Politiques Internet et Liberté d'Expression au Mali
Politiques Internet et Liberté d'Expression au Mali
1
Sommaire
Résumé exécutif……………………………………………………………………………... 3
Introduction………………………………………………………………………………… 4
Méthodologie………………………………………………………………………………... 5
Communication au Mali…………………………………………………………………….... 9
Analyse des Politiques Nationales sur l’Accès à l’Internet, Usage de l’Internet et la Liberté
Conclusion……………………….………………………………………………………….. 16
Recommandations…………………………………………………………………………… 17
2
Résumé Exécutif
Les technologies de l’information, notamment les réseaux sociaux, malgré les dérives qui
demeurent possibles, sont pour nos pays de véritables contre-pouvoirs. Dans des pays comme le
Mali en proie à beaucoup de fragilités, la vie est aujourd’hui impensable sans Internet et les réseaux
sociaux. Aussi, il ne sert à rien d’ériger des restrictions à la liberté d’expression, surtout sur internet
pour impacter négativement la production et la circulation de l’information. La liberté d’expression,
qu’elle soit en ligne ou hors ligne est un droit internationalement protégé, que le Mali s’est engagé
à respecter en adhérant ou ratifiant moult textes.
Le Mali a adopté un arsenal juridique équivoque, en ce sens que tout en libéralisant l’expression par
des documents de politique, sa législation étouffe séquentiellement les libertés.
Ainsi, il ressort de l’étude que la loi sur la cybercriminalité, par l’obligation faite aux fournisseurs
d’accès internet (FAI) à faciliter l’interception des communications contre le risque de peines et/ou
d’amendes, bâillonne ostentatoirement la liberté d’expression tant en ligne que hors ligne.
À l’analyse, les politiques nationales sur l’accès à l’internet, l’usage de l’internet et l’exercice de la
liberté d’expression sur internet et les réseaux sociaux s’appliquent certes, mais en réel conflit avec
le Droit positif national qui garantit l’exercice de la liberté de presse à travers la Constitution qui
reconnaît et garantit en son article 7 la liberté de presse puisque soumis à un arsenal juridique porté
sur la répression. Autrement dit, le Mali n’avance pas dans la bonne direction en matière de liberté
d’expression tant pour la presse en ligne que hors ligne, les réseaux sociaux et internet en général.
Il y a un grand chantier pour tous les acteurs : Gouvernement, Organisations de la Société Civile
(OSC), Médias, FAI, Parlement.
3
Introduction
Le paysage médiatique malien a connu de profondes mutations avec l’avènement de la démocratie
en 1991. Le secteur fut caractérisé par le recul du monopole d’État et l’explosion des médias,
conventionnels comme nouveaux. Mais de tous les médias, ce sont ceux en ligne qui retiennent
plus l’attention à cause de leur développement rapide et de leur statut aux contours encore mal
définis. Ce n’est pas un reproche qui est fait aux médias en ligne, mais c’est une situation dictée par
un environnement dont ils ne sont pas comptables. Le vide juridique est souvent une grande
générosité dont certains savent bien profiter.
Au Mali, l'utilisation de l'internet et des TIC s'enracine et progresse régulièrement mais non sans
problèmes comme la recrudescence de l’utilisation des mesures répressives telles que la coupure
d’internet et les perturbations des réseaux sociaux, surtout lors des mobilisations de masses et en
périodes électorales.
Les journalistes et activistes critiques qui exercent leurs droits à la liberté d’expression à travers les
nouveaux médias sont souvent arrêtés, détenus et poursuivis devant les tribunaux sur la base de la
loi sur la cybersécurité ou l’interprétation erronée des lois existantes. Pourtant, ce n’est pas faute
de balises internationales. Le Mali a souscrit à l’essentiel des instruments internationaux et
régionaux relatifs aux droits de l’homme. Toutefois, le suivi de ces instruments et leur
harmonisation avec la législation nationale posent problème. Il semble, en effet, que l’adhésion n’a
pas été suivie de la mise en place de mécanismes adéquats de coordination et de suivi pour leur
mise en œuvre effective. Cela peut expliquer en partie le faible niveau de mise en application des
engagements pris par le pays.
Dans une perspective de promotion des libertés d’expression tant en ligne qu’en hors ligne et dans
le but de consolidation de la démocratie et du développement, la Fondation des Médias pour
l'Afrique de l'Ouest (MFWA), avec l’appui financier du Fonds Africain pour les Droits Numériques
(FADN), met en œuvre le projet "Amélioration de la liberté d'expression en ligne en Afrique
Francophone de l'Ouest à travers le Plaidoyer sur les Cyber politiques et l'Internet".
Ce projet vise d’une part à améliorer la liberté d'expression et de la presse en ligne via des
consultations avec les parties prenantes sur les cadres juridiques et autres lois qui portent sur la
régulation de l’utilisation de l’internet et de la presse en ligne dans ces pays dont le Mali, et d’autre
part à réduire la répression liée à la liberté d’expression en ligne, ainsi que d'autres facteurs limitant
la pleine jouissance des droits en ligne.
La MFWA ouvre ainsi un chantier d’envergure pour un accès illimité de tous à l'internet et aux
Technologies de l'Information et de la Communication, une pleine jouissance de la liberté
d’expression et du droit à l’information.
4
Méthodologie
Pour conduire l’étude, l’approche méthodologique adoptée est basée sur une recherche
documentaire et le choix de Bamako comme site d’étude. L’essentiel des acteurs qui s’intéressent
véritablement aux questions en relation avec le sujet de l’étude se trouvent à Bamako. En plus,
comme principale agglomération du pays, c’est un concentré du Mali d’où sont et partent les TIC
et les médias en ligne.
Au regard de la nature de l’étude demandée, la démarche méthodologique que nous avons adoptée
comprenait deux volets : la revue documentaire et les entretiens in situ.
La revue documentaire a servi à mieux comprendre le contexte. Elle a aussi facilité l’élaboration
des outils et la collecte de données et d’informations. Elle a rassemblé une documentation variée
faite de rapports d’études, d’articles de presse, de documents traitant des questions juridiques et
politiques sur la question.
Le présent rapport est principalement structuré en deux grandes parties, une présentation générale
des cadres normatifs et une analyse de la situation, surtout de la liberté d’expression sur Internet et
les réseaux sociaux.
5
Convention de Budapest
La Convention de Budapest est actuellement le seul cadre international juridiquement contraignant
qui réglemente la cyber sécurité, le cyberespace et le rôle de l’État en la matière. Mais beaucoup de
pays, dont le Mali, ne l’ont pas encore signée, pourtant cette Convention a servi de cadre directeur
pour l’élaboration de la Convention de l’Union africaine sur le cyber sécurité et la protection des
données personnelles adoptée par les Chefs d’État et de gouvernement de l’Union Africaine (UA),
en 2014 à Malabo.
Ministère de la communication
Par l’article 13 du Décret n°2020-0095/PT-RM du 16 octobre 2020 fixant les attributions
spécifiques des membres du gouvernement. Le ministre de la Communication et de l’Économie
numérique a la charge principale de la mise en œuvre de la politique nationale dans les domaines
de la Communication, des Technologies de l’Information et de la Poste.
1
Guide pour la bonne gouvernance de la cybersécurité
Le Centre pour la gouvernance du secteur de la sécurité, Genève-2019
P.46
6
À ce titre, il veille à l'équilibre et au pluralisme de l'information en tenant compte des différentes
sensibilités politiques, économiques, sociales et culturelles du pays. Le CNEAME assure aussi une
gestion équitable du temps d'antenne et de l'espace rédactionnel consacrés aux candidats et aux
formations politiques pendant les campagnes électorales.
Associations de médias
Le paysage associatif est relativement dense. La Maison de la Presse est le principal interlocuteur
des organes de presse auprès des pouvoirs publics. Elle regroupe une quarantaine d’organe de
presse de tous bords regroupés en de principales faitières.
APPEL
L’Association des professionnels de la presse en ligne (APPEL) est la seule association de presse
en ligne. Elle se revendique d’une cinquantaine de membres et cristallise davantage l’attention. Ceci
du fait qu’elle évolue dans un environnement informel qui la précarise puisqu’aucun texte juridique
ne la gère véritablement.
7
D’une manière générale, l’ensemble de la profession considère la Loi N° 00-046/AN-RM du 7
juillet 2000 comme étant une avancée significative par rapport aux textes antérieurs de 1988 et
1992. Elle passe comme la locomotive et s’applique à tous les secteurs de médias.
La Loi du 7 juillet 2000 portant Régime de la presse et délits de presse a eu le mérite de donner un
réel statut au journaliste et de légaliser la convention collective qui la sous-tend (Articles 4 et 5).
Les propriétaires des entreprises de presse sont distincts des directeurs de publication qui sont
forcément des journalistes professionnels (Articles 11 et 12).
Les éditeurs (propriétaires) sont civilement responsables s’agissant des délits de diffamation et
injures (pour les dommages et intérêts à payer) et répondent pénalement (pour les amendes).
Les directeurs de publication, journalistes et auteurs des articles sont pénalement responsables pour
les peines privatives de liberté.
Les citoyens, victimes de délits de diffamation, injures et autres abus ont leurs intérêts préservés.
Le chapitre de l’aide à la presse (art. 32) assorti d’un décret qui précise les conditions d’éligibilité
d’attribution et gestion de l’aide publique à la presse.
Évidemment toute la littérature sur l’aide à la presse nécessite une mise à jour pour prendre en
charge d’autres types de médias qui font un travail de service public mais qui n’en bénéficient pas.
C’est le cas de la presse en ligne et même des télévisions libres.
L’article 58 protège et rassure les journalistes quand il oblige le ministère public à articuler et
qualifier les citations, outrages, diffamation injures en raison desquels il poursuit.
L’article 71 : “le non cumul des peines est un avantage certain”.
L’article 72 : “protège malgré tout, les journalistes par les circonstances atténuantes qu’elle permet
quel que soit le crime ou délit de presse”.
Loi n°2012-019/ relative aux Services privés de communication audiovisuelle vient compléter
l’arsenal législatif en comblant un grand vide.
Ainsi l’article 1er dispose : “La communication audiovisuelle est libre en République du Mali. Cette
liberté s’exerce dans le respect des conditions fixées par la présente loi et les règlements
subséquents”.
Au même moment l’article 3 ouvre une éclaircie : “Les services privés de radiodiffusion sonore et
télévisuelle et les services de programmes à la demande concourent à l’expression pluraliste de
l’opinion, sous le contrôle de l’organe de régulation de l’audiovisuel.
8
L’ensemble des programmes offerts dans une zone de diffusion ne doit pas être conçu pour servir
la cause exclusive de groupes d’intérêts politiques, ethniques, économiques, financiers”.
L’article 4 quant à lui dispose : “Nul n’est autorisé à se servir des moyens de communication
audiovisuelle pour inciter à la haine, à la violence, porter atteinte à l’intégrité du territoire ou mettre
en péril la concorde et l’unité nationales”.
Outre la Constitution et les deux lois ci-dessus évoquées la loi N° 93-001 portant création du
Comité national d’égal accès aux médias d’État (CNEAME) et l’Ordonnance n°2014-006/P-RM
portant création de la HAC donnent des rôles précis. Ainsi la HAC propose au gouvernement les
mesures d’appui et d’aide à la presse. Elle peut initier toute étude ou recherche visant à promouvoir
le secteur de la communication.
La HAC donne également son avis sur toutes questions relatives à l’information et à la
communication y compris sur la règlementation relative à la procédure de création d’organes de
presse privés de la communication.
Dans tous les cas l’article 12 de son ordonnance de création donne à la HAC la possibilité de se
saisir de toutes questions relatives à l’information et à la communication.
Elle jouit aussi des attributions de contrôle et de sanctions non pénales à côté du règlement à
l’amiable des conflits entre les médias et le public ou les Institutions.
Le CNEAME peut être saisi de toute violation des dispositions législatives et réglementaires
régissant l'égal accès aux médias d'État. Il peut être saisi par toute personne physique ou morale. Il
statue en toute indépendance sur les litiges constatés par lui ou dont il est saisi et peut infliger des
sanctions à cet effet.
La Loi N°2016-011 du 6 mai 2016 portants sur les règles applicables aux moyens, modalités,
prestations et systèmes de cryptologie au Mali;
9
La Loi N°2016-012 du 6 mai 2016 relatives aux transactions, échanges et services électroniques,
ont été élaborés et transmis au Ministère de l’Économie numérique ;
La Loi du N°2019-056 du 05 décembre portant répression de la cybercriminalité ;
Le Décret N°2019-0956/P-RM du 05 décembre 2019 (complétant le décret N°2015-0265/P-RM
du 10 avril 2015) fixant les modalités d’identification des abonnés aux services de
Télécommunication /TIC ouverts au public ;
Un de ces important instruments à tout égard demeure la Déclaration de politique sectorielle des
télécommunications qui décrit l’environnement des télécoms et les mutations rapides dans le
secteur qui font que le Mali ne peut rester en marge de ces mutations. Elle s’appesantit sur le rôle
stratégique des télécommunications dans le développement du pays tant dans les secteurs
traditionnels que nouveaux. Cela fait de l’accès au service des télécommunications un enjeu
essentiel pour la population. Cependant, beaucoup de chemin reste encore à parcourir pour une
traduction effective de cette politique dans le vécu quotidien de la population.
L’article 6 de cette loi dispose : “L'autorité de régulation des télécommunications, des technologies
de l'information et de la communication et des postes, sans préjudice des missions qui lui sont
assignées par les lois et règlements en vigueur, est chargée de la régulation des activités et services
de cryptologie”.
Cette loi vise fondamentalement la protection de l’environnement numérique national pour garantir
une utilisation sûre et sécurisée du cyberespace. Cependant, elle peut être invoquée, ou interprétée
à dessein pour réprimer ou intimider les voix dissidentes, des journalistes, activistes ou critiques de
l’autorité publique.
10
Ces débits soulignent les difficultés d’offre d’un service de qualité, avec un faible débit, et un taux
de pénétration qui dépasse à peine 1%. Cependant, l’Internet mobile enregistre de progrès
remarquables ces dernières années en termes d’utilisateurs.
Il est vrai que l’accès à Internet via la Fibre optique se développe de plus en plus. Ainsi, le parc
passe de 794 abonnés en 2018 à 2 879 abonnés en fin 2019, soit une forte croissance de 273%. Les
abonnements sont répartis entre les segments résidentiels (1728), entreprises (957) et
administrations (194). Elle représente 2% du parc Internet fixe.
Malgré tout d’après une étude2 réalisée sous forme de sondage de ISOC Mali rendue publique en
2019 sur l’état des lieux et perspectives de l’Internet au Mali, « un internet libre, transparent et
accessible pour tous est actuellement une illusion au Mali ». Selon les interviewés, le coût de la
connexion très élevé par rapport aux services et à la qualité des services. D’après le rapport «au
Mali, les opérateurs et le gouvernement coupent la connexion comme bon leur semble ». Aussi, en
dehors des grandes villes, les zones rurales ont de sérieux problèmes d’accès à la connexion internet.
Selon ce sondage qui s’est déroulé entre octobre et novembre 2018 dans le district de Bamako,
96,1% des internautes à Bamako ont accès à l’Internet. Cependant, 42,9% des sondés trouvent le
coût « très cher » et 33,4% autres le trouvent tout simplement « cher ».
Sur l’utilisation des réseaux sociaux, le rapport de l’ISOC révèle que 22,5% des internautes à
Bamako utilisent WhatsApp, suivi de Facebook avec 19,9% contre 15,7% qui font des recherches
avec leur connexion. Sur la technologie utilisée, 77,8% utilisent la 3G, 20% la 4G contre 2,2% pour
la 2G.
Les réseaux sociaux sont un moyen de communication très prisé aujourd’hui. Cependant, il n’existe
pas d’études particulières ou répandues des utilisateurs d’internet et réseaux sociaux au Mali selon
le genre. Il y a juste des affirmations non soutenues par des supports que les femmes sont beaucoup
plus actives sur les réseaux sociaux comme WhatsApp en premier et Facebook, mais moins
nombreuses à s’intéresser aux journaux en ligne.
Selon une étude de 2016 de Lotus Marketing, un site internet3 les femmes sont à 58% sur Facebook,
86% des femmes ont au moins un compte sur les médias sociaux.
Si l’étude ISOC Mali visait à faire des suggestions notamment sur la baisse des tarifs de la connexion
internet, la qualité des services internet fournis et en même temps interpeller les opérateurs
télécoms et les fournisseurs d’accès à internet en ce qui concerne la qualité de la connexion, elle est
largement confortée par le rapport 2019 qui renseigne que l’AMRTP a enregistré 198 plaintes sur
la qualité de l’internet.
2
ISOC Mali
Rapport de l’étude
Etat des lieux de l’internet au Mali et perspectives pour le futur
Novembre 2018
3
In Le Quotidien Le Républicain du Mali, 14 avril 2016
11
Croissance exponentielle du parc d’abonnés aux téléphones mobiles
Le secteur des télécommunications au Mali a connu une forte croissance suite à la décision du
Gouvernement d’adopter une politique d’ouverture du secteur. La compétition entre les opérateurs
a mené à une croissance exponentielle du parc d’abonnés aux sociétés de téléphonie mobile.
L’usage d’internet a connu le même sort.
Les 95,7% de ce parc représentent les usagers de la téléphonie mobile. Le prépayé prédomine sans
partage à plus de 99%.
Cette dynamique se traduit en chiffre global à 515 milliards FCFA en 2019 pour les opérateurs
contre 506 milliards l’année dernière. L’évolution de l’activité de l’internet avec toute la gamme de
technologies fixes et mobiles déployées par les opérateurs a suivi cette courbe ascendante.
Le parc global d’utilisateurs d’internet d’après le rapport de l’AMRTP a atteint 7 037 067 abonnés
en fin 2019 contre 5 897 672 en 2018 soit une croissance de 19%.
La loi 2019-056 dès son art. 2 balise le terrain en disant qu’elle s’applique à « toute infraction
commise au moyen des technologies de l’information et de la communication en tout ou partie sur
le territoire de la République du Mali, toute infraction commise dans le cyberespace et dont les
effets se produisent sur le territoire national ».
12
énoncé dans l’article 7 de la loi sur la protection des données à caractère personnel qui dit que les
données à caractère personnel ne doivent être conservées que pour une période et un objectif
précis.
Cela met en conflit avec des dispositions antérieures en faveur du droit à la vie privée, notamment
la Constitution du Mali qui garantit la confidentialité des communications (art. 6), la disposition de
la loi portant protection des données à caractère personnel (art. 5).
La loi prévoit en ces articles 83, 84,85 et 86, une surveillance en temps réel par l’interception des
communications alors que les prestataires de services sont tenus de coopérer avec les autorités en
veillant à ce qu’ils disposent des moyens techniques nécessaires pour faciliter l’interception des
communications là où la loi sur les télécoms dit simplement «Lorsque la sécurité publique ou la
défense du territoire du Mali l’exigent, le gouvernement peut, pour une durée limitée, réquisitionner
tous les réseaux de télécommunications établis sur le territoire du Mali, ainsi que les équipements
qui y sont connectés et/ou interdire la fourniture de services de télécommunications».
Cette même loi oblige les prestataires de services de communication à mettre en place des
mécanismes de contrôle des systèmes d’activités potentiellement illégales 4 contre peine de prison
allant de six mois à deux ans et/ou une amende de 500 000 à 2 000 000 francs CFA.
La cybercriminalité recouvre des agissements très vastes, qu’il s’agisse d’atteinte aux biens
(escroquerie, transactions sur les contrefaçons, fraude aux moyens de paiement, espionnage des
sociétés, piratage d’ordinateur ou de site internet, vol de données sensibles et de données
personnelles telles que les données bancaires, les données de santé, téléchargement illégal, intrusion
non autorisée dans un système informatique, etc.) ou aux personnes (diffusion d’images pédophiles,
incitation au suicide, à la haine raciale, au terrorisme, atteinte à la vie privée.
Les auteurs de cyber-infractions peuvent être conduits par différentes motivations : vol de données
personnelles pour diverses raisons, terrorisme, défi entre hackers, acte à portée idéologique ou
symbolique, etc.
Les données à caractère personnel sont des informations permettant d’identifier directement ou
indirectement une personne physique. Il peut s’agir du numéro de téléphone, d’une fiche médicale,
d’une photo, des nom et prénom, des données de géolocalisation, d’une plaque d’immatriculation,
des données bancaires, d’une adresse IP, etc.
La loi malienne sur la protection des données personnelles est permissive 5 comparée aux
législations de certains pays comme le Burkina Faso, qui sanctionne de 3 mois à 5 ans de prison et
d’une amende de 500 milles à 2 millions francs, le Bénin de 5 à 10 ans de prison et d’une amende
de 10 à 50 millions de francs en France.
Dans tout cela l’Autorité de Protection des Données à caractère Personnel ne réprime pas en tant
que tel, mais veille à ce que les organismes publics et privés, qui collectent et traitent des données
personnelles, mettent en œuvre des mesures techniques et organisationnelles suffisantes visant à
empêcher les atteintes aux données personnelles.
4
Simone Toussi, Collaboration on International ICT Policy in East and Southern Africa (CIPESA), in
[Link]
5
Quotidien Info Matin, Le magistrat Arouna Keita sur la Protection des données personnelles : « Notre loi est l’une
des plus permissives » in [Link] 23/04/2020
13
Entraves à la liberté d’expression
La qualité et le coût de la connexion ne sont pas le seul problème que rencontrent les usagers de
l'internet. Il y a bien d’autres attitudes liberticides comme certaines mesures préconisées de lutte
contre la Covid-19 qui ne répondraient pas aux critères de nécessité et de proportionnalité. Ces
mesures font oublier que les médias sont un moyen essentiel pour les gouvernements de
comprendre les préoccupations du public, et pour le public de comprendre comment gérer ses
préoccupations et ses craintes.
C’est exactement le cas au Mali où en application de l’état d’urgence en relation avec la Covid-19,
le ministre de l’administration territoriale a instruit (N°002366/MATD-SG du 18 décembre 2020)
à ses services (Gouverneurs, préfets, sous-préfets) qu’ils sont habilités à prendre toutes les mesures
appropriées pour assurer le contrôle de la presse et les publications de toute nature, des réseaux
sociaux, ainsi que celui des émissions radiophoniques ou télévisées, des projections
cinématographiques et des représentations théâtrales.
En cette période de pandémie mondiale, le droit d’accès à Internet devrait être réaffirmé et perçu
pour ce qu’il est : un aspect essentiel de la politique et de la pratique sanitaire, de l’information du
public et même du droit à la vie. En effet, l’ouverture et la sécurité d’Internet devraient être
considérées aujourd’hui comme les conditions premières de l’exercice de la liberté d’expression
(rapports A/HRC/29/32, A/HRC/17/27)6.
Pourtant, les pouvoirs publics ont de plus en plus tendance à user des formes les plus grossières de
déni de l’accès à l’information par Internet, sachant que les outils numériques sont devenus un
moyen essentiel d’exercer le droit de rechercher, de recevoir et de répandre des informations.
Aussi, bien que la constitution du Mali garantisse la liberté d’expression et d’opinion (art. 4), la loi
portant régime de la presse et délit de presse est vague car elle ne garantit pas explicitement la
liberté de la presse ou le pluralisme médiatique, ni ne définit les délits de presse. Elle ne contient
pas non plus des dispositions sur les médias en ligne. Cela constitue un vide qui précède la loi sur
la répression de la cybercriminalité qui, pour sa part, contient des dispositions qui affectent
directement la liberté d’expression et d’opinion.
Les articles 20 et 21 de la nouvelle loi punissent les menaces et les insultes faites par le biais d’un
système d’information, avec des sanctions allant de six mois à 10 ans d’emprisonnement, et une
amende de 1 000 000 à 10 000 000 CFA ou les deux.
De plus, les articles 55 et 56 condamnent la « diffusion publique » de « tous imprimés, tous écrits,
dessins, affiches, gravures, peintures, photographies, films ou clichés, matrices ou reproductions
photographiques, emblèmes, tous objets ou images contraires aux bonnes mœurs ». Les sanctions
correspondantes vont de six mois à sept ans d’emprisonnement, une amende de 500 000 à 10
000 000 F CFA ou les deux.
6
Selam Gebrekidan, « For autocrats and others, coronavirus is a chance to grab even more power », New York
Times, 30 mars 2020
14
L’article 54 de la loi sur la cybercriminalité stipule que les infractions de presse, commises par le
biais des technologies de l’information et de la communication, à l’exception de celles commises
par la presse sur Internet, sont punies par les peines de droit commun.
Étant donné que la loi sur la presse ne comporte pas de disposition pour la presse en ligne, la
distinction entre les délits de presse via les TIC et les délits de presse via internet n’est pas claire.
En outre, il y a un manque de précision quant à déterminer si une infraction relève de la loi sur la
cybercriminalité, du droit commun ou de la loi sur la presse.
L’article 23 prévoit une amende de 200 000 à 2 000 000 CFA, une peine d’emprisonnement de six
mois à un an, ou les deux, pour les faux signalements d’activités ou les contenus illicites, « dans le
but d’en obtenir le retrait ou d’en faire cesser la diffusion par un prestataire de services de
communications au public par voie électronique ». Cependant, les activités et contenus considérés
comme illicites et donc soumis à dénonciation, ne sont pas définis par la loi.
Par ailleurs l’Ambassade des États-Unis à Bamako a publié en mai 2020 un rapport sur les droits
de l’homme au Mali dans lequel il est dit d’emblée que la Constitution garantit la liberté d’expression
et la liberté de la presse, mais le gouvernement a parfois limité ces droits constitutionnels.
Lorsque des dizaines de milliers de manifestants descendent dans les rues, la couverture médiatique
nationale était minimale via internet. Plusieurs plateformes de réseaux sociaux telles que WhatsApp
ou Facebook sont perturbées ou restreintes pendant les manifestations alors que l’accès à internet
a parfois été interrompu. Il faut se rappeler aussi que le gouvernement a imposé des restrictions
aux réseaux sociaux en 2018, en vue du premier tour des élections présidentielles et du second tour
de scrutin8.
En ce qui concerne les médias, y compris la presse en ligne, la Loi N°00-046/AN-RM du 7 juillet
2000 portant régime de la presse et délit de presse en ses articles 33, 34, 35, 36, 37, 39 et 46
criminalise des infractions telles que l’atteinte à la sûreté de l’État, l’atteinte au moral des forces
armées, l’outrage au chef de l’État, les propos séditieux et l’intelligence avec l’ennemi. La loi sur la
cybercriminalité va davantage plus loin en ses articles 62, 63 et 64 en prévoyant jusqu’à la réclusion
criminelle à perpétuité.
À titre d’exemple, le 10 octobre 20l9, le Général Moussa Sinko Coulibaly, ancien candidat à la
présidence de juillet 2018 et président du parti la « Ligue Démocratique pour le Changement », a
été convoqué pour un interrogatoire de plusieurs heures par un panel d’enquêteurs de la
gendarmerie à la suite d’un tweet jugé incendiaire et critique à l’égard du gouvernement.
7
Rapport 2019 sur les droits de l’homme au Mali publié par l’Ambassade des USA à
Bamako, 26 mai 2020
8
Pool d’observation citoyenne du Mali-POCIM
Rapport final de l’observation nationale citoyenne de l’élection présidentielle
Août 2018
15
Un autre cas notoire concerne l’ancien chef de cellule de communication de la Présidence de la
République, le journaliste Tiégoum Boubèye Maiga qui, à la suite d’un tweet sur le compte de la
Présidence a été arrêté et emprisonné le 09 janvier 2020 à Bamako. Le tribunal de la Commune 3
de Bamako l’a jugé pour « introduction frauduleuse dans un système informatique et accès
frauduleux à un système informatique » et l’a condamné le 11 février à un an d’emprisonnement
avec sursis.
L’environnement dans lequel évoluaient les médias à Bamako et dans le reste du sud du pays était
relativement ouvert, même si des cas de censure et de menaces contre des journalistes ont été
sporadiquement signalés, ce qui constitue de la violence et du harcèlement.
La liberté d’accès à internet est assez en souffrance. Des perturbations et restrictions des
plateformes de réseaux sociaux et des interruptions de l’accès à internet se sont produites lors des
manifestations du 19 avril 2019.
L’ambassade des États-Unis maintient ses affirmations, mais souligne dans son rapport qu’il
n’existe pas de supports crédibles prouvant, comme cela a été dit, que le gouvernement surveillait
les communications privées en ligne sans autorisation judiciaire appropriée.
La CLCC veille et fournit l'assistance à tout citoyen et résident sur le territoire malien dans le cadre
d'infractions numériques. Toute personne qui se sent victime peut recourir à ses services.
Conclusion
Le Mali a ratifié une gamme variée de textes internationaux et régionaux qui favorisent ou
recommandent l’accès à l’information et la liberté d’expression tant pour la presse en ligne que hors
ligne, les réseaux sociaux et internet en général. Cependant, force est de constater que le pays
n’avance pas dans la bonne direction. Tous les rapports convergent pour souligner que la législation
malienne contrarie la liberté d’expression à l’opposé d’une dynamique mondiale encouragée par les
Nations unies et l’Union africaine.
Rarement sujet a été autant débattu que la liberté d’expression et de presse ces derniers temps avec
l’adoption des lois sur la cybercriminalité et les données personnelles qui infligent des sanctions
pénales pour les atteintes à la liberté d’expression. Cela est bien sûr en conflit avec le Droit positif
national qui garantit l’exercice de la liberté de presse à travers la Constitution, qui reconnaît et
garantit en son article 7 la liberté de presse.
En plus le pays a aussi ratifié les textes internationaux qui consacrent la liberté d’expression. Malgré
ces garanties la législation malienne est pleine de contradictions comme si elle alterne l’usage du
bâton et de la carotte. C’est ainsi que les fournisseurs d’accès sont contraints à collaborer. Dans ce
cadre, certains prestataires de services procèdent, de leur propre initiative, aux retraits de contenus
qu’ils jugent illicites mais parfois, ce qui relève de l’atteinte à la liberté d’expression. Cela ressemble
étrangement à de la censure du web contre un service fourni, souvent désastreux. L’indépendance
16
des médias, l’accès à l’information et la liberté d’expression sont essentiels pour une démocratie et
contraires à un recours disproportionné aux prérogatives de l’exécutif.
Il y a alors de quoi formuler des recommandations à l’attention des acteurs concernés par cette
problématique d’envergure.
Recommandations
Au Gouvernement
Des Ministères
Du Parlement
17
Des Sociétés de télécommunications /fournisseurs d'accès Internet
- Investir dans les infrastructures de connexion internet haut débit afin de fournir un service
de qualité aux utilisateurs d’Internet
- Encourager des procédures de signalement responsable des vulnérabilités en matière de
TIC et partager les informations en la matière ;
- Prendre des mesures raisonnables pour assurer l’intégrité de la chaîne d’approvisionnement
et prévenir la prolifération d’outils et de techniques malveillants en matière de TIC ;
De la Société civile
Des médias
18