujours en fête , aux impressions vives des guerriers
poëtes , au voisinage des Arabes , qui contribuèrent à agenouiller
la poésie aux pieds des femmes.
Les Arabes furent les initiateurs de l'Europe féodale dans les
arts comme dans la science : c'est une vérité démontrée par les
formes troubadouresques comme par les événements auxquels
furent mêlés les Provençaux. Les lettres étaient particulièrement
en honneur chez les Maures d'Espagne. Leur poésie, toute lyrique
et romanesque, n'exprimait que deux sentiments : l'amour ou la
guerre. Il en fut de même chez les Provençaux.
La rime que les troubadours ont léguée à la poésie moderne est
une importation arabe. Les poëtes de Rome, il est vrai , en ont eu
l'instinct. On en trouve des traces jusque dans le siècle d'Auguste.
Ce n'était donc pas l'effet du hasard, mais un effet d'harmonie
inspirée à l'oreille exercée des poëtes de l'âge d'or de la littérature
latine. Nous avons observé que les hymnes de l'Église , dès le qua-
trième siècle , avaient adopté les consonnances rhythmiques qui se
prêtent mieux que les consonnances métriques aux retours ca-
dencés de la phrase musicale. Les vers léonins, dont le milieu rime
avec la fin , sont très-fréquents dans la poésie latine , à partir du
neuvième siècle. On a remarqué également, dans la poésie germa-
nique de l'époque carlovingienne , de véritables consonnances qui
semblent autoriser les Allemands aussi à trouver dans leur langue
l'origine de la rime. Ce qui est certain , c'est que les Provençaux
en ont emprunté aux Arabes d'Espagne l'usage et les premières
combinaisons .

Il y a d'autres analogies encore entre la poésie des Arabes et


celle des Provençaux. Ginguené a rangé parmi ces analogies le
goût des récits fabuleux d'aventures chevaleresques ou galantes.
(437 )
C'est une erreur dans laquelle est tombé Fauriel que d'attribuer aux
troubadours les premiers essais de cette épopée romanesque qui est
de l'invention des trouvères. La forme épique n'appartient pas aux
Provençaux. Les troubadours ont fait de leur vie un roman ; mais
ils ne l'ont pas écrit , d'abord parce qu'ils étaient essentiellement
improvisateurs , et des improvisateurs ignorants , ensuite parce
qu'ils couraient trop les aventures pour avoir le temps de les ra-
conter en vers .

Pour atteindre la forme épique, il eût fallu que les jongleurs


fussent de véritables poëtes attachés à la personne des princes
et chargés de raconter leurs prouesses , comme chez les Arabes.
Mais , parmi les Provençaux , les trouvères étaient des chevaliers ,
et les jongleurs n'étaient, le plus souvent, que des ménestrels exé-
cutant les vers des troubadours. Non, il ne faut pas faire honneur
aux troubadours de la création des romans épiques. C'est d'ailleurs
une pure hypothèse. Les manuscrits de la collection de Sainte-
Palaye ne contiennent que des chants lyriques; et la chronique
rimée qui raconte la croisade des Albigeois , au treizième siècle ,
ne suffit pas pour appuyer la conjecture de Fauriel.
Quant aux autres romans qu'on leur attribue, comme Fier à
Bras et le récit de Flamanca , on ne peut rien en dire , puis-
qu'ils sont perdus. Tout porte à croire cependant que si les Pro-
vençaux ont eu des chansons de gestes , ils ne les ont pas dus à
leur initiative , mais à l'imitation des trouvères. Les Provençaux
ont emprunté aux Arabes quelque chose de leur idéalisme oriental
en amour : des allégories , des fictions, des moralités et des contes ;
mais , s'ils avaient su mettre quelque originalité dans leurs récits ,
nous n'en serions pas réduits à de vaines conjectures.
Les troubadours ne doivent aux Arabes que les premières
formes lyriques de leur poésie chantée et soutenue par les accords
des instruments alors en usage : la viole ,le citole , la mandore ,
la harpe ou la guitare. L'usage de terminer les chants d'amour
par un envoi où le poëte s'adresse à lui-même , ou à sa chanson ,
ou à celle pour qui elle est faite , ou à celui qui la chante , vient
aussi des Maures , et il a passé des Provençaux aux Italiens dans
leurs canzoni. Les combats poétiques entre les troubadours peu
( 458 )
vent encore avoir été inspirés par les Arabes qui , de tout temps ,
ont rivalisé d'habileté dans les luttes de la poésie. On a observé
enfin , entre les mœurs des poëtes chez les deux peuples , la même
ressemblance qu'entre les formes poétiques. Les princes arabes
ne dédaignaient pas de cultiver eux-mêmes la poésie. L'art s'en-
noblit quand il est cultivé par les grands , et le niveau social
s'élève au diapason de l'art. C'est ainsi que des hommes sans nais-
sance trouvaient la richesse et les honneurs dans leurs talents
poétiques , et se rendaient nécessaires aux princes en charmant
leurs ennuis , comme le berger de la Judée endormait la douleur
dans l'âme de Saül aux sons de sa harpe de prophète.
Chez les Arabes comme chez les Provençaux , les seigneurs ou
les princes donnaient souvent leurs habits aux poëtes qui les
avaient charmés. Les chanteurs ou les jongleurs , artistes exécu-
tants , étaient admis en Espagne à la cour des rois maures comme
à la cour des seigneurs provençaux. Mais , chez les Arabes , les
exécutants étaient, pour la plupart , des inventeurs aussi. Voilà
pourquoi le récit épique , sous la forme de conte , put développer
à l'aise ses conceptions fantastiques : tandis que les troubadours ,
dans leur vie aventureuse et galante , ne trouvèrent que des chants
d'amour ou de haine dans leurs canzos ou leurs sirventes , dont
les formes variaient , sans doute, mais dont le fond était presque
toujours le même : un hymne à la louange de la beauté ou une
satire contre un rival en amour, en politique , en guerre , et sou-
vent contre le clergé pour des causes que nous dirons tout à
l'heure.
Voilà la communauté d'origine et la ressemblance de physio-
nomie des Maures et des Provençaux. L'événement qui les mit en
rapport fut la prise de Tolède sous le règne d'Alphonse VI , roi
de Castille , à la fin du onzième siècle. Ce fait mémorable , qui mit
fin à la domination des Maures dans la Castille et assura le triomphe
de l'Espagne catholique sur les Maures , fut accompli par le bras
du Cid , aidé de plusieurs seigneurs français du Midi , accourus au
secours d'Alphonse qui avait épousé Constance , fille de Robert Ier,
duc de Bourgogne. A la suite de cette victoire , de nombreux che-
valiers provençaux , séduits par l'attrait des arts , se fixèrent à
( 459 )
Tolède, où les Maures avaient continué d'entretenir le foyer de la
science et de la poésie.
C'est à cette époque, témoin des premiers essais de la poésie
castillane , que l'art des troubadours prit naissance à la cour des
seigneurs provençaux. Là était née la chevalerie , comme une réac-
tion contre le brigandage et les violences de la féodalité tyran-
nique. Le chevalier brave , généreux et loyal se mit au service de
la beauté , et la femme devint l'objet d'un culte idéal. Quand un
fils de vassal revêtait l'armure du chevalier, et que le suzerain
tenait sa cour plénière , des fêtes et des tournois se donnaient au
château . Le chevalier choisissait parmi les nobles châtelaines ou
damoiselles une dame de ses pensées dont il portait les couleurs
comme un talisman; puis il volait au combat pour obtenir, en ré-
compense de sa bravoure , un sourire de la beauté. Les dames
couronnaient elles - mêmes lę vainqueur et pansaient , de leurs
mains blanches , le chevalier vaincu. Quand les mœurs dévelop-
pent à ce point la galanterie , la femme devient le centre de toutes
les actions de l'homme ; et il n'y a bientôt plus dans l'art qu'un
principe : l'amour. Tel est le thème unique et invariable de la
chanson des troubadours. La guerre n'était pour eux qu'un acces-
soire , un moyen de conquérir les cœurs. Les événements mili-
taires , politiques et religieux trouvaient leur écho dans le sir-
vente ; mais ce n'était là, le plus souvent , que le côté satirique de
la poésie provençale. Toutes les autres formes , si l'on en excepte
parfois la complainte , étaient consacrées à l'expression des senti-
ments amoureux et des aventures galantes. L'art des vers faisait
partie de l'éducation chevaleresque , et tous les seigneurs se firent
gloire de briller dans le gai saber, la gaie science. C'était à qui
célébrerait avec le plus d'exaltation les charmes de la beauté. Tous
les chevaliers aspirèrent à l'honneur de prendre rang parmi les
troubadours. Ils allaient de châteaux en châteaux accompagnés
d'une troupe de jongleurs chargés d'exécuter leurs chansons.
L'amour qu'ils exprimaient dans leurs vers était pur, noble ,
élevé, tout intellectuel et sentimental comme celui de Pétrarque.
Mais , dans la réalité , cet idéal d'amour était-il vrai, ou n'était- il
qu'un manteau poétique jeté sur le vice pour en couvrir la nudité ?
( 440 )
On a erré sur ce point, faute de distinguer les hommes et les
époques .
A l'origine , quand la chevalerie était dans sa première efflores-
cence, et qu'on se piquait d'honneur à respecter les lois de la dé-
cence et de la galanterie idéale , et à ne jamais mentir à sa parole ,
il est certain que l'amour fut une religion et que les chevaliers
poëtes se bornaient à chanter la beauté physique et morale de la
dame de leurs pensées , sans profaner l'objet de ce culte plato-
nique. De là bien des folies provoquées par l'exaltation de l'ima-
gination et de l'âme , et ces folies se perpétuent jusqu'au sein des
croisades , où Geoffroy Rudel , épris de la comtesse de Tripoli qu'il
n'avait jamais vue , s'embarque pour la terre sainte , tombe ma-
lade en route, reçoit la visite de la comtesse à bord de son vais-
seau , et meurt à l'aspect de cette femme à qui il avait sacrifié son
bonheur, son repos et sa vie.
Dans le voluptueux climat de la Provence, les troubadours ,
vivant dans les plaisirs et les fêtes , avaient besoin, pour être
chastes , d'une religion sévère. Or ils n'avaient d'autre religion
que l'amour. Lisez leurs vers , vous n'y trouverez jamais Dieu
que ridiculement mêlé à des aventures galantes ou à des super-
stitions orientales. Le sentiment chrétien semble avoir disparu de
l'âme des troubadours. La créature est, pour eux , au- dessus du
Créateur. Quand vous les verrez prendre la croix , ce ne sera pas
pour honorer Dicu , mais pour honorer leurs dames , pour se faire
pardonner leurs aventures ou en chercher de nouvelles. Avec de
pareils sentiments , on peut être un brillant chevalier, on n'est
pas un homme chaste. Aussi , les mœurs ne tardèrent pas à se
corrompre , et la galanterie se convertit en libertinage. C'est là que
devait aboutir cet adultère moral qui , sous prétexte de maintenir
à l'amour son idéal et sa virginité , éloignait les troubadours du
mariage pour porter leurs hommages à des femmes mariées. Les
demoiselles se déshonoraient quand elles étaient impliquées dans
quelque aventure galante ; mais , quand elles étaient en puissance
de mari , on trouvait cela tout naturel. L'adultère était passé dans
les mœurs , et c'était à ce point qu'on invoquait le ministère du
prêtre pour se délier du serment fait à la dame de lui rester
( 441 )
fidèle. Bien plus , on faisait dire des messes , on allumait des cierges
pour obtenir des faveurs adultères. On a peine à croire qu'il y eût
dans le clergé de Provence des prêtres assez oublieux de leurs
devoirs pour se prêter à ces sacriléges. Mais le clergé de Provence
donnait lui-même l'exemple de tous les vices , comme l'attestent
la satire provençale et l'hérésie des Albigeois , fléaux vengeurs
qu'on a pu éteindre dans le sang , mais sans étouffer la voix de
l'histoire , qui est celle de la conscience .
La fièvre de poésie qui s'est emparée de la Provence par le
contact des Maures , s'étendit à tous les princes. Or les princes et
les grands seigneurs, ces patriciens de la féodalité , exerçaient une
autorité tyrannique, non - seulement sur les serfs , mais souvent
aussi sur leurs vassaux ; et dans l'ivresse de leur suzeraineté, et
dans le repos de l'ambition , ils savouraient les joies brutales de
la matière et vivaient dans l'orgie et la débauche. Ils ignoraient
les délicatesses de l'amour idéal et bravaient impunément les lois
de la décence. On peut à peine les compter parmi les trouba-
dours . Ils n'avaient rien du chevalier que le nom et la bravoure .
Qu'était- ce que Guillaume IX , comte de Poitou , Rambaud , prince
d'Orange , le dauphin d'Auvergne , le comte de Foix , les rois
d'Aragon Alphonse II et Pierre III , le roi de Sicile Frédéric III
et Richard Cœur de Lion lui - même , sinon des libertins et des
barbares jaloux de conquérir les palmes de la poésie , non pour
l'art lui-même, mais comme moyen de séduction ? Et qu'était-ce
aussi que ces nobles dames : la comtesse de Die, Azalaïs de Por-
cairagues , Clara d'Anduze , dona Castellozza et Tiberge , sinon des
courtisanes de haut parage , des Aspasie et des Pompadour féo-
dales , courant parfois des aventures de mauvais lieu dans les
châteaux , et jetant par-dessus les toits la pudeur de leur sexe
pour célébrer en vers leurs honteuses amours ? C'est en songeant
à ce spectacle immoral qu'on a nié la réalité de l'idéal troubadou-
resque . On a ainsi confondu les vrais troubadours avec des hommes
qui en usurpaient le titre , pour donner à leurs scandales un vernis
de poésie et faire de l'art le porte-voix de leur ambition.
Une autre erreur, plus grave, a été de confondre les jongleurs
avec les troubadours. A l'origine , lajonglerie désignait l'art trou
( 442 )
badouresque. Les jongleurs devenaient eux- mêmes chevaliers ,
quand ils avaient assez de talent pour être inventeurs. Mais ceux
qui se bornèrent au rôle d'exécutants tombèrent bientôt en dis-
crédit par leurs bouffonneries et leurs tours de passe-passe. La
dépravation de ces bateleurs les fit chasser des châteaux , et la jon-
glerie n'eut plus rien de commun avec la poésie. Giraud Riquier,
un des derniers troubadours du treizième siècle , déplore , dans
une épître à Alphonse X de Castille , l'avilissement des jongleurs ,
et supplie le roi d'empêcher qu'on ne confonde les troubadours
avec ces charlatans qui usurpent le nom des poëtes de cour, et qui
compromettent la poésie par leurs chansons grossières.
Il faut donc , quand on parle des troubadours , distinguer soi-
gneusement les époques et les hommes.
L'âge d'or de la poésie provençale fut le douzième siècle. C'est
alors que fleurirent Arnaud de Marveil et Arnaud Daniel, loués
par le Dante et Pétrarque ; Bertrand de Born , Bertrand d'Alama-
non , Peyrols , Bernard de Vautadour et l'Italien Sordello de Man-
toue. Plus tard , au treizième siècle , il y eut encore quelques trou-
badours célèbres : Pierre Vidal , Rambaud de Vaqueiras et le
satiriste Pierre Cardinal. Nous ne raconterons pas leurs aventures 1 ;
aussi bien la plupart sont peu édifiantes , et nous n'écrivons pas
pour les amateurs de scandales .
Nous nous plaignons souvent à bon droit des mœurs de notre
époque ; mais il faut dire la vérité : les honnêtes gens d'alors , dans
la France méridionale , seraient tenus aujourd'hui en médiocre
estime. Grâce à Dieu , le mariage est respecté dans nos mœurs
démocratiques; et si la religion ne suffit pas toujours à protéger
l'honneur du foyer domestique , il y a des lois pour le défendre et
le venger .
La morale publique , comme la morale privée , est en progrès.
Pourquoi ? Parce que le sentiment du devoir est plus enraciné
dans le cœur de l'homme ; que la religion, plus rationnelle , est
aussi plus efficace sur les mœurs , et que les lois sont plus impré-
gnées de l'esprit chrétien. Alors les chevaliers suivaient les lois

1 Voir l'abbé Millot et Raynouard.


( 443 )
de l'honneur, sans doute, mais ces lois n'exigeaient que la fidé-
lité dans l'infidélité, si je puis dire. Et quant aux grands sei-
gneurs , ils n'avaient d'autre loi que leurs caprices. La femme ,
une fois mariée , pouvait tout se permettre , et il n'était pas permis
de lui jeter la pierre : elle trouvait toujours quelque chevalier
pour la défendre. Quand le maître du château partait en guerre ,
un autre se présentait pour le remplacer dans le cœur de la dame ,
voire même au foyer conjugal devenu un foyer d'aventures sou-
vent plaisantes , mais quelquefois tragiques. Le seigneur Raimond
de Castel Roussillon, apprenant que l'écuyer de sa dame désho-
norait son foyer, s'en débarrasse par un coup de poignard et fait
servir à la châtelaine le cœur de Cabestain, puis il découvre , après
le repas , la tête du malheureux. C'était horrible , mais c'était mé-
rité. La barbarie se faisait justice à elle-même par des moyens
barbares. Ceux qui tuent l'honneur des familles sont dignes du
dernier supplice.
J'ai dit que la religion était sans influence sur la moralité pro-
vençale. On rougit pour l'honneur de l'humanité de la légèreté
sacrilége des troubadours faisant du ciel et de Dieu des objets de
comparaisons profanes qui semblent empruntés au paradis de
Mahomet. Arnaud de Marveil dit que « si Dieu le laisse jouir de
son amour, il croira que le paradis est privé de liesse et de joie. »
Arnaud Catalans est tellement heureux de voir la dame de ses
pensées qu'il fait le signe de la croix quand il est auprès d'elle.
D'autres fois, ce sont des plaisanteries d'une impertinence qu'on
n'a pas surpassée au dix-huitième siècle. Pierre Cardinal, au jour
du jugement, « dira à Dieu , s'il veut le damner, qu'il a grand tort
de perdre ce qu'il peut gagner ; à saint Pierre, le porte-clefs , que
la porte d'une cour doit être ouverte à tout le monde. » Et ce
langage , digne de Rabelais et de Voltaire , date du treizième siècle ,
du siècle de saint Louis, de saint François d'Assise , de saint Do-
minique , de saint Thomas , de saint Bonaventure ! Que faut- il
penser de la Provence ? Elle avait des superstitions , elle avait du
fanatisme; elle n'avait pas de religion .
Voyez les troubadours à la croisade. C'est de la Provence , c'est
de Clermont d'Auvergne qu'est parti le premier cri de guerre. Les
(444 )
troubadours y répondirent avec enthousiasme. Et Guillaume IX ,
comte de Poitou , attacha le premier la croix sur sa poitrine. Il
avait plus d'un crime à expier. Mais la plupart ne prêchent la
croisade que pour les autres. Pour eux ils délibèrent s'il est pré-
férable d'aller en terre sainte que de rester auprès de leurs belles ,
et l'amour l'emporte sur leurs convictions. Peyrols lutte contre
l'amour dans un tenson qui nous est conservé. Il part cependant
pour la Syrie ; et , après la mort de Barberousse , il écrit un sir-
vente satirique contre les événements de la croisade et contre
l'empereur Henri VI , le détenteur de Richard. Dans cette pièce ,
qui date de Syrie , le poëte n'aspire qu'au retour dans sa chère
Provence ; et son vœu le plus cher est de demander à Dieu « bonne
route et bon vent , bon navire et bon pilote pour regagner le port
de Marseille.>> Voilà le seul troubadour peut-être, car je ne compte
pas Guillaume IX et Richard parmi les vrais troubadours , qui ait
cherché en terre sainte autre chose que des aventures galantes.
Et voilà son enthousiasme !
Comment expliquer cette indifférence devant ce prodigieux
mouvement qui vit se heurter l'un contre l'autre les deux mondes
religieux , le christianisme et le mahométisme , sous les murs de
Jérusalem , et qui décida de l'avenir de l'esprit humain? Il y a une
raison politique : c'est la tranquillité et la prospérité dont jouis-
saient ces contrées méridionales , tandis que les petits États du
Nord étouffaient sous les étreintes d'un despotisme brutal , et cher-
chaient la liberté , le mouvement et la vie dans ces guerres loin-
taines qui ouvraient de si larges perspectives à l'intelligence et un
si vaste champ à l'activité sociale .
Mais la question religieuse , qui enflammait le Septentrion , lais-
sait le Midi dans la tiédeur. Les troubadours étaient plus musul-
mans que chrétiens. Leurs fictions allégoriques , comme leur galan-
teric idolâtrique, étaient une émanation mauresque. Ce n'est done
pas parmi les Provençaux qu'il faut chercher l'idéal complet de
la chevalerie. Quelques-uns des troubadours ont trouvé l'amour
idéal ; mais l'amour de Dieu , ils ne l'ont pas connu. Quand on dit
que l'idéal du chevalier était dans la devise : Dieu et sa dame ,
on entend parler de nos pères , les hommes du Nord, les héritiers
( 445 )
de Charlemagne et de Godefroid, des Celtes, des Germains et des
Normands , les créateurs du cycle carlovingien et du cycle armo-
ricain de la Table ronde. Veuillez ne pas confondre.
Des trois principaux genres de l'art troubadouresque , le canzo ,
le tenson et le sirvente , les deux premiers sont nés et devaient
naître dans les châteaux; le troisième est né de la vie politique
et de l'esprit satirique. Le tenson roulait sur l'amour. C'était un
combat poétique entre deux troubadours soutenant chacun leur
opinion. Ce n'est pas ce qu'il y a de plus édifiant dans la poésie
provençale. Le plus souvent , un des deux interlocuteurs expri--
mait une idée saine , une penséc morale , tandis que l'autre sem-
blait jeter un défi à la pudeur et au sens commun. Ce genre acquit
une grande importance au treizième siècle. C'est à cette époque ,
sans doute , qu'on vit éclore , à l'occasion des fêtes , des joutes et
des tournois , ces singuliers tribunaux féminins qu'on nomma les
cours d'amour et qui rendaient des arrêts de galanterie dont la
teneur étrange révèle un temps de décadence. Les troubadours
improvisaient , sur un thème donné, une discussion de métaphy-
sique amoureuse, et le noble aréopage décidait à qui appartenait
la victoire dans ces tournois poétiques qui ressemblaient à des
concours littéraires. On ne reconnaît pas là cette fraîcheur, cette-
exaltation , cette naïveté primitive qui caractérisent les chansons
du douzième siècle. La scolastique s'est infiltrée dans l'art, et les
docteurs en jupon qui proposaient etjugeaient les thèses d'amour,
ont l'esprit trop subtil et trop hardi pour appartenir à l'âge d'or
de la Provence. Le tenson , où nous voyons Sordello aux prises
avec Bertrand d'Alamanon , roule sur ce sujet : L'amour peut-il
exister entre légitimes époux ? La réponse de la cour fut négative .
Qu'on juge par là ce qu'était devenue , dans la réalité, cette che-
valerie idéale ! Pour l'honneur des troubadours et pour l'honneur
de la chevalerie, nous aimons à penser que cette corruption
raffinée ne date que du treizième siècle ; mais ce n'est qu'une
conjecture. Aucun document n'atteste l'époque de la création de
ces tribunaux du gai savoir délibérant sur les lois métaphysiques
de la galanteric discutées dans le tenson dialogué. Le fait n'est pas
douteux ; l'époque seule est incertaine. Mais la substitution de
( 446 )
l'esprit au sentiment est la marque des littératures vieillies, quand
elle n'est pas la marque des littératures de seconde main , formées
sur un modèle de mauvais goût. Ce n'était pas à ces vaines sub-
tilités d'école que les troubadours consacraient le tenson au temps
du roi Richard , c'est-à-dire à la fin du douzième siècle. Le dialogue
contradictoire pouvait exprimer la lutte de l'idéal et du réel , et
l'on pouvait voir les opinions cyniques se produire à côté des
sentiments nobles. Mais on était franc et sincère : le cœur était
sur la main , on chantait pour se communiquer ses impressions ,
non pour lutter d'esprit dans des questions frivoles et d'une im-
moralité réfléchie .
Je viens de citer le nom de Richard. Ce roi chevaleresque était
très-populaire parmi les Provençaux. Depuis le mariage d'Éléo-
nore de Guyenne avec Henri II , la Provence subissait l'influence
anglaise , et les troubadours , admis à la cour d'Angleterre , fai-
saient l'éducation littéraire de la Grande-Bretagne. La maison des
Plantagenets était pour le midi de la France un boulevard contre
le Nord. Les Provençaux sentaient instinctivement leur indépen-
dance menacée par la royauté française. C'était pour conjurer le
danger qu'ils s'appuyaient sur l'Angleterre. Mais la rivalité de
l'Angleterre et de la France , qui commença au douzième siècle ,
augmenta la haine naturelle du Nord contre le Midi , et prépara la
ruine de la Provence .
L'homme qui personnifie avec le plus d'éclat l'esprit provençal
dans la politique et dans la guerre est le belliqueux Bertrand de
Born , un des plus célèbres troubadours , qu'on a surnommé le
Tyrtée de la Provence , fameux par ses sirventes où respirait l'ar-
deur des combats ou le feu de la haine contre ses rivaux; homme
spirituel , original et audacieux , qui mit les fils du roi Henri II en
révolte contre leur père , et que le Dante , pour ce fait criminel ,
représente dans l'enfer tenant à la main sa tête ensanglantée :

L'feci 'l padre e 'l figlio in se ribelli.

Bertrand , après un moment de querelle , s'était réconcilié avec


Richard ; et c'est pour mettre le sceau à sa réconciliation que le
( 447 )
fougueux troubadour avait fomenté la révolte de Richard et de
ses frères contre Henri II. Bertrand déplora , dans une complainte
touchante , la mort de l'aîné des fils du roi d'Angleterre , lié avec
le poëte d'une si étroite amitié que le malheureux père , quand
Bertrand fait prisonnier fut amené devant lui , fondit en larmes au
souvenir de son fils évoqué par le captif, et rendit tous ses biens
à celui qui était l'auteur de tous ses maux.
Richard , monté sur le trône , fut aimé , malgré ses vices , pour
sa bravoure et son attachement aux traditions de la chevalerie.
Au retour de la croisade , où il avait mérité son surnom glorieux ,
Richard Cœur de Lion, selon la légende, fut délivré de sa captivité
par son ami Blondel chantant sous les fenêtres de sa prison un
tenson qu'ils avaient fait ensemble avant la croisade. Richard en-
tonna le second couplet , et le troubadour reconnut ainsi son maî-
tre , qu'on croyait mort. Notre compatriote Grétry a immortalisé
ce souvenir dans un des chefs-d'œuvre de la scène lyrique.
Richard fut le véritable héros des troubadours , comme il le fut
de son siècle ; et si quelque Iliade chevaleresque avait pu naître
en Provence , Richard en eût été l'Achille , comme Bertrand de
Born aurait pu en être tour à tour l'Ajax et le Patrocle , s'il avait
eu assez de grandeur d'âme et assez de conviction pour aller com-
battre en Orient les ennemis de la foi chrétienne , au lieu de se
borner à guerroyer pour son propre compte sur la terre de Pro-
vence.

Comme toute littérature qui s'éteint , la poésie provençale finit


par la satire contre les croyances. Elle pouvait rendre service à la
morale en signalant les honteux écarts du clergé de Provence, dont
de savants bénédictins nous ont fait connaître la corruption. Mais
quand les Albigeois levèrent contre Rome l'étendard de la révolte ,
les troubadours fomentèrent la guerre civile en se liguant contre
le clergé et en attaquant l'Église. C'était manquer de prévoyance
et fournir à la France septentrionale un prétexte d'invasion. Le
danger n'était pas à Rome , il était au Nord. Les troubadours , en
lançant l'invective contre la papauté , se rendaient complices de
l'hérésie et devaient être ensevelis dans le désastre des Albigeois.
Quand le fanatisme eut provoqué ces horribles massacres où tant
( 448 )
de sang fut versé au nom du Dieu d'amour par le démon de la
haine , un long crêpe de deuil s'étendit sur cette contrée. La ruine
vint s'asseoir au foyer de ces brillants châteaux où la poésie ne
pouvait plus faire entendre ses chants harmonieux. oιδ εγείσε
Somme toute , la poésie provençale manquait de consistance.
C'est une bulle d'air aux vives couleurs , un gaz lumineux qui
s'évapore sans laisser de trace, une musique délicieuse dont on
écoute nonchalamment la mélodie , mais qui ne laisse rien dans
l'âme quand l'enchantement a cessé. Sauf les images gracieuses
empruntées à la nature et l'harmonie des vers savamment entre-
lacés , on y trouve rarement une inspiration sérieuse. La philoso-
phic (j'entends la philosophie humaine et non les savantes obscu-
rités de la scolastique) , l'histoire , la mythologie , les événements ,
l'analyse profonde des sentiments vrais , la religion enfin , sans
laquelle il n'y a pas de poésie durable , rien de toutes ces grandes
sources de l'inspiration poétique n'apparaît dans ces rêveries va-
poreuses berçant doucement l'imagination sur un lit de roses , sans
remuer aucune fibre profonde. L'ignorance déborde partout de
ces chants langoureux , où l'on ne sait que soupirer des plaintes
frivoles et s'épancher en sentiments fades , toujours sur le même
thème. On n'y rencontre qu'à de rares intervalles l'expression
d'une tendresse ou d'une mélancolie sincère et pénétrante. La
fiction ne relève jamais la fadeur du sentimentalisme. Ces poëtes
ne se mettaient pas en frais d'imagination et s'abandonnaient aux
charmes d'une poésie molle et efféminée comme la vie dans les
châteaux. Aucun souffle immortel n'a passé sur la lyre des
troubadours. Ils ont mis trop d'égoïsme dans leurs inspirations
comme dans leur politique. La nature les a punis en leur refusant
le génie.
Ils avaient du talent néanmoins, et leurs plus harmonieux chants
sont des improvisations. Sans doute les savantes combinaisons
rhythmiques du treizième siècle annoncent un laborieux travail
dans les entrelacements et les retours calculés de la rime ; mais les
chants improvisés du douzième siècle n'en sont pas moins des
merveilles de versification. Si le sentiment était à la hauteur de
l'art , la poésie provençale aurait laissé des monuments impéris-
( 449 )
sables. Quoi qu'il en soit , c'est à l'école des troubadours que l'Eu-
rope apprit les secrets de l'art des vers. Ces habiles musiciens de
style dotèrent la France , l'Italie , l'Angleterre et l'Allemagne de
tous les jeux de la rime. Leur prosodie passa dans toutes les lan-
gues modernes. Leur métrique fut la source des strophes fran-
çaises , entre autres du dizain. C'est par eux enfin que l'ode et la
ballade furent introduites en France. Les hommes du Nord , dont
la langue grossière avait mis plus de temps à se plier au génie des
lettres , mais qu'une forte intelligence et une foi vive avaient pré-
parés aux conquêtes de la pensée , vinrent recueillir l'héritage du
Midi et sceller l'unité française dans le sang des Albigeois, comme
si le sang humain était la semence de la civilisation et le ciment de
la fraternité.

LES TROUVÈRES .

CHAPITRE Ier.

ROMANS DE CHARLEMAGNE OU ÉPOPÉE CARLOVINGIENNE.

Le génie wallon créa, au douzième siècle, l'épopée du moyen


åge et les premiers monuments poétiques de la France. Le roman
wallon, dialecte du Nord , source première de la langue française ,
dont les formes primitives constituent le fond du langage de nos
pères , fut l'instrument employé par les trouvères pour conserver
les antiques traditions féodales , chevaleresques et chrétiennes du
moyen âge. Ces monuments sont donc pour nous d'un puissant
intérêt et méritent de fixer notre attention.
On a dit : les Français n'ont pas la tête épique. Cette assertion
peut être vraie relativement; à un point de vue général , c'est
une contre-vérité. L'absence de grands monuments épiques dans
29
( 450 )
les siècles littéraires de la France tient à des causes que nous indi-
querons plus tard ; mais il y a eu de tout temps de vrais génies
épiques en France. Sans parler de Ronsard , qui alourdit sa langue
en lui faisant porter le poids des idiomes classiques , Racine , Vol-
taire , Lamartine , pouvaient être les Homère et les Virgile de la
France , si les événements avaient favorisé la création de l'épopée.
On ne peut refuser le génie épique aux Français , quand on a
étudié les premiers monuments de la littérature romantique ,
c'est-à-dire du roman wallon 4. En prononçant ce mot de roman-
tisme , nous devons faire remarquer qu'il ne s'agit pas ici de cette
poésie échevelée et tout artificielle qu'on a qualifiée de ce nom
au dix- neuvième siècle. Ce faux romantisme eût semblé une cari-
cature à nos pères. Cette opposition antithétique , où se heurtent
les couleurs les plus disparates et où on sent le contre-coup des
bouleversements de la société , ne ressemble pas plus au roman-
tisme chevaleresque et chrétien que le moyen âge ne ressemble
aux temps modernes. Cette observation était nécessaire avant de
faire connaître l'esprit des poëmes romantiques.
Les dues de Normandie , quoique Germains de naissance , avaient
adopté les mœurs des anciens habitants de cette contrée, et s'at-
tachaient à faire oublier leur origine en adoptant l'idiome des
vaincus . Mais le caractère aventurier de cette race de corsaires et
de guerriers intrépides qui avaient conquis , à la pointe de l'épée
et malgré les rois , le territoire de la Neustrie, et dont un de leurs
chefs , Guillaume le Bâtard , venait de faire la conquête de l'Angle-
terre ; leur caractère aventurier les rendait avides d'actions héroï-
ques sur les champs de bataille et de récits héroïques dans leurs
châteaux.

C'est là surtout que les jongleurs et les ménestrels allaient dire


leurs chansons épiques à la manière des aèdes et des rapsodes
de la Grèce , pour charmer, par de longs récits , les ennuis des
barons , des châtelaines , des damoiselles et des pages , après la vie
monotone des longs hivers passés dans des châteaux isolés , sans

1 On donnait au moyen âge le nom de roman à la langue vulgaire et à tout


ce qui était écrit dans cette langue , prose ou vers.
( 451 )
joutes , sans pèlerins , sans visiteurs. Ces chansons de geste ( ainsi
se nommaient leurs rapsodies ) étaient écoutées dans un religieux
silence ; et l'intérêt de ces récits était doublé par la sécurité de
l'existence , qui permettait de jouir de la vie en rompant une lance
en imagination avec le héros dont on racontait les aventures. Quand
arrivait l'automne, le chanteur partait emportant l'or dans sa mal-
lette et souvent l'amour de la châtelaine dans son cœur , pour
nourrir son imagination pendant l'hiver qu'il consacrait à de nou-
veaux chants .

Peu à peu cependant les jongleurs cessèrent de composer eux-


mêmes les chants épiques, et descendus au métier de bateleurs ,
ces bohèmes de la poésie firent place aux vrais inventeurs , aux
savants , aux clercs , aux trouvères , en un mot , qui mirent plus
d'art dans leurs récits. Ces nouveaux chantres variaient les aven-
tures autour des mêmes personnages et y ajoutaient un vernis
d'élégance , comme il convenait à des lettrés.
Mais avec l'art disparaît peu à peu la naïveté. Ces chants , d'abord
impersonnels , comme la muse populaire dont ils reproduisaient
l'inspiration spontanée , prennent insensiblement la teinte del'ima-
gination individuelle , qui substitue ses ingénieux calculs aux vives
impressions des masses. Le poëte , ne chantant plus lui-même ses
vers , ne sent plus le courant électrique de la foule et combine là
où il faut sentir : c'est la décadence de l'épopée primitive , poésic
essentiellement populaire. Quand le poëte est un homme de génie
ayant à sa disposition une langue formée , il peut encore créer
l'épopée savante. Les auteurs des romans chevaleresques n'ont
point réuni ces deux conditions : le génie et la langue leur ont
fait défaut. Nous ne rencontrerons donc pas d'Homère ni de Vir-
gile parmi les trouvères , qui ont fini par perdre le souffle popu-
laire dans les froides combinaisons de l'allégorie.
Nous devons néanmoins à l'inspiration et à l'érudition des trou-
vères cette immense collection de chants épiques que dominent les
trois grandes figures historiques ou fabuleuses de Charlemagne ,
d'Arthur et d'Alexandre le Grand , astres radieux qui ont ébloui
l'imagination du peuple , et autour desquels viennent graviter tous
les événements contemporains.
( 452 )
Les poëmes du cycle carlovingien représentent des événements
de toute nature, selon le temps où ils furent écrits. Là se rencon-
trent Clovis , Dagobert, Charles le Chauve et même les princes
de la dynastie capétienne. Les descendants du grand Empereur
étaient détrônés quand ces poëmes furent chantés à la cour des
seigneurs féodaux . On y reconnaît l'orgueilleuse indépendance de
ces fiers barons qui ont secoué le joug de la royauté. C'est la féo-
dalité chevaleresque avec ses mœurs farouches , son audace intré-
pide , son humeur batailleuse , sa foi humble et soumise. Ils ne
rèvent que joutes , duels et combats ; et quand , avec une sublime
insouciance , ils ont exercé leur bravoure , vous les voyez , sombres
et rèveurs au milieu de leurs châteaux déserts , méditer quelque
nouvelle aventure pour échapper à l'odieuse monotonie de leur
fastueuse existence. Les combats sont pour eux un besoin avant
d'ètre un calcul. C'est par là qu'ils sont poétiques. Ici comme au
temps d'Homère , l'instinct règne en dominateur absolu ; pas de
barrière qui puisse arrêter ce torrent quand il déborde. Il faut
voir les compagnons de Charlemagne au milieu du danger. Ils
éprouvent alors je ne sais quelle sauvage ivresse qui n'a d'égale
que leur sang-froid. Dieu seul est assez fort pour courber ces fronts
orgueilleux.
Roland , l'invincible paladin du grand Charles , entre en lice
avec Olivier, un de ses frères d'armes. En vain les casques se bri-
sent et les épées volent en éclat; en vain les chevaux sont hachés
en pièces. On suspend la lutte pour la recommencer. Les héros
ont soif, ils boivent à la même coupe ; car ce n'est pas la haine qui
les inspire , c'est la bravoure. Le duel se poursuit pendant des
jours entiers. Les champions sont harassés de fatigue , et Roland
menace de passer quatre jours encore sans manger ni boire plutôt
que de crier merci , quand tout à coup un ange descend du ciel ,
et , s'adressant avec douceur aux fougueux chevaliers , les engage
à déposer les armes et à se rendre à Roncevaux pour combattre
les mécréants. Alors la lutte cesse , et l'épée ne se rougira plus que
du sang des infidèles. Voilà les héros des poëmes de Charlemagne,
terribles dans la guerre et tremblants devant la foi. Le merveil-
leux chrétien se retrouve ici dans toute sa sublime simplicité. Plus
( 455 )
tard, quand l'influence des Arabes cut popularisé le merveilleux
féerique , on vit les paladins de Charlemagne entrer en commerce
avec les fées , ces sirènes et ces Circés de l'Orient qui endor-
maient l'imagination dans des palais enchantés. Un poëme d'Ogier
le Danois ¹, composé au treizième siècle , nous représente le pa-
ladin de Charlemagne séduit par la fée Morgane , et oubliant la
gloire dans les délices d'un amour fantastique , comme Renaud
dans les jardins d'Armide.
C'est ainsi que les Français , avant que leur idiome fût sorti
des langes de l'enfance , abandonnaient , pour les rêves creux de
l'Orient , les grandes sources du merveilleux chrétien que Rabelais
devait tarir dans son gigantesque bourbier et que Boileau devait
remplacer hélas ! par les statues renversées du polythéisme. Éton-
nez-vous encore après cela que l'épopée soit devenue impossible
en France!

Mais quel est done, me direz-vous , ce monde bizarre où nous


voyons Charlemagne et ses douze pairs mêlés à des aventures dont
ils ne se doutaient pas dans leurs tombeaux ? Je vais tâcher de
répondre à cette question , en examinant brièvement avec vous
le choix du héros et la nature des événements racontés par les
trouvères. La matière en vaut bien la peine , puisque c'est le cycle
carlovingien qui a produit le Roland furieux de l'Arioste , le chef-
d'œuvre des poëmes chevaleresques , et le modèle inimitable de
l'épopée badine. Nous aurons d'ailleurs à tirer de grands ensei-
gnements de ce court aperçu .
Nous n'avons pas à faire ici une étude sur les sources des ro-
mans carlovingiens , ou chansons de geste ; disons seulement en
passant qu'il en faut chercher l'origine dans la cantilène franque ,
chant historique qui retraçait les exploits des compagnons ou des
ennemis de Charlemagne et des autres rois de sa race. Ces chants
isolés ne peuvent pas être considérés comme des rapsodies épi-
ques, car ils roulaient sur des faits particuliers , recueillis sans
coordination et destinés à perpétuer le souvenir des grandes

1 C'est un remaniement du poëme de Raimbert de Paris , écrit au douzième


siècle.
( 454 )
choses accomplies par les Francs. Ces cantilènes respiraient sans
doute le génie des batailles , l'enthousiasme de la guerre ; mais
les événements n'étaient pas assez à distance pour permettre aux
poëtes de les transformer à la lumière de l'idéal. Le seul idéal de
l'époque carlovingienne c'était le sentiment religieux. La guerre
n'avait qu'un but : la défense du christianisme, le triomphe de la
croix. Quel que fût l'instinct belliqueux des Francs , les guerriers
du sang de Charlemagne ne combattaient pas pour le plaisir de
vaincre et de conquérir des lauriers. La guerre était chantée comme
elle était faite, non parce qu'elle était belle, mais parce qu'elle
était sainte. Cet idéal religieux de la cantilène présida au berceau
de la chanson de geste , qui apparut à la fin du onzième siècle.
Les chants primitifs , transmis par la tradition , devaient s'altérer
et s'étendre en passant de bouche en bouche , d'une génération
à l'autre , au milieu des bouleversements qui suivirent le règne
de Charlemagne et qui préparèrent l'avénement de la féodalité.
L'importance acquise durant deux siècles par les grands seigneurs ,
au préjudice de la royauté , avait déjà fait naître des chants d'une
certaine étendue qui célébraient les gloires provinciales. Mais les
masses restaient indifférentes à toutes ces productions dans le
dialecte des Francs : pour toucher la fibre populaire , il faut parler
la langue du peuple. Quand le génie du Nord , nuageux , mais fier
et indomptable , s'unit à l'idiome vulgaire, à la langue romane,
l'épopée fut conçue , et la réalité reçut le baptême de l'idéal. Les
anciens jongleurs s'étaient placés en dehors de l'histoire générale ,
pour raconter des faits isolés. En l'absence de documents histo-
riques , la vérité devait se couvrir du voile brillant de la fiction.
L'art pouvait y substituer la vraisemblance , et disposer à son gré
les événements selon les lois de la gradation et de l'intérêt drama-
tique. Le principe d'unité exigeait un idéal de héros et un centre
commun d'action. Le choix du héros était fait d'avance; il était
imposé par l'imagination publique ; il n'y avait sous ce rapport rien
à inventer.
Charlemagne , par son génie , ses vastes plans , ses fabuleuses
conquêtes contre les Saxons , les Lombards , les Sarrasins , et enfin
par la renaissance des sciences et des lettres , avait laissé dans
( 455 )
l'imagination des hommes un long éblouissement de gloire : c'était
le héros populaire par excellence. La faiblesse de ses successeurs
l'avait encore grandi dans les souvenirs du peuple. Toutes les na-
tions de l'Occident étaient pleines du bruit de ses exploits. Les
premiers poëtes normands , avec un tact admirable , comprirent
tout le parti que pouvait tirer la poésie d'un type aussi accompli.
Mais dans quels événements allait-on jeter le héros ? Les prin-
cipales conquêtes de Charlemagne c'étaient ses glorieuses expédi-
tions contre les Saxons païens. Le souvenir de ces guerres devait
être agréable aux ducs de Normandie , qui venaient de conquérir
l'Angleterre contre la dynastie des Anglo - Saxons. Mais l'homme
ne peut se soustraire aux événements qui l'entourent , et quoi qu'il
fasse, il faut que la poésic , écho des impressions de la foule , soit
l'incarnation du temps , le résumé vivant du siècle qui l'a fait
naître : sans cela , elle n'est rien qu'un art sans entrailles , un
avorton né d'un cerveau malade et expirant dans son berceau ,
faute d'être réchauffé sur le sein du peuple , dont l'âme seule a le
don de poésie.
Or quel était le siècle où l'ombre de Charlemagne se levait ainsi
en secouant le linceul du passé? C'était le siècle où la voix d'un
pontife avait rassemblé l'Occident chrétien pour arracher aux
mains des infidèles la Ville sainte , où le fils de Dieu fait homme
était mort pour l'humanité. Tous les peuples s'étaient rencontrés
dans une même pensée : la lutte entre le Christianisme et le Maho-
métisme , l'Évangile et le Coran , la Croix et le Croissant. C'était là
l'unité épique du moyen âge , fondée sur des événements réels qui
remuaient l'univers entier. La haine antique contre les Saxons qué
Charlemagne avait vaincus dans vingt - trois batailles , est oubliée
et ne trouve d'écho que dans un seul poëme. Arabes , Maures ,
Turcomans , Sarrasins , voilà l'ennemi commun. La guerre reli-
gieuse contre les fils de Mahomet, voilà l'idéal de l'épopée. C'est
une question de vie ou de mort pour l'Occident. Les masses ont
compris le danger. La poésie épique ne pouvait échapper à cette
influence : elle devait s'élever au diapason de l'émotion populaire.
Aussi voyez le travail de l'imagination publique. Charlemagne
avait refoulé les Sarrasins et préservé l'Occident de l'invasion mu
( 456 )
sulmane ; c'était assez pour en faire le géant de la civilisation chré-
tienne. La célèbre bataille de Poitiers , remportée surles Arabes par
Charles Martel , les victoires de Pepin , tout cela rejaillit sur le nom
de Charlemagne. Ce fut lui qui recueillit toute la gloire de sa race.
Les guerres contre les Maures en Espagne avaient surtout frappé
l'esprit du peuple. C'est en vain que l'armée française avait essuyé
une défaite à Roncevaux. Les preux compagnons de Charlemagne
restèrent la terreur des ennemis de la foi. Quand les Normands
firent la conquête de l'Angleterre , la Chanson de Roland ¹ retentit
sous la bannière de Normandie et de Bretagne , et l'ombre du ter-
rible chevalier combattit à la tête de l'armée française à la fameuse
journée de Hastings , qui soumit la Grande-Bretagne aux descen-
dants de Rollon.
Mais la poésie , déjà coupable de tant de sublimes anachronismes,
ne s'arrêta pas dans cette voie féconde ouverte par l'imagination
populaire. Quand le théâtre de la guerre fut transporté dans
l'Orient lui - même , on fit voyager en Palestine Charlemagne et
ses preux. Des auteurs inconnus , des moines sans doute,firent ,
du fond de leurs cellules , d'innocentes réclames pour leurs cou-
vents , en mettant Charles de France en relation avec saint Jac-
ques de Galice , et célébrant les fondations pieuses attribuées à la
généreuse initiative du grand Empereur. C'est dans ce genre de
roman que les récits légendaires , féconds en merveilles , venaient
alimenter la crédulité publiqué et créer ces superstitions popu-
laires si préjudiciables au christianisme de raison, mais si poé-
tiques et si salutaires dans ces siècles de foi où le peuple , livré
à la brutalité et au despotisme humiliant des seigneurs féodaux ,
trouvait dans les cloîtres un asile , et dans les vertueuses fictions
de la mythologie chrétienne une consolation et un refuge contre
les misères de la vie et les dégradantes occupations de leur exis-
tence corvéable. Une de ces épopées monacales conduisait Char-
lemagne et ses douze pairs dans Jérusalem plutôt en pèlerins
qu'en conquérants , et après avoir fait accomplir quelques pro

4 L'auteur paraît être Turoldus ou Turold; c'est du moins le nom que


porte le manuscrit du onzième siècle .
( 457 )
diges sacrés en leur faveur, les montrait revenant de ce lointain
voyage , couverts , pour tout trophée , des reliques de quelques
saints populaires arrachées par miracle aux mains des infidèles.
On ne se borna pas à ces pacifiques aventures , les héros carlovin-
giens furent mêlés aux événements des croisades , dont Charle-
magne , autrefois en rapport avec le calife Haroun- al- Raschid ,
était considéré comme le promoteur par ses victoires sur les
Sarrasins. Les aventures se multiplièrent autour du nom de Ro-
land , devenu le type des chevaliers. Le monde oriental avec tous
ses prestiges élargissait la sphère de l'imagination; et lorsque la
Chine elle-même fut connue de l'Occident , on vit Roland , épris
de la princesse imaginaire du Cathay, remuer ciel et terre pour la
posséder , et devenir enfin fou furieux , quand d'insurmontables
obstacles vinrent se dresser devant son amour.
On se demande involontairement pourquoi le célèbre paladin
de Charlemagne a plus d'importance que son maître dans la plu-
part de ces poëmes carlovingiens. La raison en est simple, pour
qui connaît l'esprit de l'époque : les grands vassaux devenus ,
depuis les rois fainéants , les rivaux de leurs souverains , tenaient
la monarchie en échec et jouissaient de l'abaissement des rois.
C'est pour flatter cet orgueil que les trouvères mirent les preux
chevaliers sur le premier plan du tableau, et parlèrent des rois
avec peu de respect et parfois avec ironie 1. Charlemagne était
trop grand pour être mis au niveau de ses successeurs ; on en
fit un gigantesque fantôme sans réalité , une statue colossale ,
effrayante pour les ennemis de la foi chrétienne , mais incapable
de porter ombrage à l'indépendance féodale. Bien plus , si l'imagi-
nation publique n'avait pas fait une loi aux poëtes de consacrer ce
nom comme incarnation d'un principe , Charlemagne cût été bien-
tôt renversé de son piédestal. Il n'est pas homme d'action; ses
paladins sont les vrais héros de tous ces poëmes ; il est la tête ,
eux sont le bras. Or, à l'époque dont nous parlons , le bras était
tout. Il ne serait pas même juste d'appeler ce fantôme le pivot

1 Le poëme d'Ogier le Danois , par Raimbert de Paris , personnifie la lutte


des grands vassaux contre la royauté.
( 458 )
de l'épopée. Ce n'est, en réalité , qu'un cadre où sont jetés les
événements qui forment le tableau du monde féodal et chrétien.
Sans doute , les romans carlovingiens , écrits sous l'influence de
la royauté , conservaient à Charlemagne toute l'importance de son
rôle historique ; mais les grands vassaux de la couronne , jaloux
de leur indépendance , attaquaient la monarchie , sous le nom de
Charlemagne , dans les poëmes inspirés par eux.
Un curieux phénomène , c'est la manière dont l'imagination
procède pour idéaliser les événements dans ces siècles épiques.
Remarquez que l'idée n'est rien en poésie sans la personnifica-
tion. Nous l'avons observé en Grèce, à l'époque d'Homère , où l'art ,
en se formant , se modelait sur la nature , et non la nature sur
l'art. Tant que l'idée n'a pas pris corps , il peut y avoir fantaisie ,
mais non pas poésie populaire , accessible à tous.

Tout prend un corps , une âme , un esprit , un visage ,

a dit Boileau ; mais il entendait par là l'allégorie , qui ne doit être


qu'une enveloppe métaphorique , sous peine de ruiner la poésie ,
en substituant l'idée à la personne humaine.
Dames Vertu , Loyauté et autres damoiselles de cette espèce ,
inventées plus tard par la poésie du moyen âge à son déclin , sont
les vains fantômes , les abstractions chimériques , les impalpables
symboles que la raison des siècles de décadence littéraire fait
asseoir sur le vide de l'imagination ou des croyances. Ce n'est
pas ainsi que procède l'épopée primitive. La réalité historique
fait le fond de la poésie destinée à retracer l'image des événe-
ments . Les mœurs sont décrites sans vaine recherche de mots
dans toute leur vérité humaine. C'est ainsi que l'armure pesante
des seigneurs et chevaliers féodaux, leurs forts destriers , les ma-
chines de guerre , l'oriflamme , les gonfalons , la bannière , sont
évoqués par la magie , non de la fiction , mais de la réalité. Ces
instruments n'ont de valeur que par l'adresse et le courage des
guerriers qui les font servir à leur usage. Eh bien, voilà ce qui
attache l'imagination. Quand Roland , après la défaite de Ronce-
vaux , blessé à mort, se retire sous un rocher pour mourir, il
( 459 )
adresse ses adieux à son épée, et, pour épargner à cette noble
Durandal la honte de tomber aux mains des infidèles , il veut la
briser contre le roc, et c'est le roc qui se brise. Il n'y a rien dans
Homère qui soit comparable à ce fragment épique. Vous avez cette
épée devant les yeux , et qu'y voyez-vous ? Est-ce l'industrie de
l'armurier ou les propriétés meurtrières de cette arme puissante ?
Non , c'est l'âme de Roland qu'elle semble respirer, ce sont ses
adieux dont elle est encore humide , c'est la brèche qu'elle a faite
dans le rocher avec le bras de Roland qui la tient encore dans ses
mains redoutables. Voilà l'épopée , et voilà la poésie , c'est-à-dire
la nature prise sur le fait , mais ennoblie , spiritualisée par le cœur
humain , et non façonnée par un art raffiné qui lui substitue des
formes conventionnelles et crée des machines au lieu d'hommes .
Mais il est une autre condition indispensable pour constituer
l'idéal épique , c'est le lointain des événements à l'époque de la
formation des nationalités. Homère n'a pas vécu au siècle d'Achille
et d'Agamemnon , les trouvères n'ont pas vécu au siècle de Roland
et de Charlemagne. L'Orient , théâtre de la guerre de Troie et des
croisades , était loin de l'Europe. Éloignement des temps , éloigne-
ment des lieux , c'est la transfiguration des faits dans l'imagination
des peuples. Ainsi grandissent les événements. L'épopée est la
réalité vue à distance , à travers le prisme de l'imagination. Seule-
ment , nous l'avons fait remarquer, il ne faut pas que la liberté
ait mis la sape dans l'édifice imposant des traditions.
A l'époque des croisades , les conquêtes de Charlemagne avaient
cu le temps de prendre des proportions idéales dans les souvenirs
populaires. Mais comment comprendre cet anachronisme qui mêle
les héros carlovingiens aux croisés ? L'imagination ne connaît pas
le chiffre. Les peuples retiennent les faits qui les frappent , mais
négligent les dates qui tuent la fiction. Le besoin de rattacher les
événements à une personnification éclatante fait qu'une foule de
poëtes suivent la voie tracée par leurs devanciers. De là les cycles
épiques au moyen âge comme dans l'antiquité grecque. On ne
connaissait pas encore assez les grands résultats des croisades pour
consacrer les exploits des chevaliers chrétiens en Orient. On s'y
essaya pourtant en France dès le douzième siècle. Un poëme de
( 460 )
ce genre , dont on ne peut trop déplorer la perte, a été écrit à
cette époque par un chevalier tourangeau , Grégoire de Béchade.
Un autre poëme sur la conquête de Jérusalem nous est resté sous
le nom du Chevalier au Cygne , mais l'œuvre est de peu de valeur.
Enfin la Chanson d'Antioche , qui ne manque pas d'intérêt, retrace
avec assez d'exactitude le siége et la prise d'Antioche , au temps
de la première croisade. Ces entreprises mémorables attendaient
pour se révéler au monde dans tout leur éclat la sanction du
temps , un génie, une langue perfectionnée. Elles trouvèrent cette
triple consécration dans l'immortel chef-d'œuvre du Tasse.
Après avoir atteint son idéal poétique par la gravitation de tous
les événements autour de la grande figure de Charlemagne faisant
la guerre aux Sarrasins , et après avoir subi tour à tour l'influence
politique des croisades à l'extérieur, but suprême de tous les efforts
du moyen âge ; puis de la royauté, qui exaltait la personne de
Charlemagne , et de la féodalité , qui sacrifiait le monarque aux
grands vassaux ; de la bourgeoisie enfin, qui commençait à ré-
clamer ses franchises communales , la chanson de geste dégénéra
peu à peu , sous l'action des poëtes cycliques qui , du treizième au
quinzième siècle , remanièrent , d'après l'histoire et la légende , les
poëmes carlovingiens, et les divisèrent en trois familles : la geste
du roi de France , féconde en exploits chevaleresques 1; celle de
Garin de Montglane représentant la fidélité du Midi , et celle de
Doon de Mayence , la rébellion du Nord. Tandis que les chefs suc-
combaient sous un fardeau trop lourd pour leurs épaules , les fils
relevaient la gloire paternelle dans des luttes héréditaires , dont ils
acceptaient comme un devoir la solidarité. Mais la plupart de ces
généalogies étaient d'invention pure. Les personnages historiques
se trouvaient placés en dehors de leur véritable sphère d'activité
politique et sociale. La fiction détrônait l'histoire; l'art, ou plutôt
l'artifice , tenait lieu d'inspiration . Les romans de la Table ronde ,
en substituant l'amour et le merveilleux à l'idée religieuse et guer-
rière , hâtèrent la décadence de l'épopée primitive , que consomma

1 Comme le roman des Quatre fils Aymon , écrit par Huon de Villeneuve ,
sous le règnede Philippe-Auguste.
( 461
le roman d'aventures , en otant tout fondement solide et vrai à la
fiction , en faisant voyager la muse épique dans le monde de la
fantaisie , dans le pays de la chimère.
Il n'en reste pas moins établi que l'épopée carlovingienne, dans
sa première floraison , est la seule épopée nationale de la France , à
laquelle il n'a manqué que trois choses : la constance dans l'emploi
du merveilleux chrétien , la conception de Corncille et la plume
de Racine , pour mériter d'être mise en parallèle avec les poëmes
homériques. जली

CHAPITRE II .

ROMANS D'ARTHUR OU DE LA TABLE RONDE .

A mesure que se déroule la civilisation du moyen âge, nous


voyons le roman français s'éloigner de l'épopée , pour devenir ce
qu'il est resté , un récit d'aventures fictives. La chevalerie féodale ,
devenue aventureuse et galante par l'influence des Arabes et des
troubadours , se choisit d'autres héros que les preux de Charle-
magne. Elle alla puiser dans les chants populaires des bardes gal-
lois de la Bretagne armoricaine le nom d'Arthur , chef des Bretons
d'Angleterre , détrônés par la conquête anglo-saxonne au sixième
siècle.
Parmi les traditions celtiques ou gauloises se rattachant à ce roi
barbare , figurait l'ingénieuse fiction de la Table ronde , où tous ,
sans distinction de rang, étaient admis , dans le palais d'Arthur, à
goûter les charmes d'une splendide hospitalité. Les trouvères des
seigneurs normands , vainqueurs des Saxons païens , firent de ce
héros l'idéal du chevalier galant 1. La cour du roi Arthur devint
le rendez-vous de toute la fleur de la chevalerie curopéenne. Ce
1 Les traditions bretonnes furent recueillies dans le Roman de Brut , par
Robert Wace , qui fut aussi l'auteur du Roman de Rou ou Rollon , consacré à
célébrer le règne et les conquêtes des ducs de Normandie.
( 462 )
n'étaient que fêtes et plaisirs , aventures guerrières et galantes ; les
tournois , ces Jeux olympiques de la féodalité chevaleresque , in-
ventés pour donner carrière à l'humeur belliqueuse des seigneurs
féodaux , furent le théâtre des prouesses militaires de ces paladins
avides de gloire et d'amour. Les dames récompensaient de leurs
mains délicates les heureux vainqueurs , et les trouvères , autres
Pindares , célébraient leur vaillance et leur courtoisie. On recon-
naît déjà cette tendance lyrique qui vient se mêler au récit , et
troubler ses flots limpides en les arrêtant dans leur cours pour
les faire remonter à leur source jaillissante , le cœur humain. Cet
élément perturbateur fait ressembler l'épopée à cette fontaine en-
chantée des romans d'Arthur dont les eaux faisaient en sortant
un bruit d'orage. Les deux mobiles de la chevalerie , la galanterie
et le point d'honneur, amenèrent les courses aventureuses où les
preux allaient cueillir les lauriers de la gloire pour venir les dé-
poser aux pieds des belles : voilà les fictions qui devinrent le fond
romanesque de l'épopée ; mais la réalité disparaissait dans les jeux
fantastiques de l'imagination. Le merveilleux féerique des Arabes
vint associer ses brillants fantômes aux fabuleux exploits des che-
valiers errants .

L'exaltation passionnée d'un amour idéal produisit d'abord l'en-


thousiasme , principe du lyrisme. Mais le sentiment en se perdant
dans les développements du récit devait peu à peu tourner au sen-
timentalisme raffiné, à la grâce maniérée , à la délicatesse recher-
chée , à l'élégance affectée , à l'esprit fin et ingénieux, mais enfin à
l'esprit. C'est là l'écueil de la muse française ; c'est sa qualité , mais
aussi son défaut. La galanterie poétique , donnant tête baissée dans
la fiction , se livra sans frein à tous les caprices de la fantaisie. Il est
curieux de rapprocher de leurs sources bretonnes les poëmes des
trouvères. C'est alors que l'on voit la distance qui sépare les chants
populaires de la poésie civilisée et de la poésie des érudits. La sim-
plicité , la naïveté, le naturel des bardes gallois ont perdu toute
leur fraîcheur native, tout leur parfum virginal, dans les romans du
cycle armoricain. La pensée se délaye dans un flux intarissable d'ex-
pressions alambiquées , dans de longues descriptions anatomiques
pleines de subtilités sentimentales. On en peutjuger par le poёте
( 463 )
du Chevalier au Lion , qui a pour auteur le belge Chrestien de
Troyes , le plus habile des trouvères. Ce poëme , qui date de la
seconde moitié du douzième siècle , porte la marque d'un esprit
délicat et malin , aussi ingénieux dans sa délicatesse que dans sa
malice , gaulois et galant , c'est tout dire. Écrivain de talent pour
son époque , il ne manque ni de richesse ni d'éclat 4. Mais on sent
que le poëte n'est plus en présence d'un auditoire qui l'inspire ,
et l'avertit par son attitude des écarts de sa muse. Ce petit vers
de huit syllabes , adopté par les trouvères , les exposait d'ailleurs
aux descriptions diffuses et prolixes. On devait finir par trouver
la prose plus complaisante encore pour disserter sur la galanteric.
C'est ce qui arriva au quatorzième siècle , où les auteurs , privés
d'inspiration , rendaient le public indifférent aux œuvres d'art. On
vit alors le roman refléter non sans charme les minauderies des
boudoirs , et donner un avant-goût des précieuses de Rambouillet.
Parmi les poëtes du cycle d'Arthur, il en est un qui semble
s'être inspiré des bardes de Bretagne : c'est Marie de France ,
née en Flandre , qui , dans ses lais , raconta des aventures héroï-
ques d'un touchant intérêt.
Nous avons vu la chevalerie mondaine et galante échapper au
clergé par ses prouesses amoureuses. L'Église, comprenant tout
ce qu'il y avait de national dans les traditions celtiques , s'empara
aussi des légendes armoricaines et inventa la chevalerie du Saint-
Graal , qui va à la recherche du vase dans lequel Joseph d'Ari-
mathic recueillit le sang de Jésus-Christ. Un ordre de chevaliers
religieux , analogue aux templiers , fut institué pour la défense
de ce vase mystique dont nul profane n'osait approcher. Une
pureté angélique était nécessaire pour faire partie de cette milice
sacrée. Le Saint-Graal était le symbole de la doctrine chrétienne.
Malgré la froideur de l'allégorie , les poëmes de cette seconde
branche du cycle d'Arthur, dont le plus remarquable est le Per-
ceval de Chrestien de Troye , se distinguent par une inspiration
mystique et un respect religieux pour le sacerdoco qui font recon-
naître l'influence du clergé si puissante dans ces siècles de foi.
4 Les célèbres poëmes de Lancelot du Lac et de Tristan ont eu aussi pour pre-
mier auteur Chrestien de Troyes , le plus fécond des poëtes du cycle d'Arthur.
( 464 )
Le caractère de ces poëmes du cycle d'Arthur n'est pas moins
européen que celui du cycle de Charlemagne.
Tous les peuples ont puisé à pleines mains dans ces deux
sources fécondes. Dante , Pulci , Boiardo , l'Arioste, le Tasse , Chau-
cer, Spenser, Shakespeare, Milton, Walter Scott et les poëtes alle-
mands se sont nourris des romans chevaleresques , et ont exploité
avec succès cette mine inépuisable , non d'idées , mais de faits ,
d'aventures , de fictions , où se révèlent , avec plus de vérité que
dans l'histoire , les mœurs de la société du moyen âge. C'est aussi
dans les romans du cycle d'Arthur qu'il faut chercher le principe
de ces descriptions à perte de vue qui dispensent d'inventions ,
et dont l'influence a vicié la littérature française , non-seulement
dans le roman , mais même dans les genres les plus sérieux.

CHAPITRE III .

LE ROMAN D'ALEXANDRE LE GRAND .

Jusqu'à présent , nous n'avons trouvé aucun souvenir de l'an-


tiquité classique. Le latin cependant était toujours cultivé, mais
seulement par l'Église , qui conservait au fond des monastères les
monuments de la Grèce et de Rome. Un écho lointain de l'anti-
quité , prélude de la renaissance dont l'Italic allait donner le
signal, retentit au douzième et au treizième siècle , sous les règnes
de Henri II d'Angleterre et de Philippe-Auguste. Les héros de la
Grèce furent ressuscités par les trouvères , héritiers des jongleurs ,
qui se piquaient d'érudition et dont la plupart , employés à quel-
que fonction ecclésiastique , pouvaient consulter les œuvres des
anciens. Toutefois n'allez pas croire qu'ils fussent initiés à la con-
naissance du gree. Le fameux mot : græcum est non legitur, est
sorti des monastères. Le latin seul était la langue des cleres et des
savants. Cette ignorance des chefs-d'œuvre de la Grèce était pour
les trouvères un moyen de succès. Les héros de l'antiquité ne pou
( 465 )
vaient plaire au moyen âge sans ètre habillés à la moderne. It
fallait de toute nécessité leur faire courir les aventures chevale-
resques et galantes. Ne nous en scandalisons pas ; la poésie n'est
point l'histoire. Le vers de Boileau :

Stickyzy proConservez à chacun son propre caractère ,

est un principe historique, un principe de raison. Au point de vue


poétique , - je prends ce mot dans son sens général , universel ,
populaire , au point de vue poétique, le principe de Boileau ,
entendu d'une manière absolue , est une contre-vérité , non-seu-
lement pour les héros de la mythologie , mais même pour ceux de
l'histoire. Sans doute , les grands traits historiques doivent être
conservés ; mais n'oublions point la part de l'idéal. Les poëtes ne
demandent pas leur inspiration à la science. Quant à la mytho-
logie , tous les hommes qui ont le sens esthétique admettent sans
difficulté qu'il est impossible de la faire revivre telle qu'elle fut
créée par l'imagination des Grecs . Les hommes ne s'intéressent pas
à ce qui est étranger à leurs croyances. D'ailleurs il suffit de lire
les poëtes cycliques de l'antiquité pour s'apercevoir qu'ils traves-
tissent eux-mêmes l'œuvre de leurs devanciers , et cela du droit
de leur imagination. Autres temps , autres mœurs , ditle pro-
1

verbe populaire. Or le peuple n'entend rien qu'à ses mœurs ; il ne


vit que dans le présent. Si donc la tradition lui apporte une figure
mythologique ou historique agrandie par le prestige de l'éloigne-
ment , il faut , pour qu'il y reconnaisse l'homme , que les mœurs
aient entre elles quelque analogie. Autrement il ne verra qu'un
tissu d'invraisemblances dans ces exhibitions posthumes. Ne soyons
donc pas trop sévères sous ce rapport : la grande loi de l'esthé-
tique , ce n'est pas la couleur locale , c'est la vérité humaine. Le
cœur de l'homme, sous toutes les latitudes , est pétri de la même
argile : il ne porte pas dans son essence le costume des siècles. Ce
sont partout les mêmes sentiments , les mêmes passions, les mêmes
faiblesses. C'est là qu'il faut chercher l'intérêt.
On parle de couleur locale. Eh bien, oui, conservons-la , mais
seulement dans ce qu'elle a de compatible avec les mœurs actuelles .
30
( 466 )
La couleur locale , appliquée aux événements et aux personnages
de l'antiquité , n'est admise par l'imagination que quand le passé
se maric au présent. L'indifférence qui accueillit naguère l'Orestie
d'Alexandre Dumas prouve assez la vérité de ce principe. Les
trouvères , en évoquant les grandes figures héroïques de la Grèce ,
devaient donc en faire des figures chevaleresques. Ils abusèrent
sans doute du procédé, par suite de leur ignorance de la mytho-
logie et de l'histoire ; mais le choix qu'ils firent des événements
et des héros les plus populaires accuse une grande finesse de tact,
une profonde observation des courants sympathiques du cœur
humain. Il suffit , pour le prouver, d'en citer un exemple : le
poëme d'Alexandre le Grand , écrit sous Philippe-Auguste , à la
gloire de la royauté , par Lambert li Cors et Alexandre de Bernay.
N'y a-t-il pas du chevalier dans cette figure romanesque du héros
macédonien , si grand , si généreux , si magnifique ; dont chaque .
pas est signalé par une victoire; qui se jette intrépide au milieu
des dangers , comme le génie même des batailles ; qui , par galan-
terie, allume , selon la légende , l'incendie de Persépolis ; qui pleure
en contemplant le malheur des princesses tombées en son pouvoir,
se fait admirer du roi vaincu et l'honore de splendides funérailles ?
L'Orient ébloui le transforme en personnage mythologique. Lui-
même , épris de sa gloire , se fait passer pour le fils de Jupiter
Ammon . Les légendes persanes le font voyager dans les airs et
dans les abîmes de l'Océan. Les historiens enfin ne savent plus
distinguer la vérité de la fable. Les trouvères avaient le droit de
mêler leurs fictions chevaleresques à tant d'aventures merveil-
leuses , et ils en usèrent largement. L'honneur, la galanterie , la
féerie , les tournois , l'oriflamme, le gonfalonier , les douze pairs,
tout le cortége de la chevalerie se rangea sous la bannière de cet
autre Charlemagne . Qu'aurait pensé la France de ce héros s'il ne
s'était conduit en franc , loyal et courtois chevalier ? Elle l'eût pris
sans doute pour un barbare , habitant quelque pays sauvage , in-
digne d'intéresser le pays de la civilisation.
Ainsi sont faits les peuples , ainsi sont faits les siècles. Leur
horizon , c'est pour eux l'univers , et il y a dans ce phénomène
étrange un signe de vie qui montre la force du sentiment natio-
( 467 )
nal, et dans ces travestissements de l'histoire une révélation de
mœurs qui sert de guide à l'histoire elle-même , pour tracer la
physionomie vraie d'une époque. L'épopée romanesque d'Alexan-
dre , comme les autres sujets tirés de l'antiquité ou des temps
modernes , n'est qu'un cadre destiné à orner le tableau des mœurs
contemporaines. Les allusions à Louis VII, et surtout à Philippe-
Auguste , font reconnaître le courtisan dans le trouvère.
Le succès de ce poëme du troisième cycle épique fit donner le
nom de son principal auteur au vers alexandrin 1 .
Pourquoi l'œuvre elle-même a-t-elle perdu sa vogue , ainsi que
les autres poëmes tirés de la mythologie ou de l'histoire ancienne ,
comme le Siége de Troie, Médée et Protésilas ? C'est qu'ils portent
trop bien le costume de l'époque où ils furent écrits , et qu'il n'y
a pas assez de cette vérité éternelle et de ce génic littéraire qui
• immortalisent les grandes productions de l'esprit humain.

CHAPITRE IV.

LE TREIZIÈME SIÈCLE.

Caractère de l'esprit français.

Désormais l'épopée française du moyen âge entre dans sa pé-


riode de décadence en suivant les progrès de la civilisation. Ces
progrès sont notables : on s'en aperçoit aisément à l'élégance de
ces récits prolixes , de ces romans d'aventures , comme le Parthé-
nope de Blois et Flore et Blanceflor, fraîche et délicate peinture
d'une innocente passion. L'inspiration religieuse et guerrière dis-
paraît devant la féerie et l'amour. L'art du style est plus grand;
4 On sait que les poëmes du cycle breton étaient écrits en vers de huit syl-
labes avec rime masculine ou féminine alternant de deux vers en deux vers .
Les romans carlovingiens , au contraire , étaient en strophes monorimes de dix
syllabes.
( 468 )
mais le génie de l'invention a baissé. On ne crée plus de nou-
veaux romans héroïques, on ne fait plus que remanier les anciens.
Adenez le Roi , notre compatriote , est le plus habile de ces arran-
geurs .
Les croisades avaient entretenu l'enthousiasme de la religion et
de la guerre durant tout le douzième siècle. Sous le règne de Phi-
lippe-Auguste , le roman chevaleresque avait atteint son apogée.
Le prestige de la royauté triomphante excitait la verve des poëtes,
et s'il s'était trouvé alors un homme de génie, l'épopée française
était crééc.

A l'avénement de Louis IX , c'était trop tard. La France était


découragée des vains efforts de la chrétienté pour soustraire Jéru-
salem à la domination du Croissant. Il a fallu à saint Louis toute
sa piété et tout son courage pour tenter une dernière entreprise
où il trouva la mort. C'en était fait : plus d'espérance et plus d'in-
spiration épique. Le regard des poëtes ne tombait plus que sur des
revers , un clergé gâté par l'opulence, des mœurs relâchées , des
dissensions religieuses qui affaiblissaient l'empire de la foi.
On vit alors l'allégorie et le poëme didactique succéder aux ro-
mans chevaleresques , qui n'étaient plus , je le répète, qu'un replà-
trage. On aurait tort de ne voir dans cette direction nouvelle de
l'art qu'un symptôme du dépérissement de l'imagination poétique.
C'est plutôt le premier éveil de l'esprit français , tel qu'il se ma-
nifestera dans l'avenir, avec son caractère pratique , sa raison amie
du bon sens et ennemie des écarts. Cette raison, qui se nourrit
d'idées générales et qui tend au but sans détour, fera de la langue
française l'instrument de la civilisation du monde. Mais cet esprit
pratique est précisément l'inverse de l'esprit poétique , qui passe
par l'imagination et le cœur avant d'entrer dans la raison. Cepen-
dant l'universalité d'aptitudes , résultant du mélange des races et
de la variété de climats, fera surgir, en France , de grands poëtes
d'autant plus dignes de servir de modèles qu'ils sauront unir le
bon goût au bon sens , et prévenir les écarts par la sévère disci-
pline de leur esprit.
Le Français a dans son tempérament deux caractères saillants
qui le sauveront éternellement d'une irrémédiable décadence. En
( 469 )
premier lieu , le besoin de nouveauté qui arme souvent son bon
sens de l'aiguillon de la satire , par haine du statu quo , et le jette
dans des voies inexplorées. De là cet esprit d'initiative qui donne
l'impulsion aux idées. Sous ce rapport, le Français est l'Athénien
moderne : c'est la mème vivacité , la même verve d'esprit , la
même malice, la même légèreté , la même mobilité d'impressions .
En second lieu, le Français éprouve un invincible besoin d'expan-
sion qui dirige son esprit vers les idées les plus sympathiques au
genre humain, et lui fait rechercher les formes de l'art les plus
propres à les exprimer. De là cette clarté qu'il répand dans ses
écrits et ce talent d'appropriation qui lui fait imprimer son cachet
aux formes étrangères , qu'il emprunte pour s'assimiler le suc de
toutes les littératures. C'est la France qui a créé les premiers élé-
ments de l'épopée chevaleresque , bientôt importée dans l'Europe
entière ; c'est elle encore qui inventa au moyen âge le poëme di-
dactique et l'allégorie que toutes les littératures s'empressèrent
d'imiter .
Il était nécessaire de caractériser l'esprit français pour faire com-
prendre l'apparition de deux genres littéraires , dont la prédomi-
nance est partout ailleurs le signal de l'extinction du génie poétique.
C'est néanmoins dans l'esprit des différentes époques qu'il faut
chercher les causes des diverses tendances de l'esprit français.

La poésie allégorique et didactique.

Le caractère national commence à se spécialiser dans la seconde


moitié du treizième siècle. Après avoir créé l'épopée chevaleres-
que , inspirée par l'Église et la féodalité européenne , le bon sens
français est fatigué de chimères. Il ne veut plus de cet édifice
épique bâti sur les nuages. Il lui faut une poésie instructive qui
exprime des pensées morales intelligibles à tous. L'érudition des
trouvères , sortis du sein du clergé, se portait naturellement vers
les travaux scientifiques. L'étude de la théologie , principale oсси-
pation des clercs , favorisait cette tendance. La scolastique nuisit
certainement à l'imagination des poëtes; mais la scolastique n'a pas
empêché le Dante d'être le plus grand poëte du moyen âge chré
( 470 )
tien. Vous voyez donc que la dégénérescence de l'imagination fran-
çaise au treizième siècle tient à la nature particulière du carac-
tère national, dirigé par l'esprit des écoles et par ce besoin de
nouveauté dont nous allons voir les conséquences dans le domaine
de la poésie.
Le poëme didactique à cette époque fut uniquement cultivé par
les clercs, qui eurent le tort de ne pas laisser aux laïques ces sujets
profanes. Pourquoi ne pas se borner à ces hymnes pieuses qui
s'exhalaient avec les parfums de l'âme virginale sur l'autel de
Marie , la Dame divine des cœurs tendres , au lieu de s'escrimer
ridiculement sur des bestiaires divins ? On ne revêt pas impuné-
ment du manteau des dieux le squelette décharné de la science.
Il y eut aussi des trouvères et des jongleurs qui , pour faire péni-
tence à la fin de leurs jours , composèrent des légendes de saints
enrichies de fictions dévotes, d'aventures merveilleuses, de voyages
dans l'autre monde , où l'on reconnaît le siècle du Dante.
Mais c'est l'allégorie qui alors tourna la tête à tous les rimail-
leurs , parmi lesquels on regrette de trouver de graves évêques ,
dont l'un donna pour symbole à la sainte Vierge un chastel
d'amour , où toutes les vertus et toutes les grâces s'étaient donné
rendez -vous .

Le Roman de la Rose .

Cette passion de l'allégorie enfanta , sous le règne de saint Louis ,


une œuvre assez inoffensive entre les mains de Guillaume de
Lorris , son premier auteur; mais qui , en passant par d'autres
mains , sera le premier brûlot lancé contre le moyen âge catho-
lique et féodal : le Roman de la Rose. Il faut lire cette singulière
épopée pour juger quelle distance il y a entre l'esprit de la science
et l'esprit de la poésie. Les personnages que l'auteur met en scène
ne sont qu'une galerie d'abstractions symboliques qui glacent l'ima-
gination et le cœur. Le sujet est de pure fantaisie : c'est une vision
où le poëte , transporté dans un jardin magique, veut cueillir une
rose. Il est atteint des flèches de l'Amour ; laRaison a beau le mettre
en garde contre le piége : il n'entend plus sa voix et marche à la
( 471 )
conquête de la fleur parfumée. Bel- Accueilet Doux - Regard lui
prêtent le secours de leurs tendres armes . Mais il a de redoutables
ennemis à combattre : Dangier , Male-Bouche , Honte , Jalousie ,
Haine, Avarice, Félonié, Bassesse. Heureusement pour lui, Dame-
Oiseuse ( l'oisiveté ) l'introduit au château de Déduit ( plaisir), où
l'Amour , entouré des nobles dames , Courtoisie , Joliveté, Jeu-
nesse , etc. , reçoit le héros , grâce à ses aimables compagnons
Bel-Accueil et Doux-Regard. Les détails sont ingénieux et pleins
de grâce ; mais tous ces personnages sont froids comme le néant.
Si cela n'avait que cent vers, on pourrait le supporter ; mais VINGT-
DEUX MILLE!!!

Guillaume de Lorris , esprit élégant et raffiné , enseigne l'art


d'aimer à l'imitation et à la manière d'Ovide; et telle était la manie
de l'esprit allégorique , que les images licencieuses de l'amour pro-
fane étaient appliquées jusque dans la chaire chrétienne à l'amour
divin!

Les fabliaux.

Dès l'époque des grandes épopées , on vit les trouvères exploiter


un genre de récit parfaitement conforme à la malice innée du bon
sens français. Les fabliaux , venus de l'Inde et traduits dans
toutes les langues savantes des deux mondes , furent le premier
éveil de l'esprit populaire ou bourgeois. Pour se dédommager
du lourd fardeau féodal qui pesait sur lui , le peuple se livra aux
fines et ingénieuses saillies de l'esprit satirique. On aimait surtout
à médire des femmes , des maris , des nobles , des moines et des
prêtres. Ce n'était pas un système d'agressions contre l'autorité ,
c'était un besoin d'épancher , comme Horace, une verve pétil-
lante, de spirituels accès de bonne humeur. Ces contes nets ,
précis , faciles , vifs , légers , élégants , naïfs , gracicux et badins ,
renfermés dans un étroit espace , plaisaient à tous et étaient reçus
dans les palais aussi bien que dans la chaumière. Ils servaient
non-seulement d'enveloppe à la satire , mais exprimaient aussi
des sentiments tendres ou dévots. C'était de l'esprit et un esprit
brillant, mais ce n'était pas de la vraie poésie. Rarement on ren
( 472 )
contre une image , rarement aussi un sentiment profond dans ce
style; et à moins de prétendre que les autres peuples , depuis
les Indiens et les Hébreux jusqu'aux Grecs et aux Romains , et
toutes les nations de l'Europe , depuis l'Allemagne jusqu'à l'Italie ,
n'ont pas compris la poésie en la mettant dans l'imagination et
dans la sensibilité, il faut bien reconnaître que l'esprit français
n'est pas essentiellement poétique de sa nature. L'homme du peu-
ple, en France, ne lit un poëme qu'à la condition qu'il soit court ,
spirituel et vif, et qu'il dise quelque chose. Voilà pourquoi les
fabliaux eurent tant de vogue. C'est à cette tendance de l'esprit
français qu'il faut attribuer la popularité de La Fontaine et de
Béranger, ces deux héritiers des trouvères. Les fabliaux présen-
taient souvent des tableaux licencieux : car les Français aiment
la plaisanterie , même immorale , pourvu qu'elle soit assaisonnée
de spirituelle malice .
Toutefois , les contes , les anecdotes , les aventures qui roulaient
sur la vie publique des seigneurs et des barons étaient de vérita-
bles romans chevaleresques. Là était encore la poésie avec un
reste de son grand souffle épique.
Après avoir créé l'épopée chevaleresque , l'allégorie, la satire ,
sous la forme du fabliau, les trouvères s'exercèrent aussi dans la
poésie lyrique , et enfin dans le drame.

Thibaut. -

La poésie lyrique était le privilége des grands sei-


gneurs , comme Thibaut , comte de Champagne et roi de Navarre ,
qui laissaient au commun des trouvères la tâche de les amuser
par le récit de piquantes aventures , et , de leur côté, prenaient
la lyre pour chanter leurs amours. Parfois c'était une âme guer-
rière , comme Quesne de Béthune , qui s'éleva dans son exaltation
religieuse et chevaleresque jusqu'au ton de l'hymne hébraïque.
Imitateurs des troubadours , Thibaut et les chevaliers ses amis
savaient trouver de jolis vers , aussi pleins d'amabilité que de
câlinerie. Mais le roi de Navarre , amoureux , dit- on , de la reine
Blanche , mère de saint Louis, entourait ses sentiments de voiles
impénétrables ; de là son obscurité , qu'augmentent encore pour
nous ses archaïsmes .
( 475 )
Les vers de Thibaut, néanmoins , sont de beaucoup supérieurs
à ceux des trouvères qui l'ont précédé. Il a de l'élégance , de la
variété, de l'harmonie , et semble le dernier des troubadours
transporté dans un autre climat. Il n'a pas seulement conservé la
forme , mais aussi le tour d'imagination provençal. Il a sans doute
moins de fougue et plus de langueur : il s'est un peu refroidi au
souffle du Nord. Sa passion est à fleur d'ame; il aime à jouer avec
l'amour. Il voulait aussi mourir par métaphore; ce qui ne l'em-
pêchait pas d'être gros et gras ; il y apourtant de la tendresse dans
sa galanterie sentimentale et maniérée .
Il était difficile à un poëte royal du temps de saint Louis de
parler d'amour sans jamais parler de Dieu. Thibaut , avançant en
age , est devenu moraliste et a consacré ses vers au culte de Marie.
Il a enfin prêché la croisade et fait la guerre aux Albigeois ; mais
ses instincts troubadouresques se sont révoltés en lui , et il a dé-
testé ces massacres en accusant la violence du clergé. Il eût mieux
fait de ne pas y prendre part.

Rutebeuf. - A côté des trouvères aristocratiques apparaissent


les trouvères plébéens , dont Rutebeuf est le type. Rutebeuf cul-
tive le lyrisme et la satire : c'est le plus habile auteur de fabliaux.
Homme du peuple , il vit dans le malaise ; mais la satire est sa ven-
geance. On s'étonne du relâchement des mœurs que révèlent les
poésies de Rutebeuf, à l'époque la plus glorieuse du moyen âge
catholique , sous le règne de saint Louis. La religion était floris-
sante , sans doute , il y avait de grands modèles de piété; mais il
y avait aussi de criants abus en France comme en Italie et dans
toute la chrétienté. Rutebeuf ne s'indigne pas contre les prévari-
cateurs : il n'avait pas assez d'âme pour cela; il se contente de les
éclabousser en passant de son rire moqueur. S'il attaque les moines
et les abbés munis de riches prébendes, quijouissent largement et
librement de la vie , tandis qu'il se morfond dans la misère et qu'il
meurt de faim , ce n'est pas par esprit de haine : Rutebeuf est ami
de l'Église et il a composé pour elle plus d'un chant pieux. Il a
enflammé le zèle de saint Louis pour la croisade , et il a fait honte
à Philippe le Hardi et à Édouard II d'Angleterre de consumer
( 474 )
leurs forces dans de vaines querelles , au lieu de marcher contre
le Croissant à la conquête de Jérusalem , peut- être irrévocable-
ment perdue pour le monde chrétien , s'ils restent sourds à sa M

voix . L'événement lui a donné raison .


Rutebeuf est done un homme de foi ; mais partout où il trouve
quelque aliment à sa verve railleuse, il s'en empare : c'était son T

bien. Le pauvre diable n'avait pas d'autre ressource pour amuser


ses lecteurs. Rire de ceux-ci , louer ceux-là , c'était son gagne-pain.
Pour son malheur , il avait pris femme : il avait des enfants à
nourrir et il aimait le jeu. Ce qu'il gagnait, il le dépensait à me- 1

sure ; mais il conservait sa gaieté et aiguisait sa malice , et tant pis


pour ceux qui étaient sans cuirasse contre ses traits mordants.
Parfois aussi il parlait au nom de la morale et du bon droit. Il fit
la leçon aux classes élevées de la société et rappela les hommes ,
depuis le prêtre jusqu'au bourgeois , à leurs devoirs de chrétiens.
Et quand sa malice atteignait l'opulence du clergé et l'orgueil de
la noblesse , il servait tout à la fois la cause de la morale et de la
justice. Il était l'organe du peuple et se faisait l'écho de cette classe
déshéritée qui réclamait sa place au soleil.

Le Roman du Renard.

Le goût , je devrais dire la manie , des fabliaux donna naissance


à une épopée burlesque où , sous le voile de l'allégorie , sont atta-
quées toutes les institutions du moyen âge : le Roman du Renard 1 .
C'est à la fin du treizième et au commencement du quatorzième
siècle que ce genre de poëme acquit tout son développement ,
dans la décadence du moyen âge.
4 Nous aurions à signaler encore un autre genre de satire sociale de la fin
du treizième siècle : la Bible-Guyot, où l'auteur, Guyotde Provins , un moine
qui n'en a pas l'air, a voulu , sous le couvert de la morale , commencer une
Bible por poindre et por aiguilloner un siècle puant et orrible. C'est un
pamphlet fort peu poétique , et qui ne dut son succès qu'à ses bonnes plaisan-
teries et à la franchise de ses attaques contre toutes les classes de la société.
L'auteur, qui se fit moine de ménestrel qu'il était , ne puisait pas ses inspira-
tions dans sa conscience , mais uniquement dans son amour de l'or et sa haine
de toute supériorité sociale.
( 475 )
Le Roman du Renard est d'invention belge , comme l'a prouvé
M. Willems dans son Reinart de Vos , et comme le prouvent les
noms germaniques et flamands des personnages de la plus an-
cienne version latine, qui remonte au douzième siècle. Il y eut
ensuite de nombreuses rédactions flamandes et romanes . On
compte jusqu'à trente branches de ce vaste poëme sur les aven-
tures du renard. La traduction en prose latine d'Ésope et de
Phèdre , et la traduction romane de Marie de France avaient po-
pularisé l'apologue. On fit ce qu'avait fait l'antiquité : on donna
aux animaux des rôles appropriés à leurs caractères , et on per- *

sonnifia en eux les conditions sociales , les mœurs et les passions


humaines. Le renard représenta la ruse ; le loup, la force brutale
ou la féodalité ; le lion , la royauté ; l'àne , le malheureux serf vic-
time de ses maîtres cruels . A la forme antique de l'apologue , le
moyen âge substitue le conte , le roman d'aventures. Tour à tour,
seigneur, chevalier, moine , médecin , pèlerin, jongleur, empereur,
le renard prend tous les travestissements , passe par toutes les
conditions , joue tous les rôles , et s'il est parfois la dupe de ses
intrigues , il réussit le plus souvent , et l'on assiste au triomphe
de, la ruse sur la force , la justice et le droit. C'est la folie orgias-
tique du moyen âge , c'est l'enthousiasme chevaleresque trans-
formé en scène de carnaval. Rabelais et Cervantes sont devancés
de trois siècles .
Remarquez ces trois dates : la féodalité prend possession du
monde du onzième au treizième siècle ; au quatorzième siècle , le
ridicule l'envahit; au seizième siècle , elle tombe sous la risée popu-
laire, pour tomber, au dix-huitième siècle , sous la hache ! Chacune
de ces dates est la fin d'un monde ; trois puissances tombent et se
transforment successivement : la puissance féodale , la puissance
religieuse , la puissance royale. A chacune de ces dates , vous
trouvez la satire sociale battant en brèche le pouvoir : au quator
zième siècle , c'est le Roman du Renard , comme au seizième , Ra-
belais ; au dix-huitième , Voltaire et Rousseau.
Ce qu'il faut chercher dans le Roman du Renard , c'est moins
l'art que la pensée ; il n'a de valeur que comme expression de la
pensée populaire. Aussi l'œuvre ne porte-t-elle pas de nom d'au-
( 476 )
teur aux yeux de la postérité : elle semble faite par le peuple ,
comme elle est faite pour le peuple.
C'est ici que , pour la première fois , se manifeste dans tout son
jour le nouvel élément introduit par le christianisme : le grotesque.
Les anciens sacrifiaient tout à la beauté ; tout ce qui s'éloignait de
cet idéal était rejeté comme indigne des représentations de l'art.
Le christianisme , au contraire, plaçant son idéal en dehors de la
réalité phénoménale , et voyant dans la création tout entière l'œu-
vre de Dieu , contracte une certaine indifférence de la forme qui
* lui permet d'accepter le grotesque à côté du sublime : voilà un des
effets les plus étranges de l'art chrétien. Mais ce n'est pas la reli-
gion elle-même qui se prête à ces métamorphoses et à ces fan-
tasmagories . La contemplation du sublime , qui élève l'homme
au-dessus de lui-même , le fait retomber bientôt au milieu des
prosaïques détails de la vie, et produit des mésaventures qui ali-
mentent le ridicule. Le clergé autorisait la critique de ses actes en
souffrant , jusque sur le fronton des cathédrales , l'exhibition bur-
lesque des moines vicieux , et les bizarres et grotesques figures des
animaux parodiant les choses saintes , comme l'ane chantant la
messe , servie par d'autres gens de son espèce. Vous le voyez , le
grotesque trouve sa place à côté du sublime dans les représenta-
tions de l'art chrétien. Le travertissement des mœurs du moyen
âge , dans le Roman du Renard, pouvait done ne paraître qu'un
innocent badinage , d'autant plus que le renard se prenait au
sérieux dans tous ses rôles. Il n'en est pas moins vrai que ce
roman , colporté dans toute l'Europe , fut , avec le Roman de la
Rose , le plus actif dissolvant de la féodalité et le premier symp-
tôme de la réforme .

*
( 477 )

SECTION II.

DÉCADENCE DU MOYEN AGE .

CHAPITRE ICT .

REGNE DE PHILIPPE LE BEL .

Continuation du Roman de la Rose . - Le Nouveau Renard .

A partir du quatorzième siècle, une transformation s'opère dans


la sphère des idées. La pensée laïque se sécularise. L'unité catho-
lique , rêve sublime de la papauté , lien indispensable du monde
féodal , tombe sous le poids des fautes de ses pontifes et de l'ambi-
tion des rois. Le pouvoir spirituel perd sa suprématie sur le pou-
voir temporel, à la mort de Boniface VIII , sous le règne de Phi-
lippe le Bel. Le grand schisme de l'Église et les abus du clergé
font perdre aux peuples le respect sur lequel était fondée la puis-
sance catholique. Les rois, pour échapper au contrôle ecclésias-
tique et élever leur autorité sur les débris de l'indépendance
féodale , vont prendre les peuples par la main et les soustraire
au despotisme de la féodalité. Le moyen âge s'affaisse sur lui-
mème et fait place à l'esprit moderne, marqué par la liberté des
idées , l'avénement progressif du peuple à l'exercice des droits
politiques et civils. La royauté s'élève avec Philippe le Bel , puis
elle est abaissée pendant la guerre de cent ans , où ses droits sont
contestés par l'Angleterre ; elle se relève ensuite sous le règne de
Louis XI et de ses successeurs , pour trouver enfin , à l'avénement
de Louis XIV, son apogée.
( 478 )
Quand je dis : la royauté s'élève avec Philippe le Bel , ne vous
méprenez pas sur ma pensée : il ne s'agit pas ici de moralité ; il ne
s'agit que de politique. La politique et la morale , hélas ! ne sont
pas deux termes synonymes. Et cependant la politique la plus
honnête est en fin de compte la plus habile , car les gouverne-
ments succombent toujours pour avoir trahi leurs devoirs , et les
peuples qui les ont laissés faire en sont eux-mêmes frappés :

Quidquid delirant reges , plectuntur Achivi.

Jamais la royauté fut-elle plus grande , c'est-à- dire plus res-


pectée , que sous le règne de saint Louis? Et pour faire respecter
son pouvoir , le saint roi a - t- il jamais , dans l'ordre temporel ,
abaissé son sceptre devant la tiare ? Philippe le Bel ne s'est pas
borné à revendiquer son indépendance, il avoulu dominer l'Église ,
et , pour la dominer, il l'a déshonorée dans ses chefs et dans ses
institutions , en plaçant les papes sous sa dépendance , en faisant
nommer ses créatures au siége d'Avignon , en détruisant l'ordre des
Templiers pour s'emparer de ses richesses ; et il a ruiné la morale
pour multiplier l'argent dans ses trésors et les hommes dans ses
armées. Être fort, c'était son but; peu lui importaient les moyens.
La poésie , ô honte ! s'est faite l'auxiliaire de la politique dé-
loyale et malhonnête de Philippe le Bel. Pour servir les desseins
pervers du monarque , Jean de Meung entreprit de continuer
l'œuvre de Guillaume de Lorris : le Roman de la Rose , et en fit
un tissu de mauvaises plaisanteries contre tout ce qu'avait admiré
le moyen âge. Le clerc sceptique démolit les croyances avec un
cynisme révoltant , et, au milieu d'un chaos de discussions scienti-
fiques , déverse son fiel sur les nobles , les chevaliers , les femmes ,
les moines , le clergé. Pour fournir de l'or au roi , il ne craint pas
d'ameuter le pauvre contre le riche, et , pour multiplier la race
humaine , il attaque le célibat religieux et les liens sacrés du ma-
riage. C'est une œuvre infâme qui verse le poison du vice dans les
veines de la société. On ne laissait pas les livres sérieux entre les
mains du peuple : dans les soirées d'hiver, il lisait les romans. La
corruption ne pouvait manquer de l'envahir. La plume mordante
( 479 )
et cynique de Jean de Meung avait une force de destruction ter-
rible. Chacun de ses traits est un coup de massue. Rendons justice
à son talent et même à sa pensée , quand il s'en prend à l'hypo-
crisie ou à l'avarice; mais flétrissons au nom de la morale les
moyens qu'il emploie pour flétrir les abus .
Le Roman de la Rose eut, en France , un succès qui retentit dans
l'Europe entière. Jugez quel devait être l'esprit de l'époque. N'était-
ce pas déjà un signe avant-coureur de la réforme et de la révolu-
tion française ? Tout cœur religieux doit gémir en pensant que le
clergé et la noblesse restèrent sourds à ce murmure du peuple
humilié , asservi , dégradé. Il fallait un nouveau Grégoire VII ;
l'Église ne le trouva pas : ce fut son malheur. Gerson, du haut de
sa chaire de l'université de Paris , fulmina contre l'ouvrage ; mais
c'est dans sa racine qu'il fallait attaquer le mal.
Le Nouveau Renard , ou Renart le Novel , du bourgeois flamand
de Lille , Jacquemart Gelée, nous fait connaître , dans un style
faible et diffus , mais avec vérité , les tendances du peuple sous
le règne de Philippe le Bel. Jean de Meung est un homme d'église
révolté contre l'Église ; Jacquemart Gelée est un honnête homme
et un bon chrétien; mais il soutient la cause du roi contre les sei-
gneurs et contre Rome. C'est l'esprit politique du temps ; l'auteur,
dans ses allégories burlesques et ses visions fantastiques , le peint
fidèlement et sans fiel : on ne récusera pas son témoignage.

CHAPITRE II .

LA POÉSIE LYRIQUE AU QUATORZIÈME ET AU QUINZIÈME SIÈCLE .

La poésie lyrique, sous forme de ballade et de rondeau , fut cul-


tivée aussi dans le cours du quatorzième et du quinzième siècle
durant cette guerre désastreuse de cent ans , où la France faillit
être la proie de l'étranger. La royauté française , qui s'était affran-
chie de toute dépendance vis-à-vis du saint-siége, n'eut pas seule
( 480 )
ment à lutter contre la noblesse féodale jalouse de ses droits ,
mais contre l'Angleterre qui luicontestait son droit à la couronne,
tombée des mains de Charles le Bel aux mains de Philippe de Va-
lois. Vous connaissez cette lamentable histoire qui s'étend de la
bataille de Crécy au bûcher de Jeanne d'Arc. La France était des-
cendue au dernier rang des nations par la faute de tous : rois ,
pontifes , seigneurs et vilains. Jamais on ne vit pareille orgie de
crimes , tant de barbarie , de débauche , d'insouciance , de perfidic
et de lâcheté. C'était la destruction du monde féodal : elle ne
pouvait s'accomplir sans violence. Les grands hommes de cette
époque , ils sont faciles à compter : un roi sage , Charles V ,et tous
les autres incapables ; deux héros , Du Guesclin et Jeanne d'Arc;
un grand pontife Gerson ; trois écrivains d'une trempe héroïque :
Eustache Deschamps , Christine de Pisan , Alain Chartier : voilà
le bilan. Je ne parle pas de Froissart, le brillant et froid narra-
teur de cette triste époque. Il aura sa place dans l'histoire de la
poésie en Belgique : c'est une de nos gloires littéraires. Mais il ne
faut pas chercher l'humanité en lui. Ce n'est pas un homme , c'est
un poëte aimable et frivole ; c'est un conteur ébloui de tout ce
qui brille , indifférent à tout le reste.
Qu'avait à faire la poésie (j'entends la poésie française) au mi-
lieu de tant de sanglants désastres , de tant de dégradation et de
misères ? Pleurer la honte de la France , gémir de ses douleurs ,
flétrir les abus et les crimes ; maudire l'étranger , faire appel au
patriotisme et à la foi , au courage , à la vertu , au pardon.
Telle fut la mission d'Eustache Deschamps. Pour un homme
de cœur , pour un grand citoyen et pour un chrétien , il n'y en
avait point d'autre. Eustache Deschamps, qui de juge et de soldat
s'était fait poëte , ne manquait pas de grâce et pouvait lutter sur
le, terrain de la galanterie avec Thibaut lui-même. Mais ce n'était
pas l'heure de chanter les amours quand la France était sous le
pied de l'Anglais. La muse du poëte champenois était grave, sé-
vère , indignée lorsqu'il combattait l'Angleterre par la plume
comme il l'avait combattue par l'épée , et qu'il souhaitait sa ruine
suivant la prédiction de Merlin ; lorsqu'il attaquait l'injustice avec
cette énergie dont lui-même il armait sa conscience en rendant
( 481 )
la justice ; lorsqu'il montrait aux rois , aux prélats et au peuple ła
main de Dieu suspendue sur les coupables ; lorsque enfin il pre-
nait la défense des faibles contre l'oppression des forts. Ces formes
légères de la ballade et du rondeau semblent éclater sous le poids
de ces nobles idées et de ces généreux sentiments qui prennent
tour à tour l'accent de la satire ou de l'ode. Il faut l'entendre , ce
poëte des mauvais jours, célébrer Du Guesclin et déplorer sa mort !
Écoutez cette strophe pindarique ; c'est la première fois que , dans
notre langue, nous entendons sur la lyre ces måles accents dignes
de l'antiquité :
Estoc d'oneur et arbres de vaillance
Cuerde lyon , espris de hardiment ,
La flour des preux et la gloire de France ,
Victorieux et hardi combattant ,
Sage en vos faicts et bien entreprenant ,
Souverain homme de guerre
Vainqueur de gens et conquereur de terre ,
Le plus vaillant qui oncques fust en vie ,
Chacun pour vous doit noir vestir et querre :
Plourez , plourez , flour de chevalerie !

Voilà le vrai poëte du quatorzième siècle. Les deux écrivains que


nous avons cités plus haut, Christine de Pisan et Alain Chartier,
qui ont illustré le règne bienfaisant et réparateur de Charles V,
ce premier père des lettres au seuil des temps modernes , ont aussi
cultivé la poésie aux heures de loisir , pour se reposer de leurs
graves études d'éloquence et de philosophie morale.
Christine, fille de Thomas de Pisan , secrétaire et astrologue de
Charles V, avait apporté d'Italie les premières lueurs de la renais-
sance , et cette noble femme qui avait renoncé à son pays natal
qu'elle aimait , mais dont elle fuyait les discordes intestines , pour
s'attacher de cœur et d'âme à son pays d'adoption , mit son talent
au service de la France , et s'appliqua à conjurer les malheurs de
la guerre civile. Ses vers d'amour pleins de délicatesse et d'une
tendresse ingénieuse étaient la rançon de ses infortunes et de ses
patriotiques veilles , un tribut payé à la légèreté de l'époque. Ce
n'était pas toujours la vie de son âme , mais c'était celle de son
31
( 482 )
corps : il fallait bien passer par là. D'ailleurs sa prose n'a pas seule
le privilége de faire éclater son patriotisme. Celle dont le cœur
magnanime demanda en termes si pathétiques pitié pour la France
à l'infâme Isabeau fut assez heureuse pour contempler avant
de mourir la sublime libératrice de son pays , l'héroïne de Vau-
couleurs , dont elle salua dans ses derniers vers les premiers
triomphes où son regard prophétique vit le présage de l'expul-
sion de l'étranger du sol de la patrie.
Que n'aurions-nous pas à dire ici de ce grand patriote , Alain
Chartier, si ses œuvres en prose , et surtout son Quadrilogue in-
vectif, appartenaient à l'histoire de la poésie ! Cet homme qu'une
future reine, Marguerite d'Écosse , en présence de ses suivantes,
un jour qu'il était endormi sur une chaise dans un des apparte-
ments du palais, baisa sur la bouche , malgré sa laideur , parce
que de ses lèvres étaient sortis tant de mots dorés , ce sage con-
seiller d'un roi insensé et d'un roi frivole qui perdait gaiement
son royaume , mérita d'être proclamé lepère de l'éloquence , moins
pour la richesse de son style, dont les tours empesés imitaient
lourdement l'ampleur de la phrase cicéronienne , que pour ses
généreux élans de patriotisme et ses touchants appels à la con-
corde, où l'on sentait l'âme d'un honnête homme bravant les haines
des partis pour montrer dans les fautes de tous la cause des maux
de tous. Alain Chartier, comme Christine de Pisan, a laissé sa trace
dans la poésie. Mais ce n'est pas la lyre qui lui a fourni ses meil-
leures inspirations , c'est le récit et la didactique. Son Traité de
l'espérance ou consolation des trois vertus (théologales) , fait pour
ranimer la foi dans les cœurs endormis et éloigner les fléaux qui
désolaient la France , était mêlé de prose et de vers. Il y disait de
dures vérités à l'adresse d'une partie du corps sacerdotal rongéc
par les vices qui allaient servir de prétexte à la réforme et fermant
l'oreille à la voix courageuse des hommes de bien. Les poëmes
galants qu'il composa
Pour passer temps , sans courage villain ,

sont en général peu dignes d'un esprit aussi sérieux et ne sont


d'aucun intérêt pour la postérité. Un seul fait exception : Le livre
( 485 )
des quatre dames où , à la fin d'un récit trop prolongé, mais non
sans charme , le sentiment patriotique s'échappe en un cri su-
blime. Des quatre dames , qui se lamentent sur la malheureuse
destinée de leurs chevaliers vaincus à la bataille d'Azincourt , la
dernière , en pleurant la mort de son fiancé , s'emporte contre les
fuyards , et s'écrie :
Leur fuyte est cause , à leur grand blasme ,
De ma perte et de leur diffame ,
L'eussé-je faict , moi qui suis fame?

Eustache Deschamps , Christine de Pisan , Alain Chartier, voilà


donc deux hommes et une femme visités par la muse au quator-
zième siècle 1.
Bien différent de ces trois poëtes est ce prince royal , Charles
d'Orléans , petit-fils de Charles V, neveu de Charles VI et père
de Louis XII , qui , au milieu des malheurs de l'invasion anglaise
au quinzième siècle , oublia dans ses vers son père assassiné par la
main de Jean sans Peur, sa captivité de trente ans dans les pri-
sons d'Angleterre , après la défaite d'Azincourt, et l'héroïsme de
Jeanne d'Arc , pour ciseler harmonieusement des strophes gra-
cicuses et enjouées où le cœur et la vie sont absents.
De tous les poëtes du moyen âge , Charles d'Orléans est celui qui
se rapproche le plus de la langue moderne. Il se rattache aux
fictions allégoriques du Roman de la Rose ; mais les tournures
sont françaises et annoncent Villon et Marot. Le fond est insigni-
fiant et roule sur un amour frivole ; la forme est pure , sans être
exempte de la rudesse inhérente au moyen âge , et, à l'élégance
du style , au choix des images et des expressions , on reconnaît
4 Il y en eut un quatrième , un foulon de Vaux-de-Vire , Olivier Basselin ,
qui se consolait des maux de la patrie en chantant à table , entre les pots, avec
de gais amis , de joyeux refrains : c'est le rire à côté des larmes. Olivier Bas-
selin , le père de la chanson bachique , passe aussi pour avoir jeté le germe
du vaudeville , auquel on donne pour étymologie le nom du lieu où vivait ce
chansonnier normand : Vaux-de-Vire. Il n'y avait dans les coupletsde Bas-
selin que la poésie des bons vivants : la poésie du vin , le plaisir de s'amuser à
table en narguant la vertu. Seulement il y avait de la musique dans ses vers ,
et plus d'un de ses rhythmes a servi de modèle à Ronsard et à Malherbe.
( 484 )
F'influence de la politesse des cours et de l'imagination brillante
de l'Italie , dont le poëte royal avait respiré le parfum sur le sein
de sa mère , Valentine de Milan. Mais ces vers ne sortent pas du
cœur et n'y vont pas; toutefois, quand Charles d'Orléans, dans ses
ballades, pense à la patrie absente, ou quand, dans ses rondeaux, il
chante le retour de la saison printanière, une douce émotion par-
fois vient effleurer sa lyre. Puis il rentre bientôt dans ses froides
allégories galantes, et l'on s'aperçoit qu'au lieu d'avoir affaire à un
vrai poëte , on n'a devant soi qu'un habile arrangeur de phrases
cadencées , qui fait des vers pour s'amuser, nullement pour ex-
primer son âme.
Pour les seigneurs et les princes , la poésie n'était qu'un passe-
temps agréable , un moyen de supériorité intellectuelle faisant
partie de l'idéal du chevalier , mais sans action ni réaction sur les
événements. On laissait au prêtre le soin d'agir sur la conscience
et l'on ne se réservait dans l'art que le plaisir.

CHAPITRE III .

THEATRE ROMANTIQUE.

Le drame de la Passion .

Le peuple seul peut trouver dans son âme une poésie digne de
ses croyances. C'est là la source du théâtre romantique éclos sous
les auspices de la religion , comme nous l'avons observé partout
dans l'antiquité. Les cérémonies du culte catholique, si solennelles
et si merveilleuses , firent naître peu à peu le besoin de représen-
ter les scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament , pour frapper
l'imagination du peuple , en lui donnant l'illusion de la réalité.
Tous les mystères de la foi , et surtout legrand drame du Calvaire ,
la naissance, la vie et la mortde Jésus-Christ, la résurrection ,
P'ascension , tels furent les principaux sujets de ces exhibitions
( 485 )
dramatiques , relevées par la pompe des processions chorales , par
la grande voix mystérieuse de l'orgue remplissant le temple de
gloire et de majesté, enfin par la magnificence des vêtements sa-
cerdotaux imposant à la foule le respect du saint lieu. La repré-
sentation faisait partie de la cérémonie religieuse. Peu à peu les
bouffonneries scéniques de l'antiquité, conservées par voie de tra-
dition, s'introduisirent dans l'Église. Comme autrefois , au jour des
saturnales , le peuple, à la fête des fous , entrait au temple en
chantant, en dansant , en gambadant , et se livrait par ses propos
licencieux à la folle ivresse de l'égalité. La fête de Noël , époque
où tout est joie dans le ciel comme sur la terre , se prêtait à l'ex-
pression d'une gaieté bouffonne. On vit un chœur de danse partir
du sanctuaire , traverser l'Église et se rendre au cimetière, pour
symboliser sans doute la mission du Christ qui avait arraché le
monde à l'empire de la mort. L'autorité ecclésiastique ne pouvait
tolérer longtemps une pareille profanation des choses saintes. Les
conciles s'en inquiétèrent , et il fut enfin défendu de faire de la
représentation le complément obligé de l'office divin. Il ne fut
permis de la maintenir qu'à titre d'intermède , après le sermon.
Pour faire diversion aux mystères , on représenta les miracles
des saints. Jean Bodel , dans li Jeu di saint Nicolai, sut tirer
parti des désastres de la croisade de saint Louis , et montra sur la
tête des défenseurs de la foi chrétienne la couronne d'immortalité .
Déjà dans cette pièce le drame hiérarchique échappe au clergé.
Des associations se forment sous le nom de confréries. D'abord
sans théâtre permanent , ces troupes ambulantes furent employées
par les seigneurs pour varier les plaisirs des festins. Le peuple
avait aussi ses acteurs comme il avait ses poëtes. On improvisait
unc estrade sur la place publique à l'époque des fêtes populaires.
On attribue à une troupe de pèlerins revenus de terre sainte les
premières représentations théâtrales destinées à divertir la foule
par la mise en action des événements dont ils avaient été témoins .
Le théâtre séculier s'organisa enfin , quand la confrérie de la
Passion et Résurrection de Jésus - Christ parvint à obtenir de
Charles VI , en 1402, par des lettres patentes, l'autorisation d'éle-
ver un théâtre. Les confrères de la Passion se fixèrent à l'hôpital
( 486 )
de la Trinité. Là se pressait la foule aux jours de fêtes; et l'Église ,
voulant encourager cette institution religieuse , avançait l'heure
des vêpres pour permettre à tous , clercs et laïques , d'assister à la
représentation des saints mystères. Le terrible drame de la Pas-
sion se déroula aux yeux du public avec toutes ses péripéties tra-
giques, et l'on vit paraître sur la scène la sainte Trinité , les anges
et les apôtres , les démons et la cour d'Hérode. Mais l'impossibilité
de représenter en un jour un sujet embrassant la vie et la mort de
Jésus-Christ le fit diviser en journées , ce qui permit aux poëtes
d'étendre indéfiniment le cadre de la matière. Le public ne se las-
sait pas de ces interminables spectacles , qui pouvaient se passer
de ces intrigues graduées où l'art spécule sur l'inconnu pour tenir
l'imagination en éveil et empêcher l'intérêt de s'épuiser. Le drame
de la Passion était connu de tous ; mais la foi était la source in-
tarissable de l'intérêt dramatique. Qu'y avait - il de plus pathé-
tique que cette tragédie de la Croix , ce drame du Calvaire où le
filsde Dieu lui-même, chargé des iniquités de la terre , venait subir
le dernier des supplices pour réconcilier l'humanité avec Dieu ? II
n'y avait pas de sujet plus sublime dans les annales de l'humanité.
Malheureusement il manquait un poëte et une langue. Le siècle
où ces grands spectacles furent évoqués devant la foule était un
siècle grossier : le peuple ignorant et abruti par le despotisme
féodal ne pouvait s'intéresser à la représentation des mystères
qu'à la condition d'y retrouver sa vie. L'art, pour avoir prise sur
son imagination , devait être créé à son image , s'inspirer de ses
sentiments , revêtir son costume et parler sa langue. Les auteurs
de mystères, en suivant cette voie, parvinrent au succès. Mais la
dignité , condition de l'idéal tragique , fut méconnue par eux à ce
point que la classe des truands , des mendiants et des voleurs ,
lie sociale enfantée par un système inhumain , fit invasion dans
les mystères sacrés de la foi chrétienne et en profana la sain-
teté. L'affaiblissement de la foi et non pas le savoir, comme le
dit Boileau , causa la ruine de ce genre de spectacle , qui ne pouvait
s'alimenter qu'au foyer des croyances. Un souffle d'incrédulité
répandu dans l'air jeta le ridicule sur les représentations pieuses.
En tout autre temps , on se serait contenté de corriger les abus ,
( 487 )
sans toucher au principe. L'état de la France au seizième siècle ne
permettait pas au pouvoir de laisser vivre plus longtemps un
théâtre transformé en école d'impiété. Le 17 novembre 1548 , le
Parlement , en autorisant les confrères de la Passion à jouer des
sujets licites , profanes et honnêtes ; leur défendit de représenter
des mystères tirés de la sainte Écriture. Ce fut le coup de mort
de la confrérie .
Quatre ans plus tard, on vit renaître le théâtre classique de
l'antiquité. Ce fut un malheur pour l'art , qui se sépara désormais
des traditions chrétiennes et nationales. C'est un des plus mau-
vais services que la renaissance et le protestantisme aient rendus
à la France. Caldéron en Espagne a montré , dans ses Autos sacra-
mentales , tout le parti qu'on pouvait tirer des mystères. Et si
la France , en empruntant à l'antiquité classique la perfection de
son mécanisme théâtral , avait suivi , quant au choix des sujets ,
l'exemple de l'Espagne dans la tragédie , le théâtre de Corneille et
de Racine n'eût rien perdu à se faire plus chrétien et plus national :
on aurait vu plus d'un Polyeucte , plus d'une Esther'et plus d'une
Athalie, et l'on n'aurait pas à s'en plaindre.

Le drame de la Basoche.

L'allégorie , qui avait amené la décadence de l'épopée et du


lyrisme en France , se glissa aussi dans le drame pour y substituer
le raisonnement à la réalité plastique. On doit reconnaître là l'es-
prit de la réforme , qui remplaçait le sentiment de la nature par
les combinaisons ingénieuses de l'analyse philosophique. Cepen-
dant il y a, dans la transformation du drame , autre chose que
l'influence de la réforme. La tournure de l'esprit français , que
nous avons signalée à la naissance des fabliaux, devait , indépen-
damment de toute autre cause , produire comme un fruit naturel
le drame allégorique de la Basoche. Cette corporation , qui date
du règne de Philippe le Bel , au commencement du quatorzième
siècle , avait reçu la mission d'organiser des fêtes publiques. Bientôt
elle joignit à ses attributions celle d'amuser le peuple par des spec-
tacles. Mais comme les confrères de la Passion jouissaient seuls
( 488 )
du privilége de représenter les mystères , ils inventèrent, en leur
qualité de cleres laïques et savants rompus aux arguties du palais ,
des moralités , personnifications des vertus et des vices , dont les
sujets , d'abord empruntés à la Bible , devinrent bientôt des créa-
tions de fantaisie , où les abstractions se donnèrent libre carrière
sous des traits humains. Mais ces jeux d'esprit ne pouvaient plaire
longtemps à la foule , qui ne s'intéresse qu'à la réalité palpable. Les
cleres de la Basoche avaient déplacé la poésie en la faisant passer
du cœur dans l'esprit ; il ne leur restait plus , pour émouvoir la
fibre populaire , qu'à remplacer les larmes par le rire. La farce
devint le sel des moralités , insipides pour la foule; ainsi fut créée
la comédie burlesque. Le sentiment de la réalité revint par cette
porte dérobée.
La gaieté et la verve caustique de l'esprit français éclatèrent
dans la farce de l'Avocat Pathelin , qui acquit une grande célé-
brité. C'est un petit chef-d'œuvre de finesse et de malice, qui sup-
pose déjà un vrai talent d'observation et une main exercée à ma-
nier le style comique. On ignore absolument qui en est l'auteur.
On en est réduit aux conjectures , et c'est dommage, car dans tout
le répertoire du théâtre primitif de la France , aucune pièce n'est
comparable à cette comédie bouffonne , écrite deux siècles avant
Molière et qui , dans plus d'un endroit , semble porter l'empreinte
de son habile pinceau.
Enfin la farce mêlée à la moralité enfanta un genre nouveau :
la Sottie inventée au quinzième siècle par les Enfants sans souci ,
troupe joyeuse de jeunes parisiens conduits par le prince des sols ,
et s'attaquant à la politique , à la religion , à tout ce qui offrait
matière à la satire dans la vie publique et privée. Aristophane
semblait être ressuscité non plus pour restaurer le passé , mais
pour le tuer avec l'arme terrible du ridicule .
Charles VI leur avait donné droit de vivre. Louis XII leur
permit de lancer leurs traits mordants contre la papauté dont il
avait à se plaindre , et il se vit lui-même l'objet de leurs railleries .
La société tout entière fut travestie par ces bouffons audacieux.
L'autorité dut souvent intervenir pour les mettre à la raison.
Enfin François Ier, en établissant la censure, fit taire ces voix im-
( 489 )
portunes qui compromettaient la royauté. Mais il oublia que pour
enlever tout prétexte à la satire , il faut commencer par réformer
sa conduite. Quoi qu'il en soit , la sottie fut la dernière explosion
de l'esprit français dans la poésie dramatique avant la renaissance.
A partir de ce moment , l'art dut passer par le creuset de l'imi-
tation classique pour jouir d'un succès durable. Le drame roman-
tique , que les événements et l'esprit de la nation empêchèrent de
se développer en France , nous le verrons prendre son essor en
Espagne et en Angleterre , et rivaliser avec le théâtre antique dans
l'art d'intéresser et d'émouvoir. Rémarquons que si la France a
renoncé à son originalité pour se rattacher aux traditions de l'art
classique , elle peut revendiquer ici , comme dans les autres genres
de littérature , le mérite de l'initiative qui révèle dans toutes les
directions la puissance de l'esprit français.
A l'exception de ces faibles essais dramatiques et de quelques
chants lyriques que nous avons signalés , le quatorzième et le quin-
zième siècle , si grands en Italie , sont en France d'une désespé-
rante stérilité. Les causes de ce marasme intellectuel sont dans les
malheurs de l'invasion anglaise, provoquée par lafaiblesse et l'in-
curie des Valois , et dans la décadence du double génie féodal et
catholique. La poésie chevaleresque , tombée sous les coups de la
satire , ne pouvait se relever depuis le triomphe des armées an-
glaises, et surtout depuis l'invention de la poudre , qui remplaçait
le courage individuel et avait inauguré le règne des lâches , selon
l'expression de Bayard. Dès que l'étoile de la chevalerie eut pâli
sur les champs de bataille, la poésie ne fut plus considérée que
comme un jeu d'esprit destiné à l'amusement des seigneurs ou à

4 Elle jette pourtant un dernier éclat au quatorzième siècle , dans le poëте


de Baudoin de Sebourg , noble protestation de l'esprit féodal contre la dupli-
cité et la cupidité dont Philippe le Bel avait donné le fatal exemple à son
époque.
Enfin , le dernier des chevaliers du moyen âge , Du Guesclin ,le Bayard du
quatorzième siècle , déjà si dignement célébré par la muse lyrique d'Eus-
tache Deschamps , a suscité un dernier poëme chevaleresque dont l'auteur
mérite d'être connu : Cuvelier. Grâce à lui , la chevalerie s'est ensevelie dans
sa gloire.
( 490 )
l'ornement des festins. L'enthousiasme était banni de ces chants
frivoles. Nous avons dit quels sons brillants , mais artificiels et
futiles , produisit la lyre sous les doigts de Charles d'Orléans , le
dernier des trouvères. L'Église seule , par l'empire de la foi , pos-
sédait le trésor des grandes pensées et des grands sentiments.
Mais le clergé , absorbé dans ses luttes théologiques , négligeait la
poésie, ou si elle s'exhalait parfois , c'était au pied des autels.

CHAPITRE IV.

VILLON .

Au quinzième siècle , âge de transition , la poésie va se dégager


enfin des brouillards de l'allégorie pour exprimer, sous une forme
imagée mais précise , des sentiments vrais. Un enfant du peuple
trouvera le feu sacré dans son âme.
Le peuple longtemps asservi ne sent pas encore sa dignité.
Déjà cependant la vierge de Vaucouleurs a relevé son courage ,
en sauvant la France du joug de l'étranger. Et Louis XI , roi per-
fide et rusé , accordait aux classes inférieures sa protection pour
s'en faire un bouclier contre ses puissants vassaux. Mais les pre-
miers bégayements de la muse populaire révèlent la grossièreté
des instincts de la foule réduite à la misère par des maîtres avares
et dédaigneux. En se séparant des traditions religieuses et cheva-
leresques , le génie de la liberté ne peut s'élever à toute la dignité
de l'art; mais on reconnaît du moins , dans ses productions origi-
nales , ce principe subjectif qui s'empare de la société et se ma-
nifeste partout dans le lyrisme sous les formes particulières à
l'esprit national et à l'esprit des temps.
Villon est la première incarnation de la poésie moderne puisée
à la source du cœur humain. S'il ne racontait que les événements
de sa vie, il faudrait lacérer avec indignation les pages de ce li-
bertin effronté , de cet escroc qui , deux fois condamné à la pen-
( 491 )
daison pour ses vols et ses filouteries , n'avait dû son salut qu'à
l'intervention de Louis XI et du parlement. Mais, à partle cy-
nisme révoltant qui ne l'abandonne pas même au pied de l'écha-
faud , ce gibier de potence sait trouver dans son âme des accents
vrais , profonds et touchants. La triste expérience qu'il avait faite
de la vie lui suggère des réflexions où la mélancolie des regrets est
associée aux vives saillies de la gaieté française. La fragilité de la
vie, le fantôme de la mort qui étend sa main glacée sur les têtes
les plus gracieuses et sur les plus nobles fronts , telles sont les
idées qui surnagent au - dessus du cloaque de Villon , et qui don-
nent un intérêt général à l'expression de ses sentiments per-
sonnels : voilà la grande nouveauté introduite par Villon dans la
poésie française. Quand il s'abandonne à sa verve spirituelle et
railleuse , il se plaît trop souvent dans la licence ; mais quand il
songe à sa misère , quand il songe à Dieu et à sa vieille mère , le
repentir et la honte , en assombrissant sa pensée , lui arrachent des
accents de douleur morale qui ressemblent à des éclairs de génie.
La conduite scandaleuse du poëte et le mépris qu'il affiche pour
tout ce qui a droit au respect des hommes font lire avec dégoût
bien des vers qui sentent la corde. Toutefois , on aurait tort de
rejeter sur le poëte toute la responsabilité de ses vices. Villon
n'est pas un honnête homme ; mais c'est la misère qui l'a dégradé.
Il n'en faut pas davantage pour juger une époque ; croit-on en
effet qu'une imagination de poëte puisse trouver spontanément
son idéal dans la boue ? Non , ce peuple dont Villon était l'image
ne s'abandonnait pas , par amour du vice , à ses instincts gros-
siers. Ses maîtres sous un vernis d'élégance cachaient une corrup-
tion plus raffinée. La fortune publique était aux mains du clergé
et de la noblesse. Il ne restait aux masses que le vagabondage ou
un salaire sans dignité. Il ne faut pas s'étonner que la satire soit
partout mêlée à l'expression des sentiments populaires. Le peuple
avait à se venger de sa longue oppression. Il voulait avoir sa place
dans la société : pour cela il fallait que les priviléges de la noblesse
fussent abolis. Mais la ruine de la féodalité devait , grâce à l'am-
bition des rois , entraîner celle de cet édifice imposant du catho-
licisme qui , durant le moyen âge, avait abrité tant de générations
( 492 )
élevées dans la foi chrétienne. Heureusement pour le peuple, il
retrouvera dans la royauté la protection que lui accordait l'Église
contre le despotisme féodal. A partir de Louis XI , les rois de
France , en abaissant la noblesse , favorisent, parfois malgré eux ,
mais enfin favorisent la bourgeoisie. Villon , que Louis XI avait
soustrait à une mort ignominieuse , appelait le rude adversaire
des ducs de Bourgogne Loys le Bon. C'est sous ce roi populaire
que fut introduite en France l'invention merveilleuse de l'impri-
merie, qui rouvrait les sources fécondes de l'antiquité classique , et
mettait ainsi l'esprit moderne en possession des trésors du passé.

TROISIÈME SECTION.

LE SIÈCLE DE LA RENAISSANCE.

CHAPITRE IT.

L'ESPRIT DE L'ÉPOQUE .

L'Italie avait donné le signal de la renaissance. Dans ce centre


de la chrétienté, l'unité catholique était restée intacte , et sur ce
fond moderne l'art antique avait répandu ses formes harmonieuses
et brillantes . Mais en France la réforme littéraire avait à compter
avec la réforme religieuse , et, avant de parvenir à la création de
la société moderne, c'est-à-dire à l'union de la liberté et de l'auto-
rité légale, il y avait un abîme à franchir, abîme qui ne devait
( 495 )
être comblé que par la guerre civile faite au nom des croyances.
La renaissance produisit un grand résultat sur le terrain des
idées : le retour à l'antiquité classique. Ramener l'étude d'Homère
et de Cicéron , c'était ramener l'esprit de l'humanité. D'un autre
côté, l'appel constant que faisait la réforme au sens littéral de la
Bible contre l'enseignement de l'Église suscita au sein du clergé
catholique une nouvelle ardeur pour l'étude de la philologie sa-
crée. La réforme n'a pas restauré la Bible qui , dans les deux
siècles précédents , avait eu pour interprètes Nicolas de Lyre et
Nicolas de Cusa ; seulement elle a contribué à ruiner la scolasti-
que dégénérée et à raviver dans l'Église l'esprit du christianisme.
Mais le mal se produisit à côté du bien : la renaissance et la
réforme s'entendirent à merveille pour déchristianiser l'Europe,
l'une en distillant le poison du sensualisme païen , l'autre en atta-
quant l'Église et les dogmes dont elle est l'interprète. C'était saper
la foi en renversant ses deux colonnes : le dogme et la morale.
Plus tard , nous reviendrons sur l'esprit de la réforme , en ju-
geant Luther.
Disons en attendant que le calvinisme fut aussi fatal à la poésic
qu'à la religion et à la société. L'esprit de Calvin était sombre ,
sinistre , froid et tranchant comme le glaive. Son dieu était un
tyran, qui avait d'avance irrévocablement condamné toute une
portion de la race humaine à l'enfer. L'homme n'était plus lui-
mème l'artisan de son bonheur ou de son malheur éternel. Faire
le bien, à quoi bon ? Faire le mal, pourquoi pas ? On ne changeait
rien pour cela à sa destinée. Ou plutôt les élus par prédestination
faisaient nécessairement le bien; les damnés par prédestination
nécessairement le mal. A qui le mérite ? à qui les fautes ? A Dieu
seul. L'homme n'y était pour rien. Quelle grandeur, quelle di-
gnité, quelle noblesse dans une pareille destinée ! C'est la négation
de toute poésie comme de toute liberté. Les élus , c'étaient natu-
rellement les calvinistes, et les réprouvés c'étaient les catholiques.
Aussi les poëtes calvinistes ne connurent-ils que la violence. Ils
ne voyaient dans leurs ennemis que des suppôts de Satan. Pour
les partisans de la réforme il n'y avait qu'un genre : la satire.
C'étaient les poëtes de la terreur et de l'injure. Ils croyaient possé-
( 494 )
der la grâce divine , mais à coup sûr ils n'avaient pas la grâce
humaine. Et comment auraient- ils trouvé la grâce? Ils étaient les
ennemis de l'imagination et les ennemis des arts : ils avaient banni
du temple les tableaux , les statues, qui représentaient les gloires
du christianisme. La guerre civile, voilà leur unique inspiration.
On dit qu'ils ont introduit en France la liberté ! Oui , la liberté
d'attaquer les dogmes de l'Église , mais non la liberté de ne pas
penser comme eux. Ils furent les plus fanatiques et les plus into-
lérants des hommes .
On accuse l'intolérance catholique dans ces temps malheureux.
Nous en parlons à notre aise , aujourd'hui que nous jouissons de
la liberté de conscience qui a germé dans le sang de nos aïeux.
Est- ce au nom de la tolérance que la réforme a levé contre
l'Église romaine l'étendard de la révolte ?
Est-ce au nom de la tolérance que Calvin condamnait au bûcher
l'infortuné Servet , sous prétexte d'hérésie ?
Est-ce au nom de la tolérance que la réforme promenait l'in-
cendie dans les églises et brisait les images des saints , objets de
la pieuse vénération des fidèles ?
Et dans l'État, que voulait Calvin ? Le despotisme. Et en armant
les rois d'un pouvoir absolu , il ne demandait qu'une chose : le
droit d'écraser ses adversaires .
On dit : mais le libre examen ? Le libre examen n'était nulle-
ment dans la pensée des chefs de la réforme , nous venons de le
voir. Le libre examen , premier droit de la raison qui vient de
Dieu , était un principe catholique et un principe essentiellement
français. Les grands philosophes du moyen âge examinaient libre-
ment la foi et ne l'acceptaient qu'après lui avoir donné l'adhésion
de leur esprit. Par libre examen entendez-vous la libre critique ?
Lisez les fabliaux , le Roman de la Rose et le Roman du Renard ,
vous la verrez s'exercer sans ménagement contre tous les désor-
dres. Mais le libre examen , quand il n'a pas pour fondement un
ensemble de vérités reconnues de tous , c'est l'anarchie dans la
sphère des idées et la guerre dans le domaine des faits.
La réforme a tout gâté en France. Sans doute il y avait des abus
et de graves abus dans la discipline ecclésiastique ; sans doute le
( 495 )
monachisme était dégénéré ; sans doute une portion du clergé
avait besoin de réformer ses mœurs viciées et corrompues par
l'opulence; mais fallait-il pour cela entamer le dogme inviolable et
tuer la foi dans l'âme du peuple ?
Rome, qui défendait la foi de quinze siècles et qui avait bien le
droit de se croire en possession de la vérité, ne devait-elle pas
prendre ces audacieux sectaires pour les ennemis de Dieu ? Et les
rois , qui voyaient la noblesse s'enrôler sous la bannière de Calvin
pour combattre la royauté , ne devaient-ils pas considérer les hu-
guenots comme les perturbateurs de l'ordre public ? Et le peuple,
si longtemps opprimé par l'aristocratie féodale , le peuple attaché
à la foi de ses pères et à son pays , que devait - il penser de ces
réformateurs et de ces patriotes qui livraient le Havre aux Anglais
pour obtenir l'appui d'un roi protestant ? Les princes de la maison
des Valois flottaient successivement entre Genève et Rome , cher-
chant vainement la pacification des partis. Ils n'étaient pas assez
forts pour dompter la tempête. Deux familles du sang royal , les
Guises et les Bourbons de Navarre , disputaient , sousle masque
de la religion , le trône aux Valois. Philippe II, instigateur de la
ligue , jetait l'or et l'épée de l'Espagne dans la balance , et , malgré
son attachement à la foi catholique , on eût dit qu'il était avide de
ramasser dans le sang et dans la boue une couronne qu'il aurait
convoitée pour sa maison.
Quand le fanatisme politique se mêle ainsi au fanatisme reli-
gieux , faut-il s'étonner des horreurs de la guerre civile , du mas-
sacre de la Saint-Barthélemy , des orgies sanguinaires de la ligue
et des excès de la chaire chrétienne , où l'on ne reculait pas même
devant l'apothéose du régicide ? Au milieu de ces épouvantables
excès , que pouvaient devenir la religion , la morale et la littéra-
ture ? Il y avait , d'un côté, des catholiques , de l'autre , des protes-
tants; mais les vrais chrétiens où étaient-ils ? L'Évangile était une
lettre morte. Je me trompe , l'Évangile vivait, mais c'était pour
écrire cette sentence terrible sur le front des partis : CELUI QUI SE
SERT DU GLAIVE PÉRIRA PAR LE GLAIVE .
La morale au seizième siècle était un vain mot. On savait ce que
c'était qu'un homme d'honneur; l'honneur en France a toujours
( 496 )
cu des autels. Mais l'honnêteté, la chasteté , la pudeur, muses
chrétiennes , étaient trop sévères pour l'oreille des rois et aussi
des prélats qu'ils honoraient de leurs faveurs. La pudeur ne
régnait pas dans les mœurs de ce temps ; le mot n'en fut créé
que vers la fin du siècle par Desportes , qui ne pratiquait pas la
chose. Le cynisme et la licence du langage s'étalaient sans vergo-
gne. La gaieté française était accoutumée à se rire de tout , depuis
les moines jusqu'aux maris. Que dis-je ! on ne s'arrêtait pas même
devant les plus sacrés mystères. N'a-t-on pas vu un abbé et prélat
de cour on le devenait alors pour un sonnet- écrire cette plai-
santerie sacrilége : Sa dame , dit-il , s'éloignant de lui , s'adresse à
un prêcheur , mais comment peut-elle comprendre le mystère
De trois en un , et de la Passion ,
Quand l'union de deux ne sait apprendre
Ni de ma croix avoir compassion ?

Après cela qu'on vante encore la naïveté et la simplicité du bon


vieux temps ! Je ne parle pas de Rabelais : ce Léviathan de la
crapule qui finit par être curé de Meudon , en récompense sans
doute de ses bouffonneries ordurières , osait souiller de son venin
le nom trois fois saint du Crucifié. Les anges du ciel durent s'en
voiler la face. A qui la faute ? est-ce à la religion ? gardons-nous
bien de le penser. Les nuages qui offusquent le soleil n'ôtent rien
à sa pureté. Le grand coupable , c'était la race des Valois. Tous ,
depuis François Ier, le Louis XV de son époque, jusqu'à Henri III ,
le roi des mignons , ils avaient , mêlant la dévotion au plaisir , fait
de leur cour l'antre élégant de la débauche et du libertinage. Les
prélats qui servaient à les divertir n'étaient pas des prètres , c'étaient
des courtisans mercenaires ,et leurs abbayes et parfois leurs évê-
chés étaient la monnaie dont on payait leurs services. Ah ! rendons
grâce à la civilisation , rendons grâce à la liberté , nous ne rever-
rons plus ces scandales.
Il y avait pourtant au seizième siècle plus de cynisme dans le
langage que de corruption dans les mœurs , et si la langue devint
1
Expression de Lamartine.
( 497 )
dès le siècle suivant plus décente et plus noble , la corruption n'en
fut que plus raffinée , et il n'a fallu rien moins qu'une révolution
radicale pour apprendre aux grandeurs humaines ce qu'il en coûte
de braver la morale publique.
Que pouvait être la poésie au service des rois , dans les cours
galantes du seizième siècle, sinon la glorification de l'amour , et de
l'amour sensuel? Et l'art , quel sommet pouvait-il atteindre dans
un siècle travaillé par tant d'opinions contraires ? La fermentation
des passions religieuses unies à l'ambition de la noblesse et des
rois produisit d'abord dans les esprits une étrange confusion qui
arrêta la formation d'une littérature vraiment nationale. Les écri-
vains se firent l'écho des factions qui divisaient l'État , au lieu
d'exprimer des idées générales , des sentiments universels. De là
l'originalité des œuvres littéraires , mais aussi la disproportion ,
le désordre, les tiraillements de la pensée et du style.
L'harmonieuse beauté de l'antiquité classique , où l'idée et la
forme sont fondues d'un seul jet pour illuminer l'intelligence
d'une douce et pure lumière en rassemblant les rayons épars de
la vérité humaine , c'est là le but suprême vers lequel tendra
l'esprit français. Mais le fanatisme religieux et le fanatisme de
l'antiquité amoncelèrent tant de nuages autour de cet astre ra-
dieux de l'art moderne qu'il lui fallut un siècle et demi pour se
lever sur le monde dans tout son éclat. L'excès fut donc la cause
de la longue enfance de la poésie française. Néanmoins l'imi-
tation , mais une imitation sage des formes classiques , était né-
cessaire à la création du génie français qu'il fallait dégager des
puérilités de l'esprit gaulois , mélange de gaieté , de vivacité, de
délicatesse , de grâce et de malice , esprit de terroir propre à l'ex-
pression des mœurs bourgeoises ou chevaleresques , mais qui n'a
jamais pu produire que des genres secondaires : le conte , l'anec-
dote ou la chanson. Pour s'élever à la grande poésie , à la noblesse,
à la gravité des pensées et des sentiments qui constituent le fond
de l'esprit et du cœur humain , il fallait un instrument solide ,
capable de supporter sans fléchir le poids des idées universelles.
C'est l'antiquité qui a ramené ces idées sur le sol de la France , et
c'est elle qui a appris à les exprimer dans une langue digne de
52
( 498 )
l'esprit humain et digne de la mission civilisatrice d'un grand
peuple. La littérature française est née du mariage de l'antiquité
avec l'esprit moderne. Elle ne peut renier sa mère. L'engouement
du seizième siècle pour la littérature classique a bien pu égarer
les premiers réformateurs de la poésie , et leur faire oublier que
la langue est l'image du peuple où elle est née; l'étude de la pensée
païenne jointe au scepticisme philosophique et religieux , fruit du
fanatisme de l'époque, a pu faire négliger trop longtemps ces tradi-
tions chrétiennes et nationales qui seules ont le privilége de rendre
une littérature populaire ; mais à la fin du siècle , la langue et les
lois de la poésie avaient reçu leurs formes régulières , et l'instru-
ment était préparé pour les poëtes futurs.
On distingue trois époques dans l'histoire de la poésie française
au seizième siècle .
La première coïncide avec le règne de François Ier et a pour
représentant Marot. C'est une période d'action où la pensée mo-
derne tend à s'émanciper de l'autorité romaine et se montre favo-
rable à la réforme .
La deuxième époque est une période de réaction catholique re-
présentée par l'école de Ronsard sous le règne de Catherine de
Médicis , de François II , de Charles IX et de Henri III.
La troisième époque est une période de transaction marquée
par l'école de Malherbe sous le règne de Henri IV. Il faut ajouter
pourtant que l'école de Malherbe appartient plus encore au dix-
septième siècle qu'au seizième : cette poésie de transaction est
aussi une poésie de transition , et le réformateur est le père du
grand siècle.

CHAPITRE II.

LA POÉSIE SOUS FRANÇOIS Jer .

Avant de passer rapidement en revue ces trois phases de la


poésie du seizième siècle , montrons comment l'Italie initia la
France à l'art classique.
( 499 )
Attirés vers cette riante contrée , comme autrefois leurs pères,
par les charmes du climat, les rois et les seigneurs de France, de-
puis Charles VIII jusqu'à François Ier, avaient cherché à se rendre
maîtres de l'Italie. Ils n'en rapportèrent que le goût des arts et les
chefs-d'œuvre de l'antiquité.
François Ier ouvre son palais aux artistes italiens , qui enrichis-
sent la France des merveilles de la peinture, de la sculpture et de
l'architecture. Il admet dans son intimité Léonard de Vinci qui
meurt dans ses bras. Chevaleresque et magnifique , zélé protec-
teur des lettres qu'il cultiva lui-même , il mérite d'en être appelé
le père , titre plus recommandable devant la postérité que toute
la gloire de ses armes .
Une cour brillante où règnent la beauté , l'esprit et la grâce , in-
troduit dans les mœurs une politesse et une galanterie qui éblouis-
sent l'imagination. Marguerite de Valois , reine de Navarre , se fait
lé centre de ce monde élégant et s'entoure des hommes les plus
distingués par leur esprit. L'influence de l'Italie et de l'antiquité ,
faible encore dans les premières productions du seizième siècle ,
où elle perfectionne , sans en altérer l'essence, l'esprit gaulois du
moyen âge , jette la poésie dans tous les écarts de l'imitation étran-
gère , sous le règne de Catherine de Médicis , et menace, en litté-
rature comme en politique , de faire perdre à la France son carac-
tère national .
Une fièvre d'érudition classique s'empare de tous les esprits. Le
collége de France , établi sous François Ier , devient le grand foyer
des lumières. C'est là que l'antiquité vient s'installer pour présider
à l'éducation des générations modernes. L'étude du grec , aupara-
vant négligée , trouve en Guillaume Budé un savant interprète.
Érasme , que le hasard du sort fit naître à Rotterdam , Érasme ,
esprit universel , incarnation du bon sens appliqué à l'étude de la
double antiquité chrétienne et classique , est le génie inspirateur de
la France , et dirige entre les écueils le vaisseau de la pensée. L'es-
prit moderne ose sonder avec indépendance les grands problèmes
sociaux dans les œuvres de la Boétie et de Bodin. La France a déjà
ses Machiavels . Le libre examen est proclamé par la Ramée , et la
philosophie morale puise ses principes dans la connaissance de
( 500 )
l'homme. Au milieu des passions acharnées qui se disputent la
possession de l'esprit humain, le bon sens , prenant en pitié les
luttes des partis et se détachant des croyances, se réfugic , en dé-
sespoir de cause , dans le scepticisme dont Montaigne consacre la
formule dans ses immortels Essais. Ce travail de l'esprit de liberté
devait laisser son empreinte dans les œuvres d'imagination. Aussi
le lyrisme et la satire , mêlés au récit anecdotique , sont-ils les
deux genres cultivés avec le plus de prédilection à cette époque.

Clément Marot. - Clément Marot, le prince des poëtes du règne


de François Ier, est un descendant des trouvères destiné à revètir
d'une forme élégante et précise la frivolité française. Ses produc-
tions estimées appartiennent à la poésie légère , qui court d'un
pied agile dans les champs fleuris de la fantaisie et du badinage.
Tour à tour page de François Ier et valet de chambre de Margue-
rite de Valois , Marot contracta dans cette domesticité de cour
une élégance , une délicatesse d'esprit et de mœurs qui ennoblit
son style , mais sans l'élever au-dessus des frivolités gracieuses
d'une vie de plaisirs et d'aventures galantes. La faveur des ro-
mans chevaleresques dans cette cour qui prétendait ressusciter
le moyen âge au seuil des temps modernes , avait d'abord égaré
l'imagination de Marot dans le monde allégorique des trouvères.
Mais la vivacité et la spontanéité de son esprit ne tardèrent pas à
lui faire déserter la fiction pour la réalité. Les exploits militaires ,
la galanterie , les propos licencieux, les railleries sur la conduite du
clergé, telle était la matière des entretiens et des fêtes du palais .
C'est dans cette atmosphère sociale que Marot trouva l'inspiration
de ses chants badins . Les événements malheureux de sa vie servi-
rent aussi à alimenter sa verve satirique et à éveiller sa sensibilité
peu profonde. Tout ne fut pas plaisir : l'époque était trop grave.
En vain la muse semait à pleines mains des fleurs sur ses pas ,
l'heureux poëte devait aussi se déchirer aux ronces du chemin. Il
s'essaya au rude métier des armes , une des passions du temps , et
fut blessé à la bataille de Pavic à côté de son maître , dont il par-
tagca la captivité. Ses sympathies pour la réforme, qui était le
parti des dames , le firent condamner à la prison. Il s'en vengea
( 501 )
par de fines plaisanteries , par des traits malins dont il accabla ses
juges. Mais il sut mettre de la prudence jusque dans ses témérités ;
et les querelles théologiques ne lui inspirèrent que de froides allé-
gories. Les fortes convictions ne pouvaient se loger dans cette tête
légère incapable d'enthousiasme. Aussi abjura-t- il bientôt le pro-
testantisme pour retourner à ses plaisirs. Comme gage de sa con-
version , il traduisit les Psaumes en français. On conçoit ce que
devait être la harpe de David entre les mains de cet autre Ana-
créon. Sa langue n'était pas faite pour proférer de tels accents .
Bientôt ses psaumes furent adoptés par Calvin , qui les opposa à la
liturgic romaine. Marot s'enfuit à Genève, foyer du protestantisme,
pour échapper aux poursuites dont le menaçait la Sorbonne. C'est
là qu'il acheva sa traduction biblique ; et pour montrer avec quelle
sincérité il consacrait à Dieu les derniers chants de sa muse liber-
tine , il se fit chasser de Genève par ses débauches. La cour de
François Ier pouvait-elle produire un poëte moral ! Pendant un
dernier exil à Ferrare, il se vit attaqué par des talents de bas étage,
auxquels il infligea l'immortalité du ridicule , arme terrible qu'il
apprit à la France à manier, suivant l'exemple des anciens trou-
vères , avec une dextérité funeste , aux dépens de la morale et de
la religion , qui ne perdent jamais leur droit au respect des peu-
ples. La renaissance ne parvint pas plus que la réforme à féconder
l'esprit de Marot. Ses premières études latines contribuèrent cer-
tainement à épurer son goût; mais quand il se mit tardivement à
l'étude d'Ovide et de Martial , il chargea son style d'une érudition
mal digérée et nullement en rapport avec l'expression des mœurs
contemporaines. Quant au grec, il n'cut pas le courage de l'aborder.
Boileau se trompe lorsqu'il fait de Marot un créateur. Il n'a rien
inventé; il s'est contenté de perfectionner, comme Villon , les
formes de versification consacrées par les trouvères. Les épîtres
familières adressées à François Ier, où la flatterie a tant de noblesse,
de délicatesse et de grâce ; les élégies où la finesse se mêle à la
sensibilité ; les épigrammes si pétillantes de verve et d'esprit ; le
conte et la chanson , les rondeaux et les ballades : voilàletriomphe ,
voilà les œuvres durables de Marot. Mais il n'y faut pas chercher
autre chose qu'un esprit aimable, vif et enjoué. La grande poésie
( 502 )
n'est pas encore créée en France. Supprimez la versification fluide
et légère de Marot , vous n'y trouverez qu'une prose piquante ,
mais sans éclat. Son plus grand mérite est d'avoir obéi à une inspi-
ration toute spontanée. Il était tellement de son siècle qu'il n'eut
qu'à traduire ses impressions pour personnifier le règne de Fran-
çois Ier.

Marguerite de Valois , la gracieuse protectrice de Marot, femme


d'un esprit supérieur, initiée à l'étude des langues classiques et de
la littérature italienne , cultiva aussi la poésie avec succès. Un re-
cueil de vers , imprimé sous le nom de Marguerites de la Mar-
guerite des princesses , nous la fait connaître dans toute la noblesse
et l'élévation d'une âme chrétienne. Mais c'est surtout comme au-
teur de Nouvelles qu'elle a pris rang dans la littérature. Ellefit pour
la prose ce qu'avait fait Marot pour la poésie : elle introduisit la
délicatesse et la grâce dans le conte anecdotique , monnaie courante
de l'esprit français. C'est le fabliau devenu la langue de la conver-
sation des cours. Le titre de son recueil de Nouvelles : l'Hepta-
méron , indique l'intention d'imiter Boccace. La France ne faisait
que reprendre son bien à l'Italie , car le fabliau avait servi de mo-
dèle au Décaméron. Il ne faut pas s'attendre à trouver dans le
style de la reine de Navarre les brillantes couleurs de Boccace.
Parfois même le langage est très-bourgeois. Mais l'auteur révèle
dans la conduite de l'intrigue un talent peu commun. Son sexe
et la légèreté de son esprit la défendent contre le pédantisme
de l'érudition. On sent l'influence de la réforme dans les discus-
sions théologiques où se livre le royal auteur, dans l'appel à la tolé-
rance religieuse et dans les traits lancés contre l'immorale oisiveté
et l'orgueilleuse ignorance des moines dégénérés. Cependant la reine
de Navarre est catholique, mais elle prêche contre les abus dans un
langage dont la licence ne justifie pas toujours la sévérité. Je ne
parle pas des vers où Marguerite traite la théologie dans le style
marotique. C'est la caricature de l'art ; jamais l'esprit français n'a
mieux prouvé son impuissance à parler des grandes choses sans
le secours de l'antiquité. On s'explique difficilement le cynisme
répandu dans certains récits de l'Heptaméron, si peu dignes d'une
( 505 )
princesse , d'une reine qui était , comme elle , en bonne odeur de
vertu. Il est à penser que Bonaventure Despériers , son valet de
chambre , auteur ingénieux et brillant des Joyeux devis et d'un
livre impie , le Cymbalum mundi , qui a provoqué contre lui des
poursuites auxquelles il a échappé par le suicide, avait mis la main
à l'Heptaméron. Encore doit- on s'étonner que Marguerite ait con-
senti à laisser imprimer sous son nom des contes d'une impudeur
parfois si révoltante.
Il faut reconnaître là un symptôme non équivoque du désordre
des esprits et de l'ébranlement des croyances , signes précurseurs
de l'invasion du protestantisme et de l'incrédulité.
Marguerite de Valois n'est pas la seule perle royale de ce nom
qui enrichit l'écrin poétique du seizième siècle. Marguerite de Sa-
voie , fille de François Ier, et Marguerite de France , épouse répu-
diée de Henri IV, méritèrent par leurs talents les éloges des poëtes
contemporains. Une autre Marguerite , qu'il ne nous est pas permis
d'oublier , est Marguerite d'Autriche , « qui fut pour les Pays-Bas
ce que François Ier fut pour la France 1 >> et qui porta si haut
l'art littéraire en Belgique que , sans la tyrannie espagnole , notre
patrie pouvait devenir en poésie la rivale de la France , qu'elle
éclipsa dans la musique. Nous aurons l'occasion d'en reparler plus .
tard.

Comment la France n'aurait-elle pas été féconde en poëtes ,


quand les rois eux-mêmes se piquaient de poésie ? C'était un goût
héréditaire et qui passa de François Ier à Henri II , de Henri II à
Charles IX 2, de sinistre mémoire , et qui s'infiltra dans les veines
de Henri IV par sa mère , Jeanne d'Albret , fille de Marguerite de
Valois . On sait que l'infortunée épouse de François II , Marie
Stuart , avait aussi confié à la poésie ses adieux à la France et ses
regrets de la fin prématurée d'un prince dont la mort emportait
la moitié de son cœur en lui enlevant la plus chère de ses deux
couronnes .

1 Discours préliminaire aux Mémoires de l'Académie belge , t. I , anc. série ,


p. v.
2 Les vers de Charles IX à Ronsard sont les plus beaux , les plus fermes ,
les plus élégants de cette époque.
( 504 )
L'influencede la cour répandit un vernis d'élégance sur le cy-
nisme du langage. Les mœurs chevaleresques, remises en honneur
par François Ier et par l'Amadis espagnol , roman favori du roi ,
traduit par la plume éloquente d'un des pères de la prose fran-
çaise , Herberay des Essarts , portèrent même quelques poëtes à
célébrer l'amour platonique à la manière des Provençaux. Il y eut
à ce sujet un véritable tournoi poétique , comme au temps des
troubadours et du gai savoir , où l'on chanta sur tous les tons les
attraits des belles et les douceurs de l'amour honnête et légitime .
Antoine Héroët fut le principal champion , et c'est à lui que re-
vient la palme. Mais ce n'est là qu'un accident sans portée : la
poésie, dans ce siècle , ne pouvait se tenir longtemps sur les hau-
teurs de la métaphysique sentimentale , où elle ne s'était élevée
que par un mouvement factice.
Les poëtes de cette époque, en marchant sur les traces del'Italie
dans le roman chevaleresque et dans le sonnet, prouvèrent com-
bien l'imitation des littératures modernes est funeste aux nations
qui ne se ressemblent ni par les mœurs , ni par le caractère.

Un seul conserva l'esprit et les traditions de Marot dans la poésie


légère , c'est Mellin de Saint - Gelais , filsde poëte 1, abbé galant
qui chanta , sous le règne de Henri II , les fêtes royales , lesin-
trigues amoureuses et les séductions de la beauté. Imitateur des
sonnets italiens, dont le goût fut importé en France par Cathe-
rine de Médicis , il s'amusa à broder des fleurs artificielles pour
plaire aux dames de la cour. Licencieux dans ses épigrammes ,
pointilleux contre la cour de Rome, mordant contre les moines ,
railleur des maris , aimable auprès des femmes dont il recherchait
les faveurs , c'est assurément là un mauvais prêtre , mais pour
l'époque , c'était un charmant homme, un type de courtisan sous
l'habit ecclésiastique, et sa conduite n'avait rien qui pût effarou-
cher la vertu d'une cour où la dévotion était à la mode. Chose
étrange ! Saint-Gelais était un savant versé dans les sciences divines

1 Son père , Octaviende Saint-Gelais , qui vivait dans la seconde moitié du


siècle précédent , était aussi un poëte léger devenu évêque d'Angoulême par
la faveur de Charles VIII .
( 505 )
et humaines; et,malgré ses connaissances littéraires en grec et en
latin , il est resté attaché au terre à terre de la poésie marotique ,
habillant à l'italienne les plus fades galanteries de l'esprit fran-
çais , sans s'élever d'un vol soutenu à la grande poésie. En vérité,
*
l'esprit sans le génie est une bulle de savon dont il ne reste rien
dans la tête ni dans l'âme après qu'elle a jeté son fugitif éclat.

Un autre esprit aussi vaste que corrompu , enfanté par la Né-


mésis du moyen âge sous le costume de polichinelle , entreprit de
démolir toutes les traditions féodales et chrétiennes par la parodie.
Bien que Rabelais appartienne à la prose, nous ne pouvons nous
dispenser d'en parler ici, car la Vie de Gargantua et de Panta-
gruel est la satire des romans chevaleresques.
L'Arioste bourgeois de la France du seizième siècle person-
nifie les qualités d'esprit et les vices grossiers de l'époque. Tour à
tour moine cordelier et bénédictin , médecin , bibliothécaire , secré-
taire d'ambassade, chanoine et curé, la vie n'a été pourlui qu'une
étrange bouffonnerie, une scène de carnaval qu'il a jouée , dit-on ,
jusque sur son lit de mort, devant le grand mystère du tombeau .
Toute l'érudition de l'antiquité s'était accumulée dans sa tête, et
tout le venin de la réforme avait coulé dans ses veines . Il n'était
pourtant ni calviniste , ni catholique. Son scepticisme moqueur
avait fait table rase de ses croyances . Sorti de la fange du moyen
âge pour souiller de son rire infect la religion, l'humanité, la
science , ce bouffon de génie trouva dans le désordre de ses pen-
sées et de son style des idées neuves , profondes , universelles ,
marquées au coin du bon sens et revêtues d'une forme aussi ori-
ginale qu'elle est souple et variće. Mais il y a dans cette débauche
d'esprit tant de cynisme et d'ordure , qu'il faut pour le goûter
avoir arraché de son âme la foi , la vertu , la pudeur.
Trimalcion descendu dans un taudis pour amuser la canaille de
ses travestissements infames , et se roulant , après boire , dans
l'orgie du festin : voilà Rabelais. Il a des mets savoureux , des li
queurs très -fipes , mais il répand la lie sur tous les plats. Il écrit
dans l'ivresse , sa pensée se grise et le fait extravaguer sur tous les
sujets qu'il aborde. Sa plume avinée exhale l'odeur du vin qu'il
a cuvé.
( 506 )
Malgré sa folie et malgré son érudition , Rabelais , imitateur
des Italiens et des Grecs , est l'auteur le plus original que le vieil
31
esprit gaulois ait créé. Tout son bagage scientifique ne l'a pas
empêché de faire les délices de la populace aussi bien que des
grands. Dans un siècle où tant d'hommes payèrent de leur vie
leurs témérités religieuses , Rabelais put caresser à son aise la dive
100
bouteille , et parvint à force de bouffonneries à désarmer la per-
sécution .

CHAPITRE III .

L'ÉCOLE DE RONSARD .

L'auteur de Gargantua avait trouvé l'originalité dans l'imita-


tion , en restant fidèle à l'esprit gaulois.
Nous allons voir surgir une école de poëtes qui , mus par une
pensée généreuse , voulurent doter la France d'une poésie pinda-
rique , en renonçant à l'originalité pour s'attacher à l'imitation
servile des littératurės classiques. C'était une noble ambition que
de vouloir s'élever sur de fortes ailes à la sphère de l'art , au lieu
de se contenter de raser légèrement la terre , comme l'école de
Marot. Ces poëtes comprirent combien la langue de leurs devan-
ciers était insuffisante pour exprimer les grandes pensées et les
grands sentiments qui font la gloire de l'humanité. Mais ils ou-
blièrent un principe fondamental : c'est qu'une langue , pour être
durable , doit sortir de l'âme du peuple dont elle est l'organe , et
que rien n'est plus contraire à l'esprit de l'antiquité que l'imita-
tion de ses formes et de ses fictions poétiques. L'ivresse de l'éru-
dition étouffa la voix du bon sens , et Joachim Du Bellay , dans
un manifeste célèbre , la Défense et Illustration de la langue fran-
çoise , proclama hardiment la déchéance de l'esprit gaulois , et
poussant , après dix - neuf siècles , le cri de guerre de nos ancê-
tres contre la Grèce et Rome , il engagea la France à s'enrichir dės
( 507 )
dépouilles du temple de Delphe et du Capitole. O égarement de
l'imagination humaine ! Au moment de restaurer l'Olympe païen
dans la littérature, on dit à la France : pillez , dévastez ce temple
delphique ; vous n'avez rien à craindre de cet Apollon muet et de
ses oracles menteurs. Et voilà le dicu auquel les poëtes iront de-
mander l'inspiration ! Une telle poésie est jugée d'avance : ce sera
un corps sans âme , un vase sans la liqueur , et quel vase ! Vous
en jugerez tout à l'heure. Mais auparavant , un mot sur la théorie
de l'imitation , comme l'entendait la nouvelle école.
Imiter les littératures modernes , c'est renoncer à son originalité
propre pour adopter des formes étrangères , pour affubler l'esprit
national d'un costume d'emprunt. Or un peuple qui renonce à
son génie , à son caractère , à ses mœurs , est un peuple qui s'ab-
dique; et , s'il continue à marcher dans cette voie , il n'est plus
digne d'être compté , dans l'histoire , au rang des nations. L'étude
des anciens ne présente pas le même danger : ici on juge à froid ,
et l'on ne se passionne pour les idées et le style que quand on
y saisit l'accent de la vérité. Mais si l'imitation devient matérielle ,
plus de spontanéité possible ; et, au lieu de transformer sa langue ,
on la travestit.
Disons-le donc , l'imitation comme principe de l'art , l'imitation
s'étendant à l'esprit et aux formes , est une cause d'infériorité irre-
médiable pour une littérature.
Les Romains , disait Du Bellay, n'ont-ils pas imité les Grecs ?
Oui , répondrons-nous ; mais les Romains avaient la même mytho-
logie que les Grecs ; et d'ailleurs Rome , en imitant la Grèce , s'est
condamnée à une poésie factice qui jamais ne fut populaire. Si
quelques hommes ont créé des chefs-d'œuvre impérissables , c'est
qu'ils avaient en eux la flamme du génie et que l'image de la pa-
trie , personnifiée dans un prince généreux et magnanime , exal-
tait leur imagination. La France , livrée aux horreurs des guerres
civiles , était loin d'offrir , avant le règne de Henri IV, une sem-
blable source d'inspiration poétique. Quoi qu'il en soit , le réfor-
mateur avait raison : les Romains étaient essentiellement imita-
teurs , de par les grossiers instincts de la foule. L'art n'était pas
compris du peuple. On ne pouvait parvenir à former une véri
( 508 )
table littérature nationale. Mais qu'aurait répondu Du Bellay si un
homme de bon sens lui avait soumis cette simple question : Quel
peuple et quelle littérature les Grecs ont-ils done imités ? Les idées
orientales propagées par les Pélasges furent dès l'origine mar-
quées à l'effigie des Hellènes. Et n'est-ce pas pour s'appartenir
qu'ils repoussèrent l'élément oriental représenté par les Pélasges
et les Phrygiens , leurs ancêtres ? C'est pourtant à la Grèce que
s'adressèrent surtout les poëtes de l'école de Ronsard. La langue
grecque était alors à la mode : l'érudition voulait venger la reine
des langues de l'abandon du moyen âge. L'esprit de liberté d'ail-
leurs , l'esprit de liberté qui fermentait dans toutes les têtes in-
dépendantes , cherchait dans la Grèce son idéal. On se mit done
à disséquer l'ossuaire de la littérature grecque pour rendre la vie
à la poésie française, dans une société que le tiraillement des
croyances précipitait sur le cadavre de la civilisation antique. Si
dans ce moment la France avait eu foi en elle-même , elle pouvait,
en s'inspirant des traditions chrétiennes , retrouver dans la Grèce
et dans Rome le trésor des idées humaines , et transformer la
langue française en introduisant dans l'idiome populaire la force ,
l'énergie , la gravité , la majesté, l'harmonie , qui ne sont que la
contre-empreinte des convictions profondes et du génie de l'art.
Au lieu de cette imitation féconde qui ne nuit en rien à l'origi-
nalité du poëte , que fit Ronsard, le chef de la Pléiade græco-
latine? Un calque servile où les mots grees et latins , prenant une
physionomie française , vinrent grimacer dans un langage barbare
qui ne fit que mieux ressortir la différence de l'esprit des peuples
et des temps. Le poëte du moins fut conséquent avec lui-même ,
et il transporta dans la France les mœurs , les usages , les idées ,
les institutions , les croyances de l'antiquité. Jamais plus étrange
défi ne fut jeté à une nation par une bouche d'homme. Mais ce
qu'il y a de plus étonnant et de plus instructif à la fois , c'est
l'enthousiasme qu'excita Ronsard chez ses contemporains. Aucun

1 Les six autres étoiles de cette Pléiade (nom qu'ils s'étaient donné à eux-
mêmes par une réminiscence classique des Alexandrins ) étaient Du Bellay ,
Jodelle , Baïf, Remi Belleau , Amadis Jamyn et Pontus de Thiard.
( 509 )
poëte ne fut plus encensé; et, notez ce point , on n'admira en lui
que ses défauts. Quand dans ses monstrueux assemblages de sub-
stantifs ou d'épithètes que repousse la langue française , Ronsard
écrivait :

Du moulin brise-grain la pierre ronde-plate ,

ou quand il regrettait de ne pouvoir dire en français :

Oeymore , dyspotme , oligochronien ,

ou quand il s'écriait dans un transport amoureux :

Estes-vous pas ma seule entéléchié !

les savants ébahis se påmaient d'admiration. C'était la merveille


du siècle. Scaliger , Lambin , de Thou , L'Hospital , Montaigne lui-
même voyaient en lui un nouveau Pindare. Pasquier déclarait que
rien n'était à retrancher de ses œuvres. Le Tasse , ébloui de sa
gloire , lui soumettait humblement les premiers chants de la seule
épopée moderne comparable à l'Iliade , et sous plus d'un rapport
supérieure à l'Énéide : la Jérusalem. Les contemporains sont
donc incapables d'apprécier leurs poëtes ! Malheur aux poëtes à la
mode; enivrés par la flatterie, ils exagèrent leurs défauts : le scul
côté par lequel ils soient imitables. Et la postérité , se plaçant
au point de vue de la raison qui ne porte pas le costume des siè-
cles , ou jugeant à travers le prisme de la vanité contemporaine ,
dédaigne ces œuvres passées ou les trouve ridicules comme la dé-
froque usée d'un temps qui n'est plus : c'est le sort de tout ce qui
se soumet à ce tyran de l'opinion qu'on nomme la mode.
Ronsard se trompait grossièrement d'ailleurs sur la première
condition de toute poésie : la conformité avec le sentiment popu-
laire. L'imagination et la sensibilité sont des facultés universelles.
Loin d'être particulières aux savants , elles sont plutôt le privilége
des ignorants qui n'obéissent qu'à leurs instincts, à leurs impres-
sions , à leurs sensations. Les facultés poétiques tiennent au corps
( 540 )
autant qu'à l'esprit. Or qu'y a - t- il de plus impopulaire qu'une
langue vivante calquée sur une langue morte ? Plus Ronsard était
incompris , plus il se croyait élevé au-dessus de la foule : l'odi
profanum vulgus , maxime fatale au génie, était sa devise. L'or-
gueilleux poëte , en comptant sur les suffrages des savants , devait
être cruellement déçu dans ses calculs ; car il arrive un jour où la
science , éclairée par la lumière du bon sens , ne cherche dans les
œuvres littéraires que la manifestation de l'esprit humain aux
différentes époques de l'histoire des peuples. Et quand elle voit
la littérature se séparer des forces vitales de l'humanité, pour
habiller d'un costume antique travesti à la moderne un corps sans
vie , elle se demande avec étonnement : Quelle est donc cette cari-
cature qu'on nous donne pour l'image d'un peuple ? Elle hausse
les épaules et retourne contempler l'homme dans le milieu où l'a
placé la Providence.
Cependant l'homme est tellement incapable de se soustraire à
l'influence de son siècle, que ce poëte, d'une inspiration si peu
française, fut précisément l'incarnation de son époque. Son succès
le prouve. Le peuple alors n'était qu'un élément flottant; l'opinion
publique , cette puissance des nations modernes , n'était pas encore
formée. L'esprit national n'existait pas. Qu'y a-t-il de moins fran-
çais que ce double fanatisme d'un côté , et ce scepticisme indisci-
pliné de l'autre? Le règne de Catherine de Médicis , princesse ita-
lienne , a vu s'accomplir des événements où le Nord et le Midi,
l'Allemagne et l'Espagne étouffèrent l'esprit français dans des flots
de sang. Quelle direction pouvait prendre la littérature au milieu
de toutes ces divergences antinationales ? Une seule lumière gui-
dait les grandes intelligences à travers les ténèbres du présent :
c'était la tradition græco-latine. L'érudition était le seul aliment
de l'esprit. La poésie de Ronsard répondait à cette tendance : c'est
là le secret de la réputation colossale du chef de la Pléiade.
Cette fièvre d'imitation étrangère n'avait qu'un tort : l'exagéra-
tion. La France devait s'assimiler le suç des littératures classiques
pour faire monter dans sa langue la séve puissante de l'humanité.
Mais pour atteindre ce résultat , il fallait établir l'ordre au sein
de ces éléments confus qui aspiraient à la direction de la société.
( 511 )
L'unité française, représentée par la royauté, devait soustraire la
langue littéraire aux caprices de la fantaisie individuelle. Ronsard ,
qui comprenait ce besoin d'unité , céda aux suggestions de la va-
nité , et , sous prétexte d'enrichir la langue et de lui faire tout
exprimer , il alla fouiller dans tous les patois de la France qu'il
prenait pour autant de dialectes ; il étudia les termes des diffé-
rentes professions et chercha surtout à ennoblir le langage en se
servant des mots employés pour désigner les professions nobles.
C'était confondre , selon l'expression d'un judicieux critique , la
noblesse du langage avec le langage des nobles 1. Ronsard igno-
rait que le secret de la dignité du style est dans l'élévation des
idées et la noblesse des sentiments. Tout était matériel dans ses
innovations. Rendre le vocabulaire français aussi volumineux que
celui des langues anciennes , était toute son ambition. De là cet
amalgame de mots grecs , latins , italiens et de tous les patois pro-
vinciaux jetés pêle-mêle dans le moule antique ; de là ce mélange
bizarre d'emphase et de trivialités.
Les odes pindariques et la Franciade de Ronsard sont des œu-
vres indigestes où l'inspiration est noyée sous une avalanche de
mots barbares , où l'on sent que l'auteur construit un corps de lan-
gage avant de songer à lui donner la vie. Cependant quand l'idée
jaillit avec l'expression , on trouve dans cette poésie sérieuse des
traits de grandeur jusque-là inconnus en France ; mais c'est qu'a-
lors le poëte se dégage du fardeau de l'érudition et se fait l'inter-
prète des sentiments humains ou des événements qui se déroulent
sous ses yeux. Partout ailleurs la phrase poétique s'embarrasse
dans des constructions forcées et dans un système d'inversions
qui en rend la lecture insupportable.
Ronsard a donné aussi dans les subtilités sentimentales des son-
nets italiens , à la manière de Pétrarque. Et , malgré ses préten-
tions au style grave et sévère , il a payé tribut à la galanterie
française dans des pièces légères et spirituelles qui sont, comme
l'a montré M. Sainte-Beuve, la partie originale de son talent. Le
jugement qu'en a porté Boileau n'est pas complet. Il y a deux

4 M. Nisard , Histoire de la littérature française.


( 512 )
hommes dans Ronsard : l'imitateur servile de l'antiquité et le
poëte français gracieux et élégant, le poëte anacréontique cher-
chant dans ses impressions personnelles l'inspiration fugitive mais
vraic où l'on sent battre un cœur sous la transparence d'un style
plus limpide que dans ses odes pindariques. Son siècle l'a empêché
de suivre ses instincts poétiques et de s'affranchir de l'imitation
matérielle. Il ne se faisait pardonner ses poésies légères qu'en ac-
cablant ses pièces sérieuses du lourd bagage de l'érudition.
Malgré l'insuccès de ses innovations linguistiques et littéraires ,
Ronsard conserve l'honneur d'avoir importé l'ode en France. Les
principales formes lyriques sont dues à son initiative. Malherbe
n'a fait que les épurer par son goût sévère. Si le chef de la Pléiade
n'a pas eu assez de génie pour produire des œuvres durables , il a
du moins inspiré à son siècle la noble ambition de rivaliser avec
les anciens. Grâce à lui, la poésie apprit à exprimer avec dignité
des pensées graves et des sentiments nobles. Sans doute, il a perdu
son temps à construire une langue impossible avec des éléments
disparates ; mais quand cet édifice grotesque , miné par le ridicule ,
s'est écroulé au bruit des sifflets , d'autres architectes mieux in--
spirés choisirent parmi ses débris des matériaux confus qui , fa-
çonnés par des mains habiles , servirent de bases à des construc-
tions solides .

Parmi les poëtes de la Pléiade, il en est deux qui se sont rendus


célèbres à des titres divers : Baïf, par sa tentative d'asservir le vers
alexandrin à la mesure et au rhythme de l'hexamètre antique ; Du
Bellay, par l'importation du sonnet italien. Baïf méconnut le carac-
tère vif et rapide de la langue française , où seule la dernière syl-
labe des mots est accentuée ; ce qui fait que l'ïambe et l'anapeste
remplacent le dactyle etle spondée. Du Bellay, qui fut le promoteur
de la réforme littéraire, mit plus de réserve que Ronsard dans ses
innovations. Doué d'une veine facile et féconde , ses contempo-
rains , c'est tout dire , le plaçaient à côté et presque sur la même
ligne que Ronsard ; et vraiment , le chef de la Pléiade , malgré ses
prétentions , n'avait que par intervalles le naturel , la douceur et la
grâce de celui qu'on surnomma l'Ovide français. Du Bellay connut
aussi l'énergie et l'élévation. Sa sensibilité vraie , son humeur sa
( 515 )
tirique provoquée en lui par le spectacle de l'injustice et de l'in-
trigue , l'élégance, l'harmonic , la dignité de son style et sa mo-
destie d'écrivain lui ont mérité les sympathies de la postérité. Les
vers latins qu'il avait composés à Rome , dans la maison du car-
dinal Du Bellay , son oncle, peuvent être comptés parmi les meil-
leurs de l'époque.
Une question se présente ici : il faut la résoudre. Comment se
fait- il que les poëtes de l'école de Ronsard ne trouvent l'inspira-
tion dans la haute poésie qu'en ressuscitant le brillant fantôme de
la mythologie païenne au milieu d'un siècle chrétien ? Ces poëtes
étaient - ils donc des sceptiques que le fanatisme poussait à déser-
ter leurs croyances ? Nullement. Ils appartenaient pour la plu-
part au clergé , soit comme simples clercs , soit comme abbés , soit
comme prélats. Mais c'étaient des abbés et des prélats de cour. Que
voyaient-ils autour d'eux ? Des intrigues galantes , et il était de
bon ton qu'ils y fussent mêlés. Voilà les événements graves qui
s'offraient à leur muse courtisanesque ; aussi réussirent-ils dans
le genre anacréontique. Mais ils voulaient suivre le vol de Pindare ,
et pour cela il fallait évoquer les grandes images de la religion et
de la patrie. Le pouvait-on à la cour des Valois et sous l'influence
de Catherine de Médicis? Les intérêts de la couronne ne l'empor-
taient - ils pas sur ceux du ciel? N'était - on pas disposé à aban-
donner l'Église , si ce sacrifice importait au salut du trône? Après
cela, le palais des rois de France pouvait-il être l'asile de la piété?
On était dévot par hypocrisie ou par superstition. Mais alors la
dévotion s'alliait à merveille au plaisir. On croyait avoir tout fait
quand on avait entendu la messe et récité son chapelet. La dévo-
tion mondaine n'a jamais inspiré en poésie une œuvre d'enthou-
siasme viril.

La dévotion ainsi entendue est à la piété ce que le corps est à


l'âme : l'unc est la religion des sens , l'autre la religion du cœur.
Avant d'être dévots , soyons pieux. Ces sentiments là n'étaient pas
connus des poëtes du seizième siècle , qui fréquentaient l'Église ct
la cour , mais n'avaient jamais versé une larme bénie au pied de
la croix.
Si l'inspiration religieuse ne visitait pas ces chantres du plaisir ,
33
( 514 )
la flamme du patriotisme pouvait-elle embraser leur imagination ,
quand la patrie était en proie à tous les déchirements de la guerre
civile ? Un fanatisme étroit , haineux , brutal, faisait bien briller
parfois leurs vers comme la lame d'un poignard , mais ils retom-
baient bientôt dans toutes les puérilités de la mythologie et dans
toutes les langueurs du sonnet italien. Seul peut - être Du Bellay
eut l'âme d'un Français. Il est le premier qui ait fait retentir le
nom de PATRIE , le plus beau mot de la langue après celui de Dieu.
Le grand malheur de la France à cette époque , est de n'avoir
pas trouvé dans son sein un seul homme de génie , mais partout et
toujours des hommes d'esprit. S'il s'était trouvé en France , dans
la seconde moitié du seizième siècle , un poëte de génie , il aurait ,
comme le Dante, le Tasse ou l'Arioste, chanté le christianisme et
la chevalerie pour restaurer la foi dans l'esprit et dans le cœur
des hommes , et faire refleurir l'héroïsme sur cette terre jadis si
féconde en héros. La France s'était laissé enlever par l'Italie les
deux plus grands héros chevaleresques de l'Europe : Roland et
Godefroid. Ce dernier appartient à la Belgique : c'est la plus belle
de nos gloires; mais que pouvait la Belgique, quand sa foi était
livrée aux tiraillements du protestantisme et sa liberté étouffée
par le despotisme de l'Espagne ?
Au lieu de s'inspirer de ses traditions glorieuses et des chants
de ses trouvères , que faisait la France ? Après une imitation mal-
adroite et servile de l'antiquité classique , ses poëtes , pour plaire
à la cour, s'étaient jetés , sur les traces de Pétrarque, dans tous les
raffinements de la galanterie et du sentimentalisme. Mais ce qui
dans Pétrarque était de la passion , et la passion de l'âme amou-
reuse de la beauté idéale , n'était plus pour les poëtes du seizième
siècle que la poésie du sensualisme en sonnets fades et doucereux.
La langue française à peine formée semblait, au milieu des guerres
civiles , condamnée à une irremédiable décadence. « Tous ceux qui
écrivent aujourd'hui , » disait un écrivain célèbre du temps , le
cardinal Duperron, « ne font rien qui vaille; ils sont niais ou fa-
natiques.>>>

Desportes et Bertaut. - Desportes et Bertaut furent les rois


( 545 )
du sonnet. Boileau fait erreur quand il les présente comme ayant
déserté le drapeau de Ronsard :
Ce poëte orgueilleux trébuché de si haut,
Rendit plus retenus Desportes et Bertaut.

Ronsard était encore sur son piédestal au temps de Desportes , et


le célèbre abbé de Tiron n'entendait pas répudier l'héritage du
maître. Seulement , au lieu de charger sa lyre du fatras pédan-
tesque de l'érudition , qui n'était ni dans son tempérament , ni
dans le goût de la cour efféminée de Henri III , il préféra marcher
à la suite de Ronsard dans les sentiers de Pétrarque , pour y
cueillir les fleurs mignardes de la galanterie. Les tourments d'a-
mour créés par l'imagination italienne doublée de l'esprit fran-
çais furent le thème éternel des chants lyriques de Desportes que
sa grâce naïvement maniérée , sa mollesse , son éclat tempéré et
son langage correct firent goûter de ses contemporains déjà fati-
gués de Ronsard. Type du poëte courtisan , M. de Tiron, en flat-
tant les vices de ses maîtres , parvint à une fortune colossale. C'é-
tait un épicurien raffiné ; mais quand il célèbre ses amours , il
laisse éclater parfois au milieu de ses mignardises l'accent de la
passion. On se demande comment il sut accommoder avec les exi-
gences de sa profession ses mœurs relâchées ! Mais on est fatigué
de remuer la fange du seizième siècle , et l'on appelle de tous ses
vœux le moment où la religion , de force ou de gré , sera sous-
traite à l'action du pouvoir.
L'exemple de Desportes a été funeste à la poésie. Un déluge de
sonnets inonda la France sous le règne de Henri III ; mais les fa-
veurs royales ne descendirent pas sur tous ces poétereaux affamés,
dont les vers méritaient de rester dans les bas-fonds de la littéra-
ture. A la fin de sa carrière , Desportes , après avoir bien joui de la
vie , tourna vers Dieu ses pensées , et traduisit les Psaumes pour
chanter les louanges du Très - Haut sur une lyre consacrée aux
amours de la terre et dont les cordes amollies ne pouvaient frémir
au souffle de l'inspiration religieuse .
Boileau a associé le nom de Bertaut à celui de Desportes ; il est
en effet de la même école dans l'élégie et la chanson; mais il est
( 316 )
loin de la verve amoureuse de M. de Tiron. Il parait céder à la
mode plutôt qu'à l'instinct du poëte. Il ressemblerait à ces fous
de sens rassis dont parle Boileau , s'il n'eût été trop sage pour
mériter ce nom. Son style poli , clair et correct , quoique souvent
lourd et prosaïque , fut un progrès pour la langue. S'il n'avait pas
l'imagination brillante , il connut du moins dès sa jeunesse la mé-
lancolie des regrets; et c'est à cette sensibilité vraie qu'il dut sa
part d'immortalité. Il serait difficile de citer de lui une pièce en-
tière ; une strophe sortie du cœur l'a préservé de l'oubli.
Le sage poëte , pour mettre ses pensées en harmonie avec son
caractère sacré, n'avait pas tardé à renoncer aux fades larmes que
distillait sa plume, héritière de Desportes. C'est que Bertaut ne
fut pas seulement abbé ; il eut charge d'âmes en devenant évêque
de Séez 1. Il faut le dire à son honneur : il offrit dans la poésie
sérieuse les premiers modèles de versification française. Les tra-
ditions chrétiennes et nationales lui inspirèrent de grandes pen-
sées et de mâles accents dans un langage faible en couleurs ,
mais ferme , abondant et choisi. Ses paraphrases des Psaumes , ses
chants funèbres et ses fragments épiques , tels que la Conversion ,
l'Assassinat de Henri IV et la Soumission de Paris , sont em-
preints d'un caractère grave , solennel , énergique. Son éloge de
saint Louis est un morceau de haute poésie qui semble écrit
d'hier. L'œuvre de Malherbe était enfin possible.
Gardons-nous cependant de prendre Bertaut pour un réforma-
teur. Il n'en avait ni le talent , ni le caractère , ni le sens critique .
La gravité de sa seconde manière ne l'empêcha pas de servir de
modèle aux plats rimeurs du règne de Louis XIII; il fut l'ancêtre
de tous ces coryphées du bel esprit : les Scudéri et les Colletet
qui , en s'autorisant de son exemple , retardèrent , malgré Mal-
herbe , l'éclosion du génie de Corncille et la formation de la grande
poésie du siècle de Louis XIV.
Le seul homme qui, sous le règne de Henri III, cût été capable

* Desportes avait refusé l'archevêché de Bordeaux, pour ne pas avoir charge


d'âmes.<< Mais vos moines , lui dit -on ? Oh! bien , eux , répondit l'abbé de
Tiron , ils n'en ont pas. >>>
(517 )
d'imprimer une direction nouvelle à la littérature , s'il n'eût fait des
lettres un passe-temps, c'est le cardinal Duperron , que M. Sainte-
Beuve a surnommé le Bernis du seizième siècle , en ayant soin
d'ajouter qu'il en fut un peu le Fontanes pour le goût. Cet esprit
supérieur , aussi versé dans la littérature que dans la politique et
dans la théologie, et qui réunissait le don de la parole au don du
style , n'a eu que le tort de céder au travers de l'époque, en imi-
tant l'afféterie italienne. Il avait l'imagination plus haute et plus
riche que Malherbe, et son style , aussi poétique que correct, savait
au besoin prendre le vol des prophètes 1. Mais il n'eut pas le cou-
rage de résister à la mode , ce tyran suborneur qui condamne à
l'indifférence ou au mépris de la postérité quiconque s'asservit à
son empire.

Le théâtre au seizième siècle .

Nous avons vu l'école de Ronsard ressusciter le lyrisme et l'épo--


pée à l'imitation des anciens , mêlée à celle de l'Italie moderne.
C'est le lyrisme qui domine , conformément aux tendances de
l'époque. Cependant la Pléiade , résolue à restaurer toute la grande
poésie classique , ne pouvait oublier le drame que le génie de l'ac-
tion avait enfanté dans toute l'Europe au seizième siècle.
Les mystères du moyen âge étaient tombés sous les sarcasmes
de la réforme , qui tournait en dérision les choses saintes naïve-
ment travesties sur la scène par des gens ignares autant que gros-
siers . L'arrêt du Parlement , qui proscrivit , en 1548, les sujets
tirés de la sainte Écriture, fut , nous l'avons dit , le coup de mort
du drame religieux. Les moralités de la basoche , où l'abstrac-
tion s'incarnait sous des noms allégoriques , étaient trop en dehors
de la réalité pour entretenir la curiosité populaire. Les farces
et les sotties des Enfants sans souci avaient le don d'attirer la
foule , mais l'esprit d'opposition politique y éclatait avec tant de
liberté que , pour fermer ce soupirail , François Ier se vit forcé
d'avoir recours à la censure .

Lisez plutôt son imitation du psaume 183 , pleine de si grandes images .


( 518 )
Les circonstances ne pouvaient être plus favorables à la restau-
ration du théâtre antique. La tragédie grecque fut inaugurée en
1552 par la Cléopâtre de Jodelle, le plus jeune et un des plus
ardents réformateurs de la Pléiade. Ronsard lui- même avait donné
l'éveil en traduisant sur les bancs de l'école le Plutus d'Aristo --
phane. Les destinées de la tragédie française étant étroitement
liées à celles de la tragédie classique, l'apparition de la Cléopâtre
est une date dans l'histoire du drame. Il ne faut pas demander ce
que fut ce premier essai. La seule gloire que revendiquait l'auteur
était celle de copier le plus fidèlement possible ses modèles. Ce
n'était donc qu'un mécanisme agréable aux savants, mais incapable
d'intéresser la foule ; car il y manquait ce qui fait la vie : les mou-
vements de l'âme , le jeu des passions. Le lyrisme caractérise à ce
point l'époque de Ronsard, que les chœurs sont la partie vitale de
ces imitations grossières. Les lois sévères des unités résultaient
de la présence continuelle du chœur sur la scène. La langue en-
core incertaine traduisait mal la gravité antique ; mais les hommes
initiés à l'étude des anciens y rafraîchissaient leur mémoire sous
la magie des souvenirs. La Cléopâtre obtint un succès de collége
comme la Didon du même auteur. Après la représentation de
cette dernière tragédie , les érudits firent à Jodelle une ovation
dithyrambique. Un bouc couronné de lierre fut immolé dans un
banquet joyeux , pour que rien ne manquât à cette résurrection
de la tragédie grecque.
Garnier, continuateur de Jodelle, marcha dans la même voie ,
sans s'affranchir du joug de l'imitation. Il y a progrès cependant ,
non dans la conduite de l'action , mais dans le style plus noble et
plus correct , et dans la recherche d'idées philosophiques appli-
cables à la situation sociale.
C'est la tragédie latine, la tragédie de Sénèque que Garnier
prit pour modèle , par conformité de caractère et par analogie de
sujets avec les événements contemporains. Les guerres civiles de
Rome lui fournissaient des allusions aux guerres religieuses qui
ensanglantèrent la France sous les règnes de Charles IX et de
Henri III. Ce système d'allusions est un puissant moyen d'action
sur les masses ; et si la tragédie classique avait pu dès ce temps
( 519 )
devenir populaire , Garnier eût rendu de grands services à son
pays en inspirant une légitime horreur pour ces luttes fratricides
aussi odieuses à la nature qu'elles sont coupables devant Dieu.
4 Garnier introduisit sur la scène française une nouveauté qui
allait transformer le drame : il supprima dans la tragédie de Bra-
damante les chants du chœur qui faisaient partie intégrante du
système théâtral des anciens .
Une autre innovation qui fait le plus grand honneur à Garnier,
c'est la mise en œuvre d'un sujet biblique : la Juive. Voilà une
entreprise hardie dans ce siècle de pédantisme , où rien ne pa-
raissait beau que ce qui n'était pas français. La Cléopâtre n'était
qu'un pastiche ; le symptôme seul avait une valeur significative :
l'esprit français voulait se discipliner. Mais la pensée créatrice qui
s'inspire de ses propres croyances n'était pas dans cette servilité
timide qui abâtardit le génie.
La première tragédie dont la France ait sujet d'être fière est la
Juive de Robert Garnier, parce qu'elle se rattache aux traditions
chrétiennes. Ce n'est pas qu'on puisse considérer cette pièce
comme un chef-d'œuvre ; les temps ne sont pas mûrs encore pour
la scène française. Cependant si l'on considère la Cléopâtre comme le
point de départ du drame classique en France , la représentation
de la Juive est une date bien plus importante dans l'histoire de la
tragédie. Les contemporains en ont jugé autrement, grâce au sot
orgueil d'une érudition qui sacrifiait l'esprit moderne au culte de
l'antiquité. Pour nous qui avons l'expérience des siècles , nous re-
connaissons que la poésie ne peut vivre qu'à la condition de se
conformer aux mœurs et aux croyances des peuples. Dérober aux
anciens leurs secrets dans l'art de la composition et du style, puis
recomposer l'image de l'humanité en empruntant à leurs œuvres
ce qui est de l'homme , et leur laissant ce qui n'est que grec ou
romain, voilà la seule imitation féconde ; mais rétablir en littéra-
ture l'esprit du paganisme au sein des sociétés chrétiennes , c'est
le plus plat des anachronismes et le principe le plus antipoétique
qu'on ait imaginé. Nous en reparlerons. Constatons , en atten-
dant, que les tragiques français ne devront leurs chefs-d'œuvre
qu'à l'esprit chrétien , parce que là seulement ils trouveront l'ori
( 520 )
ginalité. Garnier s'est surpassé dans la Juive , Du Ryer dans Saül ,
Corneille dans Polyeucte , Racine dans Esther et Athalie , Voltaire
dans Zaïre. Ces titres sont toute une révélation ; mais ne devançons
pas les siècles , et achevons de tracer la physionomie du drame ,
à l'époque de la renaissance.
Après Garnier, le théâtre ressentit le contre-coup des discordes
civiles , et la tragédie, comme une bacchante échevelée , vociféra
les cris de mort qui retentissaient dans la rue. Ces drames étaient
des pamphlets politiques destinés à fanatiser la foule par le spec-
tacle des supplices , tels que ceux de Coligny, de Guise , de Marie
Stuart. Henri III était voué à l'exécration publique , et signalé
ainsi au poignard régicide. La réforme eut aussi ses drames assai-
sonnés de sanglantes invectives à l'adresse de la cour de Rome et
de la Ligue. C'était un feu roulant d'injures et de diatribes , où les
passions de la place publique étaient transportées sur la scène.
Dans un semblable désordre , que devenait la règle ? L'art pou-
vait-il être respecté quand la réalité l'écrasait de tout son poids ?
Si la passion avait fait un instant place à la réflexion , n'aurait-on
pas compris dès ce moment qu'un théâtre national doit se créer
ses règles à lui - même , en conformité avec ses mœurs et ses
idées , et que le costume dramatique des anciens n'est pas fait
pour les modernes ? Mais non , l'étoffe de la tragédie avait été
taillée par l'école de Ronsard sur le patron des Grecs , et les mala-
droits imitateurs de Garnier jetèrent le seizième siècle au milieu
des chœurs qui perpétuaient le souvenir de l'antique dithyrambe.
La choristique se maintint jusqu'au commencement du dix-sep-
tième siècle , où Claude Billard mit en scène la Mort de Henri IV
avec des chœurs de maréchaux et d'officiers du parlement.
Quand le règne de Henri IV rétablit l'ordre , la confiance et la
paix , le drame , renonçant à la vie réelle qui n'offrait plus d'ali-
ments tragiques, sembla se détacher du système introduit par Jo-
delle. Dès lors , navire sans boussole , il vogua dans toutes les
eaux , revint sur ses pas et parcourut tour à tour, au gré des vents
qui soufflaient dans ses voiles , des régions encore inexplorées. On
vit renaître , sous forme de tragédie , les mystères du moyen âge.
De tous ces drames religieux le seul qui mérite d'être cité est le
( 521 )
Sacrifice d'Abraham de Théodore de Bèze , un des chefs du pro-
testantisme français ; mais , quelle que soit l'énergie de cette con-
ception , où le sombre roi des enfers apparaît déjà sous des traits
miltoniens , c'est moins un drame qu'un dialogue tragique.
A côté de ces essais de théâtre religieux, de nouvelles formes se
produisirent sous la double influence de l'Italie et de l'Espagne.
Le contact des peuples , en accroissant les lumières , accélère la
marche de la civilisation. Philippe II s'était abusé dans són espoir
de subjuguer la France pour en faire un des fleurons de sa cou-
ronne ; ses soldats avaient reculé devant le Béarnais ; mais en
s'éloignant , ils avaient laissé derrière cux la forte trace de leurs
pas. L'esprit français avait reçu l'empreinte de l'imagination cas-
tillane ; en sorte que , vaincue dans le domaine de la politique ,
l'Espagne triompha sur le terrain de la littérature. Noble conquête
qui , pour les deux peuples , valait mieux que celle des armes , car
elle enrichissait l'un en grandissant l'autre. Les deux races se ten-
daient la main par-dessus les Pyrénées. C'est de cette union féconde
que naîtra plus tard le génie du grand Corneille , mais, hélas ! gar-
rotté dans les chaînes du drame antique. Que n'a-t-il été donné à
Corneille de se lever dans sa gloire, comme Lope de Véga , Cal-
déron et Shakespeare , à cette heure propice où le génie n'avait
plus d'entrave; où se rencontraient tous les systèmes; où tous les
éléments dramatiques fermentaient comme le métal en fusion ,
attendant le moule pour y couler la statue !
C'était le moment d'établir un théâtre national exploitant les
événements de l'histoire et les grandes fictions de la chevalerie ;
mais la France qui, pour construire l'édifice, avait besoin d'un
architecte , ne trouva qu'un manœuvre. Alexandre Hardi, pen-
dant trente ans , alimenta la scène , et ne réussit pas à faire un
chef-d'œuvre. Égal en fécondité à Lope de Véga, il se souciait peu
de la perfection , pourvu qu'il excitât la curiosité publique. C'était
un spéculateur : que n'est-il né au dix-neuvième siècle ! il eût
vendu mieux encore sa marchandise. Le public d'alors était aussi
peu difficile que le public d'aujourd'hui. Il demandait au poëte
dramatique des distractions et des émotions et faisait bon marché
du reste. Aussi était-il servi à souhait. L'immoralité la plus ré
( 522 )
voltante , les plus monstrueuses horreurs s'étalaient impunément
sur la scène. Le répertoire de Hardi appartenait pour le fond soit
à l'antiquité , soit à l'Espagne ou à l'Italie. Le poëte n'avait donc
aucun mérite d'invention. Quant à l'art de la composition et du
style que pouvait-il être , alors que l'artisan fabriquait ses drames
en quelques jours , que dis -je ? quelquefois même en quelques
heures , selon les besoins du moment et les nécessités de la vie?
Quoi qu'il en soit, c'était un habile ou plutôt un adroit arrangeur,
qui possédait l'entente scénique et savait amener une situation
saisissante , un coup de théâtre , un mot à effet. Chez lui c'est
affaire de métier. Cela ne grandit pas le poëte d'une coudée. Néan-
moins , en imitant l'Espagne plutôt que l'Italie, il donne à ses
pièces une teinte énergique et atteint parfois la grandeur. Il a , au
milieu d'incorrections sans nombre , des vers d'une facture déjà
toute cornélienne; mais , faute de travail et de génie , il ne se sou-
tient pas. Le plus souvent il n'évite la vulgarité que pour tomber
dans l'emphase. Malgré tous ces défauts , on peut le dire , le drame
a fait un grand pas. Il est sorti de la servilité classique du système
de Jodelle et de Garnier, pour suivre les traces de l'Espagne. La
tragédie , il est vrai , reste dans l'ornière antique avec la loi des
unités ; mais les chœurs ont disparu pour élargir la sphère de
l'action. Dans la tragi-comédie , mélange de sérieux et de bouffon ,
comme la tragédie bourgeoise , les sujets sont modernes ; les inci-
dents s'y multiplient; l'espace et le temps n'ont plus de limites
déterminées . Mais tout cela marche au hasard et n'a d'autre but
que de varier le spectacle. Cervantes et Lope de Véga sont mis au
pillage et traduits sans discernement. La pastorale ne diffère de la
tragi-comédie que par les mœurs arcadiennes et l'introduction des
divinités champêtres , à l'instar de l'Italie. Sous ces trois formes
dramatiques , Hardi a composé , au témoignage de Scudéri , son ad-
mirateur, huit cents pièces, dont quarante et une seulement ont
été imprimées. Marianne , où les beautés du moins sont plus sail-
lantes que les défauts, est déjà, pour le fond comme pour la forme,
la pierre d'attente du grand Corneille.
La comédie , si conforme au caractère jovial et satirique de l'es-
prit français , fut supérieure à la tragédie au seizième siècle. La
( 523 )
raison en est simple : la comédie ne peut s'inspirer que des mœurs
présentes; de là son empire sur la foule. Si les érudits avaient
prétendu suivre pas à pas Plaute et Térence , ils auraient révolté
le bon sens public et fait rejaillir sur eux ce ridicule d'emprunt
sans application à la société moderne.
La comédie, en se régularisant, ne renonça pas aux farces'du
moyen âge , dont le succès de fou rire avait le don d'attirer les
masses . Les traditions de l'esprit gaulois, fécond en traits piquants
de spirituelle malice contre les moines et les maris , étaient ex-
ploitées dans des intrigues bouffonnes dont la bourgeoisie faisait
les frais. Quant aux événements publics , ils étaient trop sérieux
pour donner matière à des plaisanteries de théâtre. En l'absence
d'une société formée et de caractères livrés à eux-mêmes , le cadre
de ces pièces était assez uniforme. Jodelle avait composé sur le
modèle antique une comédie pleine de gravelures , intitulée la
Rencontre. Les auteurs en renom , Jean de La Taille et Larivey ,
imitèrent la comédie italienne qui , sous la plume de Bibbiena et
de Machiavel , avait du moins le mérite d'être moderne et de
fournir des canevas ingénieux et des types plaisants. Mais la
licence du théâtre italien entraîna les comiques français dans une
immoralité trop indigne de la poésie. A part la vivacité du dia-
logue et les joyeuses saillies de l'esprit qui , dans les comédies en
prose de Larivey , ce précurseur de Molière , éclataient avec une
verve si pétillante , tout est malsain dans la comédie du seizième
siècle. Le langage de la plaisanterie était français du moins : c'est
un mérite dont il faut tenir compte dans un temps où l'érudition
défigurait si étrangement la langue et l'esprit français.

Dubartas . Il eût fallu le bon sens et la verve d'Aristophane


pour ramener la poésie sérieuse au culte des traditions nationales .
On n'aurait pas vu la province exagérer encore les écarts de la
Pléiade en accumulant dans un chaos scientifique la mythologie
païenne et les souvenirs du christianisme. N'est-il pas déplorable
qu'une imagination aussi riche et une aussi grande âme que Du-
bartas se soit usée à enfanter cet immense tohu-bohu cosmogo-
nique de la création du monde , où toutes les transformations du
( 524 )
globe et les forces de la nature, les êtres et les éléments qui com-
posent l'univers sont exposés et décrits selon Hésiode , Ovide et
Moïse , avec un incroyable fatras pédantesque , dans un langage
emphatique et barbare , dont rien ne peut donner l'idée. Et voilà
un poëme qui , en dix ans , obtint trente éditions et fut traduit
dans toute l'Europe comme un prodige. C'était un prodige , en
effet , mais un prodige d'extravagance.

Un autre écrivain de province dont l'âme fut dévastée par les


passions du temps , Agrippa d'Aubigné , fit éclater , du sein des
nuages de sa langue inégale , abrupte, vigoureuse , les éclairs et
la foudre de l'indignation. Il s'est inspiré de Ronsard , de l'étude
des anciens , des romans allégoriques et de la Bible. Protestant
fanatique , il a voué une haine implacable au catholicisme, mal-
heureusement aussi violent que ses adversaires. La colère est la
muse de cet autre Juvénal. Sous le nom de Tragiques , il composa
une satire politique et religieuse, bizarre assemblage d'éléments
mythologiques et théologiques où règne une étrange confusion. La
passion du sectaire et le courage du soldat impriment à sa parole
je ne sais quelle sauvage énergie qui le font voir à chaque vers le
glaive à la main , la menace à la bouche et les pieds dans le sang.
Il y a progrès néanmoins chez ce poëte qui n'écrit pas pour
montrer son habileté à parcourir le clavier du style. La pensée et
le sentiment qui jaillissent à flots pressés de son âme ardente se
creusent un lit profond où les mots bouillonnent et débordent
sous l'assaut des idées. On sent que l'alliance du fond et de la
forme , loi suprême de l'art littéraire , est sur le point de s'accom--
plir. La langue est encore inculte , mais sous cette rude écorce
circule une séve puissante qui répand la vie dans cette produc-
tion née au milieu des orages d'un siècle égaré.
( 325 )

CHAPITRE IV.

RÈGNE DE HENRI IV.

La Satire Menippée. - Regnier . - Malherbe.

Les luttes politiques et religieuses vont se calmer. Tout va ren-


trer dans l'ordre . L'unité française sera constituée et la société
civile organisée par le triomphe de la monarchie. Ce résultat fut
l'ouvrage de Henri IV. La conversion de ce roi sympathique aux
huguenots fut-clle sincère ? Nous l'ignorons. Dieu seul sait lire au
fond des cœurs. Mais si les apparences ne sont pas trompeuses ,
Henri IV qui , par une double apostasie , avait déjà renoncé au
protestantisme pour s'y jeter de nouveau , quand le triomphe de
son parti lui paraissait assuré, ne se convertit définitivement au
catholicisme que dans l'intérêt de son ambition. Le clergé était
d'ailleurs pour le trône un meilleur appui que le parti réformiste ,
qui avait recruté dans son sein la noblesse féodale. Quoi qu'il en
soit , au point de vue social , sa conduite était le seul dénoûment
possible d'une crise qui menaçait de diviser le pays au profit de
l'Espagne. L'instinct national sentit le piége et précipita la France
dans les bras de Henri IV, prince digne d'ailleurs, à tous égards ,
de l'amour des Français par sa bonté , sa générosité , sa clémence.
C'est une chose triste à dire , mais dans un temps où le fana-
tisme armait , au nom des croyances , le bras des assassins , la tié-
deur religieuse de Henri IV fut utile à la France en inspirant cette
haute tolérance qui devait amener la pacification des partis et
consacrer la liberté de conscience par la proclamation de l'édit de
Nantes , sans lequel on ne pouvait apaiser les guerres civiles.
La littérature , comprenant avec un bon sens admirable com-
bien le règne de Henri IV était nécessaire à la civilisation intel-
lectuelle , aussi bien qu'à la prospérité publique , lui aplanit les
( 526 )
voies du trône par la Satire Ménippée. Cette œuvre originale est le
pendant littéraire des batailles d'Arques et d'Ivry, où les ligueurs
avaient succombé sous la vaillance du Béarnais. La Ligue pou -
vait encore relever la tête ; le ridicule et l'horreur l'anéantirent à
jamais.
Faut-il voir une œuvre de justice dans cette exécution satirique ?
C'est demander si la satire , éclose au feu des discordes civiles ,
peut jamais s'élever au-dessus de la sphère des partis. La pensée
inspiratrice de la Ligue était assurément grande : c'était l'effort
suprême du moyen âge catholique , cherchant à maintenir intacte
l'unité de l'Église, base du droit public dans les temps barbares.
La satire ne pouvait s'inspirer de ce but sublime. Elle ne vit que
les passions en jeu : le crime , l'assassinat au service de la plus
noble des causes ; la férocité des Seize ; les intrigues mesquines ;
les vices ; l'ambition des Guises et de Philippe II , qui poussaient
la France aux abîmes. Le droit national se substituait au droit
européen. L'Église , au point de vue politique , perdait un pouvoir
que ne lui avait pas donné l'Évangile , mais seulement le consen-
tement des peuples. Une fois que cette tutelle bienfaisante était
rejetée par les puissances temporelles et ne pouvait se rétablir
momentanément que par l'effusion du sang humain , il fallait re-
noncer , dans l'intérêt des croyances ébranlées , à une autorité qui
était devenue un brandon de discorde. Les passions déchaînées
ayant étouffé la voix du bon sens sous des déclamations furi-
bondes , le parti politique , qui avait pour lui le cœur de la nation
avide de sécurité et de repos , s'appliqua à dévoiler habilement
les faiblesses , les petitesses et les crimes cachés sous le masque
de la religion .
Les auteurs de la Ménippée appartenaient à la classe moyenne.
C'étaient sept bourgeois , joyeux compères qui , pour mettre leur
verve en commun , se réunissaient, dit- on , dans la chambre même
où plus tard Boileau vit le jour. La nature et la composition du
pamphlet sont assez indiquées par le titre même qui rappelle le
nom du philosophe cynique , Ménippe , impitoyable railleur , au-
quel on attribue des satires mélangées de prose et de vers. Cinq
prosateurs , ayant à leur tête le chanoine Pierre Leroy et le cé
( 527 )
lèbre Pithou , apportaient, chacun, leur contingent d'esprit dans
cette production singulière, qui reflète le désordre des passions du
jour et ne vise pas à l'unité littéraire , perfection à laquelle le
peuple est peu sensible. Le cadre n'était rien, le portrait était
tout. Deux poëtes , Passerat et Durant, fournissaient les vers qui
variaient agréablement le tissu de la satire. Les plaisanteries ra-
belaisiennes et les souvenirs de l'antiquité se mêlaient aux cita-
tions théologiques. Une drogue de charlatan, du nom de Catho-
licon , était débitée comme un spécifique unique , rendant les
hommes capables de toutes les ruses et de toutes les perfidies.
Mais la partie capitale de l'œuvre est la réunion des états géné-
raux de la Ligue, où les principaux chefs , dans les discours qu'ils
prononcent , viennent révéler eux-mêmes les mobiles secrets de
leurs actions. Rien de plus ingénieux et de plus finement ironique.
Mais quand le député du tiers état se lève à son tour, ce n'est
plus le génie burlesque , c'est le génic de l'éloquence qui parle par
sa bouche. La langue française reçut alors pour la première fois
cette noblesse , cette fermeté, cette pureté de style en harmonie
avec la pensée qui composeront la physionomie de la littérature
du grand siècle.
L'appel fait au bon sens public fut entendu. Le peuple , à qui
échappe les grands desseins et qui ne juge que par les apparences ,
fut frappé du portrait qu'on lui fit de ces hommes qui compro-
mettaient la nation , et la cause de Henri IV fut gagnée. C'est sous
le règne du plus populaire des rois que se consomma cette al-
liance du peuple et de la monarchie, qui formera le caractère na-
tional de la société française.
Aux troubles et aux discordes civiles succède la paix , et avec
elle l'unité , l'ordre , la discipline , l'autorité. Nous verrons ces
mêmes caractères se refléter dans la littérature.
Déjà Regnier 4 , dans la satire , retrouve , par l'instinct du gé-
4 On fait erreur quand on dit que Regnier est le premier en France qui ait
réussi dans la satire : indépendamment de Ronsard et de Du Bellay, qui s'y sont
exercés avec talent, indépendamment des auteurs de la Satire Ménippée ,
parmi lesquels s'est rangé Jean de La Taille , en y ajoutant ce piquant appen-
dice des Singerics de la Ligue , il faut compter au nombre des prédécesseurs
( 528 )
nie , le bon sens et l'esprit gaulois relevés par l'énergie antique.
L'enfant espiègle de la Gaule , sans perdre sa vivacité, est devenu
robuste , en s'assimilant la forte nourriture des anciens. Voyez
comme la nature vient en aide au génie : Regnier prétendait faire
revivre Ronsard et continuer Desportes , son oncle; et il créa en
réalité une langue nouvelle pleine de sens , d'originalité , de pré-
cision , de vigueur. Son imitation d'Horace et des poëtes italiens
est tellement naturelle et libre, qu'il semble tout tirer de son
propre fonds. C'est que Regnier a le bon esprit de s'inspirer des
mœurs de son siècle, et qu'en peignant les ridicules et les vices de
ses contemporains, il saisit les travers de l'humanité telle qu'elle
est dans tous les temps. Par là il a mérité d'être considéré comme
le créateur de la satire française dans sa forme littéraire. Il n'a
encore qu'à un faible degré la régularité , l'ordre , la discipline ,
qualités d'art et non de génie. Tout jaillit de source dans les sa-
tires de Regnier ; rien n'y sent l'effort. Son inspiration est non-
chalante , libre, irrégulière comme sa vie. Pourquoi faut-il que la
vertu s'allie si rarement au talent ? Personne , en lisant ce poëte ,
ne soupçonnerait qu'il a porté un habit de chanoine. Sous le rap-
port moral , c'est le Rabelais de la satire , comme il en est le Mon-
taigne sous le rapport littéraire. Il n'a pas plus de souci de la
pudeur que de la règle ; sa muse hante les mauvais lieux. L'é-
poque où il vivait semblait avoir perdu les traditions de la galan-
terie chevaleresque qui était excessive , mais qui voilait du moins
sous un vernis d'élégance la nudité du vice. IHenri IV , avec ses
instincts grossiers , affichait , dans son langage comme dans ses
mœurs , une impudeur, une liberté cynique , une franchise solda-
tesque dont la littérature ne pouvait pas manquer de se ressentir.
Aussi ne doit-on pas demander à Regnier de profondes maximes ,
des vues philosophiques destinées à servir d'enseignement à l'hu

de Regnier un des disciples de Ronsard , qui fut avec Du Bellay le législateur


de cette école , Vauquelin de la Fresnaic , auteur d'un Art poétique auquel
Boileau a fait plus d'un emprunt. Vauquelin qui , dans sa jeunesse , avait cul-
tivé le lyrisme et la pastorale , se livra à la poésie satirique dans sa vieillesse ,
et , contrairement à Boileau , il ne se ressent pas des glaces de l'àge : ses sa-
tires ont beaucoup d'énergie.
( 529 )
manité. C'est pour épancher sa joyeuse humeur qu'il écrit. Il tient
d'Horace par son aimable enjouement, sa finesse et sa fraîcheur
d'imagination , comme il tient de Juvénal par sa brûlante énergie.
S'il avait plus de discipline et de culture , il serait supérieur à Boi-
leau , qui n'était pas aussi heureusement doué que lui.
Avec Regnier finit le seizième siècle.
Malherbe apparaît sur le seuil du grand siècle pour fixer défini-
tivement le caractère et les lois du langage et de la prosodie. Les
grands principes qui présidèrent à la réforme de Malherbe étaient
précisément ceux qui formaient la base de la société civile et poli-
tique..
La France avait secoué lejoug de l'étranger pour conquérir les
bienfaits de la civilisation parle développement régulier des forces
nationales. Malherbe répudia l'imitation des formes étrangères ,
grecques , latines , italiennes , consacrées par l'école de Ronsard.
La France venait de créer l'unité nationale par le triomphe de
la monarchie sur le régime théocratique et féodal. Malherbe créa
l'unité du langage en prenant pour modèle la langue même du
peuple de Paris , comprise de toutes les classes de la société. Ainsi
disparaissaient les patois provinciaux, qui troublaient la pureté du
langage comme la féodalité entravait l'autorité royale.
La France , longtemps bouleversée par les luttes des partis , éta-
blit l'ordre et la discipline dans les rouages de l'État; Malherbe
rétablit l'ordre dans le mécanisme du langage, où régnait la con-
fusion , et soumit à une sévère discipline la versification française.
Voilà comment la pensée de Malherbe , en poésie , répondait à
celle de Henri IV en politique.
Mais le caractère personnel du réformateur était éminemment
propre à cette œuvre réparatrice. Malherbe avait plus de quarante
ans quand il arbora le drapeau de la réforme littéraire. A cet age ,
l'homme a dépouillé les illusions de la jeunesse , acquis l'expé-
rience de la vie et subordonné à la raison toutes ses facultés . Le
goût , cette suprême convenance des choses de l'esprit , qui naît
d'un sentiment inné de la perfection de l'art en rapport avec le
génie des peuples, et de la réflexion appliquée aux détails des
œuvres littéraires , était le sens particulier de cet homme supé
34
( 330 )
rieur. Inflexible dans ses jugements, il résolut d'épurer la langue
si maltraitée par
pa la Pléiade. Pour atteindre son but, il attaqua de
front les poëtes à la mode et mit la sape à l'édifice encore debout ,
mais déjà chancelant , de Ronsard et de Desportes. Il savait que
l'homme ne crée pas les langues et qu'il faut , pour être compris
de tous , se servir du langage de tous ; il fit donc la guerre au pé-
dantisme, qui prétendait calquer le français sur les idiomes grec
et latin, et aux fictions antiques, nées de la mythologie, mais nulle-
ment appropriées à l'esprit français. Puis il s'en prit courageuse-
ment au pétrarquisme, qui affadissait la langue et faisait dégénérer
le sentiment en mignardises. Ces défauts peu sensibles aux esprits
vulgaires captivés par le faux éclat d'un style raffiné, ces défauts
qu'il connaissait pour les avoir pratiqués dans les Larmes de saint
Pierre , Malherbe les fit saillir avec une impitoyable rigueur de
critique et mérita d'être appelé par les partisans de Ronsard le
tyran des mots et des syllabes. Le poëte normand n'a pas cherché
à élargir la sphère de l'art : l'invention n'était pas le but de sa
réforme. Tous les éléments du langage existaient. On pouvait
trouver même dans Ronsard, d'Aubigné , Desportes , Bertaut , Re-
gnier et la Satire Ménippée, le fond de la langue poétique. L'an-
cienne école ne péchait que par exubérance et par l'abus de ses
richesses . L'arbre était plein de séve ; mais il fallait élaguer les
branches inutiles pour renouveler son feuillage et lui faire porter
des fruits mûrs . Ce qui manquait ce n'était pas le talent, c'était le
goût, cette boussole du génie. Le réformateur devait donc pro-
céder par négation, pour faire distinguer le bon or du faux, en le
dégageant de tout alliage , en le dépouillant de toutes les scories
de l'imitation.
Mais deux objections se présentent d'abord : Malherbe a-t-il re-
noncé aux bénéfices de la renaissance , en répudiant ainsi l'esprit
et les formes de l'antiquité? Ensuite , comment entend-il la poésie ,
lui qui rejette la fiction ?
Le réformateur avait l'esprit trop fortement trempé, il aimait
trop la discipline pour ne pas goûter les chefs-d'œuvre de l'anti-
quité classique. Horace était pour lui ce qu'Homère était pour
Alexandre : il appelait le lyrique romain son bréviaire. Par un
travers commun à son époque , il avait aussi une prédilection mar-
( 531 )
quée pour Sénèque , sans doute à cause de la vigueur et de la con-
cision de ses sentences. Mais il sentait que pour lutter avec les
anciens , il fallait rester français , puiser à pleines mains dans le
trésor des idées humaines amassé par cux , et ne leur dérober que
les secrets du style noble et soutenu , par l'analogie non du lan-
gage , mais des images , des sentiments et des pensées. Les imita-
teurs de l'école de Ronsard avaient calqué le vase de la pensée
moderne sur le vase antique et y avaient versé la liqueur grecque
et latine. Malherbe brisa la contrefaçon et y substitua le vase et la
liqueur modernes ; et , pour les rendre impérissables , il apprit
à chauffer le vase au feu de l'antiquité , à reprendre aux anciens
la liqueur humaine et à donner, par les procédés de l'art , la force ,
la saveur et l'arome antiques au nouveau nectar qui devait im-
mortaliser la pensée française.
Si Malherbe préférait les Latins aux Grecs , c'est parce que Ron-
sard avait abusé de Pindare , le moins français des poëtes , ensuite
parce que le français présente plus d'analogie avec le latin , enfin
parce que la gravité mâle et austère de Malherbe avait plus de
conformité avec la langue d'Horace et de Sénèque.
Parmi les qualités des anciens , une seule n'était pas estimée
par Malherbe à sa juste valeur : le génie de la fiction. Il l'enten-
dait sans doute du merveilleux, et en cela il est assez d'accord
avec l'esprit français , qui n'aime pas la grande imagination , et qui
par là se condamne à n'avoir pas d'épopée. Mais repousser tout ce
qui n'est pas réalité choisie , c'est côtoyer le réalisme , effacer d'un
trait de plume la fable et le drame, et, s'il fallait pousser à ses
dernières conséquences la rigueur logique d'un tel système, il fau-
drait nier jusqu'au style figuré. Que resterait-il alors ? La prose ,
et encore la prose banale. C'est malheureusement là la tendance
de certains critiques français qui, non contents de bannir, autant
qu'ils le peuvent, le style figuré de la prose - exigence contre
laquelle se révolte le langage vulgaire lui - même voudraient

réduire la poésie à l'analyse philosophique des idées et des pas-


sions ; ce qui , pour toutes les autres nations , est le dernier signe
de la décadence poétique.
Il ne faut pas d'ailleurs attacher grande importance aux idées
( 552 )
de Malherbe sur le fond même de l'art. Son esthétique est faible ,
sa réforme ne porte que sur les lois du langage et de la versifica-
tion. « Le mérite propre , la gloire immortelle de notre poëte , dit
avec raison M. Sainte-Beuve , c'est d'avoir eu le premier en France
le sentiment et la théorie du style en poésie ; d'avoir compris que
le choix des termes et des pensées est , sinon le principe , du moins
la condition de toute véritable éloquence , et que la disposition
heureuse des choses et des mots l'emporte le plus souvent sur les
mots et les choses mêmes 4. » C'est la pensée de Boileau : Mal-
herbe

D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir.

Le plus grand service qu'il ait rendu à la littérature , après


l'épuration de la langue , c'est d'avoir entouré le mécanisme des
vers de difficultés qui défendent l'accès de l'art à la médiocrité , et
mettent le génie en garde contre les tentations de la paresse et de
la vanité. Plus le mécanisme est difficile, plus la pensée reçoit de
relief en triomphant des obstacles . C'est d'ailleurs le seul moyen
de produire en France des œuvres durables , c'est-à-dire de se
prémunir contre les écarts de l'imagination , en restant dans les
limites du bon sens. Ces lois sévères , qui vont créer une poésie si
sage et si élevée , ne compriment pas même l'essor du génie. Les
chefs-d'œuvre lyriques de Lamartine et de Victor Hugo lui-même
ont prouvé de nos jours que cette étroite prison , comme l'appelle
Boileau , n'ôte rien à la liberté du poëte , et laisse planer la pensée
'sur les ailes de l'enthousiasme jusque dans les régions les plus éle-
vées de l'idéal religieux et pindarique. Ne nous révoltons donc pas
contre la prosodie de Malherbe. Que resterait-il à une poésie sans
mètre et presque sans accent , s'il était permis d'enfrcindre à tout
propos les règles de l'hémistiche et de la rime, et d'admettre sans
discernement l'élision , l'enjambement, l'hiatus ? Ne l'oublions pas ,
le talent ne peut se passer de la règle, et quand le génie s'y sent à
l'étroit , il la dépasse et recule les limites de l'art. « Heureux ,
s'écrie M. Nisard, heureux qui a l'œil assez sûr pour voir à quelle

1 Tableau de la poésie française au seizième siècle.


( 535 )
hauteur Malherbe a suspendu la plume du poëte , et qui résiste à
l'aller prendre témérairement , au risque des misères attachées aux
entreprises vaines ou aux succès qui ne doivent pas durer 4. »
Ce n'était pas assez d'avoir donné le précepte, il fallait en mon-
trer l'application. Et l'on vit - que ne peut l'homme quand il veut!
- l'étonnant spectacle d'un grammairien devenu grand poëte par
l'énergie de sa volonté. Rien dans sa nature n'était poétique. Dur ,
sévère, maussade, on chercherait vainement dans sa vie la moindre
étincelle de ce feu sacré qui consume les poëtes. Nul parmi les
auteurs en renom ne paraît moins fait pour parler la langue des
dieux , si l'on en excepte Boileau peut-être. Comme ce dernier , il
ne savait s'enflammer que contre les mauvais ouvrages. L'enthou-
siasme n'habitait pas son âme. Et cependant, à quarante- cinq ans ,
il ose aborder l'ode qui ne vit que d'enthousiasme ; et il y réussit,
alors que Boileau ne sait y trouver que sa docte ivresse ! N'est-ce
pas un curieux phénomène dans l'histoire de la poésie?
Ce n'est pas par instinct que Malherbe choisit lelyrisme. Aucun
genre poétique ne convenait à ses facultés , si ce n'est la satire lit-
téraire dont il s'abstint, et l'épigramme où il eut quelque succès.
S'il cultiva la poésie lyrique, c'est qu'il comprit que le plus litté-
raire des genres, comme l'appelle avec raison M. Nisard, exigeait
une grande perfection de détails , et pouvait ainsi , dans un cadre
étroit, appeler l'attention sur les qualités du style. Il ne faut pas
demander à Malherbe d'éblouir l'imagination , lui qui écarte la
fiction comme une illusion trompeuse. Il fait des vers beaux
comme de la prose , c'est - à- dire timides , sages , raisonnables.
Rien d'aussi antipindarique que cette muse pédestre. Mais il
travailla avec tant de courage et d'opiniàtreté que l'inspiration
répondit souvent à ses efforts. Quand il se sentait impuissant à
lutter contre la sécheresse de sa nature , il déposait la plume et
attendait l'inspiration. On lui attribue un mot sacrilége : un poëte
n'est pas plus utile à l'État qu'un joueur de quilles. Peut-être
n'avait-il pas en effet conscience de la mission civilisatrice de l'art ;
mais on aurait tort de croire qu'il s'en fit un jeu. Malherbe n'é-

▲ Histoire de la littérature française .


( 554 )
crivait pas pour ne rien dire. Aussi son style fut toujours en
harmonie avec la pensée. Le mérite poétique de ses vers est la
noblesse , la gravité, l'élévation des idées et des sentiments qui se
ressentent de la fierté et de l'orgueil de sa race aristocratique.
Mais ce qui est plus surprenant, c'est qu'il atteint parfois la grâce
à force de naturel , comme il atteint le naturel à force de travail .
Son style fut måle , digne , ferme , soutenu, clair , précis , pur ,
correct, harmonieux. Telles sont les qualités de la langue qu'il
offrit pour modèle au dix-septième siècle , et qui lui valurent le
titre de père de la poésie française.
L'art est créé ; le sol de la poésie a été assez remué pour re-
cueillir et faire fructifier la précieuse semence ; que l'atmosphère
sociale favorise l'épanouissement du génie , et les Corneille et les
Racine pourront enfanter leurs chefs-d'œuvre.

QUATRIÈME SECTION.
LE DIX- SEPTIÈME SIÈCLE .

Le grand siècle de la littérature française se divise en deux


parties. La première s'étend de la fin du règne de Henri IV jus-
qu'à la mort de Mazarin ; la seconde se résume dans le règne de
Louis XIV .
Nous aurons donc à examiner successivement les influences
sociales qui ont déterminé le caractère et les tendances de la
poésie dans les deux phases de civilisation du dix-septième siècle.
Influence du goût espagnol mêlé au goût italien; influence de
l'hôtel Rambouillet; influence de la noblesse ; influence de Riche-
lieu ; influence de l'Académie; influence de Mazarin ; influence de
la Fronde : voilà les différents éléments qui travaillèrent à la for
( 555 )
mation de la société française et par suite de la littérature qui en
est l'expression. Quant à la civilisation du règne de Louis XIV,
elle se résume dans sa personne , et nous pourrons , en faisant le
tableau de cette époque brillante , nous contenter d'inscrire au
frontispice du siècle d'or de la littérature : Influence de Louis XIV.
Au milieu de toutes ces influences, nous ne perdrons pas de vue
celles qui sont l'âme du siècle et la source de sa grandeur et de ses
perfections dans la double sphère de la civilisation et de l'art : la
religion , la philosophie et l'antiquité classique.

PREMIÈRE PÉRIODE.

CHAPITRE Ier.

INFLUENCE DE L'ESPAGNE ET DE L'ITALIE .

En vain, Malherbe , secondant la pensée de Henri IV, avait


cherché à rendre la France à elle - même , en secouant le joug
de l'étranger. Le goût de la nouveauté livra de nouveau l'esprit
français à la tyrannie de la mode. Les Espagnols , en quittant la
France , y avaient laissé leurs mœurs élégantes et raffinées. Henri IV
lui-même , dont la galanterie soldatesque était du moins un produit
naturel du sol français , prit , sur la fin de sa vie , le costume et les
allures castillanes. Antonio Pérez , ancien secrétaire de Philippe II,
fut chargé de son éducation : Henri IV étudia l'espagnol.
Après avoir parcouru toutes ses évolutions naturelles , par le
romancero du Cid , le roman chevaleresque, l'école classique lyrico-
idyllique et le drame , l'Espagne était entrée dans sa période de
décadence et se livrait sans frein à l'hyperbolisme alambiqué de
l'école de Gongora. Le cultorisme 1, importé en Italie par Marini , y
avait corrompu la poésie devenue un jeu d'imagination et d'esprit
1 Style des esprits cultivés , style soigné , estilo culto.
( 556 )
sans naturel et sans vérité. Sous la minorité de Louis XIII , Marie
de Médicis et son favori Concini attirèrent à la cour le poëte ita-
lien qui mêla ses concetti aux conceptos espagnols. De plus , An-
tonio Pérez , conduit en Angleterre par les événements , en avait
rapporté l'euphuïsme , tissu bizarre de subtilités hyperboliques
parfaitement en harmonie avec le goût espagnol. De sorte que
toute l'Europe, à l'exception de l'Allemagne , où les violentes dis-
cussions du protestantisme étouffaient la poésie , toute l'Europe
conspirait à altérer l'esprit français. Cependant trois bienfaits ré-
sultèrent de la triple influence de l'Espagne , de l'Italie et de l'An-
gleterre. Le premier, et le plus grand de tous , c'est d'avoir favorisé
l'essor de l'imagination française. Nous l'avons déjà observé, la
France est de toutes les nations modernes celle où la poésie
s'éloigne le plus de l'idéal des autres nations. Étudiez l'Orient ,
étudiez la Grèce et Rome , étudiez les peuples modernes , partout
vous trouverez la fiction considérée comme le vêtement idéal de
la poésie, l'anneau qui relie le ciel à la terre. En France , l'esprit va
droit au but et s'impatiente aisément des chemins détournés. La
France tient le sceptre de l'esprit , mais non pas celui de l'imagi-
nation. N'avons-nous pas vu Malherbe répudier la fiction et trouver
l'idéal de la poésie dans la prose ? C'est pourtant là le poëte que
les Français regardent comme le premier type de la poésie mo-
derne. Il fallait donc qu'un agent extérieur vînt donner l'éveil à
l'imagination française. Sous ce rapport , l'imitation étrangère fut
éminemment utile au dix-septième siècle. Les esprits médiocres y
perdirent toute originalité , mais les esprits supérieurs y trou-
vèrent la source fécondante du génie. Le second bienfait de l'imi-
tation étrangère fut de moderniserjusqu'à certain point une litté-
rature que la renaissance précipitait vers l'imitation de l'esprit et
des formes antiques. Nous aurons l'occasion de constater que la
tragédie française , sans l'influence de l'Espagne , allait s'éloigner
de plus en plus de l'esprit moderne , de l'esprit chevaleresque et
chrétien , pour se modeler sur l'antiquité classique.
Le troisième bienfait de la double influence du Midi et du Nord ,
c'est d'avoir imprimé à la littérature française ce caractère d'uni-
versalité qui devait la rendre européenne par l'assimilation des
( 557 )
éléments étrangers dans la mesure quo comporte l'esprit français ,
c'est-à-dire le bon sens , dont les traits généraux sont ceux de l'hu-
manité dans l'harmonie de toutes les facultés de l'âme. Voilà com-
ment le bien sort du mal dans l'humanité , par un dessein provi-
dentiel qui fait marcher le progrès vers l'unité sociale. Mais avant
de trouver son expression véritablement humaine, la poésie devait
se ressentir des vices de la décadence méridionale.

CHAPITRE II.

L'HÔTEL RAMBOUILLET .

L'influence étrangère se concentra dans un cercle célèbre : l'hôtel


Rambouillet, véritable académie de salon , qui devint le rendez-vous
des esprits cultivés , et où se fit l'éducation intellectuelle et sociale
du dix-septième siècle. En prononçant le nom de ce cénacle litté-
raire , bien des gens croient entendre vibrer à leurs oreilles le
sifflet de Molière. C'est un préjugé. Le grand comique n'a voué au
ridicule que l'exagération du bel esprit. Il n'a pas voulu ruiner
dans son institution même l'hôtel Rambouillet, dont la mission
civilisatrice était aussi nécessaire pour polir les mœurs que pour
épurer la langue et la dégager des naïvetés équivoques de l'esprit
gaulois. Dans la première moitié du dix-septième siècle , depuis la
fin du règne de Henri IV jusqu'à Richelieu surtout ,le cercle
Rambouillet fut le grand foyer de la civilisation française. Il servit
de refuge à la morale , et tout ce qui se fait dans l'intérêt de la
morale tourne au profit du langage et de la beauté littéraire.
D'un autre côté, ce brillant aréopage offrit aux écrivains un
public bienveillant, toujours disposé à accueillir leurs produc-
tions , pourvu que le langage n'eût rien de grossier ni de vulgaire,
et qu'il sentit le parfum de la bonne compagnie. Que serait de-
venue la littérature au milieu des sanglantes intrigues de la no-
blesse, sous la régence de Marie de Médicis, si elle n'avait pas
trouvé un asile contre l'indifférence de la cour, le mépris de la
( 538 )
politique et l'ignorance du peuple? L'absence d'encouragement ,
d'émulation , de savoir-vivre eût laissé végéter dans l'oubli les tra-
vaux de la pensée , et créé pour les écrivains une existence aussi
ignoble que misérable. Grâce à l'hôtel Rambouillet , la langue
cessa de s'encanailler, sans cesser d'être française. Ronsard put
ainsi donner la main à Malherbe, par-dessus la tête de l'antiquité.
Sous l'empire de la beauté , de l'esprit et de la décence , se déve-
loppa cet esprit de société inauguré dans la France moderne par
la cour de François Ier, mais arrêté par les discordes civiles du sei-
zième siècle. Ainsi fut créée la conversation française. Les femmes
seules , par la délicatesse et la grâce , qui est l'apanage de leur sexe ,
pouvaient donner le ton à la société moderne. Les trois reines du
cercle brillant de la rue Saint-Thomas du Louvre : Catherine de
Vivonne, marquise de Rambouillet , Julie Savelli, sa mère , et Julie
d'Angennes , sa fille, se transmirent l'héritage de la beauté unie à
l'esprit , et reçurent les hommages empressés des phénix du temps.
Là brillaient Voiture , l'idole et l'oracle des salons , homme d'es-
prit versé dans l'art des concetti , roturier qui sut s'ennoblir par
ses talents de société , écrivain ingénieux dont la grande habileté
fut de rester homme du monde sansjamais rien publier, et que Boi-
leau , par une étrange concession à la mode , mit en parallèle avec
Horace ; Benserade , poëte de ruelles et de cour, rival de Voiture
pour le charme , l'enjouement , les saillies , devenu célèbre par son
sonnet de Job , rival de celui de Voiture à Uranie et par ses ridi-
cules Métamorphoses d'Ovide en rondeaux ; Mainard et Racan , dis-
ciples de Malherbe : le premier, poëte lyrique assez pur, mais sans
énergie , épigrammatiste licencieux ; le second , poëte idyllique
qui eut le mérite de conserver, au milieu des salons , le sentiment
de la nature , l'amour de la campagne, muse semi-virgilienne qui
annonce Racine par la douce harmonie de ses vers ; Segrais , quel-
quefois naturel , plus souvent ingénieux et fardé dans ses poésies
bucoliques ; Malleville enfin , auteur de quelques sonnets aimables ,
parmi lesquels on remarque la Belle Matineuse 1. Les fleurs arti-

Je ne cite pas ici ces deux abbés galants auxquels la manie du bel esprit
fit une réputation éphémère qui s'évanouit à l'apparition de Boileau. Molière
( 539 )
ficielles de la galanterie poétique furent prodiguées , par ces beaux
esprits , à l'exemple de Marini , en compliments flatteurs, en billets
doucereux , en madrigaux quintessenciés. Des noms romanesques
remplacèrent les noms de baptême : c'est ainsi que Catherine
devint la grande Arthénice , anagramme dû - qui le croirait ! à
l'invention de Malherbe. On composa pour Julie d'Angennes deux
albums de fleurs peintes qu'on nomma la Guirlande de Julie , et
tous les poëtes à la mode, y compris Corneille lui-même ,firent
parler à ces fleurs le langage de la galanterie. Ce n'était là que les
feux follets de la littérature. Il était de bon ton , à l'hôtel Ram-
bouillet , de combler d'éloges tout ce qui s'éloignait du langage or-
dinaire. Les dames s'appelaient précieuses , et, pour leur plaire ,
il fallait être précieux. Cette recherche des tours extraordinaires
bannit peu à peu le naturel et la vérité de la conservation , et par
suite altéra sensiblement les œuvres littéraires. Le désir ne pou-
vant atteindre son objet, la pureté morale , chose singulière , con-
tribua à produire ces raffinements de langage et ces fictions idéales
sans réalité. C'est ici que nous touchons au ridicule immortel dont
Molière marqua les minauderies raffinées des précieuses .
Des réunions rivales se formèrent sur le modèle de l'hôtel Ram-
bouillet. Dans ces ruelles , on fit assaut de bel esprit et de galan-
terie. La précieuse se mettait au lit pour se rendre intéressante et
recevait son monde dans son alcôve richement ornée. Des abbés
galants servaient d'introducteurs et faisaient l'éducation desjeunes
gens qui voulaient s'initier aux usages de la société élégante.
Un alcôviste avait la charge d'aider la maîtresse de la maison à
faire les honneurs de la soirée et à entretenir la conservation .
C'était une véritable institution de galanterie , et une autre cour
d'amour où l'on discutait gravement les thèses les plus frivoles ,
regardant à la loupe les plus fugitives impressions du cœur pour
y trouver la fin des choses . C'est toujours l'esprit français faisant
tout passer au creuset de l'analyse; seulement , au lieu de rai-
sonner il imagine , et son inexpérience lui fait contracter l'affec

leur a fait expier leurs délits poétiques dans la scène immortelle de Vadius et
de Trissotin.
( 540 )
tation puérile d'un amour de tête sans réalité , sans profondeur et
sans puissance.

Le roman héroïque.

C'est de ces mœurs artificielles qu'est sorti le roman héroïque


du dix-septième siècle, genre insipide qui dut son succès à l'esprit
de coterie et dont personne aujourd'hui ne souffrirait la lecture.
Nous nous sommes expliqué sur les anachronismes de la poésie ,
à propos des poëmes du moyen âge. On conçoit sans peine
qu'Alexandre le Grand ait été transformé en chevalier dans un
temps où la chevalerie ne se bornait pas à soupirer des vers et
des propos galants ; mais montrer les héros de la Turquie, de la
Grèce et de Rome vêtus en courtisans doucereux des ruelles et des
alcôves , faire voyager les plus austères personnages de l'anti-
quité dans le pays du tendre ,

Peindre Caton galant et Brutus dameret ,

jeter le nom du grand Cyrus au milieu des aventures d'un joli


cœur sous les traits d'Artamène , c'est par trop se moquer de l'his-
toire et des lois de la vraisemblance. Ce choix des héros antiques
affublés à la moderne est dicté par le besoin d'un cadre aussi
éloigné que possible de la réalité contemporaine, ce qui donne
toute liberté à la fiction. D'un autre côté , le monde imaginaire ,
n'ayant de puissance que quand il s'appuie sur la réalité , on
évoque ainsi les figures glorieuses de personnages dont les noms
s'imposent à l'imagination des hommes. L'ignorance de la foule
est nécessaire pour faire admettre de tels anachronismes. Et voilà
qu'en plein dix - septième siècle , alors que l'érudition avait pro-
pagé les lumières de l'antiquité , on écrit, non pour le peuple , qui
ne comprend pas ce monde factice, mais pour la société la plus
élégante de Paris , des romans sérieux où l'histoire est ridicule-
ment travestie aux applaudissements de tout ce que la France
comptait d'hommes éclairés. Les orateurs sacrés eux-mêmes , Flé-
chier et Mascaron , ne dédaignaient pas d'emprunter des citations
( 541 )
à Melle de Scudéri , à côté de saint Augustin et de saint Bernard !
Faut-il que l'empire de la mode soit tyrannique pour que le sens
commun ait subi de pareilles éclipses dans le pays du bon sens !
Combien la France avait besoin d'un Boileau et d'un Molière , pour
ramener la civilisation et la littérature à la vérité que la fiction
doit embellir , mais non dénaturer ! Toutefois , à part le ridicule
de cette métaphysique galante et de ces aventures froidement sen-
timentales , ces romans étaient d'une grande pureté morale , et
contrastaient singulièrement avec le dévergondage des mœurs.
De là l'estime que professaient de graves orateurs pour ces frivo-
lités pédantesques .
La source de cette fausse chevalerie est dans les Amadis , per-
sonnagesfictifs dont le premier type est gaulois d'origine , comme
presque tous les héros des romans chevaleresques au moyen âge.
Les Espagnols s'en étaient emparés au quatorzième siècle , à l'imi-
tation du Portugais Vasco Lobeira , et l'avaient entouré de tout le
prestige du merveilleux oriental et du mysticisme voluptueux de
l'Espagne. C'est sous cette molle parure qu'Amadis fut accueilli à
la cour brillante et licencieuse de François Ier. La traduction de
l'Amadis espagnol par d'Herberay des Essarts réveilla , au dix-
septième siècle , le goût des fictions favorisé par l'amour des aven-
tures qui servaient à alimenter la conversation des alcôvistes. De
là tous ces longs et insipides romans : les Pharamond , les Po-
lexandre , les Cassandre , les Cléopâtre, les Ibrahim , les Cyrus ,
les Clélie , où Gomberville, La Calprenède, M. et Mue de Scudéri ,
s'abandonnèrent à tous les écarts du bel esprit, selon leur carac-
tère et les accidents de la vie .

L'Astrée de d'Urfé.

L'influence de l'Espagne et de l'Italie avait aussi créé une école


de romanciers bucoliques , à la tête desquels était d'Urfé, auteur
de l'Astrée , habile imitation de la Diane de Montemayor et de
l'Aminta du Tasse. C'était une autre forme de chevalerie galante.
Les pasteurs remplaçaient les chevaliers. Le monde fantastique des
bergers romanesques , jeté dans un dédale d'intrigues intermina
( 542 )
bles, se livrait à des raffinements de tendresse quijurent à chaque
ligne avec la condition des personnages. La mode faisait passer
toutes les invraisemblances. L'exagération du style , la recherche
des tours inusités , l'absence de naturel en un mot, menaçait la
littérature d'une décadence prématurée. Mais ces ouvrages fri-
voles , écrits avec distinction, contribuaient cependant à former la
langue.
Situation des poëtes .

La prose, il fallait s'y attendre en France, travailla plus que


les vers à se perfectionner. Mais aussi voyez quelle fut la condi-
tion des poëtes dans la première moitié du dix - septième siècle.
Attachés au service de la noblesse par les pensions, ils en subis-
saient tous les caprices. Les seigneurs , occupés de guerre et d'in-
trigues où ils cherchaient à élever leur fortune aux dépens de la
royauté , aspiraient , pendant leurs loisirs , la fumée de l'encens
que leur prodiguaient les poëtes pour prix de leurs faveurs. Il
n'y avait plus pour les favoris des Muses ni dignité personnelle ,
ni liberté d'inspiration. Aussi la poésie lyrique fut-elle impossible
dans une pareille atmosphère , malgré le talent de Chapelain , de
maître Adam Billaut, surnommé le Virgile au rabot , et de Sarrasin ,
esprit sérieux qui s'est perdu dans les finesses du bel esprit. L'u-
sage de la flatterie , contracté dans les ruelles et les salons , était
tellement général que les poëtes encensaient leurs rivaux, dans
des préfaces adulatrices , pour en recevoir à leur tour des louanges
intéressées .

L'influence des grands seigneurs fut surtout fatale à la poésie


sous la régence de Marie de Médicis. On a remarqué depuis le sei-
zième jusqu'au dix-huitième siècle que les régences étaient un
temps d'agitation et de désordre. C'est qu'elles détendent le res-
sort gouvernemental et affaiblissent le principe d'autorité en ou-
vrant la porte à toutes les ambitions. Sous la minorité de Louis XIII,
on vit le féodalisme préluder à la Fronde par ses efforts pour do .
miner la royauté. L'ivresse de l'indépendance fit éclater des scan-
dales comparables aux orgies de la régence du due d'Orléans.
L'homme qui représente en littérature cette époque licencieuse
( 543)
est Théophile Viaud , imitateur de l'Italie et de l'Espagne, poëte
admirablement doué pour les grandes choses comme pour les pe-
tites , pour la poésie sérieuse comme pour la poésie légère , pour
la prose comme pour les vers. Sa facilité fut le piége où tomba
son esprit de flamme pour se dissiper en fumée. Les désordres de
sa vie et de ses écrits , image de la civilisation du temps , l'ont
condamné sans appel au tribunal de la postérité ! Désormais at-
taché à deux vers ridicules ¹ de Pyrame et Thisbé, qu'il traîne
après lui comme deux boulets de forçat , son nom sera éternelle-
ment l'objet des risées de la littérature. Il disait de Malherbe :
J'aime sa renommée et non point sa leçon .

C'est pour n'avoir pas aimé ces leçons que sa renommée à lui n'a
point résisté aux ravages du temps.

CHAPITRE III .

RICHELIEU ET L'ACADÉMIE FRANÇAISE.

Richelieu , en domptant l'orgueil de la noblesse et en fortifiant


la royauté et l'État, idole à laquelle il sacrifiait tout, même les
intérêts de la religion , rétablit l'ordre et la discipline dans les let-
tres et fit faire un grand pas à la poésie , nonobstant le ridicule
dont il s'est couvert comme littérateur. Dans la protection qu'il
accorda aux lettres , il eut en vue son ambition et sa vanité plus
que la gloire de la monarchie. Les poëtes qu'il honora de ses fa-
veurs devaient subir sa volonté de fer , et servir ses projets , sous
peine de s'attirer sa disgrâce. Cependant telle est la puissance
4Ah! voici le poignard qui du sang de son maître
S'est souillé lâchement ! il en rougit , le traître !
On pourrait y ajouter ceux-ci :
Conseillers inhumains , pères sans amitié ,
Voyez comme ce mur s'est fendu de pitié!
( 544 )
des institutions monarchiques , que Richelieu, malgré ses tracasse-
ries mesquines à l'égard de Corneille , a contribué à la création de
la tragédie française , comme nous le verrons tout à l'heure. Grand
homme d'État , il fut le maître de la France, le représentant su-
prême de la monarchie avant Louis XIV ; car il faut compter pour
rien ce roi imbécile , dissolu , lâche et cruel , qui porta le nom de
Louis XIII .
Le plus grand service que Richelieu ait rendu à la littérature ,
est l'institution de l'Académie , fondée en 1635. En réalisant cette
grande pensée organisatrice , Richelieu établit la critique qui n'exis-
tait pas en France avant lui. Or, en établissant la critique , il créa
l'école du bon goût, barrière et sauvegarde du génie : voilà pour
le fond de l'art .
Au point de vue de la forme , l'institution de l'Académie fut
plus utile encore à la littérature , en mettant la langue française à
l'abri de toutes les fluctuations , de tous les caprices de la fan-
taisie individuelle. Le néologisme ne pouvant s'établir sans la
sanction suprême de l'Académie , l'unité , la centralisation du lan-
gage, fut fondée sur l'usage de la bonne société et l'autorité des
grands écrivains. Et du même coup la langue devint claire , intel-
ligible pour tous , universelle enfin. Là ne devait pas se borner
l'influence de cette belle institution. En ouvrant ses portes au ta-
lent et au génie , puis en organisant des concours littéraires , elle
récompensa le mérite et excita la noble émulation de la gloire ,
dans une carrière si épineuse et si ingrate , où les fatigues et les
veilles ne sont souvent payées que par l'indifférence d'un public
absorbé dans la poursuite des intérêts matériels.
Ce n'est que dans la seconde moitié du dix-septième siècle que
l'Académie française acquit toute son importance. Les premiers
écrivains qui furent reçus membres de l'Académie étaient des
hommes peu remarquables. Mais nous aurons bientôt l'occasion
de constater qu'il ne faut pas les juger d'après les vues quelque-
fois étroites de Boileau .
Jusqu'à présent, nous avons trouvé dans la poésie du dix-sep-
tième siècle de l'esprit et parfois du sentiment; mais la recherche ,
l'affectation , l'afféterie fait dégénérer l'art en jeux puérils et sans
( 545 )
portée. L'atmosphère des salons semble avoir étouffé la grande
poésie , qui vit de liberté et qui s'alimente au foyer des croyances.
La conversation française , par le récit et par le dialogue, devait
diriger les esprits vers le roman , l'épopée et le drame. Nous
avons caractérisé les conceptions romanesques inspirées par les
ruelles . Nous en verrons la parodie à l'époque de la Fronde.

CHAPITRE IV.

ESSAIS D'ÉPOPÉE.

Disons , avant d'aborder le drame , un mot des essais épiques


conçus sous le règne de Richelieu. L'épopée primitive ne pouvait
naître au dix-septième siècle , car la nationalité française , déjà
fortement constituée , n'avait à combattre que des ennemis inté-
rieurs. Les poëmes de ce siècle ne pouvaient done appartenir qu'à
l'épopée savante. A quelle source les poëtes devaient-ils emprunter
leurs sujets ? La réponse n'est pas douteuse. L'épopée ne réussira
jamais qu'à la condition de se conformer aux croyances des peu-
ples. Les sujets chrétiens et nationaux s'imposaient d'eux-mêmes
aux écrivains français. Le Clovis de Desmarets , le Saint Louis du
père Le Moyne , la Pucelle de Chapelain , le Moïse sauvé de Saint-
Amand , le David de Coras , sont des sujets inspirés par l'esprit
moderne. A ce titre, ils méritent mieux que les dédains de Boi-
leau. Ces œuvres cependant sont tombées dans l'oubli. A quoi faut-il
en attribuer la cause ? Au mauvais goût des auteurs et à l'imper-
fection de la langue , et non pas à l'insuffisance des sujets , ni
même au manque de talent.
Je ne défendrai pas la mémoire de Desmarets vouée au ridicule
par le législateur du Parnasse. Saint-Sorlin eut la sotte prétention
de placer les modernes au-dessus des anciens. C'est lui qui donna
le signal de la querelle des anciens et des modernes , qui passionna
35
( 546 )
les esprits pendant deux siècles , et fournit à Boileau l'occasion
d'une œuvre supérieure de critique : Les réflexions sur le traité
du sublime de Longin , en réponse à cet aimable auteur des
contes de fées qui ont bercé notre enfance , Charles Perrault ,
descendu dans la lice armé de son Parallèle des anciens et des
modernes , mais qui n'avait guère en poésic plus de titres que Des-
marets pour prouver la supériorité des modernes sur les anciens .
Quoi qu'il en soit de ses idées prétenticuses et paradoxales ,
Desmarets , poëte médiocre , a un mérite inestimable à mes yeux ,
celui d'avoir compris l'absurdité du merveilleux païen dans la
poésie moderne , et d'avoir revendiqué les droits du christianisme
dans l'épopée.
Le père Le Moyne , en choisissant pour son héros saint Louis ,
la plus grande gloire de la France au moyen âge , promettait de
doter son pays d'un poëme rival de la Jérusalem. Trois choses
ont manqué au père Le Moyne pour créer une œuvre complète et
durable : l'art de la composition , le goût et la connaissance intime
de la langue. Quant au génie poétique , c'est- à-dire à l'imagina--
tion créatrice , il en était supérieurement doué. L'esprit de la
critique en France a été jusqu'à nos jours hostile à la grande
imagination. Ici cependant Boileau a cu la pudeur du silence :
« Il est trop poëte pour que j'en dise du mal , » tel est son juge-
ment sur l'auteur de Saint Louis. Chateaubriand , qui avait le
génie épique , a rendu justice au père Le Moyne : « Ce poëme in-
forme , dit-il , a quelques beautés qu'on rechercherait en vain dans
la Jérusalem 1. »

Chapelain , homme d'une profonde érudition, mit trente ans ,


dit-on , à enfanter la Pucelle. Jamais sujet ne fut mieux choisi :
Jeanne d'Arc est une des plus belles figures de l'histoire. Mais
le poëte avare, qui retardait l'apparition de son épopée pour jouir
plus longtemps de la pension que lui avait accordée le duc de Lon-
gueville pendant toute la durée de la composition de son poëme ,
eut beau remettre cent fois l'œuvre sur le métier , il ne parvint
pas à plaire aux nobles dames qui consacraient alors les réputa-
1 Génie du christianisme .
( 547 )
tions , et Boileau , qui avait accepté la gloire de Voiture , immola
Chapelain avec une verve d'esprit incomparable, mais où il entrait
plus d'humeur que de justice. Chapelain était dépourvu du génie
de la forme. Il n'avait pas de goût , chose étrange pour un savant.
Généralement quand il veut être énergique, il est dur ; quand il
veut être naturel , il est vulgaire; quand il veut être sublime , il est
enflé. Mais il ne manquait ni d'élévation ni de puissance. Si l'ab-
sence de mesure , d'élégance , d'harmonie dépare son poëme , il
atteint par endroits la grandeur épique; et, sous le rapport de la
conception, aucun poëte français peut-être ne l'a égalé dans l'épo-
pée. Bien plus , son Ode à Richelieu et d'autres pièces lyriques
prouvent que , s'il avait eu la liberté de ses inspirations , il aurait
pu surpasser dans l'ode tous ses contemporains. S'il fallait juger de
l'imagination d'un poëte par le lyrisme, Chapelain , sous ce rap-
port , serait supérieur à Boileau. L'auteur de la Pucelle cut de trop
rares éclairs de génte; mais on aurait tort de le juger sur les vers
du satirique, qui n'a pas placé l'éloge à côté du blâme. On l'avait
élevé trop haut , Boileau le fit descendre trop bas. La satire dé-
passait la vérité , en se rendant complice de cette société légère de
la Fronde qu'ennuyait toute œuvre sérieuse.
Saint-Amand , autre victime de Boileau , a eu le tort d'aborder
l'épopée avec sa langue de taverne , uniquement faite pour célé-
brer la divinité du ventre et le vin de l'orgie. L'Académie le chargea
de la rédaction de la partie burlesque du Dictionnaire. Il était là
dans son élément. Ce poëte était né pour écrire entre les pots et
charbonner de ses vers les murs d'un cabaret. On vante son esprit
dans ce genre , qui n'est pas toujours celui des honnêtes gens. Mais
que venait donc faire dans le temple sacré cette muse avinée ?
Saint-Amand ne connaît évidemment pas la religion qu'il chante.
C'est sans doute l'ignorance du langage sérieux qui lui fit adopter,
par crainte de l'argot du cabaret, ces périphrases insipides à dé-
courager les précieuses de Molière elles-mêmes. Les récits se traî-
nent péniblement dans les détours de la phrase ; les descriptions
1 On connaît ce mot attribué tour à tour à Mme de Longueville et à Mme de
Lafayette :
C'est beau , mais bien ennuyeux.
( 548 )
sans relief se perdent en détails puérils. Boileau , en le poursui-
vant de ses traits moqueurs , lui a reconnu du génie. Il n'avait
que le génie de la crapule , et s'il a rencontré dans les hasards de
l'inspiration quelques vers nobles et bien sentis , ce n'est pas assez
pour lui mériter les égards de la critique.
Coras , plus maltraité par Boileau , ne méritait pas tant de ri-
gueur. Les vers du David cités par Chateaubriand révèlent un.
talent riche et flexible auquel il n'a manqué qu'un peu plus de
culture pour réaliser une œuvre d'art complète.
Faut- il parler ici d'Alaric , poëme où Scudéri prétend faire le
tableau de Rome vaincue par les barbares :
Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre.

La postérité ne connaît que ce vers , qui suffit à faire juger l'au-


teur. Ce style prétentieux au début d'un poëme , cette intempé-
rance de langage, cette abondance stérile , cet abus du bel esprit
se donnant des airs de matamore , méritaient bien le fouetde Boi-
leau. Et il faut répéter avec lui :
Bienheureux Scudéri dont la fertile plume
Peut tous les mois sans peine enfanter un volume :
Tes écrits , il est vrai , sans art et languissants ,
Semblent être formés en dépit du bon sens ;
Mais ils trouvent pourtant , quoi qu'on en puisse dire ,
Un marchand pour les vendre et des sots pour les lire.

Personne ne le lit plus aujourd'hui. Il avait pourtant, comme


Théophile , une forte imagination et une veine inépuisable. Dans
son poëme d'Alaric, comme dans ses tragédies, il y a de beaux vers,
malheurcusement noyés dans un déluge d'expressions oiseuses et
frivoles , une verbosité banale et vide qui oblige le lecteur à sauter
à tout moment les pages. Scudéri était incapable de choisir. Il tom-
bait en extase devant ses moindres vers , et c'est pour lui aussi
que Boileau a dit :
Un sot , en écrivant, fait tout avec plaisir ;
Il n'a point en ses vers l'embarras de choisir;
Et, toujours amoureux de ce qu'il vient d'écrire ,
Ravi d'étonnement, en soi-même il s'admire.
( 549)
Scudéri a tout gâté par sa facilité merveilleuse et son outre-
cuidance. Malheur au talent , malheur au génie même qui ose dé-
fier le temps par une vaine prétention à la fécondité !
La manie épique avait fait perdre la tête à tant de gens, que les
cloîtres eux-mêmes s'en mêlèrent et firent parler aux saints , dans
leur commerce avec le ciel , le langage le plus raffiné de la galan-
terie moderne. Assez de ridicule comme cela.
L'influence de Ronsard se faisait sentir chez la plupart de ces
écrivains par la précipitation du travail et les négligences qui en
sont la suite , écueil fatal au génie lui - même. Si aucun chef-
d'œuvre épique n'a paru dans cette première moitié du dix-sep-
tième siècle , il ne faut donc l'attribuer qu'au talent incomplet
des auteurs , et non au génie chrétien. En présence de ces tenta-
tives infructueuses , Boileau a prescrit l'emploi du merveilleux
païen , anachronisme absurde , qui a rendu stérile la muse de
l'épopée au siècle de Louis XIV, et détourné Racine d'un genre
de poésie où il aurait égalé le Tasse peut-être , s'il avait appliqué
son génie à l'étude des traditions nationales de la France et de
l'Europe au moyen âge.

CHAPITRE V.

LE THEATRE .

Corneille .

Le seul genre parfaitement conforme au génie du siècle était le


drame sous sa double forme tragique et comique.
Partout nous avons vu la protection des gouvernements néces-
saire au développement du drame , dans ses conditions internes et
externes. Le triomphe de la monarchie au seizième et au dix-sep-
tième siècle , et l'activité dévorante provoquée par les découvertes
qui mettaient les peuples en communication et amenaient un con
( 550 )
tinuel échange d'idées , avaient fait surgir le drame dans toute
l'Europe. Les traditions reprenaient leur empire , et la liberté ,
principe essentiellement chrétien, dirigeait l'esprit vers l'étude
des sentiments de l'âme. L'alliance de l'autorité et de la liberté
s'était consommée en France dans la personne de Henri IV. Me-
nacée par l'esprit d'indépendance des grands seigneurs , la mo-
narchie ne fit que grandir sous l'ascendant de Richelieu et de
Mazarin. Et quand Louis XIV prendra les rênes du pouvoir, le
principe d'autorité royale et ecclésiastique sera librement accepté
par la nation avide de sécurité et de repos.
Le théâtre , échappant aux cercles littéraires qui l'avaient tué à
Rome sous le règne d'Auguste et des empereurs , se produisit au
grand jour devant un public généralement peu sensible à l'esprit
de coterie, et que l'accent du cœur pouvait seul émouvoir. C'est
ainsi que la poésie rentra dans la nature et dans la vérité. Néan-
moins les ruelles exercèrent une heureuse influence sur les pre-
mières représentations théâtrales du dix-septième siècle. Les mo-
ralités , la farce de la Basoche et des Enfants sans souci , en se
perpétuant dans la comédie imitée des Romains et des Italiens ,
apprirent à parler un langage honnête. Les personnes de distinc-
tion , qui commencèrent à fréquenter le théâtre , imposaient aux
acteurs le respect des convenances .
Mais c'est la tragédie qui , dès le règne de Richelieu , obtint la
faveur des classes élevées de la société. Le théâtre classique res-
tauré par Jodelle , ce païen sans âme qui méconnaissait l'esprit
religieux des générations nouvelles , le théâtre classique , avant de
s'implanter en France au mépris de la civilisation chrétienne , fit
place à l'imitation espagnole. Alexandre Hardy, traduisit plutôt
qu'il n'imita Cervantes et surtout Lope de Véga , dont il eut la
fécondité et l'audace. Tout son mérite fut dans l'énergie castillane ,
dans les coups de théâtre , dans l'habileté de la mise en scène. Le
langage des ruelles , dédaigné par l'intrépide plagiaire du théâtre
espagnol , trouva son interprète dans Théophile Viaud , qui intro-
duisit sur la scène, dans sa tragédie de Pyrame et Thisbé , tous les
raffinements de la galanteric. Scudéri , dans l'Amour tyrannique ,
suivit la même voie avec le même succès de coterie; mais le dogme
( 554 )
des unités commençait déjà à renouer la tradition classique. Une
fourmilière de poëtes de second ordre se consacrèrent au théâtre
qui avait le don d'attirer la foule. Parmi eux se distinguent Mairet ,
l'auteur de la Sophonisbe , qui a tous les défauts de l'Italie et de
l'Espagne , et parfois leurs qualités ; Tristan, qui sut trouver des
accents pathétiques dignes de Racine ; Du Ryer, auteur de Saül ,
et d'une tragédie d'Esther, déjà bien supérieur à ses émules dans
la conduite de ses pièces et dans la facture des vers , mais qui perd
son énergie en se laissant aller à la morbidezza italienne ; Rotrou
enfin , auteur de Wenceslas , un instant rival de l'auteur du Cid
par la vigueur des caractères heureusement imités de l'Espagne.
La tragédie était en progrès , mais aucun chef-d'œuvre n'avait
encore vu le jour, quand apparut Corneille. Désormais le drame
classique va prendre possession de la scène. Le dogme des unités
reçoit sa consécration et s'impose comme la condition suprême de
l'art dramatique. Plus tard, quand nous parlerons des théâtres
espagnols , anglais et allemands , nous aurons à discuter la question
des unités. Disons dès à présent que cette règle n'est nullement
essentielle à la constitution du drame moderne. Chez les Grecs ,
c'était une loi nécessaire , puisque le chœur ne quittait jamais la
scène; mais la création des entr'actes a changé les conditions du
drame. La loi des unités de temps et de lieu je dis de temps et
de lieu , car l'unité d'action est commandée par l'intérêt qui ne
souffre pas le partage la loi des unités de temps et de lieu est
purement conventionnelle. La nature, dans les situations drama-
tiques , ne demande qu'une chose : l'émotion. Pour cela l'unité d'ac-
tion est indispensable , mais nullement les unités de temps et de
lieu. Prétendre le contraire , c'est effacer d'un trait de plume le
théâtre de Shakespeare et de Caldéron ,de Goëthe et de Schiller,
qui, pour produire des chefs-d'œuvre , ne se sont pas inquiétés des
lois d'Aristote. Maintenant donnerons-nous tort à la tragédie fran-
çaise de s'être conformée à ces lois sévères ? Non , puisque tel était
le goût de la nation. Quandje dis la nation , j'ai tort , car le théâtre
du dix - septième siècle était moins fait pour le peuple que pour
les cours et la haute société. Aussi quelles furent les conséquences
de l'adoption non-seulement des principes , mais des personnages
( 552 )
du dramę antique? Quand le peuple , avec lequel il faut compter
aujourd'hui , assiste à la représentation d'une pièce de Corneille
ou de Racine , si les acteurs n'ont pas le talent de renoncer aux
allures déclamatoires de la tragédie , la foule n'y retourne pas une
seconde fois. Il a fallu le génie de Rachel pour ressusciter de nos
jours le théâtre tragique du grand siècle. Et à vrai dire , l'am-
broisie de ces beaux vers ne peut être appréciée que par les litté-
rateurs et les esprits cultivés. Bientôt la tragédie classique ne quit-
tera plus les bancs du collége et le cabinet des hommes de goût.
Ce sera de la tragédie en portefeuille , comme celle des Romains .
D'où vient ce résultat ? C'est qu'on n'y sent pas assez la fibre na-
tionale et chrétienne. On y sent bien la vérité humaine dans la
peinture des caractères. Mais si l'on ne veut pas faire regretter
au peuple l'absence des situations poignantes qu'il affectionne, il
faut le circonvenir par tous les chemins qui vont au cœur. Or,
ce monde de l'antiquité est trop étranger à nos mœurs pour que
le peuple en soit vivement impressionné : il se figure à peine
que ce sont là des hommes. Il n'y voit que des abstractions par
lantes. Le choix des personnages antiques était donc pour la tragé-
die une cause d'impopularité. On marcha précisément à l'encontre
des vrais principes de l'art, qui exigent que les personnages par-
lent un langage conforme à l'esprit du pays et du siècle auxquels
ils appartiennent. De là ces anachronismes qui firent donner le
costume français , les mœurs et l'esprit du siècle de Louis XIV
aux héros de l'antiquité païenne. On s'élève contre ces anachro-
nismes sans songer qu'ils sont la condition même du succès. II
y avait moyen de les éviter : c'était de faire monter sur la
scène les héros chevaleresques du moyen âge. Là pouvait s'exer-
cer sans invraisemblance la galanterie moderne. Peut-être crai-
gnait- on de déplaire à Richelieu et à Louis XIV en réveillant les
souvenirs de l'héroïsme féodal. Le besoin de discipline courbait
d'ailleurs les poëtes sous le joug des règles les plus étroites. Le
choix des héros espagnols était préférable à celui des héros anti-
ques , par conformité avec l'esprit moderne. Mais on s'exposait à
être plus espagnol que français , ce qui est arrivé à Corneille. A
l'exception du Cid, dont nous parlerons tout à l'heure , le père du
( 555 )
théâtre français ne produisit rien d'original en marchant sur les
traces des Espagnols. La raison en est simple : l'observation des
règles du théâtre classique de l'antiquité unie à l'imitation du
théâtre espagnol formait une alliance d'éléments disparates dont
il était impossible de faire un tout homogène. Chez les anciens , les
passions des personnages amenaient une situation qui offrait peu
d'incidents. Les bornes de l'action, restreintes par la loi des unités,
faisaient sacrifier les situations au développement des caractères.
Les Espagnols , au contraire , sacrifiaient les caractères aux situa-
tions. Provoquer la curiosité, la surprise, la terreur, par l'accumu-
lation des incidents, tel était le système dramatique des Espagnols .
Était-il possible d'appliquer à ce système la mesure classique ? Non ,
c'était associer les contraires. C'est à ce jeu fatal au génie que Cor-
neille usa ses facultés , après avoir produit ses rares chefs-d'œuvre.
La loi des unités qui nuisit à l'originalité française, en s'unis-
sant au système tragique des Espagnols et en faisant sacrifier les
sujets modernes aux sujets antiques , ne produisit-elle done aucun
heureux résultat ? Elle produisit le plus grand de tous , celui de
satisfaire les âmes délicates en substituant l'analyse du cœur hu-
main aux coups de théâtre. On laissa aux anciens , dans l'ex-
pression des sentiments de la nature , ce qui n'appartenait pas à
l'homme de tous les temps. La couleur locale fut subordonnée à
l'éloquence des passions. C'est ainsi que la tragédie fut assise sur
un fondement durable et qu'elle resta française , c'est-à-dire uni-
verselle. Elle peut ne pas plaire au peuple , faute d'interprètes ca-
pables d'en saisir et d'en faire comprendre les beautés , mais elle
fera toujours les délices de ceux qui consacrent dans la postérité
les œuvres du génie. Les deux grands représentants de la tragédie
au dix-septième siècle, en se soumettant aux règles classiques de
la Grèce , sont d'ailleurs parvenus à créer les deux plus belles tra-
gédies du théâtre français et peut-être du monde, Polyeucte et
Athalie. Et , circonstance admirable , ces deux chefs-d'œuvre sont
inspirés par le christianisme !
Ces préliminaires étaient indispensables pour apprécier le ca-
ractère et les tendances du théâtre français , dont Corneille est le
créateur. Il ne faut pas se tromper sur ce titre trop pompeux
( 554 )
donné aux œuvres des grands poëtes. Nous l'avons vu , Corneille a
eu des devanciers , comme Eschyle a eu les siens ; mais rien d'ori-
ginal n'avait été fait avant lui. Des imitations plus ou moins heu-
reuses ne sont pas un titre de gloire pour une nation. Le père du
théâtre français , avant de trouver son génie , avait commencé
aussi par suivre pas à pas les Espagnols. Ses premières produc-
tions dans le genre comique portaient encore le cachet du bel
esprit. Mais il n'avait pas tardé à comprendre combien la licence ,
les subtilités et le désordre de composition de la comédie du temps
répugnaient au bon sens national. Quand il plut à Richelieu de
prendre la poésie dramatique sous sa protection , pour imprimer
sa pensée à la littérature comme à la politique , Corneille fut
choisi avec Boisrobert , Colletet,de l'Étoile et Rotrou, pour ar-
ranger les plans élaborés par Son Éminence. Plusieurs pièces pa-
rurent sous le patronage du grand homme d'État , qui s'entendait
mieux à faire des plans de campagne qu'à enfanter des œuvres
d'art. Nous savons , par son admiration pour six vers ridicules de
Colletet , ce qu'il faut penser de ses velléités de littérateur. Mi-
rame , qu'il avait composée, en collaboration avec Desmarets ,
signataire de la pièce , Mirame , qui avait tant coûté à la France ,
fit voir à quelle médiocrité était condamné l'art dramatique , si
Corneille , en s'avisant de modifier un canevas du maître , ne
s'était attiré sa disgrâce. Le poëte , rendu à l'indépendance de sa
pensée , se livra à l'étude de la tragédie. Sénèque et l'Espagne
furent ses guides. Déjà le moi de sa Médée avait révélé la vigueur
de son génie et l'héroïsme de la personnalité humaine sur laquelle
il allait fonder son système tragique. Mais la pensée française ne
s'était pas encore dégagée des entraves de l'imitation ; c'est en
1656 qu'il fut donné à la France d'applaudir son premier chef-
d'œuvre dramatique : le Cid. Et ce qui ajoute à l'importance de
cette date mémorable , c'est que le sujet de la pièce était espagnol.
Comment Corneille parvint-il à lui donner une forme originale ?
De deux manières : d'abord en simplifiant l'intrigue et en la subor-
donnant au développement des passions; ensuite en abandonnant
le caractère purement local du sujet pour mettre en relief le ca-
ractère humain et français. Je m'explique.
( 555 )
Il y avait dans les mœurs primitives de l'Espagne je ne sais
quel mélange d'héroïsme sauvage et de fanatisme religieux qui
n'allait pas au tempérament français. En outre , la réalité s'étalait
dans le drame de Guillen de Castro avec une rudesse et une gros-
sièreté que repoussait la civilisation du dix- septième siècle. Les
situations physiques , avec tout l'attirail de la guerre , étouffaient
les situations morales. Corneille négligea le côté extérieur , c'est-à-
dire tout ce qui n'était fait que pour les yeux et pour l'imagina -
tion , et fit ressortir le côté moral : la lutte des passions. La fierté
hautaine et l'orgueilleuse indépendance des seigneurs espagnols du
moyen âge étaient en harmonie avec les sentiments de la noblesse
sous Richelieu. Le point d'honneur , l'humeur belliqueuse , en
un mot l'héroïsme moderne uni à l'amour véritable , voilà le carac-
tère français et humain que Corneille imprima à ses héros. L'exa-
gération castillane a disparu pour faire place à des sentiments
vrais, mais raisonnés. La galanterie, qui n'a rien de tragique, n'é-
touffe plus l'accent du cœur. L'esprit n'intervient que pour en
modérer les élans. La grande nouveauté de Corneille , c'est d'avoir
exposé sur la scène le combat du devoir et de la passion. Voilà ce
qui fait la beauté du rôle de Chimène luttant contre son amour au
nom du devoir qui lui défend d'épouser le meurtrier de son père .
Ce combat est émouvant, parce qu'on y reconnaît la vie de l'âme. Et
cette vérité humaine, embrassant tous les temps et tous les pays, est
souverainement française, car elle présente cette analyse raisonnée
des passions où l'esprit et le cœur interviennent tour à tour et à
la fois , et conservent ainsi jusque dans l'explosion la plus chaleu-
reuse des sentiments intimes un caractère réflexe et tempéré qui
en augmente la puissance. L'admiration est le but que poursuit
Corneille dans la tragédie ; la lutte du devoir et de la passion en
est le ressort ou le moyen.
L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir.

Tout le système de Corneille est dans cette formule. Corneille


ne veut pas étaler sous nos yeux le spectacle de nos faiblesses ;
il veut nous montrer nos grandeurs. Son génie éclata dans le Cid
avec une telle puissance que, dès les premiers vers , un frémisse
( 556 )
ment d'enthousiasme parcourut la salle et fit comprendre aux spec-
tateurs qu'un chef- d'œuvre était né, le premier chef- d'œuvre
de la scène et de la poésie françaises. Le succès ne fut pas un
instant douteux. Quel moment ! Rien n'y manqua ; et l'envie fit
entendre ses cris discordants au milieu de ce concert unanime
d'éloges qui saluait l'avénement de la tragédie française. Scudéri ,
faisant de sa plume une épée, pourfendit l'œuvre du grand tra-
gique avec ces airs de matamore qui lui étaient familiers. L'écho
des acclamations de la foule troubla le sommeil du cardinal : Ri-
chelieu , sottement jaloux du triomphe d'un poëte qu'il avait dé-
claré sans esprit de suite , sentant peut-être aussi dans ces accents
d'indépendance se réveiller l'orgueil de la noblesse , déféra la pièce
à l'Académie , pour qu'elle en fit un rapport. Le jugement de la
docte compagnie, rédigé par Chapelain, fut aussi modéré qu'il
pouvait l'ètre, et sa sévérité tempérée trompa l'attente du maître.
Le public vengea le poëte des clameurs de l'envie , et l'œuvre atta-
quée devint un type de beauté idéale. Beau comme le Cid fut
une expression consacrée.
Envain contre le Cid un ministre se ligue ,
Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue .
L'Académie en corps a beau le censurer,
Le public révolté s'obstine à l'admirer .

Cependant Richelieu , malgré ses mesquines jalousies , a rendu ,


sans le vouloir, deux grands services à Corneille, en offrant à son
imagination une image imposante de la force, de la grandeur de
Ja patrie, de l'énergie du pouvoir, et en lui suscitant une cri-
tique qui l'avertissait de se tenir en garde contre l'enivrement du
succès. Mais la censure académique produisit un résultat regret-
table , au point de vue national : celui d'éloigner le poëte des
sujets modernes , pour lui faire emprunter ses personnages à l'an-
tiquité païenne. Les critiques avaient invoqué contre lui l'auto-
rité d'Aristote. Ils voulaient done réduire la tragédie française au
calque servile de Jodelle et étouffer l'originalité du génic ! Re-
nouons la chaîne des temps, présentons à l'homme la plus par-
faite image de lui-même ; mais soyons avant tout de notre pays
et de notre siècle , si nous voulons exercer une action puis-
( 557 )
sante sur l'humanité. Rien n'est plus antipathique à l'esprit de
l'antiquité grecque que ces procédés d'emprunt qui marchent à
rebours de la civilisation , en forçant le poëte à renoncer aux
traditions nationales et religieuses qui forment le glorieux héri-
tage transmis par nos aïeux. Aussi la tragédie française , malgré
la superstition du pédantisme pour les théories d'Aristote , n'eut-
elle jamais rien de commun avec la tragédie grecque , si ce n'est
la loi des unités et l'analyse des sentiments et des passions. Les
chœurs furent abandonnés avec les masques et le cothurne, la
division des actes et des entr'actes définitivement consacrée , l'ex-
position savante substituée au prologue , l'élégance à la simplicité,
l'esprit à l'imagination , la galanterie au naturel un peu brutal ,
l'idéalisme au sensualisme. En un mot, les conditions du beau
furent changées , mais si l'art perdit en naturel et en vérité , il
s'éleva à une plus haute dignité morale et, sous bien des rap-
ports , à une plus grande perfection de formes . Le succès de Cor-
neille dans le Cid tenait plus à la mâle beauté des caractères qu'à
la conduite de l'action. La critique avait vu le côté faible de la
pièce : la contrainte imposée à Corneille par la loi des unités affai-
blissait l'intrigue et fatiguait le génie du poëte.
Corneille , pour satisfaire les partisans de l'antiquité classique
et surtout pour rester fidèle à la loi des unités , abandonna donc
les sujets modernes , et, suivant les inspirations de son fier génie ,
alla chercher dans Rome ses héros. Peignit-il des Romains ? Il le
crut sans doute, mais il vit les Romains des temps primitifs et du
siècle d'Auguste à travers l'âme des Espagnols dont Lucain et Sé-
nèque , ses modèles , lui présentaient l'image stoïque , vigoureuse ,
emphatique. Horace abonde en traits sublimes , et les caractères
d'une énergie indomptable sont des types d'héroïsme. Mais ce chef-
d'œuvre brille moins par l'ensemble que par des beautés de carac-
tère dont Corneille seul a le secret : les défauts sont amplement
rachetés par la sublimité des grandes scènes , où le Romain montre
à nu sa grande âme avec la puissance de son patriotisme, et où la
nature conserve au moins ses droits :

Je rends graces aux dieux de n'ètre pas Romain ,


Pour conserver encore quelque chose d'humain.
( 558 )
Voilà l'humanité dans l'héroïsme. Quelle beauté dans le contraste
de caractère de ces deux héros : Horace et Curiace , celui-ci plein
de sensibilité, celui-là sans entrailles ! Mais au-dessus d'eux se des-
sine la figure incomparable du vieil Horace, incarnation de la
paternité et du civisme au temps où brillaient dans tout leur éclat
les fortes vertus qui promettaient à Rome l'empire du monde.
C'est sur cette grande figure sans doute que Corneille a voulu con-
centrer l'intérêt en faisant battre un cœur d'homme dans sa poi-
trine de héros. Par là Corneille fut aussi Français que Romain.
Cinna, où l'unité d'action est plus fortement accusée, c'est le
triomphe de la monarchie. On sent que l'œuvre de Richelieu
s'achève. Mais c'est par la clémence qu'Auguste parvient à dompter
l'esprit de révolte et que le génie républicain se sent irrésisti-
blement entraîné vers un pouvoir qui s'absout par sa générosité
magnanime. Ce n'est plus Richelieu , c'est Louis XIV qu'entrevoit
le poëte et qu'il appelle de ses vœux , comme la France elle-même ,
lasse de vivre sous un joug de fer. Au point de vue dramatique ,
Corncille s'est surpassé dans Cinna. De toutes ses tragédies , c'est
celle où l'intérêt se soutient le mieux d'un bout à l'autre. Mais le
personnage qui a donné son nom à la pièce n'en est pas le véri-
table héros : le poëte a voulu peindre la transformation d'Octave
en Auguste et concentrer l'intérêt sur la personne de l'empereur,
en inspirant une admiration sans bornes pour cette magnanimité
du monarque, « maître de lui comme de l'univers , » et dont la
générosité a désarmé la haine et fait naître le repentir dans l'âme
du conspirateur.
Le caractère d'Émilie, dont la passion déclamatoire et senten-
cieuse est plus dans la tête que dans le cœur , tient au tour d'es-
prit de l'époque, qui donnait à la femme un rôle viril en amour et,
par excès de galanterie, lui laissait prendre pied dans la politiquc
et les affaires d'État. On était à la veille de la Fronde : on devait
aimer la mâle vertu de cette adorable furie.
Corneille qui , dans Cinna , avait porté si haut la grandeur mo-
rale , va tenter un suprême effort.
Voici enfin la lumière de l'Évangile qui vient consacrer son génic
et l'élever à son apogée dans l'exécution comme dans la con-
( 559 )

ception dramatique. Polyeucte est le pendant d'Athalie ,et , plus


qu'Athalie , ce chef-d'œuvre sublime représente la civilisation mo-
derne , car c'est le triomphe de la foi chrétienne sur le paganisme ,
c'est la transfiguration de l'homme par l'eau du baptême en atten-
dant le martyre ; c'est l'âme se détachant de la terre et brûlant
de se plonger au sein de Dieu. Ici le devoir , en triomphant de la
passion, devient lui-même une passion divine. L'amour change
d'objet et monte de la créature au Créateur; le cœur humain se
divinise , et le ciel seul peut satisfaire l'immensité de ses désirs .
Voilà la tragédie nationale par excellence, car en célébrantle chris-
tianisme , elle se rattache aux mystères du moyen âge , source du
drame chrétien qui servit de type à Lope de Véga , à Caldéron et à
Shakespeare. J'ai dit que Corneille avait atteint son apogée dans
Polyeucte. Non pas que cette pièce, au point de vue de l'art , soit
sans défaut : ici comme dans le Cid et comme dans Horace, le
poëte semble se fatiguer dans sa marche , et les derniers actes ne
valent pas les premiers. Mais le style est d'une élégance plus sou-
tenue , la loi des unités y est mieux observée , les caractères y
sont plus admirables encore. Polyeucte est le héros inspiré du
christianisme qui sacrifie à son Dieu toutes les affections de la
terre ; Pauline , l'héroïne de l'amour pur , de l'amour purifié par
le devoir et sanctifié par la foi : c'est une des plus belles créations
de théâtre. Et Sévère , qu'il est généreux et noble dans sa ten-
dresse pour une femme qui ne sera peut-être pas son épouse , et
dont il veut faire le bonheur en arrachant son rival à la mort ,
pour montrer au moins à Pauline que Sévère était digne de son
amour! Quelle harmonie dans le contraste de ces caractères , et
quelle pureté morale ! Qu'on doit être fier de Polyeucte quand on
est Français et chrétien ! Et cependant - jugez de la légèreté du
siècle et de l'inefficacité d'une foi reconnue par l'esprit , mais désa-
vouée par la conduite dans la société élégante de Paris , - lorsque
Corneille lut sa tragédie à l'hôtel Rambouillet, le cercle des pré-
cieuses devenues ridicules ne trouva pas la pièce de son goût. Et
M. de Voiture vint avertir le poëte de ne pas se faire illusion sur
le succès de son œuvre , où le christianisme surtout avait infini-
ment déplu. Mais le public , ici comme à la représentation du Cid,
( 560 )
n'eut pas assez de mains pour applaudir. Il y a toujours au milieu
du peuple des hommes capables de comprendre la poésie , quand
dans leur âme brûle encore le feu sacré des croyances.
Après la création de Polyeucte , l'étoile de Corneille pâlit pour
ne plus jeter que par intervalle quelques vives lueurs. Le grand
tragique avait mis toute son âme dans ses quatre chefs- d'œuvre.
Son génie inégal alla se heurter , puis enfin se briser contre des
éçueils qui rendirent sa chute d'autant plus lourde que son éléva-
tion avait été plus éclatante.
On s'est demandé avec raison quelles pouvaient être les causes
de cette rapide décadence d'un génie si vigoureux. La principale ,
dirons-nous avec M. Nisard , est l'adoption systématique des pro-
cédés espagnols , qui subordonnent le développement des carac-
tères et des passions aux complications de l'intrigue. De cette
manière on produit , par les tours de force du métier , l'inat-
tendu , la surprise , l'étonnement ; mais le pathétique , qui fait
l'âme de la tragédic , disparaît sous les coups de théâtre et le jeu
des machines. L'Espagne , où le poëte n'était pas emprisonné dans
le cercle étroit des unités classiques , pouvait , en multipliant les
ressorts de l'intrigue , produire des effets merveilleux. Corneille ,
en voulant accommoder les règles d'Aristote avec le système espa-
gnol , a gâté son génie.
Là n'est pas cependant la seule cause de la dégénérescence de
Corneille. Il y en a une autre qui explique celle-là : ce poëte , plus
Espagnol que Français , n'avait pas parmi ses qualités cette me-
sure , ce juste milieu, ce bon goût qui préserve le poëte des écarts
de l'imagination. Si les hasards de l'inspiration lui permirent d'as-
socier quatre , ou , si l'on veut , sept fois la pureté du goût au génie
(en comptant Nicomède , Rodogune et le Menteur) , ce n'est pas
un motif suffisant pour lui reconnaître une qualité généralement
absente de vingt- cinq à vingt-sept pièces sur trente-deux qu'il a
composées . C'est d'ailleurs une imperfection que l'éducation cor-
rige. Mais les circonstances extérieures relatives à la position du
poëte et à la situation sociale de son époque ont altéré au lieu de
perfectionner le goût de Corneille. Vivant loin de la cour, centre
brillant de la société choisie , il devait contracter, dans son langage
( 561 )
comme dans ses habitudes , des formes provinciales. Ensuite la
médiocrité de sa fortune , sa pauvreté même , honte éternelle de
son siècle et de Louis XIV, qui n'avait de largesses que pour ses
adorateurs , le condamnaient à un travail précipité, circonstance
d'autant plus funeste au génie que sa marche est plus inégale.
A l'époque de la Fronde , l'intrigue mêlée à la galanterie engagea
de plus en plus Corneille dans les voies tracées par le théâtre espa-
gnol , et il substitua au développement des caractères , à la logique
puissante des idées et des passions , les expédients dramatiques , où
d'ailleurs il était d'une grande habileté.
Se voyant forcé de compter avec l'amour , et ne voulant pas en
faire le pivot de la tragédie , il l'admit comme ornement , c'est-à-
dire comme accessoire , et laissa l'héroïsme occuper le premier plan
du drame. Dans sa pensée , c'était une réaction contre la tragédic
de Quinault , où tout était sacrifié à la tendresse. Corneille avait
l'âme trop haute pour substituer l'amour au sentiment héroïque ;
mais le simple bon sens aurait dû lui dire que l'amour n'est tra-
gique qu'à la condition de produire les situations du drame , et de
jouer ainsi sur la scène le rôle qu'il joue dans la vie.
En subordonnant les caractères aux situations , Corneille était
forcément amené à faire de l'amour une intrigue. Ce n'est pas
ainsi qu'il l'entendait dans ses chefs-d'œuvre. Néanmoins , par la
nature de son talent , ce fier génie devait mieux réussir à peindre
les hommes que les femmes. Deux de ses héroïnes , Chimène et
Pauline , sont de ravissantes créatures , dont l'amour est illuminé
parun rayon de l'Évangile. Les deux Romaines, prises entièrement
dans les mœurs du paganisme , Camille et Émilie, sont plus hommes
que femmes , et si le sang romain coule dans leurs veines , elles
ont dans la tête l'esprit romanesque du siècle de leur père. Ces
femmes si raisonneuses et si subtiles ne parlent pas la langue du
cœur. Chimène et Pauline ont de l'esprit aussi , sans doute , et il
leur en fallait pour combattre au nom du devoir les élans de leur
tendresse ; mais au moins reconnaît- on la femme dans les instants
où le devoir est d'accord avec la passion , et surtout dans les in-
stants où la nature est plus forte que la volonté. Camille et Émilie
ont trop d'emphase , trop de théâtre dans leurs passions pour nous
56
( 562 )
émouvoir. Elles étonnent , elles n'attendrissent pas. Quoi qu'il en
soit , c'étaient là des caractères imposants. Quand Corneille y cut
renoncé pour se jeter dans les situations embarrassées , ses hé-
roïnes ne furent plus que des intrigantes de haut parage, et leur
amour dégénéra en scènes de boudoir peu dignes de la grandeur
tragique.
Voilà la part de l'esprit de l'époque sur le génie et le goût de
Corneille. Ses contemporains sont pour moitié dans ses défauts ;
ses qualités seules sont à lui , uniquement à lui.
Le créateur du théâtre français conservera dans la postérité
deux titres de gloire immortels : celui d'avoir fourni les premiers
modèles non-seulement à la tragédie , mais encore à la comédie et
au drame moderne 1; et celui plus inestimable d'avoir porté l'idéal
tragique à une hauteur que personne , pas même Racine , n'a dé-
passée. Élévation , fermeté de sentiments, force des idées, héroïsme
des caractères , habileté dans le développement de l'action drama-
tique , vivacité et concision d'un dialogue incomparable , nerf, so-
lidité, éclat , énergie familière du style : telles sont les qualités du
grand Corneille dans ses immortels chefs-d'œuvre. Pour apprécier
son génie , il faut s'en tenir à ses chefs-d'œuvre , et surtout ne le
comparer que par voie de contraste à Racine dont il est l'égal , mais
qui fut servi , comme nous le verrons , par de plus heureuses cir-
constances . Corneille n'a pas assez connu l'art des nuances : c'est
un homme d'une seule pièce. Dans les petites choses , c'est ce
bourgeois de Rouen , le plus simple des hommes , peu façonné à
l'élégance des cours ; dans les grandes choses , son âme est de ni-
veau avec les plus sublimes sentiments de notre nature. Ne le
cherchez pas en lui-même ni dans sa vie; cherchez-le dans ses
œuvres : il est tout entier dans l'âme de ses héros. Partout ailleurs
il est vulgaire ; là il est grand. C'est un chêne robuste à la rude
écorce , aux bras noueux , à la séve vigoureuse qui porte sa tête
dans les nues et défie les ravages du temps, car ses racines plon-
gent au cœur de l'humanité.

1. En écrivant le Menteur et Don Sanche .


( 563 )

CHAPITRE VI.

LA POÉSIE AU TEMPS DE LA FRONDE .

Avant de continuer l'histoire de la poésie dramatique, qui ré-


sume tout l'art français sous le règne de Louis XIV, il faut ca-
ractériser la Fronde et ses productions spéciales. Cette sanglante
intrigue , conduite par des femmes avides d'émotion et qui devait
avorter dans le ridicule , enfanta la poésie burlesque , genre bâtard
qui fut la honte de la littérature comme la Fronde fut la honte de
la France , et on pourrait dire aussi de l'humanité. Dans ces tra-
vestissements de la poésie sérieuse , se distingua Scarron, spirituel
parodisté qui affubla d'un costume de polichinelle les plus belles
inspirations de l'antiquité. La guerre à coups d'épingle que se
livraient les partis devait trouver dans Scarron un champion tou-
jours prêt. Il joua un grand rôle dans la Mazarinade. Sa verve
railleuse fit tomber la galanteric romanesque sous les traits du
Roman comique. La société de la Fronde n'était plus inspirée par
le respect des convenances dont les ruelles avaient fait la loi des
salons . La légèreté des femmes, jointe à l'esprit frondeur qui s'était
emparé de la conversation française , imprimait à la poésie je ne
sais quel cachet de jovialité cynique où les traditions du bon goût
faisaient place aux allusions malignes et aux facétieuses saillies
de l'opposition ministérielle. Une noblesse bruyante , livrée à tous
les vertiges de l'ambition mêlée à l'intrigue , se pressait dans les
salons du cardinal de Retz , de Mme de Longueville et du duc
d'Orléans , pour y comploter la ruine de Mazarin au milieu de
propos licencieux , d'éclats de rire moqueurs et de sanglantes tur-
pitudes.
La régence d'Anne d'Autriche est la troisième régence fémi-
nine depuis Catherine de Médicis , et , quelles que fussent d'ail-
leurs les qualités de la reine , mère de Louis XIV, la France n'eut
( 564 )
pas à déplorer moins de scandales qu'aux deux régences des Mé-
dicis.
L'histoire a des leçons qu'un pays n'oublie pas.
La maison du coadjuteur avait détrôné l'hôtel Rambouillet .
C'est là que régnait Sarrazin , le Voiture libertin et débraillé de la
Fronde. A l'exception de Corneille , qui s'y fortifia dans ses ten-
dances à l'intrigue assaisonnée de galanterie , mais qui conserva son
génie dramatique dans quelques figures de héros , on ne retrouve
plus la grande poésie dans cette période agitée qui précéda l'avé-
nement de Louis XIV .

SECONDE PÉRIODE .

SIÈCLE DE LOUIS XIV.

er
CHAPITRE IF.

INFLUENCE DE LOUIS XIV .

Au moment d'apprécier l'influence de Louis XIV sur un siècle


auquel il a donné son nom , j'éprouve le besoin d'avertir le lecteur
que c'est l'esprit du temps et non l'esprit de l'histoire que je vais
consulter ici. L'histoire a le droit de se montrer sévère à l'égard
d'un despote qui a sacrifié l'indépendance , la liberté , le bonheur
des peuples à son ambition tyrannique , les prérogatives de l'Église
à son pouvoir arbitraire et la morale à ses plaisirs. Comme Belge ,
comme catholique , comme philosophe et comme homme , on tra-
hirait ses devoirs en louant sans réserve un roi qui a fait la
guerre de Flandre et de Hollande , soumis l'Église à l'État, décrété
la révocation de l'édit de Nantes , ordonné les dragonnades , con-
fisqué les libertés de son peuple , ruiné son royaume et ruiné les
( 565 )
mœurs pour satisfaire ses appétits insatiables de volupté et d'or-
gueil.
Mais comme homme aussi et comme littérateur, ami des belles
et grandes choses , il faut savoir rendre justice aux princes qui ont
contribué à la gloire des peuples et à la gloire de l'humanité. La
France a le droit de se plaindre aussi , mais elle a surtout le droit
d'être fière des qualités d'un monarque qui a fait sa grandeur et
présenté aux siècles futurs , dans la guerre , dans les lettres , les
sciences et les arts , la plus magnifique réunion de grands hommes
que l'histoire ait offerte à l'admiration du monde.
Il y a du reste deux époques à distinguer dans le règne de
Louis XIV : la première , depuis son avénement jusqu'à la révoca-
tion de l'édit de Nantes ; la seconde , depuis cette date fatale jusqu'à
sa mort : d'un côté , le succès et la gloire ; de l'autre , les malheurs
et la honte.
Plaçons - nous dans la gloire pour comprendre les poëtes , et
voyons ce que fit Louis XIV pour féconder leur génie 4.
Aussitôt que le grand roi cut pris en main les rênes du pou-
voir, tout rentra dans l'ordre , et les forces nationales purent se
déployer avec un merveilleux ensemble sous la sauvegarde d'un
gouvernement respecté. La France alors réalisa l'idéal de la
royauté. L'Église consomma son alliance avec le trône. L'anarchie
fut comprimée et les ambitions cessèrent de troubler l'État. La
bourgeoisie , auparavant dédaignée par la noblesse , se releva par
la dignité des emplois publics. La petite bourgeoisie put coudoyer
la grande sans en être offusquée. La France tranquille à l'inté-
rieur grandit par le prestige des conquêtes. C'est alors que l'on
vit briller l'âge d'or de la littérature. Les écrivains qui , sous la
domination des premiers ministres , n'avaient le choix qu'entre la
servitude et la révolte , furent honorés d'une protection égale à
leur mérite, et ne se virent plus forcés de recourir à de basses
flatteries pour se créer une honnête aisance. En échappant aux
caprices de la noblesse , ils retrouvaient la dignité et la liberté de

1 Nous prendrons ici pour guide M. Nisard , qui a puisé dans les auteurs con-
temporains les traits qui composent la grande figure de Louis XIV.
( 566 )
leurs pensées. Ils ne purent, il est vrai , à l'exemple des Grecs ,
apporter dans la direction des affaires l'audacicuse indépendance
de leur imagination; car le roi personnifiant l'État 4 ne laissait
à ses ministres que les rouages vulgaires de l'administration .
Louis XIV avec un discernement admirable avait compris que
l'art , pour atteindre sa perfection , exige le calme , le repos , les
loisirs. L'écrivain lancé dans le tourbillon des affaires n'a pas le
temps de se recueillir, de méditer ses pensées et de parvenir à
cette maturité de conception et à ce fini de la forme qui sont les
conditions nécessaires de toute œuvre durable .
Le temps emporte tout ce qui se fait sans lui.
A chacun sa sphère donc : au guerrier les combats , à l'homme
d'État la politique , à l'écrivain la pensée et la parole , son expres-
sion. Notre siècle a prouvé comment le génie s'égare en descen-
dant dans la sphère active pour briser en mille fragments le miroir
de la pensée. Grâce à Louis XIV, les écrivains du dix-septième
siècle restèrent hommes de lettres, et grâce à lui aussi ils furent
en général à l'abri des injures de la fortune et de la misère , com-
pagne trop souvent inséparable du génie. La protection des princes
peut être funeste à la littérature; mais c'est quand le gouverne-
ment est antipathique à la nation, et quand le prince n'offre pas
en sa personne un type assez complet pour éveiller l'inspiration
poétique; ensuite, quand l'art est réduit à brûler un grossier encens
sur l'autel où s'allume l'enthousiasme. Louis XIV, en attirant à lui
les poëtes , laissait un libre essor à leurs facultés; il comprenait
mieux que personne que les lettres sont le plus beau diamant de
la couronne des rois. Il faut le dire, les louanges que lui adres-
saient les écrivains de son siècle étaient souvent aussi sincères
que méritées. C'est en se modelant sur la personne de Louis XIV
et sur la société dont il fut le créateur, que la poésie parvint à cet
idéal qui forme l'apogée du génie de la France. L'unité, l'ordre
et la grandeur, les trois pivots de la monarchie française , sont les
qualités fondamentales des œuvres littéraires du grand siècle.
Toute la poésie de ce temps est un reflet des qualités personnelles

L'État c'est moi; c'était, comme on sait , sa devise.


( 567 )
de Louis XIV. L'extérieur du roi , sa figure , son attitude , ses ma-
nières respiraientje ne sais quelle noblesse et quelle grâce qui fai-
saient l'admiration de tous ceux qui l'approchaient : c'était le type
de la majesté royale. Il posait devant les poëtes comme Périclès à
Athènes , mais avec plus de prestige encore que le héros populaire
de la Grèce. L'harmonieuse beauté de Louis XIV donna au style
des écrivains la noblesse et la grâce. L'esprit du roi se distinguait
par la grandeur des vues , la justesse des idées , un bon sens ad-
mirable , une extrême délicatesse de goût, le naturel dans la di-
gnité et la facilité à s'approprier les idées d'autrui. La parole du
roi , qui reflétait les qualités de sa personne et de son esprit , était
d'une netteté et d'une élégance irréprochables , et toujours au ni-
veau du sujet qui faisait la matière de ses entretiens . Ne sont-ce
pas là tous les traits de l'esprit et du style des immortels chefs-
d'œuvre de ce siècle ? D'un caractère chevaleresque , le roi était
brave à la guerre et d'une politesse charmante à la cour. Doux ,
affable , clément , généreux , son cœur égalait son esprit et les
charmes de sa personne. Faut-il s'étonner qu'il ait été l'idole de
son siècle et qu'il ait donné le ton à la littérature et à la civilisation
françaises ? L'idéal littéraire réalisé par les grands écrivains du dix-
septième siècle fut donc l'ouvrage de Louis XIV. Ce sera son éter-
nelle gloire devant la postérité.
Voulez-vous avoir une image vivante du génie de Louis XIV ?
Allez à Versailles. Contemplez ce vaste palais où respire encore tout
le prestige de la majesté royale. Parcourez ce jardin magnifique :
d'un marais infect le roi en a fait une des merveilles du monde.
Regardez ces escaliers dignes de Babylone au temps de Sémiramis ,
ces longues allées , ces bois , ces pièces d'eau où l'on a rassemblé
avec un goût si parfait tous les symboles de la mythologie et tous
les chefs-d'œuvre des arts , et dites-moi si vous n'assistez pas à la
résurrection du grand siècle. Il n'y manque rien que Louis XIV
et sa cour qu'on croit voir apparaître dans la magie des souvenirs.
L'art à Versailles a effacé la nature , mais quel art ! quel idéal de
beauté, d'ordre , de régularité , de grandeur!
Voilà la création de Louis XIV, et voilà l'idéal qu'il a fait res-
plendir aux regards des poëtes .
( 568 )
Je n'entends rien retrancher au génie des poëtes en montrant
l'idéal de leurs productions. Il y cut cela d'heureux , que les illus-
trations littéraires de l'époque , sans faire violence à leur génie, se
trouvèrent à l'unisson des qualités , des vues , de l'esprit du roi.
La société des femmes contribua beaucoup aussi à maintenir
cette politesse exquise qui donne aux œuvres littéraires l'élégance ,
la souplesse , la délicatesse et la grâce. Mais l'abus du bel esprit ,
cet excès de la galanterie né du commerce des femmes et qui ,
favorisé par les souvenirs chevaleresques et par l'imitation de
l'Italie et de l'Espagne, s'étaitintroduit à l'hôtel Rambouillet pour
corrompre la littérature, ne put tenir devant le naturel et le bon
sens de Louis XIV. C'est un autre service qu'il rendit aux lettres .
Les rodomontades espagnoles menaçaient de gâter le goût français
depuis le règne de Louis XIII. Louis XIV fit disparaître l'imitation
étrangère par un acte de puissante initiative qui signala son avé-
nement au trône : la préséance de l'ambassadeur français sur l'am-
bassadeur espagnol à la cour de Rome. Mais , pour fixer définiti-
vement le goût faussé par l'Italie et l'Espagne , il fallait retremper
l'esprit français aux eaux fécondes de l'antiquité. De là limitation
de la Grèce et de Rome consacrée par le siècle précédent. C'est ce
qui acheva de consolider la langue en lui faisant contracter cette
dignité , cette fermeté , cette précision , cette harmonie à la hau-
teur des littératures classiques. Malheureusement on ne se con-
tenta pas d'emprunter aux anciens l'art de la forme ; on imita
leurs idées , et il arriva ce qui arrive toujours quand on renonce à
l'originalité pour suivre les traces d'autrui : en cherchant à ha-
biller à l'antique la pensée moderne , on habilla à la moderne la
pensée antique. Quoi qu'il en soit, si Aristote et Horace furent ,
sous la plume de Boileau , les vrais législateurs du Parnasse français ,
c'est qu'on sentait le besoin d'un goût sévère pour régénérer une
littérature compromise par l'imitation des œuvres de deux peuples
tombés en décadence. Il y avait , à tout prendre , moins de danger
à suivre avec habileté les traces des anciens dans une langue d'un
génie différent , qu'à se laisser entraîner dans une fausse voie sur
la pente glissante de deux littératures d'un génie analogue par les
formes , sinon par l'esprit de leurs productions. Ce n'est pas par
( 569 )
timidité , comme on l'a cru , c'est par amour de la règle que
Louis XIV encouragea l'imitation de l'antiquité 4.
Voyons quelles furent les destinées des genres pendant le règne
de Louis XIVet comment, sous l'influence du génie de la civilisa-
tion moderne , la poésie échappa à la servilité de l'imitation clas-
sique. Quatre grands noms résument l'histoire de la littérature
française à cette époque : Racine , Molière , Boileau , la Fontaine ,
c'est-à-dire la tragédie , la comédie , la satire , l'apologue.
Le genre dramatique domine tous les autres , parce qu'il est celui
qui répond le mieux aux loisirs fastueux et à l'esprit de société
créé par la monarchie. Ces mœurs conventionnelles ne conviennent
ni à l'épopée ni à l'ode , qui ne vivent que de naïveté et d'enthou-
siasme. Le drame sérieux et le drame plaisant , voilà les deux spec-
tacles favoris de la royauté. Aussi Racine et Molière sont-ils comme
les pourvoyeurs des plaisirs de la cour, les poëtes officiels , les
édiles du grand siècle.

CHAPITRE H.

RACINE .

Corneille avait créé la tragédie; mais la fière indépendance des


héros de ces temps de guerre civile avait fait place à la tendre ga-
lanterie des mœurs nouvelles. Si le grand Corneille , dans la pein-
ture des caractères héroïques , était insurpassable, l'importance
accordée à l'amour laissait à Racine la création des rôles de femme
et la peinture des héroïques faiblesses du cœur humain. Le type

1 Pour compléter le tableau de l'influence de la civilisation sur la poésie à


cette époque mémorable , nous aurions à signaler aussi les tendances philoso-
phiques et religieuses , qui sont l'àme du siècle. Nous n'avons pas à entrer ici
dans l'examen des théories et des systèmes. Nous nous bornerons à constater,
dans l'appréciation des poëtes , l'influence de Descartes et de Port-Royal
( 570 )
était donné : le poëte n'avait qu'à contempler la figure de Louis XIV
et à transporter sur la scène les passions de la cour : l'ambition et
l'amour, magnifiquement drapés dans la majesté royale. Les amours
de Louis XIV, qu'il faut flétrir au nom de la morale , furent du
moins récouvertes d'un certain vernis de décence et traversées
par le remords. La religion , impuissante à le retenir dans le de-
voir , mit dans son âme une lutte puissante entre la passion et la
raison . La voix de la conscience se faisait entendre au milieu des
enivrements d'une vic de triomphes et de fêtes; et les faiblesses
du roi n'étaient pas à ses yeux des vertus. Bossuet , à qui Louis XIV
avait permis de dire la vérité , attribuait les malheurs de la France
aux fautes du monarque. Racine , en peignant les orages des pas-
sions , en fit aussi ressortir la moralité , en montrant les malheurs
qu'elles entraînent à leur suite.
Après avoir imité Corneille avec peu de succès dans sa Thẻ-
baïde , pastiche maladroit des Phéniciennes d'Euripide , et après
avoir marché sur les traces de Melle de Scudéri et de Quinault
dans son Alexandre , chevalier galant , calqué sur Louis XIV , le
grand poëte trouva enfin son génie dans Andromaque , tragédie
qui fait époque , comme le Cid, dans l'histoire du théâtre français .
L'auteur , dans cette pièce , dépasse tout à coup Euripide son mo-
dèle, et se place au niveau de Sophocle lui-même par la magie du
style et l'éloquence de la passion!
C'est en étudiant son propre cœur que Racine découvrit son
système dramatique reposant sur l'analyse des sentiments in-
times. Corneille , à l'exemple de Sophocle , représentait l'homme
tel qu'il devrait être ; Racine, à l'exemple d'Euripide, le représente
tel qu'il est ; en d'autres termes , les personnages de Corneille sont
des héros , ceux de Racine sont des hommes. Les héros de Cor-
neille sacrifient leurs passions au devoir; ceux de Racine sacri-
fient le devoir à leurs passions. Les premiers sont heureux et re-
çoivent la récompense de leur vertu; les seconds sont malheureux
et reçoivent le châtiment de leurs faiblesses : voilà la moralité. Le
sentiment qu'ils éveillent en nous , c'est, d'un côté , l'admiration ,
de l'autre , la pitié. L'analyse du cœur humain donne à la tragédie
de Racine plus de variété , un intérêt plus vif et plus soutenu. La
( 574 )
marche de l'action produit ici des chocs inattendus , des explosions
soudaines qui font échouer la liberté devant le fatalisme des pas-
sions. L'héroïsme du devoir rend les personnages de Corneille
raisonneurs , même au milieu de leur enthousiasme. De là une
teinte plus uniforme dans les développements du drame. C'est
dans les grandes situations qu'éclate leur grandeur surhumaine.
L'homme y sent sa liberté , mais elle a pour limite prévue, si j'ose
m'exprimer ainsi , le fatalisme du devoir. Les héros de Racine
luttent contre la voix du devoir par tous les sophismes du cœur ;
ceux de Corneille ont trop la conscience de ce qu'ils considèrent
comme un devoir pour ne pas lutter contre la passion par toutes
les raisons vraies ou fausses du point d'honneur.
Maintenant que nous connaissons le système dramatique de
Racine et ce qui le distingue de celui de Corneille , disons pour-
quoi Racine se fait imitateur des anciens sans cesser d'être fran-
çais. Le principe d'autorité royale , incarné dans Louis XIV, ne
permettait pas au poëte de mettre sur la scène les rois de France
dont le type s'éloignait du présent monarque. L'insubordination
de la noblesse dans les siècles précédents était un mauvais exem-
ple pour le nouveau règne , et, sous peine de fausser une histoire
connue, il fallait y renoncer. D'autre part, ce principe d'autorité
conduisait le poëte à se soumettre aux règles sévères de l'antiquité
classique qu'il avait étudiées à l'école austèrè de Port-Royal . Mais
si les grandes figures de l'antiquité évoquées par le génie clas-
sique conservaient le prestige de l'éloignement , comment inté-
resser des Français à une action étrangère prise dans des mœurs
si différentes de celles du dix-septième siècle ? Il fallait leur im-
primer un cachet tout nouveau : il fallait jeter dans ce moule
antique la pensée moderne , la pensée française avec son tour
particulier. Corneille lui-même , malgré l'indépendance de son
génie , n'avait pu échapper à cette nécessité impérieuse. Ses héros ,
quoique espagnols et romains , gardaient l'empreinte de l'époque
de Richelieu etde Mazarin. La cour élégante de Louis XIV fut
transportée par Racine au milieu des temps semi-barbares de
l'antiquité. Les rôles de femme par où il excelle sont d'une dé-
licatesse et d'une sensibilité qui attestent le génie du poëte ,
( 572 )
mais aussi et surtout les mœurs modernes épurées par le christia-
nisme et le respect du sexe professé par Louis XIV et sa cour. C'est
ainsi qu'Andromaque , comme mère et comme épouse , n'est l'An-
dromaque ni d'Homère ni d'Euripide , ni de Virgile , bien qu'elle
se rapproche de celle-ci par sa fidélité à la mémoire d'Hector : elle
est la femme moderne réhabilitée et trouvant son bonheur dans
l'accomplissement de ses devoirs .
Si Racine ne réussit pas aussi bien dans ses rôles d'homme ,
c'est à la galanteric moderne qu'il faut l'attribuer. Louis XIV
partout sera la personnification de la royauté unissant la pompe
au naturel , et conservant dans ses allures et dans ses paroles
cette fleur de la galanterie qui était à la mode au dix-septième
siècle. Tout cela s'est fait aux dépens de la couleur locale ; mais
le succès était à ce prix. Il y a une autre vérité plus importante
que la vérité locale et que Racine a su trouver dans son âme , où
Descartes et les solitaires de Port-Royal lui avaient appris à lire :
c'est la vérité universelle , source d'un intérêt constant , impéris-
sable. On sent un cœur palpiter sous la draperie; ces personnages
sont des hommes de tous les temps et de tous les pays.
Après avoir lutté avec avantage contre Euripide , Racine aborda
la tragédie historique et lutta contre Tacite dans Britannicus . II
prend ses personnages à ce moment critique où l'on sent que les
masques vont tomber. Le poëte a craint d'exposer à nos regards
les sanglantes orgies du despotisme. Rome est sur la pente du
crime , mais l'imagination , tout en prévoyant la dégradation future
de la reine du monde , aime encore à lire sur son front l'empreinte
de sa grandeur passée.
Ici cependant on aperçoit ce qui manque à la tragédie classique :
la hardiesse dans la mise en scène des situations terribles . Sous ce
rapport , nous verrons plus tard combien Corneille et Racine sont
inférieurs à Shakespeare. Mais Corneille se rapproche beaucoup
plus que son rival du géant de la scène anglaise. Il y a trop de sa-
gesse dans le plan de Racine. Britannicus est une figure trop effacée
pour en faire le héros principal d'une tragédie. Néron , malgré le
poëte, devait dominer la scène. On s'attend à voir régner autour
de ce monstre plus de terreur. Mais ce n'est pas à Racine, écrivant
( 375 )
sous le règne de Louis XIV, qu'il appartenait de peindre les tyrans.
Quoi qu'il en soit , Britannicus , par le bon goût du poëte , par
la savante structure de la composition , par l'énergie et la vérité
des caractères , par la beauté mâle du style enfin , est un des
chefs-d'œuvre du genre historique. C'est en vain que le parti de
Corneille s'ameuta contre ce nouveau triomphe : Britannicus
grandissait dans la gloire. Corneille , au temps de ses chefs- d'œu-
vre , donnait plus de grandeur à ses héros ; mais à l'époque où
parut la pièce de Racine , Corneille n'était plus que l'ombre de
lui-même .
Bientôt les deux rivaux allaient se mesurer sur le même terrain
dans Bérénice. L'auteur du Cid , déjà vieux , devait succomber
dans cette lutte contre un rival parvenu à toute la maturité de son
talent. Bérénice est une élégie héroïque qui offre ceci de remar-
quable , qu'avec une situation unique , le poëte a su maintenir
jusqu'au bout l'intérêt. Mais aussi quelle figure charmante , mé-
lancolique et douce , que l'héroïne de ce drame élégiaque ! Quelle
aimable langueur! quelle grâce touchante ! Le génie du Tasse dans
l'Aminta semble avoir passé dans l'âme de Racine en même temps
que son style .
Bajazet, où l'auteur supplée au prestige de l'éloignement des
temps par l'éloignement des lieux , contient de belles parties. L'ex-
position est un modèle ; les rôles d'Acomat et de Roxane , dont le
premier est de l'invention de Racine , sont supérieurement traités.
Les autres personnages sont beaucoup plus français que tures ,
défaut d'autant plus saillant qu'il s'agit ici de mœurs plus con-
nues , puisqu'elles appartiennent à un peuple moderne. Cette pièce
est le plus imparfait des chefs-d'œuvre de Racine , sous le rapport
de l'action. Quelque admirable que soit le talent de l'auteur dans la
peinture des sentiments tendres, il faut le plaindre d'avoir sa-
crifié aux exigences de son époque au point de faire de l'amour
un mensonge , et de ce mensonge le marchepied du trône. Bajazet
n'a pour Roxane que du mépris , et il feint d'aimer Roxane parce
qu'elle est un instrument utile à ses projets ambitieux. Il a beau
se repentir , à la fin, de ce jeu criminel, on ne reconnaît là ni la
grandeur ni la dignité tragiques.
( 574 )
Au siècle de Louis XIV pouvait-on faire monter sur la scène
un roi sans amour? Voyez plutôt Mithridate : c'est la pièce où Ra-
cine a mis le plus d'invention. Le caractère complexe du héros est
une des plus hardies créations du théâtre. Mais l'amour dans l'âme
de ce second Annibal , au milieu des graves intérêts de la politi-
que , est singulièrement déplacé ; et, quelque belle que soit la figure
de Monime , si pleine d'énergie et de tendresse, cette passion est
peu en harmonie avec la gravité historique du héros.
Racine revient à Euripide dans Iphigénie et dans Phèdre . Mais
quelle tranformation doivent subir l'Iphigénie et l'Hippolyte du
poëte grec pour être acceptés par le siècle de Louis XIV ! La pre-
mière de ces tragédies offrait aux Athéniens un intérêt national et
religieux qui n'était pas fait pour passionner les Français. L'Iphi-
génie de Racine lutte avec plus d'énergic contre la fatalité que
l'Iphigénie grecque. Son dévouement à son père et à sa patrie est
contre-balancé dans son cœur par un double sentiment : son amour
pour Achille et sa jalousie contre sa rivale. Achille , de son côté , de-
vient un chevalier français tour à tour galant et fanfaron, trempé
par sa mère dans les eaux du Styx et par le poëte dans celles de
la Garonne , selon la spirituelle expression de Géruzez. La compa-
raison entre l'Iphigénie d'Euripide et celle de Racine est une étude
curieuse et féconde. Il n'y a rien de grec dans la pièce française
que le sujet et l'harmonieuse beauté du style. Les personnages ont
subi une complète transformation. Racine a fait d'Iphigénie un
idéal de tendresse et d'amour; mais la fille d'Agamemnon dans
Euripide , plus naïve et plus résignée , est aussi plus noble et plus
touchante. La cour d'Agamemnon, dans Racine , est calquée sur la
cour de Louis XIV. Le roi des rois a plus de grandeur et de ma-
jesté, mais moins de vérité que l'Agamemnon d'Euripide. Racine
n'a gardé la supériorité que dans le rôle pathétique de Clytem-
nestre. Ce qui assure l'immortalité du poëte français, ici comme
partout , c'est la vérité des sentiments et la perfection de la langue.
Phèdre est le chef-d'œuvre profane de Racine. Il s'y est élevé à
son plus haut degré de puissance dramatique. Dans l'Hippolyte
grec , le héros innocent est victime de la calomnie. L'épouse de
Thésée est l'instrument des vengeances de Vénus. Diane inter-
( 575 )
vient pour glorifier l'innocence du héros. Racine comprit qu'il
ne pouvait faire usage de ce merveilleux suranné et qu'il de-
vait déplacer le centre de l'action pour concentrer l'intérêt sur
la figure de Phèdre. Ce qui était le moyen devint le but, et il
montra à nu les tortures d'une âme qui se débat contre la fatalité
de la passion. Ce n'est plus Hippolyte qui devient la victime de
Vénus , c'est Phèdre elle-même , cédant malgré elle à un sentiment
qu'elle condamne , et causant malgré elle aussi la mort d'Hippo-
lyte. « La crainte des flammes vengeresses de l'éternité formi-
dable de notre enfer perce à travers le rôle de cette femme
criminelle , comme le fait observer Chateaubriand ; c'est la chré-
tienne réprouvée , c'est la pécheresse tombée vivante entre les
mains de Dieu. » Le rôle du fils de Thésée est complétement effacé
dans la tragédie française ; l'auteur semble avoir laissé dans
l'ombre tous les autres personnages pour mettre en lumière celui
de Phèdre. Mais c'est à ce prix que Racine devait doter la France
d'une création dramatique qui ne peut être comparée qu'à l'OEdipe
roi de Sophocle.
Une cabale, où était malheureusement impliquée une femme
poëte, spirituelle et gracieuse, qui nous a laissé une idylle immor-
telle , Mme Deshoulières , fut dirigée contre Racine et fit échouer
la pièce , à laquelle on préféra la Phèdre de Pradon , poëte aussi
orgucilleux que médiocre qui , pour répondre aux attaques de
Boileau , avait intitulé une de ses satires : Triomphe de Pradon .
La Phèdre de Pradon n'était pas mal conçue; mais elle était écrite
en vers tantôt prosaïques , tantôt baroques , qui révélaient un
auteur sans goût, à qui la nature avait refusé le don du style.
« La différence qu'il y a entre moi et Pradon , disait Racine , c'est
qu'il ne sait pas écrire.>>>
Dégoûté du théâtre par les clameurs de l'envie , et résolu à
mettre fin aux dissipations de sa jeunesse , Racine , retrouvant
dans son cœur les principes chrétiens qu'y avaient déposés ses
maîtres , rentra dans le silence et se voua au service de Dieu et à
l'éducation de ses enfants. Pendant douze ans , sa muse drama-
tique resta muette. Une circonstance inattendue lui rendit la voix.
Mme de Maintenon , pour consolider sa faveur et étendre son in-
*
*

( 576 )
fluence , avait créé l'école de Saint-Cyr pour les filles de la noblesse
ruinée. Voulant distraire le roi vieilli des ennuis de la royauté et
lui rappeler innocemment le souvenir des fêtes brillantes qui
avaient marqué les belles années du règne , elle imagina de faire
représenter par ses jeunes pensionnaires les chefs-d'œuvre de la
scène. On avait déjà joué Andromaque , mais avec un talent qui
alarma la piété de Mme de Maintenon. C'est alors qu'elle engagea
Racine à traiter des sujets religieux. Le poëte , familiarisé pen-
dant ses années de retraite avec l'étude des livres saints , composa
Estheret Athalie.
Esther était une pièce toute de circonstance , faite pour célébrer
l'union de la nouvelle Esther avec le moderne Assuérus. C'est une
idylle en trois actes plutôt qu'une tragédic. Le génic de l'adulation
et le génie chrétien en ont fait un chef-d'œuvre. Il n'y faut pas
chercher l'art dramatique, mais un modèle de style pur, élé-
gant , harmonieux. L'inspiration religieuse éclate surtout dans les
chœurs , qui font de Racine un David français .
Athalie, il faut le dire avec Voltaire , c'est le chef-d'œuvre de
l'esprit humain 4. Les règles les plus sévères , les plus restrictives,
les plus étroites , y sont observées sans blesser la vraisemblance et
sans nuire à l'essor du génie : c'est l'art grec dans toute sa rigueur
et dans toute sa perfection. Sophocle lui - même , dans l'OEdipe
roi , ne l'a pas égalé ni pour la beauté de l'exposition , ni pour
l'observation de la loi des unités , ni pour la conduite de l'action ,
ni pour l'enchainement des scènes , ni pour l'art avec lequel les
chœurs sont liés aux événements. Tout , depuis l'exposition jus-
qu'au dénoûment, est un sujet d'intarissable admiration .
L'intérêt roule tout entier sur la tête d'un enfant ; mais derrière
cet enfant est le droit, la justice , l'avenir du monde, puisque c'est
de sa race que doit naître le Sauveur des hommes , Dieu lui-même
enfin , acteur suprême de ce drame auguste ,
Dieu qui de l'orphelin protége l'innocence
Et fait dans la faiblesse éclater sa puissance.
1
Voltaire , dans sa vieillesse , a déprécié Athalie , parce que c'était un sujet
sacré . Mais alors il ne jugeait plus en homme de goût, il ne jugeait plus en
poëte , il jugeait en ennemi du Dieu des chrétiens.
( 377 )
Tout est rempli de la majesté du Dicu vivant. La fatalité des an-
ciens est remplacée ici par la présence même de Jéhovah, le dieu
de vengeance , qui poursuit impitoyablement le crime et pousse
à sa perte une reine impie et sacrilége , armée contre le ciel et
contre la race de David, qu'il a choisie dans ses desseins éternels
pour accomplir les promesses qu'il a faites aux hommes.
Racine s'est conformé à l'histoire. A l'exception du rôle d'Abner,
il n'a rien inventé. Tout son mérite est dans l'exécution et dans
L'inspiration biblique. Le poëte a respecté les convenances comme
il a respecté l'histoire. Certes , s'il avait fallu faire parler unc
autre épouse des Cantiques , celui qui a créé, je ne dirai pas Her-
mione , Phèdre et Roxane , personnifications de l'amour sensuel ,
mais Iphigénie , Bérénice, Junie et Monime , personnifications de
l'amour pur, aurait trouvé dans son cœur une nouvelle merveille
de tendresse passionnée. Mais un amour profane cût juré avec la
sainteté du temple : le poëte s'en est abstenu , et c'est ce qui fait
la grandeur incomparable de cette tragédie.
Tout y est divin , le style comme les passions. La scène est de-
venue par le sujet et par la langue une chaire sacrée, et le théâtre
un sanctuaire. A chaque vers on sent monter la fumée de l'en-
censoir. Dans Athalie , Racine est devenu le Bossuet de la scène.
La critique est désarmée devant cette langue , et à toutes les pages
elle est réduite à s'écrier : BEAU ! RELIGIEUX ! SUBLIME !
Ah! si Racine avait renoncé plus tôt à emprunter ses sujets à
l'antiquité païenne pour s'inspirer de sa religion , combien de
chefs - d'œuvre n'eût - il pas enfantés pour servir de pendant à
Athalie ? Mais il fallait peindre l'amour avec le tour d'imagination
• du dix- septième siècle pour obtenir sur la scène des succès écla-
tants. Athalie était trop grave , trop austère, trop religieuse pour
plaire à une société mondaine qui aimait à remettre au lendemain
les affaires sérieuses, et qui ne sejetait dans les bras de la religion
qu'après avoir bien savouré les joies licites et illicites de la vie.
Athalie ne fut pas à la mode; c'est pour cela qu'elle est éternelle.
Publiée en 1691 , la pièce ne fut représentée qu'en 1720. Се
fut un triomphe, auquel se prétaient admirablement les circon-
stances; car Louis XV enfant était aussi le dernier rejeton de sa
37
( 578 )
race ; mais hélas! Racine était descendu dans la tombe, doutant de
la valeur de son œuvre qu'il voyait accueillie par l'indifférence de
ses contemporains. Boileau seul , Boileau , l'oracle du goût , dé-
vançant le jugement de la postérité , avait consolé son ami en
proclamant Athalie son chef-d'œuvre comme il avait proclamé
Polyeucte le chef-d'œuvre de Corneille.
La légèreté de l'époque suffit-elle à expliquer l'insuccès d'A-
thalie à son apparition? Nous ne le croyons pas. Esther aussi était
un sujet religieux et grave , ce qui n'a pas empêché le succès de
la pièce. D'ailleurs Louis XIV , sous l'influence de Mme de Main-
tenon , tournait plus que jamais à la piété, et les courtisans, pour
plaire à l'épouse du roi , étaient dévotieux. Pourquoi donc Esther
fut-elle applaudie avec enthousiasme , et pourquoi Athalie , deux
ans plus tard, fut-elle un échec ? Ce n'est pas pour un motif litté-
raire assurément. Esther était un chef-d'œuvre de style , mais au
point de vue dramatique , c'était une œuvre médiocre. Si la grâce
en tempérait la gravité, quelle grâce attendrie n'y avait-il pas
aussi au milieu des scènes solennelles ou terribles d'Athalie ,
quand on voyait la reine interroger l'enfant , cette haine penchée
sur cette innocence ; et quand on voyait , dans la scène des ser-
ments , l'enfant royal naïvement étonné de ce splendide appareil
et s'imaginant qu'on se faisait un jeu d'essayer sur son front can-
dide le bandeau des rois ? Non, sous quelque face que l'on con-
sidère Athalie , Esther auprès d'elle , c'est l'Aminta devant la
Jérusalem , avec cette différence qu'Athalie , même sous le rap-
port du style, conserve encore sa supériorité sur Esther.
Pourquoi donc cet échec après ce triomphe ? C'est qu'Esther
était l'œuvre d'un poëte courtisan et qu'Athalie était l'œuvre d'un
poëte ami de la vérité , ami de l'humanité et ennemi de l'arbi-
traire. Louis XIV, entouré de flatteurs qui devaient se reconnaître
dans l'hypocrisie de Mathan et trouver importune la foi sincère de
Joad , Louis XIV avait assez de bon sens pour comprendre que son
sceptre commençait à peser à son peuple , mais il avait trop
d'orgueil pour aimer la vérité. Ne devait-il pas trembler en en-
tendant ces paroles menaçantes qui semblent tout à la fois le
pressentiment et le présage des révolutions futures :
( 579 )
Daigne , daigne , mon Dieu , sur Mathan et sur elle ,
Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur ,
DE LA CHUTE DES ROIS FUNESTE AVANT- COUREUR .

Et cette susceptibilité du pouvoir absolu qui provoqua la dis-


grâce de Racine pour avoir présenté à Mme de Maintenon un Mé-
moire sur les misères du peuple , pouvait-elle accueillir sans om-
brage ces courageuses et mémorables paroles :

De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse ,


Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse.

Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois ,


Maîtresses du vil peuple obéissent aux rois ;
Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté mème ;
Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême ;
Qu'aux larmes , au travail le peuple est condamné ,
Et d'un sceptre de fer veut être gouverné ;
Que s'il n'est opprimé tôt ou tard il opprime .

Il vous feront enfin haïr la vérité.

Hélas ! ils ont des rois égaré le plus sage.

Louis XIV en était là. Voilà la cause de l'insuccès d'Athalie et


la source première de la disgrâce de Racine. Mais la postérité s'est
chargée de venger son œuvre en même temps que sa mémoire.
Nous avons montré Racine dans la sphère où le génie de son
siècle l'a poussé. Mais il était dans la nature exceptionnelle de cette
merveilleuse organisation de nous offrir la réunion de tous les ta-
lents. Corneille , après l'apparition de la tragédic d'Alexandre ,
lui conseillait d'aborder l'épopée ; il pouvait le récit de Téra-
mène en fait foi , s'élever aussi haut dans ce genre que dans la
tragédie. Ses chœurs d'Esther et d'Athalie , et surtout la Prophétie
de Joad, le placent pour le talent parmi les poëtes lyriques de pre-
mier ordre. Il faut le dire pourtant : on a exagéré la valeur lyrique
des chœurs d'Athalie et d'Esther . Racine avait le talent , mais non
pas le génie lyrique. A l'exception de quelques strophes d'Esther et
de la Prophétie de Joad , on ne sent pas dans ces chœurs le grand
souffle des maîtres de la lyre. Et les cantiques spirituels soumis à la
( 580 )
critique de Boileau sentent la lime et l'huile plus que l'inspiration.
Racine avait pourtant une grande sensibilité et une grande ima-
gination. Mais le siècle n'était pas lyrique. Boileau l'a surabondam-
ment prouvé par son exemple. Le génic lyrique est essentiellement
subjectif, et la littérature du dix-septième siècle est exclusivement
objective. C'est dans notre siècle seulement que la France a rem-
porté la palme du lyrisme. Il faut admirer dans Racine cette flexi-
bilité de génie qui lui permettait de réussir dans les genres les
plus légers comme dans les plus sérieux. Sa comédie des Plaideurs
est écrite avec la verve d'Aristophane. Son amour-propre blessé
lui inspira des épigrammes qui font penser qu'il pouvait égaler
Boileau dans la satire. Racine , pour l'harmonie des facultés , ne
peut être comparé qu'à Sophocle et à Virgile. Jamais peut-être
l'art et l'inspiration, le goût et le génie ne furent aussi intimement
associés. De là cette uniforme perfection de langage à laquelle on
finit par s'accoutumer au point de n'y plus rien trouver de saillant,
parce que tout y est à sa place, et que l'art s'y cache soigneuse-
ment sous la limpidité du style. On oublierait que ce sont des
vers , si la rime ne le rappelait à l'oreille. Boileau a bien mérité
de l'art en apprenant à son ami à faire difficilement des vers
faciles. Rien n'y trahit l'effort, le style est toujours au niveau de
la pensée , il se plie à tous les tons; rien de vulgaire et rien d'ex-
cessif. Les images semblent naître d'elles-mêmes à l'appel du sen-
timent. Ce style est tout à la fois si hardi et si sage , si riche et si
sobre , si élégant et si simple , que l'harmonic de l'ensemble fait
oublier la variété des détails. On est loin d'avoir tout dit quand on
a appelé Racine le plus pur, le plus noble, le plus harmonieux des
poëtes. Son originalité la plus rare , dirons-nous avec Lamartine,
ce fut d'être parfait.
Gardons-nous cependant d'attribuer à Racine tout le mérite de
son prodigieux talent d'écrivain. On aurait pour lui trop d'admi-
ration , s'il n'était redevable qu'à lui-même des merveilles de son
style. C'est l'élégance aisée de la cour de Louis XIV qui inspira
à Racine ce goût exquis dont Corneille n'avait pas trouvéle mo-
dèle dans la société agitée des temps de Richelieu et de la Fronde.
Il y a d'ailleurs dans les procédés même du poëte une raison
( 581 )
capitale qui fit de Racine un écrivain parfait : c'est le soin qu'il
apportait à la conception du sujet. Ne vous laissez pas éblouir par
les harmonieux contours de ses vers ; étudiez le plan de ses tra-
gédies , et vous découvrirez la profondeur de ec mot : Je n'ai plus
que les vers à faire. L'essentiel pour Racine, c'était le plan , l'art
de la composition. Le style pour l'écrivain qui sait sa langue n'est
plus qu'unemince affaire , dès qu'il a construit la charpente de son
œuvre. C'est la pensée et le sentiment prenant corps et revêtant
des formes d'autant plus harmonieuses qu'elles ne sont qu'un reflet
de la lumière intérieure de l'esprit. Quand le fond est pauvre et
qu'on ne soigne que la forme, il est impossible que ce jeu de mé-
canisme ne dégénère pas en vains efforts , en couleurs outrées et
que le mot ne prenne pas la place de l'idée absente. Vous qui voulez
connaître la langue des vers , étudiez Racine : c'est l'éternel mo-
dèle du goût associé au génie.

CHAPITRE HI.

MOLIÈRE ET LA COMÉDIE .

Nous avous vu ce qu'était devenue la tragédie entre les mains


de Corneille et de Racine , et quels obstacles ou quels secours ils
avaient trouvés dans la société française du dix - septième siècle .
Voyons maintenant quelles furent les destinées de la comédie.
La comédie n'étant que la représentation des ridicules et des
travers , est fondée avant tout sur le génie de l'observation , et n'a
besoin pour se produire ni de l'histoire ni de la mythologie ,
comme la muse tragique ; elle prend ses types dans les mœurs
contemporaines et dans les travers de l'humanité. Avant Molière ,
la vraie comédie , c'est-à-dire le spectacle de la vie humaine dans
sa réalité bourgeoise, n'existait pas en France. La farce , les ficelles
de l'intrigue imitées de l'Italie , puis la tragi-comédie importée de
l'Espagne , c'était là tout l'art comique au temps de Corneille. Il
n'y avait de français que l'esprit et la langue. L'auteur du Cid
( 582 )
inaugura la comédie de caractère par le Menteur, pièce imitée de
l'espagnol. En sorte que l'Espagne fut l'institutrice de la France
dans la double sphère de l'art dramatique , et que Corneille eut la
gloire d'avoir créé la comédie aussi bien que la tragédie française .
Cependant c'est au fond de son cabinet, dans une étude de tête
que le grand dramaturge conçut et exécuta son œuvre. Le héros
de Corneille est un menteur quand même , un menteur qui ment
pour mentir; le travers chez lui n'est pas même un vice habituel ,
c'est un travers de fantaisie où l'on sent le poëte derrière le per-
sonnage. L'observation du monde n'avait pas encore transporté la
vie sur la scène. Cette nouvelle création de l'art était réservée à
Molière; mais pour y parvenir , il lui fallait plus que l'exemple de
Corneille, il lui fallait une société, et ce fut l'ouvrage de Louis XIV 1 .
Durant la Fronde, le crime se mêlait aux travers. Aussi la tragi-
comédie , reflet des événements , était-elle seule en possession de
la faveur publique. Les caractères sortis de leurs limites natu-
relles ne pouvaient se déployer librement. Ceux qui n'étaient pas
dominés par l'ambition étaient travaillés par la peur. L'audace des
factieux et la pusillanimité des honnêtes gens , voilà les mœurs de
la France à cette époque comme à toutes les époques de troubles.
La comédie d'intrigue dans un pareil état de choses était possible ,
mais non la comédie de caractère. Quand les troubles civils furent
apaisés par l'avénement au pouvoir de Louis XIV, l'esprit de so-
ciété s'organisa sans contrainte , et Molière put trouver des modèles
dans les prétentions réciproques de la noblesse et de la bour-
geoisie. La société des femmes , nouveau bienfait de Louis XIV, qui
contribua si puissamment , nous l'avons dit, à polir les mœurs et à
épurer le langage, qui fit respecter les convenances dans l'art aussi
bien que dans la vie, avait amené des abus qui devaient alimenter
la scène comique. L'imitation étrangère disparut sous l'influence
d'un règne glorieux. La France rendue à elle- même vit se déve-
lopper toutes ses forces nationales ; l'esprit et le cœur humain
soumis à des principes stables , mais doués d'une libre vitalité,
révélèrent leurs mystères de grandeur et de faiblesse à l'œil scru-

1 Voir le 2me volume de l'Histoire de la littérature française de M. Nisard.


( 583 )
tateur du génie. Le roi, à qui n'échappait aucun ridicule , découvrit
dans Molière le vengeur du bon sens et du bon goût , et il le pro-
tégea contre la haine des marquis et l'ambition des parvenus
ridiculement drapés dans le manteau des convenances. Quand
l'hypocrisie couverte du masque de la religion fut impitoyable-
ment traduite sur la scène , Louis XIV servit encore de défenseur
à Molière contre les persécutions de ses victimes . Le roi lui-même
indiqua plus d'une fois au poëte ses modèles. Pour honorer un art
dont il sentait tout le prix , il admit Molière à sa table, lui accorda
une pension pour lui et pour sa troupe , lui fournit un théâtre , et
l'attacha enfin à sa personne , pour embellir les fêtes de la cour.
Telle fut l'influence de Louis XIV sur la comédie : il lui pro-
cura ses modèles en créant l'esprit de société , et lui assura une
protection indispensable pour le soustraire à la haine de ceux
qu'il immolait à la risée et au bon sens publics. Molière , élève
de Gassendi , était , par nature et par habitude d'esprit, porté à
l'étude de la vie , comme Racine , subissant la double influence de
Descartes et de Port-Royal , était porté à l'étude du cœur humain ,
à l'étude de l'antiquité religieuse et à celle de l'antiquité clas-
sique que Molière avait exploitée aussi comme tous les poëtes de
son époque. Voilà la part de la religion , de la philosophie et des
lettres sur les tendances de l'esprit , de l'imagination et de l'âme
au dix - septième siècle. L'influence de Louis XIV résume toutes
ces influences. Louis XIV n'a pas fait Molière , pas plus qu'il n'a
fait Racinė ; mais sans Louis XIV, l'idéal tragique de Racine n'exis-
tait pas , et la comédie était condamnée à puiser toujours dans
l'arsenal de l'intrigue et à se traîner dans l'ornière de l'imitation .
C'est par l'imitation que Molière avait commencé. Après quel-
ques farces à l'italienne , il avait fait jouer en province l'Etourdi
et le Dépit amoureux , autres imitations de l'Italie , mais où l'on
sent percer déjà la comédie de mœurs et le talent d'observation
du poëte. Les Précieuses ridicules furent la première comédie
française prise dans les mœurs du temps. L'excès du bel esprit ,
se traduisant en formules prétentieuses , en vaines recherches de
langage , fut frappé d'un ridicule immortel dans ce chef- d'œuvre
de fine raillerie et de bon sens, qui fit sentir tout le prix du naturel
( 584 )
et de la vérité. Le succès de la pièce fut tel que l'hôtel Rambouillet
lui-même , pour écarter tout soupçon de complicité avec les Pré-
cieuses ridicules, prit le parti de rire avec le public et souscrivit
à sa propre condamnation. Molière trouvait sa veine originale dans
la censure du goût étranger, et ramenait au bon sens la conver-
sation française.
Apartir de ce moment , le grand comique se livra tout entier à
l'étude des mœurs contemporaines. « Je n'ai plus que faire , dit-
il , d'étudier Plaute et Térence , et d'éplucher les fragments de
Ménandre ; je n'ai qu'à étudier le monde. » Il continua néanmoins
à imiter les Grecs , les Romains , les Italiens , les Espagnols. C'est
là une des principalės sources de sa verve comique. C'est une aussi
grossière erreur de prétendre que Molière n'imita personne que
de l'accuser de plagiat, comme ont fait ses envieux. Le grand
comique , qui savait les secrets de son art , prend son bien où
il le trouve et ne vise pas à une vaine réputation d'originalité
pure : ce qu'il veut , c'est la perfection , et quand il trouve chez
ses devanciers quelque scène bien frappée, quelque trait saillant
propre à donner du relief au dialogue comique , il n'hésite pas à
l'adopter ; mais il sait si habilement transformer ses emprunts ,
qu'il faut toute la patiente investigation de la critique pour distin-
guer ce qu'il a imité de ce qui lui appartient en propre. En sorte
que ces imitations font à l'artiste autant d'honneur que ses inven-
tions personnelles , et qu'en s'assimilant le suc des poëtes comi-
ques des autres nations , antiques et modernes , il a prouvé qu'il
connaissait parfaitement son art , et qu'il voulait enrichir la litté-
rature française de toutes les qualités comiques des siècles anté-
rieurs , pour mieux faire mesurer la distance qui le sépare de ses
devanciers. Outre les emprunts qu'ilfit aux théâtres des différents
peuples , il trouva , en observant la nature , une ample moisson de
ridicules et de travers dans sa vie , à la cour, dans les caractères
des hommes , dans les professions libérales , dans les abus de la
fausse science et de la fausse dévotion.

L'expérience , la triste expérience que Molière avait faite de la


vie conjugale le porta , dans l'intérêt du bonheur domestique , à
relever les défauts des maris et des femmes. Déjà, dans les Pré-
( 585 )
cieuses , il avait censuré le faux esprit qui faisait disparaître les
grâces naturelles du sexe sous les prétentieuses recherches d'un
langage de convention. Il poursuivit plus tard , dans les Femmes
savantes , un travers bien plus choquant et bien plus nuisible au
caractère des femmes et aux intérêts du ménage : l'immixtion du
sexe dans les questions de grammaire et de critique littéraire. Dieu
fit la femme pour aimer , pour charmer la vie de l'homme , et non
pour se mêler des travaux de l'esprit. Malheur à la femme qui
renonce aux vertus naturelles de son sexe pour empiéter sur le
domaine réservé à l'homme; ou plutôt malheur à l'homme qui
se condamne à vivre avec ces êtres contre nature qu'on appelle
femmes savantes. Quand une dame se pique d'esprit et de science ,
elle renonce à la modestie , première qualité de son sexe. Dès lors ,
les devoirs d'épouse et de mère sont sacrifiés au désir de briller
et de plaire , qui ne fait trouver le bonheur que dans la société.
Alors se développe l'instinct de la coquetterie , fléau des familles.
Au dehors apparaît un luxe éblouissant ; le sourire de l'ivresse et
de l'orgueil s'épanouit sur les lèvres ; à l'intérieur , c'est la ruine,
l'abandon des soins du ménage , Thumeur impérieuse et tracas-
sière qu'entretiennentlavanité et l'ennui domestique. Oh! que Dicu
éloigne de ceux qu'il aime le malheur de posséder une femme qui
oublie son cœur pour son esprit! Voilà le défaut capital du siècle
de Louis XIV que Molière a voulu châtier, pour apprendre à la
femme à rester dans sa sphère. Jamais poëte ne rendit plus grand
service à l'humanité. Mais l'immortel comique connaissait assez le
cœur humain pour comprendre les torts des maris à l'égard de
leurs femmes , et quoiqu'il ne fût pas guidé en ceci par son expé-
rience personnelle , il avait assez observé pour incarner sur la
scène l'égoïsme brutal et la sotte vanité des maris qui méconnais-
sent la dignité de la femme et qui voudraient la réduire à cette ser-
vile sujétion , à cette infériorité dégradante dont l'antiquité faisait
une loi , mais que le christianisme a fait disparaitre , en rendant la
femme égale à l'homme en dignité morale , malgré l'inégalité des
aptitudes , des facultés et des fonctions déterminées par la diffé-
rence des sexes .

C'est dans l'École des maris et dans l'École des femmes que
( 586 )
Molière a montré le châtiment du despotisme marital. Ces deux
pièces, qui furent les premières comédies de mœurs, n'offrent plus
ces rôles conventionnels destinés à nouer plus ou moins habile-
ment le fil d'une intrigue , et dont tout le sel comique consiste à
placer à propos quelque bon mot pour exciter , aux dépens de
la morale , le gros rire de la foule. Dans ce nouveau genre , in-
venté par Molière , la fiction est subordonnée à la vérité, l'art à la
nature. Les caractères amènent les situations , comme dans les tra-
gédies de Racine. L'homme apparaît sur la scène tel qu'il est dans
la réalité , avec ses instincts et ses mœurs , ses vices et ses travers .
Les personnages ne s'amusent plus à faire des jeux de mots pour
montrer le talent du poëte ; celui-ci s'efface pour laisser se déve-
lopper par eux-mêmes les caractères humains , sans autre préoc-
cupation que celle de la situation qu'ils se sont créée par le jeu
de leurs instincts. S'ils sont ridicules , c'est sans le savoir et sans
le vouloir. Voilà la grande création de Molière; voilà le génie s'ex-
primant dans un langage aussi naturel que les sentiments dont les
personnages sont animés.
Molière portera son art à une plus grande perfection encore
par la peinture de travers d'une portée générale , dans des types
d'une condition plus élevée. Le Misanthrope ,le Tartuffe , les
Femmes savantes , sont des œuvres d'un génie désespérant , où les
caractères sont tout , et où l'intrigue n'est rien qu'un prétexte ser-
vant à développer les caractères. Bien plus , les caractères eux-
mêmes sont subordonnés à l'idée philosophique qui plane sur les
situations , comme un suprême enseignement destiné à éclairer
l'humanité par le redressement des abus antisociaux. La vertu
rebutante par son orgueil et son intolérance , l'hypocrisie sous les
dehors de la dévotion , la science en jupon portant le trouble dans
les familles : voilà les vices et les ridicules que poursuit Molière
avec une verve impitoyable dans les trois chefs - d'œuvre de la
haute comédie.
Chose étonnante ! le Misanthrope , qui échappe à la critique par
sa perfection , est dépourvu d'intrigue, dépourvu de situations , et
n'a rien que des caractères. Toute l'action se passe en paroles , et
c'est la fleur du théâtre comique , tant il y règne de finesse , de
( 587 )
bon sens et de raison. Les mésaventures d'une vertu trop austère
et trop orgucilleuse apprennent à la vertu à devenir aimable ;
les ennuis , les embarras de la coquetterie et les ridicules de la
galanterie sont mis en relief pour guérir la société de ces travers
de mœurs si contraires à la dignité humaine.
On a dit , et ce reproche vient de Jean- Jacques , que Molière ,
dans le Misanthrope , avait contribué à la corruption des mœurs
en rendant la vertu ridicule. Rien de plus faux. Tout le monde
estime les hautes vertus d'Alceste; mais on rit de sa mauvaise
humeur , de ses bourrasques , de l'hypocondrie de sa conscience.
On aime la vertu dans le monde , mais il faut savoir la faire aimer.
Sévère pour soi-même et indulgent pour les autres , à la bonne
heure; mais indulgent pour soi et sévère pour autrui , non comme
Alceste dont la vie ne dément pas la vertu , mais comme Rousseau ,
le censeur de Molière , voilà le crime sous le couvert de la morale.
Quant au Tartuffe, c'est un acte de courage et de probité dont
il faut savoir gré à Molière. L'hypocrisie , la fausse dévotion , est
le poison le plus funeste qui puisse jamais se glisser au cœur de
l'humanité. Prendre le masque de la religion pour tromper Dieu
et les hommes , c'est un double crime que ni Dieu ni les hommes
ne peuvent pardonner. Lui infliger pour châtiment le ridicule ,
ce n'est pas assez ; car ce vice excite l'horreur et ne peut pas
même servir de type à la tragédie , tant est vive la répulsion qui
s'attache à cette monstruosité sociale. Molière n'a pas atteint son
but , car l'égoïsme et l'ambition , à la fin du règne de Louis XIV ,
firent pousser plus que jamais dans l'âme des courtisans ce cham-
pignon vénéneux qu'on nomme l'hypocrisie. L'œuvre de Molière ,
au licu de corriger les faux dévots , devint , contrairement aux in-
tentions du poëte , une arme entre les mains de l'impiété contre
la religion et ses ministres. Aussi n'est- ce qu'avec réserve qu'il
faut louer ce chef- d'œuvre ; mais il faut refuser de rendre l'au-
teur responsable des abus qu'on a faits d'une comédie uniquement
destinée à punir le vice et à mettre le monde en garde contre son
plus dangereux ennemi. Ce n'est cependant pas par inspiration
chrétienne que Molière fit le Tartuffe , mais c'est encore moins
par antagonisme religieux.
( 588 )
Si la comédie fut une des conséquences du christianisme , c'est
indirectement et par voie de contrastes. L'influence du christia-
nisme sur la comédie est dans ce mot original de l'auteur des Pen-
sées : « L'homme n'est ni ange ni bête ; le malheur est que qui veut
faire l'ange fait la bête. » Il ne faut donc pas trouver étonnant
qu'un poëte comique reste , comme tel , étranger aux idées chré-
tiennes partout répandues dans les œuvres sérieuses du dix-sep-
tième siècle. Mais, on l'a remarqué, le spiritualisme , la tendance
moralisatrice , qui s'étend à l'humanité tout entière dans tous les
temps et dans tous les lieux , est le point de vue dominant du génic
de Molière. Par là il se rattache, comme Corneille et Racine , à
la grande école philosophique et religieuse de Descartes , de Male-
branche , de Pascal , de Bossuet , de Fénélon , d'Arnaud et de
Nicole, de ces grands chrétiens et de ces grands moralistes qui
ont élevé le dix - septième siècle au - dessus de tous les siècles de
l'humanité.
Le Misanthrope, le Tartuffe , les Femmes savantes et l'Avare
imité de Plaute , sont la peinture et la satire , non de ridicules
particuliers à une époque , mais de travers et de vices qui retrou-
vent partout et toujours leut triste application. Nous allons voir le
génie fécond de Molière , si habile à saisir tous les ridicules , puiser
avec abondance à deux sources contemporaines , dont l'une lui fut
ouverte par Louis XIV, et l'autre par les abus du pédantisme . Je
veux parler de la cour et des savants , de la faculté de médecine
surtout .

Les Fâcheux , l'Impromptu de Versailles , la Critique de l'École


des femmes , sont des comédies spirituelles où les marquis venaient
expier leur outrecuidance aux applaudissements du roi lui-même ,
qui voyait avec une joie secrète le poëte seconder son œuvre en
humiliant l'orgueil de la noblesse. En province, les ridicules étaient
plus fortement accusés par les prétentions des bourgeois enrichis ,
qui s'ingéniaient à imiter les manières de la cour et les allures de la
haute aristocratic. La Comtesse d'Escarbagnac et surtout le Bour-
geois gentilhomme , nés du rapprochement de la bourgeoisie et de
la noblesse , sont de burlesques travestissements de mœurs qui
montrent à quelles disgrâces on s'expose en sortant de son naturel.
( 589 )
Le pédantisme , legs de la scolastique et fruit de l'orgucilleuse
érudition du seizième siècle , fut l'objet privilégié des railleries
du poëte. Mais c'est aux fils d'Esculape , aux disciples d'Hippocrate
qu'il réserva ses traits les plus piquants. La gravité prétenticuse
de leurs robes noires et le charlatanisme bizarre de leur langage
chargé de citations grecques et latines , au lit du malade comme
dans la chaire de la faculté , exigeaient une expiation. Les méde-
cins sont les bienfaiteurs de l'humanité , mais leur mission sociale
ne les affranchit pas des conditions normales imposées par le bon
sens à tous les hommes. Ce n'est pas par un vain étalage de for-
mules scientifiques que la médecine inspire la confiance, c'est
par la probité consciencieuse de ceux qui l'exercent. La médecine
est un sacerdoce laïque. La probité est la moitié du talent médical.
Le vrai médecin , avec ses malades , use d'un langage simple et
clair , et s'efforce de mettre la science à la portée de tout le monde.
Molière , par les spirituelles saillies de l'Amour médecin , du Mé-
decin volant , du Médecin malgré lui et du Malade imaginaire ,
n'a pas peu contribué à discréditer les procédés pédantesques du
docte corps. Molière venait en aide à Descartes , pour ruiner la
méthode aristotélicienne.
C'est ainsi que le poëte philosophe harcelait sans relâche les
abus sociaux. Il ne se bornait pas à la peinture de la réalité ; ses
personnages sont des types , des créations générales , universelles ,
impérissables , élevées à la hauteur d'un enseignement qui avertit
le monde de se tenir en garde contre le vice et l'erreur. Et cepen-
dant rien d'abstrait : ces types sont des hommes. Partout on sent
circuler la vie dans leurs paroles et dans leurs actions. Une verve
intarissable anime la scène et ne laisse pas un instant languir
l'intérêt. Toute la gamme comique a été parcourue par Molière;
aussi a- t- il été proclamé à juste titre le premier comique de tous
les temps : c'est la plus grande gloire dramatique de la France.
Corneille et Racine ne sont pas supérieurs en génie aux tragi-
ques grees et à Shakespeare; Molière ne peut être comparé ni au
satirique Aristophane ni à Ménandre que nous ne connaissons pas
assez , puisque ses pièces sont perdues , mais dont nous pouvons
juger par celles de Térence. Boileau , admirateur de l'antiquité
( 590 )
trop passionné pour être impartial , a craint de placer Molière
au - dessus de Térence , qu'il regardait comme le type du style
comique et dont les grâces l'avaient séduit. Si l'on n'envisageait
que la forme , malgré le naturel , la vivacité, la précision du style
de Molière , et malgré l'élégance familière et facile de sa diction ,
en vers comme en prose , la comparaison pourrait s'établir entre
les deux écrivains , et les puristes donneraient peut-être la préfé-
rence à l'ami de Scipion et de Lælius ; mais quand on met la vis
comica dans la balance , Molière n'a plus d'égal. Il est assez étrange
que les facéties du poëte , qui sont encore l'idéal du genre bouffe ,
puissent ternir aux yeux du satirique la gloire de l'inimitable
auteur du Misanthrope. Considérez comme des écarts ces pièces
qu'un directeur de théâtre se voit forcé de jeter en pâture au
goût blasé d'un public peu fait pour savourer les délicatesses de
la haute comédie, et dont le gros rire est un moyen de succès , j'y
consens ; bien que ces pièces trouvassent dans cette nécessité même
leur excuse , et qu'il appartienne peut-être moins à Boileau qu'à
tout autre de censurer des farces auxquelles il avait mainte fois
apporté son contingent. Mais que cette fécondité n'amoindrisse
pas à vos yeux l'auteur de ces incomparables comédies où, loin
d'allier Térence à Tabarin , il n'a fait qu'allier le goût au génie , en
n'imitant que lui-même et les travers qu'il immolait au ridicule.
Au reste, Boileau a tout réparé lorsque , devant Louis XIV, il pro-
clama Molière le plus grand esprit de son sièclé.

CHAPITRE IV.

BOILEAU .

L'illustre censeur dont nous venons de citer le jugement eut


sur la formation de la langue et du goût poétiques une telle in-
fluence , que sans lui la littérature du siècle de Louis XIV fût
restée dans un état permanent d'imperfection , non par l'absence
de génies littéraires , nous l'avons vu , mais par l'impossibilité du
( 591 )
public à comprendre les chefs-d'œuvre. L'ambitieuse emphase de
l'Espagne et le clinquant de l'Italie avaient gaté l'esprit français.
Il fallait , pour préparer le siècle à goûter les œuvres des maîtres ,
un homme d'un goût sûr et inflexible, nourri à la grande école
des maîtres classiques , qui donnât l'exemple autant que le pré-
cepte. Mais , avant de reconstruire sur de nouvelles bases l'édifice
de la littérature , il fallait déblayer le terrain.
La satire seule avait le pouvoir de purger la poésie de l'élément
corrompu qui égarait l'opinion publique. Boileau accepta ce rôle
avec la conscience d'une mission à remplir. C'est au nom de la
raison qu'il entreprit cette réforme. Combattre le mauvais goût
dans ceux qui en étaient infectés ; éclairer le public , en lui mon-
trant à quel signe l'esprit reconnaît ses légitimes productions :
voilà toute sa carrière. Il prit la vérité pour but et la raison pour
guide. Et, comme dans sa pensée le beau et le bien étaient insé-
parables du vrai , la morale devait avoir autant de part que la
littérature dans sa réforme .
Jugez combien la mission de Boileau était nécessaire! Les gigan-
tesques sottises descriptives de l'Espagne et ses jeux d'esprit d'une
burlesque audace , le faux brillant et le faux sentimentalisme de
l'Italie , consacrés par l'hôtel Rambouillet et les ruelles , sem-
blaient autorisés par les habitudes de la plus élégante des cours.
Les poëtes , empressés de sacrifier à la mode , ce tyran suborncur
qui substitue le caprice à la beauté , prostituaient leurs talents au
service des grands seigneurs dont ils étaient les humbles valets ,
nouveaux fous de rois , destinés à relever les festins des grands
et à les distraire des soucis de la politique. A la tête de ces poëtes
recherchés de la noblesse et briguant ses faveurs , étaient Chape-
lain , l'ennuyeux auteur de la Pucelle , qui tenait la feuille des
bénéfices littéraires. Le faux goût s'était glissé partout. Scudéri ,
sur la scène , était le rival de Corneille et Scarron de Molière. Tout
se pliait aux caprices de la mode. Les héros de roman , dont Boileau
s'est moqué dans un dialogue en prose plein de sel et de finesse ,
parlaient le langage faux et maniéré de la galanterie , en dépit de
la passion et de l'histoire. Le burlesque parodiait les plus belles
inspirations de l'antiquité. L'épopée , entre les mains des Chape-
( 592 )
lain , des Scudéri , des Saint-Amand , des Coras , des Desmarets de
Saint- Sorlin , donnait dans toutes les extravagances et les négli-
gences de style, ou devenait d'une insupportable monotonie. Le
bon sens devait enfin retrouver ses droits et le goût son empire.
Mais que de courage il fallait pour oser attaquer en face des poëtes
si puissants et si chers au public ! Aujourd'hui que , grâce à Boi-
leau, les noms de ces écrivains sont tombés dans l'oubli, nous
sommes tentés d'accuserle satirique de cruauté; et nous voudrions
enlever le mordant de sa censure pour ne lui laisser qu'un carac-
tère général et impersonnel. Mais quand on considère le crédit
dont jouissaient ces écrivains médiocres , on comprend qu'une cri-
tique dégagée de noms propres cût été impuissante à détròner le
mauvais goût. Boileau , d'ailleurs , en poursuivant impitoyable-
ment la médiocrité prétentieuse , respecte les personnes. Aussi se
borne- t- il , dans la satire morale , à des peintures générales, se
gardant bien de violer le sanctuaire de la vie privée , où chacun
n'est responsable de ses actions que devant sa conscience et devant
Dicu , quand la vindicte publique n'a pas de prise sur elles. Son
respect pour les personnes va si loin , que là même où le trait ne
porte que sur des travers de caractère , il se contente d'allusions
fines et piquantes , abandonnant aux lecteurs le mot de l'énigme .
La cour , cependant, offrait par ses vices une ample matière à la
satire; mais il semblait qu'il y eût une morale à part pour le roi ,
tant les écrivains avaient de condescendance pour ses faiblesses.
Aussi Boileau , si sévère et si probe , ne trouva-t-il sous sa plume
que des éloges pour le demi-dieu de la royauté. Le satirique savait
louer avec art, sinon toujours avec réserve. On peut dire pour sa
justification que le nom de Louis XIV devait lui servir d'égide dans
sa guerre contre des écrivains tout-puissants à la cour. Et cepen-
dant ce n'est pas par calcul qu'il célébra la gloire du grand roi ;
ses éloges sont sincères et fondés sur des qualites réelles. Puis il y
met tant de délicatesse! S'il mérite parfois le reproche d'exagé-
ration , on ne s'en étonne pas quand on sait à quel point Louis XIV
était l'idole de son siècle. Boileau avait assez de probité dans son
âme et de vigueur dans son pinceau , pour devenir le Juvénal de
la France , s'il eût vécu dans le siècle suivant, éloigné d'une cour
( 595 )
corrompue et sans pudeur. Au dix- septième siècle , le voile de la
décence et le prestige de la monarchie faisaient fermer les yeux
sur les écarts du roi. Bossuet lui - même , Bossuet , si sévère et si
indépendant de caractère , Bossuet qui , du droit de son génic et
de son autorité sacrée, pouvait tout dire ; que disait-il ? La vérité,
sans doute. Mais après avoir dit la vérité , après avoir tonné dans
sa chaire , il se courbait devant le roi ; et la morale éblouic s'ou-
bliait au pied du trône, enveloppée dans le rayonnement de la
majesté royale. Voilà pourquoi Boileau , heureux imitateur des
satiriques latins , est pâle à côté de Juvénal, dont il n'avait pas
d'ailleurs la brûlante énergie. Il tient d'Horace par la finesse , la
malice et le bon sens , mais il était trop méthodique pour avoir sa
flexibilité , son enjouement et sa grâce. Quoi qu'il en soit, Boi-
leau , dans la satire , occupe , par l'ensemble de ses qualités , la pre-
mière place en France. C'est par la satire littéraire qu'il prit rang
parmi les grands poëtes de son siècle.
Quand il eut ruiné les réputations usurpées qui faisaient obsta-
cle au génie en obstruant les voies de la littérature, il s'appliqua
à donner lui-même les préceptes du bon sens et du bon goût dans
son Art poétique , œuvre de raison, destinée à éclairer le public
plutôt qu'à former des poëtes. Boileau , comme tous les écrivains
de son siècle , subit l'influence de Descartes. Il ne prêche aux
poëtes que le respect de la raison et de la vérité. L'Art poétique
n'est , comme on l'a dit , que le Discours de la méthode de la poé-
sie française. Dans l'impossibilité de plier la poésie à l'analyse
philosophique des lois de l'art , Boileau se borna à formuler en
sentences vives et frappantes les principes indiscutables , univer-
sels , éternels de l'esprit humain , qui étaient méconnus par les
poëtes de son temps. Ensuite , il enregistra, dans l'histoire des
genres , les grands résultats de l'art; non la raison d'être , mais la
manière d'être , la marche, le procédé, la méthode. Conformé-
ment à sa tournure d'esprit , aux besoins de son époque , à la
nature même de la poésie qui recherche le côté extérieur et sail-
lant , plutôt que le côté théorique et abstrait des préceptes litté-
raires , il signale les défauts plus que les qualités de la poésie ;
il montre ce qu'il faut éviter plutôt que ce qu'il faut faire.
58
( 594 )
Ce code doit-il être accepté sans restriction ? Distinguons. Les
préceptes de l'art poétique sont de deux natures : les uns décou-
lant de la raison sont aussi vrais que l'esprit humain. Boileau a
bien fait de les imposer sans discussion , car il ne faut pas donner
prise à la controverse sur des règles dont l'infraction met le poëte
hors la loi littéraire. D'autres , comme la règle des trois unités ,
ont un côté conventionnel , et peuvent recevoir les modifications
que réclame le sujet , ainsi que les conditions nouvelles de l'art.
Mais l'essence de la poésie , Boileau l'a-t-il comprise? Nous ne
le pensons pas. Le grand principe de Boileau , c'est le vrai. C'est
bien là le fondement de la poésie ; mais son essence , c'est le beau ,
cette splendeur du vrai , comme dit Platon ; ce rayonnement de
l'invisible dans les objets visibles ou sensibles. Si l'auteur de
l'Art poétique avait pénétré l'esthétique dans toute sa profondeur,
il aurait pu exprimer en vers ces principes en les incarnant dans
de grandes et saisissantes images. DIEU , la NATURE et l'HOMME ,
cette triple source de la poésie , devait former le préambule de
l'Art poétique. Rien n'est beau que le vrai , dit Boileau , d'accord ;
mais tout ce qui est vrai n'est pas beau. Ne l'avait-il pas compris
lui-même lorsqu'il disait :
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable .

A quelles conditions le vrai est - il beau ? C'est ce qu'il fallait dire.


Il y a donc là une lacune. Mais ce n'est pas à l'école romantique
qu'il appartenait de rejeter les préceptes de Boileau , elle qui ad-
met dans l'art tout ce qui est caractéristique.
La logique rigoureuse du sens commun et une admiration peut-
être trop exclusive pour les anciens , ont empêché le législateur
du Parnasse français de comprendre la poésie du moyen âge , et
surtout la grande source de l'inspiration moderne : le CHRISTIA-
NISME .

De la foi des chrétiens les mystères terribles ,


D'ornements égayés ne sont point susceptibles ;
L'Évangile à l'esprit n'offre de tous côtés
Que pénitence à faire et tourments mérités.

Voilà sa théorie. C'est du pur jansénisme ; avec ces sombres et


( 595 )

austères idées , Boileau pouvait - il comprendre la poésie chré-


tienne ?

Sans doute , tout dans le christianisme n'est pas poétique. Les


devoirs imposés à l'homme pour se régénérer échappent par eux-
mèmes au domaine de la poésie. C'est quand le devoir entre en
lutte avec la passion que commence l'intérêt. La poésie du chris-
tianisme est tout entière entre un souvenir et une espérance : le
souvenir de la grandeur primitive de l'homme et l'espérance de
la recouvrer un jour.
Il est bien regrettable que le dix-septième siècle , chrétien de
foi , païen d'imagination , ait engagé Boileau à consacrer l'emploi
de la mythologie , système suranné , nullement en harmonie avec
les croyances modernes. Despréaux était trop formaliste pour se
séparer ainsi des anciens , sans avoir appris à boire aux eaux d'Hip-
pocrène , car il prend pour un système d'allégories la personnifi-
cation des forces de la nature. L'imitation des anciens devait se
borner à l'étude de la forme dont ils sont les maîtres. C'est parce
que Boileau voyait tout à travers le prisme de l'antiquité qu'il
renie le moyen âge avec ses aventures chevaleresques. A peine
fait-il mention du seizième siècle ; encore n'en parle-t-il que pour
prouver qu'il n'avait pas daigné en faire une sérieuse étude. Ses
jugements se bornent à son siècle, dont il a compris les produc-
tions aussi bien que celles de l'antiquité.
Cependant l'histoire des genres pourrait être plus complète et
plus intime. Ainsi l'ode demanderait une exposition plus précise
et plus savante ; l'élégie, qui n'exprime que la mélancolie et la
plainte , ne doit pas être confondue avec les compositions variées
mises en distiques par les anciens. Il y a des lacunes dans l'expo-
sition des principes du drame, et le poëte a eu tort de séparer la
comédie de la tragédie : ce sont deux espèces du même genre ;
elles ont par conséquent plus d'une règle commune. Pour l'épo-
pée , il n'en faut pas parler : Boileau n'en a compris que la dra-
perie mythologico-métaphorique. L'importance qu'il attache à ces
vieux oripeaux est déplorable . Boileau attache aussi trop d'impor-
tance au sonnet; mais ce dont il fautle plaindre , c'est d'avoir passé
sous silence l'apologue ou la fable. Quel que soit le motif de son
( 596 )
silence à l'égard de La Fontaine, l'apologue devait trouver place
dans l'Art poétique. La bizarrerie d'humeur du bonhomme , son
amitié pour Fouquet , tombé en disgrâce auprès de Louis XIV, se-
raient-elles cause de cet inqualifiable oubli envers un auteur qui ,
par son esprit et son bon sens , devait moins qu'à tout autre dé-
plaire à Boileau ? La dissertation surJoconde , imitation de l'Arioste,
prouve que Despréaux ne méprisait pas le talent poétique de La
Fontaine. Ce n'est donc pas à un manque de goût qu'il faut attri-
buer l'omission de la fable et du grand fabuliste dans l'Art poé-
tique.
Boileau , cependant, s'est trompé parfois dans ses appréciations ,
et la critique moderne a dû redresser plusieurs de ses jugements
sur ses contemporains . Le satirique savait rendre justice à Molière,
et cependant il a eu la faiblesse de lui préférer Térence , l'imita-
teur de Ménandre. Voltaire , dans un accès de mauvaise humeur,
comme dit Géruzez , a fait sur Boileau ce vers doublement inique :
Zoïle de Quinault et flatteur de Louis.

Ce que Boileau critiquait dans Quinault , c'étaient ses tragédies,


dont la morale relâchée lui déplaisait, et cette versification flasque
et traînante , juste punition des atteintes portées à la moralité de
l'idéal tragique. Plus tard , Quinault devint, dans l'opéra, un poëte
remarquable par la mélodie caressante et le velouté de ses vers .
Boileau , en ménageant l'homme qui était digne d'estime , ne revint
pas sur ses premiers jugements. Son amitié pour Racine devait
l'éloigner d'un poëte qui balançait dans ses débuts la gloire de
l'auteur d'Athalie. C'est cette même amitié qui rendit le satirique
si impitoyablement sévère pour les écarts de goût du grand Cor-
neille. On sait en effet que , tout en admirant le génie du père de
la tragédie française , il ne lui pardonnait pas cette emphase dé-
clamatoire qu'il tenait de Sénèque et de Lucain , ni les défaillances
d'un esprit vieillissant : reproche trop cruel, car il est rare que la
vieillesse n'affaiblisse pas les facultés des hommes qui ont consacré
toute une longue vie au travail. Il est prudent alors de déposer la
plume , oui; mais quand un homme de génie n'outrage pas la mo-
rale , il n'est pas permis aux contemporains de contrister ses der
( 597 )
niers jours. La vieillesse ne se connaît plus. Boileau l'a prouvé par
son exemple , et , en attaquant le vieux Corneille , il s'exposait à
voir l'arme de la critique se retourner contre lui 1.
Malgré la fermeté de sa raison et la sûreté de son goût, Boileau
a comblé certains écrivains d'éloges fastueux qui n'ont pas été rati-
fiés par la postérité. Voiture était un homme d'esprit et Racan un
poëte aimable; mais fallait-il rapprocher l'un d'Horace et l'autre
d'Homère ! Benserade, bien qu'il ait été critiqué pour ses Méta-
morphoses d'Ovide en rondeaux , et Segrais , qui a fait de beaux
vers , mais pas un chef-d'œuvre, sont des auteurs très-secondaires
pour lesquels Boileau n'a pas été avare de son encens.
Le législateur du Parnasse a done commis quelques erreurs de
critique , soit en taisant le mérite , soit en exagérant le blâme.
D'autre part, renouvelant la faible condescendance de Socrate , il
a payé tribut à son siècle en sacrifiant aux idoles du jour. Mais ne
nous en étonnons pas : l'homme ne peut , quoi qu'il fasse, se sous-
traire à l'influence de son époque. Les fautes de goût que nous
reprochons à Boileau ne sont que les passagères faiblesses du sens
commun et les caprices de l'humeur personnelle. Ces petites
erreurs ne doivent diminuer en rien l'autorité du grand législa-
teur poétique. Disons-le hautement, les lois promulguées par Boi-
leau ne seront abrogées que le jour où notre raison , abdiquant
ses droits , aura fait divorce avec le sens commun.
L'auteur des Satires et de l'Art poétique , qui tenait à honneur
d'imiter Horace dans tous les genres où le poëte romain s'était
exercé , écrivit aussi des épitres. Les satires étaient et devaient
être l'œuvre de sa jeunesse, de cet âge où l'on combat pour assurer
le triomphe de ses idées. Dans l'âge mûr, on raisonne , on rentre
en soi pour faire une étude intime des idées et des sentiments qui
dirigent l'homme dans sa double vie intellectuelle et pratique :
voilà la source d'où découlent les Építres. Çà et là l'esprit satiri-
1 Parmi les victimes de Boileau , il est un poëte auquel la critique doit
aussi des réparations : c'est Brébeuf qui , dans sa traduction de la Pharsale
de Lucain , a du moins le mérite d'avoir bien compris son modèle dont il égale,
dont il dépasse même parfois le style déclamatoire , mais dont il égale souvent
aussi la puissante imagination.
( 598 )
que reparaît encore , quand l'à-propos s'en fait sentir. Mais on
comprend que l'écrivain a gagné sa cause , et que l'étude de son
propre cœur l'a rendu indulgent pour autrui. Les Épîtres ont un
caractère confidentiel. Ce sont les relations de l'auteur avec les
grands hommes de son temps et ses réflexions sur la conduite de
la vie. En général , les Épîtres, moins originales que les Satires ,
leur sont supérieures par la maturité des pensées , la variété des
tours , la grâce des détails , la fermeté et la précision du style.
Boileau , pour rendre aussi complète que possible sa ressem-
blance avec Horace , voulut aussi , hélas ! s'essayer dans la poésie
lyrique. Un jour qu'il se sentait pris d'une docte ivresse , il entre-
prit de célébrer le siège de Namur avec force exclamations pinda-
riques , mais avec une haleine si essoufflée qu'il tomba ridiculement ,
aux yeux de ses admirateurs comme aux yeux de ses ennemis , et
ne put jamais se relever lyriquement de sa chute. Son inspiration
de commande montra jusqu'à quel point il était dépourvu d'en-
thousiasme. Boileau savait colorer un sujet, mais il n'avait pas la
sensibilité qui fait le poëte lyrique. Il n'était sensible qu'à l'amitié,
et ne s'échauffait que contre les méchants livres. Il était également
dépourvu de ce sentiment de la nature si nécessaire à qui veut
faire vibrer la lyre. Au reste , l'époque où il vivait ne connaissait
que deux choses : l'homme et la société ! Et quand je dis l'homme ,
je ne parle pas de ces sentiments intimes qui ne vivent que d'eux-
mêmes , mais des sentiments dans leurs rapports sociaux et avec
le ton que leur donnait la cour.
Le satirique s'exerça aussi dans l'épopée, mais son tour d'esprit
et l'emploi du système mythologique l'éloignèrent de la grande
épopée , qui ne peut vivre que dans l'atmosphère religieuse et na-
tionale du poëte qui la conçoit et du peuple ou de l'humanité dont
elle consacre les annales. Boileau, faute de mieux , revêtit une
bagatelle des plus splendides couleurs. Le Lutrin est une plai-
santerie de sacristie convertie en poëme à la suite d'un défi du
président Lamoignon, qui prétendait que des sujets de cette na-
ture n'étaient pas susceptibles des ornements de la poésie. Tout
ce que l'art peut fournir de plus éclatant dans les images , de plus
élevé dans le ton , fut prodigué au service d'un sujet si mince.
( 599 )
Jamais idée plus pauvre ne fut jetée dans un cadre plus brillant.
C'est le procédé du burlesque à rebours : celui-ci avait rendu le
sérieux plaisant , Boileau rendit le plaisant sérieux. Le ridicule de
part et d'autre est dans le contraste ou plutôt dans le disparate.
L'effet qui en résulte est comique , comme tout ce qui sort des
proportions naturelles; mais n'est-ce pas abaisser un si bel art que
de couvrir cette niaiserie d'un manteau d'or ? C'est faire résider
le beau uniquement dans la forme , et rompre cette intime alliance
de la pensée et du style qui fait la vérité et conséquemment la
dignité de l'art. On ne reconnaît plus ici l'oracle de la vérité. Aussi
le Lutrin n'est-il qu'un accident , une curiosité littéraire en dehors
de la mission poétique de l'auteur. Ceux qui , se méprenant sur
l'intention du poëte , ont pris son œuvre au sérieux , se sont en-
gagés dans une fausse voie qui devait aboutir à la Pipe cassée de
Vadé. Quoi qu'il en soit , le Lutrin , sous le rapport de l'exécu-
tion , est une œuvre parfaite. L'épisode de la Mollesse surtout ,
avec l'éloge si délicat de Louis XIV, est une perle de style. Jamais
on n'a poussé plus loin le talent d'écrire en vers.
Il est un autre essai de Boileau qui mérite d'être signalé : c'est
le Passage du Rhin, fragment épique encadré dans une Épitre
au roi. C'est là tout ce qu'a pu produire en vers le système mytho-
logique pour célébrer la gloire de Louis XIV. Comme œuvre de
style , c'est un joyau ; comme conception , c'est un cadre ingé-
nieux , mais cette fiction au lieu d'agrandir la réalité ne fait que
l'affubler d'un costume ridicule aux yeux de l'imagination mo-
derne , devenue insensible à l'imposante majesté du dieu du Rhin ,
enfant suranné de Neptune , et aux cris d'effroi de ses Naïades
plaintives .
Maintenant que nous connaissons l'œuvre de Boileau , que faut-il
penser de l'écrivain ? Est-ce un poëte de premier ordre ou n'est-ce
qu'un habile versificateur? Si le beau est le resplendissement de
la vérité , qui oserait contester à Boileau ce don de l'image qui
sculpte l'idée en la revêtant de formes splendides ? Ce qui a nui
à la réputation de Despréaux comme poëte , c'est ce défaut de
sensibilité , source du pathétique , une des grandes facultés du
génie créateur. Si le secret d'émouvoir était l'essence de la poésie ,
( 600 )
comme il en est la plus sublime expression ,le reproche serait
fondé. Mais on confond les genres. Boileau est poëte satirique
avant tout , or la satire n'est pas une ode. L'une tient un dard en
main , l'autre une lyre. La première vit d'enthousiasme et s'allume
au foyer du cœur ; la seconde s'échauffe aux rayons du bon séns .
Boileau , s'il ne donne pas dans un sentimentalisme étranger à son
sujet , n'est pas dépourvu de cette sensibilité d'imagination sans
laquelle il n'est pas de poésie. Tout ce qui heurte le bon sens le
fait sortir de lui-même , la haine d'un sot livre ne lui laisse pas
de repos qu'il n'ait vengé la raison outragée. Et dans son Art poé-
tique , où Faridité du sujet semblait devoir se refuser aux couleurs
de la poésie, n'intéresse-t-il pas souverainement ses lecteurs par
l'intérêt qu'il prend lui-même aux préceptes qu'il expose? et dans
cette septième épître à Racine , ne sent-on pas la fibre même du
cœur émue par l'amitié? J'adınets que la sensibilité de Boileau
tient à la raison dont il saisit vivement les lois , et à l'imagination
qui colore les objets , plus qu'au cœur d'où naissent les sentiments
tendres. Mais encore une fois , ce n'est pas un défaut pour les
genres qu'il a traités. Si Boileau était faiblement doué du génie
poétique , il possédait dans toute sa plénitude le génie de la forme.
Qu'on donne le nom de talent à cette faculté qui exige le travail
et un travail patient, je ne m'y oppose pas ; mais ce talent, c'est
l'art suprême. Le style seul immortalise un écrivain , parce que
seul il imprime aux idées ce cachet indélébile qui en fait la pro-
priété de l'auteur.
La loi du génie est de produire , mais malheur à ceux qui , n'é-
coutant que leur imagination , foulent aux pieds sans pudeur les
lois intimes du langage :
Sans la langue , en un mot , l'auteur le plus divin ,
Est toujours , quoi qu'il fasse , un méchant écrivain .

Boileau, esprit fin et solide , critique judicieux , poëte accompli


dans des genres secondaires , doit être rangé parmi les hommes
les plus habiles qui aient jamais manié la plume.
( 601 )

CHAPITRE V.

LA FONTΑΙΝΕ .

Nous avons observé que le sentiment de la nature manquait aux


poëtes du dix-septième siècle , habitués qu'ils étaient à vivre au
sein de la cour et à n'étudier que l'homme dans ses rapports
sociaux. La Fontaine,le cinquième des grands poëtes du grand
siècle , est le seul qui ait senti et compris la nature , depuis les
animaux jusqu'à la plante. Mais ce n'était pas en chrétien qu'il
l'aimait, comme renfermant les merveilles de la création divine.
Non , il l'aimait pour elle-même. Je me trompe , pour lui-même, à
cause du charme qu'elle lui inspirait. De là cette simplicité , cette
naïveté malicieuse et cette grace charmante qui rendent La Fontaine
inimitable. Il n'était pas fait , quelque désir qu'il en eût , pour être
courtisan. Son indolence , son amour de la liberté , le sans gêne de
ses habitudes non moins que son amitié pour Fouquet , l'éloigné-
rent de la cour, et c'est à cet éloignement qu'il dut son originalité.
En effet , rien en lui ne se ressent du tour d'esprit, de la pompe ,
de l'étiquette , de la régularité , de la galanteric parfumée de son
siècle. C'est là la cause de l'éternelle popularité du fabuliste. La
Fontaine semble ne pas être de son siècle , mais il est de tous les
siècles . Païen par caractère et par goût, nul n'étudia l'antiquité
avec un amour plus désintéressé. Il prit pour modèles les Indiens ,
Ésope, Phèdre , Babrius. Héritier des trouvères , il eut leur gaus-
serie piquante et conserva la naïveté gauloise de leur langage. C'est
à l'école des auteurs de contes et de fabliaux qu'il puisa le fond
de son style. Marguerite de Valois , Marot , Rabelais , d'Urfé , sont
ses ancêtres. Il reprend à Boccace et à l'Arioste les plantes indi-
gènes qu'ils ont fait fleurir sur le sol italien. Il n'est de son siècle
que par une plus haute culture de l'esprit et du langage, par la
( 602 )
critique détournée qu'il fait parfois des abus du pouvoir 4, par le
cartésianisme de ses idées , par sa connaissance du cœur humain.
Quant à la galanterie, il a su en dégager ce qui est essentiellement
français : cette tendresse ingénieuse , aussi éloignée de la passion
que des formules purement conventionnelles. Voilà comment La
Fontaine , dans sonlangage , est le plus national , le plus populaire
des poëtes , sans cesser d'être le plus heureux imitateur de l'anti-
quité.
Le premier chef-d'œuvre de La Fontaine est un acte de recon-
naissance, un hommage rendu à l'amitié et au malheur : L'Élégie
aux nymphes de Vaux sur la disgrâce de Fouquet. Nous n'en par-
lons pas seulement pour la beauté littéraire de la pièce , mais parce
que le dévouement à l'amitié fut le seul côté honorable du carac-
tère de La Fontaine. A part cette qualité et une bonhomie instinc-
tive qui lui faisait pardonner ses défauts, La Fontaine n'eut aucune
des vertus de l'homme , ni du chrétien : mauvais époux , mauvais
père , égoïste raffiné , l'amitié pour lui n'était qu'une volupté de
plus . Jamais il ne fut capable d'aucun sacrifice, sinon à la fin de
sa vie , en présence de l'éternité. Il faut tenir compte du caractère
de l'homme pour comprendre la destinée du poëte.
Ses premières œuvres ne furent que des pièces de commande ,
où il ne faut pas chercher une inspiration vraie. Ses poésies va-
riées , ses comédies , ses épîtres , ses chansons et ses odes ont
peu de valeur. Ces dernières surtout montrent bien que La Fon-
taine n'avait pas plus d'enthousiasme lyrique que Boileau lui-
même.

C'est dans les contes qu'il trouva son originalité. Il est regret-
table que le poëte ait mérité , par les écarts de sa conduite, la défa-
veur de la cour. La décence dont Louis XIV couvrait ses faiblesses ,
la bienséance dont il avait fait une loi , ne pouvait pas autoriser
ces productions impures , nées au sein d'une société corrompue
qui préludait à l'immoralité du dix-huitième siècle. M. de Lamar-
tine a bien fait d'imprimer le stigmate du déshonneur sur le front

1 Comme dans les Animaux malades de la peste , où il faut reconnaître la


censure indirecte de la cour de Louis XIV.
( 605 )
du poëte qui souilla sa plume dans de telles immondices. C'est
en vain que , pour justifier le bonhomme , on a invoqué son igno-
rance du poison qu'il répandait dans la société. S'il l'a cru, il faut
le plaindre et s'en voiler la face , car la perte du sens moral est le
dernier degré de la corruption. Le poëte, à la fin de sa vie , a
noblement expié sa faute en brûlant son volume de contes ; je ne
dis pas qu'il l'a réparée, car on ne répare pas un scandale. Ce
qu'il y a de plus funeste pour la morale dans ces écrits où le vice
veut être naïf dans l'impudeur, c'est le talent du poëte. Cette poésie
séduisante est précisément le plus grand tort de La Fontaine. Le
génie mal employé est un crime plus illustre, dirons - nous avec
le poëte dont nous venons de signaler le jugement sévère. Ce n'est
done qu'avec répugnance que la critique doit reconnaître des
beautés littéraires qui outragent la morale. Oui , La Fontaine a
surpassé ses devanciers dans l'art du récit. Il a su rester Fran-
çais , je me trompe , Gaulois , en imitant Boccace et l'Arioste. Mais
il a mérité le mépris des honnêtes gens , et on ne peut blâmer
Louis XIV d'avoir délaissé un poëte qui n'avait de respect ni pour
lui-même ni pour ses lecteurs. Néanmoins , la liberté d'esprit que
laissait à La Fontaine le milieu social où il vécut , dans la demeure
hospitalière d'une des femmes les plus distinguées du temps , Mme de
La Sablière , cette liberté d'esprit dota la littérature française d'un
chef- d'œuvre immortel , dont les premiers livres parurent sous
ce titre : Fables d'Ésope mises en vers par M. de La Fontaine.
Malgré la modestie de l'auteur, qui fut peut- être une des causes
de l'injuste silence de Boileau , le mérite de l'ouvrage fut bientôt
reconnu et La Fontaine placé au premier rang des poëtes du siècle
de Louis XIV.

L'apologue ou la fable , genre secondaire de littérature , acquit ,


entre les mains du bonhomme , une importance inconnue à l'an-
tiquité. Ces récits dialogués, où les animaux sont mis en scène pour
servir à l'enseignement des hommes , ont , comme toute poésie ,
leur source dans l'Inde. Là, nous avons eu l'occasion de le con-
stater, ce genre était tout naturel : il sortait directement de la
doctrine de la métempsycose. Quand on suppose que l'âme des
hommes passe dans le corps des animaux , il ne faut plus qu'une
( 604 )
légère dose d'illusion pour les faire parler entre eux. Ésope avait
transporté en Grèce ces piquantes allégories dont l'originalité de-
vait sourire à l'imagination des Hellènes. Phèdre et Babrius avaient
popularisé dans Rome les fables ésopiques. Le recueil indien de
Bilpaï , traduit en persan , en arabe , puis en latin, avait mis en
vogue l'apologue au moyen äge et servi de type aux trouvères .
La Fontaine eut la sagesse de remonter aux sources antiques , scul
moyen de rester original en imitant, ou plutôt en exploitant à sa
manière un fond commun de récits allégoriques et de sentences
morales où les siècles avaient apporté leur contingent , au profit
de l'humanité. Rien n'était donc à inventer quant aux sujets , et
il ne faut demander à La Fontaine que le mérite de la composition
et du style ; puis la valeur de ses moralités.
Commençons par ce dernier point; car pour nous , Européens ,
la fable sans la morale ne serait qu'un jeu puéril, bon tout au plus
pour amuser l'enfance. Ce n'est pas le spectacle restreint de la société
contemporaine qui inspira la philosophie du fabuliste , c'est l'étude
de l'humanité telle qu'elle est dans tous les temps. La Fontaine
n'avait pas besoin de vivre au siècle de Louis XIV pour écrire ses
fables. Sa morale est universelle et trouve tous les jours son appli-
cation. Ce qu'il doit à ses contemporains , c'est l'idée même de mo-
raliser sous une forme quelconque. La société du dix-septième siècle
était arrivée à ce point culminant où l'homme , héritier des siècles
antérieurs , éprouve le besoin d'offrir aux siècles futurs une image
complète de l'humanité , en rassemblant en un seul foyer lumineux
les rayons épars des vérités d'expérience qui forment la sagesse des
peuples et qui constituent le glorieux apanage de l'esprit humain.
La Fontaine , guidé par son bon sens , a voulu montrer le monde ,
non sous son côté poétique et idéal , mais sous son côté réel. C'est
l'homme tel qu'il est , avec ses instincts égoïstes , ses ruses , ses
perfidies, sa cupidité , ses ambitions. Il n'inspire pas la confiance
dans l'humanité; il semble, au contraire , dire à l'homme : défie-
toi de tes semblables. Assurément l'auteur ne révèle pas dans sa
morale une grande bonté de cœur, mais il fait preuve d'un bon
sens remarquable. Il a sondé d'un œil profond les vices de notre
espèce, et les dupeurs ne conseilleront jamais l'étude de ses fables.
( 605 )
Il faut le dire néanmoins , la moralité des fables , exprimée sous
une forme sentencieuse , n'est pas sans danger. Le fond de cette
philosophie est le plus froid égoïsme. L'homme mûr peut en re-
tirer du fruit ; mais cette morale est faite pour dessécher le cœur
de l'enfant. La Fontaine n'aimait pas l'enfance ; rien d'étonnant
s'il ne lui a pas enseigné à aimer les hommes. Les fables ne peu-
vent convenir à l'enfance que par la naïveté du récit. Mais il faut,
de la part des maîtres, une extrême prudence pour ne pas obli-
térer le sens moral des jeunes gens en leur montrant le triomphe
des mauvais instincts dans ces animaux égoïstes , moqueurs , in-
justes , ingrats et perfides.
Ces réserves faites sur la moralité des fables , rendons justice au
talent de l'auteur, et ne nous autorisons pas de l'injuste dédain
du dix-septième siècle à son égard. Molière a dit un mot vrai : Nos
grands esprits n'effaceront pas le bonhomme.
Le grand art de La Fontaine , c'est d'avoir fait de la fable ,
comme il le dit:

Une ample comédie à cent actes divers.

Il faut encore reconnaître ici l'influence de l'époque qui était


tournée en drame. La Fontaine était un grand enfant de génic
qui semblait ajouter foi aux contes puérils dont il charmait la
France . De là l'intérêt de ses fables où tout fait tableau. On assiste
à ces petits drames comme si on les avait devant les yeux ; et le
langage des animaux ressemble à ce point à notre langage qu'on
se fait illusion en le lisant. Tous les styles et tous les tons , depuis
le naïf jusqu'au sublime , sont tour à tour mis en œuvre , selon les
besoins de la pensée , par ce magicien dont la baguette enchantée
fait défiler devant nous , comme des personnages dignes d'intérêt ,
tout ce monde d'animaux que nous sommes tentés de prendre
pour nos semblables , tant leurs caractères sont vivement marqués.
Ne parlez pas d'imitation: si l'Inde, la Grèce et Rome ont fourni
la plupart des sujets , c'est La Fontaine qui en a fait sortir la poé-
sie. Il a imité , mais c'est l'éternel modèle qui pose devant les vrais
poëtes : la nature. Et ce qu'il a imité des anciens, lui appartient
( 606 )
par le tour et par l'expression. Comparez les fables d'Ésope , c'est-
à-dire de Planude , moine du quatorzième siècle , avec les fables
de La Fontaine , et vous trouverez , d'un côté , un prosaïque récit ,
de l'autre , une exquise poésie. Quant au grief des vers inégaux
que Lamartine appelle boiteux , disloqués , sans symétrie ni dans
l'oreille ni sur la page, c'est précisément là leur mérite dans la
fable , genre naïf, capricieux , fantasque , où la forme doit se plier à
la diversité des sujets et à la variété des personnages. Il y a plus
de naturel dans ces vers inégaux qui suivent tous les mouvements
de la pensée, que dans ces formes régulières et harmonieuses ,
mais souvent monotones de la grande poésie. Disons en finissant
que si Lamartine est le plus poétique des Français , La Fontaine
est le plus français des poëtes , c'est-à-dire celui qui réunit au plus
haut degré le bon sens , le bon goût , le sel gaulois, la finesse , la
délicatesse , la naïveté malicieuse et la vivacité de l'esprit et du
style.
Nous avons parcouru les différents genres de poésie cultivés au
dix-septième siècle, et partout nous avons vu l'étude de l'homme
moral dominer l'esthétique. Le drame , expression de l'activité so-
ciale , est la forme de prédilection de la pensée poétique à cette
époque. Il n'est pas jusqu'à l'apologue qui ne prenne les allures du
drame. Boileau seul, parmi les grands poëtes de ce siècle , est dé-
pourvu du talent dramatique et ne semble doué que du génie de
la critique. Mais ce génie suffit à sa mission . Il est en littérature
ce que Louis XIV est en politique : il représente l'esprit de disci-
pline , la pensée directrice ; il est le régulateur du goût littéraire .
Deux genres sont restés en souffrance dans ce siècle : le lyrisme
et l'épopée. Le premier, qui ne se nourrit que d'enthousiasme , ne
pouvait vivre à la cour de Louis XIV. Racine , néanmoins , a trouvé
dans l'effusion de sa piété chrétienne les chœurs d'Athalie et
d'Esther, chants lyriques et élégiaques qui ont perdu de leur fraî-
cheur, mais qui valent mieux encore que les odes et les hymnes de
J.-B. Rousseau. L'épopée , sous le règne de Louis XIV, ne produisit
en vers que des œuvres médiocres. Plus que jamais , on répudia
les sujets modernes , quand on vit le sieur Carel de Sainte-Garde
célébrer en vers pitoyables , dans son Childebrand , la victoire de
( 607 )
Charles-Martel sur les Sarrasins. Et Boileau , amoureux des noms
antiques , attribua l'insuccès de Carel à l'effet disgracieux que fait
sur l'oreille le nom de son héros :

D'un seul nom quelquefois le son dur ou bizarre


Rend un poëme entier ou burlesque ou barbare !

Malheureux Carel! que ne choisit-il un nom plus harmonieux ?


Son poëme , au lieu d'être une œuvre insipide , eût été rangé peut-
ètre au nombre des chefs-d'œuvre de l'esprit humain!!! Un autre
poëte de ce temps , Louis le Laboureur , entreprit de chanter Char-
lemagne , dont le nom vaut bien apparemment celui des guerriers
antiques , ce qui n'empêcha pas l'auteur de se traîner dans les
basses régions de la littérature. Ce ne sont donc pas les sujets qui
ont manqué aux poëtes ; ce sont les poëtes qui ont manqué aux
sujets . Mais Boileau n'en conclut pas moins que la mythologie
seule pouvait inspirer l'épopée , ce qui détourna les grands poëtes
d'un genre où il fallait se borner à imiter Homère et Virgile, sans
ajouter foi à leurs fictions merveilleuses. Boileau ne composa qu'un
fragment épique , et , par défaut de sujets , chargea la muse badine
d'emboucher la trompette héroïque.

CHAPITRE VI .

L'ÉPOPÉE DU DIX - SEPTIÈME SIÈCLE .

Cependant un auguste prélat, héritier de l'imagination grecque ,


voulant rassembler dans un poëme la fleur de la poésie et de la
morale antique, à l'usage de son royal élève , écrivit le Télémaque,
la seule véritable épopée du dix-septième siècle , puisque le Dis-
cours sur l'histoire universelle est une histoire. Nous avons eu
plus d'une fois l'occasion de constater combien il est faux de pré-
tendre que les Français n'ont pas la tête épique. En voici une
nouvelle preuve. Mais peut-on donner le nom d'épopée àun poёте
( 608 )
en prose ? Question oiseuse et puérile dont la solution ne peut être
douteuse que pour ceux qui confondent la poésie avec la versifica-
tion. Aristote lui-même ne reconnaît-il pas que l'épopée emprunte
le langage des vers ou de la prose ? La versification est la langue
naturelle de la poésie; et un poëme chanté en beaux vers sera plus
parfait qu'un poëme écrit en belle prose. Mais si la prose n'a pas
l'harmonie des vers , elle a en revanche plus de liberté dans ses
allures , et l'inspiration est très-indépendante des formes du lan-
gage, ou plutôt c'est elle qui le façonne à son gré , comme l'archi-
tecte façonne les matériaux où il jette sa pensée. Certains criti-
ques n'admettent pas, il est vrai , ce qu'ils appellent de la prose
poétique. C'est une chicane , c'est un jeu de mots. La prose poéti-
que est déplacée dans les sujets qui ne se prêtent pas aux orne-
ments de la poésie ; mais quand la matière est essentiellement
poétique , la prose doit l'être également , sous peine de rompre
l'alliance du fond et de la forme , et conséquemment de manquer
de convenance et de vérité 1.

Cela dit , jetons un coup d'œil rapide sur l'épopée du dix-sep-


tième siècle. Fénélon , en composant le Télémaque , a voulu faire
un poëme qui pût servir à l'éducation d'un prince héritier du
trône , le duc de Bourgogne. Il choisit donc pour héros Télémaque ,
fils d'Ulysse , destiné à régner après son père dans l'ile d'Itaque.
Il lui fait parcourir les mers à la recherche d'Ulysse qu'une funeste
destinée éloigne de sa patric. De là une série d'aventures, où Té-
lémaque, conduit par Mentor, incarnation de la sagesse , est exposé
à tous les piéges tendus à son inexpérience par les passions ora-
geuses de la jeunesse. Le sage précepteur, qui n'est autre que
Fénélon lui-même , apprend à son élève par de graves et aimables
leçons à profiter de ses fautes. Plus tard , Télémaque , en visitant
les pays où les hasards d'une longue navigation le conduisent ,
s'instruit , à l'école de la sagesse , dans l'art de gouverner les peu-
1 Quelques critiques entendent par prose poétique l'imitation des construc-
tions et des tours de la poésie dans la prose. Et moi j'appelle cela un langage
bâtard qui n'a pas de nom en littérature. Ce n'est pas là de la prose poétique ,
ce sont des vers moins la versification , en d'autres termes l'anarchie littéraire
par impuissance de se conformer aux lois de la prosodie.
( 609 )
ples. C'est ainsi que Fénélon fit de son poëme un code politique
et social. L'Odyssée d'Homère, la Cyropédie de Xénophon , la Ré-
publique de Platon sont les trois pierres angulaires de cet édifice
poétique , philosophique et moral.
Comme œuvre politique , le Télémaque est le point de départ
de l'esprit moderne. C'est la première application de la morale
évangélique au gouvernement des sociétés. Tous les grands prin-
cipes qui forment la glorieuse conquête de la révolution française
de 89 : gouvernement populaire , élection et déposition des sou-
verains , liberté , égalité , fraternité , sont inscrits dans le Télé-
maque. Mais on y trouve aussi tout ce qu'il y a de plus contraire
à la liberté et à l'égalité chrétiennes : le système des classes , qui se
distinguent par l'habit. La manie de tout réglementer révèle dans
l'auteur un esprit de domination qui ne s'accorde guère avec la
tolérance , la conciliation , la modération qu'il enseigne. Le chi-
mérique occupe plus de place que le vrai dans les théories de
Fénélon . Ses maximes sont conformes à la justice et à la bienfai-
sance; mais , dans l'application, ces beaux principes deviennent
des impossibilités sociales. L'auteur, dans sa philosophie politique ,
est le précurseur des têtes creuses du dix-huitième siècle. Comme
eux , il expose des idées personnelles et croit plus en lui-même
qu'à la tradition; comme eux aussi, il professe l'amour de l'huma-
nité , qui , chez lui du moins , est sincère ; mais il n'est pas homme
d'État. Ses principes d'économie politique , ses lois somptuaires ,
la proscription du luxe , la communauté des biens , la répartition
des terres et des professions par la main arbitraire de l'État sont
des utopies absurdes contenant en germe les théories funestes du
socialisme et du communisme qui ont fait tant de mal à la civi-
lisation moderné. Fénélon n'entendait pas sans doute appliquer
toutes ces vaines doctrines à la France ; mais que venaient-elles
done faire dans un système d'éducation ? Lorsque l'indiscrétion
d'un copiste révéla au monde l'œuvre du grand archevêque nul-
lement destinée à la publicité , les flatteurs , comme les étran-
gers , y virent la critique de Louis XIV et de son gouvernement.
On reconnut son portrait dans la figure du faible et imprudent
Idoménée , comme on avait, dès le début , reconnu Fénélon et
39
( 610 )
le duc de Bourgogne sous les traits de Mentor et de Télémaque.
L'auteur protesta contre ces interprétations malveillantes , mais
il avoua qu'il avait voulu tout dire sans peindre personne de suite.
C'était donc le système qu'il battait en brèche ; c'était ce despo-
tisme accablant et cette ambition insensée qui pesaient sur ce peu-
ple et qui avaient conduit la France aux abîmes. Le grand crime
de Fénélon , aux yeux des courtisans, c'était d'avoir démasqué
la perfidie des flatteurs , ces intrigants intéressés qui obsèdent
l'oreille des rois dont ils exploitent les faiblesses pour supplanter
leurs rivaux. Fénélon tomba en disgrâce , et, pour comble de mal-
heur, l'héritier du trône , élevé par les soins du grand réforma-
teur , vint à mourir, et Louis XIV légua à son successeur une
monarchie vermoulue qui devait s'écrouler sous le poids de ses
fautes .
Comme œuvre littéraire , le Télémaque est le chef- d'œuvre de
la prose française. Beauté de l'ordonnance , admirable peinture des
caractères se développant dans l'action et se soutenant sans jamais
se démentir, richesse et grâce des descriptions , charme, vivacité ,
rapidité et ampleur des narrations , profondeur et étendue des
pensées , pureté de la morale, heureux choix des comparaisons
et des images , aimable simplicité , fraîcheur , élégance , abon-
dance , facilité et précision du style : tous les genres de perfec-
tions sont renfermés dans ce livre , modèle du genre tempéré.
C'est un vase rempli des fleurs les plus parfumées de l'antiquité.
C'est son mérite , mais aussi son défaut. Tout poëme dont le sujet
est placé en dehors de l'atmosphère sociale qui enveloppe la pensée
du poëte est un anachronisme. Le Télémaque est païen par la
forme et chrétien par l'esprit, par la morale. Fénélon , en sui-
vant les traces d'Homère , a fait une œuvre de savante imitation ,
mais sans originalité. L'Olympe mythologique , sous la plume du
cygne de Cambrai , n'est qu'un exercice d'école. Sous ce rapport ,
il est très-inférieur à Homère , qu'il surpasse par la grandeur mo-
rale des caractères , par la beauté des pensées et des sentiments.
Mais ce n'est pas l'antiquité païenne qui a inspiré cette morale si
pure , c'est le génie du christianisme. Si les personnages du Télé-
maque appartenaient aux temps modernes , ces inspirations évan-
( 611 )
géliques seraient à leur place; mais l'idéal chrétien rayonnant sur
des têtes païennes manque tout à la fois de vérité et de vraisem-
blance. C'est là, avec le but politique , philosophique et moral que
s'est proposé l'auteur , et où l'on croit voir une perpétuelle allu-
sion au siècle de Louis XIV, c'est là la grande cause de la froideur
du poëme. Dans la peinture du bonheur des justes , où Fénélon
s'est inspiré du ciel chrétien pour transformer en joies spirituelles
les occupations matérielles des habitants de l'Élysée , on peut voir
le suprême effort de la philosophie , cherchant à s'élever au-dessus
des images grossières de l'Olympe homérique. Mais Fénélon avait
l'âme trop pieuse pour se jouer ainsi , dans les fictions païennes
de l'Élysée. On se dit, malgré soi : si le ciel païen était si beau
et offrait si pleinement satisfaction aux plus pures aspirations de
l'âme , à quoi bon le ciel chrétien ? Et quand, en quittant la lecture
de quelque description grossière des joies matérielles du paradis
au moyen âge 1, on ouvre le dix-neuvième livre du Télémaque , on
est tenté de regretter les joies spirituelles de l'Élysée de Fénélon.
L'archevêque de Cambrai a, sans le vouloir , tendu un piége à ses
croyances . C'est un nouvel argument contre l'emploi de la mytho-
logie aux siècles chrétiens. Et à cet argument-là je ne sais trop ce
que répondront les classiques entêtés de mythologie , que l'on ren-
contre encore jusque dans les établissements religieux. Je ne dis
rien des scènes d'amour , dont les couleurs , quoique chastes , sem-
blent d'abord peu convenables sur la palette d'un peintre qui porte
la mitre. Il était plus dangereux de les éviter que de les exposer
pour en montrer les périls dans un ouvrage complet d'éducation.
Disons-le en finissant , pour sa justification , l'auteur ne pouvait
s'abandonner à la liberté de ses idées sur la conduite de la vie et
les devoirs d'un prince destiné à occuper le trône qu'en se plaçant
dans le domaine de la fiction , et, par ce procédé , il captivait l'at-
tention de son élève , en lui rappelant les souvenirs de l'antiquité
dont il avait orné sa mémoire .

1 Voir l'Enfer et le Paradis de Jacomino de Vérone , dans le livre d'Ozanam


sur les poëtes franciscains.
( 612 )

CHAPITRE VII.

POÉSIE DE TRANSITION .

Les imilaleurs des grands maîtres : J.-B. Rousseau. - Les nova-


teurs littéraires : Fontenelle . Lamotte.- Crébillon.

La poésie est en décadence à la fin du règne de Louis XIV.


L'esprit humain s'affaisse après les grands enfantements des
siècles créateurs. Il n'y avait plus rien d'ailleurs qui pût inspirer
la muse. La France , affaiblie et vaincue , penchait vers sa ruine
par les fautes du monarque qui avait fait sa gloire. Le roi , en
mourant , semblait emporter avec lui la poésie dans sa tombe.
Les derniers poëtes tragiques du dix-septième siècle, Campis-
tron , Duché , Lagrange-Chancel , faibles imitateurs de Racine, et
Lafosse , qui réussit un jour à sortir de sa médiocrité en se sou-
venant de Corneille , n'ont joui que d'une réputation éphémère.
Thomas Corneille , ombre de son frère , sur laquelle est tombé un
rayon de Racine , a presque du génie quand on le compare à ces .
dramatistes sans vigueur et sans verve. Nous indiquerons tout à
l'heure les causes internes de leur infériorité.
Les œuvres comiques ont plus de valeur. Et cela devait être : la
tragédie prend ses types dans l'histoire ou dans la fable , mais
rarement dans les événements du jour. Les peuples n'aiment à
voir que dans le passé ou dans le lointain l'image des discordes
civiles et des grandes catastrophes humaines. La comédie , au con-
traire, ne peint que les vices , les travers , les ridicules contem-
porains. La foule ne sait pas rire de ce qui ne la touche pas de
près. La transformation des mœurs est un rajeunissement pour la
comédie , et la décadence morale qui affaiblit l'idéal tragique en
affaiblissant les caractères est l'éternel aliment de la scène co-
( 615 )
mique. C'est aux époques de décadence que les types grotesques
abondent. Le beau est sérieux ; on ne rit que des laideurs , des
difformités , des bizarreries , des extravagances qui présentent un
cachet d'actualité : là est le secret de la vogue momentanée de
quelques auteurs comiques contemporains ou héritiers de Molière.
Boursault s'est fait un nom dans les pièces à tiroir où plusieurs
caractères défilent successivement sous nos yeux , sans autre unité
que le caprice du poëte et sans autre but que le rire. Néanmoins
Boursault a compris le but de la comédie : Castigat ridendo mores ;
et il a flagellé d'une main légère , mais avec le cœur d'un honnête
homme, les vices de son époque , la corruption de la ville et de la
cour dans son Ésope à la ville , Ésope à la cour et le Mercure
galant, la plus joviale de ses pièces et la mieux écrite.
Un grave théologien , aussi spirituel que savant , Brueys, adepte
du protestantisme , ramené par Bossuet dans le giron de l'Église,
écrivit , de concert avec Palaprat, et sous le nom de ce dernier,
la jolie comédie du Grondeur, que Molière n'a pas surpassée dans
le genre bouffe .
Un troisième auteur comique de la même époque , Dufresny,
valet de chambre de Louis XIV, a puisé dans la domesticité du
maître un caractère de décence qui tempère et assainit la jovialité.
On cite l'Esprit de contradiction comme la meilleure comédie de
Dufresny. C'est de l'esprit piquant et enjoué , mais c'est de l'esprit
de bon aloi. Si l'auteur mettait autant de soin à faire marcher tous
les fils de l'intrigue qu'il en met à habiller décemment sa phrase
et à choisir l'expression saillante , il mériterait une place parmi
les comiques de premier ordre.
Après les trois auteurs dont nous venons de parler, la comédie
se dégrade : elle ramasse ses personnages dans la boue pour les
transporter sur les planches du théâtre , et l'esprit se complaît
dans la licence , sans plus respecter la langue que les mœurs :
Voilà Dancourt, son seul mérite est d'avoir peint fidèlement des
mœurs abjectes. Si cette fidélité de peinture est encore un art, ce
n'est plus de la poésie.
Un seul comique de la fin du dix-septième siècle conserva les
traditions du grand art de Molière , en peignant des mœurs dé
( 614 )
pravées : Regnard , esprit original et fécond , à qui il n'a manqué
que de savoir régler sa verve et de naître dans un temps plus
propice pour être l'émule de Molière lui-même dans la comédic
de caractère. Les désordres de son temps , les désordres de sa vie ,
l'immoralité , le scepticisme, l'égoïsme , l'indifférence ont rabaissé
son art et amoindri son talent. Il s'est amusé à jouer avec le vice ,
dans les basses régions de la société ; il n'a pas eu le courage d'aller
sur les sommets cueillir la palme du génie. Le Joueur est admi-
rable comme peinture , mais le sujet n'est pas plus comique que
le sujet du Tartuffe et celui du Méchant. Le jeu est une passion
sérieuse , une passion tragique qu'il faut flétrir en montrant ses
ravages. Mais Regnard était joueur, et comme tel, très- entendu
dans la matière. Il peint donc les folies du jeu avec une vérité de
passion qui saisit et qui porte avec elle sa moralité dans ses
déboires. Malheureusement on s'aperçoit trop que , pour le poëte ,
tout n'est qu'un jeu dans la vie. Il se rit de tout; l'humanité ne
lui semble qu'une immense bouffonnerie dont il faut prendre
gaiement son parti.
Aussi est-il tombé bientôt dans la farce ignoble. Le Légataire
universel , le second chef-d'œuvre de Regnard , est conduit avec
une habileté singulière et abonde en scènes burlesques , mais
d'une gaieté malsaine. L'intrigue repose sur un faux testament ,
et le faussaire , au lieu d'être châtié , reçoit à la fin la récompense
de ses fourberies. C'est donc aux dépens de la morale que l'auteur
prétend nous amuser. La grande immoralité de Regnard , c'est
d'exposer à nos yeux , sur la scène comique , des personnages su-
balternes tout pétris de grossièretés , d'effronterie et de bassesse .
Le règne de l'âme disparaît pour faire place au règne de la
matière. La noblesse qui , pour plaire à madame de Maintenon ,
s'était affublée d'hypocrisie , se démasque sous la régence du duc
d'Orléans , et lâche les rênes à ses passions. La France , libre enfin
du joug qui pesait sur elle , ivre d'indépendance, se jette , esclave
émancipée , dans toutes les révoltes de la chair et de l'esprit.
La poésie , suivant la pente du siècle , se fait l'organe du sen-
sualisme épicurien et cherche le bonheur dans le libertinage.
Chaulieu et La Fare sont les Anacreon et les Catulle de cette
( 615 )
poésie des sens qui porte l'habit du grand monde , mais sous
l'habit tous les raffinements des plaisirs immondes.
Dans cette société d'aimables épicuriens grandissait un poëte
héritier des traditions du grand siècle.
J.-B. Rousseau , fastueusement proclamé l'Horace français ,
par la critique du dix-huitième siècle , a été considéré jusqu'à nos
jours comme le plus grand poëte lyrique dont s'honore la litté-
rature française depuis Malherbe. Mais il faut bien le dire , le
lyrisme est une conquête de notre restauration chrétienne , et
jamais le dix-huitième siècle n'a mieux prouvé sa stérilité poé--
tique qu'en faisant de J.-B. Rousseau l'émule de David , de Pindare /
et d'Horace. S'il suffit pour être poëte de savoir imiter habilement
les maîtres et draper magnifiquement une pensée généralement
étrangère à l'écrivain ou même un semblant de pensée , J.-B. Rous-
seau est un des grands poëtes de la France. Mais ce n'est là
que le fait d'un versificateur de talent. Le disciple de Racine et
de Boileau est un grand artiste qui feint admirablement l'enthou-
siasme , et même le mouvement et le désordre de l'ode pinda-
rique. Enlevez la draperie , que vous reste - t - il dans le cœur
et dans l'imagination? Ce qui reste d'une musique mélodicuse
qui yous a charmé l'oreille. Quel dommage qu'une si belle ima-
gination n'ait pas été associée à une belle âme ! S'il est vrai ,
comme on l'a dit, que cet homme, fils d'un cordonnier , ait cu
honte de la modeste profession de son père, quelle âme pou-
vait-il avoir ? C'est peut-être une nouvelle calomnie ajoutée à tant
d'autres qui ont souillé sa renommée ; mais c'est sa faute aussi :
il a trop recherché les grands pour n'être pas soupçonné d'avoir
rougi de sa naissance , et il a trop flatté leurs passions pour con-
server un cœur pur et des sentiments nobles. Il allait demander
l'inspiration aux prophètes en sortant de l'orgie. Comment la lyre
religieuse aurait-elle frémi sous les doigts d'un poëte qui parlait
de Dieu , l'imagination pleine encore des images équivoques et
parfois des gravelures de ses épigrammes licencieuses? Les poé-
sies sacrées de J.-B. Rousseau furent écrites pour plaire aux faux
dévots de la fin du règne de Louis XIV ; et les épigrammes que
le poëte appelait les gloria patri de ses psaumes, étaient le ra-
( 616 )
goût de prédilection des esprits frondeurs et des libertins hypo-
crites , qui se dédommageaient ainsi de la contrainte imposée par
le monarque à leurs penchants mauvais. Il est des genres où le
poëte peut exprimer un sentiment sans l'éprouver lui-même; mais
le lyrisme sans enthousiasme est un corps sans âme. Jamais
l'hymne enflammée ne s'élancera d'un cœur où Dieu n'habite pas.
L'accord du talent et de la vertu est ici nécessaire. Voilà pourquoi
J.-B. Rousseau, homme sans conviction et sans honneur , n'a fait
le plus souvent dans ses paraphrases des Psaumes que la parodie
des chants sublimes de David et des prophètes. C'est de la ver-
sification correcte , élégante , harmonieuse , c'est rarement de la
poésie. Quant à l'ode pindarique ou politique, il n'en faut pas
parler 1, J.-B. Rousseau n'eut à célébrer aucun événement inspi-
rateur .

Le système mythologique dont le poëte fait usage pour rester


fidèle aux préceptes de Boileau lui fournit des images brillantes ,
mais sans vie. Ces formes conventionnelles ne sont plus que de
froids symboles de l'abstraction. Comme Boileau son maître, Rous-
seau n'y voit que des dieux éclos du cerveau des poëtes , pour
enrichir leur palette. L'ode au comte du Luc , dont on a fait tant
de bruit et que La Harpe regardait comme le chef-d'œuvre de la
poésie lyrique en France , contient quelques strophes bien senties ,
mais en somme , c'est un magnifique échantillon de la stérilité
de J.-B. Rousseau. L'auteur évoque toute la magie des souve-
nirs mythologiques pour souhaiter une bonne santé à son héros .
Et voilà ce que le dix-huitième siècle appelle sans restriction un
chef-d'œuvre de grande poésie. Au reste , n'insistons pas davan-
tage : Rousseau a pu être inspiré par ses malheurs; mais rien
dans la société où il vivait n'était fait pour émouvoir une âme de
poëte. Il n'avait sous les yeux que ces spectacles dégradants qui
lui ont inspiré ses épigrammes trop célèbres , parmi lesquelles il
y a des chefs-d'œuvre de finesse et de malice , dignes de servir de
modèles à Voltaire. i

1 J.-B. Rousseau s'est exercé aussi , mais sans succès , dans l'épître , dans
l'allégorie , dans l'opéra , et enfin dans la comédie , où il était trop personnel
pour réussir. Ses essais dramatiques ne lui ont attiré que des déboires .
( 617 )
On ignore la cause de l'inimitié d'Arouct pour J.-B. Rousseau ,
qui lui avait servi de tuteur dans ses débuts. Disons , pour rester
impartial, que si les ennemis de Voltaire ont trop exalté Rousseau ,
les amis de Voltaire l'ont trop déprécié. Les couplets infâmes qui
provoquèrent son expulsion ne lui appartiennent pas plus que
n'appartiennent à Voltaire les vers satiriques qui le firent renfer-
mer à la Bastille. Rousseau n'était estimable ni dans son caractère
ni dans ses mœurs ; mais il a assez cruellement expié dans son
exil 4 les fautes de sa vie passée. Et c'est pour lui un châtiment
trop sévère d'avoir fait planer sur sa vie un soupçon ignominicux
pour sa mémoire .
Malgré les reproches qu'une critique consciencieuse est en droit
de lui faire, une gloire est acquise à J.-B. Rousseau : il a supé-
ricurement manié le style de l'ode ; il a créé la cantate; il a pré-
paré l'instrument auquel de puissants génies confieront à l'avenir
leurs hautes inspirations .
On aurait tort de médire des épigrammes de Rousseau , si elles
n'avaient atteint que Fontenelle et Lamotte , plus vulnérables aux
coups d'épingle de Martial qu'aux coups de lanière de Juvénal.
Fontenelle et Lamotte ravivèrent la querelle sur le mérite des
anciens et des modernes , suscitée , au dix-septième siècle par Des-
marets et Charles Perrault. L'ignorance et l'esprit se coalisèrent
contre les anciens , et Boileau , La Fontaine et Racine n'étaient plus
là pour les venger! Le pédantisme compromit cette noble cause des
anciens qu'il fallait défendre par des œuvres de génie conçues et
exécutées sous l'inspiration de ces maîtres éternels de l'art. Au lieu
de chefs - d'œuvre , on eut les épigrammes de Rousseau et de
Chaulieu; cela valait mieux encore que la férule du pédantisme :
c'est par l'esprit qu'il faut combattre l'esprit. Sous ce rapport Fon-
tenelle et Lamotte étaient de rudes jouteurs , de force à se tenir
debout sur la pointe d'une aiguille .
Fontenelle , neveu du grand Corneille dont il exaltait la gloire et
dont il se croyait appelé à recueillir l'héritage, se jeta le premièr

1 On sait qu'il a passé son exil à Bruxelles , et qu'il est mort dans notre pays :
un monument lui a été élevé , par le soin du gouvernement belge , dans l'église
du Sablon.
( 618 )
dans l'arène , armé d'un esprit fin , élégant et sceptique, né pour
populariser la science , mais totalement dépourvu du sentiment
de la poésie. Comment aurait-il compris la poésie, cet homme sans
cœur , qui n'a jamais éprouvé dans sa vie la moindre émotion ?
C'est pour cela peut-être qu'il a vécu un siècle 1; mais c'est pour
cela aussi que sa poésie ne vivra pas dans la mémoire des hommes.
<<Que je vous plains , lui disait une femme de sens , ce n'est pas
un cœur que vous avez là dans la poitrine, c'est de la cervelle
comme dans la tête. » Ce précurseur de Voltaire , novateur discret
rattaché, par prudence et par respect pour la mémoire de son
oncle , aux traditions du dix-septième siècle, avait l'esprit assez
flexible , assez facile , assez étendu , pour se prêter à toutes les ma-
nifestations de la pensée. Il a tout effleuré sans rien approfondir ,
cherchant partout , selon l'expression de Géruzez , la nouveauté
dans le paradoxe. En vain a-t-il parcouru le cercle entier des con-
naissances humaines , sa brillante universalité n'a pas couvert sous
l'abondance de l'esprit la stérilité du génie. Il n'a rien laissé de
durable que la Pluralité des mondes et les Éloges des savants
de l'Académie des sciences , dont il fut quarante-trois ans secré-
taire. Dans la versification , si vous voulez de la finesse, il en a
mis partout. Mais le vernis d'élégance maniérée dont il a coloré
ses vers n'en sauve pas la futilité. Néanmoins , il a eu des succès
d'estime dans l'éclipse du génie. Si Fontenelle était né partout
ailleurs qu'en France , jamais , si l'on excepte l'Italie au siècle des
Seicentisti , jamais , comme poëte , on ne l'eût pris au sérieux. Il
s'est essayé dans la tragédie et dans la comédie où il est nul 2 ;
dans l'opéra où , malgré le gracieux scintillement de ses vers , il
est inférieur , non-seulement à Quinault, qui n'a pas d'égal en
France , mais à Marmontel et à Sedaine ; dans l'églogue enfin , où
il s'est distingué par les charmes de l'esprit et du style; mais c'est
toujours du fin et du raffiné là où il aurait fallu de la sensibilité
vraie , de la simplicité , de la naïveté.

4 De 1657 à 1757 .
2 Racine fait remonter plaisamment à la tragédie d'Aspar , l'origine des
sifflets , dans une épigramme qui peut passer pour le chef-d'œuvre du genre .
( 619 )
Voilà le poëte qui citait Théocrite et Virgile au tribunal de sa
raison dédaigneuse , et qui plaçait les contemporains , y compris
lui-même sans doute , au-dessus des grands modèles de l'antiquité
classique.
Fontenelle était trop discret, trop fin et trop ami de son repoš
pour risquer de se compromettre en bataillant contre les an-
ciens. Il fut charmé de trouver dans Houdart de Lamotte un auxi-
liaire derrière lequel il pût combattre sans se découvrir. Lamotte ,
pas plus que Fontenelle , n'était doué du sens poétique. Il aurait
pu cultiver la science avec succès , s'il l'avait voulu ; car telle était
la facilité de cet homme , qu'il lui suffisait de vouloir pour réussir.
Mais il tourna son esprit vers la poésie , et il fut poëte autant
qu'on peut l'être sans en avoir le génie. Nouveau Zoïle , il traduisit
Homère pour le parodier et lui fit son procès au nom de la civili-
sation. C'était l'esprit déclarant la guerre au génie , mais l'esprit
doublé d'ignorance. Lamotte ne savait pas le grec et ne jugeait
Homère qu'à travers les pâles et infidèles traductions de son
temps , dont la meilleure était celle de Mme Dacier. Lamotte ré-
duisit l'Iliade à douze chants , et , sous prétexte d'en effacer les
longueurs , en retrancha les beautés , comme un homme qui s'amu-
serait à déchiqueter les ailes de l'aigle pour rendre son vol plus
rapide. Il fut assez adroit pour obtenir par ses éloges intéressés ,
non-seulement le silence , mais l'admiration de Boileau , qui , dans
la défaillance de son jugement, prit au premier abord le nouveau
traducteur pour l'héritier d'Homère. L'auteur de l'Art poétique
ne vécut pas assez pour comprendre l'attentat de Lamotte contre
la poésie. Mme Dacier , un moment désarmée elle-même par les
cajoleries du nouveau traducteur , s'emporta outre mesure en dé-
couvrant le sacrilége. Mais les injures ne tiennent pas lieu d'ar-
guments. L'arrogance du pédantisme servait mal la cause du bon
goût . Me Dacier , qui reconnaissait dans l'Iliade des termes bas ,
avait ainsi , sans le vouloir , autorisé les hardiesses de Lamotte.
L'esprit français , à cette époque , s'éloignait plus que jamais de
la nature pour chercher l'idéal dans les fausses délicatesses d'un
goût raffiné. On ne sentait pas que la beauté du style poétique
tient moins aux mots en cux-mêmes qu'au sens qu'on y attache ,
( 620 )
et que le terme le moins noble s'ennoblit avec la pensée. La poésie
n'est pas dans le mot, elle est dans l'objet que le mot représente.
Voilà ce que Mme Dacier ne comprenait pas , et c'est pour cela
qu'elle a mal défendu la cause des anciens. Lamotte , naturellement
doux de caractère , mit tant de modération dans la défense de ses
opinions personnelles que la critique est tentée de l'absoudre , en
reconnaissant ses torts. Mais il eut contre lui les rieurs, quand
il essaya de bannir les vers du domaine de la poésie. C'était con-
fesser son impuissance et provoquer les sévérités de la critique
contre sa versification , qui n'est, en effet, que de la prose ali-
gnée , d'une régularité désespérante. Ses odes, ses opéras , ses
églogues , ses fables et ses tragédies , à l'exception d'Inès , ont de
l'esprit et n'ont pas d'âme. On a surnommé Lamotte le penseur; il
n'avait en réalité que des semblants d'idées. On vante sa rectitude
d'esprit; il avait surtout de la rectitude de lignes .
Quoi qu'il en soit , ses odes , ses églogues et ses fables lui ont
fait une réputation qu'il devait à sa souplesse d'esprit et à l'amé -
nité de son caractère , plutôt qu'à son imagination terne et froide ,
à son style dur et incolore.
Les innovations de Lamotte portent particulièrement sur la
tragédie. On étudiait les anciens , à l'école de Corneille et de Ra-
cine, pour leur emprunter des sujets. Que pouvait produire cette
imitation de l'imitation sur des modèles indigènes ? Le génie lui-
même y aurait perdu sa puissance en y perdant son originalité.
Aussi se bornait- on à emprunter aux maîtres de la scène des
formes consacrées , en exagérant leurs défauts. Les mœurs des
anciens étaient ridiculement travesties pour donner carrière aux
froides subtilités d'une galanterie artificielle. Les frivolités amou-
reuses et les spirituelles tendresses faisaient grimacer les plus
austères figures , altéraient les situations les plus graves et les plus
terribles . Et tout cela au nom des bienséances ! La France n'était
plus sensible qu'aux charmes de l'esprit revêtu du brillant cos-
tume des salons. La naïveté , le naturel, la simplicité des anciens
n'étaient , aux yeux de cette société élégante et corrompue , qu'un
reflet de la barbarie .
Lamotte , senfant tout ce qu'il y avait d'artificiel dans le méca
( 621 )
nisme de la tragédie française , attaqua hardiment , dans d'ingé-
nieuses préfaces , l'exposition , les récits , les unités de temps et de
lieu , les confidents , les monologues , l'absence de grands specta-
cles ; mais les poëtes n'en conservaient pas moins leurs intrigues
maniérées , leur fausse dignité , leurs attitudes guindées et leurs
élégantes périphrases par horreur du naturel. C'est alors que l'imi-
tation de l'antiquité, dans le choix des sujets , au milieu d'une
civilisation d'un esprit si différent , produisit ses plus absurdes
conséquences , ses anachronismes les plus ridicules : c'était là le
vice fondamental de la tragédie française. Si Racine n'avait pas
le sentiment de l'antiquité grecque , il comprit du moins la poésie
du cœur humain , le langage des passions. Ses successeurs défigu-
raient de plus en plus les héros antiques pour les accommoder au
goût moderne , et en restant fidèles au cérémonial et aux règles
classiques , ils étouffaient l'accent du cœur sous l'expression froide
et déclamatoire de sentiments factices .
Un homme d'une imagination vigoureuse , Crébillon, espèce
d'Eschyle gaulois , qui avait en lui l'ébauche du génie tragique ,
essaya de régénérer le drame , et trouva parfois dans l'horrible des 1

traits sublimes , de véritables éclairs de génie ; mais il ne créait que


des monstres odieux , des scélérats de fantaisie , criminels de sang-
froid pour le plaisir de l'être. Ces caractères-là ne sont pas dans
la nature. Le poëte , en jetant l'intrigue romanesque , les fades
amours au milieu de situations épouvantables , semblait s'étudier
à faire sentir tout le ridicule des mœurs modernes mêlées aux tra-
giques événements de l'antiquité et aux mœurs héroïques de la
Grèce. Crébillon ne sortait pas de l'ornière classique ; sa seule
innovation est d'avoir exagéré la terreur. Il ne mettait pas plus
d'ordre dans ses drames qu'il n'en mettait dans sa vie : il écrivait
tout de mémoire. Son style rocailleux , incorrect , inégal , a pour-
tant de la force et de l'audace ; il s'est même élevé dans Rhada-
miste jusqu'à l'harmonie. Cette pièce a été une bonne fortune dans
sa carrière. Là du moins le crime est traversé par le remords :
c'était une veine féconde , si l'auteur avait su l'exploiter; mais
Crébillon se découragea et se tut pendant vingt ans. Après ce long
silence , il retrouva le succès , mais un succès de coterie. On l'op-
( 622 )
posa comme un rival à Voltaire : il en avait l'étoffe , mais elle était
mal taillée . Rhadamiste est la seule pièce qui l'ait sauvé de l'oubli.
Chose remarquable et d'un grand poids pour nos principes : les
trois pièces dignes de mémoire qui parurent avant Voltaire échap-
pent à l'imitation des anciens et ont été inspirées par les temps
modernes , par l'histoire et les théâtres étrangers. Le Manlius de
Lafosse, imité de la Conjuration de Venise d'Otway, Inès de Castro
de Lamotte et Rhadamiste de Crébillon sont trois tragédies émou-
vantes qui tirent leur intérêt des sujets mêmes plus encore que
du talent des poëtes. Rhadamiste est un chef-d'œuvre ; mais Inès
n'est touchante qu'au dernier acte , et c'est cette vérité du cœur
qui a fait le succès de la pièce. Le Manlius a beaucoup perdu de
son naturel en passant du théâtre anglais sur la scène française.
Ne fallait- il pas l'adapter aux formes reçues , dont le bon goût
défendait de s'écarter ? L'auteur trouva néanmoins des accents
pathétiques , mais ce n'est pas aux anciens qu'il en fut redevable.
A l'exception de ces trois pièces , la tragédie française s'éteignit
sous la plume glacée des imitateurs. Crébillon venait de prouver
cependant que le système classique de Corneille et de Racine pou-
vait encore enfanter des chefs-d'œuvre ; mais pour rajeunir ces
formes usées , il fallait la main du génie. Voltaire parut, et la tra-
gédie française répandit son dernier éclat.
Avant d'apprécier Voltaire , il faut caractériser son siècle.
( 625 )

CINQUIÈME SECTION.
LE DIX- HUITIÈME SIÈCLE OU SIÈCLE DE VOLTAIRE .

CHAPITRE ler.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES .

Le dix-huitième siècle , que prépara Fénélon par la hardiesse


de ses idées , par la liberté de ses conceptions , glissa rapidement
sur la pente qui conduit aux abîmes sans se rattacher par aucun
anneau solide à la chaîne des traditions. Au point de vue moral ,
le dix-huitième siècle , malgré ses aspirations généreuses pour le
bonheur de l'humanité , et malgré les progrès accomplis dans les
sciences naturelles et dans les sciences politique et sociale, le dix-
huitième siècle est une des plus tristes époques de l'humanité , et
c'est la plus triste depuis la naissance du christianisme. Un mot
brutal en résume les principales tendances : « Je suis , dit un des
écrivains de ce siècle , je suis le bienfaiteur du genre humain ,
PUISQUE JE LE DÉLIVRE DE DIEU. » Il n'est pas étonnant que la malé-
diction du ciel ait frappé cette génération coupable et éteint dans
le sang tant d'impiété. Oui , Dieu était de trop dans la société du
dix-huitième siècle. C'est pour le bannir de l'esprit humain qu'on
attaqua le christianisme comme une superstition transmise par les
âges de ténèbres. On crut que le jour de la raison allait déchirer
ce nuage où grondait la foudre sur la tête de l'homme. Et, pour
permettre à l'humanité de se vautrer impunément dans la fange ,
on la déshérita de ses immortelles espérances en propageant une
( 624 )
philosophic qui déclarait l'âme une transformation de la matière.
Cette ère philosophique ne fut qu'une guerre à outrance contre
le christianisme. Le matérialisme et l'incrédulité se coalisèrent
pour saper les fondements des plus augustes traditions. Le cri de
l'âme fut étouffé au fond de la conscience. La voix des sens fut
seule écoutéc. L'unique principe de cette infâme doctrine , décorée
du nom de philosophie, était la sensation ; son but, la jouissance.
On ne vit done en l'homme que la bête stupidement tournée vers
la terre : c'était à envier le sort de l'animal qui, lui du moins ,
n'éprouve jamais les angoisses du remords. Mais ce qu'il y eut de
plus dérisoire , c'est que l'arme terrible qu'on dirigea contre les
principes fondamentaux de la raison , fut l'esprit ! L'esprit com-
battant l'esprit et épuisant ses ressources pour prouver qu'il n'est
que matière , peut-on pousser plus loin l'insulte au sens commun ?
Et voilà le siècle du bon sens !!!

Il faut tout dire , jamais , depuis l'époque des empereurs ro-


mains , jamais société ne fut plus corrompue , non-seulement dans
les régions du pouvoir , de la noblesse et de la bourgeoisie, mais
jusqu'au sein du clergé lui-même , gardien suprême de la doc-
trine et de la morale évangéliques. Ne cachons pas la vérité : les
plus funestes ennemis de la religion , au dix - huitième siècle , se
trouvent parmi ses défenseurs naturels ; ce sont ces prélats de
cour sans génie , sans foi et sans mœurs , qui ne savaient opposer
à leurs adversaires qu'une routine tracassière , des traditions ac-
ceptées par habitude et démenties par la conduite. L'Église , atta-
quée par toutes les puissances de l'esprit et plus encore par les
vices de ses prélats , devait inévitablement succomber , si le Christ
n'avait pas promis d'ètre avec elle jusqu'à la fin des siècles. Sans
doute , la vérité nous oblige à le déclarer hautement , le clergé de
France en majorité était un corps respectable. Il a passé par
l'épreuve du sang : le bon grain a été séparé de l'ivraie. Mais
jamais peut-être Dieu ne fut plus mécontent de son œuvre qu'à
cette époque fatale où la foi, comme une étoile qui disparaît à l'ap-
proche du jour, s'éteignait devant les fausses lumières d'une rai-
son égarée. Pour mieux prouver sa puissance et pour infliger au
genre humain un châtiment sévère, Dieu se retira du monde et
( 625 )
laissa l'esprit du mal consommer son œuvre de destruction , sans
accorder le don du génie aux pâles défenseurs de la foi chré-
tienne. Un seul eut assez d'esprit et de science pour combattre vic-
torieusement Voltaire ; mais l'abbé Guenée, pour trouver des lec-
teurs , se voyait forcé de cacher sa foi dans les ingénieux détours
de la controverse. Les prédicateurs , au lieu de tenir bien haut
le flambeau de l'Évangile , l'inclinaient honteusement devant la
raison. Les foudres du Vatican s'éteignaient devant les éclairs que
lançait l'impiété. Toutes les puissances de l'Europe semblaient s'en-
tendre pour ruiner la foi. L'incrédulité put rire à son aise au sein
de ses orgies , et provoqua contre Dieu un vaste ricanement au
fond des enfers. On sait la fin de ce sabbat. Dieu fut vengé par la
révolution française , et la société régénérée retrouva sous l'écha-
faud de 93 les principes de l'Évangile qu'elle croyait avoir étouffés
dans le sang humain.
Mais ce n'est pas seulement la religion , c'est aussi le pouvoir
qui eut à subir les assauts de la raison humaine , livrée à tous les
écarts d'une orgucilleuse indépendance. La religion est la base
de l'autorité . L'homme qui ne reconnaît pas de maître dans le
ciel n'en connaît pas non plus sur la terre. La raison indivi-
duelle prend alors la place de Dieu et ne peut se soumettre qu'à
la force. La monarchie devait done ressentir les contre-coups des
attaques portées au christianisme. Les rois ligués contre l'Église
ne savaient pas qu'ils jouaient leur couronne. Voltaire , par la plus
bizarre inconséquence , dirigera tous ses traits contre la religion
et recherchera les faveurs des rois. Mais un cri d'indignation écla-
tera dans l'âme de Rousseau contre la déraison des philosophes
et les vices d'une société dégradée. Alors on verra se consommer
l'œuvre de la destruction et se préparer l'œuvre de la rénovation
sociale.
Le scepticisme , qui envahit l'esprit quand la morale n'a plus
d'empire sur la conscience , devait peu à peu ébranler la foi. C'est
en vain que les grands athlètes du sacerdoce , au dix-septième
siècle , semblaient avoir détruit l'influence délétère de la réforme ;
elle avait pour complice la corruption de la cour et de la noblesse.
Le vice ne tarda pas à rejeter le masque dont il s'était couvert
40
( 626 )
à la fin du règne de Louis XIV. Les scandales de la régence et du
cardinalat de Dubois , suivis des déportements de Louis XV, les
querelles religieuses , les tiraillements de l'Église et du pouvoir
qui avaient provoqué les libertés gallicanes , la lutte de Bossuet
et de Fénélon au sujet du quiétisme , l'impopularité des jésuites ,
les funestes doctrines du jansénisme , les jongleries connues sous
le nom de miracles du diacre Paris , un prêtre rebelle à l'au -
torité du saint - siége , crcusèrent de plus en plus l'abîme où
allait s'engloutir la morale avec les croyances. Tous se précipitè-
rent dans l'incrédulité , les uns par dégoût , les autres pour échap-
per aux remords : voilà comment Voltaire devint l'idole de la
nation.

Les esprits étaient donc préparés à recevoir le poison de l'er-


reur , quand l'Angleterre , décatholisée par la réforme et rongée
par le sensualisme érigé en doctrine, importa dans la société fran-
çaise sa philosophie sceptique , sa liberté de penser et d'écrire
conquise par deux révolutions, ses principes politiques enfin qui
battaient en brèche le pouvoir absolu. C'est là le foyer d'où se
répandirent sur la France les idées novatrices pour se propager
dans toute l'Europe par la puissance de l'esprit français , cet irré-
sistible moteur de la civilisation européenne. La liberté , chez les
nations qui ont conservé le respect de l'autorité , tourne infailli-
blement au profit de la vérité , car l'erreur n'est que d'un jour.
Mais quand les traditions ont perdu leur empire, la résistance et
les persécutions du pouvoir , loin de décourager les novateurs , ne
font que passionner davantage l'opinion publique , voix terrible
que la main de la police ne peut étouffer , puissance suprême que
l'épée ne peut atteindre , vent de tempête qui renverse les trônes ,
quand il est déchaîné.
C'est par les salons que l'esprit nouveau pénétra en France
dans cette société élégante et frivole uniquement préoccupée de
fêtes et de plaisirs. La conversation ne suffisant pas à alimenter
l'opinion publique , la littérature devint le véhicule des idées nou-
velles qui fermentaient dans toutes les têtes. L'art ne fut plus
cultivé pour lui-même , mais comme moyen d'assurer le triomphe
de la philosophie. C'est le règne de la prose , langue de la polé
( 627)
mique et seule interprète des théories religieuses , philosophiques ,
scientifiques , politiques et sociales. Nous sommes donc arrivés ,
après deux siècles de haute culture littéraire , à la décadence de
l'art. Nous l'avons dit, la poésie n'est rien sans la foi, source de
l'enthousiasme poétique. Deux genres se partagent la faveur pu-
blique : d'abord la poésie dramatique , qui conserve la pompe et
les formes conventionnelles du siècle précédent , mais où l'étude
du cœur humain est sacrifiée à la mise en œuvre des principes
philosophiques qui glacent l'imagination et tuent l'idéal; ensuite
la poésie légère qui reflète l'esprit frivole , licencieux et moqueur
du dix-huitième siècle : voilà les plaisirs artistiques que recherche
la société raffinée des salons. La chronique scandaleuse et les pi-
quantes plaisanteries dont la poésie se fait l'écho nourrissent la
conversation ; puis on court au spectacle pour voir et être vu ,
plus encore que pour jouir d'une œuvre d'art. Que la poésie soit
élégante , délicate , brillante dans la forme et que le fond se prête
à l'effet, c'est tout ce qu'on lui demande. On veut être émotionné
plutôt qu'ému , mais à la manière du grand monde. Tout est per-
mis au poëte , pourvu qu'il se conforme aux usages reçus. La
poésie ne fut done qu'un jeu , une élégante toilette de l'esprit ,
mais l'inspiration fut absente , car ce siècle n'avait pas d'âme , il
ne savait que rire aux dépens des choses saintes et chercher dans
l'art de nouvelles amorces à ses criminels plaisirsetque install
ahq mu edoliken zol busup ziel

Jaszab eonnnizzeq sup tuol


CHAPITRE Ildoq of ah disum ef sop

VOLTAIRE .
isdoob azo li basup
aol isq J190

L'homme en qui se personnifie , de la manière la plus éclatante ,


cette poésie sans cœur, qui n'eut d'autre passion que celle de dé-
truire les croyances pour amuser un siècle pervers , vous l'avez
nommé : c'est François-Marie Arouet connu sous le nom de Vol
( 628 )
taire. Nous n'avons pas à le juger sous toutes ses faces. C'est au
poëte que nous demanderons compte de sa mission sociale. Nous
ne parlerons du prosateur que quand il se placera, comme roman-
cier , dans le domaine de l'imagination.
Élève des jésuites , ces grands défenseurs de la foi catholique
et ces intrépides adversaires du jansénisme , Voltaire semble
n'avoir étudié à l'école des disciples d'Ignace de Loyola que pour
y chercher des armes contre le christianisme. Son esprit , effroya-
blement précoce , faisait dire au père Le Jay, un de ses maîtres ,
qu'il serait un jour le coryphée du déisme en France. Il ne tarda
pas à justifier ce pronostic. Hâtons-nous de le dire pourtant, c'est
faire trop d'honneur au patriarche de l'incrédulité , et c'est faire
peser sur sa tête une trop lourde responsabilité , que de le repré-
senter comme ayant conçu le gigantesque plan d'anéantir le chris-
tianisme en vouant son nom à l'exécration de Dieu et des hommes .
Voltaire n'a fait que suivre le courant de son siècle, et il faut être
bien aveugle pour voir dans sa conduite le moindre signe de cou-
rage. Plaidons plutôt les circonstances atténuantes. Voltaire fut
coupable , et nous flétrirons avec énergie ses attaques irrévéren-
cieuses et déloyales contre la foi de nos pères ; mais n'oublions pas
qu'il eut pour parrain Châteauneuf, un prêtre incrédule , et qu'il
vécut dans la compagnie de ces aristocratiques pourceaux d'Épi-
cure et de ces abbés galants , des La Fare et des Chaulicu , ces
poëtes du plaisir qui riaient du ciel dans l'orgie! Dieu permit que
Voltaire fût le fléau de son temps , pour punir une génération
coupable : voilà la vérité.
C'était l'époque où triomphait le matérialisme. Cette philoso-
phie , réaction contre l'idéalisme cartésien , avait eu déjà ses re-
présentants au dix-septième siècle , dans Bayle et Gassendi ; mais
c'est d'un pays plus savant dans les rouages de la matière que
devait naître la négation de l'âme : l'Anglais Locke fut l'organisa-
teur du matérialisme dont Condillac , en France , formula le sys-
tème. Voltaire rapporta de la Grande-Bretagne les idées de Locke
dont il se fit le propagateur : il se jeta à corps perdu dans ces
désolantes doctrines et employa à ruiner les croyances toutes les
forces de son merveilleux esprit. Aussi le voyons-nous s'emparer
( 629 )
de toutes les avenues de l'opinion publique et forcer toutes les voix
de la renommée à publier son nom. Poésie , philosophie , histoire ,
critique, il n'est aucun genre qu'il n'ait tenté. Cette universalité fut
un des caractères de son époque , qui remuait toutes les questions
vitales de l'humanité avec la légèreté que donne l'esprit à ceux qui
se croient aptes à tout, parce qu'ils sont incapables de rien appro-
fondir. Fontenelle et Lamotte avaient aspiré déjà à cette frivole
universalité dont l'Encyclopédie offre dans la science un si curieux
monument. Cette activité fiévreuse serait louable , sans doute , si
l'âme avait sa part dans tous ces travaux de l'esprit, et si tous ces
vains efforts de l'intelligence n'aboutissaient à effacer du cœur de
l'homme et du front du soleil le nom de Celui sans lequel il n'y
a ni science ni génie. Voltaire , cependant , n'était pas athée en
théorie ; mais ses disciples, Diderot, Helvétius , d'Holbach , Lamet-
trie , plus logiques que lui, apprirent au monde à quel prix on
déserte le christianisme. Et d'ailleurs, le déisme de Voltaire ne
l'empêchait pas d'être athée en pratique. En dévouant sa vie au
service de l'incrédulité, le téméraire écrivain a éteint en lui la
flamme divine de l'enthousiasme. Il n'a été grand poëte dans les
genres sérieux que quand l'instinct du génie a fait taire ses pré-
jugés antichrétiens. Ses plus belles inspirations poétiques , il les
doit à cette religion qu'il conspuait dans ses écrits. Partout ail-
leurs, il n'a été qu'un grand versificateur. Il n'est original que
dans un seul genre : la poésie légère , car personne , en France ,
n'eut plus d'esprit que lui.
Le poëte était en harmonie avec son siècle , qui , se sentant im-
puissant à combattre le christianisme sur le terrain de la science ,
essayait de le renverser par le ridicule. Voltaire épuisa tous les
traits de sa mordante ironie contre une religion qu'il osait appeler
l'infâme; lui , le poëte obscène qui , pour réformer Thumanité ,
ne rougissait pas d'évoquer, devant l'imagination des hommes , les
images abjectes de la plus affreuse dégradation morale. Et l'on sait
que, pour écraser l'infâme , toutes les armes lui étaient bonnes ,
l'ignorance et le mensonge , avec l'injure et le sarcasme.
Voltaire n'a-t-il done rendu aucun service à la civilisation ? II
avait de grandes prétentions à la philanthropie , comme tous les名
( 650 )
philosophes de son temps. Il n'était certainement pas , comme
homme , dépourvu de qualités : il aimait ses amis avec autant de
chaleur qu'il détestait ses ennemis ; il aimait la justice , témoin sa
noble défense des Calas et des Sirven. Il a contribué enfin à faire
disparaître la torture de nos lois. En religion, s'il s'était borné à
attaquer les abus , nous n'aurions qu'à bénir son influence ; mais
il a voulu anéantir le Dieu des chrétiens , sans s'effrayer, que dis-je ?
en riant du vide qu'il allait creuser dans l'âme humaine et sans
apporter un nouveau culte à l'homme , qui a besoin de Dieu . Notre
siècle , victime de Voltaire , gémit de douleur, parce qu'il manque
de foi ; les affligés poussent des cris de désolation , parce qu'ils ne
savent plus trouver le divin Consolateur. Et vous voudriez qu'on
reconnût dans Voltaire un bienfaiteur du genre humain ! On dit
qu'il a amené le triomphe de la tolérance. Ne confondons pas les
choses : la tolérance , pour Voltaire , n'était que l'indifférence en
matière de religion , et le droit de tout dire et de tout faire , sans
être inquiété par la police ; pour nous , c'est la garantie de la
liberté de conscience , et non la faculté de se soustraire aux lois
fondamentales de la société , en outrageant la morale publique et
en bravant toute autorité. La tolérance religieuse est un droit né
de la division des cultes , et ce droit est une conquête de la révo-
lution française 2. Si Voltaire a préparé la révolution par ses
attaques contre l'autorité religieuse , la révolution ne peut le re--
garder comme un de ses héros , car il n'était pas l'ennemi du des-
potisme l'aristocratique écrivain qui prostituait ses talents aux
pieds de Frédéric et de Catherine II. Peu lui importait la liberté
des peuples , pourvu qu'il régnât sur les esprits en détrônant les
croyances. Les gouvernements populaires, qui peuvent moins que
od slosta nos toob sn

4 On connait ce mot satanique : dans vingt ans , Dieu aura beau jeu !!!
2 Je dis que la tolérance est un droit né de la division des cultes. Ceux qui
disent que c'est un droit naturel confondent la liberté de penser, qui est un
droit absolu , avec la liberté d'exprimer sa pensée , qui est subordonnée au
droit public , c'est-à-dire aux nécessités de l'ordre social tel qu'il est consacré
par les lois. Si la liberté de dire tout ce qu'on pense est un droit naturel ,
appelez les choses par leur vrai nom et dites , avec un célèbre publiciste : le
gouvernement c'est l'ANARCHIE .
( 631 )
les pouvoirs tyranniques se passer de Dieu , sont tenus de renier
Voltaire et de répudier la mémoire d'un des plus grands corrup-
teurs de l'humanité.
Maintenant que nous connaissons les tendances de Voltaire et
le caractère général de sa poésie , nous allons l'apprécier successi-
vement. dans les différents genres poétiques où il s'est exercé.
L'impitoyable adversaire des traditions du passé resta cependant
fidèle aux traditions du goût littéraire ; c'est par là qu'il a mérité
d'être considéré comme le dernier des grands représentants de
la poésie classique. La Harpe ne craint pas d'en faire le rival de
Corneille et de Racine sur la scène ; le temps n'a pas ratifié cet
arrêt : Voltaire n'a pas cultivé la tragédie par vocation , mais par
amour de la gloire. Il s'est emparé du théâtre , d'abord , pour con-
sacrer sa renommée littéraire , puis , pour en faire le porte-voix
de ses idées. A quelle perfection peut aspirer un poëte pour qui
l'art , au lieu d'être le culte désintéressé du beau , n'est qu'un
moyen de flatter son siècle , en s'adressant , non aux sentiments
éternels du cœur humain , mais aux passions du moment? Il veut
frapper fort plutôt que juste. Pour exciter l'émotion tragique ,
il faut , dit-il , qu'on ait le diable au corps . C'est donc l'homme
des coups de théâtre. Il se bat les flancs pour enthousiasmer la
foule; et s'il y réussit par intervalle , ce n'est généralement pas
parce qu'il a saisi la vérité humaine , c'est parce que sa tirade ré-
pond à la disposition actuelle des esprits .
Le ton déclamatoire a gâté toutes les productions dramatiques
de Voltaire. On s'est longtemps laissé prendre à la noblesse
de ses accents ; mais ce n'est là qu'un artifice commandé par
la gravité du genre. Le goût du poëte le portait à suivre les tra-
ditions des deux grands maîtres de la scène dont son siècle lui
faisait une loi. Il ne faut donc pas chercher dans Voltaire l'ori-
gínalité des formes : le mécanisme théâtral est chose consacrée .
La politesse, la galanterie , l'élégance des cours produisent ici
des raffinements de langage qui, pour être conformes à la civi-
lisation du dix-huitième siècle , n'en sont que plus contraires
à la simplicité des mœurs antiques. Cette inconvenance de
mœurs au nom des convenances sociales a de quoi surprendre
( 652 )
chez un poëte de bon sens. C'est après son séjour en Angleterre
que Voltaire composa ses chefs - d'œuvre tragiques. Shakespeare
exerça sur son talent une influence plus féconde que la Grèce ;
mais en imitant l'Homère du drame moderne , il fut forcé de l'ac-
commoder au goût français. Il évita ainsi ce que sa délicatesse
railleuse appelait barbarie , et ce qui n'était au fond qu'une trop
parfaite ressemblance avec la vie humaine , où tout n'est pas idéal.
Mais en répudiant les défauts de Shakespeare, il ne put lui dérober
les secrets intransmissibles de sa puissante originalité. Il gâta
donc encore le modèle qu'il croyait corriger. Cependant l'étude
du théâtre anglais lui apprit à faire parler éloquemment les
grandes passions. Le pathétique des situations dans les meilleures
tragédies de Voltaire ne vient pas d'Euripide, mais de Shakespeare .
Il y avait pourtant plus d'une analogie entre le disciple de Socrate
et le disciple de Locke. Tous deux ils ont porté la philosophie sur
la scène ; tous deux ils recherchaient les moyens violents d'émou-
voir; mais la philosophie dans Euripide , loin de nuire à la sensi-
bilité du poëte, lui faisait sonder avec plus de profondeur les
abîmes du cœur humain. La divinité, profanée par les croyances
matérialistes de son temps , apparaissait en traits sublimes aux
regards du spiritualisme socratique.
Voltaire , sceptique , épicurien , railleur, superficiel , était inca-
pable de trouver dans les froides maximes de sa philosophie sen-
sualiste et antireligieuse aucune émotion vraie , aucun sentiment
profond. Aussi , relisez ses œuvres , et si vous êtes ému , c'est quand
le poëte , oubliant ses préjugés et ses haines , évoque , dans Zaïre ,
les plus touchants souvenirs du christianisme , ou qu'il montre
dans Alzire le chrétien qui pardonne en mourant à ses ennemis.
On a beaucoup vanté Zaïre; c'est, en effet, avec Mérope, le chef-
d'œuvre de Voltaire ; mais sans l'épisode de Lusignan , cette pièce ,
imitée de l'Othello de Shakespeare , serait bien pâle à côté du ter-
rible drame du grand tragique anglais. Étudiez attentivement le
théâtre de Voltaire : vous trouverez presque partout un fanatisme
aboutissant au parricide. Voyez Mahomet. C'est le travestissement
de l'histoire au profit du système. Voltaire a cru faire un chef-
d'œuvre d'adresse en cachant ses haines religieuses derrière le
( 655 )
nom d'un imposteur. Mahomet n'est qu'un prétexte , une machine
de guerre dirigée contre le christianisme. Voltaire envoya sa pièce
à Benoît XIV, qui montra , comme on l'a dit , plus d'esprit que
Voltaire en acceptant la dé[Link]
Le patriarche de l'incrédulité enseigne la tolérance et la philan-
thropie ; mais en convertissant ainsi la scène en tribune philoso-
phique, il détruit la vérité des caractères et laisse entrevoir le
poëte derrière le personnage. L'action se passe dans une sphère
idéale qui n'est pas celle du beau , mais celle de l'intelligible. La
réalité palpable , qui froissait son goût dédaigneux dans Shakes-
peare, est trop souvent remplacée par l'abstraction qui échappe
au sentiment poétique.
C'est dommage, car Voltaire n'ignorait pas l'art de peindre les
caractères et de toucher les cœurs .

Il crut réformer la tragédie en bannissant l'amour de la scène.


Il aurait dû pour cela refaire toutes ses pièces , depuis OEdipe jus-
qu'à Brutus . Voltaire sentait toute la fadeur des amours roma-
nesques qui rapetissent les grandes situations tragiques et qui ont
gâté ses pièces les plus touchantes : Alzire , Tancrède , Zaïre
mème ; mais c'est l'abus qu'il fallait détruire , non le principe ,
source intarissable d'intérêt et d'émotions puissantes. Le malheur
est que le tour d'imagination de l'époque se mêle souvent à l'insu
du poëte à la peinture de l'amour.
Voltaire cherche à se faire pardonner l'abandon de l'intrigue
amoureuse dans la Mort de César , une des tragédies où l'auteur ,
épris de la liberté anglaise , avait transporté sur le théâtre fran-
çais la fierté républicaine des Romains de la race de Brutus. Et il
n'a pas compris les ressources que Shakespeare tirait de l'histoire
en empruntant à Plutarque la scène sublime du dévouement con-
jugal de Porcia , la seconde âme de Brutus. C'est la vérité de l'his-
toire comme la vérité du cœur humain qu'il fallait hardiment
imiter sur la scène. Mais le talent dramatique de Voltaire , enchaîné
aux formes usées d'un système artificiel , n'avait ni assez d'initia-
tive ni assez de puissance pour marcher résolûment dans la voie
féconde qu'avait tracée Shakespeare. La plume courtisanesque de
l'aristocratique poëte aimait trop les pompeuses frivolités d'un
( 654 )
genre cher à la noblesse dont il présentait le miroir. Ce n'était
pas dans ce moule factice que pouvait entrer en fusion le métal
schakespearéen. Voltaire a beau s'agiter convulsivement dans
cette étroite prison classique , ses grands gestes , ses cris déclama-
toires , son étourdissant fracas , attaquent les nerfs , mais ne vont
pas au cœur. S'il y a des éclairs de sensibilité vraie , ce n'est que
par exception. C'est la dégénérescence de la tragédie héroïque ,
comme le mélodrame est la dégénérescence de la tragédie bour-
geoise. Derrière la coulisse est la révolution qui , l'œil hagard et
la bouche menaçante , fait appel aux plus mauvais instincts de la
foule pour se venger par le crime des abus de la société. Aujour-
d'hui Voltaire , avec ses vers faciles , élégants et sonores , est d'un
insurmontable ennui. Il a oublié le cœur humain pour flatter les
passions de son époque. Il a été l'homme de son siècle , il n'est
pas celui de la postérité. C'est le troisième des grands tragiques
français , mais il y a entre lui et ses deux illustres devanciers la
distance qui sépare le génie du cœur du génie de l'esprit. 129
L'amour de la gloire , qui avait jeté Voltaire dans la carrière
dramatique , lui fit entreprendre l'épopée qui, disait- on , man-
quait à la France. Évidemment le poëte n'avait pas mesuré ses
forces ni compris dans quelles conditions sociales ce genre doit
naître pour jouir d'un succès durable. Non-seulement le dix-hui-
tième siècle n'était pas l'âge de l'épopée primitive , mais le temps
même de l'épopée savante était passé. Dans la jeunesse des peuples
on trouve Homère ; dans leur âge mûr , Virgile; mais dans leur
vieillesse on n'enfante plus que cette épopée bâtarde dont Apollo-
nius de Rhodes a donné le modèle dans ses Argonautiques , ou
l'épopée historique , comme la Pharsale de Lucain. Voltaire , qui
appartenait à un âge de décadence littéraire et sociale , choisit
l'épopée historique et prit pour sujet l'époque de la Ligue. On
sortait alors de la barbarie féodale pour inaugurer le règne de la
monarchie et de la société moderne : c'était l'aube d'un monde
nouveau. Il semble donc au premier coup d'œil que le triomphe
de Henri IV offrait un sujet véritablement épique. Mais , nous
l'avons dit en appréciant la Pharsale , les guerres civiles sont faites
pour la scène; elles ne sont pas la matière de l'épopée , parce
( 655 )
qu'elles ne sont pas nationales. Henri IV est un héros national;
mais il ne l'est devenu qu'après avoir abjuré le protestantisme.
Pour traiter un pareil sujet, il fallait être chrétien et montrer le
triomphe de la religion catholique sur le protestantisme, en déplo-
rant les excès de part et d'autre. C'était le seul moyen de rester
fidèle à Dieu , à l'histoire , à la raison même. Qu'a fait Voltaire ?
Poëte incrédule , il attaque le catholicisme en pamphlétaire et ré-
serve toutes ses sympathies pour les protestants. Son poëme est
le triomphe du calvinisme ou plutôt de l'incrédulité. Peut-on
mentir plus audacieusement à l'histoire. La conversion de Henri IV
fut toute politique, nous le savons bien ; maisjamais ce roi , malgré
sa popularité , n'eût régné sur la France en étouffant les guerres
civiles , s'il n'eût pas ouvertement épousé la cause du catholicisme
qui était celle du peuple français. Voltaire n'a donc pas fait une
œuvre nationale , mais une œuvre de parti, un plaidoyer en fa-
veur des protestants et un pamphlet contre les catholiques .
Les Français , faute de mieux , aiment à regarder la Henriade
comme un chef- d'œuvre. Que faut- il en penser ? Le plan est
habile, la narration rapide , le style brillant et pur , la versification
élégante et soignée , mais tout cela ne suffit pas à faire un poëme
épique. L'épopée héroïque est un poëme destiné à retracer le
tableau fidèle d'une civilisation naissante : l'atmosphère intellec-
tuelle et sociale d'un peuple, ses mœurset sa religion mêlée à
tous les événements de la vie nationale. A ce point de vue , qui
est celui de l'art et de la vérité , la Henriade n'a rien de l'épopée
que la forme. Voltaire , par un anachronisme que rien ne peut
autoriser , attribue ses idées philosophiques aux personnages de
la Henriade. Peu s'en faut même que saint Louis ne soit converti
en philosophe incrédule. La fiction a ses droits , mais la vraisem-
blance des mœurs est indispensable à l'épopée, surtout dans un
sujet moderne déjà consacré par l'histoire. Les discussions , les
dissertations , les sentences philosophiques ont plus d'importance
1 Les premiers chants , composés et écrits par l'auteur dans sa première
jeunesse , révèlent pourtant une plume inexpérimentée. Voltaire n'avait pas
encore trouvé son originalité , et il faisait à Racine des emprunts très-peu dé-
guisés.
( 656 )
dans la Henriade que les récits proprement dits. L'auteur a ce-
pendant puisé à pleines mains dans l'arsenal de l'épopée classique.
Exposition, récit rétrospectif, songe , épisode d'amour , descente
aux. enfers , rien ne manque à ce mécanisme , excepté l'âme , la
vie qui en fait mouvoir les rouages. Il semble que le poëte ne
raconte les voyages et les combats que par manière d'acquit. Il a
hâte d'en finir ; et cette rapidité tant vantée par les critiques du
dix - huitième siècle , n'est qu'un prétexte pour arriver à quelque
dissertation religieuse , philosophique , politique ou sociale. Vol-
taire ne sait pas mêler à la narration ces détails pittoresques qui
en font le principal attrait. Les caractères ne sont que des por-
traits , et encore des portraits de fantaisie , car l'auteur ne connaît
pas les mœurs rudes et sévères du seizième siè[Link] pas
Chateaubriand observe avee raison que le portrait n'est point
épique , il ne fournit que des beautés sans action et sans mouve-
ment. Rien de plus dramatique que les fureurs de la Ligue ; et au
lieu d'agir , les ligueurs de Voltaire ne font que discourir. Le
poëte ne se passionne que quand il selivre à ses déclamations
absurdes contre le catholicisme qu'il rend responsable de tous les
excès de la Ligue. La Saint-Barthélemy est une bombe incendiaire
lancée contre le Vatican. Tout ce qui est dans le goût de son
temps intéresse Voltaire et communique à son style une verve ,
non d'imagination mais d'esprit, qui fait le principal mérite de la
Henriade. Ainsi le passage qu'il consacre aux institutions de la
Grande-Bretagne , au spectacle de sa liberté politique , de ses arts
et de son industrie , forme en poésie une nouveauté d'un grand
prix. Ce sont là des idées philosophiques , mais elles sont écrites
en beaux vers .
Le scepticisme , l'incrédulité , l'impiété de Voltaire avaient glacé
non-seulement son âme , mais aussi son imagination. Voyez ce
qu'il a fait du merveilleux , ce grand prestige de la primitive
épopée ; au lieu d'évoquer les apparitions merveilleuses du ciel
chrétien , il personnifie les abstractions allégoriques qui échappent
à l'imagination. Qu'est-ce donc que la Vérité qu'il invoque , s'il la
conçoit hors de Dieu ? Et le Fanatisme , la Politique , la Discorde
et l'Envie , qu'est- ce autre chose que des métaphores ? Quand on
(.657 )
les traite comme des personnages , c'est un jeu d'esprit dont
l'imagination n'est pas la dupe. Il était impossible à Voltaire de
réussir dans l'emploi du merveilleux chrétien. Et il y a à cela d'au-
tres raisons que son scepticisme. On ne pouvait pas , comme le
fait remarquer M. Villemain, entourer de miracles la conversion
toute politique de Henri IV. L'incrédulité railleuse du dix-huitième
siècle aurait accueilli par un éclat de rire moqueur le merveilleux
du Dante , du Tasse et de Milton. Jamais épopée n'apparut à une
époque moins épique. Et cependant c'est à l'empire des idées re-
ligieuses que Voltaire doit les plus grandes , on pourrait presque
dire les seules beautés de son poëme. Le serment des Seize , leur
sacrifice magique , le fantôme de Guise présentant à Jacques Clé-
ment le poignard régicide , sont des superstitions sanguinaires qui
devaient naître dans l'imagination de ces conspirateurs fanatiques,
et qui remplissent l'âme d'une religieuse terreur. L'apparition de
saint Louis à Henri IV aurait de la grandeur, si l'esprit sceptique
du poëte ne mettait pas dans la bouche du roi chrétien des paroles
qui jurent avec ses croyances . Voltaire a donc brisé lui-même ,
selon l'expression de Chateaubriand , la corde la plus harmonieuse
de sa lyre, en refusant de chanter cette milice sacrée , cette armée
des martyrs et des anges , dont ses talents auraient pu tirer un
parti admirable. Voltaire avait le talent du récit , mais il a mal
choisi son sujet et il a été mal servi par les circonstances. La
Henriade est un poëme philosophique, ce n'est pas une épopée.
Les générations incrédules du dix-huitième siècle en ont fait une
œuvre de génie; la postérité ne la lira que par fragments. Deux
causes pourront la sauver du naufrage : l'infériorité de la France
dans l'épopée et les beautés littéraires du poëme. Le poëte a con-
tribué à populariser son héros , en le présentant comme un type
de clémence et d'humanité.
Le patriotisme et l'amour de l'humanité , voilà les deux senti-
ments dont on fait honneur à Voltaire. On pourrait lui en laisser
la gloire , s'il n'était aussi l'auteur de Candide et de cet autre
poëme que la morale défend de nommer , et où le poëte est d'au-
tant plus coupable qu'il y a mis plus de talent. L'homme qui
a souillé de sa bave impure la plus noble et la plus sublime
( 638 )
héroïne de la France, n'avait pas l'âme d'un citoyen 1. Il y a d'au-
tres preuves encore qui s'élèvent contre le patriotisme de Voltaire .
La plus forte assurément c'est son servilisme à l'égard des souve-
rains étrangers qui accueillaient ses hommages et souriaient à ses
doctrines. On a dit qu'il était pour eux une puissance. C'est lui
pourtant qui écrivait à Frédéric II : « Toutes les fois que j'écris à
Votre Majesté sur des affaires un peu sérieuses , je tremble СоMME
NOS RÉGIMENTS A ROSBACH. » Cette lettre méritait d'entrer dans les
assises du monument par lequel Frédéric a voulu éterniser le sou-
venir de la défaite des Français. Ne vous étonnez pas si Napoléon ,
qui du moins savait aimer la France , a voué au mépris la mémoire
de Voltaire : en renversant la colonne de Rosbach , il a trouvé dans
les fondements la pierre que Voltaire y avait déposé[Link] , SPET
Le même voile qui couvre l'épopée badine de Voltaire doit cou-
vrir ses romans, qui ne sont qu'un monceau d'infamies lancées en
riant contre l'infâme : c'est du matérialisme et de l'impiété d'un
bout à l'autre , et au milieu de tout cela, de l'esprit et du bon sens !
Il faut avoir du courage pour aller ramasser des perles sur un
pareil fumier. Cela soulève le cœur. Vous ne pouvez en lire dix
pages sans que le livre vous tombe des mains. Que faut-il penser
d'un siècle qui buvait jusqu'à l'ivresse ce breuvage impur , pourvu
qu'il fût assaisonné d'esprit? Cette immoralité scandaleuse était
pour les sectateurs de la philosophie matérialiste un moyend'éman-
ciper la raison humaine du joug de l'Église. « Il semble , dit un cri-
tique , qu'ils aient voulu propager la réforme par la licence et faire
de la séduction l'auxiliaire de la liberté 2. » Ils aspiraient sans doute
au règne de la brute , ces hardis réformateurs qui , pour réparer
les torts du christianisme envers l'humanité , dévoilaient sans
honte les plus hideuses turpitudes du cœur humain et insultaient
sans pudeur à la morale publique, en livrant au ridicule la reli-
gion, la vertu , le devoir.
Voltaire affichait bien haut son amour de l'humanité. J'hésite à

14 Dans un de ses bons moments, le poëte a appelé cela l'œuvre d'un malhon-
néte homme. Mais il n'a rien fait pour réparer le scandale.
? Demogeot , Hist. de la Littér. franç.
( 659 )
croire à la sincérité de cet amour, quand je le vois dans Candide
(roman dirigé contre l'optimisme) se rire de toutes les misères
humaines. Voltaire suivait la morale de l'intérêt personnel , à
l'exemple de Locke, dont il était le disciple. Ce qu'il aimait par-
dessus tout , c'était sa gloire et ses plaisirs. C'est une excellente
recette pour les spéculateurs de gloire que la philanthropie. Mais
il me paraît difficile d'admettre qu'un homme puisse aimer les
hommes quand il s'efforce d'arracher à l'humanité ses vertus et
sa foi. En tout cas, pour être aimé de Voltaire , il était bon d'être
de ses amis , car, parmi ses plaisirs, le plus cher était d'immoler
ceux qui ne partageaient pas ses haines.
La poésie philosophique et la poésie légère sont les seuls genres
où Voltaire soit véritablement original. Il est le créateur du genre
philosophique où l'accent de la conviction et l'ardeur réformiste
donnent à ses vers un puissant attrait qui , malheureusement ,
tourne au profit de l'erreur, puisque cette philosophie conclut à
l'inutilité de la religion positive , consacre un déisme abstrait sans
efficacité sur la conscience , expose une morale privée de sanction
et abandonne l'homme à la domination de l'instinct h
C'est à la poésie légère que Voltaire doit ses plus grands succès
de poëte. Il écrivait trop pour aimer beaucoup l'alexandrin. Il
affectionnait ce petit vers de huit syllabes si facile et si rapide qui
⚫le dispensait d'un long travail. Là , d'ailleurs , le philosophe scep-
tique était dans son élément. Impossible de montrer plus d'esprit ,
plus de verve , plus de finesse , plus d'enjouement , plus de grâce.
Il est charmant quand il badine et terrible quand il attaque. Sa
piquante ironie éclate en traits acérés qui écorchent au vif. Égal
dans ses Contes à La Fontaine , dont il a la malice avec moins de
crudité, il serait supérieur à Boileau dans la satire, s'il ne mettait
sa plume au service des plus mauvaises passions, et si Boileau
n'eût pas écrit sa neuvième satire. Il est incomparable dans l'épître
et le discours en vers , et il n'a d'autres rivaux que Marot, Racine ,
J.-B. Rousseau et Piron dans l'épigramme : c'est un talent mépri-
sable , quand il s'exerce aux dépens de la morale et de Dieu; mais
c'était le plus sûr moyen d'influence dans les cercles aristocrati-
ques du dix-huitième siècle. son miti vai no tarih, targoncil
( 640 )
A force de vouloir être universel, Voltaire devait rencontrer
des écueils ; car l'esprit ne suffit pas à tout. Son scepticisme irré-
ligieux avait ravi les ailes à son imagination et refroidi son âme.
La vie des salons l'avait rendu insensible aux beautés de la nature .
Rien d'étonnant donc s'il échoua dans l'ode 4. Tous ses contem-
porains , à l'exception des hommes qui s'inspiraient aux sources
sacrées : J.-B. Rousseau , Lefranc de Pompignan et Louis Racine ,
tous ses contemporains , étaient dans ce genre aussi médiocres que
lui. Mais ce qui est inconcevable , c'est qu'il n'ait pas réussi dans
la comédie , lui, si spirituel et si fin. « Dans la comédie , dit le
comte de Maistre en traçant l'effrayant portrait de Voltaire, dans
la comédie , il est qui le croirait ? - lourd , traînant, prosaïque ,
insipide , car le méchant ne fut jamais comique. » Homme de réac-
tion contre le matérialisme du dix-huitième siècle, le comte de
Maistre est exagéré sans doute. Et cependant, quelque paradoxale
que paraisse la raison qu'il donne de l'infériorité de Voltaire dans
la comédie , il est difficile d'expliquer autrement l'inexplicable
échec du poëte dans un genre en apparence si conforme à ses
talents . Lisez les satires et les épigrammes de Voltaire , et vous
verrez que sa gaieté n'est pas sincère, franche , expansive. Son
rire est une grimace. Son sourire même est mêlé de fiel. Non ,
Voltaire n'est pas gai ; son esprit ne sait se traduire qu'en moque-
rie , en malice ou en méchanceté. Faut-il donc admettre la raison
du comte de Maistre ? Le méchant , comme il l'entendait , c'est
plus que le Méchant de Gresset , c'est l'homme aux desseins per-
vers , qui sacrifie tout à son égoïsme et à ses haines; c'est la per-
sonnification du mal. Dans ce sens il n'avait pas tort : la comédie
qui se rit des travers humains pour les corriger ne peut naître
dans l'âme du méchant. Mais n'allons pas si loin pour trouver la
raison de l'insuccès de Voltaire dans la comédie. Nous l'avons dit
à propos d'Alfieri : les hommes passionnés n'ont pas le talent

1 Une fois cependant il fut inspiré par le spectacle des Alpes et les souvenirs
de la Suisse :

La liberté ! j'ai vu cette déesse altière , etc.


C'est le seul cri lyrique qu'il ait jeté dans sa vie.
( 641 )
d'observation , talent purement objectif. Voltaire savait rire et
faire rire de ses ennemis; mais il était, comme J.-B. Rousseau ,
trop personnel pour créer des types comiques. Ces deux hommes ,
qui ne s'aimaient pas, se ressemblaient par plus d'un côté.
Nous allons voir, comme pour justifier la réflexion de l'auteur
des Soirées , la comédie se réfugier dans le camp opposé à celui
des philosophes.
Résumons auparavant nos impressions sur Voltaire. Que res-
tera-t-il de lui en littérature? Le souvenir de l'esprit le plus bril-
lant, le plus flexible , le plus universel peut-être , dont les annales
littéraires nous offrentl'exemple, quelque exception qu'il y ait d'ail-
leurs à cette universalité. D'autres ont pu réussir dans tous les
genres sérieux; aucun n'a réussi à manier aussi habilement que
lui le sérieux et le plaisant , dans la prose comme dans les vers.
Homme de génie , homme d'un bon sens remarquable et d'un goût
exquis , quand il n'était pas égaré par la passion , il n'a tenu qu'à
lui d'être à jamais un objet d'admiration pour l'humanité ! Ila
cherché la gloire dans l'impiété; il en subit la peine. On admire
son talent; on n'estime pas l'homme ; et le mépris qui poursuit sa
mémoire rejaillit sur le talent lui-même. Il restera de lui, dans le
champ de la poésie , quelques fleurs brillantes dont très - peu ont
le parfum de l'âme. Ce n'est pas assez pour sa renommée dans
l'avenir; c'est assez pour prouver ce qu'il aurait pu faire , s'il n'eût
pas employé au service de l'erreur et du vice un talent fait pour
la vérité et la vertu. Tel qu'il est, c'est un grand homme d'esprit
et un grand homme de style ; il n'est grand poëte que par inter-
valle. Nous nous plaçons ici au point de vue de l'art universel ; au
point de vue français , nous serions moins sévère. Voltaire est un
des plus grands écrivains de la France. Sa poésie comme sa prose
est pour la France un idéal ; mais sa prose est au -dessus de ses
vers . Là , il est sans rival pour la vivacité , la rapidité, la simpli-
cité , la netteté, la lucidité, la précision. C'est le plus français des
prosateurs , comme il est , avec La Fontaine , le plus français des
poëtes .

41
( 642 )

CHAPITRE III .

LA COMÉDIE AU DIX- HUITIÈME SIÈCLE.

Il est remarquable que les trois meilleures comédies du dix-


huitième siècle appartiennent à des auteurs du parti religieux ou
antiphilosophe : Destouches , Piron et Gresset. Le premier fit le
Glorieux ; le second , la Métromanie ; le troisième , le Méchant.
A ces trois chefs - d'œuvre il faut ajouter le Turcaret de Lesage ,
cet héritier de Molière , particulièrement connu par son roman de
Gil Blas et qui fut étranger à l'esprit de secte ou de parti.
Destouches , imitateur du théâtre anglais , manque généra-
lement de gaieté et incline au drame. Il cherchait dans sa vie et
dans la société la matière de ses pièces et cultivait la comédie de
mœurs et de caractère. Le Glorieux , qui fut son triomphe , re-
présente , selon l'expression de M. Villemain , la mésalliance avide
et dédaigneuse de la noblesse et de la richesse , les ridicules qui
naissent de leur rapprochement. Les sympathies de Destouches
sont pour la noblesse , dont il fait ressortir néanmoins le faste et
l'orgueil. Sa satire atteint surtout la bourgeoisie corrompue par la
richesse , fière de voir la noblesse passer par ses mains et fière
de l'humilier par ses insolences et ses familiarités. Le mérite de
Destouches est d'avoir su créer des types immortels en peignant
les travers de son époque.
Le Turcaret a de l'analogie avec le Glorieux , en ce qu'il pré-
sente aussi la satire de l'aristocratie financière. Pour la gaieté

4 Les romanciers n'appartiennent à mon sujet que quand ils sont poëtes.
Lesage le fut dans Turcaret autant qu'on peut l'être dans une satire contre
les financiers ; mais Gil Blas est une peinture de mœurs où il n'entre que de
l'esprit , du bon sens , de l'observation , et où la langue , conforme aux tradi--
tions correctes du dix-septième siècle , n'en est pas pour cela plus poétique.
( 645 )
franche , Lesage a surpassé Destouches. Ne consultez jamais les
parvenus sur le mérite de Turcaret.
L'influence de la société serait nulle dans la Métromanie , si
l'importance de l'homme de lettres n'était pas un des principaux
caractères du dix-huitième siècle. Ce n'est pas le monde qui a
inspiré la Métromanie , c'est la vie même de l'auteur; non pas ces
mœurs libertines et ces plaisanteries licencieuses auxquelles Piron
s'est malheureusement abandonné en suivant le courant du siècle ,
et qu'il a su expier plus tard , mais la passion des vers qui pro-
duit dans la Métromanie un mélange d'enthousiasme et de gaieté
d'une originalité singulière.
Gresset, émule de Voltaire dans la poésie fugitive , exerça aussi
sa muse badine sur des sujets empruntés aux scènes et aux im-
pressions de sa vie. Mais au lieu de prendre , comme Piron , son
modèle en lui-même, il le chercha dans la société où il vivait.
Gresset ne se met pas en frais d'invention ; il songe peu au dessin ;
il est tout à la broderie , au coloris , aux détails , aux pensées ingé-
nieuses et piquantes. Quand l'observation du monde aristocra-
tique lui eut révélé les vices de cette société égoïste et frivole , le
charmant auteur de Vert - Vert et de la Chartreuse écrivit le Mé-
chant , admirable peinture des mœurs , du caractère et du langage
des salons du dix-huitième siècle.
<<<Jamais ,>> dit M. Villemain , queje me plais à citer ici , « jamais
toutes les grâces du monde , cette flatterie maligne , cette amer-
tume mêlée d'insouciance , ces exagérations si vives , cette verve
de dédain , cette franchise d'égoïsme qui veut être gaie , cette rail-
lerie apparente sur soi-même pour se moquer des autres , ce sa-
crifice de toutes choses à l'esprit , et cette satiété de l'esprit qui se
jette dans le paradoxe , cette légèreté enfin qui n'est souvent que
le défaut d'attention et de raison , n'ont été si bien rendus ; et
l'effet poétique est né de cette peinture fidèle d'une société SANS
AME ET SANS POÉSIE . »

Il y a ici un mot qui demande à être expliqué. Dire que la


poésie résulte de la peinture fidèle de mœurs sans poésie , n'est-
ce pas confondre la poésie avec l'art ? Gresset , dans le Méchant ,
est un moraliste et un peintre , mais il n'est poëte que par l'ex-
pression , comme la plupart des auteurs comiques .
( 644 )
Gresset , qui avait commencé par être philosophe au contact de
la vie religieuse, redevint religieux au contact de la société. C'est
que , d'un côté , les ridicules étaient tout extérieurs et relatifs ;
de l'autre , ils jaillissaient des vices , des travers et de la frivolité
mondaine d'une vie sans morale et sans but. La réflexion apprit
à Gresset que les jésuites persécutés n'étaient dignes de mépris
qu'aux yeux du méchant. C'est contre les philosophes qu'il di-
rigea désormais ses attaques. Mais des scrupules de conscience lui
firent brûler les comédies qu'il avait composées dans cet esprit
nouveau .

Un auteur comique , formé , sans le savoir et sans le vouloir, à


l'école de Fontenelle , contracta , dans la fréquentation des salons ,
une subtilité raffinée qui présente le fidèle miroir de la société
du grand monde dans la première moitié du dix-huitième siècle.
Gresset avait traduit sur la scène la morale et le langage de ces
cercles élégants ; mais ce qu'il avait fait dans une intention sati-
rique , Marivaux le fit de bonne foi, pour peindre le cœur hu-
main avec le tour d'imagination de son temps. Sa création , c'est
d'avoir exagéré la métaphysique galante des salons. L'idéalisme
virginal qui respirait dans les dissertations amoureuses de Mule de
Scudéri , devient ici un sensualisme idéal , couvrant d'un vernis
transparent la corruption des mœurs. Marivaux est vrai dans ses
peintures , en raison mème de la fausseté des sentiments dont il
se fait l'ingénieux interprète. Au point de vue de l'art, c'est un
curieux phénomène que ce marivaudage où les idées les plus
quintessenciées sont revêtues d'un style spirituellement trivial, et
les pensées communes d'une forme coquette et maniérée. Cette
originalité artistique n'est que l'exagération ou , si vous voulez ,
la déviation d'un principe de style qui est le secret des maîtres :
la matérialisation de l'idéal et de l'idéalisation du réel au moyen
de l'image. Marivaux , comme tous les écrivains du dix-huitième
siècle , substitue l'esprit au sentiment, et dénature ainsi la poésie.
Il n'a rencontré la fibre du cœur que dans ses romans : Marianne
et le Paysan parvenu , bien supérieurs à ses comédies , parce que
les sentiments y sont pris dans l'âme du peuple. Ce poëte tient ,
comme Fontenelle, le milieu entre l'esprit traditionnel et l'esprit
( 645 )
de liberté. Dans l'art , il est l'inventeur d'un genre intermédiaire
entre la comédie classique et le drame. C'est un novateur litté-
raire , qui n'entend rien , pas plus que Lamotte et Fontenelle lui-
même , aux chefs-d'œuvre de la primitive antiquité. Il s'est plu à
travestir Homère , qui avait , à ses yeux , l'immense tort de s'être
inspiré de la nature et des mœurs de son pays. Dans la sphère
des idées , Marivaux , sans être orthodoxe , avait assez de bon sens
et de courage pour ne pas se traîner à la remorque des prétendus
esprits forts qui se faisaient gloire de fronder les plus sublimes et
les plus consolantes croyances de l'humanité.

Conflit des doctrines sur le théâtre.

Voltaire , en chargeant Melpomène d'une mission sociale , avait


inauguré dans l'art une époque de décadence. Son goût littéraire
savait lui imposer des bornes. Mais ses imitateurs transformèrent
la poésie , et surtout le théâtre , en une arène philosophique où
l'imagination et le cœur s'effaçaient complétement devant l'esprit ,
et un esprit sans génie 1 .
La plus remarquable des tragédies conçues dans le système de
Voltaire , est le Spartacus de Saurin , sujet bien choisi pour faire
retentir la scène de doctrines humanitaires. Il y a de la vigueur
dans cette pièce , et assez de talent pour assurer à son auteur une
place honorable parmi les tragiques de second ordre. Vaut-il la
peine de citer Lemierre , ce Pradon du dix-huitième siècle , dont

1 Je ne m'arrêterai pas ici à Marmontel et à La Harpe , qui ont eu de leur


temps quelque succès dans la tragédie. La Harpe , surtout , a laissé trois tragé-
dies dont on n'a pas encore perdu le souvenir : Warwick , Philoctèle et Méla-
nie. Mais ces deux hommes , qui se sont faits les hérauts de la gloire de leur
maître , n'ont acquis une renommée durable que dans la critique. Marmontel
est un littérateur ingénieux et d'un goût très-pur , quand il n'obéit pas à ses
préjugés. La Harpe , comme dit Géruzez , est le premier qui ait introduit l'élo-
quence dans la critique. Mais il n'a apprécié , avec conscience et impartialité ,
que les auteurs du siècle de Louis XIV. Il faut se défier de ses jugements sur
Voltaire autant que de ses jugements sur les anciens : il a jugé le premier en
homme de parti , et trop souvent les seconds sans les connaître.
( 646 )
on ne connaît plus qu'un vers qu'il appelait modestement le vers
du siècle :

Le trident de Neptune est le sceptre du monde ,

et qui se repentait d'avoir contribué à amener la révolution en


écrivant son Guillaume Tell , faible écho des idées du temps !.
La royauté , comme la philosophie , eut ses représentants au
théâtre. Le Siége de Calais , par de Belloy, fut applaudi avec un
enthousiasme qui prouve quel parti on pouvait tirer des sujets
nationaux. Il ne manquait à l'auteur, pour engager la poésie dans
cette voie nouvelle , que ce qui assure le triomphe des heureuses
innovations : le génie.
On vit donc éclater sur la scène le conflit des doctrines. Mais la
comédie se prêtait mieux que la tragédie à cette lutte d'influences :
elle ouvrait un champ plus libre aux attaques des philosophes con-
tre des abus sociaux que les partisans de l'ordre établi retournaient
contre ces novateurs , bien osés de se plaindre qu'on ne leur lais-
sât pas la liberté de bouleverser le monde au gré de leurs sophis-
mes. Palissot , dans sa comédie des Philosophes , leur décocha des
traits sanglants. Mais l'opposition était triomphante et se manifes-
tait jusque dans l'opéra-comique , où Marmontel et Sedaine intro-
duisaient la morale , fort étonnée de se voir mise en couplets.
Quel que fût le talent des ennemis de Voltaire , il leur était impos-
sible de ruiner le crédit des philosophes qui avaient la France avec
eux , et qui auraient eu pour eux aussi la raison , s'ils s'étaient
bornés à plaider la cause du peuple et à fronder les abus ; mais
l'excès était inévitable. Aussi l'art perdait-il en pureté ce qu'il
gagnait en puissance. Il n'était plus cultivé avec désintéressement
que par quelques esprits sans fiel et assez maîtres d'eux-mêmes
pour étudier les travers sociaux sans préoccupation politique ou
sociale , comme Andrieux , l'auteur de l'Étourdi , et l'honnête
Collin d'Harleville, l'auteur du Vieux Célibataire. Tous les autres
semblaient n'aborder la scène que pour monter à l'assaut de la
société , et , avec moins de talent , ils réussissaient mieux , car ils
faisaient plus de bruit. Dans les siècles de décadence , les succès
les plus faciles sont toujours ceux que l'on obtient en flattant les
mauvais instincts de la foule .
( 647 )

CHAPITRE IV.

DE LA COMÉDIE LARMOYANTE .

Il faut de nouvelles formes pour répondre aux besoins nou-


veaux de la société. Des esprits hardis vont tenter de transformer
la scène.
Le ton déclamatoire et doctoral , introduit dans la comédie, avait
singulièrement faussé ce genre de composition dramatique , dont
la qualité mère est la gaieté spontanée , franche et cordiale. La
Chaussée crut élargir la sphère de l'art , en mêlant à la plaisanterie
des scènes attendrissantes , tirées des aventures de la vie commune,
et l'on donna à ce prélude du drame moderne le nom de comédie
larmoyante , création bâtarde , qui , au lieu de perfectionner l'art
en le rapprochant de la nature, le faisait descendre à l'artifice .
L'école classique a tort , cependant, de prétendre que la tragédie
perd son essence en faisant éclater le rire à côté des larmes , et que
la comédie est tenue à plaisanter toujours sans jamais attendrir.
Cette théorie n'est pas un art , c'est un système. La variété est
dans la nature , et si elle n'y était pas , l'art devrait l'y mettre pour
la corriger :
Heureux qui , dans ses vers , sait d'une voix légère
Passer du grave au doux , du plaisant au sévère .

Homère , dans l'épopée sérieuse , Sophocleet Euripide dans la


tragédie , Arioste dans l'épopée badine , Ménandre et Térence dans
la comédie , ont admis le mélange du sérieux et du burlesque. Seu-
lement , dans la grande épopée et dans la tragédie , le burlesque,
chez les anciens , était un élément accidentel qui ne devenait pré-
dominant que dans le drame satirique , à la fin et comme dédom-
magement de la représentation sérieuse. De même , les scènes
attendrissantes ou les réflexions mélancoliques n'étaient amenées
( 648 )
qu'incidemment dans la comédie. Ajoutons que les anciens avaient
trop de goût pour mêler dans la même scène , et quelquefois dans
le même vers, le rire avec les larmes , comme on l'a fait de nos
jours par une fausse imitation de Shakespeare. Voilà ce qui répu-
gne à la nature ; mais défendre le rire à des hommes engagés dans
une action tragique et dont la destinée dépend de leur volonté
libre; mais proscrire les larmes dans une peinture des mœurs de
la vie réelle , ce n'est pas connaître le cœur humain et les pas-
sions qui l'agitent, selon les hasards des événements .
La Chaussée, célèbre par la prétendue création d'un genre nou-
veau , n'a décoré ses drames du nom de comédie que dans la crainte
de porter une main sacrilége sur la tragédie française, en faisant
monter sur un théâtre réservé aux monarques et aux courtisans, des
personnages pris dans les rangs du peuple. Le dix-huitième siècle
eût regardé cette nouveauté comme une insulte à la majesté de
l'art et aussi à la majesté royale , qui conservait encore , au milieu
des théories les plus subversives , un dernier reflet de gloire. L'er-
reur ou plutôt la superstition classique réservait donc la tragédie
aux aventures des rois , sans mélange de personnages ni de mœurs
vulgaires. Ce n'était pas ainsi que l'entendait Sophocle ; mais la
démocratie athénienne n'était pas la monarchie française : c'est le
caractère de la civilisation qui détermine les formes de la poésie.
La Chaussée fit donc , sous le nom de comédies , de véritables tra-
gédies bourgeoises. De là le caractère artificiel de ses plaisante-
ries , qu'il n'admettait que pour rester fidèle au titre de la pièce.
Une autre erreur , non moins grave , était de conserver à des
scènes de la vie commune la couleur romanesque et froidement
sentimentale des mœurs aristocratiques. Voilà ce que Voltaire ,
homme de goût cependant , considérait comme un genre nouveau,
sans doute pour mettre à couvert les tristes comédies dont il avait
doté la scène. La comédie larmoyante , il faut le dire , n'était que
l'enfant bâtard de la tragédie française. La Chaussée prêchait la
morale en termes langoureux qui respiraient pour d'Alembert unė
odeur de vertu. Mais quelle pouvait être la valeur de ces leçons
morales , de ces sermons sortis d'une plume qui , pour d'autres
écrits , se trempait dans la boue? Aussi , fut-il poursuivi d'épi
( 649 )
grammes par ses confrères de la scène et surtout par Piron , qui
l'appelait :
Révérend père La Chaussée
Prédicateur du saint vallon.

Il y a néanmoins des intentions louables dans les pièces où il


fait la censure des vices de la société. Le Préjugé à la mode est
un plaidoyer en faveur du mariage que la noblesse , aussi bien
que la philosophie , cherchait à discréditer , pour autoriser le con-
cubinage et l'adultère. L'École des mères , le meilleur drame de
La Chaussée , est d'une morale également irréprochable.
Diderot , l'apôtre cynique de l'athéisme et de l'immoralité , fut
considéré par son siècle comme l'inventeur du drame ou de la
tragédie bourgeoise. C'est une profonde erreur. Le drame mo-
derne, entrevu par Corneille , avait été créé au seizième siècle par
Shakespeare ; nous le prouverons plus tard. Diderot a adopté la
comédie larmoyante de La Chaussée , moins les bienséances et la
rime. Le matérialisme de Diderot éclate partout dans ses drames
comme dans ses romans immondes. Sa théorie n'accorde d'impor-
tance qu'au mécanisme théâtral ; les traditions religieuses , politi-
ques et sociales sont l'objet continuel de ses attaques. Déjà le
tocsin révolutionnaire se fait entendre ; la morale est bafouée ;
le style a perdu son idéal et devient matériel , déclamatoire et
trivial pour ameuter les passions de la foule. S'il conserve quel-
que verve d'expression , ce n'est plus la chaleur de l'âme , c'est
la chaleur du sang. Voilà où en est désormais la poésie française
sous l'influence de la philosophie incrédule du dix-huitième siècle.
Diderot était pourtant un homme de goût , un artiste , un poëte ,
aussi plein de sensibilité que d'imagination. Mais son siècle l'a
gâté , et faute de croire en Dieu, cette âme ardente eut foi dans
l'athéisme et le néant. Ce fut là sa religion , et pour apaiser les
tempêtes de son cerveau malade , il versa son esprit et son âme
dans les lettres , la philosophie , la science , sans parvenir jamais à
créer un chef-d'œuvre .
( 650 )

CHAPITRE V.

DE LA POÉSIE DESCRIPTIVE .

A force de prêcher le matérialisme , on en vint à éteindre tout


sentiment poétique. L'âme se désintéressa d'elle - même , et la
nature ne fut plus qu'un cadavre pour ceux qui l'interrogèrent
sans y chercher la marque du divin ouvrier. On disséqua ce ca-
davre , et l'on crut , par ces froides analyses , avoir inventé un
nouveau genre : le genre descriptif. On n'avait fait que montrer
l'impuissance de la philosophie matérialiste et sceptique à tirer
l'étincelle sacrée de la cendre des croyances. Les Saisons de Saint--
Lambert ne sont pas l'œuvre d'un poëte : c'est l'œuvre d'un
homme du monde qui prend la nature pour un texte de galan-
terie raffinée où il introduit des scènes de boudoir parfois aussi
indécentes que frivoles. Il ne comprend pas la nature : il n'en a
pas le sentiment. Dans ses vers , la nature est un salon qui a pour
soleil un lustre , pour verdure un tapis brodé , et le printemps
n'est semé que de fleurs artificielles. Jamais Saint-Lambert ne
converse seul avec la nature, parce qu'il n'y voit pas Dieu. Il n'y
voit qu'un roman frivole , je répète le mot , et quand il est sérieux ,
c'est qu'il imite Thomson ou Lucrèce , pour décrire l'automne et
l'hiver. S'il peint parfois l'été avec des couleurs vraies , c'est en-
core le poëte anglais qui l'inspire. Voltaire a loué les Saisons ,
sans doute pour faire sa cour à ce grand seigneur et par échange
de galanterie. La vérité la voici :

Saint-Lambert , noble auteur dont la muse pédante


Fait des vers tant vantés par Voltaire qu'il vante.
(Gilbert , le Dix-huitième siècle. )

Saint-Lambert est un habile versificateur, rien de plus. Son style


a le reflet des bougies sur un salon doré. La toilette est soignée ,
( 654 )
la main gantée , la parole élégante et musquée ; mais le charme
n'est que dans l'artifice : la nature est absente. L'auteur n'a dû
son succès qu'à l'empire de la mode et surtout à sa position so-
ciale. Aujourd'hui on ne lit plus que dans les cours de littérature
quelques rares fragments des Saisons, et l'on n'en a retenu qu'un
vers :

Et la foudre en grondant roule dans l'étendue.

Saint- Lambert donna la vogue au genre descriptif : c'est lui qui


provoqua ce déluge de vers plus ou moins élégants , mais où l'on
peignit la nature sans la comprendre : les Fastes de Lemierre , les
Mois de Roucher , l'Agriculture de Rosset et enfin les. Jardins de
Delille , qui devint plus tard le chef de l'école descriptive. Nous
l'apprécierons au dix-neuvième siècle en caractérisant l'empire ,
qui fut dans la sphère poétique le règne de Delille. Parmi ses
ouvrages , deux seulement appartiennent à l'époque où nous
sommes , et le plus remarquable n'est pas le poëme des Jardins ;
c'est cette admirable traduction des Géorgiques , le chef-d'œuvre
de la traduction en vers , où l'interprète est parfois , comme
artiste , l'égal de son modèle , et le plus souvent s'en rapproche
autant qu'une copie dans une langue différente peut se rappro-
cher de l'original.
Un autre traducteur de Virgile , d'un talent spontané et gra-
cieux , qui promettait un grand poëte et qui pouvaitle devenir en
vivant , comme il faisait , loin des salons , Malfilâtre mourut de
misère et de faim avant d'atteindre la renommée. Gilbert a dit de
lui :
La faim mit au tombeau Malfilâtre ignoré.

C'est une gloire posthume qui méritait d'être connue. Il avait


une belle langue , simple et vive , naïve et sentie. On en peut juger
par sa traduction du Super flumina, un des chefs-d'œuvre de la
poésie élégiaque. Il est mort à trente-quatre ans , digne d'être
pleuré par les muses. S'il n'était mort que pour avoir soustrait
son génie naissant à l'atmosphère des salons , on aurait à maudire ;
mais ,hélas ! Malfilâtre, comme Millevoye, comme Hégésippe Moreau ,
( 652 )
fut tué , dit-on , par le désordre de sa vie..... Il aurait vécu peut-
être , s'il avait échappé à la misère !
Quoi qu'il en soit , vous avez vu le siècle : en dehors de la société
élégante de Paris , en dehors de l'influence voltairienne , nul ne
pouvait aspirer à la renommée. Or , dans ce monde frivole , la
poésie du théâtre , comme la poésie de la nature, était morte. Les
imitateurs de Voltaire sur la scène tragique ne produisaient plus
que de pâles et froides copies de la manière du maître. Et quand
on juge à distance les fadeurs galantes des boudoirs ou les immo-
rales impertinences de la poésie épigrammatique , il s'en échappe
une odeur nauséabonde qui monte au cerveau.

L'ÉCOLE RELIGIEUSE.

Gilbert. Louis Racine. - Lefranc de Pompignan. upanI

N'y a-t-il donc personne qui ose flétrir la dépravation du temps ?


Le dix-huitième siècle n'aura-t-il pas son Juvénal? Il le trouva dans
Gilbert ,et vous savez quel fut son sort. Comme Malfilâtre , il
mourut de misère , sur la paille d'un hôpital , à la fleur de ses
années , et le monde n'oubliera pas son dernier soupir. L'élégie de
Gilbert mourant à l'Hôtel-Dieu c'est le chant du cygne de la vertu
au dix-huitième siècle. Gilbert était poëte , plus poëte que Voltaire ,
si la poésie est dans l'âme plus que dans l'imagination et l'esprit .
Mais sa muse était trop inégale et trop emportée pour plaire à
son époque. On le laissa crier dans le désert , et le char de Voltaire
roula devant lui l'éclaboussant au passage. Gilbert alors prit le
fouet de Juvénal , et , dans un accès de sainte et légitime colère ,
cingla les reins du triomphateur et jeta son anathème d'honnête
homme et de poëte au dix-huitième siècle. Il fut exagéré sans
doute. Est-on poëte et surtout satirique sans hyperbole? La vérité
( 653 )
pour Gilbert était dans l'exagération. Il ne pouvait d'ailleurs nier
les talents de Voltaire. Sa satire était dirigée contre l'école poéti-
que du maître qui avait tari la source de toute inspiration sérieuse.
Et quant au maître lui-même , il en signalait habilement les dé-
fauts et mettait le doigt sur la plaie en flagellant l'élégante mono-
tonie de ses sonores alexandrins. Dans son Dix - huitième siècle ,
il s'attaque surtout à la décadence littéraire. Dans son Apologie,
c'est contre les mœurs du siècle qu'il lance ses traits vengeurs ,
et ses ennemis , qui sont ceux de la morale , tombent écrasés sous
la vigueur de ses coups. Qu'importent les négligences du style !
tout s'efface ici devant la vertueuse indignation du poëte. On est
heureux que la Némésis du dix-huitième siècle se soit incarnée
dans l'âme de Gilbert , et quand on songe à sa fin , on serait incon-
solable, si la postérité impartiale ne s'était pas chargée du soin
de sa vengeance.
Toutefois , il faut le dire , les rancunes de la vanité blessée
avaient autant de part que la morale dans les emportements de
Gilbert , et c'est sur son lit de mort , au seuil de l'éternité , que le
poëte a trouvé la résignation chrétienne avec la vertu du pardon.
Parmi les autres poëtes de l'école religieuse , Louis Racine et Le-
franc de Pompignan se sont particulièrement voués à la défense
des vérités chrétiennes , et pour n'avoir pas eu la verve de Gil-
bert , ils ont cependant lutté avec courage et talent contre les
attaques de la philosophie incrédule.
Louis Racine a pris la poésie pour un héritage paternel. La
gloire de son père était d'un poids trop lourd pour ses épaules ;
mais il dut à sa naissance deux priviléges : celui d'avoir conservé
les pures traditions du dix-septième siècle , et celui d'être resté
fidèle à la foi catholique. Jean Racine commença son éducation
chrétienne , mais non son éducation poétique ; car , indépendam-
ment des principes sévères de sa famille , pour qui la poésie était
une profanation et qui avait travaillé à l'en détourner lui-même ,
il voulait , comme Bernardo Tasso , éloigner son fils d'une carrière
où avec la renommée il avait trouvé tant d'amertume. Il est à
penser aussi qu'il ne le croyait pas doué du génie des vers. Quoi
qu'il en soit , Louis Racine, élève de Rollin , le vénérable chef de
( 654 )
l'orthodoxie littéraire , et disciple aussi de Port-Royal , devint un
vérsificateur élégant et sobre, un homme sage et un chrétien fer-
vent. Parfois même il eut de beaux élans lyriques , et dans cer-
taines strophes de ses Odes sacrées , il saisit l'accent des prophètes
mieux que J.-B. Rousseau ; mais les sombres doctrines du jansé-
nisme ont paralysé l'essor de son imagination. Ses deux poëmes
didactiques : la Religion et la Gráce , sont classiquement irrépro-
chables. Comme apologie du christianisme , on y voudrait plus de
vigueur , plus de grandeur et plus de vie. La Grâce , imitée de
saint Prosper , a de l'onction , mais l'enthousiasme ne soulève pas
assez la poitrine de ce chrétien timide. Il reste à la surface de son
sujet et n'ose pas en sonder la profondeur : c'est une œuvre de
jeunesse , on s'en aperçoit. Si l'auteur avait attendu les années ,
il aurait hésité peut-être à traiter une matière que les plus graves
théologiens n'abordent qu'en tremblant. C'est à la prose à remuer
les arcanes de la théologie : le vers se prête mal à la précision
dogmatique qui n'a rien à concéder aux besoins de la rime. Le
poëte janséniste a voulu défendre ses maîtres ; mais le manteau
de la poésie ne suffisait pas à couvrir leurs erreurs : la confusion
de l'ordre naturel avec l'ordre surnaturel, qui fait prendre pour
des vices toutes les vertus humaines, la confusion du libre arbitre
avec la volonté, la prédestination enfin. Il faut louer pourtant le
poëte de n'avoir pas cherché à envenimer les tristes luttes où
s'éteignit la foi de nos pères, et de s'être tenu le plus près possible
de l'orthodoxie, en s'appuyant de saint Prosper et de saint Au-
gustin. Le poëme de la Religion est dirigé contre les philosophes
comme celui de la Gráce contre les adversairesde [Link]
poëte enchaîné dans les dogmes sévères du jansénisme a craint
d'en sortir pour exposer les grandeurs du christianisme , la poésie
de son histoire , de ses cérémonies et de ses mystères. La Provi-
dence et le génie des siècles réservaient cette tâche à la plume pit-
toresque de Chateaubriand. Mais on citera toujours , dans le poëme
de la Religion , la brillante démonstration de l'existence de Dieu.
L'élégance de Louis Racine ne parvint pas à intéresser son
siècle frivole à des vérités qu'il refusait d'entendre. Dans ces dis-
cussions philosophiques , qui glacent la veine du poëte , vous re
( 655 )
connaissez la tendance de l'époque à substituer partout l'idée au
sentiment , à instruire plutôt qu'à émouvoir. Quand la poésie est
réduite à ce rôle, ce n'est plus que de la prose versifiée , et il ne
vaut pas la peine de violenter ainsi sa pensée pour l'enfermer
dans la prison du vers. Louis Racine était né pour la prose : il eut
tort de ne pas descendre dans cette arène , pour y défendre plus
librement ses croyances. Il n'a laissé comme prosateur que ses
touchants Mémoires sur la vie de son père et des études sur la
poésie et sur l'art dramatique entreprises pour élever un nouveau
monument au grand maître de la scène. Enfin , et ceci lui fait hon-
neur , il est le premier en France qui ait eu la pensée d'enrichir
son pays des trésors de la littérature étrangère.
Lefranc de Pompignan a singulièrement d'analogie avec Louis
Racine. Comme lui , il toucha trop timidement la lyre des pro-
phètes , mais il en fit sortir des sons harmonieux et purs ; comme
lui , c'était un homme de foi , alarmé des progrès de l'impiété crois-
sante et résolu à la combattre par toutes les forces de son esprit ;
comme lui, enfin , il a compris qu'il fallait reculer les limites de
l'art , en joignant à l'étude des littératures anciennes celle des lit-
tératures modernes. C'est dans ce but qu'ils étudièrent, tous les
deux, ainsi que d'Aguesseau , les œuvres poétiques de l'Italie et de
l'Angleterre 4.
Lefranc , disciple de J.-B. Rousseau , plus grand que son maître
par l'honnêteté du caractère et la sincérité de l'inspiration, n'était
pas doué au même degré que lui du génie de la forme , bien
qu'il l'ait surpassé dans son Ode sur la mort de J.-B. Rousseau ,
pièce célèbre , surtout par une strophe dont aucun lyrique peut-
être n'a égalé la magnificence. S'il avait eu plus de hardiesse et
plus d'indépendance de style , il eût, dans son siècle, obtenu la
palme du lyrisme. Il avait le goût très-pur, du moins dans ses odes
et ses épîtres morales. Sa tragédie de Didon , bien versifiée d'ail-
leurs , était conçue dans le système de Quinault ; mais c'est un

1 Lefranc de Pompignan a traduit en vers quelques fragments de Schakes-


peare et la Prière universelle de Pope , comme Louis Racine a traduit en prose
le Paradis perdu de Milton.
( 656 )
péché de jeunesse. Voltaire, qui s'est moqué de ses Poésies sacrées,
était impuissant à les égaler , par la raison même qui en avait fait
le succès . Lefranc , malgré la force , ou plutôt la fermeté de ses
convictions , et malgré la noblesse et même à cause de la noblesse
de ses pensées , était un peu froid, monotone et guindé. Sa di-
gnité , le sentiment qu'il avait de sa valeur, touchait parfois à la
prétention et à l'emphase. Voltaire, habile à saisir les ridicules de
ses ennemis , le prit par là, pour lui faire expier, sous les traits de
ses plus mordantes épigrammes , ses attaques courageuses contre
les doctrines subversives des novateurs . Homme essentiellement
modéré , autant que généreux , Pompignan ne répondait pas aux
sarcasmes des philosophes , mais il continuait à signaler dans ses
épîtres le danger de ces doctrines qui , sous prétexte de renverser
des abus , ébranlaient les plus sacrés fondements de la société.
La conduite de Voltaire envers Lefranc me fait hésiter de plus
en plus à croire qu'il fût animé d'un désire sincère de rendre
les hommes heureux. Lefranc n'était pas un partisan des abus , ni
en religion ni en politique. Il était l'ennemi des superstitions
comme il était l'ennemi de l'oppression du peuple. Il proposait de
sages réformes , qu'il osait porter jusqu'au pied du trône. C'était
un citoyen dévoué au bien public et un homme d'une probité à
toute épreuve ; mais il était chrétien et luttait contre les démolis-
seurs des croyances, et Voltaire, qui était forcé de lui accorder son
estime , l'accablait de ses railleries : cela seul fait juger l'homme.
Le vieux railleur jouissait en paix de ses triomphes , quand tout
à coup , du sein de la philosophie même , une nouvelle puissance
se lève pour combattre la sienne , par les armes de l'éloquence et
de la dialectique , sur ce terrain religieux et social où il croyait
avoir assuré son empire. Voltaire avait enfin trouvé un rival dans
un prosateur : JEAN- JACQUES ROUSSEAU.
( 657 )

CHAPITRE VIL

LES GRANDS POËTES EN PROSE .

Jean-Jacques Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre.

Les poëtes du parti religieux avaient fait entendre quelques


beaux accents sur la lyre; mais la poésie se mourait en France
entre les mains des disciples et des imitateurs de Voltaire. Rous-
seau lui rendit la vie en faisant circuler dans ses veines la séve
démocratique . Le cœur humain rentra dans l'art avec le sentiment
moral et religieux et le sentiment de la nature. Il y a quatre choses
à considérer dans Rousseau : les théories , les sentiments , le talent ,
la conduite. Les théories sont fausses , les sentiments quelquefois
vrais, le talent admirable , la conduite méprisable. Faisons taire
nos répugnances et disons le bien avec le mal. Rousseau fut assez
grand et assez malheureux pour avoir droit à la justice , à défaut
de pardon. Ceux qui l'exaltent et ceux qui l'insultent sans mesure
sont également dans l'erreur, et obéissent à deux passions con-
traires, dont la seconde , pour être plus estimable que la première,
n'en est pas moins injuste. Cet homme fut trop souvent infidèle à
sa mission , mais il cut une mission : celle de restaurer le spiri-
tualisme chrétien, de préparer l'avénement des libertés modernes
et de régénérer la poésie par l'expression sincère des sentiments
de l'âme. Pour cela, il avait à combattre l'école de Voltaire , l'école
des matérialistes et des athées , et les institutions vermoulues de
l'ancien régime. Le secret de sa destinée est tout entier dans sa
vie. S'il était né dans Paris , il eût suivi le torrent et grossi le
parti de Voltaire. Il naquit d'une famille d'ouvriers dans la répu-
blique de Genève et respira ainsi , dès l'enfance , l'atmosphère
de la démocratie. Le sentiment de la nature ne pouvait tarder à
s'éveiller en lui au milieu de ces beaux sites de la Suisse , à la fois
majestueux et sauvages , et de ces tableaux champêtres qui inspi-
42
( 658 )
3
raient à la même époque les idylles de Gessner. La religion l'en-
tourait aussi de ses enseignements sévères. On naissait calviniste
à Genève , mais non pas incrédule. L'homme peut s'enivrer d'or-
gueil et oublier Dieu au sein des villes, où tout parle de l'homme;
il se sent petit devant les grandes scènes de la nature , où tout
parle de Dieu. Mais la grande école de Rousseau , c'est le malheur.
Son premier malheur fut d'avoir causé , en naissant , la mort de
sa mère. A sept ans , son père fut éloigné de lui par l'exil. Doué
d'une grande sensibilité et d'une âme ouverte aux grandes choses ,
nourri de la lecture des grands hommes de Plutarque et de ces
romans de Richardson qui passionnaient l'Europe , son imagina-
tion exaltée aspirait à toutes les grandeurs , et il se brisait contre
la réalité. Avide de fortune et de renommée, il dut passer, pour
vivre, par tous les métiers subalternes , et se jeter sur tous les
chemins sans trouver sa route. Tour à tour apprenti , vagabond
sans feu ni lieu et mourant de faim, forcé de changer ses croyances
pour se faire des protecteurs , séminariste , laquais , musicien am-
bulant, copiste de musique, secrétaire et commis , il lança l'ana-
thème à une société qui ne s'ouvrait qu'à l'aristocratie de race , et
où le talent n'était estimé qu'à la condition de se coucher à plat
ventre aux pieds d'une noblesse corrompue dont il fallait flatter
les vices. Sa révolte contre la société n'a pas d'autre cause que le
malheur de sa situation. Le démon de l'orgueil s'était emparé de
son âme , et il affichait une sauvage indépendance. Mais son
égoïsme était égal à son orgueil. Donnez à Rousseau les délices
de la vie, et cet aboyeur social ne sera plus qu'un chien cou-
chant. Cet homme semble né pour résumer en lui tous les mau-
vais instinctset toutes les hautes aspirations de l'humanité. Il eut
tous les vices de son siècle , et ce moraliste sévère fut le plus im-
moral des hommes. Il y cut tout à la fois en lui de la bête et de
l'ange. Il descendit même plus bas que la bête , car la bête n'en-
lève pas ses petits à sa femelle , comme fit Rousseau , pour les
jeter à l'hôpital. Chose étrange ! mais vraie : si Rousseau n'avait pas
eu les vices de son époque , ses théories morales , malgré l'élo-
quence du style , n'eussent trouvé de lecteurs que dans les rangs
du clergé honnête , et le monde des salons eût fait la sourde orcille
( 659 )
à ce prêcheur. Ses vices furent le passe-port de ses doctrines. Le
citoyen de Genève , trop orgueilleux pour se reconnaître coupable
de ses penchants pervers , trouva plus commode de les attribuer
à la société. De là son fatal axiome : « L'homme est né bon ; c'est
la société qui le rend mauvais. » Comment sortir de là ? En réfor-
mant l'ordre social? Non , en détruisant la civilisation , pour rame-
ner l'homme à l'état sauvage. Sans le mensonge des institutions de
l'époque , où la noblesse était tout et le peuple rien , on eût pris
Rousseau pour un fou , comme il l'était en effet, et on l'eût ren-
fermé. Mais il représentait l'immense classe des déshérités , non-
seulement la plèbe , mais la bourgeoisie. Ce fut là sa puissance.
Quand la foi est éteinte dans l'humanité , il n'y a plus rien que la
police qui puisse arrêter la convoitise des misérables. Le paradoxe
de Rousseau a créé la plaie du socialisme ; il a fait deux révolu-
tions, il en fera encore : nous ne sommes pas au bout de ces fléaux
de Dieu. Il faut que le monde sache ce qu'il en coûte de déserter
les autels. Si vous rejetez la vérité, vous boirez l'erreur, et vous la
boirez jusqu'au fond. Toutes ces redoutables machines de guerre
qui composent l'arsenal des révolutionnaires modernes et qui ont
servi à battre en brèche la société , c'est Rousseau qui les a forgées.
C'est lui qui a dit : « L'homme est né libre , et il est partout dans
les fers. » C'est lui qui a fait de l'insurrection un devoir; c'est lui
qui a créé le despotisme des masses , mille fois plus arbitraire , plus
brutal , plus écrasant que le despotisme des rois; c'est lui enfin
qui, le premier, a renversé par la base le principe de la propriété ,
et l'audacieux mais conséquent logicien qui a osé dire : la pro-
priété, c'est le vol , n'a rien fait que changer la formule.
Les ouvrages politiques de Rousseau : le Discours sur l'inéga-
lité et le Contrat social , sont un tissu de paradoxes , d'utopies ,
de contre- vérités , dont l'influence est marquée en caractères de
sang sur l'échafaud de 93. Robespierre fut son disciple : c'est tout
dire. Mais ici , comme partout dans les œuvres de Rousseau , la
vérité se mêle à l'erreur. L'apôtre de la révolution a sapé les fon-
dements de l'autorité ; mais en dépit de ses funestes théories , il a
sa part dans le triomphe des libertés modernes , et, à ce titre, il
a droit à la reconnaissance de l'humanité.
( 660 )
Comme moraliste , si l'on pouvait faire abstraction de la con-
duite de l'homme , il y aurait plus à louer qu'à blâmer. Mais ici
encore que de contradictions! Quel monstrueux assemblage de
vérités et d'erreurs ! Quels soufflets au sens commun ! Il eut au
moins le sentiment de la vérité , s'il n'eut pas le courage de lui
rester fidèle. O vérité , les plus mauvais sont forcés de te rendre
hommage ! Frappé de la démoralisation de son temps , qu'il attri-
buait à la philosophie , il s'écria , dans un accès de mauvaise hu-
meur : l'homme qui raisonne est un animal dépravé. Il voulait
dire l'homme qui déraisonne , et il lui fallait un bien sot orgueil
pour ne pas voir qu'il prononçait sa condamnation coldsquo
Il cherchait depuis longtemps l'occasion de rompre avec les phi-
losophes , quand l'Académie de Dijon mit au concours la question
suivante : Le rétablissement des sciences et des arts a- t-il contribué
à épurer ou à corrompre les mœurs ? C'est , comme on le voit ,
une des faces du problème dont nous cherchons la solution dans
l'histoire de tous les peuples. Mais la question de l'Académie de
Dijon était mal posée. Il eût mieux valu la retourner, comme dit
M. Villemain , et la formuler ainsi : « Quel est l'influence de l'état
»
social et des mœurs sur le progrès ou l'abaissement des lettres
» et des arts. » L'Académie belge a compris cette vérité quand
elle a proposé , dans son concours d'éloquence française : L'in-
fluence de la civilisation sur la poésie. Au reste , la question est
complexe , et, pour l'embrasser tout entière , il fallait montrer et
démontrer l'action des mœurs sur les lettres et la réaction des
lettres sur les mœurs. Mais une pareille question ne se laisse pas
enfermer dans les bornes d'un discours; il faut un livre pour lui
donner tous les développements qu'elle comporte , et ce livre doit
raconter l'esprit humain dans tous les âges , dans tous les pays et
chez tous les peuples. Ce livre, nous l'avons entrepris avec nos
faibles forces . Que Dieu bénisse ce travail , et que l'Académie
belge daigne l'honorer jusqu'à la fin de ses bienveillants suf-
frages ! awal ob
1111
Le paradoxe de Rousseau n'est qu'une vérité tronquée. Il est
incontestable qu'une littérature immorale et impie , comme celle
de l'école voltairienne , devait exercer une influence fatale sur les
( 661 )
mœurs publiques et privées , en ruinant Dieu et la vertu dans les
ames. Nous nous ressentons encore de cet abject matérialisme qui
s'est infiltré dans le théâtre et dans le roman contemporain, pour
abâtardir la race humaine , en faisant déserter lâchement aux
hommes la voie de l'honneur et du devoir, pour les plonger dans
les joies homicides de la matière. Mais Rousseau , irrité contre les
vices de son temps , dont il se croyait victime , eut le tort de ne
voir la cause du mal que dans le crédit des lettres et des sciences à
son époque. Les lettres , comme les gouvernements , sont à l'image
des peuples et des sociétés ! Le crédit dont jouissent les écrivains
coupables , comme Rousseau lui- même , prouvent qu'ils sont les
hommes de leur âge. Ce n'est pas Voltaire qui a fait le dix-huitième
siècle , c'est le dix-huitième siècle qui a fait Voltaire. Pour régner
sur les esprits avec une telle puissance , il faut être l'écho de l'opi-
nion publique. Placez Voltaire à la cour de Louis XIV ; eût - il
entrepris sa guerre contre Dieu et son Christ ? Le talent , alors ,
était associé à la probité , à la vertu , non-seulement dans les pré-
dicateurs sacrés , dans Bossuet, Fénélon , Massillon , Bourdaloue ,
mais dans les poëtes , dans Corneille , Racine , Boileau , Molière
Jui-même. Voltaire avait pris ces grands hommes pour modèles en
poésie. D'où vient donc qu'il ne leur prend que l'habit pour en
couvrir ses vices ? Et Rousseau , ce grand parleur de vertu , pour-
quoi done sa vie a-t-elle donné le plus effronté démenti à ses prin-
cipes ? N'a-t-il vécu que pour prouver que de son temps honnête
homme et homme de lettres étaient deux termes contradictoires ?
Ily eut à cette époque , comme à toutes les époques , des écrivains
de probité qui ne prenaient la plume que pour propager de saines
doctrines et se mettre en travers du torrent. Quel fut leur sort ?
Demandez à Gilbert, mourant à l'Hôtel-Dieu , pour n'avoir pas
prosterné son génie devant l'idole du siècle. La voix de la vertu
était importune, dans ce bienheureux temps , où les fleurs de lis
étaient couchées aux pieds des courtisanes , et où les Pompadour
et les Dubarry conduisaient la France au gré de leurs caprices.
Était-ce done là le fruit de la littérature ? Certes , Voltaire est un
grand coupable; mais il était l'écho d'un temps plus mauvais que
Jui. Le plus coupable , aux yeux des cœurs honnêtes, est celui qui ,
( 662 )
après avoir essayé de montrer dans les lettres la source de la cor-
ruption contemporaine, a trempé sa plume dans les égouts du
siècle , et n'a pas craint d'allumer l'incendie dans le cœur de la jeu-
nesse , en écrivant un roman corrupteur et en avertissant ses lec-
trices , dès la première page, que celle qui lirait son livre était
une femme perdue d'avance , et qu'elle pouvait continuer sans
crainte. Misérable hypocrite, arrachez donc cette enseigne de mora-
liste dont vous couvrez vos turpitudes ,et cessez de déclamer con-
tre les vices de votre temps. Pour enseigner la vertu , il faut la
pratiquer soi-même. Rousseau confondait l'usage avec l'abus des
lettres . La littérature est un sacerdoce. Si tous ceux qui l'embras-
sent avaient le courage de lutter par la vie comme par la parole
contre les mauvais instincts de l'humanité et les tendances dépra-
vées de leur époque , jamais les lettres ne seraient accusées de con-
tribuer à la corruption des mœurs. L'erreur fondamentale de
Rousseau est d'avoir méconnu l'influence des mœurs sur les let-
tres. Il voulait frapper un grand coup et détruire le prestige de
l'école voltairienne. Pourquoi n'y est-il pas parvenu ? Parce que
Voltaire exprimait son temps. Vous le voyez, la corruption des
lettres a son principe dans les tendances sociales. Le devoir de
l'écrivain est d'en combattre la funeste influence , et de s'efforcer
ainsi d'imprimer un autre cours à la civilisation. Je m'étonne que
Rousseau , ennemi de la société et des institutions de son époque,
n'ait pas vu le problème sous ses deux faces. A quels magnifiques
emportements n'eût- il pas livré son éloquence , s'il eût dit à son
siècle : Tes écrivains sont méchants , mais le plus méchant c'est
toi. C'est s'arrêter à la superficie que d'accuser les lettres d'avoir
établi ces mœurs uniformes où la perversité se cache sous la
trompeuse enveloppe de l'urbanité sociale ? L'ignorance et la gros-
sièreté connaissent aussi l'hypocrisie; les mauvais instincts s'éveil-
lent dans l'âme des sauvages comme dans l'âme des peuples
civilisés , et la corruption des barbares , pour être moins raffinée
que la corruption moderne , n'en était que plus hideuse. Quant à
ce luxe , que Rousseau méprisait faute de pouvoir en jouir, il n'est
pas une conséquence de la culture des lettres et des arts , car il
est un des principes et une des conditions de leurs progrès. Si le
( 665 )
luxe mène à sa suite la corruption des mœurs, il n'en faut done
pas attribuer la cause à la littérature , qui est l'ornement, mais
non la mère de la prospérité. Sous quelque point de vue que l'on
considère la théorie de Rousseau , elle manque de base et chancelle
de toute part. B1 ST
Le moraliste a vu surtout dans le théâtre une école de corrup-
tion, et il a lancé , contre les disciples de Voltaire , ce brûlot qui
s'appelle la lettre des spectacles. Ni Bossuet , ni le grand Arnaud
ne flétrissent avec plus d'énergie les écarts du drame. Il faudrait
applaudir des deux mains à ce jugement sévère , s'il n'était inspiré
que par le sentiment de la vertu et si la passion n'altérait pas
encore ici la vérité. Le théâtre n'est pas mauvais par lui-même ;
il ne le devient, comme toute chose, que par l'abus . Au moyen
âge , comme chez les Grecs , le drame sérieux n'était pas seu-
lement une école de mœurs , c'était une solennité religieuse .
Pourquoi les mystères sont- ils tombés ? Parce que la foi s'était
affaiblie dans l'âme de nos pères. Il en est toujours ainsi : la cause
première des excès du théâtre est dans l'affaiblissement et la
dépravation des mœurs. Rousseau lui-même le reconnaît en disant
que l'auteur est l'écho du sentiment public. Le drame est le ther-
momètre de la civilisation morale. La comédie , surtout , est la
fidèle image des vices contemporains , et plus les siècles sont en
décadence , plus il y a d'immoralité dans la comédie. La tragédie ,
par la hauteur de son idéal , échappe davantage à la contagion du
temps. Il y a moins de distance de Corneille à Voltaire , poëte
tragique , que de Molière à Beaumarchais ; on jugerait mal une
époque, si on prenait la tragédie pour mesure. Quand Athalie vit
le jour, elle fut accueillie avec indifférence. Racine n'écrivait pas
pour son siècle , il écrivait pour les siècles. Qui s'élèverait contre
le théâtre , si l'on n'y jouait que des œuvres comme celles du siècle
de Louis XIV ? ansl
Ces grandes œuvres , où l'héroïsme nous arrache des cris d'ad-
miration , où les faiblesses humaines excitent notre pitié , où la
religion apparaît dans toute sa grandeur et toute sa majesté , où
les vices et les travers , enfin , reçoivent leurs châtiments , dans la
tragédie , par la castastrophe , dans la comédie , par le ridicule ,
( 664 )
ne sont pas des ferments de corruption sociale ; mais trop souvent
les poëtes , 260 18190101szyn al

ponfios los sum . dégoûtés de gloire et d'argent affamésziqtirada

cherchent les succès faciles et sacrifient les beautés et les nobles


jouissances de l'art aux grossiers instincts de la foule , et après
avoir eu le diable au corps , on a le diable au cœur, et à la tra-
gédie de Voltaire succède le drame bâtard de Diderot. Cette cor-
ruption du goût , les poëtes l'augmentent et la propagent , mais
elle est précédée par la corruption des mœurs. Voilà ce que Rous-
seau aurait dû démontrer avant tout : ce n'est pas le théâtre en
lui-même qu'il faut blâmer, ce sont les mœurs et les écrivains qui
le dégradent. Rousseau le sentait bien lui-même ; mais il voulait
détourner Genève d'instituer un théâtre , sur les conseils de
d'Alembert , et il n'avait pas tort. Quand un peuple vent se cor-
rompre , nous le savons , il en trouve aisément les moyens . S'il
n'a pas le théâtre , il a les cabarets et les mauvais lieux; mais
enfin , l'absence de spectacle n'est pas un malheur public. Ceux
qui n'en n'ont pas font bien de s'en passer ; ceux qui en ont un ,
s'ils veulent qu'on respecte la morale , n'ont qu'une chose à
faire : soumettre les pièces à l'examen d'hommes consciencieux et
éclairés , et défendre, par la police au besoin , la représentation
des pièces immorales. C'est le devoir des magistrats qui veillent à
la conservation des mœurs publiques. Ce serait la ruine des spé
culateurs d'immoralité , mais les écrivains honnêtes se feraient
gloire d'écrire pour la scène , si le théâtre devenait enfin une
véritable école de mœurs. Nous reviendrons plus tard sur cette
question, en parlant du drame contemporainett paid ob rлоте mel
La sévérité de Rousseau contre le théâtre avait-elle la vérité
pour mobile ? On aimerait à le penser , mais le rigide censeur
nous a laissé quelques essais dramatiques qui ne sont pas plus des
chefs - d'œuvre de moralité que des chefs-d'œuvre de style . Si
Rousseau avait pu atteindre sur la scène , je ne dis pas à la re
nommée de Voltaire , mais à celle de Diderot , on peut douter
qu'il eût écrit sa lettre sur les spectacles. Vous voyez combien
Rousseau se laisse égarer sans cesse par les paradoxes de ses pas-
( 665 )
sions, et combien le moraliste est inconséquent avec lui-même.
Je n'examinerai pas ici son roman d'éducation. L'Émile a fait
disparaître plus d'un abus dans l'éducation physique de l'enfance.
Son plus grand bienfait est d'avoir déterminé les mères à allaiter
elles-mêmes leurs enfants qui suçaient le vice avec le lait sur le
scin de leurs nourrices. Quant à lui , il a continué à arracher à
sa femme le fruit de ses entrailles pour se dérober aux devoirs
de la paternité. Détournons - nous de l'homme et achevons de
peindre le moraliste .
L'Église voit dans Rousseau un ennemi plus dangereux que
Voltaire , et elle n'a pas tort. Voltaire est l'ennemi du christia-
nisme, mais un ennemi franchement déclaré. De tels hommes ne
sont pas difficiles à vaincre. Leur triomphe n'est que d'un jour; la
réaction du sentiment religieux a depuis longtemps terrassé le
vieil antéchristiqueq ny ba
Mais Rousseau, dans ses écrits , c'est l'homme religieux du dix-
huitième siècle. On peut extraire , et on a extrait de ses œuvres
la plus belle apologie qu'on ait faite du christianisme. Nul n'a
micux parlé que lui de l'Évangile et de Dieu. On trouve même
dans ses œuvres une oraison funèbre qu'on prendrait pour une
page détachée de Mascaron ou de Bossuet. Mais cet homme qui
vendait sa conscience , et de protestant se faisait catholique , et
de catholique redevenait protestant , pour rester un misérable ,
pouvait-il être sincère dans ses croyances ? Il écrivait d'une main
un hommage au Christ pour le souffleter de l'autre , et lui donner
ainsi, en niant la révélation , le baiser de Judas. Je ne conteste
pas son influence salutaire sur l'esprit de son temps. Il a restauré
l'amour de Dieu. Dans le silence de la chaire , il a été, comme on
l'a dit , le véritable orateur religieux du dix-huitième siècle. Mais
la Profession de foi du vicaire Savoyard a formé cette génération
d'hommes qui croient que le sentiment religieux supplée à tout,
et qui ont substitué le culte platonique de Dieu au culte positif:
la religiosité au lieu de religion. wa mabrious pq tiсув овоганой
Assurément cela vaut mieux que d'être athée , mais cela n'est ni
catholique ni chrétien , et toutes les passions peuvent s'en accom-
moder dans l'âme des disciples de Rousseau comme dans l'âme du
( 666 )
maitre. Le sentiment religieux est le fondement du culte positif;
mais il ne suffit pas à lui seul pour obliger les hommes à remplir
envers Dieu leurs [Link]
Il en est de ce principe comme de l'amour pur de Fénélon ; si
quelques âmes d'élite pouvaient s'en contenter , il ne pourrait
suffire au peuple. Comme aspiration , comme élan de l'âme ,
comme poésie , c'est une excellente chose; comme doctrine , comme
règle du devoir, c'est l'anéantissement de toute religion véri-
table. On conçoit que je ne m'arrête pas à réfuter l'idée absurde
de laisser grandir l'enfant avec toutes ses passions jusqu'à l'âge
de vingt ans sans lui parler de Dieu. Selon Rousseau , le jeune
homme , élevé ainsi , sera capable de choisir sa croyance. Oui ,
mais il choisira celle qui contrariera le moins ses penchants. Et
vous aurez beau le conduire au pied des Alpes pour contempler
Dieu dans la nature : vous pourrez en faire un poëte , mais si vous
enfaites un honnête homme , vous aurez le don des miracles. Ce
don là Rousseau ne l'avait pas : il n'a pu apprendre à son Émile
à pratiquer la vertu. Rendons du moins au pédagogue cette justice
qu'il a prouvé lui-même l'absurdité de ses principes. Mais de tout
cet amas de contradictions et d'utopies que résulte-t-il ? La nuit
dans l'intelligence des hommes , le renversement de toute doctrine
religieuse et morale, le scepticisme enfin , le scepticisme contre
lequel Rousseau s'est déchaîné toute sa vie , et auquel il a fourni
ses plus redoutables armes. Était-ce pour aboutir à ce résultat que
Dieu avait mis en lui, dans son intelligence et dans son âme , ses
dons les plus précieux? O faiblesse humaine, élevez donc vos Babel
pour les voir s'écrouler au bruit des sifflets !Proq se josloni 334
Ce qui reste aujourd'hui de Rousseau , ce ne sont pas les idées ,
ce sont les sentiments et les peintures : c'est sa poésie et son
style. Nous avons dit qu'il avait ramené la poésie au sentiment
de la nature : ce sentiment est-il vrai? Oui, car le cœur est ému
et l'imagination charmée. Que faut- il de plus ? N'est - ce pas là
le double caractère de la poésie ? Personne, en France, avant
J.-J. Rousseau , n'avait peint la nature avec une telle magie de
couleurs. Les paysages grandioses ou gracieux de la Suisse , le
beau lac de Genève, les rochers , les montagnes , les glaciers , le
( 667 )
vaste amphithéâtre des Alpes, revivent dans ses tableaux. Quand
il est seul avec son âme et avec Dieu devant ces grands spectacles
et ces scènes variées qui se déroulent sous son regard attendri ,
ce misanthrope si égoïste et si orgueilleux devant les hommes
s'échappe de sa nature corrompue , comme la chrysalide de sa
grossière enveloppe , et le vermisseau prend des ailes et s'envole
dans les régions de la lumière. Ici , plus d'orgueil : les plus hum-
bles choses suffisent à l'émouvoir. Pour un homme sensible et
mallicureux , sans parents , sans amis et dégoûté de la corrup-
tion des villes , la campagne a des charmes inconnus au reste des
hommes. Aussi quelle sérénité , quelle pénétrante mélancolie dans
certaines pages des Confessions ! Ce livre fait connaître l'homme
tout entier, avec toutes ses misères et ses grandeurs. C'est une
œuvre étrange : au lieu d'avouer ses fautes , l'auteur s'en fait
gloire. Il ne craint pas de se présenter au jugement de Dieu et
de s'écrier devant le souverain juge : Que quelqu'un dise , s'il
l'ose , je fus meilleur que cet homme - là. Pour lui faire estimer
à ce point sa bassesse , il fallait , qu'à ses yeux , son siècle fût des-
cendu bien bas. Il est moins sincère qu'on ne pense et se fait
meilleur qu'il n'est. Il n'écrit pas pour l'enseignement de I huma-
nité , il n'écrit que pour se construire un piédestal. Dans sa
pensée , ce qui est mauvais c'est la part du siècle , ce qui est bon
c'est Rousseau. Mais qu'il oublie la bête pour ne montrer que
l'ange , et son génie d'écrivain éclate dans tout son jour, et l'on
reconnaît une âme et une imagination faites pour les grandes
choses . L'expression alors est toute vibrante de sensibilité vraie ,
et en mêlant sa personnalité aux scènes qu'il raconte , il crée cette
langue émue, pittoresque , musicale , qui sera le modèle de Ber-
nardin de Saint-Pierre , de Chateaubriand et de Lamartine. Mais
il ne faut pas s'y laisser prendre , cette vérité de sentiments n'ap-
paraît que par endroits et quand l'auteur peint des impressions
réelles. Rousseau est trop souvent chimérique et déclamatoire dans
la sphère du sentiment comme sur le terrain des idées. La décla-
mation et la chimère ont envahi les œuvres du poëte aussi bien
que les œuvres du philosophe et du publiciste. Et la Nouvelle
Héloïse n'est pas moins absurde en amour que le Contrat social
?
( 668 )
en politique et l'Émile en éducation. Rousseau n'a jamais aimé que
sa personne. Il a rêvé l'amour comme il a rêvé la vertu. Il a fait
monter dans sa tête le délire des sens , et il s'est donné la fièvre
pour imaginer un amour qui n'est jamais entré dans le cœur d'un
être humain. C'est un feu , mais il n'échauffe que la tête. Il ne vient
pas de l'âme : c'est un transport au cerveau. Ne lisez pas cela , c'est
malsain . 309 131 Кани этом итог along

Qu'est-ce donc qui a fait la gloire de Rousseau ? Son style,


une des merveilles de la prose. Dès son premier discours , l'écri-
vain qui avait alors trente-huit ans , mûri par l'étude des chefs-
d'œuvre de l'antiquité et par la langue originale et naïve d'Amyot
et de Montaigne, formé par le malheur, le besoin , la solitude , les
voyages , ayant respiré à pleine poitrine les grands souffles alpes-
tres , apportait dans la langue française un style nouveau , un
style fort et robuste , dont le haut goût relevait l'idiome affadi
des salons , un style plus travaillé qu'instinctif , d'une éloquence
magistrale et grandiose. Tout le secret de l'influence de Rousseau ,
si fatale et si bienfaisante à la fois pour son siècle , est dans cet
admirable style qui prend tous les tons et s'empare de toutes les
puissances de l'âme. La prose de Voltaire , si facile et si nette ,
paraît bien incolore auprès de cette langue de flamme qui vous
brûle , et de cette langue impérieuse qui vous subjugue et qui
donne à l'erreur toutes les apparences du vrai et tous les pres-
tiges de la beauté. Qu'il raisonne , qu'il décrive ou raconte , il est
toujours aussi sobre que passionné , aussi abondant que précis :
en politique, sa parole incendiaire ressemble à une traînée de
poudre et résonne comme le tocsin des révolutions qui s'appro-
chent; en morale , c'est un fer rouge qu'il imprime au front du
vice; et quand il célèbre Dieu et la vertu , c'est un poëte qui
semble avoir ravi le feu du ciel. Partout il est orateur et poëte ,
le plus grand orateur du dix-huitième siècle avant Mirabeau, et le
plus grand poëte avant André Chénier. Rousseau a créé la langue
de la tribune comme Voltaire celle du journalisme. Son plus
grand défaut est la déclamation , sa plus grande qualité, l'harmo-
nie : c'est par là , surtout , qu'il a séduit l'oreille des hommes. La
musique a toujours été sa passion favorite ; et bien qu'il n'ait
( 669 )
jamais su dire ni chanter un morceau à vue, c'était un grand
musicien pour son temps. Témoin son opéra le Devin du village ,
dont il avait fait en même temps les paroles et la musique. Il a
done fait des vers. Ses poésies versifiées : épîtres , comédies , tra-
gédies , ballets , pièces lyriques sont médiocres. Sa musique de
style est tout entière dans sa prosenst nu teo's - omši ob гви
Quelle sera notre impression finale ? Rousseau est un des plus
grands écrivains de la France et du monde; mais est-ce un modèle
digne d'être imité ? En poésie , oui , quand il exprime des senti-
ments vrais ; en philosophie , en morale , en politique , non, car il
fausse l'esprit. L'harmonie du fond et de la forme , loi suprême
de l'art littéraire , est constamment violée dans ses œuvres . S'il
est vrai de dire qu'en poésie la forme emporte le fond parce qu'elle
l'agrandit et le transfigure , en philosophie , c'est le fond qui em-
porte la forme. Rousseau a-t-il laissé des œuvres parfaites ? Aucune,
car partout l'erreur y coudoie la vérité. Si la pensée en lui était
égale à l'expression, il eût atteint l'idéal dans l'art d'écrire. Tel
qu'il est, c'est un écrivain dangereux qu'il faut bien se garder de
mettre entre les mains de la jeunesse , et qu'on ne peut lire que
dans l'âge mûr , quand on a l'esprit et le cœur formés , et qu'on
est assez sûr de soi-même pour ne pas se laisser emporter dans le
courant de ses idées impernofròqını sugasi sitos ab 15 (slüzd
-eviq zol anod 19 1817 ub 299toroqqa kol estној чистої в эпной
JasCésar appelait Térence dimidiate Menander , un demi-Ménan-
dre; on pourrait appeler Bernardin de Saint-Pierre un demi-
Rousseau. Non que le disciple , comme écrivain , soit inférieur au
maître ; il l'a même surpassé dans la description des beautés de la
nature. Mais il ne reproduit dans son style qu'une des faces du
génie de Rousseau : le charme de la rêverie , la douceur, l'har-
monie et la grâce. Il n'a pas la force , l'impétuosité , la véhémence
du poëte des Confessions. Néanmoins , sa gloire est plus pure , et
il a légué à l'admiration des hommes un chef-d'œuvre auquel on
ne trouve rien à comparer dans les œuvres du citoyen de Genève :
le roman de Paul et Virginie. Quelle que soit l'influence de Rous-
scau sur le génie de Bernardin , ces deux grands écrivains avaient
entre eux de singulières affinités de caractère et de talent. Ils se
( 670 )
sont formés tous deux à la même école : les voyages , le malheur,
la solitude , le goût de l'antiquité, l'étude des vieux auteurs du
seizième siècle, le sentiment religieux , l'amour de la nature. Doué,
comme Rousseau d'une imagination vive et d'une sensibilité pro-
fonde , d'un esprit chimérique , aventureux et inquiet, Bernardin ,
né au Havre , rêve tour à tour la vie de marin et de missionnaire,
étudie les mathématiques , se fait ingénieur des ponts et chaus-
sées , se bat en brave dans les rangs de l'armée française au siége
de Dusseldorf, se révolte contre la brutalité de ses chefs , vient à
Paris, donne des leçons de mathématiques , qui ne l'empêchent pas
de tomber dans la misère , invente des projets de réforme sociale ,
part, avec l'intention d'aller fonder en Russie une colonie sur le
lac Aral , s'arrête en Hollande , et s'y fait quelques mois journa-
liste , part enfin pour la Russie , y devient officier d'artillerie ,
sous Catherine II , court en Pologne pour s'y dévouer, comme
Byron en Grèce, à la cause de l'indépendance , oublie la liberté
pour une polonaise qui l'oublie à son tour , va de Varsovie à
Vienne , de Vienne à Varsovie , de Varsovie à Dresde , de Dresde
à Berlin , où le vieux roi Frédéric , philosophe de caserne , ne
réussit pas à lui faire endosser l'uniforme , revient à Paris , la tête
pleine de chimères et la bourse vide, se fait, malgré lui , sollici-
teur , présente des mémoires politiques au ministère et veut aller
coloniser Madagascar , obtient de passer en qualité d'ingénieur
à l'île de France , d'où il revient enfin , après trois ans , sans avoir
fondé de colonie, sans avoir amassé de fortune , n'ayant trouvé
dans la vie que déceptions amères , mais ayant amassé des idées ,
des sentiments , des couleurs , et portant dans son imagination les
Études de la nature , et dans son cœur Paul et Virginie. C'est
dans la douleur que la nature taille la statue des hommes de mé-
moire . Malheur aux heureux !
Si Bernardin était né dans l'atmosphère de Paris , dans cette vie
spirituelle , oisive et molle , où il fallait pour briller faire de petits.
vers galants ou de petits vers moqueurs , faire résonner sur la
scène la grosse artillerie du drame sérieux ou l'artillerie légère du
drame plaisant, habiller de pourpre les héros tragiques ou de ridi-
cule les personnages comiques , pour les divertissements de la
( 671 )
noblesse , que serait devenu l'auteur de Paul et Virginie ? Il eût
essayé peut-être de versifier à la Voltaire, ou plutôt , car il
n'était pas né pour les vers , il eût écrit à la manière de Buffon ,
mais sans avoir son génie , des livres d'histoire naturelle , inspirés
par le Jardin des Plantes , ou encore quelque contrefaçon en prose
des Jardins de Delille. Peut-être se fût- il exercé dans la pasto-
rale , qui devint à la mode par voie de contraste avec la poésie
usée des salons. Il eût atteint dans ce genre la renommée crépus-
culaire de l'auteur d'Estelle et de Galathée , et serait aujourd'hui,
comme Florian , un poëte de second ordre , un poëte gracieux et
sensible , mais d'une grâce et d'une sensibilité maniérées 4 .
En vivant loin de Paris, d'une vie de luttes et de combats ,
Bernardin apprit , comme Rousseau , à braver l'infortune et l'injus-
tice des hommes, à aimer Dieu dans ses œuvres , à détester la
corruption de son siècle et à travailler à l'amélioration de l'huma-
nité. C'est ainsi qu'il devint un des plus grands prosateurs de la
France, un moraliste et un poëte tout à la fois. Il s'était lié d'amitié
avec Rousseau ,et dans leurs courses de botanistes , dans leurs
promenades solitaires aux environs de Paris , ils agitaient , en
herborisant, les plus hauts problèmes de philosophie religieuse
et sociale, et déploraient les vices et les erreurs de leur temps.
Rousseau inspirait surtout à son disciple l'amour de la nature.
Bernardin sentit s'allumer en lui au contact de cette âme de feu
la passion de la gloire , et il se plongea tout entier dans la littéra-
ture , qui jusqu'alors n'avait été pour lui qu'une diversion aux
ennuis de la solitude et des voyages. C'est alors que naquirent les
Études de la nature. Bernardin mit dans ce livre , comme plus
tard dans les Vœux d'un solitaire et dans la Chaumière indienne ,
ses rêveries politiques : c'était la fièvre du moment. Tout homme
oud zue quoilla oziom
1 Florian , comme Marmontel , l'élégant auteur de Bélisaire et des Incas , a
fait des poëmes en prose : Numa Pompilius et Gonzalve de Cordoue , qui res-
pirent la douceur , la grâce , l'humanité , la noblesse ; mais l'auteur avait trop
peu d'énergie pour marquer d'une forte empreinte ces héroïques figures. Il ne
restera de lui que ses Fables , qui se font lire à côté de celles de La Fontaine ,
bien qu'il y ait entre eux la distance du talent qui imite au génie qui crée , et
dans l'impression qu'ils font éprouver , la différence de l'estime à l'admiration .
( 672 )
de génie à cette époque devait être frappé de la caducité et de la
défaillance des institutions. On entendait déjà de loin le torrent
révolutionnaire gronder autour du vieil édifice social trop étroit
pour l'activité des générations nouvelles. La monarchie craquait
sous l'assaut des théories , en attendant l'heure où le peuple , ter-
rible dans ses vengeances , allait d'une main forcenée balayer le
trône et renverser l'autel pour reconstituer la société sur de nou -
velles bases . Bernardin défendit la cause du peuple et de la
liberté , mais il concilia ses idées de réforme avec des principes
de stabilité monarchique , et donna d'excellents conseils à la
royauté , au clergé , à la noblesse. Il eut la pensée d'un pouvoir
modérateur dont il fit une des prérogatives de la souveraineté.
En politique , il fut donc plus sage que Rousseau , mais il ne fut
pas moins chimérique. En religion , il continua l'œuvre de son
maître : la réaction contre le scepticisme et le matérialisme de
l'école voltairienne. Il fut incontestablement le plus religieux des
philosophes. Il était chrétien de sentiment et jusqu'à certain point
de raison. Il aime à citer l'Écriture sainte. Il y avait de la fer-
veur , de l'onction , de la tendresse , du mysticisme dans sa piété.
A de certains moments , il invoque Dieu dans la langue de saint
Augustin et de saint Jérôme. Malheureusement, quand il raisonne ,
il cède aux préjugés du temps , et parle parfois de tolérance avec
une singulière intolérance. Néanmoins il a rempli une mission
divine , et l'Église elle-même lui doit de la reconnaissance. Quelle
fut donc son œuvre religieuse ? Il a remis la Providence dans la
création et l'âme immatérielle dans la poitrine de l'homme. On
regrette seulement qu'à force de vouloir justifier les voies de la
Providence et pénétrer ses secrets insondables , il descende dans
l'interprétation des lois de la nature à des explications si minu-
ticuses , si problématiques , si conjecturales et parfois si méchantes ,
qu'il fournit, comme Rousseau , des armes au scepticisme en le
combattant. Quoi qu'on fasse , il y aura toujours des mystères
pour nous dans la nature. Mais le dix-huitième siècle , bien diffé-
rent du grand siècle qui , par la voix de Bossuet et de Pascal ,
foudroyait l'orgueil humain et faisait peser sur le néant del'homme
tout le poids de l'infini , le dix-huitième siècle avait perdu le
( 673 )
sentiment de la grandeur de Dieu et ne songeait qu'à satisfaire
l'orgueilleuse raison de l'homme. Qu'en est-il résulté ? C'est que
Bernardin n'a pas compris la sublimité du plan divin de la créa-
tion et qu'il s'est perdu dans les détails . Les Études de la Nature
n'ont d'autre valeur que celle de la poésie , et elles n'ont d'autre
poésie que celle du style , poésie admirable sans doute , parce que
l'écrivain y a mis son âme et qu'il est un grand peintre ; mais que
de beautés de sentiment et de pensée il a laissées dans l'ombre !
Il a donné au complément de ses études le nom d'Harmonies
qu'un autre poëte a fait oublier. Lisez en sortant de la lecture
des Harmonies de Bernardin de Saint - Pierre une harmonie de
Lamartine , l'Infini dans les cieux , par exemple , et vous sentirez
combien deux esprits de la même famille diffèrent entre eux par
l'élévation de l'âme et du génie , et vous sentirez aussi combien
notre siècle , malgré ses misères , est plus grand que le siècle de
Voltaireet de Rousseau .

La gloire de Bernardin , c'est d'avoir perfectionné le style pitto-


resque de Jean-Jacques. Napoléon l'a bien caractérisé en lui disant :
Votre plume est un pinceau . C'est un pinceau délicat , aimable ,
gracieux et sensible. Aucun de ses devanciers ne l'égale dans la
description des objets de la nature. Le dix-septième siècle était
essentiellement littéraire , mais il n'était pas descriptif. Il savait
analyser les sentiments de l'âme , mais il s'est confiné dans la
sphère dramatique. Et quand il touchait la lyre ou qu'il embou-
chait la trompette, c'était pour chanter Dieu ou pour chanter la
guerre. Boileau n'a peint la nature qu'une fois en passant: il crai-
gnait trop de faire dire aux échos des sottises champêtres . La
Fontaine était un enfant de la nature , mais il était trop distrait :
il ne connaissait que Château- Thierry, son licu natal, où la nature,
pour être plus grande qu'à Paris , ne l'était pas assez pour attirer
beaucoup ses regards. C'est par distraction , en quelque sorte , qu'il
fait trotter le lapin parmi le thym et la rosée. Le fabuliste n'a
observé attentivement que la nature animale. Fénélon avait un
pinceau; mais il suivait les modèles de la Grèce et négligeait l'ori-
ginal pour la copie. Les poëtes bucoliques imitaient l'Italie et
l'Espagne , et , depuis d'Urfé jusqu'à Florian , on ne trouve , dans
43
( 674 )
les scènes idylliques que des pâtres de fantaisie parlant le langage
de la galanterie moderne. Les anciens , et parmi eux Théocrite
et Virgile , ont senti la nature et l'ont exprimée avec un grand
charme d'expression , mais les tapis de verdure étaient couverts
du brillant manteau de la mythologie. Ce n'était pas là la vérité.
J.-J. Rousseau , le premier , a peint la nature au naturel , si je puis
dire , non à la manière de Saint- Lambert et de Delille , qui n'ont
vu la nature , comme on l'a dit, qu'à travers les fenêtres des salons ,
mais la nature vivante , la belle et grande nature qui, pour plaire ,
n'a besoin que d'elle-même et d'un cœur sensible ouvert à ses
pures émanations. Mais Rousseau , qui n'a peint que les paysages
de la Suisse , voyait moins les objets en eux-mêmes qu'il ne les
voyait dans son âme. Le peintre se met toujours au-devant du
tableau. C'est la peinture subjective. Bernardin a introduit dans la
description de la nature une double nouveauté : la première , c'est
d'avoir vu les objets en eux-mêmes , tels qu'ils sont , et d'y avoir
mis son idéal , sans sortir de la réalité. Il est précis , il est exact
comme la science , sans cesser d'être poétique. C'est là ce qui le
distingue de Buffon , qui a de plus grandes vues , mais à qui le sen-
timent fait défaut. Il y a une autre différence capitale dans leurs
procédés : c'est que l'un généralise les objets et que l'autre les indi-
vidualise . C'est ainsi que Buffon décrira la rose , et Bernardin vous
montrera une rose « lorsque , sortant des fentes d'un rocher
humide , elle brille sur sa propre verdure , lorsque le zéphyr la
balance sur sa tige hérissée d'épines , que l'aurore l'a couverte de
pleurs, quelquefois une cantharide nichée dans sa corolle, en relève
le carmin par son vert d'émeraude. C'est alors que cette fleur sem-
ble nous dire que , symbole du plaisir par son charme et sa rapi-
dité , elle porte comme lui son danger autour d'elle et le repentir
dans son sein. » Voilà comment Bernardin peint la fleur dans sa
nature et son langage ; voilà le tableau , voilà le sentiment , voilà
l'idée , voilà le moraliste et voilà le poëte. Son pinceau harmonieux
et suave arrête les contours de l'objet avant d'en marquer les cou-
leurs. La correction du dessin , la vérité du coloris , l'idéal de
l'artiste : telles sont les qualités du peintre. La différence de pro-
cédé entre Bernardin et Buffon annonce aussitôt la différence du
( 675 )
style et de la langue. Buffon emploie des termes généraux d'où
résulte la noblesse du style. Bernardin emploie les termes parti-
culiers , le mot de la chose relevé par la poésie de la chose , le mot
direct ou figuré , mais toujours simple et sans emphase , ce fami-
lier pittoresque , en un mot, dont Rousseau avait offert le premier
modèle dans quelques pages des Confessions , mais que Bernardin
a perfectionné en l'appliquant à tous ses tableaux , et particulière-
ment dans son admirable poëme de Paul et Virginie. C'est la prose
poétique par excellence , la prose fénélonienne, mais plus originale ,
plus concrète, plus naturellement colorée, plus émue, plus fraîche,
plus gracieuse encore. Paul et Virginie , c'est un idéal de simpli-
cité , de naïveté , de délicatesse , de sensibilité , d'harmonie et de
grâce , que n'ont atteint, dans la pastorale , ni Théocrite , ni Vir-
gile. Cette langue n'est pas du dix-septième siècle , elle lui est
supérieure , non pas comme modèle , mais comme poésie , comme
expression des scènes de la nature , des sentiments tendres et des
détails familiers de la vie. La langue du grand siècle est trop pom-
peuse , trop sévère et surtout trop abstraite pour se prêter à cette
simplicité charmante. Il faut remonter à Amyot et à Montaigne , à
Amyot surtout, le traducteur et presque le créateur de Daphnis
et Chloé , pour retrouver le premier type de cette langue. Qui n'a
lu Paul et Virginie, le plus immortel et le plus pur des romans
intimes ? Et qui a pu le lire sans verser des larmes sur la destinée
si malheureuse et si touchante de ces deux êtres imaginaires qui
sont bien de la famille humaine , car ils sont plus vivants que
nous-mêmes ! Quand les larmes coulent , on ne demande pas si le
poëte a saisi la nature. L'auteur est resté si étranger à son œuvre
à force de s'identifier avec sa matière , qu'on ne songe pas à lui
durant la lecture. C'est quand l'eau du cœur est tombée sur la der-
nière page qu'on se demande si c'est une fiction ou une histoire
réelle. L'esprit dit fiction, le cœur dit histoire , et on reste frappé
d'admiration devant cet art suprême.
Pour peindre ainsi l'innocence et la vertu avec des couleurs si
primitives dans un siècle si corrompu et si raffiné, il fallait, sans
doute, un talent immense , mais il fallait aussi que la scène fût en
dehors de la société civilisée , dans l'état de nature en quelque sorte.
( 676 )
C'est pourquoi Bernardin -et cette seconde innovation n'est pas
moins heureuse que la première - a choisi le sol vierge des tro-
piques , les mornes de l'île de France , les vastes forêts infré-
quentées qui n'avaient encore abrité que les oiseaux du ciel et les
animaux sauvages , et qu'aucun poëte jusque-là n'avait chantées .
Il a étendu ainsi l'horizon de la pensée et de l'art, et créé un nou-
veau monde d'images , de sentiments et d'idées , qui sera fécondé
par les grands poëtes de notre âge , par les grands peintres de la
nature orientale , Chateaubriand et Lamartine.
Tacite a décrit les mœurs pures des vieux Germains, nos ancêtres ,
pour les opposer aux mœurs corrompues des Romains de son
temps. Bernardin fit de même en composant Paul et Virginie, et
c'est d'un cœur blessé et dégoûté des hommes qu'est sorti ce
roman virginal. Qui s'en douterait ! Cet homme sensible et rêveur,
qui fuyait ses contemporains pour vivre dans la solitude , comme
Rousseau , dont il avait su conquérir l'amitié et dont les entretiens
si utiles pour son talent , devaient être funestes à son caractère , on
regrette qu'il n'ait pas été aussi aimable dans sa vie que dans ses
écrits , et qu'il ait caché aussi trop d'égoïsme et d'orgueil sous ses
hautes maximes de philanthropie, de vertu , de religion. Celui-ci ,
on peut le dire , était né avec de bons instincts ; et si ce grand écri-
vain ne fut pas un vrai grand homme , c'est la faute , non de la
société et de la civilisation que maudissait Rousseau , mais c'est la
faute de son époque bien plus que la sienne. Aigri par les malheurs
et les contrariétés de sa vie , il ne pouvait faire un pas dans Paris
sans rencontrer quelque déboire. Repoussé par les philosophes ,
ennemis de ses doctrines , aimant trop la gloire pour n'être pas
tenté de courtiser la fortune , il s'était fait ouvrir les salons par
ses Études sur la Nature. Pour sonder l'opinion de la société pari-
sienne , il demanda et obtint la faveur d'une lecture de Paul et
Virginie chez Mme Necker. Quel fut l'accueil fait à ce chef-d'œuvre ?
Les premières pages furent écoutées en silence. Ces belles descrip-
tions d'une si riche nature avaient l'attrait de la nouveauté. Mais
bientôt , au récit de ces amours innocentes et naïves , on vit bâiller
l'emphatique Thomas ; M. De Buffon regarda à sa montre etréclama
sa voiture ; le bruit des conversations couvrit la voix du lecteur.
( 677 )
M. Necker accorda quelques éloges pour la forme. Bernardin sortit
de là découragé, doutant de lui - même , et prêt à jeter au feu ces
pages dédaignées. Un de ses amis , car, quoi qu'on en dise , il
avait des amis , et ce qui prouve qu'il savait aimer et être aimé,
c'est qu'il fut lié avec Ducis 1 , l'imitateur de Shakespeare, la plus
belle âme de son temps , un de ses amis donc , le peintre Ver-
net , se fit lire l'ouvrage et le trouva sublime. Ces deux hommes
étaient faits pour se comprendre. Ils tenaient tous deux un pin-
ceau ; mais celui du premier était une plume : pouvaient-ils se
jalouser ?
Bernardin dut battre bien des fois le pavé de Paris avant de
rencontrer un libraire. C'est l'histoire des Méditations poétiques
dans les premières années de la Restauration . Les libraires n'aiment
un livre que quand il a le son de l'or. C'est leur métier ; mais ils
oublient trop souvent qu'un genre à la mode finit par s'user comme
tout ce qui est de mode , et que le nouveau , en dépit même du
beau , a son jour de triomphe. Qu'est- ce donc quand àla nouveauté
se joint la beauté ? Paul et Virginie obtint , dès son apparition ,
un merveilleux succès de popularité. Bernardin entra , comme en
triomphateur, à l'Académie française ; mais qu'il en coûte d'avoir
du génie ! Pardonnons à ces grands esprits , quand ils n'ont pas
travaillé à corrompre l'humanité , mais à élever l'âme et l'imagi-
nation des hommes , pardonnons-leur de n'avoir pas toutes les
qualités du vulgaire. Ils n'ont de commun avec nous que leurs
défauts , et ils ont du moins pour excuse leurs malheurs , les per-
sécutions de l'envie , les dédains de la médiocrité et la gloire qu'ils
apportent au monde.

1 Nous parlerons de Ducis au dix-neuvième siècle , après avoir parcouru la


poésie anglaise.
( 678 )

CHAPITRE VIII geeta and

LA POÉSIE A LA VEILLE DE LA RÉVOLUTION .

Beaumarchais .

Bernardin , après Rousseau , avait renouvelé la littérature et la


poésie française. On était fatigué d'ironie , d'immoralité, d'impiété.
Avec Paul et Virginie , le cœur humain retrouvait la source de
l'enthousiasme et de la beauté morale. Le sentiment religieux ren-
trait dans l'âme des générations nouvelles. C'est là le secret de la
popularité de Bernardin. Sa poésie répondait aux besoins de l'épo-
que. Mais les temps étaient accomplis ; l'heure des théories était
passée ; l'heure de l'action allait sonner. L'esprit de destruction et
de rénovation sociale s'incarna une dernière fois dans la littéra-
ture , avant de passer dans les faits. Chez un peuple remuant
comme le peuple français , quand la mine est chargée , l'esprit y
met le feu avant la main , et c'est par la littérature que se fait la
première explosion. L'homme qui se chargea de cette mission ,
Pierre Caron de Beaumarchais , était un second Voltaire, comme
Bernardin était un second Rousseau. Mais , au lieu de s'en prendre
à la philosophie et à la religion comme le patriarche de Ferney,
c'est aux institutions politiques et sociales qu'allait s'attaquer sa
verve aristophanesque.
Cet homme était fait pour la lutte. Il était , par nature et par
caractère , le représentant de la bourgeoisie et du peuple déclas-
sés. Doué d'un esprit inventif et d'une grande aptitude aux affaires,
il rencontrait partout des obstacles à ses desseins et participait à
ce malaise général qui prédispose les hommes à la révolte. C'était
une organisation chargée d'électricité ; les nuages de la destinée,
à force de s'entre - choquer dans son esprit , devaient en dégager
la foudre. Enfant de Paris , fils d'un horloger comme Rousseau ,
( 679 )
comme lui passionné pour la musique , il avait inventé un nou-
veau système d'horlogerie ; puis , renonçant à son métier, il s'était
fait professeur de harpe et de guitare, et s'était introduit , en
cette qualité , à la cour , pour y donner des leçons à Mesdames ,
filles de Louis XV. S'étant lié ensuite avec Paris-Duverney, finan-
cier de la cour , il avait acquis une telle habileté dans les affaires ,
qu'en peu d'années il était parvenu à amasser une fortune con-
sidérable .

Cet esprit actif, souple et retors , avait trop de ressources pour


ne pas tenter la carrière des lettres et pour ne pas y réussir. Il y
avait en lui du tribun et du poëte. Quand Louis XV, sur les conseils
du chancelier Maupeou , créature de Mme Dubarry, chassa le Parle-
ment pour mettre à sa place les hommes du roi , et que d'odieuses
iniquités judiciaires eurent révolté l'opinion publique , Beaumar-
chais lança, sous le nom de Mémoires , des pamphlets qui tombaient
comme des pavés sur la tête du roi. Louis XV mourut en 1774 ; il
était temps , car deux années plus tard , le trône se serait écroulé,
avec le chancelier Maupeou , sous les flèches de Beaumarchais , le
maître de musique de Mesdames. Ce n'est pas en vain qu'une po-
litique insensée avait renversé le Parlement, arc-boutant de la mo-
narchie. La royauté était découverte et recevait en plein visage tous
les traits lancés contre le parlement Maupeou , cette dérision de la
justice. Beaumarchais , en vengeant les victimes de l'arbitraire , se
vit condamné lui-même. C'est alors qu'il fit de sa plume une épée ,
et, tournant contre les magistrats le glaive même de la justice , il
tailla dans le vif avec une audace , une logique , un bon sens , un
esprit qui mirent de son côté la France entière , et qu'un immense
éclat de rire , avec un immense cri de colère , s'échappa de toutes
les poitrines , à la lecture de ce plaidoyer où l'ironie de Voltaire ,
les bouffonneries de Tabarin et l'éloquence de Mirabeau étaient
réunies sur les mêmes pages. Voltaire , qui se sentait dépassé en
influence sociale par le prodigieux succès de Beaumarchais , douta
de lui-même et alla jusqu'à dire : « Je crois cependant qu'il faut
»
encore plus d'esprit pour faire Zaïre et Méroревининуто р
4 Voir M. Villemain , Tableau de la littérature française au dix-huitième
siècle.
( 680 )
Aujourd'hui que ces brûlots sont éteints , on connaît moins les
Mémoires de Beaumarchais que son théâtre , et dans son théâtre
deux pièces sont immortelles : le Barbier de Séville et le Mariage
de Figaro. Beaumarchais, au théâtre , est l'Aristophane de la
France. C'est la comédie satirique dirigée contre les institutions
sociales. Malheureusement Louis XV n'était plus là pour rire aux
dépens de son trône. C'est l'infortuné Louis XVI qui recueillait ce
triste héritage et qui recevait les coups de fouet en attendant le
coup de hache. En vain la censure essaya-t-elle , pendant plusieurs
années , d'arrêter le Mariage de Figaro. A force d'adresse , l'au-
teur tourna toutes les difficultés ; et les retards n'avaient fait que
redoubler l'impatience et l'avidité d'un public habile à saisir les
allusions les plus cachées.
Les Almaviva , flanqués de leurs Basile , étaient le jouet de ce
malin et sémillant barbier , venu d'Espagne pour se faire natura-
liser en France sous la plume de Beaumarchais. Figaro , c'est
l'esprit français , c'est l'enfant de Paris , c'est Beaumarchais lui-
même , c'est la démocratie servant les vices de la noblesse , mais
pour la supplanter et se frayer la voie aux affaires, au pouvoir ,
au gouvernement de la société. L'aristocratie est immolée au ridi-
cule avant d'être immolée à l'échafaud. Ce peuple qu'on dédaigne
et dont on achète à prix d'argent la complicité , il a plus d'esprit
et plus d'activité que ses maîtres , et il finira par se lasser de ce
rôle subalterne qu'on lui fait jouer sur la scène du monde. Ce
serviteur habile et audacieux qui conduit l'intrigue connaît sa va-
leur et connaît ses droits. Rien ne pourra l'arrêter quand viendra
le jour de sa victoire. Il est au plus bas degré de la hiérarchie ,
mais d'un bond il escaladera l'échelle et mettra fin à la comédie
par la tragédie , et changera la péripétie en catastrophe. Ce n'est
pas en vain que l'immoralité des grands a corrompu la démocratie.
Quand il n'y a plus ni religion , ni vertu , il n'y a plus d'autorité.
Dans le Mariage de Figaro , la satire sociale ne s'attaque pas
seulement à l'aristocratie : le pamphlet judiciaire a passé sur la
scène , pour livrer à la risée publique le servilisme de la magistra-
ture et les abus de l'administration. L'auteur, en raillant tous les
priviléges , s'est assuré celui de l'impunité. Que d'habileté pour
( 681 )
sauver tant d'audace! Il ne lui a pas fallu moins de quatre pièces
pour dire toute sa pensée , pour montrer le triomphe successif de
la démocratie dont Figaro est le représentant. Dans le Barbier de
Séville , le spirituel barbier n'est rien : il sert les vices d'Almaviva ;
dans le Mariage de Figaro , il est quelque chose : un valet qui se
venge de son maître par l'ironie et le sarcasme ; dans l'opéra de
Tarare , Figaro est tout : il est souverain , c'est l'avénement de la
démocratie . On est à la veille de 89 1 .
Au point de vue politique et social , les comédies de Beaumar-
chais sont des machines de guerre. Au point de vue moral , c'est
tout à la fois le triomphe et le châtiment du vice : le triomphe en
bas et le châtiment en haut.
Au point de vue de l'art, Beaumarchais tient tour à tour de
Diderot et de Molière : c'est Diderot pour l'esprit d'innovation ,
Molière pour la peinture des caractères. L'intrigue est compli-
quée et habilement conduite ; les dialogues vifs et piquants ; les
bons mots abondent et se croisent comme une nuée de flèches .
C'est éblouissant , mais la raillerie amère nuit à la gaieté. C'est
spirituel , prodigieusement spirituel , mais c'est l'esprit vengeur ,
immoral , effronté. Beaucoup de traits sont tombés avec les abus
du temps ; mais ceux qui poursuivent les abus de tous les temps
sont immortels , comme les travers de l'humanité. L'esprit de
Beaumarchais est trop français pour baisser de valeur avec les
années : c'est une monnaie que la rouille n'atteindra point.
Ce n'est pas la moindre gloire de Beaumarchais , d'avoir inspiré
aux deux plus grands maîtres de la musique deux chefs-d'œuvre :
le Barbier de Séville et les Noces de Figaro. L'esprit de Beaumar-
chais paraît plus aimable , sans être moins pétillant , à travers les
charmes des mélodies de Rossini et de Mozart. Ces divins enchan-
teurs , ont émoussé le sarcasme en aiguisant la gaieté et en y
ajoutant la grâce. La méchanceté , l'effronterie , l'immoralité des
1 Quant à la Mère coupable, qui porte la date sanglante de 92 , c'est la ruine
de tous les principes de la famille , conséquence inévitable de la corruption des
mœurs : ici Figaro est un vieux serviteur rangé. Le vice est sous le toit du
riche , la vertu sous le toit plébéien. Composée à l'heure de l'échafaud , cette
pièce est une mauvaise action.
( 682 )
personnages disparaissent, en quelque sorte , sous ces flots purs
d'intarissable harmonie. Et comme l'observe M. Nisard, quand on
revient aux héros de Beaumarchais , l'oreille pleine encore de
cette musique enivrante , on craint moins la contagion de leurs
vices , et sans les aimer on prend plaisir à les entendre. « Ce que
le poëte gagne à être mêlé dans nos souvenirs avec Mozart et Ros-
sini est la juste récompense de ce qu'il leur a prêté 1. »

CHAPITRE IX .

PREMIÈRE INFLUENCE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE SUR HEAR


LA POÉSIE.

André Chénier .

Les grands événements qui bouleversent les nations ont leur


contre-coup dans toutes les sphères de l'intelligence. Nous avons
vu la poésie aussi bien que l'éloquence servir d'auxiliaire à la
philosophie , pour saper les bases de la société monarchique , aris-
tocratique et religieuse. Cependant , par une contradiction singu-
lière et qui a sa raison dans l'esprit classique de la France , tandis
que les écrivains s'élevaient avec tant d'audace contre les anciennes
traditions sociales du moyen âge , ils restaient timidement atta-
chés aux traditions classiques. Seuls de tous les réformateurs ,
J.-J. Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre avaient modifié le goût
de la nation en lui inspirant l'amour de la nature. Ces deux
sophistes , dont le cœur avait troublé la raison , remuaient la France
par la peinture des sentiments vrais autant que par les erreurs
de leurs doctrines. Mais la plupart des écrivains, marchant sur les
traces de Voltaire , restaient enlacés dans le réseau des formes
classiques de l'âge précédent , et donnaient à leurs écrits ce vernis

1 M. Nisard , Histoire de la littérature française , tome IV.


( 683 )
d'élégance artificielle qui brillait sans échauffer et sans produire
aucune émotion profonde. Quand éclatèrent les événements de 89 ,
la secousse était trop violente pour ne pas ébranler les esprits.
Les idées de liberté qui fermentaient dans toutes les têtes éveillè-
rent des espérances auxquelles une âme de poëte ne pouvait
rester étrangère : c'était l'heure du lyrisme ! Mais tous les hommes
de talent s'étaient lancés dans l'arène pour lutter par la parole et
par la plume contre l'arbitraire , pour arracher leurs priviléges au
clergé età la noblesse , pour assurer enfin les droits sacrés du peu-
ple jusque-là confisqués au profit des hautes classes de la société
monarchique. Qui donc pouvait d'un œil indifférent contempler ce
grand mouvement des esprits qui allait transformer l'ordre social ?
Il fallait suivre le courant ou se mettre en travers ;; mais rester
immobile , c'était déserter lâchement ses devoirs de citoyen. Nul
n'a le droit de rester neutre quand l'incendie menace de dévorer
sa maison. Qu'est-ce donc quand la patrie est en danger ? La poésie
pourtant , la poésie qui ne vit que de souvenirs et de sentiments
recueillis par la méditation solitaire et silencieusement couvés sous
la chaleur de l'âme , peut-elle accomplir son œuvre , peut-elle en-
fanter l'idéal dans le trouble et le fracas des révolutions ? Non , ce
n'est pas dans la tempête qu'on voit éclore les œufs du génie. Une
voix inspirée peut éclater tout à coup comme la voix du tonnerre
dans l'orage , mais qu'en reste-t-il quand l'éclair et la foudre ont
passé ? Rouget de l'Isle a fait la Marseillaise. Les vers étaient
chargés à mitraille; mais , après la décharge, l'instrument est resté
muet , sans poudre et sans amorce. Callinus et Tyrtée écrivaient
des hymnes pour marquer le pas du soldat dans la bataille, mais
leur génie n'est pas né dans la mêlée.
Deux poëtes du même sang, deux frères d'une destinée tra-
gique , dont l'un devait porter sa tête innocente sur l'échafaud , et
dont l'autre fut assez malheureux pour être accusé de complicité
dans ce meurtre fatal , Andréet Marie-Joseph Chénier furent les
premiers chantres de la révolution française. Nous ne parlerons
ici que du premier ; le second a sa place marquée dans le tableau
de la littérature de l'empire.
De tous ceux qui ont écrit des vers au dix-huitième siècle ,
( 684 )
André Chénier est celui qui mérite le mieux le titre de poëte , car
c'est le seul , à l'exception de Gilbert peut-être , qui ait reçu le don
de l'enthousiasme ; le seul qui ait atteint l'idéal dans l'art ; le seul
qui ait compris ce que son siècle avait de grand ; le seul , avec
Lefranc de Pompignan , qui ait eu l'âme d'un honnête homme
dans l'âme d'un citoyen. Les autres sont des versificateurs plus
ou moins habiles qui , à certaines heures , furent visités par la
muse. André Chénier est le plus grand poëte du dix-huitième
siècle. J'ajoute que de tous les classiques de la France , c'est celui
qui se rapproche le plus des grands modèles de l'antiquité. Voilà
bien des titres à l'admiration de la postérité ; mais le plus glorieux
de tous , c'est d'avoir mérité que sa noble tête tombât sous le cou--
teau de la guillotine , pour avoir voulu préserver la France de
l'anarchie et de la terreur. C'est peu : il était dans sa destinée
d'être en poésie le précurseur de Lamartine.
André Chénier naquit sur les rives du Bosphore , en face de
ce doux ciel d'Ionie , dont l'imagination d'Homère avait bu les
rayons. Ses yeux , en s'ouvrant à la lumière , contemplèrent cette
belle nature , et son âme en garda l'empreinte. Sa mère était grec-
que , et cette femme pleine de grâce , d'esprit , de beauté , éleva
ses fils dans l'amour de son pays natal. André Chénier fut initié ,
dès son enfance , à la poésie grecque. Les premiers sons qui frap-
pèrent son oreille furent un écho lointain des antiques mélodies .
Faut-il s'étonner que la Grèce fût la patrie de son imagination ?
Il était encore sur les bancs de l'école , que déjà il traduisait en
vers Théocrite , Anacréon , Sappho , les poëtes de la grâce et de la
passion. Il était de leur famille : son génie naissant méritait d'être
guidé par de tels maîtres.
A peine sorti de l'école , il embrassa, avec un généreux cou-
rage , la carrière des armes pour se rendre utile à son pays ; mais
la discipline militaire ne convenait pas à sa nature. André Ché-
nier ne pouvait s'enrôler que dans le bataillon sacré des Muses ,
soldat sans solde de la raison et du génie , au service de l'huma-
nité. Il quitta donc le métier des armes pour revenir à ses chères
études et à ses douces rêveries. Dès qu'il fut maître de sa langue ,
et qu'il eut absorbé tout le suc de l'antiquité classique , le jeune
( 685 )
poëte sentit qu'il était temps de fermer ses livres pour ne plus lire
que dans son âme et dans le grand livre de la nature ouvert à tous
les yeux , mais dont l'œil du poëte peut seul déchiffrer les mysté-
rieux caractères. Comme tous les vrais et grands poëtes , depuis
Homère jusqu'à Lamartine , André Chénier , pendant deux ans , se
mit à voyager dans les plus belles contrées de l'Europe , en Suisse
et en Italie. Puis il alla revoir l'Orient , premier berceau de son
imagination comme de sa vie. Qu'eût-il donc fait , s'il était resté
à Paris ? Il n'eût pas , comme Marie-Joseph Chénier , son frère ,
cherché la renommée dans les bruyants et frivoles triomphes de
la scène , car sa muse était trop idéale pour vociférer sur les plan-
ches d'un théâtre. Il eût , dans l'élégie , subi , sans le vouloir ,
l'influence de Bertin et de Parny, ces versificateurs à la mode, qui
cherchaient le naturel dans la grossièreté , substituant à la galan-
terie raffinée des cours l'immoralité bourgeoise recouverte des
images équivoques d'une mythologie de convention : poésie de
lupanar, suant la luxure par tous les pores , et digne d'être admi-
rée par une société qui ne pliait plus le genou que devant des idoles
de chair, prêtresses immondes de la religion des sens , qui avait
succédé à la religion du Christ, et dont Voltaire avait mérité d'être
le grand prêtre. Sans doute l'héritier des Grecs était protégé par
son éducation littéraire contre les grossières licences de l'élégie
érotique. « Autour de son esprit, comme dit M. Nisard, veillait le
souvenir de sa mère et les ombres vénérées des maîtres immor-
tels. » Mais la muse chrétienne du grand poëte lyrique de la France
moderne nes'est-elle pas égarée, dans les sentiers fangeux de Parny,
par deux volumes d'élégies que la flamme heureusement a dévorés
avant qu'ils aient vu le jour? L'auteur des Méditations avait pour-
tant une plus solide cuirasse que son devancier; car, autour de
son cœur veillaient , avec le souvenir de sa mère , les anges du ciel
qui tenaient ouvert devant lui le livre sacré de l'Évangile. Les
voyages ont sauvé l'âme poétique de Chénier en le plaçant en face
de lui-même et de la nature. Heureux voyage qui rapporte à la
France une imagination riche , une raison mûre , un cœur droit ,
généreux et sincère ! Il allait enfanter un monde d'idées poétiques :
il couvait l'avenir dans sa tête , et toute une nichée de brillants
( 686 )
poëmes s'envolait déjà de son cerveau créateur. Et cette noble
tête devait rouler dans le panier de la guillotine !
Quand il revint de ses voyages , André Chénier, quoique bien
jeune encore- il avait vingtans à peine ,- se livra tout entier à la
poésie , partageant son temps entre ses vers et ses amis. Bien dif-
férent de J.-J. Rousseau , qui ne connut jamais les charmes de
l'amitié , le jeune poëte aimait les hommes autant qu'il aimait la
solitude. Son cœur avait soif d'affection et de tendresse comme
son imagination d'idéal. Il ne sera pas permis d'admirer ses vers
sans aimer l'auteur. Qu'il est beau d'entrer ainsi dans la gloire
aux acclamations de ses amis , sans leur porter ombrage et sans les
oublier ! Qu'il est beau de sentir son génie planer dans les plus
hautes sphères et de conserver sa place dans le cœur de ceux qu'on
aime ! Être grand et se faire petit : c'est ainsi que se font aimer les
grands hommes. Ne calomnions pas la nature humaine : celui qui
n'a pas d'amis ne mérite pas d'en avoir.
André Chénier, dans l'atmosphère sereine dont il était entouré ,
pouvait donner un plein essor à son imagination de poëte. Il avait
ébauché le plan de ses poëmes futurs; il ne restait plus qu'à les
exécuter. Les fragments qu'il a laissés de son poëme didactique sur
l'Invention prouvent qu'il mettait autant d'art que de génie dans
la conception de ses œuvres. Un vers résume son système tout
entier :
Sur des pensers nouveaux faisons des vers [Link]
Le poëte doit être de son siècle sous peine de n'être rien qu'un
penseur solitaire sans influence sur l'humanité. Il doit chercher à
reproduire la beauté antique , cette aimable simplicité du monde
naissant , comme dit Fénélon.
J'entends une objection qui appelle une réponse. Des idées nou-
velles dans un langage nouveau , n'est-ce pas , dites- vous , une ori-
ginalité plus rare ? Mais imiter les anciens , c'est être simple et
vrai comme eux , c'est échapper à la tyrannie de la mode pour
placer l'idéal dans la nature , beauté toujours ancienne , beauté
toujours nouvelle , comme la divinité même dont elle est le reflet.
Imiter ainsi , c'est la nouveauté la plus rare , car elle est éternelle .
Et remarquez bien qu'on n'y arrive que par l'étude , parce que
( 687 )
sans étude le génie est inculte et ne saisit pas la beauté , et parce
que, dans les civilisations vieillies , on se laisse éblouir par de vaines
apparences , et l'on est trop naturellement artificiel pour ne pas
ètre artificiellement naturel. Disons mieux : dans la jeunesse des
peuples la nature sert de guide à l'art , tandis que , dans leur vieil-
lesse , c'est l'art qui sert de guide à la nature. Ce mot d'anciens
nous trompe : dans l'art comme dans la vie, les anciens étaient
jeunes , et nous sommes vieux ; voilà pourquoi ils sont nos maîtres
en poésie. En philosophie , les plus sages d'entre eux sont auprès
de nous de grands enfants ; en poésie , les plus jeunes d'entre nous
sont auprès d'eux des vieillards à cheveux blonds. Ils ont plus senti ,
nous avons plus pensé. Mais André Chénier, malgré l'art qu'il a
mis dans ses créations , a retrouvé la jeunesse antique. C'est le
plus jeune des poëtes français dans l'ordre du sentiment, et ,
chose merveilleuse , c'est le plus raisonnable dans l'ordre des
idées. Comment n'aurait-on pas le cœur navré en söngeant à tout
ce qu'il aurait pu faire, si l'échafaud n'avait pas interrompu son
œuvre. Parmi ses ébauches , figurent le plan d'un poëme sur la
découverte de l'Amérique par Christophe Colomb et un autre sur
les découvertes des sciences naturelles sous le nom d'Hermès . La
Bible entrait aussi dans ses combinaisons idéales. Son âme saluait
avec enthousiasme l'avénement des libertés modernes . Voilà les
pensers nouveaux qu'il voulait célébrer dans ses vers antiques.
Malheureusement il n'a rien achevé que ses idylles , ses élégies ,
ses odes et ses ïambes politiques. Mais c'est assez pour avoir sur-
passé tous les lyriques de son siècle , sans en excepter J.-B. Rous-
seau lui-même. Est-ce donc la peur du couteau qui ferma la bouche
à La Harpe , ou n'a - t- il pas compris , disciple de Voltaire , cette
muse nouvelle descendue du Parnasse avec le feu sacré pour ral-
lumer au sein d'une société vieillie le flambeau de la poésie
éteinte dans les eaux glacées du scepticisme ? C'est en chantant
son âme et la nature qu'André Chénier a retrouvé la poésie. Dans
les idylles , il a peint la nature comme il a peint son cœur dans ses
élégies.
La vérité des sentiments , la naïveté du langage, la simplicité du
style , voilà les trois grâces de la pastorale ou de l'idylle. Nul ne
( 688 )
les possède à un degré plus éminent qu'André Chénier. Théocrite
n'a pas mieux fait parler le cœur humain , et pour tout dire , la
langue sicilienne, si gracieuse et si naïve , n'a pas la pureté limpide
des idylles d'André Chénier. Boileau , après avoir signalé les deux
écueils de la pastorale : la pompe et la bassesse, indique la route
entre Théocrite et Virgile. André Chénier a réalisé cet idéal. Il
est naïf et gracieux comme Théocrite, sans être aussi nu ; il est
élégant comme Virgile, sans être aussi paré. Il est harmonieux
comme l'un et l'autre , et comme l'un et l'autre aussi il aime la
campagne et les bois.
André Chénier s'est tellement identifié avec l'esprit de la Grèce
qu'il a pour les dieux de la mythologie le même culte que ses
maîtres . Il a vécu avec Homère et Théocrite et il a vu les divi-
nités olympiques et les divinités champêtres se mêler parmi les
hommes. On dirait qu'il a le sentiment de leur présence et qu'il
leur a donné son âme. C'est plus qu'un culte d'imagination , c'est
la religion de son cœur. En cela il est plus classique que les poëtes
mêmes du grand siècle. Ces hommes de foi eussent regardé comme
une apostasie la résurrection divine des grandes figures du poly-
théisme; mais le dix-huitième siècle avait abjuré ses croyances ; et
à tout prendre , mieux valait encore se réfugier dans la mythologie
que de blasphémer le ciel avec les disciples de Voltaire. André
Chénier, qui avait l'âme religieuse , comme tout vrai poëte , n'a
pas voulu prendre part à la conspiration de son siècle contre le
christianisme et contre Dieu. Et dans ce grand naufrage de la foi ,
il a préféré vivre avec les dieux d'Homère et de Théocrite , que
de tuer l'idéal en tuant la divinité dans son âme. Chénier fut païen
jusqu'à la moëlle , non-seulement par son amour de la mythologie ,
mais par son amour de la beauté plastique.
Dans l'élégie , il est l'émule de Tibulle et de Properce, comme
dans l'idylle il est l'émule de Théocrite et de Virgile. Nous ne
dirons pas , avec M. Nisard , qu'il a offert les premiers modèles de
l'élégie , car Gilbert avait chanté ses Adieux à la Vie , et Malfilâtre
le Super Flumina. André Chénier n'a compris l'élégie moderne
qu'à la veille de l'échafaud. Ces tristesses immatérielles de l'âme
pleurant ses joies évanouies , soupirant après la patrie absente ou
( 689 )
s'élançant au delà de la tombe pour embrasser ses immortelles
espérances , voilà l'élégie moderne , et la muse païenne d'André
Chénier ne l'a connue qu'à ses derniers moments , en pleurant la
mort de Charlotte Corday, en déplorant le sort de lajeune cap-
tive, en écrivant ses derniers vers. La plus touchante de ses élé-
gies , il l'a écrite en se frappant le front au poteau de la guillotine.
L'élégie plane sur la mémoire de ce jeune poëte comme sur la
destinée de Gilbert , de Malfilâtre et de Millevoie ; mais nulle part
l'accent chrétien ne purifie et ne sanctifie l'inspiration de Ché-
nier. C'est une lacune à jamais regrettable. S'il avait vécu plus
longtemps , peut-être serait-il revenu au Dieu de l'Évangile , pour
célébrer Christophe Colomb et pour chanter les scènes pastorales
de la Bible. Et pourtant , sa voix est restée muette à la fête de
l'Étre suprême , où M. J. Chénier, son frère, le disciple de Voltaire
et le complice de Robespierre dans le meurtre de Louis XVI ,
trouva des accents dignes de Lamartine. Pourquoi ce silence , ô
fils d'Apollon ? Les dieux t'avaient-ils défendu de monter ta lyre
pour le Dieu suprême , ou ta raison et ton cœur de citoyen
t'avaient-ils défendu de t'associer à ces monstres sanguinaires qui
décrétaient l'existence de Dieu de la même main qui , tous les
jours , signait la mort des plus nobles enfants de la France ? Le
dieu de ces bourreaux , le dieu de ces sanglantes hécatombes , ce
n'était pas le tien, et ce n'était pas celui du ciel ; mais pourquoi
ton âme aimante, pourquoi ton cœur honnête et généreux n'a-t-il
pas chanté le Dieu mort sur le Calvaire pour l'humanité , comme
tu es mort sur l'échafaud pour ton pays ? Malheureusement tout
avait contribué à le rendre païen.
Nous l'avons vu naître et grandir sous l'influence de la Grèce.
L'éducation du collége succédant à l'éducation maternelle avait
rempli son imagination , son cœur, sa raison , non- seulement de
l'amour des lettres classiques , mais de l'esprit et des institutions
de la Grèce et de Rome. L'enseignement était devenu entièrement
païen. La révolution politique et sociale était une des conséquences
de cette éducation païenne. A force d'admirer les tribuns et les
démocrates dè l'antiquité , on avait voulu agir comme eux pour
faire le même bruit dans l'histoire. Doit- on s'étonner que l'ima
44
( 690 )
gination , fatiguée de l'esprit mondain d'une société frivole, se soit
réfugiée dans l'art païen comme dans un port , après le naufrage
des croyances ? Imiter les anciens valait mieux sans doute , pour
le génie , que d'imiter les imitateurs du dix-septième siècle , dont
l'art n'était plus qu'un cadavre brillamment paré. La liberté de
l'inspiration , comme la liberté des institutions , devait sortir de
l'imitation des formes antiques .
En ressuscitant l'esprit du paganisme littéraire , André Chénier
obéissait aux tendances de son époque aussi bien qu'aux ten-
dances de son imagination . C'était le temps où Lemercier se livrait
à l'étude du théâtre de Sophocle et à celui d'Eschyle qu'il devait
imiter, malgré les dédains de La Harpe, et d'où allait sortir un
chef-d'œuvre : la tragédie d'Agamemnon . C'était le temps où bril-
lait Lebrun , surnommé le Pindarique , Lebrun , le plus païen des
poëtes , non par l'âme gonflée d'orgueil et d'emphase , mais par
les images mythologiques qu'il répandait partout , jusque dans les
sujets les plus modernes ; poëte égoïste et vaniteux , aussi excessif
dans l'éloge que dans le blâme , mais plein de vigueur et d'audace ,
à qui il n'a manqué que des convictions , pour atteindre les plus
hauts sommets de l'art et du génie , et qui est resté dans les ré-
gions secondaires du talent , pour n'avoir compris ni l'esprit de
l'antiquité ni les besoins de son époque. André Chénier a subi son
influence par l'adoption de la mythologie , comme il a subi celle
de Parny dans la peinture licencieuse de l'amour sensuel. Mais ,
de même qu'il a corrigé Parny, en mêlant la beauté sculpturale au
réalisme de la passion , de même il a corrigé Lebrun, en réservant
l'emploi de la mythologie aux sujets classiques . Par là il a été tout
à la fois le plus antique et le plus moderne des poëtes de la France
avant notre siècle. Cela peut paraître un paradoxe , et c'est pour-
tant une vérité. André Chénier avait un sentiment trop exquis de
l'art grec pour faire intervenir les divinités olympiques dans des
sujets modernes , comme l'avaient fait jusque-là tous les poëtes
classiques de l'Europe , depuis le Dante jusqu'à Boileau. Ce n'est
pas lui qui eût fait descendre de l'Olympe Jupiter , Mars et Bel-
lone , pour les faire assister au Passage du Rhin et à la Prise de
Namur. Il savait trop bien qu'Homère et Pindare , Virgile et Ho-
( 691 )
race , Theocrite et Tibulle étaient de leur temps , et que s'ils
avaient vécu au siècle de Louis XIV, ce n'est pas à l'Olympe ni
au Parnasse qu'ils auraient demandé l'inspiration. Chénier s'est
fait leur contemporain dans l'élégie et dans l'idylle , et il s'est
assez identifié avec eux pour se conformer à leurs croyances. Mais
s'il avait pu chanter Christophe Colomb , aurait - il , comme Ca-
moëns, tourné les regards de son héros vers l'Olympe et le Cal-
vaire tout à la fois ? S'il avait chanté le Dieu d'Abraham , d'Isaac et
de Jacob , aurait-il introduit dans la Judée les dieux de Théocrite
et de Virgile ? Non , ses dernières élégies , ses odes et ses ïambes
politiques en font foi. La Jeune Captive , à l'exception d'un seul
vers où le poëte pastoral se découvre :

Pour moi Palès encore a des asiles verts ,

est une élégie toute moderne. C'est déjà la douce et souriante


mélancolie, c'est déjà l'harmonie et la grâce lamartiniennes.
On a voulu faire de Chénier le chef de l'école moderne : c'est
aller trop loin. Sa poésie n'est qu'un signe avant- coureur d'un
siècle qui va dépouiller les langes de l'imitation pour chercher en
lui-même et dans la nature , dans ses traditions nationales et reli-
gieuses , le souffle inspirateur. Mais plus grave est l'erreur de ceux
qui n'ont vu dans ce poëte que le chantre du passé , tournant le
dos à l'avenir. On a dit que , s'il avait chanté la nature , il ne fai-
sait en cela qu'imiter Delille. Et l'on n'a pas pris garde que la
nature était , pour cet émule de Théocrite , le séjour de son âme ,
tandis qu'elle n'était pour Delille que le séjour de son imagina-
tion. On n'a pas compris qu'elle était pour l'un la mère bienfai-
trice du genre humain , et pour l'autre une palette sur laquelle il
broyait ses couleurs. Qu'importe que Chénier l'ait vue à travers
le voile de la mythologie , si Delille , ne l'a vue qu'à travers les fc-
nêtres des salons dorés ? D'un côté, c'est l'art, de l'autre , c'est l'ar-
tifice. Ils n'ont pas entre eux d'autre parenté dans la description
de la nature. Je me trompe , André Chénier a sacrifié parfois au
faux goût de son siècle pour la périphrase. C'était un des nombreux
travers de cette époque de décadence . Mais généralement sa langue
est libre et franche , simple et naturelle, juste et sobre , élégante
( 692 )
et harmonieuse , comme celle de ses maîtres antiques. Ce sont là
des qualités qui n'ont rien à perdre à servir d'enveloppe aux idées
modernes. Et quand on dit qu'il faut à des pensées nouvelles
un style nouveau , cela ne veut pas dire qu'il soit permis d'en-
freindre les règles fondamentales de la raison et du goût , et que
le poëte puisse à son gré bouleverser toutes les lois du langage. Il
ne faut pas confondre la langue des vers avec celle de la prose.
Le vers , instrument des vérités éternelles , est un vase d'or et de
bronze qui doit être à l'abri de la rouille des âges ; il ne peut pas
subir toutes les transformations de la prose , vase d'argile qui se
brise et se renouvelle sans cesse sous l'assaut du temps.
Chose merveilleuse ! Ce poëte moissonné dans sa fleur et qui
semble n'avoir pas eu le temps de laisser des fruits mûrs , a fait
entendre sur la lyre les accents les plus doux etles plus vigoureux
de son siècle. C'est qu'il avait en lui le cœur d'un poëte et l'âme
d'un citoyen. Il avait passé en Angleterre , dans un emploi subal-
terne de la diplomatie , les trois dernières années qui précédè-
rent la révolution de 89. Il y avait vécu malheureux , triste , isolé,
maudissant ce ciel brumeux qui offusquait son imagination orien-
tale. Dans de pareilles dispositions, il lui était difficile de goûter
pleinement la poésie de la Grande - Bretagne. Et néanmoins Sha-
kespeare , Joung , Thomson , avaient laissé leur empreinte dans son
esprit devenu plus sombre , plus énergique et plus indépendant.
L'influence de cette libre terre se révéla bientôt , quand il revint
en France apporter sa pierre dans les assises de la liberté. Comme
Mirabeau , il voulait la réforme , non le renversement de la monar-
chie. C'était un esprit juste, ouvert à toutes les aspirations mo-
dernes , mais aussi ennemi de la violence que de la chimère. Il a
laissé des pages de publiciste aussi éloquentes que les plus beaux
discours de la tribune. Que ne pouvons - nous les citer ici pour
l'honneur de sa mémoire ! Nous les ajournons au temps où nous
compléterons nos études par l'histoire de la littérature en prose.
Disons du moins que l'imagination n'y joue aucun rôle , si ce n'est
celui de relever l'idée par la beauté du style. André Chénier n'est
pas descendu dans l'arène pour prendre , comme son frère Marie-
Josepli , un rôle actif dans les luttes politiques de la révolution ;
mais les sages conseils qu'il a donnés à la monarchie et au peuple
( 695 )
par la voie de la presse révèlent en lui la raison calme et haute
d'un véritable homme d'État. Cette faculté précieuse dans un
rêveur est un nouveau démenti au mot de Platon , qui veut qu'on
chasse les poëtes de la république , après les avoir couronnés de
fleurs. Il n'y a pas l'ombre d'une chimère dans les idées politiques
de ce poëte citoyen, tandis que tout est chimère dans les spécu-
lations fantastiques du philosophe grec. Le sens de l'idéal ne
détruit pas le sens de la réalité dans l'esprit des hommes de génie
qui sont en même temps hommes de bon sens et hommes de bien.
La probité politique qui concilie le progrès avec l'ordre moral ,
avec la stabilité des institutions , n'est-elle donc pas une des con-
ditions du beau ( καλοκάγαθία) ?
Chénier , épris des espérances qu'éveillait la révolution à son
origine , fit éclater sur sa lyre l'enthousiasme de la liberté , et
menaça , au nom du patriotisme , les rois ennemis de l'émanci-
pation des peuples. Et voilà le poëte que la révolution en délire
allait envoyer à la mort! Quel était done son crime ? C'était d'être
modéré, d'être l'ennemi des excès , de la violence des partis , du
désordre , de l'injustice, du règne de la force brutale. André Ché-
nier comprenait que la liberté sans l'autorité est un vain mot. Il ne
voulait pas plus de la tyrannie de la multitude que de la tyrannie
des rois. Le règne des lois c'était son évangile politique .
O poëte ! tu seras victime de cette nouvelle tyrannie , plus
implacable que celle des rois. Car elle est anonyme, et elle a tout
un peuple pour complice. André Chénier chercha vainement à
arrêter la monarchie sur sa pente ; sa ruine était écrite dans les
desseins de la Providence. Le plus innocent et le plus généreux
des rois devait expier par sa mort les fautes de sa race. Le poëte
n'a pas du moins , comme son malheureux frère , trempé dans ce
régicide , et le sang du juste ne poursuivra pas sa mémoire.
Que restait-il à chanter , quand la guillotine fauchait toutes les
têtes qui dépassaient le niveau de la foule , quand il n'y avait plus
en France que des scélérats et des lâches ? Pour tout honnête
homme courageux, il ne restait plus qu'à mourir. Mais la voix du
poëte ne s'éteindra pas sans avoir jeté un cri d'anathème à ses
bourreaux, qui sont aussi les bourreaux de la France. André Ché-
nier s'arma du fouet de la satire , et l'ïambe vengeur éclata de son
( 694 )
âme indignée , comme la voix de la Némésis moderne , foudroyant
la perversité sanguinaire et signalant les crimes des démagogues
aux malédictions de la postérité. C'est Juvénal traînant aux gémo-
nies tous les Nérons du peuple ; c'est Archiloque , marquant d'un
fer rouge le front de Lycambe , et l'attachant au pilori de l'infamie.
Mais le nouvel Archiloque , au lieu d'injures personnelles, venge
les injures de la patrie livrée aux mains des cannibales de la
Terreur. 62

Écoutez ces accents sortis de la prison de Saint-Lazare. Sauvez-


moi, dit le poëte , en s'adressant à la justice et à la vérité : थाये
T 208 2010
Sauvez-moi , conservez un bras
Qui lance votre foudre, un amant qui vous vengenoid oth
and Mourir sans vider mon carquois !
Sans percer , sans fouler , sans pétrir dans leur fange, Berimod
Ces bourreaux, barbouilleurs de lois;110 iup comits zel
Ces tyrans effrontés de la France asservie zusèll 299
Egorgée ! ô mon cher trésor ,
76
O ma plume! fiel , bile , horreur , dieux de ma vie ,
2

Par vous seul je respire encor.


agoniteob
Il y avait dans son noble cœur autant de pitié pour les victimes
que d'indignation contre les bourreaux. Qu'il est touchant quand
il pleure la destinée de sa jeune compagne d'infortune , jetée
comme lui dans ces noirs cachots , d'où l'on ne sortait que pour
être traîné comme un vil bétail à l'abattoir. Il semble que le poëte
mène le deuil de la poésie qui va s'éteindre dans son sang. Hélas !
deux jours encore et il était sauvé. Mais l'imprudence d'un père
trop alarmé a hâté son jugement. Robespierre allait monter à son
tour sur cet échafaud où il avait fait périr tant de victimes. André
Chénier mourut le 7 thermidor. Sur la charrette qui le conduisait
au supplice il rencontra un autre ami des Muses , Roucher, moins
célèbre par son poëme des Mois que par le quatrain si touchant
qu'il adressa à son épouse , à sa fille , à son fils, avant de sortir
de sa prison :
Ne vous étonnez pas , objets sacrés et doux ,
Si quelque air de tristesse obscurcit mon visage ,
Quand un savant crayon dessinait cette image,
J'attendais l'échafaud , et je pensais à vous.
( 695 )
Les deux amis , pleins de courage en face de la mort, s'entrete-
naient ensemble et déploraient sans doute le sort de la France , qui
n'avait secoué le joug d'une tyrannie que pour retomber dans
l'autre , et qui tuait de ses propres mains son génie et sa liberté.
Avant de mettre sa tête sur le billot qui devait être le lit de sa
gloire, le jeune martyr de la liberté se frappa le front en disant :
<<Il y avait pourtant quelque chose là. » Ah ! oui , c'était Minerve
armée qui allait jaillir de sa tête en travail ; mais la hache y avait
mis bon ordre. Qui pourrait s'empêcher de maudire les révolu-
tions devant cette tête si féconde en promesses , qui à trente-
deux ans roula dans le panier de la guillotine? La France devait
être bien coupable pour avoir mérité un tel châtiment.
Cessons pourtant nos plaintes et nos malédictions. Les premiers
bourreaux ne sont pas les exécuteurs des hautes œuvres : ce sont
les crimes qui ont fait descendre du ciel ces fléaux horribles , mais
ces fléaux régénérateurs , car les innocents qui y sont ensevelis
avec les coupables , désarment la justice divine et préparent au
monde , par ces grandes leçons , de nouvelles et plus glorieuses
destinées. Détournons nos regards de ce spectacle de sang ! Quelle
voix pourrions-nous entendre après cette voix si pure, étouffée par
la main du bourreau ? La poésie est morte avec André Chénier, et
elle renaîtra de sa cendre , mélancolique et pieuse , comme une
fleur sur un tombeau .
Arrêtons-nous au seuil du dix-neuvième siècle. Il faut, pour
l'apprécier, avoir parcouru l'Angleterre et l'Allemagne. Nous com-
prendrons alors son esprit et ses tendances , et nous pourrons par
le passé conjecturer l'avenir,fost momagiq boe sind 3 ourse
AmbuA comboly ob fast tínòg Jiel disze li do bosisidad du ,
Wasichatoo of imp allottede el que robinsodi Tol Jazz , добав
епіст лобноя (гогті геh iNG ĐIỆUE BU Suresnes I souqqua a
ການປ່ານາປີ ໃບ ໝໍmtarp of soq sup slot zob amãoq toe τες sndối
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Janor & zirenjoy of to , bugleitoll elatisutty t


onetes tib auove 1 dea
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monnik ve antiramolten sol i saarffe ,facinorat de 80 %

Letatiqod on saabuzen dut life saal Lời

abanoval caravancol et

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Wat NaYRA Soonzerv oibègert of ar ritetusi zorshaung loa treo cunn ট

цев и они в Saupasa en il coristlov req strevue silevron clov

supireiseisool testaomar as Canned Ted


αθ οἱ ή τις γαίιety of consigod sb to crustlov save to fid
ERRATA.

Page 8, ligne 18, lisez : Il y a .


9, 2, nous l'avons dit ailleurs.
17, 11, les écrivains du paganisme .
20, 24, à un nouvel ordre d'idées , nous le répétons, il faut une
langue nouvelle .
64, 22, au pied.
86, 5, ees poëmes.
107, 4, en remontant , lisez de la légende sur la vie des saints .
109, 4, en remontant, effacez : les nationalités se forment.
193, 7, de la note , lisez : aulique.
215, 18, lisez s'il fut couronné au Capitole.
220, 9, effacez : dont il était enthousiaste et dont il inspira le goût à son
siècle.
224, 8, après lombarde , effacez la virgule.
302, 18, lisez nous l'avons dit.
485, 2e alinéa , ligne 5 , lisez : hiératique.
539 , 2e ligne 8, lisez : conversation . Id. , ligne 3, en remontant, lisez : le
fin des choses .
552, ligne 19 , lisez : Le choix systématique, des personnages de la mythologie
et de l'histoire ancienne.
559, ligne 23, lisez du théâtre.
560, 3º alinéa , lignes 6 et 7, après le mot génie , lisez : (et l'on sait avec quelles
intermittences). Après les mots sept fois , lisez , en note : en comptant
Nicomède , ete.
582, ligne 6 , lisez dramatiste.
633, 3º alinéa , ligne 5, après Tancrède , lisez , en note : C'est à Voltaire que la
France doit ses premières tentatives de tragédie vraiment nationale.
646, 2ª alinéa , ligne 4, lisez : Pour engager sérieusement la poésie dans cette
voie nouvelle ouverte par Voltaire , il ne manquait à l'auteur du Siége
de Calais , etc.
647, ligne 3, en remontant , lisez : satyrique.
655, 11, lisez il est , avec Voltaire etde Laplace , le premier, etc. Alafin
de la phrase , lisez des littératures étrangères.
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TABLE DES MATIÈRES.

LIVRE PREMIER .

LA POÉSIE DANS LES PREMIERS SIÈCLES DU CHRISTIANISME ET AUX TEMPS BARBARES .

PREMIÈRE SECTION .

Les premiers siècles du christianisme .

Pages.
CHAPITRE I. Triomphe du christianisme 1-6
II . Transformation de l'art . 6-7

III. Le lyrisme chrétien . 8-10

IV. L'hymne sacerdotal en Orient : Athénagène. Clé-

ment d'Alexandrie.- Grégoire de Naziance - Syné-


sius 10-15
V. L'hymne sacerdotal dans l'Occident : Saint Ambroise
Grégoire le Grand. Prudence 15-21

VI. Les poëtes de la Gaule au cinquième siècle : Paulin.


Ansone . - Sidoine Apollinaire . 21-30

VII. Caractère des productions épiques 30-33-


VIII. Les poëtes didactiques : Prudence.- Saint Prosper 33-43

IX. Un mot sur les chants populaires des Germains et des


Celtes . 44-49
( 700 )

DEUXIÈME SECTION.

Les temps barbares.

Pages.
CHAPITRE I. Influence des invasions 50-54

II. Les derniers poëtes latins avant Charlemagne : Enno-


dius. Saint Avit. Fortunat . 54-67

III. La littérature légendaire 67-81

IV. Le siècle de Charlemagne. 81-89


sb 97

TROISIÈME SECTION .

Depuis la mort de Charlemagne jusqu'aux croisades .

CHAPITRE I. Transformation de la société... 89-93


II. L'Église 93-100

III. L'Europe pendant l'agonie de l'empire carlovingien.


Naissance des langues vulgaires. 100-109
IV. Renaissance des lettres au onzième siècle 109-117
V. La féodalité chevaleresque : les croisades 118-128

LIVRE II.

LA POÉSIE ITALIENNE.

PREMIÈRE SECTION .

Le moyen âge du onzième au treizième siècle.

CHAPITRE I. Lutte du sacerdoce et de l'Empire : Grégoire VII. 129-137


II . Les Guelfes et les Gibelins 137-139
III. Naissance de la langue italienne. 139-140
( 701 )
Pages.
CHAPITRE IV. La théologie scolastique 140-145
V. L'imitation de Jésus- Christ 145-148
VI. Frédéric II et Innocent III : Naissance de la poésie
italienne en Sicile . Pierre des Vignes 148-157
VII. Les poëtes lyriques prédécesseurs du Dante. 157-160
VIII. Les poëtes franciscains : Saint François d'Assise.
Saint Bonaventure.- Parallèle entre saint Bonaven-
ture et saint Thomas d'Aquin. - Jacopone de Todi. 160-188

DEUXIÈMÈ SECTION .

Le triumvirat littéraire du quatorzième siècle .

CHAPITRE I. Dante Alighieri 189-212


II. Pétrarque 212-234
III . Boccace. 254-246

TROISIÈME SECTION.

La renaissance .

CHAPITRE I. Considérations préliminaires . 246-252


II . L'Arioste 252-272
III . Le Tasse 272-305
IV. L'art dramatique. La tragédie : Ange Politien.
Le Trissin. - Ruccellai. - Giraldi Cinthio.- Leçon
pour les poëtes. - La comédie : L'Arioste. Bib-
biena. Machiavel . Pierre Arétin. Le drame

pastoral : L'Aminta. Le Pastor fido 305-337

V. La poésie lyrique : Le Tasse. Vittoria Colonna . 337-342

QUATRIÈME SECTION .

Le siècle de Seicentisti .

CHAPITRE I. Situation politique 343-346


II. Le chevalier Marini. 346-351
( 702 )
Pages.
CHAPITRE III. Chiabrera 352-554

IV. Les restaurateurs de la poésie au dix-septième siècle :


Filicaia , Guidi , Menzini 354-359

V. Le poëme héroï- comique : Tassoni. Bracciolini. 359-361


VI. L'opéra : Rinuccini. -Apostolo Zeno . • 361-375

CINQUIÈME SECTION .

Le dix-huitième siècleorasis

CHAPITRE I. Situation politique 373-375


II . Métastase 376-382

III . Scipion Maffei 383-385


IV . Galdoni . 385-393
V. Gozzi 393-397
VI . Alfieri 397-432

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PERSILLA POÉSIE FRANÇAISE.A1190g


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PREMIÈRE SECTION .
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Le moyen age! moll song
odronic-

LES TROUBADOURS ET LES TROUVÈNES .

433-434
Observations préliminaires los abliqua-nib ad
Les troubadours . 434-449
Les trouvères . 449-477
CHAPITRE I. Romaus de Charlemagne
30018
ou épopée carlovingienne . 449-461
II . Romans d'Arthur ou de la table ronde . 461-464
III Le roman d'Alexandre le Grand 464-467

IV. Le treizième siècle : Caractère de l'esprit français. датчан


- La poésie allégoriqueet didactique.- Le Roman
de la Rose. - Les fabliaux.- Thibaut.- Rutebeuf.
Le Roman du Renard . 467-477

A
( 705 )

DEUXIÈME SECTION .

Décadence du moyen âge.

Pages.
CHAPITRE I. Règne de Philippe le Bel : continuation du roman de
la Rose. Le Nouveau Renard 477-479
II . La poésie lyrique au quatorzième et au quinzième
zième siècle : Eustache Deschamps . Christine
de Pisan. Alain Chartier 479-484
III. Théâtre romantique :le dramede la Passion. Le
drame de la Basoche 484-490
IV. Villon. 490-492

TROISIÈME SECTION .

Le siècle de la renaissance .

CHAPITRE I. L'esprit de l'époque 492-498

II. La poésie sous François fer : Clément Marot. Mar-


guerite de Valois . - Mellin de Saint-Gellais.
Rabelais 498-506
III . L'école de Ronsard . Ronsard. Baïf et Du Bellay.
Desportes et Bertaut. - Duperron. Le théâtre
au seizième siècle . Dubartas . Agrippa d'Au-
bigné . 506-524

IV. Règne de Henri IV : La satire Ménippée. - Regnier.


Malherbe 525-534

QUATRIÈME SECTION .

Le dix-septième siècle .

বি -৫৫) , ওতো ZOTED PREMIÈRE PÉRIODE.

CHAPITRE 24016fuence de l'Espagne et de l'Italie..... 555-557


11. L'hôtel Rambouillet : Le Roman héroïque. L'As-
Lontrée de d'Urfé . Situation des poëtes : Théophile
Viaud 537-543
( 704 )
Pages.
CHAPITRE III. Richelieu et l'Académie française 543-545

IV. Essais d'épopée : Desmarets. Lemoyne. - Chape-


lain. Saint-Amand . Coras. Scudéri 545-549
V. Le théâtre : Corneille 549-562
VI. La poésie au temps de la Fronde 563-564

SECONDE PÉRIODE.

SIÈCLE DE LOUIS XIV.

CHAPITRE I. Influence de Louis XIV. 564-569


II . Racine 569-581
III . Molière et la comédie 581-590
IV . Boileau . 590-600
V. La Fontaine 601-607

VI. L'épopée du dix-septième siècle. 607-612

VII. Poésie de transition : Les imitateurs des grands maî-


tres : J.-B. Rousseau . Les premiers novateurs
littéraires : Fontenelle , Lamotte, Crébillon 612-622

CINQUIÈME SECTION.
Le dix-huitième siècle ou siècle de Voltaire .

CHAPITRE I. Considérations générales 623-627


II. Voltaire . 627-641
III . La comédie au dix-huitième siècle : Destouches.
Piron. Gresset. - Le Sage. - Marivaux. -Con-
flit des doctrines sur le théâtre 642-646

IV. De la comédie larmoyante : La Chaussée. Diderot. 647-649


V. De la poésie descriptive : Saint-Lambert. Un mot
sur Delille et sur Malfilâtre 650-652
VI . L'École religieuse : Gilbert.-Louis Racine.- Lefranc
de Pompignan. : 652-656

VII. Les grands poëtes en Prose : Jean-Jacques Rousseau.


Bernardin de Saint-Pierre. : 657-677
VIII. La poésie à la veille de la révolution : Beaumarchais . 678-682
IX. Première influence de la révolution française sur la
poésie : André Chénier. 682-695

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES .


[Link]. a. N32 (11625).

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