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FEUIL
PORTEDUQUES
RELIEU E
R
N
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81s-r,adems Champs 81
GA Luvards
s D
COLLECTION MICHEL LÉVY
MADAME BOVARY
Paris. Typ . de Mme Ve Dondey-Dupré, rue Saint-Louis ,46
X317
MADAME Flav
BOVARY
-
MOEURS DE PROVINCE -
PAR
GUSTAVE FLAUBERT
(00)
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES , LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE , 2 BIS
1857
Traduction et reproduction réservées.
UBS 2855385
OS: ADenEsSis
ACH
Ani
ICA OL
:
633333
LOUIS BOUILHET
A
MARIE - ANTOINE - JULES SENART
MEMBRE DU BARREAU DE PARIS
EX - PRÉSIDENT DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE
ET ANCIEN MINISTRE DE L'INTÉRIEUR
Cher et illustre ami ,
Permettez-moi d'inscrire votre nom en tête de ce livre et au-
dessus même de sa dédicace , car c'est à vous , surtout , que j'en
dois la publication. En passant par votre magnifique plaidoirie,
mon œuvre a acquis pour moi - même comme une autorité im-
prévue. Acceptez donc ici l'hommage de ma gratitude qui , si
grande qu'elle puisse être , ne sera jamais à la hauteur de votre
éloquence ni de votre dévouement.
GUSTAVE FLAUBERT
Paris, 12 avril 1857.
MADAME BOVARY
PREMIÈRE PARTIE
Nous étions à l'Étude, quand le proviseur entra, suivi
d'un nouveau habillé en bourgeois et d'un garçon de classe
qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se ré-
veillèrent , et chacun se leva comme surpris dans son
travail .
Le proviseur nous fit signe de nous rasseoir, puis, se
tournant vers le maître d'études :
-Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève
que je vous recommande, il entre en cinquième. Si son
travail et sa conduite sont méritoires, il passera dans les
grands, où l'appelle son âge.
1
6 MADAME BOVARY
Resté dans l'angle, derrière la porte, si bien qu'on l'a-
percevait à peine, le nouveau était un gars de la campa-
gne, d'une quinzaine d'années environ, et plus haut de
taille qu'aucun de nous tous. Il avait les cheveux coupés
droit sur le front, comme un chantre de village, l'air rai-
sonnable et fort embarrassé. Quoiqu'il ne fût pas large des
épaules, son habit-veste de drap vert à boutons noirs de-
vait le gêner aux entournures et laissait voir, par la fente
des parements, des poignets rouges habitués à être nus.
Ses jambes en bas bleus sortaient d'un pantalon jaunâtre
très-tiré par les bretelles. Il était chaussé de souliers forts,
mal cirés, garnis de clous.
On commença la récitation des leçons. Il les écouta de
toutes ses oreilles, attentif comme au sermon, n'osant
même croiser les cuisses ni s'appuyer sur le coude, et, à
deux heures, quand la cloche sonna, le maître d'études
fut obligé de l'avertir, pour qu'il se mît avec nous, dans
les rangs.
Nous avions l'habitude, en entrant en classe, de jeter
nos casquettes par terre, afin d'avoir ensuite nos mains
plus libres ; il fallait, dès le seuil de la porte, les lancer
sous le banc, de façon à frapper contre la muraille en fai-
sant beaucoup de poussière ; c'était là le genre.
Mais, soit qu'il n'eût pas remarqué cette manœuvre, ou
qu'il n'eût osé s'y soumettre, la prière était finie que le
nouveau tenait encore sa casquette sur ses deux genoux.
C'était une de ces coiffures d'ordre composite, où l'on re-
trouve les éléments du bonnet à poil, du chapska, du cha-
MADAME BOVARY 7
peau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de
coton, une de ces pauvres choses enfin, dont la laideur
)
muette a des profondeurs d'expression, comme le visage
d'un imbécile. Ovoïde et renflée de baleines, elle com-
mençait par trois boudins circulaires, puis s'alternaient,
séparés par une bande rouge, des losanges de velours et
de poil de lapin ; venait ensuite une façon de sac, qui se
terminait par un polygone cartonné , couvert d'une bro-
derie en soutache compliquée, et d'où pendait au bout
d'un long cordon trop mince un petit croisillon de fils
d'or, en manière de gland. Elle était neuve ; la visière
brillait.
-Levez-vous, dit le professeur.
Il se leva ; sa casquette tomba. Toute la classe se mit à
rire.
Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber
d'un coup de coude. Il la ramassa encore une fois.
- Débarrassez-vous donc de votre casque, dit le pro-
fesseur qui était un homme d'esprit.
Il y eut un rire éclatant des écoliers qui décontenança
le pauvre garçon, si bien qu'il ne savait s'il fallait la gar-
der à sa main, la laisser par terre ou la mettre sur sa tête.
Il se rassit et la posa sur ses genoux.
- Levez-vous, reprit le professeur, et dites-moi votre
nom.
Le nouveau articula, d'une voix bredouillante, un nom
inintelligible.
-Répétez.
8 MADAME BOVARY
Le même bredouillement de syllabes se fit entendre,
couvert par les huées de la classe.
-- Plus haut ! cria le maître, plus haut !
Le nouveau, prenant alors une résolution extrême, ou-
vrit une bouche démesurée et lança à pleins poumons,
comme pour appeler quelqu'un, ce mot : Charbovari.
Ce fut un vacarme qui s'élança d'un bond, monta en
crescendo avec des éclats de voix aigus (on hurlait, on
aboyait, on trépignait, on répétait : Charbovari, Charbo-
vari) , puis qui roula en notes isolées , se calmant à
grand'peine, et parfois qui reprenait tout à coup, sur la
ligne d'un banc où saillissait encore çà et là, comme un
pétard mal éteint, quelque rire étouffé.
Cependant, sous la pluie des pensums, l'ordre peu à
peu se rétablit dans la classe, et le professeur, parvenu à
saisir le nomde Charles Bovary, se l'étant fait dicter,
épeler et relire, commanda tout de suite au pauvre diable
d'aller s'asseoir sur le banc de paresse, au pied de la
chaire. Il se mit en mouvement, mais avant de partir,
hésita.
- Que cherchez-vous ? demanda le professeur.
-Ma cas ... fit timidement le nouveau, promenant au-
tour de lui des regards inquiets .
- Cinq cents vers à toute la classe !!! exclamé d'une
voix furieuse , arrêta, comme le quos ego, une bourrasque
nouvelle. - Restez donc tranquilles, continuait le profes-
seur indigné et s'essuyant le front avec son mouchoir
qu'il venait de prendre dans sa toque : Quant à vous , le
MADAME BOVARY 9
nouveau, vous me copierez vingt fois le verbe ridiculus
sum. Puis, d'une voix plus douce : Eh ! vous la retrou-
verez, votre casquette, on ne vous l'a pas volée.
Tout reprit son calme. Les têtes se courbèrent sur les
cartons, et le nouveau resta pendant deux heures dans
une tenue exemplaire, quoiqu'il y eût bien, de temps à
autre, quelque boulette de papier lancée d'un bec de
plume,qui vint s'éclabousser sur sa figure. Mais il s'es-
suyait avec la main, et demeurait immobile, les yeux
baissés .
Le soir, à l'étude, il tira ses bouts de manche de son
pupitre, mit en ordre ses petites affaires, régla soigneu-
sement son papier. Nous le vîmes qui travaillait en con-
science, cherchant tous les mots dans le dictionnaire et se
donnant beaucoup de mal. Grâce, sans doute, à cette
bonne volonté dont il fit preuve, il dut de ne pas descen-
dre dans la classe inférieure, car s'il savait passablement
ses règles, il n'avait guère d'élégance dans les tournures.
C'était le curé de son village qui lui avait commencé ie
latin, ses parents, par économie, ne l'ayant envoyé au
collége que le plus tard possible.
Son père, M. Charles-Denis-Bartholomée Bovary, an-
cien aide-chirurgien-major, compromis vers 1812 dans
des affaires de conscription, et forcé, vers cette époque,
de quitter le service, avait alors profité de ses avantages
personnels, pour saisir au passage une dot de soixante
mille francs, qui s'offrait en la fille d'un marchand bon-
netier, devenue amoureuse de sa tournure. Bel homme,
10 MADAME BOVARY
hâbleur, faisant sonner haut ses éperons, portant des fa-
voris rejoints aux moustaches, les doigts toujours garnis
de bagues et habillé de couleurs voyantes, il avait l'aspect
d'un brave, avec l'entrain facile d'un commis voyageur.
Une fois marié , il vécut deux ou trois ans à même la for-
tune de sa femme, dinant bien, se levant tard, fumant
dans de grandes pipes en porcelaine, ne rentrant le soir
qu'après le spectacle et fréquentant les cafés . Le beau-
père mourut et laissa peu de chose ; il en fut indigné, se
lança dans la fabrique, y perdit quelque argent, puis se
retira à la campagne, où il voulut faire valoir. Mais,
comme il ne s'entendait guère plus en culture qu'en in-
diennes, qu'il montait ses chevaux au lieu de les envoyer
au labour, buvait son cidre en bouteilles au lieu de le
vendre en barriques, mangeait les plus belles volailles de
sa cour et graissait ses souliers de chasse avec le lard de
ses cochons, il ne tarda point à s'apercevoir qu'il valait
mieux planter là toute spéculation .
Moyennant deux cents francs par an, il trouva donc à
louer dans un village, sur les confins du pays de Caux et
de la Picardie, une sorte de logis moitié ferme, moitié
maison de maître ; et, chagrin , rongé de regrets, accusant
le ciel, jaloux contre tout le monde, il s'enferma dès l'âge
de quarante-cinq ans, dégoûté des hommes, disait-il, et
décidé à vivre en paix .
Sa femme avait été folle de lui autrefois, elle l'avait
aimé avec mille servilités qui l'avaient détaché d'elle en-
core plus . Enjouée jadis, expansive et tout aimante, elle
MADAME BOVARY 11
était, en vieillissant, devenue (à la façon du vin éventé
qui se tourne en vinaigre) d'humeur difficile, piaillarde,
nerveuse. Elle avait tant souffert , sans se plaindre ,
d'abord, quand elle le voyait courir après toutes les gotons
de village et que vingt mauvais lieux le lui renvoyaient le
soir, blasé et puant l'ivresse ; puis l'orgueil s'était révolté .
Alors elle s'était tue, avalant sa rage dans un stoïcisme
muet qu'elle garda jusqu'à sa mort. Elle était sans cesse en
courses, en affaires. Elle allait chez les avoués, chez le pré-
sident, se rappelait l'échéance des billets, obtenait des re-
tards, et, à la maison, repassait, cousait, blanchissait, sur-
veillait les ouvriers, soldait les mémoires, tandis que, sans
s'inquiéter de rien, Monsieur, continuellement engourdi
dans une somnolence boudeuse dont il ne se réveillait que
pour lui dire des choses désobligeantes, restait à fumer au
coin du feu, en crachant dans les cendres .
Quand elle eut un enfant, il le fallut mettre en nourrice.
Rentré chez eux, le marmot, quoique à plaindre, fut gâté
comme un prince. Sa mère le nourrissait de confitures,
son père le laissait courir sans souliers, et, pour faire le
philosophe, disait même qu'il pouvait bien aller tout nu,
comme les enfants des bêtes . A l'encontre des tendresses
maternelles , il avait en tête un certain idéal viril de l'en-
fance, d'après lequel il tâchait de former son fils, voulant
qu'on l'élevât durement, à la Spartiate, pour lui faire une
bonne constitution. Il l'envoyait se coucher sans feu, lui
apprenait à boire de grands coups de rhum et à insulter
les processions ; mais, naturellement paisible, le petit ré
12 MADAME BOVARY
pondait mal à ses efforts. Sa mère le traînait toujours
après elle ; elle lui découpait des cartons, lui racontait des
histoires, s'entretenait avec lui dans des monologues sans
fin, pleins de gaietés mélancoliques et de chatteries babil-
lardes . Dans l'isolement de sa vie, elle reporta sur cette
tête d'enfant toutes ses vanités éparses, brisées . Elle rêvait
de hautes positions, elle le voyait déjà grand, beau, spiri-
tuel, établi, dans les ponts et chaussées ou dans la magis-
trature. Elle lui apprit à lire, et même lui enseigna, sur
un vieux piano qu'elle avait, à chanter deux ou trois pe-
tites romances . Mais, à tout cela, M. Bovary, peu soucieux
des lettres, disait que ce n'était pas la peine. Auraient-ils
jamais de quoi l'entretenir dans les écoles du gouverne-
ment, lui acheter une charge ou un fonds de commerce ?
D'ailleurs , avec du toupet un homme réussit toujours dans
le monde. Madame Bovary se mordait les lèvres, et l'enfant
vagabondait dans le village.
Il suivait les laboureurs,et chassait, à coups de mottes
de terre , les corbeaux qui s'envolaient. Il mangeait des
mûres le long des fossés , gardait les dindons avec une
gaule , fanait à la moisson , courait dans le bois , jouait à
la marelle sous le porche de l'église les jours de pluie, et,
aux grandes fêtes, suppliait le bedeau de lui laisser sonner
les cloches , pour se pendre de tout son corps à la grande
corde, et se sentir emporter par elle dans sa volée .
Aussi poussa-t-il comme un chêne . Il acquit de fortes
mains, de belles couleurs .
A douze ans , sa mère obtint que l'on commençât ses
MADAME BOVARY 13
études. On en chargea le curé. Mais les leçons étaient si
courtes et si mal suivies qu'elles ne pouvaient servir à
grand chose . C'était aux moments perdus qu'elles se don-
naient , dans la sacristie, debout , à la hâte , entre un
baptême et un enterrement ; ou bien le curé envoyait cher-
cher son élève après l'Angelus, quand il n'avait pas à sor-
tir. On montait dans sa chambre ; on s'installait ; les mou-
cherons et les papillons de nuit tournoyaient autour de la
chandelle. Il faisait chaud, l'enfant s'endormait ; et le bon-
homme , s'assoupissant les mains sur son ventre , ne tar-
dait pas à ronfler, la bouche ouverte. D'autres fois, quand
M. le curé , revenant de porter le viatique à quelque ma-
lade des environs , apercevait Charles qui polissonnait
dans la campagne , il l'appelait , le sermonnait un quart
d'heure et profitait de l'occasion pour lui faire conjuguer
son verbe au pied d'un arbre. La pluie venait les inter-
rompre , ou une connaissance qui passait. Du reste , il
était toujours content de lui , disant même que le jeune
homme avait beaucoup de mémoire.
Charles ne pouvait en rester là ; Madame fut énergique.
Honteux, ou fatigué plutôt, Monsieur céda sans résistance ,
et l'on attendit encore un an que le gamin eût fait sa pre-
mière communion .
Six mois se passèrent encore ; et , l'année d'après ,
Charles fut définitivement envoyé au collège de Rouen ,
où son père l'amena lui-même , vers la fin d'octobre , à
l'époque de la foire Saint-Romain .
Il serait maintenant impossible à aucun de nous, de se
1.
14 MADAME BOVARY
rien rappeler de lui. C'était un garçon de tempérament
modéré , qui jouait aux récréations , travaillait à l'étude ,
écoutait en classe, et dormant bien au dortoir, mangeant
bien au réfectoire. Il avait pour correspondant , un quin-
caillier en gros de la rue Ganterie, qui le faisait sortir une
fois par mois, le dimanche, après que sa boutique était
fermée , l'envoyait se promener sur le port à regarder les
bateaux , puis le ramenait au collège dès sept heures ,
avant le souper. Le soir de chaque jeudi , il écrivait une
longue lettre à sa mère , avec de l'encre rouge et trois
pains à cacheter, puis il repassait ses cahiers d'histoire ,
ou bien lisait un vieux volume d'Anacharsis qui traînait
dans l'étude. En promenade , il causait avec le domes-
tique, qui était de la campagne, comme lui.
A force de s'appliquer, il se maintint toujours vers le
milieu de la classe ; une fois même il gagna un premier
accessit d'histoire naturelle. Mais, à la fin de sa Troisième,
ses parents le retirèrent du collége pour lui faire étudier la
médecine , persuadés qu'il pourrait se pousser seul jus-
qu'au baccalauréat.
Sa mère lui choisit une chambre , au quatrième , sur
l'Eau-de-Robec , chez un teinturier de sa connaissance .
Elle conclut les arrangements pour sa pension , se pro-
cura des meubles, une table et deux chaises, fit venir de
chez elle un vieux lit en merisier et acheta de plus un
petit poêle en fonte , avec la provision de bois qui devait
chauffer son pauvre enfant. Puis elle partit au bout de la
semaine , après mille recommandations de se bien con-
MADAME BOVARY 45
duire , maintenant qu'il allait être abandonné à lui-
même.
Le programme des cours, qu'il lut sur l'affiche, lui fit
un effet d'étourdissement : cours d'anatomie , coursde
pathologie , cours de physiologie , cours de pharmacie ,
cours de chimie et de botanique, et de clinique , et de
thérapeutique, sans compter l'hygiène ni les matières mé-
dicales, tous noms dont il ignorait les étymologies, et qui
étaient comme autant de portes de sanctuaires pleins d'au-
gustes ténèbres.
Il n'y comprit rien; il avait beau écouter, il ne saisis-
sait pas. Il travaillait pourtant, il avait des cahiers reliés,
il suivait tous les cours , il ne perdait pas une seule visite.
Il accomplissait sa petite tâche quotidienne , à la manière
du cheval de manége , qui tourne en place les yeux ban-
dés, ignorant de la besogne qu'il broie.
Pour lui épargner de la dépense, sa mère lui envoyait
chaque semaine , par le messager, un morceau de veau,
cuit au four, avec quoi il déjeunait le matin, quand il était
rentré de l'hôpital , tout en battant la semelle contre le
mur. Ensuite il fallait courir aux leçons, à l'amphithéâtre,
à l'hospice, et revenir chez lui, à travers toutes les rues.
Le soir, après le maigre dîner de son propriétaire, il re-
montait à sa chambre et se remettait au travail , dans ses
habits mouillés qui fumaient sur son corps, devant le poêle
rougi.
Dans les beaux soirs d'été, à l'heure où les rues tièdes
sont vides , quand les servantes jouent au volant sur le
46 MADAME BOVARY
seuil des portes , il ouvrait sa fenêtre et s'accoudait. La
rivière , qui fait de ce quartier de Rouen comme une
ignoble petite Venise, coulait en bas, sous lui, jaune, vio-
lette ou bleue, entre ses ponts et ses grilles. Des ouvriers,
accroupis au bord, lavaient leurs bras dans l'eau . Sur des
perches partant du haut des greniers , des écheveaux de
coton séchaient à l'air. En face, au delà des toits, le grand
ciel pur s'étendait, avec le soleil rouge se couchant. Qu'il
devait faire bon là-bas ! Quelle fraîcheur sous la hêtrée !
Et il ouvrait les narines pour aspirer les bonnes odeurs de
la campagne, qui ne venaient pas jusqu'à lui.
Il maigrit , sa taille s'allongea , et sa figure prit une
sorte d'expression dolente , qui la rendit presque inté-
ressante .
Naturellement , par nonchalance , il en vint à se délier
de toutes les résolutions qu'il s'était faites. Une fois il
manqua la visite, le lendemain son cours, et, savourant la
paresse,peu à peu, n'y retourna plus.
Il prit l'habitude du cabaret, avec la passion des domi-
nos . S'enfermer chaque soir dans un sale appartement
public, pour y taper sur des tables de marbre de petits os de
mouton marquéės de points noirs, lui semblait un acte pré-
cieux de sa liberté , qui le rehaussait d'estime vis-à-vis de
lui-même. C'était comme l'initiation au monde, l'accès des
plaisirs défendus ; et il posait en entrant, la main sur le
bouton de la porte, avec une joie presque sensuelle. Alors
beaucoup de choses comprimées en lui se dilatèrent ; il
apprit des couplets par cœur qu'il chantait aux bienve-
MADAME BOVARY 17
nues , s'enthousiasma pour Béranger, sut faire du punch
et connut enfin l'amour.
Grâce à ces travaux préparatoires, il échoua compléte-
ment à son examen d'officier de santé. On l'attendait le
soir même à la maison pour le fêter de son succès!
Il partit à pied et s'arrêta vers l'entrée du village, où il
fit demander sa mère , lui conta tout. Elle l'excusa , reje-
tant l'échec sur l'injustice des examinateurs , et le raffer-
mit un peu , se chargeant d'arranger les choses. Cinq ans
plus tard seulement, M. Bovary connut la vérité ; elle était
vieille ; il l'accepta, ne pouvant d'ailleurs supposer qu'un
homme issu de lui fût un sot.
Charles se remit donc au travail et prépara sans dis-
continuer les matières de son examen , dont il apprit d'a-
vance toutes les questions par cœur. Il fut reçu avec une
assez bonne note. Quel beau jour pour sa mère ! On donna
un grand dîner.
Où irait-il exercer son art ? A Tostes. Il n'y avait là
qu'un vieux médecin. Depuis longtemps madame Bovary
guettait sa mort , et le bonhomme n'avait point encore
plié bagage , que Charles déjà était installé en face ,
comme son successeur .
Mais ce n'était pas tout que d'avoir élevé son fils, de lui
avoir fait apprendre la médecine et découvert Tostes pour
l'exercer : il lui fallait une femme . Elle lui en trouva une :
la veuve d'un huissier de Dieppe, qui avait quarante-cinq
ans et douze cents livres de rente.
Quoiqu'elle fût laide, sèche comme un cotret et bour
18 MADAME BOVARY
geonnée comme un printemps, certes madame Dubuc ne
manquait pas de partis à choisir. Pour arriver à ses fins ,
la mère Bovary fut obligée de les évincer tous , et elle dé-
joua même fort habilement les intrigues d'un charcutier,
qui était soutenu par les prêtres. Charles avait entrevu
dans le mariage l'avénement d'une condition meilleure ,
imaginant qu'il serait plus libre et pourrait disposer de sa
personne et de son argent. Mais sa femme fut le maître ;
il devait devant le monde dire ceci, ne pas dire cela, faire
maigre tous les vendredis, s'habiller comme elle l'enten-
dait, harceler par son ordre les clients qui ne payaient
pas . Elle décachetait ses lettres, épiait ses démarches, et
l'écoutait, à travers la cloison, donner ses consultations
dans son cabinet, quand il y avait des femmes.
Il lui fallait son chocolat tous les matins , des égards à
n'en plus finir. Elle se plaignait sans cesse de ses nerfs, de
sa poitrine, de ses humeurs. Le bruit des pas lui faisait
mal ; on s'en allait, la solitude lui devenait odieuse ; reve-
nait-on près d'elle, c'était pour la voir mourir, sans doute .
Le soir, quand Charles rentrait, elle sortait de dessous ses
draps ses longs bras maigres , les lui passait autour du
cou, et, l'ayant fait asseoir au bord du lit, se mettait à lui
parler de ses chagrins : il l'oubliait, il en aimait une autre !
on lui avait bien dit qu'elle serait malheureuse; et elle
finissait en lui demandant quelque sirop pour sa santé et
un peu plus d'amour,
MADAME BOVARY 19
II
Une nuit , vers onze heures , ils furent réveillés par le
bruit d'un cheval qui s'arrêta juste à la porte. La bonne
ouvrit la lucarne du grenier et parlementa quelque temps
avec un homme resté en bas, dans la rue. Il venait cher-
cher le médecin ; il avait une lettre. Nastasie descendit les
marches en grelottant, et alla ouvrir la serrure et les ver-
rous , l'un après l'autre. L'homme laissa son cheval, et,
suivant la bonne , entra tout à coup derrière elle. Il tira
de dedans son bonnet de laine à houppes grises, une lettre
enveloppée dans un chiffon, et la présenta délicatement à
Charles, qui s'accouda sur l'oreiller pour la lire. Nastasie,
près du lit, tenait la lumière. Madame, par pudeur, res-
tait tournée vers la ruelle et montrait le dos .
Cette lettre, cachetée d'un petit cachet de cire bleue,
suppliait M. Bovary de se rendre immédiatement à la
ferme des Bertaux, pour remettre une jambe cassée. Or
il y a de Tostes aux Bertaux six bonnes lieues de traverse,
en passant par Longueville et Saint-Victor. La nuit était
noire. Madame Bovary jeune redoutait les accidents pour
son mari. Donc il fut décidé que le valet d'écurie prendrait
les devants. Charles partirait trois heures plus tard, au
lever de la lune. On enverrait un gamin à sa rencontre,
afin de lui montrer le chemin de la ferme, et d'ouvrir les
clôtures devant lui .
20 MADAME BOVARY
Vers quatre heures du matin, Charles, bien enveloppé
dans son manteau, se mit en route pour les Bertaux.
Encore endormi par la chaleur du sommeil, il se laissait
bercer au trot pacifique de sa bête. Quand elle s'arrêtait
d'elle-même devant ces trous entourés d'épines que l'on
creuse au bord des sillons, Charles, se réveillant en sur-
saut, se rappelait vite la jambe cassée, et il tâchait de se
remettre en mémoire toutes les fractures qu'il savait. La
pluie ne tombait plus ; le jour commençait à venir, et sur
les branches des pommiers sans feuilles, des oiseaux se
tenaient immobiles , hérissant leurs petites plumes au
vent froid du matin. La plate campagne s'étalait à perte
de vue, et les bouquets d'arbres autour des fermes fai-
saient, à intervalles éloignés, des taches d'un violet noir
sur cette grande surface grise, qui se perdait à l'horizon
dans le ton morne du ciel. Charles, de temps à autre, ou-
vrait les yeux; puis, son esprit se fatiguant et le sommeil
revenant de soi-même, bientôt il entrait dans une sorte
d'assoupissement où ses sensations récentes se confondant
avec des souvenirs, lui-même se percevait double, à la
fois étudiant et marié, couché dans son lit comme tout à
'heure, traversant une salle d'opérés comme autrefois.
L'odeur chaude des cataplasmes se mêlait dans sa tête à
la verte odeur de la rosée ; il entendait rouler sur leur trin-
gle les anneaux de fer des lits et sa femme dormir...
Comme il passait par Vassonville, il aperçut, au bord d'un
fossé, un jeune garçon assis sur l'herbe.
-
Étes-vous le médecin? demanda l'enfant.
MADAME BOVARY 21
Et sur la réponse de Charles, il prit ses sabots à ses
mains et se mit à courir devant lui .
L'officier de santé, chemin faisant, comprit aux dis-
cours de son guide que M. Rouault devait être un cultiva-
teur des plus aisés. Il s'était cassé la jambe, la veille au
soir, en revenant de faire les Rois chez un voisin. Sa
femme était morte depuis deux ans. Il n'avait avec lui que
sa demoiselle, qui l'aidait à tenir la maison.
Les ornières devinrent plus profondes. On approchait
des Bertaux. Le petit gars, se coulant alors par un trou
de haie, disparut, puis il revint au bout d'une cour, en
ouvrir la barrière. Le cheval glissait sur l'herbe mouillée ;
Charles se baissait pour passer sous les branches. Les
chiens de garde à la niche aboyaient en tirant sur leur
chaîne. Quand il entra dans les Bertaux, son cheval eut
peur et fit un grand écart.
C'était une ferme de bonne apparence. On voyait dans
les écuries, par le dessus des portes ouvert, de gros che-
vaux de labour qui mangeaient tranquillement dans des
râteliers neufs . Le long des bâtiments s'étendait un large
fumier ; de la buée s'en élevait, et parmi les poules et les
dindons, picoraient dessus cinq à six paons , luxe des
basses-cours cauchoises . La bergerie était longue , la
grange était haute, à murs lisses comme la main. Il y avait
sous le hangar deux grandes charrettes et quatre charrues,
avec leurs fouets, leurs colliers, leurs équipages complets,
dont les toisons de laine bleue se salissaient à la poussière
fine qui tombait des greniers. La cour allait en montant,
22 MADAME BOVARY
plantée d'arbres symétriquement espaces, et le bruit gai
d'un troupeau d'oies retentissait près de la mare.
Une jeune femme, en robe de mérinos bleu garnie de
trois volants, vint sur le seuil de la maison pour recevoir
M. Bovary, qu'elle fit entrer dans la cuisine, où flambait
un grand feu. Le déjeuner des gens bouillonnait autour,
dans des petits pots de taille inégale. Des vêtements hu-
mides séchaient dans l'intérieur de la cheminée. La pelle,
les pincettes et le bec du soufflet, tous de proportion colos-
sale, brillaient comme de l'acier poli, tandis que le long
des murs s'étendait une abondante batterie de cuisine,
où miroitait inégalement la flamme claire du foyer, jointe
aux premières lueurs du soleil arrivant par les carreaux.
Charles monta au premier, voir le malade. Il le trouva
dans son lit, suant sous ses couvertures et ayant rejeté
bien loin son bonnet de coton. C'était un gros petit homme
de cinquante ans, à la peau blanche, à l'œil bleu, chauve
sur le devant de la tête, et qui portait des boucles d'oreilles .
Il avait à ses côtés, sur une chaise, une grande carafe
d'eau-de-vie, dont il se versait de temps à autre pour se
donner du cœur au ventre : mais dès qu'il vit le médecin,
son exaltation tomba, et au lieu de sacrer, comme il faisait
depuis douze heures, il se prit à geindre faiblement.
La fracture était simple, sans complication d'aucune
espèce. Charles n'eût osé en souhaiter de plus facile.
Alors, se rappelant les allures de ses maîtres auprès du lit
es blessés, il réconforta le patient avec toutes sortes de
bons mots, caresses chirurgicales qui sont comme l'huile
MADAME BOVARY 23
dont on graisse les bistouris. Afin d'avoir des attelles, on
alla chercher sous la charretterie un paquet de lattes .
Charles en choisit une, la coupa en morceaux et la polit
avec un éclat de vitre, tandis que la servante déchirait des
draps pour faire des bandes, et que mademoiselle Emma
tâchait à coudre des coussinets. Comme elle fut longtemps
avant de trouver son étui, son père s'impatienta; elle ne
répondit rien ; mais, tout en cousant, elle se piquait les
doigts , qu'elle portait ensuite à sa bouche , pour les
sucer .
Charles fut surpris de la blancheur de ses ongles. Ils
étaient brillants, fins du bout, plus nettoyés que les ivoires
de Dieppe, et taillés en amande. Sa main pourtant n'était
pas belle, point assez pâle peut-être, et un peu sèche aux
phalanges ; elle était trop longue aussi, et sans molles
inflexions de lignes sur les contours. Ce qu'elle avait de
beau, c'était les yeux; quoiqu'ils fussent bruns, ils sem-
blaient noirs à cause des cils, et son regard arrivait fran-
chement à vous avec une hardiesse candide .
Une fois le pansement fait, le médecin fut invité, par
M. Rouault lui-même, à prendre un morceau avant de
partir.
Charles descendit dans la salle au rez-de-chaussée .
Deux couverts avec des timbales d'argent y étaient mis
sur une petite table, au pied d'un grand lit à baldaquin,
revêtu d'une indienne à personnages , représentant des
Turcs . On sentait une odeur d'iris et de draps humides,
qui s'échappait de la haute armoire en bois de chêne, fai
24 MADAME BOVARY
sant face à la fenêtre. Par terre, dans les angles, étaient
rangés, debout, des sacs de blé. C'était le trop plein du
grenier proche , où l'on montait par trois marches de
pierre. Il y avait, pour décorer l'appartement, accrochée
à un clou au milieu du mur, dont la peinture verte s'écail-
lait sous le salpêtre, une tête de Minerve au crayon noir,
encadrée de dorure, et qui portait au bas, écrit en lettres
gothiques : << A mon cher papa. »
On parla d'abord du malade, puis du temps qu'il fai-
sait, des grands froids, des loups qui couraient les champs,
la nuit. Mademoiselle Rouault ne s'amusait guère à la
campagne , maintenant surtout qu'elle était chargée
presque à elle seule des soins de la ferme. Comme la salle
était fraîche, elle grelottait tout en mangeant, ce qui dé-
couvrait un peu ses lèvres charnues, qu'elle avait coutume
de mordillonner à ses moments de silence .
Son cou sortait d'un col blanc, rabattu. Ses cheveux,
dont les deux bandeaux noirs semblaient chacun d'un seul
morceau, tant ils étaient lisses, étaient séparés sur le mi-
lieu de sa tête par une raie fine, qui s'enfonçait légère-
ment selon la courbe du crâne ; et laissant voir à peine le
bout de l'oreille, ils allaient se confondre par derrière en
un chignon abondant, avec un mouvement ondé vers les
tempes, que le médecin de campagne remarqua là pour
la première fois de sa vie. Ses pommettes étaient roses.
Elle portait, comme un homme, passé entre deux boutons
de son corsage, un lorgnon d'écaille .
Quand Charles, après être monté dire adieu au père
MADAME BOVARY 25
Rouault, rentra dans la salle avant de partir, il la trouva
debout, le front contre la fenêtre, et qui regardait dans le
jardin, où les échalas des haricots avaient été renversés
par le vent. Elle se retourna .
- Cherchez-vous quelque chose? demanda-t-elle.
- Ma cravache, s'il vous plaît, répondit-il .
Et il se mit à fureter sur le lit, derrière les portes, sous
les chaises. Elle était tombée par terre, entre les sacs et
la muraille. Mademoiselle Emma l'aperçut ; elle se pencha
sur les sacs de blé. Charles, par galanterie, se précipita,
et comme il allongeait aussi son bras dans le même mou-
vement, il sentit sa poitrine effleurer le dos de la jeune
fille, courbée sous lui. Elle se redressa toute rouge et le
regarda par-dessus l'épaule, en lui tendant son nerf de
bœuf.
Au lieu de revenir aux Bertaux trois jours après,
comme il l'avait promis, c'est le lendemain même qu'il y
retourna, puis deux fois la semaine régulièrement, sans
compter les visites inattendues qu'il faisait de temps à
autre, comme par mégarde.
Tout, du reste, alla bien; la guérison s'établit selon les
règles, et quand, au bout de quarante-six jours, on vit le
père Rouault qui s'essayait à marcher seul dans sa masure,
on commença à considérer M. Bovary comme un homme
de grande capacité. Le père Rouault disait qu'il n'aurait
pas été mieux guéri par les premiers médecins d'Yvetot,
ou même de Rouen .
Quant à Charles, il ne chercha point à se demander
26 MADAME BOVARY
pourquoi il venait aux Bertaux avec plaisir. Y eût-il songě,
qu'il aurait sans doute attribué zon zèle à la gravité du
cas, ou peut-être au profit qu'il en espérait. Était-ce pour
cela cependant, que ses visites à la ferme faisaient parmi
les pauvres occupations de sa vie, une exception char-
mante ? Ces jours-là, il se levait de bonne heure, partait
au galop, poussait sa bête, puis il descendait pour s'es-
suyer les pieds sur l'herbe, et passait ses gants noirs avant
d'entrer. Il aimait à se voir arriver dans la cour, à sentir
contre son épaule la barrière qui tournait, et le coq qui
chantait sur le mur, les garçons qui venaient à sa ren-
contre. Il aimait la grange et les écuries ; il aimait le père
Rouault, qui lui tapait dans la main en l'appelant son
sauveur ; il aimait les petits sabots de mademoiselle Emma
sur les dalles lavées de la cuisine ; ses talons hauts la
grandissaient un peu, et quand elle marchait devant lui,
les semelles de bois, se relevant vite, claquaient avec un
bruit sec contre le cuir de la bottine.
Elle le reconduisait toujours jusqu'à la première marche
du perron. Lorsqu'on n'avait pas encore amené son che-
val, elle restait là. On s'était dit adieu ; on ne parlait
plus; le grand air l'entourait, levant pêle-mêle les petits
cheveux follets de sa nuque, ou secouant sur sa hanche
les cordons de son tablier, qui se tortillaient comme des
banderoles. Une fois, par un temps de dégel, l'écorce des
arbres suintait dans la cour, la neige sur les couvertures
des bâtiments se fondait. Elle était sur le seuil; elle alla
chercher son ombrelle; elle l'ouvrit. L'ombrelle, de soie
MADAME BOVARY 27
gorge-pigeon, que traversait le soleil, éclairait de reflets
mobiles la peau blanche de sa figure. Elle souriait là-
dessous à la chaleur tiède, et on entendait les gouttes
d'eau, une à une, tomber, sur la moire tendue.
Dans les premiers temps que Charles fréquentait les
Bertaux , madame Bovary jeune ne manquait pas de s'in-
former du malade, et même sur le livre, qu'elle tenait en
partie double, elle avait choisi pour M. Rouault, une belle
page blanche. Mais quand elle sut qu'il avait une fille, elle
alla aux informations, et elle apprit que mademoiselle
Rouault, élevée au couvent, chez les Ursulines, avait reçu,
comme on dit, une belle éducation; qu'elle savait, en con-
séquence, la danse, la géographie, le dessin, faire de la
tapisserie et toucher du piano. Ce fut le comble !
-
C'est donc pour cela, se disait-elle, qu'il a la figure
si épanouie quand il va la voir, etqu'il met son gilet neuf,
au risque de l'abîmer à la pluie ? Ah ! cette femme ! cette
femme !
Et elle la détesta, d'instinct. D'abord, elle se soulagea
par des allusions ; Charles ne les comprit pas ; ensuite par
des réflexions incidentes qu'il laissait passer de peur de
l'orage ; enfin, par des apostrophes à brûle-pourpoint aux-
quelles il ne savait que répondre. « D'où vient qu'il re-
tournait aux Bertaux, puisque M. Rouault était guéri et
que ces gens-là n'avaient pas encore payé ? Ah ! c'est qu'il
yavait là-bas une personne, quelqu'un qui savait causer,
une brodeuse, un bel esprit. C'était là ce qu'il aimait : il
lui fallait des demoiselles de ville ! >> Et elle reprenait :
28 MADAME BOVARY
<< La fille au père Rouault, une demoiselle de ville ! Allons
donc ! leur grand-père était berger, et ils ont un cousin
qui a failli passer par les Assises pour un mauvais coup ,
dans une dispute. Ce n'est pas la peine de faire tant de
flafla, ni de se montrer le dimanche à l'église avec une
robe de soie, comme une comtesse. Pauvre bonhomme,
d'ailleurs, qui , sans les colzas de l'an passé, eût été bien
embarrassé de payer ses arrérages . »
Par lassitude, Charles cessa de retourner aux Bertaux .
Héloïse lui avait fait jurer qu'il n'irait plus, la main sur
son livre de messe, après beaucoup de sanglots et de bai-
sers, dans une grande explosion d'amour. Il obéit donc;
mais la hardiesse de son désir protesta contre la servilité
de sa conduite, et, par une sorte d'hypocrisie naïve, il
estima que cette défense de la voir était pour lui comme
un droit de l'aimer.
Et puis, la veuve pouvait-elle effacer par son contact,
l'image fixée sur le cœur de son mari ? La veuve était
maigre, elle avait les dents longues ; elle portait en toute
saison un petit châle noir dont la pointe lui descendait
entre les omoplates ; sa taille dure était engaînée dans des
robes en façon de fourreau, trop courtes, qui découvraient
ses chevilles, avec les rubans de ses souliers larges, s'entre-
croisant sur des bas gris.
La mère de Charles venait les voir de temps à autre ;
mais au bout de quelquesjours, la bru semblait l'aiguiser
à son fil ; et alors, comme deux couteaux, elles étaient à le
scarifier par leurs réflexions et leurs observations. Il avait
MADAME BOVARY 29
tort de tant manger ! Pourquoi toujours offrir la goutte au
premier venu ? Quel entêtement que de ne pas vouloir por
ter de flanelle !
Il arriva qu'au commencement du printemps, un notaire
d'Ingouville, détenteur de fonds à la veuve Dubuc, s'em-
barqua, par une belle marée, emportant avec lui tout
l'argent de son étude. Héloïse, il est vrai, possédait encore,
outre une part de bateau évaluée six mille francs, sa mai-
son de la rue Saint- François ; et cependant, de toute cette
fortune que l'on avait fait sonner si haut, rien, si ce n'est
un peu de mobilier et quelques nippes, n'avait paru dans
le ménage. Il fallut tirer la chose au clair. La maison de
Dieppe se trouva vermoulue d'hypothèques jusque dans
ses pilotis ; ce qu'elle avait mis chez le notaire, Dieu seul
le savait, et la part de barque n'excéda point mille écus .
Elle avait donc menti, la bonne dame ! Dans son exaspera-
tion, M. Bovary père, brisant une chaise contre les pavés
accusa sa femme d'avoir fait le malheur de leur fils en l'at-
telant à une haridelle semblable, dont les harnais ne va-
laient pas la peau. Ils vinrent à Tostes. On s'expliqua. Il
y cut des scènes . Héloïse, en pleurs, se jetant dans les
bras de son mari, le conjura de la défendre de ses parents .
Charles voulut parler pour elle. Ceux-ci se fâchèrent, et
ils partirent .
Mais le coup était porté. Huit jours après, comme elle
étendait du linge dans sa cour, elle fut prise d'un crache-
ment de sang, et le lendemain, tandis que Charles avait le
dos tourné pour fermer le rideau de la fenêtre, elle dit :
2
30 MADAME BOVARY
- Ah ! mon Dieu !-poussa un soupir et s'évanouit. Elle
était morte ! Quel étonnement !
Quand tout fut fini au cimetière, Charles rentra chez
lui. Il ne trouva personne en bas ; il monta au premier
dans la chambre, vit sa robe encore accrochée au pied de
l'alcôve ; alors, s'appuyant contre le secrétaire, il resta
jusqu'au soir perdu dans une rêverie douloureuse. Elle
l'avait aimé, après tout.
III
Un matin, le père Rouault vint apporter à Charles le
payement de sa jambe remise, soixante-quinze francs en
pièces de quarante sous et une dinde. Il avait appris son
malheur et l'en consola tant qu'il put.
-
Je sais ce que c'est ! disait-il en lui frappant sur
l'épaule ; j'ai été comme vous, moi aussi ! Quand j'ai eu
perdu ma pauvre défunte, j'allais dans les champs pour
être tout seul ; je tombais au pied d'un arbre, je pleurais ;
j'appelais le bon Dieu, je lui disais des sottises ; j'aurais
voulu être comme les taupes, que je voyais aux branches,
qui avaient des vers leur grouillant dans le ventre, crevé,
enfin. Et quand je pensais que d'autres, à ce moment-là,
étaient avec leurs bonnes petites femmes à les tenir em-
brassées contre eux, je tapais de grands coups par terre
avec mon bâton;j'étais quasiment fou, que je ne mangeais
MADAME BOVARY 31
plus ; L'idée seulement d'aller au café me dégoûtait, vous
ne croiriez pas . Eh bien, tout doucement, un jour chas-
sant l'autre, un printemps sur un hiver et un automne
par-dessus un été, ça a coulé brin à brin, miette à miette;
ça s'en est allé, c'est parti, c'est descendu, je veux dire,
car il vous reste toujours quelque chose au fond, comme
qui dirait... un poids, là, sur la poitrine. Mais puisque
c'est notre sort à tous ! on ne doit pas non plus se laisser
dépérir, et parce que d'autres sont morts, vouloir mou-
rir... Il faut vous secouer, monsieur Bovary ; ça se passera.
Venez nous voir ; ma fille pense à vous de temps à autre,
savez-vous bien, et elle dit comme ça que vous l'oubliez.
Voilà le printemps bientôt ; nous vous ferons tirer un lapin
dans la garenne, pour vous dissiper un peu.
Charles suivit son conseil. Il retourna aux Bertaux ; il
retrouva tout comme la veille, comme il y avait cinq
mois , c'est-à-dire ; les poiriers déjà étaient en fleurs, et le
bonhomme Rouault, debout maintenant, allait et venait,
ce qui rendait la ferme plus animée.
Croyant qu'il était de son devoir de prodiguer au mé-
decin le plus de politesses possibles, à cause de sa position
douloureuse, il le pria de ne point se découvrir la tête, lui
parla à voix basse, comme s'il eût été malade, et mêmefit
semblant de se mettre en colère de ce que l'on n'avait pas
apprêté à son intention quelque chose d'un peu plus léger
que tout le reste, tel que des petits pots de crème ou des
poires cuites. Il conta des histoires. Charles se surprit à
rire ; mais le souvenir de sa femme, lui revenant tout à
32 MADAME BOVARY
coup, l'assombrit. On apporta le café ; il n'y pensa
plus.
Il y pensa moins, à mesure qu'il s'habituait à vivre seul .
L'agrément nouveau de l'indépendance lui rendit bientôt
la solitude plus supportable. Il pouvait changer mainte-
nant les heures de ses repas, rentrer ou sortir sans donner
de raisons, et, lorsqu'il était bien fatigué, s'étendre de ses
quatre membres, tout en large, dans son lit. Donc il se
choya, se dorlota et accepta les consolations qu'on lui
donnait . D'autre part, la mort de sa femme ne l'avait pas
mal servi dans son métier, car on avait répété durant un
mois : « Ce pauvre jeune homme ! quel malheur ! » Son
nom s'était répandu, sa clientèle s'était accrue ; et puis
il allait aux Bertaux tout aise. Il avait un espoir sans but,
un bonheur vague ; il se trouvait la figure plus agréable en
brossant ses favoris devant son miroir.
Il arriva un jour vers trois heures; tout le monde était
aux champs ; il entra dans la cuisine, mais n'aperçut point
d'abord Emma; les auvents étaient fermés. Par les fentes
du bois, le soleil allongeait sur les pavés de grandes raies
minces, qui se brisaient à l'angle des meubles et trem-
blaient au plafond. Des mouches, sur la table, montaient
le long des verres qui avaient servi, et bourdonnaient en se
noyant au fond, dans le cidre resté. Le jour qui descendait
par la cheminée, veloutant la suie de la plaque, bleuissait
un peu les cendres froides. Entre la fenêtre et le foyer,
Emma cousait ; elle n'avait point de fichu ; on voyait sur
ses épaules nues de petites gouttes de sueur.
MADAME BOVARY 33
Selon la mode de la campagne, elle lui proposa de boire
quelque chose. Il refusa, elle insista, et enfin lui offrit en
riant, de prendre un verre de liqueur avec elle. Elle alla
donc chercher dans l'armoire une bouteille de curaçao,
atteignit deux petits verres, emplit l'un jusqu'au bord,
versa à peine dans l'autre, et après avoir trinqué, le porta
à sa bouche. Comme il était presque vide, elle se renver-
sait pour boire ; et, la tête en arrière, les lèvres avancées,
le cou tendu, elle riait de ne rien sentir, tandis que le
bout de sa langue, passant entre ses dents fines, léchait à
petits coups le fond du verre.
Elle se rassit et elle reprit son ouvrage, qui était un bas
de coton blanc, où elle faisait des reprises; elle travaillait
le front baissé ; elle ne parlait pas, Charles non plus. L'air,
passant par le dessous de la porte, poussait un peu de
poussière sur les dalles ; il la regardait se traîner, et il en-
tendait seulement le battement intérieur de sa tête, avec
le cri d'une poule au loin, qui pondait dans les cours .
Emma de temps à autre se rafraîchissait les joues en s'y
appliquant la paume de ses mains, qu'elle refroidissait
après cela, sur la pomme de fer des grands chenets.
Elle se plaignit d'éprouver depuis le commencement de
la saison des étourdissements ; elle demanda si les bains
de mer lui seraient utiles ; elle se mit à causer du couvent,
Charles de son collège, les phrases leur vinrent ; ils mon-
tèrent dans sa chambre . Elle lui fit voir ses anciens cahiers
de musique, les petits livres qu'on lui avait donnés en prix
et les couronnes en feuilles de chêne, abandonnées dans
34 MADAME BOVARY
un bas d'armoire. Elle lui parla encore de sa mère, du ci-
metière, et même lui montra dans le jardin, la plate-
bande , dont elle cueillait les fleurs tous les premiers ven-
dredis de chaque mois, pour les aller mettre sur sa tombe.
Mais le jardinierqu'ils avaient n'y entendait rien ; on était
si mal servi ! Elle eût bien voulu, ne fût-ce au moins que
pendant l'hiver, habiter la ville, quoique la longueur des
beaux jours rendit peut-être la campagne plus ennuyeuse
encore durant l'été ; -et selon ce qu'elle disait, sa voix
était claire, aiguë, ou se couvrant de langueur tout à
coup, traînait des modulations qui finissaient presque en
murmures, quand elle se parlait à elle-même, tantôt
joyeuse, ouvrant des yeux naïfs, puis les paupières à demi
closes, le regard noyé d'ennui, la pensée vagabondant.
Le soir, en s'en retournant, Charles reprit une à une
les phrases qu'elle avait dites, tâchant de se les rappeler,
d'en compléter le sens, afin de se faire la portion d'exis-
tence qu'elle avait vécue dans le temps qu'il ne la connais-
sait pas encore. Mais jamais il ne put la voir en sa pensée,
différemment qu'il ne l'avait vue la première fois, ou telle
qu'il venait de la quitter tout à l'heure. Puis il se demanda
ce qu'elle deviendrait, si elle se marierait, et à qui? Hélas !
le père Rouault était bien riche, et elle ! ... si belle ! Mais
la figure d'Emma revenait toujours se placer devant ses
yeux, et quelque chose de monotone comme le ronflement
d'une toupie bourdonnait à ses oreilles : « Si tu te ma-
riais, pourtant ! si tu te mariais ! » La nuit, il ne dormit
pas ; sa gorge était serrée, il avait soif ; il se leva pour
MADAME BOVARY 33
aller boire à son pot à l'eau et il ouvrit la fenêtre ; le ciel
était couvert d'étoiles, un vent chaud passait, au loin des
chiens aboyaient. Il tourna la tête du côté des Bertaux .
Pensant qu'après tout, l'on ne risquait rien, Charles se
promit de faire la demande quand l'occasion s'en offrirait ;
mais chaque fois qu'elle s'offrit, la peur de ne point trouver
les mots convenables lui collait les lèvres .
Le père Rouault n'eût pas été fâché qu'on le débarrassât.
de sa fille, qui ne lui servait guère dans sa maison. Il
l'excusait intérieurement, trouvant qu'elle avait trop d'es-
prit pour la culture, métier maudit du ciel, puisqu'on n'y
voyait jamais de millionnaire. Loin d'y avoir fait fortune,
le bonhomme y perdait tous les ans, car s'il excellait dans
les marchés, où il se plaisait aux ruses du métier, en re-
vanche la culture proprement dite, avec le gouvernement
intérieur de la ferme, lui convenait moins qu'à personne.
Il ne retirait pas volontiers ses mains de dedans ses po-
ches, et n'épargnait point la dépense pour tout ce qui
regardait sa vie, voulant être bien nourri, bien chauffé,
bien couché. Il aimait le gros cidre, les gigots saignants,
les glorias longuement battus. Il prenait ses repas dans
la cuisine, seul, en face du feu, sur une petite table qu'on
lui apportait toute servie, comme au théâtre.
Lorsqu'il s'aperçut donc que Charles avait les pom-
mettes rouges près de sa fille, ce qui signifiait qu'un de
ces jours on la lui demanderait en mariage, il rumina
d'avance, toute l'affaire. Il le trouvait bien un peu grin-
galet, et ce n'était pas là un gendre comme il l'eût sou
36 MADAME BOVARY
haité ; mais on le disait de bonne conduite, économe, fort
instruit, et sans doute qu'il ne chicanerait pas trop sur la
dot. Or, comme le père Rouault allait être forcé de vendre
vingt-deux acres de son bien, qu'il devait beaucoup au
maçon, beaucoup au bourrelier, que l'arbre du pressoir
était à remettre : «S'il me la demande, se dit-il, je la lui
donne . >>>
A l'époque de la Saint-Michel, Charles était venu passer
trois jours aux Bertaux. La dernière journée s'était écou-
Jée comme les précédentes, à reculer de quart d'heure en
quart d'heure. Le père Rouault lui fit la conduite ; ils
marchaient dans un chemin creux, ils s'allaient quitter ;
c'était le moment. Charles se donna jusqu'au coin de la
haie, et, enfin, quand on l'eut dépassée :
- Maître Rouault, murmura-t-il, je voudrais bien vous
aire quelque chose.
Ils s'arrêtèrent. Charles se taisait .
- Mais contez-moi votre histoire ! est-ce que je ne sais
pas tout ? dit le père Rouault, en riant doucement.
-Père Rouault, père Rouault, balbutiait Charles .
-Moi, je ne demande pas mieux, continua le fermier.
Quoique sans doute la petite soit de mon idée, il faut
pourtant lui demander son avis. Allez-vous-en donc ; je
A
m'en vais retourner chez nous. Si c'est oui, entendez-moi
bien, vous n'aurez pas besoin de revenir, à cause du
monde, et d'ailleurs ça la saisirait trop. Mais pour que
vous ne vous mangiez pas le sang, je pousserai tout grand
l'auvent de la fenêtre contre le mur; vous pourrez le
MADAME BOVARY 37
voir par derrière, en vous penchant sur la haie. Et il
s'éloigna.
Charles attacha son cheval à un arbre. Il courut se
mettre dans le sentier; il attendit. Une demi-heure se
passa, puis il compta dix-neuf minutes àsa montre. Tout
à coup un bruit se fit contre le mur ; l'auvent s'était ra-
battu, la cliquette tremblait encore.
Le lendemain, dès neuf heures, il était à la ferme.
Emma rougit quand il entra, tout en s'efforçant de rire
un peu, par contenance. Le père Rouault embrassa son
futur gendre. On remit à causer des arrangements d'inté-
rêt ; on avait d'ailleurs du temps devant soi, puisque le
mariage ne pouvait décemment avoir lieu avant la fin du
deuil de Charles, c'est-à-dire vers le printemps de l'année
prochaine.
L'hiver se passa dans cette attente. Mademoiselle
Rouault s'occupa de son trousseau. Une partie en fut
commandée à Rouen, et elle se confectionna des che-
mises et des bonnets de nuit, d'après des dessins de
modes qu'elle emprunta. Dans les visites que Charles fai-
sait à la ferme on causait des préparatifs de la noce; on
se demandait dans quel appartement se donnerait le
dîner ; on rêvait à la quantité des plats qu'il faudrait et
quelles seraient les entrées .
Emma eût, au contraire, désiré se marier à minuit, aux
flambeaux ; mais le père Rouault ne comprit rien à cette
idée. Il y eut donc une noce, où vinrent quarante-trois
personnes où l'on resta seize heures à table, qui re-
3
38 MADAME BOVARY
commença le lendemain et quelque peu les jours sui-
vants .
IV
Les conviés arrivèrent de bonne heure dans des voi-
tures, carrioles à un cheval, chars-à-bancs à deux roues,
vieux cabriolets sans capote, tapissières à rideaux de
cuir, et les jeunes gens des villages les plus voisins dans
des charrettes où ils se tenaient debout, en rang, les mains
appuyées sur les ridelles pour ne pas tomber, allant au
trot et secoués dur. Il en vint de dix lieues loin , deGo-
derville, de Normanville et de Cany. On avait invité tous
les parents des deux familles, on s'était raccommodé avec
les amis brouillés, on avait écrit à des connaissances per-
dues de vue depuis longtemps.
De temps à autre, on entendait des coups de fouetder-
rière la haie ; bientôt la barrière s'ouvrait ; c'était une
carriole qui entrait. Galopant jusqu'à la première marche
du perron, elle s'y arrêtait court,et vidait son monde qui
sortait par tous les côtés en se frottant les genoux et en
s'étirant les bras. Les dames, en bonnet, avaient des
robes à la façon de la ville, des chaînes de montre en or,
des pèlerines à bouts croisés dans la ceinture, ou des pe-
tits fichus de couleur attachés dans le dos avec une épin-
gle, et qui leur découvraient le cou, par derrière. Les
gamins, vêtus pareillement à leurs papas, semblaient
MADAME BOVARY 39
incommodés par leurs habits neufs (beaucoup même
étrennèrent ce jour-là la première paire de bottes de leur
existence ), et l'on voyait à côté d'eux, ne soufflant mot
dans la robe blanche de sa première communion, ral-
longée pour la circonstance, quelque grande fillette de
quatorze à seize ans, leur cousine ou leur sœur aînée sans
doute, rougeaude, ahurie, les cheveux gras de pommade
à la rose et ayant bien peur de salir ses gants. Comme il
n'y avait point assez de valets d'écurie pour dételer toutes
les voitures, les messieurs retroussaient leurs manches et
s'y mettaient eux-mêmes. Suivant leur position sociale
différente, ils avaient des habits, des redingotes, des vestes,
des habits-vestes : - bons habits , entourés de toute la
considération d'une famille, et qui ne sortaient de l'ar-
moire, que pour les solennités ; redingotes à grandes bas-
ques flottant au vent, à collet cylindrique, à poches larges
comme des sacs; vestes de gros drap, qui accompagnaient
ordinairement quelque casquette, cerclée de cuivre à sa
visière ; habits-vestes très-courts , ayant dans le dos deux
boutons rapprochés comme une paire d'yeux, et dont les
pans semblaient avoir été coupés à même un seul bloc, par
la hache du charpentier. Quelques-uns encore ( mais
ceux-là, bien sûr, devaient dîner au bas bout de la table),
portaient des blouses de cérémonie, c'est-à-dire dont le
col était rabattu sur les épaules, le dos froncé à petits plis
et la taille attachée très-bas par une ceinture cousue.
Et les chemises sur les poitrines bombaient comme des
cuirasses ! Tout le monde était tondu à neuf, les oreilles
40 MADAME BOVARY
s'écartaient des têtes, on était rasé de près ; quelques-uns
même qui s'étaient levés dès avant l'aube, n'ayant pas vu
clair à se faire la barbe, avaient des balafres en diagonale
sous le nez, ou le long des mâchoires, des pelures d'épi-
derme larges comme des écus de trois francs, et qu'avait
enflammées le grand air pendant la route, ce qui mar-
brait un peu de plaques roses, toutes ces grosses faces
blanches épanouies.
La mairie se trouvant à une demi-lieue de la ferme, on
s'y rendit à pied, et l'on revint de même, une fois la cé-
rémonie faite à l'église. Le cortége, d'abord uni comme
une seule écharpe de couleurs, qui ondulait dans la cam
pagne, le long de l'étroit sentier serpentant entre les blés
verts, s'allongea bientôt et se coupa en groupes différents,
qui s'attardaient à causer. Le ménétrier allait en tête,
avec son violon empanaché de rubans à la coquille, les
mariés ensuite, les parents, les amis tout au hasard, et
les enfants restaient derrière, s'amusant à arracher les
clochettes des brins d'avoine, ou à se jouer entre eux,
sans qu'on les vit. La robe d'Emma, trop longue, traînait
un peu par le bas ; de temps à autre elle s'arrêtait pour la
tirer, et alors délicatement, de ses doigts gantés, elle en-
levait les herbes rudes avec les petits dards des chardons,
pendant que Charles, les mains vides, attendait qu'elle
eût fini. Le père Rouault, un chapeau de soie neuf sur la
tête et les parements de son habit noir lui couvrant les
mains jusqu'aux ongles, donnait le bras à madame Bovary
mère. Quant à M. Bovary père, qui, méprisant au fond
MADAME BOVARY 41
tout ce monde-là, était venu simplement avec une redin-
gote à un rang de boutons, d'une coupe militaire, il débi-
tait des galanteries d'estaminet à une jeune paysanne
blonde. Elle saluait, rougissait, ne savait que répondre .
Les autres gens de la noce causaient de leurs affaires ou
se faisaient des niches dans le dos, s'excitant d'avance à
la gaieté ; et, en y prêtant l'oreille, on entendait toujours
le crincrin du ménétrier qui continuait à jouer dans la
campagne . Quand il s'apercevait que l'on était loin der-
rière lui, il s'arrêtait à reprendre haleine, cirait longue-
ment de colophane son archet, afin que les cordes grin-
cassent mieux, et puis il se remettait à marcher, abaissant
et levant tour à tour le manche de son violon, pour se
bien marquer la mesure, à lui-même. Le bruit de l'in-
strument faisait partir de loin les petits oiseaux.
C'était sous le hangar de la charetterie que la table
était dressée. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fri-
cassées de poulet, du veau à la casserole, trois gigots, et
au milieu, un joli cochon de lait rôti , flanqué de quatre
andouilles à l'oseille. Aux angles, se dressait l'eau-de-vie
dans des carafes. Le cidre doux en bouteille, poussait sa
mousse épaisse alentour des bouchons, et tous les verres,
d'avance, avaient été remplis de vin jusqu'au bord. De
grands plats de crème jaune, qui flottaient d'eux-mêmes
au moindre choc de la table, présentaient, dessinés sur
leur surface unie, les chiffres des nouveaux époux en ara-
besques de nonpareille. On avait été chercher un pâtis-
sier à Yvetot, pour les tourtes et les nougats . Comme il
42 MADAME BOVARY
débutait dans le pays, il avait soigné les choses, et il ap-
porta, lui-même, au dessert, une pièce montée qui fit
pousser des cris. A la base d'abord, c'était un carré de
carton bleu figurant un temple, avec portiques, colonnades
et statuettes de stuc tout autour, dans des niches constel-
lées d'étoiles en papier doré; puis, se tenait au second
étage, un donjon en gâteau de Savoie, entouré de menues
fortifications en angéliques , amandes , raisins secs, quar-
tiers d'orange, et enfin, sur la plate-forme supérieure,
qui était une prairie verte où il y avait des rochers avec
des lacs de confitures et des bateaux en écalles de noi-
settes, on voyait un petit Amour, se balançant à une escar-
polette de chocolat , dont les deux poteaux étaient ter-
minés par deux boutons de rose naturelle, en guise de
boules, au sommet.
Jusqu'au soir on mangea. Quand on était trop fatigué
d'être assis, on allait se promener dans les cours ou jouer
une partie de bouchon dans la grange ; puis l'on revenait
à table. Quelques-uns vers la fin s'y endormirent, et ron-
flèrent . Mais au café tout se ranima ; alors on entama des
chansons, on fit des tours de force, on portait des poids,
on passait sous son pouce, on essayait à soulever les char-
rettes sur ses épaules, on dit des gaudrioles, on embrassait
les dames. Le soir, pour partir, les chevaux, gorgés d'a-
voine jusqu'aux naseaux, eurent du mal à entrer dans
les brancards; ils ruaient, se cabraient , les harnais se
cassaient, leurs maîtres juraient ou riaient; et toute la
nuit, au clair de la lune, par les routes du pays, il y eut
MADAME BOVARY 43
des carrioles emportées qui couraient au grand galop,
bondissant dans les saignées , sautant par-dessus les
mètres de caillou, s'accrochant aux talus, avec des fem-
mes qui se penchaient en dehors de la portière pour saisir
les guides.
Ceux qui restèrent aux Bertaux passèrent la nuit à
boire dans la cuisine . Les enfants s'étaient endormis sous
lesbancs.
La mariée avait supplié son père qu'on lui épargnât les
plaisanteries d'usage. Cependant, un mareyeur de leurs
cousins (qui même avait apporté comme présent de noces,
une paire de soles) commençait à souffler de l'eau avec sa
bouche par le trou de la serrure, quand le père Rouault
arriva juste à temps pour l'en empêcher, et lui expliqua
que la position grave de son gendre ne permettait pas de
telles inconvenances. Le cousin, toutefois, céda difficile-
ment à ces raisons. En dedans de lui-même, il accusa le
père Rouault d'être fier, et il alla se joindre dans un coin
à quatre ou cinq autres des invités qui, ayant eu par hasard
plusieurs fois de suite, à table, les bas morceaux des
viandes, trouvaient aussi qu'on les avait mal reçus, chu-
chotaient sur le compte de leur hôte et souhaitaient sa
ruine à mots couverts .
Madame Bovary mère n'avait pas desserré les dents de
la journée. On ne l'avait consultée ni sur la toilette de la
bru, ni sur l'ordonnance du festin ; elle se retira de bonne
heure. Son époux, au lieu de la suivre, envoya chercher
des cigares à Saint-Victor et fuma jusqu'au jour, tout en
44 MADAME BOVARY
buvant des grogs au kirsch, mélange inconnu à la com-
pagnie, et qui fut pour lui comme la source d'une consi-
dération plus grande encore .
Charles n'était point de complexion facétieuse, il n'avait
pas brillé pendant la noce. Il répondit médiocrement aux
pointes, calembours, mots à double entente, compliments
et gaillardises que l'on se fit un devoir de lui décocher dès
le potage.
Le lendemain , en revanche , il semblait un autre
homme. C'est lui plutôt que l'on eût pris pour la vierge
de la veille, tandis que la mariée ne laissait rien découvrir,
où l'on pût deviner quelque chose. Les plus malins ne sa-
vaient que répondre, et ils la considéraient quand elle
passait près d'eux, avec des tensions d'esprit démesurées.
Mais Charles ne dissimulait rien. Il l'appelait ma femme,
la tutoyait, s'informait d'elle à chacun, la cherchait par-
tout, et souvent il l'entraînait dans les cours, où on l'a-
percevait de loin, entre les arbres, qui lui passait le bras
sous la taille et continuait à marcher à demi penché sur
elle, en lui chiffonnant avec sa tête la guimpe de son
corsage.
Deux jours après la noce , les époux s'en allèrent ;
Charles, à cause de ses malades, ne pouvait s'absenter
plus longtemps. Le père Rouault les fit reconduire dans sa
carriole et les accompagna lui-même jusqu'à Vassonville .
Là il embrassa sa fille une dernière fois, mit pied à terre
et reprit sa route. Lorsqu'il eut fait cent pas environ, il
s'arrêta, et comme il vit la carriole s'éloignant, dont les
MADAME BOVARY 45
roues tournaient dans la poussière, il poussa un gros sou-
pir. Puis il se rappela ses noces, son temps d'autrefois, la
première grossesse de sa femme; il était bien joyeux, lui
aussi, le jour qu'il l'avait emmenée de chez son père dans
sa maison , quand il la portait en croupe en trottant sur la
neige ; car on était aux environs de Noël et la campagne
était toute blanche ; Elle le tenait par un bras, à l'autre
était accroché son panier; le vent agitait les longues den-
telles de sa coiffure cauchoise, qui lui passaient quelque-
fois sur la bouche, et lorsqu'il tournait la tête, il voyait
près de lui, sur son épaule, sa petite mine rosée qui sou-
riait silencieusement, sous la plaque d'or de son bonnet.
Pour se réchauffer les doigts, clle les lui mettait de temps
en temps, dans la poitrine. Comme c'était vieux tout cela !
Leur fils, à présent, aurait trente ans ! Alors il regarda
derrière lui : il n'aperçut rien sur la route. Il se sentit
triste comme une maison démeublée ; et les souvenirs
tendres se mêlant aux pensées noires dans sa cervelle obs-
curcie par les vapeurs de la bombance, il eut bien envie
un moment , d'aller faire un tour du côté de l'église
Comme il eut peur, cependant, que cette vue ne le rendît
plus triste encore, il s'en revint tout droit chez lui .
M. et madame Charles arrivèrent à Tostes, vers six
heures . Les voisins se mirent aux fenêtres pour voir la
nouvelle femme de leur médecin .
La vieille bonne se présenta , lui fit ses salutations, s'ex-
cusa de ce que le dîner n'était pas prêt, et engagea Madame,
en attendant , à prendre connaissance de sa maison .
3.
46 MADAME BOVARY
La façade de briques était juste à l'alignement de la
rue, ou de la route plutôt. Derrière la porte, se trouvaient
accrochés un manteau à petit collet, une bride, une cas-
quette de cuir noir, et dans un coin, par terre, une paire
de houseaux encore couverts de boue sèche. A droite,
était la salle, c'est-à-dire l'appartement où l'on mangeait
et où l'on se tenait. Un papier jaune-serin, relevé dans le
haut par une guirlande de fleurs pâles, tremblait tout en-
tier sur sa toile mal tendue ; des rideaux de calicot blanc,
bordés d'un galon rouge, s'entre-croisaient le long des
fenêtres , et sur l'étroit chambranle de la cheminée res-
plendissait une pendule à tête d'Hippocrate, entre deux
flambeaux d'argent plaqué , sous des globes de forme
ovale . De l'autre côté du corridor était le cabinet de
Charles, petite pièce de six pas de large environ , avec
une table, trois chaises et un fauteuil de bureau . Les
tomes du Dictionnaire des sciences médicales, non coupés,
mais dont la brochure avait souffert dans toutes les ventes
successives par où ils avaient passé , garnissaient presque
à eux seuls, les six rayons d'une bibliothèque en bois de
sapin. L'odeur des roux pénétrait à travers la muraille,
pendant les consultations, de même que l'on entendait,
de la cuisine, tousser les malades dans le cabinet et dé-
biter toute leur histoire. Venait ensuite, s'ouvrant immé
MADAME BOVARY 47
diatement sur la cour où se trouvait l'écurie, une grande
pièce délabrée qui avait un four, et qui servait maintenant
de bûcher, de cellier, de garde-magasin, pleine de vieilles
ferrailles, de tonneaux vides, d'instruments de culture
hors de service, avec quantité d'autres choses poussié-
reuses dont il était impossible de deviner l'usage .
Le jardin, plus long que large, allait entre deux murs
de bauge couverts d'abricots en espalier, jusqu'à une haie
d'épines , qui le séparait des champs. Il y avait au milieu,
un cadran solaire en ardoise, sur un piédestal de maçon-
nerie; quatre plates-bandes garnies d'églantiers maigres
entouraient , symétriquement , le carré plus utile des
végétations sérieuses. Tout au fond, sous les sapinettes,
un curé de plâtre lisait son bréviaire.
Emma monta dans les chambres. La première n'était
point meublée ; mais la seconde, qui était la conjugale,
avait un lit d'acajou dans une alcôve à draperie rouge.
Une boîte en coquillages décorait la commode, et sur le
secrétaire, près de la fenêtre, il y avait, dans une carafe,
un bouquet de fleurs d'oranger, noué par des rubans de
satin blanc. C'était un bouquet de mariée, le bouquetde
l'autre ! Elle le regarda. Charles s'en aperçut, il le prit et
l'alla porter au grenier, tandis qu'assise dans un fauteuil
(on disposait ses affaires autour d'elle), Emma songeait à
son bouquet de mariage, qui était emballé dans un carton,
et se demandait en rêvant, ce qu'on en ferait, si par hasard
elle venait à mourir.
Elle s'occupa, les premiers jours, à méditer des chan
48 MADAME BOVARY
gements dans sa maison . Elle retira les globes des flam-
beaux, fit coller des papiers neufs, repeindre l'escalier et
faire des bancs dans le jardin, tout autour du cadran so-
laire ; elle demanda même comment s'y prendre, pour
avoir un bassin à jet d'eau avec des poissons. Enfin son
mari, sachant qu'elle aimait à se promener en voiture,
trouva un boc d'occasion, qui ayant une fois des lanternes
neuves et des garde-crotte en cuir piqué, ressembla presque
à un tilbury.
Il était donc heureux et sans souci de rien au monde.
Un repas en tête à tête, une promenade le soir sur la
grande route, un geste de sa main sur ses bandeaux, la
vue de son chapeau de paille accroché à l'espagnolette
d'une fenêtre, et bien d'autres choses encore où Charles
n'avait jamais soupçonné de plaisir, composaient mainte-
nant la continuité de son bonheur. Au lit, le matin, et
côte à côte sur l'oreiller, il regardait la lumière du soleil,
passer parmi le duvet de ses joues blondes, que couvraient
à demi les pattes escalopées de son bonnet. Vus de si
près, ses yeux lui paraissaient agrandis, surtout quand
elle ouvrait plusieurs fois de suite ses paupières, en s'é-
veillant ; noirs à l'ombre et bleu foncé au grand jour, ils
avaient comme des couches de couleurs successives, et
qui, plus épaisses dans le fond, allaient en s'éclaircissant
vers la surface de l'émail. Son œil, à lui, se perdait dans
ces profondeurs, et il s'y voyait en petit jusqu'aux épaules,
avec le foulard qui le coiffait et le haut de sa chemise en-
tr'ouvert. Il se levait. Elle se mettait à la fenêtre pour le
MADAME BOVARY 49
voir partir ; et elle restait accoudée sur le bord, entre deux
pots de géraniums, vêtue de son peignoir qui était lâche
autour d'elle. Charles, dans la rue, bouclait ses éperons
sur la borne ; et elle continuait à lui parler d'en haut, tout
en arrachant avec sa bouche, quelque bribe de fleur ou
de verdure qu'elle soufflait vers lui, et qui voltigeant, se
soutenant, faisant dans l'air des demi-cercles comme un
oiseau, allait, avant de tomber, s'accrocier aux crins mal
peignés de la vieille jument blanche, immobile à la porte.
Charles, à cheval, lui envoyait un baiser ; elle répondait
par un signe, elle refermait la fenêtre, il partait. Et alors,
sur la grande route qui étendait sans en finir son long
ruban de poussière, par les chemins creux où les arbres se
courbaient en berceaux, dans les sentiers dont les blés lui
montaient jusqu'aux genoux , avec le soleil sur ses épaules
et l'air du matin à ses narines, le cœur plein des félicités
de la nuit, l'esprit tranquille, la chair contente, il s'en
allait ruminant son bonheur, comme ceux qui mâchent
encore après dîner, le goût des truffes qu'ils digèrent.
Jusqu'à présent, qu'avait- il eu de bon dans l'existence ?
Était-ce son temps de collége , où il restait enfermé entre
ces hauts murs , seul au milieu de ses camarades plus
riches ou plus forts que lui dans leurs classes, qu'il faisait
rire par son accent , qui se moquaient de ses habits , et
dont les mères venaient au parloir, avec des pâtisseries
dans leur manchon ? Était-ce plus tard, lorsqu'il étudiait
la médecine et n'avait jamais la bourse assez ronde pour
payer la contredanse à quelque petite ouvrière qui fût de
MADAME BOVARY
venue sa maîtresse ? Ensuite il avait vécu pendant qua-
torze mois avec la veuve, dont les pieds, dans le lit, étaient
froids comme des glaçons. Mais à présent, il possédait
pour la vie cette jolie femme qu'il adorait. L'univers, pour
lui , n'excédait pas le tour soyeux de son jupon ; et il se
reprochait de ne pas l'aimer, il avait envie de la revoir;
il s'en revenait vite, montait l'escalier le cœur battant.
Emma, dans sa chambre, était à faire sa toilette; il arri-
vait à pas muets , il la baisait dans le dos , elle poussait
un cri.
Il ne pouvait se retenir de toucher continuellement à
son peigne, à ses bagues, à son fichu ; quelquefois il lui
donnait sur les joues de gros baisers à pleine bouche , ou
c'étaient de petits baisers à la file tout le long de son bras
nu , depuis le bout des doigts jusqu'à l'épaule; et elle le
repoussait, à demi souriante et ennuyée, comme on fait à
un enfant qui se pend après vous.
Avant qu'elle ne se mariât, elle avait cru avoir de l'a-
mour ; mais le bonheur qui aurait dû résulter de cet amour
n'étant pas venu, il fallait qu'elle se fût trompée, songeait-
elle. Et Emma cherchait à savoir ce que l'on entendait au
juste dans la vie par les mots de félicité , de passion et
d'ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres.
MADAME BOVARY 51
VI
Elle avait lu Paul et Virginie et elle avait rêvé la mai-
sonnette de bambous, le nègre Domingo, le chien fidèle,
mais surtout l'amitié douce de quelque bon petit frère,
qui va chercher pour vous des fruits rouges dans des
grands arbres plus hauts que des clochers , ou qui court
pieds nus sur le sable, vous apportant un nid d'oiseau.
Lorsqu'elle eut treize ans , son père l'amena lui-même
à la ville, pour la mettre au couvent. Ils descendirent dans
une auberge du quartier Saint-Gervais , où ils eurent à
leur souper des assiettes peintes qui représentaient l'his-
toire de mademoiselle de Lavallière. Les explications lé..
gendaires coupées çà et là par l'égratignure des couteaux,
glorifiaient toutes la religion , les délicatesses du cœur et
les pompes de la cour.
Loin de s'ennuyer au couvent les premiers temps, elle
se plut dans la société des bonnes sœurs, qui, pour l'amu-
ser, la conduisaient dans la chapelle, où l'on pénétrait du
réfectoire par un long corridor. Elle jouait fort peu du-
rant les récréations , comprenait bien le catéchisme , et
c'est elle qui répondait toujours à M. le vicaire dans les
questions difficiles. Vivant donc sans jamais sortir de la
tiède atmosphère des classes et parmi ces femmes au teint
blanc portant des chapelets à croix de cuivre, elle s'assou-
pit doucement à la langueur mystique qui s'exhale des
52 MADAME BOVARY
parfums de l'autel , de la fraîcheur des bénitiers et du
rayonnement des cierges. Au lieu de suivre la messe, elle
regardait dans son livre les vignettes pieuses bordées
d'azur, et elle aimait la brebis malade, le sacré cœur
percé de flèches aiguës, ou le pauvre Jésus, qui tombe en
marchant sous sa croix. Elle essaya, par mortification, de
rester tout un jour sans manger. Elle cherchait dans sa
tête quelque vœu à accomplir.
Quand elle allait à confesse, elle inventait de petits pé-
chés afin de rester là plus longtemps , à genoux dans
l'ombre , les mains jointes , le visage à la grille sous le
chuchotement du prêtre. Les comparaisons de fiancé ,
d'époux, d'amant céleste et de mariage éternel qui re-
viennent dans les sermons lui soulevaient au fond de l'âme,
des douceurs inattendues .
Le soir, avant la prière, on faisait dans l'étude , une
lecture religieuse. C'était , pendant la semaine , quelque
résumé d'histoire sainte ou les conférences de l'abbé
Frayssinous , et , le dimanche , des passages du Génie du
christianisme , par récréation. Comme elle écouta , les
premières fois , la lamentation sonore des mélancolies ro-
mantiques se répétant à tous les échos de la terre et de
l'éternité ! Si son enfance se fût écoulée dans l'arrière-
boutique obscure d'un quartier marchand , elle se serait
peut-être ouverte alors aux envahissements lyriques de la
nature, qui, d'ordinaire, ne nous arrivent que par la tra-
duction des écrivains. Mais elle connaissait trop la cam-
pagne ; elle savait le bêlement des troupeaux, les laitages,
MADAME BOVARY 53
les charrues. Habituée aux aspects calmes , elle se tour-
nait , au contraire , vers les accidentés . Elle n'aimait la
mer qu'à cause de ses tempêtes, et la verdure, seulement
lorsqu'elle était clair-semée parmi les ruines. Il fallait
qu'elle pût retirer des choses une sorte de profit person-
nel , et elle rejetait comme inutile tout ce qui ne contri-
buait pas à la consommation immédiate de son cœur, -
étant de tempérament plus sentimental qu'artistique, cher-
chant des émotions et non des paysages .
Il y avait au couvent, une vieille fille qui venait tous les
mois , pendant huit jours , travailler à la lingerie. Proté-
gée par l'archevêché comme appartenant à une ancienne
famille de gentilshommes ruinée sous la Révolution , elle
mangeait au réfectoire à la table des bonnes sœurs , et
faisait avec elles, après le repas, un petit bout de causette
avant de remonter à son ouvrage. Souvent les pension-
naires s'échappaient de l'étude pour l'aller voir. Elle sa-
vait par cœur des chansons galantes du siècle passé ,
qu'elle chantait à demi-voix, tout en poussant son aiguille.
Elle contait des histoires , vous apprenait des nouvelles ,
faisait en ville vos commissions , et prêtait aux grandes,
en cachette, quelque roman qu'elle avait toujours dans les
poches de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-
même, avalait de longs chapitres, dans les intervalles de
sa besogne . Ce n'étaient qu'amours , amants , amantes ,
dames persécutées s'évanouissant dans des pavillons soli-
taires, postillons qu'on tue à tous les relais, chevaux qu'on
crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du cœur,
54 MADAME BOVARY
serments , sanglots , larmes et baisers , nacelles au clair
de lune , rossignols dans les bosquets , messieurs braves
comme des lions , doux comme des agneaux , vertueux
comme on ne l'est pas, toujours bien mis, et qui pleurent
comme des urnes. Pendant six mois, à quinze ans, Emma
se graissa donc les mains à cette poussière des vieux ca-
binets de lecture. Avec Walter Scott , plus tard , elle
s'éprit de choses historiques , rêva bahuts , salles des
gardes et ménestrels. Eile aurait voulu vivre dans quelque
vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage, qui
sous le trèfle des ogives, passaient leurs jours le coude sur
la pierre et le menton dans la main , à regarder venir du
fond de la campagne , un cavalier à plume blanche qui
galope sur un cheval noir. Elle eut dans ce temps-là, le
culte de Marie Stuart , et des vénérations enthousiastes à
l'endroit des femmes illustres ou infortunées. Jeanne d'Arc,
Héloïse , Agnès Sorel , la belle Ferronnière et Clémence
Isaure, pour elle, se détachaient comme des comètes sur
l'immensité ténébreuse de l'histoire , où saillissaient en-
core çà et là, mais plus perdus dans l'ombre et sans au-
cun rapport entre eux , saint Louis avec son chêne, Bayard
mourant, quelques férocités de Louis XI, un peu de Saint-
Barthélemy, le panache du Béarnais , et toujours le sou-
venir des assiettes peintes où Louis XIV était vanté.
A la classe de musique, dans les romances qu'elle chan-
tait, il n'était question que de petits anges aux ailes d'or,
de madones , de lagunes , de gondoliers, pacifiques com-
positions qui lui laissaient entrevoir, à travers la niaiserie
MADAME BOVARY 55
du style et les imprudences de la note, l'attirante fantas-
magorie des réalités sentimentales. Quelques-unes de ses
camarades apportaient au couvent, les keepsakes, qu'elles
avaient reçus en étrennes. Il les fallait cacher; c'était une
: affaire ; on les lisait au dortoir. Maniant délicatement leurs
belles reliures de satin , Emma tixait ses regards éblouis
sur le nom des auteurs inconnus qui avaient signé, le plus
souvent, comtes ou vicomtes, au bas de leurs pièces.
Elle frémissait , en soulevant de son haleine , le papier
de soie des gravures , qui se levait à demi plié et retom-
bait doucement contre la page. C'était, derrière la balus-
trade d'un balcon, un jeune homme en court manteau qui
serrait dans ses bras une jeune fille en robe blanche, por-
tant une aumônière à sa ceinture ; ou bien les portraits
anonymes des ladies anglaises à boucles blondes , qui ,
sous leurs chapeaux de paille ronds , vous regardent avec
leurs grands yeux clairs. On en voyait d'étalées dans des
voitures, glissant au milicu des parcs, où un lévrier sau-
tait devant l'attelage, que conduisaient au trot, deux pe-
tits postillons en culotte blanche. D'autres, rêvant sur des
sofas , près d'un billet décacheté , contemplaient la lune ,
par la fenêtre entr'ouverte, à demi drapée d'un rideau
noir. Les naïves, une larme sur la joue, becquetaient une
tourterelle à travers les barreaux d'une cage gothique, ou
souriant la tête sur l'épaule, effeuillaient une marguerite
de leurs doigts pointus , retroussés comme des souliers à
la poulaine. Et vous y étiez aussi, sultans à longues pipes,
pâmés sous des tonnelles, aux bras des bayadères, djiaours,
56 MADAME BOVARY
sabres turcs, bonnets grecs, et vous surtout, paysages bla-
fards des contrées dithyrambiques, qui souvent nous mon-
trez à la fois, des palmiers , des sapins, des tigres à droite,
un lion à gauche , des minarets tartares à l'horizon , au
premier plan des ruines romaines , puis des chameaux
accroupis ; - le tout encadré d'une forêt vierge bien net-
toyée , et avec un grand rayon de soleil perpendiculaire
tremblotant dans l'eau , où se détachent en écorchures
blanches , sur un fond d'acier gris, de loin en loin, des cy-
gnes qui nagent.
Et l'abat-jour du quinquet, accroché dans la muraille
au-dessus de la tête d'Emma, éclairait tous ces tableaux
du monde, qui passaient devant elle l'un après l'autre,
dans le silence du dortoir et au bruit lointain de quelque
fiacre attardé qui roulait encore sur les boulevards .
Quand sa mère mourut, elle pleura beaucoup les pre-
miers jours. Elle se fit faire un tableau funèbre avec les
cheveux de la défunte, et dans une lettre qu'elle envoyait
aux Bertaux, toute pleine de réflexions tristes sur la vie,
elle demandait qu'on l'ensevelit plus tard dans le même
tombeau . Le bonhomme la crut malade et vint la voir.
Emma fut intérieurement satisfaite de se sentir arrivée du
premier coup, à ce rare idéal des existences pâles, où ne
parviennent jamais les cœurs médiocres. Elle se laissa donc
glisser dans les méandres lamartiniens, écouta les harpes
sur les lacs, tous les chants de cygnes mourants, toutes
les chutes de feuilles, les vierges pures qui montent au
ciel, et la voix de l'Éternel discourant dans les vallons.
MADAME BOVARY 57
Elle s'en ennuya, n'en voulut point convenir, continua par
habitude, ensuite par vanité, et fut enfin surprise de se
sentir apaisée, et sans plus de tristesse au cœur que de
rides sur son front.
Les bonnes religieuses, qui avaient si bien présumé de
sa vocation, s'aperçurent avec de grands étonnements que
mademoiselle Rouault semblait échapper à leurs soins . Elles
lui avaient, en effet, tant prodigué les offices, les retraites,
les neuvaines et les sermons, si bien prêché le respect que
l'on doit aux saints et aux martyrs, et donné tant de bons
conseils pour la modestie du corps et le salut de son âme,
qu'elle fit comme les chevaux que l'on tire par la bride :
elle s'arrêta court et le mors lui sortit des dents. Cet esprit,
positif au milieu de ses enthousiasmes, qui avait aimė
l'église pour ses fleurs, la musique pour les paroles des ro-
mances, et la littérature pour ses excitations passionnelles,
s'insurgeait devant les mystères de la foi , de même qu'elle
s'irritait davantage contre la discipline, qui était quelque
chose d'antipathique à sa constitution. Quand son père la
retira de pension , on ne fut point fâché de la voir partir.
La supérieure trouvait même qu'elle était devenue, dans les
derniers temps, peu révérencieuse envers la communauté.
Emma, rentrée chez elle, se plut d'abord au comman-
dement des domestiques, prit ensuite la campagne en
dégoût et regretta son couvent. Quand Charles vint aux
Bertaux pour la première fois, elle sę considérait comme
fort désillusionnée, n'ayant plus rien à apprendre, ne de-
vant plus rien sentir.
53 MADAME BOVARY
Mais l'anxiété d'un état nouveau, ou peut-être l'irrita-
tion causée par la présence de cet homme, avait suffi
à lui faire croire qu'elle possédait, enfin, cette passion
merveilleuse , qui jusqu'alors s'était tenue comme un
grand oiseau au plumage rose planant dans la splendeur
des ciels poétiques ;-et elle ne pouvait s'imaginer à pré-
sent, que ce calme où elle vivait, fût le bonheur qu'elle
avait rêvé.
VII
Elle songeait quelquefois, que c'étaient là pourtant les
plus beaux jours de sa vie, la lune de miel, comme on
disait . Pour en goûter la douceur, il eût fallu, sans doute
s'en aller vers ce pays à noms sonores, où les lendemains
de mariage ont de plus suaves paresses ! Dans des chaises
de poste, sous des stores de soie bleue, on monte au pas
des routes escarpées, écoutant la chanson du postillon,
qui se répète dans la montagne avec les clochettes des
chèvres et le bruit sourd de la cascade. Quand le soleil se
couche, on respire au bord des golfes le parfum des ci-
tronniers ; puis, le soir, sur la terrasse des villas, seuls et
les doigts confondus, on regarde les étoiles en faisant des
projets . Il lui semblait que certains lieux sur la terre de-
vaient produire du bonheur, comme une plante particu-
lière au sol et qui pousse mal tout autre part. Que ne pou-
vait - elle s'accouder sur le balcon des chalets suisses ou
MADAME BOVARY 59
enfermer sa tristesse dans un cottage écossais, avec un
mari vêtu d'un habit de velours noir à longues basques,
et qui porte des bottes molles, un chapeau pointu et des
manchettes !
Peut-être, aurait-elle souhaité faire à quelqu'un la con-
fidence de toutes ces choses. Mais comment dire un insai-
sissable malaise, qui change d'aspect comme les nuées,
qui tourbillonne comme le vent ? Les mots lui manquaient
donc, l'occasion, la hardiesse.
Si Charles l'avait voulu cependant, s'il s'en fût douté,
si son regard, une seule fois, fût venu à la rencontre de
sa pensée, il lui semblait qu'une abondance subite se serait
détachée de son cœur, comme tombe la récolte d'un espa-
lier quand on y porte la main. Mais à mesure que se ser-
rait davantage l'intimité de leur vie, un détachement in-
térieur se faisait qui la déliait de lui.
La conversation de Charles était plate comme un trot-
toir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans
leur costume ordinaire, sans exciter d'émotion, de rire ou
de rêverie . Il n'avait jamais été curieux, disait-il , pendant
qu'il habitait Rouen, d'aller voir au théâtre, les acteurs
de Paris . Il ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer
le pistolet, et il ne put un jour lui expliquer un terme
d'équitation, qu'elle avait rencontré dans un roman.
Un homme, au contraire, ne devait-il pas tout connaî-
tre, exceller en des activités multiples, vous initier aux
énergies de la passion, aux raffinements de la vie, à tous
les mystères ? Mais il n'enseignait rien, celui-là, ne savait
60 MADAME BOVARY
rien, ne souhaitait rien. Il la croyait heureuse ; et elle lui
en voulait de ce calme si bien assis, de cette pesanteur se-
reine, du bonheur même qu'elle lui donnait.
Elle dessinait quelquefois , et c'était pour Charles un
grand amusement que de rester là, tout debout, à la re-
garder penchée sur son carton, clignant des yeux afin de
mieux voir son ouvrage, ou arrondissant sur son pouce,
des boulettes de mie de pain. Quant au piano, plus les
doigts y couraient vite et plus il s'émerveillait. Elle frappait
sur les touches avec aplomb, et parcourait du haut en bas
tout le clavier sans s'interrompre. Ainsi secoué par elle,
le vieil instrument, dont les cordes frisaient, s'entendait
jusqu'au bout du village si la fenêtre était ouverte, et sou-
vent le clerc de l'huissier qui passait sur la grande route,
nu-tête et en chaussons , s'arrêtait à l'écouter , sa feuille
de papier à la main .
Emma , d'autre part , savait conduire sa maison. Elle
envoyait aux malades le compte des visites, dans des
lettres bien tournées qui ne sentaient pas la facture.
Quand ils avaient, le dimanche , quelque voisin à dîner,
elle trouvait moyen d'offrir un plat coquet, s'entendait à
poser sur des feuilles de vigne les pyramides de reine-
Claude, servait renversés les pots de confiture dans une
assiette, et même elle parlait d'acheter des rince-bouches
pour le dessert. Il rejaillissait de tout cela beaucoup de
considération sur Bovary.
Charles finissait par s'estimer davantage de ce qu'il
possédait une pareille femme. Il montrait avec orgueil,
MADAME BOVARY 61
dans la salle, deux petits croquis d'elle à la mine de
plomb, qu'il avait fait encadrer de cadres très-larges et
suspendus contre le papier de la muraille à de longs cor-
dons verts. Au sortir de la messe, on le voyait sur sa
porte avec de belles pantoufles en tapisserie.
Il rentrait tard, à dix heures, minuit quelquefois. Alors
il demandait à manger, et comme la bonne était couchée,
c'était Emma qui le servait. Il retirait sa redingote pour
dîner plus à son aise. Il disait l'un après l'autre tous les
gens qu'il avait rencontrés, les villages où il avait été, les
ordonnances qu'il avait écrites , et, satisfait de lui-même,
il mangeait le reste du miroton , épluchait son fromage,
croquait une pomme, vidait sa carafe, puis s'allait mettre
au lit, se couchait sur le dos et ronflait.
Comme il avait eu longtemps l'habitude du bonnet de
coton, son foulard ne lui tenait pas aux oreilles ; aussi ses
cheveux, le matin, étaient rabattus pêle-mêle sur sa figure
et blanchis par le duvet de son oreiller, dont les cordons
se dénouaient pendant la nuit. Il portait toujours de fortes
bottes, qui avaient au cou-de-pied deux plis épais obli-
quant vers les chevilles, tandis que le reste de l'empeigne
se continuait en ligne droite, tendu comme par un pied
de bois . Il disait que c'était bien assez bon pour la cam-
pagne.
Sa mère l'approuvait en cette économie ; car elle le
venait voir comme autrefois , lorsqu'il y avait eu chez
elle quelque bourrasque un peu violente ; et cependant
madame Bovary mère semblait prévenue contre sa bru.
4
62 MADAME BOVARY
Elle lui trouvait un genre trop relevé pour leur position de
fortune; le bois, le sucre et la chandelle filaient comme
dans une grande maison, et la quantité de braise qui se
brûlait à la cuisine aurait suffi pour vingt-cinq plats ! Elle
rangeait son linge dans les armoires et lui apprenait à
surveiller le boucher quand il apportait la viande. Emma
recevait ces leçons ; Madame Bovary les prodiguait ; et les
mots de ma fille et de ma mère s'échangeaient tout le
long du jour, accompagnés d'un petit frémissement des
lèvres, chacune lançant des paroles douces d'une voix
tremblante de colère .
Du temps de madame Dubuc, la vieille femme se sen-
tait encore la préférée ; mais à présent , l'amour de
Charles pour Emma lui semblait une désertion de sa ten-
dresse, un envahissement sur ce qui lui appartenait ; et
elle observait le bonheur de son fils avec un silence triste ,
comme quelqu'un de ruiné qui regarde à travers les car-
reaux, des gens attablés dans son ancienne maison . Elle
lui rappelait, en manière de souvenirs, ses peines et ses
sacrifices , et, les comparant aux négligences d'Emma ,
concluait qu'il n'était point raisonnable de l'adorer d'une
façon si exclusive.
Charles ne savait que répondre; il respectait sa mère,
et il aimait infiniment sa femme ; il considérait lejugement
de l'une comme infaillible, et cependant il trouvait l'autre
irréprochable . Quand madame Bovary était partie, il es-
sayait de hasarder timidement, et dans les mêmes termes,
une ou deux des plus anodines observations qu'il avait
MADAME BOVARY 63
'entendu faire à sa maman; Emma, lui prouvant d'un
mot qu'il se trompait, le renvoyait à ses malades.
Cependant, d'après des théories qu'elle croyait bonnes,
elle voulut se donner de l'amour. Au clair de lune, dans
le jardin , elle récitait tout ce qu'elle savait par cœur de
rimes passionnées et lui chantait en soupirant des adagios
mélancoliques ; mais elle se trouvait ensuite aussi calme
qu'auparavant, et Charles n'en paraissait ni plus amou-
reux ni plus remué.
Quand elle eut ainsi un peu battu le briquet sur son
cœur, sans en faire jaillir une étincelle, incapable d'ail-
leurs de comprendre ce qu'elle n'éprouvait pas, comme
de croire à tout ce qui ne se manifestait point par des
formes convenues, elle se persuada sans peine que la pas-
sion de Charles n'avait plus rien d'exorbitant. Ses expan-
sions étaient devenues régulières ; il l'embrassait à de
certaines heures . C'était une habitude parmi les autres,
et comme un dessert prévu d'avance, après la monotonie
du dîner.
Un garde-chasse, guéri par Monsieur d'une fluxion de
poitrine,avait donné à Madame une petite levrette d'Italie ;
elle la prenait pour se promener, car elle sortait quelque-
fois, afin d'être seule un instant et de n'avoir plus sous les
yeux l'éternel jardin avec la route poudreuse .
Elle allait jusqu'à la hêtrée de Banneville, près du pa-
villon abandonné qui fait l'angle du mur, du côté des
champs. Il y a dans le saut-de-loup, parmi les herbes, de
longs roseaux à feuilles coupantes .
64 MADAME BOVARY
Elle commençait par regarder tout alentour, pour voir
si rien n'avait changé depuis la dernière fois qu'elle était
venue. Elle retrouvait aux mêmes places les digitales et
les ravenelles, les bouquets d'orties entourant les gros
cailloux , et les plaques de lichen le long des trois fenê-
tres, dont les volets toujours clos s'égrenaient de pourri-
ture, sur leurs barres de fer rouillées. Sa pensée, sans but
d'abord , vagabondait au hasard , comme sa levrette qui
faisait des cercles dans la campagne, jappait après les pa-
pillons jaunes , donnait la chasse aux musaraignes , ou
mordillait les coquelicots, sur le bord d'une pièce de blé.
Puis ses idées peu à peu se fixaient, et assise sur le ga-
zon , qu'elle fouillait à petits coups avec le bout de son
ombrelle, Emma se répétait : « Pourquoi, mon Dieu ! me
suis-je mariée ? » Elle se demandait s'il n'y aurait pas eu
moyen , par d'autres combinaisons du hasard, de rencon-
trer un autre homme , et elle cherchait à imaginer quels
eussent été ces événements non survenus , cette vie diffé-
rente , ce mari qu'elle ne connaissait pas. Tous en effet,
ne ressemblaient pas à celui-là. Il aurait pu être beau,
spirituel, distingué, attirant, tels qu'ils étaient sans doute,
ceux qu'avaient épousés ses anciennes camarades du cou-
vent. Que faisaient-elles, maintenant? A la ville, avec le
bruit des rues, le bourdonnement des théâtres, et les clar-
tés du bal, elles avaient des existences où le cœur se di-
late , où les sens s'épanouissent. Mais elle , sa vie était
froide comme un grenier dont la lucarne est au nord , et
l'ennui , araignée silencieuse , filait sa toile dans l'ombre ,
MADAME BOVARY 65
à tous les coins de son cœur. Elle se rappelait les jours de
distributions de prix , où elle montait sur l'estrade pour
aller chercher ses petites couronnes. Avec ses cheveux en
tresses , sa robe blanche, et ses souliers de prunelle dé-
couverts , elle avait une façon gentille , et les messieurs ,
quand elle regagnait sa place, se penchaient pour lui faire
des compliments ; la cour était pleine de calèches, on lui
disait adieu par les portières, le maître de musique pas-
sait en saluant, avec sa boîte à violon. Comme c'était
loin, tout cela ! comme c'était loin !
Elle appelait Djali, la prenait entre ses genoux, passait
ses doigts sur sa longue tête fine et lui disait : « Allons ,
embrassez maîtresse , vous qui n'avez pas de chagrins ; »
puis, considérant la mine mélancolique du svelte animal
qui bâillait avec lenteur, elle s'attendrissait, et le compa-
rant à elle-même lui parlait tout haut , comme à quel-
qu'un d'affligé que l'on console.
Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer
qui , roulant d'un bond sur tout le plateau du pays de
Caux, apportaient, jusqu'au loin dans les champs, une
fraîcheur salée. Les joncs sifflaient à ras de terre, et les
feuilles des hêtres bruissaient en un frisson rapide , tan-
dis que les cimes, se balançant toujours , continuaient leur
grand [Link] serraitson châle contre ses épaules
et se levait.
Dans l'avenue, un jour vert rabattu par le feuillage
éclairait la mousse rase qui craquait doucement sous ses
pieds. Le soleil se couchait ; le ciel était rouge entre les
4.
66 MADAME BOVARY
branches, et les troncs pareils des arbres plantés en ligne
droite semblaient une colonnade brune , se détachant sur
un fond d'or ; une peur la prenait, elle appelait Djali, s'en
retournait vite à Tostes par la grande route , s'affaissait
dans un fauteuil, et de toute la soirée ne parlait pas.
Mais vers la fin de septembre, quelque chose d'extraor-
dinaire tomba dans sa vie : elle fut invitée à la Vaubyes-
sard, chez le marquis d'Andervilliers .
Secrétaire d'État sous laRestauration, le marquis, cher-
chant à rentrer dans la vie politique, préparait de longue
main sa candidature à la Chambre des députés. Il faisait,
l'hiver, de nombreuses distributions de fagots, et au con-
seil général , réclamait avec exaltation, toujours des rou-
tes, pour son arrondissement. Il avait eu, lors des grandes
chaleurs, un abcès dans la bouche dont Charles l'avait
soulagé comme par miracle , en y donnant à point un
coup de lancette. L'homme d'affaires envoyé à Tostes
pour payer l'opération , conta le soir qu'il avait vu dans
le jardinet du médecin, des cerises superbes. Or les ceri-
siers poussaient mal a la Vaubyessard M. le marquis de-
:
manda quelques houtures à Bovary, se fit un devoir de
l'en remercier lui-même , aperçut Emma, trouva sa taille
jolie et qu'elle ne saluait point en paysanne; si bien
qu'on ne crut pas au château outre-passer les bornes de la
condescendance, ni d'autre part commettre une mala-
dresse, en invitant le jeune ménage .
Un mercredi , à trois heures, M. et madame Bovary
montés dans leur boc partirent pour la Vaubyessard, avec
MADAME BOVARY
une grande malle attachée par derrière et une boîte à
chapeaux qui était posée devant le tablier. Charles avait
de plus, un carton entre les jambes.
Ils arrivèrent à la nuit tombante, comme l'on commen-
çait à allumer des lampions dans le parc , afin d'éclairer
les voitures.
VIII
Le château, de construction moderne, à l'italienne,
avec deux ailes avançant et trois perrons, se déployait au
bas d'une immense pelouse où paissaient quelques vaches,
entre des bouquets de grands arbres espacés, tandis que
des bannettes d'arbustes, rodhodendrons, seringas etboules
de neige, bombaient leurs touffes de verdures inégales sur
la ligne courbe du chemin sablé. Une rivière passait sous
un pont; à travers la brume, on distinguait des bâtiments
àtoitde chaume, éparpillés dans la prairie, que bordaient
en pente douce deux coteaux couverts de bois, et par der-
rière, dans les massifs, se tenaient, sur deux lignes paral-
lèles, les remises et les écuries, restes conservés de l'an-
cien château démoli.
Le boc de Charles s'arrêta devant le perron du milieu ;
des domestiques parurent ; le marquis s'avança, et of-
frant son bras à la femme du médecin, l'introduisit dans
le vestibule.
Il était pavé de dalles en marbre, très-haut, et le bruit
68 MADAME BOVARY
des pas avec celui des voix y retentissait comme dans une
église. En face, montait un escalier droit, et à gauche une
galerie donnant sur le jardin, conduisait à la salle de bil-
lard dont on entendait, dès la porte, caramboler les boules
d'ivoire. Comme elle la traversait pour aller au salon ,
Emma vit autour du jeu, des hommes à figures graves,
le menton posé sur de hautes cravates, décorés tous et
qui souriaient silencieusement, en poussant leurs queues .
Sur la boiserie sombre du lambris, de grands cadres do-
rés portaient au bas de leur bordure, des noms écrits en
lettres noires . Elle lut : « Jean-Antoine d'Andervilliers
d'Yverbonville, comte de la Vaubyessard et baron de la
Fresnaye , tué à la bataillede Coutras, le 20 d'octobre
1587. » Et sur un autre : « Jean-Antoine-Henry-Guy
d'Andervilliers de la Vaubyessard, amiral de France et
chevalier de l'ordre de Saint-Michel, blessé au combat de
la Hougue Saint-Vaast le 29 mai 1692, mort à la Vau-
byessard le 23 de janvier 1693. >> Puis on distinguait à
peine ceux qui suivaient, car la lumière des lampes, ra-
battue sur le tapis vert du billard , laissait flotter une om-
bre dans l'appartement. Brunissant les toiles horizontales ,
elle se brisait contre elles, en arêtes fines, selon les cra-
quelures du vernis ; et de tous ces grands carrés noirs
bordés d'or, sortait, çà et là, quelque portion plus claire
de la peinture, un front pâle, deux yeux qui vous regar-
daient, des perruques se déroulant sur l'épaule poudrée
des habits rouges, ou bien la boucle d'une jarretière, au
haut d'un mollet rebondi .
MADAME BOVARY 69
Le marquis ouvrit la porte du salon ; une des dames se
leva (la marquise elle-même), vint à la rencontre d'Emma
et la fit asseoir près d'elle, sur une causeuse, où elle se
mit à lui parler amicalement, comme si elle la connais-
sait depuis longtemps . C'était une femme de la quaran-
taine environ, à belles épaules, à nez busqué, à voix
traînante, et portant ce soir-là sur ses cheveux châtains,
un simple fichu de guipure qui retombait par derrière,
en triangle. Une jeune personne blonde se tenait à côté,
dans une chaise à dossier long, et des messieurs, qui
avaient une petite fleur à la boutonnière de leur habit,
causaient avec les dames, tout autour de la cheminée.
A sept heures, on servit le dîner. Les hommes, plus
nombreux , s'assirent à la première table, dans le vesti-
bule, et les dames à la seconde, dans la salle à manger,
avec le marquis et la marquise .
Emma se sentit, en entrant, enveloppée par un air
chaud, mélange du parfum des fleurs et du beau linge,
du fumet des viandes et de l'odeur des truffes . Les bou-
gies des candélabres allongeaient des flammes sur les
cloches d'argent ; les cristaux à facettes couverts d'une
buée mate se renvoyaient des rayons pâles, des bouquets
étaient en ligne sur toute la longueur de la table, et dans
les assiettes à large bordure, les serviettes arrangées en
manière de bonnet d'évêque, tenaient entre le bâillement
de leurs deux plis, chacune un petit pain de forme ovale.
Les pattes rouges des homards dépassaient des plats ;
de gros fruits dans des corbeilles à jour s'étageaient
70 MADAME BOVARY
sur la mousse ; les cailles avaient leurs plumes, des fu-
mées montaient ; et en bas de soie, en culotte courte,
en cravate blanche, en jabot, grave comme un juge ,
le maître d'hôtel, passant entre les épaules des convives
les plats tout découpés, faisait d'un coup de sa cuillère,
sauter pour vous le morceau qu'on choisissait. Sur le
grand poêle de porcelaine à baguette de cuivre, une statue
de femme drapée jusqu'au menton, regardait immobile la
salle pleine de monde.
Madame Bovary remarqua que plusieurs dames n'a-
vaient pas mis leurs gants dans leurs verres .
Cependant, au haut bout de la table, seul parmi toutes
ces femmes, courbé sur son assiette remplie, et la serviette
nouée dans le dos comme un enfant, un vieillard man-
geait, laissant tomber de sa bouche des gouttes de sauce.
Il avait les yeux éraillés et portait une petite queue en-
roulée d'un ruban noir. C'était le beau-père du marquis,
le vieux duc de Laverdière, l'ancien favori du comte d'Ar-
tois, dans le temps des parties de chasse au Vaudreuil
chez le marquis de Conflans, et qui avait été, disait-on,
l'amant de la reine Marie-Antoinette entre [Link] Coigny
et de Lauzun. Il avait mené une vie bruyante de débau-
ches, pleine de duels, de paris, de femmes enlevées, avait
dévoré sa fortune et effrayé toute sa famille. Un domesti-
que derrière sa chaise, lui nommait tout haut dans l'o-
reille, les plats qu'il désignait du doigt en bégayant ; et
sans cesse les yeux d'Emma revenaient d'eux-mêmes sur
ce vieil homme à lèvres pendantes, comme sur quelque
MADAME BOVARY 71
chose d'extraordinaire et d'auguste. Il avait vécu à la Cour
et couché dans le lit des reines !
On versa du vin de Champagne à la glace. Emma fris-
sonna de toute sa peau, en sentant ce froid dans sa bouche .
Elle n'avait jamais vu de grenades ni mangé d'ananas .
Le sucre en poudre même lui parut plus blanc et plus fin
qu'ailleurs .
Les dames, ensuite, montèrent dans leur chambre,
s'apprêter pour le bal .
Emma fit sa toilette avec la conscience méticuleuse
d'une actrice à son début. Elle disposa ses cheveux d'après
les recommandations du coiffeur, et elle entra dans sa
robe de barége, étalée sur le lit. Le pantalon de Charles
le serrait au ventre .
Les sous-pieds vont me gêner pour danser, dit-il.
- Danser ! reprit Emma.
-Oui.
-
Mais tu as perdu la tête, on se moquerait de toi,
reste à ta place. D'ailleurs, c'est plus convenable pour un
médecin, ajouta-t-elle.
Charles se tut. Il marchait de long en large, attendant
qu'Emma fût habillée.
Il la voyait par derrière, dans la glace, entre deux
flambeaux. Ses yeux noirs semblaient plus noirs. Ses
bandeaux, doucement bombés vers les oreilles, luisaient
d'un éclat bleu ; une rose à son chignon tremblait sur
une tige mobile, avec des gouttes d'eau factices au bout
de ses feuilles . Elle avait une robe de safran pâle, relevée
72 MADAME BOVARY
par trois bouquets de roses-pompon , mêlées de verdure.
Charles vint l'embrasser sur l'épaule .
-
Laisse-moi ! dit-elle, tu me chiffonnes .
On entendit une ritournelle de violon et les sons d'un
cor. Elle descendit l'escalier, se retenant de courir.
Les quadrilles étaient commencés. Il arrivait du monde.
On se poussait. Elle se plaça près de la porte, sur une
banquette.
Quand la contredanse fut finie, le parquet resta libre
pour les groupes d'hommes causant debout et les domes-
tiques en livrée qui apportaient de grands plateaux. Sur
la ligne des femmes assises, les éventails peints s'agi-
caient, les bouquets cachaient à demi le sourire des
visages, et les flacons à bouchon d'or tournaient dans des
mains entr'ouvertes , dont les gants blancs marquaient
la forme des ongles et serraient la chair, au poignet. Les
garnitures de dentelles, les broches de diamant, les bra-
celets à médaillon, frissonnaient aux corsages, scintillaient
aux poitrines, bruissaient sur les bras nus. Les chevelures,
bien collées sur les fronts et tordues à la nuque, avaient
en couronnes, en grappes ou en rameaux, des myosotis, du
jasmin, des fleurs de grenadier, des épis ou des bluets.
Pacifiques à leurs places, des mères, à figure renfrognée,
portaient des turbans rouges.
Le cœur d'Emma lui battit un peu, lorsque son cava-
lier la tenant par le bout des doigts, elle vint se mettre
en ligne et attendit le coup d'archet, pour partir. Mais
bientôt l'émotion disparut, et se balançant au rhythme
MADAME BOVARY 73
de l'orchestre, elle glissait en avant, avec des mouvements
légers du col. Un sourire lui montait aux lèvres à cer-
taines délicatesses du violon, qui jouait seul, quelquefois,
quand les autres instruments se taisaient ; on entendait
le bruit clair des louis d'or qui se versaient à côté, sur le
tapis des tables ; puis tout reprenait à la fois, le cornet à
piston lançait un éclat sonore, les pieds retombaient en
mesure, les jupes se bouffissaient et frôlaient, les mains
se donnaient, se quittaient, les mêmes yeux s'abaissant
devant vous, revenaient se fixer sur les vôtres .
Quelques hommes (une quinzaine) de vingt-cinq a
quarante ans, disséminés parmi les danseurs ou causant
à l'entrée des portes, se distinguaient de la foule par un
air de famille, quelles que fussent leurs différences d'âge,
de toilette ou de figure.
Leurs habits, mieux faits, semblaient d'un drap plus
souple, et leurs cheveux ramenés en boucles vers les
tempes, lustrés par des pommades plus fines. Ils avaient
le teint de la richesse, ce teint blanc que rehausse la pâleur
des porcelaines, les moires du satin, le vernis des beaux
meubles, et qu'entretient dans sa santé un régime discret
de nourritures exquises. Leur cou tournait à l'aise sur des
cravates basses ; leurs favoris longs tombaient sur des cols
rabattus ; ils s'essuyaient les lèvres à des mouchoirs brodés
d'un large chiffre, d'où sortait une odeur douce. Ceux qui
commençaient à vieillir avaient l'air jeune, tandis que
quelque chose de mûr s'étendait sur le visage des jeunes .
Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude de
5
74 MADAME BOVARY
passions journellement assouvies, et à travers leurs ma-
nières douces, perçait cette brutalité particulière que com-
munique la domination de choses à demi faciles, dans
lesquelles la force s'exerce et où la vanité s'amuse, le ma-
niement des chevaux de race et la société des femmes
perdues .
A trois pas d'Emma, un cavalier en habit bleu causait
Italie avecune jeune femme pâle, portant une parure de
perles. Ils vantaient la grosseur des piliers de Saint-Pierre ,
Tivoli, le Vésuve, Castellamare et les Caccine, les roses
de Gênes, le Colysée au clair de lune. Emma écoutait de
son autre oreille, une conversation pleine de mots qu'elle
ne comprenait pas. On entourait un tout jeune homme
qui avait battu, la semaine d'avant, Miss -Arabelle et Ro-
mulus, et gagné deux mille louis, à sauter un fossé, en
Angleterre. L'un se plaignait de ses coureurs qui engrais-
saient, un autre des fautes d'impression qui avaient dé-
naturé le nom de son cheval .
L'air du bal était lourd ; les lampes pâlissaient. On re-
fluait dans la salle de billard. Un domestique monta sur
une chaise et cassa deux vitres ; au bruit des éclats de
verre, madame Bovary tourna la tête et aperçut dans le
jardin, contre les carreaux, des faces de paysans qui re-
gardaient. Alors le souvenir de Bertaux lui arriva. Elle
revit la ferme, la mare bourbeuse, son père en blouse
sous les pommiers, et elle se revit elle-même, comme au-
trefois, écrémant avec son doigt les terrines de lait, dans
la laiterie. Mais aux fulgurations de l'heure présente, sa
MADAME BOVARY
75
vie passće, si nette jusqu'alors, s'évanouissait tout entière;
et elle doutait presque de l'avoir vécue. Elle était là; puis,
autour du bal, il n'y avait plus que de l'ombre, étalée sur
tout le reste. Elle mangeait alors une glace au marasquin ,
qu'elle tenait de la main gauche dans une coquille de ver-
meil, et fermait à demi les yeux, la cuillère entre ses dents .
Une dame, près d'elle, laissa tomber son éventail. Un
danseur passait :
- Que vous seriez bon, monsieur, dit la dame, de
vouloir bien ramasser mon éventail qui est derrière ce
canapé.
Le monsieur s'inclina, et, pendant qu'il faisait le mou-
vement d'étendre son bras, Emma vit la main de la jeune
dame qui jetait dans son chapeau quelque chose de blanc,.
plié en triangle. Le monsieur ramenant l'éventail, l'offrit
à la dame, respectueusement ; elle le remercia d'un signe
de tête et se mit à respirer son bouquet.
Après le souper, où il y eut beaucoup de vins d'Espagne
et de vins du Rhin, des potages à la bisque et au lait
d'amandes, des puddings à la Trafalgar et toutes sortes de
viandes froides avec des gelées autour qui tremblaient
dans les plats, les voitures, l'une après l'autre, commen-
cèrent à s'en aller. En écartant du coin le rideau de mous-
seline, on voyait glisser dans l'ombre la lumière de leurs
lanternes. Les banquettes s'éclaircirent; quelques joueurs
restaient encore; les musiciens rafraîchissaient sur leur
langue, le bout de leurs doigts ; Charles dormait à demi,
le dos appuyé contre une porte.
76 MADAME BOVARY
A trois heures du matin, le cotillon commença. Emma
ne savait pas valser. Tout le monde valsait, mademoiselle
d'Andervilliers elle-même et la marquise ; il n'y avait plus
que les hôtes du château, une douzaine de personnes à
peu près .
Cependant, un des valseurs, qu'on appelait familière-
ment << Vicomte » et dont le gilet très - ouvert semblait
moulé sur la poitrine, vint une seconde fois encore inviter
madame Bovary, l'assurant qu'il la guiderait et qu'elle
s'en tirerait bien .
Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils
tournaient ; tout tournait autour d'eux, les lampes, les
meubles, les lambris, et le parquet, comme un disque sur
un pivot. En passant auprès des portes, la robe d'Emma,
par le bas, s'ériflait au pantalon ; leurs jambes entraient
l'une dans l'autre, il baissait ses regards vers elle ; elle
levait les siens vers lui ; une torpeur la prenait, elle s'ar-
rêta . Ils repartirent, et d'un mouvement plus rapide, le
Vicomte, l'entraînant, disparut avec elle jusqu'au bout de
la galerie où, haletante, elle faillit tomber, et un instant,
s'appuya la tête sur sa poitrine. Et puis, tournant tou-
jours, mais plus doucement, il la reconduisit à sa place ;
elle se renversa contre la muraille et mit la main devant
ses yeux .
Quand elle les rouvrit, au milieu du salon, une dame
assise sur un tabouret avait devant elle trois valseurs
agenouillés . Elle choisit le Vicomte, et le violon recom-
mença.
MADAME BOVARY 77
On les regardait. Ils passaient et revenaient, elle im-
mobile du corps et le menton baissé, et lui toujours dans
sa même pose, la taille cambrée, le coude arrondi, la
bouche en avant. Elle savait valser, celle-là ! Ils continuè-
rent longtemps et fatiguèrent tous les autres.
On causa quelques minutes encore, et après les adieux
ou plutôt le bonjour , les hôtes du château s'allèrent
coucher.
Charles se traînait à la rampe, les genoux lui rentraient
dans le corps. Il avait passé cinq heures de suite, tout de-
bout devant les tables, à regarder jouer au whist sans y
rien comprendre. Aussi poussa-t-il un grand soupir de
satisfaction, lorsqu'il eut retiré ses bottes .
Emma mit un châle sur ses épaules, ouvrit la fenêtre
et s'accouda.
La nuit était noire. Quelques gouttes de pluie tombaient.
Elle aspirait le vent humide qui lui rafraîchissait les
paupières. La musique du bal bourdonnait encore à ses
oreilles, et elle faisait des efforts pour se tenir éveillée,
afin de prolonger l'illusion de cette vie luxueuse qu'il lui
faudrait, tout à l'heure, abandonner.
Le petit jour parut. Elle regarda les fenêtres du châ-
teau, longuement, tâchant de deviner quelles étaient les
chambres de tous ceux qu'elle avait remarqués la veille .
Elle aurait voulu savoir leurs existences, y pénétrer, s'y
confondre .
Mais elle grelottait de froid. Elle se déshabilla, et se
blottit entre les draps, contre Charles qui dormait.
78 MADAME BOVARY
Il y eut beaucoup de monde au déjeuner. Le repas dura
dix minutes ; on ne servit aucune liqueur, ce qui étonna
le médecin . Ensuite mademoiselle d'Andervilliers ramassa
des morceaux de brioche dans une bannette, pour les por-
ter aux cygnes sur la pièce d'eau, et on s'alla promener
dans la serre chaude où des plantes bizarres, hérissées de
poils, s'étageaient en pyramides sous des vases suspendus,
qui pareils à des nids de serpents trop pleins, laissaient
retomber de leurs bords, de longs cordons verts entrelacés .
L'orangerie, que l'on trouvait au bout, menait à couvert
jusqu'aux communs du château. Le marquis, pour amuser
la jeune femme, la mena voir les écuries . Au-dessus des
râteliers en forme de corbeilles, des plaques de porcelaine
portaient en noir le nom des chevaux . Chaque bête s'agi-
tait dans sa stalle, quand on passait près d'elle, en cla-
quant de la langue. Le plancher de la sellerie luisait à
l'œil comme le parquet d'un salon. Les harnais de voi-
ture étaient dressés dans le milieu sur deux colonnes
tournantes, et les mors, les fouets, les étriers, les gour-
mettes, rangés en ligne tout le long de la muraille .
Charles, cependant, alla prier un domestique d'atteler
son boc. On l'amena devant le perron, et tous les paquets
y étant fourrés, les époux Bovary firent leurs politesses au
marquis et à la marquise , et repartirent pour Tostes .
Emma , silencieuse , regardait tourner les roues.
Charles, posé sur le bord extrême de la banquette, con-
duisait les deux bras écartés, et le petit cheval trottait
l'amble, dans les brancards, qui étaient trop larges pour
MADAME BOVARY 79
lui. Les guides molles battaient sur sa croupe en s'y trem-
pant d'écume, et la boîte ficelée derrière le boc, donnait
contre la caisse, de grands coups réguliers.
Ils étaient sur les hauteurs de Thibourville, lorsque de-
vant eux, tout à coup, des cavaliers passèrent en riant,
avec des cigares à la bouche . Emma crut reconnaître le
Vicomte, elle se détourna, et n'aperçut à l'horizon que le
mouvement des têtes s'abaissant et montant, selon la ca-
dence inégale des trots ou du galop.
Un quart de lieue plus loin, il fallut s'arrêter pour
raccommoder avec de la corde, le reculement qui était
rompu.
Mais Charles, donnant au harnais un dernier coup
d'œil, vit quelque chose par terre, entre les jambes de
son cheval ; et il ramassa un porte-cigares tout brodé de
soie verte et blasonné à son milieu comme la portière d'un
carrosse .
- Il y a même deux cigares dedans, dit-il ; ce sera pour
ce soir, après dîner.
--
Tu fumes donc? demanda-t-elle .
- Quelquefois, quand l'occasion se présente.
Il mit sa trouvaille dans sa poche et fouetta le bidet.
Quand ils arrivèrent chez eux, le dîner n'était point
prêt. Madame s'emporta. Nastasie répondit insolem-
ment.
-
Partez ! dit Emma. C'est se moquer , je vous
chasse.
Il y avait pour diner, de la soupe à l'oignon, avec un
80 MADAME BOVARY
morceau de veau à l'oseille. Charles, assis devant Emma,
dit en se frottant les mains d'un air heureux :
-
Cela fait plaisir de se retrouver chez soi .
On entendait Nastasie qui pleurait. Il aimait un peu
cette pauvre fille. Elle lui avait autrefois, tenu société pen-
dant bien des soirs, dans les désœuvrements de son veu-
vage. C'était sa première pratique, sa plus ancienne con-
:
naissance du pays.
-
Est-ce que tu l'as renvoyée pour tout de bon? dit-il
enfin.
Oui. Qui m'en empêche? répondit-elle.
Puis ils se chauffèrent dans la cuisine, pendant qu'on
apprêtait leur chambre. Charles se mit à fumer. Il fumait
en avançant les lèvres, crachant à toute minute, se recu-
lant à chaque bouffée.
-
Tu vas te faire mal, dit-elle dédaigneusement.
Il déposa son cigare, et courut avaler à la pompe, un
verre d'eau froide. Emma, saisissant le porte-cigares, le
jeta vivement au fond de l'armoire.
La journée fut longue, le lendemain ! Elle se promena
dans son jardinet, passant et revenant par les mêmes
allées, s'arrêtant devant les plates-bandes, devant l'espa-
lier, devant le curé de plâtre, considérant avec ébahisse-
ment toutes ces choses d'autrefois qu'elle connaissait si
bien. Comme le bal déjà lui semblait loin ! Qui donc écar-
tait, à tant de distance, le matin d'avant-hier et le soir
d'aujourd'hui ? Son voyage à la Vaubyessard avait fait un
trou dans sa vie, à la manière de ces grandes crevasses,
MADAME BOVARY 81
qu'un orage en une seule nuit, creuse quelquefois dans les
montagnes. Elle se résigna pourtant; elle serra pieuse-
ment dans la commode sa belle toilette et jusqu'à ses
souliers de satin, dont la semelle s'était jaunie à la cire
glissante du parquet. Son cœur était comme eux. Au frot-
tement de la richesse, il s'était placé dessus, quelque
chose, qui ne s'effacerait pas .
Ce fut donc une occupation pour Emma que le souvenir
de ce bal. Toutes les fois que revenait le mercredi, elle se
disait en s'éveillant : « Ah ! il y a huit jours... il y a
quinze jours ... il y a trois semaines, j'y étais. » Et peu à
peu , les physionomies se confondirent dans sa mémoire,
elle oublia l'air des contredanses, elle ne vit plus si nette-
ment les livrées et les appartements ; quelques détails s'en
allèrent, mais le regret lui resta.
IX
Souvent, lorsque Charles était sorti, elle allait prendre
dans l'armoire, entre les plis du linge où elle l'avait laissé,
le porte-cigares en soie verte .
Elle le regardait, l'ouvrait, et même elle flairait l'odeur
de sa doublure, mêlée de verveine et de tabac. A qui appar-
tenait-il ? ... au Vicomte. C'était peut-être un cadeau de sa
maîtresse ? On avait brodé cela sur quelque métier de palis-
sandre, meuble mignon que l'on cachait à tous les yeux,
qui avait occupé bien des heures, et où s'étaient penchées
82 MADAME BOVARY
les boucles molles de la travailleuse pensive. Un souffle
d'amour avait passé parmi les mailles du canevas ; chaque
coup d'aiguille avait fixé là une espérance ou un souve-
nir, et tous ces fils de soie entrelacés n'étaient que la con-
tinuité de la même passion silencieuse. Et puis , le
Vicomte, un matin, l'avait emporté avec lui. De quoi
avait-on parlé, lorsqu'il restait sur les cheminées à large
chambranle, entre les vases de fleurs et les pendules Pom-
padour ? Elle était à Tostes. Lui, il était à Paris, mainte-
nant ; là-bas ! Comment était-ce Paris? Quel nom déme-
suré ! Elle se le répétait à demi-voix, pour se faire plaisir ;
il sonnait à ses oreilles, comme un bourdon de cathédrale ;
il flamboyait à ses yeux, jusque sur l'étiquette de ses pots
de pommade.
La nuit, quand les mareyeurs, dans leurs charrettes,
passaient sous ses fenêtres en chantant la Marjolaine, elle
s'éveillait ; et, écoutant le bruit des roues ferrées, qui, à
la sortie du pays , s'amortissait vite sur la terre : << Ils y
seront demain, » se disait-elle. Et elle les suivait dans sa
pensée, montant et descendant les côtes, traversant les
villages, filant sur la grande route à la clarté des étoiles .
Mais au bout d'une distance indéterminée, il se trouvait
toujours une place confuse où expirait son rêve.
Eile s'acheta un plan de Paris, et, du bout de son doigt,
sur la carte , elle faisait des courses dans la capitale. Elle
remontait les boulevards, s'arrêtant à chaque angle, entre
les lignes des rues , devant les carrés blancs qui figurent
les maisons. Les yeux fatigués à la fin , elle fermait ses
MADAME BOVARY 83
paupières , et elle voyait dans les ténèbres , se tordre au
vent, des becs de gaz avec des marchepieds de calèche
qui se déployaient à grand fracas , devant le péristyle des
théâtres .
Elle s'abonna à la Corbeille, journal des femmes, et au
Sylphe des salons . Elle dévorait, sans en rien passer, tous
les comptes rendus de premières représentations , de
courses et de soirées, s'intéressait aux débuts d'une chan-
teuse , à l'ouverture d'un magasin. Elle savait les modes
nouvelles , l'adresse des bons tailleurs , les jours de Bois
Jou d'Opéra. Elle étudia dans Eugène Sue, des descrip-
tions d'ameublement; elle lut Balzac et George Sand, y
cherchant des assouvissements imaginaires pour ses con-
voitises personnelles. A table même , elle apportait son
livre, et elle tournait les feuillets, pendant que Charles
mangeait en lui parlant. Le souvenir du Vicomte revenait
toujours dans ses lectures. Entre lui et les personnages
inventés , elle établissait des rapprochements. Mais le
cercle dont il était le centre peu à peu s'élargit autour de
lui, et cette auréole qu'il avaii, s'écartant de sa figure,
s'étala plus au loin, pour illuminer d'autres rêves .
Paris, plus vague que l'Océan, miroitait donc aux yeux
d'Emma dans une atmosphère vermeille. La vie nom-
breuse qui s'agitait en ce tumulte y était cependant divi-
sée par parties, classée en tableaux distincts. Emma n'en
apercevait que deux ou trois qui lui cachaient tous les au-
tres , et représentaient à eux seuls l'humanité complète.
Le monde des ambassadeurs marchait sur des parquets
84 MADAME BOVARY
luisants, dans des salons lambrissés de miroirs, autour de
tables ovales couvertes d'un tapis de velours à crépines
d'or. Il y avait là des robes à queue, de grands mystères,
des angoisses dissimulées sous des sourires. Venait en-
suite la société des duchesses : on y était pâle ; on se le-
vait à quatre heures ; les femmes , pauvres anges ! por-
taient du point d'Angleterre au bas de leur jupon, et les
hommes , capacités méconnues sous des dehors futiles ,
crevaient leurs chevaux par partie de plaisir, allaient
passer à Bade la saison d'été, et vers la quarantaine enfin,
épousaient des héritières . Dans les cabinets de restaurant
où l'on soupe après minuit, riait à la clarté des bougies,
la foule bigarrée des gens de lettres et des actrices. Ils
étaient, ceux-là, prodigues comme des rois, pleins d'am-
bitions idéales et de délires fantastiques. C'était une exis-
tence au- dessus des autres , entre ciel et terre, dans les
orages , quelque chose de sublime. Quant au reste du
monde, il était perdu, sans place précise, et comme n'exis-
tant pas. Plus les choses d'ailleurs étaient voisines , plus
sa pensée s'en détournait. Tout ce qui l'entourait immé-
diatement, campagne ennuyeuse, petits bourgeois imbé-
ciles, médiocrité de l'existence, lui semblait une excep-
tion dans le monde, un hasard particulier où elle se trou-
vait prise , tandis qu'au delà s'étendait à perte de vue
l'immense pays des félicités et des passions. Elle confon-
dait dans son désir, les sensualités du luxe avec les joies
du cœur, l'élégance des habitudes et les délicatesses du
sentiment . Ne fallait-il pas à l'amour, comme aux plantes
MADAME BOVARY 85
indiennes', des terrains préparés , une température par-
ticulière ? Les soupirs au clair de lune , les longues
étreintes , les larmes qui coulent sur les mains qu'on
abandonne , toutes les fièvres de la chair et les langueurs
de la tendresse ne se séparaient donc pas du balcon des
grands châteaux qui sont pleins de loisirs, d'un boudoir à
stores de soie , avec un tapis bien épais , des jardinières
remplies , un lit monté sur une estrade , ni du scintille-
ment des pierres précieuses et des aiguillettes de la livrée.
Le garçon de la poste , chaque matin , qui venait pan-
ser la jument, traversait le corridor avec ses gros sabots ;
sa blouse avait des trous , ses pieds étaient nus dans des
chaussons . C'était là le groom en culotte courte dont il
fallait se contenter ! Quand son ouvrage était fini , il ne
revenait plus de la journée, car Charles, en rentrant, met-
tait lui-même son cheval à l'écurie, retirait la selle et pas-
sait le licou, pendant que la bonne apportait une botte de
paille et la jetait, comme elle le pouvait, dans la mangeoire .
Pour remplacer Nastasie (qui partit enfin de Tostes en
versant des ruisseaux de larmes), Emma prit à son ser-
vice une jeune fille de quatorze ans, orpheline et de phy-
sionomie douce. Elle lui interdit les bonnets de coton, lui
apprit qu'il fallait vous parler à la troisième personne,
apporter un verre d'eau dans une assiette, frapper aux
portes avant d'entrer, et à repasser, à empeser, à l'habil-
ler, voulut en faire sa femme de chambre. La nouvelle
bonne obéissait sans murmure pour n'être point ren-
voyée ; et comme Madame, d'habitude, laissait la clef au
86 MADAME BOVARY
buffet, Félicité, chaque soir, prenait une petite provision
de sucre qu'elle mangeait toute seule, dans son lit, après
avoir fait sa prière .
L'après-midi , quelquefois, elle allait causer en face
avec les postillons. Madame se tenait en haut, dans son
appartement.
Elle portait une robe de chambre tout ouverte, qui lais-
sait voir, entre les revers à châle du corsage, une chemi-
sette plissée avec trois boutons d'or. Sa ceinture était une
cordelière à gros glands, et ses petites pantoufles de cou-
leur grenat avaient une touffe de rubans larges, qui s'éta-
lait sur le cou-de-pied. Elle s'était acheté un buvard, une
papeterie, un porte-plume et des enveloppes, quoiqu'elle
n'eût personne à qui écrire ; elle époussetait son étagère,
se regardait dans la glace, prenait un livre, puis rêvant
entre les lignes, le laissait tomber sur ses genoux. Elle
avait envie de faire des voyages, ou de retourner vivre à
son couvent. Elle souhaitait à la fois mourir et habiterParis .
Charles, à la neige et à la pluie, chevauchait par les
chemins de traverse. Il mangeait des omelettes sur la ta-
ble des fermes, entrait son bras dans des lits humides,
recevait au visage le jet tiède des saignées, écoutait des
râles, examinait des cuvettes, retroussait bien du linge
sale ; mais il trouvait tous les soirs un feu fiambant, la
table servie, des meubles souples, et une femme en toi-
lette fine, charmante et sentant frais, à ne savoir même
d'où venait cette odeur, ou si ce n'était pas sa peau qui
parfumait sa chemise.
MADAME BOVARY 87
Elle le charmait par quantité de délicatesses ; c'était
tantôt une manière nouvelle de façonner pour les bougies
des bobèches de papier, un volant qu'elle changeait à
sa robe ou le nom extraordinaire d'un mets bien simple,
et que la bonne avait manqué, mais que Charles jus-
qu'au bout avalait avec plaisir. Elle vit à Rouen, des
dames qui portaient à leur montre un paquet de brelo-
ques ; elle acheta des breloques. Elle voulut sur sa che-
minée deux grands vases de verre bleu, et quelque temps
après un nécessaire d'ivoire, avec un dé de vermeil. Moins
Charles comprenait ces élégances, plus il en subissait la
séduction . Elles ajoutaient quelque chose au plaisir de ses
sens et à la douceur de son foyer. C'était comme une
poussière d'or qui sablait tout du long le petit sentier de
sa vie.
Il se portait bien ; il avait bonne mine ; sa réputation
était établie tout à fait. Les campagnards le chérissaient
parce qu'il n'était pas fier. Il caressait les enfants, n'en-
trait jamais au cabaret, et d'ailleurs inspirait de la con-
fiance par sa moralité. Il réussissait particulièrement dans
les catarrhes et maladies de poitrine. Craignant beaucoup
de tuer son monde, Charles, en effet, n'ordonnait guère
que des potions calmantes, de temps à autre de l'éméti-
que, un bain de pieds, ou des sangsues. Ce n'est pas que
la chirurgie lui fit peur ; il vous saignait les gens large-
ment, comme des chevaux,et il avait pour l'extraction
des dents une poigne d'enfer .
Enfin, pour se tenir au courant, il prit un abonnement
88 MADAME BOVARY
à la Ruche médicale, journal nouveau dont il avait reçu le
prospectus. Il en lisait un peu après son dîner ; mais la
chaleur de l'appartement, jointe à la digestion, faisait
qu'au bout de cinq minutes, il s'endormait ; et il restait
là, le menton sur ses deux mains, et les cheveux étalés
comme une crinière jusqu'au pied de la lampe. Emma le
regardait en haussant les épaules. Que n'avait-elle au
moins pour mari, un de ces hommes d'ardeurs taciturnes
qui travaillent la nuit dans les livres, et portent enfin à
soixante ans, quand vient l'âge des rhumatismes, une
brochette de croix, sur leur habit noir, mal fait. Elle au-
rait voulu que ce nom de Bovary, qui était le sien, fût il-
lustre, le voir étalé chez les libraires, répété dans les jour-
naux, connu par toute la France. Mais Charles n'avait
point d'ambition ! Un médecin d'Yvetot, avec qui dernière-
ment il s'était trouvé en consultation, l'avait humilié quel-
que peu, au lit même du malade, devant les parents as-
semblés. Quand Charles lui raconta le soir cette anecdote,
Emma s'emporta bien haut contre le confrère. Charles en
fut attendri . Il la baisa au front avec une larme. Mais elle
était exaspérée de honte ; elle avait envie de le battre ;
elle alla dans le corridor ouvrir la fenêtre et huma l'air
frais pour se calmer. <<< Quel pauvre homme ! quel pauvre
homme ! >> disait-elle tout bas, en se mordant les lèvres.
Elle se sentait, d'ailleurs, plus irritée de lui. Il prenait
avec l'âge des allures épaisses ; il coupait au dessert le
bouchon des bouteilles vides ; il se passait, après manger,
la langue sur les dents ; il faisait, en avalant sa soupe, un
MADAME BOVARY 89
gloussement à chaque gorgée, et comme il commençait
à engraisser, ses yeux déjà petits semblaient remontés
vers les tempes, par la bouffissure de ses pommettes .
Emma, quelquefois, lui rentrait dans son gilet la bor-
dure rouge de ses tricots, rajustait sa cravate, ou jetait à
l'écart les gants déteints qu'il se disposait à passer ; et ce
n'était pas, comme il croyait, pour lui, mais pour elle-
même, par expansion d'égoïsme , agacement nerveux.
Quelquefois aussi, elle lui parlait des choses qu'elle avait
lues, comme d'un passage de roman, d'une pièce nou-
velle, ou de l'anecdote du grand monde que l'on racontait
dans le feuilleton ; car, enfin, Charles était quelqu'un,
une oreille toujours ouverte, une approbation toujours
prête. Elle faisait bien des confidences à sa levrette ! Elle
en eût fait aux bûches de la cheminée et au balancier de
la pendule.
Au fond de son âme, cependant, elle attendait un évé-
nement. Comme les matelots en détresse , elle promenait
sur la solitude de sa vie des yeux désespérés, cherchant
au loin quelque voile blanche dans les brumes de l'hori-
zon . Elle ne savait pas quel serait ce hasard, le vent qui
le pousserait jusqu'à elle, vers quel rivage il la mènerait,
s'il était chaloupe ou vaisseau à trois ponts, chargé d'an-
goisses ou plein de félicités jusqu'aux sabords. Mais
chaque matin, à son réveil, elle l'espérait pour la jour-
née, et elle écoutait tous les bruits , se levait en sursaut ,
s'étonnait qu'il ne vînt pas, puis au coucher du soleil ,
toujours plus triste, désirait être au lendemain.
90 MADAME BOVARY
Le printemps reparut. Elle eut des étouffements aux
premières chaleurs, quand les poiriers fleurirent.
Dès le commencement de juillet, elle compta sur ses
doigts combien de semaines lui restaient pour arriver au
mois d'octobre, pensant que le marquis d'Andervilliers ,
peut-être, donnerait encore un bal à la Vaubyessard. Mais
tout septembre s'écoula sans lettres ni visites.
Après l'ennui de cette déception, son cœur de nouveau
resta vide, et alors la série des mêmes journées recom-
mença.
Elles allaient donc maintenant, se suivre ainsi à la file,
toujours pareilles, innombrables, et n'apportant rien ! Les
autres existences, si plates qu'elles fussent, avaient du
moins la chance d'un événement . Une aventure amenait
parfois des péripéties à l'infini , et le décor changeait.
Mais pour elle, rien n'arriverait, Dieu l'avait voulu ! L'ave-
nir était un corridor tout noir, et qui avait au fond sa
porte bien fermée.
Elle abandonna la musique. Pourquoi jouer ? qui l'en-
tendrait ? Puisqu'elle ne pourrait jamais, en robe de ve-
lours à manches courtes, sur un piano d'Érard, dans un
concert, battant de ses doigts légers les touches d'ivoire,
sentir comme une brise circuler autour d'elle un murmure
d'extase, ce n'était pas la peine de s'ennuyer à étudier.
Elle laissa dans l'armoire ses cartons à dessin et la tapis-
serie. A quoi bon ! à quoi bon ! La couture l'irritait. « J'ai
tout lu, >> se disait-elle , et elle restait à faire rougir les
pincettes, ou regardant la pluie tomber.
MADAME BOVARY 91
Comme elle était triste le dimanche, quand on sonnait
les vêpres ! Elle écoutait dans un hébétement attentif ,
tinter un à un les coups fêlés de la cloche. Quelque chat
sur les toits , marchant lentement , bombait son dos aux
rayons pâles du soleil. Le vent, sur la grande route,
soufflait des traînées de poussière. Au loin, parfois, un
chien hurlait; et la cloche, à temps égaux, continuait sa
sonnerie monotone qui se perdait dans la campagne .
Cependant on sortait de l'église. Les femmes en sabots
cirés, les paysans en blouse neuve, les petits enfants qui
sautillaient nu-tête devant eux , tout rentrait chez soi.
Et jusqu'à la nuit, cinq à six hommes, toujours les mêmes,
restaient à jouer au bouchon, devant la grande porte de
l'auberge.
L'hiver fut froid. Les carreaux chaque matin étaient
chargés de givre, et la lumière blanchâtre à travers eux,
comme par des verres dépolis, quelquefois ne variait pas
de la journée . Dès quatre heures du soir, il fallait allu-
mer la lampe.
Les jours qu'il faisait beau, elle descendait dans le jar-
din. La rosée avait laissé sur les choux des guipures d'ar-
gent avec de longs fils clairs qui s'étendaient de l'un à
l'autre. On n'entendait pas d'oiseaux , tout semblait dor-
mir, l'espalier couvert de paille et la vigne comme un
grand serpent malade sous le chaperon du mur, où l'on
voyait, en s'approchant, se traîner des cloportes à pattes
nombreuses . Dans les sapinettes, près de la haie , le curé
en tricorne qui lisait son bréviaire avait perdu le pied
92 MADAME BOVARY
droit, et même le plâtre s'écaillant à la gelée, avait fait
des gales blanches sur sa figure.
Puis elle remontait, fermait la porte, étalait les char-
bons, et défaillant à la chaleur du foyer, sentait l'ennui
plus lourd qui retombait sur elle. Elle serait bien descen-
due causer avec la bonne, mais une pudeur la retenait.
Tous les jours à la même heure , le maître d'école , en
bonnet de soie noire, ouvrait les auvents de sa maison, et
le garde-champêtre passait , portant son sabre sur sa
blouse. Soir et matin, les chevaux de la poste, trois par
trois, traversaient la rue, pour aller boire à la mare. De
temps à autre la porte d'un cabaret faisait tinter sa son-
nette, et quand il y avait du vent, l'on entendait grincer
sur leurs deux tringles les petites cuvettes en cuivre du
perruquier, qui servaient d'enseigne à sa boutique. Elle
avait pour décoration une vieille gravure de modes collée 1
contre un carreau et un buste de femme en cire, dont les
cheveux étaient jaunes. Lui aussi, le perruquier, il se
lamentait de sa vocation arrêtée, de son avenir perdu, et
rêvant quelque boutique dans une grande ville, comme à
Rouen, par exemple, sur le port, près du théâtre, il res-
tait toute la journée à se promener en long, depuis la
mairie jusqu'à l'église, sombre, et attendant la clientèle .
Lorsque madame Bovary levait les yeux, elle le voyait
toujours là, comme une sentinelle en faction, avec son
bonnet grec sur l'oreille et sa veste de lasting.
Dans l'après-midi, quelquefois, une tête d'homme ap-
paraissait derrière les vitres de la salle, tête hâlée, à favo-
MADAME BOVARY 93
ris noirs , et qui souriait lentement d'un large sourire
doux à dents blanches. Une valse aussitôt commençait, et
sur l'orgue, dans un petit salon , des danseurs hauts
comme le doigt, femmes en turban rose, Tyroliens en ja-
quette, singes en habit noir, messieurs en culotte courte,
tournaient, tournaient, entre les fauteuils, les canapés,
les consoles, se répétant dans les morceaux de miroir que
raccordait à leurs angles un filet de papier doré. L'homme
faisait aller sa manivelle, regardant à droite, à gauche et
vers les fenêtres. De temps à autre, tout en lançant contre
la borne un long jet de salive brune, il soulevait du genou
son instrument , dont la bretelle dure lui fatiguait l'é-
paule ; et tantôt dolente et traînarde , ou joyeuse et pré-
cipitée , la musique de la boîte s'échappait en bourdon-
nant à travers un rideau de taffetas rose, sous une grille
de cuivre en arabesque. C'étaient des airs que l'on jouait
ailleurs sur les théâtres, que l'on chantait dans les salons,
que l'on dansait le soir sous des lustres éclairés, échos
du monde qui arrivaient jusqu'à Emma. Des sarabandes
à n'en plus finir se déroulaient dans sa tête, et comme une
bayadère sur les fleurs d'un tapis, sa pensée, bondissant
avec les notes, se balançait de rêve en rêve et de tristesse
en tristesse. Quand l'homme avait reçu l'aumône dans sa
casquette , il rabattait une vieille couverture de laine
bleue, passait son orgue sur son dos et s'éloignait d'un
pas lourd. Elle le regardait partir .
Mais c'était surtout aux heures de repas qu'elle n'en
pouvait plus , dans cette petite salle au rez-de-chaussée,
94 MADAME BOVARY
avec le poêle qui fumait, la porte criant, les murs qui
suintaient, les pavés humides; toute l'amertume de l'exis-
tence lui semblait servie sur son assiette , et, à la fumée
du bouilli , il montait du fond de son âme, comme d'au-
tres bouffées d'affadissement. Charles était long à man-
ger; elle grignottait quelques noisettes, ou bien, appuyée
du coude, s'amusait avec la pointe de son couteau, à faire
des raies sur la toile cirée .
Elle laissait maintenant tout aller dans son ménage, et
madame Bovary mère , lorsqu'elle vint passer à Tostes
une partie du carême, s'étonna fort de ce changement.
Elle, en effet, si soigneuse autrefois et délicate, elle res-
tait à présent des journées entières sans s'habiller, portait
des bas de coton gris , s'éclairait à la chandelle. Elle ré-
pétait qu'il fallait économiser puisqu'ils n'étaient pas ri-
ches , ajoutant qu'elle était très- contente , très-heureuse,
que Tostes lui plaisait beaucoup, et autres discours nou-
veaux qui fermaient la bouche à la belle-mère. Du reste,
Emma ne semblait plus disposée à suivre ses conseils ; une
fois même, madame Bovary s'étant avisée de prétendre
que les maîtres devaient surveiller la religion de leursdo-
mestiques , elle lui avait répondu d'un œil si colère et
avec un sourire tellement froid que la bonne femme ne
s'y refrotta plus.
Emma devenait difficile , capricieuse. Elle se comman-
dait des plats pour elle, n'y touchait point, un jour ne
buvait que du lait pur et le lendemain des tasses de thé à
la douzaine. Souvent elle s'obstinait à ne pas sortir, puis
MADAME BOVARY 95
elle suffoquait, ouvrait les fenêtres, s'habillait en robe lé-
gère . Lorsqu'elle avait bien rudoyé sa servante, elle lui
faisait des cadeaux ou l'envoyait se promener chez les
voisines, de même qu'elle jetait parfois aux pauvres toutes
les pièces blanches de sa bourse, quoiqu'elle ne fût guère
tendre cependant, ni facilement accessible à l'émotion
d'autrui , comme la plupart des gens issus de campa-
gnards, qui gardent toujours à l'âme quelque chose de la
callosité des mains paternelles .
Vers la fin de février, le père Rouault , en souvenir de
sa guérison , apporta lui-même à son gendre une dinde
superbe, et il resta trois jours à Tostes. Charles étant à
ses malades , Emma lui tint compagnie. Il fuma dans la
chambre , cracha sur les chenets , causa culture , veaux ,
vaches , volailles et conseil municipal, si bien qu'elle re-
ferma la porte , quand il fut parti , avec un sentiment de
satisfaction qui la surprit elle-même. D'ailleurs, elle ne
cachait plus son mépris pour rien ni pour personne ; et
elle se mettait quelquefois à exprimer des opinions singu-
lières, blâmant ce que l'on approuvait, et approuvant des
choses perverses ou immorales, ce qui faisait ouvrir de
grands yeux à son mari.
Est-ce que cette misère durerait toujours ? Est- ce qu'elle
n'en sortirait pas ? Elle valait bien cependant toutes celles
qui vivaient heureuses ! Elle avait vu des duchesses à la
Vaubyessard qui avaient la taille plus lourde et les façons
plus communes ; et elle exécrait l'injustice de Dieu; elle
s'appuyait la tête aux murs pour pleurer ; elle enviait les
96 MADAME BOVARY
existences tumultueuses, les nuits masquées, les insolents
plaisirs avec tous les éperduments qu'elle ne connaissait
pas et qu'ils devaient donner.
Elle pâlissait et avait des battements de cœur. Charles
lui administra de la valériane et des bains de camphre.
Tout ce que l'on essayait semblait l'irriter davantage.
En de certains jours, elle bavardait avec une abondance
fébrile ; puis, à ces exaltations succédaient tout à coup
des torpeurs où elle restait sans parler, sans bouger. Ce
qui la ranimait alors, c'était de se répandre sur les bras
un flacon d'eau de Cologne.
Comme elle se plaignait de Tostes continuellement ,
Charles imagina que la cause de sa maladie était sans
doute dans quelque influence locale, et, s'arrêtant à cette
idée, il songea sérieusement à aller s'établir ailleurs .
Dès lors elle but du vinaigre pour se faire maigrir,
contracta une petite toux sèche et perdit complétement
l'appétit.
Il en coûtait à Charles d'abandonner Tostes après qua-
tre ans de séjour et au moment où il commençait à s'y
poser. S'il le fallait, cependant ! Il la conduisit à Rouen
voir son ancien maître . C'était une maladie nerveuse . On
devait la changer d'air.
Après s'être tourné de côté et d'autre , Charles apprit
qu'il y avait dans l'arrondissement de Neufchâtel un fort
bourg nommé Yonville-l'Abbaye , dont le médecin, qui
était un réfugié polonais, venait de décamper la semaine
précédente. Alors il écrivit au pharmacien de l'endroit
MADAME BOVARY 97
pour savoir quel était le chiffre de la population , la dis-
tance où se trouvait le confrère le plus voisin, combien
par année gagnait son prédécesseur, etc.; et les réponses
ayant été satisfaisantes , il se résolut à déménager vers le
printemps , si la santé d'Emma ne s'améliorait pas .
Un jour qu'en prévision de son départ , elle faisait des
rangements dans un tiroir, elle se piqua les doigts à quel-
que chose. C'était un fil de fer de son bouquet de mariage.
Les boutons d'oranger étaient jaunes de poussière, et les
rubans de satin, à liséré d'argent, s'effiloquaient par le
bord. Elle le jeta dans le feu. Il s'enflamma plus vite
qu'une paille sèche. Puis ce fut comme un buisson rouge
sur les cendres, et qui se rongeait lentement. Elle le re-
garda brûler. Les petites baies de carton éclataient , les
fils d'archal se tordaient, le galon se fondait ; et les co-
rolles de papier, racornies , se balançant le long de la
plaque comme des papillons noirs , enfin s'envolèrent par
la cheminée .
Quand on partit de Tostes, au mois de mars , madame
Bovary était enceinte.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE .
6
DEUXIÈME PARTIE
Yonville-l'Abbaye (ainsi nommé à cause d'une ancienne
abbaye de capucins dont les ruines n'existent même plus)
est un bourg à huit lieues de Rouen, entre la route d'Ab-
beville et celle de Beauvais, au fond d'une vallée qu'ar-
rose la Rieule, petite rivière qui se jette dans l'Andelle
après avoir fait tourner trois moulins vers son embou-
chure, et où il y a quelques truites, que les garçons, le
dimanche, s'amusent à pêcher à la ligne.
On quitte la grande route à la Boissière et l'on continue
à plat jusqu'au haut de la côte des Leux, d'où l'on dé-
couvre la vallée. La rivière qui la traverse en fait comme
deux régions de physionomie distincte. Tout ce qui est à
gauche est en herbage, tout ce qui est à droite est en
labour. La prairie s'allonge sous un bourrelet de collines
basses pour se rattacher par derrière aux pâturages du
100 MADAME BOVARY
pays de Bray, tandis que du côté de l'est, la plaine mon-
tant doucement va s'élargissant, et étale à perte de vue
ses blondes pièces de blé. L'eau qui court au bord de
l'herbe sépare d'une raie blanche sinueuse la couleur des
prés et celle des sillons, et la campagne ainsi ressemble à
un grand manteau déplié qui a un collet de velours vert,
bordé d'un galon d'argent.
Au bout de l'horizon, lorsqu'on arrive, on a devant soi
les chênes de la forêt d'Argueil, avec les escarpements de
la côte Saint-Jean, rayés du haut en bas par de longues
traînées rouges, inégales ; ce sont les traces des pluies, et
ces tons de brique tranchant en filets minces sur la cou-
leur grise de la montagne, viennent de la quantité de
sources ferrugineuses qui coulent au delà, dans le pays
d'alentour .
On est ici sur les confins dela Normandie, de la Picardie
et de l'Ile de France, contrée bâtarde où le langage est
sans accentuation , comme le paysage sans caractère.
C'est là que l'on fait les pires fromages de Neufchâtel de
tout l'arrondissement, et d'autre part la culture y est coû-
teuse, parce qu'il faut beaucoup de fumier pour engraisser
ces terres friables pleines de sable et de cailloux .
Jusqu'en 1835 , il n'y avait point de route praticable
pour arriver à Yonville, mais on a établi vers cette époque
un chemin de grande vicinalité qui relie la route d'Abbe-
ville à celle d'Amiens et sert quelquefois aux rouliers
allant de Rouen dans les Flandres. Cependant, Yonville-
l'Abbaye est demeuré stationnaire, malgré ses débouchés
MADAME BOVARY 101
nouveaux. Au lieu d'améliorer les cultures, on s'y obstine
encore aux herbages, quelque dépréciés qu'ils soient, et le
bourg paresseux, s'écartant de la plaine, a continué natu-
rellement à s'agrandir vers la rivière. On l'aperçoit de
loin, tout couché en long sur la rive, comme un gardeur
de vaches qui fait la sieste au bord de l'eau.
Au bas de la côte, après le pont, commence une chaussée
plantée de jeunes trembles qui vous mène en droite ligne
jusqu'aux premières maisons du pays. Elles sont encloses
de haies, au milieu de cours pleines de bâtiments épars,
pressoirs, charretteries et bouilleries, disséminés sous les
arbres touffus portant des échelles, des gaules ou des faux
accrochées dans leur branchage. Les toits de chaume,
comme des bonnets de fourrure rabattus sur des yeux,
descendent jusqu'au tiers à peu près des fenêtres basses,
dont les gros verres bombés sont garnis d'un nœud dans
le milieu, à la façon des culs de bouteille. Sur le mur de
plâtre que traversent en diagonale des lambourdes noires,
s'accroche parfois quelque maigre poirier, et les rez-de-
chaussée ont à leur porte une petite barrière tournante
pour les défendre des poussins, qui viennent picorer sur
le seuil, des miettes de pain bis trempé de cidre. Cepen-
dant les cours se font plus étroites, les habitations se rap-
prochent, les haies disparaissent ; un fagot de fougères se
balance sous une fenêtre au bout d'un manche à balai ; il
y a la forge d'un maréchal et ensuite un charron avec
deux ou trois charrettes neuves, en dehors, qui empiètent
sur la route. Puis, à travers une claire-voie, apparaît une
6.
102 MADAME BOVARY
maison blanche au delà d'un rond de gazon que décore
un Amour, le doigt posé sur la bouche; deux vases en
fonte sont à chaque bout du perron ; des panonceaux bril-
lent à la porte : c'est la maison du notaire et la plus belle
dupays.
L'église est de l'autre côté de la rue, vingt pas plus
loin, à l'entrée de la place. Le petit cimetière qui l'entoure,
clos d'un mur à hauteur d'appui, est si bien rempli de
tombeaux que les vieilles pierres à ras du sol font un dal-
lage continu, où l'herbe a dessiné de soi-même des carrés
verts réguliers. L'église a été rebâtie à neuf dans les der-
nières années du règne de Charles X. La voûte en bois
commence à se pourrir par le haut, et, de place en place,
a des enfonçures noires dans sa couleur bleue. Au-dessus
de la porte, où seraient les orgues, se tient un jubé pour
les hommes, avec un escalier tournant qui retentit sous
les sabots .
Le grand jour, arrivant par les vitraux tout unis, éclaire
obliquement les bancs rangés en travers de la muraille
que tapisse çà et là quelque paillasson cloué, ayant au-
dessous de lui ces mots en grosses lettres : << Banc de M. un
tel. >> Plus loin, à l'endroit où le vaisseau se rétrécit, le
confessionnal fait pendant à une statuette de la Vierge,
vêtue d'une robe de satin, coiffée d'un voile de tulle semé
d'étoiles d'argent, et tout empourprée aux pommettes
comme une idole des îles Sandwich ; enfin une copie de
la Sainte Famille, envoi du ministre de l'intérieur, domi-
nant le maître-autel entre quatre chandeliers, termine au
MADAME BOVARY 403
fond, la perspective. Les stalles du chœur, en bois de sape,
sont restées sans être peintes .
Les halles , c'est-à-dire un toit de tuiles supporté par
une vingtaine de poteaux, cccupent à elles seules la moitié
environ de la grande place d'Yonville. La mairie, con-
struite sur les dessins d'un architecte de Paris , est une ma-
nière de temple grec qui fait l'angle, à côté de la maison
du pharmacien. Elle a au rez-de-chaussée trois colonnes
ioniques et au premier étage une galerie à plein-cintre,
tandis que le tympan qui la termine est rempli par un coq
gaulois, appuyé d'une patte sur la charte et tenant, de
l'autre, les balances de la justice.
Mais ce qui attire le plus les yeux, c'est, en face de
l'auberge du Lion d'or, la pharmacie de M. Homais ! Le
soir, principalement, quand son quinquet est allumé et
que les bocaux rouges et verts qui embellissent sa devan-
ture allongent au loin, sur le sol, leurs deux clartés de
couleur; alors, à travers elles, comme dans des feux du
Bengale, s'entrevoit l'ombre du pharmacien, accoudé sur
son pupitre. Sa maison, du haut en bas, est placardée
d'inscriptions écrites en anglaise, en ronde, en moulée :
<< Eaux de Vichy, de Seltz et de Barréges, robs dépuratifs,
médecine Raspail, racahout des Arabes, pastilles d'Arcet,
pâte Regnault, bandages, bains, chocolats de santé, etc.>>>
Et l'enseigne, qui tient toute la largeur de la boutique,
porte en lettres d'or : Homais , pharmacien. Puis, au
fond de la boutique , derrière les grandes balances
scellées sur le comptoir, le mot laboratoire se déroule
104 MADAME BOVARY
au-dessus d'une porte vitrée qui , à moitié de sa hauteur,
répète encore une fois Homais, en lettres d'or, sur un
fond noir.
Il n'y a plus ensuite rien à voir dans Yonville. La rue
(la seule), longue d'une portée de fusil et bordée de quel-
ques boutiques, s'arrête court au tournant de la route . Si
on la laisse sur la droite et que l'on suive le bas de la côte
Saint-Jean, bientôt on arrive au cimetière.
Lors du choléra, pour l'agrandir, on a abattu un pan
de mur et acheté trois acres de terre à côté ; mais toute
cette portion nouvelle est presque inhabitée , les tombes ,
comme autrefois , continuant à s'entasser vers la porte.
Le gardien, qui est en même temps fossoyeur et bedeau à
l'église (tirant ainsi des cadavres de la paroisse un double
bénéfice) , a profité du terrain vide pour y semer des
pommes de terre. D'année en année, cependant, son petit
champ se rétrécit , et lorsqu'il survient une épidémie , il
ne sait pas s'il doit se réjouir des décès ou s'affliger des
sépultures .
-
Vous vous nourrissez des morts , Lestiboudois ! lui
dit enfin un jour, M. le curé.
Cette parole sombre le fit réfléchir ; elle l'arrêta pour
quelque temps , mais aujourd'hui encore il continue la
culture de ses tubercules , et même soutient avec aplomb
qu'ils poussent naturellement.
Depuis les événements que l'on va raconter, rien , en
effet, n'a changé à Yonville. Le drapeau tricolore de fer-
blanc tourne toujours au haut du clocher de l'église ; la
MADAME BOVARY 105
boutique du marchand de nouveautés agite encore au
vent, ses deux banderoles d'indienne ; les fœtus du phar-
macien , comme des paquets d'amadou blanc , se pourris-
sent de plus en plus dans leur alcool bourbeux, et au- des-
sus de la grande porte de l'auberge, le vieux lion d'or,
déteint par les pluies, montre toujours aux passants sa
frisure de caniche .
Le soir que les époux Bovary devaient arriver à Yon-
ville, madame veuve Lefrançois, la maîtresse de cette au-
berge, était si fort affairée qu'elle suait à grosses gouttes,
en remuant ses casseroles. C'était le lendemain jour de
marché dans le bourg. Il fallait d'avance tailler les vian-
des, vider les poulets, faire de la soupe et du café. Elle
avait, de plus, le repas de ses pensionnaires, celui du mé-
decin, de sa femme et de leur bonne ; le billard retentis-
sait d'éclats de rire ; trois meuniers , dans la petite salle ,
appelaient pour qu'on leur apportât de l'eau-de-vie ; le
bois flambait, la braise craquait, et sur la longue table de
la cuisine, parmi les quartiers de mouton cru, s'élevaient
des piles d'assiettes qui tremblaient aux secousses du bil-
lot où l'on hachait des épinards. On entendait dans la
basse-cour, crier les volailles, que la servante poursuivait
pour leur couper le cou.
Un homme en pantoufles de peau verte , quelque peu
marqué de petite vérole et coiffé d'un bonnet de velours à
gland d'or, se chauffait le dos contre la cheminée. Sa
figure n'exprimait rien que la satisfaction de soi-même ,
et il avait l'air aussi calme dans la vie que le chardonne-
4
406 MADAME BOVARY
ret suspendu au-dessus de sa tête, dans une cage d'osier :
c'était le pharmacien .
- Artémise ! criait la maîtresse d'auberge, casse de la
bourrée, emplis les carafes, apporte de l'eau-de-vie, dé-
pêche-toi ! Au moins , si je savais quel dessert offrir à la
société que vous attendez ? Bonté divine ! les commis du
déménagement recommencent leur tintamarre dans le
billard! Et leur charrette qui est restée sous la grande
porte ! L'Hirondelle est capable de la défoncer en arri-
vant ! Appelle Polyte pour qu'il la remise !... Dire que de-
puis le matin , monsieur Homais, ils ont peut-être fait
quinze parties et bu huit pots de cidre! ... Mais ils vont
me déchirer le tapis, continuait-elle en les regardant de
loin, son écumoire à la main.
-
Le mal ne serait pas grand, reprit M. Homais, vous
en achèteriez un autre .
Un autre billard ! exclama la veuve .
- Puisque celui-là ne tient plus, madame Lefrançois ;
je vous le répète, vous vous faites tort ! vous vous faites
grand tort ! Et puis les amateurs , à présent , veulent des
blouses étroites et des queues lourdes. On ne joue plus la
bille; tout est changé ! Il faut marcher avec son siècle !
Regardez Tellier, plutôt.
L'hôtesse devint rouge de dépit. Le pharmacien ajouta :
-
Son billard , vous avez beau dire , est plus mignon
que le vôtre, et qu'on ait l'idée, par exemple, de monter
une poule patriotique pour la Pologne ou les inondés de
Lyon...
MADAME BOVARY 107
- Ce ne sont pas des gueux comme lui qui nous font
peur ! interrompit l'hôtesse, en haussant ses grosses épau-
les . Allez, allez, monsieur Homais, tant que le Lion d'or
vivra, on y viendra. Nous avons du foin dans nos bottes,
nous autres ! Au lieu qu'un de ces matins, vous verrez le
Café français fermé , et avec une belle affiche sur les au-
vents ! ... Changer mon billard, continuait-elle en se par-
lant à elle-même, lui qui m'est si commode pour ranger
ma lessive, et sur lequel, dans le temps de la chasse, j'ai
mis coucher jusqu'à six voyageurs ! ... Mais ce lambin
d'Hivert qui n'arrive pas !
L'attendez-vous pour le dîner de vos messieurs ? de-
manda le pharmacien.
- L'attendre ! Et M. Binet donc ! A six heures battant,
vous allez le voir entrer, car son pareil n'existe pas sur la
terre,pour l'exactitude. Il lui faut toujours sa place dans la
petite salle ! On le tuerait plutôt que de le faire dîner ail-
leurs ! et dégoûté qu'il est ! et si difficile pour le cidre ! Ce
n'est pas comme M. Léon ; lui, il arrive quelquefois à sept
heures, sept heures et demie même ; il ne regarde seule-
ment pas à ce qu'il mange. Quel bon jeune homme !
Jamais un mot plus haut que l'autre .
-
C'est qu'il y a bien de la différence, voyez-vous,
entre quelqu'un qui a reçu de l'éducation et un ancien
carabinier qui est percepteur.
Six heures sonnèrent . Binet entra .
Il était vêtu d'une redingote bleue, tombant droit d'elle-
même tout autour de son corps maigre, et sa casquette de
108 MADAME BOVARY
cuir, à pattes nouées par des cordons sur le sommet de sa
tête, laissait voir, sous la visière relevée, un front chauve,
qu'avait encore déprimé davantage l'habitude du casque.
Il portait un gilet de drap noir, un col de crin, un pantalon
gris, et en toute saison des bottes bien cirées qui avaient
deux renflements parallèles, à cause de la saillie de ses
orteils . Pas un poil ne dépassait la ligne de son collier
blond qui, contournant la mâchoire, encadrait comme la
bordure d'une plate-bande, sa longue figure terne, dont
les yeux étaient petits et le nez busqué. Fort à tous les
jeux de cartes, bon chasseur et possédant une belle écri-
ture, il avait chez lui, un tour, où il s'amusait à tourner
des ronds de serviette dont il encombrait sa maison, avec
la jalousie d'un artiste et l'égoïsme d'un bourgeois.
Il se dirigea vers la petite salle; mais il fallut d'abord
en faire sortir les trois meuniers ; et, pendant tout le
temps que l'on fut à mettre son couvert, Binet resta silen-
cieux à sa place, auprès du poêle, puis il ferma la porte et
il retira sa casquette, comme d'usage .
- Ce ne sont pas les civilités qui lui useront la langue,
dit le pharmacien dès qu'il fut seul avec l'hôtesse.
- Jamais il ne cause davantage, répondit-elle ; il est
venu ici, la semaine dernière, deux voyageurs en draps,
des garçons pleins d'esprit qui contaient le soir un tas de
farces que j'en pleurais de rire ; eh bien, il restait là,
comme une alose, sans dire un mot .
- Oui, fit le pharmacien, pas d'imagination, pas de
saillie, rien de ce qui constitue l'homme de société.
MADAME BOVARY 109
On dit pourtant qu'il a des moyens, objecta l'ho-
tesse.
- Des moyens ! répliqua M. Homais, lui ! des moyens !
dans sa partie, c'est possible, ajouta-t-il d'un ton plus
calme . Et il reprit : - Ah ! qu'un négociant qui a des re-
lations considérables, qu'un jurisconsulte, un médecin , un
pharmacien soient tellement absorbés qu'ils en deviennent
fantasques et bourrus même, je le comprends. On en cite
des traits dans les histoires ! Mais, au moins, c'est qu'ils
pensent à quelque chose . Moi, par exemple, combien de
fois m'est-il arrivé de chercher ma plume sur mon bureau
pour écrire une étiquette, et de trouver en définitive que
je l'avais placée à mon oreille !
Cependant, madame Lefrançois alla sur le seuil, regar-
der si l'Hirondelle n'arrivait pas . Elle tressaillit. Un
homme vêtu de noir, entra, tout à coup, dans la cuisine.
On distinguait aux dernières lueurs du crépuscule, qu'il
avait la figure rubiconde et le corps athlétique.
- Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur le curé?
demanda la maîtresse d'auberge, tout en atteignant sur la
cheminée un des flambeaux de cuivre qui s'y trouvaient
rangés en colonnade avec leurs chandelles, voulez-vous
prendre quelque chose ? un doigt de cassis, un verre de
vin ?
L'ecclésiastique refusa fort civilement. Il venait cher-
cher son parapluie qu'il avait oublié l'autre jour au cou-
vent d'Ernemont, et après avoir prié madame Lefrançois
de le lui faire remettre au presbytère dans la soirée, il
7
110 MADAME BOVARY
sortit pour se rendre à l'église, où l'on sonnait l'Angelus .
Quand le pharmacien n'entendit plus sur la place le
bruit de ses souliers, il trouva fort inconvenante sa con-
duite de tout à l'heure. Ce refus d'accepter un rafraîchis-
sement lui semblait une hypocrisie des plus odieuses ; les
prêtres godaillaient tous sans qu'on les vit et cherchaient
à ramener le temps de la dîme .
L'hôtesse prit la défense de son curé :
-
D'ailleurs il en plierait quatre comme vous sur son
genou. Il a, l'année dernière, aidé nos gens à rentrer la
paille ; il en portait jusqu'à six bottes à la fois, tant il
est fort !
-
Bravo ! fit le pharmacien. Envoyez donc vos filles en
confesse à des gaillards d'un tempérament pareil ! Moi, si
j'étais le gouvernement, je voudrais qu'on saignât les
prêtres une fois par mois. Oui, madame Lefrançois, tous
les mois, une large phlébotomic, dans l'intérêt de la police
et des mœurs !
- Taisez-vous donc, monsieur Homais ! vous êtes un
impie ! vous n'avez pas de religion!
Le pharmacien répondit :
- J'ai une religion, ma religion, et même j'en ai plus
qu'eux tous avec leurs momeries et leurs jongleries.
J'adore Dieu, au contraire ! Je crois en l'être suprême, à
un créateur quel qu'il soit, peu m'importe, qui nous a
placés ici-bas pour y remplir nos devoirs de citoyen et de
père de famille ; mais je n'ai pas besoin d'aller dans une
église, baiser des plats d'argent et engraisser de ma poche,
MADAME BOVARY 111
un tas de farceurs, qui se nourrissent mieux que nous.
Car on peut l'honorer aussi bien dans un bois, dans un
champ, ou même en contemplantla voûte éthérée, comme
les anciens. Mon Dieu à moi, c'est le Dieu de Socrate, de
Franklin, de Voltaire et de Béranger! Je suis pour la Pro-
fession de foi du vicaire savoyard et les immortels prin-
cipes de 89 ! Aussi je n'admets pas un bonhomme de bon
Dieu qui se promène dans son parterre la canne à lamain,
loge ses amis dans le ventre des baleines, meurt en pous-
sant un cri et ressuscite au bout de trois jours ; choses
absurdes en elles-mêmes et complétement opposées, d'ail-
leurs, à toutes les lois de la physique, ce qui nous dé-
montre, en passant, que les prêtres ont toujours croupi
dans une ignorance turpide, où ils s'efforcent d'engloutir
avec eux les populations.
Il se tut, cherchant des yeux un public autour de lui,
car, dans son effervescence, le pharmacien un moment
s'était cru en plein conseil municipal. Mais la maîtresse
d'auberge ne l'écoutait plus. Elle tendait son oreille à un
roulement éloigné. On distingua le bruit d'une voiture
mêlé à un claquement de fers lâches qui battaient la terre,
et l'Hirondelle enfin s'arrêta devant la porte.
C'était un coffre jaune porté par deux grandes roues
qui, montantjusqu'à la hauteur de la bâche, empêchaient
les voyageurs de voir la route et leur salissaient les épau-
les. Les petits carreaux de ses vasistas étroits tremblaient
dans leurs châssis quand la voiture était fermée, et gar-
daient des taches de boue, çà et là, parmi leur vieille
112 MADAME BOVARY
couche de poussière, que les pluies d'orage même ne la-
vaient pas tout à fait. Elle était attelée de trois chevaux,
dont le premier en arbalète, et lorsqu'on descendait les
côtes , elle touchait du fond en cahotant.
Quelques bourgeois d'Yonville arrivèrent sur la place ;
ils parlaient tous à la fois, demandant des nouvelles, des
explications et des bourriches ; Hivert ne savait auquel
répondre. C'était lui qui faisait à la ville les commissions
du pays. Il allait dans les boutiques, rapportait des rou-
leaux de cuir au cordonnier, de la ferraille au maréchal,
un baril de harengs pour sa maîtresse, des bonnets de
chez la modiste, des toupets de chez le coiffeur ; et le long
de la route, en s'en revenant, il distribuait ses paquets,
qu'il jetait par-dessus les clôtures des cours, debout sur
son siége, et criant à pleine poitrine, pendant que ses che-
vaux allaient tout seuls .
Un accident l'avait retardé ; la levrette de madame Bo-
vary s'était enfuie à travers champs. On l'avait d'abord
sifflée un grand quart d'heure. Hivert même était retourné
d'une demi-lieue en arrière, croyant l'apercevoir à chaque
minute ; mais il avait fallu continuer la route. Emma avait
pleuré, s'était emportée, elle avait accusé Charles de ce
malheur. M. L'heureux, marchand d'étoffes, qui se trou-
vait avec elle dans la voiture, avait essayé de la consoler
par quantité d'exemples de chiens perdus, reconnaissant
leur maître au bout de longues années. On en citait un,
disait- il, qui était revenu de Constantinople à Paris. Un
autre avait fait cinquante lieues en ligne droite et passé
MADAME BOVARY 413
quatre rivières à la nage ; et son père à lui-même avait
possédé un caniche qui, après douze ans d'absence, lui
avait tout à coup sauté sur le dos, un soir, dans la rue,
comme il allait dîner en ville .
II
Emma descendit la première, puis Félicité , M. L'heu-
reux, une nourrice, et l'on fut obligé de réveiller Charles
dans son coin, où il s'était endormi complétement, dès
que la nuit était venue.
Homais se présenta ; il offrit ses hommages à Madame,
ses civilités à Monsieur, dit qu'il était charmé d'avoir pu
leur rendre quelque service, et ajouta d'un air cordial
qu'il avait osé s'inviter lui-même, sa femme d'ailleurs
étant absente .
Madame Bovary, quand elle fut dans la cuisine, s'appro-
cha de la cheminée. Du bout de ses deux doigts elle prit sa
robe à la hauteur du genou, et l'ayant ainsi remontée jus-
qu'aux chevilles, elletendit à la flamme, par-dessus le gigot
qui tournait, son pied chaussé d'une bottine noire. Le feu
l'éclairait en entier, pénétrant d'une lumière crue la trame
de sa robe, les pores égaux de sa peau blanche et les
paupières même de ses yeux qu'elle clignait de temps à
autre. Une grande couleur rouge passait sur elle, selon le
souffle du vent qui venait par la porte entr'ouverte.
114 MADAME BOVARY
De l'autre côté de la cheminée, un jeune homme à che-
velare blonde la regardait silencieusement.
Comme il s'ennuyait beaucoup à Yonville, où il était
clerc chez maître Guillaumin, souvent M. Léon Dupuis
(c'était lui, le second habitué du Lion d'or) reculait l'in-
stant de son repas, espérant qu'il viendrait quelque voya-
geur à l'auberge, avec qui causer dans la soirée. Les
jours, en effet, que sa besogne était finie, il lui fallait
bien, faute de savoir que faire, arriver à l'heure exacte et
subir, depuis la soupe jusqu'au fromage, le tête-à-tête de
Binet. Ce futdonc avec joie qu'il accepta la proposition de
l'hôtesse de dîner en la compagnie des nouveaux venus,
et l'on passa dans la grande salle, où madame Lefrançois,
par pompe, avait fait dresser les quatre couverts .
Homais demanda la permission de garder son bonnet
grec, de peur des corizas ; puis , se tournant vers sa
voisine :
Madame, sans doute, est un peu lasse ! on est si
épouvantablement cahoté dans notre Hirondelle !
-
Il est vrai, répondit Emma, mais le dérangement
m'amuse toujours ; j'aime à changer de place.
C'est une chose si maussade, soupira le clerc, que
de vivre cloué aux mêmes endroits !
Si vous étiez comme moi, dit Charles, sans cesse
obligé d'être à cheval...
-- Mais, reprit Léon s'adressant à madame Bovary, rien
n'est plus agréable, il me semble ; quand on le peut,
ajouta-t-il .
MADAME BOVARY 115
Du reste, disait l'apothicaire, l'exercice de la méde-
cine n'est pas fort pénible en nos contrées, car l'état de
nos routes permet l'usage du cabriolet, et généralement
l'on paye assez bien, les cultivateurs étant aisés. Nous
avons , sous le rapport médical , à part les cas ordi-
naires d'entérite, bronchite, affections bilieuses, etc. , de
temps à autre quelques fièvres intermittentes à la mois-
son ; mais, en somme, peu de choses graves, rien de
spécial à noter, si ce n'est beaucoup d'humeurs frcides,
et qui tiennent sans doute, aux déplorables conditions
hygiéniques de nos logements de paysan. Ah ! vous trou-
verez bien des préjugés à combattre, monsieur Bovary;
bien des entêtements de la routine, où se heurteront quo-
tidiennement tous les efforts de votre science ; car on a
recours encore aux neuvaines, aux reliques, au curé,
plutôt que de venir naturellement chez le médecin ou
chez le pharmacien. Le climat pourtant, n'est point, à
vrai dire, mauvais, et même nous comptons dans la com-
mune quelques nonagénaires. Le thermomètre ( j'en ai
fait les observations) descend en hiver jusqu'à quatre
degrés, et dans la forte saison touche vingt-cing, trente
centigrades tout au plus, ce qui nous donne vingt-quatre
Réaumur au maximum, ou autrement cinquante-quatre
Farenheit (mesure anglaise ) , pas davantage ; et, en effet,
nous sommes abrités des vents du nord par la forêt d'Ar-
gueil d'une part, des vents d'ouest par la côte Saint-Jean
de l'autre; et cette chaleur, cependant, qui, à cause de la
vapeur d'eau dégagée par la rivière et la présence con-
146 MADAME BOVARY
sidérable de bestiaux dans les prairies, lesquels exhalent,
comme vous savez, beaucoup d'ammoniaque, c'est-à-dire
azote, hydrogène et oxygène (non, azote et hydrogène
seulement ) , et qui pompant à elle l'humus de la terre,
confondant toutes ces émanations différentes, les réunis-
sant en un faisceau pour ainsi dire, et se combinant de
soi-même avec l'électricité répandue dans l'atmosphère,
lorsqu'il y en a, pourrait à la longue, comme dans les
pays tropicaux, engendrer des miasmes insalubres ; cette
chaleur, dis-je, se trouve justement tempérée du côté où
elle vient, ou plutôt d'où elle viendrait, c'est-à-dire du
côté sud, par les vents de sud-est, lesquels, s'étant ra-
fraîchis d'eux-mêmes en passant sur la Seine, nous arri-
vent quelquefois tout d'un coup, comme des brises de
Russie .
- Avez-vous du moins, quelques promenades dans les
environs ? continuait madame Bovary, parlant au jeune
homme .
-
Oh ! fort peu , répondit-il. Il y a un endroit que l'on
nomme la Pâture, sur le haut de la côte, à la lisière de la
forêt. Quelquefois le dimanche je vais là, et j'y reste avec
un livre, à regarder le soleil couchant.
-
Je ne trouve rien d'admirable comme les soleils
couchants, reprit-elle, mais au bord de la mer, surtout .
- Oh ! j'adore la mer, dit M. Léon .
- Et puis, ne vous semble-t-il pas, répliqua madame
Bovary s'arrêtant de manger, que l'esprit vogue plus li-
brement sur cette étendue sans limites, dont la contem
MADAME BOVARY 117
plation vous élève l'âme et donne des idées d'infini ,
d'idéal ?
Il en est de même des paysages de montagne, reprit
Léon. J'ai un cousin qui a voyagé en Suisse l'année der-
nière, et qui me disait qu'on ne peut se figurer la poésie
des lacs, le charme des cascades, l'effet gigantesque des
glaciers. On voit des pins d'une grandeur incroyable , en
travers des torrents, des cabanes suspendues sur des pré-
cipices, et à mille pieds sous vous, des vallées entières,
quand les nuages s'entr'ouvrent. Ces spectacles doivent en-
thousiasmer, disposer à la prière, à l'extase ! Aussi je ne
m'étonne plus de ce musicien célèbre qui , pour exciter
mieux son imagination, avait coutume d'aller jouer du
piano devant quelque site imposant.
- Vous faites de la musique ? demanda-t-elle.
- Non, mais je l'aime beaucoup ; répondit-il.
- Ah ! ne l'écoutez pas, madame Bovary, interrompit
Homais en se penchant sur son assiette, c'est modestie
pure. Comment, mon cher ? Eh ! l'autre jour dans votre
chambre vous chantiez l'Ange gardien à ravir. Je vous
entendais du laboratoire ; vous détachiez cela comme un
acteur .
Léon, en effet, logeait chez le pharmacien, où il avait
une petite pièce au second étage, sur la place. Il rougit à
ce compliment de son propriétaire, qui déjà s'était tourné
vers le médecin et lui énumérait l'un après l'autre les
principaux habitants d'Yonville. Il racontait des anec-
dotes, donnait des renseignements ; on ne savait pas au
7.
118 MADAME BOVARY
juste, la fortune du notaire, et il y avait la maison Tu-
vache qui faisait beaucoup d'embarras.
Emma reprit :
-Et quelle musique préférez -vous ?
Oh ! la musique allemande, celle qui porte à rêver .
--
Connaissez-vous les Italiens ?
- Pas encore; mais je les verrai l'année prochaine,
quand j'irai habiter Paris, pour finir mon droit .
C'est comme j'avais l'honneur, dit le pharmacien,
de l'exprimer à monsieur votre époux, à propos de ce
pauvre Yanoda qui s'est enfui ; vous vous trouvez , grâce
aux folies qu'il a faites, jouir d'une des maisons les plus
confortables d'Yonville. Ce qu'elle a principalement de
commode pour un médecin, c'est une porte sur l'Allée,
qui permet d'entrer et de sortir sans être vu. D'ailleurs
elle est fournie de tout ce qui est agréable à un ménage :
buanderie, cuisine avec office, salon de famille, frui-
tier, etc. C'était un gaillard qui n'y regardait pas ! Il
s'était fait construire au bout du jardin, à côté de l'eau,
une tonnelle tout exprès pour boire de la bière en été, et
si Madame aime le jardinage, elle pourra...
Ma femme ne s'en occupe guère, dit Charles, elle
aime mieux, quoiqu'on lui recommande l'exercice, tou-
jours rester dans sa chambre, à lire.
-C'est comme moi, répliqua Léon ; quelle meilleure
chose, en effet, que d'être le soir au coin du feu avec un
livre, pendant que le vent bat les carreaux, que la lampe
brûle! ...
MADAME BOVARY 119
-N'est-ce pas, dit-elle, en fixant sur lui ses grands
yeux noirs tout ouverts.
-
On ne songe à rien, continuait-il, les heures pas-
sent. On se promène immobile dans des pays que l'on
croit voir, et votre pensée, s'enlaçant à la fiction, se joue
dans les détails ou poursuit le contour des aventures. Elle
se mêle aux personnages ; il semble que c'est vous qui
palpitez sous leurs costumes.
-
C'est vrai ! c'est vrai ! disait-elle .
-Vous est-il arrivé parfois, reprit Léon, de rencon-
trer dans un livre une idée vague que l'on a eue, quelque
image obscurcie qui revient de loin, et comme l'exposition
entière de votre sentiment le plus délié ?
-J'ai éprouvé cela, répondit-elle.
-C'est pourquoi, dit-il, j'aime surtout les poëtes. Je
trouve les vers plus tendres que la prose, et qu'ils font
bien mieux pleurer.
- Cependant ils fatiguent à la longue, reprit Emma,
et maintenant, au contraire, j'adore les histoires qui se
suivent tout d'une haleine, où l'on a peur. Je déteste les
héros communs et les sentiments tempérés, comme il y
en a dans la nature.
- En effet , observa le clerc , ces ouvrages ne tou-
chant pas le cœur, s'écartent, il me semble, du vrai
but de l'Art. Il est si doux, parmi les désenchantements
de la vie, de pouvoir se reporter en idée sur de nobles
caractères, des affections pures et des tableaux de bon-
heur. Quant à moi, vivant ici, loin du monde, c'est
120 MADAME BOVARY
ma seule distraction ; mais Yonville offre si peu de res-
sources !
-
Comme Tostes , sans doute ; reprit Emma : aussi
j'étais toujours abonnée à un cabinet de lecture .
4
-
Si Madame veut me faire l'honneur d'en user, dit le
pharmacien qui venait d'entendre ces derniers mots, j'ai
moi-même à sa disposition une bibliothèque composée
des meilleurs auteurs : Voltaire, Rousseau, Delille, Wal-
ter Scott, l'Écho des feuilletons, etc. , et je reçois de plus
différentes feuilles périodiques, parmi lesquelles le Fanal
de Rouen quotidiennement, ayant l'avantage d'en être le
correspondant pour les circonscriptions de Buchy, Forges,
Neufchâtel , Yonville et alentours.
Depuis deux heures et demie on était à table ; car la
servante Arthémise, traînant nonchalamment sur les car-
reaux ses savates de lisière, apportait les assiettes l'une
après l'autre, oubliait tout, n'entendait à rien et sans cesse
laissait la porte du billard entre-baillée, qui battait contre
le mur, du bout de sa clanche .
Sans qu'il s'en aperçût, tout en causant, Léon avait
posé son pied sur un des barreaux de la chaise où ma-
dame Bovary était assise. Elle portait une petite cravate
de soie bleue qui tenait, droit comme une fraise, un col
de batiste tuyauté; et selon les mouvements de tête
qu'elle faisait, le bas de son visage s'enfonçait dans le
linge ou en sortait avec douceur. C'est ainsi, l'un près de
l'autre, pendant que Charles et le pharmacien devisaient,
qu'ils entrèrent dans une de ces vagues conversations, où
MADAME BOVARY 121
le hasard des phrases vous ramène toujours au centre fixe
d'une sympathie commune. Spectacles de Paris, titres de
romans, quadrilles nouveaux , et le monde qu'ils ne con-
naissaient pas , Tostes où elle avait vécu, Yonville où ils
étaient, ils examinèrent tout, parlèrent de tout, jusqu'à la
fin du dîner .
Quand le café fut servi, Félicité s'en alla préparer la
chambre dans la nouvelle maison, et les convives bientôt
levèrent le siège. Madame Lefrançois dormait auprès des
cendres, tandis que le garçon d'écurie, une lanterne à la
main, attendait M. et madame Bovary pour les conduire
chez eux. Sa chevelure rouge était entremêlée de brins
de paille, et il boitait de la jambe gauche. Lorsqu'il eut
pris de son autre main le parapluie de M. le curé, l'on se
mit en marche .
Le bourg était endormi. Les piliers des halles allon-
geaient de grandes ombres. La terre était toute grise,
comme par une nuit d'été.
Mais la maison du médecin se trouvant à cinquante
pas de l'auberge, il fallut presque aussitôt se souhaiter le
bonsoir, et la compagnie se dispersa .
Emma, dès le vestibule, sentit tomber sur ses épaules,
comme un linge humide, le froid du plâtre. Les murs
étaient neufs, et les marches de bois craquèrent. Dans la
chambre, au premier, un jour blanchâtre passait par les
fenêtres sans rideaux. On entrevoyait des cimes d'arbres ,
et plus loin la prairie, à demi noyée dans le brouillard,
qui fumait au clair de lune, selon le cours de la rivière.
122 MADAME BOVARY
Au milicu de l'appartement, pêle-mêle, il y avait des ti-
roirs de commode, des bouteilles, des tringles, des bâtons
dorés avec des matelas sur des chaises et des cuvettes sur
le parquet, les deux hommes qui avaient apporté les meu-
bles, ayant tout laissé là, négligemment.
C'était la quatrième fois qu'elle couchait dans un en-
droit inconnu . La première avait été lejour de son entrée
au couvent, la seconde celle de son arrivée à Tostes, la
troisième à la Vaubyessard, la quatrième était celle-ci; et
chacune s'était trouvée faire dans sa vie comme l'inaugu-
ration d'une phase nouvelle. Elle ne croyait pas que les
choses pussent se représenter les mêmes à des places dif-
férentes, et puisque la portion vécue avait été mauvaise,
sans doute ce qui restait à consommer serait meilleur.
III
Le lendemain, à son réveil, elle aperçut le clerc sur la
Place. Elle était en peignoir. Il leva la tête et la salua.
Elle fit une inclination rapide et referma la fenêtre.
Léon attendit pendant tout le jour que six heures du
soir fussent arrivées ; mais en entrant à l'auberge, il ne
trouva personne, que M. Binet, attablé.
Ce dîner de la veille était pour lui un événement consi-
dérable ; jamais, jusqu'alors , il n'avait causé pendant
deux heures de suite avec une dame . Comment donc avoir
pu lui exposer, et en un del langage, quantité de choses
MADAME BOVARY 123
qu'il n'aurait pas si bien dites auparavant? Il était timide
d'habitude et gardait cette réserve qui participe à la fois
de la pudeur et de la dissimulation. On trouvait à Yon-
ville qu'il avait des manières comme il faut. Il écoutait rai-
sonner les gens mûrs, et ne paraissait point exalté en po-
litique, chose remarquable pour un jeune homme. Puis il
possédait des talents, il peignait à l'aquarelle, savait lire
la clef de sol, et s'occupait volontiers de littérature après
son dîner, quand il ne jouait pas aux cartes. M. Homais
le considérait pour son instruction ; madame Homais l'af-
fectionnait pour sa complaisance; car souvent il accom-
pagnait au jardin les petits Homais, marmots de cinq à
six ans, toujours barbouillés, fort mal élevés et quelque
peu lymphatiques comme leur mère. Ils avaient pour les
soigner, outre la bonne, Justin, l'élève en pharmacie, un
arrière-cousin de M. Homais que l'on avait pris dans la
maison par charité, et qui servait en même temps de do-
mestique .
L'apothicaire se montra le meilleur des voisins. Il ren-
seigna madame Bovary sur les fournisseurs, fit venir son
marchand de cidre tout exprès, goûtala boisson lui-même,
et veilla dans la cave à ce que la futaille fût bien placée ; il
indiqua encore la façon de s'y prendre pour avoir une
provision de beurre à bon marché, et conclut un arrange-
ment avec Lestiboudois, le sacristain, qui, outre ses fonc-
tions sacerdotales et mortuaires, soignait les principaux
jardins d'Yonville à l'heure ou à l'année, selon le goût des
personnes .
124 MADAME BOVARY
Cependant, le besoin de s'occuper d'autrui ne poussait
pas seul le pharmacien à tant de cordialité obséquieuse,
et il y avait là-dessous un plan .
Il avait enfreint la loi du 19 ventose, an xi, article 1er,
qui défend à tout individu non porteur de diplôme l'exer-
cice de la médecine ; si bien que sur des dénonciations
ténébreuses, Homais avait été mandé à Rouen, près M. le
procureur du roi, en son cabinet particulier. Le magistrat
l'avait reçu debout , dans sa robe , hermine à l'épaule
et toque en tête. C'était le matin, avant l'audience. On
entendait dans les corridors, passer les fortes bottes des
gendarmes, et comme un bruit lointain de grosses serrures
qui se fermaient. Les oreilles du pharmacien lui tintèrent
à croire qu'il allait tomber d'un coup de sang : il entrevit
des culs de basse-fosse, sa famille en pleurs, la pharmacie
vendue, tous les bocaux disséminés ; et il fut obligé d'en-
trer dans un café prendre un verre de rhum avec de l'eau
de Seltz, pour se remettre les esprits .
Cependant le souvenir de cette admonestation s'affaiblit,
et il continuait, comme autrefois, à donner des consulta-
tions anodines dans son arrière-boutique. Mais le maire
lui en voulait, des confrères étaient jaloux, il fallait tout
craindre ; en s'attachant M. Bovary par des politesses,
c'était gagner sa gratitude, et empêcher qu'il ne parlat
plus tard , s'il s'apercevait de quelque chose. Aussi, tous
les matins, Homais lui apportait le journal, et souvent,
dans l'après-midi, quittait un instant la pharmacie pour
aller chez l'officier de santé, faire la conversation.
:
MADAME BOVARY 125
Charles était triste : la clientèle n'arrivait pas. Il demeu-
rait assis pendant de longues heures, sans parler, allait
dormir dans son cabinet ou regardait coudre sa femme.
Pour se distraire, il s'employa chez lui comme homme
de peine, et même il essaya de peindre le grenier avec un
reste de couleur que les peintres avaient laissé. Mais les
affaires d'argent le préoccupaient. Il en avait tant dépensé
pour les réparations de Tostes, pour les toilettes de Ma-
dame et pour le déménagement, que toute la dot, plus de
trois mille écus, s'était écoulée en deux ans. Puis, que de
choses endommagées ou perdues dans le transport de
Tostes à Yonville, sans compter le curé de plâtre, qui ,
tombant de la charrette à un cahot trop fort, s'était écrasé
en mille morceaux sur le pavé de Quincampoix !
Un souci meilleur vint le distraire, à savoir la grossesse
de sa femme. A mesure que le terme en approchait, il la
chérissait davantage. C'était un autre lien de la chair
s'établissant , et comme le sentiment continu d'une union
plus complexe. Quand il voyait de loin sa démarche pa-
resseuse et sa taille tourner mollement sur ses hanches
sans corset , quand vis-à-vis l'un de l'autre , il la contem-
plait tout à l'aise et qu'elle prenait, assise, des poses fati-
guées dans son fauteuil, alors son bonheur ne se tenait
plus, il se levait, il l'embrassait, passait ses mains sur sa
figure, l'appelait petite maman, voulait la faire danser, et
débitait moitié , riant , moitié pleurant , toutes sortes de
plaisanteries caressantes qui lui venaient à l'esprit. L'idée
d'avoir engendré le délectait. Rien ne lui manquait à pré
426 MADAME BOVARY
sent . Il connaissait l'existence humaine tout du long, et il
s'y attablait sur les deux coudes avec sérénité.
Emma d'abord sentit un grand étonnement, puis cut
envie d'être délivrée, pour savoir quelle chose c'était que
d'être mère . Mais ne pouvant faire les dépenses qu'elle
voulait, avoir un berceau en nacelle, avec des rideaux de
soie rose et des béguins brodés, elle renonça au trousseau
dans un accès d'amertume , et le commanda d'un seul
coup à une ouvrière du village , sans rien choisir ni dis-
cuter. Elle ne s'amusa donc pas à ces préparatifs où la
tendresse des mères se met en appétit, et son affection,
dès l'origine, en fut peut-être atténuée de quelque chose.
Cependant, comme Charles à tous les repas parlait du
marmot, bientôt elle y songea d'une façon plus continue.
Elle souhaitait un fils ; il serait fort et brun; elle l'ap-
pellerait Georges ; et cette idée d'avoir pour enfant un
mâle, était comme la revanche en espoir de toutes ses
impuissances passées. Un homme, au moins, est libre ; il
peut parcourir les passions et les pays, traverser les obsta-
cles , mordre aux bonheurs les plus lointains . Mais une
femme est empêchée continuellement. Inerte et flexible à
la fois, elle a contre elle les mollesses de la chair avec les
dépendances de la loi. Sa volonté , comme le voile de son
chapeau retenu par un cordon , palpite à tous les vents ;
il y a toujours quelque désir qui entraîne, quelque conve-
nance qui retient.
Elle accoucha un dimanche , vers six heures , au soleil
levant.
MADAME BOVARY 127
C'est une fille , dit Charles. Elle tourna la tête et
s'évanouit .
Presque aussitôt , madame Homais accourut et l'em-
brassa , ainsi que la mère Lefrançois du Lion d'or. Le
pharmacien , en homme discret, lui adressa seulement
quelques félicitations proviscires, par la porte entre-bail-
lée. Il voulut voir l'enfant, et le trouva bien conformé.
Pendant sa convalescence , elle s'occupa beaucoup à
chercher un nom pour sa fille. D'abord, elle passa en re-
vue tous ceux qui avaient des terminaisons italiennes, tels
que Clara, Louisa, Amanda, Atala; elle aimait assez Gal-
suinde , plus encore Yseult ou Léocadie. Charles désirait
qu'on appelât l'enfant comme sa mère ; Emma s'y oppo-
sait. On parcourut le calendrier d'un bout à l'autre, et l'on
consulta les étrangers .
-M. Léon, disait le pharmacien, avec qui j'en causais
l'autre jour, s'étonne que vous ne choisissez point Made-
leine, qui est excessivement à la mode, maintenant.
Mais la mère Bovary se récria bien fort sur ce nom de
pécheresse. M. Homais , quant à lui , avait en prédilection
tous ceux qui rappelaient un grand homme, un fait illustre
ou une conception généreuse , et c'est dans ce système-là
qu'il avait baptisé ses quatre enfants. Ainsi, Napoléon re-
présentait la gloire et Franklin la liberté; Irma peut-être,
était une concession au romantisme ; mais Athalie , un
hommage au plus immortel chef-d'œuvre de la scène
française. Car ses convictions philosophiques n'empê-
chaient pas ses admirations artistiques ,le penseur chez
428 MADAME BOVARY
lui n'étouffait point l'homme sensible ; il savait établir des
différences, faire la part de l'imagination et celle du fana-
tisme. De cette tragédie, par exemple, il blâmait les idées ,
mais il admirait le style ; il maudissait la conception, mais
il applaudissait à tous les détails et s'exaspérait contre les
personnages, en s'enthousiasmant de leurs discours. Lors-
qu'il lisait les grands morceaux , il était transporté ; mais
quand il songeait que les calotins en tiraient avantage
pour leur boutique, il était désolé, et dans cette confusion
de sentiments où il s'embarrassait, il aurait voulu tout à
la fois pouvoir couronner Racine de ses deux mains et
discuter avec lui pendant un bon quart d'heure.
Enfin , Emma se souvint qu'au château de la Vaubyes-
sard , elle avait entendu la marquise appeler Berthe une
jeune femme; dès lors ce nom-là fut choisi , et comme le
père Rouault ne pouvait venir, on pria M. Homais d'être
parrain. Il donna pour cadeaux, tous produits de son éta-
blissement, à savoir : six boîtes de jujube, un bocal entier
de racahout , trois coffins de pâte à la guimauve , et de
plus, six bâtons de sucre candi qu'il avait retrouvés dans
un placard. Le soir de la cérémonie, il y eut un grand dî-
ner ; le curé s'y trouvait ; on s'échauffa. M. Homais , vers
les liqueurs , entonna le Dieu des bonnes gens . M. Léon
chanta une barcarolle, et madame Bovary mère, qui était
la marraine , une romance du temps de l'Empire ; enfin
M. Bovary père exigea que l'on descendît l'enfant , et se
mit à le baptiser avec un verre de champagne qu'il lui
versait de haut sur la tête. Cette dérision du premier des
MADAME BOVARY 129
sacrements indigna l'abbé Bournisien ; le père Bovary ré-
pondit par une citation de la Guerre des dieux ; le curé
voulut partir ; les dames suppliaient ; Homais s'interposa ;
et l'on parvint à faire rasseoir l'ecclésiastique , qui reprit
tranquillement, dans sa soucoupe, sa demi-tasse de café à
moitié bue .
M. Bovary père resta encore un mois à Yonville, dont il
éblouit les habitants par un superbe bonnet de police à
galon d'argent, qu'il portait le matin, pour fumer sa pipe
sur la Place. Ayant aussi l'habitude de boire beaucoup
d'eau- de-vie, souvent il envoyait la servante au Lion d'or
lui en acheter une bouteille que l'on inscrivait au compte
de son fils ; et il usa, pour parfumer ses foulards, toute la
provision d'eau de Cologne qu'avait sa bru .
Celle-ci ne se déplaisait point dans sa compagnie. Il
avait couru le monde : il parlait de Berlin, de Vienne, de
Strasbourg, de son temps d'officier, des maîtresses qu'il
avait eues, des grands déjeuners qu'il avait faits ; puis il
se montrait aimable, et parfois même, soit dans l'escalier
ou au jardin, il lui saisissait la taille en s'écriant : « Char-
les, prends garde à toi. » Alors, la mère Bovary s'effraya
pour le bonheur de son fils, et craignant que son époux, à
la longue, n'eût une influence immorale sur les idées de
la jeune femme, elle se hâta de presser le départ. Peut-
être avait-elle des inquiétudes plus sérieuses. M. Bovary
était homme à ne rien respecter.
Un jour, Emma fut prise tout à coup du besoin de voir
sa petite fille, qui avait été mise en nourrice chez la femme
130 MADAME BOVARY
du menuisier; et sans regarder à l'almanach si les six
semaines de la Vierge duraient encore, elle s'achemina
vers la demeure de Rollet qui se trouvait à l'extrémité du
village, au bas de la côte, entre la grande route et les
prairies .
Il était midi ; les maisons avaient leurs volets fermés,
et les toits d'ardoises qui reluisaient sous la lumière âpre
du ciel bleu, semblaient à la crête de leurs pignons, faire
pétiller des étincelles. Un vent lourd soufflait. Emma se
sentait faible, en marchant; les cailloux du trottoir la bles-
saient ; elle hésita si elle ne s'en retournerait pas chez elle,
ou entrerait quelque part, pour s'asseoir.
A ce moment, M. Léon sortit d'une porte voisine avec
une liasse de papiers sous son bras. Il vint la saluer et se
mit à l'ombre devant la boutique de L'heureux , sous la
tente grise qui avançait.
Madame Bovary dit qu'elle allait voir son enfant, mais
qu'elle commençait à être lasse .
-
Si ... reprit Léon, n'osant poursuivre.
-
Avez - vous affaire quelque part ? demanda-t-elle.
Et sur la réponse du clerc, elle le pria de l'accompagner.
Dès le soir cela fut connu dans Yonville, et madame Tu-
vache, la femme du maire, déclara devant sa servante que
madame Bovary se compromettait.
Pour arriver chez la nourrice, il fallait, après la rue,
tourner à gauche, comme pour gagner le cimetière, et
suivre entre des maisonnettes et des cours un petit sentier
que bordaient des troënes. Ils étaient en fleurs et les véro
MADAME BOVARY 431
niques aussi , les églantiers, les orties, et les ronces légè-
res, qui s'élançaient des buissons. Par le trou des haies ,
on apercevait dans les masures quelque pourceau sur un
fumier, qui dormait au soleil, ou des vaches embricolées
frottant leurs cornes contre le tronc des arbres . Tous les
deux, côte à côte, ils marchaient doucement, elle s'ap-
puyant sur lui et lui retenant son pas qu'il mesurait sur
les siens ; et devant eux, un essaim de mouches voltigeait,
en bourdonnant dans l'air chaud .
Ils reconnurent la maison, à un vieux noyer qui l'om-
brageait. Basse et couverte de tuiles brunes, elle avait en
dehors, sous la lucarne de son grenier, un chapelet d'oi-
gnons , suspendu. Des bourrées, debout contre la clôture
d'épines, entouraient un carré de laitues, quelques pieds
de lavande et des pois à fleurs montés sur des rames. De
l'eau sale coulait en s'éparpillant sur l'herbe ; et il y avait
tout autour plusieurs guenilles indistinctes, des bas de
tricot, une camisole d'indienne rouge, et un grand drap
de toile épaisse, étalé en long sur la haie. Au bruit de la
barrière, la nourrice parut, tenant sur son bras un enfant
qui tetait. Elle tirait, de l'autre main, un pauvre marmot
chétif, couvert de scrofules au visage, le fils d'un bonne-
tier de Rouen, que ses parents, trop occupés de leur né-
goce, laissaient à la campagne.
Entrez, dit-elle, votre petite est là qui dort.
La chambre, au rez-de-chaussée, la seule du logis,
avait au fond contre la muraille un large lit sans rideaux,
tandis que le pétrin occupait le côté de la fenêtre , dont
132 MADAME BOVARY
une vitre était raccommodée avec un soleil de papier bleu.
Dans l'angle, derrière la porte, des brodequins à clous
luisants étaient rangés sous la dalle du lavoir, près d'une
bouteille pleine d'huile, qui portait une plume à son goulot ;
un Mathieu Lænsberg traînait sur la cheminée poudreuse,
parmi des pierres à fusil, des bouts de chandelle et des
morceaux d'amadou. Enfin la dernière superfluité de
cet appartement était une Renommée soufflant dans des
trompettes, image découpée, sans doute, à même quel-
ques prospectus de parfumerie, et que six pointes à sabot
clouaient au mur .
L'enfant d'Emma dormait à terre, dans un berceau
d'osier. Elle la prit avec la couverture qui l'enveloppait,
et se mit à chanter doucement, en se dandinant .
Léon se promenait dans la chambre ; il lui semblait
étrange de voir cette belle dame en robe de nankin, tout
au milieu de cette misère . Madame Bovary devint rouge ;
il se détourna, croyant que ses yeux peut- être avaient eu
quelque impertinence. Puis, elle recoucha la petite qui
venait de vomir sur sa collerette. La nourrice aussitôt vint
l'essuyer, protestant qu'il n'y paraîtrait pas .
-
Elle m'en fait bien d'autres, disait-elle, et je ne suis
occupée qu'à la rincer continuellement ! Si vous aviez donc
la complaisance de commander à Camus l'épicier qu'il me
laisse prendre un peu de savon lorsqu'il m'en faut, ce
serait même plus commode pour vous que je ne dérange-
rais pas .
-
C'est bien ! c'est bien ! dit Emma. Au revoir, mère
MADAME BOVARY 133
Rollet ! Et elle sortit , en essuyant ses pieds sur le seuil.
La bonne femme l'accompagna jusqu'au bout de la
cour, tout en parlant du mal qu'elle avait à se relever la
nuit .
- J'en suis si rompue quelquefois que je m'endors sur
ma chaise ; aussi, vous devriez pour le moins me donner
une petite livre de café moulu qui me ferait un mois et
que je prendrais le matin avec du lait.
Après avoir subi ses remerciments , madame Bovary
s'en alla donc , et elle était quelque peu avancée dans le
sentier, lorsqu'à un bruit de sabots elle tourna la tête :
c'était la nourrice !
- Qu'y a-t- il ?
Alors la paysanne la tirant à l'écart, derrière un orme,
se mit à lui parler de son mari qui, avec son métier et six
francs par an que le capitaine...
-
Achevez plus vite, dit Emma.
-
Eh bien ! reprit la nourrice, poussant des soupirs
entre chaque mot, j'ai peur qu'il ne se fasse une tristesse
de me voir prendre du café toute seule ; vous savez , les
hommes ...
- Puisque vous en aurez , répétait Emma, je vous en
donnerai ! Vous m'ennuyez !
-
Hélas ! ma pauvre chère dame! c'est qu'il a , par
suite de ses blessures, des crampes terribles à la poitrine.
Il dit même que le cidre l'affaiblit.
-
Mais dépêchez-vous, mère Rollet !
-Donc, reprit celle- ci faisant une révérence, si ce n'é
8
134 MADAME BOVARY
tait pas vous demander trop... - elle salua encore une
fois, - quand vous voudrez,-et son regard suppliait,-
un cruchon d'eau-de-vie , dit-elle enfin, et j'en frotterais
les pieds de votre petite qui les a tendres comme la langue.
Débarrassée de la nourrice, Emma reprit le bras de
M. Léon. Elle marcha rapidement pendant quelque
temps, puis elle se ralentit, et son regard qu'elle prome-
nait devant elle , rencontra l'épaule du jeune homme ,
dont la redingote avait un collet de velours noir. Ses che-
veux châtains tombaient dessus, plats et bien peignés .
Eile remarqua ses ongles qui étaient plus longs qu'on ne les
portait a Yonville. C'était une des grandes occupations du
clerc que de les entretenir, et il gardait à cet usage un
canif tout particulier dans son écritoire.
Ils s'en revinrent à Yonville , en suivant le bord de
l'eau. Dans la saison chaude, la berge plus élargie dé-
couvrait jusqu'à leur base les murs des jardins, qui avaient
un escalier de quelques marches descendant à la rivière .
Elle coulait sans bruit, rapide et froide à l'œil ; de gran-
des herbes minces s'y courbaient ensemble , selon le cou-
rant qui les poussait , et comme des chevelures vertes
abandonnées, s'étalaient dans sa limpidité. Quelquefois,
à la pointe des jones ou sur la feuille des nénuphars, un
insecte à pattes fines marchait ou se posait. Le soleil tra-
versait d'un rayon les petits globules bleus des ondes qui
se succédaient en se crevant ; les vieux saules ébranchés
miraient dans l'eau leur écorce grise; au delà, tout au-
tour, la prairie semblait vide ; c'était l'heure du dîner
MADAME BOVARY 435
dans les fermes, et la jeune femme et son compagnon
n'entendaient en marchant que la cadence de leurs pas
sur la terre du sentier, les paroles qu'ils se disaient, et le
frôlement de la robe d'Emma qui bruissait tout autour
d'elle .
Les murs des jardins garnis à leur chaperon de mor-
ceaux de bouteilles, étaient chauds comme le vitrage d'une
serre. Dans les briques , des ravenelles avaient poussé ; et
du bord de son ombrelle déployée , madame Bovary,
tout en passant, faisait s'égrener en poussière jaune un
peu de leurs fleurs flétries, ou bien quelque branche
des chèvrefeuilles et des clématites qui pendaient en
dehors, traînait un moment sur la soie, en s'accrochant
aux effilés.
Ils causaient d'une troupe de danseurs espagnols , que
l'on attendait bientôt sur le théâtre de Rouen . Vous
irez? demanda-t-elle .-Si je le peux, répondit- il .
N'avaient- ils donc rien autre chose à se dire ? Leurs
yeux pourtant étaient pleins d'une causerie plus sérieuse,
et tandis qu'ils s'efforçaient à trouver des phrases banales ,
ils sentaient une même langueur les envahir tous les
deux. C'était comme un murmure de l'âme , profond ,
continu, qui dominait celui des voix. Surpris d'étonne-
ment à cette suavité nouvelle, ils ne songeaient pas à s'en
raconter la sensation ou à en découvrir la cause . Les bon-
heurs futurs , comme les rivages des tropiques, projettent
sur l'immensité qui les précède leurs mollesses natales,
une brise parfumée, et l'on s'assoupit dans cet enivre
436 MADAME BOVARY
ment, sans même s'inquiéter de l'horizon que l'on n'aper-
çoit pas .
La terre , à un endroit, se trouvait effondrée par le pas
des bestiaux ; il fallut marcher sur de grosses pierres
vertes , espacées dans la boue. Souvent elle s'arrêtait une
minute à regarder où poser sa bottine, et chancelant sur
le caillou qui tremblait, les coudes en l'air, la taille pen-
chée, l'œil indécis, elle riait alors, de peur de tomber dans
les flaques d'eau.
Quand ils furent arrivés devant son jardin, madame
Bovary poussa la petite barrière, monta les marches en
courant, et disparut.
Léon rentra à son étude. Le patron était absent ; il jeta
un coup d'œil sur les dossiers, puis se tailla une plume,
prit enfin son chapeau et s'en alla.
Il alla sur la Pâture, au haut de la côte d'Argueil, à
l'entrée de la forêt ; il se coucha par terre sous les sapins,
et regarda le ciel à travers ses doigts .
- Comme je m'ennuie ! se disait-il , comme je m'en-
nuie !
Il se trouvait à plaindre de vivre dans ce village avec
Homais pour ami, et M. Guillaumin pour maître. Ce der-
nier, tout occupé d'affaires, portant des lunettes à branches
d'or, et favoris rouges sur cravate blanche, n'entendait
rien aux délicatesses de l'esprit , quoiqu'il affectât un
genre roide et anglais, qui avait ébloui le clerc dans les
premiers temps. Quant à la femme du pharmacien, c'était
la meilleure épouse de Normandie, douce comme un mou
MADAME BOVARY 137
ton, chérissant ses enfants, son père, sa mère, ses cou-
sins, pleurant aux catastrophes d'autrui , laissant tout
aller dans son ménage, et détestant les corsets ; - mais,
si lente à se mouvoir, si ennuyeuse à écouter, d'un aspect
si commun et d'une conversation si restreinte, qu'il n'a-
vait jamais songé, quoiqu'elle eût trente ans, qu'il en eût
vingt, qu'ils couchassent porte à porte, et lui parlât chaque
jour, qu'elle pût être une femme pour quelqu'un , ni
qu'elle possédât de son sexe autre chose que la robe .
Et ensuite , qu'y avait-il ? Binet , quelques marchands,
deux ou trois cabaretiers, le curé , et enfin M. Tuvache,
le maire, avec ses deux fils, gens cossus, bourrus, obtus,
cultivant leurs terres eux-mêmes, faisant des ripailles en
famille, dévots d'ailleurs, et d'une société tout à fait in-
supportable .
Mais sur le fond commun de tous ces visages humains,
la figure d'Emma se détachait isolée et plus lointaine ce-
pendant, car il sentait entre elle et lui comme de vagues
abîmes .
Au commencement , il était venu chez elle plusieurs
fois dans la compagnie du pharmacien. Charles n'avait
point paru extrêmement curieux de le recevoir ; et Léon
ne savait comment s'y prendre entre la peur d'être in-
discret et le désir d'une intimité qu'il estimait presque
impossible.
8.
133 MADAME BOVARY
IV
Dès les premiers froids, Emma quitta sa chambre pour
habiter la salle, longue pièce à plafond bas où il y avait
sur la cheminée un polypier touffu s'étalant contre la
glace. Assise dans son fauteuil, près de la fenêtre , elle
voyait passer les gens du village sur le trottoir .
Léon , deux fois par jour, allait de son étude au Lion
d'or. Emma, de loin, l'entendait venir; elle se penchait
en écoutant, et le jeune homme glissait derrière le rideau,
toujours vêtu de même façon et sans détourner la tête.
Mais au crépuscule, lorsque , le menton dans sa main
gauche, elle avait abandonné sur ses genoux sa tapisserie
commencée , souvent elle tressaillait à l'apparition de
cette ombre qui passait tout à coup. Elle se levait et com-
mandait qu'on mît le couvert.
M. Homais arrivait pendant le dîner. Bonnet grec à
la main, il entrait à pas mucts pour ne déranger fer-
sonne et toujours en répétant la même phrase : << Bonsoir
la compagnie ! >> puis, quand il s'était posé à sa place,
contre la table, entre les deux époux, il demandait au
médecin des nouvelles de ses malades, et celui-ci le con-
sultait sur la probabilité des honoraires. Ensuite on cau-
sait de ce qu'il y avait dans le journal. Homais, à cette
heure-là, le savait presque par cœur, et il le rapportait
intégralement avec les réflexions du journaliste et toutes
MADAME BOVARY 139
les histoires de catastrophes individuelles arrivées en
France ou à l'étranger. Mais le sujet se tarissant, il ne
tardait pas à lancer quelques observations sur les mets
qu'il voyait. Parfois même, se levant à demi, il indiquait
délicatement à Madame le morceau le plus tendre, ou se
tournant vers la bonne, lui adressait des conseils pour la
manipulation des ragoûts et l'hygiène des assaisonne-
ments ; il parlait arome, osmasome, sucs et gélatine d'une
façon à éblouir. La tête d'ailleurs plus remplie de recettes
que sa pharmacie ne l'était de bocaux, Homais excellait
à faire quantité de confitures, vinaigres et liqueurs douces,
et il connaissait aussi toutes les inventions nouvelles de
caléfacteurs économiques , avec l'art de conserver les fro-
mages et de soigner les vins malades .
Ahuit heures, Justin venait le chercher pour fermer la
pharmacie . Alors M. Homais le regardait d'un œil nar-
quois , surtout si Félicité se trouvait là, s'étant aperçu que
son élève affectionnait la maison du médecin :
-Mon gaillard, disait-il, commence à avoir des idées,
et je crois , diable m'emporte, qu'il est amoureux de votre
bonne !
Mais un défaut plus grave, et qu'il lui reprochait, c'était
d'écouter continuellement les conversations. Le dimanche,
par exemple, on ne pouvait le faire sortir du salon, où
madame Homais l'avait appelé pour prendre les enfants,
qui s'endormaient dans les fauteuils, en tirant avec leur
dos les housses de calicot, trop larges.
Il ne venait pas grand monde à ces soirées de pharma
140 MADAME BOVARY
cien, sa médisance et ses opinions politiques ayant écarté
de lui , successivement, différentes personnes respectables .
Le clerc ne manquait pas de s'y trouver. Dès qu'il enten-
dait la sonnette, il courait au- devant de madame Bovary,
prenait son châle, et posait à l'écart, sous le bureau de
la pharmacie, les grosses pantoufles de lisière qu'elle por-
tait sur sa chaussure, quand il y avait de la neige .
On faisait d'abord quelques parties de trente et un ;
ensuite M. Homais jouait à l'écarté avec Emma; Léon ,
derrière elle, lui donnait des avis. Debout et les mains sur
le dossier de sa chaise, il regardait les dents de son
peigne qui mordaient son chignon. A chaque mouvement
qu'elle faisait pour jeter les cartes , sa robe du côté droit
remontait . De ses cheveux retroussés il descendait une
couleur brune sur son dos, et qui, s'appâlissant graduelle-
ment, peu à peu se perdait dans l'ombre . Son vêtement,
ensuite , retombait des deux côtés sur le siège , en bouf-
fant, plein de plis, et s'étalait jusqu'à terre. Quand Léon,
parfois , sentait la semelle de sa botte poser dessus, il
s'écartait, comme s'il eût marché sur quelqu'un.
Lorsque la partie de cartes était finie , l'apothicaire et le
médecin jouaient aux dominos, et Emma, changeant de
place, s'accoudait sur la table, à feuilleter l'Illustration.
Elle avait apporté son journal de modes. Léon se mettait
près d'elle ; ils regardaient ensemble les gravures et s'at-
tendaient au bas des pages. Souvent elle le priait de lui
lire des vers ; Léon les déclamait d'une voix traînante et
qu'il faisait expirer soigneusement aux passages d'amour.
MADAME BOVARY 141
Mais le bruit des dominos le contrariait ; M. Homais y
était fort ; il battait Charles à plein double six. Puis, les
trois centaines terminées, ils s'allongeaient tous deux de-
vant le foyer et ne tardaient pas à s'endormir. Le feu se
mourait dans les cendres ; la théière était vide ; Léon lisait
encore, et Emma l'écoutait, en faisant tourner machina-
lement l'abat-jour de la lampe, où étaient peints sur la
gaze des pierrots dans des voitures et des danseuses de
corde, avec leurs balanciers. Léon s'arrêtait, désignant
d'un geste son auditoire endormi ; alors ils se parlaient à
voix basse, et la conversation qu'ils avaient leur semblait
plus douce, parce qu'elle n'était pas entendue .
Ainsi s'établit entre eux une sorte d'association, un
commerce continuel de livres et romances ; M. Bovary,
peu jaloux, ne s'en étonnait pas .
Il reçut pour sa fête, une belle tête phrénologique, toute
marquetée de chiffres jusqu'au thorax et peinte en bleu .
C'était une attention du clerc. Il en avait bien d'autres :
jusqu'à lui faire, à Rouen, ses commissions ; et le livre
d'un romancier ayant mis à la mode la manie des plantes
grasses, Léon en achetait pour Madame, qu'il rapportait
sur ses genoux, dans l'Hirondelle, tout en se piquant les
doigts à leurs poils durs.
Elle fit ajuster, contre sa croisée, une planchette à ba-
lustrade pour tenir ses potiches. Le clerc eut aussi son
jardinet suspendu ; ils s'apercevaient soignant leurs fleurs
à leur fenêtre .
Parmi les fenêtres du village, il y en avait une encore,
142 MADAME BOVARY
plus souvent occupée. Car le dimanche, depuis le matin
jusqu'à la nuit, et chaque après-midi, si le temps était
clair, on voyait à la lucarne d'un grenier le profil maigre
de M. Binet penché sur son tour, dont le ronflement mo-
notone s'chtendait jusqu'au Lion d'or.
Un soir, [Link], Léon trouva dans sa chambre un
tapis de velours et de laine avec des feuillages sur fond
pâle; il appela madame Homais, M. Homais, Justin, les
enfants, la cuisinière, il en parla à son patron ; tout le
monde désira connaître ce tapis; pourquoi la femme du
médecin faisait-e'le au clerc des générosités? Cela parut
drôle, et l'on pensa définitivement qu'elie devait être sa
bonne amie.
Il le donnait à croire, tant il vous entretenait sans cesse
de ses charmes et de son esprit, si bien que Binet lui ré-
ponditune fois fort brutalement:
-Que m'importe, à moi, puisque je ne suis pas de sa
société !
Il se torturait à découvrir par quel moyen lui faire sa
déclaration , et toujours hésitant entre la crainte de lui dé-
plaire et la honte d'être si pusillanime, il en pleurait de
découragement et de désirs. Puis il prenait des décisions
énergiques ; il écrivait des lettres qu'il déchirait, s'ajour-
nait à des époques qu'il reculait. Souvent il se mettait en
marche dans le projet de tout oser, mais cette résolution
l'abandonnait bien vite en la présence d'Emma, et quand
Charles, survenant, l'invitait à monter dans son boc pour
aller voir ensemble quelque malade aux environs, il ac
MADAME BOVARY 143
ceptait aussitôt, saluait Madame et s'en allait. Son mari
n'était-ce pas quelque chose d'clle ?
Quant à Emma, elle ne s'interrogea point pour savoir si
elle aimait. L'amour, croyait-elle, devait arriver tout à
coup, avec de grands éclats et des fulgurations, ouragan
des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les
volontés comme des feuilles et emporte à l'abîme le cœur
entier. Elle ne savait pas que sur la terrasse des maisons,
la pluie fait des lacs quand les gouttières sont bouchées,
et elle fût ainsi demeurée en sa sécurité, lorsqu'elle décou-
vrit subitement une lézarde dans son mur .
Cefut un dimanche de février, une après-midi qu'il
neigeait.
Ils étaient tous, M. et madame Bovary, Homais et
M. Léon, partis voir, à une demi-lieue d'Yonville, dans la
vallée, une filature de lin que l'on établissait. L'apothi-
caire avait emmené avec lui Napoléon et Athalie, pour
leur faire faire de l'exercice, et Justin les accompagnait,
portant des parapluies sur son épaule.
Rien pourtant n'était moins curieux que cette curiosité :
un grand espace de terrain vide, où se trouvaient pêle-
mêle, entre des tas de sable et de cailloux, quelques roues
d'engrenage déjà rouillées, entourait un long bâtiment
quadrangulaire que perçaient quantité de petites fenêtres .
144 MADAME BOVARY
Il n'était pas achevé d'être bâti, et l'on voyait le ciel à
travers les lambourdes de la toiture. Attaché à la pou-
trelle du pignon, un bouquet de paille entremêlé d'épis
faisait claquer au vent ses rubans tricolores .
Homais parlait. Il expliquait à la compagnie l'impor-
tance future de cet établissement, supputait la force des
planchers, l'épaisseur des murailles, et regrettait beau-
coup de n'avoir pas de canne métrique, comme M. Binet
en possédait une, pour son usage particulier.
Emma, qui lui donnait le bras, s'appuyait un peu sur
son épaule, et elle regardait le disque du soleil irradiant
au loin, dans la brume, sa pâleur éblouissante ; mais elle
tourna la tête ; Charles était là ; il avait sa casquette en-
foncée sur ses sourcils, et ses deux grosses lèvres trem-
blotaient, ce qui ajoutait à son visage quelque chose de
stupide ; son dos même, son dos tranquille était irritant å
voir, et elle y trouvait étalée sur la redingote toute la pla-
titude du personnage .
Pendant qu'elle le considérait, goûtant ainsi dans son
irritation une sorte de volupté dépravée, Léon s'avança
d'un pas. Le froid qui le pâlissait semblait déposer sur sa
figure une langueur plus douce ; entre sa cravate et son
cou, le col de la chemise, un peu lâche, laissait voir la
peau ; un bout d'oreille dépassait sous une mèche de che-
veux, et son grand œil bleu, levé vers les nuages, parut
à Emma plus limpide et plus beau que ces lacs des mon-
tagnes où le ciel se mire.
-Malheureux ! s'écria tout à coup l'apothicaire.
MADAME BOVARY 145
Et il courut à son fils, qui venait de se précipiter dans
un tas de chaux pour peindre ses souliers en blanc. Aux
reproches dont on l'accablait, Napoléon se prit à pousser
des hurlements, tandis que Justin lui essuyait ses chaus-
sures avec un torchis de paille. Mais il eût fallu un cou-
teau ; Charles offrit le sien .
-
Ah ! se dit-elle, il porte un couteau dans sa poche,
comme un paysan !
Le givre tombait, et l'on s'en retourna vers Yonville .
Madame Bovary, le soir, n'alla pas chez ses voisins, et
quand Charles fut parti, lorsqu'elle se sentit seule, le pa-
rallèle recommença dans la netteté d'une sensation pres-
que immédiate et avec cet allongement de perspective que
le souvenir donne aux objets . Regardant de son lit le feu
clair qui brûlait, elle voyait encore, comme là-bas, Léon
debout, faisant plier d'une main sa badine et tenant de
l'autre Athalie, qui suçait tranquillement un morceau de
glace . Elle le trouvait charmant ; elle ne pouvait s'en dé-
tacher ; elle se rappela ses autres attitudes en d'autres
jours, des phrases qu'il avait dites, le son de sa voix, toute
sa personne ; et elle répétait, en avançant ses lèvres
comme pour un baiser :
-Oui, charmant ! charmant ! ... N'aime-t-il pas ?:
demanda-t-elle . Qui donc ? Mais c'est moi !
Toutes les preuves à la fois s'en étalèrent, son cœur
bondit. La flamme de la cheminée faisait trembler au
plafond une clarté joyeuse ; elle se tourna sur le dos en
s'étirant les bras .
9
146 MADAME BOVARY
Alors commença l'éternelle lamentation : Oh ! si le
ciel l'avait voulu ! Pourquoi n'est-ce pas ? Qui empêchait
donc ? ...
Quand Charles, à minuit, rentra, elle eut l'air de s'é-
veiller, et comme il fit du bruit en se déshabillant, elle se
plaignit de la migraine, puis demanda nonchalamment ce
qui s'était passé dans la soirée.
- M. Léon, dit-il, est remonté de bonne heure .
Elle ne put s'empêcher de sourire, et elle s'endormit
l'âme remplie d'un enchantement nouveau .
Le lendemain, à la nuit tombante, elle reçut la visite
du sieur L'heureux, marchand de nouveautés . C'était un
homme habile que ce boutiquier.
Né Gascon , mais devenu Normand, il doublait sa
faconde méridionale de cautèle cauchoise . Sa figure
grasse, molle et sans barbe, semblait teinte par une dé-
coction de réglisse claire, et sa chevelure blanche ren- .
dait plus vif encore l'éclat rude de ses petits yeux noirs.
On ignorait ce qu'il avait été jadis : porteballe, disaient
les uns, banquier à Routot, selon les autres. Ce qu'il y
a de sûr, c'est qu'il faisait, de tête, des calculs compli-
qués, à effrayer Binet lui-même. Poli jusqu'à l'obséquio-
sité, il se tenait toujours les reins à demi courbés , dans
la position de quelqu'un qui salue ou qui invite.
Après avoir laissé à la porte son chapeau garni d'un
crêpe, il posa sur la table un carton vert, et commença
par se plaindre à Madame, avec force civilités, d'être
restéjusqu'à ce jour sans obtenir sa confiance. Une pauvre
MADAME BOVARY 147
boutique comme la sienne n'était pas faite pour attirer une
élégante ; il appuya sur le mot. Elle n'avait pourtant qu'à
commander, et il se chargerait de lui fournir ce qu'elle
voudrait, tant en mercerie que lingerie, bonneterie ou
nouveautés , car il allait à la ville quatre fois par mois,
régulièrement. Il était en relation avec les plus fortes
maisons . On pouvait parler de lui aux Trois Frères , à la
Barbe d'or ou au Grand Sauvage ; tous ces messieurs le
connaissaient comme leur poche ! Aujourd'hui donc, il
venait montrer à Madame, en passant, différents articles
qu'il se trouvait avoir, grâce à une occasion des plus rares,
et il retira de la boîte une demi -douzaine de cols brodés .
Madame Bovary les examina.- Je n'ai besoin de rien,
dit
-elle .
Alors M. L'heureux exhiba délicatement trois écharpes
algériennes, plusieurs paquets d'aiguilles anglaises , une
paires de pantoufles en paille, et enfin, quatre coquetiers
en coco, ciselés à jour par des forçats. Puis , les deux
mains sur la table, le cou tendu, la taille penchée, il sui-
vait, bouche béante, le regard d'Emma, qui se promenait
indécis parmi ces marchandises. De temps à autre ,
comme pour en chasser la poussière, il donnait un coup
d'ongle sur la soie des écharpes, dépliées dans toute leur
longueur ; et elles frémissaient avec un bruit léger, en
faisant à la lumière verdâtre du crépuscule, scintiller,
comme de petites étoiles , les paillettes d'or de leur tissu .
Combien coûtent- elles ?
--
Une misère, répondit-il , une misère ; mais rien ne
148 MADAME BOVARY
presse ; quand vous voudrez ; nous ne sommes pas des
juifs !
Elle réfléchit quelques instants, et finit encore par re-
mercier M. L'heureux, qui répliqua sans s'émouvoir :
-
Eh bien ! nous nous entendrons plus tard; avec les
dames je me suis toujours arrangé ; si ce n'est avec la
mienne, cependant !
Emma sourit .
-
C'était pour vous dire, reprit-il d'un air bonhomme,
après sa plaisanterie, que ce n'est pas l'argent qui m'in-
quiète ... Je vous en donnerais s'il le fallait .
Elle eut un geste de surprise.
-
Ah ! fit-il vivement et à voix basse, je n'aurais pas
besoin d'aller loin pour vous en trouver, comptez-y ! Et il
se mit à demander des nouvelles du père Tellier, le maître
du Café français, que M. Bovary soignait alors. - Qu'est-
ce qu'il a donc le père Tellier ? ... il tousse qu'il en se-
coue toute sa maison, et j'ai bien peur que prochaine-
ment il ne lui faille plutôt un paletot de sapin qu'une ca-
misole de flanelle ! Il a fait tant de bamboches quand il
était jeune ! Ces gens-là, madame, n'avaient pas le moin-
dre ordre ! il s'est calciné avec l'eau-de-vie ! Mais c'est
fâcheux tout de même de voir une connaissance s'en aller .
Et tandis qu'il rebouclait son carton, il discourait ainsi sur
la clientèle du médecin . - C'est le temps, sans doute,
dit -il en regardant les carreaux avec une figure rechignée,
qui est la cause de ces maladies-là ! Moi aussi, je ne me
sens pas en mon assiette ; il faudra même un de ces
MADAME BOVARY 149
jours que je vienne consulter Monsieur, pour une douleur
que j'ai dans le dos. Enfin, au revoir, madame Bovary ; à
votre disposition ; serviteur très-humble. - Et il referma
la porte , doucement.
Emma se fit servir à dîner dans sa chambre, au coin
du feu, sur un plateau ; elle fut longue à manger, tout lui
sembla bon . -
Comme j'ai été sage ! se disait- elle, en
songeant aux écharpes .
Elle entendit des pas dans l'escalier ; c'était Léon. Elle
se leva, et prit sur la commode, parmi des torchons à
ourler, le premier de la pile. Elle semblait fort occupée
quand il parut.
La conversation fut languissante , madame Bovary
l'abandonnant à chaque minute, tandis qu'il demeurait
lui-même comme tout embarrassé . Assis sur une chaise
basse, près de la cheminée, il faisait tourner dans ses
doigts l'étui d'ivoire ; elle poussait son aiguille, ou de
temps à autre, avec son ongle, fronçait les plis de la toile.
Elle ne parlait pas ; il se taisait, captivé par son silence,
comme il l'eût été par ses paroles .
- Pauvre garçon ! pensait-elle.
- En quoi lui déplais-je? se demandait-il.
Léon, cependant, finit par dire qu'il devait un de ces
jours aller à Rouen, pour une affaire de son étude.
- Votre abonnement de musique est terminé, dois-je
le reprendre ?
Non ! répondit-elle .
- Pourquoi ?
150 MADAME BOVARY
Parce que ... Et, pinçant ses lèvres, elle tira lente-
-
ment, une longue aiguillée de fil gris .
Cet ouvrage irritait Léon. Les doigts d'Emma sem-
blaient s'y écorcher par le bout; il lui vint en tête une
phrase galante, mais qu'il ne risqua pas .
-
Vous l'abandonnez donc ? reprit-il.
-Quoi ? dit-elle vivement, la musique? ah ! mon Dieu,
oui ; n'ai -je pas ma maison à tenir, mon mari à soigner,
mille choses enfin, bien des devoirs qui passent avant.
Elle regarda la pendule. Charles était en retard. Alors
elle fit la soucieuse. Deux ou trois fois même elle répéta :
-
Il est si bon !
Le clerc affectionnait M. Bovary . Mais cette tendresse à
son endroit l'étonna d'une façon désagréable ; néanmoins
il continua son éloge, qu'il entendait faire à chacun, disait-
il , et surtout au pharmacien.
-
Ah ! c'est un brave homme, reprit Emma.
Certes, reprit le clerc.
Et il se mit à parler de madame Homais, dont la tenue
fort négligée leur prêtait à rire ordinairement.
-
Qu'est-ce que cela fait? interrompit Emma. Une
bonne mère de famille ne s'inquiète pas de sa toilette.
Puis elle retomba dans son silence .
Il en fut de même les jours suivants : ses discours, ses
manières, tout changea. On la vit prendre à cœur son
ménage , retourner à l'église régulièrement et tenir sa
servante avec plus de sévérité .
Elle retira Berthe de nourrice ; Félicité l'amenait quand
MADAME BOVARY 151
il venait des visites, et madame Bovary la déshabillait afin
de faire voir ses membres . Elle déclarait adorer les en-
fants; c'était sa consolation, sa joie, sa folie, et elle ac-
compagnait ses caresses d'expansions lyriques qui , à
d'autres qu'à des Yonvillais, eussent rappelé la sachette
de Notre-Dame.
Quand Charles rentrait, il trouvait auprès des cendres
ses pantoufles à chauffer. Ses gilets maintenant ne man-
quaient plus de doublure, ni ses chemises de boutons, et
même il y avait plaisir à considérer dans l'armoire tous les
bonnets de coton, rangés par piles égales. Elle ne rechi-
gnait plus comme autrefois à faire des tours dans le jar-
din ; ce qu'il proposait était toujours consenti, bien qu'elle
ne devinât pas les volontés auxquelles elle se soumettait
sans un murmure ; -et lorsque Léon le voyait au coin
du feu, après le dîner, les deux mains sur son ventre, les
deux pieds sur les chenets, la joue rougie par la digestion ,
les yeux humides de bonheur, avec l'enfant qui se traînait
sur le tapis, et cette femme à taille mince qui par-dessus
le dossier du fauteuil venait le baiser au front, « Quelle
folie ! se disait-il, et comment arriver jusqu'à elle ? >>>
Elle lui parut donc si vertueuse et inaccessible que toute
espérance, même la plus vague, l'abandonna .
Mais par ce renoncement, il la plaçait en des conditions
extraordinaires . Elle se dégagea pour lui , des qualités
charnelles dont il n'avait rien à obtenir; et elle alla dans
son cœur, montant toujours et s'en détachant, à la ma-
nière magnifique d'une apothéose qui s'envole. C'était un
452 MADAME BOVARY
de ces sentiments purs qui n'embarrassent pas l'exercice
de la vie, que l'on cultive parce qu'ils sont rares, et dont la
perte affligerait plus que la possession n'est réjouissante.
Emma maigrit ; ses joues pâlirent ; sa figure s'allongea .
Avec ses bandeaux noirs, ses grands yeux, son nez droit,
sa démarche d'oiseau, et toujours silencieuse maintenant,
ne semblait-elle pas traverser l'existence en y touchant à
peine, et porter au front la vague empreinte de quelque
prédestination sublime ? Elle était si triste et si calme, si
douce à la fois et si réservée, que l'on se sentait près
d'elle, pris par un charme glacial, comme l'on frissonne
dans les églises, sous le parfum des fleurs mêlé au froid
des marbres . Les autres mêmes n'échappaient point à
cette séduction . Le pharmacien disait : - C'est une femme
de grands moyens et qui ne serait pas déplacée dans une
sous-préfecture . - Les bourgeoises admiraient son éco-
nomie, les clients sa politesse, les pauvres sa charité.
Mais elle était pleine de convoitises, de rage, de haine.
Cette robe aux plis droits cachait un cœur bouleversé, et
ces lèvres si pudiques n'en racontaient pas la tourmente.
Elle était amoureuse de Léon, et elle recherchait la soli-
tude, afin de pouvoir plus à l'aise se délecter en son image.
La vue de sa personne troublait la volupté de cette médi-
tation. Emma palpitait au bruit de ses pas ; puis en sa
présence l'émotion tombait , et il ne lui restait ensuite
qu'un immense étonnement qui se finissait en tristesse .
Léon ne savait pas , lorsqu'il sortait de chez elle déses-
péré, qu'elle se levait derrière lui, afin de le voir dans la
1
MADAME BOVARY 153
rue. Elle s'inquiétait de ses démarches ; elle épiait son
visage ; elle inventa toute une histoire pour trouver pré-
texte à visiter sa chambre. La femme du pharmacien lui
semblait bien heureuse de dormir sous le même toit, et
ses pensées continuellement s'abattaient sur cette maison,
comme les pigeons du Lion d'or qui venaient tremper là,
dans les gouttières, leurs pattes roses et leurs ailes blan-
ches. Mais plus Emma s'apercevait de son amour, plus
elle le refoulait, afin qu'il ne parût pas, et pour le dimi-
nuer. Elle aurait voulu que Léon s'en doutât, et elle ima-
ginait des hasards, des catastrophes, qui l'eussent facilité.
Ce qui la retenait, sans doute, c'était la paresse ou l'é-
pouvante, et la pudeur, aussi. Elle songeait qu'elle l'avait
repoussé trop loin, qu'il n'était plus temps, que tout était
perdu. Puis l'orgueil, la joie de se dire : « Je suis ver-
tueuse >> et de se regarder dans la glace, en prenant des
poses résignées, la consolait un peu, du sacrifice qu'elle
croyait faire.
Alors les appétits de la chair, les convoitises d'argent et
les mélancolies de la passion, tout se confondit dans une
même souffrance ; et au lieu d'en détourner sa pensée,
elle l'y attachait davantage, s'excitant à la douleur et en
cherchant partout les occasions. Elle s'irritait d'un plat
mal servi ou d'une porte entre-bâillée, gémissait du velours
qu'elle n'avait pas, du bonheur qui lui manquait, de ses
rêves trop hauts, de sa maison trop étroite.
Ce qui l'exaspérait, c'est que Charles n'avait pas l'air
de se douter de son supplice. La conviction où il était de
9.
454 MADAME BOVARY
la rendre heureuse lui semblait une insulte imbécile, et
sa sécurité là-dessus, de l'ingratitude. Pour qui donc était-
elle sage ? N'était-il pas, lui , l'obstacle à toute félicité, la
cause de toute misère, et comme l'ardillon pointu de cette
courroie complexe qui la bouclait de tous côtés ?
Donc elle reporta sur lui seul la haine nombreuse qui
résultait de ses ennuis, et chaque effort pour l'amoindrir
ne servait qu'à l'augmenter, car cette peine inutile s'ajou-
tait aux autres motifs de désespoir et contribuait encore
plus à l'écartement. Sa propre douceur à elle-même lui
donnait des rébellions . La médiocrité domestique la pous-
sait à des fantaisies luxueuses, la tendresse matrimoniale
en des désirs adultères . Elle aurait voulu que Charles la
battit, pour pouvoir plus justement le détester, s'en venger .
Elle s'étonnait parfois des conjectures atroces qui lui arri-
vaient à la pensée ; et il fallait continuer à sourire, s'en-
tendre répéter qu'elle était heureuse, faire semblant de
l'être, le laisser croire !
Elle avait des dégoûts, cependant, de cette hypocrisie.
Des tentations la prenaient de s'enfuir avec Léon, quelque
part, bien loin, pour essayer une destinée nouvelle ; mais
aussitôt il s'ouvrait dans son âme un gouffre vague, plein
d'obscurité. << D'ailleurs il ne m'aime plus, pensait-elle, que
devenir? quel secours attendre, quelle consolation, quel
allégement ? » Elle restait brisée, haletante, inerte, san-
glotant à voix basse et avec des larmes qui coulaient.
- Pourquoi ne point le dire à Monsieur? lui demandait
la domestique, lorsqu'elle entrait pendant ces crises.
MADAME BOVARY 155
- Ce sont les nerfs , répondait Emma , ne lui en parle
pas, tu l'affligerais .
-
Ah ! oui , reprenait Félicité ; vous êtes justement
comme la Guérinne , la fille au père Guérin , le pêcheur
du Pôlet, que j'ai connue à Dieppe, avant de venir chez
vous. Elle était si triste, si triste, qu'à la voir debout sur
le seuil de sa maison elle vous faisait l'effet d'un drap
d'enterrement tendu devant la porte. Son mal, à ce qu'il
paraît , était une manière de brouillard qu'elle avait dans
la tête, et les médecins n'y pouvaient rien, ni le curé non
plus . Quand ça la prenait trop fort , elle s'en allait toute
seule sur le bord de la mer, si bien que le lieutenant de la
douane, en faisant sa tournée, souvent la trouvait étendue
à plat ventre et pleurant sur les galets. Puis après son ma-
riage, ça lui a passé, dit-on .
- Mais moi , reprenait Emma, c'est après le mariage
que ça m'est venu.
VI
Un soir que la fenêtre était ouverte, et qu'assise au bord,
elle venait de regarder Lestiboudois, le bedeau, qui tail-
lait le buis , elle entendit tout à coup, sonner l'Angelus .
On était au commencement d'avril , quand les prime-
vères sont écloses ; un vent tiède se roule sur les plates-
bandes labourées , et les jardins , comme des femmes ,
semblent faire leur toilette pour les fêtes de l'été. Par les
156 MADAME BOVARY
barreaux de la tonnelle, et au delà tout autour, on voyait
la rivière dans la prairie, où elle dessinait sur l'herbe, des
sinuosités vagabondes. La vapeur du soir passait entre les
peupliers sans feuilles , estompant leurs contours d'une
teinte violette, plus pâle et transparente qu'une gaze sub-
tile arrêtée sur leurs branchages. Au loin , des bestiaux
marchaient ; on n'entendait ni leurs pas , ni leurs mugis-
sements ; et la cloche sonnant toujours , continuait dans
les airs sa lamentation pacifique.
A ce tintement répété , la pensée de la jeune femme s'é-
garait dans ses vieux souvenirs de jeunesse et de pension .
Elle se rappela les grands chandeliers qui dépassaient sur
l'autel , les vases pleins de fleurs et le tabernacle à colon-
nettes . Elle aurait voulu comme autrefois , être encore con-
fondue dans la longue ligne de voiles blancs, que mar-
quaient de noir, çà et là, les capuchons roides des Bonnes
Sœurs inclinées sur leur prie-Dieu ; le dimanche à la
messe, quand elle relevait sa tête, elle apercevait le doux
visage de la Vierge parmi les tourbillons bleuâtres de l'en-
cens qui montait. Alors un attendrissement la saisit ; elle
se sentit molle et tout abandonnée, comme un duvet d'oi-
seau qui tournoie dans la tempête, et ce fut sans en avoir
conscience qu'elle s'achemina vers l'église , disposée à
n'importe quelle dévotion , pourvu qu'elle y absorbât son
âme et que l'existence entière y disparût.
Elle rencontra sur la Place, Lestiboudois, qui s'en reve-
nait. Car pour ne pas rogner la journée, il préférait inter-
rompre sa besogne, puis la reprendre ; si bien qu'il tintait
MADAME BOVARY 157
l'Angelus selon sa commodité . D'ailleurs , la sonnerie faite
plus tôt, avertissait les gamins de l'heure du catéchisme .
Quelques -uns déjà, qui se trouvaient arrivés , jouaient
aux billes sur les dalles du cimetière . D'autres , à cali-
fourchon sur le mur , agitaient leurs jambes en fauchant
avec leurs sabots les grandes orties , poussées entre la pe-
tite enceinte et les dernières tombes . C'était la seule place
qui fût verte ; tout le reste n'était que pierre , et couvert
continuellement d'une poudre fine, malgré le balai de la
sacristie .
Les enfants en chaussons couraient là comme sur un
parquet fait pour eux , et on entendait les éclats de leur
voix à travers le bourdonnement de la cloche. Il dimi-
nuait avec les oscillations de la grosse corde qui, tombant
des hauteurs du clocher , traînait à terre , par le bout . Des
hirondelles passaient, en poussant de petits cris, coupaient
l'air au tranchant de leur vol et rentraient vite dans leurs
nids jaunes , sous les tuiles du larmier. Au fond de l'église ,
une lampe brûlait , c'est-à-dire une mèche de veilleuse
dans un verre suspendu . Sa lumière, de loin, semblait
une tache blanchâtre qui tremblait sur l'huile. Un long
rayon de soleil traversait toute la nef et rendait plus som-
bre encore les bas côtés et les angles .
- Où est le curé ? demanda madame Bovary à un jeune
garçon qui s'amusait à secouer le tourniquet dans son trou
trop lâche .
Il va venir, répondit-il .
En effet , la porte du presbytère grinça ; l'abbé Bourni
158 MADAME BOVARY
sien parut ; les enfants pêle-mêle s'enfuirent dans l'é-
glise.
- Ces polissons-là ! murmura l'ecclésiastique, toujours
les mêmes ! et ramassant un catéchisme en lambeaux qu'il
venait de heurter avec son pied : çà ne respecte rien !
-
Mais dès qu'il aperçut madame Bovary : - Excusez-
moi, dit-il, je ne vous remettais pas. - Il fourra le caté-
chisme dans sa poche et s'arrêta , continuant à balancer
entre deux doigts la lourde clef de la sacristie .
La lueur du soleil couchant qui frappait en plein son
visage, pâlissait le lasting de sa soutane, luisante sous les
coudes, effiloquée par le bas. Des taches de graisse et de
tabac suivaient sur sa poitrine large la ligne des petits
boutons, et elles devenaient plus nombreuses en s'écartant
de son rabat, où reposaient les plis abondants de sa peau
rouge ; elle était semée de macules jaunes qui disparais-
saient dans les poils rudes de sa barbe grisonnante. Il ve-
nait de dîner et respirait bruyamment.
Comment vous portez-vous ? ajouta-t-il .
- Mal, répondit Emma; je souffre .
Eh bien ! moi aussi, reprit l'ecclésiastique. Ces pre-
mières chaleurs, n'est-ce pas, vous amollissent étonnam-
ment ? Enfin ! que voulez-vous, nous sommes nés pour
souffrir, comme dit saint Paul. Mais, M. Bovary, qu'est- ce
qu'il en pense ?
Lui ! fit-elle avec un geste de dédain .
Quoi ! répliqua le bonhomme tout étonné, il ne vous
ordonne pas quelque chose ?
MADAME BOVARY 159
- Ah ! dit Emma. Ce ne sont pas les remèdes de la
terre qu'il me faudrait.
Mais le curé de temps à autre, regardait dans l'église,
où tous les gamins agenouillés se poussaient de l'épaule,
comme des capucins de cartes .
-
Je voudrais savoir... reprit-elle.
- Attends, attends, Riboudet, cria l'ecclésiastique d'une
voix colère, je m'en vas aller te chaufferles oreilles, mauvais
galopin !- Puis se tournant vers Emma : -C'est le fils de
Boudet, le charpentier ; ses parents sont à leur aise et lui
laissent faire ses fantaisies. Pourtant il apprendrait vite,
s'il le voulait, car il est plein d'esprit. Et moi quelquefois
par plaisanterie je l'appelle donc Riboudet (comme la côte
que l'on prend pour aller à Maromme) , et je dis même
mon Riboudet. Ah ! ah! Mont-Riboudet ! L'autre jour j'ai
rapporté ce mot-là à Monseigneur, qui en a ri . Il a daigné
en rire. -Et M. Bovary, comment va-t-il ?
Elle semblait ne pas entendre. Il continua : - Toujours
fort occupé, sans doute ? car nous sommes certainement,
lui et moi, les deux personnes de la paroisse qui avons le
plus à faire . Mais lui, il est le médecin des corps, ajouta-
t-il avec un rire épais, et moi je le suis des âmes .
Elle fixa sur le prêtre des yeux suppliants.
- Oui ... dit-elle, vous soulagez toutes les misères .
-
Ah ! ne m'en parlez pas, madame Bovary ! ce matin
même, il a fallu que j'aille dans le bas Diauville pour une
vache qui avait l'enfle; ils croyaient que c'était un sort.
Toutes leurs vaches, je ne sais comment... Mais, pardon ! ...
160 MADAME BOVARY
Longuemarre et Boudet ! sac à papier ! voulez-vous bien
finir ! Et d'un bond, il s'élança dans l'église .
Les gamins, alors, se pressaient autour du grand pu-
pitre, grimpaient sur le tabouret du chantre, ouvraient le
missel, et d'autres à pas de loup, allaient se hasarder
bientôt jusque dans le confessionnal. Mais le curé, soudain
distribua sur tous une grêle de soufflets. Les prenant par
le collet de la veste, il les enlevait de terre et les reposait
à deux genoux sur les pavés du chœur, fortement, comme
s'il eût voulu les y planter.
-
Allez ! dit-il quand il fut revenu près d'Emma, et en
déployant son large mouchoir d'indienne , dont il mit
un angle entre ses dents : les cultivateurs sont bien à
plaindre !
- Il y en a d'autres , répondit-elle.
-
Assurément ! les ouvriers des villes, par exemple.
-
Ce ne sont pas eux...
Pardonnez- moi ! j'ai connu là de pauvres mères de
famille, des femmes vertueuses, je vous assure, de véri-
tables saintes , qui manquaient même de pain.
-
Mais celles, reprit Emma (et les coins de sa bouche
se tordaient en parlant), celles, monsieur le curé, qui ont
du pain, et qui n'ont pas...
-
De feu l'hiver, dit le prêtre .
-
Eh ! qu'importe ?
- Comment, qu'importe ? il me semble, à moi, que
lorsqu'on est bien chauffé, bien nourri... car enfin ...
-
Mon Dieu ! mon Dieu ! soupirait-elle .
MADAME BOVARY 464
Vous vous trouvez gênée ? fit-il en s'avançant d'un
air inquiet, c'est la digestion, sans doute? Il faut rentrer
chez vous, madame Bovary, boire un peu de thé ; ça
vous fortifiera, ou bien un verre d'eau fraîche avec de la
cassonade .
-
Pourquoi ? et elle avait l'air de quelqu'un qui se ré-
veille d'un songe .
-
C'est que vous passiez la main sur votre front. J'ai
cru qu'un étourdissement vous prenait. Puis se ravisant :
Mais vous me demandiez quelque chose ? Qu'est- ce donc?
Je ne sais plus.
- Moi ? rien ... rien... répétait Emma ; et son regard,
qu'elle promenait autour d'elle , s'abaissa lentement sur le
vieillard à soutane. Ils se considéraient tous les deux, face
à face , sans parler.
- Alors, madame Bovary, dit-il enfin, faites excuse !
mais le devoir avant tout, vous savez ; il faut que j'expédie
mes garnements. Voilà les premières communions qui
vont venir. Nous serons encore surpris ; j'en ai peur. Aussi,
à partir de l'Ascension, je les tiens recta tous les mercre-
dis une heure de plus . Ces pauvres enfants ! On ne saurait
les diriger trop tôt dans la voie du Seigneur, comme du
reste il nous l'a recommandé lui-même par la bouche de
son divin Fils . Bonne santé, madame , mes respects à
monsieur votre mari .- Et il entra dans l'église, en faisant
dès la porte une génuflexion .
Emma le vit qui disparaissait entre la double ligne des
bancs, marchant à pas lourds, la tête un peu penchée sur
162 MADAME BOVARY
l'épaule , et avec ses deux mains entr'ouvertes, qu'il por-
tait en dehors .
Puis elle tourna sur ses talons, tout d'un bloc , comme
une statue sur un pivot, et prit le chemin de sa maison.
Mais la grosse voix du curé , la voix claire des gamins ar-
rivaient encore à son oreille et continuaient derrière
elle.
-
Étes-vous chrétien ?
- Oui, je suis chrétien.
- Qu'est-ce qu'un chrétien ?
-
C'est celui qui étant baptisé... baptisé... baptisé...
Elle monta les marches de son escalier en se tenant à
la rampe, et quand elle fut dans sa chambre se laissa
tomber dans un fauteuil .
Le jour blanchâtre des carreaux s'abaissait doucement
avec des ondulations. Les meubles à leurs places sem-
blaient devenus plus immobiles et se perdre dans l'ombre
comme dans un océan ténébreux. La cheminée était
éteinte, la pendule battait toujours, et Emma vaguement
s'ébahissait à ce calme des choses, tandis qu'il y avait en
elle-même, tant de bouleversements . Mais entre la fenêtre
et la table à ouvrage , la petite Berthe était là, qui chan-
celait sur ses bottines de tricot , et essayait de se rappro-
cher de sa mère, pour lui saisir par le bout, les rubans de
son tablier.
-
Laisse-moi ! dit celle-ci, en l'écartant avec la
main.
La petite fille bientôt revint plus près encore, contre
MADAME BOVARY 163
ses genoux , et s'y appuyant des bras , elle levait vers elle
son gros œil bleu , pendant qu'un filet de salive pure dé-
coulait de sa lèvre sur la soie du tablier .
- Laisse-moi ! répéta la jeune femme tout irritée ; sa
figure épouvanta l'enfant qui se mit à crier.
Eh ! laisse-moi donc! fit-elle en la repoussant du
coude , et Berthe alla tomber au pied de la commode,
contre la patère de cuivre ; elle s'y coupa la joue, le sang
sortit . Madame Bovary se précipita pour la relever, cassa
le cordon de la sonnette , appela la servante à tue-tête , et
elle allait commencer à se maudire, lorsque Charles parut.
C'était l'heure du dîner : il rentrait .
- Regarde donc, cher ami , lui dit Emma d'une voix
tranquille : voilà la petite qui, en jouant, vient de se bles-
ser par terre.
Charles la rassura ; le cas n'était point grave ; et il alla
chercher du diachylum.
Madame Bovary ne descendit pas dans la salle ; elle
voulut demeurer seule à garder son enfant. Alors, en la
contemplant dormir, ce qu'elle conservait d'inquiétude se
dissipa par degrés , et elle se parut à elle-même bien sotte
et bien bonne de s'être troublée tout à l'heure, pour si
peu de chose. Berthe, en effet, ne sanglotait plus. Sa res-
piration maintenant , soulevait insensiblement la couver-
ture de coton. De grosses larmes s'arrêtaient au coin de
ses paupières à demi closes , qui laissaient voir entre les
cils deux prunelles pâles, enfoncées ; le sparadrap collé
sur sa joue, en tirait obliquement la peau tendue. C'est
164 MADAME BOVARY
une chose étrange, pensait Emma, comme cette enfant
est laide !
Quand Charles , à onze heures du soir , revint de la
pharmacie (où il avait été remettre, après le dîner, ce qui
lui restait du diachylum) , il trouva sa femme debout au-
près du berceau.
- Puisque je t'assure que ce ne sera rien, dit-il en la
baisant au front ; ne te tourmente pas, pauvre chérie, tu
te rendras malade !
Il était resté longtemps chez l'apothicaire. Bien qu'il ne
s'y fût pas montré fort ému, M. Homais , néanmoins, s'é-
tait efforcé de le raffermir, de lui remonter le moral. Alors
on avait causé des dangers divers qui menaçaient l'en-
fance et de l'étourderie des domestiques. Madame Homais
en savait quelque chose , ayant encore sur la poitrine les
marques d'une écuellée de braise , qu'une cuisinière au-
trefois avait laissé tomber dans son sarrau . Aussi ses bons
parents prenaient- ils quantité de précautions . Les cou-
teaux jamais n'étaient affilés , ni les appartements cirés .
Il y avait aux fenêtres des grilles en fer, et aux cham-
branles de fortes barres. Les petits Homais, malgré leur
indépendance, ne pouvaient remuer sans un surveillant
derrière eux ; au moindre rhume , leur père les bourrait
de pectoraux, et jusqu'à plus de quatre ans, ils portaient
tous, impitoyablement, des bourrelets matelassés . C'était,
il est vrai, une manie de madame Homais ; son époux en
était intérieurement affligé, redoutant pour les organes de
l'intellect les résultats possibles d'une pareille compres
MADAME BOVARY 465
sion, et il s'échappait jusqu'à lui dire : Tu prétends
donc en faire des Caraïbes ou des Botocudos ?
Charles , cependant , avait essayé plusieurs fois d'inter-
rompre la conversation . -
J'aurais à vous entretenir ,
avait-il soufflé bas à l'oreille du clerc, qui se mit à mar-
cher devant lui, dans l'escalier.
-
Se douterait-il de quelque chose ? se demandait
Léon. Il avait des battements de cœur et se perdait en
conjectures.
Enfin Charles ayant fermé la porte , le pria de voir lui-
même à Rouen , quels pouvaient être les prix d'un beau
daguerréotype ; c'était une surprise sentimentale qu'il ré-
servait à sa femme, une attention fine, son portrait en
habit noir. Mais il voulait auparavant savoir à quoi s'en
tenir ; ces démarches ne devaient pas embarrasser
M. Léon , puisqu'il allait à la ville toutes les semaines à
peu près.
Dans quel but? Homais soupçonnait là-dessous quelque
histoire de jeune homme, une intrigue. Mais il se trompait;
Léon ne poursuivait aucune amourette. Plus que jamais il
était triste, et madame Lefrançois s'en apercevait bien, à
la quantité de nourriture, qu'il laissait maintenant sur son
assiette . Pour en savoir plus long, elle interrogea le per-
cepteur ; Binet répliqua d'un ton rogue qu'il n'était point
payé par la police.
Son camarade, toutefois, lui paraissait fort singulier,
car souvent Léon se renversait sur sa chaise en écartant
les bras, et se plaignait vaguement de l'existence.
166 MADAME BOVARY
- C'est que vous ne prenez point assez de distractions,
disait le percepteur.
- Lesquelles ?
Moi ! à votre place, j'aurais un tour !
- Mais je ne sais pas tourner, répondait le clerc .
-
Oh ! c'est vrai ! faisait l'autre en caressant sa mâ-
choire avec un air de dédain mêlé de satisfaction .
Léon était las d'aimer sans résultat, puis il commençait
à sentir cet accablement que vous cause la répétition de
la même vie, lorsqu'aucun intérêt ne la dirige et qu'au-
cune espérance ne la soutient. Il était si ennuyé de Yon-
ville et des Yonvillais, que la vue de certaines gens , de
certaines maisons l'irritait à n'y pouvoir tenir ! et le phar-
macien, tout bon homme qu'il fût, lui devenait compléte-
ment insupportable. Cependant la perspective d'une situa-
tion nouvelle l'effrayait autant qu'elle le séduisait.
Mais cette appréhension se tourna vite en impatience,
et Paris alors agita pour lui, dans le lointain, la fanfare
de ses bals masqués avec le rire de ses grisettes. Puisqu'il
devait y terminer son droit, pourquoi ne partait-il pas ?
Qui l'empêchait ? Et il se mit à faire des préparatifs inté-
rieurs ; il arrangea d'avance ses occupations. Il se meubla,
dans sa tête, un appartement. Il y mènerait une vie d'ar-
tiste ! Il y prendrait des leçons de guitare ! Il aurait une
robe de chambre, un berret basque, des pantoufles de
velours bleu ! Et même il admirait déjà sur sa cheminée,
deux fleurets en sautoir, avec une tête de mort et la gui-
tare au - dessus .
MADAME BOVARY 167
La chose difficile était le consentement de sa mère ;
rien pourtant ne paraissait plus raisonnable. Son patron
même l'engageait à aviser une autre étude, où il pût se
développer davantage. Prenant donc un parti moyen, Léon
chercha quelque place de second clerc à Rouen, n'en
trouva pas, et écrivit enfin à sa mère une longue lettre
détaillée, où il exposait les raisons d'aller habiter Paris
immédiatement. Elle y consentit .
Il ne se hâta point, cependant. Chaque jour, durant tout
un mois, Hivert transporta pour lui d'Yonville à Rouen,
de Rouen à Yonville, des coffres, des valises, des paquets ;
et quand Léon eut remonté sa garde-robe, fait rembour-
rer ses trois fauteuils, acheté une provision de foulards,
pris en un mot plus de dispositions que pour un voyage
autour du monde, il s'ajourna de semaine en semaine,
jusqu'à ce qu'il reçut une seconde lettre maternelle où on
le pressait de partir, puisqu'il désirait, avant les vacances ,
passer son examen .
Lorsque le moment fut venu des embrassades, ma-
dame Homais pleura ; Justin sanglotait; Homais , en
homme fort, dissimula son émotion ; il voulut lui-même
porter le paletot de son ami jusqu'à la grille du notaire
qui emmenait Léon à Rouen dans sa voiture. Ce dernier
avait juste le temps de faire ses adieux à M. Bovary.
Quand il fut au haut de l'escalier il s'arrêta, tant il se
sentait hors d'haleine. A son entrée, madame Bovary se
leva vivement.
--
C'est encore moi ! dit Léon .
168 MADAME BOVARY
-
J'en étais sûre !
Elle se mordit les lèvres , et un flot de sang lui courut
sous la peau , qui se colora tout en rose , depuis la racine
des cheveux jusqu'au bord de sa collerette. Elle restait
debout, s'appuyant de l'épaule contre la boiserie .
-Monsieur n'est donc pas là ? reprit-il.
Il est absent . Elle répéta : il est absent.
Alors il y eut un silence. Ils se regardèrent ; et leurs
pensées, confondues dans la même angoisse, s'étreignaient
étroitement, comme deux poitrines palpitantes ,
- Je voudrais bien embrasser Berthe, dit Léon .
Emma descendit quelques marches et elle appela Fé-
licité.
Il jeta vite autour de lui un large coup d'œil qui s'étala
sur les murs, les étagères, la cheminée, comme pour pé-
nétrer tout, emporter tout.
Mais elle rentra, et la servante amena Berthe qui se-
couait au bout d'une ficelle, un moulin à vent la tête en
bas.
Léon la baisa sur le cou, à plusieurs reprises .
Adieu , pauvre enfant ; adieu, chère petite, adieu ! et
il la remit à sa mère .
Emmenez-la, dit celle-ci.
Ils restèrent seuls .
Madame Bovary, le dos tourné, avait la figure posée
contre un carreau ; Léon tenait sa casquette à la main, et
la battait doucement le long de sa cuisse.
- Il va pleuvoir, dit Emma .
MADAME BOVARY 469
J'ai un manteau, répondit-il .
-
Ah!
Elle se détourna, le menton baissé et le front en avant .
La lumière y glissait comme sur un marbre, jusqu'à la
courbe des sourcils, sans que l'on pût savoir ce qu'Emma
regardait à l'horizon, ni ce qu'elle pensait au fond d'elle-
même .
- Allons, adieu, soupira-t-il .
Elle releva sa tête d'un mouvement brusque .
- Oui, adieu; partez ! Ils s'avancèrent l'un vers l'autre ;
il tendit la main, elle hésita .
-
A l'anglaise donc, fit-elle, abandonnant la sienne,
tout en s'efforçant de rire. Léon la sentit entre ses doigts ;
et la substance même de tout son être lui semblait des-
cendre dans cette paume humide .
Puis il ouvrit la main ; leurs yeux se rencontrèrent en-
core, et il disparut.
Quand il fut sous les halles, il s'arrêta; et il se cacha
derrière un pilier, afin de contempler une dernière fois
cette maison blanche avec ses quatre jalousies vertes. Il
crut voir une ombre derrière la fenêtre, dans la chambre ;
mais le rideau se décrochant de la patère comme si per-
sonne n'y touchait, remua lentement ses longs plis obli-
ques, qui d'un seul bond s'étalèrent tous, et il resta droit,
plus immobile qu'un mur de plâtre. Léon se mit à
courir.
Il aperçut de loin, sur la route, le cabriolet de son pa-
tron, et à côté un homme en serpillière qui tenait le
10
170 MADAME BOVARY
cheval . Homais et M. Guillaumin causaient ensemble . On
l'attendait .
- Embrassez-moi , dit l'apothicaire les larmes aux
yeux ; voilà votre paletot, mon bon ami, prenez garde au
froid ! soignez-vous ! ménagez-vous !
- Allons, Léon, en voiture ! dit le notaire.
Homais se pencha sur le garde-crotte, et d'une voix
entrecoupée par les sanglots, laissa tomber ces deux mots
tristes : Bon voyage !
- Bonsoir, répondit M. Guillaumin. Lâchez tout !
Ils partirent, et Homais s'en retourna.
Madame Bovary cependant avait ouvert sa fenêtre sur
le jardin, et elle regardait les nuages .
Ils s'amoncelaient au couchant, du côté de Rouen , et
roulaient vite leurs volutes noires, d'où dépassaient par
derrière les grandes lignes du soleil, comme les flèches
d'or d'un trophée suspendu, tandis que le reste du ciel
vide avait la blancheur d'une porcelaine. Mais une rafale
de vent fit se courber les peupliers, et tout à coup, la pluie
tomba. Elle crépitait sur les feuilles vertes. Puis le soleil
reparut, les poules chantèrent ; des moineaux battaient des
ailes dans les buissons humides, et les flaques d'eau sur le
:
sable, emportaient en s'écoulant les fleurs roses d'unacacia.
--
Ah! qu'il doit être loin déjà ! pensa-t-elle.
M. Homais, comme de coutume, vint à six heures et
demie, pendant le dîner .
-
Eh bien ! dit-il en s'asseyant, nous avons donc tantôt
embarqué notre jeune homme !
MADAME BOVARY 471
Il paraît ! répondit le médecin. Puis, se tournant sur
sa chaise : Et quoi de neuf chez vous ?
-
Pas grand chose. Ma femme seulement a été cette
après -midi un peu émue. Vous savez, les femmes ! un
rien les trouble ! la mienne surtout ! Et l'on aurait tort de
se révolter là-contre, puisque leur organisation nerveuse
est beaucoup plus malléable que la nôtre .
- Ce pauvre Léon ! disait Charles , comment va-t-il
vivre à Paris ? ... S'y accoutumera-t-il ?
Madame Bovary soupira.
- Allons donc! dit le pharmacien en claquant de la
langue, les parties fines chez le traiteur ! les bals mas-
qués ! le champagne ! tout cela va rouler, je vous assure !
Je ne crois pas qu'il se dérange, objecta Bovary.
-
Ni moi ! reprit vivement M. Homais, quoiqu'il lui
faudra pourtant suivre les autres, au risque de passer pour
un jésuite. Et vous ne savez pas la vie que mènent ces
farceurs-là , dans le quartier latin, avec les actrices ! Du
reste, les étudiants sont fort bien vus à Paris . Pour peu
qu'ils aient quelque talent d'agrément, on les reçoit dans
les meilleures sociétés, et il y a même des dames du fau-
bourg Saint-Germain qui en deviennent amoureuses, ce
qui leur fournit, par la suite, les occasions de faire de
très-beaux mariages .
- Mais, dit le médecin, j'ai peur pour lui... que là-
bas...
Vous avez raison, interrompit l'apothicaire, c'est le
revers de la médaille ! et l'on y est obligé continuelle
172 MADAME BOVARY
ment, d'avoir la main posée sur son gousset. Ainsi vous
êtes dans un jardin public, je suppose : un quidam se pré-
sente, bien mis, décoré même, et qu'on prendrait pour un
diplomate ; il vous aborde ; vous causez ; il s'insinue ; vous
offre une prise ou vous ramasse votre chapeau. Puis on
se lie davantage ; il vous mène au café , il vous invite à
venir dans sa maison de campagne, vous fait faire entre
deux vins toutes sortes de connaissances, et les trois quarts
du temps ce n'est que pour flibuster votre bourse ou vous
entraîner en des démarches pernicieuses .
-
C'est vrai, répondit Charles ; mais je pensais surtout
aux maladies, à la fièvre typhoïde , par exemple, qui at-
taque les étudiants de la province.
Emma tressaillit.
-
A cause du changement de régime, continua le phar-
macien, et de la perturbation qui en résulte dans l'éco-
nomie générale. Et puis, l'eau de Paris, voyez-vous ! les.
mets de restaurateur ! toutes ces nourritures épicées finis-
sent par vous échauffer le sang et ne valent pas, quoi
qu'on en dise, un bon pot-au-feu. J'ai toujours, quant à
moi, préféré la cuisine bourgeoise : c'est plus sain ! Aussi,
lorsque j'étudiais à Rouen la pharmacie, je m'étais mis en
pension dans une pension ; je mangeais avec les profes-
seurs .
Et il continua donc à exposer ses opinions générales et
ses sympathies personnelles, jusqu'au moment où Justin
vint le chercher, pour un lait de poule qu'il fallait faire .
-
Pas un instant de répit ! s'écria-t-il , toujours à la
MADAME BOVARY 173
chaîne ! Je ne peux sortir une minute ! Il faut, comme
un cheval de labour, être à suer sang et eau ! Quel collier
de misère !
Puis, quand il fut sur la porte : - A propos , dit-il,
savez- vous la nouvelle ?
Quoi donc ?
-
C'est qu'il est fort probable, reprit Homais en dres-
sant ses sourcils et en prenant une figure des plus sé-
rieuses, que les Comices agricoles de la Seine- Inférieure
se tiendront cette année à Yonville-l'Abbaye. Le bruit du
moins en circule. Ce matin le journal en touchait quelque
chose. Ce serait pour notre arrondissement de la dernière
importance ! Mais nous en causerons plus tard. J'y vois ;
je vous remercie, Justin a la lanterne.
VII
Le lendemain , pour Emma, fut une journée funèbre .
Tout lui parut enveloppé par une atmosphère noire qui
flottait confusément sur l'extérieur des choses, et le cha-
grin s'engouffrait dans son âme avec des hurlements
doux, comme fait le vent d'hiver dans les châteaux aban-
donnés. C'était cette rêverie que l'on a sur ce qui ne re-
viendra plus, la lassitude qui vous prend après chaque
fait accompli, cette douleur enfin que vous apporte l'in-
terruption de tout mouvement accoutumé, la cessation
brusque d'une vibration prolongée .
10.
174 MADAME BOVARY
Comme au retour de la Vaubyessard, quand les qua-
drilles tourbillonnaient dans sa tête, elle avait une mé-
lancolie morne, un désespoir engourdi . Léon réapparais-
sait plus grand, plus beau, plus suave, plus vague ; il
était nombreux comme une foule, plein de luxe lui-même
et d'irritations . Mais au souvenir de la vaisselle d'argent
et des couteaux de nacre, elle n'avait pas tressailli si fort
qu'en se rappelant le rire de sa voix et la rangée de ses
dents blanches . Des conversations lui revenaient à la mé-
moire, plus mélodieuses et pénétrantes que le chant des
flûtes et que l'accord des cuivres ; des regards qu'elle
avait surpris lançaient des feux, comme les girandoles de
cristal, et l'odeur de sa chevelure et la douceur de son ha-
leine lui faisaient se gonfler la poitrine mieux qu'à la
bouffée des serres chaudes et qu'au parfum des magno-
lias. Quoiqu'il fût séparé d'elle, il ne l'avait pas quittée,
il était là, et les murailles de la maison semblaient garder
son ombre. Elle ne pouvait détacher sa vue de ce tapis où
il avait marché, de ces meubles vides où il s'était assis.
La rivière coulait toujours, et poussait lentement ses petits
flots le long de la berge glissante. Ils s'y étaient promenés
bien des fois, à ce même murmure des ondes, sur les
cailloux couverts de mousse. Quels bons soleils ils avaient
eus ! quelles bonnes après-midi, seuls, à l'ombre, dans le
fond du jardin ! Il lisait tout haut, tête nue, posé sur un
tabouret de bâtons secs ; le vent frais de la prairie faisait
trembler les pages du livre et les capucines de la ton-
nelle ... Ah ! il était parti, le seul charme de sa vie, le seul
MADAME BOVARY 475
espoir possible d'une félicité ! Comment n'avait-elle pas
saisi ce bonheur-là, quand il se présentait ? Pourquoi ne
l'avoir pas retenu à deux mains, à deux genoux , quand il
voulait s'enfuir ? Et elle se maudit de n'avoir pas aimé
Léon ; elle eut soif de ses lèvres. L'envie la prit de courir
le rejoindre, de se jeter dans ses bras, de lui dire : « C'est
moi ! je suis à toi ! » Mais Emma s'embarrassait d'avance
aux difficultés de l'entreprise, et ses désirs s'augmentant
d'un regret, n'en devenaient pas plus actifs.
Dès lors ce souvenir de Léon fut comme le centre de
son ennui; il y pétillait plus fort que dans une steppe de
Russie, un feu de voyageurs abandonné sur la neige ; elle
se précipitait vers lui, elle se blottissait contre, elle re-
muait délicatement ce foyer près de s'éteindre, elle allait
cherchant tout autour d'elle ce qui pouvait l'aviver da-
vantage ; et les réminiscences les plus lointaines comme
les plus immédiates occasions, ce qu'elle éprouvait avec
ce qu'elle imaginait, ses envies de volupté qui se disper-
saient, ses projets de bonheur qui craquaient au vent
comme des branchages morts, sa vertu stérile, ses espé-
rances tombées, la litière domestique, elle ramassait tout,
prenait tout, et faisait servir tout à réchauffer sa tristesse .
Cependant les flammes s'apaisèrent, soit que la provi-
sion d'elle-même s'épuisât, ou que l'entassement fût trop
considérable. L'amour, peu à peu, s'éteignit par l'ab-
sence, le regret s'étouffa sous l'habitude ; et cette lueur
d'incendie qui empourprait son ciel pâle se couvrit de plus
d'ombre et s'effaça par degrés. Dans l'assoupissement de
176 MADAME BOVARY
sa conscience, elle prit même les répugnances du mari
pour des aspirations vers l'amant, les brûlures de la haine
pour des réchauffements de la tendresse ; mais comme
l'ouragan soufflait toujours, et que la passion se consuma
jusqu'aux cendres, et qu'aucun secours ne vint, qu'aucun
soleil ne parut, il fut de tous côtés nuit complète, et elle
demeura perdue dans un froid horrible qui la traversait.
Alors les mauvais jours de Tostes recommencèrent. Elle
s'estimait à présent beaucoup plus malheureuse ; car elle
avait l'expérience du chagrin, avec la certitude qu'il ne
finirait pas .
Une femme qui s'était imposé de si grands sacrifices
pouvait bien se passer des fantaisies . Elle s'acheta un
prie-Dieu gothique, et elle dépensa en un mois pour qua-
torze francs de citrons à se nettoyer les ongles ; elle écrivit
à Rouen, afin d'avoir une robe en cachemire bleu ; elle
choisit chez L'heureux la plus belle de ses écharpes ; elle
se la nouait à la taille par-dessus sa robe de chambre ; et
les volets fermés, avec un livre à la main, elle restait
étendue sur un canapé, dans cet accoutrement.
Souvent elle variait sa coiffure : elle se mettait à la chi-
noise, en boucles molles, en nattes tressées ; elle se fit une
raie sur le côté de la tête et roula ses cheveux en des-
sous, comme un homme.
Elle voulut apprendre l'italien : elle acheta des diction-
naires, une grammaire, une provision de papier blanc.
Elle essaya des lectures sérieuses, de l'histoire et de la
philosophie. La nuit, quelquefois, Charles se réveillait en
MADAME BOVARY 177
sursaut, croyant qu'on venait le chercher pour un malade :
-J'y vais, balbutiait-il ; et c'était le bruit d'une allumette
qu'Emma frottait, afin de rallumer la lampe. Mais il en
était de ses lectures comme de ses tapisseries qui toutes
commencées, encombraient son armoire : elle les prenait,
les quittait, passait à d'autres .
Elle avait des accès, où on l'eût poussée facilement à
des extravagances. Elle soutint un jour, contre son mari,
qu'elle boirait bien un grand demi-verre d'eau-de-vie, et
comme Charles eut la bêtise de l'en défier, elle avala
l'eau- de-vie jusqu'au bout.
Malgré ses airs évaporés (c'était le mot des bourgeoises
d'Yonville) , Emma pourtant ne paraissait pas joyeuse, et
d'habitude elle gardait aux coins de la bouche, cette im-
mobile contraction qui plisse la figure des vieilles filles et
celle des ambitieux déchus. Elle était pâle partout, blan-
che comme un linge ; la peau du nez se tirait vers les
narines, ses yeux vous regardaient d'une manière vague.
Pour s'être découvert trois cheveux gris sur les tempes,
elle parla beaucoup de sa vieillesse .
Souvent des défaillances la prenaient. Un jour même
elle eut un crachement de sang, et comme Charles s'em-
pressait, laissant apercevoir son inquiétude :
Ah ! bah ! répondit-elle, qu'est- ce que cela fait?
Charles s'alla réfugier dans son cabinet; et il pleura les
deux coudes sur la table, assis dans son fauteuil de bu-
reau, sous la tête phrénologique .
Alors il écrivit à sa mère pour la prier de venir, et ils
178 MADAME BOVARY
eurent ensemble de longues conférences au sujet d'Emma .
A quoi se résoudre ? que faire ? puisqu'elle se refusait à
tout traitement !
-
Sais-tu ce qu'il faudrait à ta femme ? reprenait la
mère Bovary, ce seraient des occupations forcées, des
ouvrages manuels ! Si elle était, comme tant d'autres ,
contrainte à gagner son pain, elle n'aurait pas ces va-
peurs-là, qui lui viennent d'un tas d'idées qu'elle se fourre
dans la tête , et du désœuvrement où elle vit.
- Pourtant, elle s'occupe, disait Charles .
- Ah ! elle s'occupe ! A quoi donc ? à lire des romans,
de mauvais livres, des ouvrages qui sont contre la reli-
gion et dans lesquels on se moque des prêtres par des dis-
cours tirés de Voltaire. Mais tout cela va loin, mon pauvre
enfant, et quelqu'un qui n'a pas de religion finit toujours
par tourner mal .
Donc il fut résolu que l'on empêcherait Emma de lire
des romans. L'entreprise ne semblait point facile. La bonne
dame s'en chargea : elle devait, quand elle passerait par
Rouen, aller en personne chez le loueur de livres et lui
représenter qu'Emma cessait ses abonnements. N'aurait-
on pas le droit d'avertir la police, si le libraire persistait
quand même dans son métier d'empoisonneur ?
Les adieux de la belle-mère et de la bru furent secs .
Pendant les trois semaines qu'elles étaient restées ensem-
ble, elles n'avaient pas échangé quatre paroles, à part les
informations et compliments quand elles se rencontraient
à table, et le soir avant de se mettre au lit.
MADAME BOVARY 179
Madame Bovary mère partit un mercredi, qui était jour
de marché à Yonville .
La place, dès le matin, était encombrée par une file de
charrettes qui, toutes à cul et les brancards en l'air, s'éten-
daient le long des maisons, depuis l'église jusqu'à l'au-
berge. De l'autre côté, il y avait des baraques de toile où
l'on vendait des cotonnades, des couvertures et des bas de
laine, avec des licous pour les chevaux et des paquets de
rubans bleus, qui par le bout, s'envolaient au vent . De la
grosse quincaillerie s'étalait par terre, entre les pyra-
mides d'œufs et les bannettes de fromage, d'où sortaient
des pailles gluantes ; près des machines à blé, des poules
qui gloussaient dans des cages plates, passaient leur cou
par les barreaux. La foule, s'encombrant au même en-
droit sans en vouloir bouger, menaçait quelquefois de
rompre la devanture de la pharmacie. Les mercredis elle
ne désemplissait pas, et l'on s'y poussait moins pour
acheter des médicaments que pour prendre des consulta-
tions, tant était fameuse la réputation du sieur Homais
dans les villages circonvoisins . Son robuste aplomb avait
fasciné les campagnards. Ils le regardaient comme un plus
grand médecin que tous les médecins .
Emma était accoudée à sa fenêtre (elle s'y mettait sou-
vent; la fenêtre , en province, remplace les théâtres et la
promenade) , et elle s'amusait à considérer la cohue des
rustres, lorsqu'elle aperçut un monsieur vêtu d'une redin-
gote de velours vert. Il était ganté de gants jaunes, quoi-
qu'il fût chaussé de fortes guêtres ; et il se dirigeait vers
180 MADAME BOVARY
la maison du médecin, suivi d'un paysan marchant la tête
basse, d'un air tout réfléchi .
- Puis-je voir Monsieur? demanda-t-il à Justin qui
causait sur le seuil avec Félicité. Et le prenant pour le
domestique de la maison : - Dites-lui que M. Rodolphe
Boulanger de la Huchette est là.
Ce n'était point par vanité territoriale que le nouvel
arrivant avait ajouté à son nom la particule, mais afin de
se faire mieux connaître. La Huchette, en effet, était un
domaine près d'Yonville, dont il venait d'acquérir le châ-
teau, avec deux fermes qu'il cultivait lui-même, sans trop
se gêner, cependant. Il vivait en garçon, et passait pour
avoir au moins quinze mille livres de rente !
Charles entra dans la salle. M. Boulanger lui présenta
son homme, qui voulait être saigné, parce qu'il éprouvait
des fourmis le long du corps .
- Ça me purgera, objectait-il à tous les raisonne-
ments .
Bovary commanda donc d'apporter une bande et une
cuvette, et pria Justin de la soutenir. Puis, s'adressant au
villageois déjà blême :
- N'ayez point peur, mon brave.
--- Non, non, répondit l'autre, marchez toujours !
Et , d'un air fanfaron , il tendit son gros bras. Sous la
piqûre de la lancette le sang jaillit , et alla s'éclabousser
contre la glace.
- Approche le vase ! exclama Charles .
-
Guêtte ! disait le paysan, on jurerait une petite fon-
MADAME BOVARY 181
taine qui coule ! Comme j'ai le sang rouge ! ce doit être
bon signe, n'est- ce pas ?
- Quelquefois, reprit l'officier de santé, l'on n'éprouve
rien au commencement, puis la syncope se déclare , et
plus particulièrement chez les gens bien constitués, comme
celui-ci .
Le campagnard , à ces mots , lâcha l'étui qu'il tournait
entre ses doigts. Une saccade de ses épaules fit craquer le
dossier de la chaise. Son chapeau tomba.
- Je m'en doutais, dit Bovary en appliquant son doigt
sur la veine.
La cuvette commençait à trembler aux mains de Jus-
tin ; ses genoux chancelèrent ; il devint pâle .
-Ma femme ! ma femme ! appela Charles .
D'un bond, elle descendit les escaliers.
- Du vinaigre ! cria-t-il. Ah ! mon Dieu ! deux à la fois !
Et, dans son émotion, il avait peine à poser la compresse.
- Ce n'est rien, disait tout tranquillement M. Boulan-
ger, tandis qu'il prenait Justin entre ses bras.
Et il l'assit sur la table , lui appuyant le dos contre la
muraille .
Madame Bovary se mit à lui retirer sa cravate. Il y avait
un nœud aux cordons de la chemise; elle resta quelques
minutes à remuer ses doigts légers dans le cou du jeune
garçon ; ensuite elle versa du vinaigre sur son mouchoir
de batiste ; elle lui en mouillait les tempes à petits coups
et elle soufflait dessus, délicatement.
Le charretier se réveilla; mais lasvncope de Justin du-
11
182 MADAME BOVARY
rait encore, et ses prunelles disparaissaient dans leur sclé-
rotique pâle, comme des fleurs bleues dans du lait.
-
Il faudrait,dit Charles, lui cacher cela.
Madame Bovary prit la cuvette. Pour la mettre sous la
table, dans le mouvement qu'elle fit en s'inclinant, sa robe
(c'était une robe d'été à quatre volants, de couleur jaune,
longue de taille , large de jupe) , sa robe s'évasa autour
d'elle sur les carreaux de la salle ; et comme Emma,
baissée, chancelait un peu, en écartant les bras, le gon-
flement de l'étoffe se crevait de place en place, selon les
inflexions de son corsage. Ensuite elle alla prendre une
carafe d'eau, et elle faisait fondre des morceaux de sucre
lorsque le pharmacien arriva. La servante l'avait été cher-
cher dans l'algarade ; mais en apercevant son élève les
yeux ouverts , il reprit haleine. Puis tournant autour de
lui, il le regardait de haut en bas.
Sot! disait-il ; petit sot , vraiment ! sot en trois let-
-
tres ! Grand'chose, après tout, qu'une phlébotomie ! et un
gaillard qui n'a peur de rien ! une espèce d'écureuil , tel
que vous le voyez, qui monte locher des noix à des hau-
teurs vertigineuses! Ah ! oui , parle, vante-toi ! voilà de
belles dispositions à exercer plus tard la pharmacie ; car
tu peux te trouver appelé en des circonstances graves ,
par-devant les tribunaux , afin d'y éclairer la conscience
des magistrats, et il faudra pourtant garder son sang-froid,
raisonner, se montrer homme , ou bien passer pour un
imbécile !
Justin ne répondait pas. L'apothicaire continuait :
MADAME BOVARY 183
- Qui t'a prié de venir ? Tu importunes toujours Mon-
sieur et Madame ! Les mercredis, d'ailleurs, ta présence
m'est plus indispensable ! Il ya maintenant vingt per-
sonnes à la maison ! J'ai tout quitté à cause de l'intérêt
que je te porte ! Allons , va-t'en ! cours ! attends-moi , et
surveille les bocaux .
Quand Justin , qui se rhabillait , fut parti , l'on causa
quelque peu des évanouissements. Madame Bovary n'en
avait jamais eu.
-
C'est extraordinaire pour une dame ! dit M. Boulan-
ger. Du reste, il y a des gens bien délicats. Ainsi j'ai vu,
dans une rencontre , un témoin perdre connaissance rien
qu'au bruit des pistolets que l'on chargeait.
Elle leva vers lui des yeux tout pleins d'admiration .
-
Moi , dit l'apothicaire, la vue du sang des autres ne
me fait rien du tout ; mais l'idée seulement du mien qui
coule, suffirait à me causer des défaillances, si j'y réflé-
chissais trop .
Cependant M. Boulanger congédia son domestique, en
l'engageant à se tranquilliser l'esprit, puisque sa fantaisie
était passée. - Elle m'a procuré l'avantage de votre
connaissance, ajouta-t-il . Et il regardait Emma durant
cette phrase.
Puis il déposa trois francs sur le coin de la table, salua
négligemment, et s'en alla.
Il fut bientôt de l'autre côté de la rivière (c'était son
chemin pour s'en retourner à la Huchette ), et Emma
l'aperçut dans la prairie, qui marchait sous les peupliers,
184 MADAME BOVARY
se ralentissant de temps à autre , comme quelqu'un qui
réfléchit.
Elle est fort gentille ! se disait-il ; elle est fort gen-
tille cette femme du médecin ! De belles dents, les yeux
noirs, le pied coquet , et de la tournure comme une Pari-
sienne ! D'où diable sort-elle ? Où donc l'a-t- il trouvée, ce
gros garçon-là ?
M. Rodolphe Boulanger avait trente-quatre ans ; il était
de tempérament brutal et d'intelligence perspicace ,
ayant d'ailleurs beaucoup fréquenté les femmes, et s'y
connaissant bien. Celle-là lui avait paru jolie ; il y rêvait
donc, et à son mari .
-
Je le crois très-bête. Elle en est fatiguée sans doute.
Quel rustre ! il porte des ongles sales et une barbe de
trois jours. Tandis qu'il trottine à ses malades , elle reste
à ravauder des chaussettes ! Et on s'ennuie ! on voudrait
habiter la ville, danser la polka tous les soirs ! Pauvre pe-
tite femme ! Ça bâille après l'amour, comme une carpe
après l'eau, sur une table de cuisine. Avec trois mots de
galanterie, cela vous adorerait, j'en suis sûr ! ce serait
tendre ! charmant !... Oui; mais comment s'en débarras-
ser ensuite ?
Alors les encombrements du plaisir, entrevus en per-
spective, le firent, par contraste, songer à sa maîtresse .
C'était une comédienne de Rouen, qu'il entretenait ; et
quand il se fut arrêté sur cette image, dont il avait, en
souvenir même, des rassasiements : - Ah ! madame Bo-
vary, pensa-t- il , est bien plus jolie qu'elle, plus fraîche
MADAME BOVARY 185
surtout ! Virginie, décidément, commence à devenir trop
grosse ! Elle est si fastidieuse avec ses joies ! Et d'ailleurs ,
quelle manie de salicoques !
La campagne était déserte, et Rodolphe n'entendait au-
tour de lui que le battement régulier des herbes qui
fouettaient sa chaussure, avec le cri des grillons tapis au
loin sous les avoines ; il revoyait Emma dans la salle, ha-
billée comme il l'avait vue, et il la déshabillait.
-
Oh ! je l'aurai ! s'écria-t-il en écrasant d'un coup
de bâton, une motte de terre devant lui. Et aussitôt, il
examina la partie politique de l'entreprise . Il se deman-
dait: -
Où se rencontrer? par quel moyen ? On aura
continuellement le marmot sur les épaules, et la bonne,
les voisins, le mari, toutes sortes de tracasseries considé-
rables ! Ah ! bah ! dit-il, on y perd trop de temps ! Puis il
recommença : - C'est qu'elle a des yeux qui vous en-
trent au cœur comme des vrilles ! Et ce teint pâle ! ... Moi
qui adore les femmes pâles !
Au haut de la côte d'Argueil, sa résolution était prise.
- Il n'y a plus qu'à chercher les occasions. Eh bien ! j'y
passerai quelquefois, je leur enverrai du gibier, de la vo-
laille ! je me ferai saigner s'il le faut ; nous deviendrons
amis, je les inviterai chez moi ... Ah ! parbleu ! ajouta-
t-il, voilà les Comices bientôt ; elle y sera, je la verrai.
Nous commencerons, et hardiment , car c'est le plus sûr.
186 MADAME BOVARY
VIII
Ils arrivèrent, en effet, ces fameux Comices ! Dès le
matin de la solennité, tous les habitants, sur leurs portes,
s'entretenaient des préparatifs; on avait enguirlandé de
lierres le fronton de la Mairie ; une tente dans un pré était
dressée pour le festin, et au milieu de la place, devant
l'église, une espèce de bombarde devait signaler l'arrivée
de M. le préfet et le nom des cultivateurs lauréats. La
garde nationale de Buchy (il n'y en avait point à Yonville)
était venue s'adjoindre au corps des pompiers dont Binet
était le capitaine. Il portait ce jour-là, un col encore plus
haut que de coutume, et sanglé dans sa tunique, il avait
le buste si roide et immobile que toute la partie vitale de
sa personne semblait être descendue dans ses deux jambes ,
qui se levaient en cadence, à pas marqués, d'un seul mou-
vement. Comme une rivalité subsistait entre le percepteur
et le colonel, l'un et l'autre, pour montrer leurs talents,
faisaient à part manœuvrer leurs hommes. On voyait al-
ternativement passer et repasser les épaulettes rouges et
les plastrons noirs. Cela ne finissait pas et toujours re-
commençait ! Jamais il n'y avait eu pareil déploiement de
pompe ! Plusieurs bourgeois, dès la veille, avaient lavé
leurs maisons ; des drapeaux tricolores pendaient aux fe-
nêtres entr'ouvertes ; tous les cabarets étaient pleins; et
par le beau temps qu'il faisait, les bonnets empesés, les
MADAME BOVARY 487
croix d'or et les fichus de couleur, paraissaient plus blancs
queneige, miroitaient au soleil clair, et relevaient de leur
bigarrure éparpillée la sombre monotonie des redingotes et
des bourgerons bleus. Les fermières des environs reti-
raient, en descendant de cheval , la grosse épingle qui
leur serrait autour du corps, leur robe retroussée de peur
des taches ; et les maris, au contraire, afin de ménager
leurs chapeaux, gardaient par-dessus des mouchoirs de
poche, dont ils tenaient un angle entre les dents .
La foule arrivait dans la grande rue par les deux bouts
du village. Il s'en dégorgeait des ruelles, des allées, des
maisons, et l'on entendait de temps à autre, retomber le
marteau des portes, derrière les bourgeoises en gants de
fil , qui sortaient pour aller voir la fête. Ce que l'on admi-
rait surtout, c'étaient deux longs ifs couverts de lampions
qui flanquaient une estrade où s'allaient tenir les autori-
tés; et il y avait de plus, contre les quatre colonnes de la
Mairie, quatre manières de gaules, portant chacune un
petit étendard de toile verdâtre, enrichi d'inscriptions en
lettres d'or . On lisait sur l'un : Au Commerce ; sur l'au-
tre : A l'Agriculture ; sur le troisième : A l'Industrie ; et
sur le quatrième : Aux Beaux-Arts .
Mais la jubilation qui épanouissait tous les visages pa-
raissait assombrir madame Lefrançois, l'aubergiste. De-
bout sur les marches de sa cuisine, elle murmurait dans
son menton :
-
Quelle bêtise! quelle bêtise avec leur baraque de
toile ! Croient-ils que le Préfet sera bien aise de dîner là-
188 MADAME BOVARY
bas, sous une tente, comme un saltimbanque ? Ils appellent
ces embarras-là faire le bien du pays ! Ce n'était pas la
peine, alors, d'aller chercher un gargotier à Neufchâtel !
et pour qui ? pour des vachers ! des va-nu-pieds ! ...
L'apothicaire passa. Il portait un habit noir, un pan-
talon de nankin, des souliers de castor, et par extraor-
dinaire un chapeau, - un chapeau bas de forme .
- Serviteur ! dit-il , excusez-moi , je suis pressé ; et
comme la grosse veuve lui demanda où il allait :
-
Cela vous semble drôle , n'est-ce pas ? moi qui reste
toujours plus confiné dans mon laboratoire que le rat du
bonhomme dans son fromage.
- Quel fromage ? fit l'aubergiste .
- Non. Rien ! ce n'est rien ! reprit Homais. Je voulais
vous exprimer seulement, madame Lefrançois, que je de-
meure d'habitude tout reclus chez moi . Aujourd'hui
cependant, vu la circonstance, il faut bien que...
-
Ah ! vous allez là-bas ! dit-elle avec un air de
dédain.
- Oui, j'y vais, répliqua l'apothicaire étonné. Ne fais-je
point partie de la commission consultative ?
La mère Lefrançois le considéra quelques minutes, et
finit par répondre en souriant :
- C'est autre chose ! mais qu'est-ce que la culture vous
regarde ? vous vous y entendez donc?
- Certainement, je m'y entends, puisque je suis phar-
macien , c'est-à-dire chimiste ! et la chimie, madame Le-
françois, ayant pour objet la connaissance de l'action ré
MADAME BOVARY 189
ciproque et moléculaire de tous les corps de la nature, il
s'ensuit que l'agriculture se trouve comprise dans son
domaine ! Et en effet, composition des engrais, fermenta-
tion des liquides, analyse des gaz et influence des mias-
mes, qu'est-ce que tout cela, je vous le demande, si ce
n'est de la chimie pure et, simple ?
L'aubergiste ne répondit rien. Homais continua :
-Croyez-vous qu'il faille, pour être agronome , avoir
soi-même labouré la terre ou engraissé des volailles ? Mais
il faut connaître plutôt la constitution des substances dont
il s'agit, les gisements géologiques , les actions atmosphé-
riques, la qualité des terrains, des minéraux, des eaux ,
la densité des différents corps et leur capillarité ! que
sais-je ? et il faut posséder à fond tous ses principes
d'hygiène, pour diriger, critiquer, la construction des bâ-
timents, le régime des animaux , l'alimentation des do-
mestiques ! Il faut encore , madame Lefrançois, posséder
la botanique ! pouvoir discerner les plantes , entendez-
vous , quelles sont les salutaires d'avec les délétères ,
quelles les improductives et quelles les nutritives, s'il est
bon de les arracher par ci , de les resemer par là , de
propager les uns, de détruire les autres ; bref ! il faut se
tenir au courant de la science par les brochures et papiers
publics, être toujours en haleine, afin d'indiquer les amé-
liorations ...
L'aubergiste ne quittait point des yeux la porte du Café
français, et le pharmacien poursuivit :
-
Plût à Dieu que nos agriculteurs fussent des chi
11.
190 MADAME BOVARY
mistes ou que du moins ils écoutassent davantage les
conseils de la science ! Ainsi , moi , j'ai dernièrement écrit
un fort opuscule , un mémoire de plus de soixante-douze
pages , intitulé : Du Cidre, de sa fabrication et de ses
effets , suivi de quelques réflexions nouvelles à ce sujet, que
j'ai envoyé à la société agronomique de Rouen, ce qui m'a
même valu l'honneur d'être reçu parmi ses membres,
section d'agriculture, classe de pomologie ; eh bien ! si
mon ouvrage avait été livré à la publicité...
Mais l'apothicaire s'arrêta, tant madame Lefrançois pa-
raissait préoccupée.
- Voyez-les donc ! disait-elle, on n'y comprend rien !
une gargote semblable ! - Et avec des haussements d'é-
paules qui tiraient sur sa poitrine les mailles épaisses de
son tricot, elle montrait des deux mains le cabaret de son
rival, d'où sortaient alors des chansons . Du reste, il n'en
a pas pour longtemps , ajouta-t-elle, avant huitjours, tout
est fini.
Homais se recula de stupéfaction. Elle descendit ses
trois marches, et lui parlant à l'oreille :
-- Comment, vous ne savez pas cela ? on va le saisir
cette semaine. C'est L'heureux qui le fait vendre. Il l'a
assassiné de billets .
- Quelle épouvantable catastrophe ! s'écria l'apothi-
caire, qui avait toujours des expressions congruantes à
toutes les circonstances imaginables . L'hôtesse donc se
mit à lui raconter cette histoire qu'elle savait par Théo-
dore, le domestique de M. Guillaumin, et bien qu'elle
MADAME BOVARY 494
exécrât Tellier, elle blamait L'heureux. C'était un enjo-
leur, un rampant.
-Ah ! tenez, dit-elle, le voilà sous les halles, il salue
madame Bovary qui a un chapeau vert. Elle est même au
bras de M. Boulanger.
-Madame Bovary ! fit Homais. Je m'empresse d'aller
lui offrir mes hommages. Peut-être qu'elle sera bien aise
d'avoir une place dans l'enceinte, sous le péristyle. Et
sans écouter la mère Lefrançois qui le rappelait pour lui
en conter plus long, le pharmacien s'éloigna d'un pas ra-
pide, sourire aux lèvres, et jarret tendu, distribuant de
droite et de gauche quantité de salutations et emplissant
beaucoup d'espace avec les grandes basques de son habit
noir, qui flottaient au vent, derrière lui .
Rodolphe l'ayant aperçu de loin, avait pris un train ra-
pide, mais madame Bovary s'essouffla ; il se ralentit donc
et lui dit en souriant, d'un ton brutal :
- C'est pour éviter ce gros homme : vous savez, l'apo-
thicaire .
Elle lui donna un coup de coude.
- Qu'est-ce que cela signifie ? se demanda-t-il; et il la
considéra du coin de l'œil, tout en continuant à marcher.
Son profil était si calme, que l'on n'y devinait rien. Il
se détachait en pleine lumière, dans l'ovale élargi de sa
capote , qui avait des rubans pâles ressemblant à des
feuilles de roseau. Ses yeux aux longs cils courbes regar-
daient devant elle, et quoique bien ouverts, ils semblaient
un peu bridés par les pommettes, à cause du sang, qui
192 MADAME BOVARY
battait doucement sous sa peau fine. Une couleur rose
traversait la cloison de son nez . Elle inclinait la tête sur
l'épaule, et l'on voyait entre ses lèvres le bout nacré de
ses dents blanches .
- Se moque-t- elle de moi ? songeait Rodolphe.
Ce geste d'Emma pourtant n'avait été qu'un avertisse-
ment, car M. L'heureux les accompagnait, et il leur par-
lait de temps à autre, comme pour entrer en conversation :
-Voici une journée superbe ! tout le monde est dehors !
les vents sont à l'est. -Et madame Bovary, non plus que
Rodolphe, ne lui répondait guère, tandis qu'au moindre
mouvement qu'ils faisaient, il se rapprochait en disant :
-
Plaît-il ? et portait la main à son chapeau .
Quand ils furent devant la maison du maréchal , au lieu
de suivre la route jusqu'à la barrière, Rodolphe, brusque-
ment, prit un sentier, et entraînant madame Bovary, il
cria : - Bonsoir, monsieur L'heureux ! au plaisir !
- Comme vous l'avez congédié ! dit-elle en riant.
- Pourquoi, reprit-il, se laisser envahir par les autres ?
et puisque aujourd'hui j'ai le bonheur d'être avec vous ...
Emma rougit... Il n'acheva point sa phrase . Alors il parla
du beau temps, et du plaisir de marcher sur l'herbe. Quel-
ques marguerites étaient repoussées : - Voici de gentilles
pâquerettes , dit- il , et de quoi fournir bien des oracles à
toutes les amoureuses du pays. Il ajouta : - Si j'en cueil-
lais ? qu'en pensez -vous ?
- Est-ce que vous êtes amoureux ? fit-elle en toussant
un peu.
MADAME BOVARY 193
- Eh ! eh ! qui sait? reprit Rodolphe.
Cependant le pré commençait à se remplir, et les mé-
nagères vous heurtaient avec leurs grands parapluies ,
leurs paniers et leurs bambins. Souvent il fallait se déran-
ger devant une longue file de campagnardes, servantes en
bas bleus, à souliers plats, à bagues d'argent, et qui sen-
taient le lait, quand on passait près d'elles. Elles mar-
chaient en se tenant par la main , et se répandaient ainsi
sur toute la longueur de la prairie, depuis la ligne des
trembles jusqu'à la tente du banquet. Mais c'était le mo-
ment de l'examen, et les cultivateurs, l'un après l'autre,
entraient dans une manière d'hippodrome, que formait
une longue corde, portée sur des bâtons.
Les bêtes étaient là, le nez tourné vers la ficelle, et ali-
gnant confusément leurs croupes inégales. Des porcs as-
soupis enfonçaient en terre leur groin ; des veaux beu-
glaient ; des brebis bêlaient; les vaches , un jarret replié,
étalaient leur ventre sur le gazon, et ruminant lentement,
clignaient leurs paupières lourdes, sous les moucherons
qui bourdonnaient autour d'elles. Des charretiers, les bras
nus, retenaient par le licou des étalons cabrés, qui hennis-
saient à pleins naseaux du côté des juments . Elles res-
taient paisibles, allongeant la tête et la crinière pendante,
tandis que leurs poulains se reposaient à leur ombre , ou
venaient les teter quelquefois; et sur la longue ondulation
de tous ces corps tassés, on voyait se lever au vent, comme
un flot, quelque crinière blanche, ou bien saillir des cor-
nes aiguës , et des têtes d'hommes qui couraient. A l'é
194 MADAME BOVARY
cart, en dehors des lices, cent pas plus loin, il y avait un
grand taureau noir muselé , portant un cercle de fer à la
narine, et qui ne bougeait pas plus qu'une bête de bronze .
Un enfant en haillons le tenait par une corde .
Cependant, entre les deux rangées, des messieurs s'avan-
çaient d'un pas lourd, examinant chaque animal, puis se
consultaient à voix basse. L'un d'eux, qui semblait plus
considérable, prenait tout en marchant, quelques notes
sur un album. C'était le président du jury : M. Derozerays
de la Pamville. Sitôt qu'il reconnut Rodolphe, il s'avança
vivement, et lui dit en souriant, d'un air aimable :
- Comment, M. Boulanger, vous nous abandonnez ?
Rodolphe protesta qu'il allait venir. Mais quand le pré-
sident eut disparu :
- Ma foi, non, reprit-il, je n'irai pas, votre compagnie
vaut bien la sienne.
Et tout en se moquant des Comices, Rodolphe , pour
circuler plus à l'aise , montrait au gendarme sa pancarte
bleue, et même il s'arrêtait parfois devant quelque beau
sujet, que madame Bovary n'admirait guère. Il s'en aper-
çut, et alors se mit à faire des plaisanteries sur les dames
d'Yonville , à propos de leur toilette ; puis il s'excusa lui-
même du négligé de la sienne. Elle avait cette incohé-
rence de choses communes et recherchées, où le vulgaire,
d'habitude, croit entrevoir la révélation d'une existence
excentrique, les désordres du sentiment, les tyrannies de
l'art, et toujours un certain mépris des conventions socia-
les, ce qui le séduit ou l'exaspère. Ainsi , sa chemise de
MADAME BOVARY 495
batiste à manchettes plissées bouffait au hasard du vent,
dans l'ouverture de son gilet, qui était de coutil gris , et
son pantalon à larges raies, découvrait aux chevilles , ses
bottines de nankin, claquées de cuir vernis. Elles étaient
si vernies que l'herbe s'y reflétait. Il foulait avec elles les
crottins de cheval , une main dans la poche de sa veste et
son chapeau de paille mis de côté.
D'ailleurs , ajouta-t-il , quand on habite la cam-
pagne...
-
Tout est peine perdue, dit Emma.
-
C'est vrai ! répliqua Rodolphe. Songer que pas un
seul de ces braves gens n'est capable de comprendre même
la tournure d'un habit !
Alors ils parlèrent de la médiocrité provinciale , des
existences qu'elle étouffait, des illusions qui s'y perdaient.
- Aussi, disait Rodolphe, je m'enfonce dans une tris-
tesse...
-
Vous ! fit-elle avec étonnement. Mais je vous croyais
très-gai ?
-Ah ! oui, d'apparence, parce qu'au milieu du monde
je sais mettre sur mon visage un masque railleur , et ce-
pendant que de fois , à la vue d'un cimetière, au clair de
lune, je me suis demandé si je ne ferais pas mieux d'aller
rejoindre ceux qui sont à dormir...
-
Oh ! Et vos amis ? dit-elle. Vous n'y pensez pas.
- Mes amis ? lesquels donc? en ai-je ? qui s'inquiète
de moi? Et il accompagna ces derniers mots d'une sorte
de sifflement entre ses lèvres .
196 MADAME BOVARY
Mais ils furent obligés de s'écarter l'un de l'autre , à
cause d'un grand échafaudage de chaises qu'un homme
portait derrière eux. Il en était si surchargé que l'on
apercevait seulement la pointe de ses sabots, avec le bout
de ses deux bras , écartés droit. C'était Lestiboudois ,
le fossoyeur, qui charriait dans la multitude les chaises
de l'église. Plein d'imagination pour tout ce qui con-
cernait ses intérêts , il avait découvert ce moyen de tirer
parti des Comices ; et son idée lui réussissait , car il
ne savait plus auquel entendre. En effet, les villageois
qui avaient chaud, se disputaient ces sièges dont la paille
sentait l'encens , et s'appuyaient contre leurs gros dos-
siers salis par la cire des cierges, avec une certaine véné-
ration .
Madame Bovary reprit le bras de Rodolphe ; il continua
comme se parlant à lui-même.
Oui ! tant de choses m'ont manqué ! toujours seul !
Ah ! si j'avais eu un but dans la vie, si j'eusse rencontré
une affection, si j'avais trouvé quelqu'un... Oh ! comme
j'aurais dépensé toute l'énergie dontje suis capable, j'au-
rais surmonté tout, brisé tout !
-
Il me semble pourtant, dit Emma, que vous n'êtes
guère à plaindre.
-
Ah! vous trouvez ? fit Rodolphe.
-
Car enfin ... reprit-elle, vous êtes libre . Elle hésita :
-
riche.
-
Ne vous moquez pas de moi, répondit-il .
Et elle jurait qu'elle ne se moquait pas, quand un coup
MADAME BOVARY 197
de canon retentit ; aussitôt on se poussa, pêle-mêle, vers
le village.
C'était une fausse alerte. M. le préfet n'arrivait pas ; et
les membres du jury se trouvaient fort embarrassés, ne
sachant s'il fallait commencer la séance ou bien attendre
encore .
Enfin , au fond de la place, parut un grand landau de
louage, traîné par deux chevaux maigres, que fouettait à
tour de bras, un cocher en chapeau blanc. Binet n'eut
que le temps de crier : Aux armes ! et le colonel de l'i-
miter. On courut vers les faisceaux. On se précipita .
Quelques-uns même oublièrent leur col. Mais l'équipage
préfectoral sembla deviner cet embarras, et les deux rosses
accouplées, se dandinant sur leur chaînette, arrivèrent au
petit trot devant le péristyle de la Mairie, juste au moment
où la garde nationale et les pompiers's'y déployaient,
tambour battant, et marquant le pas.
Balancez ! cria Binet.
-
Halte ! cria le colonel . Par file à gauche !
Et après un port d'armes, où le cliquetis des capucines
se déroulant, sonna comme un chaudron de cuivre qui
dégringole les escaliers, tous les fusils retombèrent.
Alors on vit descendre du carrosse, un monsieur vêtu
d'un habit court à broderies d'argent, chauve sur le front,
portant toupet à l'occiput, ayant le teint blafard et l'ap-
parence des plus bénignes . Ses deux yeux fort gros et
couverts de paupières épaisses se fermaient à demi pour
considérer la multitude, en même temps qu'il levait son
198 MADAME BOVARY
nez pointu et faisait sourire sa bouche rentrée. Il reconnut
le maire à son écharpe, et lui exposa que M. le préfet
n'avait pu venir. Il était, lui, un conseiller de préfecture ;
puis il ajouta quelques excuses. Tuvache y répondit par
des civilités, l'autre s'avoua confus ; et ils restaient ainsi,
face à face, et leur front se touchant presque, avec les
membres du jury tout autour, le conseil municipal, les
notables, la garde nationale et la foule. M. le conseiller,
appuyant contre sa poitrine son petit tricorne noir, réité-
rait ses salutations, tandis que Tuvache, courbé comme
un arc, souriait aussi, bégayait, cherchait ses phrases, pro-
testait de son dévouement à la monarchie, et de l'honneur
que l'on faisait à Yonville.
Hippolyte, le garçon de l'auberge, vint prendre par la
bride les chevaux du cocher, et tout en boitant de son pied
bot, il les conduisit sous le porche du Lion d'or, où beaucoup
de paysans s'amassèrent à regarder la voiture. Le tam-
bour battit, l'obusier tonna, et les messieurs à la file mon-
tèrent s'asseoir sur l'estrade, dans les fauteuils en utrecht
rouge qu'avait prêtés madame Tuvache .
Tous ces gens-là se ressemblaient. Leurs molles figures
blondes, un peu hâlées par le soleil, avaient la couleur du
cidre doux, et leurs favoris bouffants s'échappaient de
grands cols roides, que maintenaient des cravates blanches
à rosette bien étalée. Tous les gilets étaient de velours, à
châle ; toutes les montres portaient au bout d'un long
ruban quelque cachet ovale en cornaline ; et l'on appuyait
ses deux mains sur ses deux cuisses , en écartant avec soin
MADAME BOVARY 199
le fourche du pantalon, dont le drap non décati reluisait
plus brillamment que le cuir des fortes bottes.
Les dames de la société se tenaient derrière, sous le
vestibule, entre les colonnes, tandis que le commun de la
foule était en face, debout, ou bien assis sur des chaises.
En effet, Lestiboudois avait apporté là toutes celles qu'il
avait déménagées de la prairie, et même il courait à
chaque minute en chercher d'autres dans l'église , et
causait un tel encombrement par son commerce, que l'on
avait grand peine à parvenir jusqu'au petit escalier de
l'estrade .
-Moi, je trouve, dit M. L'heureux (s'adressant au
pharmacien qui passait pour gagner sa place) , que l'on
aurait dû planter là deux mâts vénitiens ; avec quelque
chose d'un peu sévère et de riche comme nouveautés,
c'eût été d'un fort joli coup d'œil .
- Certes , répondit Homais. Mais que voulez - vous ?
c'est le maire qui a tout pris sous son bonnet. Il n'a pas
grand goût, ce pauvre Tuvache, et il est même compléte-
ment dénué de ce qui s'appelle le génie des arts.
Cependant Rodolphe, avec madame Bovary, était monté
au premier étage de la Mairie, dans la salle des délibéra-
tions, et comme elle était vide, il avait déclaré que l'on y
serait bien pour jouir du spectacle plus à son aise. Il prit
trois tabourets autour de la table ovale, sous le buste du
A
monarque, et ies ayant approchés de l'une des fenêtres ,
ils s'assirent l'un près de l'autre .
Il y eut une agitation sur l'estrade , de longs chuchote
200 MADAME BOVARY
ments , des pourparlers. Enfin , M. le conseiller se leva .
On savait maintenant qu'il s'appelait Lieuvain , et l'on se
répétait son nom de l'un à l'autre, dans la foule. Quand il
eut donc collationné quelques feuilles et appliqué dessus
son œil pour y mieux voir, il commença :
<<Messieurs,
>> Qu'il me soit permis d'abord (avant de vous entrete-
nir de l'objet de cette réunion d'aujourd'hui, et ce senti-
ment, j'en suis sûr, sera partagé par vous tous), qu'il me
soit permis, dis-je, de rendre justice à l'administration su-
périeure , au gouvernement , au monarque , messieurs , à
notre souverain , à ce roi bien-aimé , à qui aucune bran-
che de la prospérité publique ou particulière n'est in-
différente, et qui dirige à la fois d'une main si ferme et si
sage le char de l'État parmi les périls incessants d'une
mer orageuse , sachant d'ailleurs faire respecter la paix
comme la guerre, l'Industrie, le Commerce, l'Agriculture
et les Beaux-Arts . >>>
Je devrais, dit Rodolphe, me reculer un peu.
- Pourquoi ? dit Emma.
Mais à ce moment la voix du conseiller s'éleva d'un ton
extraordinaire . Il déclamait :
<< Le temps n'est plus, messieurs, où la discorde civile
ensanglantait nos places publiques , où le propriétaire, le
négociant , l'ouvrier lui-même , en s'endormant le soir
MADAME BOVARY 201
d'un sommeil paisible, tremblait de se voir réveillé tout
à coup , au bruit des tocsins incendiaires , où les
maximes les plus subversives sapaient audacieusement les
bases... >>>
- C'est qu'on pourrait, reprit Rodolphe, m'apercevoir
d'en bas ; puis j'en aurais pour quinze jours à donner des
excuses, et avec ma mauvaise réputation...
- Oh ! vous vous calomniez, dit Emma.
- Non, non, elle est exécrable, je vous jure.
<< Mais , messieurs , poursuivait le conseiller, que , si
écartant de mon souvenir ces sombres tableaux , je re-
porté mes yeux sur la situation actuelle de notre belle
patrie : qu'y vois-je? Partout fleurissent le Commerce
et les Arts ; partout des voies nouvelles de communi-
cation , comme autant d'artères nouvelles dans le corps
de l'État, y établissent des rapports nouveaux ; nos grands
centres manufacturiers ont repris leur activité, la Religion
plus affermie sourit à tous les cœurs, nos ports sont pleins,
la confiance renaît, et enfin la France respire ! ... »
- Du reste , ajouta Rodolphe , peut-être , au point de
vue du monde, a-t-on raison ?
- Comment cela? fit-elle .
- Eh quoi ! dit-il, ne savez-vous pas qu'il y a des âmes
sans cesse tourmentées ? Il leur faut tour à tour le rêve et
l'action , les passions les plus pures , les jouissances les
plus furieuses, et l'on se jette ainsi dans toutes sortes de
fantaisies, de folies.
Alors, elle le regarda comme on contemple un voyageur
202 MADAME BOVARY
qui a passé par des pays extraordinaires , et elle reprit :
--
Nous n'avons pas même cette distraction, nous au-
tres pauvres femmes !
Triste distraction, car on n'y trouve pas le bonheur.
-
Mais le trouve-t-on jamais? demanda-t-elle.
-Oui, il se rencontre un jour, répondit-il .
<< Et c'est là ce que vous avez compris, disait le conseil-
ler. Vous, agriculteurs et ouvriers des campagnes ; vous,
pionniers pacifiques d'une œuvre toute de civilisation !
vous, hommes de progrès et de moralité ! vous avez com-
pris, dis-je, que les orages politiques sont encore plus re-
doutables vraiment que les désordres de l'atmosphère ... >>>
-
Il se rencontre un jour, répéta Rodolphe, un jour,
tout à coup, et quand on en désespérait. Alors des hori-
zons s'entr'ouvrent, c'est comme une voix qui crie : « Le
voilà ! » Vous sentez le besoin de faire à cette personne la
confidence de votre vie , de lui donner tout , de lui sacri-
fier tout ! On ne s'explique pas , on se devine . On s'est
entrevu dans ses rêves. - Et il la regardait. - Enfin, il
est là, ce trésor que l'on a tant cherché, là, devant vous;
il brille , il étincelle. Cependant on en doute encore, on
n'ose y croire ; on en reste ébloui , comme si l'on sortait
des ténèbres à la lumière.
Et en achevant ces mots, Rodolphe ajouta la pantomime
à sa phrase. Il se passa la main sur le visage, tel qu'un
homme pris d'étourdissement ; puis il la laissa retomber
sur celle d'Emma. Elle retira la sienne. Mais le conseiller
lisait toujours :
MADAME BOVARY 203
<<Et qui s'en étonnerait , messieurs? Celui-là seul qui
serait assez aveugle , assez plongé (je ne crains pas de le
dire) , assez plongé dans les préjugés d'un autre âge, pour
méconnaître encore l'esprit des populations agricoles. Où
trouver en effet plus de patriotisme que dans les campa-
gnes, plus de dévouement à la cause publique, plus d'in-
telligence en un mot? Et je n'entends pas , messieurs ,
cette intelligence superficielle, vain ornement des esprits
oisifs , mais plus de cette intelligence profonde et modé-
rée , qui s'applique par-dessus toute chose à poursuivre
des buts utiles , contribuant ainsi au bien de chacun , à
l'amélioration commune et au soutien des États, fruit du
respect des lois et de la pratique des devoirs. >>>
-
Ah ! encore , dit Rodolphe. Toujours les devoirs , je
suis assommé de ces mots-là. Ils sont un tas de vieilles
ganaches en gilet de flanelle, et de bigotes à chaufferette
et à chapelet, qui continuellement nous chantent aux
oreilles : le devoir ! le devoir ! Eh parbleu ! le devoir, c'est
1
de sentir ce qui est grand , de chérir ce qui est beau , et
non pas d'accepter toutes les conventions de la société ,
avec les ignominies qu'elle nous impose.
- Cependant... cependant... objectait madame Bovary.
-
Eh non ! pourquoi déclamer contre les passions ? Ne
sont-elles pas la seule belle chose qu'il y ait sur la terre,
la source de l'héroïsme, de l'enthousiasme, de la poésie,
de la musique, des arts, de tout enfin !
- Mais il faut bien, dit Emma, suivre un peu l'opinion
du monde et obéir à sa morale .
204 MADAME BOVARY
- Ah ! c'est qu'il y en a deux, répliqua-t-il. La petite,
la convenue, celle des hommes, celle qui varie sans cesse
et qui braille si fort, s'agite en bas, terre à terre, comme
ce rassemblement d'imbéciles que vous voyez. Mais l'autre,
l'éternelle, elle est tout autour et au-dessus, comme le
paysage qui nous environne et le ciel bleu qui nous éclaire.
M. Lieuvain venait de s'essuyer la bouche avec son
mouchoir de poche. Il reprit :
<< Et qu'aurais-je à faire, messieurs, de vous démon -
trer ici l'utilité de l'Agriculture ? Qui donc pourvoit à nos
besoins? qui donc fournit à notre subsistance ? N'est-ce
pas l'agriculteur ? L'agriculteur, messieurs, qui, ense-
mençant d'une main laborieuse les sillons féconds des
campagnes, fait naître le blé , lequel broyé et mis en
poudre au moyen d'ingénieux appareils, en sort sous le
nom de farine , et de là transporté dans les cités , est
bientôt rendu chez le boulanger qui en confectionne un
aliment pour le pauvre comme pour le riche. N'est-ce pas
l'agriculteur encore , qui engraisse , pour nos vêtements,
ses abondants troupeaux dans les pâturages ? Car com-
ment nous vêtirions-nous, car comment nous nourririons-
nous, sans l'agriculteur ? Et même, messieurs, est-il be-
soin d'aller si loin chercher des exemples ? Qui n'a souvent
réfléchi à toute l'importance que l'on retire de ce modeste
animal, ornement de nos basses-cours, qui fournit à la
fois un oreiller moelleux pour nos couches, sa chair suc-
culente pour nos tables, et des œufs ? Mais je n'en finirais
pas, s'il fallait énumérer l'un après l'autre les différents
MADAME BOVARY 205
produits que la terre bien cultivée, telle qu'une mère géné-
reuse, prodigue à ses enfants . Ici, c'est la vigne ; ailleurs,
ce sont les pommiers à cidre ; là , le colza ; plus loin, les
fromages ; et le lin, messieurs, n'oublions pas le lin ! qui
a pris dans ces dernières années un accroissement consi-
dérable et sur lequel j'appellerai plus particulièrement
votre attention . »
Il n'avait pas besoin de l'appeler ; car toutes les bou-
ches de la multitude se tenaient ouvertes, comme pour
boire ses paroles. Tuvache, à côté de lui , l'écoutait en
écarquillant les yeux; M. Derozerays, de temps à autre,
fermait doucement les paupières ; et plus loin, le phar-
macien, avec son fils Napoléon entre ses jambes, bombait
sa main contre son oreille, pour ne pas perdre une seule
syllabe. Les autres membres du jury balançaient lente-
ment leurs mentons dans leurs gilets, en signe d'approba-
tion. Les pompiers, au bas de l'estrade, se reposaient sur
leurs baïonnettes ; et Binet, immobile, restait le coude en
dehors, avec la pointe du sabre en l'air. Il entendait peut-
être, mais il ne devait rien apercevoir, à cause de la vi-
sière de son casque qui lui descendait sur le nez. Néan-
moins, son lieutenant, le fils cadet du sieur Tuvache,
avait encore exagéré le sien, car il en portait un énorme
et qui lui vacillait sur la tête, en laissant dépasser un bout
de son foulard d'indienne . Il souriait là-dessous avec une
douceur tout enfantine, et sa petite figure pâle, où des
gouttes ruisselaient, avait une expression de jouissance,
d'accablement et de sommeil .
12
206 MADAME BOVARY
La place jusqu'aux maisons était comble de monde . On
voyait des gens accoudés à toutes les fenêtres , d'autres
debout sur toutes les portes, et Justin, devant la devan-
ture de la pharmacie, paraissait tout fixé dans la contem-
plation de ce qu'il regardait. Malgré le silence, la voix de
M. Lieuvain se perdait dans l'air. Elle vous arrivait par
lambeaux de phrases, qu'interrompait çà et là, le bruit
des chaises dans la foule ; puis on entendait, tout à coup,
partir derrière soi un long mugissement de bœuf, ou bien
les bêlements des agneaux qui se répondaient au coin
des rues . En effet, les vachers et les bergers avaient poussé
leurs bêtes jusque-là, et elles beuglaient de temps à
autre, tout en arrachant avec leur langue quelque bribe
de feuillage qui leur pendait sur le museau.
Rodolphe s'était rapproché d'Emma, et il disait d'une
voix basse, en parlant vite :
-Est-ce que cette conjuration du monde ne vous ré-
volte pas ? Est- il un seul sentiment qu'il ne condamne ?
Les instincts les plus nobles, les sympathies les plus pures
sont persécutés , calomniés , et s'il se rencontre enfin
deux pauvres âmes, tout est organisé pour qu'elles ne
puissent se joindre. Elles essayeront cependant, elles bat-
tront des ailes, elles s'appelleront. Oh ! n'importe, tôt ou
tard, dans six mois, dix ans, elles se réuniront, s'aime-
ront, parce que la fatalité l'exige et qu'elles sont nées
l'une pour l'autre.
Il se tenait les bras croisés sur ses genoux, et ainsi le-
vant la figure vers Emma, il la regardait de près, fixe
MADAME BOVARY 207
ment. Elle distinguait dans ses yeux de petits rayons d'or
s'irradiant tout autour de ses pupilles noires, et même
elle sentait le parfum de la pommade qui lustrait sa che-
velure. Alors une mollesse la saisit, elle se rappela ce
Vicomte qui l'avait fait valser à la Vaubyessard, et dont la
barbe exhalait, comme ces cheveux-là, cette odeur de va-
nille et de citron; et machinalement elle entre-ferma les
paupières pour la mieux respirer. Mais dans ce geste
qu'elle fit en se cambrant sur sa chaise, elle aperçut au
loin, tout au fond de l'horizon, la vieille diligence l'Hiron-
delle, qui descendait lentement la côte des Leux, en trai-
nant après soi un long panache de poussière. C'était dans
cette voiture jaune que Léon, si souvent, était revenu vers
elle, et par cette route, là-bas, qu'il était parti pour tou-
jours ! Elle crut le voir en face, à sa fenêtre ; puis tout se
confondit, des nuages passèrent : il lui sembla qu'elle
tournait encore dans la valse, sous le feu des lustres, au
bras du Vicomte, et que Léon n'était pas loin, qu'il allait
venir... et cependant elle sentait toujours la tête de Ro-
dolphe à côté d'elle. La douceur de cette sensation péné-
trait ainsi ses désirs d'autrefois, et comme des grains de
sable sous un coup de vent, ils tourbillonnaient dans la
bouffée subtile du parfum qui se répandait sur son âme.
Elle ouvrit les narines à plusieurs reprises, fortement,
pour aspirer la fraîcheur des lierres autour des chapi-
teaux. Elle retira ses gants, elle s'essuya les mains ; puis
avec son mouchoir elle s'éventait la figure, tandis qu'à
travers le battement de ses tempes elle entendait la ru
208 MADAME BOVARY
meur de la foule et la voix du conseiller qui psalmodiait
ses phrases :
Il disait :
<< Continuez ! persévérez ! n'écoutez ni les suggestions
de la routine, ni les conseils trop hâtifs d'un empirisme
téméraire ! Appliquez-vous surtout à l'amélioration du sol,
aux bons engrais , au développement des races cheva-
lines, bovines , ovines et porcines ! Que ces Comices soient
pour vous comme des arènes pacifiques où le vainqueur,
en en sortant , tendra la main au vaincu et fraternisera
avec lui , dans l'espoir d'un succès meilleur ! Et vous, vé-
nérables serviteurs ! humbles domestiques , dont aucun
gouvernement jusqu'à ce jour n'avait pris en considéra-
tion les pénibles labeurs, venez recevoir la récompense de
vos vertus silencieuses, et soyez convaincus que l'État,
désormais , a les yeux fixés sur vous, qu'il vous encourage,
qu'il vous protége , qu'il fera droit à vos justes réclama-
tions et allégera, autant qu'il est en lui, le fardeau de vos
pénibles sacrifices ! >>>
M. Lieuvain se rassit, et alors M. Derozerays se leva,
commençant un autre discours. Le sien, peut-être, ne fut
point aussi fleuri que celui du conseiller, mais il se re-
commandait par un caractère de style plus positif, c'est-à-
dire par des connaissances plus spéciales et des considé-
rations plus relevées. Ainsi, l'éloge du gouvernement y
tenait moins de place ; la religion et l'agriculture en oc-
cupaient davantage. On y voyait le rapport de l'un et de
l'autre, et comment elles avaient concouru toujours à la
MADAME BOVARY 209
civilisation. Rodolphe, avec madame Bovary, causait
réves, pressentiments, magnétisme. Remontant au ber-
ceau des sociétés, l'orateur vous dépeignait ces temps fa-
rouches, où les hommes vivaient de glands, au fond des
bois . Puis ils avaient quitté la dépouille des bêtes, endossé
le drap, creusé des sillons, planté la vigne. Était-ce un
bien, et n'y avait-il pas dans cette découverte plus d'in-
convénients que d'avantages ? M. Derozerays se posait ce
problème. Du magnétisme, peu à peu, Rodolphe en était
venu aux affinités, et tandis que M. le président citait
Cincinnatus à sa charrue, Dioclétien plantant ses choux,
et les empereurs de la Chine inaugurant l'année par des
semailles, le jeune homme expliquait à la jeune femme
que ces attractions irrésistibles tiraient leur cause de quel-
que existence antérieure :
Ainsi, nous, disait-il, pourquoi nous sommes-nous
connus ? Quel hasard l'a voulu ? C'est qu'à travers l'éloi-
gnement, sans doute, comme deux fleuves qui coulent
pour se rejoindre, nos pentes particulières nous avaient
poussés l'un vers l'autre .
Et il saisit sa main ; elle ne la retira pas .
<<Ensemble de bonnes cultures, » cria le président.
- Tantôt, par exemple, quand je suis venu chez vous...
<< A M. Bizet, de Quincampoix . »
- Savais-je que je vous accompagnerais ?
<< Soixante -dix francs ! >>>
- Cent fois même j'ai voulu partir, et je vous ai suivie,
je suis resté.
12.
210 MADAME BOVARY
<< Fumiers . »
- Comme je resterais ce soir, demain, les autres jours,
toute ma vie !
« A M. Caron, d'Argueil , une médaille d'or ! »
- Car jamais je n'ai trouvé dans la société de personne
un charme aussi complet .
<< A M. Bain, de Givry-Saint-Martin . >>>
-
Aussi moi j'emporterai votre souvenir.
<< Pour un bélier mérinos ... »
- Mais vous m'oublierez, j'aurai passé comme une
ombre .
« A M. Belot, de Notre-Dame... »
-
Oh ! non, n'est-ce pas, je serai quelque chose dans
votre pensée, dans votre vie ?
<< Race porcine, prix ex æquo : à MM. Lehérissé et Cul-
lembourg : soixante francs ! »
Rodolphe lui serrait la main , et il la sentait toute
chaude et frémissante comme une tourterelle captive qui
veut reprendre sa volée ; mais soit qu'elle essayât de la
dégager ou bien qu'elle répondit à cette pression, elle fit
un mouvement des doigts ; il s'écria :
-
Oh ! merci ! Vous ne me repoussez pas ! Vous êtes
bonne ! Vous comprenez que je suis à vous ! Laissez que
je vous voie, que je vous contemple !
Un coup de vent qui arriva par les fenêtres fronça le
tapis de la table, et sur la place, en bas, tous les grands
bonnets des paysannes se soulevèrent, comme des ailes de
papillons blancs qui s'agitent.
MADAME BOVARY 211
<< Emploi de tourteaux de graines oléagineuses, » con-
tinuait le président; il se hâtait, « engrais flamand, -
culture du lin, - drainage, - baux à longs termes,
services de domestiques.>>>
Rodolphe ne parlait plus. Ils se regardaient. Un désir
suprême faisait frissonner leurs lèvres sèches ; et molle-
ment, sans effort, leurs doigts se confondirent.
« Catherine-Nicaise-Élisabeth Leroux, de Sassetot-la-
Guerrière, pour cinquante-quatre ans de services dans la
même ferme, une médaille d'argent - du prix de vingt-
cinq francs ! >>>
-
Où est - elle, Catherine Leroux? répéta le con-
seiller.
Elle ne se présentait pas , et l'on entendait des voix
qui chuchotaient :
-
Vas-y!
-
Non.
- A gauche !
- N'aie pas peur !
- Ah ! qu'elle est bête !
- Enfin ! y est-elle? s'écria Tuvache.
-
Oui!... la voilà!
- Qu'elle approche donc!
Alors on vit s'avancer sur l'estrade, une petite vieille
femme de maintien craintif, et qui paraissait se ratatiner
encore dans ses pauvres vêtements. Elle avait aux pieds
de grosses galoches de bois, et le long des hanches un
grand tablier bleu. Son visage maigre, entouré d'un bé
212 MADAME BOVARY
guin sans bordure, était plus plissé de rides qu'une
pomme de reinette flétrie , et des manches de sa camisole
rouge dépassaient deux longues mains, à articulations
noueuses. La poussière des granges, la potasse des les-
sives et le suint des laines les avaient si bien encroûtées,
éraillées, durcies, qu'elles semblaient sales quoiqu'elles
fussent rincées d'eau claire ; et à force d'avoir servi , elles
restaient entr'ouvertes , comme pour présenter d'elles-
mêmes , l'humble témoignage de tant de souffrances su-
bies . Quelque chose d'une rigidité monacale relevait l'ex-
pression de sa figure. Rien de triste ou d'attendri n'amol-
lissait ce regard pâle. Dans la fréquentation des animaux,
elle avait pris leur mutisme et leur placidité. C'était la
première fois qu'elle se voyait au milieu d'une compagnie
si nombreuse, et intérieurement effarouchée par les dra-
peaux , par les tambours, par les messieurs en habit noir
et par la croix d'honneur du conseiller, elle demeurait
tout immobile, ne sachant s'il fallait s'avancer ou s'enfuir,
ni pourquoi la foule la poussait et pourquoi les examina-
teurs lui souriaient. Ainsi se tenait devant ces bourgeois
épanouis ce demi -siècle de servitude.
Approchez , vénérable Catherine-Nicaise-Élisabeth
Leroux ! dit M. le conseiller, qui avait pris des mains du
président la liste des lauréats, et tour à tour examinant la
feuille de papier, puis la vieille femme, il répétait d'un ton
paterne : Approchez, approchez !
-
Êtes -vous sourde ? dit Tuvache en bondissant sur
son fauteuil ; et il se mit à lui crier dans l'oreille : Cin-
MADAME BOVARY 213
quante-quatre ans de services ! Une médaille d'argent !
Vingt-cinq francs ! C'est pour vous !
Puis, quand elle eut sa médaille, elle la considéra. Alors
un sourire de béatitude se répandit sur sa figure, et on
l'entendit qui marmottait en s'en allant :
Je la donnerai au curé de chez nous, pour qu'il me
dise des messes .
- Quel fanatisme ! exclama le pharmacien en se pen-
chant vers le notaire .
Mais la séance était finie. La foule se dispersa ; et main-
tenant que les discours étaient lus, chacun reprenait son
rang et tout rentrait dans la coutume : les maîtres ru-
doyaient les domestiques , et ceux-ci frappaient les ani-
maux , triomphateurs indolents qui s'en retournaient à
l'étable, une couronne verte entre les cornes.
Cependant les gardes nationaux étaient montés au
premier étage de la mairie avec des brioches embro-
chées à leurs baïonnettes , et le tambour du bataillon
qui portait un panier plein de bouteilles . Madame Bovary
prit le bras de Rodolphe ; il la reconduisit chez elle ;
ils se séparèrent devant sa porte ; puis il se promena seul
dans la prairie, tout en attendant l'heure du banquet.
Le festin fut long, bruyant, mal servi ; l'on était si tassé
que l'on avait peine à remuer les coudes , et les planches
étroites qui servaient de bancs, faillirent se rompre, sous le
poids des convives . Ils mangeaient abondamment. Chacun
s'en donnait pour sa quote-part. La sueur coulait sur tous
les fronts ; et une vapeur blanchâtre, comme la buée d'un
214 MADAME BOVARY
fleuve par un matin d'automne, flottait au-dessus de la
table, entre les quinquets suspendus. Rodolphe, le dos
appuyé contre le calicot de la tente, pensait si fort à
Emma qu'il n'entendait rien. Derrière lui, sur le gazon ,
des domestiques empilaient des assiettes sales ; ses voisins
parlaient, il ne leur répondait pas; on lui emplissait son
verre ; et un silence s'établissait dans sa pensée, malgré
les accroissements de la rumeur. Il rêvait à ce qu'elle
avait dit et à la forme de ses lèvres ; sa figure, comme en
un miroir magique, brillait sur la plaque des shakos ; les
plis de sa robe descendaient le long des murs, et des jour-
nées d'amour se déroulaient à l'infini dans les perspec-
tives de l'avenir.
Il la revit le soir, pendant le feu d'artifice ; mais elle
était avec son mari, madame Homais et le pharmacien,
lequel se tourmentait beaucoup sur le danger des fusées
perdues, et à chaque moment il quittaitla compagnie pour
aller faire à Binet, des recommandations.
Cependant les pièces pyrotechniques envoyées à l'adresse
du sieur Tuvache avaient, par excès de précaution, été
enfermées dans sa cave ; aussi la poudre humide ne s'en-
flammait guère, et le morceauprincipal, qui devait figurer
un dragon se mordant la queue, rata complétement. De
temps à autre, il partait une pauvre chandelle romaine ;
alors la foule béante poussait une clameur, où se mêlait
le cri des femmes à qui l'on chatouillait la taille pendant
l'obscurité. Emma, silencieuse, se blottissait doucement
contre l'épaulede Charles; puis, le menton levé, elle sui
MADAME BOVARY 245
vait dans le ciel noir, lejet lumineux des fusées. Rodol-
phe la contemplait à la lueur des lampions qui brûlaient.
Ils s'éteignirent peu à peu. Les étoiles s'allumèrent.
Quelques gouttes de pluie vinrent à tomber. Elle noua son
fichu sur sa tête nue .
Ace moment, le fiacre du conseiller sortit de l'auberge.
Son cocher, qui était ivre, s'assoupit tout à coup ; et l'on
apercevait de loin, par-dessus la capote, entre les deux
lanternes, la masse de son corps qui se balançait de droite
et de gauche, selon le tangage des soupentes.
-En vérité, dit l'apothicaire, on devrait bien sévir
contre l'ivresse ! Je voudrais que l'on inscrivît, hebdoma-
dairement, à la portede la Mairie, sur un tableau ad hoc,
les noms de tous ceux, qui, durant la semaine, se seraient
intoxiqués avec des alcools . D'ailleurs , sousle rapport de
la statistique, on aurait là comme des annales patentes
qu'on irait au besoin... Mais, excusez .
Et il courut encore vers le capitaine.
Celui- ci rentrait à sa maison. Il allait revoir son tour.
-Peut-être vous ne feriez pas mal, lui dit Homais,
d'envoyer un de vos hommes ou d'aller vous-même...
-
Laissez-moi donc tranquille, répondit le percepteur,
puisqu'il n'y a rien !
- Rassurez-vous, dit l'apothicaire quand il fut revenu
près de ses amis. M. Binet m'a certifié que les mesures
étaient prises . Nulle flammèche ne sera tombée. Les
pompes sont pleines. Allons dormir.
- Ma foi ! j'en ai besoin, fit madame Homais qui bâil
216 MADAME BOVARY
lait considérablement ; mais n'importe, nous avons eu
pour notre fête une bien belle journée .
Rodolphe répéta d'une voix basse et avec un regard
tendre :
- Oh ! oui ! bien belle !
Et s'étant salué, on se tourna le dos .
Deux jours après, dans le Fanal de Rouen, il y avaitun
grand article sur les Comices. Homais l'avait composé, de
verve , dès le lendemain :
<<<Pourquoi ces festons , ces fleurs, ces guirlandes ? Où
courait cette foule, comme les flots d'une mer en furie,
sous les torrents d'un soleil tropical qui répandait sa cha-
leur sur nos guérets ? » Ensuite, il parlait de la condition
des paysans . Certes , le gouvernement faisait beaucoup,
mais pas assez ! « Du courage ! lui criait-il, mille réformes
sont indispensables, accomplissons-les. >> Puis, abordant
l'entrée du conseiller, il n'oubliait point «l'air martial de
notre milice » , ni «nos plus sémillantes villageoises » , ni
<<les vieillards à tête chauve , sortes de patriarches qui
étaient là, et dont quelques-uns, débris de nos immortelles
phalanges, sentaient encore battre leur cœur au son mâle
des tambours. » Il se citait des premiers parmi les mem-
bres du jury, et même il rappelait dans une note, que
M. Homais, pharmacien, avait envoyé un mémoire sur le
cidre à la société d'agriculture. Quand il arrivait à la dis-
tribution des récompenses, il dépeignait la joie des lau-
réats en traits dithyrambiques : « Le père embrassait son
fils, le frère le frère, l'époux l'épouse . Plus d'un montrait
MADAME BOVARY 217
avec orgueil son humble médaille, et sans doute, revenu
chez lui, près de sa bonne ménagère, il l'aura suspendue
en pleurant aux murs discrets de sa chaumière .
>> Vers six heures, un banquet dressé dans l'herbage de
M. Liegeard a réuni les principaux assistants de la fête. La
plus franche cordialité n'a cessé d'y régner. Divers toasts
ont étés portés : M. Lieuvain, au Monarque ! M. Tuvache,
au Préfet ! M. Derozerays , à l'Agriculture ! M. Homais, à
l'Industrie et aux Beaux-Arts, ces deux sœurs ! M. Lepli-
chey, aux Améliorations ! Le soir, un brillant feu d'artifice
a tout à coup illuminé les airs. On eût dit un véritable
kaléidoscope, un vrai décor d'Opéra, et un moment notre
petite localité a pu se croire transportée au milieu d'un
rêve des Mille et une Nuits .
>> Constatons qu'aucun accident fâcheux n'est venu
troubler cette réunion de famille. » Et il ajoutait : « L'on y
a seulement remarqué l'absence du clergé. Sans doute les
sacristies entendent le progrès d'une autre manière. Libre
à vous, messieurs de Loyola ! »
IX
Six semaines s'écoulérent. Rodolphe ne revint pas. Un
soir, enfin, il parut. -
Il s'était dit, le lendemain des Comices : << N'y retour-
nons pas de sitôt, ce serait une faute ; >> et au bout de la
semaine, il était parti pour la chasse. Après la chasse, il
13
218 MADAME BOVARY
avait songé qu'il était trop tard. Puis il fit ce raisonne-
ment : <<< Mais si du premier jour elle m'a aimé , elle
doit par l'impatience de me revoir , m'aimer davantage .
Continuons done ! » Et il comprit que son calcul avait
été bon , lorsqu'en entrant dans la salle , il aperçut
Emma pâlir.
Elle était seule. Le jour tombait. Les petits rideaux de
mousseliné, le longdes vitres, épaississaient le crépuscule,
et la dorure du baromètre, sur qui frappait un rayon de
soleil, étalait des feux dans la glace, entre les découpures
du polypier.
Rodolphe resta debout ; et à peine si Emma répondit
à ses premières phrases de politesse .
-Moi, dit- il, j'ai eu des affaires. J'ai été malade.
-
Gravement ? s'écria-t-elle .
Eh bien ! fit Rodolphe en s'asseyant à ses côtés sur
un tabouret, non ! ... C'est que je n'ai pas voulu revenir.
- Pourquoi ?
-
Vous ne devinez pas ?
Il la regarda encore une fois, mais d'une façon si vio-
lente qu'elle baissa la tête en rougissant. Il reprit :
Emma ...
Monsieur ! fit-elle en s'écartant un peu .
---
Ah ! vous voyez bien, répliqua-t-il d'une voix mé-
lancolique, que j'avais raison de vouloir ne pas revenir ;
car ce nom, ce nom qui remplit mon âme et qui m'est
échappé, vous me l'interdisez ! madame Bovary ! ... Eh! tout
MADAME BOVARY 219
le monde vous appelle comme cela ! Ce n'est pas votre
nom, d'ailleurs ; c'est le nom d'un autre !
Il répéta : « D'un autre ! » Et il se cacha la figure entre
les mains.
- Oui, je pense à vous continuellement ! ... Votre sou-
venir me désespère ! Ah ! pardon ! ... Je vous quitte ...
Adieu ... J'irai loin... si loin que vous n'entendrez plus
parler de moi ! ... Et cependant... aujourd'hui... je ne sais
quelle force encore m'a poussé vers vous ! Car on ne lutte
pas contre le ciel , on ne résiste point au sourire des
anges ! on se laisse entraîner par ce qui est beau, char-
mant, adorable !
C'était la première fois qu'Emma s'entendait dire ces
choses ; et son orgueil, comme quelqu'un qui se délasse
dans une étuve, s'étirait mollement et tout entier à la cha-
leur de ce langage .
-Mais si je ne suis pas venu, continua-t-il, si je n'ai
pu vous voir, ah ! du moins, j'ai bien contemplé ce qui
vous entoure. La nuit, toutes les nuits, je me relevais,
j'arrivais jusqu'ici, je regardais votre maison, le toit qui
brillait sous la lune, les arbres du jardin qui se balan-
çaient à votre fenêtre, et une petite lampe, une lueur, qui
brillait à travers les carreaux, dans l'ombre. Ah ! vous ne
saviez guère qu'il y avait là , si près et si loin, un pauvre
misérable...
Elle se tourna vers lui avec un sanglot .
- Oh ! vous êtes bon, dit-elle .
220 MADAME BOVARY
- Non, je vous aime, voilà tout ! Vous n'en doutez pas !
Dites-le-moi , un mot ! un seul mot !
Et Rodolphe, insensiblement, se laissa glisser du tabou-
ret jusqu'à terre ; mais on entendit un bruit de sabots
dans la cuisine, et la porte de la salle, il s'en aperçut,
n'était pas fermée.
- Que vous seriez charitable, poursuivit-il en se rele-
vant, de satisfaire une fantaisie.
C'était de visiter sa maison ; il désirait la connaître ; et
madame Bovary n'y voyant point d'inconvénient, ils se
levaient tous les deux, quand Charles entra.
- Bonjour, docteur, lui dit Rodolphe.
Le médecin, flatté de ce titre inattendu, se répandit en
obséquiosités, et l'autre en profita pour se remettre un
peu .
-
Madame m'entretenait, fit-il donc, de sa santé.
Charles l'interrompit ; il avait mille inquiétudes, en
effet ; les oppressions de sa femme recommençaient. Alors
Rodolphe demanda si l'exercice du cheval ne serait pas
bon.
-
Certes ! excellent, parfait ! ... Voilà une idée ! Tu de-
vrais la suivre.
Et comme elle objectait qu'elle n'avait point de cheval,
A
M. Rodolphe en offrit un ; mais elle refusa ses offres ; il
n'insista pas ; puis, afin de motiver sa visite, il conta que
son charretier, l'homme à la saignée, éprouvait toujours
des étourdissements .
MADAME BOVARY 221
- J'y passerai, dit Bovary.
- Non, non, je vous l'enverrai ; nous viendrons, ce sera
plus commode pour vous.
- Ah ! fort bien. Je vous remercie .
Et dès qu'ils furent seuls :
Pourquoi n'acceptes - tu pas les propositions de
M. Boulanger, qui sont si gracieuses ?
Elle prit un air boudeur, chercha mille excuses, et dé-
clara finalement que cela peut- être semblerait drôle .
-
Ah ! je ne m'en moque pas mal ! dit Charles en fai-
sant une pirouette. La santé avant tout ! Tu as tort !
- Eh ! comment veux-tu que je monte à cheval , puis-
que je n'ai pas d'amazone ?
- Il faut t'en commander une ! répondit-il .
L'amazone la décida .
Quand le costume fut prêt, Charles écrivit à M. Bou-
langer que sa femme était à sa disposition, et qu'ils comp-
taient sur sa complaisance.
Le lendemain, à midi, Rodolphe arriva devant la porte
de Charles avec deux chevaux de maître . L'un portait des
pompons roses aux oreilles et une selle de femme en peau
de daim .
Il avait mis de longues bottes molles, se disant que sans
doute elle n'en avait jamais vu de pareilles ; en effet, Emma
fut charmée de sa tournure, lorsqu'il apparut sur le palier
avec son grand habit de velours et sa culotte de tricot
blanc. Elle était prête ; elle l'attendait.
222 MADAME BOVARY
Justin s'échappa de la pharmacie pour la voir, et l'apo-
thicaire aussi se dérangea. Il faisait à M. Boulanger des
recommandations :
-
Un malheur arrive si vito ! Prenez garde ! Vos che-
vaux peut- être sont fougueux !
Elle entendit du bruit au-dessus de sa tête ; c'était Fé-
licité qui tambourinait contre les carreaux pour divertir
la petite Berthe. L'enfant envoya de loin un baiser ; sa
mère lui répondit d'un signe avec le poumeau de sa
cravache .
-- Bonne promenade ! cria M. Homais. De la prudence ,
surtout, de la prudence ! Et il agita son journal, en les
regardant s'éloigner.
Dès qu'il sentit la terre, le cheval d'Emma prit le galop.
Rodolphe galopait à côté d'elle . Par moments, ils s'échan-
geaient une parole. La figure un peu baissée, la main
haute et le bras droit déployé , elle s'abandonnait à la ca-
dence du mouvement qui la berçait sur la selle .
Au bas de la côte , Rodolphe lâcha les rênes ; ils parti-
rent ensemble, d'un seul bond ; puis, en haut, tout à coup,
les chevaux s'arrêtèrent, et son grand voile bleu retomba .
On était aux premiers jours d'octobre. Il y avait du
brouillard sur la campagne. Des vapeurs s'allongeaient à
l'horizon , entre le contour des collines ; et d'autres se dé-
chirant , montaient , se perdaient. Quelquefois , dans un
écartement des nuées, sous un rayon de soleil, on aper-
cevait au loin les toits d'Yonville avec les jardins au bord
de l'eau, les cours, les murs, et le clocher de l'église. Emma
MADAME BOVARY 223
fermait à demi les paupières pour reconnaître sa maison ,
et jamais ce pauvre village où elle vivait ne lui avait sem-
blé si petit. De la hauteur où ils étaient, toute la vallée pa-
raissait un immense lac pâle, s'évaporant à l'air. Les massifs
d'arbres, de place en place, saillissaient comme des ro-
chers noirs, et les hautes lignes des peupliers qui dépas-
saient la brume, figuraient des grèves, que le vent re-
muait.
Mais à côté, sur la pelouse , entre les sapins , une lu-
mière brune circulait dans l'atmosphère tiède. La terre,
roussâtre comme de la poudre de tabac, amortissait le
bruit des pas ; et du bout de leurs fers , en marchant, les
chevaux poussaient devant eux, des pommes de pin, tom-
bées .
Rodolphe et Emma suivirent ainsi la lisière du bois.
Elle se détournait de temps à autre afin d'éviter son re-
gard, et alors elle ne voyait que les troncs des sapins ali-
gnés, dont la succession continue l'étourdissait un peu.
Les chevaux soufflaient. Le cuir des selles craquait.
Au moment où ils entrèrent dans la forêt , le soleil pa-
rut.
Dieu nous protége ! dit Rodolphe.
-
Vous croyez ?fit-elle .
- Avançons ! avançons ! reprit-il.
Il claqua de la langue. Les deux bêtes couraient.
De longues fougères , au bord du chemin , se prenaient
dans l'étrier d'Emma. Rodolphe , tout en allant, se pen-
chait, et il les retirait à mesure. D'autres fois, pour écar-
224 MADAME BOVARY
ter les branches, il passait près d'elle, et Emma sentait
son genou lui frôler la jambe. Le ciel était devenu bleu.
Les feuilles ne remuaient pas. Il y avait de grands es-
paces pleins de bruyères tout en fleurs, et des nappes vio-
lettes s'alternaient avec le fouillis des arbres, qui étaient
gris, fauves ou dorés, selon la diversité des feuillages. Sou-
vent on entendait sous les buissons, glisser un petit batte-
ment d'ailes, ou bien le cri rauque et doux des corbeaux,
qui s'envolaient dans les chênes .
Ils descendirent. Rodolphe attacha les chevaux. Elle al-
lait devant, sur la mousse, entre les ornières .
Mais sa robe trop longue l'embarrassait, bien qu'elle
la portât relevée par la queue, et Rodolphe, marchant
derrière elle, contemplait entre ce drap noir et la bottine
noire la délicatesse de son bas blanc, qui lui semblait quel-
que chose de sa nudité.
Elle s'arrêta .
-
Je suis fatiguée, dit-elle .
- Allons, essayez encore ! reprit-il. Du courage !
Puis, cent pas plus loin, elle s'arrêta de nouveau ; et à
travers son voile , qui de son chapeau d'homme descen-
dait obliquement sur ses hanches, on distinguait son vi-
sage dans une transparence bleuâtre, comme si elle eût
nagé sous des flots d'azur .
- Où allons-nous donc ?
Il ne répondit rien. Elle respirait d'une façon saccadée.
Rodolphe jetait les yeux autour de lui et il se mordait la
moustache .
MADAME BOVARY 225
Ils arrivèrent à un endroit plus large , où l'on avait
abattu des baliveaux. Ils s'assirent sur un tronc d'arbre
renversé, et Rodolphe se mit à lui parler de son amour.
Il ne l'effraya point d'abord par des compliments. Il fut
calme, sérieux, mélancolique.
Emma l'écoutait la tête basse, et tout en remuant avec
la pointe de son pied, des copeaux, par terre.
Mais à cette phrase :
-
Est-ce que nos destinées maintenant ne sont pas
communes ?
-
Eh ! non ! répondit-elle. Vous le savez bien. C'est
impossible.
Elle se leva pour partir. Il la saisit au poignet . Elle s'ar-
rêta. Puis, l'ayant considéré quelques minutes d'un œil
amoureux et tout humide, elle dit vivement :
-Ah ! tenez ! n'en parlons plus... Où sont les chevaux ?
Retournons .
Il eut un geste de colère et d'ennui. Elle répéta :
-
Où sont les chevaux ? où sont les chevaux ?
Alors, souriant d'un sourire étrange et la prunelle fixe,
les dents serrées , il s'avança en écartant les bras . Elle se
recula tremblante . Elle balbutiait :
- Oh ! vous me faites peur ! vous me faites mal . Par-
tons.
- Puisqu'il le faut, reprit-il en changeant de visage .
Et il redevint aussitôt respectueux, caressant, timide.
Elle lui donna son bras. Ils s'en retournèrent . Il disait :
226 MADAME BOVARY
-Qu'aviez-vous donc ? Pourquoi ? Je n'ai pas compris !
Vous vous méprenez , sans doute? Vous êtes dans mon
âme comme une madone sur un piédestal , à une place
haute, solide et immaculée. Mais j'ai besoin de vous pour
vivre ! J'ai besoin de vos yeux, de votre voix, de votre pen.
sée . Soyez mon amie, ma sœur, mon ange !
Et il allongeait son bras, et lui en entourait la taille.
Elle tâcha't de se dégager mollement. Il la soutenait ainsi,
en marchant .
Mais ils entendirent les deux chevaux qui broutaient le
feuillage.
--
Oh ! encore, dit Rodolphe. Ne partons pas ! Restez !
Il l'entraîna plus loin , autour d'un petit étang, où des
lentilles d'eau faisaient une verdure sur les ondes . Des
nénuphars flétris se tenaient immobiles entre les joncs .
Au bruit de leurs pas dans l'herbe , des grenouilles sau-
taient pour se cacher.
-
J'ai tort, j'ai tort, disait-elle. Je suis folle de vous
entendre.
- Pourquoi ? ... Emma ! Emma !
-
Oh ! Rodolphe ! ... fit lentement la jeune femme en
se penchant sur son épaule.
Le drap de sa robe s'accrochait au velours de l'habit.
Elle renversa son cou blanc , qui se gonflait d'un soupir ;
et défaillante , tout en pleurs, avec un long frémissement
et se cachant la figure, elle s'abandonna .
Les ombres du soir descendaient ; le soleil horizontal,
MADAME BOVARY 227
passant entre les branches, lui éblouissait les yeux . Çà et
là, tout autour d'elle , dans les feuilles ou par terre, des
taches lumineuses tremblaient, comme si des colibris, en
volant , eussent éparpillé leurs plumes. Le silence était
partout ; quelque chose de doux semblait sortir des arbres ;
elle sentait son cœur , dont les battements recommen-
çaient, et le sang circuler dans sa chair comme un fleuve
de lait. Alors elle entendit tout au loin, au delà du bois,
sur les autres collines, un cri vague et prolongé, une voix
qui se traînait , et elle l'écoutait silencieusement , se mê-
lant comme une musique aux dernières vibrations de ses
nerfs émus . Rodolphe, le cigare aux dents, raccommodait
avec son canif, une des deux brides cassées.
Ils s'en revinrent à Yonville, par le même chemin. Ils
revirent sur la boue les traces de leurs chevaux, côte à
côte, et les mêmes buissons, les mêmes cailloux dans
l'herbe. Rien autour d'eux n'avait changé ; et pour elle,
cependant , quelque chose était survenu de plus considé-
rable que si les montagnes se fussent déplacées. Rodolphe,
de temps à autre , se penchait et lui prenait sa main pour
labaiser.
Elle était charmante, à cheval ! Droite, avec sa taille
mince, le genou plié sur la crinière de sa bête et un peu
colorée par le grand air, dans la rougeur du soir.
En entrant dans Yonville, elle caracola sur les pavés .
On la regardait des fenêtres .
Son mari, au dîner, lui trouva bonne mine ; mais elle
eut l'air de ne pas l'entendre lorsqu'il s'informa de sa pro
228 MADAME BOVARY
menade ; et elle restait le coude au bord de son assiette ,
entre les deux bougies qui brûlaient .
-
Emma ! dit -il .
Quoi?
- Eh bien, j'ai passé cette après-midi chez M. Alexan-
dre ; il a une ancienne pouliche encore fort belle, un peu
couronnée seulement , et qu'on aurait, je suis sûr, pour
une centaine d'écus ... Il ajouta : Pensant même que cela
te serait agréable, je l'ai retenue... je l'ai achetée... Ai-je
bien fait ? dis- moi donc ?
Elle remua la tête en signe d'assentiment ; puis, un
quart d'heure après :
-
Sors-tu ce soir ? demanda-t-elle .
- Oui , pourquoi ?
-
Oh ! rien, rien, mon ami.
Et dès qu'elle fut débarrassée de Charles, elle monta
s'enfermer dans sa chambre .
D'abord, ce fut comme un étourdissement ; elle voyait
les arbres, les chemins , les fossés , Rodolphe , et elle sen-
tait encore l'étreinte de ses bras, tandis que le feuillage
frémissait et que les joncs sifflaient.
Mais en s'apercevant dans la glace, elle s'étonna de son
visage. Jamais elle n'avait eu les yeux si grands, si noirs ,
ni d'une telle profondeur. Quelque chose de subtil épandu
sur sa personne la transfigurait.
Elle se répétait : J'ai un amant ! un amant! se délec-
tant à cette idée comme à celle d'une autre puberté qui
lui serait survenue. Elle allait donc posséder enfin ces
MADAME BOVARY 229
joies de l'amour, cette fièvre du bonheur dont elle avait
désespéré. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux
où tout serait passion , extase , délire ; une immensité
bleuâtre l'entourait , les sommets du sentiment étince-
laient sous sa pensée, et l'existence ordinaire n'apparais-
sait qu'au loin, tout en bas, dans l'ombre, entre les inter-
valles de ces hauteurs .
Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu'elle avait
lus, et la légion lyrique de ces femmes adultères se mit à
chanter dans sa mémoire avec des voix de sœurs qui la
charmaient. Elle devenait elle-même comme une partie
véritable de ces imaginations et réalisait la longue rêverie
de sa jeunesse, en se considérant dans ce type d'amou-
reuse, qu'elle avait tant envié . D'ailleurs Emma éprouvait
? une satisfaction de vengeance. N'avait-elle pas assez souf-
fert ? Mais elle triomphait maintenant, et l'amour, si long-
temps contenu, jaillissait tout entier avec des bouillonne-
ments joyeux. Elle le savourait sans remords, sans in-
quiétude , sans trouble.
La journée du lendemain se passa dans une douceur
nouvelle . Ils se firent des serments . Elle lui raconta ses
tristesses . Rodolphe l'interrompait par ses baisers ; et elle
lui demandait, en le contemplant les paupières à demi
closes, de l'appeler encore par son nom et de répéter qu'il
l'aimait. C'était dans la forêt, comme la veille, sous une
hutte de sabotiers. Les murs en étaient de paille et le toit
descendait si bas qu'il fallait se tenir courbé. Ils étaient
assis l'un contre l'autre, sur un lit de feuilles sèches.
230 MADAME BOVARY
A partir de ce jour-là, ils s'écrivirent régulièrement tous
les soirs. Emma portait sa lettre au bout du jardin, près
de la rivière, dans une fissure de la terrasse. Rodolphe
venait l'y chercher et en plaçait une autre, qu'elle accu-
sait toujours d'être trop courte .
Un matin que Charles était sorti dès avant l'aube, elle
fut prise par la fantaisie de voir Rodolphe, à l'instant. On
pouvait arriver promptement à la Huchette, y rester une
heure, et être rentré dans Yonville que tout le monde en-
core serait endormi. Cette idée la fit haleter de convoitise,
et elle se trouva bientôt au milieu de la prairie, où elle
marchait à pas rapides, sans regarder derrière elle.
Le jour commençait à paraître. Emma, de loin, recon-
nut la maison de son amant, dont les deux girouettes à
queue d'aronde se découpaient en noir sur le crépuscule
pâle.
Après la cour de la ferme, il y avait un corps de logis
qui devait être le château. Elle y entra, comme si les
murs, à son approche, se fussent écartés d'eux-mêmes.
Un grand escalier droit montait vers un corridor. Emma
tourna la clanche d'une porte, et tout à coup, au fond de
la chambre, elle aperçut un homme qui dormait. C'était
Rodolphe . Elle poussa un cri.
-
Te voilà ! te voilà ! répétait-il. Comment as-tu fait
pour venir ? ... Ah ! ta robe est mouillée !
-
Je t'aime ! répondit-elle, en lui passant les bras au-
tour du cou.
Cette première audace lui ayant réussi, chaque fois
MADAME BOVARY 231
maintenant que Charles sortait de bonne heure, Emma
s'habillait vite et descendait à pas de loup le perron qui
conduisait au bord de l'eau .
Mais quand la planche aux vaches était levée, il fallait
suivre les murs qui longeaient la rivière. La berge était
glissante ; elle s'accrochait de la main, pour ne pas tom-
ber, aux bouquets de ravenelles flétries. Puis elle prenait
à travers des champs en labour, où elle enfonçait, trébu-
chait et empétrait ses bottines minces. Son foulard noué
sur sa tête s'agitait au vent dans les herbages ; elle avait
peur des bœufs, elle se mettait à courir; elle arrivait es-
soufflée, les joues roses, et exhalant de toute sa per-
sonne un frais parfum de séve , de verdure et de grand
air . Rodolphe, à cette heure-là , dormait encore. C'était
comme une matinée de printemps qui entrait dans sa
chambre.
Les rideaux jaunes, le long des fenêtres, laissaient pas-
ser doucement une lourde lumière blonde. Emma tâton-
nait en clignant des yeux, tandis que les gouttes de rosée
suspendues à ses bandeaux faisaient comme une auréole
de topazes tout autour de sa figure. Rodolphe, en riant,
l'attirait à lui et il la prenait sur son cœur.
Ensuite elle examinait l'appartement , elle ouvrait les
tiroirs des meubles, elle se peignait avec son peigne et se
:
regardait dans le miroir à barbe. Souvent même elle met-
tait entre ses dents le tuyau d'une grosse pipe qui était sur
la table de nuit, parmi des citrons et des morceaux de
sucre , près d'une carafe d'eau .
232 MADAME BOVARY
Il leur fallait un bon quart d'heure pour les adieux .
Alors Emma pleurait; elle aurait voulu ne jamais abandon-
ner Rodolphe . Quelque chose de plus fort qu'elle la pous-
sait vers lui, si bien qu'un jour, la voyant survenir à
l'improviste, il fronça le visage comme quelqu'un de
contrarié.
- Qu'as- tu donc ? dit-elle . Souffres- tu ? Parle-moi !
Et enfin il déclara d'un air sérieux, que ses visites de-
venaient imprudentes et qu'elle se compromettait..
Paris.
Typ. de Me Ve Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, auMarais.
COLLECTION MICHEL LÉVY
MADAME BOVARY
Paris. Typ. de Mme Ve Dondey-Dupré, rue Saint-Louis ,46.
MADAME
BOVARY
MOEURS DE PROVINCE -
PAR
GUSTAVE FLAUBERT
11
(00
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES , LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE , 2 BIS
1857
Traduction et reproduction réservées.
MADAME BOVARY
DEUXIÈME PARTIE
(SUITE)
Peu à peu , cependant, ces craintes de Rodolphe la ga-
gnèrent. L'amour l'avait enivrée d'abord, et elle n'avait
songé à rien au delà. Mais à présent qu'il était indispen-
sable à sa vie, elle craignait d'en perdre quelque chose, ou
même qu'il ne fût troublé. Quand elle s'en revenait de chez
lui , elle jetait tout alentour des regards inquiets, épiant
chaque forme qui passait à l'horizon et chaque lucarne
du village d'où l'on pouvait l'apercevoir. Elle écoutait les
pas , les cris, le bruit des charrues ; et elle s'arrêtait plus
blême et plus tremblante que les feuilles des peupliers qui
se balançaient sur sa tête.
1
234 MADAME BOVARY
Un matin qu'elle s'en retournait ainsi , elle crut distin-
guer tout à coup, le long canon d'une carabine qui sem-
blait la tenir en joue. Il dépassait obliquement d'un petit
tonneau , à demi enfoui entre les herbes , au rebord d'un
fossé . Emma , prête à défaillir de terreur, avança cepen-
dant, et un homme sortit du tonneau, comme ces diables
à boudin qui se dressent du fond des boîtes. Il avait des
guêtres bouclées jusqu'aux genoux, sa casquette enfoncée
jusqu'aux yeux, les lèvres grelottantes et le nez rouge.
C'était le capitaine Binet , à l'affût des canards sau-
vages.
-
Vous auriez dû parler de loin ! s'écria - t - il. Quand
on aperçoit un fusil, il faut toujours avertir.
Le percepteur , par là , tâchait de dissimuler la crainte
qu'il venait d'avoir, car un arrêté préfectoral ayant inter-
dit la chasse aux canards autrement qu'en bateau, M. Bi-
net, malgré son respect pour les lois, se trouvait en con-
travention . Aussi croyait-il à chaque minute entendre ar-
river le garde champêtre. Mais cette inquiétude irritait
son plaisir, et tout seul dans son tonneau, il s'applaudis-
sait de son bonheur et de sa malice .
A la vue d'Emma , il parut soulagé d'un grand poids ,
et aussitôt entamant la conversation :
Il ne fait pas chaud ; ça pique !
Emma ne répondit rien . Il poursuivit :
- Et vous voilà sortie de bien bonne heure ?
-Oui, dit-elle en balbutiant, je viens de chez la nour-
rice, où est mon enfant .
MADAME BOVARY 235
-Ah! fort bien! fort bien ! Quant à moi, tel que vous
me voyez , dès la pointe du jour je suis là ; mais le temps
est si crassineux, qu'à moins d'avoir la plume juste au
bout...
- Bonsoir , monsieur Binet ; interrompit-elle en lui
tournant les talons.
- Serviteur, madame ; reprit-il d'un ton sec.
Et il rentra dans son tonneau .
Emma se repentit d'avoir quitté si brusquement le per-
cepteur. Sans doute il allait faire des conjectures défavo-
rables . L'histoire de la nourrice était la pire excuse , tout
le monde sachant bien à Yonville que la petite Bovary, de-
puis un an, était revenue chez ses parents . D'ailleurs per-
sonne n'habitait aux environs ; ce chemin ne conduisait
qu'à la Huchette; Binet donc avait deviné d'où elle venait;
et il ne se tairait pas, il bavarderait, c'était certain ! Elle
resta jusqu'au soir à se torturer l'esprit dans tous les pro-
jets de mensonge imaginables, et ayant sans cesse devant
les yeux cet imbécile à carnassière .
Charles , après le dîner, la voyant soucieuse, voulut,
par distraction, la conduire chez le pharmacien, et la pre-
mière personne qu'elle aperçut dans la pharmacie, ce fut
encore lui, le percepteur ! Il était debout devant le comp-
toir, éclairé par la lumière du bocal rouge, et il disait :
- Donnez-moi, je vous prie, une demi-once de vitriol.
-
Justin ! cria l'apothicaire , apporte - nous l'acide sul-
furique . Puis à Emma, qui voulait monter dans l'apparte-
ment de madame Homais : Non ! restez , ce n'est pas la
236 MADAME BOVARY
peine, elle va descendre . Chauffez-vous au poêle , en at-
tendant... Excusez-moi... Bonjour, docteur (car le phar-
macien se plaisait beaucoup à prononcer ce mot docteur,
comme si , en l'adressant à un autre, il en eût fait rejail-
lir sur lui-même quelque chose de la pompe qu'il y trou-
vait) . Mais prends garde de renverser les mortiers ! va
plutôt chercher les chaises de la petite salle ; tu sais bien
qu'on ne dérange pas les fauteuils du salon .
Et pour remettre en place son fauteuil, Homais se pré-
cipitait hors du comptoir, quand Binet lui demanda une
demi - once d'acide de sucre .
- Acide de sucre ! fit le pharmacien dédaigneusement,
je ne connais pas, j'ignore ! Vous voulez peut- être de l'a-
cide oxalique ? C'est oxalique, n'est-il pas vrai ?
Binet expliqua qu'il avait besoin d'un mordant pour
composer lui-même , une eau de cuivre, avec quoi dé-
rouiller diverses garnitures de chasse. Emma tressaillit .
Le pharmacien se mit à dire :
- En effet, le temps n'est pas propice, à cause de l'hu-
midité .
- Cependant, reprit le percepteur d'un air finaud, il y
a des personnes qui s'en arrangent.
Elle étouffait.
- Donnez - moi encore...
-
Il ne s'en ira donc jamais ! pensait-elle.
- Une demi-once d'arcanson et de térébenthine , qua-
tre onces de cire jaune , et trois demi-onces de noir ani-
MADAME BOVARY 237
mal, s'il vous plaît, pour nettoyer les cuirs vernis de mon
équipement.
L'apothicaire commençait à tailler de la cire , quand
madame Homais parut avec Irma dans ses bras, Napoléon
à ses côtés et Athalie qui la suivait. Elle alla s'asseoir sur
le banc de velours contre la fenêtre, et le gamin s'accrou-
pit sur un tabouret, tandis que sa sœur aînée rôdait au-
tour de la boîte à jujube , près de son petit papa. Il em-
plissait des entonnoirs et bouchait des flacons ; il collait
des étiquettes ; il confectionnait des paquets. On se taisait
autour de lui ; et l'on entendait seulement de temps à au-
tre, tinter les poids dans les balances , avec quelques pa-
roles basses du pharmacien donnant des conseils à son
élève.
-
Comment va votre jeune personne ? demanda tout à
coup madame Homais .
- Silence ! exclama son mari, qui écrivait des chiffres
sur le cahier de brouillons .
- Pourquoi ne l'avez-vous pas amenée ? reprit-elle à
demi -voix .
-
د Chut ! chut ! fit Emma, en désignant du doigt l'apo-
thicaire.
Mais Binet, tout entier à la lecture de l'addition, n'avait
rien entendu probablement. Enfin il sortit. Alors Emma,
débarrassée, poussa un grand soupir.
- Comme vous respirez fort ! dit madame Homais .
-
Ah ! c'est qu'il fait un peu chaud, répondit-elle .
1.
238 MADAME BOVARY
Ils avisèrent donc le lendemain à organiser leurs rendez-
vous ; Emma voulait corrompre sa servante par un ca-
deau ; mais il eût mieux valu découvrir à Yonville quel-
que maison discrète. Rodolphe promit d'en chercher une.
Pendant tout l'hiver, trois ou quatre fois la semaine, à
la nuit noire il arrivait dans le jardin. Emma, tout
exprès, avait retiré la clef de la barrière, que Charles crut
perdue.
Pour l'avertir, Rodolphe jetait contre les persiennes
une poignée de sable. Elle se levait en sursaut ; mais
quelquefois il lui fallait attendre, car Charles avait la
manie de bavarder au coin du feu, et il n'en finissait pas .
Elle se dévorait d'impatience ; si ses yeux l'avaient pu,
ils l'eussent fait sauter par les fenêtres. Enfin elle com-
mençait sa toilette de nuit, puis elle prenait un livre et
continuait à lire fort tranquillement, comme si la lecture
l'eût amusée . Mais Charles, qui était au lit, l'appelait
pour se coucher.
-
Viens donc, Emma, disait-il , il est temps .
- Oui, j'y vais ! répondait-elle .
Cependant, comme les bougies l'éblouissaient, il se
tournait vers le mur et s'endormait. Elle s'échappait en
retenant son haleine, souriante, palpitante, déshabillée .
Rodolphe avait un grand manteau ; il l'en enveloppait
tout entière, et, passant le bras autour de sa taille, il
l'entraînait sans parler jusqu'au fond du jardin .
C'était sous la tonnelle, sur ce même banc de bâtons
pourris où autrefois Léon, la regardait si amoureuse
MADAME BOVARY 239
ment, durant les soirs d'été ! Elle ne pensait guère à lui,
maintenant.
Les étoiles brillaient, à travers les branches du jasmin
sans feuilles . Ils entendaient derrière eux, la rivière qui
coulait, et de temps à autre, sur la berge, le claquement
des roseaux secs. Des massifs d'ombre, çà et là, se bom-
baient dans l'obscurité, et parfois, frissonnant tous d'un
seul mouvement, ils se dressaient et se penchaient comme
d'immenses vagues noires, qui se fussent avancées pour
les recouvrir. Le froidde la nuit les faisait s'étreindre
davantage, les soupirs de leurs lèvres leur semblaient
plus forts, leurs yeux, qu'ils entrevoyaient à peine, leur
paraissaient plus grands, et au milieu du silence, il y avait
des paroles dites tout bas qui tombaient sur leur âme avec
une sonorité cristalline et qui s'y répercutaient en vibra-
tions multipliées .
Lorsque la nuit était pluvieuse, ils s'allaient réfugier
dans le cabinet aux consultations, entre le hangar et
l'écurie. Elle allumait un des flambeaux de la cuisine,
qu'elle avait caché derrière les livres . Rodolphe s'instal-
lait là comme chez lui. Cependant la vue de la biblio-
thèque et du bureau, de tout l'appartement enfin, excitait
sa gaieté ; et il ne pouvait se retenir de faire sur Charles
quantité de plaisanteries qui embarrassaient Emma. Elle
eût désiré le voir plus sérieux, et même plus dramatique
à l'occasion, comme cette fois où elle crut entendre dans
l'allée un bruit de pas qui s'approchait.
-
On vient ! dit-elle ...
240 MADAME BOVARY
Il souffla la lumière.
- As-tu tes pistolets ?
- Pourquoi ?
- Mais ... pour te défendre, reprit Emma .
-
Est-ce de ton mari ? Ah ! le pauvre garçon !
Et Rodolphe acheva sa phrase avec un geste qui signi-
fiait : Je l'écraserais d'une chiquenaude.
Elle fut ébahie de sa bravoure, bien qu'elle y sentit une
sorte d'indélicatesse et de grossièreté naïve qui la scan-
dalisa .
Rodolphe réfléchit beaucoup à cette histoire de pisto-
lets. Si elle avait parlé sérieusement, cela était fort ridi-
cule, pensait-il , odieux même, car il n'avait, lui, aucune
raison de haïr ce bon Charles, n'étant pas ce qui s'appelle
dévoré de jalousie ; - et à ce propos, Emma lui avait fait
un grand serment, qu'il ne trouvait pas non plus du meil-
leur goût.
D'ailleurs elle devenait bien sentimentale. Il avait fallu
s'échanger des miniatures, on s'était coupé des poignées
de cheveux, et elle demandait à présent une bague, un
véritable anneau de mariage, en signe d'alliance éternelle.
Souvent elle lui parlait des cloches du soir ou des voix de
la nature; puis elle l'entretenait de sa mère, à elle et de
sa mère, à lui . Rodolphe l'avait perdue depuis vingt ans .
Emma, néanmoins, l'en consolait avec des mièvreries de
langage, comme on eût fait à un marmot abandonné, et
même lui disait quelquefois, en regardant la lune :
MADAME BOVARY 241
Je suis sûre que là-haut, ensemble, elles approuvent
notre amour .
Mais elle était si jolie ! il en avait possédé si peu d'une
candeur pareille ! cet amour sans libertinage était pour
lui quelque chose de nouveau, et qui, le sortant de ses
habitudes faciles, caressait à la fois son orgueil et sa sen-
sualité. L'exaltation d'Emma, que son bon sens bourgeois
dédaignait, lui semblait au fond du cœur, charmante ,
puisqu'elle s'adressait à sa personne. Alors, sûr d'être
aimé, il ne se gêna pas, et insensiblement ses façons
changèrent.
Il n'avait plus, comme autrefois, de ces mots si doux qui
la faisaient pleurer, ni de ces véhémentes caresses qui la
rendaient folle ; - si bien que leur grand amour, où elle
vivait plongée, parut se diminuer sous elle, comme l'eau
d'un fleuve qui s'absorberait dans son lit, et elle aperçut
la vase. Elle n'y voulut pas croire ; elle redoubla de ten-
dresse ; et Rodolphe, de moins en moins, cacha son indif-
férence.
Elle ne savait pas si elle regrettait de lui avoir cédé, ou
si elle ne souhaitait point, au contraire, le chérir davan-
tage. L'humiliation de se sentir faible se tournait en une
rancune que les voluptés tempéraient. Ce n'était pas de
l'attachement, mais comme une séduction permanente.
Il la subjuguait. Elle en avait presque peur.
Les apparences , néanmoins, étaient plus calmes que
jamais, Rodolphe ayant réussi à conduire l'adultère selon
sa fantaisie ; et au bout de six mois, quand le printemps
242 MADAME BOVARY
arriva , ils se trouvaient l'un vis-à-vis de l'autre comme
deux mariés, qui entretiennent tranquillement une flamme
domestique.
C'était l'époque où le père Rouault envoyait son dinde,
en souvenir de sa jambe remise. Le cadeau arrivait tou-
jours avec une lettre. Emma coupa la corde qui la rete-
nait au panier, et lut les lignes suivantes :
<<< Mes chers enfants ,
>> J'espère que la présente vous trouvera en bonne santé
et que celui-là vaudra bien les autres, car il me semble
un peu plus mollet, si j'ose dire, et plus massif. Mais la
prochaine fois, par changement, je vous donnerai un coq,
à moins que vous ne teniez de préférence aux picots, et
renvoyez-moi la bourriche , s'il vous plaît , avec les deux
anciennes . J'ai eu un malheur à ma charretterie, dont la
couverture, une nuit qu'il ventait fort, s'est envolée dans
les arbres . La récolte non plus n'a pas été trop fameuse.
Enfin, je ne sais pas quand j'irai vous voir. Ça m'est telle-
ment difficile de quitter maintenant la maison , depuis
que je suis seul , ma pauvre Emma ! >>>
Et il y avait ici, un intervalle entre les lignes , comme
si le bonhomme eût laissé tomber sa plume, pour rêver
quelque temps.
« Quant à moi, je vais bien, sauf un rhume que j'ai at-
trapé l'autre jour à la foire d'Yvetot, où j'étais parti pour
retenir un berger, ayant mis le mien dehors, par suite de
MADAME BOVARY 243
sa trop grande délicatesse de bouche. Comme on est à
plaindre avec tous ces brigands-là ! Du reste, c'était aussi
un malhonnête .
>> J'ai appris d'un colporteur qui , voyageant cet hiver
par vos pays , s'est fait arracher une dent, que Bovary
travaillait toujours dur. Ça ne m'étonne pas , et il m'a
montré sa dent ; nous avons pris un café ensemble. Je lui
ai demandé s'il t'avait vue, il m'a dit que non, mais qu'il
avait vu dans l'écurie deux animaux , d'où je conclus que
le métier roule. Tant mieux, mes chers enfants, et que le
bon Dieu vous envoie tout le bonheur imaginable .
>>Il me fait deuil de ne pas connaître encore ma bien-
aimée petite-fille Berthe Bovary. J'ai planté pour elle,
dans le jardin, sous ta chambre, un prunier de prunes
d'avonie, et je ne veux pas qu'on y touche, si ce n'est
pour lui faire plus tard des compotes, que je garderai
dans l'armoire, à son intention, quand elle viendra .
>> Adieu , mes chers enfants . Je t'embrasse , ma fille ;
vous aussi, mon gendre, et la petite, sur les deux joues .
>> Je suis, avec bien des compliments,
>> Votre tendre père ,
>> THÉODORE ROUAULT . »
Elle resta quelques minutes, à tenir entre ses doigts, ce
gros papier. Les fautes d'orthographe s'y enlaçaient les
unes aux autres, et Emma poursuivait la pensée douce qui
caquetait tout au travers, comme une poule à demi cachée
244 MADAME BOVARY
dans une haie d'épines. On avait séché l'écriture avec les
cendres du foyer, car un peu de poussière grise glissa de
la lettre sur sa robe, et elle crut presque apercevoir son
père se courbant vers l'âtre pour saisir les pincettes.
Comme il y avait longtemps qu'elle n'était plus auprès de
lui, sur l'escabeau, dans la cheminée, quand elle faisait
brûler le bout d'un bâton à la grande flamme des joncs
marins qui pétillaient ! ... Elle se rappela des soirs d'été
tout pleins de soleil. Les poulains hennissaient quand on
passait , et galopaient, galopaient... Il y avait sous sa fe-
nêtre une ruche à miel, et quelquefois les abeilles, tour-
noyant dans la lumière, frappaient contre les carreaux,
comme des balles d'or, rebondissantes. Quel bonheur dans
ce temps-là ! quelle liberté ! quel espoir ! quelle abondance
d'illusions ! Il n'en restait plus, maintenant ! Elle en avait
dépensé à toutes les aventures de son âme, par toutes les
conditions successives, dans la virginité, dans le mariage
et dans l'amour ; - les perdant ainsi continuellement, le
long de sa vie, comme un voyageur qui laisse quelque
chose de sa richesse à toutes les auberges de la route.
Mais qui donc la rendait si malheureuse ? où était la
catastrophe extraordinaire qui l'avait bouleversée? Et elle
releva la tête, regardant autour d'elle, comme pour cher-
cher la cause de ce qui la faisait souffrir .
Un rayon d'avril chatoyait sur les porcelaines de l'éta-
gère ; le feu brûlait ; elle sentait sous ses pantoufles la
douceur du tapis ; le jour était blanc , l'atriosphère tiède,
et elle entendit son enfant qui poussait des éclats de rire.
MADAME BOVARY 245
En effet, la petite fille se roulait alors sur le gazon, au
milieu de l'herbe qu'on fanait. Elle était couchée à plat
ventre , au haut d'une meule. Sa bonne la retenait par la
jupe, Lestiboudois ratissait à côté, et chaque fois qu'il
s'approchait , elle se penchait en battant l'air de ses deux
bras .
-
Amenez-la-moi ! dit sa mère, se précipitant pour
l'embrasser. Comme je t'aime, ma pauvre enfant, comme
je t'aime !
Puis, s'apercevant qu'elle avait le bout des oreilles un peu
sale , elle sonna vite pour avoir de l'eau chaude et la net-
toya, la changea de linge, de bas, de souliers, fit mille
questions sur sa santé, comme au retour d'un voyage , et
enfin , la baisant encore et pleurant un peu , elle la remit
aux mains de la domestique, qui restait fort ébahie de-
vant cet excès de tendresse .
Rodolphe, le soir, la trouva plus sérieuse que d'habi-
tude.
-
Cela se passera, jugea-t-il, c'est un caprice.
Et il manqua consécutivement à trois rendez-vous. Puis,
quand il revint, elle se montra froide et presque dédai-
gneuse .
-
Ah ! tu perds ton temps, ma mignonne .
Et il eut l'air de ne point remarquer ses soupirs mélan-
coliques, ni le mouchoir qu'elle tirait .
C'est alors qu'Emma se repentit !
Elle se demanda même pourquoi donc elle exécrait
Charles, et s'il n'eût pas été meilleur de le pouvoir aimer.
2
246 MADAME BOVARY
Mais il n'offrait pas grande prise à ces retours du senti-
ment, si bien qu'elle demeurait fort embarrassée dans sa
velléité de sacrifice, lorsque l'apothicaire vint à propos lui
fournir une occasion .
XI
Il avait lu dernièrement, l'éloge d'une nouvelle mé-
thode pour la cure des pieds bots ; et comme il était par-
tisan du progrès, il conçut cette idée patriotique que Yon-
ville, pour se mettre au niveau, devait avoir des opérations
de stréphopodie.
- Car, disait-il à Emma , que risque-t-on ? Examinez
(et il énumérait sur ses doigts , les avantages de la tenta-
tive) : succès presque certain , soulagement et embellis-
sement du malade, célébrité vite acquise à l'opérateur.
Pourquoi votre mari, par exemple , ne voudrait-il pas dé-
barrasser ce pauvre Hippolyte du Lion d'or ? Notez qu'il
ne manquérait pas de raconter sa guérison à tous les
voyageurs, et puis (Homais baissait la voix et regardait
autour de lui) , qui donc m'empêcherait d'envoyer au jour-
nal une petite note là-dessus ? Eh ! mon Dieu ! un article
circule... on en parle... cela finit par faire la boule de
neige ! Et qui sait? qui sait?
En effet , Bovary pouvait réussir ; rien n'affirmait à
Emma qu'il ne fût habile, et quelle satisfaction pour elle
MADAME BOVARY 247
que de l'avoir engagé à une démarche, d'où sa réputation
et sa fortune se trouveraient accrues ? Elle ne demandait
qu'à s'appuyer sur quelque chose de plus solide que l'a-
mour .
Charles, sollicité par l'apothicaire et par elle , se laissa
convaincre . Il fit venir de Rouen le volume du docteur
Duval, et tous les soirs, se prenant la tête entre les mains,
il s'enfonçait dans cette lecture.
Tandis qu'il étudiait les équins, les varus et les valgus ,
c'est-à-dire la stréphocatopodie, la stréphendopodie et la
strephexopodie (ou, pour parler mieux, les différentes dé-
rivations du pied, soit en bas, en dedans ou en dehors) ,
avec la stréphypopodie et la stréphanopodie (autrement
torsion en dessous et redressement en haut) , M. Homais ,
par toutes sortes de raisonnements, exhortait le garçon
✓d'auberge à se faire opérer.
-
A peine sentiras-tu, peut-être, une légère douleur ;
c'est une simple piqûre, comme une petite saignée, moins
que l'extirpation de certains cors.
Hippolyte, réfléchissant, roulait des yeux stupides.
- Du reste, reprenait le pharmacien, ça ne me regarde
pas! c'est pour toi ! par humanité pure ! Je voudrais te
voir, mon ami, débarrassé de ta hideuse claudication,
avec ce balancement de la région lombaire, qui, bien que
tu prétendes, doit te nuire considérablement dans l'exer-
cice de ton métier .
Alors Homais lui représentait combien il se sentirait
ensuite plus gaillard et plus ingambe , et même lui don
248 MADAME BOVARY
nait à entendre qu'il s'en trouverait mieux pour plaire
aux femmes. Et le valet d'écurie se prenait à sourire,
lourdement. Puis il l'attaquait par la vanité :
-
N'es-tu pas un homme, saprelotte !!! Que serait- ce
donc s'il t'avait fallu servir... aller combattre sous les dra-
peaux ?... Ah ! Hippolyte !
Et Homais s'éloignait , déclarant qu'il ne comprenait
pas cet entêtement, cet aveuglement à se refuser aux
bienfaits de la science .
Le malheureux céda, car ce fut comme une conjura-
tion . Binet , qui ne se mêlait jamais des affaires d'autrui,
madame Lefrançois, Artémise, les voisins, et jusqu'au
maire, M. Tuvache, tout le monde l'engagea, le sermonna,
lui faisait honte ; mais ce qui acheva de le décider, c'est
que ça ne lui coûterait rien . Bovary se chargeait même de
fournir la machine où l'on devait enfermer son membre
après l'opération. Emma avait eu l'idée de cette généro-
sité ; et Charles y consentit, se disant au fond du cœur
que sa femme était un ange.
Avec les conseils du pharmacien , et en recommençant
trois fois , il fit donc construire par le menuisier, aidé du
serrurier, une manière de boîte pesant huit livres environ,
et où le fer, le bois, la tôle, le cuir, les vis et les écrous
ne se trouvaient point épargnés .
Cependant, pour savoir quel tendon couper à Hippo-
lyte, il fallait connaître, d'abord, quelle espèce de pied bot
il avait .
Il avait un pied faisant avec la jambe une ligne presque
MADAME BOVARY 249
droite, ce qui ne l'empêchait pas d'être tourné en dedans,
de sorte que c'était un équin mêlé d'un peu de varus, ou
bien un léger varus fortement accusé d'équin. Mais avec
cet équin, large en effet comme un pied de cheval, à peau
rugueuse, à tendons secs, à gros orteils, et où les ongles
noirs figuraient les clous d'un fer, le stréphopode, depuis
le matin jusqu'à la nuit , galopait comme un cerf. On le
voyait continuellement sur la place, sautiller tout autour
des charrettes , en jetant en avant son support inégal. Il
semblait même plus vigoureux de cette jambe-là que de
l'autre. A force d'avoir servi, elle avait contracté comme
des qualités morales de patience et d'énergie, et quand on
lui donnait quelque gros ouvrage , il s'écorait dessus ,
préférablement.
Or, puisque c'était un équin, il fallait couper le tendon
d'Achille, quitte à s'en prendre plus tard au muscle tibial
antérieur, pour se débarrasser du varus ; car le médecin
n'osait d'un seul coup risquer deux opérations , et même
il tremblait déjà, dans la peur d'attaquer quelque région
importante qu'il ne connaissait pas .
Ni Ambroise Paré appliquant pour la première fois de-
puis Celse, après quinze siècles d'intervalle , la ligature
immédiate d'une artère ; ni Dupuytren allant ouvrir un
abcès à travers une couche épaisse d'encéphale ; ni Gen-
soul , quand il fit la première ablation de maxillaire su-
périeure, n'avaient, certes, le cœur si palpitant, la main
si frémissante , l'intellect aussi tendu que M. Bovary,
quand il approcha d'Hippolyte , son ténotome entre les
250 MADAME BOVARY
doigts . Et , comme dans les hôpitaux , l'on voyait à côté ,
sur une table, un tas de charpie, des fils cirés, beaucoup
de bandes, une pyramide de bandes, tout ce qu'il y avait
de bandes chez l'apothicaire. C'était M. Homais qui avait
organisé dès le matin tous ces préparatifs , autant pour
éblouir la multitude que pour s'illusionner lui-même .
Charles piqua la peau ; on entendit un craquement sec.
Le tendon était coupé, l'opération était finie. Hippolyte
n'en revenait pas de surprise ; il se penchait sur les mains
de Bovary pour les couvrir de baisers .
- Allons, calme-toi, disait l'apothicaire, tu témoigne-
ras plus tard ta reconnaissance envers ton bienfaiteur.
Et il descendit conter le résultat à cinq ou six curieux
qui stationnaient dans la cour, et qui s'imaginaient qu'Hip-
polyte allait reparaître marchant droit. Puis Charles, ayant
bouclé son malade dans le moteur mécanique , s'en re-
tourna chez lui, où Emma, tout anxieuse, l'attendait sur
la porte. Elle lui sauta au cou ; ils se mirent à table ; il
mangea beaucoup; et même il voulut au dessert prendre
une tasse de café, débauche qu'il ne se permettait que le
dimanche lorsqu'il y avait du monde.
La soirée fut charmante , pleine de causerie , de rêves
en commun. Ils parlèrent de leur fortune future, d'amé-
liorations à introduire dans leur ménage ; il voyait sa
considération s'étendant, son bien-être s'augmentant, sa
femme l'aimant toujours , et elle se trouvait heureuse de
se rafraîchir dans un sentiment nouveau, plus sain, meil-
leur, enfin d'éprouver quelque tendresse pour ce pauvre
MADAME BOVARY 254
garçon qui la chérissait. L'idée de Rodolphe un moment
lui passa par la tête; mais ses yeux se reportèrent sur
Charles . Elle remarqua même avec surprise qu'il n'avait
point les dents vilaines .
Ils étaient au lit lorsque M. Homais , malgré la cuisi-
nière, entra tout à coup, dans la chambre, en tenant à sa
main une feuille de papier fraîche écrite. C'était la ré-
clame qu'il destinait au Fanal de Rouen, Il la leur appór-
tait à lire.
- Lisez vous-même, dit Bovary.
Il lut : << Malgré les préjugés qui recouvrent encore une
partie de la face de l'Europe comme un réseau, la lumière
cependant commence à pénétrer dans nos campagnes .
C'est ainsi que mardi, notre petite cité d'Yonville s'est vue
le théâtre d'une expérience chirurgicale qui est en même
temps un acte de haute philanthropie : M. Bovary, un de
nos praticiens les plus distingués... »
-
Ah ! c'est trop ! c'est trop ! disait Charles que l'émo-
tion suffoquait.
-
Mais non , pas du tout ! ... comment donc ?... « a
opéré d'un pied bot. >> Je n'ai pas mis le terme scienti-
fique , parce que , vous savez , dans un journal... tout le
monde peut- être ne comprendrait pas ; il faut que les
masses ...
En effet, dit Bovary. Continuez.
-
Je reprends, dit le pharmacien ...
« M. Bovary, un de nos praticiens les plus distingués, a
252 MADAME BOVARY
opéré d'un pied bot le nommé Hippolyte Tautain', garçon
d'écurie depuis vingt-cinq ans à l'hôtel du Lion d'or, tenu
par madame veuve Lefrançois , sur la place d'Armes . La
nouveauté de la tentative et l'intérêt qui s'attachait au
sujet avaient attiré un tel concours de population, qu'il y
avait véritablement encombrement au seuil de l'établisse-
ment. L'opération , du reste , s'est pratiquée comme par
enchantement, et à peine si quelques gouttes de sang sont
venues sur la peau, comme pour dire que le tendon re-
belle venait enfin de céder sous les efforts de l'art. Le ma-
lade , chose étrange (nous l'affirmons de visu) , n'accusa
point de douleur. Son état jusqu'à présent , ne laisse rien
à désirer. Tout porte à croire que la convalescence sera
courte; et qui sait même , si à la prochaine fête villa-
geoise, nous ne verrons pas notre brave Hippolyte figurer
dans des danses bachiques , au milieu d'un chœur de
joyeux drilles , et ainsi prouver à tous les yeux , par sa
verve et ses entrechats, sa complète guérison ? Honneur
donc aux savants généreux ! honneur à ces esprits infa-
tigables qui consacrent leurs veilles à l'amélioration ou
bien au soulagement de leur espèce. Honneur ! trois fois
honneur ! N'est- ce pas le cas de s'écrier que les aveugles
verront, les sourds entendront et les boiteux marcheront ?
Mais ce que le fanatisme autrefois promettait à ses élus,
la science maintenant l'accomplit pour tous les hommes !
Nous tiendrons nos lecteurs au courant des phases succes-
sives de cette cure si remarquable. >>>
Ce qui n'empêcha pas que cinq jours après, la mère
MADAME BOVARY 253
Lefrançois arriva tout effarée en s'écriant : «Au secours !
il se meurt ! ... J'en perds la tête ! »
Charles se précipita vers le Lion d'or, et le pharmacien
qui l'aperçut passant sur la place, sans chapeau, aban-
donna la pharmacie. Il parut lui-même, haletant, rouge,
inquiet et demandant à tous ceux qui montaient l'esca-
lier :
- Qu'a donc notre intéressant stréphopode?
Il se tordait, le stréphopode , dans des convulsions
atroces ; si bien que le moteur mécanique où était en-
fermée sa jambe, frappait contre la muraille, à la dé-
foncer.
Avec beaucoup de précautions pour ne pas déranger la
position du membre, on retira donc la boîte, et l'on vit
un spectacle affreux. Les formes du pied disparaissaient
dans une telle bouffissure que la peau tout entière sem-
blait prête à se rompre, et elle était couverte d'ecchymoses,
occasionnées par la fameuse machine. Hippolyte déjà
s'était plaint d'en souffrir ; on n'y avait pris garde ; il
fallut reconnaître qu'il n'avait pas eu tort complétement,
et on le laissa libre quelques heures. Mais à peine l'œdème
eut-il un peu disparu, que les deux savants jugèrent à
propos de rétablir le membre dans l'appareil, et en l'y ser-
rant davantage, pour accélérer les choses. Enfin, trois
jours après, Hippolyte n'y pouvant plus tenir, ils retirè-
rent encore une fois la mécanique tout en s'étonnant
beaucoup du résultat qu'ils aperçurent. Une tuméfaction
livide s'étendait sur la jambe, et avec des phlictènes de
2.
254 MADAME BOVARY
place en place, par où suintait un liquide noir. Cela pre-
nait une tournure sérieuse . Hippolyte commençait à s'en-
nuyer, et la mère Lefrançois l'installa dans la petite salle,
près de la cuisine, pour qu'il eût au moins quelque dis-
traction.
Mais le percepteur, qui tous les jours y dînait, se plai-
gnit avec amertume d'un tel voisinage. Alors on trans-
porta Hippolyte dans la salle de billard.
Il était là, geignant sous ses grosses couvertures, pâle,
la barbe longue, les yeux caves, et de temps à autre, tour-
nant sa tête en sueur sur le sale oreiller où s'abattaient
les mouches. Madame Bovary le venait voir. Elle lui ap-
portait des linges pour ses cataplasmes, et le consolait,
l'encourageait. Du reste, il ne manquait pas de compa-
gnie, les jours de marché, surtout, lorsque les paysans
autour de lui poussaient les billes du billard, escrimaient
avec les queues, fumaient, buvaient, chantaient, brail-
laient.
---
Comment vas-tu ? disaient-ils, en lui frappant sur
l'épaule . Ah ! tu n'es pas fier, à ce qu'il paraît ! mais c'est
ta faute. Il faudrait faire ceci, faire cela. Et on lui racon-
tait des histoires de gens qui avaient tous guéri par d'au-
tres remèdes que les siens. Puis, en manière de consola-
tion, ils ajoutaient : - C'est que tu t'écoutes trop! lève-
toi donc ! tu te dorlotes comme un roi ! Ah ! n'importe,
vieux farceur ! tu ne sens pas bon !
La gangrène, en effet, montait de plus en plus. Bovary
'en était malade lui-même. Il venait à chaque heure, à
MADAME BOVARY 255
tout moment. Hippolyte le regardait avec des yeux pleins
d'épouvante et balbutiait en sanglotant :
- Quand est-ce que je serai guéri ! Ah ! sauvez-moi ! ...
Que je suis malheureux ! que je suis malheureux ! Et le
médecin s'en allait, toujours en lui recommandant la
diète.
-
Ne l'écoute point , mon garçon , reprenait la mère
Lefrançois , ils t'ont déjà bien assez martyrisé ! tu vas t'af-
faiblir encore. Tiens : avale ! Et elle lui présentait quelque
bon bouillon, quelque tranche de gigot, quelque morceau
de lard, et parfois des petits verres d'eau-de-vie, qu'il n'a-
vait pas le courage de porter à ses lèvres .
L'abbé Bournisien, apprenant qu'il empirait, fit deman-
der à le voir. Il commença par le plaindre de son mal ,
tout en déclarant qu'il fallait s'en réjouir, puisque c'était
la volonté du Seigneur, et profiter vite de l'occasion pour
se réconcilier avec le Ciel .
- Car, disait l'ecclésiastique d'un ton paterne, tu né-
gligeais un peu tes devoirs ; on te voyait rarement à l'of-
fice divin ; combien y a-t-il d'années que tu ne t'es ap-
proché de la sainte table ! Je comprends que tes occu-
pations, que le tourbillon du monde aient pu t'écarter du
soin de ton salut. Mais , à présent , c'est l'heure d'y réflé-
chir. Ne désespère pas cependant ; j'ai connu de grands
coupables qui , près de comparaître devant Dieu (tu n'en
es point encore là, je le sais bien), avaient imploré sa mi-
séricorde , et qui certainement sont morts dans les meil-
leures dispositions. Espérons que , tout comme eux , tu
256 MADAME BOVARY
nous donneras de bons exemples ! Ainsi, par précaution,
qui donc t'empêcherait de réciter matin et soir un << Je
vous salue, Marie, pleine de grâces, » et un « Notre Père,
qui êtes aux cieux ? » Oui, fais cela! pour moi, pour m'o-
bliger. Qu'est-ce que ça coûte ? ... me le promets-tu ?
Le pauvre diable promit. Le curé revint les jours sui-
vants. Il causait avec l'aubergiste ; et même racontait des
anecdotes entremêlées de plaisanteries, de calembours
qu'Hippolyte ne comprenait pas. Puis, dès que la circon-
stance le permettait, il retombait sur les matières de reli-
gion, en prenant une figure convenable.
Son zèle parut réussir, car bientôt le stréphopode té-
moigna l'envie d'aller en pèlerinage à Bon-Secours, s'il
se guérissait, à quoi M. Bournisien répondit qu'il ne voyait
pas d'inconvénient. Deux précautions valaient mieux
qu'une. On ne risquait rien.
L'apothicaire s'indigna contre ce qu'il appelait les ma-
nœuvres du prêtre ; elles nuisaient, prétendait-il, à la con-
valescence d'Hippolyte, et il répétait à madame Lefran-
çois :-Laissez-le ! laissez-le ! vous lui perturbez le moral
avec votre mysticisme !
Mais la bonne femme ne voulait plus l'entendre. Il était
la cause de tout. Par esprit de contradiction, elle accrocha
même au chevet du malade un bénitier tout plein , avec
une branche de buis .
Cependant la religion, pas plus que la chirurgie, ne pa-
raissait le secourir, et l'invincible pourriture allait mon-
tant toujours des extrémités vers le ventre . On avait beau
MADAME BOVARY 257
varier les potions et changer les cataplasmes, les muscles
chaque jour se décollaient davantage, et enfin Charles ré-
pondit par un signe de tête affirmatif, quand la mère Le-
françois lui demanda si elle ne pouvait point, en désespoir
de cause , faire venir M. Canivet de Neufchâtel , qui était
une célébrité .
Docteur en médecine , âgé de cinquante ans , jouissant
d'une bonne position et sûr de lui-même , le confrère ne
se gêna pas pour rire dédaigneusement lorsqu'il décou-
vrit cette jambe gangrenée jusqu'au genou. Puis , ayant
déclaré net qu'il la fallait amputer, il s'en alla chez le
pharmacien déblatérer contre les ânes qui avaient pu ré-
duire un malheureux homme en un tel état. Secouant
M. Homais par le bouton de sa redingote , il vociférait
dans la pharmacie :
- Ce sont là des inventions de Paris ! Voilà les idées de
ces messieurs de la capitale ! c'est comme le strabisme , le
chloroforme et la lithotritie , un tas de monstruosités que
le gouvernement devrait défendre ! Mais on veut faire le
malin , et l'on vous fourre des remèdes sans s'inquiéter
des conséquences. Nous ne sommes pas si forts que cela,
nous autres, nous ne sommes pas des savants, des mirli-
flors, des jolis cœurs ; nous sommes des praticiens, des
guérisseurs, et nous n'imaginerions jamais d'opérer quel-
qu'un qui se porte à merveille ! Redresser des pieds bots !
est-ce qu'on peut redresser des pieds bots ? c'est comme si
l'on voulait, par exemple, rendre droit un bossu !
Homais souffrait en écoutant ce discours, et il dissimu
258 MADAME BOVARY
lait son malaise sous un sourire de courtisan, ayant besoin
de ménager M. Canivet , dont les ordonnances , quelque-
fois , arrivaient jusqu'à Yonville : aussi ne prit-il pas la
défense de Bovary, ne fit-il même aucune observation , et
abandonnant ses principes, il sacrifia sa dignité aux inté-
rêts plus sérieux de son négoce.
Ce fut dans le village un événement considérable que
cette amputation de cuisse par le docteur Canivet ! Tous
les habitants, ce jour-là, s'étaient levés de meilleure heure,
et lå grande rue, bien que pleine de monde, avait quelque
chose de lugubre comme s'il se fût agi d'une exécution
capitale . On discutait chez l'épicier sur la maladie d'Hip-
polyte ; les boutiques ne vendaient rien , et madame Tu-
vache, la femme du maire, ne bougeait pas de sa fenêtre,
par l'impatience où elle était de voir venir l'opérateur.
Il arriva dans son cabriolet; qu'il conduisait lui-même .
Mais le ressort du côté droit s'étant à la longue affaissé
sous le poids de sa corpulence, il se faisait que la voiture
penchait un peu tout en allant, et l'on apercevait , sur
l'autre coussin près de lui, une vaste boîte, recouverte de
basane rouge , dont les trois fermoirs de cuivre brillaient
magistralement.
Quand il fut entré comme un tourbillon sous le porche
du Lion d'or, le docteur, criant très-haut, ordonna de dé-
teler son cheval , puis il alla dans l'écurie voir s'il man-
geait bien l'avoine ; car, en arrivant chez ses malades, il
s'occupait d'abord de sa jument et de son cabriolet. On
disait même à ce propos : « Ah ! M. Canivet, c'est un ori
MADAME BOVARY 259
ginal ! >> Et on l'estimait davantage pour cet inébranlable
aplomb . L'univers aurait pu crever jusqu'au dernier
homme , qu'il n'eût pas failli à la moindre de ses ha-
bitudes .
Homais se présenta.
-
Je compte sur vous , fit le docteur. Sommes- nous
prêts ? En marche !
Mais l'apothicaire, en rougissant, avoua qu'il était trop
sensible pour assister à une pareille opération .
-
Quand on est simple spectateur, disait-il, l'imagina-
tion , vous savez , se frappe ! Et puis , j'ai le système ner-
veux tellement...
-
Ah bah ! interrompit Canivet, vous me paraissez ,
au contraire , porté à l'apoplexie. Et , d'ailleurs , cela ne
m'étonne pas, car vous autres, messieurs les pharmaciens,
vous êtes continuellement fourrés dans votre cuisine, ce
qui doit finir par altérer votre tempérament. Regardez-
moi, plutôt : tous les jours je me lève à quatre heures , je
fais ma barbe à l'eau froide ( je n'ai jamais froid), etje no
porte pas de flanelle, je n'attrape aucun rhume, le coffre
est bon ! Je vis tantôt d'une manière, tantôt d'une autre,
en philosophe, au hasard de la fourchette. C'est pourquoi
je ne suis point délicat comme vous, et il m'est aussi par-
faitement égal de découper un chrétien que la première
volaille venue. Après ça, direz-vous : l'habitude... l'ha-
bitude !...
Alors, sans aucun égard pour Hippolyte qui suait d'an-
goisses entre ses draps, ces messieurs engagèrent une
260 MADAME BOVARY
conversation , où l'apothicaire compara le sang-froid d'un
chirurgien à celui d'un général ; et ce rapprochement fut
agréable à Canivet, qui se répandit en paroles sur les exi-
gences de son art. Il le considérait comme un sacerdoce,
bien que les officiers de santé le déshonorassent. Enfin ,
revenant au malade, il examina les bandes apportées par
Homais, les mêmes qui avaient comparu lors du pied bot,
et demanda quelqu'un pour lui tenir le membre. On en-
voya chercher Lestiboudois , et M. Canivet ayant retroussé
ses manches , passa dans la salle de billard, tandis que
l'apothicaire restait avec Artémise et l'aubergiste , plus
pâles toutes les deux que leur tablier, et l'oreille tendue
contre la porte .
Bovary pendant ce temps-là, n'osait bouger de sa mai-
son. Il se tenait en bas, dans la salle, assis au coin de la
cheminée sans feu, le menton sur sa poitrine, les mains
jointes , les yeux fixes. Quelle mésaventure ! pensait-il ,
quel désappointement ! il avait pris pourtant toutes les
précautions imaginables ! la fatalité s'en était mêlée.
N'importe ! si Hippolyte plus tard venait à mourir, c'est
lui qui l'aurait assassiné ! Et puis, quelle raison donnerait-
il dans les visites quand on l'interrogerait ? Peut- être, ce-
pendant, s'était-il trompé en quelque chose ? Il cherchait,
ne trouvait pas. Mais les plus fameux chirurgiens se
trompaient bien. Voilà ce qu'on ne voudrait jamais croire !
on allait rire, au contraire, clabauder ! Cela se répandrait
jusqu'à Forges ! jusqu'à Neufchâtel ! jusqu'à Rouen ! par-
tout! Qui sait si des confrères n'écriraient pas contre lui?
MADAME BOVARY 261
une polémique s'ensuivrait ! il faudrait répondre dans les
journaux. Hippolyte même pouvait lui faire un procès. Il
se voyait déshonoré, ruiné, perdu ! Et son imagination ,
assaillie par une multitude d'hypothèses, ballottait au mi-
lieu d'elles comme un tonneau vide emporté à la mer, et
qui roule sur les flots.
Emma, en face de lui, le regardait ; elle ne partageait
pas son humiliation ; elle en éprouvait une autre. C'était
de s'être imaginé qu'un pareil homme pût valoir quelque
chose , comme si vingt fois déjà elle n'avait pas suffisam-
ment aperçu sa médiocrité.
Charles se promenait de long en large, dans la chambre .
Ses bottes craquaient sur le parquet.
- Assieds- toi, dit-elle, tu m'agaces ! Il se rassit .
Comment donc avait-elle fait (elle qui était si intelli-
gente !) pour se méprendre encore une fois ? Du reste, par
quelle déplorable manie avoir ainsi abîmé son existence
en sacrifices continuels ! -
Elle se rappela tous ses in-
stincts de luxe, toutes les privations de son âme, les bas-
sesses du mariage , du ménage , ses rêves tombant dans
la boue comme des hirondelles blessées , tout ce qu'elle
avait désiré , tout ce qu'elle s'était refusé , tout ce qu'elle
aurait pu avoir ! et pourquoi, pourquoi ?
Au milieu du silence qui emplissait le village , un cri
déchirant traversa l'air. Bovary devint pâle à s'évanouir.
Elle fronça les sourcils d'un geste nerveux , puis con-
tinua :
C'était pour lui cependant , pour cet être! pour cet
262 MADAME BOVARY
homme ! qui ne comprenait rien, qui ne sentait rien. Car
il était là , tout tranquillement , et sans même se douter
que le ridicule de son nom allait désormais la salir comme
lui . Et elle avait fait des efforts pour l'aimer, et elle s'é-
tait repentie en pleurant d'avoir cédé à un autre !
-
Mais c'était peut-être un valgus ! exclama soudain
Bovary, qui méditait .
Au choc imprévu de cette phrase, tombant sur sa pen-
sée comme une balle de plomb dans un plat d'argent ,
Emma tressaillant leva la tête pour deviner ce qu'il vou-
lait dire; - et ils se regardèrent silencieusement, presque
ébahis de se voir, tant ils étaient par leur conscience éloi-
gnés l'un de l'autre. Charles la considérait avec le regard
trouble d'un homme ivre, tout en écoutant, immobile, les
derniers cris de l'amputé qui se suivaient en modulations
traînantes , coupées de saccades aiguës , comme le hurle-
ment lointain de quelque bête qu'on égorge. Emma mor-
dait ses lèvres blêmes , et roulant entre ses doigts un des
brins du polypier qu'elle avait cassé, elle fixait sur Charles
la pointe ardente de ses prunelles , comme deux flèches
de feu prêtes à partir. Tout en lui l'irritait maintenant ,
sa figure, son costume, ce qu'il ne disait pas, sa personne
entière, son existence enfin . Elle se repentait comme d'un
crime de sa vertu passée , et ce qui en restait encore s'é-
croulait sous les coups furieux de son orgueil. Elle se
délectait dans toutes les ironies mauvaises de l'adultère
triomphant. Le souvenir de son amant revenait à elle avec
des attractions vertigineuses ; elle y jetait son âme , em
MADAME BOVARY 263
portée vers cette image par un enthousiasme nouveau ; et
Charles lui semblait aussi détaché de sa vie , aussi absent
pour toujours , aussi impossible et anéanti que s'il allait
mourir, et qu'il eût agonisé sous ses yeux.
Mais il se fit un bruit de pas sur le trottoir. Charles re-
garda ; et à travers la jalousie baissée , il aperçut au bord
des halles , en plein soleil , le docteur Canivet qui s'es-
suyait le front avec son foulard. Homais, derrière lui ,
portait à la main une grande boîte rouge , et ils se diri-
geaient tous les deux du côté de la pharmacie .
Alors, par tendresse subite et découragement , Charles
se tourna vers sa femme en lui disant :
Embrasse-moi donc, ma bonne !
- Laisse-moi ! fit-elle toute rouge de colère.
- Qu'as - tu ? qu'as-tu ? répétait-il stupéfait. Calme-toi !
reprends-toi ! Tu sais bien que je t'aime ! viens !
-
Assez ! s'écria-t-elle d'un air terrible .
Et s'échappant de la salle, Emma ferma la porte si fort,
que le baromètre bondit de la muraille et s'écrasa par
terre .
Charles s'affaissa dans son fauteuil , bouleversé , cher-
chant ce qu'elle pouvait avoir, imaginant une maladie
nerveuse, pleurant, et sentant vaguement circuler autour
de lui quelque chose de funeste et d'incompréhensible.
Quand Rodolphe, le soir, arriva dans le jardin , il trouva
sa maîtresse qui l'attendait au bas du perron, sur la pre-
mière marche . Ils s'étreignirent, et toute leur rancune se
fondit comme une neige sous la chaleur de ce baiser.
264 MADAME BOVARY
XII
Ils recommencèrent à s'aimer. Souvent même , au mi-
lieu de la journée, Emma lui écrivait tout à coup ; puis, à
travers les carreaux , faisait un signe à Justin , qui , dé-
nouant vite sa serpillière , s'envolait à la Huchette. Ro-
dolphe arrivait; c'était pour lui dire qu'elle s'ennuyait ,
que son mari était odieux et son existence affreuse !
-
Est-ce que j'y peux quelque chose ? s'écria-t-il un
jour, impatienté.
-
Ah ! si tu voulais ! ...
Elle était assise par terre , entre ses genoux , les ban-
deaux dénoués, le regard perdu .
- Quoi donc ? fit Rodolphe.
Elle soupira :
- Nous irions vivre ailleurs... quelque part ...
- Tu es folle , vraiment ! dit-il en riant. Est-ce pos-
sible ?
Elle revint là-dessus ; il eut l'air de ne pas comprendre
et détourna la conversation .
Ce qu'il ne comprenait pas, c'était tout ce trouble dans
une chose aussi simple que l'amour. Elle avait un motif,
une raison , et comme un auxiliaire à son attachement.
Cette tendresse , en effet , chaque jour s'accroissait da
MADAME BOVARY 265
vantage sous la répulsion du mari, et plus elle se livrait à
l'un , plus elle exécrait l'autre ; jamais Charles ne lui pa-
raissait aussi désagréable , avoir les doigts aussi carrés ,
l'esprit aussi lourd, les façons si communes qu'après ses
rendez-vous avec Rodolphe , quand ils se trouvaient en-
semble. Alors , tout en faisant l'épouse et la vertueuse ,
elle s'enflammait à l'idée de cette tête dont les cheveux
noirs se tournaient en une boucle vers le front hâlé , de
cette taille à la fois si robuste et élégante , de cet homme
enfin qui possédait tant d'expérience dans la raison , tant
d'emportement dans le désir ! C'était pour lui qu'elle se
limait les ongles avec un soin de ciseleur, et qu'il n'y avait
jamais assez de cold-cream sur sa peau , ni de patchouli
dans ses mouchoirs. Elle se chargeait de bracelets, de ba-
gues, de colliers. Quand il devait venir, elle emplissait de
roses ses deux grands vases de verre bleu, et disposait son
appartement et sa personne comme une courtisane qui
attend un prince. Il fallait que la domestique fût sans
cesse à blanchir du linge , et de toute la journée Félicité
ne bougeait de la cuisine, où le petit Justin, qui souvent
lui tenait compagnie, la regardait travailler.
Le coude sur la longue planche où elle repassait , il
considérait avidement toutes ces affaires de femme étalées
autour de lui , les jupons de basin , les fichus , les colle-
rettes, et les pantalons à coulisses, vastes de hanches et
qui se rétrécissaient par le bas.
-
A quoi cela sert-il ? demandait le jeune garçon en
passant sa main sur la crinoline ou les agrafes.
266 MADAME BOVARY
- Tu n'as donc jamais rien vu ? répondait en riant Fé-
licité, comme si ta patronne, madame Homais, n'en por-
tait pas de pareilles .
-
Ah bien, oui ! madame Homais ! Et il ajoutait d'un
ton méditatif : Est- ce que c'est une dame comme ma-
dame ?
Mais Félicité s'impatientait de le voir tourner ainsi, tout
autour d'elle. Elle avait six ans de plus , et Théodore , le
domestique de M. Guillaumin , commençait à lui faire la
cour .
- Laisse-moi tranquille! disait-elle en déplaçant son
pot d'empois. Va-t'en plutôt piler des amandes ; tu es tou-
jours à fourrager du côté des femmes ; attends pour te mê-
ler de ça , méchant mioche, que tu aies de la barbe au
menton .
- Allons , ne vous fâchez pas , je m'en vais vous faire
ses bottines.
Et aussitôt il atteignait sur le chambranle les chaussures
d'Emma, tout empâtées de crotte, - la crotte des rendez-
vous,- qui se détachait en poudre sous ses doigts, et qu'il
regardait monter doucement dans un rayon de soleil.
- Comme tu as peur de les abîmer ! disait la cuisinière,
qui n'y mettait pas tant de façons quand elle les nettoyait
elle-même, parce que Madame, dès que l'étoffe n'était plus
fraîche, les lui abandonnait. Emma en avait une quantité
dans son armoire, et qu'elle gaspillait à mesure, sans que
jamais Charles se permît la moindre observation .
C'est ainsi qu'il déboursa trois cents francs pour une
MADAME BOVARY 267
jambe de bois dont elle jugea convenable de faire cadeau
à Hippolyte . Le pilon en était garni de liège , et il y avait
des articulations à ressort, une mécanique compliquée re-
couverte d'un pantalon noir, que terminait une botte ver-
nie . Mais Hippolyte, n'osant à tous les jours se servir d'une
si bellejambe, supplia madame Bovary de lui en procurer
une autre, plus commode. Le médecin, bien entendu, fit
encore les frais de cette acquisition.
Donc, le garçon d'écurie peu à peu recommença son
métier . On le voyait comme autrefois parcourir le village ,
et quand Charles entendait de loin, sur les pavės, le bruit
sec de son bâton , il prenait bien vite une autre route .
C'était M. L'heureux, le marchand, qui s'était chargé
de la commande ; cela lui fournit l'occasion de fréquenter
Emma. Il causait avec elle des nouveaux déballages de
Paris , de mille curiosités féminines, se montrait fort com-
plaisant, et jamais ne réclamait d'argent. Emma s'aban-
donnait à cette facilité de satisfaire tous ses caprices. Ainsi ,
elle voulut avoir, pour la donner à Rodolphe, une fort bellé
cravache qui se trouvait à Rouen dans un magasin de pa-
rapluies. M. L'heureux, la semaine d'après, la lui posa
sur sa table .
Mais, le lendemain, il se présenta chez elle, avec une
facture de deux cent soixante-dix francs, sans compter
les centimes . Emma fut très- embarrassée : tous les tiroirs
du secrétaire étaient vides ; on devait plus de quinze jours
à Lestiboudois, deux trimestres à la servante, quantité
d'autres choses encore, et Bovary attendait impatiemment
268 MADAME BOVARY
l'envoi de M. Derozerays, qui avait coutume, chaque an-
née, de le payer vers la Saint-Pierre.
Elle réussit d'abord à éconduire L'heureux ; enfin il
perdit patience ; on le poursuivait ; ses capitaux étaient
absents ; et s'il ne rentrait dans quelques-uns, il serait
forcé de lui reprendre toutes les marchandises qu'elle
avait.
Eh ! reprenez-les ! dit Emma.
-
Oh ! c'est pour rire ! répliqua-t-il. Seulement je ne
regrette que la cravache. Ma foi ! je la redemanderai à
Monsieur.
- Non ! non ! fit-elle .
-
Ah ! je te tiens ! pensa L'heureux.
Et, sûr de sa découverte, il sortit en répétant à demi-
voix et avec son petit sifflement habituel :
-
Soit ! nous verrons ! nous verrons !
Elle rêvait comment se tirer de là, quand la cuisinière,
entrant, déposa sur la cheminée un petit rouleau de pa-
pier bleu de la part de M. Derozerays. Emma sauta dessus ,
l'ouvrit. Il y avait quinze napoléons. C'était le compte.
Elle entendit Charles dans l'escalier ; elle jeta l'or au fond
de son tiroir et prit la clef.
Trois jours après, L'heureux reparut.
-
J'ai un arrangement à vous proposer, dit-il ; si, au
lieu de la somme convenue, vous vouliez prendre ...
-
La voilà ! fit-elle en lui plaçant dans la main qua-
torze napoléons.
MADAME BOVARY 269
Le marchand fut stupéfait. Alors, pour dissimuler son
désappointement, il se répandit en excuses et en offres de
service, qu'Emma refusa toutes ; puis elle resta quelques
minutes palpant dans la poche de son tablier les deux
pièces de cent sous qu'il lui avait rendues. Elle se promet-
tait d'économiser, afin de rendre plus tard...
- Ah bah ! songea-t-elle, il n'y pensera plus.
Outre la cravache à pommeau de vermeil, Rodolphe
avait reçu un cachet avec cette devise : Amor nel cor ; de
plus, une écharpe pour se faire un cache-nez, et enfin
un porte-cigares tout pareil à celui du Vicomte , que
Charles avait autrefois ramassé sur la route et qu'Emma
conservait. Cependant ces cadeaux l'humiliaient. Il en re-
fusa plusieurs, elle insista, et Rodolphe finit par obéir, la
trouvant tyrannique et trop envahissante. Puis elle avait
d'étranges idées :
- Quand minuit sonnera , disait-elle , tu penseras à
moi !
Et s'il avouait n'y avoir point songé, c'étaient des re-
proches en abondance, et qui se terminaient toujours par
l'éternel mot :
-
M'aimes-tu ?
- Mais oui , je t'aime ! répondait-il.
-
Beaucoup ?
-
Certainement !
-
Tu n'en as pas aimé d'autres, hein ?
3
270 MADAME BOVARY
-
Crois-tu m'avoir pris vierge ? exclamait-il en riant.
Emma pleurait, et il s'efforçait de la consoler, enjoli-
vant de calembours ses protestations .
-
Oh ! c'est que je t'aime ! reprenait-elle, je t'aime à
ne pouvoir me passer de toi, sais-tu bien ? J'ai quelquefois
des envies de te revoir où toutes les colères de l'amour me
déchirent. Je me demande : Où est-il ? Peut-être il parle
à d'autres femmes ? Elles lui sourient, il s'approche ...
Oh ! non, n'est-ce pas, aucune ne te plaît ? Il y en a de
plus belles, mais moi je sais mieux aimer ! Je suis ta ser-
vante et ta concubine ! tu es mon roi ! mon idole ! tu es
bon ! tu es beau ! tu es intelligent ! tu es fort !
Il s'était tant de fois entendu dire ces choses, qu'elles
n'avaient pour lui rien d'original. Emma ressemblait à
toutes les maîtresses ; et le charme de la nouveauté, peu
à peu tombant comme un vêtement, laissant voir à nu
l'éternelle monotonie de la passion, qui a toujours les
mêmes formes et le même langage. Il ne distinguait pas,
cet homme si plein de pratique, la dissemblance des sen-
timents sous la parité des expressions. Parce que des
lèvres libertines ou vénales lui avaient murmuré des phra-
ses pareilles, il ne croyait que faiblement à la candeur de
celles-là ; on en devait rabattre, pensait-il, les discours
exagérés cachant les affections médiocres ; - comme si la
plénitude de l'âme ne débordait pas quelquefois par les
métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne
peut donner l'exacte mesure de ses besoins, ni de ses con-
ceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est
MADAME BOVARY 271
comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à
faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les
étoiles .
Mais avec cette supériorité de critique appartenant à
celui qui, dans n'importe quel engagement, se tient en
arrière, Rodolphe aperçut en cet amour d'autres jouis-
sances à exploiter. Il jugea toute pudeur incommode. Il
la traita sans façon. Il en fit quelque chose de souple et de
corrompu. C'était une sorte d'attachement idiot plein
d'admiration pour lui, de voluptés pour elle, une béati-
tude qui l'engourdissait ; et son âme s'enfonçait en cette
ivresse et s'y noyait, ratatinée, comme le duc de Clarence
dans son tonneau de malvoisie.
Par l'effet seul de ses habitudes amoureuses, madame
Bovary changea d'allures. Ses regards devinrent plus
hardis , ses discours plus libres ; elle eut même l'incon-
venance de se promener avec M. Rodolphe, une cigarette
à la bouche, comme pour narguer le monde ; entin ceux
qui doutaient encore ne doutèrent plus, quand on la vit
unjour descendre de l'Hirondelle, la taille serrée dans un
gilet, à la façon d'un homme ; et madame Bovary mère,
qui, après une épouvantable scène avec son mari, était
venue se réfugier chez son fils, ne fut pas la bourgeoise la
moins scandalisée. Bien d'autres choses lui déplurent ;
d'abord Charles n'avait point écouté ses conseils pour l'in-
terdiction des romans ; puis le genre de la maison lui
déplaisait ; elle se permit des observations, et l'on se fâcha,
une fois surtout, à propos de Félicité.
272 MADAME BOVARY
Madame Bovary mère, la veille au soir, en traversant
le corridor, l'avait surprise dans la compagnie d'un
homme, un homme à collier brun, d'environ quarante
ans, et qui, au bruit de ses pas, s'était vite échappé de la
cuisine . Alors Emma se prit à rire, mais la bonne dame
s'emporta , déclarant qu'à moins de se moquer des mœurs,
on devait surveiller celles des domestiques .
-
De quel monde êtes-vous ? dit la bru avec un regard
tellement impertinent, que madame Bovary lui demanda
si elle ne défendait point sa propre cause.
ma
Sortez ! fit la jeune femme, se levant d'un bond.
--- Emma ! maman ! s'écriait Charles pour les rapatrier .
Mais elles s'étaient enfuies toutes les deux, dans leur
exaspération . Emma trépignait en répétant :
Ah ! quel savoir-vivre ! quelle paysanne !
Il courut à sa mère ; elle était hors des gonds ; elle
balbutiait :
-
C'est une insolente ! une évaporée ! pire peut-être !
Et elle voulait partir immédiatement, si l'autre ne ve-
nait lui faire des excuses . Charles retourna donc vers sa
femme et la conjura de céder ; il se mit à genoux ; elle
finit par répondre :
- Soit ! j'y vais.
En effet, elle tendit la main à sa belle-mère avec une
dignité de marquise, en lui disant :
- Excusez-moi, madame.
Puis, remontée chez elle, Emma se jeta tout à plat
MADAME BOVARY 273
ventre sur son lit, et elle y pleura comme un enfant, la
tête enfoncée dans l'oreiller.
Ils étaient convenus, elle et Rodolphe, qu'en cas d'évé-
nement extraordinaire, elle attacherait à la persienne un
petit chiffon de papier blanc, afin que, si par hasard il
se trouvait à Yonville, il accourût dans la ruelle, derrière
la maison . Emma fit le signal ; elle attendait depuis trois
quarts d'heure, quand tout à coup elle aperçut Rodolphe
au coin des halles. Elle fut tentée d'ouvrir la fenêtre, de
l'appeler ; mais déjà il avait disparu. Elle retomba dė-
sespérée .
Bientôt pourtant il lui sembla que l'on marchait sur le
trottoir. C'était lui, sans doute ; elle descendit l'escalier,
traversa la cour. Il était là, dehors. Elle se jeta dans ses
bras .
-
Prends donc garde, dit-il.
- Ah ! si tu savais ! reprit-elle .
Et elle se mit à lui raconter tout, à la hâte, sans suite,
exagérant les faits, en inventant plusieurs, et prodiguant
les parenthèses si abondamment qu'il n'y comprenait rien .
- Allons, mon pauvre ange, du courage, console-toi ,
patiente !
- Mais voilà quatre ans que je patiente et que je souf-
fre ! ... Un amour comme le nôtre devrait s'avouer à la face
du ciel ! Ils sont à me torturer. Je n'y tiens plus ! Sauve-
moi !
Elle se serrait contre Rodolphe. Ses yeux, pleins de
larmes, étincelaient comme des flammes sous l'onde ; sa
3.
274 MADAME BOVARY
gorge haletait à coups rapides ; jamais il ne l'avait tant
aimée ; si bien qu'il en perdit la tête et qu'il lui dit :
- Que faut-il faire ? que veux-tu ?
- Emmène-moi ! s'écria-t-elle. Enlève-moi ! ... Oh ! je
t'en supplie !
Et elle se précipita sur sa bouche, comme pour y saisir
le consentement inattendu qui s'en exhalait dans un
baiser.
-Mais... reprit Rodolphe .
- Quoi donc ?
-
Etta fille ?
Elle réfléchit quelques minutes, puis répondit :
- Nous la prendrons, tant pis !
- Quelle femme ! se dit-il en la regardant s'éloigner.
Car elle venait de s'échapperdans le jardin. On l'appelait.
La mère Bovary, les jours suivants, fut très-étonnée de
la métamorphose de sa bru. En effet, Emma se montra
plus docile, et même poussa la déférence jusqu'à lui de-
mander une recette pour faire mariner des cornichons .
Était-ce afin de les micux duper l'un et l'autre ? ou
bien voulait-elle, par une sorte de stoïcisme voluptueux,
sentir plus profondément l'amertume des choses qu'elle
allait abandonner ? Mais elle n'y prenait garde, au con-
traire ; elle vivait comme perdue dans la dégustation an-
ticipée de son bonheur prochain. C'était avec Rodolphe
un éternel sujet de causeries. Elle s'appuyait sur son
épaule ; elle murmurait :
MADAME BOVARY 275
-
Hein ? quand nous serons dans la malle-poste ! ...
Y songes-tu ? Est-ce possible ! Il me semble qu'au moment
où je sentirai la voiture s'élancer , ce sera comme si nous
montions en ballon, comme si nous partions vers les
nuages . Sais-tu que je compte les jours ? ... Et toi ?
Jamais madame Bovary ne fut aussi belle qu'à cette
époque ; elle avait cette indéfinissable beauté qui résulte
de la joie, de l'enthousiasme, du succès, et qui n'est que
l'harmonie du tempérament avec les circonstances. Ses
convoitises, ses chagrins, l'expérience du plaisir et ses
illusions toujours jeunes, comme font aux fleurs le fumier,
la pluie, les vents et le soleil, l'avaient par gradations dé-
veloppée, et elle s'épanouissait enfin dans la plénitude de
sa nature . Ses paupières semblaient taillées tout exprès
pour ses longs regards amoureux où la prunelle se per-
dait, tandis qu'un souffle fort écartait ses narines minces
et relevait le coin charnu de ses lèvres, qu'ombrageait à la
lumière un peu de duvet noir. On eût dit qu'un artiste
habile en corruptions avait disposé sur sa nuque la torsade
de ses cheveux. Ils s'enroulaient en une masse lourde,
négligemment, et selon les hasards de l'adultère qui les
dénouait tous les jours. Sa voix maintenant prenait des
inflexions plus molles, sa taille aussi ; quelque chose de
subtil qui vous pénétrait, se dégageait même des draperies
de sa robe et de la cambrure de son pied. Charles, comme
aux premiers temps de leur mariage, la trouvait délicieuse
et tout irrésistible .
Quand il rentrait au milieu de la nuit, il n'osait pas la
276 MADAME BOVARY
réveiller . La veilleuse de porcelaine arrondissait au pla-
fond une clarté tremblante, et les rideaux fermés du petit
berceau faisaient comme une hutte blanche, qui se bom-
bait dans l'ombre, au bord du lit. Charles les regardait. Il
croyait entendre l'haleine légère de son enfant. Elle allait
grandir maintenant, chaque saison, vite, amènerait un
progrès . Il la voyait déjà revenant de l'école à la tombée
du jour, toute rieuse, avec sa brassière tachée d'encre, et
portant au bras son panier ; puis il faudrait la mettre en
pension, cela coûterait beaucoup, comment faire ? Alors il
réfléchissait. Il pensait à louer une petite ferme aux en-
virons, et qu'il surveillerait lui-même, tous les matins, en
allant voir ses malades. Il en économiserait le revenu ; il
le placerait à la caisse d'épargne ; ensuite il achèterait
des actions, quelque part, n'importe où ; d'ailleurs, la
clientèle augmenterait : il y comptait, car il voulait que
Berthe fût bien élevée, qu'elle eût des talents , qu'elle
apprit le piano. Ah ! qu'elle serait jolie, plus tard, à
quinze ans, quand ressemblant à sa mère, elle porterait
comme elle, dans l'été, de grands chapeaux de paille ; on
les prendrait de loin pour les deux sœurs. Il se la figurait
travaillant le soir auprès d'eux, sous lalumière de la lampe ;
elle lui broderait des pantoufles ; elle s'occuperait du mé-
nage; elle emplirait toute la maison de sa gentillesse
et de sa gaieté. Enfin, ils songeraient à son établis-
sement ; on lui trouverait quelque brave garçon ayant un
état solide ; il la rendrait heureuse ; cela durerait toujours.
Emma ne dormait pas; elle faisait semblant d'être
MADAME BOVARY 277
endormie ; et tandis qu'il s'assoupissait à ses côtés, elle
se réveillait en d'autres rêves .
Au galop de quatre chevaux, elle était emportée depuis
huit jours vers un pays nouveau, d'où ils ne reviendraient
plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlacés, sans parler.
Souvent, du haut d'une montagne, ils apercevaient tout à
coup, quelque cité splendide avec des dômes, des ponts,
des navires, des forêts de citronniers et des cathédrales de
marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids
de cigognes. On marchait au pas, à cause des grandes
dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que
vous offraient des femmes habillées en corset rouge . On
entendait sonner les cloches, hennir les mulets, avec le
murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la
vapeur s'envolant rafraîchissait des tas de fruits, disposés
èn pyramides au pied des statues pâles, qui souriaient
sous les jets d'eau. Et puis, ils arrivaient un soir dans un
village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent,
le long de la falaise et des cabanes. C'est là qu'ils s'arrê-
teraient pour vivre ; ils habiteraient une maison basse, à
toit plat, ombragée d'un palmier, au fond d'un golfe, au
bordde lamer. Ils sepromèneraient en gondole, ils se balan-
ceraient en hamac ; et leur existence serait facile et large
comme leurs vêtements de soie, toute chaude et étoilée
comme les nuits douces qu'ils contempleraient. Cependant
sur l'immensité de cet avenir qu'elle se faisait apparaître,
rien de particulier ne surgissait ; les jours tous magnifi-
ques se ressemblaient comme des flots ; et cela se balançait
278 MADAME BOVARY
à l'horizon, infini, harmonieux , bleuâtre et couvert de
soleil . Mais l'enfant se mettait à tousser dans son berceau,
ou bien Bovary ronſlait plus fort, et Emma ne s'endormait
que le matin, quand l'aube blanchissait les carreaux et
que déjà le petit Justin, sur la place, ouvrait les auvents
de la pharmacie .
Elle avait fait venir M. L'heureux et lui avait dit :
J'aurais besoin d'un manteau, un grand manteau,
à long collet, doublé.
-
Vous partez en voyage ? demanda-t- il .
- Non ! mais ... n'importe, je compte sur vous, n'est-ce
pas, et vivement. Il s'inclina.
-Il me faudrait encore , reprit- elle, une caisse... pas
trop lourde... commode.
- Oui , oui , j'entends , de quatre-vingt-douze centi-
mètres environ , sur cinquante , comme on les fait à
présent.
-Avec un sac de nuit.
-Décidément, pensa L'heureux, il y a du grabuge
là-dessous .
-
Et tenez, dit madame Bovary en tirant sa montre de
sa ceinture, prenez cela, vous vous payerez dessus.
Mais le marchand s'écria qu'elle avait tort ; ils se con-
naissaient ; est- ce qu'il doutait d'elle, quel enfantillage !
Elle insista cependant pour qu'il prît au moins la chaîne ,
et déjà L'heureux l'avait mise dans sa poche et s'en allait,
quand elle le rappela.
MADAME BOVARY 279
- Vous laisserez tout chez vous. Quant au manteau ,
- elle eut l'air de réfléchir, - ne l'apportez pas non plus,
seulement vous me donnerez l'adresse de l'ouvrier et aver-
tirez qu'on 'le tienne à ma disposition .
C'était le mois prochain qu'ils devaient s'enfuir. Elle
partirait d'Yonville comme pour aller faire des commis-
sions à Rouen. Rodolphe aurait retenu les places, pris des
passe-ports, et même écrit à Paris, afin d'avoir la malle
entière jusqu'à Marseille, où ils achèteraient une calèche
et de là continueraient sans s'arrêter, par la route de
Gênes . Elle aurait eu soin d'envoyer chez L'heureux son
bagage , qui serait directement porté à l'Hirondelle, de
manière que personne ainsi n'aurait de soupçons ; et
dans tout cela, jamais il n'était question de son enfant.
Rodolphe évitait d'en parler ; peut-être qu'elle n'y pensait
pas .
Il voulut avoir encore deux semaines devant lui , pour
terminer quelques dispositions ; puis au bout de huit
jours, il en demanda quinze autres ; puis il se dit malade ;
ensuite il fit un voyage; le mois d'août se passa, et après
tous ces retards, ils arrêtèrent que ce serait irrévocable-
ment pour le 4 septembre, un lundi .
Enfin le samedi, l'avant-veille, arriva .
Rodolphe vint le soir, plus tôt que de coutume.
- Tout est-il prêt ? lui demanda-t-elle.
- Oui.
Alors ils firent le tour d'une plate-bande, et allérent
s'asseoir près de la terrasse, sur la margelle du mur.
280 MADAME BOVARY
Tu es triste, dit Emma.
- Non ! pourquoi ? Et cependant il la regardait singu-
lièrement, d'une façon tendre.
- Est-ce de t'en aller ? reprit-elle, de quitter tes affec-
tions, ta vie ? Ah ! je comprends ... mais moi, je n'ai rien
au monde ! tu es tout pour moi. Aussi je serai tout pour
toi, je te serai une famille, une patrie, je te soignerai, je
t'aimerai.
- Que tu es charmante ! dit-il en la saisissant dans ses
bras .
- Vrai ? fit-elle avec un rire de volupté, m'aimes-tu ?
jure-le donc !
-
Si je t'aime ! si je t'aime ! mais je t'adore, mon
amour !
La lune toute ronde et couleur de pourpre se levait à
ras de terre, au fond de la prairie. Elle montait vite entre
les branches des peupliers, qui la cachaient de place en
place, comme un rideau noir, troué. Puis elle parut écla-
tante de blancheur, dans le ciel vide qu'elle éclairait ; et
alors se ralentissant, elle laissa tomber sur la rivière, une
grande tache, qui faisait une infinité d'étoiles ; et cette
lueur d'argent semblait s'y tordre jusqu'au fond, à la ma-
nière d'un serpent sans tête couvert d'écailles lumineuses.
Cela ressemblait aussi à quelque monstrueux candélabre,
d'où ruisselaient tout du long, des gouttes de diamant en
fusion . La nuit douce s'étalait autour d'eux ; des nappes
d'ombre emplissaient les feuillages. Emma, les yeux à demi
clos, aspirait avec de grands soupirs le vent frais qui souf-
MADAME BOVARY 281
flait. Ils ne se parlaient pas, trop perdus qu'ils étaient dans
l'envahissement de leur rêverie . La tendresse des anciens
jours leur revenait au cœur, abondante et silencieuse
comme la rivière qui coulait, avec autant de mollesse qu'en
apportait le parfum des seringas, et projetait dans leur
souvenir des ombres plus démesurées et mélancoliques
que celles des saules immobiles qui s'allongeaient sur
l'herbe . Souvent quelque bête nocturne, hérisson ou be-
lette , se mettant en chasse, dérangeait les feuilles , ou
bien on entendait par moment une pêche mûre, qui tom-
bait toute seule de l'espalier .
- Ah ! la belle nuit ! dit Rodolphe.
- Nous en aurons d'autres ; reprit Emma, et comme se
parlant à elle-même : Oui, il fera beau voyager... Pourquoi
ai-je le cœur triste, cependant ? Est- ce l'appréhension de
l'inconnu ... l'effet des habitudes quittées... ou plutôt...
non, c'est l'excès du bonheur ! Que je suis faible, n'est-ce
pas ? Pardonne-moi !
-
Il est encore temps, s'écria-t-il. Réfléchis, tu t'en
repentiras peut-être .
Jamais ! fit-elle impétueusement, et en se rappro-
-
chant de lui : Quel malheur donc peut-il me survenir ? Il
n'y a pas de désert, pas de précipice ni d'océan que je ne
traverserais avec toi. A mesure que nous vivrons ensem-
ble, ce sera comme une étreinte chaque jour plus serrée,
plus complète ! Nous n'aurons rien qui nous trouble, pas de
soucis , nul obstacle ! Nous serons seuls, tout à nous, éter-
nellement ! Parle donc, réponds-moi .
4
282 MADAME BOVARY
Il répondait à intervalles réguliers : Oui !...Oui ! ... Elle
lui avait passé les mains dans ses cheveux, et elle répétait
d'une voix enfantine, malgré de grosses larmes qui
coulaient :
- Rodolphe ! Rodolphe! Ah ! Rodolphe, cher petit
Rodolphe !
Minuit sonna .
-Minuit !dit-elle. Allons, c'est demain ! encore unjour !
Il se leva pour partir, et comme si ce geste qu'il faisait
eût été le signal de leur fuite, Emma, tout à coup, prenant
un air gai :
- Tu as les passe-ports ?
- Oui .
- Tu n'oublies rien !
- Non .
- Tu en es sûr ?
-
Certainement .
- C'est à l'hôtel de Provence, n'est-ce pas, que tu m'at-
tendras ? A midi .
Il fit un signe de tête.
-
A demain, done ! dit Emma dans une dernière
caresse .
Et elle le regarda s'éloigner.
Il ne se détournait pas. Elle courut après lui, et se pen-
chant au bord de l'eau entre des broussailles :
- A demain ! cria-t-elle .
MADAME BOVARY 283
Mais il était déjà de l'autre côté de la rivière et marchait
vite dans la prairie.
Au bout de quelques minutes, Rodolphe s'arrêta ; et
quand il la vit avec son vêtement blanc peu à peu s'évanouir
dans l'ombre comme un fantôme, il fut pris d'un tel batte-
ment de cœur qu'il s'appuya contre un arbre pour ne pas
tomber.
- Quel imbécile je suis ! fit-il en jurant épouvantable-
ment. N'importe, c'était une jolie maîtresse ! Et aussitôt la
beauté d'Emma , avec tous les plaisirs de cet amour, lui
réapparurent. D'abord il s'attendrit, puis il se révolta contre
elle. Car enfin, exclamait-il en gesticulant, je ne peux pas
m'expatrier, avoir la charge d'un enfant. Il se disait ces
choses pour s'affermir davantage. Et d'ailleurs , les
embarras, la dépense. Ah ! non, non, mille fois non ! cela
eût été trop bête .
XIII
A peine arrivé chez lui, Rodolphe s'assit brusquement
à son bureau, sous la tête de cerf faisant trophée contre
la muraille. Mais quand il eut la plume entre les doigts,
il ne sut rien trouver, si bien que s'appuyant sur les deux
coudes , il se mit à réfléchir. Emma lui semblait être re-
culée dans un passé lointain, comme si la résolution qu'il
284 MADAME BOVARY
avait prise venait de placer entre eux, tout à coup, un im-
mense intervalle .
Alors , afin de ressaisir quelque chose d'elle, il alla cher-
cher dans l'armoire, au chevet de son lit, une vieille boîte
à biscuits de Reims, où il enfermait d'habitude ses lettres
de femme, et il s'en échappa une vague odeur de pous-
sière humide et de roses flétries. D'abord il aperçut un
mouchoir de poche, couvert de gouttelettes pâles. C'était
un mouchoir à elle, une fois qu'elle avait saigné du nez,
en promenade ; il ne s'en souvenait plus. Il y avait au-
près, se cognant à tous les angles, la miniature donnée
par Emma ; sa toilette lui parut prétentieuse et son re-
gard en coulisse du plus pitoyable effet ; puis, à force de
considérer cette image et d'évoquer le souvenir du mo-
dèle, les traits d'Emma peu à peu se confondirent en sa
mémoire, comme si la figure vivante et la figure peinte,
se frottant l'une contre l'autre, se fussent réciproquement
effacées . Enfin il lut de ses lettres ; elles étaient pleines
d'explications relatives à leur voyage, courtes, techniques
et pressantes comme des billets d'affaires. Il voulut revoir
les longues , celles d'autrefois, et pour les trouver au fond
de la boîte, Rodolphe dérangea toutes les autres ; et ma-
chinalement il se mit à fouiller dans ce tas de papiers et
de choses, y retrouvant pêle-mêle des bouquets, une jar-
retière, un masque noir, des épingles, et des cheveux, -
des cheveux ! de bruns, de blonds ; quelques-uns même,
s'accrochant à la ferrure de la boîte, se cassaient quand
on l'ouvrait .
MADAME BOVARY 285
Ainsi flânant parmi ses souvenirs, il examinait les écri-
tures et le style des lettres aussi varié que leurs ortho-
graphes . Elles étaient tendres ou joviales, facétieuses, mé-
lancoliques ; il y en avait qui demandaient de l'amour et
d'autres qui demandaient de l'argent. A propos d'un mot,
il se rappelait des visages, de certains gestes, un son de
voix ; quelquefois pourtant il ne se rappelait rien .
En effet, ces femmes, accourant à la fois dans sa pen-
sée, s'y gênaient les unes les autres et s'y rapetissaient,
comme sous un même niveau d'amour qui les égalisait.
Prenant donc à poignée les lettres confondues, il s'amusa
pendant quelques minutes à les faire tomber en cascades,
de sa main droite dans sa main gauche. Enfin, ennuyé,
assoupi, Rodolphe alla reporter la boîte dans l'armoire en
se disant : « Quel tas de blagues ! » ce qui résumait son
opinion ; car les plaisirs, comme des écoliers dans la cour
d'un collége, avaient tellement piétiné sur son cœur que
rien de vert n'y poussait, et ce qui passait par là, plus
étourdi que les enfants, n'y laissait pas même comme eux,
son nom, gravé sur la muraille.
-
Allons ! se dit-il, commençons .
Il écrivit :
<< Du courage ! Emma, du courage ! Je ne veux pas
faire le malheur de votre existence . »
- Après tout, c'est vrai, pensa Rodolphe ; j'agis dans
son intérêt ; je suis honnête.
<<Avez-vous mûrement pesé votre détermination ? Sa
286 MADAME BOVARY
vez-vous l'abîme oùje vous entraînais, pauvre ange ? Non,
n'est- ce pas ? Vous alliez confiante et folle, croyant au
bonheur, à l'avenir. Ah ! malheureux que nous sommes !
insensés ! >>>
Rodolphe s'arrêta pour trouver ici quelque bonne
excuse .
Si je lui disais que toute ma fortune est perdue ?...
Ah ! non, et d'ailleurs cela n'empêcherait rien. Ce serait
à recommencer plus tard. Est-ce qu'on peut faire entendre
raison à des femmes pareilles !
Il réfléchit ; puis ajouta :
<< Je ne vous oublierai pas, croyez-le bien, et j'aurai
continuellement pour vous un dévouement profond ; mais
un jour, tôt ou tard, cette ardeur (c'est là le sort des
choses humaines) se fût diminuée, sans doute! il nous
serait venu des lassitudes, et qui sait même si je n'aurais
pas eu l'atroce douleur d'assister à vos remords et d'y par-
ticiper moi-même, puisque je les aurais causés. L'idée
seule des chagrins qui vous arrivent me torture, Emma !
Oubliez-moi ! Pourquoi faut-il que je vous aie connue ?
Pourquoi étiez-vous si belle ? Est-ce ma faute ? Oh ! mon
Dieu ! Non ! non ! n'en accusez que la fatalité ! »
Voilà un mot qui fait toujours de l'effet, se dit-il.
<<Ah ! si vous aviez été une de ces femmes au cœur
frivole comme on en voit, certes, j'aurais pu, par égoïsme,
tenter une expérience alors sans danger pour vous. Mais
cette exaltation délicieuse, qui fait à la fois. votre charme
MADAME BOVARY 287
et votre tourment, vous a empêché de comprendre, ado-
rable femme que vous êtes, la fausseté de notre position
future. Moi non plus je n'y avais pas réfléchi d'abord, et
je me reposais à l'ombre de ce bonheur idéal, comme à
celle du mancenillier, sans prévoir les conséquences. >>>
-
Elle va peut- être croire que c'est par avarice que j'y
renonce. Ah ! n'importe, tantpis ! il faut en finir .
<<<Le monde est cruel, Emma. Partout où nous eussions
été, il nous aurait poursuivis. Il vous aurait fallu subir les
questions indiscrètes, la calomnie, le dédain, l'outrage
peut- être ? L'outrage à vous ! Oh ! ... Et moi qui voudrais
vous faire asseoir sur un trône ! Moi qui emporte votre
pensée comme un talisman. Car je me punis par l'exil de
tout le mal que je vous ai fait. Je pars. Où ? Je n'en sais
rien, je suis fou ! Adieu ! Soyez toujours bonne ! Conser-
vez le souvenir du malheureux qui vous a perdue. Apprc-
nez mon nom à votre enfant, qu'il le redise dans ses
prières . >>>
La mèche des deux bougies tremblait. Rodolphe se leva
pour aller fermer la fenêtre, et quand il se fut rassis :
- Il me semble que c'est tout. Ah ! encore ceci, de
peur qu'elle ne vienne à me relancer :
<< Je serai loin quand vous lirez ces tristes lignes, car
j'ai voulu m'enfuir au plus vite afin d'éviter la tentation
de vous revoir. Pas de faiblesse ! Je reviendrai; et peut-
être que plus tard, nous causerons ensemble très-froide-
ment de nos anciennes amours . Adieu ! >>>
288 MADAME BOVARY
Et il y avait un dernier adieu, séparé en deux mots : A
Dieu ! ce qu'il jugeait d'un excellent goût.
-
Comment vais-je signer, maintenant ? se dit-il. Votre
tout dévoué ... Non. Votre ami... Oui, c'est cela.
<< Votre ami . »
Il relut sa lettre. Elle lui parut bonne .
-
Pauvre petite femme ! pensa-t-il avec attendrisse-
ment. Elle va me croire plus insensible qu'un roc ; il eût
fallu quelques larmes là-dessus ; mais moi je ne peux pas
pleurer ; ce n'est pas de ma faute. Alors, s'étant versé de
l'eau dans un verre, Rodolphe y trempa son doigt et il
laissa tomber de haut une grosse goutte, qui fit une tache
pâle sur l'encre ; puis, cherchant à cacheter la lettre, le
cachet Amor nel cor se rencontra .
Cela ne va guère à la circonstance... Ah bah ! n'im-
porte !
Après quoi il fuma trois pipes et s'alla coucher.
Le lendemain, quand il fut debout (vers deux heures
environ, il avait dormi tard) , Rodolphe se fit cueillir une
corbeille d'abricots. Il disposa la lettre dans le fond, sous
des feuilles de vigne, et ordonna tout de suite à Girard,
son valet de charrue, de porter cela délicatement chez
madame Bovary. Il se servait de ce moyen pour corres-
pondre avec elle , lui envoyant, selon la saison, des fruits
ou du gibier.
-
Si elle te demande de mes nouvelles, dit-il, tu ré-
pondras que je suis parti en voyage. Il faut remettre le
MADAME BOVARY 289
panier à elle-même, en mains propres ; va, et prends
garde.
Girard passa sa blouse neuve, noua son mouchoir au-
tour des abricots, et marchant à grands pas lourds dans
ses grosses galoches ferrées, prit tranquillement le che-
mid d'Yonville .
Madame Bovary, quand il arriva chez elle, arrangeait
avec Félicité, sur la table de la cuisine, un paquet de linge.
- Voilà, dit le valet, ce que notre maître vous envoie .
Elle fut saisie d'une appréhension, et tout en cherchant
quelque monnaie dans sa poche, elle le considérait d'un
œil hagard tandis qu'il la regardait lui-même avec ébahis-
sement, ne comprenant pas qu'un pareil cadeau pût tant
émouvoir quelqu'un. Enfin il sortit. Félicité restait . Elle
n'y tenait plus ; elle courut dans la salle comme pour y
porter les abricots, renversa le panier, arracha les feuilles,
trouva la lettre, l'ouvrit, et comme s'il y avait eu derrière
elle un effroyable incendie, Emma se mit à fuir vers sa
chambre tout épouvantée.
Charles y était ; elle l'aperçut ; il lui parla ; elle n'en-
tendit rien , et elle continua vivement à monter les mar-
ches, haletante, éperdue, ivre, et toujours tenant cette
horrible feuille de papier qui lui claquait dans les doigts,
comme une plaque de tôle. Au second étage, elle s'arrêta
devant la porte du grenier qui était fermée.
Alors elle voulut se calmer ; elle se rappela la lettre ;
il fallait la finir, elle n'osait pas. D'ailleurs , où ? Com-
ment ? On la verrait .
4.
290 MADAME BOVARY
Ah ! non, ici, pensa-t-elle, je serai bien.
Emma poussa la porte, et entra.
Les ardoises laissaient tomber d'aplomb une chaleur
lourde, qui lui serrait les tempes et l'étouffait ; elle se
traîna jusqu'à la mansarde close dont elle tira le verrou ;
et la lumière éblouissante jaillit d'un bond.
En face , par-dessus les toits, la pleine campagne s'éta-
lait à perte de vue. En bas , sous elle , la place du village
était vide ; les cailloux du trottoir scintillaient , les gi-
rouettes des maisons se tenaient immobiles; au coin de la
rue, il partit d'un étage inférieur une sorte de ronflement
à modulations stridentes. C'était Binet qui tournait.
Elle s'était appuyée contre l'embrasure de la mansarde ,
et elle relisait la lettre avec des ricanements de colère .
Mais plus elle y fixait d'attention, plus ses idées se confon-
daient. Elle le revoyait, elle l'entendait, elle l'entourait de
ses deux bras, et des battements de cœur qui la frappaient
sous la poitrine comme à grands coups de bélier, s'accé-
léraient l'un après l'autre, à intermittences inégales. Elle
jetait des yeux tout autour d'elle avec l'envie que la terre
croulât. Pourquoi n'en pas finir? Qui la retenait donc?
Elle était libre. Et elle s'avança; elle regarda les pavés en
se disant : Allons ! allons !
Le rayon lumineux qui montait d'en bas directement ,
tirait vers l'abîme , le poids de son corps. Il lui semblait
que le sol de la place oscillant s'élevait le long des murs,
et que le plancher s'inclinait par le bout, à la manière
d'un vaisseau qui tangue. Elle se tenait tout au bord ,
MADAME BOVARY 291
presque suspendue, entourée d'un grand espace . Le bleu
du ciel l'envahissait, l'air circulait dans sa tête creuse ,
elle n'avait qu'à céder, qu'à se laisser prendre ; etle ron-
flement du tour ne discontinuait pas, comme une voix fu-
rieuse qui l'appelait.
- Ma femme ! ma femme ! cria Charles .
Elle s'arrêta .
- Où es-tu donc? Arrive .
L'idée qu'elle venait d'échapper à la mort faillit la faire
s'évanouir de terreur; elle ferma les yeux. Puis elle tres-
saillit au contact d'une main sur sa manche ; c'était Fé-
licité.
-
Monsieur vous attend, madame; la soupe est servie.
Et il fallut descendre ! Il fallut se mettre à table !
Elle essaya de manger. Les morceaux l'étouffaient.
Alors elle déplia sa serviette comme pour en examiner les
reprises et voulut réellement s'appliquer à ce travail, comp-
ter les fils de la toile. Tout à coup, le souvenir de la lettre
lui revint. L'avait-elle donc perdue? Où la retrouver ?
Mais elle éprouvait une telle lassitude dans l'esprit que
jamais elle ne put inventer un prétexte à sortir de table .
Puis elle était devenue lâche ; elle avait peur de Charles ;
il savait tout ; c'était sûr ! En effet, il prononça ces mots
singulièrement :
--Nous ne sommes pas prêts, à ce qu'il paraît, de voir
M. Rodolphe .
- Qui te l'a dit ? fit-elle en tressaillant .
292 MADAME BOVARY
- Qui me l'a dit ? répliqua-t-il un peu surpris de ce
ton brusque . C'est Girard, que j'ai rencontré tout à l'heure
à la porte du Café Français. Il est parti en voyage, ou il
doit partir.
Elle eut un sanglot .
- Qui donc t'étonne ? Il s'absente ainsi de temps à
autre pour se distraire , et , ma foi ! je l'approuve. Quand
on a de la fortune et que l'on est garçon ! ... Du reste , il
s'amuse jøliment, notre ami ! C'est un farceur. M. Lan-
glois m'a conté...
Il se tut, par convenance, à cause de la domestique qui
entrait.
Celle-ci replaça dans la corbeille les abricots répandus
sur l'étagère, et Charles, sans remarquer la rougeur de sa
femme , se les fit apporter, en prit un et mordit à même .
-
Oh ! parfait ! disait-il . Tiens, goûte !
Et il tendit la corbeille , qu'elle repoussa doucement.
- Sens donc! Quelle odeur ! fit-il en la lui passant sous
le nez à plusieurs reprises .
- J'étouffe ! s'écria-t-elle en se levant d'un bond .
Mais , par un effort de volonté , ce spasme disparut ;
puis :
- Ce n'est rien ! dit-elle, ce n'est rien ! c'est nerveux !
Assieds-toi ! mange !
Car elle redoutait qu'on ne fût à la questionner, à la
soigner, qu'on ne la quittât plus .
Charles, pour lui obéir, s'était rassis, et il crachait dans
MADAME BOVARY 293
sa main le noyau des abricots, qu'il déposait ensuite dans
son assiette .
Tout à coup, un tilbury bleu passa au grand trot sur la
Place. Emma poussa un cri et tomba roide par terre, à la
renverse .
En effet , Rodolphe , après bien des réflexions , s'était
décidé à partir pour Rouen. Or, comme il n'y a, de la Hu-
chette à Buchy, pas d'autre chemin que celui d'Yonville ,
il lui avait fallu traverser le village, et Emma l'avait re-
connu à la lueur des lanternes qui coupaient comme un
éclair le crépuscule.
Cependant le pharmacien, au tumulte qui se faisait dans
la maison, s'y précipita. La table, avec toutes les assiettes,
était renversée ; de la sauce , de la viande , les couteaux ,
la salière et l'huilier jonchaient l'appartement ; Charles
appelait au secours ; Berthe , effarée , criait, et Félicité ,
dont les mains tremblaient , délaçait Madame qui avait le
long du corps des mouvements convulsifs.
- Je cours, dit l'apothicaire, chercher dans mon labo-
ratoire un peu de vinaigre aromatique.
Puis , comme elle rouvrait les yeux en respirant le
flacon :
- J'en étais sûr , fit-il ; cela vous réveillerait un mort.
- Parle-nous ! disait Charles . Parle-nous ! Remets-toi !
C'estmoi, ton Charles qui t'aime ! Me reconnais-tu ? Tiens,
voilà ta petite fille ; embrasse-la donc !
L'enfant avançait les bras vers sa mère pour se pendre
294 MADAME BOVARY
à son cou. Mais, détournant la tête, Emma dit d'une voix
saccadée :
-Non, non, personne !
Elle s'évanouit encore. On la porta sur son lit.
Elle restait étendue , la bouche ouverte , les paupières
fermées , les mains à plat , immobile et blanche comme
une statue de cire. Il sortait de ses yeux deux ruisseaux
de larmes qui coulaient lentement sur l'oreiller.
Charles , debout , se tenait au fond de l'alcôve , et le
pharmacien, près de lui, gardait ce silence méditatif qu'il
est convenable d'avoir dans les occasions sérieuses de
la vie.
Rassurez-vous, dit-il en lui poussant le coude, je
crois que le paroxysme est passé.
-
Oui , elle repose un peu , maintenant ! répondit
Charles qui la regardait dormir. Pauvre femme ! ... Pau-
vre femme ! ... la voilà retombée !
Alors Homais demanda comment cet accident était sur-
venu. Charles répondit que cela l'avait saisie tout à coup,
pendant qu'elle mangeait des abricots .
Extraordinaire ! ... reprit le pharmacien. Mais il se
pourrait que les abricots eussent occasionné la syncope !
Il y a des natures si impressionnables à l'encontre de cer-
taines odeurs ! et ce serait même une belle question à élu-
dier, tant sous le rapport pathologique que sous le rapport
philosophique. Les prêtres en connaissaient l'importance,
eux qui ont toujours mêlé des aromates à leurs cérémo-
nies. C'est pour vous stupéfier l'entendement et provoquer
MADAME BOVARY 295
des extases, chose d'ailleurs facile à obtenir chez les per-
sonnes du sexe, qui sont plus délicates que les autres. On
en cite qui s'évanouissent à l'odeur de la corne brûlée, du
pain tendre...
-
Prenez garde de l'éveiller! dit à voix basse Bovary.
-
Et non-seulement , continua l'apothicaire , les hu-
mains sont en butte à ces anomalies, mais encore les ani-
maux. Ainsi, vous n'êtes pas sans savoir l'effet singu-
lièrement aphrodisiaque que produit le nepeta cataria ,
vulgairement appelé herbe-au-chat, sur la gent féline ; et,
d'autre part , pour citer un exemple que je garantis au-
thentique , Bridoux (un de mes anciens camarades , ac-
tuellement établi rue Malpalu ) possède un chien qui
tombe en convulsions dès qu'on lui présente une taba-
tière. Souvent même il en fait l'expérience devant ses
amis, à son pavillon du Bois-Guillaume. Croirait- on qu'un
simple sternutatoire peut exercer de tels ravages dans l'or-
ganisme d'un quadrupède? C'est extrêmement curieux ,
n'est- il pas vrai ?
- Oui, dit Charles qui n'écoutait pas .
Cela nous prouve, reprit l'autre en souriant avec un
air de suffisance bénigne, les irrégularités sans nombre du
système nerveux. Pour ce qui est de Madame , elle m'a
toujours paru, je l'avoue, une vraie sensitive. Aussi, ne
vous conseillerais-je point, mon bon ami , aucun de ces
prétendus remèdes qui , sous le prétexte d'attaquer les
symptômes, attaquent le tempérament. Non ! pas de mé-
dicamentation oiseuse ! du régime, voilà tout ! des sédatifs,
296 MADAME BOVARY
des émollients , des dulcifiants. Puis ne pensez-vous pas
qu'il faudrait peut-être, frapper l'imagination ?
- En quoi ? comment ? dit Bovary.
-
Ah ! c'est là la question ! Telle est effectivement la
question : That is the question ! comme je lisais dernière-
ment dans le journal.
Mais Emma, se réveillant, s'écria :
-
Et la lettre ? Et la lettre ?
On crut qu'elle avait le délire ; elle l'eut à partir de mi-
nuit : une fièvre cérébrale s'était déclarée.
Pendant quarante-trois jours, Charles ne la quitta pas .
Il abandonna tous ses malades ; il ne se couchait plus , il
était continuellement à lui tâter le pouls , à lui poser des
sinapismes , des compresses d'eau froide. Il envoyait Justin
jusqu'à Neufchâtel chercher de la glace ; la glace se fon-
dait en route ; il le renvoyait. Il appela M. Canivet en con-
sultation ; il fit venir de Rouen le docteur Larivière son
ancien maître ; il était désespéré. Ce qui l'effrayait le plus,
c'était l'abattement d'Emma ; car elle ne parlait pas, n'en-
tendait rien et même semblait ne point souffrir, - comme
si son corps et son âme se fussent ensemble reposés de
toutes leurs agitations .
Vers le milieu d'octobre , elle put se tenir assise dans
son lit , avec des oreillers derrière elle. Charles pleura ,
quand il la vit manger sa première tartine de confiture .
Les forces lui revinrent ; elle se levait quelques heures
pendant l'après-midi, et un jour qu'elle se sentait mieux,
il essaya de lui faire faire à son bras , un tour de prome
MADAME BOVARY 297
nade dans le jardin. Le sable des allées disparaissait sous
les feuilles mortes ; elle marchait pas à pas , en traînant
ses pantoufles , et s'appuyant de l'épaule contre Charles ,
elle continuait à sourire.
Ils allèrent ainsi jusqu'au fond, près de la terrasse. Elle
se redressa lentement , et mit sa main devant ses yeux ,
pour regarder ; elle regarda au loin, tout au loin ; mais il
n'y avait à l'horizon que de grands feux d'herbes , qui
fumaient sur les collines .
- Tu vas te fatiguer, ma chérie, dit Bovary ; et la pous-
sant doucement pour la faire entrer sous la tonnelle : -
Assieds-toi donc sur ce banc ; tu seras bien .
-
Oh! non, pas là, pas là, fit-elle d'une voix défail-
lante.
Elle eut un étourdissement, et, dès le soir, sa maladie
recommença , avec une allure plus incertaine , il est vrai ,
et des caractères plus complexes. Tantôt elle souffrait au
cœur, puis dans la poitrine , dans le cerveau , dans les
membres ; il lui survint des vomissements où Charles crut
apercevoir les premiers symptômes d'un cancer.
Et le pauvre garçon, par là-dessus, avait des inquié-
tudes d'argent !
XIV
D'abord, il ne savait comment faire pour dédommager
M. Homais de tous les médicaments pris chez lui ; et quoi
298 MADAME BOVARY
qu'il eût pu, comme médecin, ne pas les payer, néan-
moins il rougissait un peu de cette obligation. Puis, la
dépense du ménage, à présent que la cuisinière était maî-
tresse , devenait effrayante ; les notes pleuvaient dans la
maison ; les fournisseurs murmuraient; M. L'heureux,
surtout, le harcelait. En effet, au plus fort de la maladie
d'Emma, celui-ci, profitant de la circonstance pour exa-
gérer sa facture, avait vite apporté le manteau , le sac de
nuit, deux caisses au lieu d'une, quantité d'autres choses
encore. Charles eut beau dire qu'il n'en avait pas besoin,
le marchand répondit arrogamment qu'on lui avait com-
mandé tous ces articles et qu'il ne les reprendrait pas ;
d'ailleurs ce serait contrarier Madame dans sa convales-
cence; Monsieur réfléchirait; bref, il était résolu à le
poursuivre en justice plutôt que d'abandonner ses droits
et que d'emporter ses marchandises. Charles ordonna par
la suite de les renvoyer à son magasin ; Félicité oublia ; il
avait d'autres soucis ; on n'y pensa plus. M. L'heureux
revint à la charge, et tour à tour menaçant et gémissant,
manœuvra de telle façon, que Bovary finit par souscrire
un billet à six mois d'échéance. Mais à peine cut-il signé
ce billet, qu'une idée audacieuse lui surgit : c'était d'em-
prunter mille francs à M. L'heureux. Donc il demanda,
d'un air embarrassé, s'il n'y avait pas moyen de les avoir,
ajoutant que ce serait pour un an et au taux que l'on
voudrait. L'heureux courut à sa boutique, en rapporta les
écus et dicta un autre billet, par lequel Bovary déclarait
devoir payer à son ordre, le premier septembre prochain,
MADAME BOVARY 299
la somme de mille soixante-dix francs, ce qui, avec les cent
quatre-vingts déjà stipulés, faisait juste douze cent cin-
quante. Ainsi , prêtant à six pour cent, augmenté d'un
quart de commission, et les fournitures lui rapportant un
bon tiers pour le moins, cela devait, en douze mois, donner
cent trente francs de bénéfices; et il espérait que l'affaire
ne s'arrêterait pas là, qu'on ne pourrait payer les billets ,
qu'on les renouvellerait, et que son pauvre argent, s'étant
nourri chez le médecin comme dans une maison de santé,
lui reviendrait un jour considérablement plus dodu, et
gros à faire craquer le sac.
Tout d'ailleurs lui réussissait. Il était adjudicataire
d'une fourniture de cidre pour l'hôpital de Neufchâtel ;
M. Guillaumin lui promettait des actions dans les tour-
bières de Grumesnil , et il rêvait d'établir un nouveau ser-
vice de diligences entre Argueil et Rouen, qui ne tarde-
rait pas, sans doute, à ruiner la guimbarde du Lion d'or ,
et qui, marchant plus vite, étant à prix plus bas et por-
tant plus de bagages, lui mettrait ainsi dans les mains
tout le commerce d'Yonville .
Charles se demanda plusieurs fois par quel moyen
l'année prochaine pouvoir rembourser tant d'argent, et il
cherchait, il imaginait des expédients, comme de recourir
à son père ou de vendre quelque chose. Mais son père
serait sourd, et il n'avait, lui, rien à vendre. Alors il dé-
couvrait de tels embarras, qu'il écartait vite de sa con-
science un sujet de méditation aussi désagréable. Il se
reprochait d'en oublier Emma ; comme si, toutes ses pen
300 MADAME BOVARY
sées appartenant à cette femme, c'eût été lui dérober
quelque chose que de n'y pas continuellement réfléchir.
L'hiver fut rude . La convalescence de Madame fut
longue. Quand il faisait beau, on la poussait dans son fau-
teuil auprès de la fenêtre, celle qui regardait la place ; car
elle avait maintenant le jardin en antipathie, et la per-
sienne de ce côté restait constamment fermée . Elle voulut
que l'on vendît le cheval; ce qu'elle aimait autrefois, à
présent lui déplaisait. Toutes ses idées paraissaient se
borner au soin d'elle- même . Elle restait dans son lit à
faire de petites collations , sonnait sa domestique pour
s'informer de ses tisanes ou pour causer avec elle. Cepen-
dant la neige sur le toit des halles jetait dans la chambre
un reflet blanc, immobile ; ensuite ce fut la pluie qui tom-
bait ! Et Emma quotidiennement attendait avec une sorte
d'anxiété , l'infaillible retour d'événements minimes , qui
pourtant ne lui importaient guère. Le plus considérable
était, le soir, l'arrivée de l'Hirondelle . Alors l'aubergiste
criait et d'autres voix répondaient, tandis que le falot
d'Hippolyte, qui cherchait des coffres sur la bâche, faisait
comme une étoile dans l'obscurité. A midi, Charles ren-
trait ; ensuite il sortait ; puis elle prenait un bouillon, et
vers cinq heures, à la tombée du jour, les enfants, qui
s'en revenaient de la classe traînant leurs sabots sur le
trottoir, frappaient tous avec leurs règles, la cliquette des
auvents , l'un après l'autre.
C'était à cette heure-là, que M. Bournisien venait la
voir. Il s'enquérait de sa santé, lui apportait des nouvelles
i
MADAME BOVARY 301
et l'exhortait à la religion dans un petit bavardage câlin
qui ne manquait pas d'agrément. La vue seule de sa sou-
tane la réconfortait .
Un jour, qu'au plus fort de sa maladie elle s'était crue
agonisante, elle avait demandé la communion ; et à me-
sure que l'on faisait dans sa chambre les préparatifs pour
le sacrement, que l'on disposait en autel la commode en-
combrée de sirops et que Félicité semait par terre des
fleurs de dahlia, Emma sentait quelque chose de fort pas-
sant sur elle, qui la débarrassait de ses douleurs, de toute
perception, de tout sentiment. Sa chair allégée ne pesait
plus, une autre vie commençait ; il lui sembla que son
être, montant vers Dieu, allait s'anéantir dans cet amour,
comme un encens allumé qui se dissipe en vapeur. On
aspergea d'eau bénite les draps du lit ; le prêtre retira du
saint ciboire la blanche hostie ; et ce fut en défaillant d'une
joie céleste qu'elle avança les lèvres pour accepter le corps
du Sauveur qui se présentait. Les rideaux de son alcôve
se bombaient mollement, autour d'elle, en façon de nuées,
et les rayons des deux cierges brûlant sur la commode lui
parurent être des gloires éblouissantes . Alors elle laissa
retomber sa tête, croyant entendre dans les espaces le
chant des harpes séraphiques et apercevoir en un ciel
d'azur, sur un trône d'or, au milieu des saints tenant des
palmes vertes, Dieu le Père tout éclatant de majesté, et
qui d'un signe faisait descendre vers la terre, des anges
aux ailes de flammes, pour l'emporter dans leurs bras .
Cette vision splendide demeura dans sa mémoire comme
302 MADAME BOVARY
la chose la plus belle qu'il fût possible de rêver; si bien
qu'à présent elle s'efforçait d'en ressaisir la sensation, qui
continuait cependant, mais d'une manière moins exclusive
et avec une douceur aussi profonde. Son âme, courbaturée
d'orgueil, se reposait enfin dans l'humilité chrétienne ; et
savourant le plaisir d'être faible, Emma contemplait en
elle-même la destruction de sa volonté, qui devait faire
aux envahissements de la Grâce une large entrée. Il exis-
tait donc à la place du bonheur des félicités plus grandes,
un autre amour au-dessus de tous les amours , sans
intermittences ni fin, et qui s'accroîtrait éternellement !
Elle entrevit, parmi les illusions de son espoir, un état de
pureté flottant au-dessus de la terre, se confondant avec
le ciel, et où elle aspira d'être. Elle voulut devenir une
sainte. Elle acheta des chapelets; elle porta des amulettes ;
elle souhaitait avoir dans sa chambre, au chevet de sa
couche , un reliquaire enchâssé d'émeraudes , pour le
baiser tous les soirs .
Le curé s'émerveillait de ces dispositions, bien que la
religion d'Emma, trouvait-il, pût à force de ferveur, finir
par friser l'hérésie et même l'extravagance. Mais n'étant
pas très-versé dans ces matières, sitôt qu'elles dépassaient
une certaine mesure, il écrivit à M. Boulard, libraire de
Monseigneur, de lui envoyer quelque chose de fameux pour
une personne du sexe, qui était pleine d'esprit . Le libraire,
avec autant d'indifférence que s'il eût expédié de la quin-
caillerie à des nègres, vous emballa pêle-mêle, tout ce
qui avait cours pour lors dans le négoce des livres pieux.
MADAME BOVARY 303
C'étaient de petits manuels par demandes et par réponses ,
des pamphlets d'un ton rogue dans la manière de M. de
Maistre, et des espèces de romans à cartonnages roses et
à style douceâtre, fabriqués par des séminaristes trouba-
dours ou des bas-bleus repenties . Il y avait le Pensez-y
bien ; l'Introduction à la vie dévote ; l'Homme du monde
aux pieds de Marie, par M. de ***, décoré de plusieurs
ordres ; des Erreurs de Voltaire , à l'usage des jeunes
gens, etc.
Madame Bovary n'avait pas encore l'intelligence assez
nette pour s'appliquer sérieusement à n'importe quoi ;
d'ailleurs elle entreprit ces lectures avec trop de précipita-
tion. Elle s'irrita contre les prescriptions du culte ; l'arro-
gance des écrits polémiques lui déplut par leur acharne-
ment à poursuivre des gens qu'elle ne connaissait pas ; et
les contes profanes relevés de religion lui parurent écrits
dans une telle ignorance du monde, qu'ils l'écartèrent
insensiblement des vérités dont elle attendait la preuve.
Elle persista pourtant, et lorsque le volume lui tombait
des mains, elle se croyait prise par la plus fine mélancolie
catholique qu'une âme éthérée pût concevoir.
Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu
tout au fond de son cœur, et il restait là, plus solennel et
immobile qu'une momie de roi dans un souterrain. Mais
une exhalaison s'échappait de ce grand amour embaumé
et qui, passant à travers tout, parfumait de tendresse l'at-
mosphère d'immaculation où elle voulait vivre. Quand elle
semettait à genoux sur son prie-Dieu gothique, elle adres
304 MADAME BOVARY
sait au Seigneur les mêmes paroles de suavité qu'elle mur-
murait jadis à son amant, dans les épanchements de l'a-
dultère. C'était pour aviver sa foi , pour faire venir la
croyance ; mais aucune délectation ne descendait des
cieux, et elle se relevait les membres fatigués, avec le
sentiment vague d'une immense duperie. Cette recherche,
pensait-elle, n'était qu'un mérite de plus ; et dans l'or-
gueil de sa dévotion, Emma se comparait à ces grandes
dames d'autrefois, dont elle avait rêvé la gloire sur un
portrait de la Vallière, et qui, traînant avec tant de ma-
jesté la queue chamarrée de leurs longues robes, se reti-
raient en des solitudes, pour y répandre aux pieds du
Christ toutes les larmes d'un cœur que l'existence blessait .
Alors elle se livra à des charités excessives . Elle cousait
des habits pour les pauvres ; elle envoyait du bois aux
femmes en couches, et Charles, un jour en rentrant, trouva
dans la cuisine, trois vauriens attablés qui mangeaient un
potage. Ellefit revenir à la maison sa petite fille, que son
mari , durant sa maladie, avait renvoyée chez la nourrice.
Elle voulut lui apprendre à lire; et Berthe avait beau
pleurer, elle ne s'irritait plus. C'était un parti pris de rési-
gnation, une indulgence universelle. Son langage, à propos
de tout, était plein d'expressions idéales. Elle disait à son
enfant : <<< Ta colique est-elle passée, mon ange ? »
Madame Bovary mère ne trouvait rien à blâmer, sauf
peut-être cette manie de tricoter des camisoles pour les
orphelins, au lieu de raccommoder ses torchons. Mais
harassée de querelles domestiques, la bonne femme se plai
MADAME BOVARY 305
sait en cette maison tranquille, et même elle y demeura
jusques après Pâques, afin d'éviter les sarcasmes du père
Bovary, qui ne manquait pas, tous les vendredis saints,
de se commander une andouille .
Outre la compagnie de sa belle-mère, qui la raffermis-
sait un peu par sa rectitude de jugement et ses façons
graves, Emma, presque tous les jours, avait encore d'au-
tres sociétés . C'étaient madame Langlois, madame Caron,
madame Dubreuil, madame Tuvache, et régulièrement,
de deux heures à cinq heures, l'excellente madame Ho-
mais , qui n'avait jamais voulu croire, celle-là, à aucun
des cancans que l'on débitait sur sa voisine. Les petits
Homais aussi venaient la voir ; Justin les accompagnait. Il
montait avec eux dans la chambre, et il restait debout
près de la porte , immobile , sans parler. Souvent même
madame Bovary, n'y prenant garde, se mettait à sa toi-
lette. Elle commençait par retirer son peigne, en secouant
sa tête d'un mouvement brusque ; et quand il aperçut la
première fois cette chevelure entière qui descendait jus-
qu'aux jarrets en déroulant ses anneaux noirs, ce fut pour
lui, le pauvre enfant, comme l'entrée subite dans quelque
chose d'extraordinaire et de nouveau dont la splendeur
l'effraya.
Emma, sans doute , ne remarquait pas ces empresse-
ments silencieux ni ses timidités. Elle ne se doutait point
que l'amour, disparu de sa vie, palpitait là, près d'elle,
sous cette chemise de grosse toile, dans ce cœur d'ado-
lescent ouvert aux émanations de sa beauté. Du reste, elle
5
306 MADAME BOVARY
enveloppait tout maintenant d'une telle indifférence, elle
avait des paroles si affectueuses et des regards si hautains,
des façons si diverses, quel'on ne distinguait plus l'égoïsme
de la charité, ni la corruption de la vertu. Un soir, par
exemple , elle s'emporta contre sa domestique, qui lui
demandait à sortir et balbutiait en cherchant un prétexte ;
puis, tout à coup :
- Tu l'aimes donc ? dit-elle .
-
Et sans attendre la réponse de Félicité, qui rougissait,
elle ajouta d'un air triste :
-
Allons ! cours-y ! amuse-toi !
Elle fit, au commencement du printemps , bouleverser
le jardin d'un bout à l'autre , malgré les observations de
Bovary; il fut heureux cependant de lui voir enfin mani-
fester une volonté quelconque. Elle en témoigna davan-
tage à mesure qu'elle se rétablissait. D'abord , elle trouva
moyen d'expulser la mère Rollet, la nourrice, qui avait
pris l'habitude, pendant sa convalescence, de venir trop
souvent à la cuisine avec ses deux nourrissons et son pen-
sionnaire, plus endenté qu'un cannibale. Puis elle se dé-
gagea de la famille Homais , congédia successivement
toutes les autres visites et même fréquenta l'église avec
moins d'assiduité, à la grande approbation de l'apothi-
caire, qui lui dit alors amicalement :
-
Vous donniez un peu dans la calotte .
M. Bournisien , comme autrefois , survenait tous les
jours, en sortant du catéchisme. Il préférait rester dehors,
à prendre l'air au milieu du bocage, car il appelait ainsi
MADAME BOVARY 307
la tonnelle . C'était l'heure où Charles rentrait. Ils avaient
chaud; on apportait du cidre doux, et ils buvaient ensemble
au complet rétablissement de Madame .
Binet se trouvait là, c'est- à- dire un peu plus bas, contre
le mur de la terrasse , à pêcher des écrevisses. Bovary
l'invitait à se rafraîchir , et il s'entendait parfaitement à
déboucher les cruchons .
-
Il faut, disait-il en promenant autour de lui et jus-
qu'aux extrémités du paysage un regard satisfait, tenir
ainsi la bouteille, d'aplomb, sur la table, et, après que les
ficelles sont coupées , pousser le liège à petits coups, dou-
cement, doucement , comme on fait d'ailleurs à l'eau de
Seltz, dans les restaurants .
ہ Mais le cidre, pendant sa démonstration, souvent leur
jaillissait en plein visage, et alors l'ecclésiastique, avec un
rire opaque, ne manquait jamais cette plaisanterie :
- Sa bonté saute aux yeux !
Il était brave homme en effet, et même un jour ne fut
point scandalisé du pharmacien, qui conseillait à Charles,
pour distraire Madame, de la mener au théâtre de Rouen ,
voir l'illustre ténor Lagardy. Homais s'étonnant de ce
silence, voulut savoir son opinion, et le prêtre déclara
qu'il regardait la musique comme moins dangereuse pour
les mœurs que la littérature.
Mais le pharmacien prit la défense des lettres. Le
théâtre, prétendait-il, servait à fronder les préjugés, et
sous le masque du plaisir enseignait la vertu.
- Castigat ridendo mores, monsieur Bournisien ! Ainsi,
308 MADAME BOVARY
regardez la plupart des tragédies de Voltaire ; elles sont
semées habilement de réflexions philosophiques qui en
font pour le peuple une véritable école de morale et de
diplomatie.
- Moi, dit Binet, j'ai vu autrefois une pièce intitulée :
le Gamin de Paris, où l'on remarque le caractère d'un
vieux général qui est vraiment tapé ! Il rembarre un fils
de famille qui avait séduit une ouvrière qui à la fin ...
- Certainement ! continuait Homais, il y a la mau-
vaise littérature comme il y a la mauvaise pharmacie ;
mais condamner en bloc le plus important des beaux-arts
me paraît une balourdise, une idée gothique, digne de ces
temps abominables où l'on enfermait Galilée !
-
Je sais bien , objecta le curé , qu'il existe de bons
ouvrages, de bons auteurs ; cependant, ne serait-ce que
ces personnes de sexe différent réuniés dans un apparte-
ment enchanteur, orné de pompes mondaines, et puis ces
déguisements païens, ce fard, ces flambeaux, ces voix
efféminées, tout cela doit finir par engendrer un certain
libertinage d'esprit et vous donner des pensées déshon-
nêtes, des tentations impures. Telle est, du moins, l'opi-
nion de tous les Pères. Enfin, ajouta-t-il en prenant subi-
tement un ton de voix mystique, tandis qu'il roulait sur
son pouce une prise de tabac, si l'Église a condamné les
spectacles , c'est qu'elle avait raison : il faut nous sou-
mettre à ses décrets.
- Pourquoi , demanda l'apothicaire , excommunie-
t- elle les comédiens ? car, autrefois , ils concouraient
MADAME BOVARY 309
ouvertement aux cérémonies du culte. Oui ! on jouait, on
représentait au milieu du chœur, des espèces de farces,
appelées mystères, dans lesquelles les lois de la décence
souvent se trouvaient offensées .
L'ecclésiastique se contenta de pousser un gémissement,
et le pharmacien poursuivit :
- C'est comme dans la Bible ; il y a... savez-vous...
plus d'un détail ... piquant, des choses ... vraiment... gail-
lardes.
Et sur un geste d'irritation que faisait M. Bournisien :
- Ah ! vous conviendrez que ce n'est pas un livre à
mettre entre les mains d'une jeune personne, et je serais
fâché qu'Athalie ...
-Mais ce sont les protestants, et non pas nous , s'écria
l'autre impatienté, qui recommandent la Bible !
-N'importe ! dit Homais , je m'étonne que de nos
jours, en un siècle de lumières , on s'obstine encore à
proscrire un délassement intellectuel qui est inoffensif,
moralisant et même hygiénique quelquefois, n'est-ce pas,
docteur?
- Sans doute, répondit le médecin nonchalamment ,
soit qu'ayant les mêmes idées il voulût n'offenser personne,
ou bien qu'il n'eût pas d'idées.
La conversation semblait finie, quand le pharmacien
jugea convenable de pousser une dernière botte.
-
J'en ai connu, des prêtres, qui s'habillaient en bour-
geois pour aller voir gigotter des danseuses .
5,
310 MADAME BOVARY
- Allons donc ! fit le curé .
- Ah ! j'en ai connu ! Et séparant les syllabes de sa
phrase, Homais répéta : J'en - ai- connu .
-
Eh bien ! ils avaient tort ! dit Bournisien, résigné à
tout entendre .
Parbleu ! ils en font bien d'autres ! exclama l'apo-
thicaire .
Monsieur !!! reprit l'ecclésiastique avec des yeux si
farouches que le pharmacien en fut intimidé.
-
Je veux seulement dire, répliqua-t-il alors d'un ton
moins brutal, que la tolérance est le plus sûr moyen d'at-
tirer les âmes à la religion.
- C'est vrai ! c'est vrai ! concéda le bonhomme en se
rasseyant sur sa chaise .
Mais il n'y resta que deux minutes. Puis, dès qu'il fut
parti, M. Homais dit au médecin :
-
Voilà ce qui s'appelle une prise de bec ! Je l'ai roulé,
vous avez vu , d'une manière ! ... Enfin, croyez-moi, con-
duisez Madame au spectacle, ne serait-ce que pour faire
une fois dans votre vie enrager un de ces corbeaux-là,
saprelotte ! Si quelqu'un pouvait me remplacer, je vous
accompagnerais moi-même. Dépêchez-vous ! Lagardy ne
donnera qu'une seule représentation; il est engagé en
Angleterre à des appointements considérables . C'est, à ce
qu'on assure, un fameux lapin ! il roule sur l'or ! il mène
avec lui trois maîtresses et son cuisinier ! Tous ces grands
artistes brûlent la chandelle par les deux bouts ; il leur
MADAME BOVARY 341
faut une existence dévergondée qui excite un peu l'imagi-
nation. Mais ils meurent à l'hôpital, parce qu'ils n'ont pas
eu l'esprit, étant jeunes , de faire des économies. Allons ,
bon appétit, à demain !
Cette idée de spectacle germa vite dans la tête de Bo-
vary, car aussitôt il en fit part à sa femme, qui refusa tout
d'abord, alléguant la fatigue, le dérangement, la dépense ;
mais, par extraordinaire, Charles ne céda pas , tant il
jugeait cette récréation lui devoir être profitable. Il n'y
voyait aucun empêchement ; sa mère leur avait expédié
trois cents francs sur lesquels il ne comptait plus, les
dettes courantes n'avaient rien d'énorme, et l'échéance
des billets à payer au sieur L'heureux était encore si
longue qu'il n'y fallait pas songer. D'ailleurs, imaginant
qu'elle y mettait de la délicatesse, Charles insista davan-
tage; si bien qu'elle finit, à force d'obsessions, par se dé-
cider. Et le lendemain , à huit heures , ils s'emballèrent
dans l'Hirondelle .
L'apothicaire, que rien ne retenait à Yonville, mais qui
se croyait contraint à n'en pas bouger , soupira en les
voyant partir .
- Allons ! bon voyage ! leur dit-il , heureux mortels
que vous êtes !
Puis, s'adressant à Emma, qui portait une robe de soie
bleue à quatre falbalas :
-
Je vous trouve jolie comme un amour ! Vous allez
faire florès à Rouen .
La diligence descendait à l'hôtel de la Croix rouge, sur
312 MADAME BOVARY
la place Beauvoisine. C'était une de ces auberges comme
il y en a dans tous les faubourgs de province, avec de
grandes écuries et de petites chambres à coucher, où l'on
voit au milieu de la cour des poules picorant l'avoine sous
les cabriolets crottés des commis voyageurs ;- bons vieux
gîtes à balcon de bois vermoulu, qui craquent au vent
dans les nuits d'hiver , continuellement pleins de monde,
de vacarme et de mangeaille, dont les tables noires sont
poissées par les glorias, les vitres épaisses jaunies par les
mouches, les serviettes humides tachées par le vin bleu ;
et qui, sentant toujours le village, comme des valets de
ferme habillés en bourgeois, ont un café sur la rue, et du
côté de la campagne un jardin à légumes. Charles immé-
diatement se mit en courses . Il confondit l'avant-scène
avec les galeries , le parquet avec les loges, demanda des
explications, ne les comprit pas , fut renvoyé du contrô-
leur au directeur, revint à l'auberge, retourna au bureau ,
et plusieurs fois ainsi, arpenta toute la longueur de la ville ,
depuis le théâtre jusqu'au boulevard .
Madame s'acheta un chapeau, des gants, un bouquet.
Monsieur craignait beaucoup de manquer le commence-
ment, et , sans avoir eu le temps d'avaler un bouillon, ils
se présentèrent devant les portes du théâtre, qui étaient
encore fermées .
MADAME BOVARY 313
XV
La foule stationnait contre le mur, parquée symétrique-
ment entre des balustrades . A l'angle des rues voisines,
de gigantesques affiches répétaient en caractères baro-
ques : « Lucie de Lammermoor... Lagardy ... Opéra... etc . »
Il faisait beau ; on avait chaud ; la sueur coulait dans les
frisures, tous les mouchoirs tirés épongeaient les fronts
rouges, et parfois un vent tiède, qui soufflait de la rivière,
agitait mollement la bordure des tentes en coutil suspen-
dues à la porte des estaminets. Un peu plus bas, cepen-
dant, on était rafraîchi par un courant d'air glacial qui
sentait le suif, le cuir et l'huile . C'était l'exhalaison de la
rue des Charrettes, pleine de grands magasins noirs où
l'on roule des barriques .
De peur de paraître ridicule, Emma voulut, avant d'en-
trer, faire un tour de promenade sur le port, et Bovary,
par prudence, garda ses billets à sa main, dans la poche
de son pantalon, qu'il appuyait contre son ventre .
Un battement de cœur la prit dès le vestibule. Elle
sourit involontairement de vanité, en voyant la foule qui
se précipitait à droite par l'autre corridor, tandis qu'elle
montait l'escalier des premières. Elle eut plaisir, comme
un enfant, à pousser de son doigt les larges portes tapis-
sées ; elle aspira de toute sa poitrine l'odeur poussiéreuse
314 MADAME BOVARY
des couloirs, et quand elle fut assise dans sa loge, elle se
cambra la taille avec une désinvolture de duchesse.
La salle commençait à se remplir, on tirait les lorgnettes
de leurs étuis, et les abonnés, s'apercevant de loin, se
faisaient des salutations . Ils venaient se délasser dans les
beaux-arts des inquiétudes de la vente ; mais, n'oubliant
point les affaires, ils causaient encore cotons , trois-six ou
indigo . On voyait là des têtes de vieux, inexpressives et
pacifiques , et qui blanchâtres de chevelure et de teint,
ressemblaient à des médailles d'argent ternies par une
vapeur de plomb. Les jeunes beaux se pavanaient au
parquet, étalant dans l'ouverture de leurs gilets, leur cra-
vate rose ou vert-pomme ; et madame Bovary les admirait
d'en haut, appuyant sur des badines à pommes d'or la
paume tendue de leurs gants jaunes .
Cependant, les bougies de l'orchestre s'allumèrent ; le
lustre descendit du plafond , versant avec le rayonnement
de ses facettes, une gaieté subite dans la salle ; puis les
musiciens entrèrent l'un après l'autre, et ce fut d'abord
un long charivari de basses ronflant, de violons grinçant,
de pistons trompettant, de flûtes et de flagcolets qui piau-
laient. Mais on entendit trois coups sur la scène ; un rou-
lement de timbales commença, les instruments de cuivre
plaquèrent des accords, et le rideau, se levant, découvrit
un paysage .
C'était le carrefour d'un bois, avec une fontaine, à gau-
che, ombragée par un chêne. Des paysans et des seigneurs,
le plaid sur l'épaule, chantaient tous ensemble une chan
MADAME BOVARY 315
son de chasse ; puis il survint un capitaine qui invoquait
l'ange du mal en levant au ciel ses deux bras ; un autre
parut ; ils s'en allèrent ; et les chasseurs reprirent.
Elle se retrouvait dans les lectures de sa jeunesse, en
plein Walter Scott. Il lui semblait entendre, à travers le
brouillard, le son des cornemuses écossaises se répéter
sur les bruyères. D'ailleurs, le souvenir du roman faci-
litant l'intelligence du libretto, elle suivaitl'intrigue phrase
à phrase, tandis que d'insaisissables pensées qui lui reve-
naient, se dispersaient aussitôt, sous les rafales de la mu-
sique . Elle se laissait aller au bercement des mélodies et
se sentait elle-même vibrer de tout son être, comme si les
archets des violons se fussent promenés sur ses nerfs . Elle
n'avait pas assez d'yeux pour contempler les costumes,
les décors, les personnages, les arbres peints qui trem-
blaient quand on marchait, et les toques de velours, les
manteaux, les épées, toutes ces imaginations qui s'agi-
taient dans l'harmonie comme dans l'atmosphère d'un
autre monde. Mais une jeune femme s'avança en jetant
une bourse à un écuyer vert. Elle resta seule, et alors on
entendit une flûte qui faisait comme un murmure de fon-
taine et comme des gazouillements d'oiseau. Lucie entama
d'un air brave sa cavatine en sol majeur ; elle se plaignait
d'amour, elle demandait des ailes ; Emma, de même,
aurait voulu, fuyant la vie, s'envoler dans une étreinte.
Tout à coup, Edgard Lagardy parut.
Il avait une de ces pâleurs splendides qui donnent quel-
que chose de la majesté des marbres aux races ardentes
316 MADAME BOVARY
du Midi . Sa taille vigoureuse était prise dans un pourpoint
de couleur brune ; un petit poignard ciselé lui battait sur
la cuisse gauche, et il roulait des regards langoureuse-
ment en découvrant ses dents blanches . On disait qu'une
princesse polonaise , l'écoutant un soir chanter sur la
plage de Biarritz, où il radoubait des chaloupes, en était
devenue amoureuse . Elle s'était ruinée à cause de lui .
Il l'avait plantée là pour d'autres femmes , et cette célé-
brité sentimentale ne laissait pas que de servir à sa répu-
tation artistique. Le cabotin diplomate avait même soin
de faire toujours glisser dans les réclames une phrase
poétique sur la fascination de sa personne et la sensibilité
de son âme. Un bel organe, un imperturbable aplomb,
plus de tempérament que d'intelligence et d'emphase que
de lyrisme , achevaient de rehausser cette admirable na-
ture de charlatan, où il y avait du coiffeur et du torréador .
Dès la première scène, il enthousiasma. Il pressait
Lucie dans ses bras , il la quittait, il revenait, il semblait
désespéré ; il avait des éclats de colère, puis des râles
ėlėgiaques d'une douceur infinie, et les notes s'échappaient
de son cou nu, pleines de sanglots et de baisers. Emma se
penchait pour le voir, égratignant avec ses ongles le ve-
lours de sa loge . Elle s'emplissait le cœur de ces lamenta-
tions mélodieuses qui se traînaient à l'accompagnement
des contre-basses, comme des cris de naufragés dans le
tumulte d'une tempête. Elle reconnaissait tous les enivre-
ments et les angoisses dont elle avait manqué mourir. La
voix de la chanteuse ne lui semblait être que le retentis-
MADAME BOVARY 317
sement de sa conscience, et cette illusion qui la charmait
quelque chose même de sa vie. Mais personne sur la terre
ne l'avait aimé d'un pareil amour. Il ne pleurait pas
comme Edgard, le dernier soir, au clair de lune, lors-
qu'ils se disaient : « A demain ! A demain ! ... » La salle
craquait sous les bravos ; on recommença la strette en-
tière ; les amoureux parlaient des fleurs de leur tombe,
de serments, d'exil, de fatalité, d'espérances, et quand ils
poussèrent l'adieu final, Emma jeta un cri aigu, qui se
confondit avec la vibration des derniers accords .
- Pourquoi donc, demanda Bovary, ce seigneur est-il
à la persécuter ?
- Mais non ! répondit-elle, c'est son amant .
-
Pourtant il jure de se venger sur sa famille, tandis
que l'autre, celui qui est venu tout à l'heure, disait :
J'aime Lucie et je m'en crois aimé. D'ailleurs, il est parti
avec son père bras dessus, bras dessous. Car, c'est bien
son père, n'est-ce pas, le petit laid qui porte une plume
de coq à son chapeau ?
Malgré les explications d'Emma, dès le duo récitatif où
Gilbert expose à son maître Asthon ses abominables ma-
nœuvres , Charles, en voyant le faux anneau de fiançailles
qui doit abuser Lucie, crut que c'était un souvenir d'amour
envoyé par Edgard. Il avouait, du reste, ne pas compren-
dre l'histoire ,
-
à cause de la musique - qui nuisait
beaucoup aux paroles .
--- Qu'importe ! dit Emma, tais-toi !
6
318 MADAME BOVARY
C'est que j'aime, reprit-il en se penchant sur son
épaule, à me rendre compte, tu sais bien ?
-
Tais-toi ! tais-toi ! fit-elle impatientée .
Lucie s'avançait, à demi soutenue par ses femmes, une
couronne d'oranger dans les cheveux, et plus pâle que le
satin blanc de sa robe. Emma rêvait au jour de son ma-
riage ; et elle se revoyait là-bas, au milieu des blés, sur
le petit sentier, quand on marchait vers l'église. Pourquoi
donc n'avait-elle pas, comme celle-là, résisté, supplié ?
Elle était joyeuse , au contraire , sans s'apercevoir de
l'abîme où elle se précipitait... Ah ! si dans la fraîcheur
de sa beauté, avant les souillures du mariage et la désil-
lusion de l'adultère, elle avait pu placer sa vie sur quelque
grand cœur solide, alors la vertu, la tendresse, les vo-
luptés et le devoir se confondant, jamais elle ne serait
descendue d'une félicité si haute. Mais ce bonheur-là, sans
doute, était un mensonge imaginé pour le désespoir de
tout désir. Elle connaissait à présent la petitesse des pas-
sions que l'art exagérait. S'efforçant donc d'en détourner
sa pensée, Emma voulait ne plus voir dans cette repro-
duction de ses douleurs qu'une fantaisie plastique bonne
à amuser les yeux, et même elle souriait intérieurement
d'une pitié dédaigneuse, quand au fond du théâtre, sous
la portière de velours, un homme apparut en manteau
noir.
Son grand chapeau à l'espagnole tomba dans un geste
qu'il fit ; et aussitôt les instruments et les chanteurs en-
tonnèrent le sextuor. Edgard, étincelant de furie, domi
MADAME BOVARY 349
nait tous les autres de sa voix plus claire, Asthon lui
lançait en notes graves des provocations homicides, Lucie
poussait sa plainte aiguë, Arthur modulait à l'écart des
sons moyens, et la basse-taille du ministre ronflait comme
un orgue, tandis que les voix de femmes, répétant ses
paroles , reprenaient en chœur, délicieusement. Ils étaient
tous sur la même ligne à gesticuler ; et la colère, la ven-
geance, la jalousie, la terreur, la miséricorde et la stupé-
faction s'exhalaient à la fois de leurs bouches entr'ou-
vertes . L'amoureux outragé brandissait son épée nue ; sa
collerette de guipure se levait par saccades, selon les
mouvements de sa poitrine, et il allait de droite et de
gauche, à grands pas , faisant sonner contre les plan-
ches les éperons vermeils de ses bottes molles , qui s'é-
vasaient à la cheville. Il devait avoir, pensait-elle, un
intarissable amour , pour en déverser sur la foule à si
larges effluves. Toutes ces velléités de dénigrement s'éva-
nouissaient sous la poésie du rôle qui l'envahissait, et
entraînée vers l'homme par l'illusion du personnage, elle
tâcha de se figurer sa vie, cette vie retentissante, extraor-
dinaire, splendide, et qu'elle aurait pu mener cependant,
si le hasard l'avait voulu. Ils se seraient connus, ils se
seraient aimés ! Avec lui, par tous les royaumes de l'Eu-
rope, elle aurait voyagé de capitale en capitale, partageant
ses fatigues et son orgueil, ramassant les fleurs qu'on lui
jetait, brodant elle-même ses costumes ; puis, chaque
soir, au fond d'une loge, derrière la grille à treillis d'or,
elle eût recueilli, béante, les expansions de cette âme qui
320 MADAME BOVARY
n'aurait chanté que pour elle seule ; de la scène, tout en
jouant, il l'aurait regardée. Mais une folie la saisit ; il la
regardait, c'était sûr ! Elle eut envie de courir dans ses
bras pour se réfugier en sa force, comme dans l'incarna-
tion de l'amour même, et de lui dire, de s'écrier : << En-
lève-moi , emmène-moi, partons ! à toi, à toi ! toutes mes
ardeurs et tous mes rêves ! »
Le rideau s'abaissa .
L'odeur du gaz se mêlait aux haleines ; le vent des
éventails rendait l'atmosphère plus étouffante. Emma
voulut sortir ; la foule encombrait les corridors, et elle
retomba dans son fauteuil, avec des palpitations qui la
suffoquaient. Charles ayant peur de la voir s'évanouir,
4
courut à la buvette lui chercher un verre d'orgeat.
Il eut grand'peine à regagner sa place, car on lui heur-
tait les coudes à tous les pas, à cause du verre qu'il tenait
entre ses mains , et même il en versa les trois quarts sur
les épaules d'une Rouennaise en manches courtes, qui
sentant le liquide froid lui couler dans les reins, jeta des
cris de paon, comme si on l'eût assassinée. Son mari, qui
était un filateur , s'emporta contre le maladroit , et tandis
qu'avec son mouchoir elle épongeait les taches sur sa belle
robe de taffetas cerise , il murmurait d'un ton bourru les
mots d'indemnité, de frais, de remboursement. Enfin,
Charles arriva près de sa femme, en lui disant tout
essoufflé :
-
J'ai cru, ma foi, que j'y resterais ! il y a un monde ! ...
un monde ! ...
MADAME BOVARY 321
Il ajouta :
- Devine un peu qui j'ai rencontré là-haut ? M. Léon !
- Léon !
-
Lui-même ! Il va venir te présenter ses civilités .
Et comme il achevait ces mots, l'ancien clerc d'Yonville
entra dans la loge .
Il tendit sa main avec un sans-façon de gentilhomme, et
madame Bovary machinalement avança la sienne , sans
doute obéissant à l'attraction d'une volonté plus forte . Elle
ne l'avait pas sentie depuis ce soir de printemps où il pleu-
vait sur les feuilles vertes, quand ils se dirent adieu, debout
au bord de la fenêtre. Mais, vite, se rappelant à la conve-
nance de la situation, elle secoua dans un effort cette tor-
peur de ses souvenirs et se mit à balbutier des phrases
rapides.
-
Ah ! bonjour, comment ! vous voilà !
-
Silence ! cria une voix du parterre, car le troisième
acte commençait .
- Vous êtes donc à Rouen ?
-Oui .
-
Et depuis quand ?
-
A la porte ! à la porte !
On se tournait vers eux ; ils se turent.
Mais , à partir de ce moment , elle n'écouta plus ; et le
chœur des conviés, la scène d'Asthon et de son valet, le
grand duo en ré majeur, tout passa pour elle dans l'éloi-
gnement, comme si les instruments fussent devenus moins
322 MADAME BOVARY
sonores et les personnages plus reculés ; elle se rappelait
les parties de cartes chez le pharmacien , et la promenade
chez la nourrice, les lectures sous la tonnelle, les tête-à-
tête au coin du feu, tout ce pauvre amour si calme et si
long, si discret, si tendre, et qu'elle avait oublié cependant.
Pourquoi donc revenait-il ? quelle combinaison d'aventures
le replaçait dans sa vie? Il se tenait derrière elle , s'ap-
puyant de l'épaule contre la cloison; et de temps à autre,
elle se sentait frissonner sous le souffle tiède de ses narines
qui lui descendait dans la chevelure.
-
Est-ce que cela vous amuse? dit-il en se penchant sur
elle de si près , que la pointe de sa moustache lui effleura
la joue.
Elle répondit nonchalamment :
-
Oh ! mon Dieu, non ! pas beaucoup.
Alors il fit la proposition de sortir du théâtre, pour aller
prendre des glaces, quelque part.
- Ah ! pas encore ! restons ! dit Bovary, elle a les che-
veux dénoués ; cela promet d'être tragique !
Mais la scène de la folie n'intéressait point Emma, et le
jeu de la chanteuse lui parut exagéré .
- Elle crie trop fort, dit-elle en se tournant vers Charles
qui écoutait.
--
Oui... peut-être... un peu, répliqua-t-il, indécis
entre la franchise de son plaisir et le respect qu'il portait
aux opinions de sa femme.
Puis Léon dit en soupirant :
MADAME BOVARY 323
-
Il fait une chaleur...
- Insupportable ! c'est vrai.
-- Es- tu gênée ? demanda Bovary .
- Oui, j'étouffe ; partons .
M. Léon posa délicatement sur ses épaules son long
châle de dentelle, et ils allèrent tous les trois s'asseoir sur
le port, en plein air, devant le vitrage d'un café.
Il fut d'abord question de la maladie d'Emma, bien
qu'elle interrompît Charles de temps à autre, par crainte,
disait- elle, d'ennuyer M. Léon ; et celui-ci leur raconta
qu'il venait à Rouen passer deux ans dans une forte étude,
afin de se rompre aux affaires, qui étaient différentes en
Normandie de celles que l'on traitait à Paris. Puis il s'in-
forma de Berthe, de la famille Homais, de la mère
Lefrançois , et comme ils n'avaient en présence du mari
rien de plus à se dire, bientôt la conversation s'arrêta .
Des gens qui sortaient du spectacle passèrent sur le
trottoir, tous fredonnant ou braillant à plein gosier : O bel
ange, ma Lucie ! Alors Léon, pour faire le dilettante, se mit
à parler musique. Il avait vu Tamburini, Rubini, Persiani ,
Grisi ; et à côté d'eux, Lagardy, malgré ses grands éclats,
ne valait rien .
- Pourtant, interrompit Charles, qui mordait à petits
coups son sorbet au rhum, on prétend qu'au dernier acte
il est admirable tout à fait ; je regrette d'être parti avant la
fin, car ça commencait à m'amuser.
- Au reste, reprit le clerc, il donnera bientôt une autre
représentation .
324 MADAME BOVARY
Mais Charles répondit qu'ils s'en allaient dès le
lendemain .
-
A moins , ajouta-t-il en se tournant vers sa femme ,
que tu ne veuilles rester seule, mon petit chat ?
Et, changeant de manœuvre devant cette occasion
inattendue qui s'offrait à son espoir, le jeune homme
entama l'éloge de Lagardy dans le morceau final. C'était
quelque chose de superbe, de sublime ! Alors Charles
insista :
- Tu reviendrais dimanche. Voyons, décide-toi ! tu as
tort, si tu sens le moins du monde que cela te fait du bien.
Cependant les tables alentour se dégarnissaient ; un
garçon vint discrètement se poster près d'eux ; Charles, qui
comprit, tira sa bourse ; le clerc le retint par le bras, et
même n'oublia point de laisser en plus, deux pièces blan-
ches, qu'il fit sonner contre le marbre .
-
Je suis fâché , vraiment , murmura Bovary , de l'ar-
gent que vous ...
L'autre eut un geste dédaigneux plein de cordialité, et
prenant son chapeau : - C'est convenu , n'est-ce pas,
demain, à six heures ?
Charles se récria encore une fois qu'il ne pouvait s'ab-
senter plus longtemps, mais rien n'empêchait Emma.
- C'est que ... balbutia-t-elle avec un singulier sourire ,
je ne sais pas trop...
-
Eh bien ! tu réfléchiras, nous verrons, la nuit porte
conseil ...
MADAME BOVARY 325
Puis à Léon, qui les accompagnait :
-
Maintenant que vous voilà dans nos contrées , vous
viendrez , j'espère , de temps à autre , nous demander
à dîner ?
Le clerc affirma qu'il n'y manquerait pas, ayant d'ailleurs
besoin de se rendre à Yonville pour une affaire de son étude .
Et l'on se sépara devant le passage Saint-Herbland, au
moment où onze heures et demie sonnaient à la cathédrale .
FIN DE LA SECONDE PARTIE .
6.
TROISIÈME PARTIE
M. Léon, tout en étudiant son droit, avait passablement
fréquenté la Chaumière , où il obtint même de fort jolis
succès près des grisettes, qui lui trouvaient l'air distingué .
C'était le plus convenable des étudiants : il ne portait les
cheveux ni trop longs, ni trop courts, ne mangeait pas le
premier du mois l'argent de son trimestre , et se mainte-
nait en de bons termes avec ses professeurs. Quant à faire
des excès , il s'en était toujours abstenu , autant par pu-
sillanimité que par délicatesse .
Souvent , lorsqu'il restait à lire dans sa chambre , ou
bien assis le soir, sous les tilleuls du Luxembourg, il lais-
sait tomber son Code par terre, et le scuvenir d'Emma lui
revenait. Mais peu à peu ce sentiment s'affaiblit, et d'au-
tres convoitises s'accumulèrent par-dessus, bien qu'il per-
sistât cependant, à travers elles ; car Léon ne perdait pas
328 MADAME BOVARY
toute espérance , et il y avait pour lui comme une pro-
messe incertaine qui se balançait dans l'avenir, tel qu'un
fruit d'or suspendu à quelque feuillage fantastique.
Puis , en la revoyant après trois années d'absence , sa
passion se réveilla. Il fallait, pensa-t-il, se résoudre enfin
à la vouloir posséder. D'ailleurs , sa timidité s'était usée
au contact des compagnies folâtres, et il revenait en pro-
vince, méprisant tout ce qui ne foulait pas d'un pied verni
l'asphalte du boulevard. Auprès d'une Parisienne en den-
telles , dans le salon de quelque docteur illustre , person-
nage à décorations et à voiture, le pauvre clerc, sans doute ,
eût tremblé comme un enfant; mais ici , à Rouen , sur le
port, devant la femme de ce petit médecin, il se sentait à
l'aise, sûr d'avance qu'il éblouirait. L'aplomb dépend des
milieux où il se pose : on ne parle pas à l'entre- sol comme
au quatrième étage, et la femme riche semble avoir autour
d'elle , pour garder sa vertu , tous ses billets de banque ,
comme une cuirasse, dans la doublure de son corset.
En quittant la veille au soir M. et madame Bovary,
Léon , de loin , les avait suivis dans la rue ; puis les ayant
vus s'arrêter à la Croix rouge, il avait tourné les talons et
passé toute sa nuit à méditer un plan .
Le lendemain donc, vers cinq heures , il entra dans la
cuisine de l'auberge , la gorge serrée , les joues pâles , et
avec cette résolution des poltrons que rien n'arrête.
- Monsieur n'y est point, répondit un domestique. Cela
lui parut de bon augure. Il monta.
Elle ne fut pas troublée à son abord ; mais elle lui fit au
MADAME BOVARY 329
contraire des excuses pour avoir oublié de lui dire où ils
étaient descendus .
-
Oh ! je l'ai devinė, reprit Léon.
-
Comment ?
Il prétendit avoir été guidé vers elle, au hasard, par un
instinct. Elle se mit à sourire , et aussitôt , pour réparer
sa sottise , Léon raconta qu'il avait passé sa matinée à la
chercher successivement dans tous les hôtels de la ville.
- Vous vous êtes donc décidée à rester? ajouta-t-il .
- Oui, dit-elle, et j'ai eu tort. Il ne faut pas s'accoutu-
mer à des plaisirs impraticables , quand on a autour de
soi mille exigences ...
-
Oh ! je m'imagine ! ...
-Eh ! non, car vous n'êtes pas une femme, vous.
Mais les hommes avaient aussi leurs chagrins , et la
conversation s'engagea par quelques réflexions philoso-
phiques . Emma s'étendit beaucoup sur la misère des af-
fections terrestres et l'éternel isolement où le cœur reste
enseveli.
Pour se faire valoir, ou par imitation naïve de cette mé-
lancolie qui provoquait la sienne, le jeune homme déclara
s'être ennuyé prodigieusement tout le temps de ses études.
La procédure l'irritait, d'autres vocations l'attiraient, et sa
mère ne cessait dans chaque lettre de le tourmenter ; car
ils précisaient de plus en plus les motifs de leur douleur,
chacun à mesure qu'il parlait, s'exaltant un peu dans cette
confidence progressive. Mais ils s'arrêtaient quelquefois
devant l'exposition complète de leur idée , et cherchaient
330 MADAME BOVARY
alors à imaginer une phrase , qui pût la traduire cepen-
dant. Elle ne confessa point sa passion pour un autre ; il
ne dit pas qu'il l'avait oubliée .
Peut-être ne se rappelait-il plus ses soupers après le
bal , avec des débardeuses ; et elle ne se souvenait pas
sans doute des rendez-vous d'autrefois , quand elle cou-
rait , le matin , dans les herbes , vers le château de son
amant. Les bruits de la ville arrivaient à peine jusqu'à
eux, et la chambre semblait petite tout exprès, pour res-
serrer davantage leur solitude. Emma , vêtue d'un pei-
gnoir en basin, appuyait son chignon contre le dossier du
vieux fauteuil ; le papierjaune de la muraille faisait comme
un fond d'or derrière elle ; et sa tête nue se répétait dans
la glace avec la raie blanche au milieu , et le bout de ses
oreilles dépassant sous ses bandeaux.
- Mais pardon ! dit-elle , j'ai tort ! je vous ennuie avec
mes éternelles plaintes !
-
Non ! jamais ! jamais !
Si vous saviez ! reprit-elle en levant au plafond ses
beaux yeux qui roulaient une larme , tout ce que j'avais
rêvé!
- Et moi donc? oh ! j'ai bien souffert. Souvent je sor-
tais, je m'en allais, je me traînais le long des quais, m'é-
tourdissant au bruit de la foule sans pouvoir bannir l'ob-
session qui me poursuivait. Il y a sur le boulevard , chez
un marchand d'estampes , une gravure italienne qui re-
présente une Muse. Elle est drapée d'une tunique et elle
regarde la lune avec des myosotis sur sa chevelure dé
MADAME BOVARY 334
nouée. Quelque chose incessamment me poussait là ; j'y
suis resté des heures entières ; puis d'une voix tremblante :
Elle vous ressemblait un peu.
Madame Bovary détourna la tête , pour qu'il ne vît pas
sur ses lèvres l'irrésistible sourire qu'elle y sentait monter.
- Souvent, reprit-il, je vous écrivais des lettres qu'en-
suite je déchirais. Elle ne répondait pas. Il continua : Je
m'imaginais quelquefois qu'un hasard vous amènerait. J'ai
cru vous reconnaître au coin des rues , et je courais après
tous les fiacres où flottait à la portière un châle, un voile,
pareil au vôtre .
Elle semblait déterminée à le laisser parler sans l'inter-
rompre . Croisant les bras et baissant la figure, elle consi-
dérait la rosette de ses pantoufles, et elle faisait dans leur
satin de petits mouvements, par intervalle, avec les doigts
de son pied.
Cependant, elle soupira :
-
Ce qu'il y a de plus lamentable, n'est-ce pas, c'est de
traîner, comme moi , une existence inutile! Si nos dou-
leurs pouvaient servir à quelqu'un, on se consolerait dans
la pensée du sacrifice ! Il se mit à vanter la vertu , le de-
voir et les immolations silencieuses , ayant lui-même_un
incroyable besoin de dévouement qu'il ne savait où as-
souvir.
-
J'aimerais beaucoup , dit-elle , à être une religieuse
d'hôpital .
- Hélas ! répliqua-t-il , les hommes n'ont point de ces
332 MADAME BOVARY
missions saintes, et je ne vois nulle part aucun métier... à
moins peut-être que celui de médecin .
Avec un haussement léger de ses épaules, Emma l'in-
terrompit pour se plaindre de sa maladie où elle avait
manqué mourir; quel dommage ! elle ne souffrirait plus
maintenant. Léon tout de suite envia le calme du tombeau,
et même un soir il avait écrit son testament en recomman-
dant qu'on l'ensevelît dans ce beau couvre-pied à bandes
de velours qu'il tenait d'elle ; car c'est ainsi qu'ils auraient
voulu avoir été, l'un et l'autre se faisant un idéal sur le-
quel ils ajustaient à présent leur vie passée . D'ailleurs, la
parole est un laminoir qui allonge toujours les sentiments .
Mais à cette invention du couvre-pied :
- Pourquoi donc ? demanda-t-elle.
- Pourquoi ? ... il hésitait... parce que je vous ai bien
aimée . Et s'applaudissant d'avoir franchi la difficulté ,
Léon, du coin de l'œil, épia sa physionomie .
Ce fut comme le ciel, quand un coup de vent chasse les
nuages. L'amas des pensées tristes qui les assombris-
saient parut se retirer de ses yeux bleus , et tout son vi-
sage rayonna .
Il attendait. Enfin elle répondit :
-
Je m'en étais toujours doutée...
Alors ils se racontèrent les petits événements de cette
existence déjà lointaine, dont ils venaient de résumer, par
un seul mot, les plaisirs et les mélancolies. Il se rappelait
le berceau de clématites , les robes qu'elle avait portées ,
les meubles de sa chambre, toute sa maison .
MADAME BOVARY 333
- Et nos pauvres cactus, ou sont-ils ?
- Le froid les a tués cet hiver.
- Ah ! que j'ai pensé à eux, savez-vous ? Souvent je les
revoyais, comme autrefois, quand par les matins d'été le
soleil frappait sur les jalousies , et que j'apercevais vos
deux bras nus, qui passaient entre les fleurs.
- Pauvre ami , fit-elle en lui tendant la main. Léon
bien vite y colla ses lèvres. Puis quand il eut largement
respiré :
-
Vous étiez dans ce temps-là , pour moi , je ne sais
quelle force incompréhensible qui captivait ma vie. Une
fois , par exemple , je suis venu chez vous ; mais vous ne
vous en souvenez pas, sans doute?
- Si, dit-elle. Continuez !
- Vous étiez en bas, dans l'antichambre, prête à sor-
tir, sur la dernière marche, - vous aviez même un cha-
peau à petites fleurs bleues ; et sans nulle invitation de
votre part, malgré moi, je vous ai accompagnée . A chaque
minute, cependant, j'avais de plus en plus conscience de
ma sottise, et je continuais à marcher près de vous, n'o-
sant vous suivre tout à fait , et ne voulant pas vous quit-
ter. Quand vous entriez dans une boutique, je restais dans
la rue , je vous regardais par le carreau défaire vos gants
et compter la monnaie sur le comptoir . Ensuite vous avez
sonné chez madame Tuvache, on vous a ouvert ; et je suis
resté comme un idiot, devant la grande porte lourde, qui
était retombée sur vous .
Madame Bovary, en l'écoutant, s'étonnait d'être si
334 MADAME BOVARY
vieille ; toutes ces choses qui réapparaissaient lui sem-
blaient élargir son existence ; cela faisait comme des im-
mensités sentimentales où elle se reportait, et elle disait
de temps à autre, à voix basse et les paupières à demi
fermées : - Oui , c'est vrai ! ... c'est vrai... c'est vrai ...
Ils entendirent huit heures, sonner aux différentes hor-
loges du quartier Beauvoisine, qui est plein de pension-
nats, d'églises et de grands hôtels abandonnés. Ils ne se
parlaientplus; mais ils sentaient en se regardant un bruis-
sement dans leur tête, comme si quelque chose de sonore
se fût réciproquement échappé de leurs prunelles fixes .
Ils venaient de se joindre les mains, et le passé, l'avenir,
les réminiscences et les rêves, tout se trouvait confondu
dans la douceur de cette extase. La nuit s'épaississait sur
les murs , où brillaient encore, à demi perdues dans l'om-
bre, les grosses couleurs de quatre estampes représentant
quatre scènes de la Tour de Nesle avec une légende, en
bas, en espagnol et en français. Par la fenêtre à guillotine,
on voyait un coin de ciel noir, entre des toits pointus.
Elle se leva pour allumer deux bougies sur la commode,
puis elle vint se rasseoir.
Eh bien ! fit Léon .
-
Eh bien ! répondit-elle...
Et il cherchait comment renouer le dialogue inter-
rompu , quand elle lui dit :
D'où vient que personne, jusqu'à présent, ne m'a
-
jamais exprimé de sentiments pareils ?
Le clerc se récria que les natures idéales étaient diffi
MADAME BOVARY 335
ciles à comprendre. Lui, du premier coup d'œil, il l'avait
aimée ; et il se désespérait en pensant au bonheur qu'ils
auraient eu si, par une grâce du hasard, se rencontrant
plus tôt, ils se fussent attachés l'un à l'autre d'une ma-
nière indissoluble .
- J'y ai songé quelquefois, reprit-elle.
Quel rêve ! murmura Léon ; et maniant délicate-
ment le liseré bleu de sa longue ceinture blanche, il
ajouta : - Qui nous empêche donc de le recommencer ?...
- Non, mon ami, répondit-elle... je suis trop vieille...
vous êtes trop jeune... oubliez-moi ! D'autres vous aime-
ront... vous les aimerez.
- Pas comme vous ! s'écria-t- il.
-
Enfant que vous êtes ! Allons, soyons sage ! je le
veux!
Elle lui représenta les impossibilités de leur amour, et
qu'ils devaient se tenir, comme autrefois, dans les simples
termes d'une amitié fraternelle .
Était-ce sérieusement qu'elle parlait ainsi ? Sans doute
qu'Emma n'en savait rien elle-même, tout occupée par le
charme de la séduction et la nécessité de s'en défendre, et
contemplant le jeune homme d'un regard attendri, elle
repoussait doucement les timides caresses, que ses mains
frémissantes essayaient :
- Ah ! pardon , dit-il en se reculant. Et Emma fut
prise d'un vague effroi, devant cette timidité plus dange-
reuse pour elle que la hardiesse de Rodolphe quand il
s'avançait les bras ouverts. Jamais aucun homme ne lui
336 MADAME BOVARY
avait paru si beau. Une exquise candeur s'échappait de
son maintien . Il baissait ses longs cils fins qui se recour-
baient. Sa joue à l'épiderme suave rougissait, - pensait-
elle, - du désir de sa personne , et Emma sentait une in-
vincible envie d'y porter ses lèvres. Alors se penchant
vers la pendule comme pour regarder l'heure :
- Qu'il est tard, mon Dieu ! dit-elle, que nous bavar-
dons !
Il comprit l'allusion et chercha son chapeau .
- J'en ai même oublié le spectacle ! Ce pauvre Bovary
qui m'avait laissée tout exprès ! M. Lormeaux de la
rue Grand- Pont devait m'y conduire avec sa femme.
--
Et l'occasion était perdue, car elle partait dès le lende-
main.
- Vrai ! fit Léon .
Oui.
- Il faut pourtant que je vous voie encore, reprit-il,
j'avais à vous dire ...
Quoi?
- Une chose... grave, sérieuse . Eh non ! d'ailleurs
vous ne partirez pas, c'est impossible ! Si vous saviez ...
écoutez-moi... vous ne m'avez donc pas compris, vous
n'avez pas deviné...
- Cependant vous parlez bien, dit Emma.
- Ah ! des plaisanteries ! assez, assez ! Faites par pitié
que je vous revoie... une fois... une seule.
-
Eh bien ? ... Elle s'arrêta ; puis, comme se ravisant :
Oh ! pas ici !
MADAME BOVARY 337
Où vous voudrez .
-
Voulez-vous ?... Elle parut réfléchir, et d'un ton
bref : Demain, à onze heures, dans la Cathédrale.
- J'y serai ! s'écria-t-il en saisissant ses mains, qu'elle
dégagea ; et comme ils se trouvaient débout tous les deux,
lui placé derrière elle et Emma baissant la tête, il se pen-
cha vers son cou, et la baisa longuement à la nuque .
- Mais vous êtes fou ! Ah ! vous êtes fou ! disait-elle
avec de petits rires sonores, tandis que les baisers se mul-
tipliaient .
Alors avançant la tête par-dessus son épaule, il sembla
chercher le consentement de ses yeux . Ils tombèrent sur
lui, pleins d'une majesté glaciale.
Léon fit trois pas en arrière, pour sortir. Il resta sur le
seuil . Puis il chuchota d'une voix tremblante :
-
A demain .
Elle répondit par un signe de tête, et disparut comme
un oiseau dans la pièce à côté.
Emma, le soir, écrivit au clerc une interminable lettre
où elle se dégageait du rendez-vous ; tout maintenant
était fini, et ils ne devaient plus, pour leur bonheur, se
rencontrer. Mais quand la lettre fut close, comme elle ne
savait pas l'adresse de Léon, elle se trouva fort embar-
rassée.
- Je la lui donnerai moi-même ; se dit-elle, il viendra.
Léon, le lendemain, fenêtre ouverte et chantonnant sur
son balcon, vernit lui-même ses escarpins, et à plusieurs
couches . Il passa un pantalon blanc, des chaussettes fines,
338 MADAME BOVARY
un habit vert, répandit dans son mouchoir tout ce qu'il
possédait de senteurs, puis s'étant fait friser se défrisa,
pour donner à sa chevelure plus d'élégance naturelle .
Il est encore trop tôt ! pensa-t-il, en regardant le
coucou du perruquier qui marquait neuf heures. Il lut un
vieux journal de modes, sortit, fuma un cigare, remonta
trois rues, songea qu'il était temps et se dirigea leste-
ment vers le parvis Notre-Dame.
C'était par un beau matin d'été. Des argenteries relui-
saient aux boutiques des orfévres, et la lumière qui arri-
vait obliquement sur la Cathédrale posait des miroite-
ments à la cassure des pierres grises ; une compagnie
d'oiseaux tourbillonnait dans le ciel bleu, autour des clo-
chetons à trèfles ; la place, retentissante de cris, sentait
les fleurs qui bordaient son pavé, roses, jasmins, œillets ,
narcisses et tubéreuses espacés inégalement par des ver-
dures humides, de l'herbe-au-chat et du mouron pour les
oiseaux ; la fontaine, au milieu, gargouillait, et sous de
larges parapluies, parmi des cantaloups s'étageant en py-
ramides, des marchandes, nu-tête, tournaient dans du
papier, des bouquets de violettes.
Le jeune homme en prit un. C'était la première fois
qu'il achetait des fleurs pour une femme ; et sa poitrine
en les respirant se gonfla d'orgueil, comme si cet hom-
mage qu'il destinait à une autre se fût retourné vers lui.
Cependant il avait peur d'être aperçu ; il entra résolû-
ment dans l'église.
Le Suisse, alors, se tenait sur le seuil, au milieu du
MADAME BOVARY 339
portail à gauche, au-dessous de la Marianne dansant,
plume en tête, rapière au mollet, canne au poing, plus
majestueux qu'un cardinal et reluisant comme un saint
ciboire.
Il s'avança vers Léon , et avec ce sourire de bénignité
pateline que prennent les ecclésiastiques lorsqu'ils inter-
rogent les enfants :
- Monsieur, sans doute, n'est pas d'ici ? Monsieur dé-
sire voir les curiosités de l'église ?
Non, dit l'autre ; et il fit d'abord le tour des bas cô-
tės . Puis il vint regarder sur la place. Emma n'arrivait
pas. Il remonta jusqu'au chœur .
La nef se mirait dans les bénitiers pleins, avec le com-
mencement des ogives et quelques portions de vitrail.
Mais le reflet des peintures se brisant au bord du marbre,
continuait plus loin, sur les dalles, comme un tapis ba-
riolé. Le grand jour du dehors s'allongeait dans l'église
en trois rayons énormes, par les trois portails ouverts. De
temps à autre, au fond, un sacristain passait en faisant
devant l'autel l'oblique génuflexion des dévots pressés .
Les lustres de cristal pendaient immobiles. Dans le chœur,
une lampe d'argent brûlait; et, des chapelles latérales,
des parties sombres de l'église, il s'échappait quelquefois
comme des exhalaisons de soupirs, avec le son d'une grille
qui retombait, en répercutant son écho sous les hautes
voûtes .
Léon, à pas sérieux, marchait auprès des murs. Jamais
la vie ne lui avait paru si bonne . Elle allait venir tout à
340 MADAME BOVARY
l'heure, charmante, agitée, épiant derrière elle les re-
gards qui la suivaient, -et avec sa robe à volants, son
lorgnon d'or, ses bottines minces, dans toutes sortes d'élé-
gances dont il n'avait pas goûté , et dans l'ineffable
séduction de la vertu qui succombe. L'église, comme
un boudoir gigantesque, se disposait autour d'elle ; les
voûtes s'inclinaient pour recueillir dans l'ombre la
confession de son amour ; les vitraux resplendissaient
pour illuminer son visage , et les encensoirs allaient
brûler pour qu'il apparût comme un ange, dans la fumée
des parfums .
Cependant elle ne venait pas. Il se plaça sur une chaise
et ses yeux rencontrèrent un vitrage bleu où l'on voit des
bateliers qui portent des corbeilles. Il le regarda long-
temps, attentivement, et il comptait les écailles des pois-
sons et les boutonnières des pourpoints, tandis que sa
pensée vagabondait à la recherche d'Emma.
Le Suisse, à l'écart, s'indignait intérieurement contre
cet individu, qui se permettait d'admirer seul la cathé-
drale. Il lui semblait se conduire d'une façon monstrueuse ,
- le voler en quelque sorte, -et presque commettre un
sacrilége.
Mais un froufrou de soie sur les dalles, la bordure d'un
chapeau, un camail noir... C'était elle ! Léon se leva et
courut à sa rencontre .
Emma était pâle. Elle marchait vite.
- Lisez ! dit-elle, en lui tendant un papier. Oh, non !
Et brusquement elle retira sa main, pour entrer dans la
MADAME BOVARY 341
chapelle de la Vierge, cù, s'agenouillant contre une chaise,
elle se mit en prières .
Le jeune homme fut irrité de cette fantaisie bigote ;
puis il éprouva pourtant un certain charme à la voir, au
milieu du rendez-vous , ainsi perdue dans les oraisons
comme une marquise andalouse ; puis il ne tarda pas à
s'ennuyer, car elle n'en finissait.
Emma priait, ou plutôt s'efforçait de prier, espérant
qu'il allait lui descendre du Ciel quelque résolution subite ;
et pour attirer le secours divin , elle s'emplissait les yeux
des splendeurs du tabernacle, elle aspirait le parfum des
: juliennes blanches épanouies dans les grands vases, et prê-
tait l'oreille au silence de l'église, qui ne faisait qu'ac-
croître le tumulte de son cœur .
১
Elle se relevait, et ils allaient partir, quand le Suisse
s'approcha vivement, en disant :
- Madame, sans doute, n'est pas d'ici ? Madame désire
voir les curiosités de l'église ?
-Eh non ! s'écria le clerc.
- Pourquoi pas ? reprit-elle ; car elle se raccrochait de
sa vertu chancelante à la Vierge, aux sculptures, aux
tombeaux, à toutes les occasions.
Alors, afin de procéder dans l'ordre, le Suisse les con-
duisit jusqu'à l'entrée, près de la place, où, leur montrant
avec sa canne un grand cercle de pavés noirs, sans in-
scriptions ni ciselures :
- Voilà, fit- il majestueusement, la circonférence de la
belle cloche d'Amboise. Elle pesait quarante mille livres.
7
342 MADAME BOVARY
Il n'y avait pas sa pareille dans toute l'Europe. L'ouvrier
qui l'a fondue en est mort de joie ...
- Partons, dit Léon .
Le bonhomme se remit en marche ; puis, revenu à la
chapelle de la Vierge, il étendit les bras dans un geste
synthétique de démonstration, et plus orgueilleux qu'un
propriétaire campagnard vous montrant ses espaliers :
-
Cette simple dalle recouvre Pierre de Brezé, seigneur
de la Varenne et de Brissac, grand maréchal de Poitou et
gouverneur de Normandie, mort à la bataille de Montlhéry,
le 16 juillet 1465.
Léon, se mordant les lèvres, trépignait.
-
Et à droite, ce gentilhomme tout bardé de fer, sur
un cheval qui se cabre, est son petit-fils Louis de Brezé,
seigneur de Breval et de Montchauvet, comte de Maule-
vrier, baron de Mauny, chambellan du roi, chevalier de
l'Ordre et pareillement gouverneur de Normandie, mort
le 23 juillet 1531 , un dimanche , comme l'inscription
porte; et au-dessous, cet homme prêt à descendre au tom-
beau, vous figure exactement le même. Il n'est point pos-
sible, n'est-ce pas, de voir une plus parfaite représenta-
tion du néant .
Madame Bovary prit son lorgnon. Léon immobile la
regardait, n'essayant même plus de dire un seul mot, de
faire un seul geste, tant il se sentait découragé devant ce
double parti pris de bavardage et d'indifférence.
L'éternel guide continuait :
-
Près de lui, cette femme à genoux qui pleure, est
MADAME BOVARY 343
son épouse Diane de Poitiers, comtesse de Brezé, duchesse
de Valentinois, née en 1499, morte en 1566, et à gauche
celle qui porte un enfant, la sainte Vierge. Maintenant
tournez- vous de ce côté voici les tombeaux d'Amboise .
Ils ont été tous les deux cardinaux et archevêques de
Rouen. Celui-là était ministre du roi Louis XII. Il a fait
beaucoup de bien à la cathédrale. On a trouvé dans son
testament trente mille écus d'or pour les pauvres.
Et sans s'arrêter, tout en parlant, il les poussa dans
une chapelle encombrée par des balustrades, en dérangea
quelques-unes, et découvrit une sorte de bloc, qui pouvait
bien avoir été une statue mal faite.
Elle décorait autrefois, dit-il avec un long gémisse-
ment, la tombe de Richard Cœur de lion, roi d'Angleterre
et duc de Normandie. Ce sont les calvinistes, monsieur,
qui vous l'ont réduite en cet état. Ils l'avaient, par mé-
chanceté, ensevelie dans de la terre, sous le siège épisco-
pal de Monseigneur. Tenez ! voici la porte par où il se
rend à son habitation, Monseigneur. Passons voir les vi-
traux de la Gargouille .
Mais Léon tira vivement une pièce blanche de sa poche
et saisit Emma par le bras. Le Suisse demeura tout stu-
péfait, ne comprenant point cette munificence intempes-
tive, lorsqu'il restait encore à l'étranger tant de choses à
voir. Aussi le rappelant :
- Eh ! monsieur. La Flèche ! la Flèche ! ...
Merci , fit Léon.
- Monsieur a tort ! Elle aura quatre cent quarante
344 MADAME BOVARY
pieds , neuf de moins que la grande pyramide d'Égypte.
Elle est tout en fonte, elle...
Léon fuyait, car il lui semblait que son amour, qui,
depuis deux heures bientôt s'était immobilisé dans l'église
comme les pierres, allait maintenant s'évaporer, tel qu'une
fumée, par cette espèce de tuyau tronqué, de cage oblon-
gue, de cheminée à jour, qui se hasarde si grotesquement
sur la cathédrale comme la tentative extravagante de
quelque chaudronnier fantaisiste .
-
Où allons -nous donc ? disait-elle .
Sans répondre, il continuait à marcher d'un pas rapide,
et déjà madame Bovary trempait son doigt dans l'eau
bénite, quand ils entendirent derrière eux un grand souffle
haletant, entrecoupé régulièrement par le rebondissement
d'une canne . Léon se détourna .
- Monsieur !
- Quoi ?
Et il reconnut le Suisse, portant sous son bras et main-
tenant en équilibre contre son ventre une vingtaine envi-
ron de fort volumes brochés. C'étaient les ouvrages qui
traitaient de la cathédrale.
- Imbécile ! grommela Léon, s'élançant hors de l'église.
Un gamin polissonnait sur le Parvis.
-
Va me chercher un fiacre ! L'enfant partit comme
une balle, par la rue des Quatre-Vents ; alors ils restèrent
seuls quelques minutes, face à face et un peu embarrassés .
- Ah ! Léon ! ... Vraiment... je ne sais... si je dois ! ...
MADAME BOVARY 345
Elle minaudait. Puis d'un air sérieux : -C'est très- in-
convenant , savez-vous ?
- En quoi ? répliqua le clerc; cela se fait à Paris !
Et cette parole, comme un irrésistible argument, la
détermina .
Cependant le fiacre n'arrivait pas. Léon avait peur
qu'elle ne rentrât dans l'église. Enfin le fiacre parut.
-
Sortez du moins par le portail du nord ! leur cria le
Suisse qui était resté sur le seuil, pour voir la Résurrec-
tion, le Jugement dernier, le Paradis, le roi David, et les
réprouvés dans les flammes d'enfer .
-
Où Monsieur va-t-il? demanda le cocher.
-
Où vous voudrez ! dit Léon poussant Emma dans la
voiture ; et la lourde machine se mit en route.
Elle descendit la rue du Grand-Pont, traversa la place
des Arts, le quai Napoléon, le Pont-Neuf et s'arrêta court
devant la statue de Pierre Corneille .
-
Continuez ! fit une voix qui sortait de l'intérieur.
La voiture repartit, et se laissant, dès le carrefour La-
fayette, emporter par la descente, elle entra au grand
galop dans la gare du chemin de fer.
-
Non ! tout droit ! cria la même voix .
Le fiacre sortit des grilles, et bientôt arrivé sur le Cours,
trotta doucement, au milieu des grands ormes. Le cocher
s'essuya le front, mit son chapeau de cuir entre ses jam-
bes et poussa la voiture en dehors des contre-allées, au
bord de l'eau, près du gazon.
7.
346 MADAME BOVARY
Elle alla le long de la rivière, sur le chemin de halage
pavé de cailloux secs, et, longtemps, du côté d'Oyssel ,
au delà des îles .
Mais, tout à coup, elle s'élança d'un bond à travers
Quatremares, Sotteville, la grande chaussée, la rue d'El-
beuf, et fit sa troisième halte devant le jardin des Plantes .
- Marchez donc ! s'écria la voix plus furieusement.
Et aussitôt, reprenant sa course, elle passa par Saint-
Sever, par le quai des Curandiers, par le quai aux Meules,
encore une fois par le pont, par la place du Champ de
Mars et derrière les jardins de l'hôpital, où des vieillards
en veste noire se promènent au soleil, le long d'une ter-
rasse, toute verdie par des lierres. Elle remonta le boule-
vard Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise, puis
tout le mont Riboudet jusqu'à la côte de Deville .
Elle revint ; et alors sans parti pris, ni direction, au
hasard, elle vagabonda. On la vit à Saint-Pol, à Lescure,
au mont Gargan, à la Rouge-Mare, et place du Gaillar-
bois; rue Maladrerie, rue Dinanderie, devant Saint-Ro-
main, Saint - Vivien, Saint- Maclou, Saint - Nicaise , ---
devant la Douane, - à la basse Vieille-Tour, aux Trois-
Pipes et au Cimetière monumental. De temps à autre, le
cocher sur son siége jetait aux cabarets des regards dé-
sespérés. Il ne comprenait pas quelle fureur de la locomo-
tion poussait ces individus à ne vouloir point s'arrêter. Il
essayait quelquefois, et aussitôt il entendait derrière lui
partir des exclamations de colère . Alors il cinglait de plus
belle ses deux rosses tout en sueur, mais sans prendre
MADAME BOVARY 347
garde aux cahots, accrochant par-ci par-là, ne s'en sou-
ciant, démoralisé, et presque pleurant de soif, de fatigue
et de tristesse .
Et sur le port, au milieu des camions et des barriques ,
et dans les rues, au coin des bornes, les bourgeois ou-
vraient de grands yeux ébahis devant cette chose si ex-
traordinaire en province, une voiture à stores tendus, et
qui apparaissait ainsi continuellement, plus close qu'un
tombeau et ballottée comme un navire.
Une fois, au milieu du jour, en pleine campagne, au
moment où le soleil dardait le plus fort contre les vieilles
lanternes argentées, une main nue passa sous les petits
rideaux de toile jaune et jeta des déchirures de papier,
qui se dispersèrent au vent, et s'abattirent plus loin,
comme des papillons blancs, sur un champ de trèfles
rouges, tout en fleurs.
Puis , vers six heures , la voiture s'arrêta dans une
ruelle du quartier Beauvoisine, et une femme en descendit
qui marchait le voile baissé, sans détourner la tête.
II
En arrivant à l'auberge, madame Bovary fut étonnée
de ne pas apercevoir la diligence. Hivert, qui l'avait atten-
due cinquante-trois minutes, avait fini par s'en aller.
348 MADAME BOVARY
Rien pourtant ne la forçait à partir; mais elle avait
donné sa parole qu'elle reviendrait le soir même. D'ail-
leurs Charles l'attendait ; et déjà elle se sentait au cœur
cette lâche docilité, qui est pour bien des femmes comme
le châtiment tout à la fois et la rançon de l'adultère.
Vivement elle fit sa malle, paya la note, prit dans la
cour un cabriolet, et pressant le palefrenier, l'encoura-
geant, s'informant à toute minute de l'heure et des kilo-
mètres parcourus, parvint à rattraper l'Hirondelle vers les
premières maisons de Quincampoix .
A peine assise dans son coin, elle ferma les yeux et les
rouvrit au bas de la côte , où elle reconnut de loin Félicité,
qui se tenait en vedette devant la maison du maréchal .
Hivert retint ses chevaux, et la cuisinière, se haussant
jusqu'au vasistas, dit mystérieusement :
-
Madame ! il faut que vous alliez tout de suite chez
M. Homais. C'est pour quelque chose de pressé .
Le village était silencieux comme d'habitude. Au coin
des rues, il y avait de petits tas roses qui fumaient à l'air ;
car c'était le moment des confitures, et tout le monde à
Yonville confectionnait sa provision le même jour. Mais
on admirait, devant la boutique du pharmacien, un tas
beaucoup plus large, et qui dépassait les autres de la su-
périorité qu'une officine doit avoir sur les fourneaux bour-
geois, un besoin général sur des fantaisies individuelles .
Elle entra. Le grand fauteuil était renversé, et même le
Fanal de Rouen gisait par terre, étendu entre les deux
pilons. Elle poussa la porte du couloir : et au milieu de la
MADAME BOVARY 349
cuisine , parmi des jarres brunes pleines de groseilles
égrenées, du sucre râpé, du sucre en morceaux, des ba-
lances sur la table, des bassines sur le feu, elle aperçut
tous les Homais, grands et petits, avec des tabliers qui
leur montaient jusqu'au menton et tenant des fourchettes
à la main. Justin, debout, baissait la tête, et le pharma-
cien criait :
- Qui t'avait dit de l'aller chercher dans le caphar-
naüm?
- Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il ?
-
Ce qu'il y a? reprit l'apothicaire. On fait des confi-
tures : elles cuisent ; mais elles allaient déborder à cause
du bouillon trop fort, et je commande une autre bassine .
Alors, lui, par mollesse, par paresse, a été prendre, sus-
pendue à son clou dans mon laboratoire, la clef du ca-
pharnaüm !
L'apothicaire appelait ainsi un cabinet, sous les toits ,
plein des ustensiles et des marchandises de sa profession .
Souvent il y passait seul de longues heures, à étiqueter, à
transvaser, à reficeler ; et il le considérait non comme un
simple magasin, mais comme un véritable sanctuaire ,
d'où s'échappaient, ensuite élaborées par ses mains, toutes
sortes de pilules, bols, tisanes, lotions et potions, qui al-
laient répandre aux alentours sa célébrité. Personne au
monde n'y mettait les pieds ; il le respectait si fort qu'il le
balayait lui-même. Enfin, si la pharmacie, ouverte à tout
venant, était l'endroit où il étalait son orgueil, le caphar-
naüm était le refuge où, se concentrant égoïstement, Ho
350 MADAME BOVARY
mais se délectait dans l'exercice de ses prédilections ; aussi
l'étourderie de Justin lui paraissait-elle monstrueuse d'ir-
révérence, et plus rubicond que les groseilles, il répétait :
Oui, du capharnaüm ! La clef qui enferme les acides
avec les alcalis caustiques ! Avoir été prendre une bassine
de réserve ! une bassine à couvercle! et dont jamais peut-
être je ne me servirai ! Tout a son importance dans les
opérations délicates de notre art ! Mais que diable ! il faut
établir des distinctions et ne pas employer à des usages
presque domestiques ce qui est destiné pour les pharma-
ceutiques ! c'est comme si on découpait une poularde avec
un scalpel, comme si un magistrat...
Mais calme-toi ! disait madame Homais, et Athalie
le tirant par sa redingote : « Рара ! рара ! »
Non, laissez-moi ! reprenait l'apothicaire, laissez-
moi ! fichtre ! autant s'établir épicier, ma parole d'hon-
neur ! Allons, va! ne respecte rien ! casse ! brise ! lâche les
sangsues ! brûle la guimauve ! marine des cornichons dans
les bocaux ! lacère les bandages !
Vous aviez pourtant... dit Emma.
-
Tout à l'heure ! Sais-tu à quoi tu t'exposais ?
N'as-tu rien vu, dans le coin, à gauche, sur la troisième
tablette ? Parle, réponds, articule quelque chose !
-
Je ne... sais pas, balbutia le jeune garçon .
-
Ah! tu ne sais pas ! eh bien, je sais, moi ! tu as vu
une bouteille, en verre bleu, cachetée avec de la cire
jaune , qui contient une poudre blanche , sur laquelle
même j'avais écrit dangereux ! et sais-tu ce qu'il y avait
MADAME BOVARY 354
dedans ? de l'arsenic ! et tu vas toucher à cela ! prendre
une bassine qui est à côté !
A côté ! s'écria madame Homais en joignant les
mains. De l'arsenic? Tu pouvais nous empoisonner tous !
Et les enfants se mirent à pousser des cris, comme s'ils
avaient déjà senti dans leurs entrailles d'atroces douleurs.
-
Ou bien empoisonner un malade ! continuait l'apo-
thicaire. Tu voulais donc que j'allasse sur les bancs des
criminels ! en cour d'assises ! me voir traîner à l'échafaud ?
Ignores-tu le soin que j'observe dans les manutentions,
quoique j'en aie cependant une furieuse habitude. Souvent
je m'épouvante moi-même, lorsque je pense à ma respon-
sabilité ! car le gouvernement nous persécute, et l'absurde
législation qui nous régit est comme une véritable épée de
Damoclės suspendue sur notre tête !
Emma ne songeait plus à demander ce qu'on lui vou-
lait, et le pharmacien poursuivait en phrases haletantes :
--
Voilà comme tu reconnais les bontés que l'on a pour
toi ! Voilà comme tu me récompenses des soins tout pater-
nels que je te prodigue ! Car sans moi, où serais-tu ? que
ferais-tu ? Qui te fournit la nourriture, l'éducation, l'ha-
billement, et tous les moyens de figurer un jour, avec
honneur, dans les rangs de la société ? Mais il faut, pour
cela, suer ferme sur l'aviron, et acquérir, comme on dit,
du calle aux mains. Fabricando fit faber, age quod agis .
Il citait du latin, tant il était exaspéré. Il eût cité du chi-
nois et du groënlandais, s'il eût connu ces deux langues,
car il se trouvait dans une de ces crises où l'âme entière
352 MADAME BOVARY
montre indistinctement ce qu'elle enferme, comme l'océan
qui, dans les tempêtes, s'entr'ouvre depuis les fucus de
son rivage jusqu'au sable de ses abîmes .
Et il reprit :
-
Je commence à terriblement me repentir de m'être
chargé de ta personne ! J'aurais certes mieux fait de te
laisser autrefois croupir dans ta misère et dans la crasse
où tu es né ! Tu ne seras jamais bon qu'à être un gardeur
debêtes à cornes ! Tu n'as nulle aptitude pour les sciences !
à peine si tu sais coller une étiquette ! Et tu vis là, chez
moi, comme un chanoine, comme un coq en pâte ! à te
goberger !
Mais Emma se tournant vers madame Homais :
- On m'avait fait venir ...
- Ah ! mon Dieu ! interrompit d'un air triste la bonne
dame, comment vous dirai-je bien?... C'est un malheur !
Elle n'acheva pas. L'apothicaire tonnait :
- Vide-la ! écure-la ! reporte-la ! dépêche-toi donc ! Et
secouant Justin par le collet de son bourgeron, il fit tomber
un livre de sa poche.
L'enfant se baissa. Homais fut plus prompt, et ayant
ramassé le volume, il le contemplait les yeux écarquillés,
la mâchoire ouverte .
- L'Amour... conjugal ! dit-il en séparant lentement
ces deux mots. Ah! très-bien ! ... très-bien ! très-joli ! Et
des gravures ! - Ah ! c'est trop fort !
Madame Homais s'avança.
MADAME BOVARY 353
- Non ! n'y touche pas !
Les enfants voulurent voir les images .
-
Sortez ! fit-il impérieusement. Et ils sortirent.
Il marcha d'abord de long en large, à grands pas, gar-
dant le volume ouvert entre ses doigts, roulant des yeux,
suffoqué, tuméfié, apoplectique. Puis il vint droit à son
élève, et se plantant devant lui les bras croisés :
- Mais tu as donc tous les vices, petit malheureux ?...
Prends garde, tu es sur une pente ! ... Tu n'as donc pas
réfléchi qu'il pouvait, ce livre infâme, tomber entre les
mains de mes enfants, mettre l'étincelle dans leurs cer-
veaux, ternir la pureté d'Athalie, corrompre Napoléon ! II
est déjà formé comme un homme. Es-tu bien sûr, au
moins, qu'ils ne l'aient pas lu? peux-tu me certifier...
-
Mais enfin, monsieur, fit Emma, vous aviez à me
dire...
-
C'est vrai, madame. Votre beau-père est mort !
En effet, le sieur Bovary père venait de décéder l'avant-
veille, tout à coup, d'une attaque d'apoplexie, au sortir de
table ; et par excès de précaution pour la sensibilité
d'Emma, Charles avait prié M. Homais de lui apprendre
avec ménagements cette horrible nouvelle.
Il avait médité sa phrase ; il l'avait arrondie, polie,
rhythmée . C'était un chef-d'œuvre de prudence et de
transitions, de tournures fines et de délicatesse ; mais la
colère avait emporté la rhétorique .
Emma, renonçant à avoir aucun détail, quitta donc la
8
354 MADAME BOVARY
pharmacie, car M. Homais avait repris le cours de ses
vitupérations. Il se calmait cependant, et à présent il grom-
melait d'un ton paterne, tout en s'éventant avec son bonnet
grec :
-
Ce n'est pas que je désapprouve entièrement l'ou-
vrage ! L'auteur était médecin. Il y a dedans certains côtés
scientifiques qu'il n'est pas mal à un homme de connaître,
et j'oserais dire qu'il faut qu'un homme connaisse . Mais
plus tard, plus tard ! Attends du moins que tu sois homme
toi-même et que ton tempérament soit fait.
Au coup de marteau d'Emma, Charles, qui l'attendait,
s'avançant les bras ouverts, lui dit avec des larmes dans
la voix :
- Ah! ma chère amie ! Et il s'inclina doucement, pour
l'embrasser. Mais au contact de ses lèvres, le souvenir de
l'autre la saisit, et elle se passa la main sur le visage, en
frissonnant .
Cependant elle répondait :
-Oui, je sais ... je sais ...
Il lui montra la lettre où sa mère narrait l'événement
sans aucune hypocrisie sentimentale. Seulement , elle
regrettait que son mari n'eût pas reçu les secours de la
religion, étant mort à Doudeville, dans la rue, sur le seuil
d'un café , après un repas patriotique avec d'anciens
officiers .
Emma rendit la lettre, puis au dîner, par savoir-vivre,
elle affecta quelque répugnance. Mais comme il la refor-
çait, elle se mit résolûment à manger, tandis que Charles,
MADAME BOVARY 355
en face d'elle, demeurait immobile, dans une posture ac-
cablée.
De temps à autre relevant la tête, il lui envoyait un
long regard tout plein de détresse. Une fois il soupira :
-
J'aurais voulu le revoir encore !
Elle se taisait . Enfin, comprenant qu'il fallait parler :
- Quel âge avait-il, ton père ?
-
Cinquante-huit ans !
-
Ah!
Et ce fut tout.
Un quart d'heure après, il ajouta :
- Ma pauvre mère ! Que va-t-elle devenir à présent ?
Elle fit un geste d'ignorance.
A la voir si taciturne , Charles la supposait affligée,
et il se contraignait à ne rien dire , pour ne pas aviver
cette douleur qui l'attendrissait. Cependant, secouant la
sienne :
-
T'es-tu bien amusée hier? demanda-t-il.
-
Oui .
Quand la nappe fut ôtée, Bovary ne se leva pas, Emma
non plus ; et, à mesure qu'elle l'envisageait, la monotonie
de ce spectacle bannissait peu à peu tout apitoiement de
son cœur. Il lui semblait chétif, faible, nul, être un pauvre
homme enfin, de toutes les façons. Comment se débar-
rasser de lui ? Quelle interminable soirée ! Quelque chose
de stupéfiant comme une vapeur d'opium l'engourdissait.
Ils entendirent dans le vestibule le bruit sec d'un bâton
sur les planches. C'était Hippolyte qui apportait les bagages
356 MADAME BOVARY
de Madame. Pour les déposer, il décrivit péniblement un
quart de cercle avec son pilon .
- Il n'y pense même plus ! se disait-elle en regardant
le pauvre diable, dont la grosse chevelure rouge dégouttait
de sueur .
Bovary cherchait un patard au fond de sa bourse, et,
sans paraître comprendre tout ce qu'il y avait pour lui
d'humiliation dans la seule présence de cet homme qui se
tenait là, comme le reproche personnifié de son incurable
ineptie :
- Tiens ! tu as un joli bouquet ! dit-il en remarquant
sur la cheminée les violettes de Léon .
- Oui, fit-elle avec indifférence, - c'est un bouquet
que j'ai acheté tantôt... à une mendiante.
Charles prit les violettes , et rafraîchissant dessus ses
yeux tout rouges de larmes, il les humait délicatement.
Elle les retira vite de sa main, et alla les porter dans un
verre d'eau .
Le lendemain, madame Bovary mère arriva. Elle et son
fils pleurèrent beaucoup. Mais Emma, sous prétexte d'or-
dres à donner, disparut.
Le jour d'après, il fallut aviser ensemble aux affaires
de deuil. On alla s'asseoir avec les boîtes à ouvrage, au
bord de l'eau, sous la tonnelle .
Charles pensait à son père, et il s'étonnait de sentir
tant d'affection pour cet homme qu'il avait cru jusqu'alors
n'aimer que très-médiocrement. Madame Bovary mère
MADAME BOVARY 357
pensait à son mari . Les pires jours d'autrefois lui réappa-
raissaient enviables . Tout s'effaçait sous le regret instructif
d'une si longue habitude; et de temps à autre, tandis
qu'elle poussait son aiguille, une grosse larme descendait
le long de son nez, et s'y tenait un moment suspendue .
Emma pensait qu'il y avait quarante-huit heures à peine,
ils étaient ensemble, loin du monde, tout en ivresse, et
n'ayant pas assez d'yeux pour se contempler. Elle tâchait
de ressaisir les plus imperceptibles détails de cette journée
disparue . Mais la présence de la belle-mère et du mari la
gênait. Elle aurait voulu ne rien entendre, ne rien voir,
afin de ne pas déranger le recueillement de son amour qui
allait se perdant, quoi qu'elle fît, sous les sensations exté-
rieures .
Elle décousait la doublure d'une robe, dont les bribes
s'éparpillaient autour d'elle ; la mère Bovary, sans lever
les yeux, faisait crier ses ciseaux , et Charles , avec ses
pantoufles de lisière et sa vieille redingote brune qui lui
servait de robe de chambre, restait les deux mains dans
ses poches et ne parlait pas non plus ; près d'eux, Berthe en
petit tablier blanc, raclait avec sa pelle le sable des allées .
Tout à coup, ils virent entrer par la barrière M. L'heu-
reux, marchand d'étoffes.
Il venait offrir ses services, eu égard à la fatale cir-
constance. Emma répondit qu'elle croyait pouvoir s'en
passer. Le marchand ne se tint pas pour battu.
-Mille excuses, dit-il ; je désirerais avoir un entretien
particulier. Puis d'une voix basse :
358 MADAME BOVARY
- C'est relativement à cette affaire ... Vous savez ?
Charles devint cramoisi jusqu'aux oreilles .
- Ah ! oui... effectivement. Et dans son trouble , se
tournant vers sa femme : Ne pourrais-tu pas... ma chérie ?
Elle parut le comprendre, car elle se leva, et Charles
dit à sa mère :
- Ce n'est rien ! Sans doute quelque bagatelle de mé-
nage.
Il ne voulait point qu'elle connût l'histoire du billet ,
redoutant ses observations .
Dès qu'ils furent seuls , M. L'heureux se mit, en termes
assez nets , à féliciter Emma sur la succession, puis à
causer de choses indifférentes , des espaliers , de la ré-
colte et de sa santé à lui, qui allait toujours couci couça,
entre le zist et le zest. En effet, il se donnait un mal de cinq
cents diables, bien qu'il ne fit pas, malgré les propos du
monde, de quoi avoir seulement du beurre sur son pain .
Emma le laissait parler. Elle s'ennuyait si prodigieuse-
ment depuis deux jours !
- Et vous voilà tout à fait rétablie ? continuait-il. Ma
foi, j'ai vu votre pauvre mari dans de beaux états ! C'est
un brave garçon, quoique nous avons eu ensemble des
difficultés .
Elle demanda lesquelles, car Charles lui avait caché la
contestation des fournitures .
--
Mais vous savez bien ! fit L'heureux. C'était pour vos
petites fantaisies, les boîtes de voyage.
MADAME BOVARY 359
Il avait baissé son chapeau sur ses yeux, et les deux
mains derrière le dos , souriant et sifflottant, il la regar-
dait en face, d'une manière insupportable. Soupçonnait-il
quelque chose ? Elle demeurait perdue dans toutes sortes
d'appréhensions. A la fin, pourtant, il reprit :
-
Nous nous sommes rapatriés , et je venais encore lui
proposer un arrangement. C'était de renouveler le billet
signé par Bovary. Monsieur , du reste , en agirait à sa
guise ; il ne devait point se tourmenter, maintenant sur-
tout qu'il allait avoir une foule d'embarras; - et même il
ferait mieux de s'en décharger sur quelqu'un, sur vous,
par exemple ; avec une procuration ce serait commode, et
alors nous aurions ensemble de petites affaires...
Elle ne comprenait pas . Il se tut. Ensuite, passant à son
négoce , L'heureux déclara que Madame ne pouvait se
dispenser de lui prendre quelque chose. Il lui enverrait un
barége noir, douze mètres, de quoi faire une robe .
Celle que vous avez là est bonne pour la maison. Il
vous en faut une autre pour les visites. J'ai vu ça, moi,
du premier coup, en entrant. J'ai l'œil américain.
Il n'envoya point l'étoffe, il l'apporta. Puis il revint pour
l'aunage ; il revint sous d'autres prétextes, tâchant, chaque
fois, de se rendre aimable, serviable, s'inféodant, comme
eût dit Homais , et toujours glissant à Emma quelques
conseils sur la procuration. Il ne parlait point du billet.
Elle n'y songeait pas . Charles, au début de sa convales-
cence, lui en avait bien conté quelque chose ; mais tant
d'agitations avaient passé dans sa tête, qu'elle ne s'en sou-
360 MADAME BOVARY
venait plus . D'ailleurs, elle se garda d'ouvrir aucune dis-
cussion d'intérêt; la mère Bovary en fut surprise , et
attribua son changement d'humeur aux sentiments reli-
gieux qu'elle avait contractés étant malade .
Mais dès qu'elle fut partie, Emma ne tarda pas à émer-
veiller Bovary par son bon sens pratique. Il allait falloir
prendre des informations, vérifier les hypothèques, voir
s'il y avait lieu à une licitation ou à une liquidation . Elle
citait des termes techniques, au hasard, prononçait les
grands mots d'ordre, d'avenir, de prévoyance, et conti-
nuellement exagérait les embarras de la succession , si
bien qu'un jour elle lui montra le modèle d'une autorisa-
tion générale pour « gérer et administrer ses affaires, faire
tous emprunts, signer et endosser tous billets, payer toutes
sommes, etc. » Elle avait profité des leçons de L'heureux .
Charles, naïvement, lui demanda d'où venait ce papier.
-
De M. Guillaumin ; et avecle plus grand sang-
froid du monde, elle ajouta : Je ne m'y fie pas trop. Les
notaires ont si mauvaise réputation ! Il faudrait peut-être
consulter... Nous ne connaissons que... oh ! personne.
-
A moins que Léon... répliqua Charles qui réflé-
chissait.
Mais il était difficile de s'entendre par correspondance.
Alors elle s'offrit à faire ce voyage. Il la remercia . Elle
insista. Ce fut un assaut de prévenance. Enfin, elle s'écria
d'un ton de mutinerie factice :
-
Non ! je t'en prie, j'irai.
- Comme tu es bonne ! dit-il en la baisant au front.
MADAME BOVARY 361
Dès le lendemain , elle s'embarqua dans l'Hirondelle
pour aller à Rouen consulter M. Léon, et elle y resta trois
jours.
III
Ce furent trois jours pleins, exquis, splendides ; une
vraie lune de miel .
Ils étaient à l'hôtel de Boulogne, sur le port. Et ils
vivaient là, volets fermés, portes closes, avec des fleurs
par terre et des sirops à la glace, qu'on leur apportait dès
le matin.
Vers le soir, ils prenaient une barque couverte et allaient
dîner dans une île.
C'était l'heure, où l'on entend au bord des chantiers,
retentir le maillet des calfats contre la coque des vaisseaux .
La fumée du goudron s'échappait d'entre les arbres , et
l'on voyait sur la rivière de larges gouttes grasses , ondu-
lant inégalement sous la couleur pourpre du soleil, comme
des plaques de bronze florentin, qui flottaient.
Ils descendaient au milieu des barques amarrées, dont
les longs câbles obliques frôlaient un peu le dessus de la
barque .
Les bruits de la ville insensiblement s'éloignaient , le
roulement des charrettes, le tumulte des voix, le jappe
8.
362 MADAME BOVARY
ment des chiens sur le pont des navires. Elle dénouait son
chapeau et ils abordaient à leur île.
Ils se plaçaient dans la salle basse d'un cabaret, qui
avait à sa porte des filets noirs suspendus. Ils mangeaient
de la friture d'éperlans, de la crème et des cerises. Ils se
couchaient sur l'herbe ; ils s'embrassaient à l'écart sous
les peupliers ; et ils auraient voulu, comme deux Robin-
sons , vivre perpétuellement dans ce petit endroit , qui
leur semblait, en leur béatitude, le plus magnifique de la
terre. Ce n'était pas la première fois qu'ils apercevaient
des arbres , du ciel bleu , du gazon , qu'ils entendaient
l'eau couler et la brise soufflant dans le feuillage ; mais
ils n'avaient sans doute jamais admiré tout cela, comme
si la nature n'existait pas auparavant, ou qu'elle n'eût
commencé à être belle que depuis l'assouvissance de leurs
désirs .
A la nuit, ils repartaient. La barque suivait le bord des
îles. Ils restaient au fond, tous les deux cachés par l'ombre,
sans parler. Les avirons carrés sonnaient entre les tollets
de fer,- et cela marquait dans le silence comme un bat-
tement de métronome, tandis qu'à l'arrière, la bauce qui
traînait , ne discontinuait pas son petit clapotement doux
dans l'eau.
Une fois la lune parut ; alors ils ne manquèrent pas à
faire des phrases, trouvant l'astre mélancolique et plein de
poésie ; même elle se mit à chanter :
Un soir, t'en souvient-il, nous voguions, etc.
Sa voix harmonieuse et faible se perdait sur les flots; et
MADAME BOVARY 363
le vent emportait les roulades qu'il écoutait passer, comme
des battements d'ailes autour de lui.
Elle se tenait en face, appuyée contre la cloison de la
chaloupe, où la lune entrait par un des volets ouverts . Sa
robe noire , dont les draperies s'élargissaient en éventail ,
l'amincissait , la rendait plus grande. Elle avait la tête
levée , les mains jointes , et les deux yeux vers le ciel.
Parfois l'ombre des saules la cachait en entier, puis elle
réapparaissait tout à coup , comme une vision, dans la
lumière de la lune.
Léon, par terre , à côté d'elle, rencontra sous sa main
un ruban de soie ponceau.
Le batelier l'examina et finit par dire :
- Ah ! c'est peut- être à une compagnie que j'ai pro-
menée l'autre jour. Ils sont venus un tas de farceurs ,
messieurs et dames, avec des gâteaux, du champagne,
des cornets à piston , tout le tremblement ! Il y en avait
un surtout, un grand , bel homme, à petites moustaches,
qui était joliment amusant ! et ils disaient comme ça :
<<Allons , conte-nous quelque chose... Adophe ... Dodo-
phe ... , je crois. »
Elle frissonna .
- Tu souffres ? fit Léon, en se rapprochant d'elle .
Oh ! ce n'est rien. Sans doute la fraîcheur de la
nuit.
- Et qui ne doit pas manquer de femmes, non plus,
ajouta doucement le vieux matelot, croyant dire une poli
364 MADAME BOVARY
tesse à l'étranger. Puis, crachant dans ses mains, il reprit
ses avirons .
Il fallut pourtant se séparer ! Les adieux furent tristes .
C'était chez la mère Rolet qu'il devait envoyer ses lettres ;
et elle lui fit des recommandations si précises à propos de
la double enveloppe, qu'il admira grandement son astuce
amoureuse .
- Ainsi, tu m'affirmes que tout est bien ? dit-elle dans
le dernier baiser.
- Oui , certes ! - Mais pourquoi donc , songea-t-il
après, en s'en revenant seul par les rues, tient-elle si fort
à cette procuration ?
IV
Léon, bientôt, prit devant ses camarades un air de su-
périorité , s'abstint de leur compagnie , et négligea com-
plètement les dossiers .
Il attendait ses lettres. Il les relisait. Il lui écrivait. Il
l'évoquait de toute la force de son désir et de ses souve-
nirs . Au lieu de diminuer par l'absence, cette envie de la
revoir s'accrut , si bien qu'un samedi matin il s'échappa
de son Étude.
Lorsque du haut de la côte, il aperçut dans la vallée le
clocher de l'église avec son drapeau de fer-blanc qui tour
MADAME BOVARY 365
nait au vent , il se sentit cette délectation mêlée de vanité
triomphante et d'attendrissement égoïste que doivent avoir
les millionnaires, quand ils reviennent visiter leur village.
Il alla rôder autour de sa maison . Une lumière brillait
dans la cuisine. Il guetta son ombre derrière les rideaux .
Rien ne parut.
La mère Lefrançois, en le voyant, fit de grandes excla-
mations , et elle le trouva « grandi et minci , » tandis
qu'Artémise, au contraire, le trouva « forci et bruni. >>>
Il dîna dans la petite salle, comme autrefois, mais seul,
sans le percepteur ; car Binet , fatigué d'attendre l'Hiron-
delle, avait définitivement avancé son repas d'une heure,
et maintenant il dînait à cinq heures juste ; encore pré-
tendait-il le plus souvent que « la vieille patraque re-
tardait . »
Léon pourtant se décida ; il alla frapper à la porte du
médecin. Madame était dans sa chambre , d'où elle ne
descendit qu'un quart d'heure après. Monsieur parut en-
chanté de le revoir ; mais il ne bougea de la soirée, ni de
tout le jour suivant .
Il la vit seul , le soir, très-tard, derrière le jardin, dans
la ruelle ; - dans la ruelle, comme avec l'autre ! Il faisait
de l'orage , et ils causaient sous un parapluie à la lueur
des éclairs .
Leur séparation devenait intolérable. - Plutôt mourir,
disait Emma. Elle se tordait sur son bras , tout en pleu-
rant. Adieu ! ... adieu ! ... quand te reverrai-je ?
Ils revinrent sur leurs pas pour s'embrasser encore ; et
366 MADAME BOVARY
ce fut là qu'elle lui fit la promesse de trouver bientôt, par
n'importe quel moyen , l'occasion permanente de se voir
en liberté, au moins une fois la semaine. Emma n'en dou-
tait pas. Elle était, d'ailleurs, pleine d'espoir. Il allait lui
venir de l'argent.
Aussi, elle acheta pour sa chambre une paire de rideaux
jaunes à larges raies , dont M. L'heureux lui avait vanté
le bon marché ; elle rêva un tapis, et L'heureux, affir-
mant « que ce n'était pas la mer à boire, » s'engagea po-
liment à lui en fournir un. Elle ne pouvait plus se passer
de ses services. Vingt fois dans la journée elle l'envoyait
chercher, et aussitôt il plantait là ses affaires , sans se
permettre un murmure. On ne comprenait point davan-
tage pourquoi la mère Rolet déjeunait chez elle tous les
jours, et même lui faisait des visites en particulier.
Ce fut vers cette époque , c'est-à-dire vers le commen-
cement de l'hiver, qu'elle parut prise d'une grande ardeur
musicale .
Un soir que Charles l'écoutait, elle recommença quatre
fois de suite le même morceau, et toujours en se dépitant,
tandis que sans y remarquer de différence , il s'écriait :
- Bravo ! ... très-bien ! ... tu as tort ! va done !
- Eh non ! c'est exécrable ! j'ai les doigts rouillés .
Le lendemain , il la pria de lui jouer encore quelque
chose.
- Soit , pourte faire plaisir ! et Charles avoua qu'elle
avait un peu perdu. Elle se trompait de portée, barbouil-
lait; puis , s'arrêtant court : « Ah ! c'est fini ! il faudrait
MADAME BOVARY 367
que je prisse des leçons ! mais... >> Elle se mordit les lè-
vres et ajouta : « Vingt francs par cachet, c'est trop cher !>>>
-
Oui... en effet... un peu ..., dit Charles, tout en ri-
canant niaisement. Pourtant il me semble que l'on pour-
rait peut-être à moins, car il y a des artistes sans réputa-
tion, qui souvent valent mieux que les célébrités .
- Cherche-les, dit Emma.
Le lendemain , en rentrant , il la contempla d'un œil
finot, et ne put à la fin retenir cette phrase :
-
Quel entêtement tu as quelquefois ! J'ai été à Barfeu-
chères aujourd'hui. Eh bien ! madame Liégeard m'a cer-
tifié que ses trois demoiselles , qui sont à la Miséricorde ,
prenaient des leçons moyennant cinquante sous la séance ,
et d'une fameuse maîtresse, encore !
Elle haussa les épaules , et ne rouvrit plus son in-
strument .
Mais lorsqu'elle passait auprès (si Bovary se trouvait
là) , elle soupirait : « Ah! mon pauvre piano. » Et quand
on venait la voir, elle ne manquait pas de vous apprendre
qu'elle avait abandonné la musique et ne pouvait mainte-
nant s'y remettre, pour des raisons majeures. Alors on la
plaignait. C'était dommage ! elle qui avait un si beau ta-
lent ! On en parla même à Bovary. On lui faisait honte ,
et surtout le pharmacien :
- Vous avez tort ! il ne faut jamais laisser en friche les
facultés de la nature. D'ailleurs , songez , mon bon ami ,
qu'en engageant Madame à étudier, vous économisez pour
plus tard sur l'éducation musicale de votre enfant ! Moi ,
368 MADAME BOVARY
je trouve que les mères doivent instruire elles-mêmes leurs
enfants. C'est une idée de Rousseau , peut-être un peu
neuve encore, mais qui finira par triompher, j'en suis sûr,
comme l'allaitement maternel et la vaccination .
Charles revint donc encore une fois sur cette question
du piano. Emma répondit avec aigreur qu'il fallait mieux
le vendre. Ce pauvre piano , qui lui avait causé tant de
vaniteuses satisfactions , le voir s'en aller, c'était comme
l'indéfinissable suicide d'une partie d'elle-même !
-
Si tu voulais... , disait-il, de temps à autre, une le-
çon, cela ne serait pas, après tout, extrêmement ruineux.
- Mais les leçons , répliquait-elle , n'étaient profitables
que suivies.
Et voilà comme elle s'y prit, pour obtenir de son époux
la permission d'aller à la ville, une fois la semaine , voir
son amant. On trouva même, au bout d'un mois, qu'elle
avait fait des progrès considérables.
C'était le jeudi. Elle se levait , et elle s'habillait silen-
cieusement pour ne point éveiller Charles , qui lui aurait
fait des observations sur ce qu'elle s'apprêtait de trop
bonne heure. Ensuite elle marchait de long en large ; elle
se mettait devant les fenêtres ; elle regardait la Place. Le
MADAME BOVARY 369
petit jour circulait entre les piliers des halles , et la mai-
son du pharmacien, dont les volets étaient fermés , laissait
apercevoir dans la couleur pâle de l'aurore, les majuscules
de son enseigne .
Quand la pendule marquait sept heures et un quart ,
elle s'en allait au Lion d'or, dont Artémise, en bâillant,
venait lui ouvrir la porte. Celle-ci déterrait pour Madame
les charbons enfouis sous les cendres . Emma restait seule
dans la cuisine. De temps à autre , elle sortait . Hivert at-
telait sans se dépêcher, et en écoutant d'ailleurs la mère
Lefrançois , qui, passant par un guichet sa tête en bonnet
de coton , le chargeait de commissions et lui donnait des
explications à troubler un tout autre homme ; Emma bat-
tait la semelle de ses bottines contre les pavés de la cour.
Enfin , lorsqu'il avait mangé sa soupe, endossé sa limou-
sine , allumé sa pipe et empoigné son fouet , il s'installait
tranquillement sur le siége.
L'Hirondelle partait au petit trot, et durant trois quarts
de lieue s'arrêtait de place en place pour prendre des voya-
geurs , qui la guettaient debout , au bord du chemin , de-
vant la barrière des cours. Ceux qui avaient prévenu la
veille se faisaient attendre ; quelques-uns même étaient
encore au lit, dans leurs maisons ; Hivert appelait, criait,
sacrait, puis il descendait de son siège et allait frapper de
grands coups contre les portes. Le vent soufflait par les
vasistas fêlés .
Cependant les quatre banquettes se garnissaient, la
voiture roulait , les pommiers à la file se succédaient ; et
370 MADAME BOVARY
la route , entre ses deux longs fossés pleins d'eau jaune ,
allait continuellement se rétrécissant vers l'horizon .
Emma la connaissait d'un bout à l'autre ; elle savait
qu'après un herbage il y avait un poteau , ensuite un
orme , une grange ou une cahute de cantonniers ; guel-
quefois même , afin de se faire des surprises , elle fermait
les yeux. Mais elle ne perdait jamais le sentiment net de
la distance à parcourir.
Enfin, les maisons de brique se rapprochaient, la terre
résonnait sous les roues , et l'Hirondelle glissait entre des
jardins , où l'on apercevait , par une claire-voie , des sta-
tues , un vignot , des ifs taillés et une escarpolette. Puis ,
d'un seul coup d'œil, la ville apparaissait.
Descendant tout en amphithéâtre et noyée dans le
brouillard, elle s'élargissait au delà des ponts , confusé-
ment . La pleine campagne remontait ensuite d'un mou-
vement monotone , jusqu'à toucher au loin la base indé-
cise du ciel pâle. Ainsi vu d'en haut, le paysage tout en-
tier avait l'air immobile comme une peinture ; les navires
à l'ancre se tassaient dans un coin ; le fleuve arrondissait
sa courbe au pied des collines vertes, et les îles, de forme
oblongue, semblaient sur l'eau de grands poissons noirs
arrêtés. Les cheminées des usines poussaient d'immenses
panaches bruns, qui s'envolaient par le bout. On enten-
dait le ronflement des fonderies avec le carillon clair des
églises qui se dressaient dans la brume . Les arbres des
boulevards , sans feuilles , faisaient des broussailles vio-
lettes au milieu des maisons , et les toits tout reluisants
MADAME BOVARY 374
de pluie miroitaient inégalement , selon la hauteur des
quartiers . Parfois , un coup de vent emportait les nuages
vers la côte Sainte-Catherine, comme des flots aériens,
qui se brisaient en silence contre une falaise .
Quelque chose de vertigineux se dégageait pour elle de
ces existences amassées , et son cœur s'en gonflait abon-
damment , comme si les cent vingt mille âmes qui-palpi-
taient là lui eussent envoyé toutes à la fois la vapeur des
passions qu'elle leur supposait. Son amour s'agrandissait
devant l'espace , et s'emplissait de tumulte aux bour-
donnements vagues qui montaient. Elle le reversait au
dehors, sur les places, sur les promenades, sur les rues,
et la vieille cité normande s'étalait à ses yeux comme une
capitale démesurée, comme une Babylone où elle entrait.
Elle se penchait des deux mains par le vasistas , en hu-
mant la brise ; les trois chevaux galopaient , les pierres
grinçaient dans la boue , la diligence se balançait , et Hi-
vert, de loin, hélait les carrioles sur la route, tandis que
les bourgeois qui avaient passé la nuit au Bois-Guillaume,
descendaient la côte tranquillement, dans leur petite voi-
ture de famille .
On s'arrêtait à la barrière ; Emma débouclait ses soc-
ques, mettait d'autres gants, rajustait son châle, et vingt
pas plus loin, elle sortait de l'Hirondelle.
La ville alors s'éveillait. Des commis , en bonnet grec ,
frottaient la devanture des boutiques , et des femmes qui
tenaient des paniers sur la hanche , poussaient par inter-
valle un cri sonore, au coin des rues. Elle marchait les
372 MADAME BOVARY
yeux à terre , frôlant les murs, et souriant de plaisir sous
son voile noir baissé .
Par peur d'être vue, elle ne prenait pas ordinairement
le chemin le plus court. Elle s'engouffrait dans les ruelles
sombres, et elle arrivait tout en sueur vers le bas de la rue
Nationale, près la fontaine qui est là. C'est le quartier du
théâtre , des estaminets et des filles. Souvent une charrette
passait près d'elle, portant quelque décor qui tremblait.
Des garçons en tablier versaient du sable sur les dalles,
entre des arbustes verts . On sentait l'absinthe, le cigare
et les huîtres.
Elle tournait une rue : elle le reconnaissait à sa cheve-
lure frisée, qui s'échappait de son chapeau.
Léon, sur le trottoir, continuait à marcher. Elle le sui-
vait jusqu'à l'hôtel ; il montait ; il ouvrait la porte ; il en-
trait . Quelle étreinte !
Puis les paroles, après les baisers, se précipitaient. On
se racontait les chagrins de la semaine, les pressentiments ,
les inquiétudes pour les lettres ; mais à présent tout s'ou-
bliait, et ils se regardaient face à face, avec des rires de
voluptés et des appellations de tendresse .
Le lit était un grand lit d'acajou en forme de nacelle.
Les rideaux de lévantine rouge, qui descendaient du pla-
fond, se cintraient trop bas vers le chevet évasé, - et rien
au monde n'était beau comme sa tête brune et sa peau
blanche, se détachant sur cette couleur pourpre, quand,
par un geste de pudeur, elle fermait ses deux bras nus, en
se cachant la figure dans les mains .
MADAME BOVARY 373
Le tiède appartement, avec son tapis discret, ses orne-
ments folâtres et sa lumière tranquille, semblait tout com-
mode pour les intimités de la passion. Les bâtons se ter-
minant en flèche, les patères de cuivre et les grosses boules
des chenets, reluisaient tout à coup, si le soleil entrait. Il
y avait sur la cheminée, entre les candélabres, deux de
ces grandes coquilles roses , où l'on entend le bruit de la
mer, quand on les applique à son oreille.
Comme ils aimaient cette bonne chambre pleine de
gaieté, malgré sa splendeur un peu fanée ! Ils retrouvaient
toujours les meubles à leur place, et parfois des épingles
à cheveux qu'elle avait oubliées, l'autre jeudi , sous le
socle de la pendule. Ils déjeunaient au coin du feu, sur
un petit guéridon incrusté de palissandre. Emma décou-
pait, lui mettait les morceaux dans son assiette en débi-
tant toutes sortes de chatteries, et elle riait d'un rire sonore
et libertin, quand la mousse du vin de Champagne débor-
dait du verre léger sur les bagues de ses doigts . Ils étaient
si complétement perdus en la possession d'eux-mêmes,
qu'ils se croyaient là dans leur maison particulière, et
devant y vivre jusqu'à la mort, comme deux éternels
jeunes époux. Ils disaient notre chambre, nos tapis, nos
fauteuils, même elle disait mes pantoufles, un cadeau de
Léon, une fantaisie qu'elle avait eue. C'étaient des pan-
toufles en satin rose, bordées de cygne. Quand elle s'as-
seyait sur ses genoux, sa jambe, alors trop courte, pendait
en l'air, - et la mignarde chaussure, qui n'avait pas de
quartier, tenait seulement pas les orteils, à son pied nu.
374 MADAME BOVARY
Il savourait pour la première fois l'inexprimable délica-
tesse des élégances féminines . Jamais il n'avait rencontré
cette grâce de langage , cette réserve du vêtement, ces
poses de colombe assoupie. Il admirait l'exaltation de son
âme et les dentelles de sa jupe. D'ailleurs , n'était- ce pas
une femme du monde, et une femme mariée! une vraie
maîtresse , enfin ?
Par la diversité de son humeur, tour à tour mystique
ou joyeuse, babillarde, taciturne, emportée, nonchalante,
elle allait rappelant en lui mille désirs, évoquant des
instinets ou des réminiscences . Elle était l'amoureuse de
tous les romans , l'héroïne de tous les drames, le vague
Elle de tous les volumes de vers . Il retrouvait sur ses
épaules la couleur ambrée de l'Odalisque au Bain ; elle
avait le corsage long des châtelaines féodales ; elle res-
semblait aussi à la Femme pâle de Barcelone, mais elle
était par-dessus tout, - l'Ange !
Souvent, en la regardant, il lui semblait que son âme,
s'échappant vers elle, se répandait comme une onde sur
le contour de sa tête, et descendait entraînée dans la blan-
cheur de sa poitrine.
Il se mettait par terre, devant elle,-et les deux coudes
sur ses genoux, il la considérait avec un sourire, et le front
tendu.
Elle se penchait vers lui et murmurait comme suffoquée
d'enivrement :
-
Oh! ne bouge pas ! ne parle pas ! regarde-moi ! Il
sort de tes yeux quelque chose de si doux, qui me fait tant
MADAME BOVARY 375
de bien ! Elle l'appelait enfant . - Enfant, m'aimes-tu ?
Et elle n'entendait guère sa réponse , dans la précipitation
de ses lèvres qui lui montaient à la bouche .
Il y avait sur la pendule un petit Cupidon de bronze,
qui minaudait en arrondissant les bras sous une guirlande
dorée. Ils en rirent bien des fois ; mais quand il fallait se
séparer, tout leur semblait sérieux .
Immobiles l'un devant l'autre, ils se répétaient : A
jeudi ! à jeudi!
Tout à coup, elle lui prenait la tête dans les deux mains,
le baisait vite au front en s'écriant : Adieu ! et s'élançait
dans l'escalier.
Elle allait rue de la Comédie, chez un coiffeur se faire
arranger ses bandeaux. La nuit tombait. On allumait le
gaz dans la boutique.
Elle entendait la clochette du théâtre qui appelait les
cabotins à la représentation ; et elle voyait, en face, passer
des hommes à figure blanche et des femmes en toilette
fanée , qui entraient par la porte des coulisses.
Il faisait chaud dans ce petit appartement trop bas, où
le poêle bourdonnait au milieu des perruques et des pom-
mades. L'odeur des fers avec ces mains grasses qui lui
maniaient la tête ne tardait pas à l'étourdir ; et elle s'en-
dormait un peu, sous son peignoir. Souvent le garçon, en
la coiffant, lui proposait des billets pour le bal masqué.
Puis elle s'en allait! Elle remontait les rues ; elle arri-
vait à la Croix rouge; elle reprenait ses socques, qu'elle
avait cachés le matin sous une banquette, et se tassait à
376 MADAME BOVARY
sa place, parmi les voyageurs impatientés. Quelques-uns
descendaient au bas de la côte . Elle restait seule dans la
voiture .
A chaque tournant, on apercevait de plus en plus tous
les éclairages de la ville, qui faisaient une large vapeur
lumincuse au-dessus des maisons confondues ; Emma se
mettait à genoux sur les coussins, et elle égarait ses yeux
dans cet éblouissement. Elle sanglotait, appelait Léon, et
lui envoyait des paroles tendres et des baisers, qui se per-
daient au vent.
Il y avait dans la côte un pauvre diable vagabondant
avec son bâton, tout au milieu des diligences ; un amas de
guenilles lui recouvrait les épaules, et un vieux castor
défoncé, s'arrondissant en cuvette, lui cachait la figure.
Mais quand il le retirait, il découvrait, à la place des pau-
pières, deux orbites béants tout ensanglantés. La chair
s'effiloquait par lambeaux rouges,-et il en coulait des
liquides qui se figeaient en gales vertes jusqu'au nez, dont
les narines noires reniflaient convulsivement . Pour vous
parler, il se renversait la tête avec un rire idiot ; - alors
ses prunelles bleuâtres, roulant d'un mouvement con-
tinu, allaient se cogner, vers les tempes, sur le bord de la
plaie vive.
Il chantait une petite chanson, en suivant les voitures .
Souvent la chaleur d'un beau jour
Fait rêver fillette à l'amour.
Et il y avait dans tout le reste des oiseaux, du soleil et
du feuillage.
MADAME BOVARY 377
Quelquefois il apparaissait tout à coup derrière Emma,
tête nue. Elle se retirait avec un cri. Hivert venait le plai-
santer. Il l'engageait à prendre une baraque à la foire
Saint-Romain, ou bien lui demandait, en riant, comment
se portait sa bonne amie .
Souvent on était en marche, lorsque son chapeau, d'un
mouvement brusque, entrait dans la diligence par le va-
sistas, tandis qu'il se cramponnait, de l'autre bras, sur le
marchepied, entre l'éclaboussure des roues . Sa voix, faible
d'abord et vagissante, devenait aiguë. Elle se traînait
dans la nuit, comme l'indistincte lamentation d'une vague
détresse, et à travers la sonnerie des grelots, le mur-
mure des arbres et le ronflement de la boîte creuse, elle
avait quelque chose de lointain qui bouleversait Emma.
Cela lui descendait au fond de l'âme comme un tourbillon
dans un abîme, et l'emportait parmi les espaces d'une
mélancolie sans bornes . - Mais Hivert, qui s'apercevait
d'un contre-poids, allongeait à l'aveugle de grands coups
avec son fouet. La mèche le cinglait sur ses plaies, et il
tombait dans la boue, en poussant un hurlement.
Puis les voyageurs de l'Hirondelle finissaient par s'en-
dormir, les uns la bouche ouverte, les autres le menton
baissé, s'appuyant sur l'épaule de leur voisin, ou bien le
bras passé dans la courroie, tout en oscillant régulière-
ment au branle de la voiture ; - et le reflet de la lanterne
qui se balançait en dehors, sur la croupe des limoniers,
pénétrant dans l'intérieur par les rideaux de calicot cho-
colat, posait des ombres sanguinolentes sur tous ces indi
9
378 MADAME BOVARY
vidus immobiles. Emma, ivre de tristesse, grelottait sous
ses vêtements , -et se sentait de plus en plus froid aux
pieds, avec la mort dans l'âme.
Charles, à la maison, l'attendait ; l'Hirondelle était tou-
jours en retard le jeudi. Madame arrivait enfin ! à peine si
elle embrassait la petite. Le dîner n'était pas prêt, n'im-
porte ! elle excusait la cuisinière. Tout maintenant sem-
blait permis à cette fille.
Souvent son mari, remarquant sa pâleur, lui demandait
si elle ne se trouvait point malade.
- Non ! disait Emma .
- Mais, répliquait-il, tu es toute drôle ce soir ?
-
Eh ! ce n'est rien ! ce n'est rien !
Il y avait même des jours où, à peine rentrée, elle mon-
tait dans sa chambre ; et Justin, qui se trouvait là, circu-
lait à pas muets, plus ingénieux à la servir qu'une excel-
lente camériste. Il plaçait les allumettes, le bougeoir, un
livre, disposait sa camisole, ouvrait les draps .
-Allons, disait-elle, c'est bien, va-t'en ; car il restait
debout, les mains pendantes et les yeux ouverts, comme
enlacé dans les fils innombrables d'une rêverie soudaine .
La journée du lendemain était affreuse, et les suivantes
étaient plus intolérables encore par l'impatience qu'avait
Emma de ressaisir son bonheur, - convoitise âpre, en-
flammée d'images connues, et qui, le septième jour, écla-
tait tout à l'aise dans les caresses de Léon. Ses ardeurs ,
à lui , se cachaient sous des expansions d'émerveillement
et de reconnaissance ; Emma goûtait cet amour d'une façon
MADAME BOVARY 379
discrète et absorbée, l'entretenait par tous les artifices de
sa tendresse, et tremblait un peu, qu'il ne se perdît, plus
tard.
Souvent elle lui disait avec des douceurs de voix mélan-
colique : << Ah ! tu me quitteras, toi ! ... tu te marieras ! ...
tu seras comme les autres . >>>
Il demandait quels autres ?
- Mais, les hommes, enfin, répondait-elle. Puis elle
ajoutait en le repoussant d'un geste langoureux : « Vous
êtes tous des infâmes ! >>
Un jour, qu'ils causaient philosophiquement des désil-
lusions terrestres, elle vint à dire (pour expérimenter sa
jalousie ou cédant peut-être à un besoin d'épanchement
trop fort) qu'autrefois, avant lui, elle avait aimé quel-
qu'un, « pas comme toi, » reprit-elle vite, protestant sur
la tête de sa fille qu'il ne s'était rien passé.
Le jeune homme la crut, et néanmoins la questionna
pour savoir ce qu'il faisait.
-
Il était capitaine de vaisseau, mon ami.
N'était-ce pas prévenir toute recherche, et en même
temps se poser très-haut, par cette prétendue fascination
exercée sur un homme qui devait être de nature belli-
queuse et accoutumé à des hommages ?
Le clerc sentit alors l'infimité de sa position ; il envia
des épaulettes, des croix, des titres. Tout cela devait lui
plaire : il s'en doutait à ses habitudes dispendieuses .
Cependant Emma taisait quantité de ces extravagances,
telle que l'envie d'avoir, pour l'amener à Rouen, un tilbury
380 MADAME BOVARY
bleu, attelé d'un cheval anglais, et conduit par un groom
en bottes à revers. C'était Justin qui lui en avait inspiré le
caprice, en la suppliant de le prendre chez elle comme
valet de chambre ; - et si cette privation n'atténuait pas
à chaque rendez-vous le plaisir de l'arrivée, elle augmen-
tait certainement l'amertume du retour .
Souvent, lorsqu'ils parlaient ensemble de Paris, elle
finissait par murmurer :
Ah ! que nous serions bien là pour vivre !
Ne sommes-nous pas heureux ? reprenait douce-
ment le jeune homme, en lui passant la main sur ses ban-
deaux.
- Oui, c'est vrai, disait-elle, je suis folle, embrasse-
moi !
Ele était pour son mari plus charmante que jamais, lui
faisait des crèmes à la pistache et jouait des valses après
dîner. Il se trouvait donc le plus fortuné des mortels, et
Emma vivait sans inquiétude, lorsqu'un soir, tout à coup :
-
C'est mademoiselle Lempereur, n'est-ce pas, qui te
donne des leçons ?
-
Oui .
- Eh bien ! je l'ai vue tantôt, reprit Charles, chez ma-
dame Liégeard. Je lui ai parlé de toi ; elle ne te connaît
pas.
Ce fut comme un coup de foudre. Cependant elle répli-
qua d'un air tout naturel :
- Ah ! sans doute, elle aura oublié mon nom .
MADAME BOVARY 381
- Mais il y a peut-être à Rouen, dit le médecin, plu-
sieurs demoiselles Lempereur qui sont maîtresses de piano ?
-
C'est possible ! Puis, vivement : J'ai pourtant ses
reçus, tiens ! regarde. Et elle alla au secrétaire, fouilla
tous les tiroirs, confondit les papiers et finit si bien par
perdre la tête , que Charles l'engagea fort à ne point se
donner tant de mal pour ces misérables quittances .
-
Oh ! je les retrouverai, dit-elle .
En effet, dès le vendredi suivant, Charles, en passant
une de ses bottes dans le cabinet noir où l'on serrait ses
habits , sentit une feuille de papier entre le cuir et sa
chaussette, il la prit et lut :
<< Reçu , pour trois mois de leçons, plus, diverses four-
nitures, la somme de soixante-cinq francs . Félicie
Lempereur, professeur de musique . >>>
- Comment diable est-ce dans mes bottes ?
--
Ce sera, sans doute, répondit-elle, tombé du vieux
carton aux factures, qui est sur le bord de la planche.
A partir de ce moment, son existence ne fut plus qu'un
assemblage de mensonges, où elle enveloppait son amour
comme dans des voiles pour le cacher. C'était un besoin,
une manie, un plaisir ; au point que si elle vous disait
avoir passé, hier, par le côté droit d'une rue, il fallait
croire qu'elle avait pris par le côté gauche .
Un matin qu'elle venait de partir, selon sa coutume,
assez légèrement vêtue, il tomba de la neige, tout à coup ;
et comme Charles regardait le temps à la fenêtre, il aper
9.
382 MADAME BOVARY
çut M. Bournisien dans le boc du sieur Tuvache qui le
conduisait à Rouen. Alors il descendit confier à l'ecclé-
siastique un gros châle pour qu'il le remît à Madame, si-
tôt qu'il arriverait à la Croix rouge. A peine fut-il à l'au-
berge, que Bournisien demanda où était la femme du mé-
decin d'Yonville . L'hôtelière répondit qu'elle fréquentait
fort peu son établissement ; aussi, le soir, en reconnaissant
madame Bovary dans l'Hirondelle, le curé lui conta son
embarras, sans paraître, du reste, y attacher de l'impor-
tance, car il entama l'éloge d'un prédicateur qui pour lors
faisait merveille à la Cathédrale, et que toutes les dames
couraient entendre .
N'importe, s'il n'avait point demandé d'explications,
d'autres plus tard pourraient se montrer moins discrets .
Aussi jugea-t-elle utile de descendre chaque fois à la
Croix rouge, de sorte que les bonnes gens de son village
qui la voyaient dans l'escalier, ne se doutaient de rien .
Un jour pourtant, M. L'heureux la rencontra qui sor-
tait de l'hôtel de Boulogne, au bras de Léon ; et elle eut
peur, s'imaginant qu'il bavarderait ; il n'était pas si bête.
Mais trois jours après, il entra dans sa chambre, ferma
la porte et dit :
- J'aurais besoin d'argent.
Elle déclara ne pouvoir lui en donner. L'heureux se ré-
pandit en gémissements, et rappela toutes les complai-
sances qu'il avait eues.
En effet, des deux billets souscrits par Charles, Emma
MADAME BOVARY 383
jusqu'à présent n'en avait payé qu'un seul. Quant au se-
cond, le marchand, sur sa prière, avait consenti à le rem-
placer par deux autres, qui même avaient été renouvelés
à une fort longue échéance. Puis il tira de sa poche une
liste de fournitures non soldées, à savoir les rideaux, le
tapis, l'étoffe pour les fauteuils, plusieurs robes et divers
articles de toilette, dont la valeur se montait à la somme
de deux mille francs environ .
Elle baissa la tête ; il reprit :
- Mais si vous n'avez pas d'espèces, vous avez du bien .
Et il indiqua une méchante masure sise à Barneville,
près Aumale, qui ne rapportait pas grand chose. Cela dé-
pendait autrefois d'une petite ferme vendue par M. Bo-
vary père, car L'heureux savait tout, jusqu'à la conte-
nance d'hectares, avec le nom des voisins. Moi, à votre
place, disait-il , je me libérerais, et j'aurais encore le sur-
plus de l'argent.
Elle objecta la difficulté d'un acquéreur ; il donna l'es-
poir d'en trouver ; mais elle demanda comment faire pour
qu'elle pût vendre.
- N'avez-vous pas la procuration ? répondit-il .
Ce mot lui arriva comme une bouffée d'air frais .
4
Laissez-moi la note, dit Emma.
-
Oh! ce n'est pas la peine ! reprit L'heureux.
Il revint la semaine suivante et se vanta d'avoir, après
force démarches, fini par découvrir un certain Langlois
qui depuis longtemps guignait la propriété, sans faire
connaître son prix.
384 MADAME BOVARY
- N'importe le prix ! s'écria-t- elle.
Il fallait attendre, au contraire, tâter ce gaillard-là. La
chose valait la peine d'un voyage ; et comme elle ne pou-
vait faire ce voyage, il offrit de se rendre sur les lieux,
pour s'aboucher avec Langlois. Une fois revenu, il an-
nonça que l'acquéreur proposait quatre mille francs.
Emma s'épanouit à cette nouvelle. - Franchement,
ajouta-t-il, c'était bien payé.
Elle toucha la moitié de la somme immédiatement, et
quand elle fut pour solder son mémoire, le marchand lui
dit:
- Cela me fait de la peine, parole d'honneur, de vous
voir vous dessaisir tout d'un coup d'une somme aussi
conséquente que celle-là .
Alors, elle regarda les billets de banque, et rêvant au
nombre illimité de rendez-vous que ces deux mille francs
représentaient :
-Comment ! comment ! balbutia-t-elle .
-
Oh ! reprit-il en riant d'un air bonhomme, on met
tout ce que l'on veut sur les factures. Est-ce que je ne
connais pas les ménages ? Et il la considérait fixement,
tout en tenant à sa main deux longs papiers, qu'il faisait
glisser entre ses ongles. Enfin ouvrant son portefeuille, il
étala sur la table quatre billets à ordre, de mille francs
chacun. - Signez-moi cela, dit-il, et gardez tout.
Elle se récria, scandalisée.
- Mais si je vous donne le surplus, répondit effronté-
MADAME BOVARY 385
ment M. L'heureux, n'est-ce pas vous rendre service, à
vous ? Et prenant une plume, il écrivit au bas du mé-
moire : « Reçu de madame Bovary quatre mille francs. >>>
Qui vous inquiète ? puisque vous toucherez dans six mois
l'arriéré de votre baraque, et que je vous place l'échéance
du dernier billet pour après le payement.
Emma s'embarrassait un peu dans ces calculs , et les
oreilles lui tintaient comme si des pièces d'or, s'éventrant
de leurs sacs, eussent sonné tout autour d'elle sur le par-
quet. Enfin L'heureux expliqua qu'il avait un sien ami
Vinçart, banquier à Rouen, lequel allait escompter ces
quatre billets, puis il remettrait lui-même à Madame, le
surplus de la dette réelle .
Mais au lieu de deux mille francs, il n'en apporta que
dix-huit cents, car l'ami Vinçart (comme dejuste) en avait
prélevé deux cents pour frais de commission et d'es-
compte. Puis il réclama négligemment une quittance . -
Vous comprenez... dans le commerce... quelquefois... Et
avec la date, s'il vous plaît, la date .
Un horizon de fantaisies réalisables s'ouvrit alors de-
vant Emma . Elle eut assez de prudence pour mettre en
réserve mille écus, avec quoi furent payés, lorsqu'ils échu-
rent, les trois premiers billets ; mais le quatrième, par
hasard, tomba dans la maison un jeudi, et Charles, bou-
leversé, attendit impatiemment le retour de sa femme,
pour avoir des explications.
Si elle ne l'avait point instruit de ce billet, c'était afin
de lui épargner des tracas domestiques ; elle s'assit sur
386 MADAME BOVARY
ses genoux , le caressa, roucoula, fit une longue énumé-
ration de toutes les choses indispensables prises à crédit.
-Enfin, tu conviendras, que, vu la quantité, ce n'est
pas trop cher.
Cependant Charles, à bout d'idées, bientôt eut recours
à l'éternel L'heureux, qui jura de calmer les choses, si
Monsieur lui signait deux billets, dont l'un de sept cents
francs , payable dans trois mois. Pour se mettre en mesure,
il écrivit à sa mère une lettre pathétique. Au lieu d'en-
voyer la réponse, elle vint elle-même ; et quand Emma
voulut savoir s'il en avait tiré quelque chose :
- Oui, répondit-il. Mais elle demande à connaître la
facture .
Le lendemain, au point du jour, Emma courut chez
M. L'heureux le prier de refaire une autre note, qui ne
dépassât point mille francs, car pour montrer celle de
quatre mille, il eût fallu dire qu'elle en avait payé les
deux tiers, avouer conséquemment la vente de l'immeu-
ble, négociation bien conduite par le marchand, et qui
ne fut effectivement connue que beaucoup plus tard.
Malgré le prix très-bas de chaque article, madame Bo-
vary mère ne manqua point de trouver la dépense exa-
gérée. - Ne pouvait-on se passer d'un tapis ? Pourquoi
avoir renouvelé l'étoffe des fauteuils ? De mon temps , on
avait dans une maison un seul fauteuil, pour les personnes
âgées, - du moins c'était comme cela chez ma mère -
qui était une honnête femme, je vous assure... Tout le
monde ne peut être riche ! Aucune fortune ne tient contre
MADAME BOVARY 387
le coulage ! Je rougirais de me dorloter comme vous
faites! et pourtant , moi, je suis vieille, j'ai besoin de
soins... En voilà ! en voilà ! des ajustements ! des fiafas !
Comment ! de la soie pour doublure , à deux francs ! ...
tandis qu'on trouve du jaconas à dix sous, et même à huit
sous, qui fait parfaitement l'affaire.
Emma , renversée sur la causeuse , répliquait le plus
tranquillement possible : - Eh ! madame, assez ! assez ! ...
L'autre continuait à la sermonner, prédisant qu'ils fini-
raient à l'hôpital.- D'ailleurs, c'était la faute de Bovary.
Heureusement qu'il avait promis d'anéantir cette procu-
ration...
- Comment !
-
Ah ! il me l'a juré ! reprit la bonne femme.
Emma ouvrit la fenêtre, appela Charles, et le pauvre
garçon fut contraint d'avouer la parole, arrachée par sa
mère .
Emma disparut , puis rentra vite en lui tendant majes-
tueusement une grosse feuille de papier.
- Je vous remercie, dit la vieille femme.
Et elle jeta dans le feu la procuration.
Emma se mit à rire d'un rire strident, éclatant, con-
tinu : elle avait une attaque de nerfs.
canime
Ah ! mon Dieu ! s'écria Charles . Eh ! tu as tort
aussi, toi ! tu viens lui faire des scènes ! ...
Sa mère, en haussant les épaules, prétendait que tout
cela c'était des gestes .
388 MADAME BOVARY
Mais Charles , pour la première fois se révoltant ,
prit la défense de sa femme, si bien que madame Bovary
mère voulut s'en aller. Elle partit dès le lendemain , et
sur le seuil , comme il essayait à la retenir, elle répliqua :
- Non ! non ! Tu l'aimes mieux que moi , et tu as
raison, c'est dans l'ordre. Au reste, tant pis ! tu verras ! ...
Bonne santé ! ... Car je ne suis pas près , comme tu dis, de
venir lui faire des scènes.
Charles n'en resta pas moins fort penaud vis-à-vis
d'Emma , celle-ci ne cachant point la rancune qu'elle lui
gardait pour avoir manqué de confiance. Il fallut bien des
prières avant qu'elle ne consentît à reprendre sa procura-
tion, et même il l'accompagna chez M. Guillaumin pour
lui en faire faire une seconde toute pareille.
- Je comprends cela, dit le notaire ; un homme de
science ne peut s'embarrasser aux détails pratiques de
la vie.
Et Charles se sentit soulagé par cette réflexion pateline
qui donnait à sa faiblesse les apparences flatteuses d'une
préoccupation supérieure.
Quel débordement, le jeudi d'après, à l'hôtel, dans leur
chambre, avec Léon ! Elle rit, pleura, chanta, dansa, fit
monter des sorbets, voulut fumer des cigarettes, lui parut
extravagante, mais adorable, superbe.
Il ne savait pas quelle réaction de tout son être la pous-
sait davantage à se précipiter sur les jouissances de la vie.
Elle devenait irritable, gourmande et voluptueuse ; et elle
MADAME BOVARY 389
se promenait avec lui dans les rues, tête haute, sans peur,
disait-elle, de se compromettre. Parfois, cependant, Emma
tressaillait, à l'idée soudaine de rencontrer Rodolphe ; caril
lui semblait, bien qu'ils fussent séparéspourtoujours, qu'elle
n'était pas complétement affranchie de sa dépendance .
Un soir, elle ne rentra point à Yonville . Charles en per-
dait la tête, et la petite Berthe, ne voulant pas se coucher
sans sa maman, sanglotait à se rompre la poitrine . Justin
était parti au hasard sur la route. M. Homais en avait
quitté la pharmacie .
Enfin, à onze heures, n'y tenant plus, Charles attela
son boc, sauta dedans , fouetta sa bête et arriva vers deux
heures du matin à la Croix rouge. Personne. Il pensa
que le clerc peut-être l'avait vue ; mais où demeurait-il ?
Charles, heureusement, se rappela l'adresse de son pa-
tron . Il y courut.
Le jour commençait à paraître. Il distingua des panon-
ceaux au-dessus d'une porte ; il frappa. Quelqu'un, sans
ouvrir, lui cria le renseignement demandé, tout en ajou-
tant force injures contre ceux qui dérangeaient le monde
pendant la nuit.
La maison que le clerc habitait n'avait ni sonnette , ni
marteau, ni portier. Charles donna de grands coups de
poing contre les auvents . Un agent de police vint à passer ;
alors il eut peur et s'en alla .
- Je suis fou, se disait-il ; sans doute on l'aura retenue
à dîner chez M. Lormeaux . - La famille Lormeaux n'ha-
bitait plus Rouen. - Elle sera restée à soigner madame
10
390 MADAME BOVARY
Dubreuil . Eh ! madame Dubreuil est morte depuis dix
mois ! ... Où est-elle donc ?
Une idée lui vint. Il demanda dans un café l'Annuaire
et chercha vite le nom de mademoiselle Lempereur, qui
demeurait rue de la Renelle-des-Maroquiniers, nº 74 .
Comme il entrait dans cette rue, Emma parut elle-
même à l'autre bout ; il se jeta sur elle plutôt qu'il ne
l'embrassa, en s'écriant :
- Qui t'a retenue hier ?
- J'ai été malade .
-Et de quoi ?... Où ?... Comment ?...
Elle se passa la main sur le front, et répondit :
-
Chez mademoiselle Lempereur.
- J'en étais sûr ! J'y allais .
- Oh ! ce n'est pas la peine ! dit Emma. Elle vient de
sortir tout à l'heure ; mais à l'avenir tranquillise-toi. Je
ne suis pas libre, tu comprends, si je sais que le moindre
retard te bouleverse ainsi.
C'était une manière de permission qu'elle se donnait de
ne point se gêner dans ses escapades. Aussi en profita-
t-elle tout à son aise, largement. Lorsque l'envie la pre-
nait de voir Léon, elle partait sous n'importe quel prétexte,
et comme il ne l'attendait pas ce jour-là, elle allait le
chercher à son Étude.
Ce fut un grand bonheur les premières fois ; mais bien-
tôt il ne cacha plus la vérité, à savoir que son patron se
plaignait fort de ces dérangements .
MADAME BOVARY 391
Ah bah ! viens donc, disait-elle .
Et il s'esquivait .
Elle voulut qu'il se vêtît tout en noir et se laissât pous-
ser une pointe au menton, pour ressembler aux portraits
Louis XIII. Elle désira connaître son logement, le trouva
médiocre; il en rougit, elle n'y prit garde, puis lui con-
seilla d'acheter des rideaux pareils aux siens , et comme
il objectait la dépense :
-Ah! ah! tu tiens à tes petits écus ! dit-elle en riant.
Il fallait que Léon chaque fois lui racontât toute sa con-
duite, depuis le dernier rendez-vous. Elle demanda des
vers, des vers pour elle, une pièce d'amour en son hon-
neur ; jamais il ne put parvenir à trouver la rime du se-
cond vers, et il finit par copier un sonnet dans un keep-
sake.
Ce fut moins par vanité que dans le seul but de lui
complaire. Il ne discutait pas ses idées ; il acceptait tous
ses goûts ; il devenait sa maîtresse plutôt qu'elle n'était la
sienne . Elle avait des paroles tendres avec des baisers
qui lui emportaient l'âme . Où donc avait-elle appris cette
corruption presque immatérielle, à force d'être profonde
et dissimulée ?
392 MADAME BOVARY
VI
Dans les voyages qu'il faisait pour la voir, Léon sou-
vent avait dîné chez le pharmacien, et s'était cru con-
traint, par politesse, de l'inviter à son tour .
- Volontiers ! avait répondu M. Homais ; il faut d'ail-
leurs que je me retrempe un peu, car je m'encroûte ici .
Nous irons au spectacle, au restaurant, nous ferons des
folies !
Ah ! bon ami ! ... murmura tendrement madame
Homais, effrayée des périls vagues qu'il se disposait à
courir.
- Eh bien ! quoi ! tu trouves que je ne ruine pas assez
ma santé à vivre parmi les émanations continuelles de la
pharmacie ! Voilà, du reste, le caractère des femmes :
elles sont jalouses de la science, puis s'opposent à ce que
l'on prenne les plus légitimes distractions. N'importe ,
comptez sur moi ; un de ces jours, je tombe à Rouen et
nous ferons sauter ensemble les monacos .
L'apothicaire , autrefois, se fût bien gardé d'une telle
expression , mais il donnait maintenant dans un genre
folâtre et parisien qu'il trouvait du meilleur goût ; et
comme madame Bovary, sa voisine, il interrogeait le clerc
curieusement sur les mœurs de la capitale, même il par-
lait argot afin d'éblouir ... les bourgeois , disant turne ,
MADAME BOVARY 393
bazar, chicard, chicandard, Breda-street, et je me la casse,
pour : je m'en vais .
Donc un jeudi, Emma fut surprise de rencontrer dans
la cuisine du Lion d'or M. Homais en costume de voya-
geur, c'est-à-dire couvert d'un vieux manteau qu'on ne
lui connaissait pas, tandis qu'il portait d'une main une
valise, et de l'autre la chancelière de son établissement .
Il n'avait confié son projet à personne, dans la crainte
d'inquiéter le public par son absence.
L'idée de revoir les lieux où s'était passée sa jeunesse
l'exaltait sans doute, car tout le long du chemin il n'arrêta
pas de discourir, puis, à peine arrivé, il sauta vivement
de la voiture pour se mettre en quête de Léon ; et le clerc
eut beau se débattre, M. Homais l'entraîna vers le grand
café de Normandie, où il entra majestueusement sans reti-
rer son chapeau, estimant fort provincial de se découvrir
dans un endroit public.
Emma attendit Léon trois quarts d'heure. Enfin elle
courut à son étude, et perdue dans toutes sortes de con-
jectures, l'accusant d'indifférence et se reprochant à elle-
même sa faiblesse, elle passa l'après-midi le front collé
contre les carreaux.
Ils étaient encore à deux heures attablés l'un devant
l'autre . La grande salle se vidait; le tuyau du poêle, en
forme de palmier, arrondissait au plafond blanc sa gerbe
dorée ; et près d'eux, derrière le vitrage, en plein soleil,
un petit jet d'eau gargouillait dans un bassin de marbre
où, parmi du cresson et des asperges, trois homards en
394 MADAME BOVARY
gourdis s'allongeaient jusqu'à des cailles, toutes couchées
en pile, sur le flanc.
Homais se délectait. Quoiqu'il se grisât de luxe encore
plus que de bonne chère, le vin de Pomard, cependant,
lui excitait un peu les facultés, et lorsque apparut l'ome-
lette au rhum, il exposa sur les femmes des théories im-
morales. Ce qui le séduisait par-dessus tout, c'était le
chic. Il adorait une toilette élégante dans un appartement
bien meublé , et quant aux qualités corporelles, ne détes-
tait pas le morceau.
Léon contemplait la pendule avec désespoir. L'apothi-
caire buvait, mangeait, parlait.
-
Vous devez être , dit-il tout à coup , bien privé à
Rouen. Du reste, vos amours ne logent pas loin . -
Ει
comme l'autre rougissait : - Allons, soyez franc ! Nierez-
vous qu'à Yonville ?... -
Le jeune homme balbutia. --
Chez madame Bovary... vous ne courtisiez point?
Et qui donc?
-
La bonne !
Il ne plaisantait pas; mais la vanité l'emportant sur
toute prudence, Léon, malgré lui, se récria. D'ailleurs, il
n'aimait que les femmes brunes .
-
Je vous approuve, dit le pharmacien ; elles ont plus
de tempérament.
Et , se penchant à l'oreille de son ami , il indiqua les
symptômes auxquels on reconnaissait qu'une femme avait
du tempérament. Il se lança même dans une digression
MADAME BOVARY 395
ethnographique : l'Allemande était vaporeuse , la Fran-
çaise libertine, l'Italienne passionnée .
Et les négresses ? demanda le clerc.
-
C'est un goût d'artiste, dit Homais. Garçon!... deux
demi-tasses !
-
Partons-nous ? reprit à la fin Léon , s'impatientant.
-
Yes .
Mais il voulut , avant de s'en aller, voir le maître de
l'établissement et lui adressa quelques félicitations .
Alors le jeune homme, pour être seul, allégua qu'il avait
à faire .
-
Ah! je vous escorte ! dit Homais .
Et, tout en descendant les rues avec lui, il parlait de sa
femme, de ses enfants, de leur avenir et de sa pharmacie,
racontait en quelle décadence elle était autrefois , et le
point de perfection où il l'avait montée.
Arrivé devant l'hôtel de Boulogne, Léon le quitta brus-
quement , escalada l'escalier, et trouva sa maîtresse en
grand émoi.
Au nom du pharmacien , elle s'emporta. Cependant, il
accumulait de bonnes raisons : ce n'était pas de sa faute...
ne connaissait-elle pas M. Homais ? pouvait-elle croire qu'il
préférât sa compagnie ? Mais elle se détournait ; il la re-
tint; et s'affaissant sur les genoux , il lui entoura la taille
de ses deux bras, dans une pose langoureuse toute pleine
de concupiscence et de supplication.
Elle était debout ; ses grands yeux enflammés le regar-
396 MADAME BOVARY
daient sérieusement et presque d'une façon terrible. Puis
des larmes les obscurcirent , ses paupières roses s'abais-
sèrent, elle abandonna ses mains, et Léon les portait à sa
bouche lorsque parut un domestique, avertissant Monsieur
qu'on le demandait .
Tu vas revenir ? dit-elle .
-
Oui.
-
Mais quand ?
-
Tout à l'heure .
- C'est un truc, dit le pharmacien en apercevant Léon .
J'ai voulu interrompre cette visite qui me paraissait vous
contrarier. Allons chez Bridoux prendre un verre de garus .
Léon jura qu'il lui fallait retourner à son étude. Alors
l'apothicaire fit des plaisanteries sur les paperasses , la
procédure.
Laissez donc un peu Cujas et Barthole ! que diable !
Qui vous empêche ? Soyez un brave ! Allons chez Bridoux,
vous verrez son chien . C'est très-curieux !
Et comme le clerc s'obstinait toujours :
- J'y vais aussi. Je lirai un journal en vous attendant,
ou je feuilleterai un Code.
Léon , étourdi par la colère d'Emma , le bavardage de
M. Homais, et peut-être les pesanteurs du déjeuner, res-
tait indécis, et comme sous la fascination du pharmacien
qui répétait :
-
Allons chez Bridoux ! c'est à deux pas, rue Malpalu !
Alors par lâcheté, par bêtise, par cet inqualifiable senti
MADAME BOVARY 397
ment qui nous entraîne aux actions les plus antipathiques,
il se laissa conduire chez Bridoux ; et ils le trouvèrent dans
sa petite cour, surveillant trois garçons qui haletaient à
tourner la grande roue d'une machine pour faire de l'eau
de Seltz . Homais leur donna des conseils, il embrassa Bri-
doux , on prit le garus. Vingt fois Léon voulut s'en aller;
mais l'autre l'arrêtait par le bras en lui disant :
Tout à l'heure ! je sors. Nous irons au Fanal de Rouen
voir ces messieurs. Je vous présenterai à Thomassin.
Il s'en débarrassa pourtant, et courut d'un bond jusqu'à
l'hôtel . Emma n'y était plus.
Elle venait de partir, exaspérée. Elle le détestait main-
tenant. Ce manque de parole au rendez-vous lui semblait
un outrage, et elle cherchait encore d'autres raisons pour
s'en détacher : il était incapable d'héroïsme, faible, banal,
plus mou qu'une femme, avare d'ailleurs et pusillanime .
Puis, se calmant, elle finit par découvrir qu'elle l'avait
sans doute calomnié. Mais le dénigrement de ceux que
nous aimons, toujours nous en détache quelque peu. Il ne
faut pas toucher aux idoles : la dorure en reste aux mains .
Ils en vinrent à parler plus souvent de choses indiffé-
rentes à leur amour ; et dans les lettres qu'Emma lui en-
voyait, il était question de fleurs, de vers, de la lune et
des étoiles , ressources naïves d'une passion affaiblie, qui
essayait de s'aviver à tous les secours extérieurs . Elle se
promettait continuellement, pour son prochain voyage,
une félicité profonde ; puis elle s'avouait ne rien sentir
10.
398 MADAME BOVARY
d'extraordinaire . Mais cette déception s'effaçait vite sous
un espoir nouveau, et Emma revenait à lui plus enflam-
mée, plus avide. Elle se déshabillait brutalement, arra-
chant le lacet mince de son corset qui sifflait autour de ses
hanches comme une couleuvre qui glisse. Elle allait sur
la pointe de ses pieds nus regarder encore une fois si la
porte était fermée, puis elle faisait d'un seul geste tomber
ensemble tous ses vêtements ; et pâle, sans parler,
sérieuse, elle s'abattait contre sa poitrine, avec un long
frisson .
Cependant, il y avait sur ce front couvert de gouttes
froides , sur ces lèvres balbutiantes, dans ces prunelles
égarées, dans l'étreinte de ces bras, quelque chose d'ex-
trême, de vague et de lugubre, qui semblait à Léon se
glisser entre eux, subtilement, comme pour les séparer.
Il n'osait lui faire de questions ; mais, la discernant si
expérimentée , elle avait dû passer , se disait - il , par
toutes les épreuves de la souffrance et du plaisir. Ce qui
le charmait autrefois l'effrayait un peu , maintenant.
D'ailleurs, il se révoltait contre l'absorption, chaque jour
plus grande, de sa personnalité. Il en voulait à Emma de
cette victoire permanente. Il s'efforçait même à ne pas la
chérir ; puis au craquement de ses bottines, il se sentait
lâche, comme les ivrognes à la vue des liqueurs fortes.
Elle ne manquait point, il est vrai, de lui prodiguer
toutes sortes d'attentions, depuis les recherches de table
jusqu'aux coquetteries du costume et aux langueurs du
regard. Elle apportait d'Yonville des roses dans son sein,
MADAME BOVARY 399
qu'elle lui jetait à la figure, montrait des inquiétudes pour
sa santé, lui donnait des conseils sur sa conduite, et afin
de le retenir davantage, espérant que le ciel peut-être s'en
mêlerait, elle lui passa autour du cou une médaille de la
Vierge. Elle s'informait, comme une mère vertueuse, de
ses camarades . Elle lui disait : - Ne les vois pas, ne sors
pas, ne pense qu'à nous, aime-moi ! Elle aurait voulu
pouvoir surveiller sa vie, et l'idée lui vint de le faire sui-
vre dans les rues. Il y avait toujours près de l'hôtel, une
sorte de vagabond qui accostait les voyageurs et qui ne
refuserait pas ... mais sa fierté se révolta. - Eh ! tant pis !
qu'il me trompe ; que m'importe, est-ce que j'y tiens ?
Un jour, qu'ils s'étaient quittés de bonne heure, et
qu'elle s'en revenait seule par le boulevard, elle aperçut
les murs de son couvent ; alors elle s'assit sur un banc, à
l'ombre des ormes. Quel calme dans ce temps-là ! comme
elle enviait les ineffables sentiments d'amour qu'elle tâ-
chait, d'après des livres, de se figurer !
Les premiers mois de son mariage, ses promenades à
cheval dans la forêt, le Vicomte qui valsait, et Lagardy
chantant, tout repassa devant ses yeux... Et Léon lui
parut soudain, dans le même éloignement que les autres .
Je l'aime pourtant, se disait-elle ; n'importe ! elle n'était
pas heureuse, ne l'avait jamais été. D'où venait donc cette
insuffisance de la vie, cette pourriture instantanée des
choses où elle s'appuyait ? ... Mais s'il y avait quelque part
un être fort et beau, une nature valeureuse, pleine à la
fois d'exaltation et de raffinements, un cœur de poëte sous
400 MADAME BOVARY
une forme d'ange, lyre aux cordes d'airain , sonnant vers
le ciel des épithalames élégiaques, pourquoi, par hasard,
ne le trouverait-elle pas ? Oh ! quelle impossibilité ! Rien
d'ailleurs ne valait la peine d'une recherche, tout men-
tait ! Chaque sourire cachait un bâillement d'ennui , cha-
que joie une malédiction, tout plaisir son dégoût, et les
meilleurs baisers ne vous laissaient sur la lèvre que l'ir-
réalisable envie d'une volupté plus haute.
Un râle métallique se traîna dans les airs, et quatre
coups se firent entendre à la cloche du couvent. Quatre
heures ! et il lui semblait qu'elle était là, sur ce banc,
depuis l'éternité. Mais un infini de passions peut se tenir
dans une minute, comme une foule dans un petit espace.
Emma vivait tout occupée des siennes, et ne s'inquiétait
pas plus de l'argent qu'une archiduchesse.
Une fois pourtant, un homme d'allure chétive, rubicond
et chauve, entra chez elle , se déclarant envoyé par M. Vin-
çart, de Rouen. Il retira les épingles qui fermaient la
poche latérale de sa longue redingote verte, les piqua sur
sa manche et tendit poliment un papier .
C'était un billet de sept cents francs, souscrit par elle, et
que L'heureux , malgré toutes ses protestations, avait
passé à l'ordre de Vinçart.
Elle expédia chez lui sa domestique. Il ne pouvait venir.
Alors, l'inconnu qui était resté debout , lançant de
droite et de gauche des regards curieux, que dissimulaient
ses gros sourcils blonds, demanda d'un air naïf :
MADAME BOVARY 401
- Quelle réponse apporter à M. Vinçart ?
Eh bien ! reprit Emma, dites-lui... que je n'en ai
pas ... ce sera la semaine prochaine ... qu'il attende... oui,
la semaine prochaine. Et le bonhomme s'en alla, sans
souffler un mot.
Mais le lendemain, à midi, elle reçut un protêt, et la
vue du papier timbré, où s'étalait à plusieurs reprises et
en gros caractères : « Maître Hareng, huissier à Buchy, »
l'effraya si fort qu'elle courut en toute hâte chez le mar-
chand d'étoffes.
Elle le trouva dans sa boutique, en train de ficeler un
paquet.
Serviteur ! dit-il, je suis à vous.
L'heureux n'en continua pas moins sa besogne, aidé
par une jeune fille de treize ans environ, un peu bossue,
et qui lui servait à la fois de commis et de cuisinière .
Puis, faisant claquer ses sabots sur les planches de la
boutique, il monta devant Madame au premier étage, et
l'introduisit dans un étroit cabinet, où un gros bureau en
bois de sape supportait quelques registres, défendus trans-
versalement par une barre de fer, cadenassée. Contre le
mur, sous des coupons d'indienne, on entrevoyait un
coffre- fort, mais d'une telle dimension qu'il devait conte-
nir autre chose que des billets et de l'argent. M. L'heu-
reux, en effet, prêtait sur gages, et c'est là qu'il avait mis
la chaîne en or de madame Bovary, avec les boucles d'o-
reilles du pauvre père Tellier, qui, enfin contraint de ven-
dre, avait acheté à Quincampoix un maigre fonds d'épi
402 MADAME BOVARY
cerie, où il se mourait de son catarrhe, au milieu de ses
chandelles, moins jaunes que sa figure .
L'heureux s'assit dans son large fauteuil de paille, en
disant :
Quoi de neuf ?
-
Tenez. Et elle lui montra le papier.
Eh bien ! qu'y puis-je ?
Alors, elle s'emporta, rappelant la parole qu'il avait
donnée de ne pas faire circuler ses billets ; il en convenait :
- Mais j'ai été forcé moi-même, j'avais le couteau sur
la gorge.
-
Et que va-t-il arriver, maintenant ? reprit- elle.
-
Oh ! c'est bien simple : un jugement du tribunal, et
puis la saisie ; bernique !
Emma se retenait pour ne pas le battre. Elle lui de-
manda doucement s'il n'y avait pas moyen de calmer
M. Vinçart.
-
Ah bien, oui ! ... calmer Vinçart ! vous ne le con--
naissez guère ; il est plus féroce qu'un Arabe !
Pourtant il fallait que M. L'heureux s'en mêlât .
-
Écoutez donc ! il me semble que jusqu'à présent,
j'ai été assez bon pour vous. Et déployant un de ses re-
gistres : Tenez ! Puis remontant la page avec son doigt :
Voyons... voyons ... le 3 août, 200 francs ... au 17 juin ,
150... 23 mars, 46 ... en avril... Il s'arrêta , comme crai-
gnant de faire quelque sottise... Et je ne dis rien des bil-
lets souscrits par Monsieur, un de 700 francs, un autre
MADAME BOVARY 403
de 300 ! Quant à vos petits à- compte, aux intérêts, ça
n'en finit pas, on s'y embrouille. Je ne m'en mêle plus !
Elle pleurait, elle l'appela même « son bon monsieur
L'heureux. » Mais il se rejetait toujours sur ce « mâtin de
Vinçart. >> D'ailleurs, il n'avait pas un centime, personne
à présent ne le payait, on lui mangeait la laine sur le dos,
un pauvre boutiquier comme lui ne pouvait faire d'a-
vances .
Emma se taisait, et M. L'heureux , qui mordillonnait les
barbes d'une plume, sans doute s'inquiéta de son silence,
car il reprit :
-Au moins, si un de ces jours j'avais quelques ren-
trées ... je pourrais ...
- Du reste, dit-elle, dès que l'arriéré de Barneville ...
-
Comment ?... Et en apprenant que Langlois n'avait
pas encore payé, il parut fort surpris, Puis d'une voix
mielleuse : - Et nous convenons, dites-vous...
Oh ! de ce que vous voudrez !
Alors, il ferma les yeux pour réfléchir, écrivit quelques
chiffres , et déclarant qu'il aurait grand mal, que la chose
était scabreuse et qu'il se saignait, il dicta quatre billets
de deux cent cinquante francs chacun, espacés les uns
des autres à un mois d'échéance . -
Pourvu que Vinçart
veuille m'entendre ! Du reste, c'est convenu, je ne lan-
terne pas, je suis rond comme une pomme.
Ensuite il lui montra négligemment plusieurs marchan-
dises nouvelles, mais dont pas une, dans son opinion,
n'était digne de Madame. --- Quand je pense que voilà une
404 MADAME BOVARY
robe à sept sous le mètre, et certifiée bon teint ! Ils gobent
cela pourtant ! on ne leur conte pas ce qui en est, vous
pensez bien. - Voulant par cet aveu de coquinerie envers
les autres, la convaincre tout à fait de sa probité.
Puis il la rappela, pour lui montrer trois aunes de gui-
pure qu'il avait trouvées dernièrement << dans une ven-
due. »
- Est-ce beau! disait L'heureux, on s'en sert beaucoup
maintenant, comme têtes de fauteuils, c'est le genre ; et
plus prompt qu'un escamoteur, il enveloppa la guipure de
papier bleu et la mit dans les mains d'Emma.
Au moins que je sache...
Ah ! plus tard, reprit-il en lui tournant les talons.
Dès le soir, elle pressa Bovary d'écrire à sa mère pour
qu'elle leur envoyât bien vite tout l'arriéré de l'héritage .
La belle-mère répondit n'avoir plus rien ; la liquidation
était close, et il leur restait, outre Barneville, six cents
livres de rente, qu'elle leur servirait exactement.
Alors Madame expédia des factures chez deux ou trois
clients, et bientôt usa largement de ce moyen, qui lui
réussissait. Elle avait toujours soin d'ajouter en post-
scriptum : << N'en parlez pas à mon mari, vous savez
comme il est fier... Excusez-moi... Votre servante... » Il
y eut quelques réclamations ; elle les intercepta.
Pour se faire de l'argent, elle se mit à vendre ses vieux
gants, ses vieux chapeaux, la vieille ferraille ; et elle
marchandait avec rapacité, son sang de paysanne la pous-
sant au gain. Puis, dans ses voyages à la ville, elle bro-
MADAME BOVARY 405
cantait des babioles, que M. L'heureux, à défaut d'autres,
lui prendrait certainement. Elle s'acheta des plumes d'au-
truche, de la porcelaine chinoise et des bahuts ; elle em-
pruntait à Félicité, à madame Lefrançois, à l'hôtelière de
la Croix rouge, à tout le monde, n'importe où. Avec l'ar-
gent qu'elle reçut enfin de Barneville, elle paya deux bil-
lets ; les quinze cents autres francs s'écoulèrent. Elle
s'engagea de nouveau, et toujours ainsi !
Parfois il est vrai, elle tâchait de faire des calculs ;
mais elle découvrait des choses si exorbitantes, qu'elle
n'y pouvait croire. Alors elle recommençait, s'embrouillait
vite, plantait tout là, et n'y pensait plus .
La maison était bien triste, maintenant ! on en voyait
sortir les fournisseurs avec des figures furieuses. Il y avait
des mouchoirs traînant sur les fourneaux, et la petite
Berthe, au grand scandale de madame Homais, portait
$ des bas percés ; si Charles, timidement, hasardait une ob-
servation, elle répondait avec brutalité , que ce n'était
point sa faute !
Pourquoi ces emportements ? Il expliquait tout par son
ancienne maladie nerveuse ; et se reprochant d'avoir pris
pour des défauts ses infirmités, il s'accusait d'égoïsme,
avait envie de courir l'embrasser . Oh non ! se disait- il,
je l'ennuierais ! et il restait.
Après le dîner , il se promenait seul dans le jardin ;
il prenait la petite Berthe sur ses genoux, et déployant
son journal de médecine , essayait de lui apprendre à lire.
Mais l'enfant, qui n'étudiaitjamais, ne tardait pas à ouvrir
406 MADAME BOVARY
de grands yeux tristes et se mettait à pleurer. Alors il la
consolait ; il allait lui chercher de l'eau dans l'arrosoir
pour faire des rivières sur le sable, ou cassait les branches
des troënes pour planter des arbres dans les plates-bandes ,
ce qui gâtait peu le jardin , tout encombré de longues
herbes ; on devait tant de journées à Lestiboudois ! Puis
l'enfant avait froid et demandait sa mère . Appelle ta
bonne, disait Charles. Tu sais bien, ma petite, qu'elle ne
veut pas qu'on la dérange.
L'automne commençait et déjà les feuilles tombaient,
- comme il y avait deux ans, lorsqu'elle était malade !
Quand donc tout cela finira-t-il ? ... et il continuait à mar-
cher, les deux mains derrière le dos.
Madame était dans sa chambre . On n'y montait pas. Elle
restait là tout le long du jour, engourdie , à peine vêtue,
et de temps à autre faisant fumer des pastilles du sérail ,
qu'elle avait achetées à Rouen, dans la boutique d'unAlgé-
rien. Pour ne pas avoir la nuit , auprès d'elle , cet
homme étendu qui dormait, elle finii, à force de grimaces,
par le reléguer au second étage ; et elle lisait jusqu'au
matin des livres extravagants où il y avait des tableaux
orgiaques avec des situations sanglantes. Souvent une ter-
reur la prenait, elle poussait un cri. Charles accourait . -
Ah ! va-t'en, disait-elle ; ou d'autres fois, brûlée plus fort
par cette flamme intime que l'adultère avivait, haletante ,
émue, toute en désir, elle ouvrait sa fenêtre, aspirait l'air
froid, éparpillait au vent sa chevelure trop lourde, et regar-
dait les étoiles, souhaitait des amours de prince. Elle
MADAME BOVARY 407
pensait à lui, à Léon. Elle eût alors tout donné pour un
seul de ces rendez-vous, qui la rassasiaient.
C'était ses jours de gala. Elle les voulait splendides ! et
lorsqu'il ne pouvait payer seul la dépense , elle complétait
le surplus libéralement ; ce qui arrivait à peu près toutes
les fois. Il essaya de lui faire comprendre qu'ils seraient
aussi bien ailleurs dans quelque hôtel plus modeste, mais
elle trouva des objections .
Un jour, elle tira de son sac six petites cuillères en ver-
meil (c'était le cadeau de noces du père Rouault), en le
priant d'aller immédiatement porter cela, pour elle , au
mont-de-piété; et Léon obéit, bien que cette démarche lui
déplût. Il avait peur de se compromettre .
Puis, en y réfléchissant, il trouva que sa maîtresse
prenait des allures étranges, et qu'on n'avait peut-être pas
tort de vouloir l'en détacher .
En effet, quelqu'un avait envoyé à sa mère une longue
lettre anonyme, pour la prévenir qu'il se perdait avec
une femme mariée; et aussitôt la bonne dame, entrevoyant
l'éternel épouvantail des familles, c'est-à-dire la vague
créature pernicieuse, la sirène , le monstre , qui habite
fantastiquement les profondeurs de l'amour, écrivit à
Me Dubocage, son patron, lequel fut parfait dans cette
affaire. Il le tint durant trois quarts d'heure, voulant lui
dessiller les yeux, l'avertir du gouffre. Une telle intrigue
nuirait plus tard à son établissement ; il le supplia de
rompre; et s'il ne faisait ce sacrifice dans son propre intérêt,
qu'il le fit au moins pour lui, Dubocage !
408 MADAME BOVARY
Léon enfin avait juré de ne plus revoir Emma , et il se
reprochait de n'avoir pas tenu à sa parole, considérant tout
ce que cette femme pourrait encore lui attirer d'embarras
et de discours, sans compter les plaisanteries de ses cama-
rades , qui se débitaient le matin , autour du poêle .
D'ailleurs il allait devenir premier clerc ; c'était le moment
d'être sérieux. Aussi renonçait- il à la flûte, aux sentiments
exaltés, à l'imagination ; -
car tout bourgeois, dans
l'échauffement de sa jeunesse , ne fût-ce qu'un jour ,
une minute , s'est cru capable d'immenses passions, de
hautes entreprises. Le plus médiocre libertin a rêvé des
sultanes ; chaque notaire porte en soi les débris d'un poëte.
Il s'ennuyait maintenant lorsque Emma, tout à coup,
sanglotait sur sa poitrine ; et son cœur, comme les gens
qui ne peuvent endurer qu'une certaine dose de musique,
s'assoupissait d'indifférence au vacarme d'un amour dont
il ne distinguait plus les délicatesses .
Ils se connaissaient trop pour avoir ces ébahissements de
la possession qui en centuplent la joie. Elle était aussi
dégoûtée de lui qu'il était fatigué d'elle. Emma retrou-
vait dans cet adultère toutes les platitudes de son mariage.
Mais comment pouvoir s'en débarrasser ? Puis elle avait
beau se sentir humiliée de la bassesse d'un tel bonheur,
elle y tenait encore par habitude ou par corruption, et
chaque jour elle s'y acharnait davantage, tarissant toute
félicité à la vouloir trop grande . Elle accusait Léon de
ses espoirs déçus , comme s'il l'avait trahie ; et même
elle souhaitait une catastrophe qui amenât leur sépa
MADAME BOVARY 409
ration , puisqu'elle n'avait pas le courage de s'y décider.
Elle n'en continuait pas moins à lui écrire des lettres
amoureuses, en vertu de cette idée : qu'une femme doit
toujours écrire à son amant .
Mais en écrivant elle percevait un autre homme, un
fantôme, fait de ses plus ardents souvenirs, de ses lectures
les plus belles, de ses convoitises les plus fortes ; et il
devenait à la fin si véritable et accessible, qu'elle en palpi-
tait émerveillée, sans pouvoir néanmoins le nettement
imaginer, tant il se perdait, comme un dieu, sous l'abon-
dance de ses attributs. Il habitait la contrée bleuâtre où
les échelles de soie se balancent à des balcons, sous le
souffle des fleurs, dans la clarté de la lune . Elle le sentait
près d'elle, il allait venir, et l'enlèverait tout entière dans
un baiser . Ensuite elle retombait à plat, brisée ; car ces
élans d'amour vague la fatiguaient plus que de grandes
débauches .
Elle éprouvait maintenant une courbature incessante et
universelle . Souvent même, Emma recevait des assigna-
tions , du papier timbré qu'elle regardait à peine . Elle
aurait voulu ne plus vivre, ou continuellement dormir.
Le jour de la mi-carême, elle ne rentra pas à Yonville ;
elle alla le soir au bal masqué. Elle mit un pantalon de
velours et des bas rouges, avec une perruque à catogan
et un lampion sur l'oreille. Elle sauta toute la nuit au son
• furieux des trombones ; on faisait cercle autour d'elle ; et
elle se trouva le matin sur le péristyle du théâtre , parmi
410 MADAME BOVARY
cinq ou six masques , débardeuses et matelots , des cama-
rades de Léon , qui parlaient d'aller souper.
Les cafés d'alentour étaient pleins. Ils avisèrent sur le
port un restaurant des plus médiocres, dont le maître leur
ouvrit, au quatrième étage, une petite chambre.
Les hommes chuchotèrent dans un coin, sans doute se
consultant sur la dépense. Il y avait un clerc, deux cara-
bins et un commis : quelle société pour elle ! Quant aux
femmes, Emma s'aperçut vite, au timbre de leur voix,
qu'elles devaient être, presque toutes, du dernier rang.
Elle eut peur alors, recula sa chaise, et baissa les yeux .
Les autres se mirent à manger. Elle ne mangea pas ;
elle avait le front en feu, des picotements aux paupières, et
un froid de glace à la peau. Elle sentait dans sa tête le
plancher du bal, rebondissant encore sous la pulsation
rhythmique des mille pieds qui dansaient. Puis l'odeur du
punch avec la fumée des cigares l'étourdit. Elle s'éva-
nouissait ; on la porta devant la fenêtre.
Le jour commençait à se lever, et une grande tache
de couleur pourpre s'élargissait dans le ciel pâle, du
côté de Sainte- Catherine . La rivière livide frissonnait au
vent; il n'y avait personne sur les ponts ; les réverbères
s'éteignaient.
Elle se ranima cependant, et vint à penser à Berthe qui
dormait là-bas , dans la chambre de sa bonne. Mais une
charrette pleine de longs rubans de fer passa, en jetant
contre le mur des maisons une vibration métallique, .
assourdissante.
MADAME BOVARY 444
Elle s'esquiva brusquement, se débarrassa de son
costume, dit à Léon qu'il lui fallait s'en retourner, et enfin
resta seule à l'hôtel de Boulogne. Tout et elle-même lui
étaient insupportables. Elle aurait voulu , s'échappant
comme un oiseau, aller se rajeunir quelque part, bien loin,
dans les espaces immaculés.
Elle sortit, elle traversa le boulevard, la place Cauchoise
et le faubourg, jusqu'à une rue découverte qui dominait
des jardins . Elle marchait vite, le grand air la calmait, et
peu àpeu les figures de la foule, les masques, les quadrilles,
les lustres, le souper, ces femmes, tout disparaissait comme
des brumes emportées. Puis revenue à la Croix rouge ,
elle se jeta sur son lit, dans la petite chambre du second,
où il y avait les images de la tour de Nesle. A quatre heu-
res du soir, Hivert la réveilla.
En rentrant chez elle, Félicité lui montra derrière la
pendule un papier gris. Elle lut :
« En vertu de la grosse, en forme exécutoire d'un juge-
ment. » Quel jugement? La veille , en effet , on avait
apporté un autre papier qu'elle ne connaissait pas ; aussi
fut-elle stupéfaite de ces mots : « Commandement de par le
roi, la loi et justice, à madame Bovary. » Alors sautant plu-
sieurs lignes elle aperçut : « Dans vingt-quatre heures pour
tout délai. » - Quoi donc ? « Payer la somme totale de
huit mille francs . » Et même il y avait plus bas : « Elle y
sera contrainte par toute voie de droit, et notamment par la
saisie exécutoire de ses meubles et effets . >>>
Que faire? ... c'était dansvingt-quatre heures, demain ! ...
412 MADAME BOVARY
L'heureux, pensa -t- elle, voulait sans doute l'effrayer en-
core ; car elle devina du coup toutes ses manœuvres, le but
de ses complaisances. Ce qui la rassurait, c'était l'exagé-
ration même de la somme.
Cependant, à force d'acheter, de ne pas payer, d'em-
prunter, de souscrire des billets, puis de renouveler ces
billets , qui s'enflaient à chaque échéance nouvelle, elle
avait fini par préparer au sieur L'heureux un capital, qu'il
attendait impatiemment pour ses spéculations.
Elle se présenta chez lui d'un air dégagé.
- Vous savez ce qui m'arrive ? C'est une plaisanterie,
sans doute !
-Non .
Comment cela ?
Il se détourna lentement, et lui dit en se croisant les bras :
- Pensiez-vous, ma petite dame , que j'allais , jusqu'à
la consommation des siècles, être votre fournisseur et ban-
quier pour l'amour de Dieu ? Il faut bien que je rentre
dans mes déboursés ; soyons justes ! Elle se récria sur la
dette. -
Ah ! tant pis ! le tribunal l'a reconnue ! il y a
jugement ! on vous l'a signifié ! D'ailleurs, ce n'est pas moi,
c'est Vinçart .
-Est- ce que vous ne pourriez ...
-
Oh ! rien du tout !
- Mais ... cependant... raisonnons .
Et elle battit la campagne ; elle n'avait rien su... c'était
une surprise...
-
A qui la faute ? dit L'heureux en la saluant ironique
MADAME BOVARY 413
ment . Tandis que je suis, moi, à bûcher comme un nègre,
vous vous repassiez du bon temps .
-
Ah ! pas de morale !
- Ça ne nuit jamais, répliqua-t-il .
Elle fut lâche, elle le supplia ; et même elle appuya sa
main, sa jolie main blanche et longue, sur les genoux du
marchand .
-
Laissez-moi donc ! On dirait que vous voulez me sé-
duire !
- Vous êtes un misérable ! s'écria-t-elle .
-
Oh ! oh! comme vous y allez ! reprit-il en riant.
- Je ferai savoir qui vous êtes. Je dirai à mon mari...
-Eh bien, moi, je lui montrerai quelque chose , à votre
mari.
Et L'heureux tira de son coffre-fort, le reçu de dix-huit
cents francs , qu'elle lui avait donné lors de l'escompte
Vinçart.
- Croyez-vous, ajouta-t-il, qu'il ne comprenne pas
votre petit vol , ce pauvre cher homme !
Elle s'affaissa , plus assommée qu'elle n'eût été par un
coup de massue. Il se promenait depuis la fenêtre jusqu'au
bureau, tout en répétant :
Ah ! je lui montrerais bien... je lui montrerais bien ...
Ensuite il se rapprocha d'elle, et d'une voix douce :
Ce n'est pas amusant, je le sais ; personne, après tout,
n'en est mort, et puisque c'est le seul moyen qui vous reste
de me rendre mon argent...
11
414 MADAME BOVARY
- Mais où en trouverai-je ? dit Emma en se tordant les
bras .
Ah ! bah ! quand on a, comme vous, des amis !
Et il la regardait d'une façon si perspicace et si terrible
qu'elle en frissonna jusqu'aux entrailles.
-
Je vous promets , dit-elle, je signerai...
--
J'en ai assez de vos signatures !
Je vendrai encore.
-
Allons donc ! fit-il en haussant les épaules ; vous
n'avez plus rien. Et il cria dans le judas qui s'ouvrait sur la
-
boutique : Annette ! n'oublie pas les trois coupons
du n° 14.
La servante parut ; Emma comprit, et demanda « ce
qu'il faudrait d'argent pour arrêter toutes les poursuites. >>>
Il est trop tard !
-
Mais si je vous apportais plusieurs mille francs, le
quart de la somme, le tiers, presque tout ?
-Eh ! non ! c'est inutile !
Il la poussait doucement vers l'escalier.
-
Je vous en conjure, monsieur L'heureux, quelques
jours encore.
Elle sanglotait.
-
Allons, bon ! des larmes !
- Vous me désespérez !
-
Je ne m'en moque pas mal ! dit-il en refermant la
porte.
MADAME BOVARY 445
VII
Elle fut stoïque, le lendemain, lorsque Me Hareng ,
l'huissier, avec deux témoins , se présenta chez elle pour
faire le procès-verbal de la saisie.
Ils commencèrent par le cabinet de Bovary et n'inscri-
virent point la tête phrénologique , qui fut considérée
comme instrument de sa profession ; mais ils comptèrent
dans la cuisine les plats, les marmites, les chaises, les
flambeaux, et dans sa chambre à coucher toutes les ba-
bioles de l'étagère. Ils examinèrent ses robes, le linge, le
cabinet de toilette ; et son existence, jusque dans ses re-
coins les plus intimes, fut comme un cadavre que l'on
autopsie, étalée tout du long aux regards de ces trois
hommes .
Me Hareng, boutonné dans un mince habit noir, en
cravate blanche, et portant des sous-pieds fort tendus,
répétait de temps à autre : « Vous permettez, madame,
vous permettez ? ... >> Souvent il faisait des exclamations :
<<< Charmant ! fort joli ! >> Puis il se remettait à écrire,
trempant sa plume dans l'encrier de corne qu'il tenait de
la maingauche.
Quand ils en eurent fini avec les appartements, ils mon-
tèrent au grenier.
446 MADAME BOVARY
Elle y gardait un pupitre où étaient enfermées les
lettres de Rodolphe. Il fallut l'ouvrir .
-
Ah ! une correspondance ! dit M. Hareng, avec un
sourire discret. Mais permettez ! car je dois m'assurer si
la boîte ne contient pas autre chose.
Et il inclina les papiers légèrement, comme pour en
faire tomber des napoléons. Alors l'indignation la prit, à
voir cette grosse main aux doigts rouges et mous comme
des limaces, qui se posait sur les pages où son cœur avait
battu.
Ils partirent enfin ! Félicité rentra. Elle l'avait envoyée
aux aguets pour détourner Bovary. Et elles installèrent
vivement sous les toits le gardien de la saisie, qui jura de
s'y tenir tranquille.
Charles, pendant la soirée, lui parut soucieux. Emma
l'épiait d'un regard plein d'angoisses , croyant apercevoir
dans les rides de son visage des accusations. Puis, quand
ses yeux se reportaient sur la cheminée garnie d'écrans
chinois, sur les larges rideaux, sur les fauteuils, sur
toutes ces choses enfin qui avaient adouci l'amertume de
sa vie, un remords la prenait, ou plutôt un regret im-
mense et qui irritait la passion, loin de l'anéantir. Charles
tisonnait avec placidité, les deux pieds sur les chenets .
Il y eut un moment où le gardien, sans doute s'en-
nuyant dans sa cachette, fit un peu de bruit.
-
On marche là-haut ! dit Charles.
-Non ! reprit-elle, c'est une lucarne restée ouverte et
que le vent remue .
MADAME BOVARY 417
Elle partit à Rouen, le lendemain dimanche, pour aller
chez tous les banquiers dont elle connaissait les noms. Ils
étaient à la campagne ou en voyage. Elle ne se rebuta
pas ; et ceux qu'elle put rencontrer, elle leur demandait
de l'argent, protestant qu'il lui en fallait, qu'elle le ren-
drait. Quelques-uns lui rirent au nez ; tous la refusèrent .
A deux heures, elle courut chez Léon, frappa contre sa
porte. On n'ouvrit pas. Enfin il parut .
- Qui t'amène ?
-
Cela te dérange ?
Non ... mais ...
Et il avoua que le propriétaire n'aimait point à ce que
l'on reçût << des femmes. >>>
-
J'ai à te parler, reprit-elle.
Alors il atteignit sa clef. Elle l'arrêta .
-
Oh non ! là-bas ! chez nous .
Et ils allèrent dans leur chambre , à l'hôtel de Boulogne.
Elle but en arrivant un grand verre d'eau. Elle était
très-pâle . Elle lui dit :
- Léon, tu vas me rendre un service. Et le secouant
par ses deux mains, qu'elle serrait étroitement, elle
ajouta :
-
Écoute ! j'ai besoin de huit mille francs !
Mais tu es folle !
-
Pas encore !
Et aussitôt, racontant l'histoire de la saisie, elle lui
exposa sa détresse, car Charles ignorait tout, sa belle-
mère la détestait, le père Rouault ne pouvait rien ; mais
11.
418 MADAME BOVARY
lui, Léon, il allait se mettre en course pour trouver cette
indispensable somme...
-
Comment veux-tu...
- Quel lâche tu fais ! s'écria-t-clle .
Alors il dit bêtement :
Tu t'exagères le mal. Peut-être qu'avec un millier
d'écus ton bonhomme se calmerait ?
Raison de plus pour tenter quelque démarche ; il
n'était pas possible que l'on ne découvrît point trois mille
francs. D'ailleurs Léon pouvait s'engager à sa place.
- Va ! essaye ! il le faut ! cours ! Oh ! tâche ! je t'ai-
merai bien !
Il sortit, revint au bout d'une heure, et dit avec une
figure solennelle :
-
J'ai été chez trois personnes... inutilement !
Puis ils restèrent assis l'un en face de l'autre, aux deux
coins de la cheminée, immobiles, sans parler. Emma
haussait les épaules, tout en trépignant. Il l'entendit qui
murmurait :
-Si j'étais à ta place, moi, j'en trouverais bien !
-
Où donc ?
- A ton étude ! Et elle le regarda.
Une hardiesse infernale s'irradiait de ses prunelles en-
flammées , et les paupières se rapprochaient d'une façon
lascive et encourageante ; - si bien que le jeune homme
se sentit faiblir sous la muette volonté de cette femme qui
lui conseillait un crime. Alors il eut peur, et pour éviter
tout éclaircissement, il se frappa le front en s'écriant :
MADAME BOVARY 419
-Moreldoit revenir cette nuit ! il ne me refusera pas,
j'espère . - C'était un de ses amis, le fils d'un négociant
fort riche, et je t'apporterais cela demain, ajouta-t-il .
Emma n'eut point l'air d'accueillir cet espoir avec au-
tant de joie qu'il l'avait imaginé. Soupçonnait-elle le
mensonge ? Il reprit en rougissant :
- Pourtant, si tu ne me voyais pas à trois heures, ne
m'attends plus, ma chérie. Il faut que je m'en aille,
excuse-moi . Adieu .
Il serra sa main; mais il la sentit tout inerte. Emma
n'avait plus la force d'aucun sentiment.
Quatre heures sonnèrent, et elle se leva pour s'en re-
tourner à Yonville , obéissant comme un automate à
l'impulsion des habitudes .
Il faisait beau; c'était un de ces jours du mois de mars
clairs et âpres, où le soleil reluit dans un ciel tout blanc.
Des Rouennais endımanchés se promenaient d'un air heu-
reux . Elle arriva sur la place du Parvis. On soriait des
vêpres ; la foule s'écoulait par les trois portails, comme
un fleuve par les trois arches d'un pont, et au milieu,
plus immobile qu'un roc, se tenait le Suisse.
Alors elle se rappela ce jour, où toute anxieuse et pleine
d'espérances, elle était entrée sous cette grande nef qui
s'étendait devant elle moins profonde que son amour ; et
elle continua de marcher, en pleurant sous son voile,
étourdie, chancelante, prête à défaillir .
Gare ! cria une voix sortant d'une porte cochère qui
s'ouvrait .
420 MADAME BOVARY
Elle s'arrêta pour laisser passer un cheval noir, piaffant
dans les brancards d'un tilbury, que conduisait un gent-
leman en fourrure de zibeline. Qui était-ce donc ? Elle le
connaissait... La voiture s'élança et disparut.
Mais c'était lui ! le Vicomte ! Elle se détourna : la rue
était déserte. Et elle fut si accablée, si triste, qu'elle s'ap-
puya contre un mur pour ne pas tomber.
Puis elle pensa qu'elle s'était trompée. Au reste elle
n'en savait rien . Tout en elle-même et au dehors l'aban-
donnait. Elle se sentait perdue, roulant au hasard dans
des abîmes indéfinissables ; et ce fut presque avec joie
qu'elle aperçut, en arrivant à la Croix rouge, ce bon
Homais qui regardait charger sur l'Hirondelle une grande
boîte pleine de provisions pharmaceutiques. Il tenait à sa
main, dans un foulard, six cheminots pour son épouse .
Madame Homais aimait beaucoup ces petits pains
lourds en forme de turban , que l'on mange dans le
carême avec du beurre salé ; dernier échantillon des
nourritures gothiques, qui remonte peut-être au siècle
des croisades, et dont les robustes Normands s'emplis-
saient autrefois, croyant voir sur leur table, à la lueur
des torches jaunes, entre les brocs d'hypocras et les gi-
gantesques chaircuiteries, des têtes de Sarrasins à dévorer.
La femme de l'apothicaire les croquait comme eux, hé-
roïquement, malgré sa détestable dentition ; aussi toutes
les fois que M. Homais faisait un voyage à la ville, il ne
manquait pas à lui en rapporter, qu'il prenait toujours
chez le grand faiseur, rue Massacre .
MADAME BOVARY 421
--
Charmé de vous voir ! dit-il en offrant la main à
Emma pour l'aider à monter dans l'Hirondelle. Puis il
suspendit les cheminots aux lanières du filet, et resta nu-
tête et les bras croisés , dans une attitude pensive et na-
poléonienne.
Mais quand l'Aveugle , comme d'habitude , apparut au
bas de la côte, il s'écria :
-
Je ne comprends pas que l'autorité tolère encore de
si coupables industries ! On devrait enfermer ces malheu-
reux, que l'on forcerait à quelque travail ! Le progrès, ma
parole d'honneur, marche à pas de tortue ; nous patau-
geons en pleine barbarie !
L'aveugle tendait son chapeau , qui ballottait au bord
de la portière comme une poche de la tapisserie déclouée .
- Voilà, dit le pharmacien, une affection scrofuleuse !
Et, bien qu'il connût ce pauvre diable, il feignit de le voir
pour la première fois, murmura les mots de cornée, cornée
opaque, sclérotique, facies , puis lui demanda d'un ton pa-
terne : - Y a-t-il longtemps , mon ami , que tu as cette
épouvantable infirmité? Au lieu de t'enivrer au cabaret,
tu ferais mieux de suivre un régime. Il l'engageait à
prendre de bon vin , de bonne bière , de bons rôtis.
L'aveugle continuait sa chanson; il paraissait d'ailleurs
presque idiot. Enfin M. Homais ouvrit sa bourse .
-
Tiens , voilà un sou , rends-moi deux liards , -
et
n'oublie pas mes recommandations , tu t'en trouveras
bien!
Hivert se permit tout haut quelque doute sur leur effi
422 MADAME BOVARY
cacité. Mais alors l'apothicaire certifia qu'il le guérirait
lui-même, avec une pommade antiphlogistique de sa com-
position, et il donna son adresse : - M. Homais, près les
halles, suffisamment connu.
-
Eh bien , pour la peine, dit Hivert, tu vas nous mon-
trer la comédie.
L'aveugle s'affaissa sur ses jarrets, et, la tête renversée,
tout en roulant ses yeux verdâtres et tirant la langue , il
se frottait l'estomac à deux mains , tandis qu'il poussait
une sorte de hurlement sourd , comme un chien affamé.
Emma , prise de dégoût , lui envoya par-dessus l'épaule
une pièce de cinq francs. C'était toute sa fortune ; il lui
semblait beau de la jeter ainsi .
La voiture était repartie , quand soudain M. Homais se
pencha en dehors du vasistas et cria :
- Pas de farineux ni de laitage ! Porter de la laine sur
la peau et exposer les parties malades à la fumée de baies
de genièvre !
Le spectacle des objets connus qui défilaient devant ses
yeux , peu à peu détournait Emma de sa douleur présente.
Une intolérable fatigue l'accablait, et elle arriva chez elle
hébétée , découragée , presque endormie. Advienne que
pourra , se disait-elle , et puis , qui sait? pourquoi , d'un
moment à autre, ne surgirait-il pas un événement extraor-
dinaire ? L'heureux même pouvait mourir.
Elle fut, à neuf heures du matin, réveillée par un bruit
de voix sur la place. Il y avait un attroupement autour
des halles, pour lire une grande affiche collée contre un
MADAME BOVARY 423
des poteaux , et elle vit Justin qui montait sur une borne
et qui déchira l'affiche. Mais, à ce moment, le garde cham-
pêtre lui posa la main sur le collet. M. Homais sortit de la
pharmacie , et la mère Lefrançois , au milieu de la foule ,
avait l'air de pérorer.
- Madame ! madame ! s'écria Félicité en entrant, c'est
une abomination !
Et la pauvre fille , émue, lui tendit un papier jaune
qu'elle venait d'arracher à la porte. Emma lut d'un clin
d'œil que tout son mobilier était à vendre !
Alors elles se considérèrent silencieusement. Elles n'a-
vaient , la servante et la maîtresse , aucun secret l'une
pour l'autre. Enfin Félicité soupira : - Si j'étais de vous,
madame, j'irais chez M. Guillaumin .
- Tu crois ? ... Et cette interrogation voulait dire : Toi
qui connais la maison par le domestique , est-ce que le
maître quelquefois aurait parlé de moi ?
Oui, allez-y, vous ferez bien.
Elle s'habilla, mit sa robe noire avec sa capote à grains
de jais , et pour qu'on ne la vit pas (il y avait toujours
beaucoup de monde sur la place), elle prit en dehors du
village, par le sentier au bord de l'eau.
Elle arriva tout essoufflée devant la grille du notaire ; le
ciel était sombre et un peu de neige tombait.
Au bruit de la sonnette, Théodore, en gilet rouge, pa-
rut sur le perron ; il vint lui ouvrir presque familièrement,
comme à une connaissance, et l'introduisit dans la salle à
manger.
424 MADAME BOVARY
Un large poêle de porcelaine bourdonnait sous un cac-
tus qui emplissait la niche, et dans des cadres de bois
noir, contre la tenture de papier chêne, il y avait la Esmé-
ralda de Steuben, avec la Putiphar de Schopin . La table
servie , deux réchauds d'argent , le bouton des portes en
cristal, le parquet et les meubles, tout reluisait d'une pro-
preté méticuleuse, anglaise; les carreaux étaient décorés
à chaque angle par des verres de couleur. Voilà une
salle à manger , pensait Emma , comme il m'en fau-
drait une .
Le notaire entra , serrant du bras gauche contre son
corps sa robe de chambre à palmes , tandis qu'il ôtait et
remettait vite de l'autre main sa toque de velours mar-
ron , prétentieusement posée sur le côté droit où retom-
baient les bouts de trois mèches blondes qui, prises à l'oc-
ciput, contournaient son crâne chauve.
Après qu'il eut offert un siége, il s'assit pour déjeuner,
tout en s'excusant beaucoup de l'impolitesse.
- Monsieur, dit-elle, je vous prierais...
-
De quoi, Madame? J'écoute .
Elle se mit à lui exposer sa situation .
Maître Guillaumin la connaissait, étant lié secrètement
avec le marchand d'étoffes, chez lequel il trouvait toujours
des capitaux pour les prêts hypothécaires qu'on lui de-
mandait à contracter .
Donc il savait (et mieux qu'elle) la longue histoire de
ces billets, minimes d'abord, portant comme endosseurs
des noms divers espacés à de longues échéances et renou
MADAME BOVARY 425
velés continuellement, jusqu'au jour enfin où, ramassant
tous les protêts, le marchand avait chargé son ami Vin-
çart de faire en son nom propre les poursuites qu'il fal-
lait, ne voulant point passer pour un tigre parmi ses con-
citoyens.
Elle entremêla son récit de récriminations contre L'heu-
reux, auxquelles le notaire répondait de temps à autre par
une parole insignifiante. Mangeant sa côtelette et buvant
son thé , il baissait le menton dans sa cravate bleu-ciel ,
piquée par deux épingles de diamant que rattachait une
chaînette d'or ; et il souriait d'un singulier sourire, d'une
façon douceâtre et ambiguë. Mais s'apercevant qu'elle
avait les pieds humides :
- Approchez-vous donc du poêle... plus haut... contre
la porcelaine. Elle avait peur de la salir. Le notaire reprit
d'un ton galant : - Les belles choses ne gâtent rien.
Alors elle tâcha de l'émouvoir, et s'émotionnant elle-
même , elle vint à lui conter l'étroitesse de son ménage ,
ses tiraillements , ses besoins. Il comprenait cela ; une
femme élégante ! et sans s'interrompre de manger , il
s'était tourné vers elle complétement, si bien qu'il frôlait
du genou sa bottine, dont la semelle se recourbait tout en
fumant contre le poêle.
Mais lorsqu'elle lui demanda mille écus , il serra les lè-
vres, puis se déclara très-peiné de n'avoir pas eu autre-
fois la direction de sa fortune , car il y avait cent moyens
fort commodes, même pour une dame, de faire valoir son
argent ; on aurait pu, soit dans les tourbières de Grumes
12
426 MADAME BOVARY
nil ou les terrains du Havre, hasarder presque à coup sûr
d'excellentes spéculations ; et il la laissa se dévorer de
rage à l'idée des sommes fantastiques qu'elle aurait cer-
tainement gagnées .
-D'où vient, reprit-il, que vous n'êtes pas venue chez
moi?
Je ne sais trop, dit-elle.
- Pourquoi ? ... hein? Je vous faisais donc bien peur?
C'est moi, au contraire, qui devrais me plaindre ! à peine
si nous nous connaissons ! Je vous suis pourtant très- dé-
voué ; vous n'en doutez plus, j'espère ?
Il tendit sa main , prit la sienne , la couvrit d'un baiser
vorace, puis la garda sur son genou; et il jouait avec ses
doigts délicatement, tout en lui contant mille douceurs .
Sa voix fade susurrait , comme un ruisseau qui coule ,
une étincelle jaillissait de sa pupille à travers le miroite-
ment de ses lunettes, et ses mains s'avançaient dans la
manche d'Emma , pour lui palper le bras. Elle sentait
contre sa joue le souffle d'une respiration haletante. Cet
homme la gênait horriblement.
Elle se leva d'un bond, et lui dit :
- Monsieur, j'attends !
- Quoi donc ? fit le notaire qui devint tout à coup
extrêmement pâle .
-Cet argent.
- Mais... Puis cédant à l'irruption d'un désir trop fort :
- Eh bien ! oui ! ... Il se traînait à genoux vers elle, sans
MADAME BOVARY 427
égard pour sa robe de chambre . -
De grâce ! restez ! je
vous aime ! Il la saisit par la taille.
Un flot de pourpre lui monta vite au visage. Elle se re-
cula d'un air terrible, en s'écriant :
-
Vous profitez impudemment de ma détresse, Mon-
sieur ! Je suis à plaindre , mais pas à vendre ! Et elle
sortit.
Le notaire resta fort stupéfait , les yeux fixés sur ses
belles pantoufles en tapisserie. C'était un présent de l'a-
mour. Cette vue à la fin le consola. D'ailleurs il songeait
qu'une aventure pareille l'aurait entraîné trop loin.
- Quel misérable ! ... quel goujat ! quelle infamie ! se
disait- elle, en fuyant d'un pied nerveux sous les trembles
de la route. Le désappointement de l'insuccès renforçait
l'indignation de sa pudeur outragée; il lui semblait que
la Providence s'acharnait à la poursuivre, et s'en rehaus-
sant d'orgueil , jamais elle n'avait eu tant d'estime pour
elle-même ni tant de mépris pour les autres. Quelque
chose de belliqueux la transportait. Elle aurait voulu
battre les hommes , leur cracher au visage , les broyer
tous ; et elle continuait à marcher rapidement devant elle,
pâle , frémissante , enragée , furetant d'un œil en pleurs
l'horizon vide , et comme se délectant à la haine qui l'é-
touffait.
Quand elle aperçut sa maison, un engourdissement la
saisit. Elle ne pouvait avancer, il le fallait cependant ;
d'ailleurs, où fuir ?
Félicité l'attendait sur la porte.
428 MADAME BOVARY
-
Eh bien ?
- Non ! dit Emma.
Et pendant un quart d'heure, toutes les deux, elles
avisèrent les différentes personnes d'Yonville disposées
peut-être à la secourir. Mais chaque fois que Félicité
nommait quelqu'un, Emma répliquait :- Est-ce possi-
ble ? ils ne voudront pas !
- Et monsieur qui va rentrer !
Je le sais bien ; laisse-moi seule.
Elle avait tout tenté. Il n'y avait plus rien à faire
maintenant ; et quand Charles paraîtrait, elle allait donc
lui dire : - Retire-toi. Ce tapis où tu marches n'est plus
à nous . De ta maison, tu n'as pas un meuble, une épin-
gle, une paille ; et c'est moi qui t'ai ruiné , pauvre
homme ! Alors ce serait un grand sanglot, puis il pleure-
rait abondamment, et enfin la surprise passée, il par-
donnerait .
-
Oui ! murmurait-elle en grinçant des dents, il me
pardonnera ! lui qui n'aurait pas assez d'un million à
m'offrir pour que je l'excuse de m'avoir connue. Jamais !
jamais ! Cette idée de la supériorité de Bovary sur elle
l'exaspérait . Puis, qu'elle avouât ou n'avouât pas, tout à
l'heure , tantôt, demain, il n'en saurait pas moins la ca-
tastrophe ; donc il fallait attendre cette horrible scène et
subir le poids de sa magnanimité. L'envie lui vint de re-
tourner chez L'heureux à quoi bon ? d'écrire à son
père : il était trop tard ; et peut-être qu'elle se repentait
maintenant de n'avoir pas cédé à l'autre, lorsqu'elle en
MADAME BOVARY 429
tendit le trot d'un cheval dans l'Allée. C'était lui, il ouvrait
la barrière, il était plus blême que le mur de plâtre. Bon-
dissant dans l'escalier, elle s'échappa vivement par la
Place ; et la femme du maire , qui causait devant l'église
avec Lestiboudois, la vit entrer chez le percepteur .
Elle courut le dire à madame Caron. Ces deux dames
montèrent dans le grenier ; et cachées par du linge étendu
sur des perches, se postèrent commodément pour aperce-
voir tout l'intérieur de Binet.
Il était seul, dans sa mansarde, en train d'imiter, avec
du bois, une de ces ivoireries indescriptibles, composées
de croissants, de sphères, creusés les uns dans les au-
tres, le tout droit comme un obélisque et ne servant à
rien ; et il entamait la dernière pièce, il touchait au but !
Dans le clair-obscur de l'atelier, la poussière blonde s'en-
volait de son outil, comme une aigrette d'étincelles sous
les fers d'un cheval au galop ; les deux roues tournaient,
ronflaient ; Binet souriait, le menton baissé, les narines
ouvertes, et semblait enfin perdu dans un de ces bonheurs
complets, n'appartenant sans doute qu'aux occupations
médiocres , qui amusent l'intelligence par des difficultés
faciles, et l'assouvissent en une réalisation au delà de la-
quelle il n'y a pas à rêver.
- Ah ! la voici ! fit madame Tuvache .
Mais il n'était guère possible, à cause du tour, d'en-
tendre ce qu'elle disait.
Enfin, ces dames crurent distinguer le mot francs, et la
mère Tuvache souffla tout bas :
430 MADAME BOVARY
Elle le prie pour obtenir un retard à ses contribu-
tions .
-D'apparence ! reprit l'autre.
Elles la virent qui marchait de long en large, exami-
nant contre les murs les ronds de serviette, les chande-
liers, les pommes de rampe, tandis que Binet se caressait
la barbe avec satisfaction .
- Viendrait-elle lui commander quelque chose ? dit
madame Tuvache .
Mais il ne vend rien ! objecta sa voisine.
Le percepteur avait l'air d'écouter, tout en écarquillant
les yeux, comme s'il ne comprenait pas. Elle continuait
d'une manière tendre, suppliante. Elle se rapprocha ; son
sein haletait ; ils ne parlaient plus .
-Est-ce qu'elle lui fait des avances ? dit madame Tu-
vache .
Binet était rouge jusqu'aux oreilles. Elle lui prit les
mains .
- Ah ! c'est trop fort !
Et sans doute qu'elle lui proposait une abomination ;
car le percepteur, - il était brave pourtant, il avait com-
battu à Bautzen et à Lutzen, fait la campagne de France ,
et même été porté pour la croix ; mais tout à coup,
comme à la vue d'un serpent, il se recula bien loin, en
s'écriant : - Madame ! y pensez-vous ? ...
-
On devrait fouetter ces femmes-là ! dit madame Tu-
vache.
MADAME BOVARY 431
Où est-elle donc ? reprit madame Caron .
Car elle avaitdisparu durant ces mots ; puis, l'apercevant
qui enfilait la grande rue et tournait à droite comme pour
gagner le cimetière, elles se perdirent en conjectures .
Mère Rolet ! dit-elle en arrivant chez la nourrice,
j'étouffe ! ... délacez-moi.
Elle tomba sur le lit. Elle sanglotait. La mère Rolet la
couvrit d'un jupon et resta debout près d'elle. Puis,
comme elle ne répondit pas, la bonne femme s'éloigna,
prit son rouet et se mit à filer du lin.
Oh ! finissez ! murmura-t-elle, croyant entendre le
tour de Binet .
- Qui la gêne ? se demandait la nourrice. Pourquoi
vient-elle ici ?
Elle y était accourue, poussée par une sorte d'épou-
vante qui la chassait de sa maison.
Couchée sur le dos, immobile et les yeux fixes, elle
discernait vaguement les objets, bien qu'elle y appliquât
son attention avec une persistance idiote . Elle contem-
plait les écaillures de la muraille, deux tisons fumant
bout à bout, et une longue araignée qui marchait au-des-
sus de sa tête, dans la fente de la poutrelle. Enfin, elle
rassembla ses idées. Elle se souvenait... Un jour, avec
Léon ... Oh ! comme c'était loin ... Le soleil brillait sur
la rivière et les clématites embaumaient... Alors, em-
portée dans ses souvenirs comme dans un torrent qui
432 MADAME BOVARY
bouillonne, elle arriva bientôt à se rappeler la journée de
la veille.
- Quelle heure est-il ? demanda-t-elle .
La mère Rolet sortit , leva les doigts de sa main droite
du côté que le ciel était le plus clair , et rentra lentement
en disant :
-
Trois heures, bientôt.
- Ah ! merci ! merci !
Car il allait venir. C'était sûr ! Il aurait trouvé de l'ar-
gent. Mais il irait peut-être là-bas , sans se douter qu'elle
fût là, et elle commanda à la nourrice de courir chez elle
pour l'amener.
----- Dépêchez-vous !
- Mais, ma chère dame, j'y vais ! j'y vais !
Elle s'étonnait, à présent, de n'avoir pas songé à lui tout
d'abord ; car hier il avait donné sa parole, il n'y manque-
rait pas ; et elle se voyait déjà chez L'heureux, étalant sur
son bureau les trois billets de banque. Puis il faudrait in-
venter une histoire qui expliquât les choses à Bovary.
Laquelle ?
Cependant la nourrice était bien longue à revenir. Mais
comme il n'y avait point d'horloge dans la chaumière,
Emma craignait de s'exagérer peut-être la longueur du
temps. Elle se mit à faire des tours de promenade dans
le jardin, pas à pas ; elle alla dans le sentier le long de la
haie et elle s'en retourna vivement, espérant que la bonne
femme serait rentrée par une autre route. Enfin, lasse
MADAME BOVARY 433
d'attendre , assaillie de soupçons qu'elle repoussait , ne sa-
chant plus si elle était là depuis un siècle ou une minute,
elle s'assit dans un coin et ferma les yeux , se boucha les
oreilles . La barrière grinça ; elle fit un bond ; avant qu'elle
n'eût parlé, la mère Rolet lui avait dit :
-
Il n'y a personne chez vous !
-
Comment ?
-
Oh ! personne ! Et Monsieur pleure . Il vous appelle .
On vous cherche .
Emma ne répondit rien. Elle haletait, tout en roulant
des yeux autour d'elle, tandis que la paysanne, effrayée
de son visage, se reculait instinctivement, la croyant folle.
Mais tout à coup elle se frappa le front, poussa un cri, car
le souvenir de Rodolphe, comme un grand éclair dans une
nuit sombre, lui avait passé dans l'âme . Il était si bon, si
délicat, si généreux ! Et d'ailleurs, s'il hésitait à lui rendre
ce service , elle saurait bien l'y contraindre en rappelant
d'un seul clin d'œil leur amour perdu. Elle partit donc
vers la Huchette, sans s'apercevoir qu'elle courait s'offrir
à ce qui l'avait tantôt si fort exaspérée , ni se douter le
moins du monde de cette prostitution.
VIII
Elle se demandait tout en marchant : Que vais-je dire ?
Par où commencerai-je ? Et à mesure qu'elle avançait ,
12.
434 MADAME BOVARY
elle reconnaissait les buissons, les arbres, les joncs marins
sur la colline , le château là-bas. Elle se retrouvait dans
les sensations de sa première tendresse , et son pauvre
cœur comprimé s'y dilatait amoureusement. Un vent tiède
lui soufflait au visage ; la neige, se fondant, tombait goutte
à goutte , des bourgeons sur l'herbe .
Elle entra, comme autrefois, par la petite porte du parc,
puis arriva dans la cour d'honneur, que bordait un double
rang de tilleuls touffus. Ils balançaient en sifflant leurs
longues branches. Les chiens au chenil aboyèrent tous, et
l'éclat de leurs voix retentissait, sans qu'il parût personne.
Elle monta le large escalier droit , à balustres de bois ,
qui conduisait au corridor pavé de dalles poudreuses où
s'ouvraient plusieurs chambres à la file , comme dans les
monastères ou les auberges . La sienne était au bout, tout
au fond, à gauche. Mais quand elle vint à poser les doigts
sur la serrure, ses forces subitement l'abandonnèrent. Elle
avait peur qu'il ne fût pas là , le souhaitait presque , et
c'était pourtant son seul espoir, la dernière chance de sa-
lut; elle se recueillit une minute, et retrempant son cou-
rage au sentiment de la nécessité présente, elle entra.
Il était devant le feu, les deux pieds sur le chambranle,
en train de fumer une pipe .
Tiens ! c'est vous ! dit-il en se levant brusquement.
- Oui , c'est moi ! Je voudrais, Rodolphe, vous deman-
der un conseil .
Et, malgré tous ses efforts, il lui était impossible de
desserrer la bouche .
MADAME BOVARY 435
Vous n'avez pas changé ; vous êtes toujours char-
mante!
-
Oh! reprit-elle amèrement , ce sont de tristes char-
mes, mon ami, puisque vous les avez dédaignés.
Alors il entama une explication de sa conduite, s'excu-
sant en termes vagues , faute de pouvoir inventer mieux .
Elle se laissait prendre à ses paroles , plus encore à sa
voix et par le spectacle de sa personne ; si bien qu'elle fit
semblant de croire, ou elle crut peut-être, au prétexte de
leur rupture. C'était un secret d'où dépendait l'honneur
et même la vie d'une troisième personne.
N'importe ! fit-elle en le regardant tristement, j'ai
bien souffert !
Il répondit d'un ton philosophique :
-
L'existence est ainsi !
A-t-elle du moins, reprit Emma, été bonne pour
vous, depuis notre séparation ?
-
Oh ! ni bonne... ni mauvaise.
Il aurait peut - être mieux valu ne jamais nous
quitter ?
Oui... peut- être !
-
Tu crois ? dit-elle en se rapprochant. Et elle soupira :
Oh ! Rodolphe ! si tu savais ! je t'ai bien aimé !
Ce fut alors qu'elle prit sa main, et ils restèrent quel-
que temps les doigts entrelacés , - comme le premier
jour, aux Comices ! Par un reste d'orgueil, il se débattait
encore sous l'attendrissement. Mais s'affaissant contre sa
poitrine, elle lui dit :
436 MADAME BOVARY
Comment voulais-tu que je vive sans toi ? On ne
peut pas se déshabituer du bonheur ! J'étais désespérée !
j'ai cru mourir ! Je te conterai tout cela, tu verras... Et
toi ? tu m'as fui ! ...
Car, depuis trois ans, il l'avait soigneusement évitée,
par suite de cette lâcheté naturelle qui caractérise le sexe
fort ; et Emma continuait avec des gestes mignons de tête,
plus câline qu'une chatte amoureuse :
-
Tu en aimes d'autres ? avoue-le. Oh ! je les com-
prends, va ! je les excuse ; tu les auras séduites comme tu
m'avais séduite. Tu es un homme, toi ! tu as tout ce qu'il
faut pour te faire chérir. Mais nous recommencerons,
n'est-ce pas ? nous nous aimerons ! Tiens, je ris, je suis
heureuse ! Parle donc !
Et elle était ravissante à voir, avec son regard où trem-
blait une larme, comme l'eau d'un oragedans un calicebleu.
Il l'attira sur ses genoux, et il caressait du revers de la
main ses bandeaux lisses, où, dans la clarté du crépus-
cule, miroitait comme une flèche d'or un dernier rayon
de soleil. Elle penchait le front ; il finit par la baiser sur
les paupières, tout doucement, du bout des lèvres .
- Mais tu as pleuré ! dit-il. Pourquoi ?
Elle éclata en sanglots. Rodolphe crut que c'était l'ex-
plosion de son amour, et comme elle se taisait, il prit ce
silence pour une dernière pudeur, et alors il s'écria :
Ah ! pardonne-moi ! tu es la seule qui me plaise.
-
J'ai été imbécile et méchant ! Je t'aime, je t'aimerai tou-
jours ! Qu'as-tu ? dis-le donc !
MADAME BOVARY 437
Il s'agenouillait .
- Eh bien ! ... je suis ruinée, Rodolphe ! Tu vas me
prêter trois mille francs !
-Mais ... mais... dit-il en se relevant peu à peu, tandis
que sa physionomie prenait une expression grave .
-
Tu sais, continuait-elle vite, que mon mari avait
placé toute sa fortune chez un notaire : il s'est enfui.
Nous avons emprunté ; les clients ne payaient pas. Du reste,
la liquidation n'est pas finie ; nous en aurons plus tard.
Mais aujourd'hui, faute de trois mille francs, on va nous
saisir ; c'est à présent, à l'instant même ; et comptant sur
ton amitié, je suis venue.
- Ah ! pensa Rodolphe, qui devint très-pâle tout à
coup, c'est pour cela qu'elle est venue ! Enfin il dit d'un
air calme : - Je ne les ai pas, chère madame .
Il ne mentait point. Il les eût eus qu'il les aurait donnés,
sans doute, bien qu'il soit généralement désagréable de
faire de si belles actions ; une demande pécuniaire, de
toutes les bourrasques qui tombent sur l'amour, étant la
plus froide et la plus déracinante.
Elle resta d'abord quelques minutes à le regarder.
- Tu ne les as pas ! Elle répéta plusieurs fois : Tu ne
les as pas ! J'aurais dû m'épargner cette dernière honte.
Tu ne m'as jamais aimée ! tu ne vaux pas mieux que les
autres !
Elle se trahissait, elle se perdait.
Rodolphe l'interrompit , affirmant qu'il se trouvait
« gêné » lui-même.
438 MADAME BOVARY
- Ah ! je te plains! dit Emma. Oui, considérable-
ment ! ... Et arrêtant ses yeux sur une carabine damas-
quinée qui brillait dans la panoplie : - Mais lorsqu'on
est si pauvre, on ne met pas d'argent à la crosse de son
fusil ! on n'achète pas une pendule avec des incrustations
d'écaille ! continuait-elle en montrant l'horloge de Boule.
Ni des sifflets de vermeil pour ses fouets ! Elle les tou-
chait. -
Ni des breloques pour sa montre ! Oh ! rien ne
lui manque ! jusqu'à un porte-liqueurs dans sa chambre ;
car tu t'aimes, tu vis bien, tu as un château, des fermes,
des bois ; tu chasses à courre, tu voyages à Paris. Eh !
quand ce ne serait que cela ! s'écria-t-elle en prenant sur
la cheminée ses boutons de manchettes , - que la moin-
dre de ces niaiseries ! on en peut faire de l'argent ! Oh ! je
n'en veux pas ! Garde-le ! Et elle lança bien loin les deux
boutons, dont la chaîne d'or se rompit en cognant contre
la muraille. - Mais moi, je t'aurais tout donné, j'aurais
tout vendu, j'aurais travaillé de mes mains, j'aurais men-
dié sur les routes, pour un sourire, pour un regard, pour
t'entendre dire merci ! Et tu restes là tranquillement dans
ton fauteuil, comme si déjà tu ne m'avais pas fait assez
souffrir ! Sans toi, sais-tu bien, j'aurais pu vivre heureuse !
Qui t'y forçait? Était-ce une gageure? Tu m'aimais, ce-
pendant, tu le disais ... Et tout à l'heure encore... Ah ! il
eût mieux valu me chasser ! J'ai les mains chaudes de tes
baisers, et voilà la place sur le tapis où tu jurais à mes
genoux une éternité d'amour. Tu m'y as fait croire ; tu
m'as, pendant deux ans, traîné dans le rêve le plus ma
MADAME BOVARY 439
gnifique et le plus suave ! ... Hein ? nos projets de voyage,
tu te rappelles ? Oh ! ta lettre ! ta lettre ! elle m'a déchiré
le cœur ! Et puis, quand je reviens vers lui, vers lui qui
est riche, heureux, libre ! pour implorer un secours que
le premier venu rendrait, suppliante et lui rapportant
toute ma tendresse, il me repousse, parce que ça lui coû-
terait trois mille francs !
-
Je ne les ai pas ! répondit Rodolphe, avec ce calme
parfait dont se recouvrent comme d'un bouclier les colères
résignées .
Elle sortit. Les murs tremblaient, le plafond l'écrasait ;
et elle repassa par la longue allée, en trébuchant contre
les tas de feuilles mortes que le vent dispersait. Enfin elle
arriva au saut de loup devant la grille ; elle se cassa les
ongles contre la serrure, tant elle se dépêchait pour l'ou-
vrir. Puis, cent pas plus loin, essoufflée, près de tomber,
elle s'arrêta. Et alors, se détournant, elle aperçut encore
une fois l'impassible château avec le parc, les jardins, les
trois cours, et toutes les fenêtres de la façade .
Elle resta perdue de stupeur et n'ayant plus conscience
d'elle-même que par le battement de ses artères, qu'elle
croyait entendre s'échapper comme une assourdissante
musique qui emplissait la campagne. Le sol sous ses pieds
était plus mou qu'une onde, et les sillons lui parurent
d'immenses vagues brunes qui déferlaient. Tout ce qu'il
y avait dans sa tête de réminiscences, d'idées, s'échap-
pait à la fois d'un seul bond, comme les mille pièces d'un
feu d'artifice. Elle vit son père, le cabinet de L'heureux,
440 MADAME BOVARY
leur chambre là-bas, un autre paysage : la folie la pre-
nait, elle eut peur, et parvint à se ressaisir, d'une manière
confuse, il est vrai ; car elle ne se rappelait point la cause
de son horrible état, c'est-à-dire la question d'argent. Elle
ne souffrait que de son amour, et sentait son âme l'aban-
donner par ce souvenir, comme les blessés, en agonisant,
sentent l'existence qui s'en va par leur plaie qui saigne .
La nuit tombait, des corneilles volaient.
Il lui sembla, tout à coup, que des globules couleur de
feu éclataient dans l'air comme des balles fulminantes en
s'aplatissant, et tournaient, tournaient, pour aller se fondre
sur la neige, entre les branches des arbres. Au milieu de 1
chacun d'eux, la figure de Rodolphe apparaissait. Ils se
multiplièrent, et ils se rapprochaient, la pénétraient ; tout
disparut. Elle reconnut les lumières des maisons qui
rayonnaient de loin dans le brouillard .
Alors sa situation, telle qu'un abîme, se représenta .
Elle haletait à se rompre la poitrine. Puis, dans un trans-
port d'héroïsme qui la rendait presque joyeuse, elle des-
cendit la côte en courant, traversa la planche aux vaches,
le sentier, l'allée, les halles, et arriva devant la boutique
du pharmacien.
Il n'y avait personne . Elle allait entrer ; mais au bruit
de la sonnette on pouvait venir ; et se glissant par la bar-
rière, retenant son haleine, tâtant les murs, elle s'avança
jusqu'au seuil de la cuisine, où brûlait une chandelle
posée sur le fourneau. Justin, en manches de chemise,
emportait un plat,
MADAME BOVARY 441
Ah ! ils dînent . Attendons .
Il revint. Elle frappa contre la vitre. Il sortit.
-
La clef ! celle d'en haut, où sont les ...
- Comment ?
Et il la regardait, tout étonné, par la pâleur de son
visage, qui tranchait en blanc sur le fond noir de la nuit.
Elle lui parut extraordinairement belle et majestueuse
comme un fantôme ; sans comprendre ce qu'elle voulait,
il pressentait quelque chose de terrible .
Mais elle reprit vivement à voix basse, d'une voix douce,
dissolvante :
- Je la veux ! donne-la-moi.
Et comme la cloison était mince, on entendait le cli-
quetis des fourchettes sur les assiettes dans la salle à
manger.
Elle prétendit avoir besoin de tuer des rats qui l'empê-
chaient de dormir .
Il faudrait que j'avertisse Monsieur.
- Non ! reste ! Puis d'un air indifférent : -
Eh! ce
n'est pas la peine, je lui dirai tantôt. Allons, éclaire-moi !
Et elle entra dans le corridor où s'ouvrait la porte du
laboratoire. Il y avait contre la muraille une clef étiquetée
capharnaüm .
-
Justin ! cria l'apothicaire, qui s'impatientait.
-
Montons !
Et il la suivit.
La clef tourna dans la serrure, et elle alla droit vers la
442 MADAME BOVARY
troisième tablette, tant son souvenir la guidait bien, saisit
le bocal bleu, en arracha le bouchon, y fourra sa main,
et la retirant pleine d'une poudre blanche, elle se mit à
manger à même .
Arrêtez ! s'écria-t-il en se jetant sur elle.
-
Tais- toi ! on viendrait .
Il se désespérait, voulait appeler.
-N'en dis rien, tout retomberait sur ton maître !
Puis elle s'en retourna subitement apaisée, et presque
dans la sérénité d'un devoir accompli .
Quand Charles, bouleversé par la nouvelle de la saisie,
était rentré à la maison, Emma venait d'en sortir. Il cria,
pleura, s'évanouit, mais elle ne revint pas. Où pouvait-
elle être ? Il envoya Félicité chez Homais, chez M. Tuva-
che, chez L'heureux, au Lion d'or, partout ; et dans les
intermittences de son angoisse, il voyait sa considération
anéantie, leur fortune perdue, l'avenir de Berthe brisé !
Par quelle cause ?... Pas un mot ! Il attendit jusqu'à six
heures du soir. Enfin, n'y pouvant plus tenir, et imagi-
nant qu'elle était partie à Rouen, il alla sur la grande
route, fit une demi- lieue, ne rencontra personne, attendit
encore et s'en revint.
Elle était rentrée .
-
Qu'y avait- il ? ... Pourquoi ? ... Explique-moi...
Elle s'assit à son secrétaire et écrivit une lettre qu'elle
MADAME BOVARY 443
cacheta lentement, ajoutant la date du jour et de l'heure.
Puis elle dit d'un ton solennel :
-Tu la liras demain ; d'ici là, je t'en prie, ne m'adresse
pas une seule question ! ... Non ! pas une !
-Mais...
-
Oh ! laisse-moi !
Et elle se coucha tout du long sur son lit.
Une saveur âcre qu'elle sentait dans sa bouche la ré-
veilla . Elle entrevit Charles et referma les yeux .
Elle s'épiait curieusement, pour discerner si elle ne
souffrait pas . Mais non ! rien encore. Elle entendait le bat-
tement de la pendule, le bruit du feu, et Charles, debout
près de sa couche, qui respirait.
-
Ah ! c'est bien peu de chose, la mort ! pensait-elle .
Je vais m'endormir, et tout sera fini !
Elle but une gorgée d'eau et se tourna vers la muraille .
Cet affreux goût d'encre continuait.
J'ai soif! oh ! j'ai bien soif ! soupira-t-elle .
- Qu'as-tu donc ? dit Charles, qui lui tendait un verre.
---
Ce n'est rien ! ... Ouvre la fenêtre... j'étouffe !
Et elle fut prise d'une nausée si soudaine qu'elle eut à
peine le temps de saisir son mouchoir sous l'oreiller.
- Enlève-le ! dit-elle vivement, jette-le !
Il la questionna. Elle ne répondit pas. Elle se tenait
immobile, de peur que la moindre agitation ne la fit
vomir. Cependant elle sentait un froid de glace qui lui
montait des pieds jusqu'au cœur.
444 MADAME BOVARY
-
Ah ! voilà que ça commence ! murmura-t- elle.
- Que dis-tu ?
Elle roulait sa tête avec un geste doux plein d'angoisses
et tout en ouvrant continuellement les mâchoires, comme
si elle eût porté sur sa langue quelque chose de très-lourd .
A huit heures, les vomissements reparurent.
Charles observa qu'il y avait au fond de la cuvette une
sorte de gravier blanc attaché aux parois de la porce-
laine.
-
C'est extraordinaire ! c'est singulier ! répéta-t- il.
Mais elle dit d'une voix forte :
- Non ! tu te trompes !
Alors, délicatement et presque en là caressant, il lui
passa la main sur l'estomac. Elle jeta un cri aigu. Il se
recula tout effrayé .
Puis elle se mit à geindre, faiblement, d'abord . Un grand
frisson lui secouait les épaules, et elle devenait plus pâle
que le drap où s'enfonçaient ses doigts crispés . Son pouls
inégal était presque insensible maintenant.
Des gouttes suintaient sur sa figure bleuâtre, qui sem-
blait comme figée dans l'exhalaison d'une vapeur métal-
lique. Ses dents claquaient, ses yeux agrandis regardaient
vaguement autour d'elle, et à toutes les questions elle ne
répondait qu'en hochant la tête ; même elle sourit deux
ou trois fois . Peu à peu ses gémissements furent plus forts .
Un hurlement sourd lui échappa; elle prétendit qu'elle
allait mieux et qu'elle se lèverait tout à l'heure. Mais les
convulsions la saisirent, elle s'écria :
MADAME BOVARY 445
- Ah ! c'est atroce ! mon Dieu !
Il se jeta à genoux contre son lit.
-
Parle ! qu'as-tu mangé ? Réponds, au nom du ciel !
Et il la regardait avec des yeux d'une tendresse comme
elle n'en avait jamais vu.
-
Eh bien ! là ... là... dit-elle d'une voix défaillante .
Il bondit au secrétaire, brisa le cachet et lut tout haut :
Qu'on n'accuse personne... Il s'arrêta, se passa la main
sur les yeux, relut encore .
-
Comment ! Au secours ! à moi !
Et il ne pouvait faire que répéter ce mot : << Empoi-
sonnée ! empoisonnée ! » Félicité courut chez Homais, qui
l'exclama sur la place ; madame Lefrançois l'entendit au
Lion d'or ; quelques-uns se levèrent pour l'apprendre à
leurs voisins, et toute la nuit le village fut en éveil.
Pâle, éperdu, balbutiant, près de tomber, Charles tour-
nait dans la chambre. Il se heurtait aux meubles, s'arra-
chait les cheveux, et jamais le pharmacien n'avait cru
qu'il pût y avoir de si épouvantable spectacle .
Il revint chez lui pour écrire à M. Canivet et au docteur
Larivière . Il perdait la tête; il fit plus de quinze brouil-
lons . Hippolyte partit à Neufchâtel , et Justin talonna si
fort le cheval de Bovary, qu'il le laissa dans la côte du
Bois-Guillaume, fourbu et aux trois quarts crevé.
Charles voulut feuilleter son dictionnaire de médecine ;
il n'y voyait pas ; les lignes dansaient.
- Du calme ! dit l'apothicaire. Il s'agit seulement
446 MADAME BOVARY
d'administrer quelque puissant antidote. Quel est le
poison?
Charles montra la lettre. C'était de l'arsenic.
-
Eh bien ! reprit Homais , il faudrait en faire l'a-
nalyse.
Car il savait qu'il faut, dans tous les empoisonnements,
faire une analyse ; et l'autre, qui ne comprenait pas, ré-
pondit :
Ah ! faites ! faites ! sauvez-la.
Puis, revenu près d'elle, il s'affaissa par terre sur le ta-
pis , et il restait la tête appuyée contre le bord de sa cou-
che, à sangloter.
- Ne pleure pas! lui dit-elle. Bientôt je ne te tour-
menterai plus !
- Pourquoi ? Qui t'a forcée ?
Elle répliqua :
-Il le fallait, mon ami.
- N'étais-tu pas heureuse? Est-ce ma faute? J'ai fait
tout ce que j'ai pu, pourtant !
-Oui... c'est vrai... tu es bon, toi !
Et elle lui passait la main dans les cheveux, lentement ;
mais la douceur de cette sensation surchargeait sa tris-
tesse; il sentait tout son être s'écrouler de désespoir à
l'idée qu'il fallait la perdre, quand au contraire elle avouait
pour lui plus d'amour que jamais ; et il ne trouvait rien ;
il ne savait pas, il n'osait, l'urgence d'une résolution im-
médiate achevant de le bouleverser.
MADAME BOVARY 447
Elle en avait fini , songeait-elle , avec toutes les trahi-
sons , les bassesses et les innombrables convoitises qui la
torturaient. Elle ne haïssait personne maintenant ; une
confusion de crépuscule s'abattait en sa pensée, et de tous
les bruits de la terre Emma n'entendait plus que l'inter-
mittente lamentation de ce pauvre cœur, douce et indis-
tincte , comme le dernier écho d'une symphonie qui s'é-
loigne.
-
Amenez-moi la petite , dit-elle en se soulevant du
coude.
-
Tu n'es pas plus mal, n'est-ce pas ? reprit Charles .
- Non! non !
L'enfant arriva sur le bras de sa bonne, dans sa longue
chemise de nuit, d'où sortaient ses pieds nus, sérieuse et
presque rêvant encore. Elle considérait avec étonnement
la chambre tout en désordre, et clignait des yeux, éblouie
par les flambeaux qui brûlaient sur les meubles . Ils lui
rappelèrent sans doute les matins de jour de l'an ou de
mi-carême , quand ainsi réveillée de bonne heure à la
clarté des bougies, elle venait dans le lit de sa mère pour
y recevoir ses étrennes, car elle se mit à dire :
------
Où est-ce donc, maman ? Et comme tout le monde
se taisait : Mais je ne vois pas mon petit soulier !
Félicité la penchait vers le lit , tandis qu'elle regardait
toujours du côté de la cheminée.
Est-ce nourrice qui l'aurait pris ? demanda-t- elle .
Et à ce nom , qui la reportait dans le souvenir de ses
448 MADAME BOVARY
adultères et de ses calamités, madame Bovary détourna
sa tête, comme au dégoût d'un autre poison plus fort qui
lui remontait à la bouche . Berthe , cependant , restait po--
sée sur le lit.
-
Oh ! comme tu as de grands yeux, maman ! comme
tu es pâle ! comme tu sues ! Sa mère la regardait. - J'ai
peur! dit la petite en se reculant.
Emma prit sa main pour la baiser ; mais elle se dé-
battait.
-Assez ! qu'on l'emmène ! s'écria Charles, qui sanglo-
tait dans l'alcôve .
Puis les symptômes s'arrêtèrent un moment; elle pa-
raissait moins agitée ; et à chaque parole insignifiante , à
chaque souffle de sa poitrine un peu plus calme il repre-
nait espoir. Enfin, lorsque Canivet entra, il se jeta dans
ses bras en pleurant .
- Ah ! c'est vous ! merci ! vous êtes bon ! Mais tout va
mieux . Tenez, regardez-la !
Le confrère ne fut nullement de cette opinion , et n'y
allant pas, comme il le disait lui-même, par quatre che-
mins, il prescrivit de l'émétique, afin de dégager complé-
tement l'estomac.
Elle ne tarda pas à vomir du sang. Ses lèvres se serrè-
rent davantage. Elle avait les membres crispés, le corps
couvert de taches brunes , et son pouls glissait sous les
doigts comme un fil tendu , comme une corde de harpe
près de se rompre.
MADAME BOVARY 449
Puis elle se mettait à crier horriblement . Elle maudis-
sait le poison, l'invectivait, le suppliait de se hâter, et re-
poussait de ses bras roidis tout ce que Charles , plus ago-
nisant qu'elle, s'efforçait de lui faire boire . Il était debcut,
son mouchoir sur les lèvres, râlant, pleurant, et suffoqué
par des sanglots qui le secouaient jusqu'aux talons ; Féli-
cité courait çà et là dans la chambre. Homais, immobile,
poussait de gros soupirs, et M. Canivet, gardant toujours
son aplomb, commençait néanmoins à se sentir troublė.
-
Diable ! ... cependant... elle est purgée , et du mo-
ment que la cause cesse...
L'effet doit cesser, reprit Homais ; c'est évident.
- Mais sauvez-la ! exclamait Bovary .
Aussi, sans écouter le pharmacien qui hasardait encore
cette hypothèse : « C'est peut-être un paroxysme salu-
taire, » Canivet allait administrer de la thériaque, lors-
qu'on entendit le claquement d'un fouet ; toutes les vitres
frémirent, et une berline de poste qu'enlevaient à plein
poitrail trois chevaux crottés jusqu'aux oreilles , débusqua
d'un bond au coin des halles . C'était le docteur Larivière .
L'apparition d'un dieu n'eût pas causé plus d'émoi.
Bovary leva les mains, Canivet s'arrêta court, et Homais
retira son bonnet grec bien avant qu'il ne fût entré.
Il appartenait à la grande école chirurgicale sortie du
tablier de Bichat, à cette génération, maintenant dispa-
rue , de praticiens philosophes qui , chérissant leur art
d'un amour fanatique, l'exerçaient avec exaltation et sa-
gacité ! Tout tremblait dans son hôpital quand il se met-
13
450 MADAME BOVARY
tait en colère, et ses élèves le vénéraient si bien qu'ils s'ef-
forcaient, à peine établis, de l'imiter le plus possible ; -
de sorte que l'on retrouvait sur eux, par les villes d'alen-
tour, sa longue douillette de mérinos et son large habit
noir, dont les parements déboutonnés couvraient un peu
ses mains charnues , - de fort belles mains , et qui n'a-
vaient jamais de gants, comme pour être plus promptes à
plonger dans les misères. Dédaigneux des croix, des titres
et des académies, hospitalier, libéral, paternel avec les
pauvres et pratiquant la vertu sans y croire, il eût pres-
que passé pour un saint si la finesse de son esprit ne l'eût
fait craindre comme un démon. Son regard , plus tran-
chant que ses bistouris, vous descendait droit dans l'âme
et désarticulait tout mensonge à travers les allégations et
les pudeurs . - Et il allait ainsi , plein de cette majesté
débonnaire que donne la conscience d'un grand talent, de
la fortune , et quarante ans d'une existence laborieuse et
irréprochable .
Il fronça les sourcils dès la porte, en apercevant la face
cadavéreuse d'Emma , étendue sur le dos , la bouche ou-
verte. Puis, tout en ayant l'air d'écouter Canivet, il se pas-
sait l'index sous les narines et répétait : « C'est bien, c'est
bien. >> Mais il fit un geste lent des épaules. Bovary l'ob-
serva : ils se regardèrent ; et cet homme si habitué pour-
tant à l'aspect des douleurs ne put retenir une larme, qui
tomba sur son jabot.
Il voulut emmener Canivet dans la pièce voisine. Charles
le suivit.
MADAME BOVARY 451
-Elle est bien mal, n'est-ce pas ? Si l'on posait des
sinapismes ! je ne sais quoi ! trouvez donc quelque chose,
vous qui en avez tant sauvé ! Charles lui entourait le corps
de ses deux bras, et il le contemplait d'une manière effa-
rée, suppliante, à demi pâmé contre sa poitrine .
- Allons ! mon pauvre garçon , du courage ! il n'y a
plus rien à faire. Et le docteur Larivière se détourna.
- Vous partez ?
Je vais revenir .
Il sortit comme pour donner un ordre au postillon avec
le sieur Canivet, qui ne se souciait pas non plus de voir
Emma mourir entre ses mains .
Mais le pharmacien les rejoignit sur la place. Il ne pou-
vait par tempérament se séparer des gens célèbres . Aussi
conjura-t-il M. Larivière de lui faire cet insigne honneur
d'accepter à déjeuner.
On envoya bien vite prendre des pigeons au Lion d'or,
tout ce qu'il y avait de côtelettes à la boucherie , de la
crème chez Tuvache , des œufs chez Lestiboudois , et l'a-
pothicaire aidait lui-même aux préparatifs , tandis que
madame Homais disait , en tirant les cordons de sa ca-
misole :
-
Vous ferez excuse, monsieur, car dans notre mal-
heureux pays , du moment qu'on n'est pas prévenu la
veille...
- Les verres à pattes !!! souffla Homais.
-
Au moins , si nous étions à la ville , nous aurions la
ressource des pieds farcis.
452 MADAME BOVARY
-Tais-toi ! à table, docteur !
Il jugea bon, après les premiers morceaux, de fournir
quelques détails sur la catastrophe :
-
Nous avons eu d'abord, un sentiment de siccité au
pharynx, puis des douleurs intolérables à l'épigastre, su-
perpurgation, coma.
Comment s'est-elle donc empoisonnée?
- Je l'ignore, docteur, et même je ne sais trop où elle
a pu se procurer cet acide arsénieux .
Justin, qui apportait alors une pile d'assiettes, fut saisi
d'un tremblement .
- Qu'as-tu ? dit le pharmacien ; et le jeune homme, à
cette question, laissa tout tomber par terre, avec un grand
fracas .
- Imbécile ! s'écria Homais, maladroit ! lourdaud ! fichu
âne ! Mais soudain se maîtrisant : J'ai voulu, docteur, ten-
ter une analyse, et primo, j'ai délicatement introduit dans
un tube...
-
Il aurait mieux valu , dit le chirurgien , lui intro-
duire vos doigts dans la gorge.
Son confrère se taisait, ayant tout à l'heure reçu confi-
dentiellement une forte semonce à propos de son éméti-
que , de sorte que ce bon Canivet , si arrogant et verbeux
lors du pied bot , était très-modeste aujourd'hui : il sou-
riait sans discontinuer, d'une manière approbative .
Homais s'épanouissait dans son orgueil d'amphitryon ,
et l'affligeante idée de Bovary contribuait vaguement à sa
MADAME BOVARY 453
joie, par un retour égoïste qu'il faisait sur lui-même. Puis,
la présence du docteur le transportait , il étalait son éru-
dition, il citait pêle-mêle les cantharides, l'upas, le man-
cenillier, la vipère, « et même j'ai lu que différentes
personnes s'étaient trouvées intoxiquées , docteur , et
comme foudroyées par des boudins qui avaient subi une
trop véhémente fumigation ! Du moins, c'était dans un
fort beau rapport, composé par une de nos sommités phar-
maceutiques , un de nos maîtres , l'illustre Cadet de Gas-
sicourt ! >>>
Madame Homais réapparut , portant une de ces vacil-
lantes machines que l'on chauffe avec de l'esprit-de-vin ;
car Homais tenait à faire son café sur la table, l'ayant
d'ailleurs torréfié lui-même, porphyrisé lui-même, mix-
tionné lui-même .
- Saccharum, docteur, dit-il en offrant du sucre. Puis
il fit descendre tous ses enfants, curieux d'avoir l'avis du
chirurgien sur leur constitution.
Enfin , M. Larivière allait partir, quand madame Homais
lui demanda une consultation pour son mari. Il s'épaissis-
sait le sang à s'endormir chaque soir après le dîner.
-
Oh ! ce n'est pas le sens qui le gêne; - et, souriant
un peu de ce calembour inaperçu , le docteur ouvrit la
porte . Mais la pharmacie regorgeait de monde ; et il eut
grand'peine à pouvoir se débarrasser du sieur Tuvache,
qui redoutait pour son épouse une fluxion de poitrine,
parce qu'elle avait coutume de cracher dans les cendres ;
puis de M. Binet, qui éprouvait parfois des fringales, et de
13.
454 MADAME BOVARY
madame Caron, qui avait des picotements ; de L'heureux,
qui avait des vertiges ; de Lestiboudois, qui avait un rhu-
matisme ; de madame Lefrançois, qui avait des aigreurs.
Enfin les trois chevaux détalèrent, et l'on trouva généra-
lement qu'il n'avait point montré de complaisance.
Mais l'attention publique fut distraite par l'apparition
de M. Bournisien, qui passait sous les halles avec les saintes
huiles .
Homais, comme il le devait à ses principes, compara
les prêtres à des corbeaux qu'attire l'odeur des morts ; la
vue d'un ecclésiastique lui était personnellement désa-
gréable, car la soutane le faisait rêver au linceul, et il exé-
crait l'une un peu par épouvante de l'autre.
Néanmoins, ne reculant pas devant ce qu'il appelait sa
mission, il retourna chez Bovary en compagnie de Canivet
que M. Larivière, avant de partir, avait engagé fortement
à cette démarche ; et même sans les représentations de sa
femme, il eût emmené avec lui ses deux fils, afin de les
accoutumer aux fortes circonstances , pour que ce fût une
leçon, un exemple, un tableau solennel qui leur restât plus
tard dans la tête.
La chambre, quand ils y entrèrent, était toute pleine
d'une solennité lugubre. Il y avait sur la table à ouvrage,
recouverte d'une serviette blanche, cinq ou six petites
boules de coton dans un plat d'argent, près d'un gros cru-
cifix, entre deux chandeliers qui brûlaient. Emma, le men-
ton contre sa poitrine, ouvrait démesurément les paupières,
et ses pauvres mains se traînaient sur les draps , avec ce
MADAME BOVARY 455
geste hideux et doux des agonisants qui semblent vouloir
déjà se recouvrir du suaire . Pâle comme une statue, et les
yeux rouges comme des charbons, Charles, sans pleurer,
se tenait en face d'elle, au pied du lit, tandis que le prêtre,
appuyé sur un genou, marmottait des paroles basses.
Elle tourna sa figure lentement, et parut saisie de joie à
voir tout à coup l'étole violette, sans doute retrouvant au
milieu d'un apaisement extraordinaire la volupté perdue
de ses premiers élancements mystiques, avec des visions
de béatitude éternelle qui commençaient.
Le prêtre se releva pour prendre le crucifix ; alors elle
allongea le cou comme quelqu'un qui a soif, et collant ses
lèvres sur le corps de l'Homme -Dieu, elle y déposa de toute
sa force expirante le plus grand baiser d'amour qu'elle eût
jamais donné. Ensuite il récita le Misereatur et l'Indulgen-
tiam, trempa son pouce droit dans l'huile et commença
les onctions : d'abord sur les yeux, qui avaient tant con-
voité toutes les somptuosités terrestres ; puis sur les na-
rines, friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses ;
puis sur la bouche, qui s'était ouverte pour le mensonge,
qui avait gémi d'orgueil et crié dans la luxure ; puis sur
les mains, qui se délectaient aux contacts suaves, et enfin
sur la plante des pieds, si rapides autrefois quand elle cou-
rait à l'assouvissance de ses désirs et qui maintenant ne
marcheraient plus .
Le curé s'essuya les doigts, jeta dans le feu les brins de
coton trempés d'huile, et revint s'asseoir près de la mori-
bonde pour lui dire qu'elle devait à présent joindre ses
456 MADAME BOVARY
souffrances à celles de Jésus-Christ et s'abandonner à la
miséricorde divine .
En finissant ses exhortations, il essaya de lui mettre
dans la main un cierge bénit, symbole des gloires célestes
dont elle allait tout à l'heure être environnée. Mais Emma,
trop faible, ne put fermer les doigts, et le cierge, sans
M. Bournisien, serait tombé par terre.
Cependant elle n'était plus aussi pâle, et son visage
avait une expression de sérénité, comme si le sacrement
l'eût guérie .
Le prêtre ne manqua point d'en faire l'observation, et il
expliqua même à Bovary que le Seigneur, quelquefois,
prolongeait l'existence des personnes lorsqu'il le jugeait
convenable pour leur salut; et Charles se rappela un jour
où ainsi près de mourir elle avait reçu la communion. Il
ne fallait peut-être pas se désespérer, pensa-t-il .
En effet , elle regarda tout autour d'elle , lentement ,
comme quelqu'un qui se réveille d'un songe ; puis, d'une
voix distincte, elle demanda son miroir, et elle resta pen-
chée dessus quelque temps, jusqu'au moment où de grosses
larmes lui découlèrent des yeux. Alors elle se renversa la
tête en poussant un soupir et retomba sur l'oreiller.
Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. La
langue tout entière lui sortit hors de la bouche ; ses yeux,
en roulant, pâlissaient comme deux globes de lampe qui
s'éteignent, à la croire déjà morte, sans l'effrayante accé-
lération de ses côtes secouées par un souffle furieux,
comme si l'âme eût fait des bonds pour se détacher, Féli-
MADAME BOVARY 457
cité s'agenouilla devant le crucifix et le pharmacien lui-
même fléchit un peu les jarrets, tandis que M. Canivet
regardait vaguement sur la place. Bournisien s'était remis
en prières, la figure inclinée contre le bord de la couche,
avec sa longue soutane noire qui traînait derrière lui dans
l'appartement. Charles était de l'autre côté, à genoux, les
bras étendus vers elle. Il avait pris ses mains et il les ser-
rait, tressaillant à chaque battement de son cœur, comme
au contre-coup d'une ruine qui tombe . Et à mesure que
le râle devenait plus fort, l'ecclésiastique précipitait ses
oraisons ; elles se mêlaient aux sanglots étouffés de Bovary,
et quelquefois tout semblait disparaître dans le sourd mur-
mure des syllabes latines, qui tintaient comme un glas de
cloche.
Tout à coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros
sabots, avec le frôlement d'un bâton ; et une voix s'éleva,
une voix rauque qui chantait :
Souvent la chaleur d'un beau jour
Fait rêver fillette à l'amour.
Elle se releva comme un cadavre que l'on galvanise,
les cheveux dénoués, la prunelle fixe, béante.
Pour amasser diligemment
Les épis que la faux moissonne,
Ma Nanette va s'inclinant
Vers le sillon qui nous les donne.
- L'Aveugle ! s'écria-t-elle .
458 MADAME BOVARY
Et Emma se mit à rire, d'un rire atroce, frénétique,
désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable, qui
se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épou-
vantement.
Il souffla bien fort ce jour-là,
Et le jupon court s'envola.
Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s'appro-
chèrent. Elle n'existait plus.
IX
Il y a toujours après la mort de quelqu'un comme une
stupéfaction qui se dégage, tant il est difficile de com-
prendre cette survenue du néant et de se résigner à y
croire . Mais quand il s'aperçut pourtant de son immobi-
lité, Charles se jeta sur elle, en criant : - Adieu ! adieu !
Homais et Canivet l'entraînèrent hors de la chambre .
- Modérez-vous !
- Oui, disait- il en se débattant, je serai raisonnable,
je ne ferai pas de mal. Mais laissez-moi ! je veux la voir !
c'est ma femme !
Et il pleurait .
- Pleurez, reprit le pharmacien, donnez cours à la
nature, cela vous soulagera.
MADAME BOVARY 459
Devenu plus faible qu'un enfant, Charles se laissa con-
duire en bas, dans la salle, et M. Homais bientôt s'en re-
tourna chez lui.
Il fut sur la place accosté par l'aveugle, qui s'étant
traîné jusqu'à Yonville dans l'espoir de la pommade anti-
phlogistique, demandait à chaque passant où demeurait
l'apothicaire.
- Allons, bon ! comme si je n'avais pas d'autres chiens
à fouetter ! Ah ! tant pis, reviens plus tard.
Et il entra précipitamment dans la pharmacie.
Il avait à écrire deux lettres, à faire une potion cal-
mante pour Bovary, à trouver un mensonge qui pût
cacher l'empoisonnement et à le rédiger en article pour le
Fanal, sans compter les personnes qui l'attendaient, afin
d'avoir des informations ; et quand les Yonvillais eurent
tous entendu son histoire d'arsenic qu'elle avait pris pour
du sucre, en faisant une crème à la vanille, Homais, encore
une fois, retourna chez Bovary.
Il le trouva seul (M. Canivet venait de partir), assis dans
le fauteuil, près de la fenêtre, et contemplant d'un regard
idiot les pavés de la salle.
-
Il faudrait à présent, dit le pharmacien , fixer vous-
même l'heure de la cérémonie.
---- Pourquoi? quelle cérémonie ?
Puis , d'une voix balbutiante et effrayée :
- Oh non ! n'est-ce pas? non, je veux la garder.
Homais, par contenance, prit une carafe sur l'étagère,
pour arroser les géraniums ,
460 MADAME BOVARY
- Ah ! merci , dit Charles, vous êtes bon.
Et il n'acheva pas, suffoquant sous une abondance de
souvenirs que ce geste du pharmacien lui rappelait.
Alors, pour le distraire, Homais jugea convenable de
causer un peu horticulture ; les plantes avaient besoin
d'humidité. Charles baissa la tête en signe d'approbation.
-
Du reste, les beaux jours maintenant vont revenir.
- Ah ! fit Bovary.
L'apothicaire, à bout d'idées, se mit à écarter douce-
ment les petits rideaux du vitrage.
- Tiens ! voilà M. Tuvache qui passe.
Charles répéta comme une machine :
-
M. Tuvache qui passe .
Homais n'osa lui reparler de dispositions funèbres, et
ce fut l'ecclésiastique qui parvint à l'y résoudre.
Il s'enferma dans son cabinet, prit une plume, et après
avoir sangloté quelque temps, il écrivit :
« Je veux qu'on l'enterre dans sa robe de noces , avec des
souliers blancs , une couronne. On lui étalera les cheveux
sur les épaules ; trois cercueils, un de chêne, un d'acajou,
un de plomb. Qu'on ne me dise rien, j'aurai de la force.
On lui mettra par-dessus tout une grande pièce de velours
vert. Je le veux. Faites- le. »
Ces messieurs s'étonnèrent beaucoup des idées roma-
nesques de Bovary, et aussitôt le pharmacien alla lui
dire :
MADAME BOVARY 461
- Ce velours me paraît une superfétation. La dépense,
d'ailleurs...
- Est-ce que cela vous regarde ? s'écria Charles. Lais-
sez-moi ! vous ne l'aimiez pas ! Allez-vous-en !
L'ecclésiastique le prit par-dessous le bras pour lui
faire faire un tour de promenade dans le jardin. Il discou-
rait sur la vanité des choses terrestres . Dieu était bien
grand, bien bon ; on devait sans murmure se soumettre à
ses décrets, même le remercier.
Charles éclata en blasphèmes :
Je l'exècre, votre Dieu !
- L'esprit de révolte est encore en vous, soupira l'ec-
clésiastique .
Bovary était loin. Il marchait à grands pas, le long du
mur, près de l'espalier, et il grinçait des dents, il levait
au ciel des regards de malédiction ; mais pas une feuille
seulement n'en bougea.
Une petite pluie tombait. Charles, qui avait la poitrine
nue, finit par grelotter ; il rentra s'asseoir dans la cui-
sine.
A six heures, on entendit un bruit de ferraille sur la
place : c'était l'Hirondelle qui arrivait ; et il resta le front
contre les carreaux, à voir descendre l'un après l'autre
tous les voyageurs. Enfin Félicité lui étendit un matelas
dans le salon ; il se jeta dessus et s'endormit.
Bien que philosophe, M. Homais respectait les morts.
14
462 MADAME BOVARY
Aussi, sans garder rancune au pauvre Charles, il revint le
soir pour faire la veillée du cadavre, apportant avec lui
trois volumes et un portefeuille , afin de prendre des
notes .
M. Bournisien s'y trouvait, et deux grands cierges brû-
laient au chevet du lit, que l'on avait tiré hors de l'alcôve .
L'apothicaire, à qui le silence pesait, ne tarda pas à
formuler quelques plaintes sur cette <<<infortunée jeune
femme; >> et le prêtre répondit qu'il ne restait plus main-
tenant qu'à prier pour elle.
- Cependant, reprit Homais, de deux choses l'une :
ou elle est morte en état de grâce (comme s'exprime l'É-
glise), et alors elle n'a nul besoin de nos prières, ou bien
elle est décédée impénitente (c'est, je crois, l'expression
ccclésiastique) , et alors...
Bournisien l'interrompit, répliquant d'un ton bourru
qu'il n'en fallait pas moins prier.
- Mais, objecta le pharmacien, puisque Dieu connais-
sait tous nos besoins, à quoi pouvait servir la prière?
Comment ! fit l'ecclésiastique. La prière ! vous n'êtes
donc pas chrétien ?
-
Pardonnez ! dit Homais. J'admire le christianisme .
Il a d'abord affranchi les esclaves, introduit dans le monde
une morale...
Il ne s'agit pas de cela ! Tous les textes...
Oh ! oh ! quant aux textes, ouvrez l'histoire. On sait
qu'ils ont été falsifiés par les Jésuites .
MADAME BOVARY 463
Charles entra, et s'avançant vers le lit, il tira lentement
les rideaux.
Emma avait la tête penchée sur l'épaule droite. Le coin
de sa bouche qui se tenait ouverte, faisait comme un trou
noir au bas de son visage ; les deux pouces restaient in-
fléchis dans la paume des mains ; une sorte de poussière
blanche lui parsemait les cils, et ses yeux commençaient
à disparaître dans une pâleur visqueuse qui ressemblait à
une toile mince, comme si des araignées avaient filé des-
sus. Le drap se creusait depuis ses seins jusqu'à ses ge-
noux, se relevant ensuite à la pointe des orteils ; et il
semblait à Charles que des masses infinies, qu'un poids
énorme pesaient sur elle.
L'horloge de l'église sonna deux heures. On entendait
le gros murmure de la rivière qui coulait dans les ténè-
bres, au pied de la terrasse.
M. Bournisien, de temps à autre, se mouchait bruyam-
ment, et Homais faisait grincer sa plume sur le papier .
-Allons ! mon bon ami, dit-il, retirez-vous, ce spec-
tacle vous déchire !
Charles une fois parti, le pharmacien et le curé recom-
mencèrent leurs discussions .
-Lisez Voltaire, disait l'un ; lisez d'Holbach , lisez
l'Encyclopédie !
Lisez les Lettres de quelques juifs portugais , disait
l'autre ! lisez la Raison du christianisme, par Nicolas, an-
cien magistrat !
Ils s'échauffaient, ils étaient rouges, ils parlaient à la
464 MADAME BOVARY
fois sans s'écouter ; Bournisien se scandalisait d'une telle
audace ; Homais s'émerveillait d'une telle bêtise ; et ils
n'étaient pas loin de s'adresser des injures, quand Charles
tout à coup reparut. Une fascination l'attirait. Il remontait
continuellement l'escalier .
Il se posait en face d'elle, pour la mieux voir, et il se
perdait en cette contemplation, qui n'était plus doulou-
reuse à force d'être profonde .
Il se rappelait des histoires de catalepsie, les miracles
du magnétisme, et il se disait qu'en le voulant extrême-
ment, il parviendrait peut-être à la ressusciter. Une fois
même, il se pencha vers elle, et il cria tout bas : « Emma !
Emma ! » Son haleine, fortement poussée, fit trembler la
flamme des cierges contre le mur.
Au petit jour, madame Bovary mère arriva, et Charles,
en l'embrassant, eut un nouveau débordement de pleurs.
Elle essaya, comme avait tenté le pharmacien, de lui
faire quelques observations sur les dépenses de l'enterre-
ment. Mais il s'emporta si fort qu'elle se tut, et même il
la chargea de se rendre immédiatement à la ville, pour
acheter ce qu'il fallait.
Charles resta seul toute l'après-midi ; on avait conduit
Berthe chez madame Homais ; Félicité se tenait en haut,
dans la chambre, avec la mère Lefrançois.
Le soir, il reçut des visites ; il se levait, vous serrait les
mains sans pouvoir parler, puis l'on s'asseyait auprès des
autres, qui faisaient devant la cheminée un grand demi-
cercle. La figure basse et le jarret sur le genou, ils dan
MADAME BOVARY 465
dinaient leur jambe, tout en poussant par intervalles un
gros soupir ; et chacun s'ennuyait d'une façon démesurée ;
c'était pourtant à qui ne partirait pas .
Homais , quand il revint à neuf heures (on ne voyait que
lui sur la Place depuis deux jours) , était chargé d'une pro-
vision de camphre, de benjoin et d'herbes aromatiques .
Il portait aussi un vase plein de chlore, pour bannir les
miasmes. A ce moment, la domestique, madame Lefran-
çois et la mère Bovary tournaient autour d'Emma, en
achevant de l'habiller, et elles abaissèrent le long voile
roide, qui la recouvrit jusqu'à ses souliers de satin .
Félicité sanglotait :
- Ah ! ma pauvre maîtresse ! ma pauvre maîtresse !
- Regardez-la ! disait en soupirant l'aubergiste ,
comme elle est mignonne encore. Si on ne jurerait pas
qu'elle va se lever tout à l'heure .
Puis elles se penchèrent pour lui mettre sa couronne .
Mais il fallut soulever un peu la tête, et alors un flot de
liquides noirs sortit, comme un vomissement , de sa
bouche.
-
Ah ! mon Dieu ! la robe, prenez garde, s'écria ma-
dame Lefrançois . Aidez-nous donc ! disait-elle au phar-
macien . Est-ce que vous avez peur, par hasard ?
- Moi, peur ? reprit-il en haussant les épaules, ah
bien, oui ! J'en ai vu d'autres à l'Hôtel-Dieu , quand j'étu-
diais la pharmacie ! Nous faisions du punch dans l'am-
phithéâtre aux dissections ! Le néant n'épouvante pas un
philosophe ; et même, je le dis souvent, j'ai l'intention de
466 MADAME BOVARY
léguer mon corps aux hôpitaux, afin de servir plus tard à
la science .
En arrivant le curé demanda comment se portait Mon-
sieur ; et, sur la réponse de l'apothicaire :
Le coup, vous comprenez, est encore trop récent.
Homais le félicita de n'être pas exposé, comme tout le
monde, à perdre une compagne chérie ; d'où s'ensuivit
une discussion sur le célibat des prêtres.
Car, disait le pharmacien, il n'est pas naturel qu'un
homme se passe de femmes ! On a vu des crimes ...
Mais, sabre de bois ! s'écria l'ecclésiastique, comment
voulez-vous qu'un individu pris dans le mariage, puisse
garder, par exemple, le secret de la confession ?
Alors Homais attaqua la confession. Bournisien la dé-
fendit ; il s'étendait sur les restitutions qu'elle faisait opé-
rer. Il cita différentes anecdotes de voleurs devenus hon-
nêtes tout à coup. Des militaires s'étant approchés du
tribunal de la pénitence avaient senti les écailles leur
tomber des yeux. Il y avait à Fribourg un ministre...
Son compagnon dormait. Puis, comme il étouffait un
peu dans l'atmosphère trop lourde de la chambre, il ou-
vrit la fenêtre, ce qui réveilla le pharmacien .
-Allons, une prise ! lui dit-il. Acceptez, cela dissipe .
Cependant, des aboiements continus se traînaient au
loin, quelque part.
--- Entendez-vous un chien qui hurle ? dit le pharma-
cien.
MADAME BOVARY 467
-
On prétend qu'ils sentent les morts, reprit l'ecclé-
siastique. C'est comme les abeilles. Elles s'envolent de la
ruche au décès des personnes. Homais ne releva pas ce
préjugé, car il s'était rendormi.
M. Bournisien , plus robuste, continua quelque temps à
remuer tout bas les lèvres ; puis, insensiblement, il baissa
le menton, lâcha son gros livre noir et se mit à ronfler .
Ils étaient en face l'un de l'autre, le ventre en avant,
la figure bouffie, l'air renfrogné, après tant de désaccord,
se rencontrant enfin dans la même faiblesse humaine ; et
ils ne bougeaient pas plus que le cadavre à côté d'eux,
qui avait l'air de dormir.
Charles, en entrant, ne les réveilla point. C'était la
dernière fois . Il venait lui faire ses adieux .
Les herbes aromatiques fumaient encore, et des tour-
billons de vapeur bleuâtre se confondaient au bord de la
croisée, avec le brouillard qui entrait. Il y avait cependant
quelques étoiles, et la nuit était douce.
La cire des cierges tombait par grosses larmes sur les
draps du lit. Charles les regardait brûler, fatiguant ses
yeux contre le rayonnement de leur flamme jaune.
Des moires frissonnaient sur la robe de satin, blanche
comme un clair de lune. Emma disparaissait dessous ; et
il lui semblait que s'épandant au dehors d'elle-même,
elle se perdait confusément dans l'entourage des choses,
dans le silence, dans la nuit, dans le vent qui passait,
dans les senteurs humides qui montaient.
Puis, tout à coup, il la voyait dans le jardin de Tostes,
468 MADAME BOVARY
sur le banc, contre la haie d'épines , ou bien à Rouen dans
les rues, sur le seuil de leur maison, dans la cour des
Bertaux. Il entendait encore le rire des garçons en gaieté
qui dansaient sous les pommiers ; la chambre était pleine
du parfum de sa chevelure, et sa robe lui frissonnait dans
les bras avec un bruit d'étincelles . C'était la même,
celle-là !
Et il fut longtemps à se rappeler ainsi toutes les félicités
disparues , ses attitudes, ses gestes, le timbre de sa voix.
Après un désespoir, il en venait un autre, et toujours,
intarissablement, comme les flots d'une marée qui déborde.
Il eut alors une curiosité terrible : lentement, du bout
des doigts, en palpitant, il releva son voile. Mais il poussa
un cri d'horreur qui réveilla les deux autres. Ils l'entraî-
nèrent en bas, dans la salle .
Puis, Félicité vint dire qu'il demandait des cheveux .
-Coupez-en ! répliqua l'apothicaire ; et comme elle
n'osait, il s'avança lui-même, les ciseaux à la main .
Il tremblait si fort qu'il piqua la peau des tempes en
plusieurs places. Enfin, se roidissant contre l'émotion,
Homais donna deux ou trois grands coups tout au hasard,
ce qui fit des marques blanches dans cette belle chevelure
noire .
Le pharmacien et le curé se replongèrent dans leurs
occupations, non sans dormir de temps à autre, ce dont
ils s'accusaient réciproquement à chaque réveil nouveau.
Alors M. Bournisien aspergeait la chambre d'eau bénite
et Homais jetait un peu de chlore par terre.
MADAME BOVARY 469
Félicité avait eu soin de mettre pour eux , sur la com-
mode , une bouteille d'eau-de-vie , un fromage et une
grosse brioche . Aussi l'apothicaire, qui n'en pouvait plus,
soupira vers quatre heures du matin :
Ma foi , je me sustenterais avec plaisir ; - et l'ecclé-
siastique ne se fit point prier ; ils mangèrent et même ils
trinquèrent, tout en ricanant un peu, sans savoir pour-
quoi , excités par cette gaieté vague qui vous prend après
des séances de tristesse . Ils rencontrèrent en bas , dans le
vestibule , les ouvriers qui arrivaient.
Alors Charles, pendant deux heures, eut à subir le sup-
plice du marteau qui résonnait sur les planches . Puis on
la descendit dans son cercueil de chêne que l'on emboîta
dans les deux autres , mais comme la bière était trop
large, il fallut boucher les interstices avec la laine d'un
matelas . Enfin , quand les trois couvercles furent rabotés,
cloués, soudés, on l'exposa devant la porte ; on ouvrit
toute grande la maison, et les gens d'Yonville commen-
cèrent à affluer .
Le père Rouault arriva. Il s'évanouit sur la Place en
apercevant le drap noir.
14
470 MADAME BOVARY
Il n'avait reçu la lettre du pharmacien que trente-six
heures après l'événement, et par égard pour sa sensibilité,
M. Homais l'avait rédigée de telle façon qu'il était impos-
sible de savoir à quoi s'en tenir.
Le bonhomme tomba d'abord comme frappé d'apo-
plexie. Ensuite il comprit qu'elle n'était pas morte. Mais
elle pouvait l'être... Enfin il avait passé sa blouse, pris
son chapeau , accroché un éperon à son soulier et était
parti ventre à terre; et toutle long de la route, le père
Rouault, haletant, se dévora d'angoisses. Une fois même,
il fut obligé de descendre. Il n'y voyait plus. Il entendait
des voix autour de lui . Il se sentait devenir fou .
Le jour se leva. Il aperçut trois poules noires qui dor-
maient dans un arbre ; il tressaillit, épouvanté de ce pré-
sage. Alors il promit à la Sainte Vierge trois chasubles
pour l'église, et qu'il irait pieds nus depuis le cimetière
des Bertaux jusqu'à la chapelle de Vassonville.
Il entra dans Maromme, en hélant les gens de l'au-
berge, enfonça la porte d'un coup d'épaule, bondit au sac
d'avoine, versa dans la mangeoire une bouteille de cidre
doux, et renfourcha son bidet qui faisait feu des quatre fers.
Il se disait qu'on la sauverait sans doute ; les médecins
découvriraient un remède , c'était sûr. Il se rappela
MADAME BOVARY 471
toutes les guérisons miraculeuses qu'on lui avait contées.
Puis elle lui apparaissait morte. Elle était là, devant lui,
étendue sur le dos, au milieu de la route. Il tirait la bride,
et l'hallucination disparaissait.
AQuincampoix, pour se donner du cœur, il but trois
cafés l'un sur l'autre .
Il songea qu'on s'était trompé de nom en écrivant. Il
chercha la lettre dans sa poche, l'y sentit, mais il n'osa
pas l'ouvrir .
Il en vint à supposer que c'était peut-être une farce,
une vengeance de quelqu'un, une fantaisie d'homme en
goguette; et d'ailleurs, si elle était morte, on le saurait.
Mais non ! la campagne n'avait rien d'extraordinaire : le
ciel était bleu, les arbres se balançaient ; un troupeau de
moutons passa. Il aperçut le village ; on le vit accourant
tout penché sur son cheval, qu'il bâtonnait à grands
coups, et dont les sangles dégouttelaient de sang.
Quand il eut repris connaissance, il tomba tout en
pleurs dans les bras de Bovary.
Ma fille ! Emma ! mon enfant ! expliquez-moi...
Et l'autre répondait avec dès sanglots :
Je ne sais pas, je ne sais pas, c'est une malédiction .
L'apothicaire les sépara.
Ces horribles détails sont inutiles . J'en instruirai
Monsieur. Voici le monde qui vient. De la dignité, fichtre,
de la philosophie !
Le pauvre garçon voulut paraître fort, et il répéta plu-
sieurs fois :
472 MADAME BOVARY
- Oui ... du courage !
-Eh bien ! s'écria le bonhomme, j'en aurai, nom d'un
tonnerre de Dieu ! Je m'en vas la conduire jusqu'au bout.
La cloche tintait. Tout était prêt. Il fallut se mettre en
marche .
Et assis dans une stalle du chœur, l'un près de l'autre,
ils virent passer devant eux et repasser continuellement
les trois chantres, qui psalmodiaient. Le serpent soufflait
à pleine poitrine. M. Bournisien, en grand appareil, chan-
tait d'une voix aiguë ; il saluait le tabernacle, élevait les
mains, étendait les bras . Lestiboudois circulait dans l'é-
glise avec sa latte de baleine ; et près du lutrin, la bière
reposait entre quatre rangs de cierges. Charles avait envie
de se lever pour les éteindre .
Il tâchait cependant de s'exciter à la dévotion, de s'é-
lancer dans l'espoir d'une vie future, où il la reverrait. Il
imaginait qu'elle était partie en voyage, bien loin, depuis
longtemps. Mais quand il pensait qu'elle se trouvait là-
dessous, et que tout était fini, qu'on l'emportait dans la
terre, alors il se prenait d'une rage farouche, noire, dés-
espérée. Parfois même il croyait ne plus rien sentir ; et il
savourait cet adoucissement de sa douleur, tout en se re-
prochant d'être un misérable.
On entendit sur les dalles comme le bruit sec d'un bâton
ferré qui les frappait à temps égaux. Cela venait du fond,
et s'arrêta court dans les bas côtés de l'église. Un homme
en grosse veste brune s'agenouilla péniblement. C'était Hip-
polyte, le garçon du Lion d'or. Il avait mis sa jambe neuve.
MADAME BOVARY 473
L'un des chantres vint faire le tour de la nef pour quê-
ter, et les gros sous l'un après l'autre sonnaient dans le
plat d'argent.
- Dépêchez- vous donc ! je souffre, moi ! s'écria Bo-
vary tout en lui jetant avec colère une pièce de cinq francs.
L'homme d'église le remercia par une longue révérence .
On chantait, on s'agenouillait, on se relevait, cela n'en
finissait pas ! Il se rappela qu'une fois, dans les premiers
temps, ils avaient ensemble assisté à la messe, et ils s'é-
taient mis de l'autre côté, à droite, contre le mur.
La cloche recommença. Il y eut un grand mouvement
de chaises . Les porteurs glissèrent lears trois bâtons sous
la bière, et l'on sortit de l'église .
Justin alors parut sur le seuil de la pharmacie. Il y ren-
tra tout à coup, pâle, chancelant.
On se tenait aux fenêtres pour voir passer le cortége.
Charles, en avant, se cambrait la taille. Il affectait un air
brave, et saluait d'un signe ceux qui débouchant des
ruelles ou des portes, se rangeaient dans la foule.
Les six hommes, trois de chaque côté, marchaient au
petit pas et en haletant un peu . Les prêtres, les chantres
et les deux enfants de chœur récitaient le De profundis ;
et leur voix s'en allait sur la campagne, montant et s'a-
baissant avec des ondulations . Parfois ils disparaissaient
aux détours du sentier ; mais la grande croix d'argent se
dressait toujours entre les arbres.
Les femmes suivaient, couvertes de mantes noires à ca-
puchon rabattu ; elles portaient à la main un gros cierge
474 MADAME BOVARY
qui brûlait, et Charles se sentait défaillir à cette conti-
nuelle répétition de prières et de flambeaux, sous ces
odeurs affadissantes de cire et de soutane . Une brise fraî-
che soufflait, les seigles et les colzas verdoyaient, et des
gouttelettes de rosée tremblaient au bord du chemin sur
les haies d'épines. Toutes sortes de bruits joyeux emplis-
saient l'horizon : le claquement d'une charrette roulant
au loin dans les ornières, le cri d'un coq qui se répétait
ou la galopade d'un poulain que l'on voyait s'enfuir sous
les pommiers. Le ciel pur était tacheté de nuages roses ;
des fumignons bleuâtres se rabattaient sur les chaumières
couvertes d'iris ; Charles, en passant, reconnaissait les
cours. Il se souvenait de matins comme celui-ci, où après
y avoir visité quelque malade, il en sortait et retournait
vers elle .
Le drap noir, semé de larmes blanches , se levait de
temps à autre en découvrant la bière. Les porteurs fati-
gués se ralentissaient, et elle avançait par saccades con-
tinues, comme une chaloupe qui tangue à chaque flot.
On arriva. Les hommes continuèrent jusqu'en bas, à
une place dans le gazon où la fosse était creusée .
On se rangea tout autour; et tandis que le prêtre par-
lait, la terre rouge , - rejetée sur les bords -
coulait
par les coins, sans bruit, continuellement.
Puis quand les quatre cordes furent disposées, on poussa
la bière dessus . Il la regarda descendre. Elle descendait
toujours.
Enfin on entendit un choc ; les cordes en grinçant re-
MADAME BOVARY 475
montèrent. Alors Bournisien prit la bêche que lui tendait
Lestiboudois, et de sa main gauche, tout en aspergeant
de la droite, il poussa vigoureusement une large pelletée;
et le bois du cercueil, heurté par les cailloux, fit ce bruit
formidable qui nous semble être le retentissement de l'é-
ternité.
L'ecclésiastique passa le goupillon à son voisin. C'était
M. Homais. Il le secoua gravement, puis le tendit à Charles,
qui s'affaissa jusqu'aux genoux dans la terre, et il en je--
tait à pleines mains tout en criant : Adieu ! Il lui envoyait
des baisers ; il se traînait vers la fosse pour s'y engloutir
avec elle .
On l'emmena ; - et il ne tarda pas à s'apaiser, éprou-
vant peut-être, comme tous les autres, la vague satisfac-
tion d'en avoir fini .
Le père Rouault, en revenant, se mit tranquillement
à fumer une pipe, ce que Homais, dans son for intérieur,
jugea peu convenable. Il remarqua de même que M. Binet
s'était abstenu de paraître, que Tuvache « avait filé » après
la messe, et que Thodore, le domestique du notaire, por-
tait un habit bleu , - <<< comme si on ne pouvait pas trou-
ver un habit noir, puisque c'est l'usage, que diable ! >>>
Et pour communiquer des observations, il allait d'un
groupe à l'autre. On y déplorait la mort d'Emma , et
surtout L'heureux , qui n'avait point manqué de venir à
l'enterrement .
-
Cette pauvre petite dame ! quelle douleur pour son
mari !
476 MADAME BOVARY
L'apothicaire reprenait :
- Sans moi, savez-vous bien, il se serait porté sur lui-
même à quelque attentat funeste .
- Une si bonne personne ! Dire pourtant que je l'ai
encore vue samedi dernier dans ma boutique !
- Je n'ai pas eu le loisir, dit Homais, de préparer quel-
ques paroles, que j'aurais jetées sur sa tombe.
En rentrant, Charles se déshabilla, et le père Rouault
repassa sa blouse bleue . Elle était neuve, et comme il s'é-
tait, pendant la route, souvent essuyé les yeux avec les
manches, elle avait déteint sur sa figure ; et la trace des
pleurs y faisait des lignes dans la couche de poussière qui
la salissait .
Madame Bovary mère était avec eux. Ils se taisaient
tous les trois . Enfin le bonhomme soupira :
- Vous rappelez-vous, mon ami, que je suis venu à
Tostes une fois, comme vous veniez de perdre votre pre-
mière défunte. Je vous consolais dans ce temps-là ! Je
trouvais quoi dire ; mais à présent... Puis avec un long
gémissement qui souleva toute sa poitrine : - Ah ! c'est
la fin pour moi, voyez-vous ! J'ai vu partir ma femme ...
mon fils après ... et voilà ma fille aujourd'hui !
Il voulut s'en retourner tout de suite aux Bertaux,
disant qu'il ne pourrait pas dormir dans cette maison-là.
Il refusa même de voir sa petite-fille.
- Non ! non ! ça me ferait trop de deuil. Seulement,
vous l'embrasserez bien ! adieu ! ... vous êtes un bon gar-
MADAME BOVARY 477
çon ! Et puis jamais je n'oublierai ça, dit-il en se frappant
la cuisse, n'ayez peur ! vous recevrez toujours votre dinde .
Mais quand il fut au haut de la côte il se détourna,
comme autrefois il s'était détourné sur le chemin de Saint-
Victor , en se séparant d'elle. Les fenêtres du village
étaient toutes en feu sous les rayons obliques du soleil
qui se couchait dans la prairie. Il mit sa main devant ses
yeux; et il aperçut à l'horizon un enclos de murs, où des
arbres çà et là faisaient des bouquets noirs entre des
pierres blanches ; puis il continua sa route, au petit trot,
car son bidet boitait.
Charles et sa mère restèrent le soir, malgré leurfatigue,
fort longtemps à causer ensemble. Ils parlèrent des jours
d'autrefois, et de l'avenir ! Elle viendrait habiter Yonville,
elle tiendrait son ménage, ils ne se quitteraient plus . Elle
fut ingénieuse et caressante, se réjouissant intérieurement
à ressaisir une affection qui depuis tant d'années lui échap-
pait. Minuit sopna. Le village, comme d'habitude, était
silencieux, et Charles, éveillé, pensait toujours à elle.
Rodolphe, qui pour se distraire avait battu le bois toute
la journée, dormait tranquillement dans son château, et
Léon, là-bas, dormait aussi.
Mais il y en avait un autre qui, à cette heure-là, ne
dormait pas .
Sur la fosse, entre les sapins, un enfant pleurait age-
nouillé ; et sa poitrine, brisée par les sanglots, haletait
dans l'ombre , sous la pression d'un regret immense plus
doux que la lune et plus insondable que la nuit. La grille
478 MADAME BOVARY
tout à coup claqua. C'était Lestiboudois; il venait cher-
cher sa bêche qu'il avait oubliée tantôt. Il reconnut Justin
escaladant le mur, et sut alors à quoi s'en tenir sur le
malfaiteur qui lui dérobait ses pommes de terre.
XI
Charles, le lendemain, fit revenir la petite. Ellede-
manda sa maman. On lui répondit qu'elle était absente,
qu'elle lui rapporterait des joujoux. Berthe en reparla plu-
sieurs fois ; puis, à la longue, elle n'y pensa plus. La
gaieté de cet enfant navrait Bovary, et il avait à subir les
intolérables consolations du pharmacien !
Mais les affaires d'argent bientôt recommencèrent,
M. L'heureux excitant de nouveau son ami Vinçart, et
Charles s'engagea pour des sommes exorbitantes , car
jamais il ne voulut consentir à laisser vendre le moindre
des meubles qui lui avaient appartenu. Sa mère en fut
exaspérée. Il s'indigna plus fort qu'elle. Il avait changé
tout à fait. Elle abandonna la maison .
Alors chacun se mit à profiter. Mademoiselle Lempe-
reur réclama six mois de leçons, bien que Emma n'en eût
jamais pris une seule,(malgré cette facture acquittée qu'elle
avait fait voir à Bovary) ; c'était une convention entre elles
deux. Le loueur de livres réclama trois ans d'abonne-
MADAME BOVARY 479
ment, la mère Rolet réclama le port d'une vingtaine de
lettres ; et comme Charles demandait des explications ,
elle eut la délicatesse de répondre :
-Ah ! je ne sais rien ! c'était pour ses affaires .
A chaque dette qu'il payait, Charles croyait en avoir
fini, mais il en survenait d'autres, continuellement.
Il exigea l'arriéré d'anciennes visites. On lui montra les
lettres que sa femme avait envoyées. Alors il fallut faire
des excuses .
Félicitéportait maintenant les robes deMadame; non pas
toutes, car il en avait gardé quelques-unes ; et il les allait
voir dans son cabinet de toilette où il s'enfermait. Comme
elle était à peu près de sa taille, souvent lorsqu'elle sortait
de la chambre, Charles , en l'apercevant par derrière ,
était saisi d'une illusion , et il s'écriait : « Oh ! reste !
reste !>>>
Mais, à la Pentecôte, elle décampa d'Yonville enlevée
par Théodore, et en volant tout ce qui restait de la garde-
robe.
Ce fut vers cette époque que madame veuve Dupuis
eut l'honneur de lui faire part du « mariage de M. Léon
Dupuis, son fils , notaire à Yvetot , avec mademoiselle
Léocadie Lebœuf, de Bondeville. >> Charles, parmi les féli-
citations qu'il lui adressa, écrivit cette phrase : « Comme
ma pauvre femme aurait été heureuse ! >>>
Un jour qu'errant sansbut dans la maison, il était monté
jusqu'au grenier, il sentit sous sa pantoufle une boulette
de papier fin. Il l'ouvrit, et il lut : <<<Du courage, Emma!
480 MADAME BOVARY
du courage ! Je ne veux pas faire le malheur de votre
existence. » C'était la lettre de Rodolphe tombée par terre
entre des caisses, qui était restée là, et que le vent de la
lucarne venait de pousser vers la porte. Et Charlesde-
meura tout immobile et béant à cette même place où jadis,
encore plus pâle que lui, Emma, désespérée, avait voulu
mourir .
Enfin, il découvrit un petit R au bas de la seconde page .
Qu'était-ce ? Il se rappela les assiduités de Rodolphe, sa
disparition soudaine, et l'air contraint qu'il avait eu en le
rencontrant depuis, deux ou trois fois. Mais le ton respec-
tueux de la lettre l'illusionna. Ils se sont peut-être aimés
platoniquement, se dit-il.
D'ailleurs, Charles n'était pas de ceux qui descendent
au fond des choses ; il recula devant les preuves, et sa
jalousie incertaine se perdit dans l'immensité de son
chagrin.
Mais on avait dû, pensait-il, l'adorer. Tous les hommes,
à coup sûr, l'avaient convoitée. Elle lui en parut plus
belle ; et il en conçut un désir permanent, furieux, qui
enflammait son désespoir et qui n'avait pas de limites ,
parce qu'il était maintenant irréalisable .
Pour lui plaire, comme si elle vivait encore, il adopta
ses prédilections, ses idées. Il s'acheta des bottes vernies,
il prit l'usage des cravates blanches. Il mettait du cosmé-
tique à ses moustaches, il souscrivit comme elle des bil-
lets à ordre. Elle le corrompait par delà le tombeau .
Il fut obligé de vendre l'argenterie pièce à pièce, ensuite
MADAME BOVARY 481
il vendit les meubles du salon. Tous les appartements se
dégarnirent ; mais la chambre, sa chambre à elle, était
restée comme autrefois .
1
Après son dîner, Charles montait là. Il poussait devant
le feu la table ronde et il approchait son fauteuil. Il s'as-
seyait en face. Une chandelle brûlait dans un des flam-
beaux dorés . Berthe, près de lui, enluminait des estampes .
Il souffrait, le pauvre homme, à la voir si mal vêtue
avec ses brodequins sans lacet et l'emmanchure de ses
blouses déchirée jusqu'aux hanches , car la femme de
ménage n'en prenait guère de souci. Mais elle était si
douce, si gentille, et sa petite tête se penchait si gracieu-
sement en laissant retomber sur ses joues roses sa bonne
chevelure blonde, qu'une délectation infinie l'envahissait,
plaisir tout mêlé d'amertume comme ces vins mal faits.
qui sentent la résine. Il raccommodait ses joujoux, lui
fabriquait des pantins avec du carton, ou recousait le
ventre déchiré de ses poupées. Puis, s'il rencontrait des
yeux la boîte à ouvrage, un ruban qui traînait ou même
une épingle restée dans une fente de la table, il se pre-
nait à rêver, et il avait l'air si triste qu'elle devenait triste
comme lui.
Personne à présent ne venait les voir, car Justin s'était
enfui à Rouen, où il est devenu garçon épicier, et les en-
fants de l'apothicaire fréquentaient de moins en moins la
petite, M. Homais ne se souciant pas, vu la différence de
leurs conditions sociales, que l'intimité se prolongeât.
L'Aveugle, qu'il n'avait pu guérir avec sa pommade,
482 MADAME BOVARY
était retourné dans la côte du Bois-Guillaume, où il nar-
rait aux voyageurs la vaine tentative du pharmacien, à
tel point que Homais, lorsqu'il allait à la ville, se dissimu-
lait derrière les rideaux de l'Hirondelle afin d'éviter sa
rencontre. Il l'exécrait, et dans l'intérêt de sa propre ré-
putation, voulant s'en débarrasser à toute force, il dressa
contre lui, une batterie cachée, qui décelait la profondeur
de son intelligence et la scélératesse de sa vanité. Durant
six mois consécutifs, on put donc lire dans le Fanal de
Rouen des entre-filets ainsi conçus :
<< Toutes les personnes qui se dirigent vers les fertiles
contrées de la Picardie auront remarqué sans doute, dans
la côte du Bois-Guillaume, un misérable atteint d'une
horrible plaie faciale. Il vous importune, vous persécute
et prélève un véritable impôt sur les voyageurs . Sommes-
nous encore à ces temps monstrueux du moyen âge, où il
était permis aux vagabonds d'étaler par nos places publi-
ques la lèpre et les scrofules qu'ils avaient rapportés de la
croisade ?>>>
Oubien :
<< Malgré les lois contre le vagabondage, les abords de
nos grandes villes continuent à être infestés par des bandes
de pauvres. On en voit qui circulent isolément, et qui
peut- être ne sont pas les moins dangereux. A quoi son-
gent nos édiles ? »
Puis Homais inventait des anecdotes :
MADAME BOVARY 483
<<Hier, dans la côte du Bois-Guillaume, un cheval om-
brageux... >> Et suivait le récit d'un accident occasionné
par la présence de l'aveugle.
Il fit si bien qu'on l'incarcéra. Mais on le relâcha. Il
recommença, et Homais aussi recommença. C'était une
lutte. Il eut la victoire, car son ennemi fut condamné à
une réclusion perpétuelle dans un hospice .
Ce succès l'enhardit; et dès lors, il n'y cut plus dans
l'arrondissement un chien écrasé, une grange incendiée,
une femme battue, dont aussitôt il ne fit part au public,
toujours guidé par l'amour du progrès et la haine des
prêtres. Il établissait des comparaisons entre les écoles
primaires et les frères ignorantins, au détriment de ces
derniers , rappelait la Saint-Barthélemy à propos d'une
allocation de cent francs faite à l'église, et dénonçait des
abus , lançait des boutades. C'était son mot. Homais
sapait ; il devenait dangereux .
Cependant il étouffait dans les limites étroites du jour-
nalisme, et bientôt il lui fallut le livre, l'ouvrage ! Alors il
composa << une statistique générale du canton d'Yonville ,
suivie d'observations climatologiques, >> et la statistique le
poussa vers la philosophie. Il se préoccupa des grandes
questions : problème social, moralisation des classes pau-
vres, pisciculture, caoutchouc, chemins de fer, etc. Il en
vint à rougir d'être un bourgeois. Il affectait le genre
artiste, il fumait ! Il s'acheta deux statuettes chic Pompa-
dour pour décorer son salon.
Il n'abandonnait point la pharmacie ; au contraire !
484 MADAME BOVARY
il se tenait au courant des découvertes . Il suivait le
grand mouvement des chocolats. C'est le premier qui ait
fait venir dans la Seine-Inférieure du cho- ca et de la re-
valentia. Il s'éprit d'enthousiasme pour les chaînes hydro-
électriques Pulvermacher ; il en portait une, lui-même ;
et le soir, quand il retirait son gilet de flanelle , ma-
dame Homais restait tout éblouie devant la spirale d'or
sous laquelle il disparaissait, et sentait redoubler ses ar-
deurs pour cet homme plus garrotté qu'un Scythe et
splendide comme un mage.
Il eut de belles idées à propos du tombeau d'Emma. Il
proposa d'abord un tronçon de colonne avec une draperie,
ensuite une pyramide, puis un temple de Vesta, une ma-
nière de rotonde ... ou bien « un amas de ruines . » Et dans
tous les plans , Homais ne démordait point du saule pleu-
reur, qu'il considérait comme le symbole obligé de la tris-
tesse.
Charles et lui firent ensemble un voyage à Rouen, pour
voir des tombeaux, chez un entrepreneur de sépultures -
accompagnés d'un artiste peintre, un nommé Vaufrylard ,
ami de Bridoux, et qui tout le temps débita des calem-
bours .
Enfin, après avoir examiné une centaine de dessins,
s'être commandé un devis et fait un second voyage à
Rouen, Charles se décida pour un mausolée qui devait
porter sur ses deux faces principales << un génie tenant
une torche éteinte . »
Quant à l'inscription, Homais ne trouvait rien de beau
MADAME BOVARY 485
comme : Sta viator; et il en restait là ; il se creusait
l'imagination ; il répétait continuellement : Sta viator ...
Enfin il découvrit : Amabilem conjugem calcas ! qui fut
adopté .
Une chose étrange, c'est que Bovary, tout en pensant à
Emma continuellement, l'oubliait, et il se désespérait à
sentir cette image lui échapper de la mémoire au milieu
des efforts qu'il faisait pour la retenir. Chaque nuit pour-
tant il la rêvait ; c'était toujours le même rêve : il s'ap-
prochait d'elle, mais quand il venait à l'étreindre elle
tombait en pourriture dans ses bras.
On le vit pendant une semaine entrer le soir à l'église .
M. Bournisien lui fit même deux ou trois visites, puis
l'abandonna. D'ailleurs le bonhomme tournait à l'intolé-
rance, au fanatisme, disait Homais ; il fulminait contre
l'esprit du siècle et ne manquait pas, tous les quinzejours,
au sermon, de raconter l'agonie de Voltaire, lequel mourut
en dévorant ses excréments, comme chacun sait.
Malgré l'épargne où vivait Bovary, il était loin de pou-
voir amortir ses anciennes dettes . L'heureux refusa de
renouveler aucun billet. La saisie devint imminente . Alors
il eut recours à sa mère, qui consentit à lui laisser prendre
une hypothèque sur ses biens , mais en lui envoyant force
récriminations contre Emma ; et elle demandait, en retour
de son sacrifice, un châle, échappé aux ravages de Félicité.
Charles le lui refusa . Ils se brouillèrent .
Elle fit les premières ouvertures de raccommodement
en lui proposant de prendre chez elle la petite, qui la sou
15
486 MADAME BOVARY
lagerait dans sa maison. Charles y consentit. Mais au mo-
ment du départ, tout courage l'abandonna. Alors ce fut
une rupture définitive, complète !
A mesure que ses affections disparaissaient, il se resser-
rait plus étroitement à l'amour de son enfant. Elle l'in-
quiétait cependant; car elle toussait quelquefois, et avait
des plaques rouges aux pommettes .
En face de lui s'étalait florissante et hilare la famille du
pharmacien , que tout au monde contribuait à satisfaire.
Napoléon l'aidait au laboratoire, Athalie lui brodait un
bonnet grec, Irma découpait des rondelles de papier pour
couvrir les confitures, et Franklin récitait tout d'une
haleine la table de Pythagore. Il était le plus heureux des
pères, le plus fortuné des hommes.
Erreur ! une ambition sourde lerongeait: Homais désirait
la croix.
Les titres ne lui manquaient point :
1º S'être, lors du choléra, signalé par un dévouement
sans bornes ; 2º avoir publié, et à mes frais, différents ou-
vrages d'utilité publique, tels que... (Et il rappelait son
mémoire intitulé : Du cidre, de sa fabrication et de ses
effets ; plus, des observations sur le puceron laniger, en-
voyées à l'Académie ; son volume de statistique, et jusqu'à
sa thèse de pharmacien,) sans compter que je suis membre
de plusieurs sociétés savantes ; (il l'était d'une seule.) En-
fin, s'écriait-il en faisant une pirouette, quand ce ne serait
que de me signaler aux incendies !
Alors Homais inclina vers le pouvoir. Il rendit secrète-
MADAME BOVARY 487
ment à M. le préfet de grands services dans les élections.
Il se vendit enfin, il se prostitua. Il adressa même au sou-
verain une pétition où il le suppliait de lui faire justice ,
il l'appelait notre bon roi et le comparait à Henri IV.
Et chaque matin l'apothicaire se précipitait sur le
journal pour y découvrir sa nomination ; elle ne venait pas .
Enfin, n'y tenant plus, il fit dessiner dans son jardin un
gazon figurant l'étoile de l'honneur, avec deux petits
tordillons d'herbe qui partaient du sommet pour imiter le
ruban. Il se promenait autour, les bras croisés, en médi-
tant sur l'ineptie du gouvernement et l'ingratitude des
hommes .
Par respect , ou par une sorte de sensualité qui lui fai-
sait mettre de la lenteur dans ses investigations , Charles
n'avait pas encore ouvert le compartiment secret d'un bu-
reau de palissandre dont Emma se servait habituellement.
Un jour, enfin, il s'assit devant, tourna la clef et poussa le
ressort. Toutes les lettres de Léon s'y trouvaient. Plus de
doute, cette fois ! Il dévora jusqu'à la dernière, fouilla dans
tous les coins, tous les meubles, tous les tiroirs, derrière les
murs, sanglotant, hurlant, éperdu, fou. Il découvrit une
boîte, la défonça d'un coup de pied. Le portrait de Rodol-
phe lui sauta en plein visage, au milieu des billets doux
bouleversés .
On s'étonna de son découragement. Il ne sortait plus,
ne recevait personne, refusait même d'aller voir ses mala-
des. Alors on prétendit qu'il s'enfermait pour boire.
Quelquefois pourtant, un curieux se haussait par-dessus
488 MADAME BOVARY
la haie du jardin, et apercevait avec ébahissement cet
homme à barbe longue, couvert d'habits sordides , farou-
che, et qui pleurait tout haut en marchant.
Le soir, dans l'été, il prenait avec lui sa petite fille, et
la conduisait au cimetière . Ils s'en revenaient à la nuit
close, quand il n'y avait plus d'éclairé sur la place que la
lucarne de Binet .
Cependant la volupté de sa douleur était incomplète,
car il n'avait personne autour de lui qui la partageât, et il
faisait des visites à la mère Lefrançois afin de pouvoir par-
ler d'elle .
Mais l'aubergiste ne l'écoutait que d'une oreille , ayant
comme lui des chagrins ; car M. L'heureux venait enfin
d'établir les Favorites du commerce, et Hivert, qui jouissait
d'une grande réputation pour les commissions, exigeait un
surcroît d'appointements et menaçait de s'engager à la
concurrence .
Un jour qu'il était allé au marché d'Argueil pour y ven-
dre son cheval, - dernière ressource, -
il rencontra
Rodolphe .
Ils pâlirent en s'apercevant. Rodolphe , qui avait seule-
ment envoyé sa carte, balbutia d'abord quelques excuses,
puis s'enhardit et même poussa l'aplomb (il faisait très-
chaud, on était au mois d'août) jusqu'à l'inviter à prendre
une bouteille de bière au cabaret.
Accoudé en face de lui, il mâchait son cigare tout en
causant, et Charles se perdait en rêveries devant cette
figure qu'elle avait aimée. Il lui semblait revoir quelque
MADAME BOVARY 489
chose d'elle . C'était un émerveillement. Il aurait voulu être
cet homme.
L'autre continuait à parler culture, bestiaux, engrais,
bouchant avec des phrases banales tous les interstices où
pouvait se glisser une allusion . Charles ne l'écoutait pas ;
Rodolphe s'en apercevait, et il suivait sur la mobilité de sa
figure le passage des souvenirs. Elle s'empourprait peu
à peu, les narines battaient vite, les lèvres frémissaient ; il
y eut même un instant où Charles, plein d'une fureur som-
bre, fixa ses yeux contre Rodolphe , qui dans une sorte
d'effroi, s'interrompit.
Mais bientôt la même lassitude funèbre réapparut sur
son visage .
-
Je ne vous en veux pas, dit-il .
Rodolphe était resté muet. Et Charles , la tête dans ses
deux mains, reprit d'une voix éteinte et avec l'accent ré--
signé des douleurs infinies :
-Non ! je ne vous en veux plus ! Il ajouta Ame un
grand mot , le seul qu'il ait jamais dit : C'est
-
e
de la fatalité !
390
Rodolphe, qui avait conduit cette fatalité, le trouva bien
débonnaire pour un homme dans sa situation, comique
même et un peu vil.
Le lendemain , Charles alla s'asseoir sur le banc , dans
la tonnelle. Des jours passaient par le treillis ; les feuilles
de vignes dessinaient leurs ombres sur le sable, le jasmin
embaumait, le ciel était bleu , les cantharides bourdon-
naient autour des lis en fleurs, et Charles suffoquait comme
490 MADAME BOVARY
un adolescent sous les vagues effluves amoureuses qui
gonflaient son cœur chagrin .
A sept heures, la petite Berthe, qui ne l'avait pas vu de
toute l'après-midi, vint le chercher pour dîner.
Il avait la tête renversée contre le mur, les yeux clos,
la bouche ouverte , et tenait dans ses mains une longue
mèche de cheveux noirs .
- Papa, viens donc ! dit-elle.
Et croyant qu'il voulait jouer, elle le poussa doucement.
Il tomba par terre. Il était mort.
Trente-six heures après, sur la demande de l'apothi-
caire, M. Canivet accourut. Il l'ouvrit et ne trouva rien .
Quand tout fut vendu, il resta douze francs soixante-
quinze centimes qui servirent à payer le voyage de made-
moiselle Bovary chez sa grand'mère. La bonne femme
mourut dans l'année même ; le père Rouault étant para-
lysé, ce fut une tante qui s'en chargea. Elle est pauvre et
l'envoie, pour gagner sa vie, dans une filature de coton .
Depuis la mort de Bovary, trois médecins se sont suc-
cédé à Yonville sans pouvoir y réussir, tant M. Homais les
a de suite battus en brèche. Il fait une clientèle d'enfer ;
l'autorité le ménage et l'opinion publique le protége .
Il vient de recevoir la croix d'honneur.
FIN
Paris. Imprimerie de Mme Ve Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46.
BIBC
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