B.T.I.
237 - 1969 I Ea1 LI - AGRO - 118
L’érosion hydrique et le climat
par F. Fournier, Inspecteur GBn6ral de Recherches a I’Orstom
Le terme (c érosion provient du verbe latin ero-
i) mes s’exercent en eux. Ainsi naît le sol, couche la
dere qui signifie ronger. II évoque l’usure de la
)) plus externe de I’écorce terrestre, située entre la
surface terrestre s o u s l’action des éléments météoro- roche non altérée et l’atmosphère et l’on constate
logiques. Ce phénomène existe .de façon permanente ; immédiatement que le climat est à l’origine même d e
il débute dès que les roches émergent et se trouvent sa naissance.
en contact avec l’atmosphère.
Mais, tout en se, formant, le sol s’expose inévita-
Les roches en effet s e décomposent sous l’action blement à l’action des agents atmosphériques. Or
d’agents atmosphériques : la température et la pluie. ceux-ci sont doués d’un pouvoir érosif : l’énergie
Les variations de température et d’humidité provo- cinétique des gouttes d’eau qui tombent confère aux
quent en elles des dilatations et des contractions, pluies u n e capacité de détachement de particules
dues à des alternances de gel et de .dégel ou à des terreuses ; le vent, selon u n mécanisme complexe,
variations de la teneur en eau. Elles déterminent ainsi met en mouvement des particules du sol. L’eau,
leur désagrégation mécanique. L‘eau de pluie, plus lorsqu’elle ruisselle après s a chute, et le vent, dans
ou moins chargée de gaz carbonique et d’autres son déplacement, entraînent les particules .détachées
éléments en traversant l’atmosphère et la partie SU- et assurent leur transport à des distances plus I O U
perficielle du sol, dissout une partie de leurs éléments moins grandes. Parmi les facteurs de I’érosion du
minéraux et déclenche u n e série d e phénomènes sol, les facteurs climatiques constituent donc la cause
chimiques. Elle provoque alors (l’altération chimique du phénomène, au sens fondamental du terme, la
des roches. Par ces deux phénomènes les éléments nature du sol, la végétation et le relief venant seule-
rocheux sec morcellent et sont réduits de volume ment le conditionner. II n’est pas étonnant, dans ces
jusqu’à la taille des sables, limons ou argiles. conditions, que le climat compose la base essentielle
De la matière organique; issue de ‘la décomposition ,de comparaison de I’érosion du sol de régions à
des végétaux, vient s e mêler aux produits nés de la régions, alors que les autres facteurs interviennent
décomposition des roches. L’action de mciro-organis- beaucoup plus à u n niveau local.
Le facteur causal de I’érosion du sol par l’eau :
les précipitations atmosphériques
peut s’interroger s u r l’existence de liaisons entre la Ruissellement
Saison P Erosion
hauteur des pluies et I’érosion. Toutes les recherches des pluies mm t/ha mm
effectuées ont démontré qu’elles sont très fréquem- -zI %
ment inexistantes ou, tout au moins ,que la hauteur &+w-., < I
des pluies, considérée isolément, nel constitue pas le 1953-54 ... 917,2 5,12 91,18 9,94
caractère qui explique I’érosivité pluviale. 1954-55 . .. 1 129,8 1,23 56,86 5,03
1955-56 ... 907,8 3,44 49,53 5,46
HUDSON l’a démontré à I’échelle annuelle à la 1956-57 ... 962,2 5,72 71,37 7,42
- Ili. -
La haut ur d s pluies i dividuelles étant un fa ?ur Un expérience onduite au Cer e de Recherches
ruissellement, on peut supposer, en l'absence de ORSTOM d'Adiopodoumé (Côte d'ivoire) a démontré
de la saturation du sol, donc de la naissance du le contraire.
relations pour de longues périodes, l'existence de
relations à ce niveau.
TABLEAU 2
Pertes e n terre e t ruissellements enregistrés pour
une même classe d e pluies e n 1956 à Adiopodoumé,
Centre ORSTOM (Côte d'lnoifie)
Pl
I
I
-I
P2 I P3 I P4 P5 '
- P6
-
R R E R E R R
% % kgha % kg/ha % %
.- .- .--
1216 33 789 36,5 1188 31$7 940 35,8 808 26,9 168 20,9 14
2316 32,l 2 197 44,9 3 751 47,9 4 189 44,2 I 782 41,2 890 35,1 33
317 33,6 448 33,4 1 022 32,8 927 38,l 552 31,7 200 26,4 19
517 33,l 41 1 8,4 458 7,9 437 73 169 6.8 137 56 6
23/10 35,9 1 O 118 9,9 332 9,3 33 o 2 O 2
6/12 32,8 3 O 182 29,5 3 694 40,3 20 o 73 O 22
I t
-
pl = semis de Crotalarin usaranzoerisis, h p!at, IC 7 mai.
p2 = repiquage de manioc sur buttes, le 7 mai.
p3 = parcells maintenue dénudée par désherbage.
p4 = semis de FZernirmgia conpesta, h plat, le 7 mai.
p5 = culture d'ananas en lignes isohypses, à plat.
i
p6 = for& secondaire.
Pour une même classe de pluies individuelles : suspension en rebondissant apre un choc élastique
32 à 36 mm, en 6 conditions de milieu naturel, les et en se fragmentant en multiples gouttelettes.
pertes en terre sont extrêmement variables. Les
De remarquables photographies de ce phénomène
parcelles p3 et p6 révèlent en particulier une absence
existent, mais il a fallu près de 20 ans pour faire
totale de corrélation alors que les milieux ne varient admettre communément qu'il constitue de loin la
pas au cours de l'année. Un autre caractère des principale source en éléments terreux fins qui sont
précipitations doit donc intervenir pour expliquer I'éro- ensuite transportés par le ruissellement au cours du
sion hydrique du sol. phénomène d'érosion.
HUDSON a fort bien démontré (Henderson Re-
II. - INFLUENCE DE L'INTENSITE DES PLUIES search Institute, Mazoe) le résultat de l'action des
gouttes de pluie en comparant la réaction de trois
milieux différents et contigus à l'action pluviale. Deux
, 1. Action d e s gouttes d e pluie : le battage du sol.
parcelles expérimentales ont été maintenues constam-
Lorsqu'on considère le mécanisme de I'érosion ment dénudées par un désherbage à la main. Mais,
hydrique, on constate que l'une des actions essen-*_ à 10 cm au-dessus de l'une d'elle, une gaze a été
13'
tielles exercées par les précipitations atmosphériques tendue. Elle avait pour rBle d'abs rber l'énergie ciné-
consiste en la formation des éléments fins qui seront tique des gouttes de plluie san rien changer aux
susceptibles d'être entrainés par l'eau. Les agrégats échanges hydriques entris I'atmo phère et le sol. En
particulier, elle donnait alu sol to te l'eau fournie par
du sol en effet sont en général de dimensions trop
grandes pour être facilement entraînés par le ruissel- les pluies, mais dechargee de s n énergie cinétique.
lement, mais les gouttes de pluie, parce qu'elles sont Le troisième milieu était constitu ' d'une prairie dense
de Digitaria swazilandensis.
douées d'une énergie cinétique, exercent, à leur point
d'impact sur ces agrégats préalablement" humectés, Le tableau 3 fournit le résultat des mesures de
un effet mécanique. Elles détachent des particules ruissellement et d'érosion faites au cours de cette
fines de la surface des agrégats et les entraînent en expérience.
- 113 -
TABLEAU 3
Etude du battage du sol, [Link] Research Institute, Rhodésie du Sud, 1953-56
I I Terre nue
Prairie
Année I P mm I Mesures Terre n u e
+ gaze
dense de
Digitaria
1953-54 . . . . . . . . . . . . . 917,2 E tlacre 61,5 O 2,9
1954-55 .............. 1 120,2 R% 48 6 8
E tlacre 225,8 C,9 0-3
1955-56 . . . . . . . . . . . . . . 907,8 R%
E tiacre 60,l -i
; I 2
o, 1
Moyenne 1953-56 . . . . .I 984,9 E tlacre 7581 0,96
Ce tableau révèle combien le battage du sol par Cette affirmation s’est confirmée partout où des
la pluie peut provoquer, en certaines conditions textu- recherches ont été entreprises à ce sujet et un
rales, une obturation de la porosité en surface et, exemple classique des résultats obtenus aux Etats-
de ce fait, u n accroissement de la hauteur d’eau U n i s est fourni par le tableau 4.
ruisselée. La présence d’une gaze supprimant le
battage, donc la transformation de I’état de surface, TABLEAU 4
a réduit, dans l’expérience, le ruissellement d e 8 à
40 fois par maintier: de la perméabilité originelle. Influence d e l’intensité d e s pluies sur I’ésosion du
Parallèlement, le détache’ment de particules fines sol. Classification d e 183 pluies érosives (en fonction
n’étant pas survenu sous gaze, I’érosion est devenue d e leur intensité pluviale (Zanesville, Ohio, 1934-42,
très minime par rapport à celle enregistrée s u r terre sol nu)
nue.
Différents chercheurs ont essayé de mesurer au
champ l’effet d u battage du sol et le détachement des
Classes d’intensitg -
pluviale Erosion moyenne
particules terreuses. Leurs résultats varient large- (mm/h pendant les Nombre par pluie
ment. Pour ELLISON (U.S.A.) une averse de 100 mm 5 minutes recevant de pluies (tlkm‘)
peut faire rejaillir plus de 300 tonnes de particules le plus d’eau)
par hectare. Pour FREE (U.S.A.) une averse de 25 mm
provoque le déplacement d’une quinzaine de tonnes
par hectare. A la station IRHO de Niangoloko, en O - 25,4 40 375
Haute Volta, 17 O00 tonnes de terre par km2 auraient 25,4- 50,8 61 595
été déplacés au cours d e l’année 1957. 50,8- 76,2 40 1178
76,2-101,6 19 1144
Quelle que soit leur valeur, ces résultats [Link] 101,6-127 13 3 424
le sens du phénomène et toute l’importance d e la 127 -152,4 3 3 632
masse d’déments f i n s mis à la disposition du ruissel- 152,4-177,8 5 -
3 872
lement par battage du sol. 228.6-254 1 4 793
2. Influence d e l’intensité d e s [Link]
L’intensité pluviale ne règle pas seulement I’érosion.
I I est bien évident que, compte tenu de la détacha- Elle règle égdement le ruissellement. Celui-ci s e
bilite du sol, le détachement sera d’autant plus déclenche en effet lorsque le sol cesse d’absorber
considérable que l’énergie cinétique des gouttes d e la totalité de la pluie. Or pour u n sol donné (granulo-
pluie sera elle-même plus élevée. Celle-ci dépend métrie, état structural, stabilité de la structure), la
de la taille et de la vitesse de chute des gouttes. Or vitesse d’infiltration est en relation directe avec l’in-
cette taille et cette vitesse sont d’autant plus grandes tensité de la pluie : il existe pour lui u n e intensité
que les pluies sont plus intenses. L‘intensité des maxima admissible qui correspond à s a plus grande
précipitations doit donc constituer u n facteur de l’éro- capacité d’absorption ou capacité limite. La .pluie en
sion plus important que leur hauteur. excès est alors disponible pour le, ruissellement.
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3. Analysle de I'érosivité des pluies Ec = énergie cinétique en piedsltonnes par acre et
Plusieurs chercheurs ont poussé plus loin l'analyse par inch de pluie.
des phénomènes et l'étude de l'intensité pluviale et I = intensité pluviale en inches par heure.
de ses effets. Tous ont rappelé que l'énergie cinétique Finalement l'importance primordiale de l'intensité
des gouttes d'eau constitue le fondement de I'érosivité pluviale comme facteur de I'érosion apparaît. Cepen-
des pluies. dant, lorsqu'ton effectue l'analyse1 fine de l'effet des
Une goutte d'eau .de masse m et de vitesse v est pluies individuelles sur la perte en terre, on constate
douée d'une énergie cinétique s'exprimant par 112 mv2. qu'il faut tenir compte d'un troisième caractère des
La masse est évaluée à 'partir du diamètre d'une précipitations : leur fréquence.
goutte assimilée à une sphère. La dimension maxima
est de l'ordre de 9 mm. Une goutte plus grosse 111. - INFLUENCE DE LA FREQUENCE DES PLUIES
éclate d'elle-même car la tension superficielle de l'eau
est insuffisante pour la maintenir. Dans une atmo- En zone tropicale comme méditerranéenne, un ca-
ractère des précipitations est 'leur répétition à court
sphère turbulente, le diamètre maximum ne dépasse
généralement pas 5 à 6 mm. terme pendant ,la saison des pluies : une répétition
journalière des .pluies est un fait commun.
La vitesse de chute d'une goutte dépend de sa
masse, donc de son diamètre. Elle n'est pas constante Intuitivement, on conçoit quels ,phénomènes vont
pendant toute la chute : elle augmente pour atteindre alors s e produire. Le sol n'a pas le temps de se
une vitesse ,limite ou vitesse terminale n. ressuyer entre deux averses, sa saturation est vite
atteinte et les dernières pluies, quels que soient leurs
Celle-ci est atteinte lorsque la distance parcourue caractères, ruissellent beaucoup plus qu'elles ne s'in-
dépasse 20 mètres. C'est donc le cas des pluies filtrent. D'autre part le phénomène de détachement
naturelles. des particules fines du sol apparaît lorsque les agré-
Etant donné ce qui vient d'être indiqué, l'énergie gats sont recouverts d'un film d'eau.
cinétique d'une pluie peut être calculée par la con-
Avec une grande fréquence des pluies, certaines
naissance de la taille des gouttes d'eau, de leur
d'entre elles, bien que moins hautes ou moins intenses
quantité et de leur distribution par classes de taille
que .d'autres, peuvent donc présider à des ruisselle-
dans la pluie.
ments et à des érosions plus élevés. Le tableau 5
II a été observé que la répartition des gouttes de illustre ce phénomène.
pluie par dimensions est variable selon les phies et
est liée à 'l'intensité pluviale.
TABLEAU 5
On a essayé de caractériser la distributicon des
gouttes par tailles dans une pluie par le (c diamètre Effets de deux pluies successives au Lac Alaotra
médian >> (désigné par DEO).C'est le diamètre pour (Madagascar)
lequel le volume total des gouttes de taille supérieure ~
égale le volume total des gouttes de taille inférieure. Hauteur de Durée de Ruissel-
En ce cas encore des relations ont été immédiatement Date la pluie la pluie Erosion
trouvées entre diamètres médians et intensités de ("1 (min) (tlha) (Yo)
pluie.
En conséquence tous les chercheurs se sont fina- 23.1 2.1 959 26 30 1 5,4
lement orientés vers la recherche de la relation 24.12.1959 24 90 3,3 39,4
générale existant entre l'intensité pluviale et l'énergie
cinétique. C'est ainsi que SMITH et WlSCHMElER
ont établi, pour développer leur équation universelle
d'érosion, la relation suivante :
EC = 916 + 331 log I
Concl usion
Lorsqu'on étudie les multiples facteurs d'un phéno- bien évident que tous ces facteurs présentent des
mène du milieu naturel et qu'on cherche à évaluer relations e,ntre eux et qu'ils agissent d'autre part
leurs relations avec lui, il est nécessaire tout d'abord simultanément. On est donc conduit ultérieurement
de les considérer séparément les uns des autres et à une étude intégrée du phénomène et ,de ses facteurs.
de déterminer l'action de chacun d'eux. Mais il est
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C’est ainsi que, s’attachant à I’érosion hydrique des que le climat est le facteur créateur du phénomène et
sols et se plaçant à une échelle locale, le Service de que les autres facteurs ne font que le conditionner.
la Conservation du Sol des Etats-Unis a réussi à
mettre au point une équation universelle dont le Par contre, dès qu’on abandonne I’échelle locale
principe est applicable partout et qui a la forme : pour se placer à I’échelle régionale, l’influence ,des
facteurs locaux de I’érosion disparaît et seule reste
A = R (K.L.S.C.P.). apparente l’influence des facteurs généraux. L‘influen-
ce du climat devient alors largement dominante. Le
Or, dans cette équation, R, ou index pluie (qui climat seul, ,en effet, permet d’expliquer pourquoi,
caractérise l’agressivité pluviale) est le seul facteur dans certaines régions du glmobe, est réalisée une
du second terme de I’équation qui ait une dimensi,on conjoncture qui permet à I’érosion hydrique d’a,ppa-
pour le calcul de A, la perte en terre. Tous les autres raitre dans un très grand nombre de conditions topo-
Facteurs (K = sol ; L = longueur de la pente ; S = graphiques, pédologiques ou de couvert végétal. Cette’
inclinaison de la pente ; C = culture ; P = méthode constatation est particulièrement sensible lorsqu’on
de conservation du sol et de l’eau) sont exprimés compare les dégradations spécifiques des grand bas-
par des rapports calculés à partir d’un témoin. Ceci sins fluviaux du. globe. C’est par le biais des cllmats
montre bien que, toutes choses égales par ailleurs, qu’ont pu être estimées les érosions subies par les
I’érosion hydrique est proportionnelle à l’index ,pluie ; continents de notre planète.