Guide pour apprécier la nuit étoilée
Guide pour apprécier la nuit étoilée
PEUR DE LA Nuit
Un recueil conçu et réalisé par l’Association française d’astronomie (AFA) avec le soutien du
Ministère de la Culture et de la Communication
Recueil «ne plus avoir peur de la Nuit»
Toutes les civilisations ont projeté leurs croyances dans le ciel. Le Permettre de ne pas être écrasé par de seuls obscurantismes, de
rapport au ciel et aux astres a construit notre relation au monde, réfléchir, sur la cosmogonie, sur la distinction entre créationnisme
aux phénomènes naturels et notre conception même de la nature. et représentation scientifique ne mérite-il pas de respecter les
Des parties essentielles de notre patrimoine culturel sont écrites preuves de la nature de notre univers ? De ménager à tous un accès
dans les cieux. Plus encore, notre vision du ciel a construit, sur des direct à la connaissance sensible ?
millénaires, les pans essentiels de notre patrimoine culturel, intel-
lectuel, spirituel, scientifique et affectif. Rappelez-vous la dernière fois que vous avez pu voir la voie lactée.
Rappelez-vous la dernière fois que vous avez pris le temps de
En subsistent partout dans le monde des traces et des preuves qui contempler les étoiles par un ciel noir.
nous rappellent le rôle du ciel dans le développement de notre Rappelez-vous ce que vous avez ressenti : contempler le ciel nous
espèce humaine : des œuvres et des monuments, des croyances, des remet à notre place dans l’univers. Un ciel sur écran, n’est plus qu’un
savoirs et des organisations : des architectures comme celle du ciel par procuration, qu’un ciel sans émotion, sans possibilités
Machu Pichu, des fresques comme le plafond de la villa Farnèse ou d’investigation, d’exploration et bien vite. Il n’est bien vite qu’un
le corps de la déesse Nout … simulacre.
Massacrer le ciel, c’est supprimer toute profondeur à notre horizon. Et les habitants de la Terre des intelligences privées à jamais de toute
Le ramener de deux millions d’années lumières à quelques centai- profondeur.
nes de kilomètres. Un peu comme si l’on décidait de brider notre
horizon temporel à quelques jours : supprimer toute géologie, tout Ces dimensions culturelles et humanistes sont les enjeux d’un bio-
vestige, toute construction antérieure à la semaine dernière. Accepter éclairage qui respecte le ciel pour pouvoir encore le transmettre
la disparition de toute mémoire au-delà de quelques jours serait aux générations futures.
comparable à l’extinction du ciel et des astres. Pour éviter que celles-ci confondent des univers fictifs avec celui «
naturel » dans lequel l’humanité, la Terre, le Soleil et notre galaxie
C’est l’accès au ciel qui nous a poussés à conceptualiser, à modéliser. se meuvent.
Le perdre signifierait rendre l’univers totalement virtuel, comme
un jeu vidéo. Supprimer le ciel revient à faire la part belle à la Parce que préserver et respecter le ciel sont indispensables pour
pensée magique : même en voyant les planètes avancer puis rétro- nous permettre de prendre conscience de notre place au milieu des
grader dans le ciel parce qu’elles tournaient autour du soleil il n’a planètes, des étoiles et des galaxies ; et pas seulement au milieu
pas été facile de dépasser le géocentrisme. Pour se représenter ce d’écrans et de blocs de bétons, des silhouettes évanescentes mais
que peut bien vouloir signifier que nous sommes des « poussières des êtres humains,
d’étoiles », encore faut-il qu’il y ait des étoiles.
Curieux, dignes.
Sommaire
ne plus avoir peur dE LA NUIT > 3
Pourquoi a-t-on peur de la Nuit ? > 4
Approche géographique de la pollution lumineuse en France > 7
Songe d’une nuit étoilée : un outil > 12
Coordination : Michael LEBLANC et Eric PIEDNOEL, (relecture) Joël LEBRAS, Patrick BURY, Jocelyne LAVITAL
Maquette : Sur une idée d’Emmanuel DELORT - Mise en page : [Link] et E. Piednoel (C) AFA 2012
Ne plus avoir
peur de la nuit ?
Alors que la question de l’excès d’éclairage nocturne se pose avec une dramatique acuité et depuis longtemps à quel-
ques-uns, la société dans son ensemble commence seulement à la découvrir. Pour la plupart des gens d’ailleurs, cette
question n’existe pas. Comment faciliter une prise de conscience générale des retombées de ces excès sur l’homme et
son environnement ?
L ’objectif de l’exposition « Songes d’une nuit étoilée » est d’attirer l’attention et la réflexion de Monsieur et Madame
Tout-le-monde et de leurs enfants sur cette question de la protection du ciel étoilé. Cela commence par faire prendre
conscience que la lumière sur la Terre est spectaculairement concentrée – mais est-ce si étonnant ? -
© François Millet
celui de l’épingle. L’aiguille qui sert à broder/repri-
Deux cas d’école : ser fait saigner. C’est l’apprentissage et la maîtrise L’inquiétante
des menstrues ; le stade de l’adolescence. L’épingle
La Bête du est celle mise dans la coiffe de la mariée, le stade étrangeté
adulte. Par ces choix, la petite fille doit respecter
Gévaudan et le les étapes. Elle ne peut se marier que si elle est Dans un célèbre texte de 1919, le fondateur de la
nubile, mature. psychanalyse, Sigmund Freud, introduit la notion
Petit chaperon d’« inquiétante étrangeté » (Unheimliche), pour
Dans ce contexte-là, l’aspect inquiétant de la tenter de décrire le malaise ressenti à la suite d’une
rouge légende de la Bête du Gévaudan et du conte du rupture dans la rationalité de la vie quotidienne.
Petit chaperon rouge peuvent être vus comme Ce malaise apparaît dans des moments où l’in-
La Bête du Gévaudan serait un animal à l’origine une métaphore de la peur des jeunes filles face à dividu est saisi d’un doute sur ce qu’il voit, les
d’une série d’attaques contre des humains surve- leur devenir de femmes et à l’initiation sexuelle. images les plus familières (une poupée, l’image
nues entre 1764 et 1767. Ces attaques, le plus Dans le cas de la Bête du Gévaudan, les jeunes de soi dans un miroir, etc.) deviennent soudai-
souvent mortelles, eurent lieu principalement bergères sont seules au pré. L’expérience que nement angoissantes. Pour Freud, ce type de
dans le nord de l’ancien pays du Gévaudan (qui connaissent ces enfants, et que l’on peut compa- sentiment se manifeste dans le thème du double
correspond globalement à l’actuel département rer à une initiation, est celle de la solitude, de la ou de la répétition du même (après s’être perdu
de la Lozère). On attribue ces disparitions à une peur, et aussi celle des limites. En effet, ces toutes on retombe plusieurs fois à l’endroit où on se
créature fantastique, qu’on surnomme la Bête du jeunes filles n’ont pas trouvait au départ), une impression
Gévaudan. Peu à peu, une légende prend forme. encore une percep- « La nuit est beaucoup plus le de déjà-vu, de coïncidence troublante
La réalité sur laquelle elle s’appuie semble être le tion très précise de contraire du jour que le jour n’est (on pense à une personne qu’on n’a
viol de plusieurs jeunes bergères (surtout celles leur identité, et cette le contraire de la nuit. En vérité, la pas vue depuis longtemps et celle-ci
qui n’étaient pas de la famille, louées par la mai- indistinction se ren- nuit n’est que l’autre du jour, ou se présente soudainement sur notre
son), âgées de 6 à 14 ans, affirme la chercheuse force dans les lieux encore... son envers... Exalter la route)...
Catherine Velay. A côté des viols nombreux, il y sombres ou isolés. nuit, c’est presque nécessairement
eut quelques cas d’assassinats. Or, le traitement Plusieurs d’entre s’en prendre au jour, attenter au Tous ces thèmes apparaissent lorsque
de ces faits divers dans les chansons, les journaux elles déclaraient jour – et cet attentat (comme tout l’enfant développe son narcissisme
et les lettres de l’époque comporte des ressem- avoir très peur en attentat), est un hommage à la primaire. Se développe alors un sen-
blances frappantes avec le conte du Petit chaperon rentrant à la ferme à dominance que l’on voudrait timent illimité de soi, qui dans un
rouge (conte-type 333 dans la classification Aarne- la nuit tombante. Le contester. » premier temps est sécurisant mais
Thompson) : une fillette vêtue de rouge est dévo- paysage nocturne devient source d’angoisse et d’anéan-
rée par un loup. favorise donc l’apparition d’un sentiment d’in- tissement une fois le narcissisme primaire dépassé.
quiétude qui prend sa source dans l’imaginaire Le narcissisme primaire correspond à la période
Le Petit chaperon rouge peut être vu quant à lui des jeunes filles, et dans un apprentissage des où la libido du jeune enfant est complètement
comme une mise en scène de l’initiation sexuelle, limites. portée sur lui-même, tout ce qu’il fait est pour
dans le pire des cas d’un viol. Selon Bruno servir son narcissisme à lui (libido du moi). Puis
Bettelheim, auteur de la Psychanalyse des contes A noter aussi que le Petit chaperon rouge, un il grandit et acquiert la capacité de se différencier
de fées, le Petit Chaperon rouge symboliserait le conte folklorique qu’on retrouve dans toute l’Eu- des autres (de sa mère) et de les investir ; il porte
personnage de la petite fille aux portes de la rope, a été publié en France par Charles Perrault alors sa libido sur d’autres objets (libido d’objet).
puberté, le choix de la couleur rouge du chape- en 1697 (Les contes de ma mère l’Oye). Or, Ce n’est qu’après avoir investi les objets, que la
ron renvoyant au cycle menstruel. La figure du Perrault avait donné des indications très précises libido peut faire retour sur le moi : c’est le narcis-
loup renvoie à celle du prédateur sexuel. (la dévo- sur la façon dont il fallait lire ces contes aux sisme secondaire.
ration du petit chaperon rouge par le loup repré- enfants : la mère lisait aux enfants l’histoire du
sente symboliquement l’acte sexuel). Mais Petit chaperon rouge au moment de se coucher A noter que l’étude de Freud peut être critiquée
l’analyse de Bruno Bettelheim repose cependant (donc une fois la nuit tombée) et elle devait car ce sentiment de toute-puissance est naturel
sur un conte tronqué. En effet Charles Perrault insister sur l’aspect particulièrement effrayant chez l’enfant, il n’est pas uniquement la conséquence
fixa l’une des centaines de versions du Petit de la voix du loup. Il est donc permis de penser d’une névrose ou de différents complexes.
Chaperon rouge en éliminant des détails qui ne que la peur du noir et de la nuit a été acquise
lui signifiaient rien alors qu’ils ont une importance culturellement à travers la transmission de contes
capitale dans l’analyse de l’histoire. Avant de et de légendes.
traverser la forêt, le Petit Chaperon rouge doit
choisir entre deux chemins: celui de l’aiguille ou
6
I 1
puisqu’ils nous privent de notre existence avec
les autres. On retrouve cette opposition dans Bibliographie
l’exemple de Flahault : d’un côté, il y a la cave,
Roberto CASATI, La Découverte de l’om-
environnement de ténèbres et de solitude, de
bre. De Platon à Galilée, l’histoire d’une
l’autre, la salle à manger, un lieu éclairé et familier,
énigme qui a fasciné les grands esprits de
où il trouve sa place auprès des autres.
l’humanité, Paris, Albin Michel, 2002.
I 2
APPROCHE GÉOGRAPHIQUE
DE LA POLLUTION
LUMINEUSE en France
Samuel Challéat, Géographe au laboratoire ThéMA (Université de Bourgogne - CNRS), auteur d’une thèse intitulée «»Sauver
la nuit» - Empreinte lumineuse, urbanisme et gouvernance des territoires», et membre du groupe Anthropologie de la Nuit de
l’Université Paris VII.
I 2 urbain intégrateur
la « variation d’intensité lumineuse », au cours
de la nuit, de leur parc d’éclairage public, mais ce
mouvement devra s’amplifier si les collectivités
des temporalités souhaitent pleinement répondre aux exigences
du Grenelle de l’Environnement en matière de
L’idée d’un continuum spatio-temporel sous-tend biodiversité, et notamment à la mise en place
les analyses des différentes temporalités de l’ur- d’une trame verte et bleue – et noire ! –
bain, en particulier celles des lieux et de leurs urbaine.
usages, afin d’y déceler des rythmes propres Par ailleurs, certains travaux se penchent sur
(emplois du temps des individus dans un lieu l’analyse des différentes morphologies urbaines
donné, horaires d’ouverture et de fermeture des afin d’y trouver la meilleure « ouverture au ciel »,
différentes activités dudit lieu, modulations dans la meilleure « admittance solaire », et ce dans une
le partage avec les associations de l’expertise en son éclairage – naturel et artificiel –, ou encore optique d’insertion d’une trame verte et de réduc-
matière d’éclairage, s’oppose ainsi de façon récur- variations de l’intensité de ses usages). Cette tion des consommations énergétiques dues à
rente aux solutions proposées par l’ANPCEN. analyse peut être rapprochée de celle des physi- l’éclairage intérieur et au chauffage (Golany, 1996
ciens, pour qui le temps est de l’espace ou, plus ; Adolphe, 2001 ; Compagnon, 2004 ; Ratti et al.,
Pourtant, au regard des coûts de la lumière arti- précisément, un mouvement dans l’espace. 2005 ; Cheng et al., 2006 ; Salat et Nowacki, 2010).
ficielle, la nuit noire est à considérer comme un Aussi pouvons-nous envisager que le géographe,
actif environnemental fort, tant du point de vue Le temps, lié aux espaces, n’est pas unique : il est l’urbaniste et l’architecte engagent la réflexion sur
de la biodiversité des espaces et donc de leur multiple, spatialement spécifique, créé par les des formes bâties et urbaines minimisant les
qualité écologique et paysagère, que du point de mouvements se produisant dans chacune des déperditions de lumière provenant des luminai-
vue sanitaire. Du fait de la nature même des biens composantes différenciées de l’espace urbain. La res, participant ainsi de l’amélioration qualitative
affectés par les nuisances et pollutions lumineu- nuit, au travers de ces analyses temporelles des de la ville nocturne, mais aussi – « car les chemins
ses – biens publics purs – nous pensons qu’il est usages et des lieux, apparaît comme un temps du jour côtoient ceux de la nuit » – de la ville
du ressort de la puissance publique de prendre continuellement grignoté, sur ses marges, par les diurne.
en charge la conciliation des usages contradic- activités et donc par la lumière, de laquelle elles
toires de la nuit. De plus, si les recherches en sont dépendantes. Pourtant, ne faut-il pas consi-
sciences écologique et médicale se précisent et dérer que l’absence de lumière – propriété origi- Des conflits
viennent appuyer, dans les années nelle de la nuit – peut
à venir, la lumière artificielle « Les chiffres démontrent que si tout
comme altéragène environne- l’éclairage inefficace du point de vue
être, dans une cer-
taine mesure, néces-
autour d’usages
mental et sanitaire, il sera alors de l’énergie en Europe était modernisé s ai re à l a «
légitime de questionner un « droit selon les dernières solutions chronobiologie
contradictoires du
à la nuit » (Challéat, 2010). technologiques – pour les secteurs
domestique, public et privé - les
urbaine » ? À la suite
de Julien Gracq qui
nocturne
Différentes perceptions, donc, économies sur les frais de voyait en elle du L’objet « ciel noir étoilé », dont la condition sine
d’une activité ou d’un objet por- fonctionnement approcheraient les vivant fait de « sys- qua non d’accès est l’existence du noir naturel – cet
teur initialement d’une positivité 4,3 milliards d’euros, équivalant à des tole-diastole » état physique non produit par l’Homme car déri-
aux ascendances divines (réfé- économies de CO2 de 28 millions de (Gracq, 1985), la vant directement de la rotation de la Terre sur
rents théologiques, référents du tonnes par an. Ceci équivaut à plus de ville peut être appro- elle-même –, soulève de nouveaux questionne-
progrès scientifique et technique), 100 millions de barils de pétrole par chée comme un ments pour le géographe et l’économiste. Il consti-
mais également différents terri- an, soit à nouveau 5 à 6 milliards organisme cellulaire tue en effet un bien collectif pur, un bien public
toires de manifestation des d’euros». ingérant énergies, total, irréductible, non rival, non marchandisable
impacts, et donc différents terri- combustibles fossi- et non appropriable. Il présente cependant un
toires d’argumentation (fig. 1) les, eau, aliments et visage très particulier parmi l’ensemble des biens
quand, depuis quelques années, ces deux grands matériaux et qui, par son métabolisme, transforme environnementaux : on peut en dégrader l’accès
groupes d’acteurs s’opposent dans des conflits ces entrants et produit des déchets (Wolman, sans mécanisme d’appropriation, simplement par
récurrents (Challéat, 2009). 1965 ; de Rosnay, 1975 ; Wackernagel et Rees, la mise en œuvre d’usages contradictoires de la
1996 ; Barles, 2010). condition d’accès, générant ainsi par la lumière
La construction d’un langage commun – et donc, artificielle une nuisance (Challéat, 2010).
par la suite, d’un monde commun – est ici bien Tout organisme a, de façon vitale, besoin d’un
difficile, et remet fortement en question le temps de repos durant lequel les différents élé- De façon moins sectorielle – et au regard des
graphique coûts-bénéfices, issu de la théorie de ments qui le composent se régénèrent ; aussi, coûts de la lumière artificielle – le noir dans son
la production néoclassique et sensé amener à pour la ville comme pour de nombreux organis- ensemble doit être considéré comme un actif
trouver « simplement » l’état Pareto-optimal ou mes vivants, la nuit est le facteur déclencheur des environnemental garant de la biodiversité, de la
à résoudre les conflits d’usages du territoire par nombreux processus nécessaires à cette régéné- qualité écologique et paysagère des territoires,
des mécanismes de compensations monétaires ration. L’éclairage urbain a cette particularité d’être ainsi que de la santé. Dans chacun de ces domai-
issues du théorème dit « de Coase » (Coase, 1960 temporellement modulable dans son intensité, nes, la lumière artificielle constitue une véritable
; Coase, 1992 ; Challéat et Larceneux, 2011). afin de mieux s’accorder avec les différents usages pollution (Challéat, 2010) dont le traitement doit
des espaces au cours du temps. Quelques agglo- être pris en charge par la puissance publique, du
Recueil «Ne plus avoir peur de la Nuit»
I 2
fait de la nature même des biens dégradés et
pollués.
Croiser à plusieurs reprises, dans cette consi-
dération de la lumière, le chemin des astrono-
mes et des associations dites « de défense du
ciel et de l’environnement nocturnes » ne signi-
fie pas pour autant l’emprunter. Néanmoins,
étant les premiers porteurs dans l’espace public
des coûts de la lumière, l’observation de la
trajectoire de ces acteurs et de leurs travaux
– bien sûr critiquables, mais toujours intéres-
sants – nous apparaît indispensable.
De travaux empiriques, comme ceux de Walker La difficile concordance des terrains de négociations environnementales dans le jeu de l’éclairage articiel
S. Challéat.
à la fin des années 1970 (Walker, 1977), à des
modélisations plus poussées, comme celles supérieur, et d’autre part à cause des mécanismes ment appelé une « pollution lumineuse » géné-
proposées par l’association Licorness (Bonavitacola, de diffusion à l’œuvre, notamment dans les bas- ralisée dans les pays industrialisés de l’hémisphère
2001) ou par la NOAA (Elvidge et al., 1997 ; ses couches de l’atmosphère. La variance d’échelle Nord (Cinzano et al., 2001).
Cinzano et al., 2000), les apports des astronomes de l’empreinte lumineuse et l’impossibilité de
puis des physiciens de l’atmosphère ont été transposer les logiques d’éclairage d’une échelle La remise en cause par les astronomes de ce qu’ils
nombreux notamment quant à la caractérisation à l’autre interdisent l’utilisation d’une seule considèrent comme un excès d’éclairage ne va pas
de l’empreinte lumineuse au-delà des seuls aspects méthode cartographique pour sa caractérisa- sans heurter les logiques communément admises
techniques des sources. Le caractère empirique tion. qui font de la lumière un élément majeur de la
des premières modélisations est à rapprocher de Si l’approximation d’une convolution des poids sécurité urbaine, un marqueur fort de progrès
l’aspect « fait maison » ou « avec les moyens du et densités de population permet d’approcher technologique. S’installe alors un premier niveau
bord » des premières mobilisations des une empreinte régionale ou nationale, il est bien de conflit classique, entre les astronomes d’une
astronomes. entendu impossible de globaliser cette méthode, part, et les acteurs institutionnels de l’éclairage
tant les pratiques de l’éclairage varient selon des d’autre part, au premier rang desquels se place
De cet empirisme est né ce qui, plus tard, après indicateurs économiques et socioculturels. De l’Association Française d’Éclairage (AFE, 2006).
persistance, est devenu le principal tort des car- même, le passage à l’échelle fine fait s’effondrer Jusqu’à la fin des années 1990, leur argumentaire
tographies générées par des équipes universitai- les modèles basés sur les densités de population, et leurs revendications trahissent avant tout la
res proches des astronomes : utiliser, pour comme celui de Walker (Walker, 1977) ou d’Al- défense d’intérêts sectoriels : il s’agit ainsi de «
quantifier la pollution lumineuse, des unités et bers et Duriscoe (Albers et Duriscoe, 2001). Nous Sauver notre ciel » bien plus que de « Sauver la
échelles qui ne « parlent » qu’à elles-mêmes, l’avons vu, l’observation in situ des pratiques de nuit » dans son ensemble.
comme la mesure de la brillance du ciel en magni- l’éclairage met en avant des oppositions marquées
tude par arc-seconde carré, ou l’échelle de Bortle entre les différents espaces intraurbains : les zones Cette direction d’une protection « astrocentrée »
se référant à la visibilité plus ou moins bonne des les plus fortement émettrices de lumière artificielle marquera durablement les acteurs institutionnels,
étoiles pour quantifier la pollution lumineuse sont les zones vides de population la nuit. notamment les élus locaux. Très vite, la nécessité
(Bortle, 2001). pour les astronomes de se constituer en association
Mais au-delà de leur intérêt scientifique, les car- se fait sentir et, en 1998, apparaît l’Association
Il n’en reste pas moins que ces modèles montrent tographies de l’empreinte lumineuse ont, dès leur Nationale de Protection du Ciel Nocturne. Cette
un polluant sortant largement des seules limites apparition, fortement contribué à la publicité des association saisit et traite en nombre les différents
morphologiques de la ville, d’une part pour des nuisances rencontrées par les astronomes. Toute conflits locaux qui intéressent quelques acteurs
raisons de conception des luminaires si l’on s’at- l’iconographie désormais bien connue de « la autour d’un lieu, et se sert de ces conflits pour
tâche au flux directement émis dans l’hémisphère Terre vue de nuit » a marqué les esprits dans un donner du sens et du poids à son action nationale
contexte de mon- et à des revendications de nature plus générales.
tée en puissance
de la pensée envi- Le début des années 2000 va marquer un tournant
ronnementale : dans l’argumentaire des acteurs associatifs. Nous
les images satelli- l’avons vu, les études sur les impacts écologiques
taires produites de l’éclairage artificiel nocturne sortent alors de
par le DMSP l’intimité des laboratoires et des revues spéciali-
montrent ainsi ce sées, très vite suivies par les études des chrono-
que les astrono- biologistes sur les impacts sanitaires. De
(c) Samuel Challéat mes ont rapide- nouvelles structures médicales voient également
10
I 2
de la Vigilance, fondé en 2000 sous l’impulsion
de la Société Française de Recherche et Médecine
du Sommeil, qui fédère au niveau national les
dans la perception plus ou moins grande d’une
gêne par une certaine catégorie d’acteurs.
Les astronomes, très vite rejoints par les écologues,
différents réseaux professionnels gravitant autour vont faire évoluer leur positionnement face à ce
de la médecine du sommeil. Les associatifs font problème nouveau, finissant par lui donner un
évoluer leur discours et par là même l’objet de nom qui mettra du temps à être accepté – si tant
leur lutte, glissant du seul « ciel étoilé » vers « la est qu’il le soit aujourd’hui –, car renversant toute
nuit et le noir ». une mythologie de la dualité lumière/obscurité :
« la pollution lumineuse ».
Cet objet « ciel étoilé » qui avait permis, à la fin
des années 1980, la cristallisation des astronomes Cette gradation sémantique traduit également
autour des nuisances et pollutions lumineuses, une montée en puissance de leurs actions à par-
était devenu, pour l’Association Nationale de tir de la saisie d’un nouveau bien environnemen-
Protection du Ciel Nocturne, un carcan dont elle tal : le « ciel noir étoilé ». Ce bien public pur, objet
n’arrivait pas à se défaire face à ses détracteurs. de « la lutte originelle » devient rapidement trop
restrictif, les obligeant à une ouverture de leur
argumentaire vers l’environnement nocturne dans
Le noir, porteur de son ensemble et vers les thématiques sanitaires
soulevées par la perte incessante de la nuit noire.
positivité Ainsi, au fil des décennies 1990 et 2000, le discours
évoluera pour ne plus tourner autour du seul
Au-delà de ces problèmes de fabrique de l’urbain, objet « ciel noir », s’ouvrant aux impacts sur
c’est du noir naturel que naissent nombre des l’environnement dans son ensemble, sur les éco-
valeurs positives de la nuit et la possibilité, pour systèmes et intégrant, finalement, les impacts sur
le chercheur, de parler à propos de celle-ci d’un la santé humaine.
« objet positif » qu’il faut sauver (Challéat, 2010).
Soulignons ici trois grands « besoins de nuit », Est apparue en effet, dans les années 1990, la
suivant l’histoire de leur émergence. connaissance de nombreux effets et impacts éco-
logiques, qui forment un deuxième « besoin de
Le premier « besoin de nuit » est d’ordre socio- nuit ». Il en va ainsi des comportements animaux
culturel avec, au travers du bien environnemen- en réponse aux sources lumineuses elles-mêmes
tal « ciel étoilé », un objet majeur d’inspiration : répulsion, attraction, fixation, mais également
et de créativité artistique, mais aussi de réflexion en réponse au niveau d’illumination ambiante :
scientifique, physique, métaphysique ou encore désorientation, troubles comportementaux, trou-
religieuse, et donc un objet participant d’indivi- bles reproductifs, déplacement des temps et des
duations psychologique et culturelle fortes. La espaces de prédation. In fine, les impacts en
remise en cause actuelle de certaines des doctri- termes de biodiversité apparaissent inéluctables
nes de l’éclairage artificiel, celles-ci voulant qu’il pour l’écologue : dès lors que la lumière artificielle
ne soit porteur que de positivité – qu’elle soit « est introduite dans un milieu, elle perturbe l’im-
politique, économique (marketing urbain comme mense majorité des espèces animales, que celles-
marketing industriel), technique, esthétique, ci soient photophiles ou photophobes. Comme
fonctionnelle, patrimoniale, symbolique, etc. » souvent en écologie, les impacts sont spatialement
(Mosser, 2005) – se situe dans la continuité d’un et temporellement dilatés par rapport aux seuls
cheminement amorcé dans les années 1970. effets et interagissent à ces différentes échelles,
de façon intra comme interspécifique (Rich et
Un petit nombre d’acteurs, astronomes profes- Longcore, 2006 ; Scheling, 2007).
sionnels et amateurs, a alors à faire face à la
dégradation de l’accessibilité au « ciel nocturne Le dernier « besoin de nuit » apparu est d’ordre
étoilé » sous l’effet de l’augmentation, en taille et sanitaire. Depuis une dizaine d’années, les effets
en intensité, des halos de lumières artificielles de la lumière artificielle nocturne sur la santé
émanant de l’éclairage fonctionnaliste de zones humaine investissent le champ de la chronobio-
urbaines en pleine croissance. La localisation des logie, et les recherches effectuées aussi bien en
instrumentations d’observations astronomiques, laboratoire que par le biais d’observations cliniques
souvent à seulement quelques dizaines de kilo- montrent que la dégradation de l’alternance natu-
mètres des agglomérations, a quasi mécanique- relle du jour et de la nuit n’est pas sans conséquence
ment conféré à ces acteurs les rôles de veille quant sur l’organisme humain (Shuboni et Yan, 2010).
à la qualité du bien environnemental « ciel noir Les effets et impacts négatifs de l’éclairage artifi-
étoile », et d’alarme quant à la perte de sa visibi- ciel sont aujourd’hui bien montrés – toutes cho-
lité. Comme chez d’autres auteurs (Theriault et ses étant égales par ailleurs – sur des sujets
al., 2000), il nous faut souligner ici l’importance travaillant en horaires décalés ou étant soumis à
Recueil «Ne plus avoir peur de la Nuit»
des niveaux d’éclairement importants durant leur travers eux, des politiques locales en matière d’aires vidées de leurs usagers diurnes, mais res-
sommeil. Les recherches actuelles questionnent d’éclairage public. Le centre-ville nocturne est tant éclairées en vue d’hypothétiques passants à
la relation dose-effet entre déficit en mélatonine l’espace-temps qui va assurer l’image de marque filmer dans une non moins hypothétique activité
et facilitation du démarrage de certains cancers de la ville vers l’extérieur : c’est lui qui sera visité délictuelle. Ironie du sort, ces déserts nocturnes
et se tournent également vers des études d’impacts par les touristes qui s’attarderont en soirée dans sont, quantitativement, les zones les plus émet-
de niveaux d’éclairement de plus en plus faibles, ses rues, avec un regard attentif posé sur ses trices de lumière artificielle et celles qui contri-
avec les problèmes méthodologiques que l’on façades et les ambiances qui en ressortiront ; c’est buent le plus à l’étalement de l’empreinte lumineuse.
connaît grâce aux études épidémiologiques (Kloog lui qui sera photographié et ira remplir de cartes Ces espaces des périphéries urbaines sont eux
et al., 2009, 2010, 2011). postales « by night » les présentoirs des boutiques aussi laissés aux mains des promoteurs et groupes
de souvenirs de la ville. privés, et leur éclairage n’est que le reflet de cette
Il est donc bien entendu que la prudence reste de déprise du politique.
mise quant à l’interprétation de coefficients de Les quartiers résidentiels ne peuvent être dits «
corrélation qui, en aucun cas, ne suffisent à éta- vides » durant la nuit, puisque ce sont bien eux À contre-courant des soins qualitatifs apportés
blir une quelconque relation dose-effet mais, ici qui abritent toute une partie de « la ville qui dort aux centres-villes historiques, les périphéries des
comme ailleurs, le principe de précaution soulevé ». Pour autant, cette ville, en veilleuse dès 21 zones urbaines restent aujourd’hui soumises avant
par de nombreux chronobiologistes ne fait qu’ap- heures et en sommeil de 23 heures à 6 heures, est tout aux logiques fonctionnalistes d’un éclairage
peler son indispensable corollaire qu’est l’appro- très souvent dépourvue de tout usage nocturne, de voirie conçu autour du déplacement automo-
fondissement des recherches dans ce domaine. hormis quelques retours – souvent automobiles bile. Ce sont ici les aspects quantitatifs de sécu-
– des lieux de festivité. Dormir dans un espace risation des flux – « voir et être vu » – qui
ne suffit pas à « habiter prédominent encore, avec une focalisation toute
». Construire de façon particulière sur le maintien du coefficient d’uni-
continue dans l’espace formité de l’éclairement de la chaussée et, dans le
ne suffit pas à « faire la même temps, sur le maintien de niveaux d’éclai-
ville » et encore moins rement moyen très élevés. Cette prolifération
l’urbanité. Plus particu- lumineuse rend plus difficile la tâche visuelle de
lièrement dans les lotis- l’usager de la route qui entre souvent dans la ville
sements qui fleurissent par ces zones d’activités. Pour contrecarrer les
aux marges de la ville, éclairages privatifs, les acteurs de l’éclairage public
l’éclairage dernier cri sont contraints eux aussi d’entrer dans un méca-
permet souvent de nisme de surenchère des niveaux d’éclairement
savoir que l’on se trouve afin de garder une chaussée suffisamment iden-
dans un quartier conçu tifiable pour l’usager.
par un promoteur privé
auquel la ville a délégué
la construction du quar- Une ville nocturne
tier. L’éclairage doit ici
© U.S. Naval Observatory and the Space Telescope Science Institute aussi faire passer une ambivalente
image de marque, mais non d’origine publique :
il doit permettre de dire et de lire en un coup d’œil Le projet lumière a, depuis sa naissance, fortement
le standing du quartier et participe presque à la évolué dans ses pratiques, tout en restant orienté
Les traces fermeture de celui-ci pour qui y serait de passage par deux pôles que sont la sécurisation des lieux
sans raison valable. Dans ces espaces, l’éclairage et l’esthétisme urbain [Deleuil, 2000]. C’est bien
urbaines des est souvent conçu par un bureau d’étude privé, et en opposition aux valeurs négatives du noir et de
le matériel rencontré peut aller de la lanterne dite la nuit que se fait l’adhésion à ce projet auquel
fonctions de « de style » (qui tente de trouver sa place au milieu l’on demande désormais – outre d’assurer la sécu-
de maisons fabriquées sur plan), à du matériel risation des lieux, des biens, des personnes et de
l’éclairage dernier cri au dessin élancé. leurs déplacements dans la ville –, de recomposer
les espaces et de promouvoir, par le biais de la «
Les zones d’activités commerciales sont l’archétype mise en lumière », la ville et les valeurs urbaines
C’est à partir des années 1970 que vont être for- des non-lieux nocturnes, de ces espaces unifonc- dans leur ensemble [Deleuil et Toussaint, 2000 ;
malisés les principes de l’éclairage tel qu’on les tionnels qui se trouvent complètement désertés Mosser, 2003 ; Mallet, 2009].
connaît actuellement ; on retrouve leurs traces, durant la nuit. Pour des raisons de sécurisation Effacer la nuit revient presque à extraire l’Homme
juxtaposées, dans la ville. Nous pouvons ainsi – des biens, bien plus que celles d’hypothétiques de sa condition animale et, par là même, de ce
dégager – bien sûr de façon très simplificatrice personnes – ces espaces sont fortement éclairés qui génère en lui le plus de peurs et de fantasmes,
– quatre grands types de préoccupations liées à par chacune des enseignes afin d’assurer un niveau depuis la petite enfance jusqu’à l’âge adulte ; c’est
la lumière artificielle, à travers quatre grands de lumière permettant le bon fonctionnement le soustraire aux personnages effrayants, aux
types d’espace, en commençant par les quartiers des caméras de vidéosurveillance braquées sur monstres, à un « folklore de la peur » [Durand,
de centre-ville. des parkings vides ou des vitrines renforcées d’un 1969] encore bien présent au travers de discours
rideau de fer. Les photographies nous montrent faisant de la nuit le temps quasi acteur du risque ;
Les quartiers historiques de centre-ville focalisent le visage nocturne d’une zone d’activités com- enfin, c’est l’arracher au noir, aux ténèbres, à
toute l’attention des services techniques et, à merciales faite de néons multicolores mais aussi l’ignorance, au mal bref, à tout un ensemble de
12
valeurs négatives endossées par la nuit. et regardant la nuit avec acuité, on voit poindre signification selon qu’il est lancé par les acteurs
Certainement avons-nous peur d’états ou de en elle des valeurs positives. Si on la considère du monde de la nuit ou par les astronomes, les
comportements qui – parce que l’on a connu comme moment social, elle apparaît comme le écologues ou les médecins. Pour autant, la nuit
des évolutions et révolutions technologiques « contre-temps » du travail pour 85 % des comme moment social qui, en apparence, sem-
– nous apparaissent comme rétrogrades : nos salariés et donc comme symbole fort de liberté, ble toujours nécessiter la lumière artificielle,
sociétés prônent une mobilité exacerbée, ren- de « dénormalisation », de fêtes et de plaisirs ne s’oppose pas totalement à la nuit comme état
dant l’immobile suranné, presque suspect, ou dans la pensée commune, et ce même si la réa- physique : les usagers de la nuit urbaine certes
nous obligeant à réapprendre à faire « bon usage lité quant à ces points est toute relative, comme affectionnent les activités éclairées offertes par
de la lenteur » [Sansot, 2000] ; nous connaissons ont pu le montrer plusieurs auteurs [Coquelin, la ville nocturne, mais sont aussi demandeurs
l’émerveillement des illuminations et de l’éclai- 1977 ; Gwiazdzinski, 2002 ; Mallet, 2009]. d’une part d’ombre qui, souvent, est synonyme
rage, nous ne connaissons plus le noir et ne Mais à considérer la nuit exclusivement comme de calme, de possibles, de libertés car de sous-
nous en méfions que davantage. moment social, l’ambiguïté s’installe. Ainsi, traction au contrôle.
Pourtant, prenant le contre-pied de la lumière l’appel à « sauver la nuit » n’a pas la même
Patrimoine de l’humanité, le ciel est partagé par tous, en tous lieux, à tous âges, il est
universel et sans frontières. Mais depuis quelques dizaines d’années, nous faisons le
triste constat de la dégradation partielle de cette fenêtre ouverte sur L’univers.
L’AFA a édité un exposition de 14 posters Songe d’une nuit
étoilée, qui aborde ce rapport ambigu
que nous entretenons avce la nuit.
Notre connaissance du ciel se
développe au fur et à mesure que
nous l’effaçons sous les mégawatts
de lumière. L’exposition est un outil
qui pose la question des enjeux de
mieux éclairer nos cités.
Eclairer la nuit :
quels impacts ?
II 1 BIODIVERSITE NOCTURNE
Par Alexis BORGES, chargé d’études, entomologiste à l’Office pour les insectes et leur environnement (1).
Intervention dans le cadre du séminaire « Protection du ciel nocturne » à l’occasion des 7e Rencontres du
Ciel et de l’Espace – Cité des Sciences et de l’Industrie de Paris – Novembre 2010
II 2 DES MODIFICATIONS
COMPORTEMENTALES DES
ANIMAUX
Par SALAUN Loïc, chargé d’étude « animaux sauvages nocturnes volants » au CPIE du Val d’Authie.
En Amérique du Nord les scientifiques estiment Le caractère lucifuge s’exprime plus ou moins se-
que plus de 100 millions d’oiseaux migrateurs lon les espèces, en effet certaines vont se contenter
s’écrasent chaque année contre les buildings éclai- d’éviter la lumière alors que pour d’autres, comme
rés. Notons qu’un certain nombre de grandes vil- le Petit rhinolophe, une route éclairée constitue un
les Américaines ont pris des arrêtés pour éteindre obstacle infranchissable.
les buildings en période de migrations.
L’éclairage des bâtiments patrimoniaux, auxquels
Pour certaines espèces, l’éclairage induit égale- certaines chauves-souris sont fortement inféodées,
ment l’échec de la prédation, et par conséquent amène les chiroptères soit à quitter définitivement
Recueil «Ne plus avoir peur de la Nuit»
II 3
UNE NUISANCE POUR
L’AVIFAUNE
Yves THONNERIEUX, Guide naturaliste, Photographe , fondateur de NATUR’AILES
II 3 pillons nocturnes et des coléoptères pour les lu- tel (tel fut sans doute le sort de ce phalarope à
minaires de nos nuits d’été, en particulier à cause bec large retrouvé mort dans le centre-ville de
des ultraviolets et des infrarouges qui échappent à Saint-Chamond, petite cité du département de
verte qui a été retenue sur cette plate-forme ex- notre propre perception visuelle. la Loire !).
périmentale, avec une combinaison de filtres, Les buildings administratifs et commerciaux illu-
de faisceaux de phosphore fluorescent et de sels En pleine campagne, l’arrivée d’un lampadaire minés jour et nuit sont aussi de redoutables obs-
particuliers dans les lampes HID (High Intensity (sur un rond-point par exemple) élimine en 2 ans, tacles sur la route des grands migrateurs. Outre-
Discharge). On attend les résultats concrets avec dans un rayon de 200m, la majorité des insectes Atlantique, l’association FLAP (à traduire par
impatience... nocturnes qui occupaient le secteur. Cette ento- «Programme de vigilance contre les lumières fa-
mofaune a fui, s’est épuisée, a grillé en tournant tales») considère que 100 millions d’oiseaux meu-
autour du rayon lumineux ou a été décimée par rent chaque année en Amérique du Nord par col-
Les dommages ses prédateurs, chauves-souris en tête. lision avec des édifices. Implantée à Toronto, cette
structure militante fait œuvre de sensibilisation ;
collatéraux de la Certains biologistes en viennent à penser que ce qui ne l’empêche pas de ramasser chaque an-
l’électricité commet davantage de dégâts sur née au bas des immeubles de la métropole cana-
circulation les arthropodes que les pesticides eux-mêmes dienne un nombre croissant de cadavres d’oiseaux
! Illustration d’une interférence de la lumière (3 020 en 2004, 4 690 en 2005, 5 461 en 2006).
On connaît le lourd tribut que paient les chouettes artificielle avec la
(dont l’effraie) et les hiboux (surtout le moyen- biologie d’une es- En pleine campagne, l’arrivée d’un La partie est donc loin d’être ga-
duc) le long des axes routiers, en particulier sur pèce d’insecte par- lampadaire élimine en 2 ans, dans un gnée, même si certains acteurs de
certains tronçons d’autoroutes, à cause d’un ticulière : sous le feu rayon de 200 m, la majorité des l’économie américaine commencent
éblouissement par les phares des véhicules en des lampadaires, les insectes nocturnes qui occupaient le à prêter une oreille attentive aux
déplacement. mâles de lampyres secteur. préconisations des naturalistes qui
Les voies de circulation peuvent localement pro- (ou vers luisants) ne cherchent à obtenir que les bureaux
voquer des hécatombes pour les oiseaux migrant parviennent plus à repérer les signaux émis par la des tours soient éteints en période de migration
de nuit. Tel est le cas sur le plus grand pont d’Eu- lumière froide des femelles, ce qui rend la repro- des oiseaux. Le problème a été définitivement
rope (16 km), reliant la Suède au Danemark. Son duction aléatoire et fait chuter leurs populations. réglé sur un site particulièrement meurtrier de
alignement de lampadaires, dans l’axe nord-sud l’Ontario en remplaçant de puissants projecteurs
du flux migratoire des oiseaux, s’est immédia- Dans des cas extrêmes, la disparition d’une espèce par un éclairage stroboscopique qui n’attire pas
tement révélé comme un lieu de carnage, dès la particulière d’insecte peut entraîner l’extinction les oiseaux.
première nuit de sa mise en service, le 8 octobre d’une plante dont l’insecte en question assurait à
2000. lui seul la pollinisation.
II 4 L’impact de la pollution
lumineuse sur la faune
Par Marc Théry, Muséum national d’histoire naturelle, Département d’écologie et de gestion de la biodiversité
Article paru en février 2009 dans l’Astronomie, revue de la Société astronomique de France.
II 4
D’autres mesures peuvent être prises pour ré- de mort, l’un des plus grands papillons d’Europe, pour sa part constaté que les lampes à vapeur de
duire les impacts de la pollution lumineuse sur qui s’est fortement raréfié, victime des insecticides sodium basse pression sont moins nuisibles aux
les oiseaux migrateurs. mais aussi de la pollution lumineuse. papillons de nuit. Les effets de la qualité de l’éclai-
Par exemple en 1989 sur le lac Érié au Canada, Le changement des conditions naturelles d’éclai- rement sur les insectes sont donc importants.
le changement des caractéristiques du faisceau rement peut aussi altérer la communication vi-
lumineux d’un phare (réduction de moitié de la suelle des insectes qui produisent leur propre
Autres espèces menacées
puissance, réduction de la largeur du faisceau) lumière pour communiquer, comme les lucioles.
s’est traduit par une réduction drastique du nom- L’éclairage nocturne est susceptible de perturber dans leurs modes de vie
bre d’oiseaux tués. ce comportement et d’expliquer leur disparition
des zones coloni- Un effet bien connu de l’éclairage artificiel noc-
Les recommandations émises à Une étude menée en Allemagne en sées par l’homme. turne est de prolonger l’expression de comporte-
cette occasion se sont traduites 2000 a estimé à environ 150 insectes En effet, les femelles ments diurnes ou crépusculaires pendant la nuit
par l’abandon d’un faisceau lu- tués par réverbère et par nuit d’été, attirent les mâles en facilitant l’orientation des animaux diurnes.
mineux tournant et l’adoption ce qui se traduit par plus d’un milliard avec des éclairs bio- Par exemple, de nombreuses espèces d’oiseaux ou
d’un système stroboscopique qui d’insectes tués par nuit en luminescents de fai- de reptiles diurnes étendent leurs périodes d’ali-
réduit la mortalité d’oiseaux mais extrapolant aux 6,8 millions de ble intensité (il faut mentation à la nuit. Également, plusieurs espèces
ne compromet ni la sécurité des réverbères du pays. 6000 lucioles pour d’oiseaux diurnes chantent la nuit dans les habi-
avions ni celle des bateaux. De obtenir la lumino- tats éclairés artificiellement.
même en France, il est désor- sité d’une bougie) Les conséquences de ces comportements en ter-
mais obligatoire d’éclairer le fût des phares pour jusqu’à une distance qui peut excéder 45 m. Cette mes de succès reproducteur ou de survie sont
réduire les collisions mortelles des oiseaux. distance étant largement réduite en zone éclairée, généralement peu connues, et peuvent être at-
la reproduction des lucioles peut être fortement tendues en termes positifs comme négatifs. Elles
Les insectes victimes de leur attrait pour la lu- altérée, mettant l’espèce en péril. sont potentiellement plus bénéfiques pour les
mière sont également attirés en grand nombre Il est également possible de réduire les impacts de prédateurs, qui peuvent s’alimenter plus long-
par les éclairages [Link] phénomène est l’éclairage nocturne sur les insectes. Des scientifi- temps, que pour les proies qui sont plus longue-
bien connu des collectionneurs, qui utilisent des ques allemands ont comparé le pouvoir attractif ment exposées aux prédateurs.
pièges lumineux riches en radiations UV pour les de lampes à vapeur de mercure, de sodium haute L’éclairage nocturne continu peut aussi déso-
attirer, ou par les aménageurs qui ne désirent pas pression, et à vapeur de sodium-xénon. Ils ont rienter les animaux qui évoluent naturellement
attirer des nuées d’insectes autour des éclairages conclu que les lampes à vapeur de sodium haute en milieu obscur. L’effet le mieux étudié est celui
publics. Ainsi, par exemple, une étude menée en pression, qui donnent un éclairement orange, des tortues marines qui éclosent sur les plages et
Allemagne en 2000 a estimé à environ 150 insec- permettaient d’améliorer la conservation de la s’éloignent naturellement des silhouettes sombres
tes tués par réverbère et par nuit d’été, ce qui se faune d’insectes en réduisant de plus de moitié le (les dunes ou la végétation du rivage naturel)
traduit par plus d’un milliard d’insectes tués par nombre d’individus capturés, et de plus de 75% la pour atteindre l’océan où l’horizon nocturne est
nuit en extrapolant aux 6,8 millions de réverbères capture des papillons de nuit. Une autre étude a plus clair que sur la terre.
du pays.
Les réverbères peuvent attirer les insectes dans
un rayon de 400 à 700 mètres, ce pouvoir attrac-
tif étant réduit à environ 50 mètres les nuits de
Pleine Lune. En considérant que les réverbères
sont séparés de 30 à 50 mètres en ville, il est facile
de réaliser que les voies éclairées constituent de
véritables barrières pour les insectes nocturnes.
II 4
(C) E. Piednoel
L’éclairage des fronts de mer ne leur permet L’impact de l’éclairage nocturne a aussi été
plus de se baser sur ces silhouettes pour trouver démontré chez deux espèces de pétrels et
l’océan, et aboutit à les désorienter. Les jeunes une espèce de puffin à l’île de la Réunion :
tortues meurent alors victimes des prédateurs ou 94% des oiseaux attirés par la lumière étaient
se dessèchent lorsque le soleil de lève. Une des des jeunes quittant le nid, et de 20 à 40% de
conséquences est que les tortues évitent les plages ces jeunes sont attirés par les éclairages chaque L’éclairage nocturne est bien connu pour attirer
des zones éclairées, ce qui produit des concentra- année, ce qui peut avoir de graves conséquences les batraciens et perturber leur système visuel, ce
tions excessives qui peuvent avoir des effets sur le pour leur préservation. qui peut se traduire par leur écrasement le long
sex-ratio des jeunes, induire une surmortalité, ou des routes.
perturber le comportement de ponte des adultes. L’éclairage des rues concentrait 61% des mor- Chez les oiseaux, une étude a été menée pour me-
talités, celui des installations sportives situées à surer les effets de l’éclairage nocturne et du bruit
Afin de lutter pour la préservation d’espèces sou- proximité des colonies 17%, et celui des instal- de la circulation sur la reproduction de la barge à
vent menacées, plusieurs études ont recomman- lations portuaires 11%. Le phénomène apparaît queue noire, un oiseau qui se reproduit dans les
dé la réduction des éclairages directs des rivages relativement récent à la Réunion, bien qu’il ait zones humides de Hollande. Une première année
par : été décrit dès les années sans éclairage sur une autoroute a
L’éclairage nocturne continu peut
– la réduction du nombre et de l’intensité des 1960. Les recommanda- été comparée aux deux années sui-
aussi désorienter les animaux qui
éclairements, tions émises sont simi- vantes avec éclairage.
évoluent naturellement en milieu
– le positionnement derrière les structures laires à celles proposées
bâties, à Hawaï : la pose d’éclai-
obscur. Pour distinguer l’effet du trafic de
– l’abaissement et la redirection pour ne pas rages publics avec réflecteurs qui minimisent leur celui de l’éclairage, les chercheurs ont étudié la
éclairer les plages, visibilité par les oiseaux et la réduction des éclai- reproduction le long d’une route à moindre trafic
– la réhabilitation des dunes qui forment un rages publics, particulièrement près des zones de dont l’éclairage était allumé simultanément à celui
ombrage naturel, reproduction lors de la dispersion des jeunes en de l’autoroute. L’étude a conclu que la densité des
– la mise en place d’ombrages artificiels qui avril. Ce problème est prégnant pour les pétrels, nids était réduite jusqu’à 300 mètres des zones
réduisent la désorientation des jeunes tortues, qui sont souvent des espèces endémiques mena- éclairées. De même, les premiers couples arrivés
– le positionnement des sources lumineuses cées de disparition et concernées par les conven- choisissent de se reproduire dans les zones sans
intérieures à l’écart des fenêtres. tions de protection de la biodiversité. éclairage, qui sont ensuite progressivement utili-
sées par les reproducteurs tardifs.
Ces mesures ont d’abord été proposées en Floride, Ces préoccupations ont aussi amené la mise en
où il a été recommandé d’utiliser sur les rivages place de campagnes de récupération des oiseaux Cependant, il est difficile de séparer les effets
des lampes à vapeur de sodium basse pression attirés par la lumière, qui sont ensuite relâ- de l’éclairage de ceux du bruit et de l’aménage-
ou d’autres lampes riches en grandes longueurs chés dans de meilleures conditions. Outre à la ment routier, et les chercheurs concluent que les
d’onde, comme les “bug lights” qui n’attirent pas Réunion, ces campagnes ont été menées aux îles résultats ne sont qu’indicatifs. La plasticité du
les insectes avec leur lumière jaune sans rayonne- Canaries, à Hawaï, en Nouvelle-Zélande, et en comportement pourrait aussi se traduire par des
ment ultraviolet. Polynésie française. Les mesures prises à Hawaï adaptations comportementales à l’éclairage noc-
depuis 1978 ont permis de largement réduire la turne, ce qui ne peut être mis en évidence que par
Comme pour l’émergence des jeunes tortues, mortalité des jeunes pétrels. Celles menées à la des études à moyen terme.
le premier envol des oiseaux nocturnes, ou de Réunion sont poursuivies par le suivi d’individus
ceux qui nichent au fond de terriers, peut être marqués pour évaluer les effets de ces campagnes
perturbé par l’éclairage artificiel. Par exemple de sauvegarde. Pour la même raison, le macareux L’éclairement et
dans les années 1980 à Hawaï, plusieurs espèces moine, qui est l’emblème de la Ligue pour la pro-
de puffins et de pétrels étaient menacées car les tection des oiseaux, est particulièrement vulnéra- l’équilibre
jeunes étaient attirés par les éclairages artificiels ble à la pollution lumineuse. C’est avec la chasse
lors de leur premier envol des colonies. Ce pre-
mier vol ne peut durer que quelques dizaines de
et le braconnage une des raisons pour laquelle
cette espèce ne se reproduit plus maintenant que
des relations
secondes, et l’oiseau est condamné s’il ne rejoint
pas la mer pour se nourrir avant de pouvoir vo-
sur des îles très isolées. prédateur-proie
ler. Le simple fait d’installer des réflecteurs sur les Quelques rares études montrent que l’éclaire-
principaux éclairages s’est traduit par une réduc- ment nocturne perturbe la reproduction d’espè- L’excès de lumière facilite l’action de certains pré-
tion de la mortalité des jeunes d’environ 40%. Les ces animales. Des grenouilles sont moins sélec- dateurs. En effet, non seulement les insectes sont
études ont aussi montré que les effets d’attraction tives envers leur partenaire et s’accouplent plus attirés par les éclairages nocturnes, mais l’éclai-
étaient particulièrement marqués une à quatre rapidement, phénomène interprété comme un rage peut aussi interférer avec leur comportement
heures après le crépuscule et pendant les nuits évitement de la prédation qui est accrue par la de fuite des prédateurs. Par exemple, l’attaque de
sans Lune. luminosité. papillons de nuit par des chauves-souris a été si-
Recueil «Ne plus avoir peur de la Nuit»
II 4
mulé par l’émission d’ultrasons, alors que les pa- écologiques, comme le développement des algues
L’excès de lumière facilite l’action de pillons étaient éclairés ou non par une lampe de en surface et l’absence de brassage de la colonne
certains prédateurs. Non seulement les 125W à vapeur de mercure. d’eau qui peut gravement altérer sa qualité.
insectes sont attirés par les éclairages Le comportement de fuite a été inhibé dans pres- Les gestionnaires de l’environnement et les amé-
nocturnes, mais l’éclairage peut aussi que la moitié des cas à moins de 4 mètres de la nageurs utilisent ces réponses naturelles des ani-
interférer avec leur comportement de lampe, alors que les papillons répondent par la maux à la lumière artificielle. Par exemple, l’at-
fuite des prédateurs. fuite sans éclairage artificiel. L’éclairage blanc des traction des poissons par l’intensité modérée de
lampes au mercure peut donc accroître la vul- lampes à vapeur de mercure est exploitée pour les
nérabilité des papillons à leurs prédateurs noc- guider vers les échelles qui permettent de franchir
turnes, ce qui peut avoir des conséquences en les barrages des rivières.
termes de conservation des papillons comme des
chauves-souris. De la même manière, des attracteurs lumineux
sont utilisés sur la Grande Barrière de corail aus-
(C)NASA/ Ciel et Espace Photos Comme nous l’avons vu pour les espèces diurnes tralienne pour attirer durablement les larves de
qui étendent leurs périodes d’activité avec l’éclai- poissons vers les coraux. Concernant les espèces
rage nocturne, de nombreuses espèces nocturnes terrestres, il a été montré en Californie que les
profitent de l’éclairage pour exploiter l’abondance jeunes couguars (autre nom du puma) se disper-
d’insectes et s’alimenter plus efficacement. C’est saient le long de corridors boisés sans éclairage
par exemple le cas d’araignées ou de chauves- nocturne. Ce comportement est utilisé pour per-
souris qui exploitent l’attraction naturelle de leurs mettre une dispersion efficace mais aussi pour
proies par la lumière. empêcher l’approche des animaux des zones les
plus habitées.
Ce phénomène peut apparaître bénéfique pour
les espèces prédatrices, mais il est coûteux pour En termes d’aménagement urbain, les recherches
les proies. En ne bénéficiant qu’aux espèces qui ont montré que les dortoirs de corneilles d’Amé-
exploitent ces sources d’alimentation, il peut en rique s’installaient dans des zones bien éclairées,
effet altérer la structure des communautés de pré- ce qui peut être utilisé pour éviter l’installation
dateurs (et de proies). Par exemple, les chauves- de grandes quantités d’oiseaux comme les étour-
souris au vol rapide exploitent les insectes autour neaux dans les arbres des villes. Dans une optique
des éclairages, alors que les espèces à vol lent ou plus industrielle, l’attraction des poissons par la
qui chassent à l’affût évitent les éclairages. lumière est également utilisée par les pêcheries in-
C’est ainsi que la pipistrelle commune a appris à dustrielles. Les céphalopodes et les crustacés sont
chasser autour des réverbères, au risque de faire aussi capturés par des filets éclairés.
régresser ses proies par surprédation. À l’inverse,
le grand rhinolophe, une autre espèce de chauve-
souris, est adapté à l’obscurité et souffre de la pol- Conclusion
lution lumineuse croissante. Une étude polonaise
récente a montré que l’éclairage artificiel retardait Comme nous l’avons vu, l’éclairement nocturne
le développement des jeunes et pouvait même ra- peut avoir de nombreuses conséquences sur la
pidement anéantir toute une colonie. faune sauvage. Il peut perturber l’orientation d’es-
pèces nocturnes, notamment lorsque les animaux
De même dans les océans, l’éclairement noctur- sont amenés à proximité des lumières lors de leur
ne peut altérer les relations prédateur-proie. Par migration, lors de l’éclosion ou de la dispersion
exemple les daphnies (zooplancton) se déplacent des jeunes.
verticalement dans la colonne d’eau de manière à Si l’éclairement peut avoir des effets positifs en
éviter la lumière et la prédation, et une intensité étendant la durée d’activité de certains prédateurs
lumineuse correspondant à la moitié de celle de diurnes, il peut en retour avoir des conséquen-
la Pleine Lune (< 0,1 lux) suffit à supprimer cette ces néfastes sur les espèces proies ou repousser
migration verticale quotidienne. les espèces qui recherchent l’obscurité, altérant la
biodiversité.
L’éclairement artificiel nocturne réduit ces mou- L’éclairement peut être utilisé efficacement pour
vements, autant dans leur amplitude que par le protéger les animaux, et doit certainement être
nombre d’individus. Ce processus peut paraître pris en compte dans les plans d’aménagement du
anodin mais peut avoir de graves conséquences territoire.
Adapter l’éclairage
Cathédrale de ST Julien (c) Nuit des Chimères une création Skertzò pour la Ville du Mans-Photo Ville du Mans Gilles Moussé
Recueil «Ne plus avoir de la Nuit»
III 1
initialement proposé, de façon à intégrer la prise PNR du Quercy Quels leviers pour
en compte de la biodiversité présente sur le parc
et à proximité et à réduire l’impact des équipe- En complément au chapitre précédent, des élé- quels besoins ?
ments lumineux sur l’environnement naturel. ments facilitants pour l’adaptation de l’éclairage
ont été identifiés par le Parc Naturel Régional Il est difficile aujourd’hui de prendre en compte
des Causses du Quercy. le contexte d’une implantation d’éclairage dans
En Isère son intégralité (spécificités géographiques, éco-
Plusieurs éléments facilitent une meilleure ac- logiques, démographiques, environnementales)
A l’occasion de notre séminaire il a été deman- ceptation des projets d’adaptation de l’éclairage et d’avoir une vision claire des nombreux acteurs
dé au Pôle de veille écologique de la FRAPNA sur un territoire tel que celui d’un PNR. Le pre- susceptibles d’intervenir ou de se manifester
(Fédération Rhône-Alpes de Protection de la mier élément est la classification d’un secteur, autour d’un projet d’adaptation de l’éclairage.
NAture) d’identifier les obstacles à l’adaptation à l’image du célèbre « triangle noir » pour le
de l’éclairage. Quercy, zone remarquable et connue de nom- Lors de notre séminaire il s’est exprimé un be-
breux citoyens, dont la protection est une prio- soin pour les élus de plus de visibilité, et no-
Deux catégories de nuisances lumineuses exis- rité pour un large public. tamment d’une meilleure intégration aux plans
tent dans le département de l’Isère comme d’urbanisme.
ailleurs : le halo lumineux au-dessus des villes, Par la suite le PNR note l’efficacité de mener une
souvent visible de très loin et le mitage lumi- action de sensibilisation continue auprès des ac- Il convient aussi d’intégrer la notion importante
neux des zones moins urbanisées ou naturelles, teurs de terrain et des citoyens, s’accompagnant de sécurité, parfois contraignante pour les nou-
constitué de sources lumineuses espacées et de recommandations simples et faciles à mettre veaux projets.
disparates. en oeuvre tout au long de l’année.
Une démarche axée sur la maitrise de l’énergie Quand il s’agit de réduire l’éclairage, il est diffi-
Il est important de séparer deux aspects est souvent un élément facilitant et une porte cile de faire accepter la présence de zones obscu-
lorsque l’on veut s’adresser à une collectivité d’entrée efficace à la protection de l’environne- res en secteur urbain, tranchant avec l’éclairage
sur le thème de l’éclairage public : l’approche ment nocturne. continu adopté auparavant !
environnementale (réduction de l’impact des
nuisances lumineuses sur l’environnement Le PNR est associé à une association locale de Il faut justifier l’intérêt de créer ponctuellement
nocturne) et l’approche énergétique (réduction protection du ciel nocturne - LICORNESS - qui de la pénombre.
des consommations énergétiques). fournit une cartographie précise du degré d’éclai-
rement d’un secteur donné. Le PNR des Causses Ce type de projet s’inscrit dans la logique des
Il faut bien distinguer ces deux approches pour du Quercy utilise ces cartes comme indicateurs schémas Trames Vertes et Bleues, corridors éco-
éviter que l’aspect écologique ne perde en per- pertinents de la qualité de l’environnement noc- logiques vitaux pour les espèces diurnes comme
tinence, effacé par la priorité des économies turne et de l’efficacité des nouvelles mesures. nocturnes.
d’énergie.
(c) M. Leblanc
Recueil «ne plus avoir de la Nuit»
III 1
Quelques pistes à exploiter et
outils à développer
La sensibilisation des élus sur l’intérêt d’adap- nisé de s’inscrire directement dans les plans teforme les bonnes pratiques et les retours
ter leur éclairage en est encore qu’à ses balbu- d’aménagement : il semble en effet nécessaire d’expérience (par exemple les rétro-plannings
tiements. L’information sur les enjeux asso- d’intégrer la biodiversité nocturne dans le types) de nos partenaires.
ciés ne circule pas assez bien et demeure très schéma de trames (de type trame verte ou Il est apparu important que les associations
distante pour les communes et notamment trame bleue) de façon à s’adapter aux sché- de défense du patrimoine nocturne puissent
les petites communes rurales qui n’ont pas de mas de cohérence écologiques régionaux, et être des interlocuteurs directs de ces acteurs
guide ou de référentiel. s’intégrer dans les outils d’urbanisme (PLU et et puissent corréler leurs recommanda-
/ou SCOT). t ions ave c
Le grand public n’a quant à lui pas beaucoup les projets
d’outils à sa disposition et comprend parfois Les participants soulignent l’importance d’éclairage.
mal les initiatives menées sans concertation, d’impliquer le grand public dans la démar-
selon lui non justifiées et inutiles. che : l’objectif est de développer des syner- Il en va de
gies à l’échelle d’une collectivité et d’informer même pour
Il en est ressorti le besoin de développer plus (au départ) puis d’impliquer (par la suite) les une action
de sensibilisation avec des actions concrètes à citoyens dans une mesure d’adaptation de conjointe
l’égard des élus et à terme des citoyens (pour l’éclairage. Faut-il prévoir un audit préalable avec les
une meilleure acceptation des projets). auprès de la population, sous forme de réu- éclairagis-
nions publiques par exemple ? tes, tra-
Il est délicat de concilier toutes les branches vaillant déjà
d’activité (exemple commerçants D’un point de avec les col-
ou services techniques) à l’échelle Il faut impliquer le grand public dans la vue pratique et lectivités
d’une ville. La collectivité n’est pas démarche, l’objectif est de développer dans un souci et calquant
forcément habilitée à rencontrer des synergies à l’échelle d’une d’efficacité, il a (c) [Link] leurs actions
tous les acteurs et à intégrer les collectivité et d’informer en amont puis été suggéré la sur le contexte géo-
spécificités. Elle n’a pas un rôle de d’impliquer les citoyens dans une mise en place graphique et sociétal.
médiateur. mesure d’adaptation de l’éclairage. de fiches mé-
thodiques et à
Il a été formulé le besoin de discours adaptés terme d’un portail interactif d’échange pour
pour toutes les parties prenantes. Un projet les communes avec notamment rappel des
d’adaptation de l’éclairage est très coûteux et points législatifs et de la jurisprudence pour
rares sont les subventions gouvernementales rendre le sujet compréhensible et concret
aujourd’hui. L’ADEME envisage depuis peu pour les élus.
de nouvelles mesures d’aide aux collectivités, Pourraient également figurer sur cette pla-
notamment pour les 32 000 communes de
plus de 2000 habitants en France.
Les élus et techniciens présents ont préco-
(c) S. Challéat
28
Les gains économiques ont été significatifs, Pour exemple le budget éclairage public est de
autour de 25% de la facture d’électricité, tout en 400 000 € pour une centaine de candélabres,
Dans le Gers restant modeste compte tenu de la taille de la auquel il convient d’ajouter l’investissement
collectivité mais aucun retour négatif des admi- dédié aux futures économies d’énergies avec
Pour aborder la question des nuisances lumi- nistrés n’a été enregistré en 10 ans. l’installation de 9 horloges : coût entre 300 à
neuses, un adjoint de la ville de Mauroux indi- 400 €/horloge.
que que l’angle «Astronomie» pour justifier une Pour convaincre les conseillers et sensibiliser (c) [Link]
meilleure gestion de l’éclairage ne fonctionne les habitants du village et des communes voisi-
pas en milieu rural, mais les arguments écono- nes, des conférences à destination des élus et des
miques ou de protection de la faune nocturne équipes techniques ont été organisées.
non plus.
Ici, le Syndicat d’électricité n’est pas intervenu,
En effet, l’électricité, dont l’arrivée est récente sur c’est le Parc Naturel Régional qui s’est emparé du
le secteur (1957) est vécue comme facteur de sujet en accueillant des conférences, manifesta-
modernité (exemple de l’église et du clocher mis tions avec le club d’astronomie local et en inté-
en lumière par un éclairage LED bleu). grant à l’occasion de la rénovation de la Charte
2008-2020, la question de la qualité du ciel sur
Dans ce contexte, convaincre les élus est alors les plans : gestions des ressources énergétiques et
quasiment impossible. Le Syndicat d’électricité a valorisation du patrimoine environnemental.
été le meilleur allié pour le projet de réduction
des nuisances lumineuses de la ville, en impo-
sant des normes à l’ensemble des communes Dans l’Essonne
alentours.
Une dynamique a également été lancée autour
Notons que cette commune abrite depuis 25 ans des deux parcs naturels régionaux proches de
un centre d’astronomie d’envergure nationale et zones urbanisées. Deux communes pilotes ont
que le territoire accueil depuis plus de 20 ans pratiqué l’extinction et la dissémination.
l’un des plus importants festivals d’astronomie
sur le plan national. Les expérimentations d’extinction ont été menées
sur une période de 6 mois à 1 an, sur la saison
Recueil «Ne plus avoir peur de la Nuit»
Convaincre le domaine privé : il est possible d’introduire L’éclairage n’est pas seulement facteur d’une meilleure sé-
dans les documents d’urbanisme des éléments telle une rénité : certains habitants demandent parfois de diminuer
spécification technique sur l’éclairage. l’éclairage pour éviter les rassemblements. Près d’Angers,
une ville de 13 000 habitants éteint l’éclairage entre minuit
et 5 heures depuis début 2010. Il a été constaté moins de
Sur les volets économie et gestion tapage nocturne et moins de dégradations.
La sensibilisation des élus à la gestion de Après plus de 4 années de travail sur le sujet, de la sensibilisation, il y a toute la question
l’éclairage extérieur se situe généralement sur les premiers efforts sont récompensés avec de la biodiversité, du tourisme durable, etc.
le plan communal, mais la pollution lumineu- des expérimentations d’extinctions noctur-
se ne s’arrête pas aux frontières des collectivi- nes de communes, de 500 à 1 000 habitants, Une lueur d’espoir concernant le traitement
tés et la coopération avec un territoire de la comme Saint-Germain-de-la-Coudre dans des économies d’énergie et de la question de
taille d’un pays ou d’un parc naturel régional l’Orne. la protection du ciel nocturne peut-être liée à
peut constituer un espace raisonnable et co- un handicap qui est la raréfaction des finan-
hérent pour initier une action de médiation. D’autres commencent un travail d’expérimen- cements publics, et une perspective d’amélio-
C’est le travail que mène un club d’astrono- tation et pédagogique comme Bonnétable ration de la gestion de l’énergie à travers no-
mie, un parc et un petit village, situés dans le dans la Sarthe qui a débuté par un lampa- tamment un outil important qui est un plan
Perche à 2 heures de la capitale. daire sur deux et bientôt l’installation de climat énergie territorial.
potentiomètres sur les grands axes de cette
En 2007, l’association Perche Astronomie a commune sarthoise de 4 000 habitants qui a Par défaut les collectivités vont progressive-
proposé 2 conférences-débats sur le thème de réalisé 18 000 euros d’économie d’énergie la ment vers une démarche de qualité.
la gestion de l’éclairage public et des nuisan- première année ! »
ces lumineuses avec l’ANPCEN puis réalisé
pour les élus et les entreprises une plaquette Le directeur du Parc Naturel Régional du
avec le Parc Naturel Régional du Perche Perche précise que « pour faire suite à 3 an-
dans le cadre du Plan Climat de la Région nées de travaux avec Perche Astronomie sur la
Basse-Normandie. question de la pollution lumineuse et suite au
programme Athénée, le Parc va répondre très
Entre 2008 et 2010, cette association régiona- prochainement à une deuxième génération de
le a été soutenue par la Fondation Alcoa pour Plan climat énergie territorial », il ajoute que
une série d’interventions dans les 3 départe- « le contexte d’intervention des collectivités
ments de l’Orne de la Sarthe et de l’Eure et aujourd’hui est en train de considérablement
Loir et l’édition d’une changer, notamment
exposition « Songes Avec la raréfaction des financements publics par la raréfaction des fi-
d’une nuit étoilée » en les collectivités doivent calculer leurs nancements publics ».
partenariat avec l’As- budgets primitifs en diminution de 20% à
sociation Française 30%. Les élus locaux sont de plus en plus Quand on dit raréfac- (c) [Link]
d’Astronomie. sensibles à des pistes d’actions pour réduire tion des financements
leurs dépenses publiques. publics, toutes les col-
Sur ce dernier projet, lectivités doivent cal-
notons quelques élé- culer leurs budgets pri-
ments chiffrés : 15 collectivités concernées, 4 mitifs avec – 20% ou - 30%. Cela veut dire
expositions en circulation, 2 mallettes de dia- quoi ? Cela veut dire que les élus locaux sont
gnostic et une formation des bénévoles, soit de plus en plus sensibles à des pistes d’actions
en volume public quelque 400 élus et plus de pour réduire leurs dépenses publiques.
20 000 personnes sensibilisées en 3 ans.
En termes de projet, effectivement, au niveau
Recueil «Ne plus avoir peur de la Nuit»
Les retours d’expériences présentés ci-après ont Du côté des prescripteurs, dans les petites loca-
à la fois valeur d’exemples et ont permis de sen- lités c’est le Maire et son conseil municipal qui
sibiliser et susciter la curiosité de publics qui sont à l’initiative de la mise en place de l’exposi-
n’ont pas accès à des activités scientifiques ou tion et de la programmation d’animations com-
astronomiques car trop isolés ou socialement plémentaires. Dans les plus grandes, ce sont soit
Dans les petites localités c’est le défavorisés. les animateurs des clubs d’astronomie ou les édu-
maire et son conseil municipal qui cateurs des services animations, chargés de mis-
sont à l’initiative de la mise en place En 2011, l’AFA a ainsi accompagné 26 structures, sions environnement ou développement durable
d’actions de médiation, dans les principalement des communes, autour d’actions des collectivités ou parcs naturels régionaux.
plus grandes, ce sont soit les sensibilisation sur les questions de la gestion des
animateurs des clubs d’astronomie éclairages extérieurs et de la protection du ciel Concernant les sites d’accueil, dans la plupart des
ou les chargés de mission nocturne dans le cadre de l’opération « Dialogues cas des lieux de passage et lieux ouverts (média-
environnement et développement autour du ciel 2 ». thèque, parc, etc.), le public y est plus nombreux
durable des collectivités qui sont mais plus difficile à chiffrer, et le temps passé
prescripteurs. Au total, ce sont 96 semaines d’exposition tou- dans l’expo n’est pas quantifiable précisément
chant plus de 14 000 personnes, complétées en (sur cette opération la moyenne estimée de 200
parallèle par 45 demi-journées d’animation qui personnes par semaine est en général retenue
auront été programmées à partir d’avril 2011 sur pour un mois d’exposition dans une médiathè-
26 communes. « Dialogues autour du ciel » aura que de zone rurale et de 400 en zone urbaine).
touché au total plus de 17 000 participants sur 12
régions dont près de 3 000 personnes unique-
ment sur des ateliers, des conférences ou des ani- Les contextes
mations mises en place par les organisateurs au
cours de 45 demi-journées d’accompagnement. locaux
Avant la mise en place de l’exposition, nous avons
Les lieux d’accueil noté sur le terrain, notamment lors de la rentrée
scolaire de septembre et à l’approche du 3e Jour
Le profil des sites d’accueil de l’exposition et de de la nuit, une plus forte sensibilité des acteurs
ses animations connexes est très varié. La typo- de terrain, animateurs voire élus à la question de
logie est très hétérogène avec un équilibre entre la pollution lumineuse.
32
La quasi-totalité des sites concernés par notre « Dialogues autour du ciel 2 » les élus de cette L’éclairage public a été évoqué lors du Grenelle de
dispositif a reçu un accueil très positif des mu- commune ont accepté d’éteindre une partie du l’Environnement. Il s’agit d’un poste de dépenses
nicipalités, qui en parallèle des actions de média- quartier à titre expérimental. important et d’une pollution que des associations
tion menées par les structures d’animation loca- écologistes et les astronomes amateurs dénon-
les, ont mis en place ou programmé des actions Pour Martin Dizière, chargé de la mission cent depuis de nombreuses années.
de réduction des éclairages publics, dans le cadre Agenda 21 de la commune de Saint Claude,
d’une politique de développement durable (ces l’opération « Dialogues autour du ciel 2 », la pré- Les sources de lumière sont de plus en plus nom-
actions sont planifiées d’assez longue date, sou- sentation de l’exposition Songes et la participa- breuses et les protecteurs de la nature regorgent
vent depuis le début de la mandature). tion au 3e Jour de la nuit ont été un déclencheur d’exemples concernant les effets dévastateurs de
dans la prise de conscience sur la question de la lumière sur la faune.
A noter que dans les deux cas, l’incidence sur la la gestion de l’éclairage public et des économies
sécurité est prise en compte positivement. d’énergie, la collectivité ayant décidé de s’en- Dans le village de Saint Martin d’Ardèche de
Pendant la période de présentation de l’expo- gager dans un plan climat avec le Parc Naturel nombreux lampadaires éclairent toute la nuit des
sition au public, des animations connexes ont Régional du Haut-Jura. Aujourd’hui le projet est rues, ruelles, routes et quartiers déserts, sans fon-
été proposées sur la plupart des sites. Là où el- bien avancé – le plan d’actions est prévu pour fin dement réel de nécessité, estiment les élus. L’arrêt
les ont lieu ce sont : soirée d’astronomie, balade mars 2012 – et a pris la forme dans un agenda 21 de l’éclairage public la nuit ne constituant pas un
nautique ou randonnée de nuit, animations sur au niveau communal. risque avéré pour les communes, il est tout à fait
la faune nocturne... Des coopérations avec des Le Maire de Saint Martin d’Ardèche, Louis envisageable de couper l’éclairage public.
associations locales sont presque partout mises Jeannin, estime lui aussi que la mise en place
en place. d’une médiation autour d’une exposition est le Les enjeux énergétiques et environnementaux
point central et décisif de la réflexion engagée sont tels qu’ils méritent des actions fortes de la
part des collectivités. Les communes indiquent
Retours qu’une telle action n’a que des avantages : « l’éco-
Pour les élus de Saint Martin d’Ardèche logie fait faire des économies ».
d’expériences : «l’arrêt de l’éclairage public la nuit ne
constituant pas un risque avéré pour les Le maire a demandé à son conseil de s’engager
Parmi les types de retours d’expériences souhai- communes, il est tout à fait envisageable rapidement dans une réflexion pour la réduction
tés, une question ouverte a été posée aux élus et de couper l’éclairage public.» très nette avant le début de l’hiver, de la facture
techniciens en charge de la question de la gestion d’électricité éclairage public, sans coût pour la
de l’éclairage et prescripteurs de l’opération sur collectivité, avant que le maire ne décide, comme
leur territoire : avec son conseil municipal. Sa commune s’est il en a la possibilité d’éteindre tout l’éclairage pu-
lancée dans une réfection de l’éclairage public blic sur le village à partir de 23 h.
A Saint Didier en Velay, Christine THERY, pour une mise aux normes et envisage une ré-
responsable du club d’astronomie l’« étoile dou- duction très importante des points lumineux. Le Conseil Municipal, à l’unanimité, a décidé de
ble, rapporte que l’installation de l’exposition créer un groupe de travail dans le but de déter-
« Songes d’une nuit étoilée » et son accompa- La mise en place d’une réflexion sur la réduction miner les modalités à mettre en place rapide-
gnement par une soirée d’observation ouverte de la pollution lumineuse liée à une efficience ment afin de réduire la facture énergétique de
à la population par l’association à Saint Didier énergétique du parc communal d’éclairage passe l’éclairage public de 40 %.
en Velay a été proposée aux élus à la suite d’une par la création d’un groupe de travail au sein de
conférence et d’un débat public sur la pollution l’équipe municipale.
lumineuse. Ce premier temps de sensibilisation Le Conseil souhaite prendre des mesures afin
a été organisé par la Frapna, l’Anpcen et l’asso- de réduire la facture exponentielle de l’éclairage
ciation de sauvegarde de l’environnement dési- public.
dérien et souligne qu’à l’occasion de l’opération
(c) S. Challéat
Recueil «Ne plus avoir peur de la Nuit»
III 4
Le maire insiste sur le fait que l’exposition a été un large éventail de moyens de consultation de
« déclencheur d’une prise de conscience d’une la population (questionnaire, réunions publi-
part et un argument à la décision d’autre part. ques…), nous rappelle Gérard NADEAU, délé-
Le document final n’est pas encore produit, mais gué à l’Environnement de la Ville : « la gestion
une convention avec le Syndicat départemental de l’éclairage extérieur est une action pérenne de
d’énergie de l’Ardèche va être signée pour l’entre- sensibilisation des questions environnementales,
tien et la mise aux normes avec aussi une étude pour la commune avec la mise en place d’un
de la réduction de la pollution lumineuse et des plan d’éclairage prenant en compte des questions
dépenses énergétiques. Une commission muni- d’environnement à partir de février 2012 (allu-
cipale a été créée, chargée d’étudier la réduction mage individuel par téléphone de l’éclairage de
des points lumineux avant que le maire ne dé- rue) ».
cide purement et simplement d’éteindre tout le Concernant la suite à donner, le délégué nous in-
village à partir de 23 heures ! » forme que « la municipalité est déjà dans l’action.
La politique d’éclairage est menée dans une large
Enfin, sur les suites à donner à l’exposition sur concertation avec la population. Une enquête sur
les questions traitant de la gestion de l’éclairage les résultats de l’expérimentation permettra de
ou de l’anthropo- sensibiliser à nouveau sur la
logie de la nuit, question, notamment lors
les élus de Saint des Journées du Littoral du-
Cathédrale de ST Julien (c) Nuit des Chimères une création Skertzò pour la Ville du Mans-Photo Ville du Mans Gilles Moussé
Martin d’Ardè- rable en juin 2012. ». Côté
che souhaitent médiation et poursuite de la
un argumentaire sensibilisation des publics,
afin « surtout de les demandes sont multi-
démontrer que ples : « soirée d’observation
l’éclairage n’est pas en partenariat avec l’Office
la garantie de la de Tourisme, conférence
sécurité mais ne éventuelle d’un scientifique,
fait que soulager (c) Perche Astronomie (…) ».
le sentiment d’insé-
curité ! » Charlotte Seitz, Maire-adjointe Qualité de Vie
de la Ville de Tournus, nous rapporte qu’après
Bérengère BOLZER, responsable du service la mise en place de l’exposition « Songes » au
relations publiques de la Ville de Courbevoie, Palais de Justice et son accompagnement par des
rapporte que sa collectivité était déjà engagée animations très suivies - randonnée nocturne,
dans une dynamique autour de la réduction participation au Jour de la Nuit, animations sur
des nuisances lumineuses avant l’expérience de les espèces nocturnes – la commune a décidé
médiation de 2011:
« La ville est sensi- La mise en place de l’exposition a permis a
ble à la thématique posteriori, de participer à des événements
(extinction partiel- liés à la thématique dans le but de
le, passage au led), sensibiliser la population à cette nouvelle
la création d’une orientation
délégation Agenda
21 est d’ailleurs envisagée ». La mise en place de
l’exposition a permis a posteriori, de participer
à des événements liés à la thématique dans le
but de sensibiliser la population à cette nouvelle
orientation : « au moment de la Semaine du dé-
veloppement durable, du Jour de la nuit, avec
participation des écoles. »
Ce qui n’était au départ qu’un désir de par- du doigt par l’image ce qu’est la pollution lu- … Autant d’amplificateurs de cette pollution.
tager ma passion pour le ciel et l’astronomie mineuse, comment cela se traduit dans nos
à travers mon métier de photographe, s’ est régions, nos villes, nos villages, et nos espaces Ces photographies ne montrent pas d’espaces
avéré être le témoignage de la disparition de naturels car bien qu’elle nous entoure nous ne interstellaires remplis de mystères, mais po-
la nuit… nous en apercevons plus. sent cette question : savez-vous qu’au dessus
de ce mur il y a des mondes ?
Pourtant la beauté était là présente dans cha- J’ai décidé ainsi de réaliser un relevé le plus sys-
que image, dérangeante pour moi et fascinan- tématique possible de la pollution lumineuse,
te pour ceux avec qui je les partageais. tant à l’échelle régionale que locale, en milieu Le travail de Thierry Masson et sa Galerie
urbain, à la campagne, montagne ou au sein pollution lumineuse, astrophoto est à découvrir
D’une quête d’un ciel exempt de la main de de sites astronomiques, mettant en évidence sur la page :
l’homme, je suis devenu un chasseur de la pol- les halos lumineux, parfois transfrontaliers, [Link]
lution lumineuse, avec pour but de la montrer les équipements présents tant sur les routes [Link]
sous son véritable visage, celui dont je suis le que dans les villes et villages, leurs différents
témoin privilégié au travers de mes investiga- impacts selon les conditions météorologiques
tions sur le terrain. Je souhaite faire toucher comme les brumes, nuages, neige, etc. (C) Thierry Masson
Recueil «Ne plus avoir peur de la Nuit»
Le ciel nocturne, de par ses lectures multiples, fut Les lueurs de la ville, jadis symboles
indispensable à l’évolution humaine, aujourd’hui de la chaleur du foyer, sont deve-
encore les astres guident les hommes dans leurs nues par leur profusion, une source
pérégrinations. d’extra - sensibilité à l’obscurité, un
geyser de peur infantile face à une
Tant de citoyens ne réalisent pas le miracle que nuit au fond moins sombre qu’elle
représente l’illumination d’une pièce par la simple ne l’est.
pression d’un interrupteur, cependant un miracle
répétitif peut avoir de tristes conséquences et en Portés par des oiseaux de fer, les
raison de ces questions que l’on a oubliées, nombre hommes ne voyagent plus, ignorent
36
V BIBLIOGRAPHIE
Sites Internet :
[1] Spécification et études techniques, ressources pédagogiques, par l’Association Française d’Astronomie
: [Link]
[3] Guide pratique pour réduire la pollution lumineuse et le gaspillage d’énergie, par l’Observatoire du Mont Mégantic.
[Link]
[4] Aide aux collectivités pour la rénovation de l’éclairage public, par l’Agence de Développement Et de la Maîtrise de l’Energie
[Link]
[7] Éclairage public : coup de pouce de l’Etat pour les petites communes, par Le moniteur
[Link]
[10] L’éclairage des lieux de travail, par le Docteur François Muller : ttp://[Link]/services/eclairage-sante/
[14] Livre blanc de l’Energie, par le Parc Naturel Régional du Luberon : [Link]/content/download/.../Livre_blanc_energie.pdf
Ouvrages :
[16] « Guide pour une pratique durable de l’éclairage public à l’attention des élus communaux »
proposé par le parc naturel régional et le SIDEC du Jura (édition juin 2010).
[17] Guide « Eclairer juste » proposé par l’Agence de Développement Et de la Maîtrise de l’Energie.
Norme : EN13201 Eclairage public
[18] Dossier de sensibilisation au phénomène de pollution lumineuse dans le Douaisis, par l’Ecole des Mines de Douai (édition septembre 2011)
[15] « Les normes européennes de l’éclairage » revue du Syndicat de l’Eclairage : LUX n° 228 (édition mai/juin 2004)
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AFA
Association française d’astronomie
PARTAGER DE NOUVEAUX HORIZONS
Plus qu’une association au seul service de ses membres, l’Afa agit pour donner au plus grand nombre l’envie et les moyens de
découvrir le ciel et ses représentations, de pratiquer l’astronomie et de s’intéresser aux concepts et aux méthodes scientifiques.
Par la découverte et le partage des connaissances, l’Afa souhaite contribuer à rendre le citoyen acteur de son savoir. Au travers
de l’astronomie, elle veut favoriser le développement de la curiosité, du raisonnement et de l’esprit critique, dans une approche
résolument interculturelle et interdisciplinaire.
Elle met en réseau des lieux de pratiques (clubs, stations de nuit, centres de formation astronomique, astroclubs juniors),
développe des ressources numériques (@teliers, astropacks) et des stages d’initiation pour les plus jeunes (la Petite
Ourse) et édite la revue Ciel & Espace.
Elle initie et coordonne de nombreuses actions de sensibilisation à l’astronomie vers un large public, comme les « Nuits
des étoiles », et soutient divers acteurs sociaux dans la mise en place d’activités astronomiques dans les quartiers (Ciel des
quartiers, Ciel Miroir des Cultures, Portes ouvertes sur les étoiles).
Depuis 1995, l’AFA met en place des actions et des réflexions autour de la protection du ciel nocturne et de la pollution
lumineuse. S’il paraît évident que la communauté des astronomes amateurs est concernée, les conséquences de la dispa-
rition de la nuit nous concernent tous. L’impact est à la fois culturel, biologique et énergétique.
Effacer le ciel revient à faire la part belle à la pensée magique. Permettre de ne pas être écrasé par de seuls obscurantismes, de
réfléchir sur la cosmogonie, la distinction entre créationnisme et représentation scientifique ne mérite-t-il pas de respecter les
preuves de la nature de notre Univers ? De ménager à tous un accès direct à la connaissance sensible ? Il faut réapprendre à nos
concitoyens à ne plus avoir peur de l’obscurité et de la nuit, faire comprendre l’enjeu de mieux éclairer nos cités. C’est une action
culturelle, écologique et énergétique qui s’inscrit évidemment dans l’éducation à l’environnemenvt vers un développement
durable.
Association française d’astronomie
17 rue Emile Deutsch de la Meurthe 75014 Paris — Téléphone : 01 45 89 81 44 - Fax. : 01 45 65 08 95
Web : [Link] - [Link]